Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 2/2

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Adam Smith
De l’argent considéré comme une branche particulière du fonds général de la société, ou de la dépense qu’exige l’entretien du capital national
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On a fait voir, dans le premier livre[1], que le prix de la plupart des marchandises se résout en trois parties qui ont concouru à produire la marchandise et à la mettre au marché, et que l’une paye les Salaires du travail, l’autre les profits du capital, et la troisième la rente de la terre ; qu’il y a à la vérité quelques marchandises dont le prix se compose de deux de ces parties seulement, les salaires du travail et les profits du capital, et un très-petit nombre dans lesquelles il consiste ; mais que le entièrement en une seule, les salaires du travail ; prix de toute marchandise quelconque se résout né­ces­sairement en l’une ou l’autre de ces parties, ou en toutes trois, puisque la portion de prix qui ne va ni à la rente ni aux salaires, va de toute nécessité au profit de quelqu’un.

On a observé que puisqu’il en était ainsi pour toute marchandise quelconque prise séparément, il fallait nécessairement qu’il en fût de même pour les marchandises qui composent la totalité du produit de la terre et du travail d’un pays, prises en masse. La somme totale du prix ou de la valeur échangeable de ce produit annuel doit se résou­dre de même en ces trois parties et se distribuer entre les différents habitants du pays, ou comme salaires de leur travail, ou comme profits de leur capital, ou comme rentes de leur terre.

Mais quoique la valeur totale du produit annuel des terres et du travail d’un pays soit ainsi partagée entre les différents habitants et leur constitue un revenu, cependant, de même que dans le revenu d’un domaine particulier nous distinguons le revenu brut et le revenu net, nous pouvons aussi faire une pareille distinction à l’égard du revenu de tous les habitants d’un grand pays.

Le revenu brut d’un domaine particulier comprend généralement tout ce que débourse le fermier ; le revenu net est ce qui reste franc et quitte de toutes charges au propriétaire, après la déduction des frais de régie, des réparations et tous les autres prélèvements nécessaires, ou bien ce qu’il peut, sans nuire à sa fortune, placer dans le fonds qu’il destine à servir immédiatement à sa consommation, c’est-à-dire dépenser pour sa table, son train, les ornements et l’ameublement de sa maison, ses jouissances et amusements personnels. Sa richesse réelle n’est pas en proportion de son revenu brut, mais bien de son revenu net.

Le revenu brut de tous les habitants d’un grand pays comprend la masse totale du produit annuel de leur terre et de leur travail ; leur revenu net est ce qui leur reste franc et quitte, déduction faite de ce qu’il faut pour entretenir premièrement leur capital fixe ; secondement, leur capital circulant, ou bien ce qu’ils peuvent placer, sans empiéter sur leur capital, dans leur fonds de consommation, c’est-à-dire ce qu’ils peu­vent dépenser pour leurs subsistance, commodités et amusements. Leur richesse réelle est aussi en proportion de leur revenu net, et non pas de leur revenu brut.

Il est évident qu’il faut retrancher du revenu net de la société toute la dépense d’entre­tien du capital fixe. Les matières nécessaires pour l’entretien des machines utiles, des instruments d’industrie, bâtiments d’exploitation, etc., pas plus que le pro­duit du travail nécessaire pour donner à ces matières la forme convenable, ne peuvent jamais faire partie de ce revenu net. Le prix de ce travail, à la vérité, peut bien en faire partie, puisque les ouvriers qui y sont employés peuvent placer la valeur entière de leurs salaires dans leur fonds de consommation ; mais la différence consiste en ce que, dans les autres sortes de travail, et le prix et le produit vont l’un et l’autre à ce fonds ; le prix va à celui des ouvriers, et le produit à celui d’autres personnes dont la sub­sis­tance, les commodités et les agréments se trouvent augmentés par le travail de ces ouvriers.

La destination du capital fixe est d’accroître la puissance productive du travail, ou de mettre le même nombre d’ouvriers à portée de faire une beaucoup plus grande quan­tité d’ouvrage. Dans une ferme où tous les bâtiments d’exploitation, où les clôtu­res, les cours d’eau, les communications, etc., sont dans le meilleur ordre possible, le même nombre d’ouvriers et les bestiaux de labour produiront une bien plus grande récolte que dans un terrain tout aussi bon et tout aussi étendu, mais qui ne sera pas pourvu des mêmes avantages. Dans des manufactures, le même nombre d’ouvriers, à l’aide des meilleures machines possibles, fournira une bien plus grande quantité de produits que s’ils avaient des outils moins perfectionnés. Ce qu’on dépense d’une manière judicieuse pour le placer dans un capital fixe quelconque est toujours rem­boursé avec un gros profit, et il ajoute au produit annuel une valeur bien supé­rieure à celle qu’exige l’entretien de ces sortes d’améliorations. Cet entretien cepen­dant emporte nécessairement une portion du produit. Une certaine quantité de matières et le travail d’un certain nombre d’ouvriers qui auraient pu l’un et l’autre être employés immédiatement à augmenter la quantité de vivres, habits et logements, à rendre plus abondantes la subsistance et les commodités de la société, se trouvent par là détournés vers un autre emploi extrêmement avantageux, il est vrai, mais toujours différent de celui-là. C’est sous ce rapport qu’on regarde toujours comme un grand avantage pour une société tous les nouveaux procédés en mécanique, qui mettent un même nombre d’ouvriers en état de faire la même quantité d’ouvrage avec des machines plus simples et moins coûteuses que celles dont on faisait usage précédemment. Il se trouve alors une certaine quantité de matériaux et un certain nombre d’ouvriers qui avaient été employés auparavant à entretenir des machines plus compliquées et plus dispen­dieuses, et qui maintenant peuvent l’être à augmenter la quantité de l’ouvrage pour lequel ces machines ou d’autres ont été faites. Si l’entrepreneur d’une grande manu­facture qui dépense par an 1000 livres à l’entretien de ses machines peut trouver le moyen de réduire cette dépense à 500 livres, il emploiera naturellement les autres 500 livres à acheter une quantité additionnelle de matières pour être mises en œuvre par un nombre additionnel d’ouvriers. Ainsi, la quantité de l’ouvrage particulier pour lequel ces machines ont été faites, et qui constitue toute leur utilité, se trouvera natu­rellement augmentée, ainsi que les commodités et les avantages que cet ouvrage peut procurer à la société.

La dépense d’entretien du capital fixe d’un grand pays peut très-bien se comparer à celle des réparations d’un domaine particulier. La dépense des réparations peut sou­vent être nécessaire pour maintenir le produit du domaine et, par conséquent, pour conserver tant le revenu brut que le revenu net du propriétaire. Cependant, lorsqu’en la dirigeant d’une manière mieux entendue, on peut la diminuer sans donner lieu à aucune diminution de produit, le revenu brut reste tout au moins le même qu’aupa­ravant, et le revenu net est nécessairement augmenté.

Mais, quoique toute la dépense d’entretien du capital fixe se trouve ainsi nécessai­rement retranchée du revenu net de la société, il n’en est pas de même à l’égard de la dépense d’entretien du capital circulant. On a déjà observé que, des quatre articles qui composent ce capital, qui sont l’argent, les vivres, les matières et l’ouvrage fait, les trois derniers en sont régulièrement retirés pour être versés, soit dans le capital fixe de la société, soit dans le fonds de consommation. De ces choses consommables, tout ce qui ne se trouve pas employé à l’entretien du premier de ces deux fonds, va en entier à l’autre, et fait partie du revenu net de la société ; ainsi, l’entretien de ces trois parties du capital circulant ne retranche du revenu net de la société aucune autre portion du produit annuel que celle qui est nécessaire à l’entretien du capital fixe.

À cet égard, le capital circulant d’une société diffère de celui d’un individu. Celui d’un individu ne peut entrer pour la moindre partie dans son revenu net, qui se compose uniquement de ses profits. Mais, encore que le capital circulant de chaque individu fasse une partie de celui de la société dont il est membre, il ne s’ensuit pas que ce capital ne puisse de même entrer pour quelque chose dans le revenu net de la nation. Quoique les marchandises qui composent le fonds de boutique d’un marchand ne puissent nullement être versées dans son fonds de consommation, elles peuvent néanmoins aller à celui d’autres personnes qui, au moyen d’un revenu qu’elles tirent de quelque autre source, sont en état d’en remplacer régulièrement la valeur au mar­chand, ainsi que ses profits, sans qu’il en résulte aucune diminution ni dans le capital du marchand ni dans le leur[2].

L’argent est donc la seule partie du capital circulant d’une société dont l’entretien puisse occasionner quelque diminution dans le revenu net de la nation.

Le capital fixe et cette partie du capital circulant qui consiste en argent, ont une très-grande ressemblance l’un avec l’autre, sous le rapport de leur influence sur le reve­nu de la société.

Premièrement, de même que les machines et instruments d’industrie, etc., exigent une certaine dépense, d’abord pour les fabriquer et ensuite pour les entretenir, les­quelles dépenses, bien qu’elles fassent partie du revenu brut de la société, sont l’une et l’autre des déductions à faire sur un revenu net, de même le fonds d’argent monnayé qui circule dans un pays exige une certaine dépense, d’abord pour le former, et ensuite pour l’entretenir, lesquelles dépenses sont aussi à déduire l’une et l’autre du revenu net de la société, bien qu’elles fassent partie de son revenu brut. Il se trouve une certaine quantité de matières très-précieuses, l’or et l’argent, et une certaine quantité de travail d’une nature très-industrieuse, lesquelles, au lieu de servir à augmenter le fonds de consommation, à multiplier les subsistances, commodités et agréments des individus, sont employées à entretenir ce grand mais dispendieux instrument de commerce, au moyen duquel les subsistances, commodités et agréments de chaque individu dans la société lui sont régulièrement distribués dans les justes proportions auxquelles il a droit.

Secondement, de même que les machines et instruments d’industrie, etc., qui com­po­sent le capital fixe, soit d’un individu, soit d’une société, ne font partie ni du revenu brut ni du revenu net de l’un ou de l’autre, de même l’argent, au moyen duquel tout le revenu de la société est régulièrement distribué entre ses différents membres, ne fait nullement lui-même partie de ce revenu. La grande roue de la circulation est tout à fait différente des marchandises qu’elle fait circuler. Le revenu de la société se compose uniquement de ces marchandises, et nullement de la roue qui les met en circulation. Quand nous calculons le revenu brut et le revenu net d’une société, nous sommes toujours obligés de retrancher, de la masse totale d’argent et de marchandises qui compose sa circulation annuelle, la valeur entière de l’argent, dont il n’y a pas un seul écu qui puisse jamais faire partie de l’un ni de l’autre de ces revenus.

Il n’y a que l’ambiguïté du langage qui puisse faire paraître cette proposition douteuse ou paradoxale. Bien développée et bien entendue, elle est évidente par elle-même.

Quand nous parlons d’une somme d’argent particulière, quelquefois nous n’enten­dons autre chose que les pièces de métal qui la composent ; quelquefois aussi nous renfermons dans la signification du mot un rapport confus aux choses qu’on peut avoir en échange pour cette somme, ou au pouvoir d’acheter que donne la possession de cet argent. Par exemple, quand nous disons que l’argent qui circule en Angleterre a été évalué à 18 millions sterl., nous voulons exprimer seulement le nombre des pièces de métal que quelques écrivains, d’après leurs calculs ou plutôt leur imagination, ont cru exister dans la circulation du pays. Mais quand nous disons qu’un homme a 50 ou 100 livres de rente, nous voulons ordinairement exprimer, non-seulement le montant des pièces de métal qui lui sont payées annuellement, mais la valeur des choses qu’il peut acheter ou consommer annuellement. Nous entendons communément affirmer quelle est ou doit être sa manière de vivre, ou bien quelle est la quantité et qualité des choses propres aux besoins et commodités de la vie, dont il est maître de se procurer la jouissance.

Lorsque, par une certaine somme d’argent, nous voulons exprimer non-seulement le montant des pièces de métal dont elle est composée, mais que nous entendons encore renfermer dans la signification du mot quelque rapport confus aux choses qu’on peut avoir en échange pour ces pièces, alors la richesse ou le revenu que cette somme indique dans ce cas, est égal seulement à une des deux valeurs qui se trouvent ainsi conjointes, par une sorte d’ambiguïté, dans le même mot, et plus promptement à la dernière qu’à la première, à ce que vaut l’argent, plutôt qu’à l’argent même.

Ainsi, si un particulier a une guinée de pension par semaine, il peut acheter avec, dans le cours d’une semaine, une certaine quantité de choses propres à sa subsistance, ses commodités et agréments. Sa richesse réelle, son revenu réel de la semaine sera grand ou petit, à proportion que sera grande ou petite la quantité de ces choses. Cer­tainement, son revenu de la semaine n’est pas égal à la fois à la guinée et à ce qu’il peut acheter avec, mais seulement à l’une ou l’autre de ces deux valeurs égales, et plus proprement à la dernière qu’à la première ; à ce que vaut la guinée, plutôt qu’à la guinée elle-même.

Si la pension de ce particulier, au lieu de lui être payée en or, lui était payée en un billet d’une guinée à toucher par semaine, à coup sûr ce serait bien moins ce morceau de papier que ce qu’il pourrait acquérir par ce moyen, qui constituerait proprement son revenu. Or, une guinée peut être regardée comme un billet au porteur sur tous les marchands du voisinage, payable en une certaine quantité de choses propres aux besoins et commodités de la vie. Le revenu de celui à qui on la paye consiste, à pro­pre­ment parler, bien moins dans la pièce d’or que dans ce qu’il peut acheter avec ou dans ce qu’il peut avoir en échange. Si l’on ne pouvait l’échanger pour rien, elle serait comme un billet sur un banqueroutier, et n’aurait pas plus de valeur que le moindre chiffon de papier.

De même, quoique tous les différents habitants d’un pays puissent toucher ou touchent en effet le plus souvent en argent leur revenu de la semaine ou de l’année, néanmoins leur richesse réelle à tous, leur véritable revenu de la semaine ou de l’année, pris collectivement, sera toujours grand ou petit, en proportion de la quantité de choses consommables qu’ils peuvent tous acheter avec cet argent. Le revenu d’eux tous, pris collectivement, est évidemment égal, non pas à la fois à l’argent et aux choses consommables, mais seulement à l’une ou à l’autre de ces deux valeurs, et plus proprement à la dernière qu’à la première.

Ainsi, si nous exprimons souvent le revenu d’une personne par les pièces de métal qui lui sont payées annuellement, c’est parce que le montant de ces pièces détermine l’étendue de son pouvoir d’acheter ou la valeur des marchandises qu’elle est en état de consommer annuellement. Nous n’en considérons pas moins son revenu comme consistant dans cette faculté d’acheter ou de consommer, et non pas dans les pièces qui transportent cette faculté.

Mais si cette proposition est assez évidente à l’égard d’un individu, elle l’est enco­re bien plus à l’égard d’une société. Le montant des pièces de métal qui sont payées annuellement à un particulier est souvent précisément égal à son revenu et, sous ce rapport, il est la plus courte et la meilleure expression de la valeur de ce revenu. Mais le montant des pièces de métal qui circulent dans une société ne peut jamais être égal au revenu de tous ses membres. Comme la même guinée qui paye aujourd’hui à un homme sa pension de la semaine peut payer demain celle d’un autre, et après-demain celle d’un troisième, il faut de toute nécessité que le montant des pièces de métal qui circulent annuellement dans un pays soit d’une bien moindre valeur que la totalité des pensions qui se payent annuellement avec. Mais le pouvoir d’acheter, mais les choses qui peuvent être achetées les unes après les autres avec la totalité de ces pensions en argent, à mesure que celles-ci sont payées les unes après les autres, doivent toujours être précisément de la même valeur que toutes ces pensions, comme l’est pareillement le revenu total des personnes à qui ces pensions sont payées. Par conséquent, ce revenu total ne peut consister dans ces pièces de métal dont le montant est si fort inférieur à sa valeur, mais il consiste dans la faculté d’acheter, dans les choses con­som­mables qu’on peut acheter les unes après les autres avec ces pièces, à mesure qu’elles circulent de main en main[3].

Ainsi l’argent, cette grande roue de la circulation, ce grand instrument du com­merce, tel que tous les autres instruments d’industrie, quoiqu’il compose une partie et une partie très-précieuse du capital de la société à laquelle il appartient, n’entre pour rien absolument dans son revenu ; et quoique ce soient les pièces de métal dont il est composé qui, dans le cours de leur circulation annuelle, distribuent tout juste à chacun la portion de revenu qui lui revient, elles ne font nullement elles-mêmes partie de ce revenu.

Troisièmement enfin, cette partie du capital circulant, qui consiste en argent, a encore une autre ressemblance avec les machines, instruments d’industrie, etc., qui com­posent le capital fixe ; c’est que si toute épargne dans les frais de fabrication et d’entretien de ces machines, qui ne diminue pas la puissance productive du travail, est une amélioration dans le revenu net de la société, toute épargne dans la formation et l’entretien de cette partie du capital circulant, qui consiste en argent, est une amélio­ration exactement du même genre.

Il est assez évident (et d’ailleurs on l’a déjà expliqué en partie) que toute épargne dans la dépense d’entretien du capital fixe est une amélioration du revenu net de la société. La totalité du capital de l’entrepreneur d’un ouvrage quelconque est nécessai­re­ment partagée entre son capital fixe et son capital circulant. Tant que son capital total reste le même, plus l’une des deux parts est petite, plus l’autre sera nécessai­re­ment grande. C’est le capital circulant qui fournit les matières et les salaires du travail, et qui met l’industrie en activité. Ainsi, toute épargne dans la dépense d’entretien du capi­tal fixe, qui ne diminue pas dans le travail la puissance productive, doit augmen­ter le fonds qui met l’industrie en activité et, par conséquent, accroître le produit annuel de la terre et du travail, revenu réel de toute société.

La substitution du papier à la place de la monnaie d’or et d’argent est une manière de remplacer un instrument de commerce extrêmement dispendieux, par un autre qui coûte infiniment moins, et qui est quelquefois tout aussi commode. La circulation s’établit ainsi sur une nouvelle roue qui coûte bien moins à la fois à fabriquer et à entretenir que l’ancienne. Mais comment cette opération se fait-elle, et de quelle ma­nière tend-elle à augmenter ou le revenu brut, ou le revenu net de la société ? C’est ce qui n’est pas tout à fait si évident au premier coup d’œil, et ce qui mérite une plus longue explication.

Il y a plusieurs sortes de papier monnaie ; mais les billets circulants des banques et des banquiers sont l’espèce qui est la mieux connue et qui paraît la plus propre à remplir ce but.

Lorsque les gens d’un pays ont assez de confiance dans la fortune, la probité et la sagesse d’un banquier pour le croire toujours en état d’acquitter comptant et à vue ses billets et engagements, en quelque quantité qu’il puisse s’en présenter à la fois, alors ces billets finissent par avoir le même cours que la monnaie d’or et d’argent, en raison de la certitude qu’on a d’en faire de l’argent à tout moment.

Un banquier prête aux personnes de sa connaissance ses propres billets, jusqu’à concurrence, je suppose, de 100 mille livres. Ces billets faisant partout les fonctions de l’argent, les emprunteurs lui en payent le même intérêt que s’il leur eût prêté la même somme en argent. C’est cet intérêt qui est la source de son gain. Quoique sans cesse il y ait quelques-uns de ces billets qui lui reviennent pour le payement, il y en a toujours une partie qui continue de circuler pendant des mois et des années de suite. Ainsi, quoiqu’il ait en général des billets en circulation jusqu’à concurrence de 100 mille livres, cependant souvent 20 mille livres en or et argent se trouvent faire un fonds suffisant pour répondre aux demandes qui peuvent survenir. Par conséquent, au moyen de cette opération, 20 mille. livres en or et argent font absolument la fonction de 100 mille. Les mêmes échanges peuvent se faire, la même quantité de choses con­som­mables peut être mise en circulation et être distribuée aux consommateurs aux­quels elle doit parvenir, par le moyen des billets de ce banquier, montant à 100 mille livres, tout comme cela se serait fait avec la même valeur en monnaie d’or et d’argent. On peut donc, de cette manière, faire une économie de 80 mille livres sur la circula­tion du pays, et si en même temps différentes opérations du même genre venaient à s’établir par plusieurs banques et banquiers différents, la totalité de la circulation pourrait ainsi être servie avec la cinquième partie seulement de l’or et de l’argent qu’elle aurait exigé sans cela.

Supposons, par exemple, que la masse totale d’argent circulant dans un pays, à une certaine époque, se monte à 1 million sterling, somme alors suffisante pour faire circuler la totalité du produit annuel de ses terres et de son travail.

