Proudhon - De la Capacité politique des classes ouvrières/Texte complet

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De la Capacité politique des classes ouvrières
Pierre-Joseph Proudhon
E. Dentu, 1865



PRÉFACE




J’ai reçu de Proudhon, quelques jours avant sa mort, la tâche de faire, sur cet ouvrage laissé par lui en épreuves et auquel il attachait une importance particulière, le travail de révision minutieuse qu’il faisait avec son éditeur pour chacune de ses publications. Je n’ai pas besoin de dire que je me suis acquitté de cette tâche avec tout le soin que me commandaient le souvenir de son amitié et le respect de son talent. Chaque ligne de ce livre a été rapprochée, par M. Dentu et par moi, du texte manuscrit et des corrections indiquées sur les placards par Proudhon lui-même. Le lecteur n’aura sous les yeux que du texte de l’auteur même, à l’exception du dernier chapitre, de la Conclusion, qu’il voulait, selon son habitude, ne rédiger qu’au dernier moment, après avoir relu en feuilles imprimées tout son livre. Cela devait former, dans son intention, douze ou quinze pages, qui n’eussent pas été sans doute les moins éloquentes de l’ouvrage. Ces pages, hélas ! c’est moi qui ai dû les écrire, et je ne saurais dire combien je suis embarrassé de l’apprendre au lecteur. J’en ai été chargé expressément par Proudhon, qui n’a cessé jusqu’à son dernier instant de se préoccuper de son œuvre, et j’ai reçu de lui à cet effet, dans une conversation suprême de plusieurs heures, des recommandations dont j’ai pris note sous ses yeux, et auxquelles je me suis scrupuleusement conformé. J’espère que le public me sera indulgent pour une collaboration si tristement imposée à mon amitié, et dont je sens mieux que personne toute l’insuffisance.


GUSTAVE CHAUDEY................................


Mai 1865.





L’AUTEUR


À QUELQUES OUVRIERS DE PARIS ET DE ROUEN


Qui l’avaient consulté sur les élections.




Décembre 1864.….........


Citoyens et amis,


Cet ouvrage a été conçu sous votre inspiration : il vous appartient.

Vous me demandiez, il y a dix mois, ce que je pensais du Manifeste électoral publié par soixante ouvriers de la Seine. Vous désiriez surtout savoir si, après vous être prononcés aux élections de 1863 par un vote négatif, vous deviez persister dans cette ligne, ou si, en raison des circonstances, il vous était permis d’appuyer de vos suffrages et de votre influence la candidature d’un camarade digne de vos sympathies.

Sur la pensée même du Manifeste mon opinion ne pouvait être douteuse, et, en vous accusant réception de vos lettres, je vous l’ai franchement exprimée. Certes, je me suis réjoui de ce réveil du Socialisme : qui donc en France aurait eu plus que moi le droit de s’en réjouir ?... Sans doute encore, l’état d’accord avec vous et avec les Soixante que la classe ouvrière n’est pas représentée et qu’elle a droit de l’être : comment eussé-je pu être d’un autre sentiment ? La représentation ouvrière, s’il était possible qu’il y en eût une, ne serait-elle pas, aujourd’hui comme en 1848, au point de vue politique et économique, l’affirmation officielle du socialisme ?

Mais de là à participer à des élections qui eussent engagé, avec la conscience démocratique, ses principes et son avenir, je ne vous l’ai pas dissimulé, citoyens, à mes yeux il y avait un abîme... Et je puis ajouter que cette réserve, de vous parfaitement accueillie, a reçu depuis lors la sanction de l’expérience.

Où en est la Démocratie française, jadis si fière et si pure, et qui, sur la foi de quelques ambitieux, s’est imaginée tout à coup que, moyennant un faux serment, elle allait marcher de victoire en victoire ? Quelle conquête avons-nous enregistrée ? Par quelle idée neuve et forte s’est révélée notre politique ? Quel succès depuis dix-huit mois a signalé l’énergie de nos avocats et récompensé leur faconde ? N’avons-nous pas été témoins de leurs perpétuelles défaites, de leurs défaillances ? Dupes de leur vain parlementarisme, ne les avons-nous pas vus, sur presque toutes les questions, battus par les orateurs du Gouvernement ? Et naguères, lorsque traduits en justice pour délit d’association et de réunion non autorisée, ils ont eu à s’expliquer à la fois devant le Pays et devant le Pouvoir, n’ont-ils pas été confondus par cette légalité à laquelle ils nous conviaient et dont ils se posaient comme les interprètes ? Quelles pitoyables intrigues ! Quelle défense plus pitoyable encore ! Je vous en ferai juges. Après tant et de si bruyants débats, pouvons-nous nier, enfin, qu’au fond nos représentants n’ont pas d’autres idées, d’autres tendances, d’autre politique que la politique, les tendances et les idées du Gouvernement ?

Aussi, grâce à eux, en est-il désormais de la jeune démocratie comme du vieux libéralisme, auquel on s’efforce de l’accoupler : le monde commence à se retirer de tous deux. La vérité, se dit-il, le droit et la liberté, ne sont pas plus de ce côté que de l’autre.

Il s’agit donc de révéler au monde, sur des témoignages authentiques, la pensée, la vraie pensée du peuple moderne ; de légitimer ses aspirations réformatrices et son droit à la souveraineté. Le suffrage universel est-il une vérité ou une fiction ? De nouveau il a été question de le restreindre, et il est certain qu’en dehors des catégories travailleuses, très-peu le prennent au sérieux.

Il s’agit de montrer à la Démocratie ouvrière, qui, faute d’une suffisante conscience d’elle-même et de son Idée, a porté l’appoint de ses suffrages sur des noms qui ne la représentent pas, à quelles conditions un parti entre dans la vie politique ; comment, dans une nation, la classe supérieure ayant perdu le sens et la direction du mouvement, c’est à l’inférieure de s’en emparer, et comment un peuple incapable de se régénérer par cette succession régulière est condamné à périr. Il s’agit, le dirai-je ? de faire comprendre à la plèbe française que si, en 1869, elle s’avise de gagner pour le compte de ses patrons encore une bataille comme celle qu’elle leur a gagnée en 1863-64, son émancipation peut être ajournée d’un demi-siècle.

Car, et vous n’en doutez pas, amis, cette protestation par bulletin blanc, si peu comprise, si mal accueillie, mais dont le public s’inquiète toujours, et que le monde politique se met de toutes parts à pratiquer ; cette déclaration d’absolue incompatibilité entre un système suranné et nos aspirations les plus chères ; ce stoïque veto, enfin, lancé par nous contre de présomptueuses candidatures, n’était rien de moins que l’annonce d’un nouvel ordre de choses, la prise de possession de nous-mêmes comme parti du droit et de la liberté, l’acte solennel de notre entrée dans la vie politique, et, si j’ose le dire, la signification au vieux monde de sa prochaine et inévitable déchéance…

Je vous avais promis, citoyens, de m’expliquer avec vous sur ces choses ; je tiens aujourd’hui ma promesse. Ne jugez pas de ce volume par son étendue, que j’eusse pu réduire à quarante pages : vous n’y trouverez rien de plus qu’une idée, l’Idée de la Démocratie nouvelle. Mais j’ai cru utile de la présenter, cette Idée, en une suite d’exemples, afin qu’amis et ennemis sachent une fois ce que nous voulons, et à qui ils ont affaire.


Recevez, citoyens et amis, mes salutations fraternelles,

P.-J. Proudhon.………...



PREMIÈRE PARTIE


La démocratie ouvrière fait son entrée sur la scène politique.


Chapitre Ier. — Soirée du 1er Juin 1863.


Le lundi 1er juin 1863, vers dix heures du soir, Paris était dans une agitation sourde, qui rappelait celle des 26 juillet 1830 et 22 février 1848. Pour peu qu’on se fût laissé aller aux impressions de la rue, on se serait cru à la veille d’une bataille. Paris, entendiez-vous dire de tous côtés, revenu depuis vingt jours à la vie politique, se réveillait de sa torpeur ; il se sentait vivre ; les souffles révolutionnaires l’animaient. — Ah ! s’écriaient ceux qui s’étaient posés en chefs du mouvement, ce n’était plus à cette heure la ville neuve, monotone et fatigante, de M. Haussmann, avec ses boulevards rectilignes, avec ses hôtels gigantesques ; avec ses quais magnifiques, mais déserts ; avec son fleuve attristé, qui ne porte plus que des pierres et du sable ; avec ses gares de chemins de fer qui, remplaçant les ports de l’antique cité, ont détruit sa raison d’être ; avec ses squares, ses théâtres neufs, ses casernes neuves, son macadam, ses légions de balayeurs et son affreuse poussière ; ville peuplée d’Anglais, d’Allemands, de Bataves, d’Américains, de Russes, d’Arabes ; ville cosmopolite où ne se reconnaît plus l’indigène. C’était le Paris des anciens jours, dont le fantôme apparaissait à la clarté des étoiles, aux cris poussés tout bas de Vive la liberté !...

Sauf l’emphase, ce discours ne manquait pas d’une certaine vérité. Toutefois, la nuit finit dans le plus grand calme. Plus de dix-huit mois se sont écoulés depuis cette apparition, et rien ne témoigne en ce moment qu’avant juin 1869 Paris donne le moindre signe de vie. Après ce grand effort électoral, l’esprit de la grand’ville est retombé.

Que s’était-il donc passé ? Quelle vieille nouveauté faisait trémousser la moderne Athènes ? À qui en avait la capitale de l’Ordre ? Un jeune et gentil écrivain, M. Ferry, qui a écrit l’histoire des élections de 1863, a cru pouvoir nous le dire. Suivant lui l’Opposition légale, enterrée depuis douze ans, venait, par le ministère des Cinq et la vertu du Suffrage universel, de se reconstituer. Voilà ce qui mettait Paris en jubilation.

L’Opposition légale : je vous dirai, lecteur, ce que c’est ; je vous la ferai voir à l’œuvre. Qu’il vous suffise pour le moment de savoir que sous ce titre et à l’aide de cette formule on travaille à rétablir, à la place de l’Empire, soit la république de février, soit la monarchie constitutionnelle, représentative et parlementaire, à la bourgeoisie si chère, telle à peu près que nous l’avons eue de 1814 à 1848. Hors de là, l’Opposition légale n’a pas de signification politique.

Paris donc, gardien vigilant des libertés de la nation, s’était levé à l’appel de ses orateurs, et avait répondu par un non des plus secs aux sollicitations du Gouvernement. Les candidats indépendants avaient obtenu une majorité formidable. La liste démocratique avait passé tout entière ; on connaissait le résultat du scrutin. L’administration était vaincue : ses hommes étaient repoussés par 153,000 suffrages contre 82,000. Le Peuple, qui avait fait le coup, ruminait son succès ; la bourgeoisie était partagée : une partie se montrait inquiète, l’autre laissait éclater sa joie. — Quel coup ! disait l’un ; quel soufflet ! — C’est grave, ajoutait un autre, très-grave. Paris dans l’Opposition, l’Empire est sans capitale…

C’est ainsi que les partisans de l’Opposition légale expliquaient cette manifestation mystérieuse, et dès le soir du 1er juin s’en adjugeaient le bénéfice. Sans doute la pensée d’un retour aux institutions de Juillet, peut-être même quelque ferment de la constitution de 1848, existaient chez les votants : MM. Thiers et Garnier-Pagès, sortis du scrutin comme deux numéros de loterie, l’ont fait voir. Mais l’élection ne contenait-elle que cela ? C’est ce que nous examinerons plus loin.

Or, le 1er juin 1863, il y avait éclipse de lune. Le ciel était splendide, la soirée magnifique. La brise, amoureuse et légère, semblait prendre part aux émotions réparatrices, d’ailleurs inoffensives, de la terre. Tout Paris put suivre les phases du phénomène, qui, commencé à neuf heures cinquante-six minutes, juste au moment où les bureaux d’élection venaient d’achever leur recensement, finit à une heure seize minutes du matin. — Ainsi, disaient les loustics, le Despotisme s’éclipse devant la Liberté. La Démocratie a étendu sa large main, et l’ombre s’est faite sur l’astre du 2 Décembre... M. Pelletan, au style d’hiérophante, l’un des élus, aujourd’hui l’orateur le plus agaçant du Parlement aussi bien pour ceux qui le lisent que pour ceux qui l’écoutent, n’a pas manqué de tirer, dans une de ses brochures, cet augure menaçant. — Dites plutôt, répliquaient les déconfits, que c’est la raison parisienne qui est éclipsée. Ah ! vous recommencez vos farces de 1830 et 1848 ; eh bien ! il vous arrivera pis qu’en 1830 et 1848 !...

C’est ainsi que la vanité des mortels interprète, au gré de ses passions et de ses intérêts, les signes les plus innocents. Toujours nous mettons les dieux de moitié dans nos aventures et dans nos alarmes, puis, quand l’événement vient châtier nos illusions, nous accusons les dieux. Mais trêve de présages et de pronostics. Nous avons soif de vérité et de droit ; et ni la joie des opposants ni le regret des ministériels n’en contiennent goutte. Ce qui est sûr, abstraction faite de toute corrélation astrologique, c’est que, le 1er juin 1863, quelque chose en haut au ciel, et quelque chose en bas sur la terre, par 48 degrés 50 minutes de latitude nord et 0 de longitude, a souffert une éclipse. En haut nous savons que c’était la lune. En bas, quoi ? L’Empire, la démocratie, le système parlementaire, l’opposition, la bourgeoisie, le Socialisme, ou tout ce monde à la fois ? Nous l’apprendrons bientôt. Constatons, en attendant et pour rassurer tout le monde, que ni les empires, ni les démocraties, ni les monarchies absolues ou tempérées, ni les oppositions elles-mêmes, ni la bourgeoisie, ni le prolétariat, pas plus que le soleil et la lune, ne meurent de leurs éclipses.

À travers la foule quelques hommes circulaient, qui avaient protesté, non pas contre le vote, mais contre toute nomination, et qui avaient rendu publique, en la motivant brièvement, leur protestation. Que voulaient-ils ? Rien ou tout, c’était leur mot d’ordre. Rien, c’est-à-dire le statu quo jusqu’à extinction, sans hypocrisie, sans replâtrage constitutionnel, sans mystification parlementaire, sans opposition légale ; ou tout, c’est-à-dire le suffrage universel avec ses conditions, ses garanties, ses formes, son droit, sa philosophie ; avec ses conséquences politiques et économiques, en un mot avec toutes ses réformes sociales. Ils avaient assez du débat des Chambres, et du juste-milieu, et du tiers-parti, et des moyens termes, et de toutes les conciliations et bascules doctrinaires.

— Eh bien ! leur disaient les triomphateurs, vous voilà battus, enveloppés dans la défaite de M. de Persigny. — Comment, battus ! Parlez des candidats de l’administration, si cela vous plaît : on vous les abandonne. Parlez de vous-mêmes, qui, assermentés, légalisés, ralliés quoique opposants ou plutôt parce que opposants, vous êtes faits solidaires de la fortune de l’Empire. Quant à nous, vos vrais adversaires, le procès ne fait que s’engager. Vous avez voulu des élections, on sait dans quel but ; nous les avons repoussées : entre vous et nous l’avenir prononcera. Est-ce que vos 153,000 voix sont une réponse à nos raisons ? Est-ce que la question qui nous divise est de celles que l’on tranche par un coup de majorité ? Nous vous ajournons à six ans. — Soit. En attendant nous avons 133,000 voix qui représentent à Paris l’Opposition parlementaire ; et vous, combien êtes-vous ? — Dix-huit jusqu’à cette heure ; dix-huit qui, en l’état, pesons autant que vos cent cinquante-trois mille.



Chapitre II. — Plan de campagne formé par les parrains de l’Opposition, amis du Gouvernement. — Comment la plèbe travailleuse, suivant pour la première fois une idée à elle et faisant à sa tête, déjoue leurs calculs. — Résultats numériques du scrutin : signification du vote des Paysans.


Depuis que le décret du 24 novembre était venu rendre, jusqu’à certain point, la parole au Sénat et au Corps législatif, on avait jugé, dans certaine région gouvernementale, l’Opposition de 1837 trop faible dans l’intérêt même du Pouvoir. Les victoires du Gouvernement à la Chambre étaient sans gloire : cela nuisait au prestige de la prérogative personnelle. Le pays, alléché par une première concession, regrettait vivement les mœurs politiques de la dernière monarchie ; cette fantaisie pouvait devenir dangereuse. Quelques amis de l’Empire souhaitaient donc pour lui une opposition plus nombreuse, modérée toutefois, surtout point hostile à la dynastie.

Sortie des fortes têtes du bonapartisme libéral, cette idée fut saisie au vol dans le monde en possession de fournir le Parlement d’orateurs, surtout d’orateurs indépendants. De là l’explosion de candidatures qui se fit remarquer en 1863 parmi les journalistes, les avocats, les académiciens, les gens de lettres, les professeurs, etc. Des deux extrémités de l’horizon politique, dynastiques et libéraux, se répondant comme les séraphins d’Isaïe, chantaient l’Hosannah de la réconciliation. Enfin, pensaient-ils, on allait pouvoir se mesurer au Parlement, ne fût-ce que pour l’édification du pays et l’honneur de la liberté. Qu’avait à redouter le gouvernement impérial de candidatures appuyées par la Presse, l’Opinion nationale, le Siècle, le Temps, les Débats. D’autre part, comment ces journaux et leur clientèle, n’eussent-ils pas été ravis de voir l’Empire incliner vers le régime parlementaire ? On donnerait satisfaction à la bourgeoisie ; on rendrait hommage à la politique et aux institutions de 1830 ; on contiendrait la Démocratie toujours remuante ; on consoliderait enfin, sous le patronage de l’Empereur, l’alliance des vieux partis formée en 1848, dans la célèbre rue de Poitiers, contre la révolution sociale. Et toute la badauderie d’applaudir.

La campagne électorale fut ouverte d’après ce plan, la liste des candidats d’opposition conçue dans cette pensée. Le Pouvoir comptait bien enlever, comme en 1857, la moitié au moins des élections de Paris ; il eût vu sans regret arriver à la Chambre trente députés d’opposition nommés par les départements. Dans le cas le moins favorable, la liste des candidats de la Seine était composée de manière à faire disparaître toute inquiétude.

La seule difficulté, et c’était la grande affaire, était d’empêcher la Démocratie de se livrer, soit par une abstention en masse, soit par des votes blancs, soit enfin par des nominations inconstitutionnelles, franchement et énergiquement hostiles, à quelque démonstration exorbitante. Pour ce qui est de l’abstention, l’on était à peu près certain de la conjurer à l’aide des journaux qui tous appuyaient le vote ; de l’influence de la bourgeoisie, qui par tempérament aime mieux parlementer que se taire, et à qui ses anciens chefs donnaient l’exemple. Quant au vote blanc, bien autrement redoutable, il aurait de plus contre lui la confusion qu’on en ferait avec l’abstention. Du côté du peuple, enfin, on ne pensait pas avoir rien à redouter : le peuple, en 1848, avait porté Louis-Napoléon à la présidence ; en 1851, il avait accepté le plébiscite et s’était rendu solidaire du coup d’État ; en 1852, il avait voté l’empire. Rien ne prouvait qu’il se fût retiré.

Si ce plan réussissait, et toutes les probabilités étaient qu’il réussirait, la transition de l’empire autocratique à l’empire constitutionnel et parlementaire pouvait se consommer sans secousse, sans péril pour la dynastie napoléonienne, et au moment le plus convenable. La bourgeoisie rentrait dans ces habitudes ; l’essor révolutionnaire était de nouveau conjuré, et l’on avait le temps de se mettre en garde, pour l’avenir, contre les escapades du suffrage universel.

Ce qui advint, tout le monde le sait. L’Opposition dynastique, à Paris, fit pour elle-même trop bien les choses ; l’administration, moins bien servie, n’obtint pas une nomination dans la capitale ; sa minorité fut désastreuse, et il en résulta pour le gouvernement un échec moral considérable. Or, c’est de cette défaite électorale, imprévue, inespérée, et jusqu’à ce moment inexpliquée, qu’il s’agit tout d’abord de reconnaître la cause et d’apprécier la portée.


I. — Élections de Paris. — Je demande la permission de produire quelques chiffres. Je me borne, pour ce qui concerne les élections des villes, à citer celles de la Seine : le mouvement ayant été, avec plus ou moins de force, partout le même. Voici d'abord quel fut en décembre 1851, à la suite du coup d'État, le vote des électeurs de la Seine :

Inscrits, ............................... 392,026
Votants, ............................... 296,320
Pour le plébiscite, ............................... 196,530
Contre le plébiscite ............................... 96,407
Voix perdues, ............................... 3,334
Absents, ............................... 95,636

Observations. — Dans ce scrutin, le gouvernement du 2 Décembre l'emporta de 100,000 voix sur l'Opposition, qui se composait principalement de bourgeoisie ou plutôt de classe moyenne appartenant à l'ancien parti du National et de la Réforme, mêlée d'une assez forte partie de peuple. Le peuple, à qui on venait de rendre dans son intégrité le suffrage universel et qui obéissait à d'autres inspirations, était généralement favorable au coup d'État.

Je parle pas du scrutin national de 1852 qui donna à l’empire 300,000 voix de plus que celui de 1851 n'avait donné au coup d'État. À cette époque on est encore trop près du 2 Décembre. L'opinion populaire n'a pas marché ; puis on sait que la Démocratie, pour des motifs plus ou moins plausibles se tenait à l'écart.

Arrivent les élections de 1857, dont voici les chiffres :

Inscrits, ............................... 356,000
Votants, ............................... 212,899
Pour les candidats de l'administration, ............................... 110,526
Pour les candidats de l'Opposition, ............................... 96,299
Voix perdues ou inconstitutionnelles, ............................... 6,074
Absents ou abstinents, ............................... 143,170

Observations. — Bien que le nombre des électeurs inscrits ait été réduit, de 1851 à 1857, de 55,957, nous voyons d’abord que le chiffre des abstentions s’est augmenté de 48,134 ; — que celui des voix données à l’administration est tombé de 196,539 à 110,526, c’est-à-dire de 86,013 ; — que celui de l’opposition est reste le même, à 198 voix près. Ainsi, il existait à Paris, en 1857, une opposition d’un peu moins de 100,000 voix qui, pendant sept ans, n’avait pas fléchi ; tandis que le gouvernement subissait une fluctuation considérable, allant de 196,359 à 110,526. Quelles étaient ces voix flottantes dont la masse, au nombre de plus de 44,000, allait en 1857 grossir le chiffre de l’abstention ? Je n’hésite point à le dire : c’étaient surtout des voix populaires, voix d’ouvriers, indifférentes à l’élection de députés ou déjà travaillées par le mécontentement [1].

