Trois Ministres de l’empire romain sous les fils de Théodose/01

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Trois Ministres de l’empire romain sous les fils de Théodose
Revue des Deux Mondes2e période, tome 30 (pp. 5-40).
TROIS MINISTRES
DE L’EMPIRE ROMAIN
SOUS LES FILS DE THÉODOSE.

RUFIN, EUTROPE, STILICON.

I.
RUFIN.

Deux grandes révolutions, auxquelles deux grands empereurs donnent leur nom, ouvrent et ferment le IVe siècle, et comme toute la politique romaine était alors dans la religion, ces deux révolutions furent religieuses. Inauguré par Constantin, le premier empereur chrétien, ce siècle finit avec Théodose, l’empereur catholique. Constantin avait fait du christianisme une seconde religion de l’état à côté du polythéisme. Théodose voulut qu’il n’y eût plus dans l’empire qu’un seul culte officiel et public, le christianisme, et au sein du christianisme une seule communion, celle qui relevait de la foi de Nicée et qu’on appelait catholique. A cette grande œuvre de l’unité religieuse il voua tout ce qu’il avait de puissance et de génie. C’est pour la fonder en Orient qu’il accepta des mains de Gratien l’empire de Constantinople, livré depuis Constance au débordement de toutes les hérésies; c’est pour l’établir également en Occident qu’il soutint deux luttes formidables contre les tyrans Maxime et Eugène, soutenus par le sénat de Rome. La dernière de ces luttes offrit au monde l’étrange spectacle d’une coalition des communions chrétiennes dissidentes avec le paganisme, au nom de la liberté des cultes; l’on vit, sous l’autorité du sénat romain, les doctrines proscrites par l’église donner la main aux plus folles superstitions de la magie pour combattre la foi catholique. Mais elles furent vaincues elles-mêmes en la personne d’Eugène et d’Arbogaste au pied des Alpes-Juliennes, près des bords de la Rivière-Froide, le 6 septembre 94, après une bataille longtemps indécise; les lois d’unité purent alors être proclamées en Italie. Toutefois le vainqueur était frappé à mort. Atteint d’une hydropisie, double fruit des fatigues de la guerre et des agitations violentes de la politique, Théodose n’entra dans Milan que pour en sortir bientôt au fond d’un cercueil.

La maladie qui enlevait ainsi le fondateur de l’unité catholique cinq mois après une victoire disputée menaçait d’emporter avec lui son ouvrage. Si l’Orient était définitivement conquis à sa pensée, il n’avait rien gagné en Occident qu’une bataille; l’armée d’Eugène n’était pas dissoute, les vainqueurs et les vaincus de la Rivière-Froide restaient toujours en présence, prêts à reprendre la lutte au moindre signal. Revenu de sa première frayeur, le parti des religions dissidentes ressoudait çà et là ses tronçons épars, tandis que des rigueurs impolitiques décrétées contre les chefs du sénat, dans l’enivrement du succès, ne faisaient qu’accroître leur influence et les pousser à de nouveaux efforts. La paix semblait donc suspendue au dernier souffle de l’empereur moribond. Aussi, à mesure que la maladie marchait vers un terme fatalement prévu, le sénat, centre de toutes les oppositions, prenait une attitude plus confiante et plus libre; l’armée païenne s’agitait, et les exilés ne quittaient plus l’Italie. En face de tant d’embarras qu’il allait léguer à de jeunes enfans, faibles de corps autant que d’esprit, et qui ne promettaient guère de devenir des hommes, l’âme de Théodose se troubla; le père craignit pour sa famille, le politique pour son idée, le catholique pour sa foi, et cette volonté si hardie, si persévérante, si exclusive, recula devant son œuvre. D’une main à demi glacée par la mort, le vainqueur d’Eugène traça les articles d’une loi d’amnistie, recommandant en outre au ministre qui l’assistait dans ce moment suprême et devait être le principal conseiller de ses fils une politique plus tolérante que la sienne et un retour à la conciliation des partis. Tel fut ce testament de Théodose, moitié oral et moitié écrit, qui, interprété, commenté, amplifié, loué par les uns, nié et combattu par les autres, donna lieu plus tard à tant de controverses et de sanglans débats. Sous le poids de ces amers pressentimens, le dernier des grands césars rendit son âme au Dieu dont il avait servi seize ans la cause avec une conviction passionnée.


I.

Le ministre qui l’assistait à son lit de mort, et qui reçut de lui des instructions verbales pour ses fils, était un Barbare d’origine, le maître des milices, Stilicon, dont Théodose avait fait presque un gendre en le mariant à sa nièce Sérène, élevée près de lui comme une fille. Il crut sage, en mourant, de remettre la protection de tous les siens aux mains de cet homme comblé de ses bienfaits, et en lui conférant la tutelle légale d’Honorius, son second fils, à qui il laissait l’empire d’Occident, il le pria de veiller également sur Arcadius, l’aîné, déjà empereur d’Orient, et de ne les point distinguer dans son amour. Cette pieuse sollicitude d’un père mourant envers ses fils, ce mandat de protection donné à un gendre et à un ami, Stilicon les présenta plus tard comme un acte politique, une délégation expresse de la direction des deux princes et de la régence des deux empires; mais Arcadius avait près de lui, comme préfet du prétoire, un autre ministre de son père, à qui celui-ci, en quittant Constantinople, avait confié la garde de ce fils et l’administration du domaine oriental. Or le préfet d’Arcadius n’était pas homme à se laisser déposséder sans résistance. On pouvait entrevoir là plus d’une cause de dissension; aussi l’empereur catholique eut à peine fermé les yeux que la discorde éclatait autour de son cercueil avant de passer de sa famille dans l’empire.

Arcadius avait alors dix-huit ans, et son extérieur révélait au premier coup d’œil une extrême débilité d’esprit et de corps. Il était petit, grêle, presque noir, et sa physionomie timide, ses paupières à demi baissées, lui donnaient l’aspect d’un homme toujours somnolent, en qui ne résidait pas la plénitude de la vie. Son esprit n’était guère plus éveillé. Associé au trône impérial dès l’âge de six ans, et, par une singulière préoccupation paternelle, placé dans ses études sous la double direction d’un prêtre catholique et d’un philosophe païen, le fils aîné de Théodose n’avait jamais rien écouté que les flatteries de ses complaisans et les leçons des eunuques du palais. Au contact de ces derniers, il avait puisé un orgueil démesuré, une astuce profonde, et contre le préfet du prétoire Rufin, dont son père lui avait imposé la tutelle, une haine qui, pour être bien dissimulée, n’en était que plus implacable. Moins âgé d’environ sept ans, assez beau de corps et plus vif dans son allure, Honorius, le second fils de Théodose, n’était pas au fond plus intelligent et plus homme que le premier : il se développa même chez lui, à l’âge de la puberté, on ne sait quelle humeur bizarre, mêlée de froideur et de passion, une alternative de longues indifférences et d’ardeurs soudaines et passagères, où les uns trouvèrent l’indice d’une louable continence, tandis que les autres n’y voulurent voir qu’une impuissance naturelle, justifiée par la stérilité de ses deux mariages. A ce sujet, le bruit s’accrédita que la femme de Stilicon, Sérène, poussée par le désir de livrer le trône impérial à son propre fils, avait éteint dans le jeune Honorius, au moyen d’un breuvage, tout espoir de postérité, ce qui ne l’avait pas empêchée de lui donner plus tard ses deux filles pour épouses. Subordonné dès l’enfance à un frère supérieur en âge et en dignité, le nouvel auguste d’Occident avait éprouvé de la part de ce frère, ou des domestiques qui le servaient, des humiliations dont il brûlait de se venger quand il régnerait à son tour : tels étaient les deux princes, successeurs de Théodose.

Après Honorius venait dans la famille impériale une sœur plus jeune que lui, fille d’un second mariage de leur père avec cette belle Galla, fille elle-même de l’impératrice Justine et de Valentinien Ier, dont Théodose devint épris rien qu’en la voyant, tant ses charmes étaient irrésistibles. Galla Placidia n’était encore qu’une enfant quand son père mourut; mais dans cette enfant se montraient déjà, avec les promesses d’une beauté qui rappelait sa mère, un esprit vif, élevé, une volonté inflexible, une âme plus altière que tendre, plus capable de haine que d’amour. Sa mère étant morte presque en la mettant au monde. Théodose l’avait confiée aux soins de Sérène, qui ne songea pas assez à ménager ce caractère irritable à l’excès, ou du moins qui n’y sut pas réussir. Sérène elle-même n’était pas une femme ordinaire. On la considérait dans l’empire comme un membre important de la maison impériale, et les poètes ne craignaient pas de lui donner dans leurs vers le titre de reine ou d’impératrice : elle acceptait avec orgueil ce nom qui ne lui appartenait pas, fière du grand empereur son oncle, fière surtout de son mari, qui était le premier général du monde romain, et elle soutenait cet orgueil par un esprit ferme et un grand cœur. Ces quatre personnages composaient la famille de Théodose ; dans cette famille, comme on le voit, la virilité semblait avoir répudié les hommes pour passer aux femmes.

La jalousie secrète qui couvait au cœur des deux frères allait trouver, pour éclater, une excitation puissante dans l’inimitié de leurs ministres et dans la rivalité de leurs sujets. La jeune et la vieille Rome, depuis que Constantin les avait mises en présence, ne s’étaient jamais vues de bon œil : la métropole du Tibre ne pardonnait pas à celle du Bosphore sa splendeur, ses richesses, et la prédilection que lui montraient les empereurs chrétiens; elle ne lui pardonnait pas surtout d’avoir enlevé à l’Italie la plus belle moitié de ses conquêtes. Constantinople, de son côté, avait puisé chez les Grecs, qui la peuplaient, l’idée de sa supériorité sur Rome, fondée par les races latines. Il s’était formé effectivement, autour de la ville de Constantin, un empire de langue grecque enclin à s’isoler de l’Occident et à se poser vis-à-vis de l’Italie comme la partie la plus intelligente, la plus industrieuse, la meilleure du monde romain : empire vaniteux, fanfaron, querelleur, comme les nations qui le composaient. Déjà distinct par le langage et les mœurs, il tendait à une séparation plus effective dans l’administration et la politique. Cette rivalité qui animait les races de l’Orient et de l’Occident, Constantinople et Rome, pouvait devenir, sous la main d’hommes ambitieux, un redoutable instrument de perturbation et de guerre : les tuteurs des deux princes ne manquèrent pas de s’en saisir, et tandis que Rufin se portait pour représentant absolu des intérêts de l’Orient en haine de Stilicon, celui-ci, par un sentiment opposé, embrassa le patronage exclusif des intérêts occidentaux.

Il venait de s’élever entre Constantinople et Rome une nouvelle cause de jalousie, qui cette fois n’était pas imaginaire, mais affectait au contraire assez gravement l’équilibre du monde romain. L’ancienne Grèce, déshéritée de son nom (on l’appelait alors Illyrie orientale), avait, jusqu’au principat de Théodose, dépendu de l’empire d’Occident, comme annexe de l’Italie. Il y avait dans cette délimitation administrative quelque chose d’anormal qui choquait les mœurs et les traditions historiques, car la Grèce, étrangère aux races de l’Occident, avait imposé sa langue, sa littérature, ses arts, à toute la Romanie orientale; son souffle animait cette moitié du monde romain, et Constantinople n’était rien qu’une ville grecque. Gratien, en remettant aux mains de Théodose l’Illyrie orientale, alors envahie par les Goths, avait eu pour but une meilleure organisation de la défense autour de Constantinople : c’était pour lui, suivant toute apparence, un simple arrangement temporaire ; mais Théodose, mû par des considérations d’un ordre plus élevé, voulut rendre l’arrangement définitif. Lorsque, sur son lit de mort, il régla les parts de ses deux enfans dans l’univers romain et le domaine qui serait attaché à chacune des métropoles, il comprit l’Illyrie orientale dans le domaine de Constantinople et dans le lot d’Arcadius. De cette façon, la Macédoine, les deux Épires, la Thessalie et l’Achaïe se relièrent militairement aux provinces du Bas-Danube, qu’elles touchaient par la chaîne de l’Hémus, et les deux Grèces, soumises à une administration commune, n’eurent plus entre elles d’autre barrière que la mer Egée. Ces raisons, si bonnes qu’elles fussent, ne pouvaient convaincre les Occidentaux. Rome ne vit dans une mesure de sage politique qu’une vengeance de l’empereur défunt; Honorius se crut lésé au profit de son frère, et Stilicon, cédant au courant de l’opinion populaire, laissa percer le désir que la séparation ordonnée par l’empereur défunt ne s’accomplît pas. Toutefois nul n’osa résister ouvertement en face de ce cadavre qui imposait le respect. Théodose régnait encore, sous le linceul, comme si son épée n’eût pas été enchaînée par la mort.

