Siegfried et le Limousin/4

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Jean Giraudoux
Grasset, 1922 (pp. 98-125).
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CHAPITRE QUATRIÈME


De même que c’est toujours le matin où le grand romancier a décidé, après deux années perdues, de commencer un roman, que monte lui faire une visite un camarade de collège dont l’ambition est de questionner en détail sur ses goûts un romancier et d’apprendre de lui s’il a aimé ; de même que le poète installé à l’aube dans la prairie voit son poème intérieur sapé par le bruit des lavoirs, qu’il décrète en vain applaudissements de l’horizon ; de même que c’est le jour où le méchant a juré d’être bon, que ses créanciers, avertis par des impondérables, précipitent sur lui leurs encaisseurs, dont il arrive, de rage, à tuer le dernier : — tout au contraire, moi qui avais décidé d’être ce matin-là sans beauté, lâche et paresseux, je fus comblé en ouvrant ma fenêtre. Le ciel était bleu, à part trois ou quatre nuages ronds qui tournaient à la manière du soleil. Il faisait éclatant ; de la neige, séparés comme les grains d’un riz à l’indienne, chacun des cristaux étincelait à son compte, et tous les humains qui ont un vœu de gymnastique suédoise à leur lever s’en acquittaient, pour la première fois de leur vie, sans rechigner contre la Suède.

J’achevais ma courte vie nue de la journée, quand un gaillard entra, s’inclina devant moi jusqu’à terre, — c’était la première fois que j’étais adoré sans voile, — et poussa le cri que deux ou trois millions d’Allemands rugissent en se présentant…

— Meyer !

J’affectai d’entendre ce nom pour la première fois, et il le fit alors précéder d’un correctif qui réduisait à deux ou trois cent mille le nombre de ses possesseurs.

— Doktor Meyer !

Enfin, d’autres explications me révélèrent que l’Université de Munich avait organisé les étudiants pauvres ou bénévoles en une association de guides, chargés de diriger les visiteurs étrangers en Bavière. Le doktor Meyer avait reçu l’ordre de se présenter chez moi, et se plaçait à ma disposition pour l’un des trois itinéraires.

Le premier comprenait un voyage aux châteaux de Bavière, construits par Louis II, Chiemsee pour détruire dans les imaginations allemandes la hantise de Versailles, Linderhof celle de Trianon, Neuschwanstein celle de Carcassonne, et aux souvenirs de toutes les invasions françaises en Tyrol et en pays munichois. On pouvait réclamer de l’Université pour guides spéciaux les descendants d’anciens émigrés de la Révocation de l’Édit de Nantes. Tous les Franzosenstege, pistes et sentiers par lesquels les troupes de Napoléon avaient débordé la vallée d’Innsbrück, étaient piqués de poteaux infamants. On voyait même, affrux vestige, une trace de balle dans un mur à Mittenwald.

Le deuxième itinéraire, recommandé tout spécialement aux Canadiens, amis de l’ordre et de la religion, comprenait un pèlerinage à tous les points de Munich où la révolution, manœuvre de la France, avait sévi quatorze jours : le lycée Luitpold, où le jeune Toller, disciple assurément de Loriot et de Cachin, deux Français, avait donné l’ordre de fusiller la comtesse Westarp ; la prison de Stadelheim, sur le chemin de laquelle Landauer, disciple du Parisien d’adoption Jean-Jacques Rousseau, avait été assommé après avoir écrit un livre si nul sur Shakespeare ; les caves où les deux femmes otages avaient été violées par quatorze révolutionnaires avec tous les raffinements et cruautés que prescrit dans ses livres le marquis de Sade, le honteux Français.

Le troisième était le plus dispendieux, cinq mille marks versés d’avance, mille devant être remis à l’Orgesh, mille au Schutzbund et mille à la Frauenliga. Mais il comprenait une visite à Ludendorff, l’invaincu signataire de l’armistice, à Rupprecht, le roi déposé toujours régnant, à un professeur de l’Université qui jurait à chaque membre de la caravane avoir falsifié les documents de la chancellerie bavaroise pour plaire à Kurt Eisner, à l’ancienne espionne des Français, la danseuse Menda Sacchi, qui avait assisté aux orgies de Joffre et vu chaque soir la péniche incliner du côté des chambres de dames ; enfin, au président des anciens Bavarois de la Légion étrangère. Pour que cette promenade historique demeurât une excursion, on avait réparti chacune de ces personnalités dans un site connu, en particulier au bord d’un lac, et je n’avais qu’à choisir les lacs que je préférais, si je voulais, par leur couleur. Le professeur habitait Schlendorf sur le lac Kochel, qui est le plus bleu. Benda Sacchi, dans le chalet suprême du Peissemberg, le Rigi bavarois, au-dessus du lac de Stamberg, qui est le plus sensible aux rayons du soleil levant : elle était levée avant l’aube. C’était la tournée préférée des Américains, auxquels des permissions spéciales étaient données pour nager d’île en île, tirer le chamois, et celle que M. Hearst avait publiée dans les cent premiers journaux des États-Unis, avec, triomphe typographique, un échantillonnage des eaux de chaque lac en regard de chaque portrait et de chaque autographe. Pour les dames, une section d’étudiantes aussi se formait, distribuée en trois sections, naïves, averties et indifférentes. Mais déjà la doctoresse Meyer, sa sœur, se mettait à mes ordres pour sœurs et cousines éclairées ou non, ou bien, car le voyage avec les femmes peut être préféré des esprits canadiens, amis de la sensibilité et du cœur, pour moi-même.

