Souvenirs (Montpetit) tome III/4

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Thérien frères (IIIp. 46-72).

MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE


Sur l’invitation de l’Italie, transmise à Ottawa par le Foreign Office, le Canada décida de participer à la conférence de Gênes « pour la restauration économique et financière de l’Europe » et désigna deux délégués, sir Charles Gordon et moi-même, à titre de commissaires et plénipotentiaires, avec plein pouvoir de conclure des traités, conventions et accords, pour et au nom de Sa Majesté le Roi, de la part du Dominion du Canada. Nous avions donc la signature.

Ma nomination, accueillie avec sympathie par la presse de langue française, éveilla quelques grognements dans les journaux de Toronto contre l’inconnu, the unknown, que j’étais à leur sens. Je souris : lorsqu’il s’était agi de la conscription, ils avaient bien su me trouver. Ils avaient sans doute raison et c’est moi qui avais tort de ne pas connaître Toronto.

J’avais droit à un secrétaire. Je ne manquai pas la chance qui s’offrait de choisir un de mes anciens élèves de l’École des hautes études commerciales, Gérard Parizeau. Il avait jusque-là peu voyagé. Il partit pour Ottawa, qu’il ne connaissait pas encore, prendre les arrangements nécessaires avec le ministère et, quelques jours après, il était à Paris, puis à Gênes. Esprit précis, curieux des hommes et des choses, plein de sollicitude pour son travail, il accueillait ses premiers éveils européens avec un délicieux humour. Il fut parfait.

Notre voyage fut précédé de réceptions et de dîners. Les licenciés des Hautes études fêtèrent leur camarade. Le Quartier Latin nous souhaita bon voyage au pays « où la brise est plus douce ». Au Cercle Universitaire, les autorités de l’Université, les doyens et les directeurs, plusieurs professeurs et amis nous offrirent un banquet. Le menu, fait d’à-peu-près et de blagues, portait en exergue ces mots de Brillat-Savarin : « La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent ». On me présenta une large serviette diplomatique, « la première, assurait-on, qui sortira du pays », et qui servit de thème à un sonnet signé Piché et Désy, dont on appréciera les rimes funambulesques :


Ainsi vous nous quittez, docte universitaire,
Pour entreprendre au loin, ô l’étrange loisir,
Ce voyage de gêne et si peu de plaisir
Dont les embarquements ne sont plus vers Cythère.

Mais vous aurez bientôt touché, Dieu merci, terre…
Nouvel ambassadeur, habile à réussir,
Vous verrez dès l’instant que vous voudrez choisir.
Au son de votre voix tout l’univers se taire.

Témoin silencieux de vos succès nouveaux,
Recélant en ses plis l’âme de vos travaux,
Cette serviette ira, de séance en séance.

Souple quand il faudra, forte dans l’occurrence,
Mais préservant toujours dessous son noir chagrin
Le riant souvenir des bords du Saint-Laurint.


* * *

Nous quittons Montréal par chemin de fer, pour New York. Les exigences du départ m’ont imposé une grande fatigue, et je subis mal la chaleur et les balancements du train.

Je revois New York avec plaisir. Je le traverse en autobus jusqu’à Riverside, comme j’aime faire : c est une sorte de prise de possession à laquelle je me livre chaque fois. Dans la soirée, nous arpentons le Broadway, de la 110ième rue à la 34ième, en musant.

Le lendemain, nous sommes sur le Homeric en route vers Cherbourg, par un soleil radieux. Le départ, merveilleusement réglé, est émouvant : mais la foule nous fait des adieux anonymes — car nous n’y distinguons personne qui nous soit proche, aucune figure amie — : et nous évoquons par delà la frontière ceux dont nous eussions aimé emporter un dernier sourire.

Le Homeric est confortable et gai. Vingt mille tonneaux, c’est je crois, la formule la plus heureuse. Sur le pont-promenade, s’ouvrent de larges salons en enfilade où nous prenons tour à tour le thé ou le café et où s’accomplit, le soir, le rite bigarré, et parfois comique, de la danse. La salle à manger, à laquelle on accède par un ascenseur, est encastrée au centre du navire et donne l’illusion de la stabilité. Les convives sont groupés par petites tables : notre délégation en occupe une et, trois fois le jour, nous avons l’occasion d’échanger des propos divers, dont nous bannissons, autant que possible, l’inquiétude européenne.

Les passagers de première sont peu intéressants, du moins pour ce que nous en connaissons. Pour quelques-uns, qui sont bien, les autres sont gris ou dorés de neuf. Ma femme a pour voisin sur le pont, à six chaises de la sienne, un homme qui voyage avec un domestique nègre : il dispose de trois paletots : un léger pour la promenade, un plus lourd lorsqu’il travaille assis, et une pelisse pour dormir. Lorsqu’il se lève, il met son monocle : assis, il l’enlève. Un matin, le garçon de pont voulant l’aider à s’installer jeta par terre plusieurs feuilles de papier : il fallut voir l’indignation du personnage, toujours embarrassé d’une foule de livres et de serviettes bourrées de documents. C’est un diplomate dont je n’arrive pas à deviner la nationalité. Vogue-t-il vers Gênes ?

Un pénible incident nous étreint. Par un soleil glorieux, un garçon de cabine, père de nombreux enfants, est tombé à la mer. Le bateau ralentit et, dans le silence, tourne en vain durant deux heures au-dessus du gouffre vert, complice de la mort : puis, las et comme à regret, il reprend sa route.

