Souvenirs de Bourgogne/08

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Souvenirs de Bourgogne
Revue des Deux Mondes2e période, tome 104 (pp. 100-141).

VIII. SOUVENIRS DE BOURGOGNE [1].


I. — Actun. — Saint-Lazare. — Le Saint Symphorien d’Ingres. — Le président Jeannin.

De la magnificence des jours anciens, il ne reste plus à Autun que ce que les hommes n’ont pu lui ravir, c’est-à-dire son assiette naturelle ; mais cette assiette est admirable, et suffît à elle seule à révéler quelle importance cette ville eut autrefois. Autun fut la ville gauloise favorite des Romains, et c’est sans doute à son emplacement qu’elle dut cette faveur de ses maîtres, grands connaisseurs, comme on le sait, en matière de sites. Ce n’est pas que cette situation soit très forte ; en la regardant, on s’explique assez aisément la destinée malheureuse de cette ville, qui a été prise autant de fois qu’elle a été assiégée, si bien qu’elle ait été défendue. Masquée plutôt que protégée par les montagnes qui l’entourent, la vaste plaine qui s’étend à ses pieds dut toujours être d’un accès assez facile à tout ennemi vigilant ; mais, si la pensée des fondateurs d’Autun fut de créer une ville dont l’aspect s’imposât comme un spectacle, et qui éblouît de son éclat l’œil de tout barbare dès le premier regard jeté sur elle, nulle situation ne fut jamais mieux choisie. Autun offre cette particularité, que, de quelque point qu’on la contemple, elle se présente à découvert avec une netteté et un relief saisissans, sans rien de cette confusion monotone, si vite lassante pour l’œil, qui dépare d’ordinaire le panorama des plus belles villes. Soit qu’on y entre par la plaine en descendant du chemin de fer, soit qu’on la regarde de la pittoresque cascade de Brise-Cou en revenant du château de Montjeu, on la découvre gravissant sa colline, non avec vivacité et furie comme Joigny et Tonnerre, non avec une difficile énergie comme Montbard et Vézelay, mais avec une sorte de sage et tranquille lenteur, et comme en prenant des temps de repos marqués par des étages assez nettement tracés. Le coup d’œil est vraiment superbe, mais ce devait être une féerie lorsqu’en place de ces modernes bicoques brunes et grises, si mornes au regard, elle présentait l’éclatante blancheur des marbres de ses temples, les colonnades lumineuses de ses thermes, de ses palais et de ses portes, et les gaies couleurs de ses villas antiques. De tous ces points de vue cependant, le plus remarquable, et celui qu’il faut avant tout autre recommander aux curieux, est celui qu’on a de la plaine en se plaçant hors de la large voie qui mène à l’hôtel de ville. De là le double passé de la ville se résume avec une éloquente concision par deux monumens qui se font face, l’un mutilé, solitaire et comme à jamais vaincu, l’autre entier, robuste, triomphant encore au sein de la vie. Devant vous, au faîte de la colline, se dresse la masse vigoureuse de la cathédrale de Saint-Lazare, presque aussi distincte que si l’on était à ses pieds ; par derrière vous se présente le carré étroit et haut du temple de Janus. Ainsi le spectateur embrasse d’un seul regard l’histoire entière d’Autun : le temple de Janus, voilà l’ancienne vie païenne, si luxueuse et si prospère ; Saint-Lazare, voici la seconde existence d’Autun, la vie non de réparation, mais de consolation, qui remplaça une prospérité détruite avec un acharnement cruel par tous les barbares du monde, depuis les paysans bagaudes jusqu’aux pirates normands. Un tel contraste non-seulement plaît au regard, mais fait penser, Que ce temple de Janus est petit et paraît mesquin en regard de l’immense cathédrale, et qu’il semble bien nous dire par le peu d’espace qu’il recouvre combien peu de place tint le paganisme romain dans la vie populaire des Gaules ! Aujourd’hui l’Arroux le parque dans sa solitude rustique comme pour le séparer à jamais de la vie moderne avec laquelle il n’a plus aucun rapport ni prochain, ni éloigné. A ce superbe paysage architectural, ouvrage des hommes, la nature a prêté un cadre digne du tableau. Un cercle de hautes montagnes largement dessiné ferme l’horizon à une distance qu’on dirait mesurée avec exactitude pour faire naître le double sentiment de la proximité et de l’éloignement ; plaine et montagnes forment ainsi un des plus majestueux amphithéâtres qu’on puisse voir. Cet horizon dut plaire beaucoup aux Romains, car il était fait pour leur rappeler quelques-uns des paysages de leur patrie, par exemple les montagnes de la Sabine vues de la villa Albani, ou plus exactement de la campagne où s’élève l’illustre petit mont sacré ; malheureusement la lumière est ici dure, sèche et froide, et ces montagnes farouches ne s’en laissent pas amoureusement pénétrer comme les collines romaines qui, visitées par les dieux, ont reçu de leur passage le privilège de la transparence, et dont la masse se présente comme une ouate vaporeuse imbibée de soleil.

Autun est une grandeur déchue ; mais il y a bien des manières de déchoir, et, s’il s’agit d’expliquer en quoi consiste la nuance de cette déchéance, la tâche devient assez difficile. A ces mots de ville déchue, l’imagination évoque aussitôt un spectacle de ruine, de solitude ou de silence, la mélancolie grandiose des antiques quartiers de Rome, la léthargie des vieilles villes italiennes, le profond mutisme des rues de Malines et de Bruges. L’aspect d’Autun ne présente rien d’analogue, et le visiteur, pour peu qu’il se soit promis les plaisirs d’une rêverie élégiaque, aura le droit de se déclarer désappointé et mystifié. Volontiers on désirerait cette ville un peu plus déguenillée et meurtrie ; mais non, tout dans son extérieur est décent, convenable, propret, et en très suffisant accord avec le caractère des villes tout à fait modernes. Hélas ! c’est précisément dans cette modestie décente que se révèle la déchéance d’Autun. Il est arrivé à cette ville quelque chose de pire que de porter des guenilles de pierre, c’est qu’elle s’est arrangée de sa déchéance, et que de reine elle est descendue au rang de simple bourgeoise sans paraître trop en souffrir. Il y a si longtemps, si longtemps qu’elle est déchue, qu’une végétation de vie a eu le temps de pousser sur ses ruines, seulement cette végétation a été celle d’une nature qui a épuisé ses plus grandes forces. Le vrai malheur d’Autun, c’est peut-être de n’avoir jamais pu mourir complètement des coups qui lui étaient portés, car elle s’est trouvée soustraite ainsi à ce miracle de résurrection dont tant de villes illustres ont été favorisées. Lorsqu’elle fut définitivement frappée, ce fut par les mains des Sarrasins, quelque temps avant la défaite que leur infligea Charles Martel ; vous voyez qu’il y a beaux jours de cela. Cependant la vie persista dans cette ville tenue pour morte, et, quand vinrent les Normands, elle eut encore assez de force pour supporter leur assaut. Elle se releva et continua d’exercer les prérogatives politiques dont l’investissaient son illustration et son ancienneté ; mais elle ne retrouva plus la santé des jours d’autrefois. Trois siècles plus tard, le premier duc héréditaire de race capétienne, fils de notre roi Robert, la trouva debout encore et marchant malgré ses blessures ; il n’osa pas se fier à cette valétudinaire qui avait perdu tant de sang, et, retirant la prééminence politique à cette ville à l’étoile malheureuse, il fit de Dijon, alors jeune et destiné à un constant bonheur, la capitale de ses états. A partir de cette dernière époque, si lointaine encore (première moitié du XIe siècle), Autun ne marque plus quelques pulsations de vie politique que par son évêché, un des plus illustres des Gaules ; ces faibles témoignages de vitalité vont s’affaiblissant eux-mêmes bientôt, et Autun s’efface alors complètement de notre histoire, où pendant deux périodes successives elle avait tenu une place si prépondérante. Il faut voir dans le poème en l’honneur de Philippe-Auguste, qu’écrivit le chroniqueur Guillaume le Breton au commencement du XIIIe siècle, quel tableau lamentable il trace de cette ville, qui, en place de trésors et d’habitans, n’a plus que des bruyères. Depuis lors elle a vécu comme elle a pu avec le blé qu’elle a semé, avec le commerce qu’elle a pu faire, humblement, modestement, comme si elle n’avait pas, été la capitale des Eduens, et, le temps et le travail aidant, elle s’est transformée en une agréable ville. C’est là, comme disait jadis Henri Heine à propos d’un malheur moins grand que celui d’Autun, c’est dans cette métamorphose de condition, c’est dans cette vie perpétuée à travers les siècles, vaille que vaille, que se trouve la pointe tragique de cette destinée, la véritable catastrophe. Le spectacle le plus lamentable de l’histoire, ce n’est pas le sort de Charles Ier ou de Louis XVI, c’est celui du fils de Persée, dernier roi de Macédoine, s’arrangeant de vivre en copiant des écritures dans l’étude d’un procureur romain.

Cette déchéance d’Autun, loin d’être frappante, comme l’ont prétendu fort à tort certains touristes, est au contraire si bien masquée par la modestie décente et bourgeoise de son extérieur actuel, qu’elle n’est visible qu’aux yeux de l’esprit et par le moyen de cette lanterne magique que l’imagination et la mémoire allument de concert dans l’âme de tout visiteur lettré. Matériellement il serait même impossible de s’en apercevoir sans la circonstance très particulière de son emplacement. L’emplacement d’Autun appelle nécessairement une ville superbe, puisque tout s’en découvre à distance : aussi l’œil, en parcourant ces lieux, improvise-t-il spontanément et comme par l’effet d’une exigence de la nature un décor de temples, de théâtres, de portiques, de colonnades. Il appelle une cité populeuse non moins que magnifique, car l’idée de choisir un tel lieu pour y établir une ville de moyenne étendue et de moyenne population ne pourrait jamais venir à personne. Autun n’occupe pas le tiers de l’espace qu’elle devrait logiquement recouvrir ; la vaste plaine qui s’étend à ses pieds frappe comme une absurdité dès le premier regard qu’on jette sur elle. On dirait une ville qui ne commence pas et qui attend encore la moitié de ses quartiers, ou mieux encore une ville amputée jusqu’au buste, qui ne possède plus que la tête et le tronc ; il en est ainsi en réalité, car à l’époque de sa splendeur Autun traversait l’Arroux, et s’allongeait évidemment dans la plaine bien au-delà du temple de Janus, qui en est séparé aujourd’hui par un espace considérable. Ou bien une grande capitale, ou bien la campagne déserte, — la vue d’un tel emplacement ne laisse pas à la raison un troisième choix, et c’est par là que l’on sent tout ce qu’Autun a perdu, tout ce qu’il fut et tout ce qu’il n’est plus.

Il est également fort difficile de juger de la splendeur passée d’Autun par les monumens qui sont restés de l’époque romaine, d’abord parce qu’ils sont rares, ensuite parce qu’ils n’ont pas tout l’intérêt et toute l’importance historique qu’on pourrait croire. Ces monumens sont au nombre de cinq, les deux portes d’Arroux et de Saint-André, le temple de Janus, la pyramide de Couhard et le théâtre. Or de ces cinq monumens, deux, le temple de Janus et la pyramide de Couhard, sont d’origine incertaine et pour ainsi dire d’authenticité douteuse. On ne sait pas très bien si le temple de Janus était réellement un temple, ou s’il n’était pas une sorte d’ouvrage avancé construit pour des nécessités militaires pendant la longue période des invasions. Dans le cas où cette dernière hypothèse serait vraie, il serait difficile de s’expliquer à quoi pouvaient servir les niches pratiquées dans les encoignures des murailles, si elles n’étaient pas destinées à recevoir des statues. Il est très possible cependant que ces deux opinions soient vraies à la fois, et que ce temple de Janus ait servi en effet d’ouvrage de défense à une époque où sa destination première avait cessé déjà d’avoir sa raison d’être. Quant à la pyramide de Couhard, gigantesque maçonnerie compacte assise dans la campagne à quelque distance d’Autun, c’est un véritable logogriphe de pierre qui a résisté jusqu’à présent à toute la science des antiquaires, et devant lequel les archéologues les plus ingénieux, un Mérimée et un Stendhal par exemple, sont restés à court d’hypothèses tout comme le premier ignorant venu. Est-ce une gigantesque fantaisie barbare ? est-ce le tombeau d’un chef gaulois ? est-ce une maçonnerie destinée à servir de fanal ? Quoi qu’il en soit de ces deux monumens, une chose est certaine, c’est que, s’ils nous révèlent peu de chose sur le passé d’Autun, ils font admirablement bien dans le paysage. Les deux portes d’Arroux et de Saint-André, la première à pilastres corinthiens, la seconde à pilastres ioniques, nous en disent davantage. Ce sont en effet deux beaux ouvrages, mais qui ont l’air comme dépaysés au milieu des bicoques qui les entourent. De tous ces monumens, un seul nous parle avec une réelle éloquence de ce lointain passé, le théâtre, et cependant c’est à peine s’il en reste une pierre. Cela peut sembler un paradoxe excessif que d’avancer que le principal édifice d’une ville est un édifice dont il ne reste pas le moindre débris, et pourtant rien n’est plus exact. Ce théâtre, sans constructions, est la perle d’Autun, le véritable fleuron de sa couronne antique, et l’une des choses les plus originales que nous ayons vues. Vous rappelez-vous certain charmant vestige humain trouvé à Pompéi, ce sein d’une danseuse surprise par la lave qui a laissé son empreinte dans la cendre durcie, à peu près comme les feuillages des végétaux primitifs et les coquilles des mollusques de la première création ont laissé leurs figures dans les blocs de houille ou dans les dessins des marbres et des pierres ? Le théâtre romain d’Autun est, comme le sein de la danseuse de Pompéi, une empreinte, et rien de plus. Là où il s’élevait verdoie maintenant une prairie, mais cette prairie garde la forme circulaire et descend pour ainsi dire de gradin en gradin jusqu’au tapis vert de la petite plaine en demi-lune qui fut autrefois son arène. Rien de plus immatériellement gracieux ; la nature s’est chargée de faire passer à l’état de forme pure et insubstantielle, à l’état d’âme sans corps, ce qui fut une très concrète et très massive réalité. Elle a complété ainsi ou, pour mieux dire, métamorphosé de la manière la plus poétique l’œuvre de destruction des hommes. L’histoire de cette destruction rappelle quelque peu le méfait que la population romaine a reproché aux Barberini dans un vers resté célèbre. Il était encore debout dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et ses pierres servirent alors à bâtir le petit séminaire, vaste construction qui n’en est séparée que par une promenade dont les sièges ont été formés avec les marbres et les blocs de pierre tirés des décombres. Quant aux pierres sculptées et aux ornemens, la municipalité autunoise les a utilisés en en faisant construire une petite maison dont les murailles ressemblent ainsi à un échiquier aux figures variées et bizarres.