Comme je congédiais le Dr Meyer qui m’indiquait in extremis, confus peut-être de son origine plébéienne, un étudiant duc, j’aperçus dans une des boîtes en verre de la cour Zelten en personne, assis près d’un casquettier et qui, toutes les minutes, pour tromper sans doute une surveillance, se coiffait d’une casquette. Il poussait la conscience jusqu’à ne jamais essayer la même, parfois sa coiffure tombait au-dessous des oreilles, parfois elle ne dépassait pas le haut du crâne. De mon poste, j’avais l’impression que sa tête enflait et diminuait. Je crus qu’il m’avait découvert et me cherchait, mais il n’en était rien. Bientôt, il sortit, tête nue cette fois, comme il en avait l’habitude au cœur même de l’hiver, et je courus à sa poursuite.

Le ciel n’avait plus un nuage. Dans les rues ensoleillées, toutes les petites filles et pas mal de grandes personnes suivaient un chemin bizarre, car elles s’amusaient à ne marcher que sur la neige vierge. Les hautes bourgeoises de Munich sortaient des églises, et tout ce que recelait en fourrures la capitale, du renard bleu à la loutre et à la belette, dirigeait leurs porteuses vers les retraites mêmes qu’eussent choisies les animaux vivants, le Jardin Anglais et les bords de l’Isar. À chaque angle de rue, les mendiants qui, jadis, en hiver, perdaient tant de pfennigs dans la neige, se réjouissaient de la monnaie-papier qu’on y retrouve aisément. Le peuple bavarois circulait en vêtements neufs, en gants neufs, en chapeaux neufs, mais étoffes et feutres étaient rêches à la vue, au toucher, et les plus colorés semblaient des coupons noirs reteints. J’avais presque rattrapé Zelten à la Halle des Maréchaux. Dans la Ludwigstrasse, large de trente-sept mètres, sans boutiques, et bordée de palais, il avançait d’une marche en crémaillère, passant d’un trottoir à l’autre, comme nous le faisions boulevard Saint-Michel pour éviter les magasins où nous avions des dettes. Que pouvait bien devoir Zelten au prince Theodor, à la Bibliothèque royale, et à la maison florentine du duc zu Bayern, notre protecteur aujourd’hui mort, l’octogénaire ami des jeux de mots, et qui adorait les vers français, surtout Victor Hugo, parce qu’il confondait les rimes avec les calembours ? À quoi pensait Zelten au pied de sa loggia ? Au fameux jeu de mots sur le premier consul qu’on prépare en mettant de côté un petit pois dans son assiette, et que le duc d’ailleurs, en disant Napoléon au lieu de Bonaparte, avait piteusement raté ? À son succès, le jour où il avait demandé au duc dont l’amie Tordek s’était pour le déjeuner déguisée en oiseau, son avis sur l’Avis ? Aux larmes d’émotion du duc le jour où nous lui avions appris le distique :

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment, de l’Arène à la tour Magne, à Nîmes ;


qu’il récita dans la suite en se trompant à peine, disant tout au plus magnifique au lieu de magnanime, et Peste au lieu de Gall ? Les fenêtres aujourd’hui étaient closes ; je voyais pour la première fois le revers des volets sur lesquels étaient peints à droite un cygne et à gaudie une femme nue… Quelque rébus sans doute au sujet de Léda… Puis, suivant sa piste de trappeur, Zelten repassa sous la porte de la Victoire, séparé de moi maintenant par un cortège d’étudiants en autos, équipés de rapières et de baudriers, debout à huit dans chaque voiture autour de la bannière du Korps, et qui se rendaient à la séance inaugurale en taxis, comme nos soldats s’étaient rendus à la Marne, n’eût pas manqué de dire le correspondant particulier d’un journal parisien. Je le retrouvai au Jardin Royal. Il le traversa en flânant, de cet air amical que lui donnait aussi le Luxembourg, caressant, à défaut d’enfants ou de chiens, les lions en pierre épars et dont la présence semblait moins justifiée, depuis que la neige recouvrait le dessin des parterres. L’Isar, aujourd’hui, était plus impétueuse, la Bavière avait respiré cette nuit et redonné à ses torrents un peu de pente. Zelten attendit sut le pont, penché vers l’eau. comme ce petit homme inconnu qui fit donner Strasbourg aux Français. Puis il appuya le dos contre le parapet, regarda non moins longuement le ciel, comme cet autre petit homme qui donna notre planète au soleil, et posant enfin ses regards à sa hauteur, il aperçut une grande fille blonde, vers laquelle il courut et qu’il prit par le bras… Je les suivis.

… Je les suivis, car les drames qui se jouent dans une ville se jouent toujours, comptât-elle huit cent mille habitants, entre un nombre restreint de personnages. La personne blonde était l’infirmière de Kleist.

*


Je les suivis par un itinéraire connu, indiqué par trois étoiles dans le Baedeker Amoureux de Mme von Buchen-Stettenbach comme le plus important de Munich, celui où Lola Montez avait embrassé le roi devant la reine, prise soudain d’attendrissement à la vue du shako royal cabossé par le chambellan, où le ténor Pfohl s’était, par désespoir, coupé la langue, se condamnant à ne plus chanter que les vocalises, et où moi-même, mais ce n’était pas sur le Guide, m’étant trompé de vingt-quatre heures pour un rendez-vous, je m’étais obstiné et j’avais attendu un jour entier sans vouloir me plier au sort et sans rentrer chez moi. Une Américaine m’a dit que c’était la plus longue attente amoureuse en plein air du monde. Nous étions en juillet, la nuit du moins fut brève ; les sentinelles de la Résidence se relayaient et me reconnaissaient après chaque garde, jusqu’à cinq heures juste de l’après-midi où enfin, toute rose et fière d’être exacte, Fritzi leur était apparue. Il me semblait presque, aujourd’hui, tant le détail des frontons et les écorchures aux plaques indicatrices m’étaient familières, n’en être jamais parti, attendre encore… Mais ce n’était pas un chemin d’amoureux que suivaient Zelten et sa compagne. Ils discutaient avec une volubilité qui permettait d’affirmer qu’aucun d’eux ne se préparait en ce jour à imiter le ténor Pfohl. Ils ne m’entendaient pas, à cause de la neige, mais, tournant en rond autour des mêmes plates-bandes, ils virent aux traces de pas qu’on les suivait, et je fus pris.