Je partage le long loisir de la traversée entre le repos, auquel j’aspire depuis longtemps, et quelques travaux. Il me reste cent cinquante-deux copies d’examen à corriger. Je dois les expédier à l’École des hautes études par le premier courrier d’Europe.

Entre-temps, je me remets à l’italien, conscient de mon ignorance de l’an passé. J’avance un peu, mais je m’accroche aux verbes et je manque de pratique. J’espère tout de même nourrir mon vocabulaire.

Je lis les documents que j’ai réunis sur les conférences qui ont précédé celle à laquelle nous sommes invités. Je cause avec sir Charles, qui se renseigne de son côté, et nous esquissons un plan d’action. Mon collègue est large d’idées, et optimiste à un point qui frise parfois l’insouciance. Sans doute n’est-ce qu’apparence ; et je me prends peut-être trop au sérieux. Je suis sûr, en tout cas, que je n’aurai pas d’ennui de son côté. Très généreux aussi : nous dînons chaque soir au champagne, que je ne peux subir, et je n’arrive pas à lui remettre la politesse, ce que je ferais volontiers avec quelque autre vin de France ; mais il répète que nous offrir à boire est un de ses privilèges.

Le Homeric mouille en rade de Cherbourg. Un transbordeur nous mène à terre par un temps laid et froid. De la ville, je ne vois que la gare : tout de suite un train spécial nous emporte vers Paris où nous restons le temps de faire quelques courses et d’applaudir Marthe Régnier au Théâtre Antoine.

Nous voyageons de jour et par étapes. La vitre du wagon encadre une partie de la France que je regarde pour la première fois et où se prolonge sur le sol même, dans les villes et les bourgs, l’opus francigenum. Les arbres me retiennent, cultivés à l’égal des fleurs, quand, dans d’autres pays, on n’en a guère souci. Nous jetons de trop brefs regards sur la Côte d’Azur, que nous ne connaissons pas. Que de noms familiers pourtant, de Toulon à Menton ! Que de refuges aussi où nous aimerions nous attarder. Le Midi nous prend et nous enchante. Sous un ciel désespérément gris, les fleurs jaillissent de partout.

Nous descendons à Marseille, puis à Nice.

Marseille, antique et généreuse, déborde de mouvements et de paroles autour de la Cannebière, resplendissante et menue, si menue qu’on a l’impression qu’elle exagère. Des hauteurs où se dresse comme un phare pieux Notre-Dame de la Garde, la ville révèle sa puissance.

Nice, que nous croyions détestable, nous surprend et nous amuse. C’est la grande villégiature, un peu terne en ce moment où la province l’envahit. La saison est finie et, d’ailleurs, n’a pas été bonne ; et nous éprouvons le vide déconcertant d’une sorte de liquidation mondaine. Mêlés quelques heures à la vie niçoise, nous flânons le long de la fameuse Promenade des Anglais ; et nous retrouvons dans les montres et les étalages, des reflets de Paris. De Cimiez où nous nous rendons, la ville descend par gradins vers la Méditerranée, parmi les cyprès, les pins et les chênes verts.

Le lendemain, nous franchisons la frontière italienne, en route vers Gênes où, avec les Belges et les Suisses, nous nous installons dans le décor sympathique du Miramare.

* * *

Célèbre dans le monde des touristes par son Campo Santo, Gênes est une ville puissante et curieuse qui évoque un passé de luttes, de comptoirs et d’abordages. Ses tourments, qui furent vifs, se sont apaisés dans la poursuite du progrès économique. C’est peut-être une raison pour qu’on y accueille aujourd’hui l’espoir d’un monde nouveau.

La ville s’appuie contre les Apennins et s’ouvre en amphithéâtre sur la mer. Plusieurs époques s’y superposent : celle du moyen âge, aux venelles étroites, pavées de pierres qui meurtrissent les pieds, envahies par les rangs pressés des passants et où il n’y a qu’à suivre le flot, tellement dense qu’un ânon se fraye difficilement un chemin vers le marché : celle du XVIe siècle et du XVIIe siècle siècle, avec ses riches édifices chargés de stuc, aux intérieurs magnifiques et lourds : la ville moderne, semblable à d’autres, mais vivante de couleurs sous le soleil du midi et prolongée de splendides promenades vers Portofino, Nervi, Rapallo, Santa Margherita, qui sont des endroits de rêve. Tout est en fleur, et, sur la montagne, la route serpente parmi des jardins ravissants.

* * *

Une méprise amusante risque de provoquer un incident diplomatique. Comme délégué à la Conférence, je dispose d’une automobile : grande limousine de marque italienne. Elle est conduite par un chauffeur qui porte le numéro seize et que, pour simplifier, nous appelons Sedici, nom dont il s’accommode fort bien. Il a les épaules puissantes et un large sourire. Il se lance sur les routes en spirales, au flanc des monts qui bordent la mer ; il bondit sur les caps et racle les vallées, en enfant du pays : il faut calmer son ardeur de nombreux pianos.

