Relation d’un voyage du Levant/14

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Relation d’un voyage du Levant, fait par ordre du Roy
Imprimerie Royale (Tome IIp. 54-117).
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Lettre XIV.
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A Monseigneur le Comte de Pontchartrain, Secretaire d’Etat et des Commandemens de Sa Majesté, etc.

Monseigneur,

J’ai eu l’honneur de vous entretenir dans ma derniere Lettre, du Gouvernement et de la Politique des Turcs ; leur Religion, leurs Mœurs, et leurs maniéres feront la matiere de celle-ci.

De toutes les fausses Religions, la Mahometane est la plus dangereuse, parce qu’outre qu’elle flatte beaucoup les sens, elle est d’ailleurs conforme en plusieurs points au Christianisme. Le Mahometisme est fondé sur la connoissance du vrai Dieu créateur de toutes choses, sur l’amour du prochain, sur la propreté du corps, sur la vie tranquille. On y abhorre les Idoles, et leur culte y est scrupuleusement deffendu.

Mahomet nâquit idolatre parmi les Arabes en 570. il étoit naturellement plein de bon sens : à Dieu ne plaise que je veüille ici faire son éloge, mais je ne sçaurois m’empécher de le regarder comme un génie superieur, et d’admirer que sans le secours de la grace, cet homme ait pû revenir de l’idolatrie. On dit que Sergius, Moine Nestorien échappé de Constantinople, avoit contribué à le désabuser des erreurs du paganisme, mais Mahomet n’avoit pas laissé de secoüer un si grand préjugé, et d’ouvrir les yeux pour tâcher de découvrir la verité. Il paroît par l’Alcoran, que ces deux hommes ont tiré de l’Ecriture sainte ce qu’ils ont proposé de meilleur : mais comme dans leur temps il y avoit en Arabie beaucoup plus de Juifs que de Chrêtiens, ils s’attachérent moins au Nouveau Testament qu’à l’Ancien, afin d’engager les Juifs dans leur secte, sans en trop éloigner les Chrêtiens. Si Mahomet n’avoit pas eu la folie de vouloir passer pour l’Envoié de Dieu, sa religion n’eût gueres differé du Socinianisme ; mais il voulut joüer un rôlle extraordinaire en faisant croire qu’il avoit commerce avec les Etres superieurs. Comme il n’avoit ni mission, ni le don des miracles, il fut obligé pour établir son systeme, de joindre aux lumieres de la raison, la politique et la fourberie. Ses enthousiasmes, ou feints, ou causez par l’epilepsie, persuadérent à la multitude qu’il étoit infiniment au-dessus des autres hommes, et qu’il étoit inspiré du Ciel. Sa femme et ses amis disoient tout haut qu’il étoit l’interprete du Seigneur, et qu’il n’êtoit venu au monde que pour annoncer ses ordres : le pigeon que l’on avoit dressé à voltiger au-dessus de sa tête ne servoit pas peu à appuyer le mystere ; et cet oiseau passoit pour l’Ange Gabriel qui venoit parler à l’oreille de l’Envoié.

Pour ne pas trop effaroucher les Idolâtres, il ne voulut paroître ni Juif, ni Chrétien ; et pour ménager les juifs et les chrétiens, il adopta une partie de la croyance des uns et des autres. Il enseigna qu’il y avoit trois sortes de Loi écrite, communiquées aux hommes par le Seigneur, et dans lesquelles on pouvoit se sauver ; parce qu’elles ordonnent de croire en un seul Dieu createur et juge de tous les hommes. La premiere Loi, disoit-il, fut donnée à Moyse ; mais comme elle étoit trop gênante, peu de gens pouvoient l’accomplir exactement. La seconde est celle de Jesus-Christ, laquelle quoi-que remplie de grace, est encore bien plus difficile à observer, par rapport à son opposition à la nature corrompuë. C’est pourquoi, continüoit-il, le Seigneur qui est plein de misericorde vous envoye par mon ministere une Loi facile et proportionnée à vos foiblesses, afin qu’en la suivant exactement, chacun de vous puisse se rendre heureux en ce monde et en l’autre.

Comme je ne connois pas le génie de la langue Arabe, ni ses délicatesses, l’Alcoran me semble un livre mal composé, qui parmi de bonnes choses contient une infinité de contes pueriles et frivoles ; quoique cependant l’exercice de la religion Mahometane, à quelques bagatelles prés qui regardent le soin que chacun doit prendre de son corps, paroisse beaucoup mieux entendu. Peut-être que pour se rendre maître de l’imagination des Idolâtres, frappée des figures de bois et de pierre, Mahomet crût qu’il étoit nécessaire de les flatter par des images agréables de l’autre monde ; et que pour les approcher de la raison, il falloit entrer dans leur goût, en faisant esperer des plaisirs sensuels aprés la mort, à des gens qui pendant leur vie n’en avoient pas connu d’autres. Ce livre, tel qu’il est, renferme toutes les Loix Ecclesiastiques et Civiles des Mahometans, et il leur apprend tout ce qu’ils doivent croire et pratiquer. Ils n’oseroient l’ouvrir sans l’avoir porté sur la tête, ce qui est parmi eux la plus grande marque de vénération qu’ils puissent donner ; et leur principale ocupation est de le lire, suivant le precepte qui dit. Attachez-vous souvent à la lecture du livre qui vous a été envoié, et priez incessamment, parce que l’oraison détourne du peché. Ils sont persuadez que ceux qui le liront un certain nombre de fois, gagneront le paradis. Enfin ils l’appellent le livre par excellence, car Alcoran ne signifie autre chose que l’Ecriture.

Il seroit assez inutile de rapporter ici comment ce livre a été composé, et comment il a été reformé aprés la mort de Mahomet ; il suffit de remarquer qu’il y a quatre sectes parmi les Mahometans. La plus superstitieuse est celle des Arabes qui s’en tiennent aux traditions d’Abubeker. Celle des Persans, que l’on doit aux soins de Hali, est la plus épurée ; mais les Turcs qui sont attachez à celle d’Omer, les traitent d’heretiques et prononcent des anathêmes contre eux. La plus simple de toutes est celle des Tartares qui s’en rapportent à Odeman ou Osman grand compilateur des memoires de Mahomet.

Le seul article de foy qu’ayent les Mahometans, est qu’il n’y a qu’un seul Dieu, et que Mahomet est l’Envoyé de Dieu. A l’égard des commandemens de la Loy, les Turcs les réduisent à cinq, 1°. Faire la priere cinq fois le jour, 2°. Jeûner le carême, 3°. Donner l’aumône et pratiquer les œuvres de charité, 4°. Aller en pelerinage à la Méque, s’il est possible, 5°. Ne souffrir aucune ordure sur son corps. On y ajoûte quatre autres points, mais ils ne sont pas absolument nécessaires pour le salut, 1°. Observer religieusement le vendredi, 2°. Se faire circoncire, 3°. Ne boire point de vin, 4°. Ne manger point de chair de pourceau, ni d’animaux suffoquez.

Les Mahometans ont plus de respect pour le vendredi que pour les autres jours de la semaine, parce qu’ils croyent que ce fut un vendredi que Mahomet, persecuté par les Idolâtres, fut obligé de se sauver de la Méque à Medine dans l’Arabie. C’est par ce jour-là que commence l’Ere Mahometane qu’ils appellent Egire ; et ce celebre vendredi fut le 22. Juillet de l’an 622. aprés la mort de Jesus-Christ. Les Mahometans sont obligez d’aller tous les vendredis faire la priere de midi à la Mosquée ; on en dispense les femmes de crainte de donner des distractions aux hommes. Les Marchands tiennent leurs boutiques fermées ce jour-là jusques à midi, et même ceux qui sont un peu aisez ne les ouvrent que le lendemain.

La Circoncision et l’abstinence de pourceau, et des viandes suffoquées, n’ont peut-être été inserées dans la Loy que par complaisance pour les Juifs qui étoient alors autant ménagez par les Mahometans, qu’ils en ont été méprisez par la suite. Le bien public porta le Legislateur à deffendre l’usage du vin à ses disciples. Abstenez-vous, dit-il, du vin, de joüer aux jeux de hazard et aux echets ; ce sont des inventions du démon pour répandre la haine et la division parmi les hommes ; pour les éloigner de la priere, et pour les empécher d’invoquer le nom de Dieu. Cependant ils avoüent que le vin est une chose excellente, et que la tentation en est si chatoüilleuse, qu’elle rend ce peché fort pardonnable. Ils se moquent de nous qui le beuvons avec de l’eau, et disent que lorsqu’on se mêle d’en boire, il faut satisfaire son appetit et non pas l’irriter. A l’égard de la chair du pourceau, les Turcs l’ont en horreur ; mais les Persans en regardent l’abstinence, plûtost comme un conseil, que comme un precepte ; ils en mangent, ou s’en abstiennent de même que du vin, suivant l’usage qu’en fait le Prince, sur le goût duquel tout l’Empire se conforme aveuglément. Quand on entre sur les terres du Roy de Perse, il est agréable pour les voyageurs d’y pouvoir boire du vin sans en faire mistere, et d’y voir dans la campagne des troupeaux de pourceaux ; les Persanes qui habitent les frontieres connoissent si bien les Chrétiens, qu’elles courent à eux à toutes jambes avec des bouteilles de vin et des jambons, dés qu’elles aperçoivent une caravane.

Pour la Circoncision, les Turcs la regardent plûtost comme une marque d’obéissance à la religion, que comme une Loy essentielle ; il n’est point parlé de cette cérémonie dans l’Alcoran, et c’est plûtost une tradition qu’ils ont prise des Juifs. Les Mahometans sont persuadez que les enfans qui meurent sans circoncision ne sont pas moins sauvez, et ils leur cassent le petit doit avant que de les enterrer pour marquer qu’ils n’ont pas été circoncis. Les plus scrupuleux (comme il y en a dans toutes les religions) croyent que la circoncision de leur pere influë sur eux ; mais ceux qui présument de savoir mieux les points fondamentaux de leur religion, conviennent que la circoncision n’a été établie, que pour faire souvenir les Musulmans, le reste de leur vie, de ce qu’ils ont promis à Dieu par leur profession de foy, sçavoir qu’il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et que Mahomet est l’Envoyé de Dieu ; et que c’est pour cela qu’on ne doit circoncire les enfans qu’à l’âge de 12. ou 14. ans, afin qu’ils y fassent attention. Quelques-uns de leurs Docteurs croyent qu’on n’a adopté parmi eux la circoncision des Juifs, que pour mieux observer le precepte de la propreté, par lequel il est deffendu de laisser tomber de l’urine sur ses chairs. Or il est certain que le prépuce en retient toûjours quelque goutte, et sur-tout chez les Arabes, qui naturellement l’ont beaucoup plus long que les autres hommes. Aujourd’hui la pluspart des renégats ne sont pas circoncis ; on se contente de leur faire lever le doit et prononcer les paroles qui expriment la profession de foy. Peut-être que c’est par mépris pour eux qu’on ne les fait pas circoncire ; car les Turcs disent ordinairement, qu’un mauvais Chrétien ne sera jamais bon Turc.

On ne coupe rien aux filles Turques dans la circoncision, mais en Perse on leur coupe les nymphes. En Turquie le jour de la circoncision on prépare un repas chez les parens de celui que l’on doit tailler : on l’habille le plus proprement que l’on peut, et on le promene à cheval ou sur un chameau, au son des instrumens, par toute la ville si elle est de mediocre grandeur ; ou dans son quartier seulement si elle est fort vaste. Cet enfant tient à la main droite une fléche dont il tourne le fer du côté du cœur, pour marquer qu’il se laisseroit plûtost percer cette partie que de renoncer à sa foy. Ses camarades, ses amis et ses voisins le suivent à pied, en chantant ses loüanges avec des marques de joye, jusques à la Mosquée, où l’Iman, aprés une petite exhortation, lui fait faire sa profession de foy et lever le doit : ensuite il ordonne au barbier préposé, de le placer sur le sopha et de faire l’opération. Deux valets tiennent une nape étenduë devant l’enfant, et le barbier lui ayant tiré le prépuce autant qu’il peut, sans pourtant lui faire mal, il le serre au bout du gland avec une pincette, le coupe avec un rasoir, et le montre aux assistans, en disant à haute voix, Dieu est grand. Le circoncis ne laisse pas de crier, car la douleur est assez vive : on le pense, et chacun vient le féliciter de ce qu’il est mis au rang des Musulmans, c’est à dire des fideles.

Si les parens sont riches, ils font circoncire à leur dépens les enfans des pauvres gens de leur voisinage. Aprés la cerémonie, on se retire dans le même ordre qu’on étoit venu, et l’on marche comme en triomphe pour se rendre chez les parens, qui donnent à manger pendant trois jours à tous ceux qui se presentent. On en est quitte pour une grandre chaudiere de ris par jour, quelques pieces de bœuf, de mouton, et quelques poules : la dépense n’est pas considerable en liqueurs, car on satisfait tout le monde avec une grande cruche d’eau. Les gens plus aisez presentent le sorbet, le caffé et le tabac, et les parens font quelques presens aux pauvres garçons que l’on a circoncis avec leurs fils ; ils donnent aussi l’aumône aux pauvres de leur quartier. Aprés qu’on a bien dansé et bien chanté, les conviez font à leur tour des presens au nouveau Musulman. Chez les personnes de distinction, on donne des vestes, des armes, des chevaux. Quand on circoncit un des Enfans du Grand Seigneur, les réjoüissances sont publiques, et l’on tire toute l’artillerie du Serrail. On fait des courses dans l’Atmeidan et dans les autres places ; on tend les escarpolettes dans les ruës, et on renouvelle tous les divertissemens du Bairam.

Il est bon de remarquer que l’Iman n’impose point de nom au nouveau circoncis ; c’est le pere qui donne le nom qu’il veut à ses enfans lorsqu’ils viennent au monde. Il tient entre ses bras le nouveau né, et l’élevant vers le ciel pour l’offrir à Dieu, il lui met un grain de sel dans la bouche en disant : Plaise à Dieu que son saint nom, mon fils Solyman, par exemple, te soit toûjours aussi savoureux que ce sel, et qu’il t’empesche de goûter les choses de la terre. Ces noms sont pour l’ordinaire Ibrahim ou Abraham : Solyman qui signifie Salomon : Isouph Joseph : Ismael Oyant Dieu : Mahomet Loüable : Mahmoud Desirable : Scander Alexandre : Sophy Saint : Haly Haut : Selim Paisible : Mustapha Sanctifié : Achmet Bon : Amurat ou Mourat Vif : Seremeth, Diligent.