Zelten me présenta sous mon nom canadien, tout joyeux, puis me désigna son amie.

— Fraülein Eva von Schwanhofer, dit-il.

Je regardais Eva avec admiration. Tout ce que je savais d’elle, le nombre de décimètres qu’elle cubait dans l’air, le nombre exact de verstes ou de lieues marines que donneraient ses cheveux noués bout à bout, je l’oubliai soudain, et tous ces chiffres placés par deux ou trois sur chaque partie de son corps, la Providence qui me l’offrait les effaça comme elle efface le prix de ses cadeaux. J’avais déjà rencontré Eva voilà quinze ans, alors qu’elle en avait six ou sept, chez le peintre Franz Stuck, dont son père était l’ami le plus intime, et les seuls portraits féminins que Stuck ait alors peints sans adjonction de serpents, d’hydres, de dieux Pan et de salamandres étaient justement ceux de la petite Eva, dont l’innocence arrivait seule à muer le décor infernal en fauteuils, en roses et en théières. Je l’avais rencontrée un de ces jours néfastes pour les fillettes, où elle était tombée sur la mosaïque de la villa grecque de Stuck, où elle s’était ouvert le front à un Stylobate, où elle avait déchiré sa robe à un modillon Spartiate, le jour où peut-être lui aurait été épargnée toute mésaventure dans une demeure égyptienne ou un chalet mauresque, mais où les démons hellènes la poursuivirent jusqu’au premier sang. C’est moi qui avais essuyé ce sang, qui l’avais consolée de mes bras modernes, arrachée à ce sol et à ces accidents antiques, qui avais appuyé sa chevelure alors encore non graduée contre mon cœur contemporain, et je l’avais consolée avec une chanson française. Je doutais aujourd’hui de l’efficacité du même remède pour égayer son visage, dont l’hostilité défiait tout instrument de mesure. Jusqu’à la guerre, par les tableaux de Stuck, que reproduisaient les catalogues, j’avais été tenu à jour de sa beauté et de sa croissance ; je savais qu’en 1908 on lui avait percé les oreilles ; je ne le savais plus en 1910, date à laquelle elle avait adopté les cheveux en coquille ; je savais qu’en 1913, elle aurait pu commencer cette tendre occupation de vérification demandée par le major Schiffl et qui consiste à caresser de son menton sa gorge ; qu’en 1914 enfin, dans le coin droit du tableau, le serpent bleu s’était glissé. Sur tous ces portraits, elle portait une robe du même rouge ; on devinait à je ne sais quoi que c’était par sa volonté et non par celle du peintre, et, entre son manteau de lynx et son corps de lait, je devinais, aujourd’hui encore, entretenue par la guerre et la révolution, la tunique de braise. Elle accueillit sans prévenance mes allusions à la villa Stuck, me refusa ce mot aimable sur Québec que depuis hier dans mes visites on m’avait habitué à recevoir, dédain pour le Canada auquel je fus étonné de me trouver sensible. Elle discuta l’utilité des leçons de Kleist, et se réjouit tout haut de la décision des maîtres de langue bavarois qui avaient décrété dans les gymnases de remplacer le français par l’espagnol. Elle se félicita que les professeurs de maintien, de la Souabe à la Franconie, eussent approuvé en chœur le boycottage, s’engageant a remplacer désormais la révérence française par un pas qu’ils venaient d’inventer et qui s’appelait révérence Meyer-Goya. J’avais peine à reconnaître dans cette personne revêche la fille du bon vieux Schwanhofer.