Dans la ville, il est plus calme et devient même protocolaire, ainsi que l’on va voir. Il est troublé par le fait que nous faisons partie de la délégation britannique et que nous parlons français. Comme il s’intéresse à nous et s’ingénie à nous plaire, il se résout à un geste naïf et touchant : chaque voiture porte à l’avant un tout petit drapeau aux couleurs nationales du délégué, ce qui permet à la foule, friande du moindre incident, de reconnaître au passage les personnages officiels. Pour traduire à sa façon notre nationalité qui lui paraît double, Sedici eut l’idée de piquer sur le nez de l’auto deux petits drapeaux, l’un anglais et l’autre français, celui-ci — le seul qu’il avait trouvé — légèrement plus grand que l’autre. Il rayonnait : enfin, il avait traduit notre dilemme ethnique.

Mais comme nous passions par les rues étroites au milieu d’une population tassée sur elle-même, nous constatâmes l’étonnement des Génois qui se demandaient à la vue du double emblème : perque sono due ? Je remerciai Sedici de son intention et je m’évertuai à lui faire comprendre les complexités de notre vie canadienne : nous étions français sans l’être, tout en l’étant. Ainsi de Fiume en ce qui touche l’Italie… Il m’écouta, un peu rêveur, et décrocha le drapeau français.

* * *

Convoquer le monde en vue de rétablir l’économie de l’Europe était une entreprise périlleuse. Les journaux de l’époque évoquaient même la tour de Babel. Tant de querelles n’étaient pas éteintes ! Tant d’intérêts se heurtaient ! Et l’Amérique se récusait.

L’ouverture de la Conférence eut lieu au Palazzo San Giorgio le 10 avril 1922, à deux heures trente, sous la présidence de Luigi Facta.

J’observe avec curiosité le brouhaha qui précède cette grande première internationale, la plus considérable depuis la guerre. Il y a foule : toutes les délégations, les experts, les invités. Les Russes, venus en nombre, retiennent les regards. On s’apprête à un flot d’éloquence, tout en repérant les figures les plus connues, les chefs d’attaque de cet orchestre de la paix qui prend place et va préluder.

Tour à tour l’Italie, l’Angleterre, la France, la Belgique, l’Allemagne, la Russie, puis le Japon, font entendre leur voix. Pendant que parle le représentant nippon, une dame s’extasie : « Comme c’est doux, le japonais ! » Or le délégué du Soleil levant s’évertue à parler français.

Les fers se croisent, en sourdine. M. Facta est pacifique et accueillant, comme il sied. Lloyd George, assez petit sous ses cheveux blancs, l’œil vif derrière des paupières bridées, égaie de pointes d’humour un discours insinuant. Politique dans l’âme, il soigne ses entrées et sollicite les volontés. Gênes est son œuvre, il y apporte ses complaisances et ses ressources. Barthou, très en forme, orateur merveilleux, plutôt sur la défensive, est très applaudi. Tchitcherine a l’air doux et timide, quoiqu’il ne le soit pas du tout. Éloquent, il siffle des phrases sonores. Il a l’aspect d’un petit notaire de campagne, avec ses lunettes à cheval sur le nez, sa barbiche menue et son ventre léger. Il parle bien le français.

La séance se poursuit sans incidents fâcheux. M. Theunis s’en réjouit : « C’est fini, dit-il, et, Dieu merci, nous ne sommes pas morts. » Je n’y avais pas songé : mais c’est, en effet, quelque chose.

Le travail s’enchaîne. Quatre commissions sont établies : sir Charles Gordon est désigné à la Commission des questions économiques et commerciales et à celle des intérêts financiers : pour ma part, je siège à la Commission politique, où se débattent les affaires russes, et à la Commission des transports. D’ailleurs, sir Charles et moi agissons comme substitut l’un de l’autre, pour assurer la participation du Canada à toutes les réunions.

Notre action joue surtout au sein de la délégation britannique, dans des séances auxquelles prennent part, parfois jusque dans la nuit, les délégués des différentes parties de l’Empire qui font librement valoir leurs objections et exercent une influence sur l’attitude de Londres, dans le domaine de la politique commerciale, par exemple, au sujet des matières premières ou des relations du Canada avec les États-Unis. Ils peuvent adoucir certains textes. Je me souviens d’une note diplomatique destinée aux Russes et que, pour ma part, je n’eusse guère aimé recevoir. J’en fis l’observation. Si légèrement que ce fût, quelques tournures l’atténuèrent.

* * *

Un matin, dès huit heures, les cloches des églises, les sirènes des navires, les sifflets des usines emplissent l’air de bruits disparates et persistants. Des régiments, musique en tête, défilent sous nos fenêtres. Les bateaux, dans le port, ont arboré leurs drapeaux et tendu, des mâts jusqu’aux ponts, les dentelles de fanions joyeux. Les rues ont peine à contenir une foule agitée qui veut acclamer le roi Victor-Emmanuel venu rendre visite aux Génois et rencontrer les membres de la Conférence. Le calme rétabli, ceux-ci sont transportés, par groupes tassés dans des vedettes, vers le navire royal qui est en rade.

Il fait froid et le vent est maussade. Les délégués ont revêtu la jaquette — la redingote serait plus protocolaire : mais, apparemment, la plupart n’en ont pas — et ils ont coiffé le haut de forme. Étrange tenue pour une course en mer, si courte soit-elle : et dans quel état les vestiaires improvisés nous remettront-ils nos couvre-chefs soyeux ! Cela n’a pas d’importance : les délégués, sauf M. Luzzatti — à cause de son grand âge — se tiennent tête nue devant Sa Majesté.