Supposons encore que, quelque temps après, différentes banques et banquiers viennent à émettre des billets au porteur jusques à concurrence d’un million, en con­ser­vant dans leurs différentes caisses 200 mille livres pour répondre aux demandes qui peuvent survenir : il se trouverait donc alors dans la circulation 800 mille livres en or et argent, et un million de billets de banque, ou bien 1800 mille livres, tant en argent que papier. Or, 1 million seulement suffisait auparavant pour faire circuler et distribuer aux consommateurs tout le produit annuel des terres et du travail du pays, et ce produit ne peut pas se trouver augmenté tout d’un coup par ces opérations de banque. Un million suffira donc tout de même après pour le faire circuler. La quantité de marchandises qu’il s’agit de vendre et d’acheter étant la même qu’auparavant, il ne faudra que la même quantité d’argent pour toutes les ventes et tous les achats. Le canal de la circulation, si je puis me permettre cette expression, restera précisément le même qu’auparavant. Un million, d’après notre supposition, suffisait à remplir ce canal. Tout ce qu’on y versera donc au-delà de cette somme ne pourra y prendre son cours, mais sera forcé de déborder[4]. Il se trouve qu’on y a versé 1800 mille livres : donc il y a 800 mille livres qui vont nécessairement déborder, cette somme étant l’excédent de ce que peut employer la circulation du pays. Mais si cette somme ne peut pas trouver à être employée au-dedans, elle est trop précieuse pour qu’on la tienne oisive. On l’enverra donc au-dehors pour y chercher cet emploi profitable qu’elle ne peut trouver au-dedans. Or, le papier ne peut aller hors du pays, parce qu’éloigné des banques qui l’ont émis et du pays où on peut recourir à la loi pour s’en faire payer, il ne serait pas reçu dans les payements ordinaires. L’or et l’argent seront donc envoyés au-dehors jusqu’à concurrence de 800 mille livres, et le canal de la circulation inté­rieure demeurera rempli avec un million en papier, au lieu du million en métal qui le remplissait auparavant[5].

Mais si une aussi forte somme d’or et d’argent est ainsi envoyée au-dehors, il ne faut pas s’imaginer qu’elle y soit envoyée pour rien, et que les propriétaires de cet argent en fassent présent aux nations étrangères. Ils l’échangeront contre des mar­chan­dises étrangères d’une espèce ou d’une autre, destinées à la consommation de quelque autre nation ou à celle de leur propre pays.

S’ils l’emploient à acheter des marchandises dans un pays étranger pour fournir à la consommation d’un autre, ou à faire ce qu’on appelle le commerce de transport[6], tout le profit qu’ils pourront faire sera autant d’ajouté au revenu net de leur propre pays. C’est comme un nouveau fondement créé pour servir de base à un nouveau com­merce, les affaires domestiques se faisant maintenant avec le papier, et l’or et l’argent étant convertis en une matière qui fait le fondement de ce nouveau commerce.

S’ils l’emploient à acheter des marchandises étrangères pour la consommation intérieure, ou bien, en premier lieu, ils achèteront des marchandises de nature à être consommées par des gens oisifs qui ne produisent rien, telles que des vins étrangers, des soieries étrangères, etc., ou bien, en second lieu, ils achèteront un fonds addi­tionnel de matières, d’outils et de vivres, destiné à entretenir et employer un nombre additionnel de ces gens industrieux qui reproduisent, avec un profit, la valeur de leur consommation annuelle.

Employé de la première de ces deux manières, cet argent sert à développer la pro­di­galité ; il augmente la dépense et la consommation sans rien ajouter à la production, ou sans établir un fonds permanent propre à entretenir cette dépense, et sous tous les rapports il tourne au préjudice de la société[7].

Employé de la seconde manière, il agrandit d’autant les bornes de l’industrie ; et quoiqu’il augmente la consommation de la société, il ouvre une source permanente pour entretenir cette consommation, les gens qui consomment reproduisant avec un profit la valeur entière de leur consommation annuelle. Le revenu brut de la société, le produit annuel de ses terres et de son travail s’augmentent de toute la valeur que le travail de ces ouvriers ajoute aux matières sur lesquelles ils s’exercent, et son revenu net s’augmente de ce qui reste de cette valeur, déduction faite de ce qui est nécessaire à l’entretien des outils et instruments de leur industrie.

Il paraît non-seulement probable, mais presque infaillible, que la majeure partie de l’or et de l’argent, chassée au-dehors par les opérations des banques, et employée à l’achat de marchandises étrangères pour la consommation intérieure, est et doit être employée à en acheter de la seconde de ces deux espèces. Quoiqu’il y ait bien quel­ques particuliers capables d’augmenter considérablement leur dépense sans que leur revenu ait augmenté de la moindre chose, cependant nous pouvons être assurés qu’il n’y a pas de classe ou d’ordre de personnes qui soit d’humeur à se conduire ainsi, par­ce que les principes de la prudence ordinaire, s’ils ne dirigent pas toujours la conduite de chaque individu, exercent constamment leur influence sur celle de la majorité d’une classe ou ordre de personnes quelconques. Or, le revenu de gens oisifs, en les consi­dé­rant comme une classe ou ordre de gens, ne reçoit pas la plus légère augmen­tation par ces opérations de banque. Ainsi, ces opérations ne peuvent pas beaucoup contribuer à augmenter en général leur dépense, quoique celle de quelques individus, parmi eux, puisse bien être augmentée et le soit en effet quelquefois. Par conséquent, la demande que les gens oisifs pourrait faire de marchandises étant la même ou à peu près la même qu’auparavant, il est vraisemblable qu’une très-petite partie seulement de l’argent chassé au-dehors par l’effet des banques et employé à l’achat de marchandises étrangères pour la consommation intérieure, se trouvera employée à acheter de celles qui sont à leur usage. La majeure partie de cet argent sera naturellement destinée à fournir de l’emploi à l’industrie, et non pas des jouissances à la fainéantise.

Quand nous cherchons à calculer la quantité d’industrie que peut employer le capital circulant d’une société, il faut toujours n’avoir égard qu’aux trois parties seule­ment de ce capital, qui consistent en vivres, matières et ouvrage fait ; il faut toujours en déduire l’autre, qui consiste en argent et ne sert qu’à faire circuler les trois pre­mières. Pour mettre l’industrie en activité, trois choses sont nécessaires : des matiè­res sur lesquelles on travaille, des outils avec lesquels on travaille, des salaires ou récompenses en vue desquelles on travaille. Or, l’argent n’est ni une matière à travail­ler ni un outil avec lequel on puisse travailler, et quoique pour l’ordinaire ce soit en argent que les salaires se payent à l’ouvrier, cependant le revenu réel de celui-ci, comme celui des autres personnes, ne consiste pas dans l’argent même, mais dans ce que vaut l’argent ; non dans les pièces de métal, mais dans ce qu’on peut acheter avec.

La quantité d’industrie que peut mettre en œuvre un capital doit évidemment être égale au nombre d’ouvriers auxquels il peut fournir des matériaux, des outils et une subsistance convenable à la nature de l’ouvrage. L’argent peut être nécessaire pour acheter les matériaux et les outils, aussi bien que la subsistance des ouvriers ; mais certainement la quantité d’industrie que la masse totale de ce capital peut mettre en activité n’égale pas à la fois et l’argent qui achète, et les matériaux, outils et subsis­tances qui sont achetés avec l’argent ; elle égale seulement l’une ou l’autre de ces deux valeurs, et plus proprement la dernière que la première.

Quand le papier est substitué à la monnaie d’or et d’argent, la quantité de matières, d’outils et de subsistances que peut fournir la masse totale du capital circulant, peut être augmentée de toute la valeur de l’or et de l’argent qu’on avait coutume d’employer pour les acheter. La valeur entière de la grande roue de circulation et de distribution est ajoutée elle-même à la masse des marchandises qui circulaient et se distribuaient par son moyen. C’est en quelque sorte une opération semblable à celle de l’entrepre­neur d’une grande fabrique, qui, par suite de quelque heureuse découverte en mécani­que, réforme ses anciennes machines, et profite de la différence qui existe entre leur prix et celui des nouvelles, pour l’ajouter à son capital circulant à la masse où il puise de quoi fournir à ses ouvriers des matériaux et des salaires.

La proportion dans laquelle la somme d’argent en circulation dans un pays est à la valeur totale du produit annuel qu’elle fait circuler, est peut-être impossible à déter­miner. Différents auteurs l’ont évaluée au cinquième, au dixième, au vingtième et au trentième de cette valeur. Mais quelque petite qu’on suppose la proportion de la som­me d’argent en circulation relativement à la somme du produit annuel, comme il n’y a jamais qu’une portion et souvent qu’une petite portion de ce produit qui soit destinée au soutien de l’industrie, la somme d’argent en circulation doit toujours se trouver très-considérable, relativement à cette portion. Ainsi quand, au moyen de la substitution du papier, l’or et l’argent nécessaires à la circulation se trouvent réduits peut-être à un cinquième de la première somme qui en existait, n’y eût-il seulement que la valeur des quatre autres cinquièmes d’ajoutée au fonds destiné au soutien de l’industrie, ce doit toujours être une addition très-considérable à la quantité de cette industrie et, par conséquent, à la valeur du produit annuel de la terre et du travail.

Il s’est fait en Écosse, depuis vingt-cinq à trente ans, une opération de ce genre, au moyen de nouvelles compagnies de banque qui se sont établies dans presque toutes les villes un peu considérables, et même dans quelques villages. Les effets en ont été précisément ceux que je viens de décrire. Presque toutes les affaires du pays se font avec le papier de ces différentes compagnies de banque, qui sert communément aux achats et aux payements de toute sorte. On ne voit presque point d’argent, si ce n’est pour changer un billet de banque de 20 schellings, et on voit encore bien moins d’or. Mais quoique la conduite de toutes ces différentes compagnies n’ait pas été irrépro­cha­ble et qu’il ait fallu un acte du Parlement pour la régler, néanmoins le commerce du pays en a évidemment retiré de grands avantages. J’ai entendu assurer que le commerce de la ville de Glasgow avait doublé quinze ans environ après que les pre­mières banques y ont été établies, et que le commerce d’Écosse avait plus que quadruplé depuis le, premier établissement des deux banques publiques d’Édimbourg, dont l’une, appelée Banque d’Écosse, fut établie par acte du Parlement en 1695, et l’autre, appelée Banque royale, le fut par une charte du roi en 1727. Le commerce d’Écosse en général, ou celui de la ville de Glasgow en particulier, ont-ils augmenté réellement dans une proportion aussi forte pendant un temps aussi court, c’est ce que je ne prétends pas affirmer. Si l’un ou l’autre a fait un pas aussi rapide, l’effet paraît trop fort pour l’attribuer à l’action seule de cette cause. On ne saurait cependant douter que le commerce et l’industrie n’aient fait en Écosse, depuis cette époque, des progrès très-considérables, et que les banques n’aient beaucoup contribué à ces progrès.

La valeur de la monnaie d’argent qui circulait en Écosse en 1707, avant l’union, et qui fut immédiatement après portée à la banque d’Écosse pour être refrappée, s’élevait à 411,117 livres 10 schellings 9 deniers sterling. On n’a pu avoir aucun état de la monnaie d’or ; mais il paraît, par les anciens comptes de la direction des monnaies d’Écosse, que la valeur de l’or qu’on frappait annuellement excédait de quelque chose celle de l’argent[8]. Il y eut aussi dans cette occasion un assez bon nombre de gens qui, craignant de ne pas être remboursés, ne portèrent pas leur argent à la banque ; et en outre, il y avait dans la circulation un peu de monnaie anglaise qu’on n’était pas tenu d’y porter. On ne peut donc guère évaluer au-dessous d’un million sterling la somme totale d’or et d’argent qui circulait en Écosse avant l’union. Il paraît que cette somme faisait presque toute la circulation du pays ; car, quoique le papier de la banque d’Écos­se, qui n’avait point alors de rivale, fût en assez grande quantité, il paraît ce­pen­dant qu’il ne faisait qu’une petite partie de la circulation totale. Actuellement, la cir­culation totale de l’Écosse ne peut être évaluée à moins de deux millions, dont très-vraisemblablement la valeur d’or et d’argent ne forme pas un demi-million[9]. Mais quoique pendant cette période l’Écosse ait éprouvé une si grande diminution dans la somme de ses espèces circulantes, elle ne paraît en avoir éprouve aucune dans sa ri­chesse et sa prospérité. Au contraire, il y a eu des progrès évidents dans son agricul­ture, ses manufactures et son commerce, dans le produit annuel de ses terres et de son travail.

C’est principalement en escomptant des lettres de change, c’est-à-dire en avançant sur elles de l’argent avant leur échéance, que la plupart des banques et banquiers mettent leurs billets en émission ; et alors ils font, sur la somme qu’ils avancent, la déduction de l’intérêt légal jusqu’à l’échéance de la lettre de change. Le payement de la lettre, quand elle vient à échoir, fait rentrer à la banque le montant de ce qu’elle a avancé, avec le profit net de l’intérêt. Le banquier, qui n’avance ni or ni argent au négo­ciant dont il escompte la lettre de change[10], mais qui lui avance seulement ses billets, a l’avantage de pouvoir étendre ses affaires d’escompte de tout le montant de la valeur des billets qu’il sait, par expérience, avoir communément dans la circulation ; ce qui le met à même de faire le bénéfice net de l’intérêt sur une somme d’autant plus forte.

Le commerce d’Écosse, qui n’est pas à présent fort étendu, l’était encore bien moins quand les deux premières compagnies de banque furent établies ; et ces com­pagnies auraient fait très-peu d’affaires si elles eussent borné leur négoce à l’escompte des lettres de change. Elles imaginèrent donc une autre méthode d’émettre des billets, en accordant ce qu’on nommait des comptes de caisse[11], c’est-à-dire en donnant crédit jusqu’à concurrence d’une certaine somme, de 2 ou 3 mille livres[12], par exemple, à tout particulier en état de présenter deux répondants bien solvables et propriétaires fon­ciers qui voulussent garantir que tout l’argent avancé à ce particulier, dans les limites de la somme pour laquelle était donné le crédit, serait remboursé à la première de­man­de, avec l’intérêt légal. Les crédits de ce genre sont, je crois, d’un usage ordinaire dans les banques et chez les banquiers de toutes les différentes parties du monde ; mais les facilités que les compagnies de banque d’Écosse donnent pour le rembourse­ment sont, autant que je sache, particulières à ces compagnies, et sont peut-être la cause principale tant du grand commerce qu’elles font, que des grands avantages que le pays en a retirés.

Celui qui a un crédit de ce genre sur une de ces compagnies, et qui emprunte, par exemple, 1,000 livres sur ce crédit, peut rembourser la somme petit à petit par 20 ou 30 livres à la fois, la compagnie lui faisant le décompte d’une partie proportionnée à l’intérêt de la somme principale, à partir de la date du payement de chacun de ces acomptes, jusqu’à ce que le total soit ainsi remboursé. Aussi, tous les marchands et presque tous les gens d’affaires trouvent beaucoup d’avantage à ces comptes courants, et sont intéressés par là à soutenir le commerce de ces compagnies, en recevant leurs billets pour argent comptant dans tous les payements, et en engageant tous ceux sur qui ils ont de l’influence à faire de même. En général, c’est avec leurs billets que les banques avancent de l’argent à leurs clients, quand celles-ci leur en demandent. Avec ces billets, les marchands payent aux fabricants leurs marchandises, les fabricants payent aux fermiers leurs matières et subsistances, les fermiers payent aux propriétai­res leurs rentes, ceux-ci payent aux marchands les choses de commodité et de luxe dont ils se fournissent chez eux, et enfin les marchands reportent ces billets aux banques pour balancer leurs comptes courants ou pour rembourser ce qu’ils en ont emprunté, et ainsi presque tous les comptes d’argent se soldent dans le pays avec ces billets : de là le grand commerce de ces compagnies.

Au moyen de ces comptes courants, un marchand peut, sans imprudence, étendre son commerce plus qu’il ne pourrait faire sans cela. En effet, qu’il y ait deux mar­chands, l’un à Londres, l’autre à Édimbourg, qui emploient des capitaux égaux dans la même branche de commerce, le marchand d’Édimbourg pourra sans impru­dence faire un commerce plus étendu et donner de l’emploi à un plus grand nombre de gens que le marchand de Londres. Le marchand de Londres, pour faire face aux demandes qui peuvent lui survenir d’un moment à l’autre, pour le payement des marchandises achetées à crédit, est obligé de garder par devers lui une somme d’argent considérable, ou dans sa caisse ou dans celle de son banquier, qui ne lui en paye point d’intérêt. Supposons que cette somme s’élève à 500 livres, la valeur des marchandises qu’il a en magasin sera toujours de 500 livres moindre qu’elle n’eût été s’il n’avait pas été obligé de garder cette somme sans pouvoir l’employer. Supposons encore qu’en général la totalité de son capital lui rentre une fois par an, ou que les marchandises qui com­posent la valeur de tout son capital soient toutes débitées dans le cours d’une année ; étant forcé de garder une si grosse somme sans emploi, nécessairement dans le cours d’une année il vendra pour 500 livres de moins de marchandises qu’il n’aurait fait sans cela. Ses profits annuels seront nécessairement moindres de tout ce que lui eût valu la vente de 500 livres de plus de marchandises ; et le nombre de gens occupés à préparer et à mettre en état de vente ses marchandises sera aussi nécessairement moindre de toute la quantité qu’un capital de 500 livres aurait pu employer de plus. Le marchand d’Édimbourg, au contraire, ne gardera pas d’argent sans emploi pour faire face à ces demandes du moment. Quand elles lui surviennent, il y fait honneur sur son compte courant avec la banque, et il remplace successivement la somme empruntée avec l’argent ou le papier qui lui rentre de ses ventes journalières. Ainsi, avec un même capital, il peut avoir sans imprudence, dans tous les temps, en magasin, une plus grande quantité de marchandises que le marchand de Londres, et par ce moyen il peut à la fois faire personnellement un plus gros profit, et tenir encore constamment em­ployés un plus grand nombre de travailleurs pour la préparation de ses marchandises ; de là le grand avantage que le pays a retiré de ces sortes d’opérations.

On pourrait croire, en vérité, que la faculté qu’ont les négociants de Londres d’es­comp­ter les lettres de change leur procure le même avantage que les comptes courants aux négociants écossais. Mais il faut songer que les négociants d’Écosse ont, tout comme ceux de Londres, la facilité d’escompter et qu’ils ont, en outre, la commodité des comptes courants[13].

La masse totale de papier-monnaie de toute espèce qui peut circuler sans inconvé­nient dans un pays ne peut jamais excéder la valeur de la monnaie d’or et d’argent dont ce papier tient la place, ou qui y circulerait (le commerce étant supposé toujours le même) s’il n’y avait pas de papier-monnaie. Si les billets de 20 schellings, par exemple, sont le plus petit papier-monnaie qui ait cours en Écosse, la somme totale de ce papier qui puisse y circuler sans inconvénient ne peut pas excéder la somme d’or et d’argent qui serait nécessaire pour consommer tous les échanges de la valeur de 20 schellings et au-dessus, qui avaient coutume de se faire annuellement dans le pays. S’il arrivait une fois que le papier en circulation excédât cette somme, comme l’excé­dent ne pourrait ni être envoyé au-dehors ni rester employé dans la circulation intérieure, il reviendrait immédiatement aux banques, pour y être échangé en or ou en argent. Beaucoup de gens s’apercevraient bien vite qu’ils ont plus de ce papier que n’en exigent les affaires qu’ils ont à solder au-dedans et, ne pouvant le placer au-dehors, ils iraient aussitôt en demander aux banques le remboursement. Ce papier surabondant étant une fois converti en argent, ils trouveraient aisément à s’en servir en l’envoyant au-dehors, mais ils ne pourraient rien en faire tant qu’il resterait sous cette forme de papier. Il se ferait donc à l’instant un reflux de papier sur les banques, jusqu’à concurrence de cette surabondance, et même jusqu’à une concurrence encore plus forte, pour peu que le remboursement éprouvât de lenteur ou de difficulté ; l’alar­me qui en résulterait augmenterait nécessairement les demandes de remboursement.

En outre de toutes les dépenses qui lui sont communes avec tous les autres gens de commerce, tels que loyers de bâtiments, salaires de domestiques, commis, teneurs de livres, etc., les dépenses qui sont particulières à une maison de banque consistent principalement en deux articles : 1° la dépense qu’il en coûte pour tenir constamment dans sa caisse, afin de faire face aux demandes éventuelles des porteurs de billets, une grosse somme d’argent dont on perd l’intérêt ; 2° la dépense qu’il en coûte pour remplir la caisse sur-le-champ, à mesure qu’elle se vide en satisfaisant à ces demandes.

Une compagnie de banque qui met en émission plus de papier que n’en peut tenir employé la circulation du pays, et à qui l’excédent de son papier revient sans cesse à remboursement, doit augmenter la quantité d’or et d’argent qu’elle tient constamment en caisse, non-seulement en proportion de ce surcroît d’émission surabondante, mais dans une proportion beaucoup plus forte, parce que ses billets lui reviennent à rem­bour­sement dans une proportion de vitesse beaucoup plus grande que l’excès de leur quantité. Ainsi, cette compagnie doit augmenter le premier article de dépense, non-seulement en proportion de cette extension forcée qu’elle a donnée à ses affaires, mais dans une proportion beaucoup plus forte.