Des Conseil je passe aux Commandemens. Les Musulmans sont si convaincus que les prieres sont les clefs du Paradis et les colonnes de la religion, comme ils disent, qu’ils s’y appliquent avec une attention tout-a-fait édifiante. Rien ne peut les dispenser de prier ; il est ordonné que lorsqu’ils seront à l’armée, ils se releveront les uns les autres pour prier tandis que leurs camarades seront sous les armes. Que ceux, dit l’Alcoran, qui vont faire la priere, ne soient pas yvres, mais sobres et qu’ils ayent l’esprit libre, afin qu’ils sachent ce qu’ils doivent faire ; ce qu’ils doivent dire. On lit dans le même livre, que ceux qui prient avec un esprit malade et sans penser à ce qu’ils font, quoiqu’ils paroissent bien faire, n’ont gueres d’amour de Dieu. Comme les Turcs croyent que ce qui soüille le corps est capable de soüiller l’ame ; ils sont persuadez aussi que ce qui purifie l’un, ne manque pas de purifier l’autre. Sur ce principe, qui est bien contraire à celui de plusieurs Chrétiens, ils se préparent à la priere par les ablutions. Hommes de bien, dit l’Alcoran, quand vous voudrez faire vos prieres, il faut laver vôtre visage, vos mains, vos bras, et vos pieds. Les gens mariez qui auront couché ensemble se baigneront. Si les malades et les voyageurs ne trouvent point d’eau, qu’ils se frottent le visage et les mains avec de la poussiere bien nette ; car Dieu aime la netteté. Il veut que les priere qu’on lui fait, soient parfaites, qu’on le remercie des graces qu’il nous donne, et que l’on invoque souvent son saint nom.

Les Mahometans ont réduit ce commandement à deux ablutions, la grande et la petite. La premiere est de tout le corps, mais elle n’est ordonnée qu’aux personnes mariées qui ont couché ensemble ; qu’à ceux qui ont eû quelque pollution en dormant ; ou qui en urinant ont laissé tomber de l’eau sur leur chair. Voilà les trois plus grandes soüilleures des bons Musulmans. Afin que rien ne soit à couvert de l’eau qui doit purifier leurs corps et leur ame, et pour qu’elle penetre mieux, ils se coupent les ongles avec beaucoup de soin, et font tomber le poile de toutes les parties de leur corps, excepté du menton. La grande ablution consiste à se plonger trois fois dans l’eau, quelque rigoureuse que soit la saison. J’ay veu dans le fort de l’hiver des Turcs se détacher de la caravane pour se jetter tout nuds dans des ruisseaux qui étoient à côté du chemin, sans apprehender ni colique ni pleuresie ; ils viennent ensuite joindre la troupe avec cet air de tranquilité, qui paroît sur le visage des personnes dont la conscience est juste ; quand ils trouvent des sources chaudes ils s’y plongent avec plaisir. Dans la pluspart des maisons des gens aisez il y a des cuves que l’on remplit d’eau tous les matins pour y faire la grande ablution. Quand nous passâmes de Scio à Constantinople, un bon Musulman de nôtre compagnie donnoit trente sols de temps en temps à deux Matelots qui le prenoient chacun par une oreille et le plongeoient par trois fois dans la mer, quelque froid qu’il fist.

Pour faire la petite ablution, on tourne la tête du côté de la Méque, on se lave les mains et les bras jusques au coude, on rince trois fois sa bouche, et on se nettoye les dents avec une brosse. Aprés cela il faut se laver le nez trois fois, et tirer par les narines de l’eau que l’on prend avec le creux de la main ; on se jette ensuite avec les mains trois fois de l’eau sur le visage ; il est ordonné de se frotter avec la main droite depuis le front jusques au-dessus de la tête ; de là il faut venir aux oreilles et les bien nettoyer en dedans et en dehors : enfin la cerémonie se termine par les pieds.

Mahomet avoit beau dire que sa Loy étoit aisée à pratiquer ; pour moi je la trouve fort gênante, et je ne doute pas que la pluspart des renégats ne passent par dessus toutes ces vetilles. On est obligé pour lâcher de l’eau de s’acroupir comme les femmes, de peur qu’il ne tombe quelque goutte d’urine dans les chausses. Pour éviter ce peché, ils expriment avec grand soin, le canal par où elle a passé, et en essuyent le bout contre la muraille ; on voit en plusieurs endroits des pierres toutes usées par ces frottemens. Quelquefois les Chrétiens pour se divertir frottent ces pierres avec le fruit du Poivre d’Inde, avec de la racine de Pied-de-Veau, ou de quelques autres plantes brûlantes, en sorte qu’il survient souvent une inflammation à ceux qui viennent s’y essuyer. Comme la douleur est fort cuisante, ces pauvres Turcs courent souvent, pour chercher le remede, chez les mêmes Chirurgiens chrétiens, qui sont la cause du mal qu’ils souffrent : neanmoins on ne manque pas de leur dire que la maladie est dangereuse, et qu’on sera peutêtre obligé de faire quelque amputation. Les Turcs jurent de leur côté qu’ils n’ont eû aucun commerce avec femme ni fille qui puissent être suspectes : enfin on envelope la partie malade avec des linges trempez dans l’oxicrat que l’on a coloré avec un peu de bol, et on leur vend ce remede comme un grand spécifique pour ces sortes de maux.

Quand ils vont à la garderobe chez eux ou à la campagne, ils font provision de deux grands mouchois qu’ils portent à leur ceinture, ou qu’il smettent sur les épaules comme les maîtres-d’hôtel font la serviette : dans cet equipage ils portent à la main un pot plein d’eau qui leur sert pour faire le Taharat, c’est à dire pour se laver et relaver le fondement avec le doit. Le Grand Seigneur lui-même ne sauroit s’en dispenser, et c’est la premiere instruction que son Gouverneur lui donne ; il est à présumer qu’aprés cette operation les Turcs se lavent et s’essuyent souvent le bout des doits. Ce n’est pas là le seul inconvenient, il peut survenir bien des choses qui rendent cette ablution inutile, et qui obligent à la recommencer de nouveau, par exemple si on laisse échapper quelque vent : mais le malheur est bien plus grand si on a le cours de ventre, auquel cas cette ablution qui doit être souvent réiterée, devient une cérémonie tres fatigante. J’ai oüi dire à des Turcs, qu’une des principales raisons qui les empéchoit de voyager en païs de Chrétienté, c’êtoit de ne pouvoir pas faire de pareilles fonctions assez à leur aise.

A l’égard de l’ablution particuliere, il faut y revenir pour la moindre faute, comme pour s’être mouché avec la main droite ; pour s’être lavé les parties du corps plus de trois fois ; pour avoir employé à cet usage de l’eau échaufée au soleil. On tombe dans le même inconvenient, si l’on se jette de l’eau sur le visage avec trop de violence, si l’on reçoit du sang ou quelqu’autre ordure sur son corps, si l’on vomit, si l’on s’évanoüit, si l’on boit du vin, si l’on dort pendant la priere ; enfin si l’on se laisse toucher par un chien, ou par quelqu’autre animal impur. Toutes ces raisons leur font bâtir des reservoirs, des fontaines, des robinets autour des Mosquées, ou chez eux. Au deffaut d’eau, ils peuvent se servir de sable, de poussiere, ou de quelques plantes propres pour se nettoyer. Le Chapitre que a()Rabelais a fait et qui porte un assez plaisant titre, leur seroit d’un grand secours si on le traduisoit en leur langue.

Aprés que les Turcs se sont purifiez, ils baissent les yeux et se recüeillent en eux-mêmes pour se disposer à la priere qui se fait cinq fois par jour, 1°. Le matin entre la pointe du jour et le lever du Soleil, 2°. A midi, 3°. Entre midi et le Soleil couchant, 4°. Au coucher du Soleil, 5°. Environ une heure et demi aprés que le Soleil est couché. Toutes ces prieres sont accompagnées de plusieurs inclinations et de quelques prosternations. Ils peuvent prier ou chez eux ou dans les Mosquées, et ils sont avertis des heures destinées à cet exercice par des hommes gagez qui se reglent sur le cours du Soleil, et sur des horloges de sable : ce sont des cloches parlantes, car ils montent, aux heures reglées, dans les galeries des Minarets, et se bouchant les oreilles avec les doits, ils chantent de toute leur force les paroles suivantes : Dieu est Grand, il n’y a point d’autre Dieu que Dieu ; venez à la priere, je vous l’annonce clairement. Ces Chantres repetent quatre fois ces mêmes paroles, en se tournant premierement vers le Midi, puis vers le Septentrion, ensuite vers le Levant, et ils finissent du côté du Couchant.

A ce signal tout le monde se purifie et s’en va à la Mosquée, à la porte de laquelle on quitte ses pantoufles, si mieux on n’aime les porter à la main, de crainte qu’elles ne se mêlent avec celles des autres. Tout cela se passe en grand silence. On saluë d’une profonde reverence la niche où est l’Alcoran, et cet endroit désigne la situation de la Méque. Aprés cela chacun leve les yeux et se met les pouces dans les oreilles avant que de s’asseoir : la maniére même de s’asseoir est la posture la plus humiliée qu’on puisse prendre parmi eux, car on est assis sur les gras de-jambes ; ils s’y tiennent quelque temps, puis ils baissent les yeux et baisent trois fois la terre : ils se remettent ensuite sur leur séant en attendant que le prêtre commence, afin de le suivre tout bas et de faire les mêmes inclinations que lui. C’est dans ce temps-là que leur modestie est la plus admirable ; ils ne saluent personne, et ils n’oseroient causer ni s’entretenir avec qui que ce soit, pas même regarder à droit ni à gauche. Tout le monde est immobile, on ne crache ni l’on ne tousse : enfin on ne donne des marques de vie que par quelques soupirs profonds, qui sont des épanoüissemens de l’ame envers Dieu, plûtost que des mouvemens mécaniques. Parmi ces soupirs le prêtre se leve ; il porte ses mains ouvertes à la tête, il bouche ses oreilles avec les pouces, leve les yeux vers le Ciel et chante fort haut et distinctement : Dieu est grand, gloire à toy Seigneur. Que ton nom soit beni et loüé. Que ta grandeur soit reconnuë ; car il n’y a point d’autre Dieu que toy.

Voici la priere qu’ils récitent ordinairement les yeux baissez et les mains croisées sur l’estomac. C’est leur Oraison Dominicale.

Au nom de Dieu plein de bonté et de misericorde. Loüé soit Dieu le Seigneur du monde, qui est un Dieu plein de bonté et de misericorde. Seigneur qui jugeras tous les hommes, nous t’adorons, nous mettons toute nôtre confiance en toy. Conserve nous, puisque nous t’invoquons dans la veritable voye, qui est celle que tu as choisie et que tu favorises de tes graces. Ce n’est pas la voye des infideles ni de ceux contre qui tu es justement irrité. Ainsi soit-il.

Ils font aprés cela des inclinations, et appuyant les mains sur leurs genoux, à demi courbez ils repetent l’Oraison, Dieu est Grand, gloire à toy Seigneur, etc. ou bien ils disent par trois fois, Soit glorifié le nom du Seigneur. Ils se prosternent de nouveau, baisent la terre deux fois, et crient autant de fois, O grand Dieu que ton nom soit glorifié ! Ensuite ils recitent encore la grande Oraison : Au nom de Dieu plein de bonté et de misericorde, etc. A quoy ils ajoutent l’article suivant tiré de l’Alcoran : Je confesse que Dieu est Dieu, que Dieu est eternel, qu’il n’a ni engendré, ni été engendré, et qu’il n’y a aucun qui luy soit semblable ni égal. Aprés avoir fait les inclinations que l’heure de la priere demande, ils se relevent à demi, quoique assis sur leurs talons, et jettant les yeux sur leurs mains ouvertes comme sur un livre, ils prononcent ces paroles.

L’adoration et les prieres ne sont deües qu’à Dieu. Salut et paix soient sur toy, ô Prophete. La misericorde, les benedictions et la paix du Seigneur soient sur nous et sur les serviteurs de Dieu. Je proteste qu’il n’y a qu’un seul Dieu, qu’il n’a point de compagnon, et que Mahomet est l’Envoyé de Dieu.

Les prieres finissent par la salutation des deux Anges qu’ils croyent être à leurs côtez. Pour s’aquitter de ce devoir, ils empoignent leur barbe et se tournent à droite et à gauche. Ils s’imaginent que l’un de ces Anges est blanc, et que l’autre est noir ; le blanc, à ce qu’ils croyent, les excite à bien faire, et tient un regisrte de leurs bonnes actions ; le noir controlle les mauvaises pour les en accuser aprés leur mort. En salüant chaque Ange, ils prononcent, Le salut et la misericorde de Dieu soient sur toy. Ils croyent d’ailleurs que les prieres ne sauroient être éxaucées, s’ils n’ont auparavant fait une ferme résolution de pardonner à leurs ennemis ; c’est pour cela qu’ils ne laissent point passer le vendredi sans se reconcilier de bon cœur avec eux ; de là vient aussi qu’on n’entend jamais ni médisance ni injure parmi les Turcs.

Les prieres du Vendredi se font dans l’intention d’attirer la grace du Seigneur sur tous les Musulmans. On prie le Samedi pour la conversion des Juifs : le Dimanche pour celle des Chrétiens : le Lundi pour les Prophetes : le Mardi pour les Prêtres, et pour ceux qu’ils estiment saints dans ce monde : le Mercredi pour les Morts, pour les malades et pour les Musulmans qui sont esclaves parmi les infideles : le Jeudi pour tout le monde, de quelque nation et de quelque religion qu’il puisse être. Le vendredi les Mosquées sont plus frequentées, mieux éclairées, et les prieres s’y font plus solemnellement.

Nous n’avons pas veû prier dans les Mosquées, car il n’est permis aux Chrétiens d’y entrer que lors qu’il n’y a personne ; mais nous avons veû faire la priere aux Musulmans dans les caravanes. Le Chef de la caravane connoissant par la hauteur du Soleil l’heure qu’il est, s’arrête et leur anonce la priere tout comme feroit le Chantre ordinaire ; les Chrétiens et les Juifs attendent à cheval, s’ils veulent, ou se promenent pendant ce temps-là. Les Musulmans étendent chacun leur tapis à terre, font leurs inclinations et récitent leurs Oraisons. Bien souvent le Chef de la caravane leur tient lieu de prêtre ; s’il s’y trouve quelque Dervich, comme cela se rencontre fort souvent dans les caravanes d’Asie, il fait cette fonction. Tout cela se passe au milieu des champs avec la même attention et la même modestie que s’ils étoient dans une Mosquée. Quand il n’y a qu’un, deux, ou trois Turcs dans une caravane, on les voit s’écarter du chemin pour prier, et courir ensuite à toute bride pour rejoindre la troupe. Rien de plus exemplaire que ces exercices, et cela m’a donné beaucoup d’indignation contre les Grecs, qui la pluspart vivent comme des chiens.

Outre les prieres journalieres dont on vient de parler, les Turcs se rendent à la Mosquée à minuit pendant le Carême pour y faire la priere suivante.

Seigneur Dieu qui excuses nos fautes : Toy qui seul dois être aimé et honoré : Qui es grand et victorieux : Qui tournes les cœurs et les pensées des hommes : Qui disposes de la nuit et du jour : Qui pardonnes nos offenses et purifies nos cœurs : Qui fais misericorde et distribuës tes bienfaits à tes serviteurs. Adorable Seigneur nous ne t’avons pas honoré comme tu devois l’être. Grand Dieu qui merites qu’on ne parle que de toy, nous n’en avons pas parlé aussi dignement que nous le devions. Grand Dieu que l’on doit remercier incessamment, nous ne t’avons pas assez rendu d’actions de graces. Dieu misericordieux, toute sagesse, toute bonté, toute vertu viennent de toy ; c’est à toy qu’il faut demander pardon et misericorde. Il n’y a point d’autre Dieu que Dieu. Il est unique. Il n’a point de compagnon. Mahomet est l’Envoyé de Dieu. Mon Dieu vôtre benediction sur Mahomet et sur la race des Musulmans.