Schwanhofer, mort depuis douze ans, avait été de 1880 à 1900 le romancier allemand le plus aimé des femmes, et la carte postale de sa main tenant une plume de cygne (Die Schwanfeder) avait battu le record de vente atteint par la photographie du cœur d’Hebbel et du front de Beethoven. Dès son premier roman, comme si tous les auteurs jusqu’à ce jour ne les avaient que calomniées et insultées, les femmes bavaroises s’étaient constituées en ligue (Die Schwanhofer Frauenliga) pour surveiller en lui et développer au besoin cette conception merveilleuse et enchantée du démon-ange féminin, du démon-ange munichois en particulier, et assurer audit démon une publicité éternelle. Toute personne, homme ou femme, qui eût pu le troubler dans sa dévotion, avait été impitoyablement écartée, et deux jumelles l’avaient Séquestré au nom de la Liga dans le château de Linderhof, prêté par le roi Otto. Vertueuses toutes deux mais passionnées, belles et modestes, fières de leurs petits défauts et humbles de leurs grandes qualités, — dont la moindre était de remplacer les touches noires des pianos par de l’ivoire mordoré, — n’entrant à la chapelle qu’inondées de voiles, se baignant nues, entre ces deux extrêmes imaginant une gamme complète, le décolletage pour le thé dans le Monoptéros, le travesti à crevés pour les dîners dans la Grotte bleue, un seul bras nu pour la lecture au pavillon Velleda, se dorant un soir des pieds à la tête et se détachant soudain, dans le parc, sur le passage du romancier, du soleil et des gigantesques Statues dorées de Flore et de Ninon auxquelles elles étaient collées, Emma et Amalia de Hohenriff donnaient chaque jour à Schwanhofer le spectacle, à peine truqué dans ce décor, des antinomies qui animent le corps-âme des ondines, des walkyries et des femmes, — la vue de la cadette corroborant plus qu’une preuve la vue de la première. J’avais eu l’autorisation d’approcher Schwan (on l’appelait tout court le Cygne), car Fritzi, qui était du comité de la Liga, avait ébruité pour ma gloire mon attente d’un jour, et de la part d’un fournisseur j’apportais à Amalia un sachet de cette poudre d’or dont on faisait au château une telle consommation. Il vivait dans une aile réputée romantique, où les murs de stuc cédaient sous les doigts, mais dont le parquet et les plinthes étaient de marbre noir, et où la petite Eva avait tout avantage à se cogner et non à tomber. Il avait une tête de mari parfait, non pas exactement la tête de ceux qui seront ou sont trompés, mais de ceux qui l’ont été à foison dans une existence antérieure par je ne sais quels êtres, que des raisons de conservation et de politesse humaines protègent sur la terre de ce petit ennui, mais que dans l’existence immédiatement prochaine, tous les archanges et séraphins feront cocu. Depuis son premier roman sur Lilith (la dernière peut-être qui le trompa avant sa naissance terrestre), jusqu’à sa Suite sur la Reine de Saba (celle peut-être qui le trompe depuis douze ans), et en passant par la multitude fidèle de ses héroïnes modernes, il avait attiré sur les femmes de l’Allemagne du Sud une particulière faveur, dont l’effet se faisait sentir l’été dans les casinos de la Baltique et en hiver de Davos à Vienne par la qualité de leurs flirts. Vingt fois des privat-docents de Heidelberg trompés et furieux, des chefs d’orchestre de Salzbourg bernés, ou de jeunes et vieilles personnes de Dantzig et de Stettin jalouses des perfections méridionales avaient tenté d’introduire le doute en son âme. Emma avait surpris dans la malle d’une copiste, — le jour par bonheur de son engagement, — la Religieuse de Diderot, Schopenhauer, dont le Cygne n’avait lu que l’édition pour jeunes filles, et des albums complets aussi de photographies d’art pour lesquelles une archiduchesse respectée de l’univers servait de modèle nu, les bas peints au pinceau. Elle avait arrêté également un microphone, envoi d’une anonyme, qui répétait les dix premières phrases prononcées par une héroïne paneuropéenne qu’adorait Schwan, le jour du départ vers Samoa de l’ami pour lequel elle avait renoncé à ses titres et peut-être à la couronne : — « Quelle sale histoire que la pluie !… Ma paupière droite remue, on parle de moi !… J’ai envie de poireaux à déjeuner, c’est l’asperge du pauvre !… Quels beaux yeux ont les marins mais quelle dégoûtante histoire que la pluie, au moins le soleil réchauffe !… » Une autre fois, le gros acteur Bauberger avait été introduit par surprise dans Linderhof où il lui fut mandé que Lili Arlberg le lâchait, mais il s’était borné à briser les cloches à melon du jardin, ce qui n’avait pu que déprécier encore, vis-à-vis de Schwanhofer, le coefficient de l’âme masculine. Il fallut, pour qu’il commençât à concevoir l’ombre d’un soupçon, l’y préparer par une série de méprises savamment graduées, dont la première lui fit trouver Thérèse Rosenwald dans les bras de son propre frère. Cependant, la petite Eva, soucieuse déjà de son teint et redoutant la poudre d’or d’Amalia à l’égal de la poudre de riz, croissait en vertu et en gorge tiède parmi des peintres et des poètes dont le dessein bien déterminé était de lui faire réparer un jour vis-à-vis de leur sexe l’injustice de Schwanhofer.

— Ma cousine Eva, dit Zelten, est l’infirmière qui a guéri Kleist.

— En quoi cela regarde-t-il votre ami ? dit Eva.

— C’est elle qui l’a baptisé Siegfried, continuait Zelten, parce qu’il ne connaîtra jamais son père ni sa mère, et Kleist, en souvenir de notre plus grand poète, car la balle qui enleva la vie à Kleist et la mémoire à Siegfried pénétra juste à la même place. L’un perdit par elle sa vieillesse, l’autre son enfance…

Toute la dilatation en millimètres que donnait la colère au corps modèle du Major Schiffl, je pus la constater en cet instant. D’autant plus que Zelten, qui ce jour-là manquait de tact, se mit à raconter son amour malheureux pour Eva…

— Le 2 juin 1915, dit-il, je peux te l’avouer maintenant, je m’étais juré de t’enlever… Tu as été sauvée par un triolet que j’avais promis au Berliner Tageblatt et que je ne pouvais remettre… Que tes baisers sont doucereux !

Car Zelten n’avait pu s’habituer à dire « doux » au lieu de « doucereux ».