Voilà, en y ajoutant quelques débris précieux recueillis au musée d’Autun, — une belle mosaïque découverte il y a une quarantaine d’années, une petite statue de gladiateur trouvée plus récemment et transportée au musée du Louvre, — tout ce qui reste pour raconter la splendeur romaine de cette ville. Moins nombreux encore sont les témoins de ce christianisme primitif qui fleurit simultanément avec la période romaine, et se prolongea sous la période mérovingienne jusqu’à l’agonie d’Autun, c’est-à-dire jusqu’au VIIIe siècle. La vie chrétienne que nous raconte la cathédrale de Saint-Lazare est très curieuse, très mystique, un peu occulte et cabalistique ; mais, bien des siècles avant qu’elle fût édifiée, Autun avait été le foyer d’un christianisme autrement puissant, autrement fécond, autrement héroïque. Rien plus ici ne nous parle de saint Germain, de saint Syagre, surtout de ce grand saint Léger, l’adversaire d’Ébroïn, qui donna sa vie pour soutenir le triomphe des idées romaines en matière de gouvernement, et qui, comme s’il eût prévu le prochain établissement de la féodalité et les résultats de l’usurpation héréditaire, fit tout ce qu’il put pour établir que les grandes charges politiques devaient être viagères. Tout ce qui reste de ce christianisme primitif se compose d’une inscription grecque du IIe siècle dans laquelle les théologiens veulent reconnaître déjà nettement formulées les doctrines du symbole de Nicée, et dont les curieux trouveront le texte dans l’Histoire d’Autun du chanoine Edme Thomas, — de quelques tombes gallo-romaines et des débris du tombeau de la reine Brunehaut. Au-dessus de ces derniers fragmens, on a placé une inscription latine écrite au dernier siècle par un évoque de Beauvais, inscription qui est tout un jugement historique des plus pénétrans, où la rivale de Frédégonde est présentée comme une grande reine, pleine de nobles idées de civilisation, victime des passions aveugles de la barbarie franque, incomprise de son époque, dont elle dépassa trop le niveau moral, et mal comprise des siècles plus modernes, qui l’ont calomniée à la légère ou défigurée avec ignorance. En lisant cette inscription, je me suis demandé quel était le jugement vrai en histoire qui n’avait pas été porté avant nous. J’avais toujours cru que c’était à la sagacité de notre siècle, à notre intelligence plus poétique et plus vraie de la barbarie, que revenait l’ingénieux honneur d’avoir pour la première fois établi l’opposition nettement tranchée des deux rôles de Frédégonde et de Brunehaut, l’une représentant la barbarie germanique dans toute sa férocité, l’autre représentant la défense héroïque de la civilisation romaine par une Germaine d’une âme forte et intelligente. Or voilà que ce rôle romain de Brunehaut est très parfaitement mis en relief par cette inscription ; il n’y a donc pas de jugement vrai qui n’ait été depuis longtemps porté, pas d’idée vraie qui n’ait été entrevue, au moins pour ce qui regarde nos modernes civilisations et les sources d’où elles découlent [2]. La cathédrale de Saint-Lazare est un imposant édifice appartenant à cette architecture de transition dont Notre-Dame de Beaune nous a offert déjà un si beau spécimen. Comme nous avons décrit, en parlant de cette dernière église, le genre particulier de sensations que nous faisait éprouver cette architecture intermédiaire, nous n’avons point à y revenir, et nous préférons insister sur les parties qui sont plus spécialement propres à Saint-Lazare, et que nous ne pourrions retrouver ailleurs. Or la partie tout à fait originale de cette église est celle des sculptures et des ornemens dont on ne trouve pas l’analogue, même à Vézelay, pour la richesse, la variété, le soigneux travail, la fantaisie d’imagination et la profondeur de pensée. Les premières et les plus considérables de ces sculptures sont celles du porche, un des plus beaux d’ordre roman que nous ayons encore vus. Ce porche, auquel on arrive par un escalier vaste et haut, présente trois portes, séparées entre elles par des colonnes dont les ornemens infiniment variés, palmes, feuillages exotiques, bandes et lanières ciselées, amusent longtemps le regard. Autour du pilier du milieu se présentent groupées trois figures étranges qui frappent comme des rêves sculptés. Ces trois figures sont celles de Lazare le ressuscité et de ses sœurs Marthe et Marie. Ce sont trois longs corps maigres et fluets, surmontés de trois visages pâles et tristes dont le regard plonge dans le monde des songes et dont les traits creusés sont comme frappés d’extase. La figure de Lazare surtout, qui occupe le centre du groupe en vêtemens pontificaux, — on sait que, selon une tradition légendaire, saint Lazare fut le premier évêque de Marseille, — est tout à fait celle d’un homme qui vient de se réveiller du sommeil de la mort et qui a traversé les effrois du monde invisible. Je n’ai rien vu d’aussi mystique et qui m’ait rendu aussi vif le sentiment religieux du moyen âge que ces trois fantômes, œuvre d’un art visionnaire. Cela ressemble à ces ombres de pensées, fuyantes comme des nuages, mais invariablement tristes, qui passent à la surface de l’âme lorsque, sous le coup d’une préoccupation douloureuse, elle se plonge, pour parler comme Shakspeare, dans la mer de la mélancolie ; c’est la seule analogie que je puisse trouver parmi les phénomènes de notre vie morale moderne pour faire comprendre quelque chose du sentiment de ces sculptures. Le nom de l’auteur de ce groupe est inconnu : peut-être est-ce ce même Gislebert ou Gilbert, auquel on doit les sculptures du tympan, peut-être est-ce un certain moine Martin qui s’était fait admirer, paraît-il, pour les sculptures du tombeau consacré aux reliques de saint Lazare [3].

Le tympan du grand portique représente la scène du jugement dernier. Malgré la gaucherie relative de l’exécution, c’est une œuvre du plus grand mérite par l’abondance des détails qui indique chez son auteur une remarquable fécondité et une imagination de vrai poète. Il n’y a qu’un artiste de génie qui pouvait rencontrer l’idée de l’épisode gracieusement émouvant que voici. Les morts sont sortis précipitamment de leurs tombeaux à l’appel de la trompette, et déjà le jugement a commencé ; mais deux pauvres âmes effarées courent se réfugier dans les plis de la robe de l’archange saint Michel, soit qu’elles cherchent un abri contre les flammes de la chaudière d’enfer qui bout non loin de là, soit qu’elles espèrent ainsi passer inaperçues et échapper à leur jugement, soit enfin qu’elles croient qu’emportées dans le vol de l’archange ignorant des atomes de poussière morale attachés à sa robe, elles pourront pénétrer avec lui dans le ciel. La pensée et le sentiment de cet épisode sont entièrement dignes de Dante ; cela rappelle ces mouvemens d’effroi ou de timidité pieuse des âmes coupables qu’il a décrits dans l’Enfer et le Purgatoire avec une si inépuisable variété de tours, et va droit au cœur avec la même force de pénétrante sympathie. Au reste, puisque l’occasion se présente de nommer Dante à propos, d’une scène qui touche de si près à sa grande conception, disons qu’il n’est pas une de ses bizarreries les plus hardies dont on ne retrouve facilement l’origine dans les sculptures du moyen âge. Par exemple dans ce tympan, l’enfer est représenté par un être excentriquement hybride, à moitié chose, à moitié créature, un diable qui est une chaudière et une chaudière qui est un diable. Cela tient à la fois, comme on le voit, de Dante et de Callot ; mais n’est-il pas facile de distinguer comment une telle fantaisie baroque, transformée par le génie, peut devenir le Satan gigantesque qui sert de clé de voûte et de porte à son enfer ? Cette sculpture n’indique pas seulement chez son auteur un génie de poète, elle témoigne encore d’une culture d’esprit curieuse et subtile. Ce vieux Gislebert semble avoir appartenu à une sorte de christianisme ésotérique, quelque peu occulte et hermétique, qui paraît avoir compté dans Autun de nombreux initiés. J’indique un des épisodes qui peuvent faire comprendre la nature de ce christianisme plus secret. Cet épisode représente le jugement de deux âmes. La balance sort des nuées tenue par une main invisible ; le démon et l’archange saint Michel procèdent au pesage des deux âmes ; or, pour empêcher que la bonne âme l’emporte sur la mauvaise, Satan ajoute au plateau qui lui appartient un lézard, bête vive et froide, emblème de péché. Cela rappelle les scènes symboliques de la sculpture égyptienne qui représentent les jugemens après la mort, et semble en être en effet comme un lointain et obscur souvenir. L’épisode est bizarre, mais il n’est en rien contraire, comme on le voit, à la doctrine de l’église sur le jugement. Aussi faut-il entendre ce mot de christianisme occulte et hermétique non dans le sens d’une hérésie secrète, mais seulement comme synonyme de symbolisme raffiné et d’interprétation subtile des mystères des dogmes chrétiens.

Là où ce christianisme ésotérique se déploie dans toute la variété de ses allégories et de ses symboles, c’est autour des chapiteaux des piliers de la cathédrale. La présence d’une doctrine plus ou moins mystérieuse, pareille à une plante invisible dont l’église est la racine et la tige, et dont les ornemens de ces chapiteaux sont les fleurs et les rameaux, est ici un fait tellement évident, qu’il frappe dès la première promenade le long de la nef. On ne peut s’empêcher de remarquer en effet que tous ces ornemens se composent de petits drames que l’on doit prendre nécessairement pour des scènes d’histoire religieuse ou des allégories mystiques. Certes ces sortes de scènes ne sont point rares dans les églises romanes, dont la décoration aime, comme on le sait, à mêler aux ornemens de ses arabesques et de ses feuillages de petits bas-reliefs qui se déroulent autour des chapiteaux des colonnes. D’ordinaire cependant le nombre de ces bas-reliefs est limité à quelques chapiteaux ; ici il y en a autant que de piliers. Si le curieux est averti par le grand nombre de ces sculptures, il l’est encore bien davantage par leur variété et leur singularité. Il y en a toute une partie qu’il comprend sans effort, et une autre qui échappe à son intelligence, à ses souvenirs. Je reconnais sans peine la chute de l’homme, Daniel dans la fosse aux lions, le lavement des pieds, la trahison de Judas, le martyre de saint Etienne, Jésus apparaissant aux saintes femmes, Simon le magicien et les apôtres, les jeunes Hébreux dans la fournaise ; mais que veulent dire ce personnage bizarre qui porte des clochettes aux pieds et aux mains comme un fantasque fou de cour, ce cavalier qui foule aux pieds de son cheval un pauvre petit diable dont l’expression d’épouvante a été admirablement rendue, ces deux coqs perchés sur des pommes de pin, qui se battent à la grande joie de deux espèces de singes placés derrière eux, cet homme qui lutte contre un griffon ? Passe encore pour la sculpture qui représente un moine terrassant un lion ! celle-là offre un sens intelligible, et il est facile d’y voir l’emblème de l’âme rendue invincible par la foi et triomphant de la brutalité païenne de la chair ; mais toutes les autres sont évidemment des arcanes qu’on ne peut ouvrir sans clé. En effet, un écrit ingénieux, publié il y a déjà longtemps par un chanoine d’Autun sur la signification de ces sculptures, nous apprend que le personnage aux clochettes est une représentation de la fausse charité, telle qu’elle a été définie par saint Paul, — que le cavalier foulant un homme aux pieds de son cheval représente le roi de la superbe, qui est apposé au roi de l’humilité, Jésus-Christ, — que les deux coqs qui se battent sont les passions humaines en lutte attisées par les démons, et que l’homme qui lutte contre un griffon représente un personnage allégorique nommé le Macrobe, c’est-à-dire l’homme à la longue vie, qui met à mort le monstre, gardien jaloux de la vérité. La plupart de ces allégories sont fort ingénieuses, comme on le voit, mais la dernière est admirable, et porte plus loin encore que ne me le dit l’enthousiaste chanoine qui m’ouvre le sens de ces sculptures. Je ne puis m’empêcher de songer longuement devant ce Macrobe qu’en effet la plus grande source de nos erreurs vient de la brièveté de notre existence. La recherche individuelle à peine commencée est interrompue par la mort, la vérité dévoilée se dénature après la mort du révélateur, ou même quelquefois disparaît sous l’oubli, chaque génération successive a sa part de ténèbres à traverser, et aucune n’a jamais joui d’une lumière sans ombre ; en nous disputant les jours, le temps avare met la vérité à l’abri de nos atteintes. Celui qui pourrait enchaîner le temps et le faire esclave, de tyran qu’il est, celui-là posséderait la vérité ; mais qui peut disposer du temps ? L’âme, puisqu’elle est éternelle de sa nature, répond le philosophe, — l’humanité, puisque sa vie s’augmente d’une nouvelle période avec chaque génération, répond le moderne rêveur ; la réponse de cette vieille sculpture est, je le crois, fort différente : le véritable Macrobe, c’est l’église du Christ, puisqu’il lui a été promis une vie aussi longue que celle de la terre, et que, disposant des jours, la longue suite de ses efforts doit enfin triompher de la bête qui interdit aux hommes la possession de la vérité.

Ces sculptures des chapiteaux de Saint-Lazare se composent donc en partie de scènes historiques, en partie de scènes allégoriques, qui se rapportent aux mystères abstraits du monde métaphysique, ou aux prophétiques espérances des âmes chrétiennes. Scènes historiques et scènes allégoriques s’opposent, se combinent, se complètent, et enfin se réunissent dans la synthèse d’une doctrine générale dont il est plus facile de sentir l’existence que de déterminer la nature. Selon l’auteur que nous avons cité, le lien général de ces sculptures se rapporterait aux persécutions que l’église a subies déjà et à celles qu’elle doit subir encore dans le cours des siècles. Généralisons encore davantage cette idée, et disons que ce qui nous apparaît dans cette suite de bas-reliefs, c’est l’histoire de la lutte du bien et du mal continuée à travers toute la chaîne des temps depuis la création de l’homme jusqu’à la consommation des jours, ou, pour mieux dire et pour serrer de plus près la doctrine que nous croyons apercevoir, la lutté du vrai bien et du faux bien, le vrai bien concentré dans l’unique christianisme, le faux bien répandu dans tout ce qui n’est pas lui, paganisme, hérésie, gloire du monde. Nous savons que le mal existe, nous disent ces chapiteaux, et cependant il n’est encore rien paru sur la terre qui ait eu l’audace d’en prendre le nom. Invariablement toutes les erreurs, tous les mensonges, toutes les passions ont eu et auront recours à l’hypocrisie, se sont présentées et se présenteront sous les noms du bien et de la vérité ; mais de même qu’on juge l’arbre à ses fruits, on reconnaît le véritable bien du faux bien à la qualité de ses vertus. C’est donc cette qualité qu’il faut chercher, si l’on ne veut pas confondre le Christ avec Satan, et cette qualité, les vieux artistes qui décorèrent Saint-Lazare se sont ingéniés à la montrer avec une subtilité souvent admirable en opposant, tantôt par les exemples de l’histoire, tantôt par les enseignemens de l’allégorie, la vraie gloire à la fausse gloire, la vraie charité à la fausse charité, l’humilité sincère à l’humilité hypocrite. Je ne pousserai pas plus loin mon interprétation, non certes parce qu’elle épuise le sens de ces sculptures, mais parce que, arrêtée à ce point, elle reste claire, ne peut s’éloigner de la vérité, évite la conjecture et rend un compte fidèle sinon du tout, au moins d’une partie de l’œuvre. J’ai vu clair jusqu’où je l’ai dit et pas plus loin, et je m’arrête là où les ténèbres commencent pour moi.