Le Carême des Turcs a pris le nom du mois où il se trouve, qui est la Lune de Ramazan ou Ramadan, car ils comptent toûjours par les Lunes. Leur année est de 354 jours partagez en 12 Lunes, ou Mois, lesquels ne commencent qu’à la nouvelle Lune ; ces mois sont alternativement l’un de 30 jours et l’autre de 31. Le premier qui est de 30 jours s’appelle Muharrem. Le 2. Sefer, et n’est que de 29 jours. Le 3. Rebiul-euvel. Le 4. Rebiul-ahhir. Le 5. Giamazil-euvel. Le 6. Giamazil-ahhir. Le 7. Regeb. Le 8. Chaban. Le 9. Ramazan ou Ramadan. Le 10. Chuval. Le 11. Zoulcudé. Le 12. Zoulhigé. Ces mois ne suivent pas les saisons, parce qu’ils ne s’accordent pas avec le cours du Soleil, et leurs années sont plus courtes de onze jours que les nôtres ; ainsi le Ramazan remonte tous les ans de pareil nombre de jours ; delà vient que d’une année à l’autre, il parcourt toutes les saisons.

Le Carême a été établi pendant la Lune de Ramazan, parce que Mahomet publia que l’Alcoran lui avoit été envoyé du Ciel dans ce temps-là. Le Jeûne qu’il ordonna est different du nôtre, en ce qu’il est absolument deffendu durant tout le cours de cette Lune, de manger, de boire, ne de mettre aucune chose dans la bouche, pas même de fumer depuis que le Soleil se leve, jusques à ce qu’il soit couché. En récompense tant que la nuit dure, ils peuvent manger et boire sans distinction de viande ni de boisson, si l’on en excepte le vin ; car ce seroit un grand crime d’en goûter, et ce crime ne s’expioit autrefois qu’en jettant du plomb fondu dans la bouche des coupables ; on n’est pas si sévere aujourd’huy, mais on ne laisseroit pas d’être puni corporellement. L’eau de vie n’est pas épargnée la nuit pendant ce temps de penitence ; encore moins le sorbet et le caffé : Il y en a même qui sous pretexte de penitence se nourrissent plus délicieusement que tout le reste de l’année. L’amour propre qui est ingénieux par tout, leur inspire en ce temps-là, de faire meilleure chere dans les temps destinez à la mortification : les confitures consolent l’estomac des devots, quoiqu’elles ne soient ordinairement qu’au miel et au resiné. Les riches observent le Carême aussi séverement que les pauvres ; les soldats de même que les Religieux ; le Sultan comme un simple particulier. Chacun se repose pendant le jour, et l’on ne pense qu’à dormir, ou au moins à éviter les exercices qui altérent, car c’est un grand suplice que de ne pouvoir pas boire de l’eau pendant les grandes chaleurs. Les gens de travail, les voyageurs, les campagnards soufrent beaucoup ; il est vray qu’on leur pardonne de rompre le Jeûne, pourveû qu’ils tiennent compte des jours, et à condition d’en jeûner par la suite un pareil nombre quand leurs affaires le leur permettront : tout bien consideré le Carême chez les Musulmans n’est qu’un dérangement de leur vie ordinaire. Quand la Lune de Chaban, qui précede immédiatement celle de Ramazan est passée, on observe avec grand soin la nouvelle Lune. Une infinité de gens de toute sorte d’états se tiennent sur les lieux élevez et courent avertir qu’ils l’ont aperçeüe ; les uns agissent par devotion, les autres pour obtenir quelque récompense. Dés le moment qu’on est asseûré du fait, on le publie par toute la ville, et on commence à jeûner. Dans les endroits où il y a du canon, on en tire un coup au coucher du Soleil. On allume une si grande quantité de lampes dans les Mosquées, qu’elles ressemblent à des chapelles ardentes, et l’on prend soin de faire de grandes illuminations sur les minarets pendant la nuit.

Les Muezins au retour de la Lune, c’est à dire à la fin du jour du premier Jeûne, anoncent à haute voix qu’il est temps de prier et de manger. Les pauvres Mahometans qui ont alors le gozier fort sec, commencent à avaler de grandes potées d’eau, et donnent avidement sur les jattes de ris. Chacun se régale avec ses meilleures provisions ; et comme s’ils apprehendoient de mourir de faim, ils vont chercher à manger dans les ruës, aprés s’être bien rassasiez chez eux ; les uns courent au caffé ; les autres au sorbet ; les plus charitables donnent à manger à tous ceux qui se présentent. On entend les pauvres crier dans les ruës, Je prie Dieu qu’il remplisse la bourse de ceux qui me donneront pour remplir mon ventre. Ceux qui croyent raffiner sur les plaisirs, se fatiguent la nuit autant qu’ils peuvent, pour mieux reposer le jour, et pour laisser passer le temps du Jeune sans en être incommodez. On fume donc pendant les tenebres aprés avoir bien mangé ; on joüe des instrumens ; on voit joüer les marionettes à la faveur des lampes. Tous ces divertissemens durent jusques à ce que l’aurore éclaire assez pour distinguer, comme ils disent, un fil blanc, d’avec un fil noir ; alors on se repose et l’on donne le nom de Jeûne à un sommeil tranquile qui dure jusques à la nuit. Il n’y a que ceux que la necessité oblige de travailler, qui vont à leur ouvrage ordinaire. Où est donc, selon eux, l’esprit de mortification qui doit purifier l’ame des Musulmans ? Ceux qui aiment la vie déreglée souhaiteroient que ce temps de pénitence durast la moitié de l’année, d’autant mieux qu’il est suivi du grand Bairam, pendant lequel par une alternative agréable on dort toute la nuit, et l’on ne fait que se réjoüir tant que le jour dure.

Sur la fin de la Lune de Ramazan, on observe avec soin celle de Chuval, et on annonce le Bairam dés qu’on l’a découverte. On n’entend alors que tambours et trompettes dans les Palais et dans les Places publiques. Si le temps est assez couvert pour cacher la nouvelle Lune, on retarde la feste d’un jour ; mais si les nuages continuent, on suppose que la Lune doit être nouvelle, et l’on allume des feux de joye dans les ruës. Les femmes qui sont renfermées pendant toute l’année, ont la liberté de sortir pendant les trois jours que dure cette fête. On en voit dans les palces que musiciens, escarpolettes, roües de fortune. On voltige dans ces escarpolettes, ou pour mieux dire, on se promeine en l’air sur des sieges de bois, par le moyen des cordes que des hommes conduisent avec plus ou moins de violence au gré de celui qui est assis. Les roües de fortune sont semblables à celles des moulins d’eau ; on les fait tourner sans que ceux qui sont assis en dedans touchent les uns aux autres, quoique chacun se trouve à son tour au haut et au bas de la rouë.

Le premier jour du Bairam, les Musulmans font entre eux une réconciliation générale, et se donnent réciproquement les mains dans les ruës ; aprés avoir baisé celles de leurs ennemis, ils les portent à leur teste. On se souhaite mille prosperitez, et l’on s’envoye des présens comme nous faisons ici au commencement de l’année. Les Prédicateurs expliquent dans les Mosquées quelques points de l’Alcoran, et aprés le sermon, on y chante l’Oraison suivante : Salut et benediction sur toi Mahomet ami de Dieu. Salut et benediction sur toi Jesus-Christ soufle de Dieu. Salut et benediction sur toi Moyse familier de Dieu. Salut et benediction sur toi David Monarque établi de Dieu. Salut et benediction sur toi Salomon le fidele du Seigneur. Salut et benediction sur toi Noé, qui as été sauvé par la grace de Dieu. Salut et benediction sur toi Adam la pureté de Dieu.

Le Grand Seigneur paroit plus magnifique ce jour-là qu’à l’ordinaire ; il reçoit les complimens des Grands de la Porte, et leur fait donner un repas somptueux dans la Sale du Divan. On asseure qu’au retour de sainte Sophie il monte sur son thrône, ayant le Chef des Eunuques blancs à sa gauche. Si les fils du Kam des Tartares se trouvent à la Cour, ils viennent les premiers se prosterner devant lui, et ne se retirent qu’aprés avoir baisé ses mains et lui avoir souhaité une heureuse feste. Le Grand Visir se presente ensuite à la tête des Vicerois et des Pachas qui sont dans la ville ; et aprés avoir fait son compliment au Sultan un genou en terre, il lui baise la main et prend la place du Chef des Eunuques blancs. Le Moufti accompagné des Intendans de Justice, des grands Cadis, des plus fameux Prédicateurs, en un mot de tous ceux qu’on appelle principaux Officiers de la Foy, et de celui même qui se dit le Chef de la race de Mahomet : Le Moufti, dis-je, la tête baissée jusques à terre et les mains dans sa ceinture, vient baiser l’épaule du Sultan ; on dit que ce Prince avance un pas pour le recevoir. Le Janissaire Aga fait son compliment le dernier de tous, aprés que les Officiers qui ont accompagné le Moufti ont fait leur reverence. Quand le repas est fait on distribuë de la part du Grand Seigneur des vestes de Marte Zibeline aux premeirs Officiers de la Porte. Voilà ce qui se passe à l’entrée du Serrail. Dans l’interieur de ce Palais, le Sultan reçoit des complimens des Chefs des Eunuques et de ses premiers Gentilhommes. Les Sultanes même sortent de leurs appartemens et passent en carrosse chez le Grand Seigneur ; mais ces carrosses sont fermez avec le même soin que si l’on conduisoit des prisonniers. On asseure que pendant les trois jours, qu’il est permis à ces Dames de venir chez le Sultan, ce Prince n’est servi que par des Eunuques noirs ; les Pages, les Eunuques blancs, les Gentilhommes, enfin tous ceux qui n’ont pas le visage noir en sont exclus pour tout ce temps-là. Les Dames se visitent aussi entre elles aprés avoir offert leurs vœux à l’Empereur.

Les Mahometans célebrent encore quelques autres festes pendant le reste de l’année. J’ay eû l’honneur, Mgr. de vous parler du petit Bairam dans ma troisiéme Lettre : cette feste se solemnise le 70e jour aprés le grand, c’est à dire le 10e. jour de la Lune de Zoulhigé, et les pelerins qui vont à la Méque prennent si bien leurs mesures, qu’ils y arrivent la veille de ce même jour. Les Turcs célebrent aussi avec réjoüissance la nuit de la naissance de Mahomet, qui est la nuit du 11 au 12 du 3e mois. On fait les illuminations ordinaires dans les Mosquées et aux minarets de Constantinople. L’Empereur va à la Mosquée neuve où il fait colation aprés la priere, et l’on y distribuë par ses ordres des confitures et des boissons. Mahomet, suivant la croyance des Musulmans, monta au ciel sur l’Alborac la nuit du 26 au 27 du 4e mois, c’est un jour de grande feste chez eux. Deux mois avant le Ramazan, on celebre la nuit du 4 au 5 du 7e mois, pour se souvenir que le Carême approche. On ne jeûne point à l’occasion de ces festes ; au contraire, aprés avoir prié la nuit dans les Mosquées, on va faire bonne chere chez soi, ou chez ses amis pendant la journée.

Les Turcs n’attendent pas les jours de festes pour faire des œuvres de charité, l’aumône chez eux est un commandement indispensable, ils la regardent même comme le moyen le plus asseuré pour augmenter leur bien et pour attirer la benediction du Ciel sur leurs heritages. Ceux qui lisent l’Alcoran, dit Mahomet, qui prient, qui distribuent les biens que Dieu leur a donnez, soit en public, soit en particulier, doivent être asseurez de n’être point trompez dans ce commerce. Ils seront remboursez bien amplement de tout ce qu’ils auront donné. Dieu que nous devons toûjours glorifier, pardonne les pechez à ceux qui font des charitez, et rend avec usure tout ce qu’on a donné en son nom. Il est ordonné aux Musulmans de faire l’aumône dans l’unique veûë de plaire à Dieu, et non par un principe de vanité : Gens de bien ne perdez pas le profit de vos aumônes en voulant qu’on les voye ; car celuy qui les fait pour être veû, et non pas dans l’intention de se rendre le Seigneur favorable au jour du Jugement, est à l’égard des choses du Ciel comme une terre remplie de cailloux couverts d’un peu de poussiere, laquelle se dissipe à la moindre pluye, de telle sorte qu’il n’y reste que les cailloux. Les Casuistes Mahometans ne conviennent pas sur quel pied chacun doit regler ses aumônes. Les uns croyent qu’il suffit de donner un pour cent de tous ses biens ; les autres prétendent qu’il faut en retrancher la quatriéme partie en faveur des pauvres ; les plus séveres obligent à la dixiéme partie. Outre les aumônes particulieres, il n’y a point de nation qui fasse plus de dépense en fondations que les Turcs. Ceux même qui ne joüissent que d’une médiocre fortune, laissent aprés leur mort de quoi entretenir un homme qui, dans les grandes chaleurs de l’Eté, donne de l’eau à boire à ceux qui passent devant leur sepulture. Je ne doute pas qu’on n’y trouvast des muids de vin, si Mahomet ne leur en eust deffendu l’usage. La maniére de faire l’aumône est bien expliquée dans le précepte suivant. Assistez vos peres et meres, vos proches parens, les orphelins, vos voisins, ceux qui voyagent avec vous, les pelerins, ceux qui sont sous vôtre puissance ; mais ne le faites pas pour en tirer de la vanité, car Dieu l’a en horreur. Je puniray séverement, (dit le Seigneur) et je couvriray de confusion ces sortes d’avares, qui non contens de ne point faire part aux autres, des biens dont je ne les ay rendus que dépositaires, persuadent au contraire qu’il ne faut rien donner. Que ceux qui ont la foy fassent des aumônes et des prieres avant que le jour du Jugement vienne, car il ne sera plus temps d’achetter le paradis aprés ce terrible jour.

On ne trouve en Turquie ni gueux ni mendians, parce que l’on y prévient les besoins des malheureux. Les riches vont dans les prisons délivrer ceux qui y sont arrêtez pour dettes. On assiste avec soin les pauvres honteux. Combien voit-on de familles ruinées par les incendies qui se rétablissent par les charitez ? elles n’ont qu’à se presenter à la porte des Mosquées. On va dans les maisons consoler les affligez. Les malades, fussent-ils pestiferez, trouvent du secours dans la bourse de leurs voisins, et dans les fonds des parroisses. Les Turcs ne bornent pas là leurs charitez, comme le remarque Leunclaw. Ils employent leur argent à faire réparer les grands chemins, à y faire conduire des fontaines pour le soulagement des passans ; ils font bâtir des Hôpitaux, des Hôtelleries, des Bains, des Ponts, des Mosquées.