Le Roi est petit. Il a l’air triste, ou grave. Ses traits sont émaciés et son regard, pâle. Un à un les délégués lui sont présentés. Il tend la main à Tchitcherine et engage avec lui une conversation assez longue que nous observons avec curiosité comme si elle avait lieu entre deux mondes.

Mon tour arrive. Je lui dis mon pays d’origine et lui parle de ses sujets venus tenter fortune au Canada. Bons travailleurs, ils participent non sans succès à la vie économique de notre pays, rêvent de revoir quelque jour leur patrie, ne fût-ce que pour un temps, et gardent à leur souverain un souvenir fidèle qui se manifeste par des images naïves suspendues aux murs des boutiques où l’Italien, citoyen d’un nouveau monde, exerce en paix son métier. Ces propos me paraissent effleurer, à cause de leur écho lointain, l’intérêt du Roi.

* * *

Les réceptions, complément coutumier des conférences, ne tarderont pas à affluer. Les délégations se reçoivent les unes les autres : ce sont les grandes réunions protocolaires.

Mais certains dîners ont un caractère plus intime. Ainsi, M. Facta réunit à sa table les Dominions et l’Autriche ; et c’est une soirée très agréable.

La villa où loge M. Barthou n’est qu’à dix minutes de notre hôtel. Nous y sommes priés à dîner. Il est huit heures, et le Président n’est pas rentré. Il arrive, avec mille excuses : il sort d’une réunion qui s’est prolongée, et il nous demande la permission de se mettre à table en veston ; mais à la condition que nous reviendrons. Tous les délégués français revêtiront alors le smoking, ne fût-ce que pour nous prouver qu’ils en ont un et qu’ils sont, eux aussi, hommes du monde !

Il nous présente M. Camille Barrère, ambassadeur à Rome depuis 1898 : belle tête blanche, gentilhomme très spirituel et très simple, qu’accompagne le premier secrétaire de son Ambassade : puis M. Colrat, sous-secrétaire d’État dans le cabinet de M. Poincaré dont il est l’ami personnel, ancien rédacteur à l’Opinion ; M. Fromageot, avocat expert, qui a fait toutes les Conférences, homme pondéré, charmant, qui connaît bien le Canada, Québec et Ottawa ainsi que les Provinces maritimes où il a séjourné plusieurs mois. Et d’autres membres de la Délégation, fort sympathiques, comme tous les convives, qui se plient avec une grâce presque familière à cette détente de quelques heures où les soucis s’atténuent sous le sourire, les réparties vives et les bons mots. Quelle différence entre l’esprit français et l’humour anglais représenté ici par Lloyd George.

M. Barthou m’a fait promettre de lui écrire aussitôt que nous serions à Paris. Il veut nous présenter à sa femme et nous conduire chez Anatole France.

Nous dînons chez Lloyd George où nous sommes les invités d’honneur. Table de douze. Madame Lloyd George est une bonne mère de famille, parlant volontiers de ses enfants ; et Meg, leur plus jeune fille, charmante et naturelle. Tout le long du repas, notre hôte, très simple dans sa vie privée, m’a parlé des Canadiens français et je lui ai dit tout ce que je pensais. Il trouve que c’est bien naturel et lui-même n’est-il pas très Gallois ?

Enfin, à notre tour, nous convions les autres Dominions et la Grande-Bretagne.

* * *

Le Canada est l’objet de vives sympathies. Nous sommes mieux connus depuis la guerre, en France surtout, mettons à Paris et dans les provinces auxquelles se rattachent nos origines ; mais on constate aussi des ignorances et des candeurs souvent dues à des préjugés en ce qui concerne nos habitudes, nos mœurs et surtout notre langue. Il faut parfois expliquer notre situation, nos réactions françaises, sinon même montrer en quoi nos réclamations ou nos attitudes sont fondées sur des traités ou des textes de loi.

Tout au cours de ce voyage, à la table des grands d’Italie comme à celle de Lloyd George, dans les palais splendides de La Haye ou à l’ombre des vieux hôtels de la rue Saint-Honoré, j’entendis la même question : « Que pensez-vous de Maria Chapdelaine ? » Le succès du livre est immense, et l’on veut savoir s’il traduit bien le Canada français.

Que répondre ? Je sais combien les sentiments sont partagés chez nous : beaucoup de nos compatriotes redoutent l’impression que peut provoquer chez le lecteur français l’évocation que poursuit Louis Hémon d’un pays dur, perdu dans la sauvagerie, peuplé d’êtres simples attachés à la conquête des terres neuves. N’y a-t-il pas au Canada des centres où se déploie le progrès ? Pourquoi borner notre aventure au tourment de la glèbe, comme si nous en étions encore à l’âge du défrichement : comme si nous ne possédions pas, aussi nous, des terres ameublies et des cités lumineuses ? D’autres raisonnent tout autrement et, avec eux, la plupart des Français qui, ayant lu le roman, y ont senti l’exaltation d’une race « qui ne sait pas mourir ».

* * *

Les choses à la Conférence semblaient aller leur train, sauf du côté russe où l’on prévoyait des exigences précises quand éclata la nouvelle de la signature par les Allemands et les représentants des Soviets du fameux Traité de Rapallo. Les parties, qui prétendaient écarter toute préoccupation d’ordre militaire, réglaient leurs relations économiques comme bon leur semblait. Elles disposaient, notamment, de leurs dettes de guerre et s’accordaient le traitement de la nation la plus favorisée. Ce fut un beau tapage.