Les élections de 1865 donnent le résultat suivant :

Inscrits, en nombre rond, ............................... 326,000
Votants, ............................... 240,000
Pour les candidats du Gouvernement, ............................... 82,000
Pour ceux de l’Opposition, ............................... 153,000
Bulletins blancs ou voix perdues, ............................... 4,556
Absents ou abstinents, ............................... 86,000

Observations. — Le nombre des inscrits a subi une nouvelle réduction depuis 1857 : au lieu de 336,069, il n’est plus que de 326,000; différence environ 30,000. Malgré cela, le chiffre des votes ministériels tombe de 110,526 à 82,000, différence, 28,000 ; — en revanche, les 96,299 fidèles de l’Opposition reçoivent un renfort d’environ 57,000 suffrages, qui des rangs de l’abstention passent tout à coup à ceux de l’Opposition. Il n’est pas douteux que ces 57,000 voix n’aient été fournies par la plèbe, qui depuis le vote sur le coup d’État ne paraissait plus. D’après la note de la page précédente, il est permis d’affirmer en conséquence que, sur les 153,000 voix données à l’Opposition en 1863, la moitié au moins appartiennent à la démocratie ouvrière.

Maintenant quelle signification, quelle valeur donner à ce vote ?

Il est peut-être sans exemple dans l’histoire que le Peuple, en tant que Peuple, se distinguant de la Noblesse, de la Bourgeoisie, de l’Église, ait témoigné par un acte quelconque d’une idée et d’une volonté propres. Le peuple n’a jamais su en politique qu’une chose, crier : Vive l’Empereur ! — ou Vive le Roi !Vive Monseigneur ! ou Vive notre Maître ! — La plèbe romaine, en créant l’empire, ne fonda rien ; au contraire, elle abolit tout ; la seule chose que dans sa conscience elle affirma jamais fut sa haine des patriciens ; d’elle-même elle ne produisit aucune idée. Ses démêlés avec la noblesse ne furent que des révoltes de clients, d’exploités, pour ne pas dire de serfs. En donnant à César et à ses successeurs jusqu’à Augustule la dictature perpétuelle, le peuple romain désorganisa la république et la remplaça par l’autocratie, par le néant. — Qu’ont été en France, depuis 89, les votes populaires ? une imitation ou plutôt un appoint des votes bourgeois. Le peuple a joué à la politique comme les enfants au soldat. Ni le sans-culottisme, ni le robespierrisme, ni le babouvisme, ni le bonapartisme, ne donnèrent au suffrage universel une originalité, une signification. En 1799, en 1804, en 1815, le peuple vota pour son empereur, jamais pour lui-même. La charte de 1814-1830 enlève à la multitude le droit de suffrage : qu’y perd-elle ? Qu’y perdent le droit public et la liberté ? rien. Le peuple lui-même ne paraît pas éprouver le moindre regret. La république de février lui rend la faculté électorale : comment d’abord en use-t-il ? Ses élus sont tous des bourgeois, orléanistes, légitimistes, bonapartistes et républicains pêle-mêle ; par-dessus des prêtres, des moines, des chansonniers, des évêques. À la Constituante et à la Législative la majorité est réactionnaire. Puis le peuple nomme et renomme, jusqu’à trois fois, Louis-Napoléon. Dans tout cela, je demande où est la pensée souveraine, autonome ?

Et voici que tout à coup, après douze ans de restauration impériale, ce même peuple, sans cause apparente, fait volte-face : 57,000 électeurs, de ceux qui en 1851 applaudirent au coup d’État, qui depuis avaient gardé le silence, passent à l’opposition bourgeoise, et, par un coup de bascule, décident toutes les élections de Paris contre le gouvernement ! Qu’a donc le peuple contre son grand Élu ? De quoi se plaint-il ? Se plaindre ! Cela suppose qu’à l’instar de la bourgeoisie, de l’ancienne noblesse et du clergé, le peuple aurait des idées et des intérêts de classe ; qu’il raisonnerait politique à un point de vue particulier, qu’il aspirerait en conséquence à diriger, selon ses vues propres, le gouvernement [2]. Mais c’est ce qui ne s’est jamais vu, ni depuis ni avant la Révolution.

Et voilà justement ce qui caractérise notre dix-neuvième siècle, et qui ne doit pas plus nous étonner que la polygamie et l’esclavage au temps des patriarches, la féodalité et la suprématie des papes au moyen âge.

Lorsqu’entre la monarchie de droit divin et la masse ouvrière, rustique et urbaine, il existait des classes intermédiaires ; un clergé, une noblesse, une bourgeoisie ou tiers-état, la multitude ne pouvait figurer sur la scène politique ; elle ne s’appartenait pas. Tout homme du peuple, selon sa profession, relevait d’un patron, d’un seigneur, d’un évêque ou abbé, ou du fisc. La révolution de 89 a brisé ce lien : le Peuple alors s’est trouvé abandonné à lui-même ; il a formé la classe des salariés, des prolétaires, par opposition à celle des propriétaires et capitalistes. En 1848, le socialisme, s’emparant de cette multitude inorganique, lui a donné la première ébauche ; il en a fait un corps à part, lui a soufflé une pensée, une âme, lui a créé des droits, suggéré des idées de toutes sortes : droit au travail, abolition du salariat, reconstitution de la propriété, association, extinction du paupérisme, etc. En deux mots, la plèbe qui jusqu’en 1840 n’était rien, qu’on distinguait à peine de la bourgeoisie, bien que depuis 89 elle en fût séparée de droit et de fait, est devenue tout à coup, par sa déshérence même et par son opposition à la classe des possesseurs du sol et des exploiteurs de l’industrie, quelque chose : comme la bourgeoisie de 89, elle aspire à devenir tout.

Tout va s’expliquer maintenant, dans le présent et même dans l’avenir. D’abord, en 1848, le Peuple est loin d’avoir déduit de la connaissance de lui-même la notion de ses droits et de ses intérêts. Son idée ne lui a pas été révélée, bien moins encore avait-il appris à tirer de cette idée un système politique. Obéissant à son instinct de multitude asservie, il songe d’abord à se donner un chef : ce fut Louis-Napoléon. Telle la plèbe romaine se donnait César ; tels les esclaves révoltés s’étaient donné Spartacus.

Mais le rétablissement de l’Empire n’est pas une solution formelle : il s’est trouvé, par une fortune singulière, que le même Louis-Napoléon, représentant de la plèbe, fut choisi comme protecteur des intérêts bourgeois, conservateur de l’ancienne société, que la tendance de la plèbe moderne est évidemment de refondre. Or, il est aisé de voir qu’après douze ans d’attente la plèbe avait fait demi-tour. De même que la bourgeoisie, qui devient frondeuse et fait de l’opposition à ses princes constitutionnels chaque fois que ses intérêts sont en souffrance, cette plèbe s’est mise à faire de l’opposition à son élu. Nous en connaissons le résultat, sur lequel il importe actuellement de ne pas prendre le change.

Le Peuple, en votant en 1863 et 1864 avec une fraction de la bourgeoisie et donnant ses suffrages à des candidats bourgeois, n’a nullement entendu se rallier au système de monarchie parlementaire et faire acte d’opposition légale. Il ne veut à aucun prix de ce régime, vulgairement connu sous le nom d’Orléanisme. Aussi n’a-t-il point été dupe de l’intrigue qui avait pour but de faire de la constitution ou des institutions de Juillet une sorte de remaniement de l’empire, au profit de la famille Bonaparte et à l’exclusion des d’Orléans. Le peuple a parfaitement démêlé le sens secret de cette opposition, reconnu les masques, sondé la conscience des candidats. Il sentait l’injure faite à la liberté des électeurs ; certaines palinodies, certains serments l’avaient indigné ; et dans les hommes qu’il allait envoyer au Corps législatif il ne voyait déjà plus que des ennemis de sa pensée, des auxiliaires de la réaction. Pouvait-il ignorer que M. de Girardin, ami intime du prince Napoléon, professant hautement l’indifférence pour toute espèce de gouvernement, travaillait uniquement dans l’intérêt du statu quo impérial ? — Que M. Guéroult était rallié à l’empire avec la plus grande partie de l’école saint-simonienne ? — Qu’une cordiale entente existait entre MM. Havin et de Persigny ? Peut-être avait-il oublié que M. Jules Favre, ex-secrétaire du ministère de l’intérieur sous la République, avait soutenu en 1848 contre les candidatures républicaines, avec MM. de Girardin, Victor Hugo, Garnier-Pagès, etc., l’élection à la présidence de Louis-Napoléon ; — que M. Émile Ollivier, tour à tour préfet sous le Gouvernement provisoire et la Présidence, s’était montré à Marseille fort sévère pour les socialistes. Que lui importaient en ce moment les hommes, et leurs opinions, et leurs antécédents ? Une seule passion le dominait : c’était de faire contre le Pouvoir, de qui il avait tant espéré, acte de séparation, et, pour être plus sûr de son fait, il oubliait toutes ses injures jusqu’à la dernière, le rejet de ses candidats [3].

On ne se donna pas la peine d’examiner si dans cette grande manifestation électorale, il convenait à la classe travailleuse de confondre ses rangs avec la classe bourgeoise ; si la prestation du serment, gage, sinon d'un dévouement absolu à l'empire, tout au moins d'adhésion au programme de l'Opposition légale, n'impliquait pas abandon des principes de la révolution sociale ; si le vote populaire n'aurait pas plus d'énergie, ne frapperait pas un coup plus décisif, en se bornant à remplir les urnes de bulletins sans nom et en rendant les élections de Paris impossibles. Les idées n'avaient point assez marché ; l'opinion n'était pas faite ; on s'imaginait que l’élection de représentants était essentielle à l'exercice du droit de suffrage, et l'on n'était préoccupé que d'une chose, faire tomber les votes sur des personnages dont les noms, indépendamment des dispositions secrètes des candidats, constituassent une opposition au gouvernement.

Disons les choses dans leur rude franchise : il semble que le peuple ouvrier, qui pour la première fois allait parler en son propre et privé nom, plus accoutumé aux coups de vigueur qu'à la manœuvre des idées, tenait surtout à prouver qu'en lui est le nombre et la force ; qu'au nombre et à la force il saurait joindre désormais la volonté et la résolution ; qu'il lui est aussi aisé de briser une majorité que de la faire, et qu'après avoir donné, en 1848, cinq millions et demi de voix à Louis-Napoléon ; en 1851, sept millions et demi ; en 1852, sept millions huit cent vingt-quatre mille cent quatre-vingt-neuf, rien ne l’empêcherait de les refuser aux candidats officiels, si tel était son bon plaisir.


II. — Élections des campagnes. — Ici on élève une objection à laquelle il importe que je réponde, autant pour la parfaite intelligence des élections en général que pour la juste appréciation du mouvement populaire, non-seulement à Paris, mais dans les départements.

On me fait observer, et avec raison, que dans les votes de 1848, 1851 et 1852 que je viens de rappeler, les votes des villes se trouvent groupés et confondus avec ceux des campagnes ; mais que je ne puis conclure des dispositions de la classe ouvrière de Paris et des autres centres de population à celles des paysans fidèles à l’empereur, et qui continuent de marcher sous sa bannière. Ainsi, en 1863, tandis que Paris et les principaux chefs-lieux ont donné à l’Opposition 1,900,000 suffrages, les paysans en ont apporté au Gouvernement 5,500,000, qui le mettent bien au-dessus de toutes les attaques.

Sur ce, l’Opposition et ses journaux de dire que ces votes malheureux proviennent de l’ignorance des classes rustiques, de leur isolement, de leur timidité ; mais qu’on verrait autre chose, si elles pouvaient être travaillées et endoctrinées comme la plèbe des villes... À quoi M. de Persigny, dans le discours prononcé par lui à Roanne, répond, en citant l’histoire romaine, que cette différence des votes atteste la maturité de jugement, la sagesse, l’esprit de suite et de conservation qui de tout temps ont distingué les populations rurales, comparées aux multitudes sans cesse agitées des villes.

On voit ici combien les partis aiment à se flatter eux-mêmes et à récriminer contre leurs antagonistes, sans se soucier de la réalité des faits et du vrai sentiment des peuples. Sur quoi fondé, je le demande, nos laboureurs seraient-ils réputés moins capables ou plus sages que nos ouvriers ? N’est-il pas cent fois plus rationnel de présumer que les uns comme les autres, très-sujets à se fourvoyer dans le labyrinthe de la politique, sont mus avant tout par leur sens intime et par leurs intérêts ? À cet égard, les considérations de la presse parisienne m’ont toujours paru de la plus haute impertinence, de même que les élucubrations historiques de M. de Persigny du plus haut fantaisisme. Cherchons donc quel est l’intérêt du paysan et ce que lui dicte son sens intime, et nous saurons au juste ce que nous devons penser de la majorité donnée par lui au Gouvernement.

Le vrai en ceci est que, depuis une quarantaine d’années, le même mouvement de sécession que nous avons signalé plus haut, dans la population des villes, entre l’ouvrier et le bourgeois, se manifeste parmi les populations des campagnes, entre la plèbe rustique et l’aristocratie propriétaire, celle-là surtout qui habite au sein des villes. Comme cet antagonisme a son principe au plus profond des idées, on me saura gré de le mettre dans tout son jour.

Tandis qu’au sein des villes l’ancien principe féodal s’est maintenu en se transformant et continue de se développer, — ainsi qu’en témoignent, d’un côté la féodalité industrielle et financière qui s’entend si merveilleusement à mettre à la raison la classe moyenne et le prolétariat ; d’autre part l’ambition qui possède une foule de bourgeois d’ajouter à leurs titres de fonctionnaires, de capitalistes, d’entrepreneurs et de négociants, la qualité de grands propriétaires fonciers, de suzerains du sol ; en troisième lieu, certaines tendances communistes, certaines idées corporatives mal définies des classes ouvrières, — les paysans ont marché sous l'impulsion d'une pensée fixe, celle d'assurer de plus en plus leur franchise par la libre possession du sol. La conception de la propriété, en un mot, n'est pas la même chez le citadin et chez le paysan : de là leur évolution en sens inverse. L'un cherche avant tout la rente, l'orgueil de la possession ; l'autre vise à l’indépendance du travail, à la suzeraineté de la vie agricole. Pour celui-ci la propriété c'est le franc-alleu, pour celui-là c'est encore le fief. Il est entendu que je n'emploie ces expressions que pour mieux faire ressortir ma pensée, sans que je veuille prêter à personne des idées fort au-dessus de la routine. En fait, il n'est peut-être pas un paysan, pas un bourgeois, à l'exception des juristes, qui sache ce que signifient ces termes de notre ancienne langue, fief et alleu. Mais ces mots expriment deux droits, deux ordres de faits différents, deux tendances opposées, qui se reproduisent de nos jours comme au moyen âge, et dont il n'est même possible, à mon jugement, de faire cesser entièrement aucune.

Comme autrefois, l’âme du paysan est dans l'idée allodiale. Il hait d'instinct l'homme du bourg, l'homme des corporations, maîtrises et jurandes, comme il haïssait le seigneur, l'homme aux droits féodaux ; et sa grande préoccupation est, suivant une expression du vieux droit qu'il n'a pas oubliée, d'expulser le forain. Il veut régner seul sur la terre, puis, au moyen de cette domination, se rendre maître des villes et leur dicter la loi. Cette idée de la prédominance de l’agriculture sur l’industrie est la même que celle qui fonda la suprématie de l’ancienne Rome et décida la victoire de ce peuple laboureur sur toutes les puissances industrielles et commerçantes de l’ancien monde ; qui plus tard soutint la féodalité elle-même : idée qu’adoptèrent au dix-huitième siècle les physiocrates, et qui n’est certes pas encore épuisée. De là une lutte sourde, qui déjà se laisse apercevoir dans certaines régions, et qu’un de mes amis de province me dénonçait naguères en ces termes : « Nous marchons à un antagonisme violent entre les villes et les campagnes… Les paysans sont devenus riches ; les trois quarts des gens de la ville assez besogneux ; les premiers, attirés par l’appât des bénéfices mercantiles et industriels, envahissent peu à peu les villes et s’y rendent les maîtres, pendant que les seconds restent écrasés entre cette nouvelle concurrence et la haute bourgeoisie dont le quartier général est Paris... »

Ainsi, une même pensée dirige la plèbe des campagnes et celle des villes. Dans les villes la classe travailleuse tend à supplanter la classe bourgeoise par la hausse des salaires, l’association, les coalitions, les mutualités, sociétés coopératives, etc. ; — dans les campagnes, par la hausse de la main d’œuvre et des gages domestiques, par la surenchère du sol, par la réduction des fermages, par la petite culture et la petite propriété. La guerre est donc générale : mais jusqu’à présent, faute d’une pensée mère, d’une organisation et d’une tactique, elle n’a pas produit de résultats décisifs. On se gêne, on s’entre-détruit, on s’extermine ; le paysan, voisin ou fermier, journalier ou domestique, fait de son mieux pour dégoûter le bourgeois propriétaire ; mais rien n’avance, classe ouvrière et classe bourgeoise, rente et fermage, renaissent sans cesse l’une de l’autre.

La république de 1848 a conféré aux paysans comme aux ouvriers, le droit électoral. Or, tandis que ceux-ci ont appris des bourgeois à faire opposition au Pouvoir et votent avec eux, l’Empereur, à tort ou à raison, est resté pour le paysan le symbole du droit allodial, rendu triomphant par la Révolution et la vente des biens nationaux. Dans le roi, au contraire, protecteur de la bourgeoisie ou prince de la gentilhommerie, il n’a jamais vu que l’emblème du fief, qui reparaît à son œil soupçonneux en la personne du bourgeois capitaliste, chef d’industrie, administrateur de compagnies, négociant, homme de lettres ou magistrat. Napoléon Ier le savait : c’est ce qui, malgré ses infidélités, le rendit si longtemps populaire. On put en juger en 1830, en 1840, et jusqu’en 1852. C’est à peu près ainsi que les paysans italiens regrettent le gouvernement autrichien, ennemi ou adversaire naturel de la bourgeoisie, et maudissent le Royaume constitutionnel, monument de la victoire de ces maudits messieurs, maledetti signori.

L’établissement des chemins de fer a développé une grande richesse dans beaucoup de départements, même les plus éloignés du centre, ceux surtout dont la production principale ne consiste pas en blé, tels que l’Hérault, le Gard, le Jura, le Doubs, etc. [4]. L’enchérissement universel des denrées alimentaires, venu à la suite de l’énorme développement industriel, a fait la fortune du paysan ; le marché étranger lui a été ouvert ; une masse de subsistances, les vins, fruits, légumes, qui jadis se devaient consommer sur place et à vil prix, sont maintenant exportés à des distances énormes et avec bénéfice. Le paysan ne discute pas sur les causes : Cum hoc, ergo propter hoc ; — ces biens lui sont venus sous la période impériale ; il en remercie l’empereur. Il veut la terre, absolument comme l’ouvrier veut le capital et l’instrument de travail, et il saura l’avoir, en la payant.

Ainsi la cause des paysans est la même que celle des travailleurs de l’industrie ; la Marianne des champs est la contre-partie de la Sociale des cités. Leurs adversaires sont les mêmes. Jusqu’en 1863, les deux grandes classes qui représentent le travail, paysans et ouvriers, avaient voté, sans s’être donné le mot, pour l’empereur ; en 1863 et 1864, pendant que les paysans restaient fidèles au drapeau impérial, les ouvriers, sans motif suffisant, ont passé du côté des bourgeois. Je ne veux pas dire qu’ils eussent mieux fait d’imiter leurs frères des champs ; j’entends seulement qu’il aurait été digne d’eux de leur donner l’exemple, en déclarant qu’à l’avenir ils n’entendaient plus relever que d’eux-mêmes. C’est à la démocratie industrielle de Paris et des grandes villes, qui a pris le devant, à chercher les points de raccordement qui existent entre elle et la démocratie des campagnes, et à ne point se donner aux yeux des allodiaux l’apparence de soldats du fief. Sans doute Napoléon III, de même que Napoléon Ier est encore pour les masses l’ennemi du vieux régime, l’homme qui protège le campagnard contre le féodalisme bourgeois. Sous l’influence de cette opinion, et la pression des maires, gendarmes, gardes-champêtres, etc., le paysan, qu’échauffait le cabaret, a voté pour le candidat de l’administration. Mais l’idée napoléonienne s’use comme toute chose ; l’ancien régime est loin de nous ; il a été recouvert d’une couche épaisse d’idées, de lois, d’intérêts ; des besoins nouveaux se font sentir, et déjà l’on peut prévoir, à un jour donné, un brusque revirement de la part des campagnes, pareil à celui qui, l’année dernière, entraîna le département de la Haute-Saône. Aussi bien, de vastes problèmes se présentent à résoudre devant lesquels l’autorité est impuissante : marier l’agriculture à l’industrie, et par ce moyen réconcilier les populations des villes et des campagnes ; reconstituer la propriété selon les principes de la mutualité et du droit fédératif ; envelopper la classe agricole des institutions nouvelles ; résoudre, à l’avantage des paysans comme des ouvriers, les questions du crédit, de l’assurance, des loyers, de la boucherie, des denrées maraîchères et des boissons, etc., etc.

Le paysan a horreur du fermage et du métayage, comme l’ouvrier du salariat. Il sera incomparablement plus aisé, en l’aidant à devenir propriétaire, de tirer de lui un fort impôt, part légitime de la société dans la rente foncière, que de le faire consentir à partager éternellement avec un propriétaire éloigné le croît de la terre et des animaux, obtenu par ses soins et un rude labeur.

Ainsi, toutes contradictoires que paraissent et que soient en effet, quant au résultat immédiat, les élections de la plèbe travailleuse, d’un côté à Paris et dans les grandes villes, de l’autre dans les campagnes, la pensée qui les a produites les unes et les autres est au fond la même : c’est l’émancipation complète du travailleur ; c’est l’abolition du salariat ; c’est l’expulsion du forain. Des deux parts on a voté (ceux qui ont voté, car il y a eu partout beaucoup d’abstentions) avec la même intention réformatrice, avec le même sentiment d’une force souveraine, avec la même impétuosité aveugle.