La trêve ne dura pas longtemps, grâce aux ministres, qui furent les premiers à la rompre. Théodose, si grand par le cœur, manquait d’une des principales qualités du souverain, le discernement des hommes. Quand il aurait pris à tâche d’installer la discorde elle-même entre les trônes de ses fils, il n’y pouvait mieux réussir qu’en leur donnant pour tuteurs Stilicon et Rufin. Rien de plus dissemblable en effet que ces deux personnages, fatalement rapprochés par la poursuite d’un but commun, la puissance. Le prince qui avait su en faire des instrumens utiles, en les dominant par l’ascendant de son génie, ne songea pas assez que leurs talens mêmes, leur haine mutuelle et leur autorité sans contre-poids, pouvaient amener après sa mort ou l’asservissement de ses fils, ou le bouleversement de son empire.

Le régent d’Orient, Rufin, était un Gaulois né dans la ville d’Élusa, aujourd’hui Éause, au pied des Pyrénées, sous. ce ciel aquitain qui semblait déjà souffler sur ses enfans l’esprit d’aventure et d’ambition. Monté de la plus basse à la plus haute condition par la seule force de son intelligence, à la fois audacieuse et déliée, opiniâtre et souple, libre d’ailleurs de tout scrupule de conscience, Rufin nous donne le modèle accompli de l’aventurier romain à la fin du IVe siècle. S’il fallait en croire une tradition empreinte évidemment des exagérations de la haine publique, l’échoppe d’un cordonnier misérable aurait abrité le berceau de celui qui devait dépasser les magnificences de Lucullus, et par l’immensité de ses déprédations laisser loin derrière lui la gloire infâme de Verres : quoi qu’il en soit, Rufin naquit pauvre au sein d’une famille provinciale pauvre aussi et sans nom. Un poète contemporain nous peint une furie ennemie de Rome, s’élançant, du fond de l’enfer, pour arracher le Gaulois au toit paternel et le jeter sur l’empire : cette furie, on peut le croire, c’était l’ambition fiévreuse qui tourmentait alors chaque Romain, grand ou petit, l’ardeur du gain et l’espoir d’arriver à tout sans peine dans une société perpétuellement troublée. Secouant donc un jour la pauvreté de sa famille, Rufin quitta la Gaule pour aller chercher fortune comme tant d’autres. L’instinct qui le poussait aux aventures ne l’égara pas. Ébauchée peut-être dans les écoles de l’Aquitaine, à Toulouse, à Bordeaux, où professaient des rhéteurs et des grammairiens de mérite, son éducation se fit ou s’acheva en courant. Une taille élevée et noble, un regard plein de feu, une parole abondante et facile le recommandaient à l’attention dès qu’il paraissait; mais ce qui devint surtout l’instrument de son succès, ce fut son esprit vif, spontané, abondant en saillies, une intelligence applicable à tout, un discernement parfait des hommes, de ceux-là surtout qui semblaient propres à le servir, enfin un savoir-faire qui pouvait prétendre au génie.

Nous le voyons d’abord à Milan et à Rome, dans la cité de saint Ambroise et dans celle de Symmaque, étudiant, observant avec réserve : trop prudent pour se mêler aux querelles religieuses, et peut-être indifférent au fond. Il se glisse près des deux chefs célèbres qui se disputaient alors en Italie le gouvernement des croyances, et il est accueilli par tous deux avec une égale faveur : Ambroise l’honore du titre d’ami; Symmaque, l’arbitre des réputations littéraires en Occident, le déclare un homme éloquent, d’un goût délicat, plein d’atticisme dans ses railleries, et, ce qui peut étonner davantage, il vante la sincérité de sa parole et la sûreté de ses relations. Plus tard, il est vrai, Ambroise et lui changèrent de langage; mais tout le monde entrevit de bonne heure dans Rufin un homme qu’il fallait ménager. Tels furent ses débuts en Occident. Rome, où les avenues de la richesse et du pouvoir étaient gardées par une aristocratie puissante et jalouse, ne lui offrant pas ce qu’il cherchait, il tourna ses regards vers l’Orient. Constantinople en effet était un théâtre bien mieux approprié à ses qualités comme à ses vices; les luttes de l’esprit y tenaient plus de place qu’en Italie, et la finesse aquitanique pouvait s’exercer avec avantage à côté de l’astuce proverbiale du Syrien ou du Grec. Parvenu à se produire dans les bureaux de l’office impérial, carrière qui menait à tout avec un peu de faveur et de hasard, le Gaulois y serait peut-être resté longtemps malgré l’excellence de ses services, si des circonstances particulières n’eussent appelé sur lui les regards du prince.

Théodose venait d’arriver en Orient avec une mission qu’il s’était imposée lui-même dans l’ardeur de sa foi, et qui ne lui en paraissait que plus sainte : celle de ramener sous la communion de Nicée l’empire oriental, infecté d’arianisme depuis Valens. Il n’avait accepté qu’à ce prix le diadème que lui offrait Gratien. Né en Espagne et ne connaissant que l’Occident, le nouvel auguste se sentit tout d’abord isolé dans son empire, dans sa capitale, dans son palais, où il ne trouvait ou ne croyait trouver que des ariens plus ou moins dissimulés, et où les instrumens obligés de son œuvre devenaient, les premiers, suspects à ses yeux. Ce fut pour lui une bonne fortune inespérée de rencontrer, perdu dans la foule des Orientaux, un Occidental et presque un compatriote, car leurs patries d’origine n’étaient séparées que par les Pyrénées. Théodose l’attira près de sa personne, le consultant sur les choses les plus importantes, et sa confiance n’eut plus de bornes lorsqu’il découvrit dans cet habile conseiller un catholique plus fervent que lui-même. La fortune de Rufin marcha dès lors avec une rapidité qui sembla tenir du prodige. Déjà en crédit dès l’année 384, quoiqu’en dehors des hautes magistratures, on le voit, en 386, préfet du prétoire d’une des grandes divisions de l’Orient, en 390 maître des offices, c’est-à-dire ministre de l’administration intérieure et de la police, en 392 consul avec le fils aîné de l’empereur, en 394 préfet du prétoire in prœsenti, c’est-à-dire ministre dirigeant et le premier de l’empire après l’empereur. Une faveur n’attendait pas l’autre; on murmurait au dehors, et les murmures arrivèrent jusqu’aux oreilles du prince. « Qu’est-ce donc? s’écria-t-il un jour impatienté des observations de ses courtisans; qui m’empêcherait de le faire empereur? » Ce mot imprudent perdit Rufin ; le favori désormais ne mit plus de bornes à ses désirs ni de ménagemens dans sa conduite.

L’engouement du maître se justifiait à ses yeux par l’utilité très réelle du serviteur. Théodose prenait l’empire de Constantinople dans un état complet de dissolution : unité religieuse, unité politique et jusqu’à la sûreté du territoire, tout avait été ruiné par Valens. Malgré une incontestable bravoure et une ferveur chrétienne moins contestable encore, ce frère du grand Valentinien avait été plus funeste au monde romain que les plus lâches empereurs, et plus pernicieux au christianisme que Julien lui-même. Après avoir introduit sur la rive droite du Danube la nation des Visigoths, fugitive devant les Huns, Valens n’avait su ni lui assurer une hospitalité honorable, ni la contenir par la force dans les cantonnemens qu’il lui octroyait. Une suite de mesures absurdes ou injustes souleva ces Barbares, qui, de la condition d’hôtes supplians, passèrent à celle de maîtres arrogans et superbes, et l’on vit (chose étrange et nouvelle!) un peuple entier errer sur la terre romaine, avec ses rois, ses lois, ses prêtres, sa langue barbare, rançonnant le pays qui lui avait donné asile et menaçant sa capitale et son empereur. Tel était le fruit de la politique de Valens. En matière de religion, sa partialité passionnée pour les doctrines ariennes mit le désordre dans l’église orientale; il n’y eut plus ni règle ni frein dans la fabrication des symboles de foi; la cour impériale devint une officine de formulaires que les soldats imposaient aux évêques et aux moines, et contre lesquels la subtilité grecque réagissait par d’autres formules non moins arbitraires. Chaque église se fit sa règle particulière et anathématisa les autres. Les païens, relevant la tête avec impunité, bravèrent les lois prohibitives du polythéisme, et le catholicisme seul trouva des exils et des bourreaux. Aussi, quand cet insensé mourut sous les coups des Goths à la bataille d’Andrinople, et que Gratien offrit à Théodose l’empire d’Orient, qui était à reconstituer et presque à reconquérir, celui-ci hésita longtemps. Il ne céda qu’au devoir de servir une cause qui était pour lui la vérité.

Son épée suffit pour rétablir l’unité politique, balayer les bandes de Goths qui ravageaient les provinces romaines des deux côtés de l’Hémus, et emprisonner cette nation dans des limites qu’il lui traça; mais la reconstruction de l’unité religieuse demandait d’autres qualités que celles d’un soldat. Ce fut surtout l’œuvre de Rufin. Sous sa main ferme et hardie, elle marcha sûrement et rapidement : les sièges épiscopaux épurés, le clergé catholique reconstitué sous des chefs illustres, l’arianisme resserré, traqué dans quelques positions inexpugnables, et les hérésies immorales ou anti-chrétiennes frappées d’interdiction absolue, le culte païen enfin restreint aux cérémonies publiques, les mystères prohibés, les temples les plus fameux ruinés et démolis, — voilà ce qu’on vit s’opérer dans l’empire d’Orient, d’année en année, à partir de 388, et sous l’influence toujours croissante du nouveau ministre. La révolution pourtant ne s’accomplissait pas sans réclamations ni violences. Des émeutes répondirent souvent aux mesures du pouvoir, et les ariens, en 388, voulant brûler la maison de Nectaire, évêque catholique de Constantinople, mirent le feu à la ville. En dépit de ces désordres, l’unité s’établissait, et elle finit par triompher. Théodose, entraîné à la poursuite d’un grand but, ne voulait voir dans son ministre qu’une utilité démontrée par le succès, et involontairement il fermait les yeux sur tout le reste.

Rufin, devenu tout-puissant et participant pour ainsi dire de l’inviolabilité impériale, foula aux pieds toute considération de justice et d’honneur. Il n’y eut plus de sûreté pour quiconque s’était montré son ennemi ou possédait quelque bien digne d’être convoité, car la soif de l’or se développait en même temps que l’esprit de vengeance dans le cœur du parvenu. On vit donc disparaître l’un après l’autre, par des coups imprévus, tous ceux qui l’avaient offensé ou s’étaient opposés à sa fortune, quel que fût d’ailleurs leur crédit et leur rang, et dans les exécutions de sa colère la victime ne périssait jamais seule ; le père entraînait avec lui ses fils, le mari sa femme. En 391, Rufin fait enlever en pleine guerre, par un parti ennemi, le maître des milices Promotus, qui s’était laissé emporter jusqu’à le frapper au visage, et le fait massacrer. En 392, il attaque le préfet du prétoire Tatien, qui lui portait ombrage; il l’accuse de péculat, le juge lui-même, le bannit, et fait décapiter son fils sous ses yeux. Quand il ne jugeait pas lui-même, il avait des juges à sa dévotion; il composait les tribunaux d’hommes pervers qui partageaient avec lui les dépouilles des condamnés. Il les tirait souvent de la dernière classe du peuple. L’histoire cite un de ses favoris qui avait été valet de taverne, valet infime employé à laver les bancs et à balayer le pavé, et qui se pavanait maintenant sous la robe prétexte, l’anneau de chevalier au doigt. A l’aide de ces misérables, il battait monnaie de confiscations et d’amendes sur tous les points de l’Orient. Biens des riches, biens des pauvres, biens des villes et même du fisc impérial, il prenait tout : aux uns il arrachait leur patrimoine par des procès injustes, aux autres il l’extorquait par la menace. Les donations et les testamens pleuvaient dans ses mains, tandis que les filles ou les veuves de familles opulentes devenaient la proie de ses créatures. Si par hasard quelque révélation soudaine venant à éclater compromettait son crédit, Rufin l’étouffait sous une pluie d’or : là il dotait des églises ou en bâtissait de neuves du plus beau marbre; ici, pour obtenir le silence d’une ville offensée, il y construisait de ses propres deniers un portique qui fut longtemps l’admiration de l’Asie. Ce scélérat faisait dans ses rapines la part de Dieu et des peuples. L’indignation publique s’arrêtait muette de surprise devant tant d’audace et de calcul, et chaque fois que la conscience de Théodose semblait inquiète, quelque événement imprévu, intéressant la foi catholique, se présentait à point nommé pour dissiper les appréhensions du prince et raffermir la puissance du favori.