Saint-Lazare possède quelques beaux vitraux ; comme ils ne m’ont rien dit, distrait que j’étais par les sculptures des chapiteaux, je n’en parlerai pas. Une des chapelles contient aussi des restes de peintures à fresque de la fin du XVe siècle qui laissent encore apercevoir sous leur effacement quelques vestiges de beauté, une main qui fait désirer inutilement de voir le visage ou la moitié d’un profil qui fait supposer une noble figure ; cependant elles me donnent à regarder plus de peine que de plaisir, et je m’en détourne avec empressement pour aller revoir encore une fois le Saint Symphorien que Ingres composa pour cette église même, sur la demande de l’évêque d’Autun sous la restauration, Mgr de Vichy. L’œuvre est fort belle ; toutefois il faut avouer que l’artiste y a mis le temps. Commandé en 1824, ce tableau ne fut livré qu’en 1832 ; total, huit années. Je ne sais vraiment ce qu’il faut admirer le plus, de la patience de l’artiste prolongée pendant huit années, ou de la patience des autorités qui ont été assez intelligemment indulgentes pour attendre si longtemps sans récriminations ni reproches l’exécution d’une promesse. Elles en ont été récompensées, car cette toile est un chef-d’œuvre, en dépit des critiques qu’on peut lui adresser. Eh ! sans doute elle a ses défauts : la couleur, tantôt morne, tantôt violente, n’est pas précisément agréable à l’œil ; la composition embrasse tant de personnages qu’il en résulte quelque confusion ; il n’y a peut-être pas assez d’air et d’espace dans cette foule trop pressée, trop entassée, qui s’attroupe derrière le cortège du martyr ; l’artiste a peut-être trop multiplié les expressions et les attitudes, et quelque fatigue naît certainement de cette abondance de richesses. En revanche, que de beautés ! Jamais, à mon avis, Ingres ne s’est élevé aussi haut. Oserai-je dire toute ma pensée ? Eh bien ! le Saint Symphorien me paraît la plus grande page d’histoire qu’ait produite l’école française depuis Poussin et Lesueur. Je vais plus loin encore, et, sortant du domaine trop circonscrit de la peinture, je n’hésite pas à dire que, le Polyeucte de Corneille mis à part, nulle œuvre du génie français n’a su rendre à ce point l’ardeur de martyre et le zèle de combat du christianisme héroïque des âges de prosélytisme. Quelle intelligente ordonnance dans la composition de cette vaste page ! Quelle pantomime pathétique que celle de cette mère qui se penche hors du rempart comme pour se rapprocher de son fils, étend les bras comme pour l’embrasser, et lui envoie, au lieu de suprême adieu, une dernière exhortation à mourir ! Quant au personnage du saint, jamais le pinceau français n’a atteint à une pareille pureté, pas même lorsque, tenu par Lesueur, il a retracé les angéliques images de saint Gervais et de saint Protais. Deux candeurs fondues en une seule et fortifiées l’une par l’autre reluisent sur ce jeune et pâle visage, candeur de l’adolescence virginale dont la limpidité native n’a pas encore été troublée, et candeur de la foi confiante. Blanc est le vêtement qui couvre le corps, blanc le visage, blanche l’âme qui s’y répand comme une lueur douce et tiède ; ce personnage du saint Symphorien, c’est l’effigie même de l’innocence. Et quel sentiment profond l’artiste a su faire exprimer par cette foule qui se presse autour du saint ! Si, comme nous l’avons dit, l’air et l’espace lui manquent un peu trop, il faut avouer que de ce défaut même naît un intérêt de plus. Cette foule compacte, moins curieuse que morne, révèle admirablement l’importance du personnage qui marche au supplice. Celui qui va périr est un enfant de la ville même, le fils d’un des hommes les plus considérables de la cité, connu de tous, honoré de tous, aimé d’un grand nombre. Aussi tous ses concitoyens sont-ils sortis pour suivre sa marche au supplice, comme ils auraient suivi ses funérailles ou fait escorte à sa fête nuptiale. En outre cette foule n’est ni bruyante ni agitée ; l’étonnement de ce spectacle la laisse pensive et silencieuse, elle sent confusément qu’un grand intérêt moral est dans l’air et comprend d’instinct que cet événement est un signe précurseur d’une révolution immense, comme les bêtes sentent venir les tremblemens de terre alors que les hommes ne se doutent pas encore du péril qui approche. Et quelle variété finement cherchée et heureusement trouvée dans les expressions de ceux des personnages de cette foule qui sont placés au premier plan ! L’attendrissement des femmes surtout a été nuancé de la manière la plus exquise. Si la pitié et l’émotion pieuse dominent, d’autres sentimens plus profanes n’ont pas abdiqué pour cela ; la religion ne fait pas taire la nature, et l’amour perce dans le regret qu’emporte le jeune saint. Le regard de celle-ci dit visiblement : — si jeune et quand il avait tant de bonheur à recevoir ! — et le regard de celle-là répond, comme le refrain d’un chœur antique : — si jeune et quand il avait tant de bonheur à donner ! Merveilleux encore est le personnage de cette petite fille qui se tient sur le premier plan, aux côtés de sa mère ; tous les sentimens de son sexe sont déjà chez elle à l’état d’embryon. Elle lève sur le jeune saint des yeux pleins d’une curiosité étonnée et où domine une sorte de joie, joie du plaisir que lui cause la vue d’un si beau visages étonnement naïf d’une résolution dont son âme ne peut encore comprendre la grandeur. Quant aux personnages purement épisodiques, quelques-uns sont admirables ; je me contente d’indiquer le jeune soldat à cheval, qui se retourne pour apercevoir la mère qu’il entend crier du rempart : on le croirait détaché d’une belle fresque italienne de la renaissance ; il n’y a de pareils mouvemens et de pareilles attitudes que dans les fresques de Raphaël et quelquefois dans le Dominiquin.

Non loin de la place où l’on voit le Saint Symphorien se trouvait le monument funèbre du président Jeannin, fils d’un tanneur d’Autun, et de sa femme Anne Guéniaud, fille d’un petit médecin de Semur. Ces noms et qualités disent assez nettement que, de même que la nature n’a pas eu besoin d’attendre l’ère de la démocratie pour faire sortir un Rubens des reins d’un épicier et un Haydn de l’union d’un charretier et d’une cuisinière, les anciennes sociétés n’avaient pas eu besoin d’attendre nos modernes principes pour reconnaître les droits du mérite ; mais passons. Ce monument a été brisé pendant la révolution ; heureusement il en reste la partie la plus précieuse, et comme art et comme document historique, les statues du président et de sa femme. Les deux effigies sont agenouillées, le président revêtu de son costume à paremens de fourrures, la présidente en habits de dame de la régence de Marie de Médicis. Ce sont deux très belles, mais très solides et très substantielles figures bourguignonnes, qui se sentent du tempérament de leur province et de la vigueur de leur extraction. On devinerait assez aisément sans autre indication que leur aspect qu’ils sont les premiers de leur race, tant la santé apparaît intacte et la nature libre de tout germe délétère. Sous ces chairs épaisses, mais d’une singulière fermeté et dont l’abondance est arrêtée avec précision au point voulu pour que la beauté des formes et du visage soit respectée, on sent une ossature puissante, legs d’une hérédité obscure et laborieuse. Rarement deux époux furent mieux assortis selon la nature, tant le tempérament, la santé et le genre de beauté se correspondent visiblement : c’est plus que le mari et la femme, c’est vraiment le mâle et la femelle, et leurs physionomies à tous les deux indiquent que les convenances morales furent aussi bien observées que les convenances physiques, que les âmes ne furent pas moins bien mariées que les corps. Quelle mâle et honnête figure que celle de ce président Jeannin ! On y lit une énergie sans fracas faite de patience et de lenteur, une bonhomie sans trivialité faite de dignité et de rectitude : ce n’est point le visage d’un bel esprit ni d’un poursuivant de chimères, c’est l’enveloppe d’un sens droit, d’un jugement certain, d’une prudence assurée ; il y a chez ce personnage du poids et de l’aplomb. La physionomie d’Anne Guéniaud indique une âme aussi bien lestée que celle de son mari. Cette superbe matrone possède évidemment les qualités d’une ménagère qui connaît l’art de tenir une maison et saurait au besoin vérifier ses comptes. Sa sérieuse beauté ne brille ni par la finesse, ni par la noblesse, ni par la hauteur, mais se présente à nous toute reluisante de bonne humeur bourgeoise avec une nuance de malice narquoise assez fortement marquée. L’épitaphe latine, sauvée de la destruction, vante avec ampleur ses vertus domestiques, son esprit d’ordre, ses habitudes d’économie, son bon sens pratique ; or pour qui sait lire entre les lignes et voir sous les euphémismes de l’éloge funèbre, les termes de cette apologie disent assez clairement que la présidente, pour parler le langage du peuple, ne fit jamais la dispendieuse folie d’attacher ses chiens par des cordes de saucisses. Ce président Jeannin, c’est véritablement Gorgibus noble, et cette présidente, c’est Dorine grande dame. Au-dessus de la niche qui contient les deux statues, on voit un médaillon en marbre représentant l’effigie d’un autre membre de cette famille, Nicolas Jeannin, abbé de Saint-Bénigne : je ne sais trop si c’est celle de son frère ou celle de son petit-fils, qui tous deux appartinrent à l’église ; le visage est plus fin, mais il est loin d’avoir la solidité et le mâle caractère de celui du président.

Président à mortier au parlement de Dijon, confident de Mayenne, ambassadeur de la ligue auprès de Philippe II, conseiller d’Henri IV, négociateur auprès des provinces unies de Hollande, ministre de Marie de Médicis, Pierre Jeannin fut à son époque un personnage tout à fait considérable. Le temps a fort réduit cette importance ; cependant même à la distance où nous sommes de lui, on peut encore le reconnaître pour un des bons et utiles ouvriers de la grandeur française, et le saluer avec respect ; mais, si sa mémoire n’est plus pour les Français en général que celle d’un habile serviteur, elle mérite de rester éternellement vivante dans sa province natale comme celle d’un père et d’un bienfaiteur. C’est grâce à son adresse et à sa présence d’esprit que les horreurs de la Saint-Barthélémy furent épargnées à la Bourgogne. Fort jeune encore alors, mais déjà fort estimé, il avait été appelé à faire partie du conseil de Bourgogne auprès du comte de Charny, lieutenant du roi pour cette province. Pendant que la Bourgogne, comme la France entière, écoutait frémissante de passions contraires les bruits sinistres qui partaient de Paris, voici qu’arrivent auprès du conseil deux gentilshommes porteurs de simples lettres de créance du roi, sans autres instructions, ce qui voulait dire : vous accorderez comme à nous-même confiance aux paroles des porteurs de ces lettres et vous exécuterez comme vous étant donnés par nous-même les ordres qu’ils vous donneront verbalement. Ces gentilshommes, demanda Jeannin, consentiraient-ils à signer ces créances ? Refus des envoyés, qui répondent que, le roi ne leur ayant rien remis par écrit, leur parole doit suffire. Alors Jeannin, rappelant la loi de Théodose qui défendait aux gouverneurs de province d’exécuter tout commandement extraordinaire avant un délai de vingt jours, afin qu’on eût le temps d’en appeler à l’empereur, demanda qu’on envoyât auprès du roi, et qu’on obtînt de lui des lettres patentes pour l’exécution de ses ordres. Jeannin réussit donc à obtenir un salutaire sursis : or deux jours plus tard arrivèrent des lettres de la cour, qui, représentant le mouvement de Paris comme le fait non de l’état mais des Guises, qui avaient voulu se venger de l’amiral, dispensaient d’exécuter les ordres verbalement apportés. Attaché à partir de cette époque au duc de Mayenne, il le servit avec une parfaite loyauté sans jamais manquer dans une situation aussi délicate et glissante à la fidélité qu’il devait au roi légitime. Il sut rester sujet tout en vivant au milieu des factions. Nos pères savaient réaliser de ces merveilles d’équilibre qui nous seraient impossibles aujourd’hui, et cet art, qui leur était comme naturel, c’est à l’habitude séculaire de la monarchie qu’ils le devaient. Aussi loin qu’aille Jeannin, il est toujours un point précis auquel il s’arrête, le respect de l’antique constitution politique de la France. Lorsque sous Henri III les Guises s’apprêtèrent à prendre les armes contre le roi, Jeannin eut par Mayenne confidence de leurs mouvemens, et il fit tout ce qu’il put pour les détourner de feur projet, leur démontrant avec sagacité que ce serait la ruine de leur maison, car dès lors on verrait en eux non des défenseurs, mais des destructeurs de l’ordre traditionnellement établi en France. Plus tard, lorsque la mort de Henri III et l’incertitude où l’on restait de la conversion du roi de Navarre eurent mis tout Français en demeure de choisir entre la fidélité, à l’antique constitution de l’état et la fidélité à la constitution plus antique encore des habitudes et des mœurs de la France, Jeannin n’hésita pas à se prononcer pour la ligue. Il fut donc ligueur, mais sans rien d’espagnol, ni fanatisme d’aucune sorte, et tout en se réservant de retourner au roi légitime le jour où il se rendrait au vœu national, et où sa réconciliation rétablirait l’intégrité de notre constitution traditionnelle, car, s’il ne voulait pas sacrifier l’église au roi, il ne tenait pas davantage à sacrifier le roi à l’église. La réconciliation s’accomplit enfin, et Jeannin, retrouvant avec la conversion de Henri IV l’équilibre de ses opinions, n’eut qu’à suivre sa pente naturelle pour revenir à la monarchie. Il la servit pendant deux règnes avec talent, dignité modeste et exacte probité.