De plus, la caisse de cette compagnie, bien qu’il faille la tenir mieux garnie, se videra néanmoins beaucoup plus vite que si la compagnie eût resserré ses affaires dans des bornes plus raisonnables, et il faudra faire, pour la remplir, des efforts de dépense, non-seulement plus grands en eux mêmes, mais encore plus répétés et plus constants. D’ailleurs, l’argent qui sort continuellement de sa caisse en si grandes quantités ne peut être employé dans la circulation du pays. Il vient prendre la place d’un papier qui excède ce que cette circulation peut contenir ; il excédera donc aussi lui-même ce que cette circulation peut employer. Mais comme cet argent n’est pas fait pour rester oisif, il faut bien que, sous une forme ou sous une autre, on l’envoie au-dehors pour y trouver l’emploi avantageux qu’il ne peut trouver à l’intérieur ; et cette exportation continuelle d’or et d’argent doit augmenter nécessairement pour la banque la difficulté et, par conséquent, la dépense de se procurer de nouvelles espèces pour remplir cette caisse qui se vide avec tant de rapidité. Il faut donc que la compagnie, à mesure qu’elle donne cette extension forcée à son commerce, augmente le second article de dépense encore plus que le premier.

Supposons, en effet, une banque dont tout le papier (porté au maximum de ce que la circulation du pays en peut absorber sans inconvénient) s’élève précisément à 40,000 liv., et qui, pour faire face aux demandes éventuelles, est obligée de garder constamment en caisse un quart de son émission de billets, c’est-à-dire 10,000 liv. en espèces. Que cette banque essaye de porter son émission jusqu’à 44,000 liv., les 4,000 liv. qui sont au-delà de ce que la circulation du pays peut absorber et employer re­vien­dront à la banque presque aussitôt après qu’elles auront été émises. Donc, pour faire face aux demandes qui surviendront, cette banque sera obligée de garder cons­tamment en caisse, non pas seulement 11,000 liv., mais 14,000. Elle ne pourra donc faire aucun bénéfice sur l’intérêt de ces 4,000 liv. d’émission surabondante, et elle aura en pure perte toute la dépense de ramasser continuellement 4,000 liv. en or et en argent, qui sortiront de sa caisse aussi vite qu’on les y aura apportées.

Si chaque compagnie de banque eût toujours bien entendu et bien suivi ses inté­rêts, la circulation n’aurait jamais été surchargée de papier-monnaie ; mais toutes les banques n’ont pas toujours bien vu et bien compris ce que leur intérêt exigeait d’elles, et il est arrivé souvent que le papier a obstrué la circulation.

La banque d’Angleterre, pour avoir émis une trop grande quantité de papier, dont l’excédent lui revenait continuellement à l’échange, a été obligée, pendant plusieurs années de suite, de faire battre de la monnaie d’or jusqu’à concurrence de 800,000 liv. à 1,000,000 dans une seule année, ou en moyenne, jusqu’à environ 860,000 liv. par an. Pour fournir cette immense fabrication, la banque, à cause de l’état usé et dégradé où la monnaie d’or était depuis quelques années, se vit souvent obligée d’acheter, jusqu’au prix de 4 liv. l’once, l’or en lingot, qu’elle émettait bientôt après, sous forme de monnaie, à 3 liv. 17 schellings 10 deniers 1/2 l’once ; ce qui lui faisait une perte de 2 1/2 à 3 p. 100, sur la fabrication d’une somme aussi énorme. Ainsi, quoique la ban­que n’eût point de droit de seigneuriage à payer, et quoique, à proprement parler, la dépense de fabrication fût au frais du gouvernement, cette libéralité du gouvernement ne l’a pas empêchée de faire beaucoup de dépense[14].

Par une suite d’un excès du même genre, les banques d’Écosse se virent toutes obligées d’entretenir constamment à Londres des agents occupés à leur chercher de l’argent qui leur coûtait rarement moins de 1 1/2 ou 2 pour 100. Cet argent était envoyé par la messagerie et assuré par ceux qui se chargeaient du transport, ce qui faisait encore un surcroît de dépense de 3/4 pour 100 ou de 15 schellings par 100 liv. Ces agents ne pouvaient pas toujours suffire à remplir la caisse de leurs commettants aussi promptement qu’elle se vidait. Dans ces cas, les banques n’avaient d’autre ressource que de tirer, sur leurs correspondants à Londres, des lettres de change jus­qu’à concurrence de la somme dont elles avaient besoin. Lorsque ensuite ces corres­pondants tiraient sur la banque pour le payement de cette somme, avec l’intérêt et le droit de commission, quelques-unes de ces banques, dans l’embarras où les avait jetées leur émission excessive, n’avaient pas d’autre moyen de faire honneur à cette traite que de tirer elles-mêmes de secondes lettres de change, ou sur le même, ou sur quelque autre correspondant de Londres, et il se trouvait ainsi que la même somme, ou plutôt des lettres de change pour cette même somme, faisaient quelquefois plus de deux ou trois voyages, la banque débitrice payant toujours l’intérêt de la commission sur toute la somme accumulée. Celles mêmes des banques d’Écosse qui ne se sont pas fait remarquer par une extrême imprudence, ont quelquefois été obligées d’avoir recours à cette ressource ruineuse.

La monnaie d’or que la banque d’Angleterre ou les banques d’Écosse payaient en échange de cette partie de leur papier qui excédait ce qu’eût pu absorber la circulation du pays, se trouvant elle-même excéder ce que la circulation pouvait contenir, était quelquefois envoyée à l’étranger en espèces, quelquefois fondue et exportée en lin­gots, et quelquefois aussi fondue et revendue à la banque d’Angleterre, au prix énor­me de 4 liv. l’once. On avait bien soin de trier dans la monnaie les pièces les plus neuves et les plus pesantes, et c’étaient celles-là seulement qu’on choisissait pour exporter ou pour fondre. Dans l’intérieur, et tant qu’elles restaient sous forme de monnaie, ces pièces pesantes n’avaient pas plus de valeur que les plus légères ; mais à l’étranger elles avaient plus de valeur, et à l’intérieur lorsqu’elles étaient fondues en lingots. La banque d’Angleterre voyait, à son grand étonnement, que malgré l’immen­se fabrication de monnaie qu’elle faisait annuellement, il y avait chaque année la même disette d’espèces que l’année précédente, et que, malgré la quantité de bonne mon­naie toute neuve qu’elle répandait chaque année, l’état de la monnaie, loin de s’améliorer, ne faisait que se détériorer de plus en plus d’une année à l’autre. Chaque année, elle se trouvait dans la nécessité de faire frapper à peu près la même quantité d’or que celle qu’elle avait fait frapper l’année d’auparavant ; et au moyen de la hausse continuelle du prix des lingots, résultant de la dégradation des espèces courantes, par le frai et les rognures, la dépense de cette énorme fabrication annuelle allait toujours en augmentant de plus en plus. Il faut observer que la banque d’Angleterre, en appro­visionnant d’espèces sa propre caisse, est indirectement obligée d’en approvisionner tout le royaume, où cette caisse le verse continuellement par mille voies différentes. Ainsi, tout ce qu’il fallait d’espèces pour soutenir cette circulation surabondante de papier-monnaie anglais et écossais, tous les vides que cet excès de papier occasion­nait dans la quantité de monnaie d’or et d’argent aux besoins du royaume, c’était à la banque d’Angleterre à y suppléer. Les banques d’Écosse, sans nul doute, payent toutes fort chèrement leur propre défaut de prudence et d’attention ; mais la banque d’Angle­terre payait très-chèrement non-seulement sa propre imprudence, mais encore l’impru­dence beaucoup plus grande de presque toutes les banques d’Écosse.

La cause originaire de cette émission surabondante de papier-monnaie, ce furent les entreprises immodérées de quelques faiseurs de projets dans l’un et dans l’autre des deux royaumes.

Ce qu’une banque peut avancer, sans inconvénient, à un négociant ou à un entre­pre­neur quelconque, ce n’est ni tout le capital avec lequel il commence, ni même une partie considérable de ce capital, mais c’est seulement cette part de son capital qu’il serait autrement obligé de garder par devers lui, sans emploi et en argent comptant, pour faire face aux demandes accidentelles. Si le papier-monnaie que la banque avan­ce n’excède jamais cette valeur, alors il n’excédera pas la valeur de l’or et de l’argent qui circuleraient nécessairement dans le pays, supposé qu’il n’y eût pas de papier-monnaie ; donc il n’excédera jamais la quantité que la circulation du pays peut aisé­ment absorber et tenir employée.

Quand une banque escompte à un négociant une lettre de change réelle, tirée par un véritable créancier sur un véritable débiteur, et qui est réellement payée à son échéance par ce débiteur, elle ne fait que lui avancer une partie de la valeur qu’il au­rait été sans cela obligé de garder sans emploi et en argent comptant, pour faire face aux demandes du moment. Le payement de la lettre de change, à son échéance, rem­place à la banque la valeur de ce qu’elle a avancé, y compris l’intérêt. La caisse de la banque, en tant qu’elle se borne à faire des affaires avec des personnes de ce genre, ressemble à un bassin dont il sort continuellement un courant d’eau, mais dans lequel il en entre aussi continuellement un autre parfaitement égal en volume à celui qui sort, de manière que, sans exiger d’autre soin ni d’attention, le bassin demeure tou­jours également plein ou à peu près. Pour tenir la caisse d’une telle banque toujours suffisamment remplie, il ne faut que peu ou point de dépense.

Sans excéder les bornes de son commerce, un négociant peut souvent avoir besoin d’une somme d’argent comptant, même sans avoir de lettre de change à escompter. Quand la banque, outre le service de lui escompter des lettres de change, lui fait encore dans ses besoins du moment l’avance de ces sommes sur son compte courant et en reçoit le remboursement petit à petit, à mesure que l’argent rentre à ce négociant par la vente journalière de ses marchandises, ainsi que les compagnies de banque écossaises en donnent la facilité, elle le dispense entièrement de la nécessité de garder par devers lui aucune partie de son capital sans emploi et en argent comptant, destinée à faire face aux demandes qui surviennent d’un instant à l’autre. Quand ces demandes se présentent, il trouve suffisamment de quoi y faire honneur dans la ressource de son compte courant avec la banque. Néanmoins, dans les affaires qu’elle fait avec de tels correspondants, la banque doit observer avec grande attention si, dans le cours d’un terme un peu court, comme de quatre, cinq, six ou huit mois, le montant des rembour­sements qu’ils lui font ordinairement est ou n’est pas absolument égal au montant des avances qu’elle leur fait de son côté. Si dans l’espace de ce court terme, le montant des remboursements que lui font certains de ses correspondants est, la plupart du temps, absolument égal au montant des avances, la banque peut en toute sûreté continuer de faire affaire avec eux. Quoique, dans ce cas, le courant qui sort continuellement du bassin puisse être d’un fort gros volume, celui qui y rentre continuellement doit nécessairement être au moins aussi gros, de manière que, sans exiger plus de soin ni d’attention, il est vraisemblable que la caisse sera toujours également pleine, ou à bien peu de chose près, et qu’il n’y aura presque jamais besoin, pour la remplir, d’une dépense extraordinaire. Si, au contraire, le montant des acomptes que rapportent certains correspondants se trouve être ordinairement fort au-dessous des avances que leur fait la banque, il n’y aurait pas de sûreté pour elle à continuer de faire des affaires avec de tels clients, s’ils persévèrent dans une pareille conduite. Dans ce cas, le cou­rant qui sort continuellement du bassin est nécessairement d’un beaucoup plus gros volume que celui qui y rentre, de manière qu’à moins de quelque grand et continuel effort de dépense pour la tenir pleine, la caisse sera bientôt tout à fait épuisée.

En conséquence, les compagnies de banque écossaises furent pendant longtemps très-attentives à exiger de tous leurs correspondants des remboursements fréquents et réguliers et, quelle que fût la fortune ou le crédit d’une personne, elles ne se souciaient pas de faire affaire avec elle, quand elle ne faisait pas avec la banque ce qu’on appe­lait des opérations fréquentes et régulières. Outre qu’avec cette attention elles s’épar­gnaient presque entièrement toutes dépenses extraordinaires pour tenir leur caisse pleine, elles y trouvaient encore deux autres avantages très-importants.

En premier lieu, cette attention mettait la banque en état de porter un jugement assez certain sur la bonne ou mauvaise situation des affaires de ses débiteurs, sans avoir besoin de chercher d’autres renseignements que ceux qu’elle trouvait dans ses propres livres, les hommes mettant pour l’ordinaire plus ou moins de régularité dans leurs payements selon que l’état de leurs affaires prospère ou décline. Un particulier qui prêtera son argent à une demi-douzaine ou à une douzaine de personnes peut bien faire par lui-même ou par ses agents des observations et des recherches exactes et suivies sur la conduite et la situation de chacun de ses débiteurs ; mais une compagnie de banque, qui prête son argent à peut-être cinq cents personnes différentes, et qui a à donner une attention continuelle à des objets d’une tout autre nature, ne peut guère prendre d’autres informations, sur la conduite et l’état des affaires de la majeure partie de ses débiteurs, que celles qu’elle trouvera dans ses propres livres. C’est vraisembla­blement cet avantage que les compagnies de banque écossaises avaient en vue en exigeant de tous leurs correspondants des remboursements fréquents et réguliers.

En second lieu, par cette précaution, les banques se garantissaient elles-mêmes de la possibilité d’émettre plus de papier-monnaie que n’en pouvait absorber aisément la circulation du pays. Quand elles observaient que, dans un espace de temps modéré, les remboursements d’un de leurs correspondants étaient, la plupart du temps, en balance exacte avec les avances qu’elles lui avaient faites, elles pouvaient être sûres que le papier qu’elles lui avaient avancé n’avait jamais excédé la quantité d’espèces qu’il eût été obligé sans cela de tenir en réserve pour faire face aux demandes du moment et que, par conséquent, le papier-monnaie qu’elles avaient mis en circulation par la voie de ce correspondant n’avait jamais excédé la quantité d’espèces qui aurait circulé dans le pays par la même voie, s’il n’y eût pas eu de papier-monnaie. La fré­quence, la régularité et le montant des acomptes payés par ce négociant étaient une démonstration suffisante que le montant des avances des banques n’avait jamais excé­dé cette partie de son capital qu’il aurait été sans cela obligé de garder chez lui sans emploi et en argent comptant, pour satisfaire aux demandes du moment, c’est-à-dire pour le mettre en état de tenir constamment employé le reste de son capital. Il n’y a que cette partie du capital d’un négociant qui sorte et rentre sans cesse dans ses mains dans de courts espaces de temps, sous la forme de monnaie, soit en espèces, soit en papier. Si les avances des banques eussent ordinairement excédé cette partie de son capital, le montant ordinaire de ses remboursements dans un court espace de temps n’aurait pu balancer le montant des avances à lui faites. Le courant qui serait entré continuellement dans le bassin par le canal particulier de ce négociant n’aurait pas été de volume égal au courant qui en serait sorti continuellement par le même canal. En excédant la quantité d’espèces qu’il aurait été obligé, sans le secours de ces avances, de réserver par devers lui pour faire face aux demandes du moment, les avances des banques auraient bientôt outrepassé la quantité d’espèces qui eût circulé dans le pays (le commerce étant supposé toujours le même) s’il n’y eût pas eu du papier-monnaie ; et elles auraient, par conséquent, outrepassé la quantité que la circulation du pays était en état d’absorber ou de tenir employée sans inconvénient, et l’excédent de ce papier-monnaie aurait immédiatement reflué vers les banques, pour y être échangé contre de l’or et de l’argent. Ce second avantage, quoique tout aussi réel que le premier, ne fut peut-être pas aussi bien senti par toutes les différentes compagnies de banque écossaises.

Quand les négociants accrédités d’un pays, en partie par la facilité d’escompter leurs lettres de change, en partie par celle des comptes courants, peuvent se dispenser de l’obligation de garder par devers eux aucune partie de leur capital sans emploi et en argent comptant pour faire face aux demandes du moment, raisonnablement ils ne doivent pas attendre de secours plus étendu de la part des banques et des banquiers, qui, lorsqu’ils ont été une fois jusque-là, ne sauraient aller plus loin sans compro­mettre leur propre intérêt et leur propre sûreté. Une banque ne peut pas, sans aller contre ses propres intérêts, avancer à un négociant la totalité ni même la plus grande partie du capital circulant avec lequel il fait son commerce, parce que, encore que ce capital rentre et sorte continuellement de ses mains sous forme d’argent, cependant il y a un trop grand intervalle entre l’époque de la totalité des rentrées et celle de la totalité des sorties, et dès lors le montant de ses remboursements ne pourrait balancer le montant des avances qui lui seraient faites dans un espace de temps assez rap­proché pour s’accommoder à ce qu’exige l’intérêt de la banque ; bien moins encore une banque pourrait-elle suffire à lui avancer quelque partie considérable de son capital fixe ; par exemple, du capital qu’un maître de forges emploie à la construction de sa forge, de son fourneau, de ses ateliers et magasins, logements de ses ouvriers, etc., du capital qu’un entrepreneur de mines emploie à construire des ouvrages pour soutenir les terres, à élever des machines pour épuiser les eaux, à faire ouvrir des routes et des communications pour les charrois, etc. ; du capital qu’un cultivateur emploie à défricher, dessécher, enclore, fumer, marner et labourer des terres incultes ; à bâtir des fermes avec toutes leurs dépendances, étables, granges, etc. Les rentrées d’un capital fixe sont presque toujours beaucoup plus lentes que celles d’un capital circulant ; et des dépenses de ce genre, en les supposant même dirigées avec toute l’intelligence et la sagesse possibles, ne rentrent guère à l’entrepreneur avant un intervalle de plusieurs années, terme infiniment trop éloigné pour convenir aux arrangements d’une banque. Des commerçants et des entrepreneurs peuvent bien sans doute très-légitimement faire aller une partie considérable de leurs affaires et entreprises avec des fonds d’em­prunts. Cependant, dans ce cas, il serait de toute justice que leur propre capital fût suffisant pour servir d’assurance, si je puis parler ainsi, au capital de leurs créanciers, ou pour que ces créanciers ne courussent presque aucune chance probable d’essuyer la moindre perte, quand même l’événement de l’entreprise se trouverait extrêmement au-dessous de l’attente des spéculateurs. Encore, même avec cette précaution, de l’argent qu’on emprunte et qu’on n’espère pas pouvoir rendre avant un terme de plusieurs années, ne devrait pas être emprunté à une banque, mais emprunté par obligation sur hypothèque aux individus qui se proposent de vivre du revenu de leur argent sans se donner l’embarras d’employer eux-mêmes le capital, et qui pour cela seront disposés à prêter ce capital à des gens bien solvables, pour un terme de plusieurs années. Il est vrai qu’une banque qui prête son argent sans qu’on ait à faire aucune dépense de pa­pier timbré ni d’honoraires de notaire pour l’obligation et l’hypothèque, et qui reçoit son remboursement avec ces facilités que donnent les compagnies de banque écos­saises, serait sans contredit un créancier fort commode pour de pareils faiseurs de spéculations et d’entreprises ; mais a coup sûr ces faiseurs de spéculations et d’entre­prises seraient, pour une pareille banque, les débiteurs les plus incommodes.