— Vous êtes fou, ce matin, Zelten ! Cet étranger est gêné de vos paroles…

Zelten se mit à rire…

— Ma petite Eva, dit-il, je vais te conter une histoire. Il y a dix-huit ans j’en avais dix-huit. Tu sais comment m’éleva mon grand-père. Je vivais étendu, à cause de ma coxalgie, et de ma naissance au jour de la guérison je n’ai pas aperçu un jeune visage… Ce n’était pas que mon grand-père l’eût voulu, mais le précepteur, la cuisinière, les valets étaient de son âge, et l’on écartait tout enfant pour que je ne souffrisse pas de sa vue. On ne me promenait que dans le parc, où les statues de personnes que mon maître disait jeunes, Proserpine, la reine Louise, offraient une tête sans nez et décrépite, — et jusqu’au pavillon du Grand Electeur, converti lui aussi, mais par la municipalité, en asile de vieillards. Si bien que les éléments de la beauté humaine étaient pour moi des yeux usés et lavés, une voix aigre et sourde, les cheveux blancs et le craquement des genoux. Les traits normaux et officiels c’étaient les veines gonflées, les éclats de sang dans les yeux ou sur le nez, les mains tremblantes. J’aime mieux ne pas vous dire comment j’imaginais les héros de mon histoire sainte ou de la littérature, ce qu’était le père Anchise pour moi, le père Mathusalem, ou la mère Hécube, puisque je croyais jeunes les octogénaires qui m’entouraient. Puis je fus guéri, et le soir vint où j’eus la permission de partir pour Munich. C’était la nuit, et une veille de Fasching. Toutes les puissances maléfiques de la Bavière avaient pris à cette heure leurs formes les plus jeunes, mais toutes d’ailleurs, et dans la rue et à la redoute du Volkstheater où mon précepteur me dirigea d’office, louant à la porte des dominos, étaient masquées. Le bal commençait. Les loges des barons et des banquiers avaient baissé leur pont-levis jusqu’au parterre et favorisaient l’échange de corps à peu près nus, à peine agrémentés d’une épingle ou d’une ceinture qui permettaient de les reconnaître pour ceux d’une bayadère ou d’une dame de pique. De ma cage en peluche rouge, à peu près ivre d’ailleurs, moi pour qui les corps humains n’avaient guère été jusqu’ici que des os et des tendons, j’admirais leur souplesse, leurs bonds, leur peau. Aucun ne craquait, et si je fermais les yeux quand l’un d’eux passait près de moi, c’était un froissement incomparable. La matière humaine soudain devenait nouvelle, mais les visages étaient toujours masqués. J’imaginais moins que jamais une tête digne de ces corps, et la jeunesse au carrefour des sens. Incapable d’attendre le premier coup de minuit qui allait faire tomber les loups de toute tête non titrée et non marquée de la vérole, trop timide et trop éloigné du parterre pour arracher celui d’une femme, je me penchai, et tirai à moi, de la loge voisine, celui d’un grand jeune homme. Je vis alors, je vis, — et ce fut pour moi comme si en écorchant un lièvre je trouvais sous la peau un petit corps d’enfant, — un visage de dix-huit ans, des joues, des yeux, des lèvres, des dents de dix-huit ans, le visage enfin de celui qui est là et que vous appelez un étranger !

Il me regarda tendrement, mon visage d’aujourd’hui masqué pour lui de mon visage de la redoute…

Mais Eva haussait les épaules… Je prétextai un rendez-vous et les laissai…

*


Kleist ne fit aucune allusion à ma lettre, mais à la façon dont il me serra la main, je compris qu’il l’avait reçue. La leçon fut moins bonne que la veille, il était distrait. Le chapitre du coiffeur, de la visite au Musée Grévin n’arrivèrent point à le captiver. Je crus qu’il attendait Eva, mais j’appris bientôt qu’il s’agissait d’une triste visite. Il m’apparaissait non pas transformé depuis hier, mais plus ressemblant à la dernière image que j’avais conservée de lui. J’appris à la fin de la soirée pourquoi il avait enlevé ses lunettes et se condamnait à plus de myopie, écourté sa barbe, coupé ses cheveux. Sa chemise était à col souple et ouvert, ses escarpins laissaient voir presque entièrement ses pieds. De tout son être il était bon, affectueux, mais hors du présent. Je me souvenais avoir éprouvé à un degré plus faible la même impression, et il me revint que c’était à la Fourrière. Chaque chien sur mon passage se relevait, l’oreille contractée pour donner à l’onde sonore la forme de son nom, s’étalait pour indiquer sur lui ce qu’il croyait sa marque. Un flux et un reflux de souffrance agitait les toisons des caniches bruns comme le vrai flux un bouquet d’algues. Le mal de Kleist était aujourd’hui de cet ordre. Il offrait un long cou sans collier. Il avait sur l’épaule deux grains en croix : je le sentais désolé de ne pouvoir montrer son épaule. Au lieu de combattre ses tics, il les amplifiait ; il donnait carte blanche à tous ces petits sursauts mécaniques qui seuls peut-être pouvaient désormais lui rendre une famille et un passé. Toujours comme ces chiens perdus qui furent réputés toute leur vie méchants et dangereux et qui aujourd’hui vous pourlèchent, je le devinais disposé à montrer ses tendresses et ses pensées les plus secrètes, comme si c’était à une pensée secrète qu’il dût être un jour reconnu, ou à son opinion la plus sincère sur la neige et sur la pluie. Aussi, dès que le prince Heinrich fut arrivé et qu’il l’eut installé sur le sofa dont la pancarte fut ainsi cachée,

« Ici cesse la neige et s’apaise le vent :
« Du repos je suis le divan…


Kleist rejeta manuel, grammaire, et se refusa à parler d’autre chose que de l’âme de la guerre, de l’Europe, secouant ces mots autour de lui comme un cheval, dans la forêt profonde ou dans la nuit qu’il prend pour la forêt, ses grelots.

Un malade n’attend que le mot le plus voisin de son mal pour y revenir… Comme j’avais prononcé le mot « allemand » :

— Monsieur Chapdelaine, demanda Kleist, que pensez-vous de l’Allemagne au Canada ?

J’acceptai un débat qui allait me permettre de voir où en était Kleist avec l’Allemagne, de voir si j’avais quelque chance de le regagner en l’amenant à choisir peu à peu entre les habitudes et les passions des deux pays, comme on l’eût fait dans un roman, ou si je devais me résoudre à lui annoncer un beau jour la vérité.