De toutes les négociations dans lesquelles Jeannin fut engagé, il n’y en a pas de plus délicate et où il se soit mieux montré à son avantage que celle qu’il dut poursuivre durant deux années et demie pour amener la paix entre la Hollande et l’Espagne sur une base favorable aux intérêts de la France. En l’année 1607, Henri IV apprend tout à coup que les provinces-unies, lasses de la longue guerre qu’elles soutiennent contre l’Espagne, sont prêtes à signer la paix à la seule condition que leur indépendance sera reconnue. Grand émoi d’Henri IV, qui, voyant déjà l’Espagne libre de ses mouvemens, redoute que cette liberté ne se retourne contre lui et ne détruise l’œuvre de son règne. Il était donc dans l’intérêt du roi que les provinces-unies continuassent la guerre, ou du moins qu’elles ne fissent la paix qu’à des conditions dictées par lui. La question se présentait fort complexe et fort embrouillée. Il était difficile en effet de persuader aux provinces-unies qu’elles devaient continuer la guerre pour servir les intérêts de Henri IV, et si, par impossible, on les amenait à cette résolution, il était évident qu’une telle docilité de leur part impliquerait pour le roi l’obligation de les soutenir. Or c’était ce que le roi ne voulait pas ; il était trop fin politique pour aller se jeter dans un péril infaillible, afin de se préserver d’un péril problématique. Dans une telle situation, Jeannin était le négociateur désigné d’avance à la sagesse et à l’expérience du roi. Ce n’était pas un négociateur absolu, impérieux et tranchant qu’il fallait ici, c’était un négociateur patient, prudent, incapable d’incartades, passé maître en fait de subtilités juridiques, de distinctions, d’arguties diplomatiques, et que l’ennui de voir chaque jour casser sous ses doigts les fils de cet écheveau embrouillé ne rebutât ni ne mit jamais hors de lui-même. Supposez par exemple Villeroy à la place de Jeannin, et il n’est pas douteux qu’avec le caractère hautain, la netteté de décision et l’arrogance de ton que nous révèlent ses dépêches, les négociations n’eussent été bien vite compromises et rompues. En outre ce n’était pas un grand seigneur qu’il fallait envoyer auprès de ces opulens bourgeois des provinces-unies, dont Barneveldt était alors, à la sourde colère du prince Maurice, l’âme et l’organe, c’était un homme de leur trempe et de leur condition, qui pût leur parler comme à des égaux et qui eût pour eux la déférence amicale, familière, bien intentionnée, qu’on a toujours pour ses pairs, qui en un mot connût d’instinct, comme par savoir de naissance et expérience de consanguinité, les moyens de leur résister et de les séduire. Or nul parmi les conseillers du roi ne réalisait mieux ce personnage que Jeannin. Un tel choix dans de telles circonstances est un de ces mille détails auxquels nous reconnaissons la fine sagesse et l’admirable esprit politique de Henri IV.

La personne de l’ambassadeur était si bien appropriée aux circonstances que sa mission eut un succès complet. Non-seulement Jeannin revint négociateur heureux, mais il revint l’homme le plus populaire qu’il y eût en Hollande en l’an 1609, et presque considéré comme un concitoyen par les habitans des provinces-unies. Cette popularité n’a rien qui nous étonne. Il est évident que Jeannin s’était senti comme en famille au milieu de ces bourgeois lettrés et opulens avec lesquels il pouvait discourir de droit international en citant Cicéron, auxquels il pouvait proposer ses expédiens diplomatiques en citant Horace. Nous venons de lire durant ces derniers mois la plus grande partie de ses dépêches ; l’impression qu’elles nous laissent est qu’il servit presque autant la cause des provinces-unies que les intérêts de Henri IV, et qu’il conseilla Barneveldt beaucoup mieux que celui-ci ne se conseillait lui-même. Quand il arriva en Hollande, il trouva Barneveldt et derrière lui toute l’oligarchie bourgeoise des provinces-unies prêts à conclure avec l’Espagne une paix telle quelle. Le premier soin de Jeannin fut de relever le courage de Barneveldt et de le dissuader de livrer les destinées de son pays aux chances d’une paix inconsidérée. Les provinces-unies, lui disait-il, ne peuvent faire une paix trop facile, car une telle paix serait une conclusion sans dignité d’une lutte si longue et si acharnée, et révélerait à l’adversaire une lassitude dont il ne manquerait pas de tenir compte pour recommencer l’agression à l’heure qu’il choisirait lui-même, lorsqu’il aurait suffisamment réparé ses forces ; elles ne peuvent pas non plus faire la paix à elles seules, car elles sont engagées par reconnaissance envers le roi de France, qui les a secourues de ses hommes et de son argent. En ce cas, c’est la guerre, répondait invariablement Barneveldt ; soit, donnez-nous alors les moyens de la continuer ; ce sera par chaque année tant de milliers d’hommes et tant de millions d’écus. A ces propositions, le roi bondissait : Je ne donnerai, écrivait-il en substance à Jeannin, ni autant d’hommes ni autant d’écus ; ce sera le cinquième, le quart, le tiers tout au plus, mais sur de bonnes garanties et des engagemens formels. — Cependant, répliquait Jeannin respectueusement et avec toute sorte de circonlocutions prudentes, il faudra bien arriver à une conclusion, et, si nous ne voulons pas qu’ils fassent la paix, il semble juste qu’on leur donne les moyens de continuer la guerre. Que faire donc ? Avec une sagacité profonde, Jeannin découvrit dès le début de ces longues négociations le moyen terme qui pouvait le mieux tirer d’embarras les provinces-unies, une trêve à longue échéance. Il était évident que, si on traitait d’une paix définitive l’Espagne voudrait l’imposer à des conditions trop dures, et que les provinces-unies, ou bien se rendraient trop facilement, ce qui rallumerait la querelle à court délai, ou bien rompraient les négociations, ce qui remettrait les choses dans l’état d’où on voulait sortir. En négociant une trêve à long terme au contraire, l’Espagne se montrerait plus coulante ; les provinces-unies obtiendraient le repos dont elles avaient besoin, et leur avenir serait assuré beaucoup mieux que par une paix toujours prête à être rompue, assuré par l’ennemi lui-même, qui consentirait facilement à ajourner ses espérances, sans s’apercevoir que le temps aurait la puissance de changer le provisoire en définitif.

Ce ne fut pas sans peine que ce moyen terme fut accepté, car personne n’en voulait. L’oligarchie bourgeoise des provinces-unies y répugnait, parce qu’elle aspirait avec ardeur à quelque chose de définitif. Maurice de Nassau n’y tenait pas plus qu’à la paix, car l’une et l’autre avaient le même inconvénient pour lui, celui de laisser le pouvoir aux mains de l’oligarchie bourgeoise et de le faire rentrer dans un clair-obscur dont son âme froide et terrible goûtait peu les douceurs. Henri IV résistait singulièrement, et son raisonnement, très ferme et très royal, était celui-ci : une longue trêve aura pour eux tous les inconvéniens de la paix sans en avoir la sécurité ; ils vont s’amollir durant cet intervalle dans la richesse, le travail pacifique, le loisir, et, quand ils auront fait œuvre de marchands pendant douze ou quinze ans, ils seront incapables de retrouver leur énergie et de redevenir des soldats. L’Espagne n’en voulait pas, se doutant bien que le temps, dans l’intervalle, se chargerait de la désarmer, et elle ne consentait qu’à une trêve à court délai. Enfin le second médiateur entre les deux belligérans, le roi Jacques Ier d’Angleterre, repoussait absolument la trêve comme inefficace, et se prononçait pour la paix, parce qu’il espérait que la paix serait acceptée telle quelle, et livrerait pieds et poings liés la Hollande, qu’il aimait peu, à l’Espagne, dont il convoitait l’alliance. Il fallut pourtant se rendre au bout de deux ans de chicanes, de querelles, de propositions acceptées et abandonnées, de négociations rompues et reprises. Jeannin triomphait triplement, d’abord parce que cette trêve était son œuvre plus que celle d’aucun autre négociateur, en second lieu parce qu’il rendait le repos à la Hollande par le moyen et au nom de son maître, enfin parce qu’il débarrassait ce même maître d’une tutelle onéreuse, et le dispensait pour l’avenir de subsides qui affligeaient son esprit d’économie.

Jamais je n’ai mieux senti qu’en lisant les dépêches de Jeannin la vérité de ces paroles, qui me furent dites un jour par le célèbre sir Henry Bulwer : « Nous autres, diplomates, nous sommes beaucoup plus qu’on ne le croirait des personnages sacrifiés. C’est un métier dans lequel il faut dépenser beaucoup de talent, et sans espoir de célébrité. On n’acquiert la célébrité en ce monde qu’en faisant ou en défaisant quelque chose ; mais notre tâche, ingrate entre toutes, consiste précisément à empêcher que les choses ne se défassent. » Les négociations de Jeannin sont un exemple remarquable de cette lutte difficile avec des circonstances qui échappent sans cesse. Pendant même que l’on négocie, les choses se déplacent non d’une manière grossièrement apparente, mais avec subtilité. Quelle finesse d’œil il faut pour apercevoir cet invisible déplacement, que d’adresse pour les ramener au point précis d’où elles se sont écartées, que de souplesse d’esprit pour reprendre la question sur ce nouveau terrain et maintenir la fixité du but qu’on poursuit au milieu d’une perpétuelle mobilité ! Des qualités de premier ordre sont ici nécessaires, et cela pour lutter avec des circonstances qui huit jours après qu’on en a triomphé n’ont plus le moindre intérêt. De là naît pour le diplomate un nouveau désavantage, et le plus cruel peut-être de tous : c’est que ses écrits, quelque habiles qu’ils soient, survivent à peine aux incidens qui leur donnent naissance. On a dit avec justesse que la lecture rétrospective des vieux pamphlets politiques et des vieux discours de tribune ressemblait d’ordinaire à celle des almanachs de l’an passé. S’il en est ainsi du publiciste et de l’orateur, que sera-ce du diplomate, qui ne peut et ne doit avoir, pour défendre sa renommée, les ressources de la passion ! Aussi n’y a-t-il pas de labeur comparable à la lecture des collections diplomatiques même les plus considérables et les plus justement célèbres. Les Négociations de Jeannin, malgré tout leur mérite, sont loin de faire exception à cet égard, et il y a même ici une raison toute particulière qui ajoute encore à la fatigue que font éprouver ces sortes de collections : chez Jeannin, l’esprit vaut mieux que la parole et la substance mieux que la forme. Il ne se soucie que d’être clair et exact, et ce souci l’entraîne à de telles minuties de détail qu’il en atteint souvent le résultat contraire à celui qu’il cherche. Ajoutez que Jeannin est resté comme écrivain l’homme de sa jeunesse ; en pleins règnes de Henri IV et de Louis XIII, il écrit encore comme on écrivait au temps de Charles IX, et c’est avec une peine infinie que l’on suit, dans ses circonlocutions, ses incidentes et ses parenthèses, sa longue phrase traînante comme une toge de magistrat d’une mode ancienne. Quelle différence sous ce rapport entre Jeannin et ses illustres correspondans diplomatiques, Henri IV, Villeroy, Sully lui-même ! Certes Villeroy est loin d’avoir la prudence et la sagesse de Jeannin, mais quelle netteté et quelle propriété d’expression, et que sa phrase simple, logique, allant droit au but, est agréable et facile à suivre quand on la met en regard de la phrase à méandres de Jeannin ! Les seules de ces dépêches qui soient vraiment belles cependant, ce sont celles de Henri IV. Voilà cette fois qui s’appelle parler. Quelle fermeté de ton ! quel royal langage ! Comme avec lui on s’élève au-dessus de ces misérables incidens que chaque jour amène, et comme on rapporte aisément chacun de ces incidens, aussi passager soit-il, aux principes premiers d’où toute politique découle ! Que ce style est moderne et se sent peu des régimes précédens ! Dans cette réunion d’hommes éminens d’autrefois que nous présentent les négociations de Jeannin, non-seulement Henri IV est le plus grand esprit, mais il est, et de beaucoup, le meilleur écrivain.


II. — Auxonne : La statue de Bonaparte adolescent, de M. Jouffroy. — Fixin : Le monument funèbre de Napoléon par Rude.

A Auxonne, de même qu’à Vézelay et à Avallon, on se sent déjà hors de la Bourgogne. Ici nous rencontrons la Saône pour la première fois, et pour la première fois aussi nous remarquons ce paysage reposant et un peu monotone de vastes prairies dont la Saône semble avoir le privilège exclusif, car il en accompagne les rives partout où nous avons pu la suivre, à Châlon, à Tournus, à Mâcon. D’autre part, le caractère des habitations change, les balcons commencent à y abonder tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et les façades bien dessinées, d’une régularité quelque peu fantasque, annoncent le voisinage d’une autre province. On s’aperçoit encore à d’autres signes qu’on se trouve, par suite des circonstances présentes, dans un pays particulièrement délicat pour le quart d’heure ; mais mieux vaut nous taire sur ce pénible sujet.

Le plus renommé des édifices d’Auxonne est l’église de Notre-Dame, construite par la duchesse Marguerite de Flandres, la femme de Philippe le Hardi, que les habitans d’Auxonne désignent traditionnellement, je ne sais trop pourquoi, sous le nom de la reine Blanche, galant sobriquet qu’elle dut peut-être à son teint de Flamande, mais qui ne laisse pas que de dérouter un instant le voyageur. Malgré le renom de Notre-Dame, nous en dirons peu de chose, car cette église est entièrement vide de témoignages historiques et ne rappelle aucun souvenir intéressant. Aucun saint n’a passé par là, aucun héros n’a dormi sous cette voûte, et, quand l’homme n’a pas laissé en un édifice la trace de son âme, il est rare que cet édifice ait le privilège d’intéresser fortement, si beau qu’il soit. Or il y a dans le monde quantité de choses autrement belles que Notre-Dame d’Auxonne, et, sans sortir de la Bourgogne, cette église n’a rien qui puisse la mettre sur le même rang que les églises d’Auxerre, de Vézelay, d’Autun, de Beaune, de Pontigny, de Dijon. Les amateurs de curiosités architecturales signalent une déviation assez prononcée du côté gauche de la nef, déviation qui, disent-ils, a pour but de reproduire l’inflexion du Christ sur la croix ; mais ce n’est là qu’une singularité de nature amusante et non pas une beauté. Tout ce qui me plaît de cette église, c’est son porche gothique bizarrement posé de biais et richement orné, à tous les étages de ses colonnes, d’un peuple de prophètes et d’apôtres. Un détail curieux et bon à noter pour les archéologues m’a frappé pendant que je me promenais sous ce porche en examinant ses statuettes : c’est que celles qui représentent les images de Moïse, d’Isaïe, de Zacharie et de Daniel sont les copies exactes des admirables prophètes du puits de Moïse de Claux Slutter, fait qui, ajouté aux figurines du célèbre retable déposé au musée de Dijon, sert à démontrer de quelle popularité a joui en Bourgogne, presque dès sa création, l’œuvre de l’imagier de Philippe le Hardi. Sans doute, Notre-Dame d’Auxonne ne mérite pas autant de froideur, et peut-être étions-nous en mauvaise disposition, ce qui serait excusable, car il nous a fallu pendant deux jours contempler cette église abrité sous un parapluie. S’il en est ainsi, il se trouvera certainement un autre voyageur pour l’admirer avec plus d’enthousiasme qu’il ne nous est possible de le faire.