Il y a aujourd’hui plus de vingt-cinq ans que le papier-monnaie mis en émission par les différentes compagnies de banque écossaises a atteint pleinement la mesure de ce que la circulation du pays peut aisément absorber ou tenir employé, et qu’il a mê­me été de quelque chose au-delà de cette mesure. Ces compagnies avaient déjà, depuis un espace de temps aussi long, donné à tous les commerçants et entrepreneurs de l’Écosse des secours aussi étendus qu’il soit possible à des banques et à des ban­quiers d’en donner, sans compromettre leur intérêt personnel ; elles avaient quelque peu dépassé les bornes de leur commerce, et elles s’étaient attiré cette perte, ou au moins cette diminution de profit qui, dans ce genre particulier de commerce, ne man­que jamais d’être la suite du moindre pas qu’on fait au-delà des bornes. Ces commer­çants et entrepreneurs, ayant tiré tant de secours des banques et des banquiers, cher­chèrent à en tirer encore de plus étendus. Ils s’imaginèrent, à ce qu’il semble, que des banques pouvaient étendre leurs crédits à quelque somme que ce fût, selon le besoin qu’on en avait, sans s’exposer à d’autre dépense qu’à celle de quelques rames de papier. Ils se plaignirent des vues étroites et de la pusillanimité des directeurs de ces banques, qui ne savaient pas, disaient-ils, étendre leurs crédits à proportion de l’extension du commerce du pays ; voulant dire sans doute, par l’extension du com­merce, celle de leurs projets au-delà de ce qu’ils étaient en état d’entreprendre avec leurs propres fonds, ou avec ce que leur crédit leur permettait d’emprunter des parti­culiers par la voie ordinaire d’obligation ou d’hypothèque. Il paraît qu’ils s’étaient figuré que l’honneur de la banque l’obligeait à remplir ce déficit, et à leur fournir tout le capital dont ils avaient besoin pour leurs entreprises. Les banques toutefois furent d’une autre opinion, et sur le refus qu’elles firent d’étendre leurs crédits, quelques-uns de ces spéculateurs recoururent à un expédient qui remplit pour un temps leurs vues, à plus grands frais à la vérité, mais d’une manière aussi efficace qu’eût pu le faire l’ex­ten­sion la plus immodérée des crédits de la banque. Cet expédient n’était autre chose que la pratique bien connue de renouveler ses traites[15], c’est-à-dire, de tirer successi­ve­ment des lettres de change l’un sur l’autre, pratique à laquelle ont quelquefois re­cours de malheureux négociants quand ils sont aux bords de la banqueroute. Cette manière de faire de l’argent est connue depuis longtemps en Angleterre, et on dit qu’elle a été portée extrêmement loin pendant le cours de la dernière guerre, où le taux élevé des produits du commerce donnait une grande tentation d’étendre ses affaires au-delà de ses forces. D’Angleterre, cette pratique s’introduisit en Écosse, où, en comparaison du commerce très-borné de ce pays et de la modicité de son capital, elle fut bientôt portée beaucoup plus loin qu’elle n’avait jamais été en Angleterre.

La pratique de renouveler ses traites est si bien connue de tous les gens d’affaires, qu’on pourra peut-être regarder comme inutile d’en donner l’explication. Mais comme ce livre peut tomber entre les mains de beaucoup de personnes qui ne sont pas dans les affaires, et comme les effets de cette pratique sur le commerce de banque ne sont peut-être pas généralement sentis, même par les gens qui sont dans les affaires, je vais tâcher de l’expliquer aussi clairement qu’il me sera possible.

Les coutumes établies entre marchands, qui prirent nais­sance dans le temps où la jurisprudence barbare de l’Europe ne donnait aucune force à l’exécution des contrats, et qui furent adoptées, pendant le cours des deux derniers siècles, dans la législation de toutes les nations européennes, ont attribué aux lettres de change des privilèges si extraordinaires, que l’on avance bien plus volontiers de l’argent sur ces sortes d’effets que sur toute autre espèce d’obligation, surtout quand les lettres de change sont paya­bles à un court terme, comme deux ou trois mois. Si à l’échéance de la lettre l’accep­teur ne la paye pas à l’instant de la présentation, il est dès lors en état de banqueroute. La lettre est protestée et revient sur le tireur, qui doit l’acquitter sur-le-champ, ou bien il est aussi pareillement réputé en banqueroute. Si avant de venir entre les mains de la personne qui la présente à l’accepteur pour être payée, elle a passé dans les mains d’autres personnes qui en aient successivement avancé la valeur les unes aux autres en argent ou en marchandises et qui, pour témoigner que chacune d’elles, à son tour, a reçu cette valeur, aient toutes à leur tour endossé la lettre, c’est-à-dire écrit leurs noms au dos, chaque endosseur devient, à son tour, garant du montant de la lettre envers le porteur et, faute de payement, est aussi, dès ce moment, réputé en banqueroute. Quoi­qu’il se puisse faire que le tireur, l’accepteur et les endosseurs de la lettre de chaque soient tous d’un crédit douteux, cependant la brièveté du terme de l’échéance donne toujours quelque confiance au porteur. Quand même il serait vraisemblable que toutes ces personnes finiront par faire banqueroute, ce serait grand hasard si dans un temps si court elles allaient toutes faillir. Le logement menace ruine, dit en soi-même un voyageur fatigué, et vraisemblablement il ne durera pas longtemps ; mais il y aurait bien du malheur si on ne pouvait pas risquer d’y passer une nuit.

Supposons que A, négociant à Édimbourg, tire sur B de Londres une lettre de change payable à deux mois de date. Dans la réalité, B de Londres ne doit rien. À d’Édimbourg, mais il consent d’accepter la lettre de change de A, sous la condition qu’avant le terme du payement il pourra tirer sur A d’Édimbourg une autre lettre de change de pareille somme, ensemble l’intérêt et le droit de commission, payables de même à deux mois de date. En conséquence, avant l’expiration des deux premiers mois, B tire cette lettre sur A d’Édimbourg, qui de nouveau, avant l’expiration des seconds deux mois, tire une seconde lettre sur B de Londres, payable pareillement à deux mois de date, et avant l’expiration de ce troisième terme de deux mois, B de Londres tire derechef sur A d’Édimbourg une autre lettre de change payable aussi à deux mois de date. Cette pratique a quelquefois ainsi continué, non-seulement plu­sieurs mois, mais même plusieurs années de suite, la lettre de change revenant toujours sur A d’Édimbourg, chargée de l’intérêt et de la commission accumulée de toutes les lettres précédentes. L’intérêt était de 5 pour 100 par an, et la commission n’était jamais moins du 1/2 pour 100 pour chaque traite. La commission étant répétée plus de six fois par an, tout l’argent qu’a pu faire A par cet expédient lui doit néces­sairement avoir coûté plus de 8 pour 100 par an, et quelquefois bien davantage, soit quand le prix de la commission s’est élevé, soit quand il a été obligé de payer l’intérêt de l’intérêt et de la commission des premières lettres de change. On appela cette manœuvre faire de l’argent par circulation[16].

Dans un pays où les profits ordinaires des capitaux, dans la majeure partie des affaires de commerce, sont censés rouler entre 6 et 10 pour 100, il faudrait une spécu­lation bien extraordinairement heureuse pour que ses rentrées pussent suffire, non-seulement à rembourser les frais énormes auxquels on avait emprunté les fonds pour la faire aller, mais à fournir encore un excédent pour le profit du spéculateur. Cepen­dant beaucoup de projets très-vastes et très-étendus furent entrepris et suivis pendant plusieurs années, sans autres fonds pour les soutenir que ceux qu’on s’était procurés à de si gros frais. Sans doute que les faiseurs de projets, dans leurs beaux rêves, avaient vu ce grand profit le plus clairement du monde. Avec cela je crois qu’ils ont eu bien rarement le bonheur de le rencontrer au moment de leur réveil, soit que ce moment ait tardé jusqu’au terme de leurs projets, soit qu’il ait eu lieu quand ils se sont vus hors d’état de les pousser plus avant[17].

À d’Édimbourg ne manquait pas de faire escompter régulièrement, deux mois avant leur échéance, les lettres de change qu’il, tirait sur B de Londres, auprès de quel­que banquier d’Édimbourg ; et de son côté B de Londres ne manquait pas non plus de faire escompter aussi régulièrement à la banque d’Angleterre, ou chez quelque banquier de Londres, les lettres de change qu’il tirait ensuite su. À d’Édimbourg. Tout ce qui se trouvait avancé sur ces lettres de change circulantes était, à Édimbourg, avan­cé en papier des banques d’Écosse, et à Londres, quand elles étaient escomptées à la banque d’Angleterre, en papier de cette banque. Quoique les lettres sur lesquelles ce papier avait été avancé fussent toutes remboursées à leur tour à mesure de leurs échéances, cependant la valeur qui avait été réellement avancée sur la première lettre de change n’était jamais réellement rentrée à la banque qui l’avait avancée, parce qu’avant l’échéance de chaque lettre il y avait toujours eu une autre lettre de change de tirée pour une somme tant soit peu plus forte que la lettre qui était sur le point d’être payée, et il fallait de toute nécessité, pour le payement de celle-ci, que l’autre lettre de change fût escomptée. Ce payement était donc absolument illusoire. Il ne rentrait de fait dans le bassin de la banque aucun courant qui y remplaçât réellement ce qui s’en était d’abord écoulé par la voie de ces lettres de change circulantes.

Le papier qui avait été émis sur ces lettres circulantes s’éleva, en plusieurs occa­sions, jusqu’à la totalité des fonds sur lesquels roulait quelque entreprise vaste et étendue d’agriculture, de commerce ou de manufacture ; et il ne se bornait pas simple­ment à la seule partie de ces fonds que le faiseur de projets eût été obligé, sans l’aide du papier-monnaie, de garder par-devers lui, en espèces dormantes, pour répondre aux demandes du moment. Par conséquent, la plus grande partie de ce papier se trouvait être en excédent de la valeur des espèces qui eussent circulé dans le pays s’il n’y eût pas eu de papier-monnaie. Il était donc en excédent de ce que la circulation du pays pouvait aisément absorber et tenir employé et, par conséquent, il refluait immé­diatement vers les banques, pour y être échangé contre de l’or et de l’argent qu’il leur fallait trouver où elles pouvaient. C’était un capital que ces faiseurs de projets avaient eu l’art de soutirer très-subtilement des banques, non-seulement sans qu’elles y eussent donné un consentement formel et sans qu’elles en eussent eu connaissance, mais peut-être même encore sans qu’elles pussent avoir, pendant quelque temps, le moindre soupçon qu’elles avaient réellement fait cette avance.

Quand deux particuliers qui ont ainsi à tirer réciproquement des lettres de change successives l’un sur l’autre les font escompter toujours chez le même banquier, il découvre nécessairement bientôt leur manège, et s’aperçoit clairement qu’ils trafiquent avec les fonds qu’il leur avance, et non avec aucun capital qui soit à eux en propre. Mais cette découverte n’est pas tout à fait si aisée à faire quand ils font escompter leurs lettres de change tantôt chez un banquier, tantôt chez un autre, et quand ce ne sont pas les deux mêmes personnes qui tirent constamment et successivement l’une sur l’autre, mais, que leur manœuvre roule entre un grand cercle de faiseurs de projets, qui trouvent réciproquement leur compte à s’aider les uns les autres dans cette méthode de faire de l’argent, et qui s’arrangent entre eux en conséquence pour qu’il soit aussi difficile que possible de distinguer une lettre de change sérieuse ; de recon­naître celle qui est tirée par un vrai créancier sur un vrai débiteur, d’avec celle dont il n’y a véritablement de créancier réel que la banque qui l’a escomptée, et de débiteur réel que le faiseur de projets, qui se sert de l’argent. Lors même qu’un ban­quier venait à découvrir ce manège, il pouvait se faire quelquefois qu’il le découvrît trop tard, et qu’il s’aperçût que, s’étant déjà avancé si loin avec ces gens à projets en escomptant leurs lettres de change, il les réduirait infailliblement à la nécessité de faire banque­route, en refusant tout à coup de leur en escompter davantage, et qu’alors leur ruine pourrait peut-être aussi entraîner la sienne. Dans une position si critique, il se trouvait obligé, pour son intérêt et sa propre sûreté, de leur continuer le crédit pendant quelque temps encore, en tâchant néanmoins de se débarrasser petit à petit, et pour cela en faisant de jour en jour plus de difficultés sur les escomptes, afin de forcer par degrés ces emprunteurs à avoir recours ou à d’autres banquiers, ou à d’autres moyens de faire de l’argent, en sorte qu’il pût se dégager de leurs filets le plus tôt possible. Les difficultés donc que la banque d’Angleterre, que les principaux banquiers de Londres, et même que les banques écossaises les plus prudentes commencèrent à apporter aux escomptes, au bout d’un certain temps et après s’être déjà toutes trop aventurées, non-seulement jetèrent l’alarme parmi les gens à projets, mais même excitèrent leur fureur au dernier point. Leur propre détresse, dont sans contredit la réserve prudente et indispensable des banques fut l’occasion immédiate, ils l’appelèrent détresse natio­nale, et cette détresse nationale, il ne fallait l’attribuer, disaient-ils, qu’à l’ignorance, à la pusillanimité et à la conduite malhonnête des banques qui refusaient de donner des secours assez étendus aux belles entreprises des hommes de génie, à des entreprises faites pour augmenter l’éclat, la prospérité, l’opulence nationale. Le devoir des ban­ques.. à ce qu’ils semblaient s’être imaginé, était de leur prêter pour un aussi long temps et pour d’aussi fortes sommes qu’ils pouvaient désirer d’emprunter. Néanmoins les banques, en refusant ainsi de donner plus de crédit à des gens à qui elles n’en avaient déjà que beaucoup trop accordé, prirent le seul moyen qui leur restât pour sauver ou leur propre crédit, ou le crédit public de leur pays.

Au milieu de cette détresse et de ces clameurs, il s’éleva en Écosse une banque nouvelle, établie exprès pour remédier aux maux dont le pays était menacé[18]. Le des­sein était généreux, mais l’exécution en fut imprudente, et on ne sentit peut-être pas très-bien quelles étaient la nature et les causes des maux auxquels on voulait porter remède. Cette banque fut plus facile pour accorder des comptes courants ou pour escompter des lettres de change, qu’aucune banque ne l’avait jamais été. Quant à ces lettres, il paraît qu’elle ne faisait presque aucune différence entre les lettres de change sérieuses et les lettres circulantes, mais qu’elle les escomptait toutes indistinctement. Cette banque affichait hautement pour principe, d’avancer, sur des sûretés raison­na­bles, la totalité du capital des entreprises dont les rentrées sont les plus lentes et les plus éloignées, telles que celles qui consistent à améliorer des terres. On disait même que l’encouragement de pareilles améliorations était l’intention capitale de l’esprit de patriotisme qui avait dirigé l’institution de cette banque. Cette grande facilité à accor­der des comptes courants et à escompter des lettres de change donna lieu, comme on peut croire, à une immense émission de billets. Mais ces billets étant, pour la plupart, en excédant de ce que la circulation du pays pouvait absorber et tenir employé, ils refluèrent vers la banque, pour y être convertis en or et en argent, tout aussi vite qu’ils étaient émis. Dès l’origine, la caisse de cette banque fut mal fournie. Le capital des actionnaires, réglé par deux souscriptions différentes, devait s’élever à une somme de 160,000 livres ; mais les fonds effectivement versés ne dépassèrent pas 80 pour 100 de cette somme. La souscription devait être payée par les soumissionnaires, en plusieurs payements. Une grande partie de ceux-ci, en faisant leur premier payement, ouvrirent un compte courant avec la banque, et les directeurs, se croyant obligés de traiter leurs propres capitalistes avec la même générosité qu’ils traitaient toutes les autres person­nes, permirent à beaucoup d’entre eux d’emprunter sur leur compte courant ce qu’ils payaient à la banque pour les termes subséquents de leurs soumissions. Ainsi ces payements ne faisaient que mettre dans un des coffres de la banque ce qu’on venait d’ôter d’un autre. Mais quand même les coffres de cette banque auraient été beaucoup mieux fournis, son excessive émission de papier les aurait si promptement vidés, qu’aucun expédient n’eût pu suffire à les tenir assez garnis, si ce n’est l’expédient ruineux de tirer sur Londres et, à l’échéance de la lettre, de la payer avec intérêts et commission, par le moyen d’une autre traite sur la même place. Les coffres de cette banque ayant été aussi peu remplis dès l’origine, on dit qu’elle s’est vue réduite à cette ressource très-peu de mois après qu’elle eut commencé ses opérations. Les propriétés foncières des actionnaires de la banque valaient plusieurs millions, et au moyen de leur signature dans l’acte de société originaire de la banque, ces propriétés se trou­vaient réellement hypothéquées à l’exécution de tous les engagements pris par elle. Le grand crédit que lui donna nécessairement une hypothèque aussi étendue la mit en état, malgré sa conduite trop facile, de tenir encore pendant plus de deux ans. Quand elle fut obligée d’arrêter ses opérations, elle avait pour environ 200,000 livres de ces billets en circulation. Pour soutenir la circulation de ces billets, qui lui revenaient sans cesse aussitôt qu’ils étaient émis, elle avait constamment fait usage de la pratique de tirer des lettres de change sur Londres, dont le nombre et la valeur allèrent toujours en augmentant, et qui s’élevaient, au moment où elle ferma, à plus de 600,000 livres. Ainsi, dans un espace d’un peu plus de deux ans, cette banque avança à différentes personnes au-delà de 800 000 livres à 5 pour 100. Sur les 200,000 livres qui cir­culaient en billets, ces 5 pour 100 peuvent être regardés peut-être comme un gain net, sans autre déduction que les frais d’administration ; mais sur plus de 600,000 livres, pour lesquelles elle avait été sans cesse obligée de tirer des lettres sur Londres, elle avait à payer, en intérêts et en droits de commission, plus de 8 pour 100 et, par con­séquent, elle se trouva en perte de plus de 3 pour 100 sur les trois quarts au moins des affaires qu’elle avait faites.

Les opérations de cette banque paraissent avoir produit les effets directement opposés à ceux que se proposaient les spéculateurs qui l’avaient projetée et établie. Leur intention, à ce qu’il semble, était de soutenir les belles et grandes entreprises (car ils les regardaient comme telles) qu’on avait formées à cette époque, en différents endroits du pays, et en même temps en attirant à eux la totalité des affaires de banque, de supplanter toutes les autres banques d’Écosse, et en particulier celle d’Édimbourg, qui avait excité du mécontentement par les difficultés qu’elle apportait à l’escompte des lettres de change. Cette banque donna sans contredit quelque soulagement mo­men­tané aux spéculateurs, et les mit à même de pousser leurs entreprises environ deux ans encore plus loin qu’ils n’auraient pu faire sans elle. Mais par là elle ne fit que leur donner le moyen de grossir d’autant la masse de leurs dettes, de manière que quand la crise arriva, le poids de ces dettes retomba avec une nouvelle charge sur eux et sur leurs créanciers. Ainsi les opérations de cette banque, loin d’alléger les maux que ces spéculateurs avaient attirés sur eux-mêmes et sur leur pays, ne fit dans la réalité que les aggraver, en en ralentissant l’effet. Il aurait beaucoup mieux valu, pour ces gens-là, pour leurs créanciers et pour leur pays, que la plupart d’entre eux eussent été obligés de s’arrêter deux ans plus tôt qu’ils ne le firent. Cependant le soulagement momentané que la banque offrit à ces mauvais débiteurs en apporta un réel et durable aux autres banques écossaises. Tous ces particuliers, qui travaillaient à l’aide de ces lettres de change circulantes que les autres banques commençaient pour lors à es­comp­ter de si mauvaise grâce, eurent recours à la nouvelle banque, qui les reçut à bras ouverts. Ainsi ces autres banques trouvèrent une issue pour se dégager en assez peu de temps à ce cercle fatal dont elles n’auraient pu guère sortir autrement, à moins de s’exposer à des pertes considérables, et peut-être même aussi de compromettre un peu leur crédit.

Ainsi, à la longue, les opérations de cette banque augmentèrent les véritables embarras du pays auquel elle prétendait porter du secours, et elles tirèrent réellement d’un très-grand embarras les banques rivales qu’elle se flattait de supplanter.

Quand cette banque commença ses opérations, certaines personnes pensaient qu’avec quelque promptitude que ses coffres se vidassent, elle pourrait toujours les remplir aisément en faisant de l’argent sur les sûretés qu’elle s’était fait donner par ceux à qui elle avait avancé son papier. Mais je crois que l’expérience n’a pas tardé à les convaincre qu’une pareille méthode de faire de l’argent était infiniment trop lente pour un tel objet, et que pour tenir pleins des coffres qui avaient été si mal remplis dans l’origine, et qui se vidaient si rapidement, il n’y avait pas d’autre moyen que l’expédient ruineux de tirer les lettres de change sur Londres et, lors de l’échéance, de les payer avec l’intérêt et la commission accumulés, par le moyen d’autres traites sur la même place. Mais, quand même on supposerait que, par cette autre méthode d’em­prun­ter sur des sûretés, la banque eût pu faire de l’argent aussi vite que ses besoins l’exigeaient, il en serait toujours résulté qu’au lieu de donner un profit, chacune de ces opérations aurait été pour elle un article de perte, de sorte qu’à la longue elle se serait nécessairement ruinée en tant que compagnie de commerce, quoique peut-être pas aussi promptement qu’en se servant de la pratique bien plus coûteuse encore des traites renouvelées. En effet, elle ne pouvait toujours rien gagner pour l’intérêt de son papier, puisque ce papier étant en excédent de ce que la circulation du pays pouvait absorber et tenir employé, il lui serait toujours revenu, pour être converti en espèces, aussi vite qu’elle l’aurait émis, tandis que, pour satisfaire au remboursement de ce papier, elle aurait été obligée d’emprunter sans cesse de l’argent. Au contraire, toutes les charges de l’emprunt, la dépense des agents qu’elle aurait entretenus pour chercher des prêteurs, celle de la négociation avec ces prêteurs, le coût des actes et délégations convenables, tous ces frais seraient tombés sur elle, et auraient formé, dans la balance de ses comptes, autant d’articles à porter au compte des pertes. Le projet de remplir la caisse de la banque de cette manière pourrait se comparer à celui d’un homme qui aurait un bassin dont il sortirait continuellement un courant d’eau, sans aucun courant pareil qui s’y déchargeât, mais qui se proposerait de tenir son bassin toujours égale­ment plein, à l’aide d’une quantité de gens occupés à aller sans cesse tirer de l’eau à un puits, à quelques milles de distance.