Quelques délégués s’accommodèrent de la nouvelle situation ; d’autres, et c’était le plus grand nombre, en étaient littéralement éberlués. Tout de suite, les nations réagirent, sauf peut-être l’Italie, et dans une note sévère, on exigea la dénonciation du Traité de Rapallo, ce qui ne fut d’ailleurs pas exécuté. L’Allemagne se contenta des avantages qu’elle avait acquis et ne s’affligea pas de se voir exclue des pourparlers qui continueraient avec la Russie.

* * *

La Conférence se détend quelques jours. Certains délégués, proches de chez eux, en profitent pour prendre l’avis de leur gouvernement, tel M. Barthou qui se hâte vers Paris pour consulter le président du Conseil, M. Poincaré, dont l’absence à Gênes était paralysante au dire de quelques observateurs. D’autres entreprennent de courtes visites de l’Italie, au gré de leurs tendances. Nous sacrifions Florence et Venise au bénéfice de Rome, où je souhaitais être admis auprès du Pape.

Nous voyageons de jour. Le train court assez longtemps à travers les rochers de la côte et traverse une série de tunnels qui font alterner l’ombre avec la lumière épandue sur la mer. Ces douze heures de chemin de fer ne nous paraissent pas longues dans ce paysage qui nous intéresse.

Une gerbe de roses illumine notre arrivée à l’hôtel. C’est l’accueil de Madame Falchi, Canadienne de naissance, mariée à un aviateur italien. Nous avions fait la connaissance des Falchi à Gênes où ils étaient venus saluer sir Charles Gordon qui était de leurs amis canadiens.

Nous devons à ce couple charmant un séjour inoubliable dans la Ville éternelle. Ils nous promènent en voiture, à travers l’âpre campagne romaine, jusqu’à Frascati ; nous mènent au théâtre ; nous reçoivent à dîner dans leur bel intérieur italien où Madame Falchi, en meublant sa chambre à la canadienne, a voulu se ménager un coin qui évoque l’atmosphère natale. Elle a réuni pour nous quelques amis romains. La conversation roule sur la Conférence et ses chances de succès, sur l’Italie et sur mes impressions de Rome et de ses beautés. Je risque quelques mots italiens, et chacun s’accorde à me découvrir l’accent génois !

M. Lajoie m’avertit que le Saint-Père m’accorde l’audience qu’il avait sollicitée pour moi, par l’entremise de Mgr Fontana.

Je n’ai guère cette fois le loisir de me livrer aux songeries des antichambres. N’ai-je pas le titre de plénipotentiaire ? À peine ai-je le temps de me souvenir du geste bénissant de Benoît XV et de regretter son sourire, que c’est celui de Pie XI qui m’accueille et sa main qui me bénit. Le Pape m’écoute avec bonté. Je crains cette responsabilité qui m’échoit de collaborer à des ententes avec les Soviets. Sa Sainteté me rassure et me donne quelques conseils.

Je vais remercier M. Lajoie et lui demander un nouveau service : faire autographier le portrait du pape que je lui remets. Je devais le recevoir à Montréal, avec ce commentaire de Pie XI : « Io firmo sopra la testa, perque il corpo non e mio ». En effet, le photographe attitré du Vatican, Felici, n’avait pas encore, lorsque j’étais passé à Rome, de cliché du nouveau pape en soutane blanche. Il avait ajusté sa tête, non pas au corps de Benoît XV, vraiment trop grêle, mais à celui de Pie X, un peu trop corpulent, celui-là, pour qu’on s’y trompe.

Nous n’avons que peu d’heures à consacrer à la visite de Rome. N’importe. Pour me constituer cicerone et en faire apprécier à ma femme les multiples splendeurs, je mets mes pas dans les pas du chanoine Chartier. Je revois ce que j’ai vu il y a un an à peine : je fais quelques nouvelles découvertes et, la connaissant mieux, la Ville éternelle grandit dans mon admiration.

* * *

Les discussions reprennent avec la Russie. Les Soviets exigeaient des crédits consentis par les États. Les États s’y refusaient mais étaient en faveur de crédits privés qui pourraient être librement accordés.

Cela posait les troublants problèmes de la reconnaissance des dettes, de la restauration de la propriété, et des garanties, conduisant tout droit aux fondements mêmes de la philosophie soviétique qui ne voulait rien céder de ses prétentions. On renvoya à un Comité d’experts qui siégerait à La Haye l’étude de ces problèmes.

Les questions économiques et financières et la question des transports avaient reçu des solutions satisfaisantes, en partie fondées sur des accords antérieurs. Mais la paix elle-même, la paix de l’Europe et du monde, dont on était venu chercher le secret dans les murs de Gênes, on n’avait guère réussi à l’assurer même si, comme on l’a dit, c’était déjà quelque chose d’avoir obtenu la bonne volonté de trente-quatre nations. J’ai encore dans l’oreille le discours énergique et troublant que Rathenau prononça à la réunion plénière et qui s’achevait sur un vers de Pétrarque : « Io vo gridando O pace ! pace ! » Je vais clamant : Ô paix, paix !

La Haye prendrait donc la succession de Gênes.

Le 19 mai, immédiatement après la dernière réunion plénière, le train spécial réservé à la délégation de l’Empire britannique et qui était sous pression depuis plusieurs jours en gare de Gênes, nous emmène. Â chaque arrêt, des foules accouraient pour voir Lloyd George qui souriait, avec une ombre de tristesse peut-être. On l’acclamait.