Un embryon du musée a été installé dans une petite salle attenante à la bibliothèque publique, laquelle par parenthèse est un joli petit édifice bien conçu qui n’a que le tort de faire croire à un théâtre, et qui est l’œuvre d’un architecte de talent porteur du nom bizarre de Phal-Blando. Ce musée embryonnaire contient plusieurs objets intéressans, parmi lesquels il faut citer en première ligne un portrait de Jean sans Peur, débris échappé de quelque ruine du voisinage, mais dont on n’a pu m’indiquer la provenance exacte. Il serait cependant intéressant d’en connaître l’origine et de pouvoir en constater l’authenticité, car il diffère sensiblement de tous les autres portraits existans du duc tant pour l’âge que pour les traits. Jean nous y est représenté dans la toute première fleur de l’adolescence, avant même qu’il fût d’âge à commander la chevaleresque équipée de Nicopolis. C’est un tout à fait joli garçon qui reproduit exactement, mais en très beau, les traits de son père Philippe. Impossible d’y découvrir le plus petit germe de cette physionomie de dogue hargneux que nous lui voyons dans les portraits de son âge mûr, où, coiffé de son affreux bonnet de forme phrygienne, ce chef de la démagogique faction des bouchers de Paris ressemble au symbole anticipé du sans-culottisme futur. Ce portrait, si par hasard il était vrai, posséderait encore un autre mérite, c’est qu’il démentirait la laideur que les anciennes images attribuent invariablement aux Valois d’avant la branche d’Angoulême, laquelle a toujours passé pour avoir inauguré la beauté physique sur le trône de France. Pour les ducs de Bourgogne en particulier, les portraits abondent ; le château de Bussy-Rabutin par exemple en possède quatre dont l’authenticité n’a jamais été mise en doute par personne. Je n’ai rien vu de plus laid ; ce ne sont pas des visages, c’est un horrible amas de rides et de pattes d’oie. Toutefois il est très possible que cette laideur soit une calomnie de la maladresse, et provienne de l’infériorité relative de la peinture sur la sculpture de cette époque, car nous remarquons qu’il y a sous ce rapport une très notable différence entre les images peintes et les images sculptées des ducs, et nous aimons mieux en croire Claux Slutter et Jehan de la Verta que le peintre anonyme des portraits du château de Bussy. Quoi qu’il en soit, on ne peut que recommander ce portrait de Jean sans Peur adolescent aux recherches des archéologues de la localité.

A voir ce portrait de Jean tout avenant de la candeur de l’adolescence, l’imagination a peine à se figurer les actes effroyables dont sa vie va se remplir et se souiller, le meurtre de Louis d’Orléans, les massacres répétés des Armagnacs, les connivences avec l’Anglais. Un sentiment de nature analogue se réveille à la vue de quelques objets ayant appartenu à Bonaparte jeune que possède ce petit musée. C’est ici en effet que Bonaparte a passé les années les plus pures et les plus heureuses de sa vie. Auxonne fut sa première et on peut dire son unique garnison, car, arrivé dans cette ville en 1788, comme lieutenant en second du régiment de La Fère, il ne la quitta qu’en 1791, au moment même où dans les profondeurs des destinées l’étoile fatidique commençait à se mettre en marche pour venir se poser sur sa tête. Les habitans d’Auxonne ont, comme on peut croire, soigneusement recueilli tous les détails qui se rapportaient au séjour d’un tel hôte dans leurs murs ; quelques-uns sont intéressans et font rêver. Ainsi Bonaparte a failli s’y noyer deux fois, la première en se baignant dans la Saône, la seconde en patinant sur les fossés de la forteresse, où périrent deux de ses camarades, sur lesquels le destin n’avait évidemment de vues d’aucune espèce. C’est à croire en effet que la fatalité agit souvent comme une personne libre de ses choix, et le fait que nous avons cité en dernier lieu en est un bien curieux exemple. Au moment où la glace allait se rompre, il la quitte pour aller dîner ; ses deux camarades s’obstinent à prolonger encore de quelques minutes leur exercice en l’invitant à faire comme eux ; il hésite, refuse, et au même instant les deux patineurs disparaissent sous l’eau gelée. Pourquoi cette hésitation à cette minute précise ? N’est-ce pas à en admettre la connivence secrète d’une puissance mystérieuse ? Rien n’empêchait que Bonaparte partageât le sort de ses deux camarades, et alors l’histoire suivait nécessairement un autre cours ; mais lequel ? Voilà ce qu’il est assez difficile d’imaginer. Je crois bien volontiers que le sort de la France n’en aurait pas été plus malheureux ; mais j’ai peine, je l’avoue, à comprendre ce qui serait advenu de la révolution française si, pour ne rien dire de plus, Bonaparte ne se fût pas trouvé là juste à point pour détourner sur sa personne les colères que la révolution avait soulevées et pour se substituer à elle comme point de mire de l’Europe, car, lorsque les puissances coalisées triomphèrent en 1814, elles ne détrônèrent que Napoléon, tandis qu’en 1795 c’était la révolution même qu’elles visaient et qui eût infailliblement péri sous leurs efforts. Il transforma la nature et. l’objet des haines de l’Europe ; n’y eût-il que cela dans son règne, ce fait seul suffirait pour constituer un changement considérable dans l’histoire générale.

Les souvenirs des habitans d’Auxonne nous le représentent au début de la révolution préludant en quelque sorte à son rôle du 13 vendémiaire, et réprimant quelques minuscules émeutes à Seurre, à Cîteaux, à Auxonne même. La plus sérieuse de ces échauffourées fut celle de Seurre, et la tradition lui prête à cette occasion un mot curieux qui doit être vrai, car il peint bien son adroite et quelquefois cauteleuse énergie. Bonaparte venait de donner l’ordre à l’attroupement de se disperser ; vains efforts, l’attroupement n’écoutait pas. Alors il commande de charger les armes, fait mettre la foule en joue, puis au moment d’ordonner le feu : « Citoyens, dit-il en s’avançant, que les honnêtes gens se retirent bien vite, je n’ai ordre de tirer que sur la canaille. » Sur ce mot, chacun s’empresse de s’éloigner pour ne pas donner de sa personne une mauvaise opinion. Sauf ces menus incidens, quel contraste entre cette vie des jeunes années à Auxonne et celle qui allait presque aussitôt s’ouvrir pour lui ! Nous avons ici un Bonaparte avant l’ambition et les rêves de grandeur, n’entrevoyant pas même l’avenir qui lui est réservé, studieux, rangé, vivant de laitage par économie, un Bonaparte presque bourgeois, portant le sac à ouvrage de Mme Lombard, la femme de son professeur de mathématiques, fréquentant les bonnes maisons bourgeoises de la ville et s’estimant heureux d’y être admis, faisant la partie de boston de ses hôtes et prenant sur ses maigres économies pour donner de temps en temps en retour de leur hospitalité quelque petit cadeau à leurs femmes et à leurs filles. De ce nombre sont un mince portefeuille en soie et une pelote à épingles donnés à une certaine Mme Naudin et à une certaine Mme Pilon, deux noms de forme modeste, comme vous voyez, et mal frappés pour la gloire. Le musée d’Auxonne possède encore un souvenir de nature plus tendre : deux fiches de jeu en ivoire sur lesquelles Bonaparte a écrit familièrement le mot de Manesca, prénom à tournure romanesque d’une demoiselle Pillet, fille d’un marchand de bois, pour laquelle il semble avoir eu de l’amitié, et qu’il eut un moment la pensée d’épouser. Il serait curieux de savoir jusqu’à quel point elle lui rendait sa sympathie et comment elle envisageait ce projet de mariage ; tout cela presque à la veille du pont d’Arcole et de la campagne d’Italie : le changement de fortune est à n’y pas croire. Je ne connais pas dans I histoire un second exemple d’une entrée aussi subite dans la renommée [4].

Une statue monumentale due au ciseau de M. Jouffroy consacre à Auxonne le souvenir de ces années de paix et de bonheur modeste. L’œuvre est doublement remarquable, et par l’originalité de l’idée, et par l’élégance de l’exécution. C’est une idée originale en effet que d’avoir représenté Bonaparte à vingt ans, avant toute gloire et tout malheur, et lorsque ces traits mêmes de médaille antique par lesquels nous le connaissons n’étaient pas encore formés. Le voilà donc devant nous à l’état de page blanche ; le destin n’a pas encore écrit sur son visage la première ligne de sa vie. Il se dresse sur son piédestal, élégant, svelte, élancé, revêtu de l’habit militaire du temps. La tête est nue et sans coiffure ; les cheveux, destinés à devenir rares si vite, mais qui, avant de s’éclaircir, lui rendront le signalé service de lui constituer une si superbe crinière de lion républicain et compléteront ainsi une des physionomies les mieux faites pour frapper l’imagination des contemporains, arrivent sur son front en touffes nombreuses, que l’artiste a légèrement bouclées, de manière à y faire apercevoir le germe de la fameuse mèche napoléonienne. Le type physique traditionnel du futur héros est comme prédit par une main introduite dans l’ouverture du gilet, habitude restée célèbre et que d’innombrables portraits ont rendue populaire. C’est à ces légers indices et à ces pronostics presque insaisissables que l’artiste s’en est finement tenu, sans tomber dans le piège grossier où plus d’un aurait à sa place aisément donné, de mettre le plus possible du Bonaparte de 1796 ou de 1800 dans le Bonaparte de 1788, ou de faire transparaître l’empereur à travers le lieutenant a artillerie. La physionomie, très reconnaissable, est sérieuse, presque austère, pensive, avec une pointe de mélancolie qui lui donne quelque chose de wertherien, avenante et gracieuse cependant comme l’est toujours l’heureuse adolescence, même lorsqu’elle, est morose et sombre. Cette élégante statue est accompagnée de quatre bas-reliefs destinés à marquer les étapes si peu nombreuses que va parcourir la prodigieuse fortune de cet enfant. Le premier nous montre le point de départ, et le sujet en a été pris dans la vie de Bonaparte à Auxonne même. Une petite chapelle s’élève en pleine campagne à quelque distance d’Auxonne ; Bonaparte en faisait un but fréquent de ses promenades. C’est au milieu de ce paysage que l’artiste l’a représenté appuyé mélancoliquement contre un chêne sous lequel il s’asseyait de préférence et auquel il a laissé son nom, le menton soutenu par la main, avec une nuance de wertherisme encore plus marquée que celle de la statue.

Que ne suis-je un berger, que ne suis-je Tityre !

Ce vers, que Théophile Gautier, dans son poème de la Comédie de la mort, fait prononcer par Napoléon lui-même pour exprimer le regret de ne pas avoir donné à sa vie un emploi pacifique, nous a été remis en mémoire par ce bas-relief, devant lequel il perd la teinte de ridicule dont il nous avait toujours paru marqué. Ce bas-relief est en effet une charmante bucolique, une idylle à un seul personnage, et, si l’on ne savait que les rêveries mélancoliques qu’atteste ce jeune visage sont celles de l’ambition anxieuse et non celles de l’amour attristé, on pourrait prendre cet adolescent pour le héros d’une mondaine pastorale à la manière du XVIIIe siècle agonisant. Le second bas-relief, plein de feu et de mouvement, est consacré à cet épisode du pont d’Arcole dont le retentissement prodigieux logea pour toujours le nom du général de l’armée d’Italie dans l’esprit des populations. C’est la guerre dans toute sa furie meurtrière sans rien d’horrible, la guerre environnée d’une splendeur d’héroïsme et de jeunesse, la déesse Bellone elle-même dans sa fleur de beauté. Quelle différence entre ce tableau de la guerre et celui que le pinceau de Gros nous représente sur le champ de bataille d’Eylau, sous la neige et l’air glacé ! Rarement on a mieux rendu ce beau soleil de gloire qui salua l’avènement de Bonaparte à la renommée. Dans le troisième bas-relief, consacré à l’étape du consulat et représentant une séance du conseil d’état présidée par Bonaparte, l’artiste a su triompher d’un sujet plus ingrat par l’heureuse disposition des groupes et la fidèle reproduction des portraits. Le quatrième, qui a eu, paraît-il, auprès des Auxonnois moins de succès que les autres, me semble le plus beau de tous. Il est consacré au couronnement. Au premier plan, Joséphine est agenouillée ; l’empereur s’est avancé vers elle, et d’un geste altier il détache la couronne qu’il vient e ceindre pour la poser sur sa tête ; sur les côtés apparaissent quelques dignitaires de la cour naissante, et par, derrière, immobiles et impassibles, se tiennent le souverain pontife et les prélats qui l’assistent. On dirait une scène du moyen âge sous des costumes modernes ; pour la composer, l’artiste s’est très habilement souvenu de ce que nous appellerons ses lectures de statuaire. Nous en dirons autant du premier bas-relief, dans lequel M. Jouffroy nous parait s’être inspiré des charmantes sculptures de la façade du palais ducal de Nevers représentant la chasse de saint Hubert et l’histoire du chevalier du Cygne, sculptures qu’il a lui-même restaurées et comme recréées avec un soin et un goût qu’à mon avis on n’a pas assez loués.

Par une coïncidence assez singulière, les deux monumens les plus originaux qu’ait inspirés Napoléon, cette statue de Bonaparte adolescent et le monument funèbre de Rude, se trouvent placés presque côte à côte dans ces mêmes régions où les souvenirs de 1814 et de 1815 ont laissé des traces plus profondes et où la résistance aux alliés fut plus vive peut-être que partout ailleurs. L’histoire de ce dernier monument, qui n’a aucun caractère officiel et qui est l’œuvre d’une simple fantaisie individuelle, est intéressante et curieuse. A Fixin, non loin de Dijon, tout près de la côte où croît le fameux chambertin, vivait naguère encore un vétéran des campagnes de l’empire, M. Noisot, commandant des grenadiers de la garde, un des assistans des adieux de Fontainebleau. Possesseur d’une fortune qui lui permettait une assez large aisance, il conçut, entre les années 1840 et 1845, la pensée d’élever un monument funèbre à la mémoire de son empereur au sein même de sa propriété. Ce monument fut-il un acte spontané de sa piété militaire ? C’est possible ; cependant, comme il se rapproche singulièrement par sa date de la translation des cendres de Napoléon en 1840, je serais assez porté à croire que c’est à cet événement, qui aura redonné une vivacité nouvelle aux souvenirs assoupis du vieux soldat, qu’il en faut rapporter l’origine première. Quand les pensées sont nobles, hautes et bien venues dans leur principe, il est très rare qu’elles ne trouvent pas un cadre, des instrumens, une forme dignes d’elles ; il en fut ainsi pour l’inspiration du commandant Noisot. Il possédait tout ce qu’il fallait pour que sa pensée fût réalisée avec grandeur, c’est-à-dire un ami qui s’appelait Rude et une propriété qui par son caractère se prêtait merveilleusement à servir de cadre à un monument funèbre. Nul paysage plus morose en effet. Pour atteindre à cette propriété, on gravit pendant près d’un quart d’heure un sentier pierreux, escarpé, difficile, dessiné dune manière informe, qui déchire ou plutôt ravine le flanc d’une colline d’aspect chagrin, quasi misanthropique, dont le tapis de mousses claires et d’herbes pâles, seule végétation que puisse porter ce sol maigre, est comme troué çà et là par quelque pointe ou quelque sommet de rocher qui perce hors de terre. Tout en haut de ce coteau sauvage se présente un mur à demi ruiné qui entoure une plantation d’ifs, de sapins, de cyprès, qu’on ne s’étonne pas de voir en telle solitude, car ces vivans emblèmes de mort croissent de préférence là où rien ne peut pousser, et leur altière stérilité recherche par sympathie naturelle les terres désertes et infertiles. Le lieu est tellement bien disposé pour les monumens de la mort, et fait naître si naturellement les pensées lugubres que, n’apercevant pas d’abord la maison de campagne du commandant Noisot, masquée qu’elle est par cette sombre plantation, j’ai pris cet enclos pour le cimetière de la bourgade de Fixin. Si ce n’est pas tout à fait un cimetière, cela n’en diffère pas de beaucoup. Le petit parc est disposé en étages, reliés entre eux par des allées sinueuses ; à chacun de ces étages, une chambre de verdure abrite le souvenir d’un mort. Au premier se présente le monument funèbre de Napoléon, au second une petite colonne commémorative, surmontée du buste de Rude et élevée par un de ses élèves reconnaissans, et enfin au troisième la tombe même et le buste du commandant Noisot, qui a voulu être enterré dans ce parc, dont il a fait cadeau à la bourgade de Fixin, en ne se réservant que les six pieds de terre qui lui étaient indispensables pour attendre le jour du jugement.