Aussi voyez quel a été le résultat de toutes ces élections inintelligibles à ceux qui en profitent et à ceux qui en pâtissent, opposants et ministériels. Tandis que le vote incompris des paysans rassure le pouvoir et désole nos prétendus libéraux, celui des ouvriers, beaucoup plus clair, a mis tout sens dessus dessous. Non-seulement le pouvoir a été frappé par eux d’épouvante, le bonapartisme déconcerté et confondu, les entremetteurs officieux, qui s’étaient flattés de marier le césarisme et la plèbe, couverts de honte, les mystificateurs mystifiés ; mais, abstraction faite de l’intérêt bonapartiste, tout a été écrasé, la liste de coalition est devenue une liste de dissolution, le parlementarisme a été démontré impraticable : faites donc de la monarchie parlementaire avec ces ouragans du suffrage universel ! — l’Opposition légale réduite à néant, les vanités bernées, le serments flétris. Oh ! certes, si le peuple n’a voulu que donner à ses patrons un vigoureux avertissement, il n’a pas manqué son but. Il s’est conduit comme le taureau qui, ayant faim et voulant éveiller le bouvier, lui perce le flanc d’un coup de corne.

Sur ce, j’ai l’honneur de faire observer au Peuple souverain :

— Oui, Majesté, tu as le nombre et la force ; et de cela seul que tu as le nombre et la force il résulte déjà que tu possèdes un droit qu’il est juste que tu exerces. Mais tu dois avoir aussi une Idée, de laquelle tu tiens un autre droit, supérieur au premier : pourquoi, dans ces élections où tu t’es si merveilleusement signalé, n’en as-tu tenu compte ? Pourquoi, au lieu d’affirmer ton Idée avec l’énergie qui te distingue, as-tu agi, au contraire, directement contre elle ? Pourquoi, fort des forts, quand tu pouvais être encore raisonnable, t’es-tu montré brutal ? Sais-tu qu’avec cette violence électorale, au lieu d’avancer les affaires, tu nous a jetés tous dans le gâchis ? Or, entends bien ce que je vais te dire : Aussi longtemps que tu seras nombre et force, sans idée, tu ne seras rien. La souveraineté ne t’appartient pas ; tes candidats seront dédaignés, et tu resteras bête de somme.


Chapitre III. — Situation impossible.


Les élections de mars 1864, qui ont porté MM. Carnot et Garnier-Pagès au Corps législatif, ont été la confirmation de celles de 1863. Une intrigue avait présidé à celles-ci, une autre intrigue a produit celles-là. La liste des candidats de l’année précédente avait été l’œuvre d’un conciliabule formé par les cinq députés sortants réunis aux directeurs du Siècle, de la Presse et de l’Opinion nationale ; les candidatures qui ont prévalu en mars dernier sont sorties d’un autre conciliabule tenu chez M. Marie, l’homme qui, six mois auparavant, conseillait à M. Carnot de s’emparer de la dictature des élections, et dans lequel figuraient à côté du maître de maison MM. J. Favre, J. Simon et Pelletan. Ce que ce quartumvirat a voulu les électeurs l'ont voté, et, comme la première fois, sans discussion, sans discernement. Comme la première fois, la multitude s'est portée avec fougue au scrutin ; comme la première fois, les candidatures ouvrières ont été sacrifiées aux candidats bourgeois ; comme la première fois enfin, l'élection ainsi obtenue n'a de signification que parce qu'elle est un coup de boutoir populaire ; en elle-même elle ne signifie rien du tout. Est-ce une résurrection, ou une génération spontanée ? On ne le saurait dire. Le seul fait remarquable de cette dernière convocation a été le manifeste des Soixante, sur lequel nous reviendrons plus loin. Sortons donc de cette arène confuse du suffrage universel ; et puisque c'est aux élections de 1863-64 que la plèbe ouvrière a fait, pour la première fois, acte de volonté et de personnalité ; puisque c'est à cette occasion que nous l'avons entendue bégayer son Idée, que nous connaissons l'intérêt qu'elle poursuit aussi bien que celui qui anime la plèbe des campagnes ; puisque son début a été tout à la fois une grande victoire et une grande faute, commençons par lui montrer les conséquences de son coup d'essai.

I. Les nations seraient-elles condamnées à ne connaître la vérité sur elles-mêmes que longtemps après le fait accompli, et les leçons de l’histoire ne sauraient-elles profiter qu'à la postérité ? Qui, parmi nous, oserait dire qu'il a foi au suffrage universel ? Ce ne sont pas les républicains, ses fondateurs, abandonnés par lui pour une restauration impériale, et qui avouent, par la bouche de M. Jules Simon, d'accord en ceci avec le gouvernement de l'Empereur, que le suffrage universel ne peut être abandonné à lui-même et qu'il a besoin d'être dirigé. Ce ne sont pas les défenseurs de l’Empire, qui viennent d’être déçus à leur tour par le vote populaire d’une façon si cruelle. Ce ne sont pas les partisans de la monarchie constitutionnelle et bourgeoise, incompatible avec la grande institution démocratique, et à qui le peuple vient de déclarer nettement, par ses choix, qu’il ne veut pas revenir à l’Orléanisme. Ce n’est pas l’Opposition, enfin, qui a eu tant de peine à faire renoncer les ouvriers à leurs candidatures. On a si peu de confiance, dans le monde politique, au suffrage universel ; il inspire de telles inquiétudes, que déjà, de différents côtés, il a été proposé de le modifier en le ramenant au système échelonné du premier Empire. Seule la multitude des villes et des campagnes croit à la grande conquête de 1848 ; elle y tient mordicùs : on commence à deviner pourquoi. De sorte que, sur la base même de notre ordre politique, il y a divergence complète, scission profonde, entre le Pouvoir, l’Opposition, les classes élevées, d’une part, et les masses travailleuses et ignorantes de l’autre : telle est la vérité, qu’on n’avoue pas, sur notre époque.

Supposez quelque Tacite résumant dans l’avenir la situation de notre pays pour l’an 1865-64, voici en quels termes il s’exprimerait :


Extrait des Annales du peuple français, mars 1864. « Des élections de cette année et de celles de l’année précédente il résulte : 1o Que le gouvernement est par sa nature incompatible avec le tempérament, les aspirations et les mœurs de la bourgeoisie ; 2o Que le peuple, sur lequel il pouvait s’appuyer, semble à son tour vouloir se retirer de lui, d’abord dans les villes, mais sans se rallier à la bourgeoisie, pendant que dans les campagnes il continue de voter avec le Pouvoir, mais dans un sentiment de réforme économique.

« D’où il suit qu’à moins que les classes travailleuses, après avoir fait connaître leur idée, n’y convertissent la France, il n’y a chance de durée, dans ce pays, pour aucune combinaison politique, pour celle que représente l’Opposition légale moins que pour aucune autre. En sorte que le Pays est dans une situation chaotique, l’État dans un équilibre instable. »


Réflexion douloureuse ! Sur près de quarante millions d’âmes qui forment la population de la France, trente-six au moins, c’est-à-dire toute la plèbe des villes et des campagnes, avec une forte partie de la classe moyenne, la plus malheureuse de la nation, sont emportées dans un vaste mouvement de réforme politique, économique et sociale. Et pour conduire cette multitude, pour l’éclairer, pour l’apaiser, de quelque côté que vous tourniez les regards, pas une Idée, pas un homme !…

Est-ce que la majorité par exemple, à laquelle les centres de population échappent, que la bourgeoisie et la plèbe industrielle abandonnent, aurait la pensée, avec ces cinq millions et demi de voix, dont les deux tiers environ sont des voix campagnardes, d’exprimer exactement la pensée du Pays ? Ce serait de sa part une illusion dangereuse. La démocratie des campagnes a les mêmes tendances et aspirations que celle des villes ; et si la première continue à voter pour le gouvernement tandis que la seconde s’est mise à la queue des bourgeois, on peut dire que d’un côté comme de l’autre, c’est l’effet d’un quiproquo ; c’est que le paysan et l’ouvrier n’en sont pas encore venus à comprendre la nécessité, pour poser leur but, de s’affirmer eux-mêmes directement contre toute pression, intérêt et influence. Le gouvernement de l’Empereur oserait-il avouer la devise du paysan : Expulsion du forain ? Pas plus que la bourgeoisie n’avoue le Droit au travail, reproduit par les candidatures ouvrières. Si l’Empereur peut s’attribuer une signification, c’est, aujourd’hui comme en 1852, de nous sauver de la révolution, en dérivant les passions populaires. M. de Persigny, qui met le bon sens rustique au-dessus des imaginations citadines, et qui à ce propos cite d’une si drôle de façon l’histoire romaine, oublie une chose : c’est que ce sont les plébéiens de la ville qui, avec leurs lois agraires, ont pris l’initiative de la révolution impériale et qui ont entraîné ceux de la province. Si plus tard les uns et les autres sont restés fidèles au nouvel ordre de choses, c’est que l’empereur des Prétoriens disposait de moyens de ralliement plus efficaces encore que le partage des territoires conquis, mais que n’aura jamais à sa disposition l’empereur des Français, je veux, dire les dépouilles des nations, les tributs du monde.

Est-ce que l’Opposition légale, actuellement composée de quinze ou seize députés plus ou moins démocrates, et de vingt ou vingt-deux dynastiques, aurait la prétention à son tour de représenter le Pays, que dis-je ? ses propres électeurs ?

D'une part, elle a prêté serment d'obéissance à la constitution et de fidélité à l'Empereur, ce que n'a pas fait le corps électoral. En outre, elle est formée d'éléments hétérogènes, disparates, contradictoires : en quoi on peut l'accepter comme expression plus ou moins fidèle du passé et de ses diverses époques, mais nullement comme organe et synthèse de l'avenir, dont elle n'a pas le moindre soupçon. L'Opposition, elle aussi, a la face tournée en arrière ; elle est essentiellement conservatrice ; comme la majorité, elle est convaincue que le Peuple travailleur poursuit des espérances chimériques, que le suffrage universel, avec ses candidatures ouvrières, est fou ; elle ne voit pas à un pied de son nez. Elle n’a ni plan ni idée supérieure et commune, et on peut la défier d’en formuler une. Opposition sur quoi ? À propos de quoi ? Qui le saurait dire ? Vous parlez des dépenses : c’est article de budget, matière d’administration, de pratique; et il s’agit d’émanciper le travail. Aucune pensée positive, mère, ne ressort de l’assemblage de ces seize noms : ce n’est ni une affirmation, ni une négation, ni une objection, ni une pétition , ni une sommation. Ce sera, si vous voulez, de la critique de détail à tous les points de vue, à la volonté de chaque député ; au fond néant. Dans la langue politique, le citoyen élu par le suffrage universel est mandataire, les électeurs sont dits commettants. Or, où est ici le mandat ? Il n’y en a pas : les députés ne pourraient pas même produire un blanc-seing. Comment d’ailleurs sauraient-ils ce qu’a voulu, ce qu’attend d’eux le commettant, quand le commettant lui-même, dans le travail d’éclosion de sa pensée, ne le sait pas encore ?...

Donc, en raison composée et de leur mandat purement fictif, et de leur serment très-explicite, et de leur antipathie pour la révolution sociale, les députés de l’Opposition, parlant un peu de toutes choses, de omni scibili, ne représentent rien, ne signifient rien, ne savent rien. Faits à l’image de l’Empereur, leur souverain, mais se refusant à n’être vis-à-vis de lui, comme l’implique la Constitution de 1852, que de simples auxiliaires, des conseillers bénévoles, aspirant au contraire à être tout, ils ne sont littéralement rien ; à moins qu’on n’en fasse des conspirateurs, ils échappent à toute détermination. Si les deux cent quatre-vingt-trois membres du Corps législatif leur ressemblaient, en autres termes, si le Corps législatif tout entier était dans l’Opposition, l’Empereur serait obligé de convoquer à nouveau les électeurs afin de savoir d’eux, par un vote explicite, ce qu’ils exigent de lui et ce dont ils ont chargé leurs représentants de lui faire part. Mais nous aurions alors un bien autre spectacle : les électeurs seraient obligés d’avouer qu’ils ne peuvent s’entendre, et que ce que la nation connaît le moins, c’est ce qu’elle pense.

II. Mais voici qui est plus triste. Non-seulement depuis les élections de 1863-64, la nation en majorité immense ne peut pas se dire représentée ; non-seulement, chose pleine de périls et qui suffit à elle seule pour créer une situation impossible, il y a discordance entre le Pays et l’État, entre la pensée secrète des masses et les idées officielles ; nous allons voir, du fait de l’Opposition, une sorte de comédie organisée pour gagner du temps, et user la Révolution. Tandis que le peuple, consumé de la fièvre des réformes, ceint ses reins et se prépare pour les grandes luttes économiques, on rêve de lui donner pour toute satisfaction je ne sais quel rafraîchissement doctrinaire.

N’oublions pas que démocrates et bourgeois, en prenant part aux élections et se donnant des représentants, se sont placés sur le terrain de la légalité impériale ; de sorte que, si par le fait des derniers votes un courant d’opposition s’est établi, cette opposition n’indique pas une rupture, mais une simple divergence de vues, un mécontentement vague qui n’altère en rien les rapports légaux et n’admet aucune prise sur la Constitution.

A moins d’événements exceptionnels, venant brusquement déplacer hommes et choses, c’est donc d’après la légalité existante que nous devons raisonner, surtout en face d’un pouvoir qui, s’il prenait fantaisie à qui que ce fût de s’en écarter, serait en droit et aurait les moyens de l’y contraindre.

Eh bien ! que ressort-il pour l’Opposition, pour la Démocratie, pour le Pays et pour le Gouvernement, de cette légalité combinée avec les votes de 1863 et 1864 ? Qu’avons-nous à en attendre au point de vue des attractions populaires, des libertés publiques et du progrès ?

Les élections de 1857 avaient porté le nombre des représentants démocrates à 5 ; il est maintenant, sauf erreur, de 15. En réunissant à ce groupe imperceptible, mais bruyant, les députés conservateurs élus en dehors de l’action démocratique et du patronage administratif, on arrive, dans les grands jours, à une minorité de 35 environ sur 283. Telle est en ce moment la puissance légale, constitutionnelle, de l’Opposition. Qu’avons-nous à attendre, d’ici à 1869, de l’efficacité de cette Opposition, de plus que ce que nous avons obtenu des Cinq, de 1857 à 1863 ? Absolument rien : loin de là, je dis que, par ce jeu régulier de la Constitution de 1852 pendant dix-sept années consécutives, l’établissement impérial, à moins d’une débâcle imprévue, produite par des causes extra-légales, aura dû naturellement se consolider.

Mais supposons qu’en 1869 le chiffre des députés de l’Opposition s’élève d’une quantité proportionnelle à l’accroissement qu’il a reçu en 1863-64, c’est-à-dire au septuple, hypothèse que l’on peut considérer comme très-favorable : l'opposition démocratique, toujours en minorité, compterait alors 105 membres ; l'opposition conservatrice, 140 ; ensemble, 245. Le Gouvernement ayant perdu la majorité devrait modifier, selon l'esprit de cette opposition nouvelle, sa politique et probablement sa Constitution. Cela se ferait d'après les formes légales, constitutionnelles ; quant aux modifications à apporter à la Constitution de 1852, elles ne pourraient être autres que celle réclamée par M. Thiers dans son premier discours, ce serait le retour au système parlementaire. L'Opposition démocratique, en raison de sa minorité, comme aussi en raison de son manque de plan politique, n'aurait rien à fournir. Tout au plus lui offrirait-on un ou deux ministères, gages du ralliement définitif de la démocratie au gouvernement impérial.

Napoléon III en serait donc quitte, comme Napoléon Ier en 1815, pour changer de Constitution ; en sorte que tout le progrès politique de la France, de 1814 à 1870, renfermé dans les limites de la Charte de Saint-Ouen, se réduirait à des substitutions dynastiques. Prend-on cela pour un échec au système ? Mais Napoléon III le premier a prévu ce revirement ; il n'ignore pas que les pouvoirs extraordinaires dont il a été revêtu en 1851 ont eu pour cause l'agitation démocratique et sociale ; que, cette agitation apaisée, il doit s'attendre à rentrer dans la moyenne constitutionnelle. C'est ce que lui-même a pris soin d'annoncer à la France par ces mots, le couronnement de l’édifice. Tel serait donc le résultat de tant de souffrances, de discussions, d'oppositions, de scrutins, de serments : pour le pays et pour la démocratie une rétrogradation de quarante années ; pour l'empire et la dynastie napoléonienne, au lieu de la prérogative autocratique, si périlleuse, la garantie des responsabilités parlementaires.

Et qui nous prouve qu’en 1869 l’Opposition tant démocratique que conservatrice comptera deux cent quarante-cinq membres ? D’ici là le Gouvernement a le temps de réfléchir et de préparer sa revanche, et les avantages de sa position sont énormes.

Une Constitution jurée par l’Opposition, et que lui, le Gouvernement, a faite ; une légalité acceptée et dont il est l’interprète ; un Sénat, espèce de chambre haute, unanime dans la pensée de l’Empereur ; dans le Corps législatif ou Chambre des représentants, une majorité écrasante ; pour répondre aux harangues de l’Opposition, outre les orateurs de la majorité, des conseillers d’État d’une habileté consommée, qui, dans leurs joutes récentes avec les avocats de la Démocratie ont été beaucoup plus souvent vainqueurs que vaincus ; dans les départements, chaque commune devenue une succursale de la préfecture ; une plèbe rustique pleine de préventions contre l’Opposition des Messieurs ; une garde nationale choisie, appuyée d’une armée innombrable, invincible, fidèle ; enfin, une masse électorale qui, jusqu’au futur scrutin de 1869, ne peut être estimée à moins de 5,500,000 électeurs contre 1,900,000 : qui est-ce qui, avec de pareilles forces, ne se chargerait d’ici à cinq ans d’écraser l’Opposition ?

Ainsi, non content de tromper la pensée du peuple, on le retiendrait lui-même dans l’immobilisme ; il aurait, en guise de progrès, toutes les distractions parlementaires ; on recommencerait, sur nouveaux frais, la comédie de quinze ans, puis celle de dix-huit ans, bien entendu avec espoir d’un meilleur succès. Certes, ceux qui en 1863-64 ont voté pour l’Opposition n’ont pas ici le mot à dire : mais je le demande à tout homme de bon sens, n’est-ce pas appeler sur nous les colères révolutionnaires, et jamais réforme, même la plus radicale, coûtera-t-elle autant que ce que menace de nous faire payer l’obstination de nus sauveurs ?

III. Après la mystification, l’usurpation. Ceux qui ont fait voter la Démocratie contre ses principes et contre sa conscience ne lui épargneront aucune honte. Ce n’était pas assez de cette position presque inexpugnable que fait au gouvernement impérial la légalité jurée, il fallait que l'Opposition y ajoutât par ses professions de foi, ses articles de journaux, ses discours et ses votes, une faculté d'absolutisme sans bornes. Sans la majorité du parlement, sans ces députés ministériels envoyés par les paysans, je ne sais vraiment où nous en serions aujourd'hui.

En ce qui touche la politique extérieure, l’Empereur a le pouvoir, d'après la Constitution, de prendre seul, contre l’avis de ses ministres, du Conseil d'État, du Sénat, du Corps législatif, les résolutions les plus graves. Il peut, à son gré et à tout propos, faire des alliances ou les rompre, déclarer la guerre et se mettre de gaieté de cœur l'Europe entière sur les bras. Laissons de côté les motifs, plus ou moins plausibles, d'une pareille prérogative, et ne la considérons qu'au point de vue des libertés publiques, des garanties constitutionnelles, des formes légales, des droits, enfin, et de la souveraineté de la nation. Jusqu'à présent il est permis de croire, d'après le témoignage des journaux de l'empire, que si Napoléon III ne s'est pas encore lancé dans une entreprise de cette nature, soit à propos de la Pologne, soit à l’occasion du Holstein, ou de la Hongrie, ou de l’Italie, etc., ç’a été par déférence pour les conseils dévoués qui l’entourent, pour la majorité du Corps législatif et du Sénat ; parce qu’il a senti que, si en fait et d’après la lettre des articles la Constitution lui accorde des pouvoirs illimités, le bon sens indique qu’il ne doit en user qu’avec la plus extrême circonspection ; que son autocratie est plus dans la forme que dans le fond ; en deux mots que, si le texte de nos anciennes constitutions républicaines a été abrogé, l’esprit subsiste, et que le premier devoir d’un chef d’État est de marcher d’accord avec l’opinion de son pays.


Or, qu’ont fait depuis un an les députés et journaux de l’Opposition ? Que font-ils encore tous les jours ? Dans leur dévouement à la cause de l’aristocratie polonaise, ils ne cessent d’exciter l’Empereur à rejeter les avertissements du Sénat et du Corps législatif ; ils le rappellent à son omnipotence ; ils le poussent à agir de son chef, motu proprio, sans autre conseil que sa volonté personnelle et son bon plaisir ; ils lui prêchent l’arbitraire ; ils lui donnent quittance de ses devoirs envers les représentants du Pays, élus comme lui du suffrage universel ; ils s’associent, autant qu’il est en eux, et en dépit de leur qualité de démocrates, à cet absolutisme, que parfois ils ont l’air de combattre. Ils lui disent que la justice de la cause couvrant l’irrégularité de la forme, l’arbitraire de la résolution, il ne doit pas hésiter, que le libéralisme le plus jaloux n’aura rien à lui reprocher. Ils prouvent ainsi que ce qu’ils blâment dans la politique du prince, ce n’est pas, comme on faisait avant 1848, son caractère personnel, c’est son défaut d’habileté ou d’audace, en ce sens que Sa Majesté ne fait pas ce qu’ils voudraient.

Voilà donc le pouvoir absolu justifié par l’Opposition sortie des scrutins de 1863-64 ; voilà, sur cette question fameuse du droit de guerre et de paix, la tradition de 89 abolie. On reconnaît ici les dictateurs électoraux de 1863-64. Jamais Mirabeau, lorsque le peuple de Paris criait contre lui à la trahison, ne réclama pour le roi constitutionnel la centième partie de ce que nos députés soi-disant démocrates offrent à Napoléon III.