On pensait de l’Allemagne, selon moi, que c’était un grand pays, plein de musiciens en uniforme, de soldats en civil, industrieux, actif, dont la barre était tenue par des antisémites aux heures éclatantes de l’année, pat des sémites à toutes les autres, et mal disposé, ou mal préparé, à remplir une seule minute les engagements répartis pour lui sur chaque instant de son prochain demi-siècle.

— Et de la France, qu’en pensez-vous ?

— Ce qu’on pense de la France au Canada ?

— Oui, un marchand de Québec, comment la juge-t-il ?

Le marchand de Québec pensait que la France est un pays riche en églises, pauvre en baptêmes, et qui, par de petits bourgeois trop mesquins dans le détail et trop larges dans leurs vues, dirigeait depuis six ans l’Europe avec honnêteté et non sans honneur.

Le prince et Kleist se mirent à rire.

— Et vous, me demanda Kleist, reprochez-vous quelque chose à l’Allemagne ?

— Oui ; en trois jours, la lecture de ses journaux m’y autorise.

— Mais encore ?

— J’accuse l’Allemagne d’écrire le mot Bureau Burö et le mot Cakes Kehs. J’accuse l’Allemagne d’attaquer au bâton chaque jour ou d’inonder d’immondices me gardien du monument de Turenne. Je l’accuse d’écrire, sous la signature Trossinger, que Balzac est une brute, Racine un pourceau, et Molière un chancre. Je l’accuse, chez le coiffeur, de me faire passer le blaireau exclusivement sur les lèvres alors que ma barbe est confinée à mon menton. J’accuse aussi l’Allemagne d’accuser tout le monde.

Le prince dit :

— Nous autres Allemands l’accusons de bien d’autres fautes encore, et c’est ce qui enlève du poids à vos accusations. Je vous connais, monsieur Chapdelaine, je vois quel penchant vous avez eu pour notre pays et quelle curiosité il vous inspire. Je ne sais si on le calomnie mais je suis certain qu’on se méprend sur le fond de son âme. Vous avez devant vous deux Allemands bien différents : S’il m’est permis de commencer par moi, pour que la démonstration soit plus claire, j’appartiens depuis douze cents ans au plus petit État de l’Allemagne, j’en connais chaque artisan, chaque cultivateur, j’étais appelé un jour à en devenir le souverain. Siegfried, au contraire, c’est l’Allemand idéal, il n’est fils ni de la Prusse, ni de la Bavière, ni de Bade. Son infortune lui a du moins valu d’être l’unique représentant réel d’une race qui compte soixante millions de défenseurs. Or, je vous assure que si votre Amérique et si la France connaissaient notre pensée, la pensée des deux Allemands qui sont aux deux extrémités de l’Allemagne, elles se rassureraient vite.

— Elles sont rassurées sur vous deux, dis-je, mais il reste les intermédiaires…

— Aucun juge n’a jamais été plus sévère pour l’Allemagne, reprit le prince, que l’Allemand lui-même. Je ne sais, monsieur Chapdelaine, de quelle façon les écrivains canadiens disent ses vérités au Canada. Je sais, en ce qui concerne la France, que vous trouverez tout juste dans son immense production un auteur prêt à confesser que les terrains vagues autour de Paris sont dépassés en beauté par les Alpes autour de Vienne, et que le sonnet d’Arvers est d’un développement moins varié que les Lusiades. Peut-être est-ce par politesse, et manque-t-on de tact à parler de ses défauts… Mais ni Heine, ni Nietzsche ne se sont sentis assez polis pour dissimuler à l’Allemagne, quand ils le crurent nécessaire, sa servilité et sa lourdeur, et si j’étais un écrivain et non un prince, ou simplement si j’avais un nom au lieu d’un numéro à ajouter à mon prénom, je n’hésiterais pas à faire comme eux. Je crois cependant qu’aujourd’hui ce serait ne pas être juste. On ne peut guère accuser un pays que s’il se détourne de la voie que Dieu lui a tracée, s’il renonce à sa mission et à ses vocations, et, au-dessous d’apparences attristantes, je n’ai pas l’impression que l’Allemagne, ni pendant la guerre, ni depuis, y ait renoncé. Nous parlerons de cela un autre jour, mais apprenez que c’est une impropriété de parler d’une Allemagne en guerre, et d’une Allemagne en paix. Il n’y a que l’Allemagne. Entre la paix allemande et la guerre allemande, il n’y a pas, comme entre la paix française et la guerre française, une différence de nature, mais de degré. La guerre ne transforme ni nos âmes ni nos mœurs. Le jour de la mobilisation, les sergents n’ont pas eu à distribuer à nos soldats, comme ils le devaient en Angleterre et en France, avec les musettes et les jambières, des sentiments homicides nouveaux pour eux et à leur en apprendre le maniement. De 1914 à 1918, les femmes allemandes ont à peine trompé davantage leurs maris, les collectionneurs de livres libertins augmentèrent à peine leurs achats, les littérateurs ne se turent point. Tant c’est le paroxysme qui est normal en Allemagne, et non l’ordre l Tant ses énormes fleuves témoignent physiquement de son artériosclérose ! Tant la passion et non la raison ! Le seul sage que l’Allemagne ait produit se trouve être son plus grand homme, mais il est à peu près le seul, alors que dans le moindre bourg français de la côte méditerranéenne, Cassis ou Carqueranne, le reflet qui a caressé le front de Goethe et qui s’accroche d’ailleurs depuis sa mort à chacun de ses bustes, se pose chaque jour sur le visage du brigadier du port et du receveur en retraite…