Le train roulait à une vitesse inquiétante. Le dîner fut servi par des laquais en livrée. Il était excellent. C’est avantageux, observa quelqu’un, de voyager avec un Premier Ministre aussi démocrate.

Le lendemain, avant de toucher Paris, où nous sommes les seuls à descendre, nous prenons congé de Lloyd George. Je lui demande s’il est, somme toute, satisfait de la Conférence. Il fait un geste évasif.

* * *

 Paris, nous retrouvons nos habitudes. On dirait que rien ne s’est passé en notre absence et que nous reprenons la vie le lendemain de notre départ. Messe, le dimanche, à la Madeleine : long déjeuner dans un restaurant familier de la rue Royale : flânerie le long des rues quasi désertes. C’est le printemps : le soleil est déjà trop chaud. Partout on vend du muguet et du lilas. Les parcs et les jardins sont en fleur.

Durant ces quelques semaines de répit, nous rencontrons nos amis français et canadiens qui nous accueillent chaleureusement. Un de mes bons souvenirs est un dîner chez Jacques Bardoux, dans l’intimité de cette maison qui me plaît tant. J’assiste à quelques repas d’un caractère plus solennel.

Un déjeuner de la section canadienne de la Chambre de Commerce britannique, me ramène à ma vieille rue Serpente, au restaurant « des sociétés savantes ». Je revis dans ce décor familier d’heureux souvenirs de ma vie d’étudiant, déjà lointaine. Mais il ne s’agit pas de cela. Dans une allocution brève, j’esquisse le rôle économique de la Section en me rappelant les leçons de mon passage chez l’attaché commercial du Canada, alors que j’appliquais un zèle ingénu aux relations d’affaires entre notre pays et la France. Je termine par un couplet sur notre loyauté à la Couronne et notre fidélité française, amorce d’une thèse que je développerai plus tard sur les richesses d’une double culture.

L’honorable M. Roy a organisé au Cercle interallié un déjeuner où les invités d’honneur sont l’honorable M. Pérodeau et moi-même. Parmi beaucoup de personnalités se détachent le Maréchal Foch, avec qui je suis heureux d’avoir cette occasion unique de causer, et M. Louis Barthou dont je retrouve toujours la chaude sympathie. Il me remercie de l’amitié que je lui ai témoignée à Gênes, alors qu’il était débordé de préoccupations. Comment aurais-je agi autrement ? Il est pressé malheureusement, une séance de la chambre le réclamant : mais des quelques instants qu’il nous donne, je garde un vif souvenir. Je constate une fois de plus quel artiste et quel prestidigitateur il est. Il se plaît à lancer en l’air des mots qu’il rattrape au point final, en se jouant, avec une merveilleuse élégance.

Le Maréchal Foch porte un vêtement noir sans recherche. Son regard est droit, légèrement voilé mais si plein. Le teint est frais, les traits reposés. Si sa figure n’était pas universelle, on penserait : c’est un industriel du Nord ou un ancien ministre.

Il parle avec bonne humeur, sans longues phrases, à la militaire. Sa voix est un peu saccadée. Les mots semblent des coups de pinceau jetés sur une toile. Ils disent l’effort militaire du Canada français et l’héroïsme de nos soldats qui, en plus d’une circonstance, ont fait l’admiration des généraux français. Allocution émouvante qui termine cette réunion où, après M. Philippe Roy et M. Barthou, j’avais remercié notre hôte et nos amis français et canadiens.

* * *

Avant de partir pour La Haye je fais un saut à Londres, le temps de prendre une photographie des délégations de l’Empire dont on avait souhaité que je ne sois pas absent. Je me serais bien passé de ce sacrifice aux Archives qui exige le passage du Détroit.

Je fais un bon voyage : en britannique, sans dire un mot à qui que ce soit et en acceptant flegmatiquement que personne ne me parle.

J’ai retrouvé Londres un peu plus vert que l’an passé, mais aussi profondément monotone. Comment la Manche a-t-elle produit sur chacun de ses bords deux civilisations aussi différentes !

C’est un mystère attribuable sans doute au climat que cette froideur digne, cette réserve, cette sorte de silence : une ville sans cris, sans rire, sans autre bruit que celui des autobus. Picadilly Circus et Trafalgar Square me paraissent peu de chose, pour être si célèbres. Je me familiariserai plus tard avec Londres lorsque j’aurai l’occasion d’y séjourner à loisir. Pour l’instant, je n’en puis voir le déploiement ni en apprécier les richesses.

Je suis descendu au Ritz. Mon installation est somptueuse. Difficile, paraît-il, de trouver quoi que ce soit à Londres en ce moment à cause de l’« Ascot Week», la semaine des courses. Sir Charles Gordon a fini par me procurer cette immensité, pour deux jours.

Après des heures calmes le premier jour, quelle agitation le lendemain. À la remorque de Sir Charles, j’ai entrepris des tas de courses : Banque de Montréal et ministères.

Nous déjeunons avec M. Larkin, le haut commissaire canadien, ami personnel de Sir Wilfrid Laurier, de Dandurand, de Béland, de Bureau. Moitié écossais, moitié irlandais. Cela fait un mélange très curieux et presque latin. Il m’a beaucoup plu.

À cinq heures, Lloyd George nous attend pour la fameuse photographie et je revois avec plaisir mes collègues de Gênes.

Je rentre rapidement à Paris pour prendre aussitôt le chemin de la Hollande.