Quoique les plus belles Mosquées soient à Constantinople, à Andrinople, à Bursa ou Pruse, on trouve la même distribution de bâtimens dans celles des principales villes, et une cour où il y a des eaux pour faire les ablutions. Le corps de la Mosquée est ordinairement un dôme assez propre, l’interieur en est tout simple, et l’on ne voit sur les murailles que le nom de Dieu écrit en Arabe. La niche où est l’Alcoran est toûjours tournée du côté de la Méque ; et la dédicace des plus célebres Mosquées se fait en y attachant une piece de quelque etoffe qui a servi de portiere à la Mosquée de la Méque. La moindre Mosquée a un minaret ; celles d’une mediocre beauté en ont deux : s’il n’y en a point, le Muezin se place devant la porte, il met ses pouces dans les oreilles, et se tournant vers les quatre parties du monde, il annonce les heures de la priere. Ce chantre sert de cloche, de quadran et d’horloge ; car dans toute la Turquie il n’y a que des montres de poche. Le service de ces Eglises est uniforme ; tous les officiers dépendent du Curé, qui en qualité de premier ministre préche et fait faire les prieres. Quelque beau que soit le pavé d’une Eglise, il est toûjours couvert d’un tapis ou d’une natte. Pour ce qui est des revenus des Mosquées, il est certain qu’il n’y en a point de pauvres ; la pluspart sont tres-riches, et l’on prétend que l’Eglise possede un tiers des terres de l’Empire. Orcan II. Empereur Othoman changea les Eglises grecques en Mosquées : ses successeurs ont fait de même, mais ils en ont augmenté les revenus, bien loin de les diminuer. Cet Empereur fut le premier aussi qui fit bâtir des Hôpitaux pour les pauvres, et pour les pelerins ; il établit et renta des Colleges pour y faire étudier la jeunesse. Il est peu de Mosquées considérables, qui n’ayent leurs Hôpitaux et leurs Colleges. Les pauvres, de quelque religion qu’ils soient, sont assistez dans ces Hôpitaux ; mais on ne reçoit dans les Colleges que des Mahometans, à qui l’on apprend à lire, à écrire, à interpreter l’Alcoran. Quelques-uns s’y appliquent à l’Arithmetique, à l’Astrologie, à la Poësie ; quoique les Colleges soient principalement destinez pour y former les gens de Loy.

Les Hôtelleries de fondation qu’on trouve sur les chemins, sont de grands édifices longs ou quarrez qui ont l’apparence d’une grange. On ne voit en dedans qu’une banquette attachée aux murailles, et relevée d’environ trois pieds, sur six pieds de largeur ; le reste de la place est destiné pour les chevaux, pour les mulets, et pour les chameaux. La banquette sert de lit, de table, et de cuisine aux hommes. On y a pratiqué de petites cheminées à sept ou huit pieds les unes des autres, où chacun fait boüillir sa marmite. Quand la soupe est prête, on êtend la nappe et l’on se range autour, les pieds croisez comme les Tailleurs. Le lit est bientôt dressé aprés le souper, il n’y a qu’à étendre son tapis, ou placer son strapontin à côté de la cheminée, et ranger ses hardes et ses habits autour : la selle du cheval tient lieu d’oreiller ; le capot suplée aux draps et à la couverture : ce qu’il y a de plus commode, c’est que le matin on monte à cheval sans descendre de la banquette, car les étriers se trouvent tout de niveau. Les voituriers tiennent l’étrier opposé à celui du montoir : ces gens-là ne dorment gueres, ils passent plus de la moitié de la nuit à faire manger leurs chevaux, à les pancer, et à les charger.

On trouve à achetter à la porte de ces Hôtelleries, du pain, des poules, des œufs, des fruits, quelquefois du vin ; on va se pourvoir au village prochain si l’on manque de quelque chose. S’il y a des Chrétiens, l’on y trouve du vin, sinon il faut s’en passer. On ne paye rien pour le gîte. Ces retraites publiques ont conservé en quelque maniére le droit d’hospitalité, si recommandable chez les anciens.

Les Hôtelleries des villes sont plus propres et mieux bâties ; elles ressemblent à des monastéres, car il y en a beaucoup où l’on a bâti une petite Mosquée ; la fontaine est ordinairement au milieu de la cour ; les cabinets pour les nécessitez sont autour ; les chambres sont rangées le long d’une grande galerie, ou dans des dortoirs bien éclairez. Dans les Hôtelleries de fondation on ne donne pour tout payement qu’une estrene au concierge, et l’on est à bon marché dans les autres ; pour y être à son aise, il faut avoir une chambre pour la cuisine. Le marché n’est pas loin, car l’on achette à la porte de la maison, viande, poisson, pain, fruits, huile, beurre, pipes, tabac, caffé, chandelles, et jusques à du bois. Il faut s’adresser à des Juifs ou à des Chrétiens pour avoir du vin, et pour peu de chose ils l’apportent en cachette ; le meilleur est chez les Juifs, et le moindre chez les Grecs : nous en avions ordinairement d’excellent, parce que nos gens qui s’y trouvoient interessez ne manquoient pas de publier dans le quartier que nous étions Medecins. On venoit nous demander des remedes, ou nous prier de voir des malades, et l’honoraire se réduisoit ordinairement à quelques bouteilles de bon vin. Il y a de ces Hôtelleries où l’on fournit aux dépens du Fondateur, la paille, l’orge, le pain, et le ris. Celles d’Europe sont mieux bâties, mieux rentées et plus propres que celles qui sont en Asie ; car dans les grandes villes elles sont couvertes de plomb et embellies de plusieurs dômes : mais comme les pluyes sont moins frequentes en Asie, on aime mieux pendant la belle saison, camper dans des campagnes agréablse le long des ruisseaux où l’on pesche d’excellentes Truites. On trouve des perdrix presque par tout.

Comme la charité et l’amour du prochain sont les points essentiels de la religion Mahometane, les grands chemins sont ordinairement bien entretenus, et l’on y trouve assez frequemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour leurs ablutions. Les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et ceux qui sont dans une fortune médiocre rétablissent les chaussées. Ils s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes routes, et contribuent au bien public suivant leurs facultez. Les ouvriers payent de leur personne, et servent gratuitement de maçons et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passans. Quelques bons Musulmans se logent sous des especes de barrieres qu’ils font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupez pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraichir ceux qui sont fatiguez. L’espirt de charité est si généralement répandu parmi les Turcs, que les mendians même, quoiqu’on en voye tres peu chez eux, se croyent obligez de donner leur superflu à d’autres pauvres ; ils outrent la charité, ou plutôt la vanité, car ils donnent leurs restes à des personnes aisées, qui ne font aucune difficulté de recevoir leur pain et de le manger, pour leur témoigner combien ils font cas de leur vertu.

La charité des Mahometans s’étend même sur les animaux, sur les plantes, sur les morts. Ils croyent qu’elle est agréable à Dieu parce que les hommes qui veulent se servir de leur raison, ne manquent jamais de rien ; au lieu que les animaux, n’ayant aucune raison, leur instinct les expose souvent à chercher leur vie aux dépens de leur vie même. Dans les bonnes villes on vend de la viande au coin des ruës, pour la distribuer aux chiens : quelques Turcs par charité les pancent de leurs blessures, et sur tout de la galle dont ces animaux sont tres-mal traitez sur la fin de leurs jours. On voit des personnes de bon sens, qui par devotion portent de la paille pour les mettre coucher à leur aise, ou pour soulager les chiennes qui viennent de mettre bas : il y en a qui leur bâtissent de petites huttes pour les mettre à couvert avec leurs petits. On aura de la peine à croire qu’il y ait des fondations établies par des testamens en bonne forme, pour nourrir un certain nombre de chiens et de chats pendant certains jours de la semaine ; cependant c’est un fait constant, et l’on paye dans Constantinople des gens pour exécuter l’intention des testateurs, en distribuant dans les carrefours la nourriture à ces animaux ; les bouchers et les boulangers ont souvent de petits sons destinez à cet usage. Les Turcs avec toute leur charité haïssent les chiens et ne les souffrent pas dans leurs maisons ; en temps de peste ils en tuent autant qu’ils en trouvent, persuadez que ce sont des animaux immondes qui infectent l’air.

Au contraire ils aiment beaucoup les chats, soit à cause de leur propreté naturelle, soit parce que ces animaux sympathisent avec eux par leur gravité, au lieu que les chiens sont folâtres, étourdis, remuans. D’ailleurs les Turcs croyent, par je ne sçai quelle tradition, que Mahomet aimoit si fort son chat, qu’étant un jour consulté sur quelque point de religion, il aima mieux couper le parement de sa manche sur lequel cet animal reposoit, que de l’éveiller en se levant, pour aller parler à la personne qui l’attendoit. Cependant les chats du Levant ne sont pas plus beaux que les nôtres, et ces beaux chats gris couleur d’ardoise y sont fort rares ; on les y porte de l’Isle de Malte où la race en est commune. Parmi les oiseaux, on regarde chez les Turcs les Tourterelles et les Cigognes comme des créatures sacrées, on n’oseroit les tuer ; les Grecs de l’Archipel au contraire sont tres friands des Tourterelles, et ils en font leur mets le plus délicat ; c’est en effet le gibier le plus délicieux du Levant, et il ne céde au Francolin qu’en grosseur, mais il faut les manger roties, car celles que l’on sale dans des barils comme les anchoyes, y perdent tout leur goût. Les Turcs croyent faire une œuvre de charité en achettant un oiseau en cage dans le dessein de lui donner la liberté, pendant qu’ils ne font aucun scrupule de tenir leurs femmes en prison, et nos esclaves à la chaîne. Ceux qui prennent ces oiseaux à la glu ou à quelqu’autre sorte de chasse, ne croyent pas pecher, parce que leur intention est de fournir, à ceux qui ont le moyen de les rachetter pour leur redonner la liberté, des occasions de faire de bonnes œuvres : ainsi chacun espere d’y trouver son compte devant Dieu, tant il est vray que la direction d’intention est naturelle à tous les hommes.

A l’égard des plantes, les plus devots chez les Turcs les arrosent par charité et cultivent la terre qui les a produites, afin qu’elles soient nourries plus grassement. On dit que Sultan Osman voyant de loin un arbre qui avoit la figure d’un Dervich, fonda une rente d’un aspre par jour pour payer un homme qui en prist soin. Quoiqu’il y ait de la simplicité, pour ne pas dire de la folie, à suivre l’exemple de cet Empereur, neanmoins ces bons Musulmans croyent en cela faire une chose agréable à Dieu, qui est le créateur et le conservateur de toutes choses. Ils sont assez simples pour s’imaginer qu’ils font plaisir aux morts en versant de l’eau sur leurs tombeaux ; cela peut, disent-ils, leur donner du rafraichissement ; on voit même plusieurs femmes qui vont manger et boire dans les cimetieres le vendredi, croyant appaiser par ce moyen la faim et la soif de leurs maris.

Avant que de vous entretenir, Mgr. de toutes les pratiques des Turcs, au sujet des morts, il est bon d’expliquer les deux Commandemens qui restent ; sçavoir celui du voyage de la Méque, et celuy de la Propreté. Non seulement le pelerinage de la Mêque est difficile par la longueur du chemin, mais encore par rapport aux dangers que l’on court en Barbarie, où les vols sont frequens, les eaux rares et les chaleurs excessives ; il est vrai que les Mahometans peuvent s’en dispenser, et substituer à leur place un homme qui coure le risque du voyage. Ils regardent le temple de Haram, qui est celui de la Méque, comme l’ouvrage d’Abraham. Fais savoir à tout le monde, dit l’Alcoran, que Dieu a commandé de suivre la religion d’Abraham, lequel n’étoit ni idolâtre ni incredule. Que c’est Abraham qui a bâti le temple de la Méque, lequel est le premier que l’on ait construit pour prier le Seigneur. L’honneur que l’on porte à ce lieu est fort agréable à Dieu. Il veut que tous ceux qui peuvent y aller, y aillent. Les Musulmans ne s’embarrassent pas de l’Anachronisme, et ils condamneroient au feu quiconque oseroit nier qu’il n’y avoit point de ville de la Méque dans le temps d’Abraham.

Les quatre rendez-vous des pelerins sont, Damas, le Caire, Babylone, et Zebir. Ils se préparent à ce penible voyage par un jeûne qui suit celui du Ramazan, et s’assemblent par troupes dans des lieux convenus. Les Sujets du Grand Seigneur qui sont en Europe, se rendent ordinairement à Alexandrie sur des bâtimens de Provence, dont les Patrons s’obligent à voiturer les pelerins. Aux approches du moindre vaisseau, ces bons Musulmans qui n’aprehendent rien tant que de tomber entre les mains des armateurs de Malte, vont baiser la banniere de France, ils s’envelopent dedans et la regardent comme leur azile ; d’Alexandrie ils passent au Caire pour joindre la caravanne des Afriquains. Les Turcs d’Asie s’assemblent ordinairement à Damas ; les Persans et les Indiens à Babylone ; les Arabes et ceux des Isles des environs à Zibit. Les Pachas qui s’aquittent de ce devoir s’embarquent à Suez port de la mer Rouge, à trois journées et demi du Caire. Toutes ces caravanes prennent si bien leurs mesures, qu’elles arrivent la veille du petit Bairam sur la colline d’Arafagd à une journée de la Méque. C’est sur cette fameuse colline qu’ils croyent que l’Ange apparut à Mahomet pour la premiere fois, et c’est là un de leurs principaux sanctuaires. Aprés y avoir égorgé des moutons pour donner aux pauvres, ils vont faire leurs prieres à la Méque, et de là à Medine où est le tombeau du Prophete, sur lequel on étend tous les ans un Poile tres-riche et tres-magnifique que le Grand Seigneur y envoye par devotion : l’ancien Poile est mis par morceaux, car les pelerins tâchent d’en attraper quelque piece, pour petite qu’elle soit, et la conservent comme une relique tres-précieuse.

Le Grand Seigneur envoye aussi par l’Intendant des caravanes cinq cens sequins, un Alcoran couvert d’or, plusieurs riches tapis, et beaucoup de pieces de drap noir pour les tentures des Mosquées de la Méque. On choisit le Chameau le mieux fait du pays pour estre porteur de l’Alcoran ; à son retour ce Chameau tout chargé de guirlandes de fleurs, et comblé de benedictions, est nourri grassement, et dispensé de travailler le reste de ses jours. On le tue avec solemnité quand il est bien vieux, et l’on mange sa chair comme une chair sainte ; car s’il mouroit de viellesse ou de maladie, cette chair seroit perdue et sujette à pourriture. Les pelerins qui ont fait le voyage de la Méque sont en grande véneration le reste de leur vie ; absous de toute sorte de crimes ils peuvent en commettre de nouveaux impunément, puisqu’on ne sauroit les faire mourir suivant la Loy ; ils sont réputez incorruptibles, irréprochables et sanctifiez dés ce monde. On asseure qu’il y a des Indiens assez sots pour se crever les yeux aprés avoir veû ce qu’ils appellent les Saints lieux de la Méque, pretendans que les yeux ne doivent point aprés cela être profanez par la veüe des choses mondaines.

Les enfans qui sont conçûs pendant ce pelerinage, sont regardez comme de petits saints, soit que les pelerins les ayent eûs de leurs femmes légitimes, ou des avanturieres ; ces dernieres s’offrent humblement sur les grands chemins pour travailler à une œuvre aussi pieuse. Ces enfans sont tenus plus proprement que les autres, quoi qu’il soit malaisé d’ajoûter quelque chose à la propreté avec laquelle on prend soin des enfans généralement par tout le Levant.