Supposez maintenant que l’Empereur, cédant à ces vœux insensés, déclare la guerre à la Russie, à la Prusse, à l’Autriche, à la Confédération germanique ; que pour être agréable à 200,000 nobles polonais, à Kossuth, à Klapka, à Garibaldi, il soulève contre lui 140 millions d’âmes, et que sans autre avis il engage la France, du premier coup, pour un contingent de 400,000 hommes et trois milliards. C’est en vain que le Sénat, la majorité des députés, le Pays en masse, paysans et citadins, témoigneront de leur épouvante : l’Empereur sera dans son droit, personne ne pourra l’accuser de despotisme ; bien plus, au dire de l’Opposition, nous lui devrons des actions de grâces… — La guerre déclarée, il peut se présenter deux cas : l’Empereur sera vainqueur ou vaincu. Vainqueur, il attelle l’Opposition à son char de triomphe, et voilà de nouveau la liberté ajournée. Vaincu, c’est un héros malheureux, digne de tous nos respects.

Supposez, au contraire, que l’Empereur, mieux inspiré, dédaigne ces excitations chauviniques et se rallie décidément à la politique de paix. D’abord il s’assure la reconnaissance, du moins le silence, de tous ceux qui, dans le Pays, démocrates on non démocrates, ne jurent pas par le génie de l’Opposition ; et tôt ou tard celle-ci, revenue de sa fringale belliqueuse, sera forcée d’avouer qu’il a été plus sage qu’elle. Quelle gloire alors pour nos mœurs représentatives ! Quel honneur pour la démocratie ! Et comme nous aurons bonne grâce, républicains rouges et socialistes, à déclamer après cela contre le pouvoir absolu ! Osez donc blâmer l’expédition du Mexique, entreprise sans conseil, mais de bonne intention sans doute, quand on propose de faire, également sans conseil, celle de Pologne !...

Ainsi, ajournement consenti pour six ans de toutes les espérances démocratiques ; — engagement pris au nom et à la face du peuple de respecter et maintenir la légalité existante, d’abord pendant ces six premières années, et plus tard jusqu’à ce que le déplacement de la majorité législative en décide autrement ; — en cas de déplacement de cette majorité, comme elle ne saurait avoir d’autre objet que le retour à la monarchie constitutionnelle, le Pays entraîné à une rétrogradation des plus dangereuses ; — entre temps, la Révolution combattue, la pensée populaire niée, les aspirations de la classe ouvrière refoulées, l’Empereur continuant à disposer souverainement des forces et des destinées de la France, excité par l’Opposition à s’emparer de la dictature militaire et à déclarer la guerre aux deux tiers de l’Europe : tel est le résultat définitif, rationnel, normal, démontré par les faits, par les chiffres, par les noms propres, par les articles de journaux et les professions de foi des candidats, des élections de 1863-64. Ah ! peuple de Paris, tu es certes le plus intelligent et le plus spirituel des peuples. Heureusement que tu possèdes, avec ces rares facultés, le privilège de te dédire et de te contredire ; sans cela il faudrait désespérer de toi.

Soit, disent nos entrepreneurs d’Opposition légale, bâtards du suffrage universel et de la bascule doctrinaire : la révolution du 2 Décembre et ce qui s’en est suivi jusqu’au 20 mars 1864, aura été pour le Pays comme une longue aliénation mentale : malheur immense sans contredit. Était-ce une raison pour croupir dans l’inertie, demeurer courbés sous la main de fer du despotisme, renoncer à toute vie politique, et retenir indéfiniment dans une sorte d’état de siége nos villes et nos campagnes ? Ne valait-il pas mieux revenir, le plus vite possible, à ces institutions de liberté et d’ordre qui marquèrent la plus belle période de notre histoire, et devions-nous repousser les efforts de ceux qui travaillaient à nous y ramener, même au prix d’une consécration nouvelle de la dynastie des Bonaparte ? Que le Pays renaisse, et que les partis se résignent : telle doit être en ce moment notre pensée à tous. Trouvez donc bon qu’à cet égard nous prenions acte de vos propres aveux en faveur des élections de 1863-64, et de cette généreuse Opposition qui en est sortie.

Eh bien, cette dernière illusion je suis forcé de vous l’enlever. Le retour au système de 1830 et à tout autre analogue, monarchie constitutionnelle ou république bourgeoise, est devenu aussi impossible que le retour au système de 1788 ou à celui de 1804. N’oubliez donc pas qu’avec le suffrage universel nous n’avons plus seulement affaire à une bourgeoisie haute et moyenne, à la France de Juillet, unanime dans ses vues politiques aussi bien que dans ses maximes économiques. Nous avons devant nous la multitude de Février, qui se sent distincte de la bourgeoisie et s’affirme en dehors et en face de son aînée ; — qui en économie sociale professe des maximes toutes différentes, et déjà ne tend à rien de moins qu’à supplanter et à absorber l’ancien Tiers-État ; — qui en politique n’a pas encore su déduire de ses principes économiques et sociaux une Contitution, mais qui ne faillira pas à cette tâche, et sur ce terrain se trouvera plus éloignée encore de la bourgeoisic constitutionnelle que sur le terrain du travail, de l’association et du salaire ; — qui, enfin, après avoir fait la Présidence et le second Empire, vient de porter brusquement une partie de ses troupes du côté de l’Opposition, non par amour des idées que l’Opposition représente, mais par ressentiment de l’impuissance du gouvernement jusqu’à ce jour à satisfaire à ses vœux. Il est à prévoir qu’un jour ou l’autre paysans et ouvriers s’entendront. Or, ce peuple de travailleurs, ce parti socialiste qui rêve d’acquérir légalement la terre et les capitaux, et que vous ne sauriez désormais éliminer de la scène politique, est foncièrement antipathique aux institutions bourgeoises, exprimées soit par la constitution de 1814-1830, soit par celle de 1848 ou celle de 1852 modifiée. Si bien, je vous le répète, que vous ne pouvez ni garder le statu quo ni rétrograder, et que votre unique chance de salut est de marcher en avant, de compagnie et sous la direction d’une plèbe dont vous connaissez plus ou moins la force, mais dont rien ne vous a encore révélé le système.

Voilà pourquoi je soutiens que les élections de 1863-64 sont un vrai coup fourré, et la situation créée par elles une impasse où personne ne saurait se mouvoir ni même se reconnaître, pas plus la Démocratie et l’Opposition que le Gouvernement. L’invasion populaire dans le scrutin a tout troublé. Le Gouvernement, qui croyait n’avoir devant lui qu’une opposition libérale et parlementaire ; l’Opposition, qui s’imaginait n’avoir à combattre que la politique du Gouvernement, se trouvent maintenant l’un et l’autre avoir devant eux cette question sociale qu’ils croyaient enterrée ; et ni l’Opposition ne peut profiter de sa victoire, ni le Gouvernement se raffermir, en acceptant ou faisant valoir les conséquences, même constitutionnelles et légales, du vote.

Les hommes d’action et les hommes d’État de la Démocratie ouvrière, rarement d’accord, ont créé cet imbroglio dont ils paraissent à peine se douter, et dont au surplus ils ne se soucient aucunement. Ils tenaient à se signaler, à faire acte d’influence, à poser la pierre angulaire de leur nouvelle destinée, quelques-uns à faire parade de leur éloquence dans un parlement. Ils ont obtenu le succès qu’ils cherchaient : à présent, advienne que pourra ! Rien n’est hardi comme l’ignorance : ceux-ci ne reculeraient pas devant le chaos...

Je vais tâcher, en exposant au grand jour la pensée et les tendances des travailleurs, en dévoilant certaines incompatibilités du régime actuel, affirmé et défendu par l’Opposition, avec cette pensée et ces tendances, d’abréger autant qu’il est en moi une situation sans exemple. Et tenez ceci pour certain, lecteur : nous ne pouvons plus échapper à la difficulté par l’ignorance, la négation ou la moquerie ; il faut bon gré mal gré, et plus tôt que tard, que nous embrassions l’Idée.




DEUXIÈME PARTIE


développement de l’idée ouvrière : création du droit économique.




Chapitre Ier. — De la capacité politique et de ses conditions : Capacité réelle et capacité légale. — Conscience et Idée.


La question des candidatures ouvrières, résolue négativement par les élections de 1863 et 1864, implique celle de la capacité politique des ouvriers, ou pour me servir d’une expression plus générique, du Peuple. Le Peuple, à qui la Révolution de 1848 a accordé la faculté de voter, est-il, oui ou non, capable d’ester en politique, c’est-à-dire, 1o de se former sur les questions qui intéressent la collectivité sociale une opinion en rapport avec sa condition, son avenir, ses intérêts ; 2o par suite, de rendre sur les mêmes questions, soumises à son arbitrage direct ou indirect, un verdict raisonné ; 3o enfin, de constituer un centre d’action, expression de ses idées, de ses vues, de ses espérances, et chargé de poursuivre l’exécution de ses desseins ?

Si oui, il importe que le Peuple, à la première occasion qui lui sera fournie, fasse preuve de cette capacité : — a) en énonçant un principe vraiment sien, qui résume et synthétise toutes ses idées, comme l’ont fait de tout temps les fondateurs de sociétés, comme ont essayé de le faire, en dernier lieu, les auteurs du manifeste ; b) en attestant ce principe par des votes conformes ; c) au besoin, et dans le cas où il devrait se faire représenter dans les conseils du Pays, en élisant pour ses mandataires des hommes qui sachent rendre sa pensée, porter son verbe, soutenir son droit, qui le représentent corps et âme, et dont il puisse dire, sans risquer d’être démenti : Ceux-ci sont les os de mes os et la chair de ma chair.

Sans cela, le Peuple fera sagement de se renfermer dans son mutisme séculaire et de s’abstenir du scrutin ; il rendra service à la Société et au Gouvernement. En résignant les pouvoirs que lui a conférés l’institution du suffrage universel, et prouvant ainsi son dévouement à l’ordre public, il fera chose plus honorable, plus utile, que de voter, à la façon de la plupart des bourgeois, pour d’illustres empiriques, se vantant de diriger une société qu’ils ne connaissent pas, au moyen de formules parfaitement arbitraires. Car si le peuple n’a pas l’intelligence de sa propre idée, ou si, l’ayant acquise il fait défaut à cette idée, il ne lui appartient pas de prendre la parole. Qu’il laisse les bleus et les blancs voter les uns contre les autres ; quant à lui, pareil à l’âne de la fable, qu’il se contente de porter son bât.

Telle est, je le répète, l’inévitable question soulevée par les candidatures ouvrières et à laquelle il faut absolument répondre : Le peuple est-il capable, oui ou non ? — Les Soixante, il faut les en féliciter, se sont prononcés bravement pour l’affirmative. Mais quelle contradiction n’ont-ils pas soulevée, et dans les journaux organes prétendus de la démocratie, et parmi les candidats, et jusque chez leurs camarades ! Ce qu’il y a eu de plus affligeant a été l’attitude de la masse ouvrière elle-même dans une occasion aussi décisive. Il a paru un contre-manifeste, signé de quatre-vingts ouvriers, protestant hautement contre la présomption des Soixante, déclarant que ceux-ci n’exprimaient nullement la pensée du peuple, leur reprochant de soulever mal à propos une question sociale quand il ne s’agissait que d’une question politique, de semer la division quand il fallait prêcher l’union, de rétablir la distinction des castes quand on ne devait s’occuper que de leur fusion, et concluant que, pour le moment, la seule conquête à poursuivre était la liberté. « Tant que nous n’aurons pas la liberté, disaient-ils, ne songeons qu’à la conquérir. » Je veux croire que ces ouvriers, en tant que citoyens et travailleurs, valaient les autres ; à coup sûr ils n’en avaient pas l’originalité, encore moins l’élan. Et l’on a pu juger, aux considérations sur lesquelles ils s’appuyaient, qu’ils ne faisaient que répéter les leçons de la Presse, du Temps et du Siècle. Aussi les félicitations de M. de Girardin et consorts ne leur ont pas manqué.

Le peuple français a des accès d’une humilité sans égale. Susceptible et vaniteux au delà de toute expression, il va, quand il se mêle de modération, jusqu’à l’abaissement. D’où vient donc que cette plèbe, si jalouse de sa souveraineté, si ardente à exercer ses droits électoraux, autour de laquelle tourbillonnent tant de candidats en habit noir, ses flagorneurs d’un moment, d’où vient, dis-je, qu’elle répugne si fort à produire ses hommes ? Quoi ! il existe dans la Démocratie ouvrière, et en bon nombre, des sujets instruits, capables de tenir la plume aussi bien que de manier la parole, connaissant les affaires, plus capables vingt fois, surtout plus dignes de la représenter, que les avocats, les journalistes, écrivains, pédants, intrigants et charlatans auxquels elle prodigue ses suffrages, et elle les récuse ! Elle n’en veut pas pour ses mandataires ! La Démocratie a horreur des candidats vraiment démocrates ! Elle met son orgueil à se donner pour chefs des individus ayant une teinte aristocratique ! Pense-t-elle donc par là s’anoblir ? D’où vient, enfin, si le peuple est mûr pour la souveraineté, qu’il se dissimule constamment derrière ses ex-tuteurs, qui ne le protègent plus et ne peuvent rien pour lui ; que devant ceux qui le salarient il baisse les yeux comme une jeune fille [5], et que, mis en demeure d’exprimer son opinion et de faire acte de volonté, il ne sache que suivre la piste de ses anciens patrons et répéter leurs maximes ?

Tout cela, il faut l’avouer, créerait contre l’émancipation du prolétariat un préjugé fâcheux, si la chose ne s’expliquait par la nouveauté même de la situation. La plèbe travailleuse a vécu, dès l’origine des sociétés, dans la dépendance de la classe qui possède, par suite dans un état d’infériorité intellectuelle et morale dont elle a conservé le sentiment profond. Ce n’est que d’hier, depuis que la révolution de 89 a brisé cette hiérarchie, que, se sentant isolée, elle a acquis la conscience d’elle-même. Mais l’instinct de déférence est encore puissant chez elle ; l’opinion qu’elle se fait de ce que l’on nomme capacité est singulièrement fausse et exagérée ; ceux qui jadis étaient ses maîtres, qui ont conservé sur elle le privilège des professions appelées libérales, auxquelles il serait temps d’ôter ce nom, lui semblent toujours avoir 30 centimètres de plus que les autres hommes. Ajoutez ce ferment d’envie qui s’empare de l’homme du peuple contre ceux de ses pareils qui aspirent à s’élever au-dessus de leur condition : comment s’étonner après cela que, déjà transformé dans sa conscience, dans les nécessités de sa vie, dans les idées fondamentales qui le dirigent, le Peuple ait conservé ses habitudes d’abnégation ? Il en est des mœurs comme du langage : elles ne changent pas avec la foi, la loi et le droit. Nous resterons longtemps encore les uns vis-à-vis des autres Messieurs et très-humbles serviteurs : cela empêche-t-il qu’il n’y ait plus ni messieurs ni serviteurs ?

Cherchons donc dans les idées et dans les faits, en dehors des adorations, génuflexions et superstitions vulgaires, ce que nous devons penser de la capacité et de l’idonéité politique de la classe ouvrière comparée à la classe bourgeoise, et de son futur avénement.

Observons en premier lieu que le mot capacité, en parlant du citoyen, se prend à deux points de vue différents : il y a la capacité légale, et la capacité réelle.

La première est conférée par la loi et suppose la seconde. On n’admettrait pas que le législateur reconnût des droits à des sujets frappés d’incapacité naturelle. Par exemple, avant 1848, il fallait pour exercer le droit électoral payer 200 fr. de contributions directes. On supposait donc que la propriété était une garantie de capacité réelle : en conséquence les censitaires à 200 fr. et au-dessus, au nombre de 230 ou 500,000, étaient réputés les vrais contrôleurs du Gouvernement, arbitres souverains de sa politique. Ce n’était évidemment qu’une fiction de la loi : rien ne prouvant que parmi les électeurs il n’y en eût pas, et même beaucoup, malgré leur cote, de réellement incapables ; comme aussi rien n’autorisant à penser qu’en dehors de ce cercle, parmi tant de millions de citoyens soumis à une simple taxe personnelle, il n’existât pas une foule de capacités respectables.

En 1848 on a, pour ainsi dire, retourné le système de 1830 : le suffrage universel et direct, sans aucune condition de cens, a été établi. Par cette simple réforme, toute la population masculine, âgée de vingt-un ans révolus, née en France et domiciliée, s’est trouvée investie par la loi de la capacité politique. On a donc encore supposé que le droit électoral, et dans une certaine mesure la capacité politique, était inhérent à la qualité d’homme mâle et de citoyen. Mais il est évident que ce n’est toujours là qu’une fiction. Comment la faculté électorale serait-elle une prérogative de l’indigénat, de l’âge, du sexe, du domicile, plutôt que de la propriété ? La dignité d’électeur, dans notre société démocratique, équivaut à celle de noble dans le monde féodal. Comment serait-elle accordée sans exception ni distinction à tous, tandis que celle de noble n’appartenait qu’à un petit nombre ? N’est-ce pas le cas de dire que toute dignité rendue commune s’évanouit, et que ce qui appartient à tout le monde n’est à personne ? Du reste, l’expérience s’est prononcée à cet égard : plus le droit électoral s’est multiplié, plus il a perdu de l’importance qu’on y attachait. Les 36 pour 100 d’abstentions en 1857 ; les 25 pour 100 en 1863, en sont une preuve. Et il est certain que nos dix millions d’électeurs se sont montrés, depuis 1848, en intelligence et en caractère, inférieurs aux 300,000 censitaires de la monarchie de Juillet.

Donc, et bon gré mal gré, dès lors que nous traitons en historiens et en philosophes de la capacité politique, il nous faut sortir des fictions et en venir à la capacité réelle : c’est aussi la seule qui nous occupera.

Pour qu’il y ait dans un sujet, individu, corporation ou collectivité, capacité politique, trois conditions fondamentales sont requises :

1o Que le sujet ait conscience de lui-même, de sa dignité, de sa valeur, de la place qu’il occupe dans la société, du rôle qu’il remplit, des fonctions auxquelles il a droit de prétendre, des intérêts qu’il représente ou personnifie ;

2o Comme résultat de cette conscience de lui-même dans toutes ses puissances, que ledit sujet affirme son idée, c’est-à-dire qu’il sache se représenter par l’entendement, traduire par la parole, expliquer par la raison, dans son principe et ses conséquences, la loi de son être ;

3o Que de cette idée, enfin, posée comme profession de foi, il puisse, selon le besoin et la diversité des circonstances, déduire toujours des conclusions pratiques.

Observez qu’en tout cela il ne peut être question de plus ni de moins. Certains hommes sentent plus vivement que d’autres, ont un sentiment d’eux-mêmes plus ou moins exalté, saisissent l’idée et l’exposent avec plus ou moins de bonheur et d’énergie, ou sont doués d’une puissance de mise en œuvre à laquelle bien souvent les plus vives intelligences n’atteignent pas. Ces différences d’intensité dans la conscience, l’idée et son application, constituent des degrés de capacité, elles ne créent pas la capacité même. Ainsi tout individu qui a la foi en Jésus-Christ, qui en affirme la doctrine par la profession de foi, et qui en pratique la religion, est chrétien, comme tel capable du salut éternel : ce qui n’empêche nullement que parmi les chrétiens il n’y ait des docteurs et des simples, des ascètes et des tièdes.

De même, être capable politiquement, ce n’est point être doué d’une aptitude particulière à traiter les affaires d’État, à exercer tel emploi public ; ce n’est pas témoigner d’un zèle plus ou moins brûlant pour la cité. Tout cela, je le répète, est affaire de talent et de spécialité : ce n’est pas ce qui fonde dans le citoyen, souvent silencieux, modéré, en dehors des emplois, ce que nous entendons ici par capacité politique. Posséder la capacité politique, c’est avoir la conscience de soi comme membre d’une collectivité, affirmer l’idée qui en résulte et en poursuivre la réalisation. Quiconque réunit ces trois conditions est capable. Ainsi nous nous sentons tous Français ; comme tel, nous croyons à une constitution, à une mission de notre Pays, en vue desquelles nous favorisons, de nos vœux et de nos suffrages, la politique qui nous paraît le mieux traduire notre sentiment et servir notre opinion. Le patriotisme peut être plus ou moins ardent en chacun de nous ; sa nature est la même, son absence une monstruosité. En trois mots, nous avons conscience, idée, et nous poursuivons une réalisation.

Le problème de la capacité politique dans la classe ouvrière, de même que dans la classe bourgeoise et autrefois dans la noblesse, revient donc à se demander : — a) si la classe ouvrière, au point de vue de ses rapports avec la société et avec l’État, a acquis conscience d’elle-même ; si, comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de la classe bourgeoise ; si elle en sépare ses intérêts, si elle tient à ne se plus confondre avec elle ; — b) si elle possède une idée, c’est-à-dire si elle s’est créé une notion de sa propre constitution ; si elle connaît les lois, conditions et formules de son existence ; si elle en prévoit la destinée, la fin ; si elle se comprend elle-même dans ses rapports avec l’État, la nation et l’ordre universel ; — c) si de cette idée, enfin, la classe ouvrière est en mesure de déduire, pour l’organisation de la société, des conclusions pratiques qui lui soient propres, et au cas où le pouvoir, par la déchéance ou la retraite de la bourgeoisie, lui serait dévolu, de créer et de développer un nouvel ordre politique.

Voilà ce que c’est que la capacité politique. Il est bien entendu que nous parlons de cette capacité réelle, collective, qui est le fait de la nature et de la société, et qui résulte du mouvement de l’esprit humain ; qui, sauf les inégalités du talent et de la conscience, se retrouve la même dans tous les individus et ne peut devenir le privilége d’aucun ; que l’on observe dans toutes les communions religieuses, sectes, corporations, castes, partis, états, nationalités, etc., capacité que le législateur est inhabile à créer, mais qu’il est tenu de rechercher, et que dans tous les cas il suppose.

Et c’est d’après cette définition de la capacité que je réponds, en ce qui concerne les classes ouvrières, et indépendamment des défaillances et manifestations moutonnière dont elles donnent chaque jour encore le triste spectacle.