Tout à l’heure dans la statue de M. Jouffroy nous contemplions une œuvre originale et élégante ; mais ici nous sommes en présence d’une œuvre de génie. L’idée foncière de ce monument, idée forte, vibrante, sublime, aussi vraie philosophiquement qu’elle est émouvante poétiquement, — au moins pour les âmes qui sont capables d’en sentir la beauté, — est la même que nous admirons dans la Symphonie héroïque de Beethoven. Vous rappelez-vous le contraste étrange qui règne entre les deux parties de cette œuvre ? A une première audition, cela frappe comme un désaccord, et il semble que ces deux morceaux appartiennent à deux œuvres de caractère différent associés par un caprice d’une audace presque choquante ; mais bientôt ce contraste apparent nous révèle sa divine et vraiment héroïque harmonie. A peine est-il besoin de rappeler le sens de la première partie, car il est tellement saisissable qu’il s’imposerait même aux oreilles les plus rebelles. Qu’entendons-nous dans ce tumultueux andante, sinon le vacarme ardent du combat de la vie, tapage presque anarchique dans la brusque succession de ses accens et dans la variété infinie de ses clameurs, voix impérieuses, appels désespérés, chants d’allégresse, plaintes de vaincus, cris de colère, paroles d’exhortation ? Mais un son lugubre a retenti ; c’est le héros qui vient de tomber frappé, et nous accompagnons lentement son convoi aux sombres accords de la marche funèbre. Tout à coup cependant, avant même que les roulemens des tambours voilés de crêpe aient cessé de se faire entendre, voilà qu’éclatent presque indécemment des accens où fermentent et pétillent toutes les ivresses de la vie, joyeux comme des farandoles, bruyans comme les explosions de plaisir d’une fête populaire, heureux comme l’allégresse des âmes amoureuses au sein de la sécurité. Qu’est-ce donc ? vous dites-vous, comme réveillé en sursaut de votre léthargie de tristesse par ces fanfares de bonheur ; voilà des instrumens qui prennent vraiment bien leur temps ! L’éternel scherzo n’aurait-il donc pu, changeant de rôle pour une fois, mettre sa vivacité au service de la douleur ? Que veulent dire ces accens intempestifs ? Expriment-ils le triomphe de l’ennemi heureux de voir tomber son vainqueur, ou bien, ironie plus désespérante, proclament-ils le soulagement qu’éprouvent les survivans à se sentir débarrassés de la contrainte héroïque qu’ils subissaient ou l’emportement avec lequel ils se précipitent au-devant de la douce paix ? Le doute se dissipe promptement, et l’auditeur, d’abord surpris, en vient vite à partager l’allégresse de l’orchestre, et à comprendre comment ces accens joyeux sont le véritable hymne funèbre qui convient au héros. « Pourquoi serions-nous tristes, disent ces voix, puisque nous savons que la mort ne peut atteindre que ce qui est mortel ? Nous n’avons légué à la terre que ce qui appartenait à la terre, mais ce qui fut lui vit toujours, son âme nous reste dans celle même qu’il nous donna. Nous sentons sa présence au rhythme que bat notre cœur et à l’enthousiasme qui possède tout notre être comme l’ivresse du vin nouveau. » Cette joie cependant est charnelle encore, comme toute joie qui tient à la terre : aussi une autre lui suc-cède-t-elle bientôt, éthérée, lumineuse, comme celle que nous ressentons à contempler le ciel étoile dans les nuits sans brume. Le héros est entré dans l’immortalité, le voilà maintenant parmi ces âmes que Dante vit courir devant lui sous forme de lumières vivantes ; ceux qui le connurent sur la terre ont tous disparu à leur tour, en sorte que ce qui restait de terrestre dans son souvenir s’est effacé, et cette joie sans mélange est celle de la lointaine postérité pour qui le héros n’est plus qu’une belle idée, un noble objet de contemplation, une source constante d’initiation à la grandeur et à la vérité.

Avec cette analyse de la Symphonie héroïque, nous venons de traduire presque exactement la série de sentimens que nous fait parcourir l’œuvre de Rude. Qu’est-ce que nous contemplons ? Est-ce un monument funèbre, est-ce une apothéose ? Ce n’est ni l’un ni l’autre particulièrement, et cependant c’est l’un et l’autre. C’est bien une tombe qui est ici représentée ; d’où vient donc que nous ne ressentons devant elle aucune des mélancolies de la tombe ? Ce suaire funèbre devient vivant, il se meut, se soulève, se gonfle comme une voile de navire, s’arrondit au-dessus de la tête du mort comme un dais royal ; mais que dis-je, le mort ! il n’y a devant nous qu’un homme endormi. Comme une potion narcotique engourdit par degrés le corps, en sorte qu’une partie des membres dort déjà tandis que l’autre veille encore, ainsi agit l’immortalité sur le personnage que nous contemplons, vivant dans toutes les parties qu’elle a pénétrées, captif dans toutes celles quelle n’a pas atteintes. Elle le soulève dormant encore, elle redonne à ses membres la souplesse de la vie, un sourire radieux fond sur les lèvres l’austérité glacée du trépas, et sur ces joues tout à l’heure livides court, dirait-on, une huile incorruptible. Ce visage ne porte plus trace des misères de la terre ; le séjour dans le tombeau a débarrassé ce mort vivant de son corps de limon, et il ne lui reste plus que celui qu’on appelle en magie le corps de lumière astrale. Tout est anéanti et oublié maintenant des souillures qui obscurcirent sa noblesse : la tragédie des fossés de Vincennes, le guet-apens de Bayonne, les boucheries horribles de Saragosse et de Tarragone, les six cent mille hommes de la grande armée ensevelis sous les neiges, le champ de bataille de Leipzig, les trois millions d’hommes morts pour réaliser des rêves gigantesques. Tout cela n’est plus, et c’est ce que dit avec énergie cette aigle si profondément morte au pied du monument. Le héros va vivre parce qu’il est une âme et qu’il a son refuge parmi les dieux ; le roi reste mort parce que son pouvoir, s’étant exercé sur ce qui est périssable, n’a plus de séjour parmi les hommes. La date du monument est 1846 ; on sait aujourd’hui dans quelle mesure les événemens se chargèrent de démentir la pensée du grand artiste. N’importe, cette pensée demeure vraie, et le radieux destin qu’il a raconté dans cette page superbe sera éternellement celui de tous les héros, dont les âmes restent un permanent sujet d’enthousiasme, lorsque tout ce qui semblait les composer, actes, paroles, idées, croyances même, a péri depuis longtemps ou n’a plus cours parmi les hommes. Combien j’en pourrais citer de héros qui font encore notre admiration, et dont cependant nous ne partageons plus la plus petite des croyances ! Qu’est-ce à dire, sinon que l’âme est supérieure à ses actes, que sa virtualité intrinsèque est tout, et que toutes les expressions, même les plus sublimes, qu’elle peut donner d’elle-même ne sont rien ?

Ce n’est pas du premier coup que le sculpteur est arrivé à cette représentation du héros, la seule vraie et la seule philosophique. Il s’était d’abord arrêté à une pensée plus vulgairement dramatique dont nous avons le modèle au petit musée formé par le commandant Noisot dans une des chambres de sa maison. Dans ce projet de monument, l’empereur, raidi par la mort, est étendu sur la crête d’un rocher battu de toutes parts par les vagues ennemies. Il est mort, et bien mort, mais son aigle enchaînée est vivante au contraire, et, se comprenant abandonnée pour toujours de son maître, elle pousse des cris de désespoir à réveiller tous les échos de la terre. Le monument eût été fort beau encore, cependant nous croyons que Rude fit sagement d’abandonner cette idée. En s’arrêtant à ce premier et très matérialiste projet, il ne se fût pas élevé beaucoup au-dessus d’un Charlet et d’un Béranger ; en adoptant la conception idéale du second, il s’est élevé au niveau des plus illustres esprits, et il est resté au niveau de lui-même, car Rude est un grand artiste, un des plus grands dont ce siècle puisse se vanter, et sa place ne me semble pas avoir encore été marquée à son rang. Je n’ai pas besoin de rappeler des œuvres qui doivent être familières aux yeux de tout Parisien ; mais en parcourant ce petit musée Noisot où se rencontrent plusieurs modèles de ses statues, je reste frappé de la force et de la beauté intellectuelle de ses idées. Avec quelle intelligence et quel sentiment de la nature de Jeanne d’Arc il a représenté l’héroïne écoutant, l’oreille légèrement tendue en haut, les ordres des voix célestes ! Comme il a bien senti que la vraie grandeur de Jeanne est intérieure et doit être cherchée dans sa nature intime et non dans le personnage extérieur de la guerrière ! Et quelle adorable divinisation des formes de la jeunesse que ce Mercure d’une sveltesse et d’une élégance si accomplies qui se baisse rajustant son cothurne avant de reprendre son vol ! J’ai vu sous la loggia de’ Lanzi le charmant Persée de Benvenuto Cellini, tant admiré et à certains égards fort digne de l’être, et je n’hésite pas à dire qu’il y a dans le Mercure de Rude une tout autre noblesse et une tout autre harmonie. Mais que ce peu de mots suffise ; parler des œuvres de Rude qui sont autres que celle dont nous avons dû nous occuper nous retarderait trop longtemps.

En revenant de Fixin, je me suis arrêté un instant à Brochon pour y voir le manoir de Crébillon, dont j’ai eu la curiosité, pendant mon séjour en Bourgogne, de relire les tragédies, que j’espère bien ne plus ouvrir de ma vie, quel que soit le nombre d’années que me prête la nature. Il n’y a de remarquable à Brochon qu’un petit enclos de vigne, dit le clos de Crébillon, dont les produits étaient déjà, du vivant de ce roi de l’hiatus et des vers sans césure [5], infiniment supérieurs à ceux de sa muse, lesquels ne valent certainement pas le plus mauvais vin du plus médiocre plant de gamay. Je profite de l’occasion que me présentent ce clos de Crébillon et les innombrables vignes que je rencontre sur ma route pour compléter mon instruction relativement au pinot et au gamay, et j’interroge sur ce sujet le paysan qui me conduit. Il m’apprend, à ma grande surprise, que le gamay usurpateur réclame beaucoup plus de soin, plus de travail et de dépenses que le plant fin. — Mais alors, lui dis-je, pourquoi donc le cultiver avec cet acharnement ? — Ah ! voilà, me répond-il, c’est que le plant de gamay donne toujours une récolte sûre, tandis que la vigne fine, qui, à la Vérité, n’a pas besoin qu’on s’occupe d’elle, est plus sensible au froid et à la pluie. Il est bien certain qu’avec cette dernière, dont les produits n’ont pas de prix, les bonnes années compensent largement les mauvaises ; mais il faut attendre, et les petits propriétaires ne le peuvent pas. Avec le gamay, ils sont sûrs d’un revenu chaque année, tandis qu’avec le plant fin ils se passeraient souvent de rente. Cette raison me touche comme elle le doit ; mais ce que j’en conclus directement, c’est que, s’il n’y avait pas quelques grandes propriétés en Bourgogne, Chambertin, clos Vougeot, Romané-Conti et Saint-Georges courraient risque de disparaître de ce monde, ce qui serait vraiment dommage. Puis, faisant un retour sur les choses morales, je me dis qu’il en est à peu près dans le monde des âmes comme dans le monde des vignes, et que le gamay et le pinot se comportent exactement comme le vulgaire et l’élite humaine. Les belles âmes et les grandes intelligences croissent toutes seules à la grâce de la nature, tandis que Dieu seul sait les peines qu’il faut se donner pour attendrir et rendre productif le coriace gamay humain. Seulement, une fois que ce travail acharné a pris fin, ce gamay donne invariablement ses produits, tandis que le noble pinot des âmes d’élite donne les siens avec intermittence et voit souvent ses fleurs brûlées par la gelée, et ses fruits entraînés par l’action des pluies.


III. — Tournus. — Mâcon. — Paray-le-Monial.

Si l’on en excepte la légendaire sainte Reine à Alise, les deux saints qui sont restés les plus chers aux habitudes de la piété populaire bourguignonne sont saint Edme et saint Philibert ; or, par une singularité assez remarquable, ni l’un ni l’autre n’appartiennent à la Bourgogne, et c’est à peine s’ils appartiennent à la France. Nous avons raconté déjà dans notre visite à Pontigny par suite de quelles circonstances saint Edme, archevêque de Cantorbéry sous Henry III d’Angleterre, avait passé en Bourgogne ses deux dernières années. Saint Philibert nous appartient plus directement par les bienfaits de sa vie, mais il ne nous touche guère de beaucoup plus près par l’origine. C’était un noble Franc du VIIe siècle, qui, comme saint Faron de Meaux et tant d’autres grandes âmes issues de la population conquérante, chercha dans le cloître et la religion le remède et la consolation à la barbare anarchie dont il était témoin. Il fut le fondateur et le premier abbé des deux célèbres abbayes de Jumiéges et de Noirmoutiers. Ces deux illustres fondations nous témoignent de sa piété ; quant au degré de ses lumières, il nous est attesté par son hostilité à la politique du maire du palais Ebroïn et par les persécutions qu’il eut à souffrir pour sa fidélité à la cause contraire. Le fait cependant qui nous touche le plus dans sa vie, parce qu’il nous montre quelles profondes et lointaines origines ont toujours les très grands événemens, c’est que nous trouvons en lui, et cela au moment de la première et irrésistible expansion de l’islamisme, le germe originaire, le minuscule atome générateur du sentiment qui lança les croisades quatre siècles plus tard. Emu de pitié par les récits qu’on lui faisait des souffrances que les chrétiens d’Orient avaient à supporter de leurs vainqueurs, il fut le premier qui organisa des moyens de rachat pour les captifs faits par les infidèles. Neustrien et Aquitain par ses fondations, il semblerait logiquement que c’est en Normandie, en Vendée, en Poitou qu’il faut aller chercher les débris de sa mémoire. Eh bien ! point du tout, c’est au village de Saint-Philibert, près de ces bourgades de Fixin et de Brochon, que nous venons de quitter, où une fontaine miraculeuse coule en l’honneur de ses vertus, c’est à Tournus où son souvenir a eu la puissance d’exhéréder un saint depuis longtemps en possession, saint Valérien. Par quel hasard ce saint est-il donc si populaire en Bourgogne, où il ne mit jamais les pieds ?