Mahomet seroit loüable s’il n’avoit conseillé la propreté que comme une chose honnête et utile pour la santé ; mais il est ridicule d’en avoir fait un point de Religion. Cependant les Musulmans y sont si fort attachez qu’ils passent la plus grande partie de leur vie à se laver. Il n’y a point de village chez eux qui n’ait un bain public. Ceux des villes en font le principal ornement, et sont destinez pour toute sorte de gens, de quelque qualité et de quelque religion qu’ils soient ; mais les hommes ne s’y baignent jamais avec les femmes, et on y observe tant de modestie, qu’une personne seroit admonêtée si elle avoit laissé voir quelque chose par mégarde, et bâtonnée si elle l’avoit fait à dessein. Il y a des bains qui servent le matin pour l’usage des hommes, et l’aprés midi pour celui des femmes : quelques autres sont fréquentez un jour de la semaine par des personnes d’un sexe, et l’autre jour par celles de l’autre. On est bien servi dans tous ces bains moyennant trois ou quatre aspres ; les étrangers ordinairement payent plus honorablement, et tout le monde y est bien venu depuis quatre heures du matin, jusques à huit heures du soir.

On entre d’abord dans une belle sale, au milieu de laquelle est la principale fontaine, dont le bassin sert à laver le linge de la maison ; tout autour de la sale regne une banquette élevée d’environ trois pieds couverte de nattes ; on s’assit sur cette banquette pour fumer et pour quitter ses habits que l’on envelope dans une serviette. L’air de cette premiere sale est si temperé, que l’on ne s’aperçoit pas de n’avoir sur le corps qu’un tablier attaché à la ceinture pour se couvrir par devant et par derriere. On passe avec cet équipage dans une petite sale un peu plus chaude, et de là dans une plus grande où la chaleur est plus sensible : toutes ces sales sont ordinairement terminées en petits dômes éclairez par des ouvertures garnies chacune d’une cloche de verre, semblable à celles dont nos Jardiniers couvrent les melons. On trouve dans cette derniere sale des bassins de marbre avec deux robinets, l’un d’eau chaude, et l’autre d’eau froide, que chacun mêle à sa fantaisie pour s’en jetter sur le corps avec de petits sceaux de cuivre qui sont sur les lieux. Le pavé de cette chambre est échauffé par des fourneaux souterrains, et l’on s’y promene tant qu’on le juge à propos. Quand on veut se faire décrasser, un valet du bain vous fait étendre tout à fait sur le dos, puis mettant ses genoux sur vôtre ventre, sans autre cérémonie il vous serre étroitement et vous fait craquer tous les os. La premiere fois que je tombai entre les mains d’un de ces baigneurs, je m’imaginai qu’il m’avoit disloqué tous les membres ; ils manient avec la même adresse les vertebres du dos et les os des épaules : enfin il vous razent si vous le voulez, et vous donnent un razoir pour vous razer vous-même où il vous plaît ; mais il faut pour cela passer seul dans un cabinet, à la porte duquel on laisse le tablier pour signal afin que personne n’y entre ; quand on en sort on reprend ce tablier et l’on revient dans la grande sale, où un autre valet vous presse avec ses mains toutes les chairs avec tant d’habileté qu’aprés les avoir bien pétries, pour ainsi dire, sans pourtant vous incommoder, il en exprime une quantité surprenante de sueur : les petits sacs de camelot dont ces valets se servent, tiennent lieu des étrilles des anciens, et sont beaucoup plus commodes. Pour mieux nettoyer la peau, ils jettent beaucoup d’eau chaude sur le corps, et quand on le veut on se fait donner la derniere façon avec une piece de savon parfumé : enfin on s’essuye avec des linges bien propres, bien secs et bien chauds, et la cérémonie finit par les pieds que le même valet lave avec soin, quand on est revenu dans la grande sale où l’on a laissé ses habits : c’est là qu’on vous presente un petit miroir et que l’on reçoit vôtre argent, aprés que vous vous estes habillé, et que vous avez rendu les linges. On fume dans cette sale, on y boit du caffé et même l’on y fait colation ; car aprés cet exercice on se sent un appetit merveilleux. Il est certain que par le dégorgement des glandes de la peau, le bain dont on vient de parler facilite la transpiration, et par consequent la circulation des liqueurs qui arrosent le corps ; on se sent beaucoup plus de legereté quand on a eté bien décrassé, mais il faut être accoûtumé au bain dés sa jeunesse, car autrement la poitrine ne laisse pas de souffrir dans ces sales échauffées.

Les Dames se trouvent fort heureuses quand on leur permet d’aller aux bains publics ; la pluspart pourtant, et surtout celles dont les maris sont assez riches pour faire bâtir des bains chez eux, n’ont pas cette liberté. Dans les bains publics elles s’entretiennent ensemble sans aucune contrainte, et elles y passent des heures plus agréables que dans leurs appartemens. Les maris qui ont de la complaisance pour leurs femmes ne leur refusent pas ces divertissemens innocens. Trop de contrainte fait quelquefois chercher des raisons de divorce.

Le Mariage chez les Turcs n’est autre chose qu’un Contract civil que les parties peuvent rompre ; rien ne paroit plus commode : neantmoins comme on s’ennuyeroit bientôt parmi eux du mariage, aussi-bien qu’ailleurs ; et que les fréquentes séparations ne laisseroient pas d’être à charge aux familles, on y a pourveû sagement. Une femme peut demander à être séparée d’avec son mari, s’il est impuissant, addonné aux plaisirs contre nature, ou s’il ne lui paye pas le tribut la nuit du jeudi au vendredi, laquelle est consacrée aux devoirs du mariage. Si le mari s’en aquitte honnêtement, et qu’il lui fournisse du pain, du beurre, du ris, du bois, du caffé, du cotton et de la soye pour filer des habits, elle ne peut se dégager d’avec lui. Un mari qui refuse de l’argent à sa femme pour aller au bain deux fois la semaine, est exposé à la séparation ; car si la femme renverse sa pantoufle en présence du Juge, c’est une marque que le mari a voulu la contraindre à lui accorder des choses deffenduës. Le Juge envoye chercher pour lors le mari, le fait bâtonner et casse le mariage, à moins qu’il n’apporte de bonnes raisons pour sa deffense.

Un mari qui veut se séparer de sa femme, ne manque pas non plus de pretextes à son tour ; neantmoins la chose n’est pas si aisée parmi les Turcs que l’on s’imagine. Non seulement le mari est obligé d’asseurer le doüaire à sa femme pour le reste de ses jours ; mais supposé que par un retour de tendresse il veüille la reprendre, il est condamné à la laisser coucher pendant 24. heures avec tel homme qu’il juge à propos ; il choisit ordinairement celui de ses amis qu’il connoît le plus discret ; quelquefois aussi il prend le premier venu ; mais on asseure qu’il arrive souvent que certaines femmes, qui se trouvent bien de ce changement, ne veulent plus revenir avec leurs premiers maris. Cela ne se pratique qu’à l’égard des femmes qu’on a épousées. Il est permis aux Turcs d’en entretenir de deux autres sortes ; savoir celles que l’on prend à pension, et des esclaves. On épouse les premieres, on loüe les secondes, et on achette les dernieres.

Quand on veut épouser une fille dans les formes, on s’adresse aux parens et l’on signe les articles, aprés être convenu de tout en presence du Cadi et de deux témoins. Ce ne sont pas les pere et mere qui dottent la fille, c’est le mari : ainsi quand on a reglé le doüaire, le Cadi délivre aux parties la copie de leur contract de mariage : la fille de son côté n’apporte que son trousseau. En attendant le jour des noces, l’époux fait benir son mariage par le Curé ; et pour s’attirer les graces du ciel, il distribue les aumônes et donne la liberté à quelques esclaves. Le jour des noces la fille monte à cheval couverte d’un grand voile et se promene par les ruës sous un dais, accompagnée de plusieurs femmes et de quelques esclaves, suivant la qualité du mari ; les joüeurs et les joüeuses d’instrumens sont de la cérémonie : on fait porter ensuite les nippes qui ne sont pas le moindre ornement de la marche. Comme c’est tout le profit qui en revient au mari, on affecte de charger des Chevaux et des Chameaux de plusieurs coffres de belle apparence, mais souvent vuides, où dans lesquels les habits et les bijoux sont fort au large. L’épousée est ainsi conduite en triomphe par le chemin le plus long chez l’époux qui la reçoit à la porte. Là ces deux personnes qui ne se sont jamais veües, et qui n’ont entendu parler l’un de l’autre que depuis quelques jours, par l’entremise de quelques amis, se touchent la main et se font les plus tendres protestations qu’une veritable passion puisse inspirer. On ne manque pas de faire la leçon aux moins éloquens, car il n’est guere possible que le cœur y ait beaucoup de part.

La cérémonie étant faite en presence des parens et des amis, on passe la journée en festins, en dances, et à voir les marionettes ; les hommes se réjoüissent d’un côté, et les femmes d’un autre. Enfin la nuit vient et le silence succede à cette joye tumultueuse. Parmi les gens aisez, la mariée est conduite par un Eunuque dans la chambre qui lui est destinée ; s’il n’y a point d’Eunuque, c’est une parente qui lui donne la main et qui la met entre les bras de son mari. Dans quelques villes de Turquie, il y a des femmes dont la profession est d’instruire l’épousée de ce qu’elle doit faire à l’aproche de l’époux, qui est obligé de la deshabiller piece à piece et de la placer dans le lit. On dit qu’elle récite pendant ce temps-là de longues prieres, et qu’elle a grand soin de faire plusieurs nœuds à sa ceinture, en sorte que le pauvre époux se morfond pendant des heures entieres avant que ce dénouëment soit fini. Ce n’est que sur le rapport d’autrui, qu’un homme est informé si celle qu’il doit épouser est belle ou laide. Il y a plusieurs villes en Turquie, où le lendemain des noces, les parens et les amis vont dans la maison des nouveaux mariez prendre le mouchoir ensanglanté qu’ils montrent dans les ruës en se promenant avec des joüeurs d’instrumens. La mere, ou les parentes ne manquent pas de préparer ce mouchoir à telle fin que de raison et pour montrer, en cas de besoin, que les mariez sont contens l’un de l’autre. Si les femmes vivent sagement, l’Alcoran veut qu’on les traitte bien et condamne les maris qui en usent autrement, à réparer ce peché par des aumônes, ou par d’autres œuvres pies qu’ils sont obligez de faire avant que de coucher avec elles.

Lorsque le mari meurt le premier, la femme prend son doüaire et rien de plus. Les enfans dont la mere vient de mourir, peuvent obliger le pere de leur donner ce doüaire. En cas de répudiation le doüaire se perd si les raisons du mari sont pertinentes ; sinon le mari est condamné à le continuer, et à nourrir les enfans.

Voila ce qui regarde les femmes legitimes. Pour celles que l’on prend à pension, on n’y fait pas tant de façon. Aprés le consentement du pere et de la mere, qui veulent bien livrer leur fille à un tel, on s’adresse au Juge qui met par écrit que ce tel veut prendre une telle pour luy servir de femme, qu’il se charge de son entretien et de celui des enfans qu’ils auront ensemble, à condition qu’il la pourra renvoyer lorsqu’il le jugera à propos, en lui payant la somme convenuë à proportion du nombre d’années qu’ils auront esté ensemble. Pour colorer ce mauvais commerce, les Turcs en rejettent le scandale sur les marchands Chrétiens, qui ayant laissé leurs femmes dans leurs pays, en entretiennent à pension dans le Levant. A l’égard des esclaves, les Mahometans suivant la Loy en peuvent faire tel usage qu’il leur plaît ; ils leur donnent la liberté quand ils veulent, ou ils les retiennent à leur service pendant toute leur vie. Ce qu’il y a de loüable dans cette vie libertine, c’est que les enfans que les Turcs ont de toutes leurs femmes, heritent également des biens de leur pere, avec cette difference seulement, qu’il faut que ceux des esclaves soient déclarez libres par Testament. Si le pere ne leur fait pas cette grace, ils suivent la condition de leur mere, et sont à la discretion de l’aîné de la famille.

Quoique les femmes en Turquie ne se montrent pas en public, elles ne laissent pas d’être magnifiques en habits, leurs chausses sont semblables à celles des hommes, et descendent jusqu’aux talons en maniére de pantalon, au bas duquel est cousu un chausson de marroquin fort propre. Ces chausses sont de drap, de velours, de satin, de brocard, de boucassin, ou de toile claire, suivant la saison et la qualité des personnes. Il y a dans Constantinople des femmes débauchées et perduës à tel point, que faisant semblant de racommoder leur veste, elles montrent en pleine rüe tout ce que la modestie ordonne de cacher, et gagnent leur vie à ce détestable mestier. Les femmes Turques portent sur la chemise une camisole piquée, et pardessus la camisole une espece de soutane d’une riche etoffe : cette soutane est boutonnée jusques au dessous du sein, et serrée par une ceinture de soye ou de cuir, avec des plaques d’argent enrichies de pierreries. La veste qu’elles mettent sur cette soutane est d’une etoffe plus ou moins épaisse suivant les saisons, et la fourrure en est plus ou moins chere suivant leur état ; elles croisent souvent une partie de la veste sur l’autre, et les manches tombent jusques aux bouts des doits qu’elles cachent quelquefois dans les ouvertures qui sont à costé de la veste ; leurs souliers sont tout à fait semblables à ceux des hommes, c’est à dire garnis d’un demi cercle de fer en place de talon. Pour faire paroître leur taille plus avantageuse, au lieu de turban elles portent un bonnet de carton couvert de toile d’or ou de quelque belle etoffe : ce bonnet qui est fort haut ressemble, en quelque maniere, à cette espece de panier renversé que l’on voit dans les Medailles antiques sur les testes de Diane, de Junon et d’Isis ; la mode s’en est conservée dans le Levant : mais comme il faut tout cacher parmi les Turcs, le bonnet est envelopé d’un voile qui descend jusques aux sourcils ; le reste du visasge est aussi couvert d’un mouchoir tres fin, si étroitement noué par derriere, que ces femmes paroissent comme bridées. Leurs cheveux pendent par tresses sur le dos, ce qui leur donne assez bonne grace ; celles qui n’ont pas de beaux cheveux, en portent de postiches.