Sur le premier point : Oui, les classes ouvrières ont acquis conscience d’elles-mêmes, et nous pouvons assigner la date de cette éclosion, c’est l’année 1848 ;

Sur le second point : Oui, les classes ouvrières possèdent une idée qui correspond à la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes, et qui est en parfait contraste avec l’idée bourgeoise : seulement on peut dire que cette idée ne leur a encore été révélée que d’une manière incomplète, qu’elles ne l’ont pas poursuivie dans toutes ses conséquences, et n’en ont pas donné le formulaire ;

Sur le troisième point, relatif aux conclusions politiques à tirer de leur idée : Non, les classes ouvrières, sûres d’elles-mêmes, et déjà à moitié éclairées sur les principes qui composent leur foi nouvelle, ne sont pas encore parvenues à déduire de ces principes une pratique générale conforme, une politique appropriée : témoin leur vote en commun avec la bourgeoisie, témoin les préjugés politiques de toute sorte auxquels elles obéissent.

Disons, en un style qui sente moins l’école que les classes ouvrières ne font que de naître à la vie politique ; que si, par l’initiative qu’elles ont commencé de prendre et par leur force numérique, il leur a été donné de déplacer le centre de gravité dans l’ordre politique et d’agiter l’économie sociale, en revanche, par le chaotisme intellectuel auquel elles sont en proie, surtout par le fantaisisme gouvernemental qu’elles ont reçu d’une bourgeoisie in extremis, elles n’ont pas encore réussi à établir leur prépondérance, elles ont même retardé leur émancipation et jusqu’à un certain point compromis leur avenir.





Chapitre II. — Comment la classe ouvrière s’est distinguée depuis 1789 de la classe bourgeoise, et comment de ce fait elle a acquis conscience. — État déplorable de la conscience bourgeoise.


Afin de retirer, en fait, aux classes ouvrières la capacité qui leur a été reconnue, en droit, par le suffrage universel, les journaux, surtout ceux de l’Opposition démocratique, ont eu recours à une confusion des plus grossières. À peine le manifeste des Soixante avait-il paru, que toute la presse en chœur se récria contre la prétention des ouvriers à se faire représenter comme classe. On rappela d’un ton doctoral, et en affectant un grand zèle pour les oracles de la Révolution, que depuis 89 il n’y avait plus de castes ; que l’idée des candidatures ouvrières tendait à les ressusciter ; que, s’il était rationnel d’admettre à la représentation nationale un simple ouvrier, comme on admet un ingénieur, un savant, un avocat, un journaliste, c’était en tant que ledit ouvrier serait comme ses collègues au Corps législatif une expression de la société, non de sa classe ; qu’autrement la candidature de cet ouvrier aurait un caractère scissionnaire et rétrograde ; qu’elle irait contre les libertés et les droits de 89, et deviendrait subversive du droit public, de l’ordre public, de la paix publique, par les défiances, les alarmes et les colères qu’elle soulèverait dans la classe bourgeoise. Peu s’en fallut que le manifeste des Soixante, qui, par sa pensée et ses conclusions, tendait, en effet, à désorganiser l’Opposition, ne fût traité de machination policière, contre-révolutionnaire.

Les auteurs du Manifeste avaient prévu cette objection de leurs adversaires, et d’avance ils avaient protesté contre la calomnie : toutefois il faut dire que leur justification laissait à désirer. S’ils affirmaient la distinction des deux classes, ils soulevaient contre eux les politiques du parti et se sentaient perdus ; s’ils la niaient, on leur demandait alors : Pourquoi une candidature ouvrière ! Tel était le dilemme, auquel je demande maintenant la permission de répondre.

En argumentant du mécontentement de la classe bourgeoise, les adversaires du Manifeste se contredisaient sans s’en apercevoir, et reconnaissaient implicitement une vérité profonde, que le Manifeste aurait dû affirmer hautement. On reconnaît volontiers, de nos jours, une classe bourgeoise, bien qu’il n’y ait plus de noblesse et que le clergé ne soit qu’une catégorie de fonctionnaires : comment nier la réalité ? Sur quoi reposerait alors le système orléaniste ? Que seraient la monarchie, la politique constitutionnelles ? Pourquoi cette hostilité de certaines gens contre le suffrage universel ?... Mais on se refuse à admettre la corrélative de la classe bourgeoise, la classe ouvrière : qu’on daigne expliquer cette inconséquence ?

Nos publicistes de l’Opposition n’ont pas vu, malgré leur dévotion aux idées de 89, que ce qui a créé la distinction toute nouvelle, inconnue même aux temps féodaux, de classe bourgeoise et de classe ouvrière ou prolétariat, juste au moment où disparaissaient les anciennes catégories de Noblesse, Clergé et Tiers-État, c’est précisément le droit inauguré en 89. Ils n’ont pas vu qu’avant 89 l’ouvrier existait dans la corporation et dans la maîtrise, comme la femme, l’enfant et le domestique dans la famille ; qu’alors, en effet, il aurait répugné d’admettre une classe de travailleurs en face d’une classe d’entrepreneurs ; puisque celle-ci était censée contenir celle-là ; mais que depuis 89 le faisceau des corporations ayant été brisé, sans que les fortunes et conditions entre ouvriers et maîtres fussent devenues égales, sans que l’on eût rien fait et rien prévu pour la distribution des capitaux, l’organisation de l’industrie et les droits des travailleurs, la distinction s’était établie d’elle-même entre la classe des patrons, détenteurs des instruments de travail, capitalistes et grands propriétaires, et celle des ouvriers simples salariés.

Nier aujourd’hui cette distinction des deux classes, ce serait faire plus que nier la scission qui l’amena, et qui ne fut elle-même qu’une grande iniquité ; ce serait nier l’indépendance industrielle, politique et civile de l’ouvrier, seule compensation qu’il ait obtenue ; ce serait dire que la liberté et l’égalité de 89 n’ont pas été faites pour lui aussi bien que pour le bourgeois ; nier par conséquent que la classe ouvrière, qui subsiste dans des conditions toutes nouvelles, en dehors de la solidarité bourgeoise, soit susceptible d’une conscience et d’une initiative propres ; la déclarer, par nature, sans capacité politique. Or, c’est la vérité de cette distinction qu’il importe surtout ici d’affirmer, car c’est elle qui faisait toute la valeur des candidatures ouvrières : hors de là, ces candidatures perdaient leur signification.

Quoi ! il n’est pas vrai, en dépit de la révolution de 89, ou plutôt précisément par le fait de cette révolution, que la société française, auparavant composée de trois castes, est restée, depuis la nuit du 4 août, divisée en deux classes, l’une qui vit exclusivement de son travail, et dont le salaire est généralement au-dessous de 1,250 fr. par famille de quatre personnes et par an (je suppose que la somme de 1,250 fr. est la moyenne approximative, pour chaque famille, du revenu ou produit total de la nation) ; l’autre qui vit d’autre chose que de son travail, quand elle travaille ; qui vit du revenu de ses propriétés, de ses capitaux, de ses dotations, pensions, subventions, actions, traitements, honneurs et bénéfices ? Il n’est pas vrai, à ce point de vue de la répartition des capitaux, des travaux, des privilèges et des produits, qu’il existe parmi nous, comme autrefois, mais sur un tout autre pied qu’autrefois, deux catégories de citoyens, vulgairement nommées bourgeoisie et plèbe, capitalisme et salariat ? Il n’est pas vrai que ces deux catégories d’hommes, autrefois unies et presque confondues par le lien féodal du patronat, maintenant sont profondément séparées et n’ont d’autre rapport entre elles que celui déterminé par le chapitre iii, titre viii, livre III, art. 1779 à 1799 du Code civil, relatif au contrat de louage d’ouvrage et d’industrie ? Mais toute notre politique, notre économie publique, notre organisation industrielle, notre histoire contemporaine, notre littérature elle-même reposent sur cette distinction inéluctable, que la mauvaise foi et une sotte hypocrisie peuvent seules nier.

La division de la société moderne en deux classes, l’une de travailleurs salariés, l’autre de propriétaires-capitalistes-entrepreneurs, étant donc flagrante, une conséquence devait s’ensuivre, laquelle n’a droit de surprendre personne : c’est que l’on s’est demandé si cette distinction était l’effet du hasard ou de la nécessité ; si elle était dans les vraies données de la révolution ; si elle se pouvait légitimer en droit, comme elle se constatait en fait ; en un mot si, par une meilleure application des règles de la justice et de l’économie, on ne pouvait pas faire cesser cette division dangereuse, en ramenant les deux classes nouvelles à une seule, parfaitement de niveau et en équilibre ?

Cette question, qui n’est pas nouvelle pour les philosophes, devait surgir parmi les classes ouvrières le jour où une révolution politique les mettrait, par le suffrage universel, de niveau avec les classes bourgeoises, où elles apercevraient ainsi le contraste de leur souveraineté politique avec leur état social. Alors, et seulement alors, par la position de cette grande question économique et sociale, les classes ouvrières pouvaient arriver à la conscience d’elles-mêmes ; elles devaient se dire, comme il est dit dans l’Apocalypse, que celui qui a le règne doit en avoir les avantages, Dignus est accipere divitiam, et honorem, et gloriam ; elles poseraient leur candidature à la députation et leur prétention au gouvernement. Voilà comment la plèbe travailleuse a commencé depuis seize ans de s’élever à la capacité politique ; c’est par là que la démocratie française, au dix-neuvième siècle, se distingue de toutes les démocraties antérieures : le Socialisme, comme on l’a appelé, n’est pas autre chose.

Sur ce, qu’ont fait et qu’ont dit les Soixante ? Leur Manifeste est là qui en dépose : ils se sont placés dans la situation que les événements et le droit public leur avaient faite, et ils ont parlé de l’abondance de leur conscience d’ouvriers. Convaincus pour leur part que la question peut et doit se résoudre dans le sens de l’affirmative, ils ont fait observer avec modération, mais avec fermeté, que depuis assez longtemps cette question était écartée de l’ordre du jour, et que le moment leur semblait venu de la reprendre. À cet effet, et sans examiner si leur proposition était la plus sûre manière de revendiquer leur droit, surtout si elle était d’accord avec leur idée, ils ont posé et proposé, comme signe et gage de cette reprise, la candidature de l’un d’entre eux, qu’en raison de son caractère d’ouvrier, et surtout parce qu’il était ouvrier, ils jugeaient représenter mieux que personne la classe ouvrière.

Je dis que ce fait, joint à tant d’autres de même nature qui se sont produits depuis seize ans, atteste chez les classes ouvrières une révélation jusque-là sans exemple de leur conscience corporative ; il prouve qu’une moitié et plus de la nation française est entrée sur la scène politique, portant avec elle une Idée qui tôt ou tard doit transformer de fond en comble la société et le gouvernement. Et parce qu’une soixantaine d’hommes ont essayé de se faire les interprètes de cette conscience et de cette idée, on les accuse de viser au rétablissement des castes ! On les élimine de la représentation nationale comme rétrogrades, professant des opinions dangereuses ; on va jusqu’à dénoncer leur manifeste comme une excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Les journaux fulminent ; l’Opposition prétendue démocratique fait éclater son mécontentement ; on sollicite des contre-manifestes ; on demande, avec une affectation de dédain, si les Soixante ont la prétention de mieux connaître leurs intérêts et leurs droits, de les mieux défendre que MM. Marie, J. Favre, E. Ollivier, J. Simon, Pelletan. Un fait social, d’une portée incalculable, se produit au sein de la société : c’est l’avénement à la vie politique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, jusqu’à ce jour dédaignée parce qu’elle n’avait pas conscience. Et les témoins, les hérauts de ce fait, tous de la classe ouvrière, sont dénoncés à l’animadversion bourgeoise comme des perturbateurs, des factieux, des instruments de police ! Dérision !

Le principe que nous venons de poser, — et ceci ajoute à la solennité de l’événement, — de la nécessité pour une collectivité humaine, caste, corporation ou race, d’avoir conscience, soit pour se constituer en État, soit pour participer au gouvernement de la société dont elle fait partie et s’élever à la vie politique, peut être considéré comme une loi générale : il a son application dans l’histoire de tous les peuples. Pendant un temps la plèbe latine n’eut pas conscience, elle formait la clientèle des patriciens, et était gouvernée par ceux-ci selon les règles du droit familial. Quand les plébéiens réclamèrent la participation au mariage, aux sacrifices et aux honneurs, quand ils eurent leurs tribuns, dont le veto pouvait arrêter les résolutions du Sénat ; quand ils obtinrent communication des formules ; quand, enfin, par le partage des territoires conquis et de l’ager publicus, il fallut leur accorder la propriété, c’est qu’ils étaient arrivés à la pleine conscience d’eux-mêmes, et que, par cette manifestation de la conscience, ils se jugeaient les égaux du patriciat. Le malheur fut, ainsi que je l’ai fait observer précédemment (Ire partie, chap. ii, no 1), qu’ils ne surent pas s’élever de la conscience d’eux-mêmes à la connaissance d’une nouvelle loi. Ceci fut l’œuvre du Christianisme.

Un phénomène analogue vient de se passer en Russie. On serait dans une grave erreur si l’on s’imaginait que l’oukase de l’empereur Alexandre qui a conféré à la fois la liberté, la propriété et l’exercice des droits civiques à vingt-trois millions de paysans, a été un acte de son bon plaisir, un fait de juridiction gracieuse. L’événement était depuis longtemps prévu ; l’empereur Nicolas, de si terrible mémoire, en avait confié l’exécution à son héritier. Le principe de cette émancipation était dans la conscience de la classe rustique, qui, sans abjurer ses habitudes de patriarcat, sans témoigner ni envie ni haine à l’égard de ses seigneurs, demandait pourtant des garanties plus puissantes, et que l’intérêt de l’Empire était d’admettre à la vie politique.

Un mouvement semblable s’accomplit en Angleterre. Là aussi les classes ouvrières, à l’exemple de celles de France, sont arrivées à la conscience de leur position, de leur droit, de leur destinée. Elles se cotisent, s’organisent, se préparent à la concurrence industrielle, et ne tarderont pas à revendiquer leurs droits politiques, dans l’institution décisive du suffrage universel. Suivant un écrivain que j’ai sous les yeux, la population ouvrière d’Angleterre, usant d’une faculté que lui assure la loi anglaise, et que la législation de notre pays a cru devoir récemment introduire parmi nous, la faculté de coalition, serait enrégimentée au nombre de six millions. Nos associations ouvrières ne comptent pas cent mille individus !… Quelle race que ces Anglo-Saxons, tenaces, indomptables, marchant à leur but avec lenteur, mais avec certitude, et à qui, si l’on ne peut accorder toujours l’honneur de l’invention, on ne saurait bien souvent refuser, dans les grandes questions économiques et sociales, la priorité de réalisation !

L’histoire de la bourgeoisie française, depuis environ un siècle, témoigne, mais à un autre point de vue et dans un sens inverse, de la même loi. De bonne heure, dès l’origine de la féodalité, les populations urbaines, industrieuses et commerçantes, arrivèrent à la sui-conscience, qu’on me passe le mot ; de là l’établissement des communes. Tant que la bourgeoisie eut en face d’elle les deux premiers ordres, clergé et noblesse, cette conscience se soutint énergique : la classe bourgeoise se distinguait, se définissait, se sentait, s’affirmait par son opposition aux classes privilégiées ou nobles. La convocation des États généraux de 1789, où elle ne figura d’abord qu’en troisième ligne, décida de sa victoire. À dater de ce moment, clergé et noblesse ne furent politiquement plus rien ; le tiers-état, selon l’expression de Sieyès, fut tout. Mais, remarquez ceci : du jour où la bourgeoisie est devenue tout, où il n’a plus existé ni classe ni caste en dehors d’elle qui la définît, elle a commencé à perdre peu à peu le sentiment d’elle-même ; sa conscience est devenue obscure, elle est aujourd’hui près de s’éteindre. C’est un fait que je constate, sans prétendre autrement en faire une théorie.

Qu’est-ce que la bourgeoisie depuis 89 ? quelle est sa signification ? que vaut son existence ? quelle est sa mission humanitaire ? que représente-t-elle ? qu’y a-t-il au fond de cette conscience équivoque, semi-libérale, semi-féodale ? Tandis que la plèbe ouvrière, pauvre, ignorante, sans influence, sans crédit, se pose, s’affirme, parle de son émancipation, de son avenir, d’une transformation sociale qui doit changer sa condition et émanciper tous les travailleurs du globe, la bourgeoisie, qui est riche, qui possède, qui sait et qui peut, n’a rien à dire d’elle-même ; depuis qu’elle est sortie de son ancien milieu, elle paraît sans destinée, sans rôle historique ; elle n’a plus ni pensée ni volonté. Tour à tour révolutionnaire et conservatrice, républicaine, légitimiste, doctrinaire, juste-milieu ; un instant éprise des formes représentatives et parlementaires, puis en perdant jusqu’à l’intelligence ; ne sachant à cette heure quel système est le sien, quel gouvernement elle préfère ; n’estimant du pouvoir que les profits, n’y tenant que par la peur de l’inconnu et pour le maintien de ses privilèges ; ne cherchant dans les fonctions publiques qu’un nouveau champ, de nouveaux moyens d’exploitation ; avide de distinctions et de traitements ; aussi pleine de dédain pour le prolétariat que la noblesse le fut jamais pour la roture, la bourgeoisie a perdu tout caractère : ce n’est plus une classe, puissante par le nombre, le travail et le génie, qui veut et qui pense, qui produit et qui raisonne, qui commande et qui gouverne ; c’est une minorité qui trafique, qui spécule, qui agiote, une cohue.

Depuis seize ans, on dirait qu’elle revienne à elle-même et reprenne connaissance ; elle voudrait de nouveau se définir, s’affirmer, ressaisir l’influence. Telum imbelle sine ictu ! Point d’énergie dans la conscience, point d’autorité dans la pensée, nulle flamme au cœur, rien que le froid de la mort et l’impuissance de la sénilité. Et remarquez ceci. À qui la bourgeoisie contemporaine doit-elle cet effort sur elle-même, ces démonstrations de vain libéralisme, cette fausse renaissance à laquelle l’Opposition légale ferait croire peut-être, si l’on n’en connaissait le vice d’origine ? À qui rapporter cette lueur de raison et de sens moral qui n’éclaire point et ne fera pas revivre le monde bourgeois ? Uniquement aux manifestations de cette jeune conscience qui nie la féodalité nouvelle ; à l’affirmation de cette plèbe ouvrière qui a décidément pris pied sur le vieux patronat ; à la revendication de ces travailleurs auxquels d’ineptes politiqueurs refusent, à l’instant même où ils en reçoivent leur mandat politique, la capacité !...

Que la bourgeoisie le sache ou l’ignore, son rôle est fini ; elle ne saurait aller loin, et elle ne peut pas renaître. Mais qu’elle rende son âme en paix ! L’avènement de la plèbe n’aura pas pour résultat de l’éliminer, en ce sens que la plèbe remplacerait la bourgeoisie dans sa prépondérance politique, par suite dans ses priviléges, propriétés et jouissances, pendant que la bourgeoisie remplacerait la plèbe dans son salariat. La distinction actuelle, d’ailleurs parfaitement établie, entre les deux classes, ouvrière et bourgeoise, est un simple accident révolutionnaire. Toutes deux doivent s’absorber réciproquement dans une conscience supérieure ; et le jour où la plèbe, constituée en majorité, aura saisi le pouvoir et proclamé, selon les inspirations du droit nouveau et les formules de la science, la réforme économique et sociale, sera le jour de la fusion définitive. C’est sur des données nouvelles que les populations, qui ne vécurent longtemps que de leur antagonisme, doivent désormais se définir, marquer leur indépendance et constituer leur vie politique.



Chapitre III. — Dégagement de l’idée ouvrière. — 1. Système communiste ou du Luxembourg.


Je lis dans le no 1 de l’Association, Bulletin international des sociétés corporatives, les paroles suivantes :


Il n’y a plus rien à dire aujourd’hui sur la collectivité, considérée comme force économique. C’est une vérité devenue vulgaire que dix, vingt, cent ouvriers, opérant ensemble et combinant dans un but commun leur travail et leurs aptitudes, produisent plus et mieux que dix, vingt, cent ouvriers travaillant isolément. Ce qui est une question plus neuve et actuellement plus intéressante, c’est de savoir si un groupe d’ouvriers, se formant spontanément, peut se}constituer lui-même, et dégager de son propre sein et par ses propres ressources la force initiatrice qui met l’atelier en mouvement, et la force directrice qui en régularise l’activité et pourvoit à l’exploitation commerciale de ses produits.

« En d’autres termes, le problème économique qui se pose aujourd’hui et qu’il s’agit d’examiner avec un soin particulier, de discuter sous toutes ses faces et d’élucider à fond, c’est de savoir si les classes ouvrières, appuyées déjà sur des droits politiques reconnus, peuvent aspirer à l’autonomie jusque dans le travail, et prétendre, comme les classes qui disposent des capitaux, aux avantages de l’association.

« Nous sommes de ceux qui pensent que le problème doit recevoir une solution affirmative. Nous croyons que les classes ouvrières peuvent, elles aussi, former des groupes libres, mettre en commun des forces, s’approprier le contrat de société, constituer en un mot, des associations dont le travail soit la base, et vivre ainsi de leur autonomie industrielle et commerciale. Nous allons jusqu’à être d’avis qu’en attendant les réformes législatives, qui devront un jour ou l’autre compléter leurs libertés civiles, elles peuvent utilement, dès aujourd’hui, pratiquer pour leur compte les textes actuels de la législation. »


Si je suis bien informé, les passages qu’on vient de lire ne sont pas une vaine phraséologie d’avocat ; c’est la pensée collective, délibérée en conseil, des cent fondateurs du journal l’Association.

À la suite de cette pensée magistrale, me sera-t-il permis à moi simple particulier d’ajouter, par forme de corollaire, qu’une des choses qui importent le plus à la Démocratie ouvrière, c’est, en même temps qu’elle affirme son Droit et dégage sa Force, de poser aussi son idée, je dirais plus, de produire tel quel son corps de Doctrine, afin que le monde apprenne du même coup que ceux qui de leur propre fonds possèdent le Droit et le Pouvoir, ont aussi, du fait de leur pratique intelligente et progressive, le Savoir. Tel est l’objet que je me suis proposé dans cet écrit. J’ai voulu, par un travail préparatoire, et sous réserve de l’opinion démocratique, juge en dernier ressort, donner dès à présent à l’émancipation ouvrière la haute sanction de la science : non que j’entende imposer à personne mes formules, mais convaincu que je suis que si la science, celle-là surtout qui a pris pour son objet les manifestations spontanées et les actes réfléchis des masses, ne s’improvise pas, elle n’en a pas moins besoin pour sa constitution d’aperçus synthétiques incessamment renouvelés, et qui, parleur caractère personnel, ne compromettent aucun principe, aucun intérêt.