Ce n’était pas seulement par les grands côtés de cette âme ardente et dévouée que Rufin savait asservir son maître; il abusait des défauts de Théodose comme de ses vertus. Cet homme, qui avait attaché le devoir et la gloire de sa vie au triomphe d’une idée, mêlait aux élans désintéressés de sa foi un sentiment excessif de personnalité. Il lui semblait que son œuvre était en péril à la moindre opposition ; il se confondait avec elle, il y confondait son ministre, son trône, sa famille. Dans ses momens d’ombrages, il se laissait emporter aisément à la colère, et une fois déchaînée, elle devenait une fureur sans bornes. On sait de quel châtiment effroyable il punit l’offense faite à sa statue dans les murs de Thessalonique. Ce fut Rufin qui le conseilla, qui l’irrita, qui le poussa dans cet excès sauvage, et, quand Ambroise, avec une juste sévérité, vint interdire l’entrée de son église à ce prince, que d’ailleurs il admirait et aimait, Rufin osa s’interposer entre la pénitence et le coupable, et revendiquer pour lui le crime du sang répandu. Ainsi, par une corruption sans exemple, il tranquillisait la conscience d’un maître chez qui le remords suivait de près la faute, il se l’attachait par les liens d’une infamie volontaire, il se rendait, à ses yeux, sacré comme un complice.

Lorsque Théodose partit pour cette guerre d’Italie d’où il ne devait pas revenir, il confia aux mains de son tout-puissant ministre l’administration de l’Orient avec la garde du jeune Arcadius. Sa santé déjà chancelante et la guerre qu’il allait chercher si loin ouvraient la porte à bien des hasards, et Rufin, dans sa hardie prévoyance, se mit à calculer les chances nouvelles que lui présentait la fortune. Il avait tout reçu de Théodose, excepté le trône : il y porta sérieusement ses vues, et commença à en préparer de loin les abords par un redoublement de libéralité envers le clergé catholique, puis en attirant l’attention du peuple par le faste d’une piété tout impériale. Le ministre avait fixé sa résidence d’été sur l’autre rive du Bosphore, à Chalcédoine, dans le faubourg du Chêne, faubourg tellement englobé dans les dépendances de sa villa qu’il en avait emprunté le nom et ne s’appelait plus que Rufinopolis. Élevée à mi-côte, sur le détroit qu’elle dominait de ses colonnades de porphyre et de son toit étincelant d’or, la villa rufinienne passait pour la merveille de ce siècle. Dans la demeure d’un si fervent catholique on n’avait eu garde d’oublier l’église; il en avait une en effet sous le vocable des apôtres Pierre et Paul, église non moins spacieuse que magnifique, à laquelle était joint un monastère chargé de la desservir. Elle s’achevait au départ de Théodose, et Rufin se hâta de la faire dédier, pendant l’absence de l’empereur, dans une cérémonie où personne ne lui disputerait le premier rang.

Malgré les éclats de son zèle catholique, Rufin n’était pas encore baptisé; il songea à l’être, et voulut que son baptême concordât avec la dédicace de son église, afin que ces deux souvenirs restassent confondus dans la mémoire des peuples. Il mit tout en œuvre pour donner à la fête une splendeur inaccoutumée; des évêques furent mandés des divers diocèses de l’Asie, et au jour marqué, le 24 septembre 394, un concile de dix-neuf prélats presque tous métropolitains se réunit à Constantinople, y discuta quelques questions de discipline ecclésiastique assez peu importantes, puis se transporta dans la villa rufinienne, pour y procéder à la double cérémonie de la dédicace et du baptême. Les évêques y trouvèrent déjà installés d’autres hôtes que Rufin avait fait venir des extrémités de la Thébaïde d’Egypte et des retraites monastiques du Pont. C’étaient des troupes de solitaires peu habitués à servir de comparses dans les spectacles du monde, mais qui n’avaient pas cru devoir se refuser au désir d’un homme si puissant. Ils étaient arrivés en assez grand nombre, la plupart conduits par leurs abbés et sous le costume souvent bizarre de leur ordre : les uns couverts de peaux de chèvre, d’autres presque nus, tous les cheveux et la barbe en désordre et présentant cet extérieur inculte qui passait alors pour indice de sainteté. Au milieu de cette austère assemblée, dont il se jouait au fond de l’âme, le fils du misérable Aquitain, le déprédateur de l’Orient, revêtu de la robe d’innocence, descendit dans la cuve baptismale, au sortir de laquelle Ammonius, célèbre solitaire du Pont, le reçut comme son père spirituel. Un des grands évêques du temps, Grégoire de Nysse, frère de saint Basile et célèbre aussi par son éloquence, ne dédaigna pas de prononcer, pour complaire à cet indigne maître, une improvisation morale qui nous a été conservée. Tel fut le baptême fastueux par lequel Rufin sembla ouvrir publiquement sa candidature à l’empire.

D’autres faits suivirent celui-là, et Rufin se montra de plus en plus hardi. A mesure qu’il osait davantage, il se sentait poussé par les hommes qui dans tous les rangs de la société avaient besoin d’un changement de règne; bientôt il put compter sur un parti redoutable non moins par le nombre que par la perversité. Arcadius ne voyait rien ou n’osait rien voir, content de haïr en secret son ministre, mais tremblant devant lui et manquant de force pour prendre à lui seul une résolution. Sur ces entrefaites, on apprit la maladie du vieil empereur, suivie du prompt départ d’Honorius pour l’Italie, puis les rapides progrès du mal, qui ne laissa bientôt plus aucun espoir. Pendant ce temps d’incertitude, Arcadius et Rufin s’observaient l’un l’autre, paraissant guetter l’événement; mais quand parvint, avec la nouvelle de la mort de Théodose, la connaissance de ses dernières volontés, quand on sut l’espèce de prééminence accordée par le père mourant à Stilicon sur les deux empires, la proclamation d’Honorius à l’empire d’Occident, la cession de la Grèce au domaine d’Orient et l’opposition menaçante de l’Italie, le jeune prince et le ministre, inquiets des desseins de Stilicon, se rapprochèrent instinctivement pour faire tête à l’orage, et les projets de Rufin furent ajournés.

Tel était l’homme aux mains de qui se trouvaient livrés en Orient l’empereur et l’empire. Le tuteur d’Honorius, régent de l’empire d’Occident, semblait choisi tout exprès pour contraster avec ce ténébreux scélérat. C’était le soldat fougueux et fier opposé au ministre intrigant et cauteleux, l’homme d’épée au magistrat civil, le chrétien douteux au chef indigne, mais déclaré, du catholicisme exclusif. Enfin le vieux Romain dégradé, type de la corruption de son siècle, rencontrait en face de lui un Vandale, Romain de la veille, un de ces rejets vigoureux que la ville éternelle faisait pousser alors au sein des races barbares.

Flavius Stilicon tirait son origine de ce petit peuple des Vandales Silinges que l’empereur Constantin avait admis en Pannonie à titre d’hôte et de fédéré. Sa famille, depuis soixante ans, faisait métier de servir l’empire, et son père, officier distingué, avait commandé, sous Valens, la cavalerie barbare, ou, comme disaient les poètes du temps, « les escadrons aux cheveux rouges. » Mêlé à la jeunesse romaine dans les écoles et dans les camps, il avait reçu toute l’éducation d’un enfant de Rome, et l’on put de bonne heure distinguer en lui une intelligence vive, un esprit plein de saillies, une éloquence facile, et le goût des lettres joint à la passion des armes. Cette éducation, en développant son génie, avait échauffé son âme; il admirait, il aimait Rome, il s’identifiait avec elle jusque dans le passé. Se croire Romain, se confondre avec ces héros que lui montrait l’histoire, et dont il occupait la place dans Rome encore puissante, c’était une illusion qui le charmait. Il fallait, pour plaire à ce Vandale, le comparer aux Fabricius, aux Curtius, aux Camille, et son cœur dut se gonfler d’orgueil quand un poète que les contemporains égalaient à Virgile vint, aux applaudissemens du sénat et du peuple, se proclamer en vers harmonieux l’Ennius d’un second Scipion. A tout prendre, il y avait moins loin de ces races neuves et énergiques, où Rome recrutait alors ses défenseurs, aux Romains des premiers âges que de Cincinnatus ou du vieux Caton à leur postérité dégénérée. Stilicon, s’attachant à la fortune naissante de Théodose, grandit avec elle; il le suivit dans toutes ses guerres. « Théodose n’a jamais combattu sans toi, lui disait Claudien, et toi tu as combattu sans lui. » Devenu successivement maître des milices, généralissime, patrice et allié du prince, il n’avait point d’égal dans l’état, quand Théodose dut pourvoir au choix de deux régens, et il lui confia l’Occident avec la tutelle d’Honorius. Il fit plus; afin de resserrer encore ces liens d’affection, il fiança le jeune empereur avec la fille aînée du futur régent, appelée Marie. Une seconde fille, nommée Thermancie, et un fils de neuf ou dix ans composaient, avec Marie, la famille de Stilicon et de Sérène.

Depuis dix ans que le gendre de Théodose tenait dans ses mains l’administration de l’armée, il s’y était fait une grande réputation de justice et de désintéressement, quoique cette dernière qualité lui ait été contestée plus tard. On lui reconnaissait surtout le talent de diriger les auxiliaires et de tenir équitablement la balance entre eux et le soldat romain; talent essentiel à cette époque, qu’il avait pu puiser à l’école de Théodose, mais auquel le prédestinaient son origine et sa parfaite intelligence du caractère des Barbares. On avait plus d’un doute sur ses sentimens religieux, et au fond Stilicon ressemblait à la plupart des soldats de son temps, pour qui un article de foi n’était guère qu’un article de discipline, et qui lisaient volontiers leur symbole sur le drapeau du chef qui les payait. Néanmoins, dans le désordre des dernières luttes, il s’était signalé par des actes qu’un grand fanatisme chrétien aurait seul pu justifier. Ainsi il avait fait enlever des portes du Capitole les lames d’or pur qui les revêtaient extérieurement, et auxquelles nul encore n’avait osé toucher dans les plus grands excès des guerres civiles. Sérène, à son exemple, avait arraché du cou d’une statue de Vesta un collier de perles qu’elle avait passé au sien, et une vieille vestale lui ayant reproché sa profanation et son vol, Sérène l’avait fait indignement maltraiter : on ajoutait qu’alors, au milieu des malédictions dont elle chargeait sa tête, la prêtresse avait prédit que ce collier l’étranglerait un jour. Enfin Stilicon avait fait brûler ce qui restait des livres sibyllins, ces oracles révérés où Rome païenne lisait ses destinées. On aurait pu prendre, d’après cela, le nouveau régent pour un implacable ennemi du paganisme; il n’en était rien pourtant, et on le vit entrer sincèrement, résolument, dans la politique inaugurée par le décret d’amnistie.

Dépositaire des dernières intentions de Théodose, il se plut à les interpréter, à les appliquer dans le sens le plus libéral. Sa politique, dessinée dès les premiers jours de sa régence, consistait à s’appuyer sur le sénat, trop négligé jusqu’alors par les empereurs chrétiens et justement blessé de leur défiance ou de leur dédain. Stilicon fit même espérer à la vieille Rome qu’il ramènerait dans ses murs l’empereur et le siège de l’empire, afin de retremper l’autorité impériale dans les grands souvenirs de la ville éternelle. Tout le monde applaudit à cette fin inespérée des discordes civiles : les partis fatigués acceptèrent la trêve ; les deux armées, encore en présence, mirent bas les armes, et l’Italie respira. Stilicon pourtant promettait plus qu’il ne pouvait tenir et la suite ne le fit que trop voir; mais il lui fallait en Italie un apaisement prompt pour gagner sa liberté d’action vis-à-vis de l’Orient. Par une ambition qui n’était pas sans patriotisme, il voulait faire de sa cause personnelle la cause de l’empereur, de l’armée, du sénat, de l’Occident tout entier.


II.

Les fiançailles d’Honorius et de Marie, faites au lit de mort de Théodose, furent un coup habile de Stilicon et de Sérène, qui assiégeaient à qui mieux mieux les derniers instans du moribond, Théodose, qu’alarmait à bon droit l’avenir d’un si jeune fils, vit dans ce projet d’union un nouveau devoir de protection imposé au tuteur, un nouveau lien d’affection créé entre le pupille et lui. Une fois son consentement donné, Sérène n’eut pas de cesse que les fiançailles ne fussent célébrées pendant qu’il vivait encore. Honorius, ainsi que nous l’avons dit, touchait à sa onzième année; Marie était plus jeune, et Claudien nous peint en vers gracieux sa figure douce et rosée, qu’accompagnaient de longs cheveux châtains. Amenés en grand appareil près du lit de douleur, les deux enfans étonnés échangèrent l’anneau d’usage, et répétèrent les paroles qu’on leur dicta, puis ils sortirent en silence pour laisser la place libre aux apprêts de la mort. Les deux cérémonies semblèrent presque se confondre, et le flambeau du paranymphe put aller rejoindre au convoi les torches funéraires.

Cette alliance, qui faisait de Stilicon plus qu’un régent de l’Occident et plus qu’un tuteur du prince, excita au plus haut point la jalousie de Rufin. Le préfet d’Orient prétendit aussi être beau-père d’empereur et l’être sans délai, attendu qu’Arcadius, à la différence de son frère, avait atteint l’âge de puberté, et que lui-même avait une fille nubile. Il fit suggérer au jeune empereur la pensée d’épouser cette fille. Lui-même, devenu tout à coup de ministre impérieux sujet humble et obéissant, accabla le prince de tant de caresses et de flatteries, le circonvint de tant de façons, qu’Arcadius, à qui l’idée d’une femme ne causait guère d’inquiétudes, et qui ne vit dans le mariage qu’on lui proposait qu’un expédient politique, y consentit de guerre lasse dans un de ses momens de demi-somnolence. Rufin était au comble de la joie; mais il avait compté sans les eunuques du palais, surtout sans Eutrope, son mortel et constant adversaire. Une affaire importante l’ayant appelé vers cette époque, et fort inopportunément, dans la capitale de la Syrie, les eunuques mirent le temps à profit pour rompre les négociations commencées.

Il y avait à Constantinople, dans une maison ennemie de Rufin, et pour cette raison fréquentée par Eutrope, une orpheline d’une rare beauté, fille d’un général frank, fort en faveur jadis à la cour de Byzance, Bald ou Balth, que les Romains appelaient Bautho. Ce Barbare, un des plus honnêtes et des plus braves qui eussent jamais servi l’empire, après avoir traversé tous les honneurs, y compris le consulat, qu’il partagea en 385 avec Arcadius, déjà auguste, avait été enlevé par une mort prématurée, laissant après lui sans soutien cette enfant, qu’un de ses amis avait recueillie et élevait dans sa maison. L’ami de Bautho n’était autre que le fils de ce maître des milices, Promotus, que Rufin avait livré si traîtreusement aux Barbares pour se venger d’un soufflet, et le fils, comme on peut le croire, n’inspirait pas à sa pupille des sentimens bien affectueux pour l’assassin de son père. Cette circonstance détermina vraisemblablement Eutrope à la choisir de préférence à d’autres, qui pouvaient l’égaler ou la surpasser en beauté. Un portrait laissé, comme par hasard, sous les yeux d’Arcadius piqua la curiosité du jeune homme; il voulut savoir quelle était cette image dont il ne pouvait détacher ses regards. Peu à peu les récits d’Eutrope allumèrent son imagination; il sentit naître en lui des désirs inconnus, et les eunuques n’eurent pas de peine à lui persuader qu’une telle impératrice siérait mieux au trône des césars que la petite fille du cordonnier d’Eause.

L’intrigue s’ourdit avec tant de mystère que Rufin, à son retour de Syrie, n’en soupçonna rien; il resta dans la plus complète sécurité, comptant sur le mariage de sa fille, et pressant Arcadius d’en fixer l’époque. Formé par les leçons des eunuques, ses maîtres, celui-ci parvint à endormir complètement son ministre, pendant que des indiscrétions calculées, des commentaires habilement semés sur le futur mariage, animaient contre celui-ci les habitans de Constantinople. Cette audace du parvenu de vouloir mêler son sang au sang de Théodose parut à tout le monde le comble de l’injure pour le jeune auguste, le comble de l’insolence vis-à-vis de l’empire; on plaignait Arcadius, dont on s’exagérait encore la faiblesse, et l’on maudissait l’indigne violence exercée par un tuteur sur son pupille, car nul ne croyait ce mariage librement accepté par le prince. La population de la ville se trouvait donc dans une assez vive agitation, lorsque, le 27 avril 395, l’eunuque Eutrope tira de la garde-robe du palais un manteau d’impératrice, auquel il joignit de magnifiques parures de femme et des bijoux; le tout fut étalé sur des brancards, dans la cour palatiale et devant la porte, de manière à frapper les regards et attirer la foule. Les brancards étaient nombreux; une armée de serviteurs richement costumés se tenait là pour les porter et les escorter; c’était un riche cadeau de noces, et l’on ne douta point qu’il ne fût destiné à la fille de Rufin. Aussi, quand le cortège se mit en marche à travers les rues de la ville, encombrées de curieux, on n’entendait que murmures et amères railleries contre le ministre et les fiancés. Eutrope précédait les brancards, marchant gravement avec la dignité d’un ambassadeur. L’ébahissement fut grand, lorsqu’on le vit prendre un autre chemin que celui qui menait chez le ministre et s’arrêter devant la maison de Promotus. Des cris de satisfaction éclatèrent alors; l’eunuque qui avait préparé la surprise donna le signal de la joie; en un instant, la ville fut parée de fleurs, comme pour la plus belle fête. Les danses et les réjouissances durèrent toute la nuit, et ce fut ainsi que Rufin apprit le nom de celle qui allait être son impératrice.

Issue d’une race de Franks transrhénans, la fille de Bautho, quoique élevée à Constantinople, avait conservé quelque chose de la rudesse originelle en même temps que l’éclatante beauté des filles du nord. Elle était hautaine, hardie, impérieuse, et les historiens du temps l’appellent la Barbare. Bien que Bautho fût resté païen, païen zélé, en correspondance intime et fraternelle avec Symmaque, l’ami de Théodose était trop habile pour faire de sa fille une adoratrice de Thor ou de Freya; il l’avait fait élever très chrétiennement dans la communion catholique, où elle avait reçu au baptême le nom d’Eudoxie. La belle Franke porta même plus tard dans une religion qui n’était pas celle de ses aïeux une ardeur de controverse et des prétentions théologiques qui troublèrent plus d’une fois la paix de l’église. Pour le moment, elle ne songea qu’à s’emparer du cœur de son époux, afin de gouverner avec lui ou par lui, à renverser d’abord Rufin qui lui faisait obstacle, et à se débarrasser ensuite d’Eutrope, dont elle ne voulait pas avoir été la protégée.

Pour tout autre que Rufin, la défaite eût été complète : tout autre eût jugé que la lutte était trop inégale contre l’amour conspirant avec l’astuce, et se serait hâté de mettre à l’abri sa tête et ses biens dans quelque province éloignée; mais le préfet du prétoire d’Arcadius n’était pas homme à faire honteusement retraite devant une femme et des eunuques. Connaissant à fond son pupille, il savait bien qu’il y avait en lui un sentiment plus puissant que l’amour, celui de la peur. Les eunuques avaient usé du premier, il résolut de se servir du second, et de devenir pour l’empereur et pour l’empire plus indispensable que jamais. Il y avait entre les Orientaux et les Occidentaux une question brûlante, celle de l’Illyrie orientale : Rufin s’en empara comme d’un bon moyen d’établir sa popularité à Constantinople et sa nécessité au palais. On pouvait appréhender, de la part des Occidentaux, quelque tentative de revendication à main armée de ces belles provinces; il exagéra à plaisir ces craintes et ce danger, pressant Arcadius de faire occuper militairement la Thessalie ou l’Épire, avant que Stilicon fût en mesure de les occuper lui-même. Pour cela il fallait des troupes et de l’argent, et Arcadius n’en avait point, l’élite de l’armée orientale ayant suivi Théodose en Italie, et le trésor de Constantinople, emporté par l’empereur défunt, se trouvant, comme les légions byzantines, sous la main du régent d’Occident. La moitié des fonds laissés par Théodose appartenait sans contestation possible à l’empereur d’Orient : Rufin la réclama au nom de son maître, de même que le renvoi des troupes orientales. Arcadius écrivit lui-même à son frère avec vivacité : ses lettres, comme celles de son ministre, restèrent à peu près sans réponse. Stilicon déguisait son refus sous des défaites dérisoires : pressé enfin de s’expliquer, il déclara que la situation de l’Italie ne lui permettait pas encore de diviser ses forces, mais que, lorsqu’il en serait temps, il irait lui-même à Constantinople remettre à l’empereur, en main propre, sa part d’argent et de soldats, et s’acquitter des engagemens pris par lui en face de Théodose mourant pour la protection de ses deux fils. C’était précisément ce que redoutait Arcadius, qui ne voulait pas plus de tuteur en Occident qu’en Orient; c’était aussi ce que craignait Rufin, qui voyait Stilicon arriver en triomphateur à Constantinople, maître du trésor, des troupes et bientôt de l’empereur, le chassant honteusement lui-même pour étendre sa suprématie aux deux moitiés de l’empire. A cette seule pensée il frémissait de rage. Un seul parti lui restait : précipiter les choses en Orient, tandis que des difficultés graves retenaient encore Stilicon en Italie, et il se proposa de créer tant d’embarras et de périls autour d’Arcadius, que souverain et sujets fussent obligés de se jeter dans ses bras, en le proclamant leur sauveur.

La frontière de l’empire d’Orient, entre les Palus-Méotides et la Mer-Caspienne, avait pour voisins des peuples barbares aisément contenus par les garnisons romaines, toutes faibles qu’elles fussent. Ces peuples ou plutôt ces tribus appartenaient à la grande confédération des Huns, qui, ayant son siège sur l’Oural, atteignait déjà en Occident les bords du Pruth et du Danube. Les hordes restées vers le Caucase troublaient de ce côté la frontière romaine sans avoir osé la dépasser. Rufin leur donna cette audace en retirant subitement les postes romains, et excitant sous main les chefs barbares par de l’argent et par l’attrait du pillage. Quelques bandes pénétrèrent d’abord, puis d’autres, et enfin une véritable invasion eut lieu, protégée par l’impunité. L’Arménie, le Pont, la Cappadoce et la Cilicie, privés de défenseurs, furent traversés sans obstacle, et l’on vit les chariots nomades rouler jusque sur les bords de l’Oronte. Ce fut dans toute l’Asie romaine une épouvante inexprimable ; les molles populations syriennes fuyaient comme des troupeaux de daims devant cet ennemi aussi hideux que féroce; celles de Cappadoce et de Cilicie couraient se retrancher dans leurs montagnes; d’un bout à l’autre de l’Orient, un cri de détresse arriva aux oreilles d’Arcadius, qui ne put y répondre ni par des soldats ni par de l’argent. Il écrivait à Stilicon lettres sur lettres, l’implorant, le menaçant, le sommant de lui restituer son bien, et pour toute satisfaction à de si justes demandes, Stilicon accusait Rufin d’appeler lui-même les Barbares et de comploter la ruine de son maître. Le malheureux Arcadius, accablé de nécessités, assiégé de soupçons, tiraillé entre Stilicon et Rufin, ne sachant plus à qui se fier, finit par embrasser la main qui l’opprimait déjà. Vainement Eutrope, dont le jeune prince ne connaissait encore que les talens d’entremetteur d’amour, essaya de le retenir; la double frayeur des Huns et de Stilicon le ramena sous le joug, et le préfet du prétoire redevint plus absolu que jamais.

Il ne l’était pas assez à son gré. Sentant bien qu’il n’arracherait jamais à Stilicon ce que le sort avait mis si à propos en son pouvoir, et comprenant l’impuissance d’un magistrat civil en lutte avec un chef militaire, il voulut avoir aussi une armée à lui et un général digne d’être opposé au régent d’Occident. Ce général et cette armée ne pouvaient être que des Barbares; il tourna donc ses regards vers la Mésie, où campait, presque aux portes de Constantinople, la nation des Visigoths, reçue à titre d’hospitalité par Valens sur les terres romaines, quand elle fuyait en 375 devant l’irruption des Huns. Cette nation ne s’était pas toujours montrée reconnaissante du bienfait qu’elle tenait de l’empire, et, il faut l’avouer, l’hospitalité romaine n’avait été pour elle ni bien humaine ni bien honorable. Poussés à bout par des traitemens odieux, les Goths s’étaient révoltés plusieurs fois ; on les avait vus assiéger Constantinople, et Valens était mort en les combattant. Il avait fallu l’épée victorieuse de Théodose pour faire rentrer dans la soumission ces hôtes peu traitables et son habileté politique pour les pacifier. Domptés par l’ascendant de son caractère, ils étaient devenus ses amis plutôt que ceux de l’empire : aussi leurs meilleures troupes s’étaient-elles disputé la faveur de le suivre dans la guerre qu’il entreprenait contre le tyran Eugène. Cette expédition mit en lumière les mérites et la bravoure d’un chef encore inconnu, mais dont la terrible célébrité devait effacer un jour toutes les gloires barbares : il se nommait Alaric, et par le suffrage des tribus gothiques il venait d’être élevé tout récemment au suprême commandement de la nation. Ce fut sur lui que Rufin jeta les yeux pour en faire l’instrument de sa perfidie; il entra en pourparlers avec lui, et en même temps qu’il cherchait à gagner le Barbare à ses projets, il envoya dans l’Illyrie orientale des agens chargés de remplacer les fonctionnaires de cette province dans tous les postes de confiance. Ces agens étaient pour la plupart des hommes obscurs voués aux intérêts du préfet. Ainsi le proconsulat de l’Achaïe et la défense des Thermopyles échurent au fils du rhéteur Musonius, et la garde de l’isthme de Corinthe à un autre aventurier nommé Gérontius, non moins étranger que son collègue à l’administration et à la guerre. Rufin ayant ainsi remis les deux clés du Péloponèse et de la Thessalie entre des mains qui ouvriraient ou fermeraient la Grèce à son premier signe, il entra en négociation avec les Goths.

Ce monde barbare, entré dans la romanité, comme on disait alors, et qui, ami ou ennemi, enserrait désormais la société romaine, ce monde singulier présentait dans ses mélanges des types d’une infinie variété, depuis l’héroïque Stilicon, le Frank Mérobaude, soldat et poète, qui mérita une statue à Rome à côté de Claudien, ou le Goth Fravitta, modèle d’élégance et d’atticisme, jusqu’au brutal païen Saül et au Goth Sarus, géant féroce qu’on fut obligé de prendre au filet comme une bête fauve quand on voulut le tuer. Alaric formait un type intermédiaire également éloigné de ces deux extrêmes. Né dans l’île de Peucé, à l’embouchure du Danube, il était issu de la race sacrée des Balthes ou hardis, dans laquelle les Visigoths prenaient leurs rois, et dès son enfance, comme pour qualifier le caractère aventureux qui se développait en lui, on ne le nommait que le Balthe, le hardi par excellence. Tout jeune encore, il avait assisté aux grandes tragédies de sa nation : à sa fuite devant les Huns, à son passage sur les terres romaines, à ses misères, à ses vengeances, à ses défaites; il l’avait accompagnée dans ses courses jusqu’au jour où le bras puissant de Théodose l’avait renfermée dans un canton de la Pannonie. Cet empereur, que les Barbares aimaient à servir, le distingua et lui donna un commandement de quelque importance dans sa guerre contre Eugène, puis il l’oublia. Le Balthe se retira le cœur blessé, et son dépit ne fit que s’aigrir quand il vit les faveurs impériales tomber sur des Barbares qui ne le valaient pas, sur Gaïnas, sur Saül, sur Sarus; il songea dès lors à se payer lui-même de ses services. Il était dans ces dispositions quand les intrigues de la cour d’Orient vinrent lui offrir l’occasion qu’il cherchait. Son ambition en ce moment se bornait à obtenir, comme tant d’autres chefs germains, le commandement militaire d’un diocèse. Alaric n’était pourtant pas homme à emprisonner ainsi ses désirs : bien différent de Stilicon, le Balthe ne demandait à la civilisation que ce qui pouvait grandir le Barbare, et son esprit inquiet ne rêvait qu’aventures et conquêtes.

Aussi, lorsque les émissaires de Rufin allèrent le trouver dans son cantonnement et lui offrir l’argent dont il aurait besoin pour exécuter les desseins du ministre, Alaric tressaillit, comme un lion que la vue d’une proie vient éveiller dans sa tanière. Le marché fut aisément conclu entre ces deux hommes : on verra plus tard quel il était. Aussitôt sa parole donnée, Alaric commença à se plaindre plus aigrement que jamais des injustices de l’empereur défunt, et à parler de la réparation que lui devait le fils de Théodose, tant pour lui-même que pour son peuple. Pendant que ces plaintes et ces menaces animaient les Goths dans leurs campemens, un mouvement inaccoutumé de Barbares étrangers à cette race se faisait remarquer sur la rive gauche du Bas-Danube, dont le lit, durci par les gelées de l’hiver, présentait alors un plancher solide. Des bandes nombreuses de Huns, d’Alains et de Sarmates venaient tenter avec leurs chariots, soit de jour, soit de nuit, le passage du fleuve, et ils disaient qu’Alaric les appelait, qu’ils allaient rejoindre les Visigoths de Mésie pour une expédition qui leur rapporterait un grand butin. Une multitude de pillards plus sauvages les uns que les autres vint ainsi se ranger sous le drapeau des Goths. Bientôt Alaric donna le signal du départ. Ses préparatifs s’étaient faits avec une hâte extrême sous les yeux des provinciaux étonnés, et avant qu’aucune force romaine n’eût eu le temps d’occuper l’Hémus; ainsi l’avait ordonné Rufin, pour que la surprise fût plus complète, la défense plus impossible, la frayeur plus vive à Constantinople. Après avoir franchi le pas de Sucques sans trop s’arrêter à piller, Alaric s’abattit sur la Thrace. S’avançant alors de quelques journées dans les riches campagnes qui conduisaient à la ville impériale, il y fit halte avec le gros de son armée, et envoya l’avant-garde battre le pays jusqu’aux portes de Constantinople, qu’il voulait non assiéger, mais effrayer. Exécuteurs fidèles de ses ordres, les éclaireurs goths firent beaucoup de ravages et de bruit, enlevèrent le bétail, tuèrent les laboureurs, insultèrent les femmes, et poussèrent l’insolence jusqu’à venir lancer des flèches dans la ville impériale par-dessus la muraille. Des bandes se jetèrent du côté du port comme pour l’attaquer; d’autres semblaient au contraire vouloir tenter l’assaut du côté de la plaine. On se persuada dans l’intérieur de Constantinople que ces hardis coureurs ne précédaient l’armée ennemie que de peu d’heures seulement, et l’épouvante gagna tous les habitans, grands ou petits.

Des efforts cependant furent tentés par des hommes dignes de ce nom pour opposer quelque résistance. Les uns se rendirent au port pour enlever les barques à l’ancre, et les attacher ensemble en manière de radeaux, un plus grand nombre alla garnir le rempart; mais les machines de jet se trouvèrent hors d’état, les munitions manquaient, et il n’y avait aucun chef pour commander. Tandis que le sénat délibérait en tumulte et que l’empereur se cachait au fond du palais dans les bras de ses eunuques et de sa femme, Rufin monta sur une haute tour, d’où l’œil embrassait au loin la campagne, et de là, dit-on, il observa attentivement ce qui se passait. Il suivit de l’œil, d’un côté les Barbares courant les villages, menaçant la ville, égorgeant, incendiant sans opposition, de l’autre la foule inhabile et troublée qui s’agitait à l’intérieur, et put juger par lui-même de la force des premiers, de la peur et de l’impuissance des seconds. On assure qu’à l’aspect de son cher ennemi, comme s’expriment les contemporains, emporté par l’élan de sa joie, il éclata de rire à plusieurs reprises. Descendu de son observatoire, il se mit à parcourir la ville, affichant un air sombre et soucieux qui augmentait encore l’inquiétude publique, et aux demandes qu’on lui adressait de toutes parts, il répondait : « J’irai trouver Alaric; moi seul je puis affronter ce Barbare, et je l’oserai pour le salut de l’état. » Bientôt le bruit se répand qu’il s’arme et va partir avec une troupe d’amis dévoués. En effet ses plus chauds partisans se forment en ligne, ainsi que ses nombreux cliens, armés, rangés sous son drapeau, et offrant l’apparence d’une légion; lui-même prend place au milieu d’eux. Il monte un cheval de guerre, et présente complaisamment aux regards de la foule sa tête martiale et sa haute taille, que relève encore un riche costume barbare, car au lieu de l’habit romain, de la tunique militaire, ou plutôt de la toge qu’il eût dû revêtir, étant magistrat civil, le ministre d’Arcadius avait pris la décoration d’un chef goth. Une casaque en fourrure se croisait sur sa poitrine, un lourd carquois pendait à son épaule, et sa main droite portait un arc énorme qu’il faisait résonner en l’agitant. A la vue de ce préfet romain, accoutré en barbare et se pavanant sous cette peau de mouton comme sous un ornement plus digne d’un guerrier que la cuirasse romaine, bien des spectateurs se détournèrent indignés. « Où l’empire est-il donc tombé? disaient-ils en soupirant. Voilà un homme qui a monté sur le char des consuls, et qui administre la justice à des Romains, et cet homme ne rougit pas d’adopter les coutumes grossières des Gètes! Il troque contre leur ignoble parure la toge latine, cette noble décoration du Romain ! Les lois captives n’ont plus qu’à gémir sous un magistrat vêtu de peaux. » Ces murmures s’échangeaient à demi-voix; on se cachait par peur du tyran, on se cachait aussi parce que beaucoup croyaient voir en lui le seul homme qui pût sauver la république.

Le préfet et sa troupe s’élancèrent fièrement dans la campagne, qu’ils purent traverser sans être inquiétés par l’ennemi, et ils arrivèrent sains et saufs au camp des Goths. A leur rentrée dans Constantinople, ils rapportèrent la nouvelle qu’Alaric, cédant à l’autorité de Rufin, avait promis de respecter la métropole de l’empire, et que même il évacuerait immédiatement la province de Thrace. Le fait était vrai, et le mouvement rétrograde des Barbares avait déjà commencé; mais, au lieu de regagner leurs cantonnemens de Mésie, ils s’acheminaient à grandes journées vers la Macédoine. En vertu de ses conventions avec Rufin, Alaric, en qualité de fédéré de l’empire, allait tenir garnison dans l’Illyrie orientale. Son armée ou plutôt son peuple, car il traînait tout après lui, alla donc déboucher en Macédoine, puis en Thessalie, se conduisant comme sur une terre conquise, et la Grèce d’Europe ne présenta bientôt plus, comme celle d’Asie, qu’un spectacle de désolation et de ruines.

Quand ces nouvelles arrivèrent à Milan et à Rome, la cour, le sénat, le peuple entier, furent dans un grand émoi. — Livrer aux Barbares l’Illyrie orientale, disaient les Italiens, c’est nous menacer nous-mêmes, puisque cette province touche nos frontières. Alaric et ses Goths n’auront plus qu’un pas à faire pour se montrer devant Rome. — Ces craintes étaient justes; mais Stilicon, qui connaissait à fond les personnages du drame joué en Orient, devina l’autre côté de l’intrigue. Il comprit que Rufin voulait avoir un homme de guerre à lui opposer, et qu’en envoyant sur les confins de l’Italie un Barbare dont le renom militaire était déjà grand, et qui disposait d’un peuple valeureux, il voulait créer à la politique occidentale des embarras qui l’empêcheraient de se mêler des affaires d’Orient. Habitué à combattre de front les difficultés, le tuteur d’Honorius n’hésita pas un moment. Marcher au-devant d’Alaric, le prendre corps à corps, le chasser de la Grèce et l’emprisonner, comme autrefois Théodose, dans ses cantonnemens de Mésie, puis entrer lui-même à Constantinople, suivi de l’armée romaine victorieuse, et mettre Rufin sous ses pieds, ce fut là son plan. « A Constantinople, se disait-il, il réglerait les affaires à sa guise, dans le meilleur intérêt de l’empire et de l’empereur. » Pour éviter de trop dégarnir l’Italie, il partit précipitamment pour la Gaule, où se trouvait, dans les camps des bords du Rhin, le grand dépôt qui alimentait les guerres civiles, dépôt bien affaibli cependant par suite des dernières luttes.

Quoique l’hiver sévît encore, et que les montagnes fussent couvertes de neige, le régent d’Occident gagna sans appareil, et presque seul, les sources du Rhin à travers les Alpes de Rhétie, et descendit le fleuve jusqu’à son embouchure, inspectant sur la rive gauche les garnisons romaines, et observant sur la rive droite les dispositions des peuples germains. Ces dispositions se trouvèrent toutes pacifiques, et le voyage de Stilicon le long de la rive barbare eut tout l’aspect d’un triomphe. Quant aux légions qui avaient fourni depuis dix ans le noyau des expéditions de Maxime et d’Eugène, elles étaient réduites presque à rien ; pourtant Stilicon leur enleva ce qu’il leur restait encore de milice jeune et disciplinée. Il retira aussi la légion qui, dans la Bretagne septentrionale, protégeait cette île romaine contre les incursions des Pictes et des Scots. Ce furent là de fatales mesures que les diocèses de Bretagne et de Gaule eurent à déplorer plus tard; mais quand le régent d’Occident redescendit les Alpes, suivi de ces vaillantes troupes, l’Italie, le sénat, l’empereur, furent dans l’ivresse de la joie; les poètes montèrent leurs lyres pour chanter le vainqueur pacifique de la Germanie, le héros qui n’avait pas besoin de combattre pour triompher, et l’on se prépara avec ardeur à cette guerre de Grèce, moitié civile, moitié étrangère.

C’est alors qu’on put juger l’esprit du soldat et mesurer sa confiance en Stilicon. A peine eut-on parlé de guerre, que les deux armées qui occupaient l’Italie et venaient de se livrer des combats si acharnés demandèrent à servir fraternellement sous les drapeaux de ce chef. Les anciennes légions d’Arbogaste et d’Eugène, grossies des recrues amenées de la Gaule, formèrent l’un des corps de l’expédition; l’autre se composa des légions orientales. Les deux corps marchaient séparément, campaient séparément; mais leur vieille haine s’était changée, comme par magie, en une émulation de bravoure. Le poète contemporain que nous aimons à citer, parce qu’il est pour les événemens de cette époque un guide souvent plus sûr que les historiens eux-mêmes, Claudien, nous peint en quelques vers pleins de mouvement l’aspect de cette armée et les sentimens qui l’animaient. « Jamais, dit-il, on ne vit réunis sous un seul commandement tant de troupes diverses, tant de costumes variés, tant de langages différens. Ici viennent les escadrons arméniens aux cheveux crépus, aux robes couleur d’herbe, dont les plis s’attachent sur la poitrine par un simple nœud ; là paraissent les Gaulois aux têtes blondes. Dans leurs bataillons ont pris place les peuples des contrées que traverse le Rhône impétueux, ou que baigne la Saône tranquille, et ceux que le Rhin éprouve à leur naissance, et les autres plus lointains qui boivent les eaux de la Garonne... Tous ces guerriers sont mus par une seule âme; loin d’eux les blessures encore saignantes du cœur : le vaincu a déposé son ressentiment, le vainqueur son orgueil. Encore tremblans de leur courroux passé, l’oreille encore pleine du clairon des guerres civiles, ils conspirent à présent dans une seule pensée, l’amour de celui qui les guide. » Cette grande armée quitta l’Italie au commencement du printemps, quand la fonte des neiges laissa libres les passages des Alpes-Juliennes : d’Aquilée, où elle se dirigea d’abord, elle gagna la côte de Dalmatie, puis les provinces intérieures de la Grèce.

Pendant que Stilicon lui préparait une si vigoureuse attaque, Alaric parcourait la Grèce septentrionale, obligé de vivre de réquisitions comme en pays ennemi. Après avoir épuisé la Macédoine, il s’était rabattu sur la Thessalie qu’il ravageait tout à loisir : c’est là que Stilicon l’atteignit. A son approche, le roi goth, ralliant ses bandes, choisit un campement qui pût lui servir de forteresse. C’était une prairie bien fournie d’herbe, où les troupeaux, les femmes, les bagages vinrent se ranger sans confusion. Alaric l’entoure d’un double fossé circulaire, muni d’un double rang de palissades, et à l’intérieur, en guise de rempart, il dispose parallèlement au fossé une file de chariots tapissés de cuirs de bœufs nouvellement tués. Ce revêtement a pour but d’empêcher l’incendie du camp par les torches de l’ennemi, et les chariots, comme autant de tours, doivent recevoir des guerriers armés d’arcs, de frondes et de javelots. Quand les préparatifs sont achevés, Alaric se tient en observation, attendant résolument l’attaque des Romains. Ceux-ci, après avoir reconnu la position barbare, s’approchent et se retranchent presque à portée du trait. Stilicon trace l’assiette de son camp : il place à gauche les Arméniens et les autres troupes d’Orient; les Gaulois occupent la droite. L’infanterie s’échelonne de la plaine aux montagnes voisines, qui étincellent sous l’éclat de l’acier; la cavalerie se développe en ailes sur les flancs, et aussi loin que le regard peut s’étendre, on n’aperçoit que dragons de pourpre flottans, qui, dans leurs ondulations incertaines, semblent menacer tantôt le ciel et tantôt la terre, A peine arrivées, ces braves troupes voudraient déjà vaincre; leurs cris, pareils au tonnerre, demandent le combat; mais Stilicon tempère cet excès d’ardeur; il examine le campement de l’ennemi; il calcule son plan d’attaque, il le médite avec plus de maturité que jamais, car il connaît Alaric, et sait qu’il a affaire à des Goths.

Plusieurs jours furent employés à ces dispositions, et l’armée romaine touchait enfin au moment désiré, celui de la bataille, lorsqu’un messager courant à toute bride parut aux portes du camp, et fit signe qu’il voulait parler au général. Il venait de Constantinople et portait le costume des messagers impériaux : conduit vers Stilicon, il déposa dans ses mains une lettre de l’empereur d’Orient. Cette lettre que le jeune auguste, habile calligraphe et très fier de ce titre, avait sans doute souscrite de sa plus belle signature, enjoignait trois choses au régent d’Occident : la première, de vider au plus tôt le pays, l’Illyrie orientale ne dépendant point d’Honorius; la seconde, de laisser en paix Alaric et ses Goths, amis et fédérés de l’empire d’Orient, lesquels n’avaient rien à démêler avec le régent d’Occident; la troisième enfin, de ne plus retenir, sous de vains prétextes, un trésor et des légions qui ne lui appartenaient pas, mais d’en faire opérer sans plus de délai la remise à Constantinople par tout autre que lui. L’ordre était conçu en termes durs, positifs, et qui ne permettaient aucune échappatoire. On dit qu’à cette lecture Stilicon resta muet et sans mouvement, comme un homme frappé de la foudre : revenu à lui et devinant bien qui lui portait ce coup, il se demanda s’il obéirait. Résister à main armée au fils de Théodose dans le temps même qu’il réclamait sa tutelle en qualité de second père, le braver, corrompre ses soldats, le forcer dans sa métropole et jusque dans son palais, c’était plus qu’une guerre civile : c’était une révolte domestique, un attentat à la mémoire de Théodose, à peine au cercueil. Jamais les conséquences de son expédition ne s’étaient montrées à lui sous un jour aussi odieux, et il reculait; puis, quand il songeait que c’était là un jeu de Rufin, que son abaissement serait le triomphe de son rival, que ce honteux départ la veille d’une bataille ressemblerait trop à la peur et le rendrait la risée de l’Occident tout aussi bien que de l’Orient, sa colère revenait terrible. Il voulait alors écraser Alaric, marcher sur Constantinople, et faire sentir à l’empereur lui-même qu’on se trompait en supposant Stilicon si docile ou si lâche. Ballottée ainsi entre deux sentimens contraires, son âme fut en proie pendant quelques heures à une véritable tempête.

Il fit enfin appeler Gaïnas. Gaïnas, un des chefs les plus importans de l’armée orientale, était ce même Barbare dont la fortune extraordinaire avait si vivement blessé l’amour-propre d’Alaric. Transfuge de la nation des Goths et d’abord simple soldat dans une légion, Gaïnas n’avait dû ses grades romains ni à sa naissance comme Alaric, ni au patronage d’aucun roi barbare; il s’était fait lui-même et avait tout gagné à la pointe de l’épée. Avec cela, Gaïnas, général, restait toujours soldat; bon pour des coups de main (car nul n’était plus brave), et habile à déjouer une embuscade aussi bien qu’à la dresser, ses idées ne s’étaient pas élevées plus haut; il ne savait ni commander en chef une grande armée, ni prendre rang dans l’état comme personnage politique. C’était d’ailleurs un homme grossier, cruel, léger et violent dans ses décisions, soumis à l’autorité de ses chefs par habitude ou sentiment de discipline, et sans scrupule sur l’emploi de la force lorsqu’elle lui semblait nécessaire. Il avait connu intimement Stilicon dans l’entourage de Théodose, leur bienfaiteur à tous deux, et il s’était toujours incliné devant une supériorité qui ne le blessait pas dans un gendre d’empereur. Gaïnas nourrissait d’ailleurs contre Rufin cette haine du soldat pour un fonctionnaire civil, insolent et dominateur. Après avoir examiné ensemble la position faite aux troupes romaines par le mandement impérial, les deux généraux reconnurent qu’il fallait y obéir ponctuellement ou se mettre en révolte ouverte, ce qui n’était pas pour le moment dans l’intérêt de Stilicon; mais ils reconnurent en même temps que, s’ils savaient s’entendre et rester maîtres de leurs armées, ils auraient, quoi qu’on fît, l’un et l’autre empire à leur discrétion. La première condition de tout projet sur l’Orient était le renversement de Rufin : or Gaïnas s’en chargeait, si Stilicon lui confiait la conduite des légions orientales à Constantinople. Celui-ci agréa le marché : le Goth et le Vandale unirent fraternellement leurs mains pour ce qu’il leur plaisait d’appeler le bonheur de l’empire, et la mort du régent d’Orient fut jurée.

Pendant cette conférence des chefs, la nouvelle, commentée et grossie de mille détails imaginaires, volait de bouche en bouche, et le camp présenta bientôt l’aspect d’un tumulte qui allait jusqu’à la sédition; « mais c’était, dit le poète du régent d’Occident, une noble et louable sédition. » On n’entendait que clameurs confuses, imprécations contre Rufin, menaces contre l’empereur. Des conciliabules se formaient sous les yeux mêmes des officiers, et des orateurs éloquens par leur violence échauffaient, entraînaient l’esprit des soldats. « Allons, disait l’un, que la Grèce périsse, puisque Rufin l’ordonne! Nous sommes faits pour subir tous les opprobres, et les Barbares pour profiter toujours de nos maux. — Point d’assaut! point de bataille! disait un autre. Enseignes, abaissez-vous! clairons, faites silence! Que nos flèches rentrent dans le carquois, que l’épée se soude au fourreau : Rufin le veut, respectons l’ennemi! — Ah! disait un troisième, enfant de la Cappadoce ou de l’Arménie, le tyran ne nous rappelle que pour nous punir d’avoir aimé Stilicon. Il ourdit déjà ses trames infernales contre nous. Que nous sert de revoir notre patrie, nos familles, nos pénates? Bientôt nous serons livrés aux implacables Alains, nous deviendrons les esclaves des Huns, cette honte de l’espèce humaine. » Puis, à l’idée de se séparer, Orientaux et Occidentaux se mettaient à fondre en larmes. Contraste bizarre du cœur humain! ces hommes qui s’entr’égorgeaient avec rage quelques semaines auparavant s’embrassaient maintenant comme des frères que l’on veut arracher l’un à l’autre. « Encore des présages de guerre civile! répétait-on de tous côtés. Pourquoi nous séparer? pourquoi diviser des armées qui ne font qu’une famille, des aigles qui doivent voler ensemble? Non, nous sommes un même corps, on ne nous divisera pas ! » Et les deux armées confondaient leurs rangs. Malgré la défense de combattre, on préparait ses armes ; on menaçait de loin les remparts des Goths; on demandait l’assaut à grands cris. Arrivé avec Gaïnas au milieu de ce désordre, Stilicon se voit assiégé par des furieux qui le pressent, qui embrassent ses genoux en pleurant, tandis que d’autres lui défendent de partir. « Mène-nous où tu voudras, lui criaient-ils; où sera ta tente, là sera la patrie! » Stilicon eut besoin de toute sa fermeté pour calmer une effervescence dangereuse ; quelques momens de plus, et il devenait l’instrument forcé d’une sédition qu’il n’avait pas voulu faire. «Quittez cette attitude menaçante, leur dit-il en les écartant; la victoire ne m’est pas si chère que je veuille paraître avoir vaincu pour moi seul. » Il commanda aux chefs de l’armée d’Occident de rallier leurs soldats et de plier les tentes sans délai ; puis, se tournant vers l’armée orientale, il s’écria, comme accablé de douleur : « Adieu, fidèle jeunesse, vous qui fûtes mes compagnons, adieu ! » Tant que dura cette scène, Alaric se tint prudemment enfermé dans son enceinte de chariots. Le même messager l’avait sans doute averti de ne point troubler des adieux qui lui assuraient la possession de la Grèce.

Le départ fut triste dans les deux armées, on remarqua toutefois que l’armée orientale était plus sombre et plus irritée. Tandis que les Occidentaux reprenaient la route par laquelle ils étaient venus, celle-ci s’achemina vers Thessalonique, métropole de toute l’Illyrie orientale. Gaïnas y donna séjour à ses troupes. Rien ne pouvait être plus dangereux pour le soldat en demi-révolte que son contact avec les habitans d’une ville si cruellement traitée par Théodose à l’instigation de Rufin, et où le nom de ce ministre réveillait naturellement l’indignation et la vengeance. « Thessalonique était, suivant le mot d’un contemporain, un lieu favorable à la haine. » Gaïnas laissa ses compagnons s’y saturer tout à leur aise des sentimens qu’il leur souhaitait, et quand il les vit bien disposés à l’entendre, il leur fit part de son projet. Tout fut convenu entre eux, le temps, le lieu, la manière dont Rufin devait périr, et le complot fut gardé avec un tel secret que ni l’exaltation des esprits, ni les entretiens de la route, ni l’abandon de l’ivresse, ne décelèrent un dessein qu’une parole indiscrète pouvait déjouer : ce fut le secret d’une armée entière. L’eunuque Eutrope avait envoyé à Gaïnas pendant la route des émissaires chargés de le sonder au sujet de Rufin et de lui offrir de l’argent. Le général prit l’argent et accueillit les ouvertures avec faveur, jugeant habile et prudent de compromettre le chambellan de l’empereur dans une conspiration contre son ministre. Des envoyés du préfet arrivèrent à leur tour pour gagner le général à ses vues d’élévation personnelle : il était trop tard, mais Gaïnas ne le détrompa point. Pendant une seconde halte à Héraclée de Thrace, les agens de Rufin revinrent à la charge : Gaïnas les entretint dans leur première sécurité.

Rufin était au but de ses désirs. A la nouvelle du départ de Stilicon et de la marche des Occidentaux vers l’Italie, il avait convoqué ses amis et ses cliens pour se réjouir avec eux. Leur foule encombrait les portiques de porphyre qui entouraient son palais. Il y avait là tout ce que l’Orient renfermait de plus corrompu et de plus hardi, des hommes engraissés de rapines, mais toujours insatiables, espions, bourreaux, juges prévaricateurs, tourbe immonde liée à sa cause par la communauté des forfaits, et attendant une part dans les dépouilles de l’état quand le maître serait césar. Rufin aborda l’assemblée dans la fière attitude d’un triomphateur, l’œil caressant et la tête renversée en arrière. « La victoire est à moi, leur dit-il dans une harangue préparée; Stilicon fuit, un geste a suffi pour le chasser; que ne ferais-je pas maintenant qu’une armée dévouée m’arrive? Comment tiendrait-il contre mes armes, lui qui n’a pu me vaincre quand j’étais désarmé? » Et, par une figure de rhétorique, apostrophant son rival absent : « Stilicon, s’écria-t-il, va, si tu veux, méditer ma perte dans les pays lointains, pourvu qu’un continent nous sépare et que la mer mugisse entre nous. Tant qu’un souffle de vie me restera, tu ne repasseras pas les Alpes! Fais choix maintenant d’une épée bien longue si tu prétends m’atteindre ici. » Cette plaisanterie, qui ne nous donne guère l’idée du sel attique de ses bons mots, excita sans doute l’enthousiasme de l’auditoire; on le salua du nom de prince, et, lui-même, rentré dans sa chambre, s’endormit, bercé par les plus douces espérances.

On raconte qu’un songe alors le transporta dans la plaine de l’Hebdomon, où se faisait la proclamation des empereurs. Un trône était disposé sur le tribunal de marbre, et tout autour s’agitait une foule tumultueuse, appelant Rufin à grands cris... Il accourait le cœur joyeux, le sein haletant ; mais des ombres se dressaient comme une barrière entre cette foule et lui, et il reconnaissait ses victimes. « Allons, tu vas être grand, lui disait une d’entre elles avec un rire sinistre, que tardes-tu, Rufin? Le peuple se disputera l’honneur de te porter, et ta tête planera sur toutes les têtes.» Ces figures, ce ton, ces paroles ambiguës le préoccupèrent vivement à son réveil; mais il eut beau chercher une explication à son rêve, il ne la put trouver que favorable. L’idée ne lui vint pas que, sans être élevée sur un trône, sa tête pouvait dépasser les autres de la longueur d’une lance.


III.

Du haut de son lit funéraire ou du fond de son cercueil. Théodose put assister à cette dissolution de sa famille et de son empire, car son corps resta plus de six mois en dépôt à Milan. Tantôt le tombeau qu’on lui préparait à Constantinople n’était pas en état de le recevoir, tantôt les dispositions n’étaient pas prises ou la saison ne convenait pas pour un si long voyage : ses fils avaient bien d’autres soucis que celui de la sépulture paternelle !

Dans la Rome des premiers empereurs, polythéiste et démocratique malgré la forme de son gouvernement, les funérailles impériales avaient été des apothéoses, et en effet, l’apothéose des césars répondait au caractère essentiel de leur puissance. Incarnation du peuple romain, qui était dieu, et avait fait passer juridiquement en leur personne ses droits de souveraineté et son génie, les césars étaient dieux : à ce titre, ils ne pouvaient mourir ; ils ne quittaient ce monde que pour aller, dans celui des divinités de l’Olympe, prendre place parmi les influences célestes protectrices de la patrie. Tel était le sort des empereurs dignes de ce nom, qu’un jugement solennel du sénat et du peuple confirmait, après leur mort, dans la succession d’Auguste, de Trajan, de Marc-Aurèle : ceux-là recevaient une apothéose publique ; à eux seuls il était donné de vivre toujours de la vie romaine, et de confondre leur souvenir avec celui de la ville éternelle. La mémoire des mauvais césars était abolie, leurs actes rescindés, leurs noms effacés des monumens publics, leurs corps obscurément ensevelis ou traînés aux gémonies par le croc des gladiateurs; le peuple-dieu les rejetait de son sein : ils avaient cessé d’être césars pour n’être plus que des tyrans.

Comme conséquence de ces idées, l’image de la mort était écartée avec grand soin des funérailles des empereurs païens. A peine le prince avait-il fermé les yeux, qu’un lit d’or et de pourpre était dressé dans la chambre la plus somptueuse du palais, et tandis que le corps, brûlé suivant les rites religieux et renfermé dans une urne, était porté sans apparat aux monumens sépulcraux des césars, soit au tombeau d’Auguste, soit au mausolée d’Adrien et de Sévère, une image de cire, présentant les traits du défunt et vêtue de ses ornemens impériaux, était couchée sur le lit de parade, le diadème au front, l’épée au côté. Mille candélabres d’or resplendissaient alentour comme un symbole de la puissance. La garde palatine veillait, le glaive au poing; le sénat, les magistrats, les matrones de la maison impériale, rangés à droite et à gauche de l’image, lui faisaient cortège nuit et jour; le peuple lui-même était admis par intervalles à la faveur de l’adorer. Rien ne semblait changé aux actes ordinaires de la vie; les affranchis, les chambellans se tenaient à distance, prêts à obéir au moindre signe du maître, le médecin venait respectueusement s’incliner, comme pour observer le progrès de quelque mal redoutable, et le centurion de garde demandait le mot d’ordre. Au jour convenu, cette vie imaginaire cessait. Conduits en grande pompe au Champ-de-Mars, l’image et le lit étaient déposés sur un bûcher de feuilles sèches, de bois de senteur et d’aromates. Quelque orateur illustre prononçait l’éloge du défunt, des chants solennels se faisaient entendre, et le feu était mis au bûcher. Alors, du sein d’un nuage d’encens, un aigle vivant s’élançait et, prenant son essor vers le ciel, semblait emporter l’âme du césar sous le symbole même de Rome. Le christianisme modifia ce cérémonial sans l’abolir, et si les empereurs chrétiens continuèrent à être politiquement dieux après leur mort, si l’on put dire le divin Constantin et le divin Théodose comme on avait dit le divin Auguste, les apothéoses pourtant n’eurent plus lieu. On ne brûla plus les corps, ce qui était une pratique païenne odieuse aux chrétiens; on ne les remplaça plus par des images, ce qui eût été une idolâtrie condamnable : on les embauma pour les asseoir sur le lit de parade, ornés des insignes impériaux, et étalant aux regards le hideux contraste de la mort sous l’appareil de la puissance. On conserva d’ailleurs tout ce qui tenait à la garde, au cortège, à l’assistance du sénat, aux visites tumultueuses de la multitude; mais, au lieu de se rendre au Champ-de-Mars, on se dirigea vers l’église, où l’empereur était présenté le visage découvert, dans un cercueil d’or. La religion s’en emparait alors. Ce cérémonial, institué pour les obsèques de Constantin et devenu la règle des funérailles chrétiennes, fut observé par Honorius à la mort de son père. Reçu par l’archevêque de Milan au seuil de sa cathédrale, le corps de Théodose s’arrêta d’abord au voile qui séparait, comme une barrière infranchissable, le vestibule de l’église de la partie intérieure accessible aux seuls chrétiens baptisés. Là, l’évêque congédia l’assemblée, les païens se retirèrent, les catéchumènes se répandirent sous les portiques, et le corps, suivi du peuple des fidèles, fut introduit près du sanctuaire. Honorius occupait un siège élevé, en face du cercueil placé sur une estrade. Bientôt les saints mystères commencèrent, et l’église implora la paix éternelle pour celui dont la vie n’avait été qu’un combat.

A l’issue des funérailles, le corps, descendu de l’estrade et scellé dans le cercueil, resta en dépôt sous les voûtes de la basilique, en attendant le service religieux qui devait se célébrer plus tard, suivant les usages de la primitive église. L’époque de ce second service différait suivant les lieux : c’était tantôt le septième jour à partir du décès, tantôt le trentième ou le quarantième; l’église de Milan avait adopté le quarantième. Ambroise y présida comme il avait fait au premier, et ce fut lui qui prononça le suprême adieu sur les restes du prince dont il avait été le fidèle et sévère ami. Son oraison funèbre, que le temps a conservée, nous éclaire plus que tout autre document historique sur l’esprit, les croyances, la politique du temps. L’évêque, s’adressant aux soldats, les exhorte à garder une foi inviolable aux enfans de Théodose, et à considérer non leur faiblesse, mais la gloire de leur père, si grand dans les batailles et si digne de l’affection de l’armée. Il explique sa politique par sa foi, ses victoires par la protection manifeste dont Dieu le couvrait ; il loue sa clémence envers les rebelles de la dernière guerre, et le repentir sincère dont il racheta toujours ses fautes. Puis tout à coup, en songeant que ce cercueil même va disparaître pour être conduit à Constantinople, qui en réclame la possession, Ambroise se trouble ; l’idée de cette séparation nouvelle le remplit d’une nouvelle douleur, comme s’il allait perdre Théodose une seconde fois.


« Empereur auguste, s’écrie-t-il en s’adressant au jeune fils de son ami, tu pleures de ne pouvoir suivre toi-même ces reliques vénérables jusqu’à la cité qui les attend. Ta douleur, mon cœur la ressent, et nous la partageons tous; oui, nous voudrions tous t’accompagner, et servir avec toi de cortège à ce père bien-aimé. Mais lorsque Joseph conduisit le corps du patriarche Jacob pour le mettre au sépulcre, il n’alla qu’aux limites d’une seule province; toi, au contraire, quelle immense étendue de pays te sépare de Constantinople ! Ici c’est un continent tout entier, là c’est la mer. Les fatigues d’un tel voyage assurément ne t’effraieraient pas; mais l’intérêt de l’empire te retient parmi nous, et les bons empereurs savent préférer la république à leurs devoirs de fils et de père : c’est pour cela que le tien t’a fait prince, et que Dieu a confirmé son choix.

« Admis dans l’assemblée des saints. Théodose est illuminé maintenant d’une gloire inconnue : il jouit de ses vertus, il est roi. Il siège à côté de Constantin, et près de lui est ta mère Flaccille, son plus cher amour. Il serre dans ses bras Gratien, qui ne pleure plus ses blessures, parce qu’elles ont trouvé un vengeur, et qu’en dépit de l’indigne mort qui l’a ravi de ce monde, son âme possède aujourd’hui la paix.

« Oh! non, prince auguste, ne crains pas que quelque honneur paraisse manquer à ces reliques triomphales dans les lieux qu’elles vont parcourir. Quelque contrée qu’elles traversent, elles trouveront partout le respect et la douleur. L’Italie, témoin des victoires de Théodose, et délivrée par ses armes, célèbre l’auteur de sa liberté; Constantinople le pleure. Après l’avoir envoyé deux fois à la victoire, elle attendait son retour avec une ardeur impatiente ; elle accourait en idée au-devant de lui pour voir le spectacle de sa rentrée : la solennité d’un triomphe, le tableau des victoires gagnées par son bras, l’armée gauloise réunie aux légions d’Orient, qu’elle combattait naguère, et enfin l’empereur du monde entier, voilà ce qu’attendait Constantinople. Eh bien! voici que Théodose lui revient plus puissant, plus glorieux encore : des légions d’anges le précèdent, la troupe des saints l’accompagne... Heureuse ville qui vas recevoir un habitant du paradis, et qui, dans l’étroit caveau où ce corps vénéré doit descendre, posséderas un citoyen des parvis célestes! »


Ainsi, pour l’église, Théodose était déjà saint, et dans le même instant (chose étrange!) des païens, éblouis par ses brillantes qualités, mettaient parmi les dieux, quoique sans apothéose publique, cet ennemi de leur culte et ce destructeur de leurs temples. Claudien, dans de beaux vers récités devant la cour chrétienne d’Honorius, transforme l’âme de l’empereur défunt en un astre éclatant qui se fixe sur la voûte céleste entre Bootès et Orion; mais des témoignages plus certains que les fictions d’un poète, des témoignages tirés des inscriptions, nous démontrent que plus d’un Romain, plus d’une ville peut-être honorèrent la mémoire du césar chrétien sous des formes religieuses qui lui eussent fait horreur quand il vivait.

Le départ du convoi pour Constantinople n’eut pas lieu aussitôt qu’on l’avait cru; il ne se mit en marche que vers le milieu de juillet, malgré la chaleur qui pouvait opérer la décomposition du corps. Il prit, comme tout semble l’indiquer, la direction des Alpes-Juliennes et la route militaire qui, à travers les provinces de Pannonie et de Thrace, conduisait dans la métropole de l’Orient. Le cercueil s’achemina par étapes, sous la garde de sénateurs et de soldats tirés des principaux corps de l’armée, particulièrement des cohortes palatines; leurs drapeaux étaient voilés, leurs armes renversées en signe de deuil. Une foule innombrable accourue de toutes parts leur fit cortège de ville en ville. Ils atteignirent ainsi le faubourg de l’Hebdomon, où Arcadius vint les recevoir, puis ils franchirent avec lui l’enceinte de Constantinople.

La jeune Rome, construite sous les auspices de la croix, s’était arrogé sur les empereurs chrétiens un droit de sépulture, ou du moins ceux-ci le lui avaient conféré, en suivant l’exemple de Constantin. Ce prince en effet ne voulut pas reposer dans les mausolées de la vieille Rome, comme s’il eût redouté le terrible voisinage des césars païens, ou qu’il espérât une paix plus douce au sein de la ville qu’il avait fondée, sous l’abri de ce signe auquel il devait ses victoires. Il bâtit donc de son vivant pour recevoir ses restes l’église, ou, suivant une expression consacrée, le martyre des apôtres, mausolée qui surpassa en richesse, sinon en majesté, tous les sépulcres des bords du Tibre. C’était un édifice circulaire surmonté d’un dôme d’une grande hauteur, qui laissait pénétrer le jour par des fenêtres élégamment encadrées. Un revêtement de marbres précieux et d’ornemens de bronze doré d’un beau travail le tapissait à l’intérieur du haut en bas; les voûtes étaient formées de caissons dorés, et à l’extérieur, des tuiles de bronze également doré, étincelantes au soleil, signalaient de loin ce néant des grandeurs impériales. Douze statues, représentant les apôtres, garnissaient le pourtour de la rotonde, dont le milieu était occupé par un sarcophage de porphyre, sous le couvercle duquel fut déposé, comme il l’avait voulu, le cercueil d’or de Constantin. Au fond, vers l’Orient, se trouvait un autel communiquant avec des bâtimens extérieurs destinés au service du culte. Le tout était situé au milieu d’un préau carré, à ciel ouvert, sur les côtés duquel les successeurs de Constantin élevèrent de vastes portiques pour leurs sépultures et celles de leurs familles. Ces portiques se peuplèrent peu à peu d’augustes, de césars, de nobilissimes, environnant comme une cour funèbre la tombe solitaire du premier empereur chrétien. Là vinrent reposer côte à côte le jeune Constantin et Constance, Jovien, Valentinien, Gratien; Théodose y fit enterrer ses deux femmes, Flaccille et Galla, et marqua la place qu’il voulait occuper près d’elles. C’est là enfin qu’il fut inhumé lui-même, le 19 novembre 395, en présence d’Arcadius et avec un cérémonial qui rappela celui de Milan. Par une étrange aventure, le convoi avait failli se croiser sur la route de Thrace avec les troupes que Gaïnas ramenait de Thessalie : seize jours plus tard, le cercueil de Théodose aurait fait son entrée dans sa ville impériale escorté par le général et par l’armée qui venaient égorger son ministre.

Au milieu de ces préoccupations diverses, Rufin ne perdait pas son temps, ou du moins il croyait le bien employer en intrigues et en corruptions de tout genre. La tourbe malfaisante de ses amis était à l’ouvrage, semant l’argent et les promesses, et achetant des partisans dans la dernière classe du peuple ou dans les derniers rangs de l’armée. L’officier de recrutement en garnison à Constantinople se laissa gagner et gagna ses recrues : ce furent ces paysans à peine dégrossis qui durent remplir l’office de prétoriens et affubler Rufin du manteau impérial dans la solennité de l’adoption. Gaïnas le sut, et n’en devint que plus irrité. Gardant toujours les apparences d’une demi-complicité, il souffrait que les agens du ministre vinssent solliciter sous ses yeux les officiers qu’ils connaissaient, et ceux-ci imitaient la dissimulation de leur chef. Au reste toutes les mesures que Rufin croyait secrètes étaient épiées, découvertes, contre-minées aussitôt par l’eunuque Eutrope, qui entra si pleinement et si franchement dans les projets de Gaïnas, qu’on put, après la réussite, lui en attribuer presque tout l’honneur. Eutrope, de son côté, mettait le jeune empereur au courant des choses; bien plus, si l’on en croit quelques mots des contemporains, il lui ménagea une entrevue avec Gaïnas. Rufin avait fixé pour sa proclamation le jour de l’entrée des légions à Constantinople, et ce jour approchait. Il lui fallut donc faire à son pupille confidence de ce qui se préparait, et lui demander son consentement. Il le fit, en s’excusant sur la volonté du peuple et de l’armée. « L’empire, lui disait-il, était une récompense due à ses longs travaux, et que Théodose même lui destinait; comment pourrait-il le refuser sans honte, quand le vœu public le lui imposait? Toutefois il préférait le tenir des mains d’un jeune prince qui connaissait ses services et avait encore besoin de conseil et d’appui. Rufin, simple ministre, lui avait rendu d’un mot légions et trésor; que ne ferait-il pas quand il aurait le droit de parler et d’agir en son nom! Arcadius verrait bientôt à ses pieds Stilicon, le sénat de Rome, l’armée d’Occident, et les ennemis du dedans comme ceux du dehors. » Arcadius parut apprendre toutes ces révélations de la bouche de son ministre; il l’écouta tranquillement sans rien objecter, soit qu’il se fiât aux assurances d’Eutrope, soit que, voyant l’impossibilité de prévenir l’événement, il eût résolu de l’attendre pour prendre lui-même un parti et se ranger, suivant les cas, du côté d’Eutrope ou de Rufin. Satisfait de ce consentement tacite et croyant tenir invinciblement le faible auguste sous sa chaîne, Rufin pourvut aux dernières mesures, fit battre à son effigie les pièces d’or et d’argent qu’il voulait distribuer pour sa bienvenue, et commanda un souper tout à fait impérial sous les galeries de son palais. Enfin parut le jour tant souhaité où l’empereur devait recevoir l’armée dans l’Hebdomon : c’était le 27 novembre.

L’Hebdomon, dont nous avons déjà parlé, était le champ de mars de la Rome nouvelle, le lieu où l’on exerçait les soldats de recrue appelés tyrons, où se passaient les revues militaires, où se célébraient les solennités tumultueuses qui réclamaient un grand concours de monde ; là aussi se faisait la proclamation des césars devant le peuple et l’armée. Située hors des murs de la ville, vers le midi et à la septième borne milliaire, à partir du mille doré qui servait de point de départ à toutes les routes de l’Orient, la plaine de l’Hebdomon tirait de cette dernière circonstance son nom qui signifiait en grec septième. La mer l’avoisinait d’un côté, de l’autre les collines de la ville, et elle se reliait vers l’occident au continent de la Thrace. Des maisons d’habitation, quelques édifices publics en avaient fait un faubourg de Constantinople, et les empereurs y possédaient un petit palais, leur pied-à-terre dans les longs jours de solennités. La partie de l’Hebdomon réservée aux revues contenait vers son milieu une tribune de marbre environnée de statues, d’aigles et de drapeaux, du haut de laquelle les empereurs haranguaient la foule et proclamaient les collègues qu’ils associaient à leur puissance. Dans ces circonstances, l’adopté, appelé par l’adoptant, montait respectueusement les gradins pour venir prendre place près de lui. Celui-ci le présentait à l’assemblée, et, enveloppant ses épaules d’un manteau de pourpre, ceignant son front d’un bandeau de perles, il le nommait à haute voix césar ou auguste. Les deux collègues descendaient ensuite, et, assis l’un près de l’autre dans le même char, ils rentraient lentement au palais par la porte d’Or à travers la Rue Triomphale. Tel était le spectacle que Rufin espérait donner en sa personne aux habitans de Constantinople dans cette journée du 27 novembre, et pour lequel il se prépara avec une recherche presque féminine.

Ainsi que nous l’avons dit, Rufin était grand, beau de visage et d’une tenue martiale, et il calculait habilement l’effet de ces avantages sur la multitude. A côté d’Arcadius, dont l’apparence était si chétive, il semblait vraiment le prince et celui-ci le sujet, et à le voir balancer sa tête avec des grâces étudiées, on eût dit, suivant le mot d’un écrivain du temps, que l’Aquitain n’avait fait toute sa vie que porter un manteau de pourpre et rayonner sous un diadème. La foule, plus nombreuse d’instans en instans, s’amoncelait dans l’Hebdomon, laissant à peine libre l’espace destiné aux troupes. Arcadius, à pied, se posta en avant de la tribune, ayant au-dessous de lui Rufin, et derrière, à quelque distance, les grands officiers de la cour : il n’attendit pas longtemps sans que l’armée parût, conduite par Gaïnas. Elle marchait en bon ordre, l’infanterie à gauche, la cavalerie à droite, et au premier rang de celle-ci les cataphractes, couverts d’une carapace d’acier, eux et leurs chevaux, et semblables à des statues mouvantes. L’air, dont aucun souffle ne troublait le calme, semblait embrasé du reflet des armes, et les dragons de pourpre retombaient silencieux sur la hampe des bannières. L’empereur le premier salua les drapeaux; Rufin s’avança ensuite, et prit la parole. Prodiguant les fleurs du plus beau langage, il exalta le dévouement de ces braves qui revenaient des bornes du monde tout chargés de lauriers, les appelant par leurs noms, et leur donnant des nouvelles des enfans ou des pères dont ils allaient retrouver les embrassemens.

Tandis qu’il s’enivrait lui-même de ses paroles et que ses plus proches voisins l’interrompaient à dessein par des questions, la troupe se développait des deux côtés autour de lui et de l’empereur, repoussant au loin les courtisans et la foule; puis on la vit, par un mouvement inattendu, incliner et rapprocher ses rangs. Ses extrémités se rejoignent bientôt, et l’espace disparaît sous un cercle d’armes et de boucliers qui se resserrent. Tout entier à sa préoccupation intérieure, le ministre n’aperçoit pas que l’empereur et lui sont enveloppés, et comme l’officier de recrutement qui devait donner le signal de la proclamation ne paraissait point : « Prince, dit-il à Arcadius d’une voix impatiente, voici le moment de monter au tribunal; que tardez-vous? marchons! » Effrayé peut-être de cet appareil d’armes, Arcadius restait immobile et muet; Rufin croit qu’il hésite : il le saisit par son manteau, et semble lui adresser des reproches. A cette vue, toutes les épées sortent du fourreau, et une voix terrible, sans doute celle de Gaïnas, fait entendre ces mots : « Misérable ! tu veux donc nous faire porter des chaînes, et tu comptes sur nos bras pour en donner aux autres! Ne sais-tu donc pas d’où nous venons? ou crois-tu qu’après avoir renversé deux tyrans au-delà des Alpes, nous soyons bien pressés d’en faire un troisième? » A cette voix, que couvrent bientôt d’autres clameurs, Rufin, comme réveillé en sursaut, reste stupide; il ne peut songer à s’échapper, car partout brille à ses yeux une forêt de pointes menaçantes. Il se rapprochait de l’empereur, pour se mettre à l’abri sous l’inviolabilité de la pourpre, quand un soldat s’élance hors des rangs, et, lui plongeant son épée dans le côté : « Tiens, lui dit-il; reçois ce coup, c’est Stilicon qui te le donne! »

Arcadius, éperdu, souillé du sang de son ministre, cherche à s’enfuir; les soldats protègent sa retraite. Alors l’œuvre de vengeance s’achève. C’était à qui frapperait l’ennemi étendu, à qui le foulerait aux pieds ou plongerait une arme dans ses entrailles. On s’arrachait ses lambeaux comme les chiens ceux d’un animal tombé sous leur dent. Un soldat détache sa tête du tronc et la promène au bout d’une lance, une pierre dans la bouche. Un autre s’empare de sa main droite, encore soudée à l’avant-bras, la force à se creuser comme celle du mendiant, en ramenant les nerfs sur eux-mêmes, et avec cette hideuse coupe il va quêter de spectateur en spectateur, puis de porte en porte dans la ville : « Une obole, disait-il, donnez une obole à celui qui n’eut jamais assez! » Cet homme fit sa fortune. Après les soldats, ce fut le tour du peuple; les femmes elles-mêmes venaient insulter à ces restes difformes, et tremper leurs pieds dans le sang. Gaïnas, ralliant sa troupe, entre enfin à Constantinople, et Eutrope, maître absolu du palais, le devient aussi de l’empire.

Les biens de Rufin furent confisqués par un édit, et comme les gens qu’il avait dépouillés accouraient avec joie reprendre possession, celui-là de son champ, celui-ci de sa maison de campagne ou de son palais, une loi leur expliqua que ces objets étaient sacrés comme appartenant au fisc, que cependant l’empereur, dans sa clémence, examinerait les droits de chacun; or Eutrope n’était pas un juge facile. De peur d’être enveloppées dans son malheur, l’épouse et la fille de Rufin avaient gagné prudemment une église, qui leur servit d’asile; Arcadius permit qu’elles se retirassent à Jérusalem, où elles passèrent le reste de leur vie : le jeune empereur ne pouvait moins faire pour une fille qui avait manqué d’être sa femme. La chute du régent d’Orient fut célébrée dans tout l’empire par des démonstrations de joie qui furent peut-être plus vives à Rome qu’à Constantinople. Les anciens amis, les admirateurs de l’Aquitain n’eurent plus pour lui assez de duretés ou d’insultes. Symmaque en parlait dans ses lettres comme « d’un vieux brigand qui avait pillé l’univers, » et applaudissait à son supplice; Ambroise ne le ménagea guère davantage. Enfin Claudien, le poète de Stilicon et l’interprète éloquent des rancunes de l’Occident, proclama, dans des vers dignes de Juvénal, que «le châtiment de Rufin absolvait les dieux ! »


AMEDEE THIERRY.