Les femmes Turques, sur le rapport de nos Françoises de Constantinople et de Smyrne qui les voyent au bain avec beaucoup de liberté, sont en général belles et bien faites ; elles ont la peau fine, les traits réguliers, la gorge admirable, et presque toutes les yeux noirs : il s’en trouve plusieurs qui sont d’une beauté parfaite. Leur habit à la verité n’est pas avantageux à la taille ; mais chez les Turcs les plus grosses femmes passent pour les mieux faites, les tailles fines n’y sont pas estimées. La poitrine de ces femmes est en pleine liberté sous leur veste, sans corps ni corset qui les gêne : enfin elles sont comme la nature les a faites, au lieu que chez nous, pour vouloir corriger avec des machines de fer ou de baleine cette nature qui dans un certain âge laisse voir quelquefois des defauts sur l’épine du dos et aux épaules, on rend tres souvent les belles personnes contrefaites. D’ailleurs leur nourriture est beaucoup plus douce et plus uniforme que celle de nos femmes qui mangent des ragouts, qui boivent du vin, des liqueurs, et qui passent la plus grande partie des nuits à joüer : est-il surprenant aprés cela qu’elles ayent des enfans noüez ou contrefaits ? le sang des femmes du Levant est beaucoup plus pur. Leur propreté est extraordinaire ; elles se baignent deux fois la semaine et ne soufrent pas le moindre poil ni la moindre crasse sur leur corps ; tout cela contribuë fort à leur santé. Elles pourroient s’épargner le soin qu’elles prennent de leurs ongles et de leurs sourcils, car elles se colorent les ongles en rouge brun avec une poudre qui vient d’Egypte, et elles mettent une autre drogue sur leurs sourcils pour les rendre noirs.

A l’égard des qualitez de l’ame, les femmes Turques ne manquent ni d’esprit, ni de vivacité, ni de tendresse ; il ne tiendroit qu’aux hommes de ce pays-là qu’elles ne fussent capables des plus belles passions : mais l’extrême contrainte avec laquelle elles sont gardées leur fait faire trop de chemin en peu de temps. Les plus vives font quelquefois arrêter par leurs esclaves les gens les mieux faits qui passent dans les ruës. Ordinairement on s’adresse à des Chrétiens, et l’on n’aura pas peine à croire qu’on ne choisit pas les moins vigoureux en apparence. On nous contoit à Constantinople, qu’un Papas Grec de belle taille, au retour d’une expedition galante tomba malheureusement dans une trappe par la faute de l’esclave qui le conduisoit ; cette trappe aboutissoit à un égout, et l’égout se vuidoit dans le port : on peut juger combien ce pauvre Papas maudissoit l’avanture, et avec quelle vitesse il courut au bain pour se faire parfumer. Les esclaves Juives, qui sont les confidentes des Turques, entrent à toute heure dans leurs appartemens sous pretexte de leur porter des bijoux, et menent souvent avec elles de beaux jeunes garçons déguisez en filles ; on prend soin de mettre un vertugadin sous le doliman pour grossir leur taille. L’heure de la priere du matin et du soir, est pour l’ordinaire l’heure du berger en Turquie, de même qu’en plusieurs endroits d’Espagne ; mais cela ne se peut pratiquer que dans les grandes villes, où les femmes déreglées et celles dont les maris sont commodes, prennent un turban tandis qu’ils sont à la Mosquée ; les rendez-vous se donnent chez les Juives, où les Turques trouvent bonne compagnie, et c’est là que les étrangers sont avec elles en pleine liberté. L’amour est ingénieux par tout pays, mais quelques précautions que l’on prenne pour cacher son jeu, il arrive souvent que l’on est surpris dans les endroits où l’on croit être le plus en seûreté. L’adultere est puni rigoureusement en Turquie ; c’est dans ce cas là que les maris sont les maîtres de la vie de leurs femmes, car s’ils ont l’ame vindicative, ces malheureuses qui sont prises en flagrant délit, ou convaincuës dans les formes, sont enfermées dans un sac plein de pierres et noyées : mais la pluspart savent si bien ménager leurs intrigues, qu’elles meurent rarement dans l’eau. Quand les maris leur accordent la vie, elles deviennent quelquefois plus heureuses qu’elles n’étoient, car on les oblige à épouser leur galand, qui est condamné à mourir, ou à se faire Turc supposé qu’il soit Chrétien. Souvent le galand est aussi condamné à se promener dans les ruës sur un âne, la teste tournée vers la queüe, qu’on lui fait tenir en maniere de bride, avec une couronne de tripailles et une cravate de pareille etoffe. Aprés ce triomphe on le régale d’un certain nombre de coups de bâton sur les reins et sous la plante des pieds ; pour derniere punition il paye une amende proportionnée à son bien. Les Sauvages de Canada ne sont pas si rigoureux ; car quoiqu’ils condamnent l’adultere, ils conviennent cependant que la fragilité étant si naturelle aux deux sexes, il faut se pardonner réciproquement, si l’on fausse la foi que l’on s’est donnée sur une matiere aussi délicate. L’Alcoran déteste l’adultere, et ordonne que celui qui en accusera sa femme, sans le pouvoir prouver, sera condamné à quatre-vingt coups de bâton. Comme la chose est difficile à prouver en Turquie où il faut avoir des témoins, le mari est obligé de jurer quatre fois devant le Juge, qu’il dit la verité ; il proteste à la cinquiéme fois qu’il veut estre maudit de Dieu et des hommes s’il ment. La femme ne fait qu’en rire dans son ame, car elle est crüe sur ses sermens, pourveû qu’au cinquiéme elle prie Dieu qu’il la fasse perir si son mari a dit vrai. Toute femme en pareil cas ne semble-t-elle pas devoir être dispensée de dire la verité ?

La jalousie à part, les Turcs sont de bonnes gens, et ils prennent toutes les mesures possibles pour en eviter les occasions, car ils ne laisseroient pas voir le visage de leurs femmes à leur meilleur ami pour tout le bien du monde. D’ailleurs ils sont assez bien faits et de belle taille ; le sang varie moins chez eux que parmi nous, peut-être parce qu’ils sont plus sobres et que leur nourriture est plus douce et plus uniforme. On y voit moins de bossus, de boiteux, et de nains. Il est vrai que leurs habits cachent bien des deffauts que les nôtres laissent à découvert. La premiere piece de cet habit est un grand haut de chausse en maniere de pantalon ou de calçon, lequel descend jusques aux talons, où il est terminé par un chausson de marroquin jaune qui entre dans des pantoufles de même cuir : au lieu de talon, ces pantoufles sont garnies d’un petit fer épais seulement d’une ligne et demi, large d’environ quatre lignes, courbé en fer à cheval, lequel empéche qu’elles ne s’usent en cet endroit ; la pointe est terminée en arcade gothique, et elles sont cousuës avec plus de propreté que nos souliers. Quoiqu’elles soient à simple semelle, elles durent long-temps, sur tout celles long-temps, sur tout celles de Constantinople où l’on employe le cuir du Levant le meilleur et le plus leger. Le Sultan n’est pas mieux chaussé que les autres. On ne permet qu’aux Chrétiens étrangers de porter des pantoufles jaunes, car les sujets du Grand Seigneur, Chrétiens ou Juifs, en ont de rouges, de violettes, ou de noires : Cet ordre est si bien établi et suivi avec tant d’exactitude, que l’on distingue les gens par les pieds et par la teste, de quelque religion qu’ils soient. La grande commodité de ces pantoufles, c’est qu’on les quitte et qu’on les reprend sans peine, mais il faut y être fait ; je les perdois quelquefois au milieu des ruës les premiers jours que je commençai à m’en servir, et je ne m’en apercevois qu’un moment aprés par la douleur que je sentois aux pieds.

Nos souliers sont d’un meilleur usage, quoique les Turcs les trouvent bien lours. Leurs pantoufles ne sont bonnes que pour la belle saison, car la moindre goutte d’eau les salit ; elles ne conviennent pas aux personnes qui aiment à herboriser ; on ne sauroit entrer avec cette chaussure dans une prairie sans être blessé du moindre caillou ; il est vrai qu’on prend alors des bottines de marronquin aussi legeres que des bas drapez, ferrées au talon de même que les pantoufles ; les seuls Musulmans et les Chrétiens privilegiez les portent de couleur jaune.

Le haut de chausse des Turcs se ferme par devant au moyen d’une ceinture large de trois ou quatre pouces, qui entre dans une gaine de toile cousuë contre le drap. L’ouverture qui est par devant n’est pas plus fenduë que celle qui est par derriere, parce que les Mahometans n’urinent qu’en s’acroupissant. Leurs chemises sont de toile de cotton fort claire et fort douce, avec des manches plus larges que celles de nos femmes ; aussi dans leurs ablutions troussent-ils leurs manches au dessus du coude, et ils les arrêtent avec beaucoup de facilité, parce qu’elles n’ont point de poignet. Ils mettent le doliman par dessus la chemise ; c’est une espece de soutane de boucassin, de bourre, de satin, ou d’une etoffe d’or, laquelle descend jusques aux talons. En hiver cette soutane est piquée de cotton, quelques Turcs en ont de drap d’Angleterre du plus fin. Le doliman est assez juste sur la poitrine, et se boutonne avec des boutons d’argent doré ou de soye, gros comme des grains de poivre. Les manches sont aussi fort justes et serrées sur les poignets avec des boutons de même grosseur, qui s’attachent avec des ganses de soye au lieu de boutonnieres, de même que ceux du doliman. Pour s’habiller plus promptement on n’en boutonne que deux ou trois d’espace en espace : ces manches se terminent quelquefois par un petit rond qui couvre le dessus de la main. Le doliman est serré par une ceinture de soye de dix ou douze pieds de long, sur un pied et un quart de large ; les plus propres se travaillent à Scio. On fait deux ou trois tours de cette ceinture, en sorte que les deux bouts qui sont tortillez d’une maniere assez agréable, pendent par devant.

Ils portent un poignard, et quelquefois deux dans cette ceinture ; ce sont des couteaux à gaine, dont le manche est garni d’or ou d’argent, et de pierreries. Comme ils n’ont point de poches, la même ceinture leur sert à porter leurs mouchoirs. Ils mettent tout dans leur sein, bourse à tabac, porte-lettres etc, ce qui les fait paroître fort gros. La grande veste couvre ce doliman, et pendant les chaleurs ils la portent en maniere de casaque sans passer les bras dans les manches ; mais ce seroit une chose fort indécente de se présenter en cette posture chez les gens de distinction. Les manches de ces vestes sont assez étroites et l’on ne les double pas de fourrures, car outre que cette grosseur seroit desgréable, c’est qu’ils pourroient à peine s’aider de leurs bras ; elles descendent jusques sur le poignet et elles sont retrousées avec un parement assez large qui est d’une fourrure pareille à celle dont la veste est doublée. Les fourrures ordinaires sont de peau de Renard, de Martre, de petit gris : les plus belles sont, ou de queuës de Martre Zibeline bien foncées et presque noires, ou de gorges de Renard de Moscovie, blanches à ébloüir : ces dernieres sont tres cheres, parce qu’il faut un grand nombre de queuës de Martres, ou de gorges de Renard pour fourrer une veste : elles coustent depuis cinq cens écus jusqu’à mille ; les plus cheres reviennent à quatre ou cinq mille livres. Les vestes sont de drap d’Angleterre, de France, ou de Hollande, écarlatte, couleur de musc, couleur de caffé, ou vert d’olive, et descendent jusques aux talons comme les robes des anciens.

Le Turban ou Saric est composé de deux pieces, c’est à dire du bonnet et de la sesse ou linge qui est autour. Les Turcs nomment le linge Tulbend, d’où nous avons fait Turban. Le bonnet est une maniere de toque rouge ou verte, sans bords, assez plate, quoique arrondie par dessus, matelassée, pour ainsi dire, avec du coton, mais elle ne couvre pas les oreilles : on roule autour de cette toque un linge de cotton fort clair, lequel fait differens tours en divers sens. Il y a de la science à savoir donner le bon air aux turbans, et c’est un mestier en Turquie, comme chez nous de vendre des chapeaux. Les Emirs qui se vantent de descendre de la race de Mahomet, portent le turban tout verd, celui des autres Turcs est ordinairement rouge avec la sesse blanche. Il faut changer souvent de turban pour être propre : à tout prendre cet habit ne laisse pas d’estre assez commode, et je m’en accommodois mieux que de mon habit à la françoise. Les Turcs prennent beaucoup de soin et font grand cas des belles barbes. Chez eux une des plus grandes marques d’amitié, c’est de se baiser en se prenant la barbe ; comme aussi c’est une injure atroce d’arracher le poil de la barbe à quelqu’un, ou de la lui couper. Quand ils jurent, c’est par leur barbe. Les gens de Loy seroient méprisez s’ils n’avoient pas de la barbe. Ceux qui s’attachent aux armes se contentent de porter une belle moustache, et se piquent d’avoir de beaux crochets. La maniere de saluer chez les Turcs, c’est de faire une legere inclination de tête, et de porter en même temps la main sur le cœur en souhaitant mille benedictions, et appellant freres ceux que l’on salüe. Quand c’est un homme de distinction, on s’avance jusques à lui sans se courber ; et quand on est à portée on se baisse pour prendre l’un des bouts du devant de sa veste, que l’on leve à la hauteur d’environ un pied et demi ; on baise par respect, ou bien on laisse tomber ce bout de veste, suivant la qualité des personnes : lors qu’on a fait son compliment, ou qu’on a parlé d’affaires on se retire aprés avoir observé la même cérémonie.

Dans les simples visites on ne fait que porter la main sur le cœur ; on se place les pieds croisez sur le sopha, qui est une estrade un peu élevée ; on presente ordinairement des pipes toutes allumées tres propres, et dont les tuyaux ont deux ou trois pieds de long, lesquels par conséquent ne laissent monter à la bouche que la fumée la moins acre, déchargée de cette huile fœtide qui brûle la langue et enflame le palais lors qu’on fumeavec des pipes courtes ; d’ailleurs on fume dans le Levant le plus agréable tabac du monde ; ordinairement c’est du tabac de Salonique, mais celui des côtes d’Asie est encore meilleur, et sur tout celui de Syrie, qu’on appelle tabac de l’Ataxi ou l’Ataquie, parce qu’on le cultive autour de l’ancienne ville de Laodicée. Les Turcs mêlent du bois d’aloës ou d’autres parfums parmi ce tabac, mais cela le gâte. Les noix de leurs pipes sont plus grosses et plus commodes que les nôtres. Celles de Negrepont et de Thebes sont d’une terre naturelle que l’on taille avec un couteau en sortant de la carriere, et qui se durcit dans la suite. Aprés le tabac on presente aussi le caffé et le sorbet ; le caffé est excellent, mais ils n’y mettent jamais de sucre, soit par avarice, ou parce qu’ils le trouvent meilleur tout naturel. Outre le tabac, chez les gens de qualité on donne aussi le parfum. Un esclave fait brûler des drogues sous vôtre nez, tandis que d’autres tiennent un linge sur vôtre tête pour empêcher que la fumée ne se dissipe trop vîte ; il faut être fait à ces odeurs, autrement elles ne laissent pas d’être nuisibles.

La pluspart des visites se passent en pareilles cérémonies. Il ne faut pas avoir beaucoup d’esprit pour se tirer d’affaire ; la bonne mine et la gravité tiennent lieu de merite parmi les Orientaux, et trop de brillant gâteroit tout : ce n’est pas que les Turcs ne soient gens d’esprit, mais ils parlent peu, et se piquent plus de sincerité et de modestie que d’éloquence. Il n’en est pas de même parmi les Grecs qui sont des parleurs impitoyables. Quoique ces deux nations naissent sous le même climat, leur humeur est plus differente que si elles étoient bien éloignées les unes des autres ; et l’on n’en sauroit rapporter la cause qu’à la differente éducation qu’on leur donne. Les Turcs ne disent point de paroles inutiles ; les Grecs au contraire ne cessent de parler. En hiver ils passent des journées entieres dans les Tendours ; c’est là où se tiennent les grands caquets et le prochain n’y est pas épargné. Ces Tendours sont des tables garnies de bois par les côtez, dans lesquelles ils s’enferment jusques à la ceinture, hommes et femmes, filles et garçons, aprés y avoir fait mettre un petit poile pour échauffer le lieu. Nos Missionnaires ont beau déclamer contre les Tendours, l’usage en est trop commode pour être supprimé. Les Turcs pratiquent ce que leur religion leur ordonne ; les Grecs au contraire n’en ont gueres, et la misere les oblige à faire bien des sottises que le mauvais exemple autorise, et perpetüe de pere en fils dans les familles. Enfin les Turcs font profession de candeur et de bonne foy, au lieu que la foy des Grecs est suspecte depuis long-temps ; on n’a qu’à lire leurs Historiens.