Après l’éclosion de la conscience, c’est-à-dire du droit, arrive donc, dans les collectivités humaines, la révélation de l’idée. Cette marche est indiquée par la nature, et la psychologie l’explique. L’intelligence, chez l’être pensant, a pour base et condition première le sentiment. Pour se connaître, il faut se sentir : de là le soin avec lequel le Pouvoir, dans les sociétés aristocratiques et absolutistes, poursuit, réprime les réunions populaires, les conciliabules, assemblées, associations, réunions, tout ce qui en un mot peut exciter chez les classes inférieures la conscience. On veut empêcher qu’elles ne réfléchissent et ne se concertent ; pour cela le moyen est d’empêcher qu’elles ne se sentent. Elles seront de la famille, comme les chevaux, les moutons, les chiens ; elles ne se connaîtront pas comme classe, et à peine comme race. Qu’elles restent impénétrables à l’idée : à moins qu’une révélation ne leur vienne du dehors, leur servitude pourra se prolonger indéfiniment.

En France, le peuple, de même sang et dignité que la bourgeoisie, ayant même religion, mêmes mœurs, mêmes idées, ne différant que par le rapport économique indiqué par les mots capital et salariat, le peuple, dis-je, se trouva debout, en 1789, en même temps que la bourgeoisie. L’incendie de la maison Réveillon, tant d’autres actes d’une déplorable violence, témoignent que le peuple eut le pressentiment que la Révolution ne s’accomplirait pas d’abord à son profit autant qu’à celui de la classe bourgeoise. De ce soupçon trop bien justifié de la plèbe naquirent, à côté des Feuillants, des Constitutionnels, des Girondins, des Jacobins, etc., tous partis bourgeois, les partis ou sectes populaires connus sous les noms de Sans-Culottes, Maratistes, Hébertistes, Babouvistes, qui ont acquis une si terrible célébrité dans l’histoire, mais qui, de 92 à 96, eurent du moins le mérite de donner à la conscience plébéienne une secousse telle que depuis ce moment elle ne s’est plus endormie.

Alors aussi commença contre le peuple l’œuvre de répression. Comme on ne pouvait plus étouffer son sentiment, on entreprit de le contenir par une forte discipline, un pouvoir fort, la guerre, le travail, l’exclusion des droits politiques, l’ignorance, ou bien, à défaut de l’ignorance dont on rougissait, une instruction primaire qui ne donnât pas d’inquiétudes. Robespierre et ses Jacobins, la faction Thermidorienne après lui, puis le Directoire, le Consulat, tous les gouvernements qui se sont succédé jusqu’à nous, firent de la police de la plèbe, du statu quo des classes ouvrières, l’objet de leurs préoccupations constantes. M. Guizot s’était montré relativement libéral : les deux assemblées de la République furent résolument obscurantistes. Conspiration insensée ! La conscience plébéienne une fois en éveil, le prolétaire n’avait qu’à ouvrir les yeux et à dresser les oreilles pour acquérir son Idée ; elle allait lui venir par ses propres adversaires.

Les premiers qui posèrent la question sociale ne furent pas, en effet, les ouvriers : c’étaient des savants, des philosophes, des gens de lettres, des économistes, des ingénieurs, des militaires, d’anciens magistrats, des députés, des négociants, des chefs d’industrie, des propriétaires, qui tous à l’envi se mirent à relever les anomalies de la société nouvelle, et en vinrent insensiblement à proposer les réformes les plus hardies. Citons pour mémoire les noms de Sismondi, Saint-Simon, Fourier, Enfantin et son école, Pierre Leroux, Considérant, Just Muiron, Hippolyte Renaud, Baudet-Dulary, Eugène Buret, Cabet, Louis Blanc, mesdames Rolland, Flora Tristan, etc. Pendant plusieurs années, la bourgeoisie conservatrice se flatta que les ouvriers restaient sourds aux provocations de ces novateurs : 1848 lui prouva qu’elle se trompait.

Le socialisme moderne a eu des écoles nombreuses ; il ne s’est pas fondé comme secte ou église. Les classes ouvrières ne se sont données à aucun maître : Cabet, le dictateur des Icariens, en a fait à Nauvoo la triste expérience. Elle sont suivi leur inspiration, et il est peu probable qu’elles renoncent désormais à leur propre initiative. Là est le gage de leur succès.

Une révolution sociale comme celle de 89, que continue sous nos yeux la Démocratie ouvrière, est une transformation qui s’accomplit spontanément dans l’ensemble et dans toutes les parties du corps politique. C’est un système qui se substitue à un autre, un organisme nouveau qui remplace une organisation décrépite : mais cette substitution ne se fait pas en un instant, comme un homme qui change de costume ou de cocarde ; elle n’arrive pas au commandement d’un maître ayant sa théorie toute faite, ou sous la dictée d’un révélateur. Une révolution vraiment organique, produit de la vie universelle, bien qu’elle ait ses messagers et ses exécuteurs, n’est vraiment l’œuvre de personne. C’est une idée, d’abord élémentaire et qui point comme un germe, idée qui au premier moment n’offre rien de remarquable, empruntée qu’elle paraît à la sagesse vulgaire, et qui tout à coup, comme le gland enfoui dans la terre, comme l’embryon dans l’œuf, prend un accroissement imprévu, et de ses institutions remplit le monde.

L’histoire est pleine de ces exemples. Rien de plus simple au début que l’idée romaine : un patriciat, des clientèles, la propriété. Tout le système de la République, sa politique, ses agitations, son histoire découlent de là. Même simplicité dans l’idée impériale : le patriciat mis définitivement au niveau de la plèbe ; tous les pouvoirs réunis aux mains d’un empereur, exploitant le monde au profit du peuple, et placé sous la main des prétoriens. De là sortirent la hiérarchie et la centralisation impériales. Le Christianisme commence de même : Unité et universalité de la religion, fondée sur l’unité de Dieu et de l’Empire ; union intime de la religion et de la morale ; la charité posée comme acte de foi et comme devoir ; l’auteur présumé de cette idée déclaré fils de Dieu Rédempleur : voilà toute l’idée chrétienne. En 89, la Révolution se pose de nouveau tout entière dans le droit de l’homme. Par ce droit, la nation est souveraine, la royauté une fonction, la noblesse abolie, la religion une opinion ad libitum. — Nous savons quel développement ont reçu tour à tour la religion du Christ et le droit de l’homme.

Il en est ainsi de l’idée ouvrière au dix-neuvième siècle : elle n’aurait aucune légitimité, aucune authenticité, elle ne serait rien, si elle se présentait dans d’autres conditions.

Qu’est-il donc arrivé ? Le Peuple avait acquis conscience de lui-même ; il se sentait ; le bruit qui se faisait autour de lui, à cause de lui, avait éveillé son intelligence. Une révolution bourgeoise vint lui conférer la jouissance des droits politiques. Mis, pour ainsi dire, en demeure de dégager sa pensée sans le secours d’interprètes, il a suivi la logique de sa situation. D’abord, se posant en classe désormais séparée de la bourgeoisie, le Peuple a essayé de retourner contre celle-ci ses propres maximes ; il s’est fait son imitateur. Puis, éclairé par l’insuccès et renonçant à sa première hypothèse, il cherche son salut dans une idée originale. Deux courants d’opinion se sont ainsi produits tour à tour dans la plèbe travailleuse, et y entretiennent encore aujourd’hui une certaine confusion. Mais telle est la marche des conversions politiques, la même que celle de l’esprit humain, la même que celle de la science. On sacrifie au préjugé, à la routine, afin d’arriver plus sûrement à la vérité. Il est ridicule aux adversaires de l’émancipation ouvrière de se faire trophée de ces divisions, comme si elles n’étaient pas la condition du progrès, la vie même de l’humanité.

Le système du Luxembourg, le même au fond que ceux de Cabet, de R. Owen, des Moraves, de Campanella, de Morus, de Platon, des premiers chrétiens, etc., système communiste, gouvernemental, dictatorial, autoritaire, doctrinaire, part du principe que l’individu est essentiellement subordonné à la collectivité ; que d’elle seule il tient son droit et sa vie ; que le citoyen appartient à l’État comme l’enfant à la famille ; qu’il est en sa puissance et possession, in manu, et qu’il lui doit soumission et obéissance en toute chose.

En vertu de ce principe fondamental de la souveraineté collective et de la subalternisation individuelle, l’école du Luxembourg tend, en théorie et en pratique, à ramener tout à l’État, ou, ce qui revient au même, à la communauté : travail, industrie, propriété, commerce, instruction publique, richesse, de même que la législation, la justice, la police, les travaux publics, la diplomatie et la guerre, pour ensuite le tout être distribué et réparti, au nom de la communauté ou de l’État, à chaque citoyen, membre de la grande famille, selon ses aptitudes et ses besoins.

Je disais tout à l’heure que le premier mouvement, la première pensée de la démocratie travailleuse, cherchant sa loi et se posant comme antithèse à la bourgeoisie, avait dû être de retourner contre celle-ci ses propres maximes : c’est ce qui ressort au premier coup d’œil de l’examen du système communiste.

Quel est le principe fondamental de l’ancienne société, bourgeoise ou féodale, révolutionnée ou de droit divin ? C’est l’autorité, soit qu’on la fasse venir du ciel ou qu’on la déduise avec Rousseau de la collectivité nationale. Ainsi ont dit à leur tour, ainsi ont fait les communistes. Ils ramènent tout à la souveraineté du peuple, au droit de la collectivité ; leur notion du pouvoir ou de l’État est absolument la même que celle de leurs anciens maîtres. Que l’État soit titré d’empire, de monarchie, de république, de démocratie ou de communauté, c’est évidemment toujours la même chose. Pour les hommes de cette école, le droit de l’homme et du citoyen relève tout entier de la souveraineté du peuple ; sa liberté même en est une émanation. Les communistes du Luxembourg, ceux d’Icarie, etc., peuvent en sûreté de conscience prêter serment à Napoléon III : leur profession de foi est d’accord, sur le principe, avec la Constitution de 1852 ; elle est même beaucoup moins libérale.

De l’ordre politique passons à l’ordre économique. De qui, dans l’ancienne société, l’individu, noble ou bourgeois, tenait-il ses qualités, possessions, priviléges, dotations et prérogatives ? De la loi, en définitive du souverain. En ce qui touche la propriété, par exemple, on avait bien pu, d’abord sous le régime du droit romain, puis sous le système féodal, en dernier lieu sous l’inspiration des idées de 89, alléguer des raisons de convenance, d’à-propos, de transition, d’ordre public, de mœurs domestiques, d’industrie même et de progrès : la propriété restait toujours une concession de l’État, seul propriétaire naturel du sol, comme représentant de la communauté nationale. Ainsi firent encore les communistes : pour eux l’individu fut censé, en principe, tenir de l’État tous ses biens, facultés, fonctions, honneurs, talents même, etc. Il n’y eut de différence que dans l’application. Par raison ou par nécessité, l’ancien État s’était plus ou moins dessaisi ; une multitude de familles, nobles et bourgeoises, étaient plus ou moins sorties de l’indivision primitive et avaient formé, pour ainsi dire, de petites souverainetés au sein de la grande. Le but du communisme fut de faire rentrer dans l’État tous ces fragments de son domaine ; en sorte que la révolution démocratique et sociale, dans le système du Luxembourg, ne serait, au point de vue du principe, qu’une restauration, ce qui veut dire une rétrogradation.

Ainsi, comme une armée qui a enlevé les canons de l’ennemi, le communisme n’a fait autre chose que retourner contre l’armée des propriétaires sa propre artillerie. Toujours l’esclave a singé le maître, et le démocrate a tranché de l’autocrate. On en va voir de nouvelles preuves.

Comme moyen de réalisation, indépendamment de la force publique dont il ne pouvait encore disposer, le parti du Luxembourg affirmait et préconisait l’association. L’idée d’association n’est pas nouvelle dans le monde économique ; bien plus, ce sont les États de droit divin, anciens et modernes, qui ont fondé les plus puissantes associations et en ont donné les théories. Notre législation bourgeoise (Codes civil et de commerce) en reconnaît plusieurs genres et espèces. Qu’y ont ajouté les théoriciens du Luxembourg ? absolument rien. Tantôt l’association a été pour eux une simple communauté de biens et de gains (art. 1836 et suiv.) ; quelquefois on en a fait une simple participation ou coopération, ou bien une société en nom collectif et commandite ; plus souvent on a entendu, par associations ouvrières, de puissantes et nombreuses compagnies de travailleurs, subventionnées, commanditées et dirigées par l’État, attirant à elles la multitude ouvrière, accaparant les travaux et les entreprises, envahissant toute industrie, toute culture, tout commerce, toute fonction, toute propriété ; faisant le vide dans les établissements et exploitations privés ; écrasant, broyant autour d’elles toute action individuelle, toute possession séparée, toute vie, toute liberté, toute fortune, absolument comme font de nos jours les grandes compagnies anonymes.

C’est ainsi que, dans les conceptions du Luxembourg, le domaine public devait amener la fin de toute propriété ; l’association entraîner la fin de toutes les associations séparées ou leur résorption en une seule ; la concurrence tournée contre elle-même, aboutir à la suppression de la concurrence ; la liberté collective, enfin, englober toutes les libertés corporatives, locales et particulières.

Quant au gouvernement, à ses garanties et à ses formes, la question était traitée en conséquence : pas plus que l’association et le droit de l’homme, elle ne se distinguait par rien de nouveau ; c’était toujours l’ancienne formule, sauf l’exagération communiste. Le système politique, d’après la théorie du Luxembourg, peut se définir : Une démocratie compacte, fondée en apparence sur la dictature des masses, mais où les masses n’ont de pouvoir que ce qu’il en faut pour assurer la servitude universelle, d’après les formules et maximes suivantes, empruntées à l’ancien absolutisme :

Indivision du pouvoir ;

Centralisation absorbante ;

Destruction systématique de toute pensée individuelle, corporative et locale, réputée scissionnaire ;

Police inquisitoriale ;

Abolition ou du moins restriction de la famille, à plus forte raison de l’hérédité ;

Le suffrage universel organisé de manière à servir de sanction perpétuelle à cette tyrannie anonyme, par la prépondérance des sujets médiocres ou même nuls, toujours en majorité, sur les citoyens capables et les caractères indépendants, déclarés suspects et naturellement en petit nombre. L’école du Luxembourg l’a déclaré hautement : elle est contre l’aristocratie des capacités.

Parmi les partisans du communisme, il en est qui, moins intolérants que les autres, ne proscrivent pas d’une manière absolue la propriété, la liberté industrielle, le talent indépendant et initiateur ; qui n’interdisent pas, au moins par des lois expresses, les groupes et réunions formés par la nature des choses, les spéculations et fortunes particulières, pas même la concurrence aux sociétés ouvrières, privilégiées de l’État. Mais on combat ces influences dangereuses par des moyens détournés, on les décourage par les tracasseries, les vexations, les taxes et une foule de moyens auxiliaires dont les anciens gouvernements fournissent les types, et que la morale d’État autorise :

Impôt progressif ;

Impôt sur les successions ;

Impôt sur le capital ;

Impôt sur le revenu ;

Impôt somptuaire ;

Impôt sur les industries libres.

En revanche, franchises aux associations ;

Secours aux associations ;

Encouragements, subventions aux associations ;

Institutions de retraites pour les invalides du travail, membres des associations, etc., etc.

C’est, comme l’on voit, et comme nous l’avons dit, l’ancien système du privilége retourné contre ses bénéficiaires ; l’exploitation aristocratique et le despotisme appliqué au profit de la plèbe ; l’État serviteur devenu la vache à lait du prolétariat et nourri dans les prairies et pâturages des propriétaires ; en résumé, un simple déplacement de favoritisme ; les classes d’en haut jetées en bas et celles d’en bas guindées en haut ; quant aux idées, aux libertés, à la justice, à la science, néant.

Sur un seul point, le communisme se sépare du système d’état bourgeois : celui-ci affirme la famille, que le communisme tend invinciblement à abolir. Or, pourquoi le communisme s’est-il prononcé contre l’institution matrimoniale, inclinant avec Platon et les premières sectes chrétiennes au libre amour ? C’est que le mariage, c’est que la famille est la forteresse de la liberté individuelle ; que la Liberté est la pierre d’achoppement de l’État, et que pour consolider celui-ci, le délivrer de toute opposition, gêne et entrave, le communisme n’a vu d’autre moyen que de ramener à l’État, de rendre à la communauté, avec tout le reste, les femmes et les enfants. C’est ce que l’on appelle encore d’un autre nom : Émancipation de la femme. Jusque dans ses écarts, on voit que le communisme manque d’invention et se réduit à un pastiche. Une difficulté se présente : il ne la résout pas, il la sabre.

Tel est en résumé le système du Luxembourg, système qui, n’en soyons pas surpris, doit conserver des partisans nombreux, puisqu’il se réduit à une simple contrefaçon et représaille de la plèbe substituée aux droits, faveurs, priviléges et emplois de la bourgeoisie ; système dont les analogues et les modèles se retrouvent dans les despotismes, les aristocraties, les patriciats, les sacerdoces, les communautés, hôpitaux, hospices, casernes et prisons de tous les pays et de tous les siècles.

La contradiction de ce système est donc flagrante ; c’est pourquoi il n’a jamais pu se généraliser et s’établir. Constamment il s’est écroulé aux moindres essais.

Supposez un moment le pouvoir aux mains des communistes, les associations ouvrières organisées, l’impôt braqué sur les classes qu’aujourd’hui le fisc épargne tandis qu’il pressure les autres, tout le reste à l’avenant. Bientôt toute individualité possédant quelque fortune sera ruinée ; l’État sera le maître de tout : après ? N’est-il pas clair que la communauté, surchargée de tous les malheureux dont elle aura détruit ou confisqué la fortune, encombrée de tout le travail auparavant abandonné aux entrepreneurs libres, recueillant moins de forces qu’elle n’en détruit, ne suffira pas au quart de sa tâche ; que le déficit et la famine amèneront en moins de quinze jours une révolution générale, que tout sera à recommencer, et que pour recommencer on procédera par une restauration ?

Telle est pourtant l’absurdité anté-diluvienne qui depuis trente siècles a rampé, comme le limaçon sur les fleurs, à travers les sociétés ; qui a séduit les plus beaux génies et les réformateurs les plus illustres : Minos, Lycurgue, Pythagore, Platon, les Chrétiens et leurs fondateurs d’ordres ; plus tard Campanella, Morus, Babeuf, Robert Owen, les Moraves, etc.

Toutefois, il est deux choses que nous devons noter à l’avantage du communisme : la première, c’est que, à titre de première hypothèse, il était indispensable à l’éclosion de l’idée vraie ; la seconde, qu’au lieu de scinder, comme a fait le système bourgeois, la politique et l’économie politique et d’en faire deux ordres distincts et contraires, elle a affirmé l’identité de leurs principes et essayé d’en opérer la synthèse. Nous reviendrons sur ce sujet dans les chapitres suivants.



Chapitre IV. — 2. Système mutuelliste, ou du Manifeste. — Spontanéité de l’idée de mutualité dans les masses modernes. — Définition.


Ce qu’il importe de relever dans les mouvements populaires, c’est leur parfaite spontanéité. Le peuple obéit-il à une excitation ou suggestion du dehors, ou bien à une inspiration, intuition ou conception naturelle ? Voilà, dans l’étude des révolutions, ce que l’on ne saurait déterminer avec trop de soin. Sans doute les idées qui à toutes les époques ont agité les masses étaient écloses antérieurement dans le cerveau de quelque penseur ; en fait d’idées, d’opinions, de croyances, d’erreurs, la priorité ne fut jamais aux multitudes, et il ne saurait en être autrement aujourd’hui. La priorité, en tout acte de l’esprit, est à l’individualité ; le rapport des termes l’indique. Mais il s’en faut de beaucoup que toute pensée qui saisit l’individu s’empare plus tard des populations ; parmi les idées qui entraînent celles-ci, il s’en faut même beaucoup qu’il n’y en ait que de justes et d’utiles ; et nous disons précisément que ce qui importe surtout à l’historien philosophe, c’est d’observer comment le peuple s’attache à certaines idées plutôt qu’à d’autres, les généralise, les développe à sa manière, en fait des institutions et des coutumes qu’il suit traditionnellement, jusqu’à ce qu’elles tombent ès mains des législateurs et justiciers, qui en font à leur tour des articles de loi et des règles pour les tribunaux.

Ainsi, il en est de l’idée de mutualité comme de celle de communauté ; elle est aussi ancienne que l’état social. Quelques esprits spéculatifs en entrevirent, de loin en loin, la puissance organique et la portée révolutionnaire ; jamais, jusqu’en 1848, elle n’avait pris l’importance et affecté le rôle qu’elle paraît décidément à la veille de jouer. En cela, elle était restée fort en arrière de l’idée communiste, qui, après avoir jeté dans l’antiquité et au moyen âge un assez grand éclat, grâce à l’éloquence des sophistes, au fanatisme des sectaires et à la puissance des couvents, a semblé de nos jours au moment de prendre une nouvelle force.

Le principe de mutualité a été pour la première fois exprimé, avec une certaine hauteur philosophique et une intention réformatrice, dans cette fameuse maxime que tous les sages ont répétée, et que nos Constitutions de l’an ii et de l’an iii, à leur exemple, placèrent dans la Déclaration des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen :


« Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ;

« Faites constamment aux autres le bien que tous voudriez en recevoir. »


Ce principe, pour ainsi dire à double tranchant, admiré d’âge en âge et jamais contredit, gravé, dit le rédacteur de la Constitution de l’an iii, par la nature dans tous les cœurs, suppose que le sujet à qui l’intimation en est faite, 1o est libre ; 2o qu’il a le discernement du bien et du mal, en autres termes, qu’il possède de son fonds la justice. Deux choses, je veux dire la Liberté et la Justice, qui nous rejettent bien loin par delà l’idée d’autorité, collective ou de droit divin, sur laquelle nous venons de voir que s’appuie le système du Luxembourg.

Jusqu’à présent cette belle maxime n’a été pour les peuples, selon le langage des théologiens moralistes, qu’une sorte de conseil. Par l’importance qu’elle reçoit aujourd’hui et par la manière dont les masses ouvrières demandent qu’on l’applique, elle tend à devenir précepte, à prendre un caractère décidément obligatoire, en un mot, à conquérir force de loi.