Enfin, quand même une telle opération eût pu être non-seulement praticable, mais même profitable à la banque en tant que compagnie de commerce, il n’en serait enco­re résulté aucun avantage pour le pays, mais au contraire il en aurait éprouvé une perte très-considérable. Une pareille opération n’aurait certainement augmenté en rien la quantité d’argent à prêter. Elle n’aurait fait autre chose que d’ériger cette banque en une sorte de bureau général de prêt pour tout le pays. Ceux qui auraient eu besoin d’em­­prunter auraient été obligés de s’adresser à cette banque, au lieu de s’adresser dir­ec­tement aux capitalistes prêteurs de la banque. Mais une banque qui prête de l’argent à peut-être cinq cents personnes différentes, dont la plus grande partie ne peut être que très-peu connue des directeurs, n’est vraisemblablement pas dans le cas de choisir plus judicieusement ses débiteurs, que ne le fera un particulier qui prête son argent dans un petit cercle de gens de sa connaissance, et à ceux en qui il voit une conduite sage et économe qui lui donne de justes motifs de confiance. Les débiteurs d’une banque telle que celle dont je viens d’exposer la conduite ne seraient vraisembla­ble­ment, pour la plupart, que des gens à projets chimériques, des tireurs de lettres de change circulantes, n’empruntant d’argent que pour l’employer en entreprises extrava­gantes que probablement ils ne seraient jamais en état de mettre à fin, quelque secours qu’on pût leur donner, et qui, en supposant même qu’elles fussent mises à fin, ne rendraient jamais la dépense qu’elles auraient coûtée, ne fourniraient jamais un fonds capable d’entretenir une aussi grande quantité de travail que celle qu’elles auraient consommée. Au contraire, les débiteurs sages et économes des particuliers seraient vraisemblablement disposés à employer l’argent par eux emprunté à des entreprises prudentes, proportionnées à leurs capitaux, et qui, tout en tenant moins du grand et du merveilleux, auraient offert plus de solidité et plus de bénéfice, qui auraient rendu avec un gros profit tout ce qu’on y aurait versé, et qui ainsi auraient fourni un fonds capable d’entretenir une beaucoup plus grande quantité de travail que celle qu’on aurait employée à les mettre à fin. Par conséquent, le succès d’une telle opération de la part de la banque, sans ajouter la plus petite chose au capital du pays, n’aurait fait qu’en détourner une grande partie, pour la verser dans des projets téméraires et désa­vantageux, au lieu de la laisser aller à des entreprises sages et profitables.

L’opinion du fameux Law était que l’industrie languissait en Écosse, faute d’argent pour la mettre en activité. Il proposa de remédier à ce manque d’argent par l’établisse­ment d’une banque d’une espèce particulière, qui aurait, à ce qu’il paraît, émis du papier jusqu’à concurrence de la valeur de toutes les terres du pays. Il proposa d’abord son projet au parlement d’Écosse, qui ne jugea pas à propos de l’accueillir. Le duc d’Orléans, alors régent de France, l’adopta ensuite avec quelques modifications. L’idée de la possibilité de multiplier le papier-monnaie presque sans bornes fut la véritable base de ce qu’on appela le système du Mississipi, le projet de banque et d’agiotage le plus extravagant peut-être qui ait jamais paru au monde. Les différentes opérations de ce système ont été développées avec tant de clarté et d’étendue, avec tant d’ordre et de sagacité par M. Duverney, dans son Examen des réflexions politiques sur le commer­ce et les finances de M. Dutot[19], que je n’en rendrai ici aucun compte. Les principes qui furent la base de ce système ont été exposés par M. Law lui-même, dans un Discours sur le commerce et sur l’argent qu’il publia en Écosse, quand il y proposa d’abord son projet. Les idées magnifiques mais imaginaires, qu’on trouve dans cet ouvrage et dans quelques autres, écrits dans les mêmes principes, font encore impression sur beau­coup de gens, et ont peut-être contribué en partie à cette fureur de faire la banque, dont on s’est plaint dernièrement en Écosse et ailleurs.

La plus grande banque de circulation de l’Europe, c’est la banque d’Angleterre. Elle a été érigée en corporation[20], en exécution d’un acte du Parlement, par une charte du grand sceau, en date du 27 juillet 1694. À cette époque elle avança au gouverne­ment une somme de 1,200,000 livres moyennant une annuité de 100,000 livres, c’est-à-dire, 96,000 livres d’intérêt annuel, sur le pied de 8 pour 100, et 4,000 livres par an pour frais de régie[21]. Il est à croire que le nouveau gouvernement établi par la révo­lution, avait peu de crédit, pour être obligé d’emprunter à un si haut intérêt.

En 1697, il fut permis à la banque d’augmenter son capital d’un nouveau fonds de 1,100,171 livres 10 schellings. Ainsi son capital entier s’élevait, à cette époque, à 2,201,181 livres 10 schellings. Cette augmentation de fonds fut faite, dit-on, pour soutenir le crédit public. En 1696, les coupons[22] avaient perdu 40, 50 et 60 pour 100, et les billets de banque 20 pour 100[23]. Pendant la grande refonte de l’argent qui se faisait à cette époque, la banque avait jugé à propos de cesser le payement de ses billets, ce qui nécessairement les avait discrédités.

En exécution du statut de la septième année de la reine Anne, ch. 7, la banque versa dans l’Échiquier, à titre d’avance, la somme de 400,000 livres, ce qui fit en tout 1,600,000 livres avancées sur son annuité originaire de 96,000 livres d’intérêt, et 4,000 livres pour frais de régie. Ainsi, en 1708, le crédit du gouvernement était aussi bon que celui des particuliers, puisqu’il pouvait emprunter à l’intérêt de 6 pour 100, taux légal et taux ordinaire de la place à cette époque. En exécution du même acte, la banque annula pour 1,775,027 livres 17 schellings 10 deniers 1/2 de billets de l’Échi­quier moyennant un intérêt de 6 pour 100, et obtint en même temps la permission d’ouvrir des souscriptions pour doubler son capital. Ainsi, en 1708, le capital de la banque s’élevait à 4 402 343 livres sterling, et elle avait avancé au gouvernement la somme de 3 375 027 livres sterling 17 schellings 10 deniers 1,2.

Par un appel de fonds de 15 pour 100, en 1709, il lui fut versé 656,204 livres 1 schelling 9 deniers, et par un autre de 10 pour 100, en 1710, il lui fut versé 501 448 livres 12 schellings 11 deniers ; ainsi, en conséquence de ces deux appels de fonds, le capital de la banque se trouva élevé à 5,559,993 livres 14 schellings 8 deniers.

En exécution du statut de la troisième année de Georges 1er, ch. 8, la banque retira pour 2 millions de billets de l’Échiquier, qui furent éteints. Elle avait donc, à cette époque, avancé au gouvernement 5,375,027 livres 17 schellings 10 deniers 1/2.

En exécution du statut de la huitième année du même règne, ch. 21, la banque acheta une portion des fonds de la Compagnie de la Mer du Sud, s’élevant à 4 millions ; et en 1722, par le fait des souscriptions qu’elle avait reçues pour se mettre en état de faire cette acquisition, son capital se trouva augmenté de 3,400,000 livres. À cette époque donc, la banque avait avancé à l’État 9,375,027 livres 17 schellings 10 deniers 1/2, et son capital ne s’élevait qu’à 8,959,995 livres 14 schellings 8 deniers. Ce fut dans cette occasion que la somme avancée à l’État par la banque, et dont elle recevait un intérêt, commença pour la première fois à excéder son capital ou la somme pour laquelle elle payait un dividende aux propriétaires des fonds de la ban­que, ou bien, en d’autres termes, que la banque commença à avoir un capital sans dividende, outre le capital qui en donnait un. Elle a toujours continué depuis à avoir ainsi un capital sans dividende. En 1746, la banque avait avancé à l’État, en diffé­rentes circonstances, 11,686,800 livres, et son capital à dividende avait été porté, par différents appels de fonds et souscriptions, à 10,780,000 livres. Ces deux sommes sont toujours restées depuis dans le même état. En exécution du statut de la quatrième année de Georges III, ch. 25, la banque a consenti à payer au gouvernement, pour le renouvellement de sa charte, 110,000 livres sans intérêt ni remboursement ; ainsi cette somme n’a rien ajouté à aucune des deux sommes ci-dessus[24].

Le dividende de la banque a varié suivant les variations du taux de l’intérêt qu’elle a reçu à différentes époques, pour l’argent qu’elle avait avancé au gouvernement, ainsi que d’après d’autres circonstances. Le taux de cet intérêt a été successivement réduit de 8 à 3 pour 100. Pendant les dernières années, le dividende de la banque a été à 5 1/2 pour 100[25].

La banque d’Angleterre est aussi solide que le gouvernement lui-même. Il faut que tout ce qu’elle a avancé à l’État soit perdu avant que ses créanciers puissent avoir à craindre la moindre perte. Aucune autre compagnie de banque ne peut être établie en Angleterre par acte du Parlement, ou ne peut être composée de plus de six membres. Elle agit, non-seulement comme une banque ordinaire, mais comme une grande ma­chine de gouvernement. Elle reçoit et paye la majeure partie des annuités qui sont dues aux créanciers de l’État[26], elle met en circulation des billets de l’échiquier, et elle avance au gouvernement le montant annuel de la taxe foncière et de la taxe sur la drêche, qui ne sont ordinairement acquittées que quelques années plus tard. Dans ces différentes opérations, ses engagements envers l’État ont pu quelquefois l’obliger à surcharger la circulation de papier-monnaie, sans qu’on puisse imputer aucune faute à ses directeurs. Elle escompte aussi les lettres de change du commerce, et elle a, en plusieurs occasions différentes, soutenu le crédit des principales maisons, non-seulement d’Angleterre, mais de Hambourg et de Hollande. On dit qu’en 1763, elle avança pour cet objet, en une semaine, 1,600,000 livres, dont une grande partie en lingots. je ne prétends cependant pas garantir l’exactitude du fait, quant au temps ni quant à la somme. Dans d’autres circonstances, cette grande compagnie s’est vue réduite à la nécessité de faire ses payements en pièces de six pence[27][28].

Si les opérations les plus sages des banques peuvent augmenter l’industrie dans un pays, ce n’est pas qu’elles y augmentent le capital, mais c’est qu’elles rendent active et productive une plus grande partie de ce capital, que celle qui l’aurait été sans elle. Cette portion de capital qu’un marchand est obligé de garder par devers lui, en espèces dormantes, pour faire face aux demandes qui surviennent est un fonds mort qui, tant qu’il reste dans cet état, ne produit rien ni pour lui ni pour le pays. Les opérations d’une banque sage le mettent à portée de convertir ce fonds mort en un fonds actif et productif, en matières propres à exercer le travail, en outils pour le faciliter et l’abréger, et en vivres et subsistances pour le salarier ; en capital enfin qui produira quelque chose pour ce marchand et pour son pays. La monnaie d’or et d’ar­gent qui circule dans ce pays, et par le moyen de laquelle le produit des terres et du travail de ce pays est annuellement mis en circulation et distribué aux consomma­teurs auxquels il appartient, est aussi, tout comme l’argent comptant du négociant, un fonds mort en totalité. C’est une partie très-précieuse du capital du pays, qui n’est point productive[29]. Les opérations d’une banque sage, en substituant du papier à la place d’une grande partie de cet or et de cet argent, donnent le moyen de convertir une grande partie de ce fonds mort en un fonds actif et productif, en un capital qui produira quelque chose au pays[30]. L’or et l’argent qui circulent dans un pays peuvent se comparer précisément à un grand chemin qui, tout en servant à faire circuler et conduire au marché tous les grains et les fourrages du pays, ne produit pourtant pas lui-même ni un seul grain de blé ni un seul brin d’herbe. Les opérations d’une banque sage, en ouvrant de quelque manière, si j’ose me permettre une métaphore aussi hardie, une espèce de grand che­min dans les airs, donnent au pays la facilité de convertir une grande partie de ses grandes routes en bons pâturages et en bonnes terres à blé, et d’augmenter par là, d’une manière très-considérable, le produit annuel de ses terres et de son travail. Il faut pourtant convenir que si le commerce et l’industrie d’un pays peuvent s’élever plus haut à l’aide du papier-monnaie, néanmoins, suspendus ainsi, si j’ose dire, sur ces ailes d’Icare, ils ne sont pas tout à fait aussi assurés dans leur marche que quand ils portent sur le terrain solide de l’or et de l’argent[31]. Outre les accidents auxquels les expose l’impéritie des directeurs de ce papier-monnaie, ils sont encore sujets à en essuyer plusieurs autres dont la prudence ou l’habileté de ces directeurs ne saurait les garantir.

Par exemple, une guerre malheureuse dans laquelle l’ennemi se rendrait maître de la capitale, et par conséquent de ce trésor qui soutenait le crédit du papier-monnaie, occasionnerait de bien plus grands désordres dans un pays où toute la circulation serait établie sur du papier, que dans un pays où la plus grande partie le serait sur l’or et l’argent. L’instrument habituel du commerce ayant perdu sa valeur, on ne pourrait plus faire d’échanges que par troc ou à crédit. Tous les impôts ayant été payés habi­tuellement en papiers, le prince n’aurait plus de fonds pour payer ses troupes ni pour approvisionner ses magasins, et le pays se trouverait dans une situation bien plus désespérée que si la plus grande partie de sa circulation eût consisté en or et en ar­gent. Un prince jaloux de maintenir, dans tous les temps, ses États dans la position où il peut le plus facilement les défendre, doit, sous ce point de vue, les tenir en garde, non-seulement contre cette multiplication excessive de papier-monnaie, qui est funes­te, même aux banques qui l’ont produite, mais même contre ce degré de multiplication qui les met à même de remplir avec du papier la majeure partie de la circulation du pays[32].

On peut regarder la circulation d’un pays comme divisée en deux branches différentes : la circulation qui se fait entre commerçants seulement, et la circulation entre les commerçants et les consommateurs. Quoique les mêmes pièces de monnaie, soit papier, soit métal, puissent être employées tantôt dans l’une de ces deux branches de circulation et tantôt dans l’autre, cependant, comme ces deux branches marchent constamment en même temps, chacune d’elles exige un certain fonds de monnaie, d’une espèce ou de l’autre, pour la faire marcher. La valeur des marchandises qui circulent entre les différents commerçants ne peut jamais excéder la valeur de celles qui circulent entre les commerçants et les consommateurs, tout ce qui est acheté par les gens de commerce étant en définitive destiné à être vendu aux consommateurs. La circulation des gens de commerce entre eux, portant sur des ventes en gros, exige en général une somme bien plus grosse pour chaque transaction particulière. Celle entre les commerçants[33] et les consommateurs, au contraire, portant en général sur des ventes en détail, n’exige fort souvent que de très-petites sommes ; 1 schelling, ou même un demi-penny étant quelquefois tout ce qu’il faut. Or, les petites sommes circulent beau­coup plus vite que les grosses. Un schelling change plus souvent de maître qu’une guinée, et un demi-penny plus souvent qu’un schelling. Ainsi, quoique les achats annuels de tous les consommateurs soient au moins égaux en valeur à ceux de tous les gens de commerce, néanmoins ils peuvent, en général, se faire avec une masse de monnaie beaucoup plus petite, les mêmes pièces, au moyen d’une circulation plus rapide, servant d’instruments à beaucoup plus d’achats de la première espèce que de la seconde.

On peut régler le papier-monnaie de manière, ou à le restreindre presque tout à fait à la seule circulation entre les différents commerçants, ou à l’étendre à une grande partie de celle qui a lieu entre les commerçants et les consommateurs. Quand il ne circule pas de billet de banque au-dessous de la valeur de 10 livres, comme à Lon­dres, le papier-monnaie se trouve presque absolument restreint à la circulation entre les commerçants. Quand un billet de banque de 10 livres vient dans les mains d’un consommateur, celui-ci est en général obligé de le changer à la première boutique où il aura occasion d’acheter pour 5 schellings de marchandise, de manière que souvent ce billet revient dans les mains d’un commerçant avant que le consommateur ait dépensé la quarantième partie de la somme. Quand il y a en circulation des billets de très-petites sommes, des billets de 20 schellings, comme en Écosse, le papier-monnaie se répand dans une grande partie de la circulation entre les commerçants et les con­som­mateurs, Il en remplissait encore une bien plus grande partie avant l’acte du Parlement qui a arrêté la circulation des billets de 10 et de 5 schellings. Dans la mon­naie courante de l’Amérique septentrionale, il y avait communément en émission du papier de petites sommes jusqu’à 1 schelling, et il remplissait presque la totalité de la circulation. Il en a circulé même de 6 pence[34] dans quelques monnaies de papier du comté d’York.

Lorsque les billets de sommes aussi petites sont autorisés dans la circulation et sont d’un usage commun, beaucoup de gens du peuple ont l’envie et la possibilité de se faire banquiers. Tel particulier dont les billets pour 5 livres ou même pour 20 schellings ne seraient reçus de personne, viendra à bout de les passer aisément quand ils seront émis pour une somme aussi petite que 6 pence. Mais les banqueroutes fré­quentes qui doivent arriver dans une classe de banquiers aussi misérables peuvent donner lieu à de grands inconvénients, et quelquefois même causer de très-grandes calamités parmi beaucoup de pauvres gens qui ont reçu de tels billets en payement.

Il serait peut-être mieux que, dans aucun endroit du royaume, on ne laissât mettre en émission aucun billet de banque au-dessous de 5 livres sterling. Alors, vraisembla­ble­ment, par tout le royaume le papier-monnaie se trouverait renfermé dans la circu­la­tion entre les différentes personnes employées au commerce, comme il l’est présente­ment à Londres, où il ne circule pas de billet de banque au-dessous de 10 livres ; 5 livres dans la majeure partie du royaume étant une somme à laquelle on regarde autant et qu’on dépense aussi rarement en une fois, que 10 livres à Londres, vu la profusion et la grande dépense qui règnent dans cette ville, quoique peut-être ces 5 livres, dans le reste du royaume, n’achètent guère pour cela plus de moitié des mar­chandises que 10 livres achètent à Londres[35].

Il faut observer que, partout où le papier-monnaie est à peu près concentré dans la circulation de commerçant à commerçant, comme à Londres, il y a toujours abon­dance d’or et d’argent. Partout où ce papier se répand dans la circulation du commer­çant au consommateur, comme cela est en Écosse et encore plus dans l’Amérique septentrionale, il chasse presque tout à fait l’or et l’argent du pays, presque toutes les affaires du commerce intérieur allant ainsi avec du papier. La suppression des billets de banque de 10 et de 5 schellings en Écosse a un peu diminué la rareté des espèces, et une suppression des billets de 20 schellings l’aurait vraisemblablement diminuée encore plus. On dit que l’or et l’argent sont devenus plus abondants en Amérique depuis la suppression de quelques-uns des papiers circulants de ce pays, et on dit qu’aussi ces métaux y étaient plus abondants avant l’établissement de ces sortes de papiers.

En réglant le papier-monnaie de manière à le concentrer presque en entier dans la circulation de commerçant à commerçant, les banques et les banquiers n’en seront pas moins à portée de prêter à peu près les mêmes secours à l’industrie et au Commerce du pays, qu’ils peuvent le faire quand ce papier remplit presque la totalité de la circu­la­tion. L’argent comptant qu’un homme de commerce est obligé de garder par devers lui pour faire face aux demandes du moment, est entièrement destiné à la circulation qui se fait entre lui et les autres gens de commerce dont il achète des marchandises. Il n’a besoin de garder aucun argent comptant pour la circulation qui se fait entre lui et les consommateurs qui se fournissent chez lui, ceux-ci lui apportant de l’argent comp­tant au lieu de lui en ôter. Ainsi, quand même on ne permettrait d’émettre du papier-monnaie qu’en billets de sommes assez fortes pour restreindre ce papier presque entièrement à la circulation de commerçant à commerçant, cependant les banques et les banquiers, en partie par l’escompte des lettres de change sérieuses, et en partie par des avances sur comptes courants, pourraient toujours être dans le cas de soulager la majeure partie de ces commerçants de l’obligation de garder par devers eux une partie un peu importante de leur capital, en espèces dormantes, pour faire face aux deman­des du moment. Les banques seraient toujours dans le cas de donner aux gens de commerce, de quelque genre qu’ils soient, tous les secours que ceux-ci peuvent rai­son­nablement attendre des banques et des banquiers.