L’uniformité regne dans toutes les actions des Turcs ; ils ne changent jamais de genre de vie. Il ne faut pas s’attendre à de grands festins chez eux ; peu de chose les satisfait, et l’on n’entend pas dire qu’un Turc se soit ruiné par trop de bonne chere. Le Ris est le fondement de leur cuisine ; ils l’aprêtent de trois differentes maniéres. Ce qu’ils appellent Pilau est un ris sec, moileux qui se fond dans la bouche, et qui est plus agréable que les poules et les queües de mouton avec quoi il a boüilli. On le laisse cuire à petit feu avec peu de boüillon sans le remuer ni le découvrir, car en le remuant et en l’exposant à l’air il se mettroit en boüillie. La seconde maniere d’apprêter le ris s’appelle Lappa, il est cuit et nourri dans le boüillon, à la même consistance que parmi nous, et on le mange avec une cueillier, au lieu que les Turcs font sauter dans leur bouche avec le pouce le pilau par petits pelotons, et que le creux de la main leur tient lieu d’assiette. La troisiéme est le Tchorba : c’est une espece de crême de ris qu’ils avalent comme un boüillon : il semble que ce soit la préparation du ris dont les anciens nourrissoient les malades.

Les poules sont merveilleuses dans le Levant, mais la viande de boucherie n’y est pas bonne en bien des endroits. On y vend souvent du buffle pour du bœuf, et la chair du buffle est fort coriace. Le mouton y est trop gras et sent le suif, surtout la queüe qui n’est qu’un peloton de graisse d’une grosseur prodigieuse ; les Turcs ne tuent les moutons que lors qu’on veut mettre le pot au feu. Comme ils n’aiment que le potage, ils coupent la viande par morceaux fort menus avant que de la mettre dans la marmite, et la font boüillir avec toute sorte de gibier. Quand ils la veulent faire rotir, ils la coupent encore plus menu, et enfilent tous les morceaux dans des broches fort longues, mettant alternativement un morceau de viande et un oignon. A Constantinople on mange de bon bœuf et d’excellens liévres. Sur les côtes d’Asie les francolins sont merveilleux, et les perdrix exquises. Le meilleur poisson du monde se pêche dans le Levant. Outre les especes que nous connoissons, la mer Noire leur en fournit quantité d’autres qui nous sont inconnuës. Les Turcs se régalent quelquefois d’un ragout de viande hachée avec un peu de graisse, et parsemnée de ris tout crud ; on en forme des pelotons que l’on enveloppe dans des feüilles de vigne, ou de choux suivant la saison ; aprés cela on les fait cuire dans une terrine couverte. Par tout le Levant on fait du mauvais pain avec pourtant d’excellent grain ; leur pâte n’est ni battuë ni levée, mais cela n’empéche pas qu’on n’y trouve souvent d’assez bonne patisserie et de la pâte feüilletée tres délicate. Leur vaisselle est de porcelaine, de fayence ou d’étain. La plus commune est de cuivre etamé, car l’Asie mineure est riche en mines de cuivre. Ils l’étament fort proprement et tres promptement, en faisant rougir au feu les pieces de vaisselle ; ils les saupoudrent pour lors avec du sel ammoniac, et ils y appliquent ensuite des boutons d’étain qu’ils étendent avec un brunissoir ; cet étain s’attache si bien au cuivre, que leur vaisselle ne rougit pas aussi facilement que la nôtre.

Quand l’heure du repas est venuë, on étend à terre ou sur le sopha, une nape ronde de marroquin noir, plus ou moins grande suivant le monde qui doit manger. Ceux qui aiment la propreté mettent cette nape sur une table de bois, haute seulement de demi pied, sur laquelle on sert un grand bassin de bois qui est chargé de plats de ris et de viande. Le maître de la maison fait la priere ordinaire, Au nom de Dieu tout puissant et misericordieux, etc. On fait passer tout autour de la table une serviette de toile bleüe qui sert à tous ceux qui sont du repas ; une cueillier de bois à long manche sert pour tout le monde, et l’on donne sur le ris de fort bon appetit. On mange de la viande et des fruits, et l’eau fraische n’est pas épargnée sur la fin du repas. Nous nous levions quelquefois de table avec le ventre à la glace : en récompense on nous donnoit le caffé tout boüillant, et nous fumions comme les autres, mais plutôt par complaisance que par goût. Le tabac en fumée, pris comme un remede, convient à l’asthme, aux maux de dents, et à plusieurs maladies causées par des sérositez, lesquelles trouvent trop de facilité à s’imbiber dans certaines parties : en ce sens là le tabac est assez propre pour les Turcs, que le turban rend fluxionaires, par son épaisseur qui empéche la transpiration, et parce qu’il ne couvre pas les oreilles. Le tabac d’ailleurs flatte leur fainéantise ; on ne conçoit pas comment ils crachent si peu en fumant, ils avalent leur salive par habitude et par propreté sans en être incommodez. Quand je voulois me contraindre chez d’honnêtes gens pour ne pas cracher, mon estomac en étoit tout bouleversé ; cependant la bienséance demande que l’on crache dans un mouchoir pour épargner les tapis qui sont à terre, ou bien il faut se placer dans un coin et retirer le bout du tapis pour cracher sur le plancher.

La premiere fois que nous fûmes obligez de loger chez des Turcs, nous étions assez embarrassez de sçavoir où nous coucherions. Nôtre hôte n’avoit que la sale où nous mangions, une petite cuisine à côté, et une autre chambre qui êtoit occupée par sa femme ; cette chambre apparemment n’étoit pas destinée pour nous. On ne voyoit ailleurs ni lit, ni couchette, ni bancs, ni chaises ; car les Turcs sont les gens du monde qui embarrassent le moins une chambre de meubles. Tout d’un coup un esclave tira d’une armoire pratiquée dans le mur tout ce qu’il fallut pour faire nos lits. Pour en dresser trois, on étendit trois matelas fort minces et fort durs sur l’estrade où nous avions mangé ; on les couvrit d’autant de draps, et l’on mit un second drap sur chacun, mais suivant la mode du pays, il étoit cousu contre la courte-pointe de peur qu’il ne se dérangeast pendant la nuit. Chaque lit avoit son oreiller, et quand nous fûmes levez, le même esclave plia dans un moment tout ce bagage et le remit dans l’armoire, tout aussi vîte qu’on change de décoration à l’Opera.

L’oisiveté dans laquelle vivent la pluspart des Turcs, les oblige à chercher des amusemens : On ne sauroit employer de terme plus convenable en cette rencontre ; quand ils joüent même, ce n’est que pour passer le temps, comme ils disent, et non pas pour gagner de l’argent. Mahomet qui n’avoit en veüe que la paix des familles et la tranquilité publique, leur a donné de bons principes là-dessus. Abstenez-vous, dit-il, de joüer aux jeux de hazard et aux echets, ce sont des inventions du diable pour jetter la division parmi les hommes, pour les divertir de leurs prieres, et pour les empêcher d’invoquer le nom de Dieu. Par rapport aux echets, ils n’ont pas tenu parole à Mahomet ; mais ils ne connoissent ni les cartes ni les dez ; ils joüent quelquefois aux dames. Le Mancala est leur jeu favori, c’est une table à deux battans comme un damier, laquelle a six fossettes de chaque côté. On n’y joüe que deux, et chacun prend 36 coquilles dont il garnit les six creux qui sont de son côté.

Les plus habiles Musulmans s’occupent à la lecture de l’Alcoran et de ses Commentateurs. Les autres s’attachent à la Poësie, où l’on dit qu’ils réussissent bien. Je n’en suis pas surpris ; le sang des plus beaux genies que l’Asie et la Grece ont autrefois produit, coule encore dans leurs veines, ou au moins reçoit-il les mêmes influences du ciel. La Musique fait les délices de quelques Turcs ; quelques-uns passent toute la journée à joüer d’un instrument sans s’ennuyer, quoiqu’ils ne fassent que repeter les mêmes airs. Les Dervis sont grands musiciens et grands danseurs : mais il faut faire quelque mention de gens de Loi avant que de parler des Religieux.

Le Moufti qui est à la tête des gens de Loi, est le Chef de la religion et l’interprete de l’Alcoran. Le Sultan le nomme et ne le dépose gueres : il choisit un homme de probité, sçavant dans la connoissance de la Loi, et dont la réputation soit bien établie. Par ce choix il devient l’Officier le plus respecté de l’Empire ; c’est l’Oracle du pays, et l’on s’en tient à toutes ses décisions, lesquelles ne se font que par un ouï ou par un non, qu’il met au bas de la question proposée. Il a pour cela trois Officiers ; l’un qui établit bien l’état de la question, aprés l’avoir débarrassée de toutes les difficultez qui pourroient la rendre obscure ; l’autre en fait la copie, et le dernier y applique le cachet de son maître, lorsqu’il a mis sa réponse : cette réponse leve toutes les difficultez, il n’y a plus d’appel, et l’affaire est terminée pour toujours. Quand il s’agit de la paix ou de la guerre, de la mort des grands Officiers, ou de quelque affaire qui regarde le bien de l’Empire, le Sultan lui propose le cas par écrit en forme de doute, et sans nommer personne : Que doit-on faire dans cette rencontre ? C’est au Moufti à être circonspect ; car souvent il n’est consulté que pour la forme, et il est quelquefois déposé s’il ne parle suivant la volonté du Prince. Sultan Mourat ayant à faire à un Moufti qui étoit rétif, lui demanda fierement : Qui est-ce qui t’a fait Moufti ? C’est ta Hautesse, répondit-il. Hé bien, dit le Sultan, puisque j’ay eû le pouvoir de te revétir de cette dignité, n’ay-je pas celui de t’en dépoüiller ? On ne dit pas ce que le Moufti repliqua, mais il fut dégradé. Il y a eû plusieurs Mouftis qui ont signé la déposition et l’arrest de mort des Empereurs qui les avoient mis en place.

Quoiqu’ils persuadent aux peuples que l’Alcoran est un livre parfait, ils ne laissent pas de donner differentes interpretations à la Loi, suivant le temps et les besoins. Le Grand Seigneur fait present au nouveau Moufti d’une veste de grand prix, fourrée de Zibeline, et de sa propre main lui met dans le sein un mouchoir plein de sequins. On estime deux mille écus la veste et le present en or. D’ailleurs le Prince lui assigne un fond d’environ 25 écus par jour, qui se prend ordinairement sur une Mosquée. Les Pachas qui se trouvent à la Cour, les Ambassadeurs, et les Residens lui font un présent considérable en venant le feliciter sur son élevation : Enfin le Moufti est le seul Officier que le Grand Seigneur salüe respectueusement. Le Prince ne lui refuse aucune audiance, et s’avance même quelques pas en le recevant ; le Grand Visir ne se leve et ne vient au devant de personne que du Moufti. Le Visir se met à sa gauche qui est le côté de l’épée et la place la plus honorable parmi les gens qui font profession des armes ; parceque, disent-ils, ceux qui sont à leur droite sont au dessous de leur épée ; mais le Moufti et les Cadilesquers sont fort contens de prendre la droite qui est la place d’honneur parmi les gens de Loy ; ainsi il n’y a jamais de contestation entre eux : voilà comme l’on satisfait l’imagination des hommes. Si le Moufti est déposé par l’intrigue de ses ennemis, pour placer une personne de leur faction dans un poste aussi avantageux, on assigne au déposé la disposition de quelques charges de judicature, lesquelles produisent un revenu fort honorable. Mais si le Moufti étoit coupable de haute trahison ou de quelque crime enorme, il auroit beau dire que la Loy deffend de le faire mourir, on ne laisseroit pas de le dégrader et de le conduire aux sept tours où il seroit pilé vif dans un mortier.

Aprés le Moufti, les Cadilesquers sont les Officiers de Justice les plus accreditez dans l’Empire. Ensuite viennent les Moula ou Moula-Cadis, appellez grands Cadis, et les Cadis ou Juges ordinaires. Parmi les Cadilesquers ou Intendans de Justice, celui d’Europe, ou de Romanie est le premier ; celui d’Asie, ou d’Anatolie le second ; et celui d’Egypte le troisiéme. Ces Cadilesquers font la fonction du Cadi en son absence ; ils deviennent tres souvent Mouftis et s’appliquent à fond à l’étude de l’Alcoran, qui est leur Code civile et canonique ; on les appelle aussi Juges de l’armée, parceque la milice n’est jugée que par eux : leur place au Divan est à côté du Grand Visir, et l’on appelle quelquefois à eux de la Sentence d’un Cadi pour les affaires civiles : enfin leur emploi les oblige à veiller sur tous les gens de Justice qui sont dans l’Empire. Ils donnent les commissions de Cadis, et même celles de Moula-Cadis ; mais pour ces dernieres, c’est avec le consentement du Grand Seigneur. Sur des plaintes considérables et bien fondées, ils déposent les Cadis et les condamnent à des amendes aprés les avoir fait bâtonner.

Les Juges des grandes villes s’appellent Moula, ou Moula-Cadis ; ceux des petites villes, des bourgs et des villages se nomment Cadis. Toute la Justice est entre les mains de ces sortes de gens en Turquie ; et comme tout y est corrompu à present, le Moufti est pensionnaire des Cadilesquers, les Cadilesquers le sont des Moula, les Moula des Cadis, et les Cadis du peuple. Chaque Cadis a ses Sergens préposez pour avertir de vive voix ceux qui sont recherchez en Justice. Si celui qui est assigné manque à l’heure marquée, on accorde par provision à sa partie ce qu’elle souhaite. Il est souvent inutile d’appeller des Sentences des Cadis, car on n’instruit jamais de nouveau les procés ; ainsi la Sentence seroit toujours confirmée, parceque le Cadis a instruit le procés comme il l’a entendu, c’est en quoi il se commet d’horribles abus ; neanmoins on casse souvent les Cadis, on les châtie si leurs injustices sont criantes ; mais la Loi deffend de les faire mourir. Constantinople reconnoît des Cadis depuis environ 1390. car Bajazet I. du nom, obligea Jean Paleologue Empereur des Grecs, d’en recevoir dans cette ville pour juger les affaires qui arriveroient entre les Grecs et les Turcs qui s’y étoient établis.