Sur le front de Kleist, une tache de soleil jouait. Le prince se tut, la regarda. Il avait le choix : il pouvait croire que c’était là le second reflet de la sagesse sur une tête allemande, ou plus simplement, comme dans les music-halls une lumière annonce la fin du numéro, qu’il devait passer maintenant la parole à Siegfried… J’aidai à cette interprétation en me tournant vers mon ami. Kleist se préparait d’ailleurs à parler ; à dire sur l’Allemagne sa pensée profonde, qu’il n’éprouvait plus le besoin, depuis la lettre de Solignac, de me cacher, pensée qu’il croyait inspirée en lui par Mommsen et Treitschke, alors qu’elle l’était par Michelet et par Renan, avec des détails d’expression qu’il croyait empruntés à Dehmel ou à Gottfried Keller et qui étaient du Toulet ou du Moréas, et parfois des hésitations, qu’il attribuait à Luther, à Hauptmann, mais qui lui venaient en fait de Montaigne ou de France…

— Monsieur Chapdelaine, dit-il, ne m’en veuillez pas si j’élimine du débat votre continent. Les États-Unis n’ont jamais compris la guerre et n’y ont pas pris part. Ils ont, tout au plus, pris part à une autre mêlée qui se livrait en même temps et sur les mêmes champs de bataille. Les États-Unis n’imaginent pas d’autre guerre que la guerre civile. C’est toujours eux-mêmes et celui de leurs défauts que personnifie la nation ennemie qu’ils combattent dans chaque guerre. Ils appellent la guerre une crise morale. Quand ils étaient Anglais, ils se battirent avec les Anglais ; dès qu’ils ont été Américains, ils se sont battus entre Américains ; le jour où ils ont été suffisamment germanisés dans leurs mœurs et leur culture, ils se sont rués contre les Germains. Le premier Américain qui fit un prisonnier en 1917 s’appelait Meyer, et son prisonnier aussi. En Allemagne, nous n’avons jamais pris au sérieux cette brouille de famille. Mais la guerre a été réelle entre l’Allemagne et la France. Il est vain de discuter le problème des responsables. L’Allemagne est responsable, pour la raison que l’Allemagne est le mouvement et la France le repos. Aucun peuple ne jouit plus de ce qu’il possède et ne se limite plus à cette possession que le peuple français, n’est plus heureux de bonheurs souvent fictifs et fragmentaires comme la propriété de la Martinique, de Pondichéry, débris d’empires coloniaux, ou du savant Adler et de celui qui prévit le téléphone, débris de l’empire des ondes aériennes et sonores : — ce qui est signe de paix. Aucun peuple n’attache plus ses désirs à ce qu’il n’a pas que le peuple allemand, — signe de guerre. Il désire Besançon, Grenoble, il réclame Chopin, Franck ; il baptise Roger de la Bruyère, Roger van der Wayden dans un appétit d’annexion souterraine auquel pas un professeur ordinaire ou un privat-docent ne s’est refusé, il a annexé les cathédrales gothiques, les colonies hollandaises et l’Algérie, les épopées françaises ; et les malheureux artistes et savants neutres, aux environs de la cuvette allemande, ne s’en tirent, comme des mouches d’une jarre à crème, qu’avec des appellations teutonnes qui les suivent désormais dans tous les manuels. L’Allemagne voulait gagner la guerre pour que la ville où naquit Pasteur fût allemande, et cette année, le jour de son centenaire, Pasteur, seconde naissance, aurait été proclamé Allemand… Mais qu’en concluez-vous ? Moi, j’en conclus que son orgueil et son appétit de querelles ont pu être cette fois justement refrénés. Mais c’est tout. L’Allemagne est aussi vivante aujourd’hui qu’hier. Le mot France et le mot Allemagne ne sont à peu près plus et n’ont jamais été pour le monde des expressions géographiques, ce sont des termes moraux… Plus on démembre l’une d’elles, plus sa puissance non temporelle, comme celle de la papauté, s’accroît. Pourquoi alors continuer de juger comme un simple attentat à la propriété, une explosion qui était à la vie moderne ce qu’est une passion dans un cœur. L’Allemand a été soudain amoureux de l’univers. Depuis cinquante ans, l’échelle qui servait au maître d’école pour ses leçons de choses, au brasseur pour le diamètre de ses tonneaux, au fabricant de clous pour la longueur de ses clous, était graduée à l’usage de l’univers. Pas une carte du monde, des océans, des autres, où la couleur réservée à l’Allemagne n’inondât soudain le Brésil entier, le Gulf-Stream, et quelque constellation. Nous prenions la terre comme on prend une femme : en étant là continuellement ; en la menant à la musique ; en la menant à la parade ; en adorant les géraniums ; en étant propres, et chacune de nos villes avait sa baignoire ; en allant à Ténériffe par bande d’astronomes quand Mars se rapprochait d’elle et en lui offrant un album d’honneur avec autographe d’Einstein pour cette conjonction ; en faisant verser par des Allemands dans chaque hôtel et dans chaque restaurant du monde entier le café-crème, Wagner et le champagne. Ce qu’on a appelé notre force de propagande n’est pas autre chose. C’est cet amour du globe qui éparpille nos enfants sur chaque continent, d’où s’échappent aussitôt le fumet des choucroutes et les voix des quartettes et des harmonicas ; un amour physique de la planète, qui nous pousse à aimer sa faune et sa flore plus que tout autre peuple, à avoir les plus belles ménageries, les plus beaux herbiers, à fournir de fleurs en cristal les universités asiatiques et tropicales ; et aussi à l’aimer (ce qu’elle sent, prodiguant de préférence à nos chimistes et à nos physiciens ses rayons secrets, ses électricités, ses ectoplasmes), dans ses minéraux et ses essences. Il se trouve qu’en plein siècle nuptial, nous nous sommes heurtés à un peuple qui ne l’aimait plus que d’un vague amour platonique, mais que choquait notre étreinte, car, il faut bien le dite, la terre, nous l’étreignions. Il nous a vaincus, mais, vous qui connaissez la France, monsieur Chapdelaine, vous nous rassureriez et nous consoleriez, si vous preniez sur vous d’affirmer qu’elle est capable de redevenir pour notre planète cet amant. Les houilles de Chine, les insectes du Pacifique, les palmiers du Brésil, les cheveux frisottés des professeurs de Cambridge ont besoin, à certaines époques, d’être caressés par le même souffle, la même main et les mers ouvertes par les mêmes étraves…