Mais, pourra-t-on dire, empêcher des particuliers de recevoir en payement les billets d’un banquier, de quelque somme qu’ils soient, grande ou petite, quand ils veu­lent bien les accepter, ou bien empêcher un banquier de mettre en émission de pareils billets, quand tous ses voisins consentent à les recevoir, c’est une atteinte manifeste à cette liberté naturelle que la loi a pour objet principal de protéger et non pas d’enfrein­dre. Sans contredit les règlements de ce genre peuvent être regardés, à quelques égards, comme une atteinte à la liberté naturelle ; mais l’exercice de la liberté naturelle de quelques individus, qui pourrait compromettre la sûreté générale de la société, est et doit être restreint par les lois, dans tout gouvernement possible, dans le plus libre comme dans le plus despotique. L’obligation imposée de bâtir des murs mitoyens pour empêcher la communication du feu, est une violation de la liberté naturelle, pré­cisément du même genre que les règlements que nous proposons ici pour le commerce de banque.

Un papier-monnaie qui consiste en billets de banque émis par des gens du crédit le plus solide, payables à la première demande et sans condition quelconque, et payés effectivement toujours comptant à l’instant de la présentation[36], est à tous égards d’une valeur égale à la monnaie d’or et d’argent, puisqu’à tout moment on peut en faire de la monnaie d’or et d’argent. Tout ce qui se vend ou s’achète avec ce papier doit néces­sairement se vendre et s’acheter à aussi bon marché qu’avec de l’or et de l’argent[37].

L’augmentation de monnaie résultant du papier, a-t-on dit, en multipliant la quan­tité de monnaie courante et conséquemment, en diminuant la valeur de la masse totale de cette monnaie, augmente nécessairement le prix pécuniaire des marchan­dises. Mais, comme la quantité d’or et d’argent qu’on ôte de la circulation est toujours égale à la quantité de papier qu’on y ajoute, le papier-monnaie n’augmente pas néces­saire­ment la somme de monnaie courante. Depuis le commencement du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui, les vivres n’ont jamais été en Écosse à aussi bon marché qu’en 1759, quoiqu’il y eût alors dans le pays plus de papier-monnaie qu’à présent, à cause de la circulation des billets de banque de 10 et de 5 schellings. La proportion du prix des vivres entre l’Écosse et l’Angleterre est aujourd’hui la même qu’elle était avant que les compagnies de banque se fussent si fort multipliées en Écosse. Le blé est presque toujours à tout aussi bon marché en Angleterre qu’en France, quoiqu’il y ait en Angleterre une très-grande quantité de papier-monnaie, et qu’il n’y en ait presque pas en France. En 1751 et 1752, quand M. Hume publia ses Discours politiques, et peu de temps après la grande multiplication du papier-monnaie en Écosse, les vivres avaient haussé dans ce pays d’une manière très-sensible, vraisemblablement à cause des mau­vaises années, et non point à cause de la multiplication du papier-monnaie.

À la vérité, il en serait autrement d’un papier-monnaie qui consisterait en billets dont le payement immédiat dépendrait en partie quelconque, soit de la bonne volonté de ceux qui les auraient émis, soit d’une condition que le porteur n’aurait pas toujours la possibilité de remplir, ou enfin dont le payement ne serait exigible qu’au bout d’un certain nombre d’années, et qui en attendant ne porteraient pas d’intérêt ; sans doute, un pareil papier-monnaie tomberait plus ou moins au-dessous de la valeur de l’or et de l’argent, suivant qu’on supposerait plus ou moins de difficulté ou d’incertitude à en obtenir le payement immédiat, ou suivant le plus ou moins d’éloignement du terme auquel le payement serait exigible[38].

Il y a quelques années que les différentes compagnies de banque d’Écosse étaient dans l’usage d’insérer dans leurs billets de banque ce qu’elles appelaient une clause d’option, par laquelle elles promettaient payer au porteur ou au moment de la présen­tation, ou, à l’option des directeurs, six mois après la présentation, avec l’intérêt légal pendant ledit terme de six mois. Quelquefois, les directeurs de la banque se servaient de cette clause d’option ; quelquefois, quand on leur demandait à échanger en or et en argent une quantité considérable de leurs billets, ils menaçaient les porteurs de se servir contre eux de la clause, à moins qu’ils ne voulussent se contenter d’une partie seulement de la somme demandée. Les billets de ces banques formaient alors la plus grande partie de la monnaie courante d’Écosse, et celle-ci baissa, à cause de l’incerti­tude du payement, au-dessous de la valeur de la monnaie d’or et d’argent. Tant que dura cet abus, qui régna principalement en 1762, 1763 et 1764, le change, qui entre Londres et Carlisle était alors au pair, se trouvait quelquefois en même temps, entre Londres et Dumfries, à 4 pour 100 contre Dumfries, quoique cette ville ne soit pas à trente milles de Carlisle. Mais à Carlisle, les lettres de change se payaient en espèces, tandis qu’à Dumfries elles étaient acquittées en billets des banques d’Écosse, et c’était l’incertitude de pouvoir échanger ces billets contre des espèces qui les avait ainsi fait baisser au-dessous de la monnaie d’or et d’argent. Le même acte du Parlement, qui supprima les billets de banque de 10 et de 5 schellings, supprima aussi cette clause d’option, et rétablit par là le change entre l’Angleterre et l’Écosse à son taux naturel, ou à celui auquel il devait se fixer d’après le cours du commerce et l’état des remises entre ces deux places[39].

Dans les monnaies de papier du comté d’York, le payement d’un aussi petit billet qu’un billet de 6 pence dépendait quelquefois de la condition que le porteur du billet apporterait à la personne qui l’avait émis de quoi changer une guinée ; condition qui pouvait être souvent fort difficile à remplir pour les porteurs de ces billets, et qui a dû faire baisser cette monnaie au-dessous de la monnaie effective. Aussi, un acte du Parlement déclara-t-il toutes ces clauses illégales, et supprima, comme on l’avait fait en Écosse, tout billet payable au porteur, au-dessous de 20 schellings.

Le papier circulant dans l’Amérique septentrionale ne consistait pas en billets de banque payables au porteur à sa demande, mais en papier d’État, dont le payement n’était exigible que plusieurs années après la date de l’émission ; et quoique le gouvernement de la colonie ne payât point d’intérêt aux porteurs de ce papier, il le déclara et le rendit de fait une offre légale de payement pour la valeur entière pour laquelle il avait été créé. Mais en supposant la garantie du gouvernement la meilleure possible, 100 livres payables à quinze ans de terme, par exemple, dans un pays où l’intérêt est à 6 pour 100, ne valent guère plus de 40 livres argent comptant. Ainsi, forcer un créancier à recevoir un pareil effet comme parfait payement pour une dette de 100 livres qui avaient été avancées en argent comptant, c’était une injustice aussi criante peut-être qu’en eût jamais osé risquer tout autre gouvernement ayant quelque prétention à la liberté. Un tel acte d’autorité porte bien les marques évidentes de l’origine que lui donne le sage et honnête docteur Douglas, qui nous assure que ce fut un projet imaginé par des débiteurs de mauvaise foi pour duper leurs créanciers. À la vérité, le gouvernement de Pennsylvanie, à la première émission qu’il fit de papier-monnaie en 1722, prétendit rendre son papier de valeur égale à celle de l’or et de l’argent, en portant des peines contre tous ceux qui feraient quelque différence de prix dans leurs marchandises pour le cas de vente en papier de la colonie, ou de vente en espèces ; règlement tout aussi tyrannique que celui qu’il avait pour objet de soutenir, mais infiniment moins efficace. Une loi positive peut bien faire qu’un schelling soit une offre valable pour le payement d’une dette d’une guinée, parce que cette loi peut enjoindre aux cours de justice de prononcer la décharge du débiteur qui aura fait une telle offre ; mais il n’y a pas de loi positive capable d’obliger un particulier qui vend sa marchandise et qui est maître de la vendre ou de ne la pas vendre, comme il lui plaît, à recevoir, en échange de cette marchandise, un schelling pour l’équivalent d’une guinée. Le change avec la Grande-Bretagne fit bien voir, en dépit de tous les règle­ments de cette espèce, que 100 livres sterling étaient, suivant les circonstances, regar­dées comme valant 130 livres dans certaines colonies, et même la somme énorme de 1,100 livres de la monnaie courante de quelques autres ; cette différence dans la valeur provenant de la différence dans la quantité de papier émis par les diverses colonies, ainsi que de l’époque plus ou moins éloignée et plus ou moins probable de son remboursement définitif.

Il n’y a donc pas de loi plus équitable que l’acte du Parlement, dont on se plaignit si injustement dans les colonies, qui déclara qu’aucun papier qui pourrait être émis par la suite n’aurait la force de monnaie légale dans les payements.

La Pennsylvanie mit toujours plus de modération que nos autres colonies dans l’émission de son papier-monnaie. Aussi dit-on que son papier circulant ne baissa jamais au-dessous de la valeur de la monnaie d’or et d’argent qui avait cours dans la colonie avant la première émission de papier. Avant cette émission, la colonie avait haussé la dénomination de sa monnaie courante, et avait statué, par acte de son assem­blée, que 5 schellings sterling passeraient dans la colonie pour 6 schellings 3 deniers, et ensuite pour 6 schellings 8 deniers. En conséquence, 1 livre courante, argent des colonies, même quand la monnaie y était en or et en argent, était de plus de 30 p. 100 au-dessous de la valeur d’une livre sterling, et quand la monnaie courante y fut convertie en papier, elle ne se trouva guère plus de 30 p. 100 au-dessous de cette même valeur. Le prétexte qui engagea à élever ainsi la dénomination de la monnaie, ce fut de prévenir l’exportation de l’or et de l’argent, en faisant passer dans la circula­tion de la colonie la même quantité de métal pour une somme plus forte que celle pour laquelle cette quantité circulait dans la mère patrie. Il arriva toutefois que le prix de toutes les marchandises venant de la mère patrie augmentât précisément dans la même proportion que les colons avaient élevé la dénomination de leurs monnaies, de manière que leur or et leur argent s’exportent aussi vite qu’auparavant.

Le papier des colonies étant reçu en payement des taxes provinciales pour toute la valeur pour laquelle il avait été créé, il en résulta nécessairement un surcroît de valeur à celle qu’il aurait eue d’après l’éloignement réel ou présumé du terme de son acquitte­ment ou rachat définitif. Ce surcroît de valeur était plus ou moins grand, selon que la quantité de papier en émission se trouvait être plus ou moins au-dessus de ce qui pouvait être employé au payement des taxes de la colonie particulière qui l’avait émis. Dans toutes les colonies, il excéda de beaucoup la quantité qui pouvait être employée de cette manière.

Un prince qui statuerait qu’une certaine portion de l’impôt serait payée en un papier-monnaie d’une certaine espèce, pourrait par là ajouter une valeur à ce papier, quand même le terme de son acquittement et rachat définitif dépendrait entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui aurait émis ce papier avait soin d’en tenir toujours la quantité un peu au-dessous de ce qui pourrait aisément être employé de cette manière, la demande en pourrait être telle qu’il gagnât même une prime ou qu’il se vendît au marché quelque chose de plus que la somme numérique pour laquelle il aurait été créé. Il y a quelques personnes qui expliquent d’après ce principe ce qu’on nomme agio dans la banque d’Amsterdam, ou la supériorité qu’a l’argent de banque sur l’espèce courante, quoique cet argent de banque ne puisse, à ce qu’elles préten­dent, être retiré de la banque à la volonté du propriétaire. La plus grande partie des lettres de change étrangères doivent être acquittées en argent de banque, c’est-à-dire en un transfert[40] sur les livres de banque, et les directeurs de la banque, disent-elles, ont soin de tenir la somme totale de l’argent de banque toujours au-dessous de la demande que cette forme de payement occasionne. C’est pour cela, prétendent-elles, que l’ar­gent de banque se vend moyennant une prime, ou qu’il gagne un agio de 4 à 5 pour 100 au-dessus de la même somme nominale en espèces courantes du pays. Cepen­dant, je ferai voir par la suite[41] que cette explication sur la banque d’Amsterdam est en grande partie imaginaire.

Un papier circulant, qui tombe au-dessous de la valeur de la monnaie d’or et d’argent, ne fait pas baisser par là la valeur de l’or et de l’argent, et il ne fait pas que des quantités pareilles de ces métaux viennent pour cela à s’échanger contre une moindre quantité de toute autre marchandise. La proportion entre la valeur de l’or et de l’argent et celle des marchandises de toute autre espèce ne dépend nullement de la nature ou de la quantité de quelque papier-monnaie que ce soit qui circule dans un pays, mais elle dépend toujours de l’état de richesse ou de pauvreté des mines qui se trouvent, à une époque quelconque, approvisionner de ces métaux le grand marché du monde commerçant. Elle dépend de la proportion qui se trouve entre la quantité de travail nécessaire pour faire venir au marché une certaine quantité de ces métaux, et celle qui est nécessaire pour y faire venir une certaine quantité de toute autre espèce de marchandise[42].

En empêchant les banquiers d’émettre aucun billet de banque circulant ou billet au porteur au-dessous d’une certaine somme, et en les assujettissant à l’obligation d’ac­quit­ter ces billets immédiatement et sans aucune espèce de condition, à l’instant de la présentation, on peut après cela, sans craindre de compromettre la sûreté générale, laisser à leur commerce, à tous autres égards, la plus grande liberté possible[43]. La multiplication récente de compagnies de banque, dans toutes les parties des royaumes unis, événement qui a si fort alarmé beaucoup de gens, bien loin de dimi­nuer la sûreté du public, ne fait que l’augmenter. Elle oblige tous ces banquiers à mettre plus de circonspection dans leur conduite ; elle les empêche d’étendre leur émission de billets au-delà de la proportion que comporte l’état de leur caisse, afin de se tenir en garde contre ce reflux de papier que leur suscite malicieusement la rivalité de tant de concurrents toujours prêts à leur nuire ; elle circonscrit la circulation de chaque compagnie particulière dans un cercle plus étroit, et elle restreint leurs billets circulant à un plus petit nombre. En tenant ainsi la circulation divisée en plus de branches différentes, elle fait que la faillite de l’une de ces compagnies, événement qui doit arriver quelquefois dans le cours ordinaire des choses, devient un accident d’une moins dangereuse conséquence pour le public. Cette libre concurrence oblige aussi les banquiers à traiter avec leurs corres­pondants d’une manière plus libérale et plus facile, de peur que leurs rivaux ne les leur enlèvent. En général, dès qu’une branche de commerce ou une division du travail quelconque est avantageuse au public, elle le sera toujours d’autant plus, que la con­currence y sera plus librement et plus généralement établie.