Les Prêtres et les Religieux Turcs ont le bonheur de mourir dans leur lit, de même que les Cadis. Ordinairement les Prêtres commencent par anoncer les heures de la priere dans les galeries des minarets. S’ils sont gens de bien et d’une réputation sans reproche, le peuple des parroisses les presente au Grand Visir lorsque les Curés viennent à vaquer. Ce Ministre fait expedier leurs Provisions, aprés leur avoir fait lire quelques passages de l’Alcoran, ou leur avoir mis ce Livre sur la tête. L’emploi des Prêtres est de faire la priere, de lire dans les Mosquées, de benir les mariages, d’assister les agonizans, et d’accompagner les morts. Pour consoler les agonizans qui ont des dettes lesquelles ils ne sauroient acquiter, le Curé fait venir leurs créanciers, et les exhorte à remettre leurs obligations sous le chevet des moribonds, ou a déclarer devant témoins qu’ils ne leur demandent rien : les créanciers qui sont assez durs pour refuser cette grace, sont réputez mal honnêtes gens.

On lave les morts avec beaucoup de soin en Turquie, on les raze par tout le corps, on brûle de l’encens autour d’eux pour en éloigner les mauvais esprits, on les ensevelit ensuite dans un drap dont le haut et le bas ne sont point cousus. Ils ont leur raison pour cela ; car ils s’imaginent que lorsque le mort est dans la fosse, deux Anges viennent le faire mettre à genoux pour lui faire rendre compte de ses actions ; c’est pour cela que la pluspart des Turcs laissent une houppe de cheveux sur leur tête pour donner prise à l’Ange qui leur fait changer de posture. Afin que le mort soit plus à son aise, on couvre la fosse d’une espece de voûte formée par quelques planches légeres sous lesquelles on l’étend de tout de son long. Si le mort a vécu en homme de bien, deux Anges, blancs comme neige, succedent à ceux qui viennent de l’examiner, et ne l’entretiennent que des plaisirs qu’il goutera en l’autre monde ; mais s’il a eté grand pecheur, deux nouveaux Anges, noirs comme du jais, le tourmentent horriblement ; l’un, disent-ils, l’enfonce à coups de massuë dans la terre, l’autre le releve avec un crochet de fer, et ils se divertissent à ce cruel exercice jusques au jour du grand Jugement, sans discontinuer d’un seul moment.

Mahomet qui avoit à ménager les Arabes, les a servis suivant leur goût. Comme leur terre est un desert aride et sec, pour les consoler il leur a fait un paradis rempli de fontaines et de jardins, les fustayes y sont impénétrables au soleil, les parterres tous couverts de fleurs, et les vergers chargez de toute sorte d’excellens fruits. Dans ce lieu charmant coulent en abondance le lait, le miel et le vin ; mais c’est un vin qui ne porte point à la tête et qui ne trouble pas la raison. Les plus parfaites beautez s’y promenent, et ne sont ni trop faciles ni trop cruelles ; on y épousera celles que l’on voudra, car il y en a de toutes les façons ; leurs yeux, qui sont gros comme des œufs, sont toujours attachez sur leurs maris qu’elles aiment à la folie. Les filles, suivant ce prophete, y sont toutes pures, et l’on n’y entend point parler des maladies du sexe : on n’y connoit ni sabine, ni mercure, ni gayac, ni salsepareille. La meilleure chose que Mahomet ait dite touchant l’autre monde, est qu’il ne faut pas mettre au nombre des morts ceux qui meurent dans la voye de Dieu, parce qu’ils vivent en Dieu, et qu’ils joüissent de ses biens et de son amour. Les damnez au contraire seront précipitez dans un feu devorant, au milieu duquel leur peau se renouvellera à tous momens pour augmenter leur suplice. Ils souffriront une soit incroyable sans pouvoir se flatter d’avoir une goutte d’eau ; et si par hazard on leur verse à boire, ce sera d’une liqueur empoisonnée qui les suffoquera sans les faire mourir. Pour comble de maux, ils n’y trouveront point de femmes.

J’ay oublié de dire, qu’avant que d’enterrer les morts on les expose dans les maisons, enfermez dans une biere sous un poile de differente couleur, suivant la qualité des personnes : ce poile est rouge pour les gens de guerre, noir pour un bourgeois, vert pour un Emir ou pour un Cherif ; les turbans que l’on met sur la biere sont de la même couleur que le poile. Les Prêtres précedent le convoi et prient pour le deffunt ; les pauvres suivent avec les esclaves et les chevaux de la maison, si c’est une personne de distinction. Les pleureuses n’y manquent pas, non plus qu’aux enterremens des Grecs ; elles font une musique enragée tout le long des ruës, tandis qu’on enterre le mort, et aprés qu’on l’a enterré. Quand on est arrivé au cimetiere on tire le corps de la biere pour le mettre dans la fosse, enveloppé d’un simple drap ; mais on se garde bien de jetter de la terre par dessus : on couvre la fosse de quelques planches sur lesquelles on ramasse les materiaux qui se trouvent aux environs. Aprés cela les hommes se retirent, et les femmes y restent encore quelque temps : ensuite les prêtres s’avancent pour être aux écoutes, et pour informer les parens si le mort s’est bien deffendu quand les Anges l’ont interrogé : ces prêtres n’ont garde de dire qu’il a été confondu, car ils ne sont bien payez que lorsqu’ils anoncent de bonnes nouvelles. Les femmes viennent prier souvent sur la fosse de leurs maris, mais c’est toujours en plein jour et jamais la nuit, de peur qu’il ne leur arrivât quelqu’avanture pareille à celle de la Matrone d’Ephese. On apporte quelquefois à manger dans les cimetieres, sur tout le vendredi ; les uns croyent que cela soulage les morts ; les plus raisonnables disent que cela se fait pour attirer les passans, qui en s’arrêtant prient Dieu pour le deffunt.

Une des principales raisons qui oblige les Turcs à enterrer les morts sur les grands chemins, c’est pour exciter les passans à leur souhaiter du bien ; et le souhait ordinaire est que Dieu les délivre des tourmens que les Anges noirs leur font souffrir. On éleve deux grosses pierres à chaque bout de la fosse : parmi les gens qui sont de quelque distinction ; celle qui est à la tête marque la difference du sexe par un turban ou par un bonnet, et c’est à ces sortes d’ouvrages que s’occupent les sculpteurs de Constantinople et des meilleures villes de l’Empire ; on grave l’epitaphe du défunt sur la pierre qui est aux pieds de la fosse. Le Chef-d’œuvre des plus habiles maîtres c’est de faire un tombeau pour les plus grands Seigneurs ; en quoi cependant ils réussissent mal, car ils travaillent sans science et sans aucun goût. Ordinairement on va foüiller dans les ruines des anciennes villes pour chercher des bouts de colomnes ou quelques vieux marbres propres à marquer les fosses. Ceux qui aiment les inscriptions ne doivent pas négliger les Cimetieres, parceque les Turcs, les Grecs et les Armeniens y portent les plus beaux marbres ; ces cimetieres sont d’une étenduë prodigieuse, car on n’enterre jamais deux personnes dans la même fosse, et le terrein qu’occupent ceux qui sont aux environs de Constantinople, produiroit, si l’on prenoit soin de le cultiver, assez de grains pour nourrir cette grande ville pendant la moitié de l’année ; on y trouveroit aussi des pierres en assez grande quantité pour faire une seconde enceinte à la ville.

Je ne connois pas assez les Religieux Turcs pour entrer dans le détail des differens Ordres qui sont parmi eux, car nous n’avons presque veû que ceux qu’on appelle Dervis. Ce sont de maîtres moines qui vivent en communauté dans des monasteres sous la conduite d’un superieur lequel s’applique particulierement à la predication. Ces Dervis font vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance ; mais ils se dispensent aisément des deux premiers, et même ils sortent de leur Ordre sans scandale, pour se marier quand l’envie leur en prend. Les Turcs tiennent pour maxime, que la tête de l’homme est trop legere pour être long-temps dans la même disposition. Le General de l’Ordre des Dervis réside à Cogna qui est l’ancienne ville d’Iconium capitale de la Lycaonie dans l’Asie mineure. Othoman premier Empereur des Turcs erigea le superieur du couvent de cette ville en Chef-d’ordre, et accorda de grands privileges à cette maison. On assûre qu’elle entretient plus de cinq cens Religieux, et que leur fondateur fut un Sultan de la même ville appellé Melelava, d’où vient qu’on les appelle les Melelevis : Ils ont le tombeau de ce Sultan dans leur couvent.

Les Dervis qui portent des chemises, les font faire, par penitence, de la plus grosse toile qui se puisse trouver ; ceux qui n’en portent point, mettent sur la chair une veste de bure de couleur brune que l’on travaille à Cogna, et qui descend un peu plus bas que le gras de jambe ; ils la boutonnent quand ils veulent, mais ils ont la pluspart du temps la poitrine découverte jusqu’à leur ceinture qui est ordinairement d’un cuir noir. Les manches de cette veste sont larges comme celles des chemises de femmes en France, et ils portent par dessus une espece de casaque ou de mantelet dont les manches ne descendent que jusques au coude. Ces moines ont les jambes nües et se servent souvent de pantoufles à l’ordinaire ; leur tête est couverte d’un bonnet de poil de chameau d’un blanc sale, sans aucun bord, fait en pain de sucre, arrondi neantmoins en maniere de dôme ; quelques-uns y roulent un linge ou une sesse pour en faire un turban.

Ces Religieux en présence de leurs superieurs et des étrangers sont d’une modestie affectée, les yeux baissez et dans un profond silence. On dit qu’ailleurs ils ne sont pas si modestes, ils passent pour de grands buveurs d’eau de vie, et même de vin. L’usage de l’Opium leur est plus familier qu’aux autres Turcs. Cette drogue qui est un poison pour ceux qui n’y sont pas accoûtumez, et dont une petite dose fait mourir les autres gens, met d’abord les Dervis, qui en mangent des onces tout à la fois, dans une gayeté pareille à celle des hommes qui sont entre deux vins. Une douce fureur, que l’on pourroit appeller enthousiasme, succéde à cette gayeté, et les feroit passer pour des gens extraordinaires, si l’on n’en connoissoit pas la cause ; mais comme leur sang, trop dissous par cette drogue, excite une décharge considerable de férositez dans le cerveau, ils tombeant ensuite dans l’assoupissement et passent une journée entiere sans remuer ni bras ni jambes. Cette espece de léthargie les occupe tout le Jeudi, qui est un jour de jeûne pour eux, pendant lequel ils ne sauroient manger, suivant leur regle, quoique ce soit qu’aprés le coucher du soleil.

Les Dervis se piquent de beaucoup de politesse ; leur barbe est propre, bien peignée ; leurs poësies ne roulent jamais sur les femmes, si ce n’est sur celles qu’ils esperent voir un jour en paradis. Ils ne sont plus assez sots pour se découper et taillader le corps, comme ils faisoient autrefois ; à peine aujourd’hui effleurent-ils leur peau, ils ne laissent pas cependant de se brûler quelquefois du côté du cœur, avec de petites bougies, pour donner des marques de tendresse aux objets de leur amour. Ils s’attirent l’admiration du peuple en maniant le feu sans se brûler, et le tenant dans la bouche pendant quelque temps, comme font nos charlatans. Ils font mille tours de souplesse et joüent à merveille des gobelets. Ils prétendent charmer les viperes par une vertu spécifique attachée à leur robe. De tous les Turcs ce sont les seuls qui voyagent dans les pays Orientaux ; ils vont dans le Mogol et au delà, et profitans des grosses aumônes qu’on leur fait, ils ne laissent pas d’aller manger chez tous les Religieux qui sont sur leur route. La musique fait une partie de leur application ; leur chant nous parut triste mais harmonieux ; et quoiqu’il soit deffendu par l’Alcoran de loüer Dieu avec des instrumens, ils se sont pourtant mis sur le pied de le faire malgré les Edits du Sultan et la persécution des devots. Les principaux exercices des Dervis, sont de danser le mardi et le vendredi ; cette espece de comédie est precedée par une predication qui se fait par le superieur du couvent, ou par son subdélegué. On assûre que leur morale est bonne, et qu’on en peut faire un excellent usage, de quelque religion que l’on soit. Les femmes qui sont bannies de tous les endroits publics où il y a des hommes, ont la permission de se trouver à ces prédications, et elles n’y manquent pas. Pendant ce temps-là les Religieux sont renfermez dans une balustrade, assis sur leurs talons, les bras croisez et la tête baissée. Aprés le sermon, les chantres placez dans une galerie qui tient lieu d’orchestre, accordant leurs voix avec les flûtes et les tambours de basque, chantent un hymne fort long. Le superieur en étole et en veste à manches pendantes, frappe des mains à la seconde strophe ; à ce signal les moines se levent, et aprés l’avoir salué d’une profonde reverence, ils commencent à tourner l’un aprés l’autre, en prioüettant avec tant de vitesse, que la juppe qu’ils ont sur leur veste s’élargit et s’arrondit en pavillon, d’une maniere surprenante : tous ces danseurs forment un grand cercle tout-à-fait réjoüissant, mais ils cessent tout d’un coup au premier signal que fait le supérieur, et ils se remettent dans leur premiere posture, aussi frais que s’ils n’avoient pas remué. On revient à la danse au même signal par quatre ou cinq reprises, dont les dernieres sont bien plus longues à cause que les moines sont en haleine ; et par une longue habitude ils finissent cet exercice sans en être étourdis. Quelque veneration qu’ayent les Turcs pour ces Religieux, ils ne leur permettent pas d’avoir beaucoup de couvens, parce qu’ils n’estiment pas les personnes qui ne font point d’enfans. Sultan Mourat vouloit exterminer les Dervis comme gens inutiles à la Republique, et pour qui le peuple avoit trop de considération ; neanmoins il se contenta de les releguer dans leur couvent de Cogna. Ils ont encore une maison à Pera, et une autre sur le Bosphore de Thrace. Nous entendîmes la predication dans leur couvent de Pruse en Bithynie, et nous les vîmes danser avec plaisir au travers des barreaux de la Mosquée.

Des marchands Armeniens de nôtre caravane, qui parloient Italien, nous expliquérent une partie de la predication. Le principal sujet rouloit sur Jesus-Christ ; le predicateur déclama contre les Juifs, mais de sang froid car ils ne s’emportent jamais, et il trouva fort mauvais que les Chrétiens crussent que les Juifs avoient fait mourir un si grand Prophete ; il assûra au contraire qu’il passa dans le ciel, et que les Juifs avoient crucifié une autre personne à sa place.

Je ne scaurois finir cette lettre par un plus bel endroit, qu’en parlant de l’estime que les Turcs font de Jesus-Christ. Il n’est pas vrai qu’ils vomissent des blasphémes contre lui, comme quelques voyageurs l’ont assûré. Si les Turcs ont le malheur de ne pas croire la Divinité de Jesus-Christ, ils le révérent au moins comme un grand ami de Dieu, et sur tout comme un grand intercesseur auprés du Seigneur. Ils conviennent qu’il a eté envoyé de Dieu pour apporter une Loi pleine de grace ; et s’ils nous traittent d’infidelles, ce n’est pas parce que nous croyons en Jesus-Christ, c’est parce que nous ne croyons pas que Mahomet soit venu aprés lui pour anoncer une autre Loi moins opposée à la nature corrompuë.

J’ay l’honneur d’être avec un profond respect, etc.