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Trente nations étaient présentes à La Haye. Les États-Unis, priés de se joindre à la Conférence, avaient décliné l’invitation. La délégation britannique, dirigée par Sir Philip Lloyd Greame, dont j’avais apprécié à Gênes l’affabilité souriante et la largeur d’esprit, comprenait des délégués du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Inde. Je représentais notre pays. Gênes avait été pour moi une sorte d’apprentissage et je me sentais déjà beaucoup plus à l’aise.

Une conférence préliminaire siégea d’abord. Elle avait pour objet de former une Commission et d’établir comment cette commission procéderait.

La séance d’ouverture eut lieu au Palais de la Paix, le 15 juin 1922, sous la présidence de M. Van Karnebeek, ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas, timide au point de paraître quelque peu froid, d’une remarquable tenue et parlant un fort joli français. Le français et l’anglais sont les langues officielles de la Conférence.

La grande salle que nous occupons est harmonieuse et de bon goût. Les murs sont de pierre blanche et recouvert jusqu’à mi-hauteur d’un bois léger. Six lustres, cristal et or, descendent avec ampleur du plafond cintré. Des mosaïques discrètes courent sur des arceaux et prolongent des caissons. Les fauteuils sont de bois et de cuir. Tout est blond, comme la Hollande.

On ne prévoyait pas de complications diplomatiques : il s’agissait d’une conférence d’experts, et tous les délégués paraissaient d’accord sur la procédure à suivre. Ils ne semblaient pas entretenir beaucoup d’espoir. « Je ne sais rien, me dit l’un d’eux, je suis venu en astronome ».

Le lendemain, la Conférence préliminaire détermina la composition de la Commission non russe et des trois sous-commissions qui se partageaient l’étude du problème des dettes, de la propriété privée et des crédits. Les Dominions décidèrent de ne faire partie ni de la Commission ni des trois sous-commissions, seuls des intérêts européens étant en jeu. De plus, les conclusions qui auraient la forme de recommandations n’obligeraient pas les gouvernements qui en prendraient connaissance plus tard.

Après avoir requis par dépêche l’avis de M. Mackenzie King, je pourrais donc quitter La Haye en confiant aux experts britanniques le soin de défendre nos intérêts si des circonstances imprévues les mettaient en jeu.

Le gouvernement des Soviets fut invité à déléguer des représentants à La Haye pour rencontrer la Commission non russe, et la Conférence proprement dite siégea du 26 juin au 20 juillet, sans résultats, les propositions russes ayant été jugées inacceptables.

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Je m’étais installé avec la délégation britannique au Palace Hôtel de Scheveningen, la station balnéaire à la mode, toute voisine de La Haye.

La mer semble bien grise à qui vient de quitter la Méditerranée. Ce n’est pas encore la saison. Le temps est froid et la plage où je fais quelques promenades assez déserte. Pourtant des guérites d’osier qui semblent de grands moïses debout, abritent du vent des baigneurs transis. Elles voyagent au gré de la marée et font l’effet d’une étrange végétation.

Je visite tout de suite La Haye, capitale politique des Pays-Bas, ville d’élégance et de luxe, un peu artificielle au milieu de ce pays original. Elle n’a guère d’industrie, pas de commerce intense sinon celui qui sert son opulence. Une vie intellectuelle et artistique s’y déroule. J’admire au musée plusieurs Rembrandt dont la Leçon d’anatomie, des Potter, quelques Rubens.

En attendant la réponse de M. King qui me relèvera de ma mission, j’essaie de visiter le plus que je puis de la Hollande.

Je tente de toucher un peu de la campagne où je ne verrai malheureusement pas les champs fleuris de tulipes et de jacinthes, la saison étant passée. Une excursion classique me conduit par un canal bordé de noms sonores jusqu’à hauteur de l’île Marken située non loin de la côte dans le Zuiderzee. Hélas ! la pluie nous prend. Le bateau, tout petit, nous abrite à peine et nous nous réfugions à fond de cale.

La végétation est saine et vigoureuse. Ce sont à perte de vue de grasses prairies sillonnées de canaux où paissent les vaches noires et blanches du pays. Des lignes de saules et de peupliers suivent les chemins et les fossés. Quelques bouquets d’aulnes émergent de la plaine et les fermes aux toits rouges sont entourées d’arbres fruitiers. Partout se dressent les moulins : les grands sont souvent encerclés de tout petits, formant ainsi une famille qui se répand dans le vent.

Nous nous risquons à descendre en certains endroits. On nous fait voir une fromagerie fort curieuse où logent, dans la méticuleuse propreté hollandaise, les gens, les animaux, le fromage et le foin. Les gens d’abord, dans une large partie du bâtiment qui contient, outre un salon et une cuisine rutilante de cuivres rouges, des chambres à coucher. Les lits sont clos. À leur pied, un moïse se niche lui aussi dans le mur en sorte que toute la famille peut tenir dans une armoire que ferment le jour de grandes portes.

Les animaux sont plus loin. Ils pâturent à cette époque de l’année, mais leur place est là : le carrelage est sablé d’arabesques soignées et les fenêtres sont ornées de rideaux. Le fromage est fabriqué au fond du bâtiment : quelques appareils et une presse y suffisent. Le foin est engrangé dans le haut cône que forme le toit.