Constatons d’abord le progrès accompli à cet égard dans les classes ouvrières. Je lis dans la Manifeste des Soixante  :


« Le suffrage universel nous a rendus majeurs politiquement ; mais il nous reste encore à nous émanciper socialement. La liberté que le Tiers-État sut conquérir avec tant de vigueur doit s’étendre en France à tous les citoyens. Droit politique égal implique nécessairement un égal droit social. »


Remarquons cette façon de raisonner : « Sans l’égalité sociale, l’égalité politique n’est qu’un vain mot ; le suffrage universel une contradiction. » On laisse de côté la syllogistique et l’on procède par assimilation : Égalité politique = égalité sociale. Ce tour d’esprit est nouveau ; du reste il sous-entend, comme principe premier, la liberté individuelle.


« La bourgeoisie, notre aînée en émancipation, dut, en 89, absorber la noblesse et détruire d’injustes priviléges. Il s’agit pour nous non de détruire les droits dont jouissent justement les classes moyennes, mais de conquérir la même liberté d’action. »


Et plus bas :


« Qu’on ne nous accuse point de rêver lois agraires, égalité chimérique, qui mettrait chacun sur le lit de Procuste ; partage, maximum, impôt forcé, etc. Non, il est temps d’en finir avec ces calomnies propagées par nos ennemis et adoptées par les ignorants. — La liberté, le crédit, la solidarité, voilà nos rêves. »


Il conclut par ces mots :


« Le jour où ils (ces rêves) se réaliseront, il n’y aura plus ni bourgeois, ni prolétaires, ni patrons, ni ouvriers. »


Toute cette rédaction est un peu louche. En 1789 on n’a pas dépouillé la noblesse de ses biens ; les confiscations venues plus tard ont été un fait de guerre. On s’est contenté d’abolir certains priviléges incompatibles avec le droit et la liberté, et que la noblesse s’était injustement arrogés ; cette abolition a déterminé son absorption. Or, il va sans dire que le prolétariat ne demande pas davantage à dépouiller la bourgeoisie de ses biens acquis, ni d’aucun des droits dont elle jouit justement ; on ne veut que réaliser, sous les noms parfaitement juridiques et légaux de liberté du travail, crédit, solidarité, certaines réformes dont le résultat sera d’abolir quoi ? les droits, priviléges, et tout ce qu’on voudra, dont la bourgeoisie jouit exclusivement ; par ce moyen de faire qu’il n’y ait plus ni bourgeois ni prolétaires, c’est-à-dire de l’absorber elle-même.

En deux mots : comme la bourgeoisie a fait à la noblesse lors de la Révolution de 1789, ainsi il lui sera fait par le prolétariat dans la révolution nouvelle ; et puisqu’en 1789 il n’y a pas eu d’injustice commise, dans la révolution nouvelle, qui a pris son aînée pour modèle, il n’y en aura pas non plus.

Cela dit, le Manifeste développe sa pensée avec une énergie croissante.


« Nous ne sommes pas représentés, nous qui refusons de croire que la misère soit d’institution divine. La charité, vertu chrétienne, a radicalement prouvé et reconnu elle-même son impuissance en tant qu’institution sociale. Au temps de la souveraineté du peuple, du suffrage universel, elle ne peut plus être qu’une vertu privée…. Nous ne voulons pas être des clients ni des assistés ; nous voulons devenir des égaux. Nous repoussons l’aumône, nous voulons la justice. »


Que dites-vous de cette déclaration ? Comme vous vous êtes fait à vous-mêmes, bourgeois nos aînés, ainsi nous voulons qu’il nous soit fait. Est-ce net ?


« Éclairés par l’expérience, nous ne haïssons pas les hommes ; nous voulons changer les choses. »


C’est décisif autant que radical. Et l’Opposition prétendue démocratique a pourchassé des candidatures précédées d’une semblable profession de foi !…

Ainsi les Soixante, par leur dialectique comme par leurs idées, sortent de la vieille routine communiste et bourgeoise. Ils ne veulent pas de priviléges ni de droits exclusifs ; ils ont abandonné cette égalité matérialiste qui mettait l’homme sur un lit de Procuste ; ils affirment la liberté du travail, condamnée par le Luxembourg dans la question du travail à la tâche ; ils admettent, bien qu’également condamnée par le Luxembourg comme spoliatrice, la concurrence ; ils proclament à la fois la solidarité et la responsabilité ; ils ne veulent plus de clientèles, plus de hiérarchies. Ce qu’ils veulent, c’est une égalité de dignité, agent incessant d’égalisation économique et sociale ; ils repoussent l’aumône et toutes les institutions de bienfaisance ; à sa place, ils demandent la justice.

La plupart d’entre eux sont membres de sociétés de crédit mutuel, de secours mutuels, dont ils nous apprennent que trente-cinq fonctionnent obscurément dans la capitale ; gérants de sociétés industrielles, desquelles le communisme a été banni et qui se sont fondées sur le principe de participation, reconnu par le Code, et sur celui de mutualité.

Au point de vue des juridictions, les mêmes ouvriers demandent des chambres ouvrières et des chambres patronales se complétant, se contrôlant et se balançant les unes les autres ; des syndicats exécutifs et des prud’hommies ; en somme, tout une réorganisation de l’industrie, sous la juridiction de tous ceux qui la composent [6].

En tout cela, disent-ils, le suffrage universel est leur règle suprême. L’un de ses premiers et plus puissants effets doit être, selon eux, de reconstituer, sur des rapports nouveaux, les groupes naturels du travail, c’est-à-dire les corporations ouvrières. — Ce mot de corporations est un de ceux qui font le plus accuser les ouvriers : ne nous en effrayons pas. Comme eux, ne jugeons pas sur les mots ; regardons les choses.

En voilà assez, ce me semble, pour démontrer que l’idée mutuelliste a pénétré, d’une façon nouvelle et originale, les classes ouvrières ; qu’elles se la sont appropriée ; qu’elles l’ont plus ou moins approfondie, qu’elles l’appliquent avec réflexion, qu’elles en prévoient tout le développement, en un mot, qu’elles en ont fait leur foi et leur religion nouvelle. Rien de plus authentique que ce mouvement, bien faible encore, mais destiné à absorber non plus seulement une noblesse de quelques centaines de mille âmes, mais une bourgeoisie qui se compte par millions, et à régénérer la société chrétienne tout entière.

Voyons maintenant l’idée en elle-même.

Le mot français mutuel, mutualité, mutuation, qui a pour synonyme réciproque, réciprocité, vient du latin mutuum, qui signifie prêt (de consommation), et dans un sens plus large, échange. On sait que dans le prêt de consommation l’objet prêté est consommé par l’emprunteur, qui n’en rend alors que l’équivalent, soit en même nature, soit sous toute autre forme. Supposez que le prêteur devienne de son côté emprunteur, vous aurez une prestation mutuelle, un échange par conséquent : tel est le lien logique qui a fait donner le même nom à deux opérations différentes. Rien de plus élémentaire que cette notion : aussi n’insisterai-je pas davantage sur le côté logique et grammatical. Ce qui nous intéresse est de savoir comment, sur cette idée de mutualité, réciprocité, échange, Justice, substituée à celles d’autorité, communauté ou charité, on en est venu, en politique et en économie politique, à construire un système de rapports qui ne tend à rien de moins qu’à changer de fond en comble l’ordre social.

À quel titre, d’abord, et sous quelle influence l’idée de mutualité s’est-elle emparée des esprits ?

Nous avons vu précédemment comment l’école du Luxembourg entend le rapport de l’homme et du citoyen vis-à-vis de la société et de l’État : suivant elle, ce rapport est de subordination. De là, l’organisation autoritaire et communiste.

À cette conception gouvernementale vient s’opposer celle des partisans de la liberté individuelle, suivant lesquels la société doit être considérée, non comme une hiérarchie de fonctions et de facultés, mais comme un système d’équilibrations entre forces libres, dans lequel chacune est assurée de jouir des mêmes droits à la condition de remplir les mêmes devoirs, d’obtenir les mêmes avantages en échange des mêmes services, système, par conséquent essentiellement égalitaire et libéral, qui exclut toute acception de fortunes, de rang et de classes. Or, voici comment raisonnent et concluent ces anti-autoritaires ou libéraux.

Ils soutiennent que la nature humaine étant dans l’Univers l’expression la plus haute, pour ne pas dire l’incarnation de l’universelle Justice, l’homme et le citoyen tient son droit directement de la dignité de sa nature, de même que plus tard il tiendra son bien-être directement de son travail personnel et du bon usage de ses facultés, sa considération du libre exercice de ses talents et de ses vertus. Ils disent donc que l’État n’est autre chose que la résultante de l’union librement formée entre sujets égaux, indépendants, et tous justiciers ; qu’ainsi il ne représente que des libertés et des intérêts groupés ; que tout débat entre le Pouvoir et tel ou tel citoyen se réduit à un débat entre citoyens ; qu’en conséquence il n’y a pas, dans la société, d’autre prérogative que la liberté, d’autre suprématie que celle du Droit. L’autorité et la charité, disent-ils, ont fait leur temps ; à leur place nous voulons la justice.

De ces prémisses, radicalement contraires à celles du Luxembourg, ils concluent à une organisation sur la plus vaste échelle du principe mutuelliste. — Service pour service, disent-ils, produit pour produit, prêt pour prêt, assurance pour assurance, crédit pour crédit, caution pour caution, garantie pour garantie, etc. : telle est la loi. C’est l’antique talion, œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie, en quelque sorte retourné, transporté du droit criminel et des atroces pratiques de la vendetta dans le droit économique, les œuvres du travail et les bons offices de la libre fraternité. De là toutes les institutions du mutuellisme : assurances mutuelles, crédit mutuel, secours mutuels, enseignement mutuel ; garanties réciproques de débouché, d’échange, de travail, de bonne qualité et de juste prix des marchandises, etc. Voilà ce dont le mutuellisme prétend faire, à l’aide de certaines institutions, un principe d’État, une loi d’État, j’irai jusqu’à dire une sorte de religion d’État, d’une pratique aussi facile aux citoyens qu’elle leur est avantageuse ; qui n’exige ni police, ni répression, ni compression, et ne peut en aucun cas, pour personne, devenir une cause de déception et de ruine.

Ici, le travailleur n’est plus un serf de l’État, englouti dans l’océan communautaire ; c’est l’homme libre, réellement souverain, agissant sous sa propre initiative et sa responsabilité personnelle ; certain d’obtenir de ses produits et services un prix juste, suffisamment rémunérateur, et de rencontrer chez ses concitoyens, pour tous les objets de sa consommation, la loyauté et les garanties les plus parfaites. Pareillement l’État, le Gouvernement n’est plus un souverain ; l’autorité ne fait point ici antithèse à la liberté : État, gouvernement, pouvoir, autorité, etc., sont des expressions servant à désigner sous un autre point de vue la liberté même ; des formules générales, empruntées à l’ancienne langue, par lesquelles on désigne, en certains cas, la somme, l’union, l’identité et la solidarité des intérêts particuliers.

Dès lors il n’y a plus lieu de se demander, comme dans le système bourgeois ou dans celui du Luxembourg, si l’État, le Gouvernement ou la communauté, doivent dominer l’individu, ou bien lui être subordonnés ; si le prince est plus que le citoyen, ou le citoyen plus que le prince ; si l’autorité prime la liberté, ou si elle est sa servante : toutes ces questions sont de purs non-sens. Gouvernement, autorité, État, communauté et corporations, classes, compagnies, cités, familles, citoyens, en deux mots, groupes et individus, personnes morales et personnes réelles, tous sont égaux devant la loi, qui seule, tantôt par l’organe de celui-ci, tantôt par le ministère de celui-là, règne, juge et gouverne : Despotès ho nomos.

Qui dit mutualité suppose partage de la terre, division des propriétés, indépendance du travail, séparation des industries, spécialité des fonctions, responsabilité individuelle et collective, selon que le travail est individualisé ou groupé ; réduction au minimum des frais généraux, suppression du parasitisme et de la misère. — Qui dit communauté, en revanche, hiérarchie, indivision, dit centralisation, suppose multiplicité des ressorts, complication de machines, subordination des volontés, déperdition de forces, développement de fonctions improductives, accroissement indéfini de frais généraux, par conséquent création du parasitisme et progrès dans la misère.

Chapitre V. — Destinée historique de l’idée de mutualisme.


L’idée de mutualité conduit à des conséquences prodigieuses, celle entre autres de l’unité sociale du genre humain. Le messianisme juif avait fait ce rêve : aucune des quatre grandes monarchies annoncées par Daniel ne remplit le programme. Partout la faiblesse de l’État fut en raison de son étendue : la fin de la conquête romaine fut le signal de la grande dissolution. Les empereurs, en se partageant la pourpre, allèrent d’eux-mêmes au-devant du rétablissement des nationalités. L’Église ne réussit pas mieux que n’avaient fait Cyrus, Alexandre et les Césars : la catholicité de l’Évangile n’embrasse pas même la moitié de la population du globe. Or, ce que n’ont pu opérer ni la puissance des grands empires, ni le zèle de la religion, la logique du mutuellisme tend à l’accomplir ; et, comme elle procède, cette logique, de bas en haut, commençant par les classes serviles et prenant la société à rebours, on peut prévoir qu’elle l’accomplira.

Toute société se forme, se réforme ou se transforme à l’aide d’une idée. Ainsi, l’on a vu dans le passé, et nous voyons encore de nos jours l’idée de paternité fonder les anciennes aristocraties et monarchies : patriarcat ou despotisme oriental, patriciat romain, czarisme russe, etc. ; — la fraternité pythagorique produire les républiques de Crète, de Sparte, de Crotone, etc. — Nous connaissons, pour les avoir pratiquées, l’autocratie prétorienne, la théocratie papale, la féodalité du moyen âge, le constitutionnalisme bourgeois. Et pourquoi ne pas nommer ici l’attraction passionnelle de Fourier, le sacerdoce androgynique d’Enfantin, l’idéalisme épicurien de nos romantiques, le positivisme de Comte, l’anarchie malthusienne ou liberté négative des économistes ? Toutes ces idées aspirent à se rendre dominantes : leur prétention à l’omniarchie n’est pas douteuse.

Mais, pour fonder cette nouvelle et indéfectible unité, il faut un principe nécessaire, universel, absolu, immanent, antérieur et supérieur à toute constitution sociale, et qui ne puisse en être séparé sans que celle-ci tombe à l’instant. Ce principe, nous le trouvons dans l’idée de mutualité, qui n’est autre que celle d’une justice synallagmatique, s’appliquant à toutes les relations humaines et dans toutes les circonstances de la vie.

C’est un fait, bien digne de remarque, que jusqu’à présent la justice est demeurée comme étrangère ou indifférente à une foule de choses qui réclament son intervention. La religion, la politique, la métaphysique elle-même l’ont reléguée au second ou au troisième rang ; chaque nation, en se donnant une divinité protectrice, a nommé qui la Puissance, qui la Richesse, qui l’Amour, qui le Courage, qui l’Éloquence, la Poésie ou la Beauté ; il n’est venu à la pensée de personne que le Droit fût le plus grand et le plus puissant des dieux, supérieur même au Destin. La Justice est fille, tout au plus épouse, mais épouse répudiée de Jupiter ; un simple attribut de Jéhovah.

À l’origine des sociétés, il n’y eut à cela rien que de naturel. Sous l’influence de l’imagination et de la sensibilité, l’homme affirme en premier lieu les êtres qui le touchent ; les idées ne lui viennent que longtemps après ; et parmi les idées, les plus concrètes, les plus complexes, les plus individualisées paraissent en premier lieu ; les plus universelles et les plus simples, qui sont en même temps les plus abstraites, ne se montrent que les dernières. L’enfant commence par aimer et respecter son père et sa mère ; de là il s’élève à la conception du patriarche, prince, pontife, roi ou czar ; de ces figures il dégage peu à peu l’idée d’autorité : il lui faudra trente siècles pour concevoir la société, la grande famille dont il fait partie, comme l’incarnation du Droit.

Il est clair cependant que, quel que soit le principe sur lequel s’est établie la cité, de quelque nom qu’elle appelle sa divinité souveraine, elle ne subsistera que par la Justice. Ôtez la Justice, la société se corrompt, l’État s’écroule à l’instant. Le plus paternel des gouvernements, si la justice y fait défaut, n’est qu’une odieuse et insupportable tyrannie : tel a été, jusqu’aux réformes commencées par Alexandre II, le pouvoir des czars. Il en est de même de toute autre idée, prise pour base d’une constitution sociale : elle ne peut se passer, pas même s’abstraire du droit, tandis que le droit subsiste par lui-même, et n’a rigoureusement besoin du secours de rien autre.

Or, si la Justice est impliquée en tout système politique, si elle en est la condition suprême, il s’ensuit qu’elle est la formule même de la société, elle est le plus grand des dieux, son culte est la plus haute des religions, son étude la théologie par excellence. Elle donne le sceau à la science et à l’art : et toute vérité, toute beauté qui se proposerait contre ou hors la Justice, deviendrait par là même mensonge et illusion.

Une religion conçue, par hypothèse, sans justice, serait une monstruosité ; un Dieu injuste est le synonyme de Satan, Ahrimane, le génie du mal ; une révélation, même accompagnée de miracles, qui n’aurait pas pour but le perfectionnement de l’homme par la Justice, devrait être attribuée, c’est l’Église elle-même qui nous l’enseigne, à l’Esprit de ténébres ; un Amour sans respect est de l’impudicité ; et tout art, tout idéal, qui se prétendrait affranchi de la justice et de la morale, devrait être déclaré un art de corruption, un idéal de honte.

Cherchez maintenant dans la multitude des idées humaines, parcourez le domaine de la science sacrée et profane, vous ne trouverez pas une seconde idée comme la Justice. Eh bien, c’est cette Justice que la Démocratie ouvrière, dans son intuition toute spontanée, mais encore obscure, atteste, invoque aujourd’hui sous le nom de mutualité. Cet ordre nouveau, que la Révolution française, d’après la tradition populaire, est appelée à fonder, en réunissant tous les peuples dans une confédération de confédérations, le voilà ; cette religion de l’avenir, qui doit compléter l’Évangile, c’est la religion de la Justice.

Jésus, à l’exemple de Moïse, a parlé une fois du principe de mutualité, et spécialement du mutuum ; puis il n’y est plus revenu. Ils n’eussent ni l’un ni l’autre pu faire davantage.

Au temps de Moïse, la plèbe hébraïque ne pouvait être saisie que par une idée affective, l’autorité paternelle ou le patriarcat, se rattachant à l’autorité du Dieu Très-Haut, père céleste d’Israël. C’est pour cela que la loi moïsiaque, bien que voulant la Justice, la subordonne dans l’application à l’autorité paternelle, royale et pontificale, au culte de Jéhovah.

Au temps de Jésus, le sacerdoce, la royauté et l’aristocratie avaient abusé ; toutefois le peuple ne s’était pas élevé à la spiritualité de la justice : l’apôtre lui-même nous le déclare. À l’autorité paternelle et sacerdotale, devenue prévaricatrice et païenne, Jésus substitue donc la charité fraternelle ; il fonde la confrérie évangélique, l’Église.

Mais Jésus lui-même a annoncé qu’après lui viendrait un troisième personnage, le Paraclet, en latin advocatus, l’avocat, ou comme qui dirait l’homme du droit, le Justicier. Ce Paraclet, dont les apôtres attendaient la venue, que l’on a attendu de siècle en siècle, et sur lequel on a débité tant de rêveries, pourquoi ne dirais-je pas que nous en avons aujourd’hui la manifestation dans le mouvement régénérateur de la plèbe moderne ? La même raison qui fit comprendre au prophète de Nazareth, il y a plus de dix-huit siècle, que la charité prêchée par lui n’était pas le dernier mot de l’Évangile, est celle qui illumine notre Démocratie, quand, s’exprimant par la bouche des Soixante, elle nous dit : « Nous repoussons l’aumône ; nous voulons la justice. »

Je regrette de tenir aussi longtemps le lecteur sur ces questions un peu ardues. Mais, je le répète, il s’agit d’une révolution qui court dans les veines du peuple, la plus profonde et la plus décisive qui se soit jamais vue, à propos de laquelle j’aurais honte de papillonner et de faire de l’esprit, quand nous n’avons pas trop de tout le sérieux de nos intelligences. Que ceux qui ont besoin qu’on les amuse quand on leur parle de leurs plus grands intérêts se contentent de lire, chaque jour après dîner, dix de mes pages, puis qu’ils aillent à la comédie ou prennent leur feuilleton. Quant à moi, je le déclare, il m’est impossible de jouer avec la justice, pas plus que de plaisanter avec la misère et le crime. Si parfois le ton de pamphlet se mêle à mon exposition réformiste, ma volonté n’y est pour rien ; prenez-vous-en à mon indignation d’honnête homme.

Après avoir suivi d’aussi près que nous l’avons pu l’éclosion de l’idée mutuelliste, il convient d’en examiner la nature et la portée. Si je ne suis pas aussi bref que je le voudrais, je tâcherai du moins d’être clair et péremptoire.



Chapitre VI. — Puissance de l’idée mutuelliste ; universalité d’applications. — Comment le principe le plus élémentaire de la morale tend à devenir le fondement du droit économique et le pivot de nouvelles institutions. — Premier exemple : des assurances.


Les classes ouvrières nous ont livré leur secret. Nous savons d’elles-mêmes qu’après s’être un instant arrêtées en 1848, aux idées de vie en commun, de travail en commun, d’état-famille ou état-serviteur, elles ont abandonné cette utopie ; que, d’un autre côté, elles ne se prononcent pas avec moins de force contre le système de juste-milieu politique et d’anarchie économique des bourgeois, et que leur pensée est concentrée sur un principe unique, également applicable, dans leur pensée, à l’organisation de l’État et à la législation des intérêts, le principe de mutualité.

Cette idée traduite au grand jour, nous n’avons plus besoin d’interroger les classes ouvrières sur leurs pensées d’avenir. Leur pratique n’a pas beaucoup avancé depuis six mois ; quant à la doctrine, le principe étant donné, nous en saurons, à l’aide de la logique, autant qu’elles. Aussi bien et mieux qu’elles, nous pouvons, par le raisonnement, interroger la conscience universelle, révéler ses tendances, et mettre sous les yeux des masses leur destinée. Nous pouvons même, si elles venaient à faire fausse route, noter leurs contradictions et inconséquences, par conséquent leurs fautes ; puis, appliquant leur idée à chaque question politique, économique ou sociale, leur tracer à elles-mêmes, au cas où elles en manqueraient, un plan de conduite ou formulaire. Ce sera leur indiquer par anticipation les conditions de leur succès et les causes de leurs défaites, écrire d’avance, sous forme d’une déduction dialectique, leur histoire. La civilisation en est là aujourd’hui. L’humanité commence à se connaître et à se posséder assez pour calculer son existence à long terme : motif précieux de consolation pour ceux que la brièveté de la vie attriste, et qui voudraient au moins savoir comment ira le monde quelque cent ans après leur mort.