Je n’eus pas le temps de répondre que l’Occident eût peut-être préféré d’autre affection que l’amour von Kluck, d’autres tendresses que la tendresse Kronprinz, et qu’il eût peut-être convenu de les réserver d’abord à l’Orient, — car on frappa…

Je vis entrer cinq femmes âgées et un vieillard. Deux d’entre elles portaient de pauvres vêtements ; l’une était une paysanne du Spreewald en costume ; les deux autres et le vieillard paraissaient de condition meilleure. Mais tous avaient en évidence des médaillons avec cheveux, de petites croix avec médailles, et chacun tenait dans la main, comme un ticket d’entrée, une photographie : c’était le lot mensuel des parents de disparus qui avaient cru reconnaître un trait de leur enfant dans les portraits de Kleist. Kleist était sorti de son bureau, pour que ses jambes aussi fussent visibles. Les vieilles le regardaient de loin, n’osant approcher, ne voyant rien sur lui qui rappelât leur fils, mais attendant encore qu’il les reconnût et tâchant de se rendre semblables à ce qu’elles étaient voilà sept ans, voilà vingt ans. On avait allumé tout grand le lustre. Au-dessous de cent bougies, je sentais mon ami misérable et sans nom. Siegfried, Kleist s’étaient écartés de lui, pour laisser la place, si par bonheur il le fallait, au père Strossmeyer, et à Frau Oberrath Friesz, qui pour cette minute les dépassaient en grandeur. Le père Strossmeyer renonça le premier, en homme qu’il était… Puis les femmes partirent… Je les reconduisis jusqu’à la porte… Fatiguées, elles laissaient une trace dans la neige, la trace à peu près d’une femme qui porte un fils.

*


Quand je quittai mon ami, ni Siegfried ni Kleist n’étaient encore revenus. Leurs ombres libérées avaient quitté jusqu’à la salle, jusqu’à la maison ; elles devaient se plonger avec délices, ombres septentrionales, dans l’échafaudage encore mouvant de la nuit tombante, s’éloignant à jouer avec les ombres des fusains, seules encore intactes, ou les ombres d’enfants, et le prince Heinrich, n’osant même plus prononcer leur nom, essayait d’appeler Forestier d’un mot neutre qui se trouvait être le mot : Mon enfant… Ma décision était prise ; le lendemain soir, à la leçon, je révélerais le secret…

Mais sous ma porte, je trouvai la lettre suivante, écrite à l’encre rouge et en français :

— Devons vous prévenir que vos relations avec S. V. K. hautement suspectes nous sont. De votre départ immédiat le désir exprimons hautement. En tout état de cause avertissons hautement que, si troublez S. V. K. dans état calme péniblement obtenu et interrompez d’un jour son travail, il court risque de mort, ainsi que vous, dont sommes hautement serviteur. Signé : Consul.

*


Je me vengeai provisoirement de la Consul en envoyant le lendemain à Kleist l’exemple suivant de nomenclature française. Je publierai un jour ces indispensables compléments pratiques à la méthode Berlitz.

Rédaction et Nomenclature. La Baigneuse de Bellac.

Tu affectas de plonger à ma vue, puis, reparaissant, tu fis les yeux de celle qui revient de grandes profondeurs, de la main tu époussetas sur la surface de l’eau quelques taches ensoleillées comme une femme les traces sur son corsage de la poudre de riz et une ondine les écailles détachées d’elle. Mais tu n’étais pas une ondine. Tu tombait mal, car je connaissais la profondeur de chaque trou de la Bazine. Tu étais dans le trou de soixante-cinq centimètres, assise sur un fond tapissé de chardons d’eau. Tu était à la place où habite la truite imprenable du département mais combien vulnérable toi-même ! Naiade cul-de-jatte, tu ignorait aussi le nom de ton fleuve.

— C’est la Bazine ! te criai-je.

— Dans quelle rivière se jette-t-elle ? répondis-tu, car tu espérais du moins obtenir ainsi un nom connu.

— Dans le Vincou, criai-je encore.

— Mais le Vincou ?

— Dans la Gartempe.

Tu es obstinée, surtout nue.

— Mais la Gartempe ?

— Dans la Vienne…

Tu ne te doutais pas de ton ridicule, car tu crois que la Vienne se jette dans le Rhône, et dans ces eaux vives qui nourrissent l’Atlantique, après avoir rongé à chaque château du Limousin, du Poitou et de la Touraine, tu donnais, en bombant ta gorge, en alanguissant tes yeux, un reflet destiné à Avignon et à Marseille. Je dus te dire que Young avait remonté cette rivière jusqu’à Nantes. Mais les hommes t’ont toujours plus intéressée que les fleuves, et tu cherchas aussitôt, coupée net au nombril, en sirène, par la rivière noire et la partie de toi posée sur l’eau aussi aride qu’un buste de coiffeur, à relier ce voyageur à quelque courant parisien.

— Young, l’ami de Révillon ?

— Non, l’ami de Pitt.

— Pitt, l’ami de Sacha ?

— Non, l’ami de Mirabeau.

Alors, croyant que Mirabeau était du Nord, à ce nom tu sortis toute nue de l’eau, en baigneuse suédoise…