Cette dévotion a son origine dans une des périodes les plus ténébreuses de nos annales, et à sa petite clarté nous pouvons apercevoir au sein de l’ombre épaisse quelques-unes des horreurs multipliées de cette lointaine époque. Au IXe et au commencement du Xe siècle, alors que les Normands tenaient toutes les populations françaises sous la terreur de leurs surprises homicides, il y eut dans notre pays un grand remue-ménage de reliques. Comme ces barbares s’attaquaient aux monastères avec une rage si particulière que les âmes pieuses en avaient ajouté une prière aux litanies : a Normannorum furore libera nos, Domine, les moines des abbayes situées sur les côtes ou riveraines des grands fleuves, tremblant pour leurs dépôts sacrés, les transportèrent autant qu’ils purent dans l’intérieur des terres. Alors commença pour la plupart de nos saints français une existence posthume souvent fort accidentée. Ils étonnèrent et réjouirent de leurs miracles des pays qu’ils n’avaient pas connus de leur vivant, et devinrent vénérables comme des bienfaiteurs inattendus à des populations qui avaient souvent ignoré leur ancienne existence. On peut aisément imaginer avec quel empressement ces hôtes nouveaux étaient reçus en tous lieux, mais un danger presque aussi grand que la fureur normande naissait pour eux de ce zèle hospitalier qui souvent dégénérait en convoitise. Nombre de ces reliques furent volées ; d’autres confiées provisoirement à tel ou tel château y furent oubliées, et plus d’une fois lorsqu’on vint par la suite les réclamer le dépôt fut nié ou brutalement refusé ; on n’a qu’à lire dans Orderic Vital ce qui advint aux reliques du fondateur de son abbaye d’Ouche, saint Evroul. Enfin le voyage était, dans la plupart des cas, long, difficile et semé de périls. On ne pouvait voyager qu’à petites journées, et à chaque station il fallait s’arrêter longuement pour complaire à la piété des fidèles envieux d’éprouver pour le soulagement de leurs corps l’efficacité de vertus qui leur étaient nouvelles. Le temps ainsi pieusement perdu ne se réparait pas toujours, et souvent on apprenait qu’on avait devant soi ces Normands qu’on fuyait ; il fallait alors changer brusquement d’itinéraire, c’est-à-dire aller au-devant de nouvelles aventures. Quelquefois on croyait avoir trouvé le port de salut définitif, on séjournait dans tel lieu deux ans, cinq ans, dix ans ; tout à coup le danger apparaissait, et il fallait chercher un nouvel asile. De toutes ces vies posthumes de voyages, une des plus longues à coup sûr fut celle de saint Philibert, car elle dura environ quarante ans. Le corps fut emporté de l’île de Noirmoutiers vers 836, en 871 c’est à peine s’il touchait à son Ithaque définitive. Après un premier et long séjour en Vendée, où il a laissé son nom à la localité qui donna refuge à ses os, il passa successivement à Cunault en Anjou, à Messay en Poitou, et à Saint-Pourçain dans le Bourbonnais. De là ses reliques furent transportées à Tournus où elles sont encore aujourd’hui, paraît-il, sauvées qu’elles furent sous la révolution par la piété d’une femme du peuple. Deux siècles et demi plus tard environ, les templiers établirent une de leurs commanderies près de Fixin, et, comme ils étaient très particulièrement dévots à saint Philibert, le nom de leur patron favori devint tout naturellement celui de la localité. Et voilà comment le vieil abbé neustrien se trouve populaire sur les bords de la Saône, et comment l’église abbatiale de Tournus lui est dédiée.

Cette église de Saint-Philibert, dont la fondation remonte à l’époque carlovingienne, fut détruite plusieurs fois, d’abord par les Hongrois, puis par un incendie ; mais comme les dates de ces destructions se trouvent fort rapprochées de celle de sa naissance, il est plus que probable que dans ces reconstructions l’architecture primitive fut scrupuleusement respectée, et que c’est à cette circonstance qu’il faut attribuer son caractère de force et son air d’antiquité sévère qui frappent comme le spectacle d’une vieillesse robuste. Certains connaisseurs accusent assez justement de lourdeur la nef et le narthex ; mais nous qui nous soucions beaucoup moins du style que du sentiment, ce sont les parties de l’édifice qui nous plaisent le plus. On éprouve quelque chose comme un mouvement de respect craintif lorsqu’en entrant dans cette église on aperçoit ces colonnes énormes qui montent lentement vers la voûte, pareilles à des tours. Il règne dans cette nef une sorte de majesté baiijare rendue plus saisissante encore par le contraste du narthex, ou église des catéchumènes, profond et obscur vestibule, dont la voûte basse est soutenue par d’énormes piliers massifs et trapus à un tel degré qu’on ne les peut comparer qu’à des mastodontes primitifs symétriquement attelés au même écrasant fardeau. Si l’architecte avait voulu dire par hasard : la nef est la salle de prières de fidèles exhaussés par la foi jusqu’à la taille de géans spirituels, tandis que le lutrthcx est la geôle d’attente de pauvres fourmis humaines qui tâtonnent dans les ténèbres et dont l’erreur laisse encore les âmes dans leur taille de names impuissantes, il aurait vraiment réussi, car cette antithèse mystique naît tout naturellement dans l’esprit à l’aspect du contraste qui règne entre ces deux parties de l’édifice. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le remarquer en opposant ce narthex à celui de Vézelay, rien ne rend mieux le sentiment qui, dans l’église primitive, donna naissance à cette disposition architecturale ; c’est tout à fait un purgatoire visible pour des ânies qui, espérant se réunir à la communion des fidèles, attendent au sein d’un noir crépuscule l’aurore de la lumière de vérité. Pour nous qui demandons avant tout aux choses une émotion morale, le grand intérêt de cette église est surtout dans ce contraste entre la nef et le narthex, et dans le caractère de l’une et de l’autre ; mais elle offre en outre au curieux un certain nombre de dispositions singulières. Nous en citerons deux entre autres qui sont plus particulièrement remarquables ; la première est une église restée inachevée, bâtie au-dessus du narthex dans l’espace qui sépare les deux tours, comme un premier étage est bâti au-dessus d’un rez-de-chaussée. Les dispositions de cet entresol suivent exactement celle du narthex, et comme les parties qui ont été construites n’ont jnmais reçu leur revêtement, elles permettent de surprendre la structure intérieure de ces piliers massifs qui produisent en bas un si grand effet : c’est une simple maçonnerie en briques revêtue d’une épaisse cuirasse de mortier et de chaux. La seconde de ces curiosités est une crypte qui s’ouvre sur l’un des côtés de l’église à l’entrée du chœur. Elle a cela d’amusant qu’elle paraît interminable et qu’elle est cependant aussi petite qu’une simple chapelle ; les piliers en sont disposés de telle sorte qu’ils ont l’air d’être une forêt, tandis qu’ils ne sont qu’un fort petit nombre ; on s’engage résolument entre leurs intervalles, et au bout de trois pas. on se trouve ramené au point de départ comme ces héros des romans de chevalerie égarés dans un méandre magique qui, quelque route qu’ils prennent, retombent toujours à la même place.

L’homme célèbre de Tournus„ c’est cet aimable Greuze, qui est en peinture ce que son contemporain Sedaine est en littérature. Tous les deux, menue monnaie de Diderot et issus, des théories répandues par lui, ils inaugurent timidement un art démocratique inconnu avant eux et destiné progressivement à tout envahir. Ce n’est pas que la représentation de la vie populaire ait été absente de l’art du XVIIIe siècle, mais ce qui les caractérise très-particulièrement l’un et l’autre, c’est que chez eux la démocratie se prend au sérieux pour la première fois. Chez Lancret, Lantara, les Lenain, la vie populaire tient certes une grande place, mais seulement sous forme de scènes légères, joyeuses ou grotesques ; comme si elle estimait elle-même qu’elle ne compte pas, elle ne se propose que de nous amuser, et rire est tout ce qu’elle désire. Dans Chardin, la vie bourgeoise apparaît fort sérieuse, mais elle garde encore sa modestie et reste exempte d’ambition. Avec Greuze et Sedaine au contraire, les personnages de la commune humanité viennent pour la première fois réclamer non plus la complaisance de nos rires, mais le privilège de nos larmes. Ils pleurent pour tout de bon vraiment, et même, comme s’ils craignaient de manquer leur but et de ne pas fondre la glace de notre inattention, ils accompagnent leurs larmes de petits sanglots aigus et d’une pointe d’emphase criarde afin de mieux avoir prise sur notre cœur. Ce sont deux petits prophètes à voix timide de l’ère qui s’avance ; là est leur intérêt, durable à l’un et à l’autre. On voit encore à Tournus la petite maison où Greuze naquit et fut élevé, elle est presque aussi laide que celle de Prud’hon à Cluny. A Cluny, j’ai remarqué une ressemblance frappante entre la grâce physique de la population et le genre de beauté qui est propre à Prud’hon ; je n’ai fait à Tournus aucune observation analogue pour Greuze, et je doute qu’il faille y chercher l’origine de sa gentillesse ; en revanche sa petite maison, située dans une longue et très étroite ruelle populaire, m’explique assez bien l’origine de sa mise en scène. Dans ce milieu, il put contempler plus d’une fois ces drames de la vie de famille, qui abondent dans le peuple plus, que dans les autres classes de la société, et prendre goût à ce pathétique lacrymatoire très particulier aussi au peuple, qui, de même qu’il rit avec moins de réserve, pleure avec moins de retenue qu’on ne rit et qu’on ne pleure ailleurs. Il se pourrait donc bien que ce fût dans les spectacles familiers au voisinage de sa petite maison qu’il fallût chercher le germe premier de la Cruche cassée, de l’Accordée de village, de l’Enfant maudit, et de tant d’autres œuvres si agréables aux heures où il ne déplaît pas à notre sensibilité qu’on lui demande un soupçon de larmes. Tournus a élevé à son aimable enfant une statue qui lui donne l’air d’un jeune marquis en habit de velours et en jabot de dentelles, échappé d’un jardin de Watteau ; il est bien vrai qu’il tient à la main une palette et un pinceau, mais ces insignes de sa profession semblent n’être là que pour nous dire : vous voyez, notre maître peint pour s’amuser, et à ses heures de loisir. Pendant que je regarde cette statue où le talent de Greuze a été fort infidèlement représenté, un jeune ouvrier tout près de moi fait le geste de lancer contre elle un marteau dont il est armé. Ce geste iconoclaste m’a donné un moment l’envie presque irrésistible de m’adresser à son auteur, et de lui dire : « Ma foi, casse si cela t’amuse, d’autant plus que tu ne casseras pas un chef-d’œuvre. Et puis le malentendu de ta brutale plaisanterie ne laissera pas que d’être divertissant, car, si tu crois que celui dont voici la représentation fut élevé sur les genoux d’une duchesse, tu es dans la plus grande des erreurs. Casse donc, c’est l’effigie d’un des tiens, l’image d’un de tes frères, plus pauvre à l’origine que tu ne me parais l’avoir jamais été, mais qui par l’adresse intelligente de sa main, par l’application studieuse de son œil, et la gentille sensibilité de son cœur, a su s’élever jusqu’à une sphère dont ton geste brutal montre que tu ne serais pas digne, et mérité de laisser un souvenir aimable dans la mémoire des hommes. »