Reprenons donc cette idée de mutualité, et voyons ce que, sous la pression des événements et d’après les lois de la logique, la Démocratie ouvrière s’apprête à en faire.

Observons d’abord qu’il y a mutualité et mutualité. On peut se rendre le mal pour le mal, comme on se rend le bien pour le bien. On peut se rendre risque pour risque, chance pour chance, concurrence pour concurrence, indifférence pour indifférence, aumône pour aumône. Je considère les sociétés de secours mutuels, telles qu’elles existent aujourd’hui, comme de simples transitions au régime mutuelliste, appartenant encore à la catégorie des fondations charitables, de vraies surcharges que doit s’imposer le travailleur qui désire ne pas s’exposer à l’abandon en cas de maladie et de chômage. Je mets sur la même ligne les monts-de-piété, les loteries de bienfaisance, les caisses d’épargne et de retraite, les assurances sur la vie, les crèches, asiles, orphelinats, hôpitaux, hospices, enfants trouvés, quinze-vingts, invalides, chauffoirs publics, etc. On peut voir déjà, par ce qu’a fait ou tenté de faire la charité du Christ, quelle tâche incombe à la mutualité moderne. Possible que ces établissements ne disparaissent de sitôt, tant le malheur social est profond, tant sont lentes les transformations qui ont pour objet l’amélioration de masses si nombreuses et si pauvres. Mais ces institutions n’en sont pas moins des monuments de misère, et le Manifeste des Soixante nous l’a dit : « Nous repoussons l’aumône ; nous voulons la justice. »

La vraie mutualité, nous l’avons dit, est celle qui donne, promet et assure service pour service, valeur pour valeur, crédit pour crédit, garantie pour garantie ; qui, substituant partout un droit rigoureux à une charité languissante, la certitude du contrat à l’arbitraire, des échanges, écartant toute velléité, toute possibilité d’agiotage, réduisant à sa plus simple expression tout élément aléatoire, rendant le risque commun, tend systématiquement à organiser le principe même de la justice en une série de devoirs positifs, et pour ainsi dire de gages matériels.

Précisons notre pensée par des exemples. Je commence par le plus connu et le plus simple.

Tout le monde a entendu parler des compagnies d’assurance contre l’incendie, la grêle, l’épizootie, les risques de navigation, etc. Ce qu’on sait moins, c’est que ces compagnies font en général de très-gros bénéfices : il en est qui servent à leurs actionnaires, 50, 100 et même 150 p. 100 d’intérêt du capital versé.

La raison de ceci est facile à comprendre.


« Une société d’assurance n’a pas besoin de capital : il n’y a là ni travaux à faire, ni marchandises à acheter, ni main-d’œuvre à payer. Des propriétaires, en nombre aussi grand qu’on voudra, — le plus sera le mieux, — prennent l’engagement les uns envers les autres, chacun au pro-rata des valeurs qu’il veut faire assurer, de se couvrir réciproquement des pertes qu’ils auront faites par force majeure ou cas fortuit : c’est ce qu’on nomme assurance mutuelle. Dans ce système, la prime à payer par chaque associé ne se calcule qu’à l’expiration de l’année, ou à des périodes plus longues encore, selon la rareté ou la médiocrité des sinistres. Elle donc variable, et ne produit de bénéfices pour personne.

« Ou bien des capitalistes se réunissent et offrent aux particuliers de leur rembourser, moyennant une prime annuelle de x p. 1000 le montant ds dégâts éventuels causés dans leurs propriétés par l’incendie, la grêle, les naufrages, l’épizootie, en un mot par le sinistre objet de l’’assurance, c’est ce qu’on appelle assurance à prime fixe. » (Manuel du spéculateur à la Bourse, par P.-J. Proudhon et G. Duchêne, Paris, 1857, Garnier frères.)


Or, nul n’est tenu de cautionner autrui pour rien, et comme l’offre et la demande sont la loi du monde commercial, on comprend que les compagnies se mettant d’accord entre elles, calculant leurs risques et leurs primes de manière à ce que les pertes soient couvertes au moins deux fois par les bénéfices, doublent et triplent chaque année leur capital.

Comment donc se fait-il que l’assurance mutuelle n’ait pas, depuis longtemps, remplacé toutes les autres ? Ah ! c’est qu’il est bien peu de particuliers qui veuillent s’occuper des choses qui intéressent tout le monde, mais ne rapportent rien à personne ; c’est que le gouvernement, qui pourrait prendre cette initiative, s’y refuse, comme si la chose ne le regardait point, parce que, dit-il, c’est affaire d’économie politique, non de Gouvernement ; disons mieux, parce que ce serait porter atteinte à des compagnies de parasites, gros messieurs, vivant largement du tribut que leur payent les assurés ; c’est enfin que les essais qui ont été faits, soit en dehors de la sanction de l’État et sur une trop petite échelle, de l’assurance mutuelle, soit par l’État lui-même, mais dans des vues de sinécurisme, ont fini par rebuter les plus zélés, si bien que l’institution est restée en projet, L’assurance mutuelle, abandonnée par l’autorité publique, à qui il appartenait de la prendre en main, n’est encore qu’une idée.


« Lorsque l’esprit d’initiative et le sentiment de collectivité qui sommeillent en France auront pris leur essor, l’assurance deviendra un contrat entre les citoyens, une association dont les bénéfices profiteront à tous les assurés et non à quelques capitalistes, bénéfices qui se traduiront alors en une réduction de prime à payer. Cette idée s’est déjà produite, dans le public et dans les assemblées délibérantes, sous formes d’assurances par l’État [7]. » (Ibid.)


Ce qu’il y a lieu de craindre ici, comme toujours, c’est que le Gouvernement, sous prétexte d’utilité publique, ne crée un grand monopole, comme il a fait des Chemins de fer, des Gaz, des Omnibus, des Petites Voitures, etc. ; monopole qui servirait à doter plus d’un fidèle serviteur que la pénurie du Trésor ne permet pas de récompenser de ses longs services. Ainsi dans le régime d’insolidarité mutuelle où nous vivons, nous allons de l’exploitation des compagnies à l’exploitation par le Gouvernement, le tout parce que nous ne savons pas nous entendre, et qu’il nous plaît mieux de voir quelques-uns de nous s’enrichir par le privilége que de nous garer tous contre la spoliation et le paupérisme.

Ces faits sont parfaitement connus, et je n’ai pas la prétention de rien apprendre à cet égard au lecteur. Que demandent donc les partisans de la mutualité ?

Ils reconnaissent volontiers, avec les économistes de l’école purement libérale, que la liberté est la première des forces économiques ; que tout ce qui peut être accompli par elle seule doit lui être laissé ; mais que là où la liberté ne peut atteindre, le bon sens, la justice, l’intérêt général commandent de faire intervenir la force collective, qui n’est autre ici que la mutualité même ; que les fonctions publiques ont été précisément établies pour ces sortes de besoins, et que leur mission n’est à autre fin. Ils entendent donc que leur principe, admis en théorie, en ce qui concerne l’assurance, par tout le monde, mais jusqu’à présent écarté, dans la pratique, par la négligence ou la connivence des gouvernements, reçoive enfin sa pleine et entière application. Ils signalent dans le système contraire ce triple mal, que leur volonté arrêtée est de faire disparaître aussitôt qu’ils auront le pouvoir :

1o Un principe de droit public et économique violé ;

2o Une portion de la fortune publique sacrifiée sous forme de prime ;

3o À l’aide de cette prime, un parasitisme corrupteur créé et entretenu.

Nous ne sommes pas à la fin. L’iniquité attire l’iniquité. Un fait dont il nous serait difficile d’administrer la preuve parce que nous n’avons pas parcouru les livres des Compagnies, mais que tout nous engage à regarder comme certain, c’est qu’en matière d’assurance les petits payent pour les gros, absolument comme en matière d’impôt. En effet, les sinistres sont proportionnellement plus rares pour les petits appartements, les petits mobiliers, les petites industries, que pour les grandes manufactures et les vastes magasins : ce qui n’empêche pas la prime, à l’aide de certains accessoires, d’être plus élevée pour les assurances de la première catégorie que pour celles de la seconde.

Un abus d’un autre genre est que les Compagnies forment entre elles pour la tenue des primes un comité d’entente qui n’est autre chose qu’une coalition de l’espèce naguère défendue par la loi, et maintenant autorisée par un vote du Corps législatif. Aussi tandis que la Compagnie mutuelle pour l’assurance prendrait de 0 fr. 15 c. p. 1000, les Compagnies à prime fixe ne prennent pas moins de 10.

Mais que parlons-nous ici de mutualité ? On nous assure que les Compagnies constituées d’après ce principe tendent bien moins à se développer par la réduction des primes qu’à se rendre elles-mêmes semblables aux autres en entrant dans les voies du monopole. On vise au capitalisme. L’inertie volontaire de celles-ci est le vrai soutien de celles-là.

La prime d’assurance, disent les mutuellistes, n’est dans les conditions actuelles, pour la plus grande partie, qu’un tribut payé par le pays à l’insolidarité générale. Un jour viendra où le seul fait de la possibilité de pareilles spéculations sera imputé à prévarication et délit à tout gouvernement qui négligerait à ce point la protection des intérêts généraux.



Chapitre VII. — Loi économique de l’offre et de la demande. — Correction de cette loi par le principe de mutualité.


Ce que nous venons de dire de l’assurance peut servir de type pour une critique générale du monde économique. Tout s’y trouve, en effet, violation de la justice par le mépris du principe de mutualité ; abandon des droits de la société par l’incurie du gouvernement ; extorsion de la fortune publique sous forme de prime ; inégalité et par suite iniquité dans les transactions, où l’on voit le petit sacrifié au grand, le pauvre payer plus que le riche ; création des monopoles et annihilation de la concurrence ; développement parallèle du parasitisme et de la misère.

L’hypocrisie de nos philanthropes s’est évertuée à chercher les causes du paupérisme et du crime : il ne les ont ont pas trouvées ; c’était trop simple. Ces causes se réduisent à une seule : le droit économique partout violé. Le remède n’était pas plus difficile à découvrir : retour au droit économique par l’observation de la loi de mutualité. C’est sur quoi je ne me lasserai point d’appeler l’attention du lecteur jusqu’à pleine et entière conviction.

Tout à l’heure, en parlant de l’assurance, nous avons cité la loi si souvent invoquée de l’offre et de la demande. À chaque pétition de réforme, l’économie conservatrice et malthusienne ne manque jamais d’opposer la loi suprême de l’offre et de la demande : c’est son grand cheval de bataille, son dernier mot. Essayons donc d’en faire la critique, et de prouver que tout n’est pas également respectable et infaillible dans cette fameuse loi.

On désigne par offre et demande le débat contradictoire qui a lieu entre deux particuliers, l’un vendeur, l’autre acheteur, sur le prix d’une marchandise, d’un service, d’un immeuble ou de toute autre valeur.

L’économie politique enseigne, et elle démontre, que le prix exact d’un produit est une quantité indéterminable, variant de minute en minute ; conséquemment que ce prix, ne pouvant être arrêté, demeure plus ou moins arbitraire, que c’est une fiction, une convention.

Le vendeur dit : Ma marchandise vaut 6 fr., en conséquence je vous l’offre pour cette somme. — Non, répond l’acheteur : Votre marchandise ne vaut que 4 fr. : je la demande à ce prix : à vous de voir s’il vous convient de me la livrer.

Il se peut que les deux interlocuteurs soient de bonne foi ; dans ce cas, respectant leur propre déclaration, ils se sépareront sans rien conclure, à moins que, par des considérations particulières, ils n’en viennent à partager, comme on dit vulgairement, la différence, et à fixer d’un commun accord le prix de la chose à 5 fr.

Mais le plus souvent ce sont deux fripons, qui cherchent à se tromper réciproquement. Le vendeur, qui sait ce que coûte de fabrication sa marchandise et quel peut en être l’usage, se dit qu’elle vaut, par exemple, 5 fr. 50. Mais il l’a garde d’avouer la vérité. Pour peu que l’état du marché, ou la simplicité du chaland l’y encourage, il en demande 6 fr. et même plus : c’est ce qu’on appelle surfaire. Pareillement l’acheteur, qui connaît son propre besoin, et qui décompose à part soi le prix de revient de l’objet, redit : Cela peut valoir 5 fr. ; mais il dissimule et feint de ne vouloir donner que 4. fr., ce qui s’appelle rabattre.

Si tous deux étaient sincères, ils s’accorderaient vite, l’un dirait à l’autre : Dites-moi ce que vous regardez comme le juste prix, et à mon tour j’en userai de même. Cela fait, ils se sépareraient sans rien faire, à moins que l’un ne parvînt à convaincre l’autre d’erreur dans son appréciation. Dans aucun cas, ils n’essaieraient de se supplanter, le vendeur, en comptant sur le besoin qu’a le demandeur de la marchandise ; l’acheteur, en spéculant sur la nécessité qu’éprouve le vendeur de rentrer dans ses capitaux. Un pareil calcul, formulé par la parole avec l’accent de la bonne foi, est, d’une part comme de l’autre, déloyal, et aussi déshonorant que le mensonge. Il n’est donc pas vrai que la loi de l’offre et de la demande soit absolument irréfragable, entachée qu’elle est presque toujours d’une double fourberie.

C’est pour échapper à cette ignominie, insupportable à tout caractère généreux, que certains négociants et fabricants se refusent au débat de l’offre et de la demande, ne pouvant ni se résoudre à mentir ni supporter qu’on essaie de les tromper, ou que par un rabais exagéré on les accuse de surfaire ; ils vendent à prix fixe : c’est à prendre ou à laisser. Qu’un enfant se présente ou un homme fait, ils seront traités de la même manière : le prix fixe protège, chez eux, tout le monde.

Il est certain que la vente à prix fixe suppose plus de bonne foi, présente plus de dignité que la vente à marchandage. Supposez que tous négociants et producteurs en usassent de même, nous aurions, dans l’offre et la demande, la mutualité. Sans doute celui qui vend à prix fixe a pu se tromper sur la valeur de la marchandise ; mais remarquez qu’il est retenu, d’un côté par la concurrence, de l’autre, par la liberté éclairée des acheteurs. Aucune marchandise ne se vend bien longtemps au-dessus de son juste prix : si le contraire a lieu, c’est que, par une cause quelconque, le consommateur n’est pas libre. La morale publique et la régularité des transactions gagneraient donc à ce qu’il en fût ainsi ; les affaires seraient meilleures pour tout le monde. Et sait-on ce qui s’ensuivrait d’un pareil principe ? Sans doute il se ferait moins de si grosses et de si rapides fortunes ; mais il y aurait aussi moins de faillites et de banqueroutes, moins de ruines et de désespoirs. Un pays où les choses ne se donneraient que pour ce qu’elles valent, sans recherche d’agio, aurait résolu le double problème de la valeur et de l’égalité.

Je ne crains donc pas de le dire : Ici comme en ce qui concerne l’assurance, la conscience publique réclame une garantie, ce qui veut dire une meilleure définition dans la science et une réforme dans les habitudes du commerce. Malheureusement cette réforme ne peut s’obtenir qu’au moyen d’une initiative supérieure à toute individualité ; et le monde est plein de gens qui, lorsqu’on essaie de porter la lumière dans les obscurités de la science, la cognée dans les broussailles du mercantilisme, crient à l’utopie ; qui, lorsqu’on menace l’escroquerie et l’équivoque, se plaignent qu’on attente à leur liberté.



Chapitre VIII. — Application du principe de mutualité au travail et au salaire. — Du commerce véridique et de l’agiotage.


Avant la révolution de 89, la société et le gouvernement, constitués tous deux sur le principe d’autorité, avaient la forme d’une hiérarchie. L’Église elle-même, en dépit des sentiments d’égalité démocratique dont est émaillé l’Évangile, avait donné sa sanction à cet échelonnement des conditions et des fortunes, hors duquel on ne concevait que le néant. Dans le sacerdoce comme dans l’État, dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique, régnait sans conteste une loi qu’on avait fini par prendre pour l’expression de la justice même, celle d’une universelle subordination. Pas une protestation ne s’élevait, tant la loi semblait rationnelle, divine même ; et cependant l’on n’était pas heureux. La gêne était générale : l’ouvrier et le paysan, réduits au minimum de salaire, se plaignaient de la dureté du bourgeois, noble ou abbé ; le bourgeois à son tour, malgré ses droits de maîtrise, ses privilèges de monopole, se plaignait de l’impôt, des empiètements de ses confrères, des gens de justice et des gens d’Église ; le noble se ruinait, et, une fois ses biens engagés ou vendus, n’avait de ressource que dans la faveur du prince et sa propre prostitution. Chacun cherchait, sollicitait une amélioration dans sa mauvaise fortune : augmentation de gages et salaires, accroissement de bénéfices ; celui-ci réclamait la réduction d’un fermage que celui-là trouvait insuffisant ; les mieux dotés étaient ceux qui criaient le plus, abbés bénéficiaires et traitants. Bref, la situation était intolérable : elle finit par la révolution.

Depuis 89 la société a fait un immense revirement, et la situation ne paraît pas meilleure. Plus que jamais le monde demande à être bien logé, bien vêtu, bien nourri, et à travailler moins. Les ouvriers se coalisent et se mettent en grève pour la réduction des heures de travail et la hausse des salaires ; les patrons, obligés, à ce qu’il paraît, de céder de ce côté, cherchent des économies de production aux dépens de la qualité des produits ; il n’y a pas jusqu’aux parasites qui ne se plaignent que leurs sinécures ne suffisent pas à les faire vivre.

Pour s’assurer la diminution de service à laquelle avant tout ils aspirent, maintenir leur salaire en hausse et se perpétuer dans un commode statu quo, les ouvriers ne se contentent pas de se coaliser contre les entrepreneurs ; ils se coalisent en certains endroits contre la concurrence des ouvriers du dehors, auxquels ils défendent l’entrée de leurs villes ; ils se concertent contre l’emploi des machines, se mettent en garde contre l’admission de nouveaux apprentis, surveillant les patrons, les intimidant et les contraignant par une police occulte, irrésistible.

De leur côté les patrons ne sont point en reste avec les travailleurs : c’est la lutte du capital contre le salaire, lutte dans laquelle la victoire est assurée non au gros bataillons, mais aux grosses bourses. Qui résistera le plus longtemps au chômage, de la caisse du maître ou de l’estomac de l’ouvrier ? À l’heure où j’écris ces lignes, la guerre est tellement vive en certaines parties de la Grande-Bretagne, que l’on craint que le libre-échange, imaginé pour le triomphe du capitalisme anglais, de la grande industrie anglaise, ne se tourne contre l’Angleterre, dont le peuple, l’organisme et l’outillage n’ont pas la souplesse qui les distingue dans notre pays de France.

Il faudrait pourtant sortir de peine, chercher remède à cette détresse ; que dit la science, je parle de la science officielle ? Rien : elle rabâche son éternelle loi de l’offre et de la demande ; loi menteuse, dans les termes où on la pose, loi immorale, propre seulement à assurer la victoire du fort contre le faible, de celui qui a contre celui qui n’a pas.

Et la mutualité, dont nous nous sommes servis déjà pour réformer l’assurance et faire une correction heureuse à la loi de l’offre et de la demande, ne peut-elle rien nous donner ? comment en faire l’application au travail et au salaire ?

Dans les pays boisés, lorsqu’à l’entrée de l’hiver il s’agit de procéder à la coupe des bois, les paysans se réunissent : tous ensemble vont à la forêt ; les uns abattent les arbres ; les autres font les fagots, merrains, etc., les enfants et les femmes ramassent les copeaux : puis, les lots faits, on tire au sort. Ceci est du travail en commun ; ce sera de l’association, si vous voulez : ce n’est pas ce que nous demandons par ces mots : application de la mutualité au travail et au salaire.

Un village a été détruit par l’incendie ; tout le monde s’est dévoué pour conjurer le désastre : on a sauvé quelque mobilier, des provisions, du bétail, des outils. La première chose à faire est de relever les habitations. On s’unit de nouveau ; on se partage la besogne ; les uns creusent des fondations nouvelles, d’autres prennent pour eux la bâtisse, d’autres se chargent des travaux de charpente, menuiserie, etc. Tout le monde mettant la main à l’œuvre le travail avance à vue d’œil, et de nouveau chaque famille retrouve sa maison, plus grande et embellie. Chacun ayant travaillé pour chacun, et tous pour tous, l’assistance ayant été réciproque, on découvre dans le travail un certain caractère de mutualité. Mais ce mutuellisme n’a pu se produire qu’à une condition, savoir la réunion de tous les efforts, et la fusion, pour un temps, de tous les intérêts, de sorte qu’ici encore nous avons plutôt une association temporaire qu’une mutualité.

Pour qu’il y ait mutualité parfaite, il faut donc que chaque producteur, en prenant certain engagement vis-à-vis des autres, qui de leur côté s’engagent de la même manière vis-à-vis de lui, conserve sa pleine et entière indépendance d’action, toute sa liberté d’allure, toute sa personnalité d’opération : la mutualité, d’après son étymologie, consistant plutôt dans l’échange des bons offices et des produits que dans le groupement des forces et la communauté des travaux.

Le groupement des forces, de même que la séparation des industries, est un puissant moyen économique ; et il en est de même, en certains cas, de l’association ou communauté. Mais rien de tout cela n’est de la mutualité ; rien de tout cela ne saurait résoudre le problème du travail libre et du juste salaire : et c’est de ce problème, c’est d’une application spéciale de la mutualité que nous avons à nous occuper en ce moment.

Pour arriver à ce but, nous avons à parcourir une route assez longue, et plus d’une idée à mettre en œuvre.

1. Depuis 1789, la France est devenue une démocratie. Tous sont égaux devant la loi, civile, politique et économique. L’antique hiérarchie a été mise à raz du sol ; le principe d’autorité s’est évanoui devant la déclaration des droits et le suffrage universel. