Sur la mort, conformément aux principes du Déisme

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Sur la mort, conformément aux principes du Christianisme Guillaume Amfrye de ChaulieuPoésies (éd. 1774)
Sur la mort, conformément aux principes du Déisme
Sur la mort, conformément aux principes des Épicuriens



Au même.
SUR LA MORT,
CONFORMÉMENT AUX PRINCIPES DU DÉISME.
1708.




AU MÊME.


en 1708.


Plus j’approche du terme, et moins je le redoute ;
Sur des principes sûrs mon esprit affermi,
Content, persuadé, ne connoît plus[1] de doute :
Je ne suis libertin, ni dévot à demi.

Exempt des préjugés, j’affronte l’imposture
        Des vaines superstitions,
        Et me ris des préventions
De ces foibles Esprits dont la triste censure
        Fait un crime à la Créature
De l’usage des biens que lui fit son Auteur,
        Et dont la pieuse fureur
        Ose traiter de chose impure
        Le remede que la Nature
        Offre à l’ardeur des passions,
        Quand d’une amoureuse piquure
        Nous sentons les émotions.

D’un Dieu, Maître de tout, j’adore la puissance ;
La Foudre est en sa main ; la Terre est à ses pieds :
        Les Élémens humiliés
M’annoncent sa grandeur et sa magnificence.

            Mer[2] vaste, vous fuyez !
Et toi, Jourdain, pourquoi dans tes grottes profondes,
Retournant sur tes pas, vas-tu cacher tes ondes?
Tu frémis à l’aspect, tu fuis devant les yeux
D’un Dieu qui sous ses pas fait abaisser les Cieux !

Mais, s’il est aux Mortels un Maître redoutable,
Est-il pour ses Enfans de Pere plus aimable?
C’est lui qui se cachant sous cent noms différens,
S’insinuant partout, anime la Nature ;
        Et dont la bonté sans mesure
Fait un cercle de biens de la course des ans ;
        Lui, de qui la féconde haleine
Sous le nom des Zéphyrs rappelle le Printemps,
Ressuscite les Fleurs, et dans nos Bois ramene


Le ramage et l’amour de cent Oiseaux divers,
Qui de Chantres nouveaux[3] repeuplent l’univers.
De Mercure, tantôt empruntant le symbole,
        Il dicte en ses instructions
        L’art d’entraîner les nations
        Par le charme de la parole.

Sous le nom d’Apollon, il enseigne les arts ;
Pour assurer nos Biens, et défendre nos Villes,
Il emprunte celui de Bellone et de Mars ;
        Et pour rendre nos Champs fertiles
        Et faire jaunir[4] les Guérets,
Il se sert des présens et du nom de Cérès.

Après tant de bienfaits, quoi ! j’aurai l’insolence,
Dans une mer d’erreurs plongé dès mon enfance
Par l’imbécile amas de[5] Femmes, de Dévots,
À cet Être parfait d’imputer mes défauts ;
D’en faire un Dieu cruel, vindicatif, colere,
Capable de fureur, et même sanguinaire ;
Changeant de volonté ; réprouvant aujourd’hui
Ce Peuple qui jadis seul par lui fut chéri !


Je forme de cet Être une plus noble idée ;
Sur le front du Soleil lui-même il l’a gravée ;
Immense, tout-puissant, équitable, éternel,
Maître de tout, a-t-il besoin de mon autel ?
S’il est juste, faut-il, pour le rendre propice,
        Que j’aille teindre les ruisseaux,
        Dans l’offrande d’un sacrifice
        Du sang innocent des Taureaux ?

Dans le fond de mon cœur je lui bâtis un Temple ;
Prosterné devant lui, j’adore sa bonté,
        Et ne vas point suivre l’exemple
Des mortels insensés de qui la vanité
Croit rendre assez d’honneurs[6] à la Divinité
Dans ces grands monumens de leur magnificence,
        Témoins de leur extravagance
        Bien plus que de leur piété.

        Un esprit constant d’équité
        Bannit loin de moi l’injustice ;
        Et jamais ma noire malice
        N’a fait pâlir la Vérité,
        Ou[7] par quelqu’indigne artifice
Rompu les doux liens de la société.

Ainsi je ne crains point qu’un Dieu dans sa colere
Me demande les biens ou le sang de mon Frere,
Me reproche la Veuve[8] ou l’Orphelin pillé,
Le Pauvre par ma main de son champ dépouillé,
Le viol du dépôt, ou l’amitié trahie,
Ou par quelques forfaits la fortune envahie.

Ainsi dans ce moment qui finira mes jours,
Qu’il faudra te quitter, la Fare, et mes amours,
Mon ame n’ira point flottante, épouvantée,
        Peu sûre de sa destinée,
D’Arnaud ou d’Escobar[9] mendier le secours ;
        Mais, plein d’une douce espérance,
        Je mourrai dans la confiance
De trouver, au sortir de ce funeste lieu,
Un asile assuré dans le sein de mon Dieu.

  1. Ne connoît plus le doute

  2. Et toi, Jourdain, dans des grottes profondes.
    Retournant sur tes pas, tu vas cacher tes ondes ;
    Tu frémis à l’aspect, tu fuis devant les yeux
    D’un Dieu gui devant lui fait abaisser les Cieux.

    Il paroît que le Poëte a eu en vue ce passage du Pseau. 113. Quid est tibi, mare qud fugisti; & tu Jordanis quia conversus es resrorsum ? Il ne s’agit donc ici que de la Mer-Rouge, & non des Mers en général, comme S. Marc l’a entendu. Il ne faut que comparer ces Vers de l’Edit. de S. Marc, avec ceux de notre manuscrit pour sentir combien ils leur sont inférieur.
  3. S. Marc fait rapporter ce Vers aux Oiseaux. Dans les différens manuscrits de Chaulieu, repeuple est au singulier.
  4. Nos Guérets.
  5. Des Femmes, des Dévots.
  6. Croit rendre assez d’honneur.
  7. Ni par quelqu’indigne artifice.
  8. Et L’Orphelin pillé.
  9. Implorer le secours.