Plus loin, à Mannikendam. une ancienne église catholique livrée depuis le XVIe siècle à la Réforme. La place du premier chœur est encore marquée par une grille de bois sculpté. L’ensemble est blanc et froid. D’autres églises rurales que j’ai visitées sont ornées de cuivres merveilleux. La population campagnarde qui évolue dans les villages porte le costume hollandais : pantalon bouffant, justaucorps et bonnet, pour les hommes. Les femmes revêtent la jupe très ample et de fines coiffes blanches agrémentées d’ornements en filigrane doré. Les enfants sont habillés comme leurs parents. Les sabots claquent sur les rues.

À l’île Marken vit une population de pêcheurs rudes et décidés, plus grossièrement habillés d’une culotte et d’une chemise rouge ou noire. Les barques sont lourdes et larges avec un abri à l’avant. Quelques-unes se détachent vers la mer. Les maisons, peu nombreuses, sont bâties en bois. Cela me rappelle la vie à Percé.

J’ai trouvé un autre intérêt à ce voyage : une véritable étude économique. Les canaux m’ont fait toucher le transport néerlandais qui utilise surtout les innombrables voies d’eaux. Les routes terrestres étant réservées aux déplacements légers et rapides, ont été adaptées au mouvement des automobiles et des innombrables bicyclettes. Presque toutes ont été pavées en brique et sur leur surface égale et douce, la circulation glisse sans effort et sans poussière.

Les chemins de fer ont été lents à se développer aux Pays-Bas en raison de la nature mouvante du sol mais, là comme ailleurs, l’habileté des ingénieurs néerlandais a triomphé et le réseau ferroviaire a bientôt répondu à l’exigence de la vie économique.

L’excursion se termine par Amsterdam. Ce qui me permet d’avoir une idée de son port dont je refais la géographie. Nous parcourons le bassin principal qui est immense et ne tient plus directement à la mer comme à l’origine. La communication est assurée par deux grands canaux qui le relient, l’un au Zuiderzee, l’autre à la Mer du Nord. Un système de digues protège le port et des écluses maintiennent les eaux du grand bassin, comme celles des canaux de la ville à un niveau que n’influence pas la marée, ce qui facilite énormément la circulation dans le port.

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Je retourne le lendemain à Amsterdam et je me rends compte lorsque le train franchit des faubourgs engorgés d’usines, que sa puissance économique ne réside pas seulement dans son port d’entreposage, qui est l’un des plus grands du monde. D’autres quartiers de la banlieue que je traverserai en sortant de la ville sont riants et bâtis d’agréables maisons entourées de jardins.

Amsterdam, que l’on dit la Venise du Nord, m’intéresse sans me consoler de n’avoir pas vu la vraie. Construite sur pilotis, elle fourmille de canaux, dont les eaux brouillées coulent entre des murs moussus, et sous des ponts minuscules. Aujourd’hui dimanche, elle semble recueillie, toutes boutiques closes.

On nous indique une église catholique, d’aspect modeste. La messe se déroule selon un rite qui nous est familier mais avec beaucoup plus de lenteur. Le sermon est naturellement prononcé en hollandais par un prêtre au teint brun, à la voix ardente. Je ne comprends rien mais j’y prends plaisir car j’ai l’impression de goûter à l’éloquence pure.

Puis, c’est la quête. Des hommes se lèvent : un, deux, trois, quatre. Ils s’avancent vers nous, silencieux. L’un d’eux porte une assiette d’argent : c’est la quête traditionnelle, celle que nous connaissons, Les autres, gantés de noir, portent une longue canne au bout de laquelle pend une sorte d épuisette de velours fermée par une plaque de cuivre coupée d’une ouverture. Au bas de l’épuisette s’agite une clochette. Trois clochettes sonnent donc ici et là dans l’église. Les trois quêteurs passent successivement. Le dernier, un blond au profil dur, a l’art de manier son bâton entre les rangs des fidèles. Il en joue comme d’une queue de billard et la fait glisser entre le pouce et l’index. Il arrête avec netteté l’épuisette sous le nez de chacun, la clochette réclamant l’aumône. La quête a l’air d’une chasse aux papillons.

Après un déjeuner honnête mais qui n’a rien des splendeurs que m’avaient laissé entrevoir des amis canadiens, familiers de la table hollandaise, nous visitons le musée. C’est toute la peinture hollandaise : Rembrandt, Potter. De Hook. Steen ; c’est aussi la peinture flamande et j’admire en particulier des Van Dyck, des Rubens et quelques Teniers. J’aurais voulu m’arrêter à ces merveilles mais l’heure du train nous appelle. Je projette de reprendre ma visite mais il était écrit que mon séjour en Hollande serait tronqué.

Un câble de M. King m’attendait à La Haye. Ma mission était terminée et je me hâtai vers Paris où je devais participer, avant de m’embarquer pour le Canada, le six juillet, à quelques fêtes canadiennes.

Nos compatriotes célèbrent la Saint-Jean-Baptiste : messe dans la Chapelle des Carmes, concert où se font valoir nos artistes et, naturellement, discours. Le premier juillet nous revoit dans les salons de la Galerie des Champs-Élysées où d’éminentes personnalités sont venues se joindre aux Canadiens. Pierre Dupuy, Jean Désy, Victor Morin, Jacques Bardoux, prennent la parole. Je brode sur une de nos chansons populaires : Il y a longtemps que je t’aime, une allocution où je rappelle notre passé sans doute, mais où j’affirme notre volonté d’assouplir nos traditions à une vie qui nous est propre.