Mâcon ne m’a offert qu’une seule particularité vraiment intéressante, c’est le contraste que présentent ses édifices civils avec ceux de la plupart des villes de France. L’hôtel de ville, qui étend devant la Saône sa longue façade jaunâtre d’un assez noble aspect, est l’ancien palais épiscopal des deux derniers siècles. Le palais de justice, situé tout au haut de la ville, est un petit hôtel du dernier siècle, d’un air suranné tout à fait charmant, précédé d’un peut jardin à physionomie vieillotte, où poussent quelques minces tiges vertes et quelques pâles fleurs semblables aux souriantes paroles d’un vieillard affable : hôtel et jardin chevrotent avec une grâce extrême. Ce serait un local merveilleusement trouvé pour y ouvrir un cours de menuets, de gavottes et d’autres danses du bon vieux temps, accompagnés sur la harpe et le clavecin. A la bonne heure ! une fois au moins nos yeux n’auront pas été ennuyés de cet invariable temple grec précédé de ses maussades colonnes qu’on décore partout du nom de palais de justice. Malgré le faible intérêt que Mâcon offre au touriste dans son état actuel, j’ai prolongé cependant mon séjour dans cette ville, parce que j’étais désireux de visiter les différentes maisons de campagne de Lamartine, qui sont à des distances assez considérables les unes des autres pour exiger plusieurs voyages. Hélas ! de ces propriétés pour la conservation desquelles le grand poète s’était condamné à un labeur si incessant, une seule, Saint-Point, garde encore quelque trace de lui. Montceaux est vendu et démeublé jusqu’aux ferremens ; Milîy est vendu et fermé, et j’en ai trouvé le seuil insulté par la plus sèche ingratitude. Il ne faudrait pas croire que ces résidences dont les noms sont connus de toute la France aient rien de fastueux ; jamais je n’ai mieux senti qu’en les visitant que le véritable prix des choses est celui qu’y attachent nos souvenirs. Montceaux a pu être et peut redevenir aisément une très agréable résidence ; on y arrive par une avenue originale dont je n’ai vu que ce seul exemple, une longue allée bien tracée bordée au lieu d’arbres d’une double haie de vignes charmante encore en automne, et qui dans les mois de la pleine floraison doit présenter un spectacle délicieux. Milly est simplement la maison d’une bonne ferme. Saint-Point, près de Cluny, est assez pittoresquement situé sur une hauteur, d’où il domine même la petite église du village, malheureusement il n’est pas très bien découvert, et on ne l’aperçoit guère que lorsqu’on y arrive. C’est la seule des propriétés de Lamartine qui n’ait pas été vendue, et qui conserve quelques souvenirs. Parmi les portraits de famille, il en est un qui attire très particulièrement l’attention, celui du père même de Lamartine, figure belle, fine et un peu triste, dans laquelle on reconnaît tous les traits de son fils, mais avec une moins souveraine élégance. Le port de tête est bien le même, et voilà bien l’origine de ce superbe profil qui faisait ressembler le poète à un lévrier de grande race. Selon une mode qui prévalut pendant un certain temps, le père du poète s’est fait peindre en costume de ville, et le col sans cravate, et ce détail d’une chemise déshéritée de tout ruban de soie suffit pour donner à ce portrait quelque chose de rustique qu’il n’aurait pas sans cela et qui n’est pas dans le caractère de la physionomie. On voit aussi avec intérêt une cheminée peinte par Mme de Lamartine, et représentant les figures des poètes favoris de son mari. En haut, les trois maîtres souverains de toute poésie, Homère, Shakspeare et Dante ; sur les deux côtés, les trois plus grands poètes de l’Italie et les trois plus grands poètes de la France, Pétrarque, Arioste et Tasse d’une part, Corneille, Racine et Molière de l’autre. Au-dessus de ces trois groupes, qui forment à eux trois le nombre des muses, on lit cette inscription tirée, je crois, de Dante : maestri e duci di color che sanno, maîtres et chefs de ceux qui savent. Un autre souvenir de Mme de Lamartine se trouve encore à Saint-Point, deux tableaux peints pour l’église du village, et représentant l’un sainte Elisabeth et l’autre sainte Geneviève, que je n’ai pas vus sans attendrissement, car je n’ai pu m’empêcher de remarquer qu’elle avait donné une expression bien douloureuse à la sainte grande dame, tandis que la santé et la lumière de la joie brillaient au contraire sur le visage de la fileuse aux pieds nus. Celle qui peignit ces figures repose maintenant dans la chapelle funèbre que M. de Lamartine avait fait élever à la mémoire de sa fille, et dont le fronton porte cette inscription tirée de l’Écriture, qui pourrait servir d’épigraphe à toute vie humaine, car elle ressemble à une phrase qui attend sa conclusion : Speravit anima mea, mon âme espéra. Sa statue funèbre, œuvre de M. Adam Salomon, reproduit avec bonheur cette douceur invariable, et pour ainsi dire ce mélancolique équilibre de résignation que lui ont connu ceux qui l’ont approchée dans les dernières années de sa vie. Sur le socle de la statue est écrite au crayon cette inscription qui attend encore d’y être gravée, inscription dont nos lecteurs comprendront sans doute l’attristante profondeur et la. trop certaine vérité : « Il est plus doux de partager les douleurs des grands hommes que leurs triomphes, car leurs triomphes appartiennent à tout le monde, tandis que leurs douleurs n’appartiennent qu’à ceux qui les aiment. »

Et maintenant, poètes et hommes illustres qui croyez que votre gloire couvre vos faiblesses, écoutez la leçon de morale qui sort de la petite aventure que voici. Un piédestal qui attend son monument se dresse à l’entrée d’une petite place du village de Milly, en face même de la maison du poète. Qu’est-ce donc là ? demandai-je, — C’est, me répondit-on, le socle de la statue de M. de Lamartine. — Cette statue n’est donc pas faite encore ? — Pardon, elle est terminée depuis un an ; il est dommage que la maison soit fermée maintenant, car vous auriez pu l’y voir. — Eh bien ! si elle est terminée depuis si longtemps, pourquoi donc ne l’érige-t-on pas ? — A ces mots, un vieux paysan, au visage pointu, tenant à la fois de la belette suceuse d’œufs et du procureur rongeur d’héritages, s’approcha et me dit avec une sécheresse de papier timbré dont rien ne peut rendre la froide netteté : « Les affaires ne sont pas réglées, Lamartine doit encore, il doit aux vignerons, aux fermiers, et l’on attend que tout soit fini, parce qu’on ne veut pas élever une statue à un homme qui doit (sic). » Irrité par l’apparition de ce moraliste intempestif, je n’ai pu cette fois m’empêcher de répondre : « En ce cas, il était bien plus simple de ne pas ériger de piédestal, d’autant mieux que M. de Lamartine peut se passer de statue. » Je suis parti sur ces mots, mais à ce moment je me sentais capable de faire un discours misanthropique à l’égal de ceux du Timon d’Athènes de Shakspeare. « Il fut prodigue avec excès, avec folie, cela n’est que trop vrai, aurais-je voulu dire, mais est-ce à vous à condamner sa prodigalité ? Tant qu’il vécut, ne l’avez-vous pas tous suivi comme à la piste pour ramasser les pièces d’or qui tombaient de ses poches avec plus d’abondance que ne tombèrent jamais les flocons de manne sur les Hébreux affamés. Cet argent qu’il vous doit encore, combien de fois ne vous l’a-t-il pas rendu sous les formes les plus variées de l’aumône et du don, sans compter celle de l’usure inventive en expédions qu’il exerçait contre lui-même et à votre profit ! Si l’on examinait les choses au point de vue de la justice absolue, peut-être trouverait-on qu’il ne vous doit rien, et si on les examine selon la logique de certains docteurs démocratiques, qui ne manqueront pas un jour ou l’autre de vous faire mal user de ce suffrage universel dont il vous a fait cadeau, peut-être trouverait-on qu’il vous a payé plus que votre dû. Sa prodigalité l’a fait mourir endetté envers Pierre, mais d’un autre côté il a enrichi Jean auquel il ne devait rien, et qu’importe que ce soit Jean qui ait reçu ce qui est dû à Pierre ? La solidarité a-t-elle donc besoin d’un autre équilibre de compte, et est-ce ainsi que vous comprenez les doctrines qui vous la recommandent au nom de la démocratie ? » Cependant une fois mon indignation refroidie, je ne pus m’empêcher de trouver que, selon la loi sociale, c’était ce paysan qui avait raison, et je pensai à ce sergent de justice qui, le jour des funérailles de Shéridan, interrompit le convoi que suivait tout ce que l’Angleterre avait d’illustre, et étendit sa baguette sur le cercueil du grand orateur pour dire qu’il mourait insolvable. C’était ce même rôle solennel de vengeur de la loi que ce paysan venait de remplir, et de remplir avec une perfection de dureté qui dépassait de beaucoup en sérieux la mascarade légale du convoi de Shéridan. La conclusion à tirer de cette scène, c’est que nous vivons dans un monde où il est de bonne prudence de se rappeler chaque matin le mot de Dunois à l’avènement de Louis XI : « Que chacun songe à se pourvoir. »

Paray-le-Monial a été la dernière étape de ces longues excursions en Bourgogne. C’est une gentille petite ville d’origine ecclésiastique, comme le dit clairement son nom, et les souvenirs intéressans que j’y ai trouvés debout sont bien en harmonie avec cette origine, car ils se rapportent tous exclusivement à notre vie religieuse, même celui de son hôtel de ville. L’histoire curieuse de cet édiuce se rattache en effet étroitement à nos querelles théologiques du XVIe siècle, qu’elle éclaire d’une lumière toute gauloise et qu’elle raille plaisamment comme une sorte de facétieux fabliau. Dans la première moitié du XVIe siècle vivaient à Paray deux frères du nom de Jayet, marchands drapiers de leur profession. L’un de ces frères était catholique fervent, l’autre était huguenot enragé ; c’est assez dire qu’ils s’exécraient fraternellement et n’avaient pas de plus doux passe-temps que de se jouer de mauvais tours. « Je veux avoir la plus belle maison de la ville, se dit un jour le huguenot, tenté par le diable de l’orgueil, et non-seulement de la ville, mais de tout le Charolais, et on viendra voir de loin la maison de M. Jayet. Quelques-uns en crèveront de dépit, mais ce sera tant mieux, car j’ai entendu dire qu’il vaut mieux faire envie que pitié. » Et incontinent il se mit à faire bâtir un bijou de la renaissance tout brillant d’arabesques et de fines sculptures, avec des figures de chevaliers et des emblèmes féodaux au premier étage, avec des médaillons à l’italienne au second ; puis, cela fait, il signa l’œuvre de son portrait sculpté et de celui de sa femme, qui se présentent à l’intérieur, à l’entrée même du vestibule, comme pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs. La femme est une bourgeoise qui aurait mérité de passer pour jolie dans toute condition ; le mari est un bourgeois à l’air goguenard, visiblement bon vivant et porteur d’un grand nez, bossue par le milieu, qui le fait ressembler à une parodie respectueuse de François Ier. — « Ah ! c’est comme cela, dit à son tour le catholique, eh bien ! moi, je ferai mieux ; je vais bâtir non pas une maison, mais une église, et je la placerai devant la maison de mon frère, et cette église lui enlèvera l’air et la lumière, l’écrasera et l’éteindra. « Il fit comme le lui suggérait la haine, et un énorme édifice dédié à saint Michel masqua pendant trois siècles la maison de son frère. La ville de Paray, leur héritière à tous deux, a gagné à cette haine un charmant hôtel de ville, plus de spacieux bâtimens pour sa justice de paix, ses comices et autres fonctions de sa vie sociale, et a pu s’épargner ainsi des frais d’édifices civils. Il eût été heureux que nos querelles religieuses eussent partout d’aussi aimables résultats. L’ancienne église abbatiale de Paray est un superbe édifice dont l’architecture, calquée sur celle de Cluny, permet de juger en diminutif de quelques-uns des caractères de ce monument colossal. Nue sans froideur, robuste sans lourdeur, cette église nous démontre une fois de plus à quel point il est faux que l’architecture romane se prête moins bien que l’architecture gothique à l’expression du sentiment religieux. Cependant, en dépit de sa beauté, nous ne nous y arrêterons que pour remarquer la disposition du transept, qui la coupe en croix latine avec une netteté et une précision dont nous n’avons rencontré l’analogue nulle part ailleurs. De ses ornemens intérieurs, un seul lui reste, le riche dais gothique qui surmonte le monument funèbre, aujourd’hui vide, des anciens barons de Digoine, et, à la voir ainsi veuve de souvenirs, on dirait une princesse qui a conservé sa beauté en perdant mémoire de sa grandeur. Un tableau relatif à Marie Alacoque, que je rencontre dans une chapelle, me rappelle que c’est ici même à Paray qu’est née cette toute moderne dévotion du sacré cœur, qui a exercé une si grande influence depuis deux siècles sur les habitudes de la piété catholique, et semble avoir eu une si forte prise sur la partie la plus sensible du peuple des fidèles.

Je suis sorti immédiatement pour me rendre au couvent de la Visitation où la religieuse bourguignonne eut l’aimant cauchemar de Jésus entr’ouvrant sa poitrine pour lui montrer son cœur enflammé Jamais ma curiosité n’a été mieux satisfaite qu’elle ne le fut dans la petite chapelle de la Visitation. Cette chapelle est un vrai chef-d’œuvre, je le déclare tout net au risque de scandaliser les partisans du goût austère, un chef-d’œuvre non par l’architecture, à laquelle on ne songe guère, mais par la couleur et l’harmonie. C’est bien mieux qu’un souvenir de Marie Alacoque que j’ai trouvé là, c’est la représentation même de l’état d’âme de la religieuse et de l’atmosphère ambiante dans laquelle elle plongeait lorsque la vision se produisit. La chapelle est exclusivement consacrée à la dévotion du sacré cœur, et tout a été calculé avec une finesse profonde pour ramener l’imagination à cette unique pensée. Il semble que la vision va se produire naturellement, tant son théâtre est merveilleusement préparé. Un crépuscule éternel y règne, crépuscule arrêté avec une précision toute féminine, assez profond pour que les yeux de la chair renoncent à l’ambition de distinguer les objets, assez doux pour qu’ils aient plaisir à goûter le repos de l’ombre. Des lumières nombreuses descendent en grappes des voûtes, mais ne portent pas la plus petite atteinte à ce crépuscule, car elles sont pour ainsi dire sans clarté : lueurs rouges pareilles à de petites langues de flamme, elles brûlent mornes et sans jet, comme le ferait une lumière comprimée trop longtemps et à laquelle l’air manquerait. Ces lampes sont à la fois un symbole très parlant d’une âme concentrée dans sa muette rêverie comme celle de Marie Alacoque, et une représentation très sensible de cette nature de flamme qu’on peut supposer errante autour d’un cœur enfermé dans son obscure prison. Le silence, s’ajoutant au crépuscule et aux lumières sans clarté, complète le mystère. Des chants retentissent cependant, mais ces chants de religieuses invisibles dans les salles qui avoisinent le sanctuaire ne troublent pas plus le frais silence de la chapelle que les chants des cigales ne troublent à midi le silence ardent des campagnes, et je reste longtemps à admirer comment tous ces élémens se sont fondus en une unité où se révèle ce génie particulier, des détails et des nuances qui fait les bouquets exquis, les toilettes harmonieuses, les dentelles légères et les tapisseries douces à l’œil, c’est-à-dire le raffinement de sensibilité de la nature féminine.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier.
  2. Tous les objets que nous venons de signaler dans ce dernier paragraphe se trouvent au musée archéologique d’Autun, dont l’origine remonte à un M. Jovet, qui mourut, il y a quarante ans, en léguant à sa ville natale une précieuse collection d’antiquités assemblées par lui et après avoir lutté assez infructueusement pour propager parmi ses compatriotes l’étude de l’archéologie locale. Je n’ai pu profiter aussi bien que je l’aurais voulu de ce curieux musée pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’une mauvaise étoile a voulu qu’aucun des membres principaux de la Société éduenne ne se trouvât à Autun à mon passage dans cette ville ; la seconde, c’est que ces objets attendent encore un catalogue qui permette de se reconnaître au milieu d’un tel pêle-mêle. Non-seulement ils ne sont pas catalogués, mais ils ne sont pas classés, et un grand nombre de fragmens gisent épars dans l’herbe de la petite cour qui fait suite au musée, et qui par le fait de cette négligence présente l’aspect pittoresque d’un cimetière dont les monumens auraient été mis en pièces.
  3. Malheureusement ce groupe, sous sa forme actuelle, n’est qu’une reproduction faite avec intelligence sur les indications restantes de l’œuvre primitive.
  4. Tous les objets que nous venons de mentionner ont été donnés au musée d’Auxonne par M. Claude Pichard, ancien maire de cette ville et auteur d’une brochure où il a réuni les plus menus souvenirs du séjour de Bonaparte parmi ses concitoyens.
  5. J’en ai compté plus de cinquante où l’hémistiche n’est pas marqué. Il faut que le respect qu’inspirait à nos pères la forme de la tragédie fût bien grand pour qu’ils accordassent leur admiration à de semblables rapsodies. Chaque époque a son fétichisme, et nous en avons peut-être quelqu’un qui paraîtra tout aussi ridicule à nos neveux.