  1. Chapitre vi.
  2. Smith me parait ici confondre le revenu consistant en produits avec le capital. Sou capital circulant ou mobile disparait pendant la production, reparait ensuite, mais ne fait point partie du revenu de la société. C’est le produit sortant de toute ces métamorphoses qui en fait partie.
    Sous ce point de vue il n’y a, quoi qu’en dise Smith, aucune différence entre le capital mobile de la société et le capital d’un particulier.
    Je sais bien que cette erreur n’entraîne aucune fausse conséquence dans les raisonnements de Smith ; mais elle obscurcit singulièrement son idée.
    Note inédite de J.-B. Say.
  3. Toute cette explication est pénible et imparfaite dans Smith, faute par lui d1jwir éclairci la théorie des valeurs. S’il avait dit que le revenu c’est la valeur de ce quoi reçoit en échange des frais de production qu’on fait, il n’aurait pas été obligé de distinguer le revenu net du revenu brut de la société, ce qui est faux. Le revenu de la société est toujours un revenu brut. Le revenu n’est jamais telle matière ou telle autre ; c’est une valeur produite, quelle que soit sa forme.
    Note inédite de J.-B. Say.
  4. Cela arrivera ainsi pourvu que la valeur de l’or reste la même qu’auparavant, et que le papier ait la même valeur que l’or. Si la valeur de l’or venait à baisser, ou si a valeur du papier baissait au-dessous de celle de l’or, la quantité de l’un et de l’autre restant dans la circulation serait proportionnellement augmentée.
    Mac Culloch.
  5. L’explication que donne ici l’auteur des procédés par lesquels le papier remplace l’or n’est pas tout à fait exacte. Le canal de la circulation, dit-il, est rempli au moyen d’un million, et n’en peut pas contenir davantage ; mais il lui en faudra davantage si la valeur est moindre. Si cette valeur était réduite de moitié, deux millions pourraient circuler avec autant de facilité où naguère un million suffisait. C’est par une réduction proportionnelle de valeur, que la grande inondation de métaux précieux tirés de l’Amérique a pu être contenue dans les anciens canaux de la circulation, et une nouvelle réduction de valeur aurait maintenu dans les mêmes limites une quantité nouvelle de métal. Par une augmentation de papier qui ajoute aux métaux précieux déjà existants dans la circulation, tous les éléments de cette circulation perdront généralement de leur valeur. Dès lors, la portion de ces éléments qui consiste en or et en argent sera envoyée au dehors pour y reprendre son ancienne valeur sur le marché général du monde, et sera remplacée par des émissions de papier. Buchanan.
  6. Voyez l’explication de ce mot, ci-après, chapitre v.
  7. Mac Culloch conteste cette idée de Smith. Selon l’école anglaise, la Dature de la consommation n’importe en rien à la société. Que l’on consomme l’équivalent d’une certaine valeur sous une forme ou sous une autre, cela est indifférent !
  8. Voyez la préface de Rudiman au Receuil des Chartes d’Écosse (Scotiœ Diplomata), par Anderson.
  9. Le comité de la Chambre des communes formé pour présenter un rapport sur les billets au porteur eu Écosse et en Irlande (promissory notes), évalua,en 1825, le montant du papier en circulation dans le royaume d’Écosse, à 3,309,000 livres sterling, dont 2,079,000 livres sterling se composaient de billets au-dessous de cinq livres. Il y a naturellement peu de monnaie d’or en circulation ; on suppose que la valeur réunie des espèces d’or et d’argent ne s’élève pas, en Écosse, au-dessus de 300,000 livres sterling. Il est probable que le montant de la circulation totale de cette partie de l’empire britannique peut être évalué aujourd’hui (1838) à 3,500,000 ou 4,000,000 livres sterling.
    Mac Culloch.
  10. De remarquables modifications ont eu lieu depuis la publication de la Richesse des nations dans le nombre, la constitution et l’importance des banques privées. On ne connaît pas exactement le nombre des établissements de ce genre qui existaient en Angleterre et dans le pays de Galles en 1776 ; mais nous pensons qu’il peut être évalué approximativement à 150. En 1792, les banques particulières se montaient à environ 350, sur lesquelles près d’une centaine furent détruites par la révulsion qui s’opéra vers la dernière partie de cette année et le commencement de 1793. En 1800, ces banques excédaient 300, et elles se multiplièrent d’une manière si rapide dans les années suivantes, qu’en 1814 elles avaient atteint le nombre de 940. Il est important à observer que la plupart de ces banques émettaient des billets ; elles approvisionnèrent même la majeure partie de la circulation dans des districts nombreux et étendus par l’importance de leurs émissions, qui formaient une proportion notable de la monnaie du royaume. L’arrêt de 1708, qui prohibait l’admission de plus de six associés dans les établissements émettant des billets payables à vue en Angleterre et dans le pays de Galles, se maintint en vigueur jusqu’en 1826, époque à laquelle, comme on le verra plus loin, il fut rapporté par suite des événements de cette même année et de la précédente.
    Il existe une énorme différence dans la manière dont opèrent les banques dans les diverses parties du royaume. Les banques de province en Angleterre accordent un intérêt sur les balances au crédit des comptes qu’elles ont ouverts, et ajoutent, la plupart, une commission à l’intérêt prélevé sur les sommes qu’elles prêtent. Les banquiers particuliers de Londres n’accordent que rarement des intérêts sur les dépôts. Comme ils n’émettent pas de billets en leur nom, ils se trouvent intéressés, non à l’accroissement, mais à la rareté de la circulation. Leurs véritables fonctions consistent à veiller sur les capitaux des autres, et à recevoir ou payer pour eux. Ils ne comptent aucune commission, leurs bénéfices dérivant, comme il a déjà été déterminé, de la balance des comptes de leurs commettants. La plupart des banques écossaises sont à la fois banques de circulation et banques de dépôt. Toutes, indistinctement, reçoivent et payent des intérêts jusque sur des dépôts qui ne dépassent pas 10 livres. Celles d’entre elles qui émettent des billets ne comptent aucune commission au delà du taux normal de l’intérêt sur les sommes qu’elles prêtent ; mais celles qui n’en émettent pas portent quelquefois une commission. En ce moment (1838) les dépôts existants dans les banques Écosse sont présumés surpasser 23,000,000 de livres (653,000,000 de fr.) Mac Culloch.
  11. C’est ce que nous nommons aussi comptes courants.
  12. Aujourd’hui on accorde fréquemment des comptes courants (cash accounts) pour des sommes de 100 à 200 livres sterling seulement.
    Mac Culloch.
  13. M. Ricardo a contesté celle proposition. « Des comptes courants, fait-il observer, sont des crédits accordés parles banquiers écossais à leurs clients, en surplus des billets qu’ils escomptent pour eux ; mais comme les banquiers, à mesure qu’ils avancent de l’argent d’un côté et l’envoient en circulation, s’oient le moyen d’en envoyer autant d’un autre côté, on ne voit pas trop en quoi consiste l’avantage. Si un million de papier suffît à la circulation, un million seulement pourra circuler. Il importe peu aux banquiers ou aux marchands que la totalité soit payée en escomptant des billets, ou qu’une partie seulement soit payée ainsi, et que le reste soit émis par le moyen de ces comptes courants. (Principles of political Economy, 1re édit., p. 515.)
    L’avantage d’un compte courant ne consiste pas réellement en ce qu’il permet à un banquier d’étendre ses avances à ses clients ; mais il consiste dans l’extrême facilité avec laquelle il permet de faire ces avances, et c’est ce qui a échappé à M. Ricardo…
    Il est singulier toutefois que, malgré l’avantage des comptes courants, le moulant des billets des banques d’Écosse, émis par le moyen des comptes courants, soit très-faible, la huitième ou dixième partie seulement des billets émis pour l’escompte des billets.
    Voyez le témoignage de H. Gilechrist, dans l’appendice au rapport des Communes sur les moyens de reprendre les payements en espèces en 1819, p. 216 ; voyez aussi le témoignage de M. Kinnear, dans l’appendice au rapport du comité sur let billets d’Écosse en 1826, p. 140. Mac Culloch.
  14. La grande dépense à laquelle la Banque fut réduite à cette époque ne fui pas occasionnée, comme parait le croire Smith, par des émissions imprudentes de billets, mais par le trouble existant dans les bases de la circulation et par le haut prix du lingot qui en était la conséquence. La Banque n’ayant d’autre moyen de se procurer des guinées que l’envoi de lingots à la Monnaie pour les faire frapper, était constamment forcée de battre monnaie pour rembourser ses billets ; et comme les espèces anciennes manquaient généralement de poids, et que le prix du lingot était élevé en proportion, il devint profitable de tirer de la Banque de lourdes guinées neuves en échange de son papier, et de les échanger avec bénéfice contre des billets qui revenaient se convertir en guinées sans cesse revendues au détriment de la Banque. Cet inconvénient a toujours lieu lorsque la monnaie existante est usée par le frai, et qu’il y a profit à échanger le papier contre des espèces nouvellement frappées. Buchanan.
  15. Cette pratique se nomme, dans quelques places de France, faire la navette. On appelle aussi papier de circulation les traîtes factices ainsi obtenues.
  16. M. H. Thomton a montré, dans son Essay on paper credit, p. 34, que le docteur Smith a exagéré les frais qu’un négociant encourt en se procurant de l’argent par circulation. Selon lui, les transactions opérées au moyen de billets artificiels se font à l’avantage des deux parties. Quand A tire sur B il lui paye une commission ; mais lorsque B devient le tireur, c’est A qui reçoit la commission. On peut supposer qu’ils reçoivent autant qu’ils donnent sous forme de commission, et selon M. Thornton, il n’en coûte que l’escompte à payer pour convertir ces billets en argent, non compris les frais de timbre.
    Mac Culloch.
  17. La méthode décrite dans le texte n’est ni la plus ordinaire ni la plus dispendieuse qu’employèrent ces gens à projets, pour lever de l’argent par circulation. Il arrivait souvent que A Édimbourg voulait mettre B de Londres en état de payer la première lettre Je change, en tirant, peu de jours avant l’échéance de celle-ci, une seconde lettre à trois mois de date, sur le même B de Londres. Cette lettre étant payable a l’ordre du tireur, A la négociait à Édimbourg, au pair, et avec le montant il achetait des lettres sur Londres, payables à vue à l’ordre de B, à qui il les faisait passer par la poste. Vers la fin de la dernière guerre, le change entre Édimbourg et Londres fut souvent à 3 pour 100 contre Édimbourg, et souvent A était obligé de payer cette prime en achetant ces lettres de change à vue. Cette opération donc, étant répétée quatre fois dans le cours de l’année, et chargée d’une commission d’au moins 1/2 pour 100 à chaque répétition, a dû coûter à A, à cette époque, au moins 14 pour 100 pour l’année. D’autres fois A voulait mettre B en état d’acquitter la première lettre de change, en tirant, peu de jours avant l’échéance de celle-ci, une seconde lettre à deux mois de date, non sur B, mais sur quelque tierce personne, par exemple sur C de Londres. Cette autre lettre de change était faite payable à l’ordre de B, qui, après l’avoir fait accepter par C, l’escomptait auprès de quelque banquier de Londres, et A mettait C en état d’acquitter cette lettre, en tirant, quelques jours avant l’échéance, une troisième lettre, aussi à deux mois de date, tantôt sur son premier correspondant B, tantôt sur quelque quatrième ou cinquième personne, par exemple, sur D ou E. Cette troisième lettre était faite payable à l’ordre de C, lequel, aussitôt qu’elle était acceptée, la faisait escompter de la même manière chez quelques banquiers de Londres. De telles opérations étant répétées au moins six fois dans le cours de l’année, et chargées d’un droit de commission d’au moins 1/2 pour 100 sur chaque renouvellement, y compris l’intérêt légal de 5 pour 100, cette méthode de faire de l’argent, de même que celle qui est décrite dans le texte, doit avoir coûté à A plus de 8 pour 100. Néanmoins, en épargnant le change d’entre Édimbourg et Londres, elle était moins dispendieuse que celle mentionnée dans la première partie de cette note ; mais alors elle exigeait un crédit établi avec plus d’une seule maison de commerce à Londres, avantage que la plupart de ces faiseurs de projets ne pouvaient pas toujours aisément se procurer. Note de l’auteur.
  18. Cette banque commença ses opérations à Ayr, en novembre 1769, sous la raison Douglas, Héron et comp., et elle avait des succursales à Édimbourg et à Dumfries. Elle suspendit ses payements le 25 juin 1772. À cette époque, quoique son capital réalisé ne fût que de 128,000 livres sterling (80 pour 100 de 100,000 livres sterling), elle avait encouru des obligations pour la somme énorme de 800,000 livres sterling, c’est-à-dire 600,000 livres sterling de dettes accumulées à Londres, et 200,000 livres sterling de billets en circulation. La grande fortune privée des sociétaires leur permit à la fin de répondre il toutes les réclamations sur la banque. La perle totale encourue avant la suspension totale de ses opérations s’élevait, dit-on, à 400,000 livres sterling. — Voyez l’ouvrage intitulé : Precipitation and fall of Messrs. Douglas, Heron et comp. ; in-4°, Edimburgh, 1778. Mac Culloch.
  19. Le livre de M. Duverney a été imprimé en France en 1740, en 2 vol. in-12 ; celui de M. Dutot l’a été, pour la première fois, en 1738, aussi en 2 vol. in-12. Ce dernier était une réfutation de l’ouvrage de M. Melon, imprimé en 1736.
  20. Formalité qui a pour objet de donner à une association ou compagnie une existence civile et légalement reconnue : ce qui se faisait en France par des lettres patentes enregistrées dans les cours.
  21. Dans les finances d’Angleterre l’usage est, quand on fonde une dette, de fonder en même temps une somme pour les frais de régie.
  22. Tallies ou tallies : on nomme ainsi ces effets, parce qu’ils consistent en deux morceaux coupés l’un à côté de l’autre, un restant à l’échiquier, l’autre dans la circulation.
  23. Histoire du Revenu public, par James Postlethwaite, p.301.
  24. En 1800, la Banque consentit à avancer au gouvernement 3,000,000 livres sterling pour six ans, sans intérêt ; et, en considération de cette avance, la charte fut prolongée jusqu’après douze mois d’avertissement, à partir du 1er août 1833. En 1807, la Banque consentit à continuer ce prêt de 3,000,000 livres sterling, sans intérêt jusqu’à six mois après la signature d’un traité de paix définitif ; et en 1810, elle prolongea son avance jusqu’à l’expiration de la charte en 1833, à raison de 3 pour 100 d’intérêt. La dette permanente due par l’État à la Banque, de 1800 à 1833, était de 14,686,800 livres sterling ; mais de 1800 à 1810, la Banque ne recevait d’intérêts que sur la somme de 11,680,800 livres sterling. En 1833, la charte fut continuée jusqu’à douze mois après l’avertissement, à partir du 1er août 1855, mais avec la condition importante qu’elle pourrait finir après douze mois d’avertissement, à partir du 1er août 1815. Dans cette dernière circonstance, l’État paya à la Banque le quart de la somme qui lui était due, ou 3,058,250 liv. sterl., ce qui réduit la somme totale due à cet établissement (1838) à 11,018,530 livres sterling, sans compter les sommes de la dette flottante ou d’autres valeurs publiques qu’elle pourrait posséder. En 1782, le capital de la Banque, ou la somme sur laquelle les dividendes sont payés, s’éleva de 10,780,000 livres sterling, chiffre donné par Smith, à 11,042,400 livres sterling, et en 1816 il fut porté à 14,553,000 livres sterling. La somme de 3,038,250 livres sterling payée par l’État à la Banque, en 1833, fut destinée par l’acte de renouvellement de la charte à réduire le capital de la Banque, qui n’est plus, en conséquence de cette opération, que de 10,914,750 livres sterling, depuis le 5 octobre 1834. Mac Culloch.
  25. Voici quels ont été les dividendes payés sur le capital de la Banque, de 1767 jusqu’à nos jours ; de 1767 à 1781, 5 1/2 pour 100 annuellement ; de 1781 à 1788, 6 pour 100 ; de 1788 à 1807,7 pour 100 ; de 1807 à 1823,10 pour 100 ; et de 1823 jusqu’à nos jours (1838), 8 pour 100. Les sommes payées comme dividendes ne comprennent pas celles qui ont été avancées en certaines occasions comme boni. Ces dernières s’élevèrent, depuis 1799, à 3,783,780 livres sterling en sus de l’augmentation du capital de la Banque en 1816, qui s’éleva à 2,910,600 livres sterling. Mac Culloch.
  26. La somme payée par l’État à la banque d’Angleterre, pour l’administration de la dette publique, s’élevait, avant 1833, environ à 270,000 livres sterling par ; mais l’acte de renouvellement de la charte (3 et 4, Guillaume IV, ch. 78) ordonna que la Banque déduirait 120,000 livres sterling chaque année sur les sommes qu’elle était autorisée à prélever en raison de cette administration. Mac Culloch.
  27. Petite monnaie d’argent de la valeur de 50 centimes.
  28. La crise la plus importante dans l’histoire de la circulation de papier de la Grande-Bretagne eut lieu en 1797. En partie par suite des événements résultant de la guerre où nous étions alors engagés, des prêts à l’empereur d’Allemagne, des traites faites sur le trésor par les agents anglais au dehors, et en partie, et principalement peut-être, par suite des larges avances accordées au gouvernement par la banque d’Angleterre, le change devint onéreux en 1795, et, cette année, ainsi que les années suivantes, il fut demandé à la banque des quantités énormes en espèces. Il n’est pas douteux cependant que la dernière crise ne fût entièrement due à des causes politiques. Des bruits d’invasion, et même de descentes qui auraient eu lieu sur les côtes, acquirent une certaine gravité pendant la fin de l’année 1796 et le commencement de 1797. Cette alarme provoqua chez beaucoup de particuliers, mais surtout chez les petits fermiers et les marchands en détail, un vif désir de convertir la plus grande partie possible de leur fortune en espèces. Une foule redoutable se précipita sur la plupart des banques de province ; et la banqueroute de quelques-uns de ces établissements à Newcastle, ainsi qu’en d’autres parties du royaume, imprima une force nouvelle à la première panique. La banque d’Angleterre fut assaillie de tous les points du territoire par des demandes d’argent, et le fonds d’espèces et de lingots renfermés dans ses coffres, qui s’était élevé en mars 1795 à 7,940,000 livres, se trouvait réduit, le samedi 25 février 1797, à 1,272,000 livres, avec la perspective d’une violente irruption pour le lundi suivant. Dans cette douloureuse circonstance, le conseil privé se réunit et décida que les payements en espèces seraient suspendus à la banque jusqu’à ce que le parlement eût pu statuer. À cet effet, un ordre du conseil fut promulgué le dimanche 20 février 1797.

    Aussitôt que commença la suspension, les principaux négociants, banquiers et armateurs de Londres signèrent la résolution expresse d’accepter les billets de la banque d’Angleterre, et se portèrent caution des efforts qu’ils tenteraient pour les faire accepter des autres. Cette résolution prise conformément à l’état officiel des affaires de la banque qui fut rendu public, jointe à l’emploi de ses billets dans les payements publics, prévint toute interruption dans leur circulation ; et, grâce à la modération qui présida aux émissions, ils continuèrent pendant trois ans à être parfaitement équivalents à l’or.

    La première baisse dans la valeur des billets de banque comparés à l’or commença vers la fin de 1800. Les faibles récoltes de cette année amenèrent une exportation considérable de métaux précieux ; mais au lieu de diminuer leurs émissions comme le leur ordonnaient les vrais principes, et comme ils eussent été obligés de le faire dans le cas où on leur eût imposé l’obligation de payer en argent, les directeurs ajoutèrent encore à la quantité de leurs billets existants, et la conséquence immédiate fut que ceux-ci subirent une dépréciation de 8 pour 100 comparés avec l’or. Mais bientôt après ils reprirent leur valeur ; et de 1803à 1808 inclusivement, ils n’offraient plus qu’un escompte de 2 livres 13 sch. 3 deniers pour 100. En 1809 et 1810 cependant, les directeurs parurent avoir méprisé tous les principes qui avaient jusque-là gouverné leurs émissions. La quantité moyenne de bank-notes en circulation, qui n’avait jamais dépassé 17 millions 1/2, ni été au-dessous de 16 millions 1/2 dans aucune des années de 1802 à 1808 inclusivement, s’éleva en 1809 à 18,927,833 livres, et en 1810 à 22,541,523 livres. Les émissions des banques de province s’accrurent dans un rapport encore plus grand ; et comme il ne se manifesta pas un développement relatif dans les affaires du pays, l’escompte sur les bank-notes s’éleva, de 2 liv. 13 sch. 2 deniers vers le commencementdel809, à 13 livres 9 schellings 6 deniers en 1810. Cette chute extraordinaire dans la valeur du papier comparée à celle de l’or, jointe comme elle le fut à une baisse égale dans le change, excita au plus haut point l’attention, et en février 1810, un comité de la Chambre des communes fut désigné pour rechercher les causes du haut prix des lingots d’or, et de l’état du change. Le comité consulta plusieurs négociants et banquiers, et son rapport, principalement rédigé par M. Francis Norver, renferme une habile réfutation des chiffres et des doctrines posés par ceux qui soutenaient que la baisse du change et le haut prix des lingots devaient être entièrement attribués à nos dépenses au dehors et à l’état spécial de nos relations avec les autres puissances, et ne tenaient nullement aux quantités additionnelles de papier qui étaient venues grossir la circulation. Mais la Chambre des communes refusa de sanctionner le projet par lequel le comité invitait la banque à reprendre ses payements en espèces au bout de deux ans. Aussi en mai 1811, époque à laquelle les guinées emportaient couramment une prime, et où les bank-notes éprouvaient un escompte avoué de plus de 10 pour 100 comparés aux lingots d’or,la Chambre des communes adopta, à une grande majorité, la résolution proposée par M. Vansittart (actuellement lord Bexley), déclarant que les engagements de la banque d’Angleterre avaient été jusqu’alors, et étaient encore en ce moment considérés dans l’opinion publique comme équivalents à la monnaie légale du royaume.

    Cette résolution, tellement extraordinaire qu’elle était contraire au simple bon sens, dégagea les directeurs de la banque de toute crainte relativement à l’intervention du Parlement, et les encouragea à accroître le nombre de leurs billets en circulation. Les émissions des banques provinciales s’augmentèrent encore plus rapidement que celles de la banque d’Angleterre. La facilité d’être admis à l’escompte fut telle, que des individus qui pouvaient à peine payer le timbre de leurs billets réussirent très-fréquemment à obtenir de vastes capitaux; et comme ils ne risquaient rien personnellement, ils se livrèrent audacieusement aux spéculations les plus hasardées. M. Wakefield, dont la position lui offrit tant d’occasions de recueillir des renseignements exacts, informa le comité d’agriculture, en 1821, que « jusqu’à l’année 1813, il existait des banques sur presque tous les points du territoire, qui forçaient l’entrée de leur papier dans la circulation au prix d’énormes dépenses pour elles-mêmes, et, en beaucoup de cas, au prix de leur ruine. » Et parmi les diverses réponses qui furent adressées aux enquêtes du conseil d’agriculture en 1816 par les citoyens les plus intelligents des différents districts du pays, il en est à peine une dans laquelle l’émission exagérée des billets de banque ne soit pas particulièrement désignée comme l’une des causes prédominantes de la hausse, sans antécédent encore, qui avait atteint les rentes et les prix.

    Le prix du blé s’était élevé à un chiffre extraordinaire pendant les cinq années qui finirent en 1813. Mais partie en raison de la brillante récolte de cette année, partie, et principalement peut-être, par suite de l’ouverture des ports hollandais et du renouvellement des relations avec le continent, les prix fléchirent considérablement vers la fin de l’année 1813 et le commencement de 1814. Et cette baisse ayant produit un manque de confiance, et répandu l’alarme parmi les banques de province et leurs clients, détermina une destruction de papier de province qui n’a pu être égalée que par celle de 182S. En 1814, 1815 et 1816, on ne vit pas moins de 240 banques suspendre leurs payements, et 89 accusations de banqueroute furent lancées contre ces établissements, et cela dans le rapport d’une accusation contre 10 banques 1/2 de province existant en 1813. Les faillites qui s’ouvrirent alors furent les plus désastreuses, car elles atteignaient principalement les classes ouvrières, et dévoraient ainsi en un moment les fruits d’une longue vie de travail et d’économie. Des milliers d’individus, qui avaient en 1812 rêvé l’aisance, se trouvèrent dépourvus de toute véritable propriété, et plongés, comme par enchantement, sans qu’il y eût faute de leur part, dans l’abîme de la pauvreté.

    La destruction du papier des banques de province en 1814,1815 et 1816, en réduisant la masse totale mise en circulation, éleva sa valeur, en 1816, à une presque égalité avec l’or. Et cette hausse ayant matériellement facilité un retour aux payements en espèces, on commença à être généralement convaincu de l’opportunité qu’il y aurait à rapporter le décret sur les payements en argent de la banque d’Angleterre. Ceci fut effectué en 1819 par l’acte 59 de George III, chap. 78, communément appelé bill de Peel, parce qu’il avait été proposé et obtenu à la Chambre des communes par sir Robert Peel.

    On sera justement étonné que malgré les leçons à puiser dans les banqueroutes de 1793,1814,1815 et 1816 occasionnées d’une manière si funeste par le système des banques de province, il ne fut fait aucun pas en 1819, alors que les restrictions sur les payements en espèces s’effacèrent, pour reconstituer ce système et le fonder sur des bases plus solides. Les nations sont des écoliers lents et rétifs, et il semble qu’une expérience complémentaire était nécessaire pour convaincre le parlement et le peuple d’Angleterre qu’il existait quelque chose de défectueux dans un système qui, dans deux circonstances antérieures, avait inondé le pays de banqueroutes, et qui décerne à tout individu, même pauvre ou sans principes, mais qui se sent porté à être banquier, le droit d’émettre des billets qui serviront comme monnaie dans les transactions habituelles de la société. La crise qui survint en 1823 et 1826 fut le résultat naturel de cet état de choses, et eût pu être prévue par tout individu instruit des principes sur lesquels doivent se baser les opérations des banques, ou de l’histoire précédente de ces banques dans le pays.

    Ces événements persuadèrent enfin le parlement et le public de ce dont ils eussent dû être convaincus longtemps avant, c’est-à-dire que le système des banques privées en Angleterre et dans les Galles était au plus haut degré faible et vicieux, et qu’il était impérieusement nécessaire de le réformer et le fortifier. Dans ce dessein, l’acte de 1708 limitant le nombre des associés d’une banque à six, fut rapporté avec le consentement de la banque d’Angleterre. Permission fut accordée pour établir des joint-stock banks, banques à fonds réunis ou par actions, ou des banques composées d’un nombre illimité d’actionnaires, pour l’émission de billets payables sur tous les points du territoire au delà d’un rayon de soixante-cinq milles autour de Londres. On autorisa en même temps l’institution, à Londres, de joint-stock banks pour les dépôts seulement, ou banques destinées à prendre soin de l’argent de leurs commettants. Après les restrictions imposées aux payements en espèces, en 1797, la banque d’Angleterre commença à émettre, pour la première fois, des billets d’une livre, opération dans laquelle elle fut imitée parla plupart des banques de province. La première retira ses billets d’une livre peu après la reprise des paiements en espèces, en 1821 ; mais les billets similaires des banques de province continuèrent à circuler, et formèrent un des principaux canaux par lesquels elles faisaient pénétrer leur papier dans la circulation. En 4820 cependant, l’émission des billets d’une livre fut définitivement prohibée après une certaine époque spécifiée en Angleterre et dans les Galles ; et, depuis 1829, il ne fut plus permis de créer des billets de moins de cinq livres.

    La dernière de ces mesures réparatrices, c’est-à-dire la suppression des billets d’une livre, a indubitablement ferme une des voies les plus aisées et les plus sûres dont se servaient les classes inférieures des banques de province pour écouler leur papier, et elle a été sous ce rapport très-avantageuse. Mais un grand nombre d’autres routes leur demeurent ouvertes; et l’exemple de 1792-93, alors qu’il n’existait point de billets au-dessous de cinq livres en circulation, démontre victorieusement que la suppression des billets d’une livre n’offre aucune sécurité contre les sur-émissions, les paniques, contre rien enfin, sinon contre une banqueroute universelle.

    Ce fut cependant de la seconde mesure, celle autorisant l’établissement des jointstock banks, qu’on attendait les plus grands avantages. Peut-être serait-ce une exagération que d’affirmer que ces espérances ont été complètement déçues ; mais, si quelques attentes ont été réalisées, elles sont bien peu importantes. Il aurait été, en effet, facile de prédire, à l’origine de cette institution, comme cela eut lieu, du reste, que le seul établissement des joint-stock banks ne fournirait aucun remède contre les maux primitivement inhérents à notre système financier. Une banque avec sept, soixante-dix ou sept cents associés peut n’être pas appelée à plus de crédit qu’une autre banque avec cinq ou six, et peut-être même à moins. La fortune des associés d’une banque privée peut excéder celle des associés d’une vaste banque par actions ; et il est probable que les opérations de la plus petite banque étant conduites par les intéressés eux-mêmes, le seront plus prudemment et plus économiquement que celles d’une grande banque, qui doivent nécessairement être confiées à des agents sur lesquels ne plane qu’un contrôle inefficace. On lie peut concevoir de plus grande erreur que celle qui décide que parce qu’une banque a un plus grand nombre d’associés, elle est plus digne de la confiance publique. Celle-ci doit dépendre de leur richesse et de leur intelligence, mais non de leur nombre : ce serait substituer la masse au mérite. La richesse seule ne peut suffire à mettre en rapport les émissions de papier avec les besoins. Les, joint-stock banks demeurent aussi loin, et, si cela est possible, plus loin même de ce critérium que les banques privées. C’est, en effet, la plus grossière des erreurs et des illusions, que de supposer qu’il est possible de faire disparaître les fluctuations dans la masse et la valeur de la monnaie, par cela seul qu’elle sera fournie par différents agents. Tant qu’un individu ou une réunion d’individus, quelque tarés qu’ils puissent être, jouiront du privilège royal d’émettre du papier sans autorisation ni obstacles, on verra ce papier s’accroître démesurément aux époques de confiance, et disparaître aussitôt que les prix et la confiance s’ébranleront. Si l’on désire que le pays soit à jamais dévoré par une fièvre intermittente et livré tantôt aux accès de sur-excitation, tantôt à un état d’atonie qui en est la suite inévitable, il n’est pas de meilleur moyen à employer que notre système financier actuel. Mais nous pensons que le lecteur se joindra à nous, dans la pensée qu’une fièvre de cette nature est aussi fatale au corps politique qu’au corps physique ; et que si l’on n’opère une cure radicale, elle paralysera et détruira le malade.
    Mac Culloch.

  29. C’est une erreur d’affirmer que l’or et l’argent employés comme monnaie ne sont point productifs. Il est évident qu’ils sont, au contraire, excessivement productifs, puisqu’ils facilitent les échanges, et permettent à la division du travail d’être infiniment plus développée qu’elle ne pourrait l’être avec le système d’échange en nature. Mac Culloch.
  30. Les opérations de banque n’ont pas pour effet réel de convertir un capital mort en capital productif. Leur véritable effet consiste tout simplement à substituer des instruments d’échange à bon marché à des instruments plus coûteux. Mac Culloch.
  31. Cette magnifique image de la circulation du papier des banques est l’expression réelle des faits économiques, tels que l’histoire de l’Angleterre et des États-Unis nous les a retracés depuis cinquante ans. Jamais la sagesse des vues de Smith ne s’est révélée avec plus d’éclat que dans ce chapitre où tous les économistes ont puisé les éléments de leurs travaux sur les banques, sans éclipser les siens. A. B.
  32. Dans l’état avancé où se trouve aujourd’hui la civilisation, il y a, dans tout pays ayant un bon gouvernement et une population considérable, si peu de chances de guerre civile ou d’invasion étrangère, qu’en recherchant les moyens propres à assurer la félicité nationale, on ne doit guère tenir compte de ces événements. Adopter une manière d’agir désavantageuse dans tous les temps, excepté ceux de guerre civile ou d’invasion étrangère, uniquement parce qu’elle serait bonne dans ces occasions, serait aussi absurde que de vouloir, en médecine, soumettre continuellement les hommes au régime qui convient pendant une maladie violente. Si les avantages qui résultent de l’usage du papier-monnaie sont tels qu’on en puisse jouir, sans diminution considérable, dans tous les temps, excepté ceux de guerre civile et d’invasion étrangère, l’utilité du papier-monnaie est suffisamment démontrée. Une guerre civile, de même qu’une invasion étrangère, est suivie d’un grand désordre dans la circulation, lorsque le moyen d’échange se compose d’or et d’argent. À de semblables époques, il règne une disposition générale à thésauriser. Une portion considérable du moyen d’échange se trouve retirée de la circulation, et l’on ressent immédiatement tous les maux résultant de la rareté du numéraire : le prix des denrées baisse, la valeur de l’argent hausse ; ceux qui ont du numéraire à vendre et ceux qui ont des dettes à payer éprouvent des pertes, et la misère se répand de tous côtés.
    La communauté serait en grande partie préservée des funestes conséquences de la thésaurisation par l’existence d’un papier-monnaie, et beaucoup de motifs nous portent à conclure que celles qui résultent d’une diminution de crédit seraient très-peu à craindre.
    Si l’émission du papier avait été faite par un gouvernement digne de la confiance du peuple, une invasion étrangère, qui concentrerait toutes les affections du peuple sur ce gouvernement, ne détruirait pas le crédit de ses billets.
    Il ne serait pas de intérêt des envahisseurs de détruire ce crédit, même dans la partie du pays occupée par eux, parce qu’il ne serait pas de leur intérêt de diminuer sa puissance productive.
    Personne ne perdrait en définitive, parce que, dans le cas même où la circulation des billets du gouvernement serait arrêtée dans les districts occupés par l’ennemi, ils recouvreraient leur valeur au moment où l’ennemi serait expulsé. J. Mill
  33. Il est aisé de voir que ce mot de commerçants, qu’il a fallu employer faute de terme plus générique, comprend ici généralement tous marchands, manufacturiers, gens de métier, etc. ; en un mot, tous les agents du commerce et de l’industrie.
  34. La moitié d’un schelling.
  35. La banque d’Angleterre a émis pour la première fois des billets de dix livres en 1759, des billets de cinq livres en 1793, et des billets d’une et deux livres en mars 1797. Les billets au-dessous de cinq livres furent pour la plupart retirés de la circulation en 1832. Pendant la crise de 1820, on jugea à propos d’émettre de nouveau pour 1,500,000 livres sterling de billets d’une livre ; mais bientôt une grande quantité de ces billets retournèrent à la Banque. Eu décembre 1835, il ne restait plus que 282,000 livres sterling de billets d’une livre, dont la plupart ont été perdus ou détruits. Mac Culloch.
  36. La monnaie de papier ne peut pas circuler d’une manière sûre sans cette condition. Le remboursement immédiat des espèces est la seule garantie qui existe contre l’excès des émissions. Les directeurs d’une banque, quelque droites que soient leurs intentions, n’ont pas de thermomètre infaillible des besoins de la circulation, et il est hors de doute qu’un papier non remboursable en espèces se multipliera tôt ou tard avec exagération. La Banque d’Angleterre, quelque temps après la suspension de ses payements, conserva une grande mesure à cet égard ; mais bientôt ses billets excédèrent tellement les besoins du commerce, qu’ils perdirent environ 40 pour 100, malgré les lois rendues pour leur conserver leur valeur nominale.
    Buchanan.
    .
  37. Il semble que le seul moyen de protéger le public contre l’insolvabilité des banquiers soit de les contraindre à donner des garanties pour le payement de leurs billets ; mais cette mesure ne remédierait pas aux fluctuations qui se manifestent dans l’approvisionnement de la monnaie, et qui doivent avoir lieu aussi longtemps que la circulation sera servie par des émetteurs différents. On sait que ces fluctuations produisent le plus grand mal.
    Mac Culloch.

    Une circulation de papier conversible en espèces à la volonté du porteur ne doit essuyer aucune diminution de valeur par le discrédit ou l’excès, car la sécurité peut toujours être constatée par une demande en payement, et, dans le ras d’une émission surabondante, le ^papier émis avec excès serait renvoyé à la banque pour y être échangé contre des espèces. Ainsi, un billet d’une livre ou une promesse de payer une livre, ne sera jamais échangée pour moins de sa valeur en espèces, tant que l’obligation première de payer sur demande conservera sa force.

    Aux premiers symptômes d’une baisse dans la valeur de ce billet, on s’adressera à la banque pour l’accomplissement de sa promesse ; elle sera poursuivie pour le remboursement en espèces jusqu’à ce que le papier, se trouvant moins abondant, recouvre sa valeur primitive. Si la banque persiste à émettre de nouveau ses billets remboursés, elle s’expose à un écoulement continuel d’espèces pendant tout le temps que l’excès du papier encombrera la circulation.

    Là où une banque n’est pas obligée de payer en espèces, la circulation entière est livrée à la discrétion de ses directeurs. Dans de telles circonstances, il n’existe aucun remède contre une sur-émission, parce que la banque qui aie pouvoir de refuser des espèces, est protégée contre tout retour de ses billets superflus et dépréciés. Mais il se peut qu’une banque n’abuse pas de pouvoirs aussi étendus, et que, réservant son privilège de refus pour les cas d’extrême gêne, elle rembourse ceux de ses billets que la marche naturelle des affaires renvoie à ses bureaux. Dans cette hypothèse, et si aucun soupçon ne plane sur son crédit, son papier n’éprouvera aucune dépréciation. C’est pourquoi la possibilité d’une conversion immédiate en espèces n’est pas absolument essentielle à sa valeur. La conversion offre certainement la meilleure sécurité contre une émission exagérée que l’on peut considérer comme cause évidente de dépréciation ; mais là où le papier est soutenu par de puissants capitaux et n’est pas répandu à l’excès, il conservera toute sa valeur, quoique n’étant convertible en espèces qu’à la discrétion de la banque.

    Le service de la circulation en papier se faisant à peu de frais, ce dernier se répand bientôt dans un pays à l’exclusion de la monnaie, qui est, à la longue, encaissée par les banquiers pour satisfaire aux demandes éventuelles de remboursement. Dans la circulation de ce pays (l’Angleterre), la monnaie a été presque entièrement remplacée par le papier, dont la masse parait s’être fortement accrue pendant ce court intervalle de paix qui suivit la guerre d’Amérique. Aussi, vers cette époque, vit-on des banques s’élever sur toutes les parties du territoire.

    Les avantages du papier, comme intermédiaire d’échanges, ressortent d’une manière assez claire des remarques précédentes ; mais il faut observer qu’il n’est jamais, pour cette fonction, un agent aussi sûr que la monnaie, car il repose entièrement sur le crédit, dont la chute est nécessairement suivie d’une perturbation générale dans le commerce. C’est principalement par l’escompte des lettres de change que le papier entre en circulation ; et le marchand qui reçoit de l’argent contre ses traites, étendant proportionnellement le cercle de ses opérations, devient graduellement tributaire des banques pour les espèces nécessaires à ses affaires, tandis que les banques à leur tour relèvent de la confiance publique pour la circulation de leurs billets. Le banquier substitue un instrument d’échange de bas prix à un autre plus dispendieux, et, comme ses profits consistent à le prêter aux mêmes conditions, il est naturellement porté à accroitre la circulation de son papier, et, sur la foi de son crédit, à diminuer les réserves destinées aux remboursements.

    Tant que la confiance générale domine, il ne peut résulter aucun mal de ce système de crédit si compliqué. Les bank-notes circuleront librement ; les demandes d’espèces seront rares, et les effets des négociants seront immédiatement convertibles en argent. Mais quand la confiance s’ébranle, les banques sont exposées, par le discrédit inévitable de leur papier, à de continuelles demandes en remboursement. Pour éviter cette crise, elles diminuent la circulation de leurs billets ; tandis que le négociant, subitement dépourvu de ses ressources antérieures, ne peut soutenir son crédit et se trouve ainsi réduit aux plus graves embarras. Les demandes d’espèces dans le pays convergent graduellement vers la capitale, les banquiers convertissant en espèces les titres qu’ils possèdent habituellement dans les fonds publics et autres valeurs de l’État, et s’adressant à la banque d’Angleterre pour les fonds nécessaires. Gênée par l’émission croissante de ses espèces, la banque réduit la circulation de son papier ; les transactions de la capitale, jusque-là effectuées avec la plus minime quantité d’argent possible, sont conséquemment altérées, et le désordre ainsi provoqué dans le centre s’étend rapidement jusqu’aux points les plus éloignés de ce vaste système de commerce d’argent. Pour cette solidarité mutuelle que créent le crédit et la confiance, chaque négociant entraine les autres dans son destin : la contagion de la banqueroute se répand, et, dans cette commotion générale, les plus vastes établissements commerciaux peuvent s’écrouler.

    Toutes ces fatales conséquences se développèrent dans ce pays pendant l’alarme commerciale de 1792. La rareté de l’urgent et le discrédit du papier occasionnèrent de nombreuses banqueroutes, en même temps qu’une demande générale d’espèces à laquelle la banque d’Angleterre fut impérieusement appelée à satisfaire. Comme cette demande dérivait de l’alarme qui avait discrédité le papier, il était évident que pendant toute la durée de cette panique, la circulation même la plus limitée de ses billets, continuellement émis et continuellement retournés, suffirait à enlever à la banque une masse indéfinie d’espèces ; et c’est pourquoi la marche rationnelle de la banque consistait à accroître l’émission de son papier dans le but de ranimer la confiance du commerce, la seule digue qu’il y eût à opposer aux demandes en remboursement. Mais, au lieu de secourir le négoce, soit par une émission plus forte de son papier, soit par tout autre moyen, la banque refusa d’entendre celles des banques de province qui demandaient assistance. Dans ces circonstances, le parlement intervint pour soulager les négociants qui manquaient d’argent, et offrit de prêter, sur gages valables, des bons de l’échiquier jusqu’à concurrence de 5,000,000 de livres, s’il était nécessaire. Sur cette somme, 3,855,624 livres furent soumissionnées. Après que la plus grande partie des offres eut été retirée ou rejetée, la somme définitivement accordée se monta à 2,903,000 livres, lesquelles furent remboursées, la majorité avant l’échéance, et le reste à des époques déterminées, sans difficulté ou détresse apparente.

    Cette salutaire mesure ranima bientôt la confiance publique, qui ne subit aucune nouvelle atteinte jusqu’à l’an 1795, époque à laquelle les directeurs de la banque d’Angleterre ayant, dans le courant de l’année, fait des avances extraordinaires au gouvernement, jugèrent nécessaire de diminuer les sommes allouées aux exigences du commerce. Les transactions de la métropole furent conséquemment dérangées, et la menace d’une invasion, continuellement exprimée par l’ennemi pendant l’année 1796, répandit une panique générale qui fut promptement suivie du discrédit des bank-notes et d’une demande en argent.

    Dans le nord de l’Angleterre, plusieurs banques furent dans la nécessité de suspendre leurs payements en espèces, et l’effet de ces faillites s’étendit rapidement à la capitale, de telle sorte que, vers le commencement de l’année 1797, la banque d’Angleterre subit une demande alarmante d’espèces, occasionnée d’abord par les efforts des banques de province en faveur de leur crédit chancelant, et secondement par les retours de ses propres billets frappés de discrédit. Avant cette époque, les directeurs avaient plus d’une fois démontré au chancelier de l’échiquier combien la banque se trouvait embarrassée par la diffusion de ses espèces ; mais alors, sérieusement effrayés, ils lui communiquèrent, le jeudi 21 février, la réduction positive qu’avait subie son fonds, afin qu’il pût plus librement aviser aux mesures que réclamait une crise aussi dangereuse. Pendant le reste de la semaine, les demandes continuèrent & s’accumuler avec une telle rapidité que, quoique la perte d’espèces eût été ruineuse dans les quatre premiers jours, elle fut surpassée par celle des deux jours suivants, et jusqu’à la dernière heure, les demandes continuèrent i s’accroître dans cette rapide progression. La nécessité de relever la banque altérée par ces ruineux remboursements était devenue manifeste, et le dimanche, les directeurs s’étant réunis par un rendez-vous avec le chancelier de l’Échiquier et les autres ministres, le conseil rendit, séance tenante, un arrêt qui prohibait tous payements ultérieurs en espèces.

    Après la suspension des payements en argent par la banque, l’étal de la circulation fut fréquemment exposé au parlement ; et un comité de la chambre des communes, nommé en 1810, pour rechercher les causes du haut prix des lingots, fut d’accord, après un examen laborieux de faits palpables, de l’attribuer à une sur-émission de billets de banque suivie de leur dépréciation immédiate.

    Quand la banque d’Angleterre suspendit pour la première fois ses payements en espèces, la loi encouragea si fortement la circulation de ses billets, qu’un débiteur qui les offrait en payement était protégé contre toute contrainte, alors même que son créancier, par le droit commun des contrats, pouvait exiger le payement en guinées, monnaie légale du pays. En 1810, les billets de banque, par les progrès de la dépréciation, commencèrent à s’échanger communément pour moins de leur valeur nominale en espèces. Ainsi 25 et 26 schellings en papier balançaient une guinée ; et quoique le parlement eût à cette même époque décrété que la valeur du papier conserverait le taux primitif d’émission, une loi fut jugée nécessaire pour arrêter les échanges qu’on en faisait ouvertement sous escompte contre l’argent. À cet effet, des peines sévères atteignirent les échanges du papier contre les guinées au taux du marché : et les fermiers qui offraient des billets de banque en payement de leurs rentes étaient en même temps protégés contre la saisie, quoiqu’ils fussent toujours sous le coup de poursuites en justice. En 1811 fut rendu un acte protégeant le débiteur qui offrait un payement en billets de la banque d’Angleterre, contre toutes poursuites ultérieures. Parce même acte, If papier déprécié devint une base légale pour la fixation des dettes existantes, abstraction faite de sa valeur, et tous les créanciers éprouvèrent, en conséquence, des pertes proportionnées aux variations qu’avait subies la monnaie dans laquelle on les remboursait.
    Buchanan.

  38. Les billets d’une banque qui a le droit d’en refuser le remboursement en espèces pourraient circuler au pair s’il n’y avait pas d’excès dans les émissions ni de doute sur la solvabilité de la banque.
  39. Sur le taux naturel et le taux apparent du change, et sur l’influence qu’à l’état de la monnaie d’un pays sur le taux apparent du change, voyez le livre IV chap. iii.
  40. Opération qui répond à ce qu’on appelle, dans le commerce de France, virement de parties. Elle consiste à porter sur compte u porteur de la lettre de change une somme égale de cette lettre, et à retrancher cette même somme du compte de celui qui était débiteur de la lettre.
  41. Voyez la digression sur cette banque, livre IV, chap. iii.
  42. Smith ne se tromperait-il point ici ? La valeur d’une marchandise est en raison composée de ce qu’il en coûte pour l’amener au marché, et de la proportion entre cette quantité de marchandise et la demande qui en est faite dans le même marché. Si on émet des billets de banque qui rendent inutiles, comme monnaie, les 2/3 de l’argent qui circule, ces 2/3 se répandront dans tous les marchés et augmenteront la proportion de cette marchandise, comparée avec la demande qui en est faite. Rien dans cette opération ne doit augmenter la demande en même temps que la fourniture. Celle-ci étant plus grande, et la demande étant la même, la valeur de l’argent doit baisser jusqu’à ce que la baisse élève la demande au niveau de la fourniture.
    II est vrai que le marché pour l’or et l’argent étant par tout le monde, ce qu’un pays peut jeter de ces métaux dans un si grand marché doit déranger bien peu la proportion. Note inédite de J.-B. Say.
  43. Mais pour rendre effective cette obligation de payement immédiat et sans condition, il est indispensable d’exiger des banques des garanties.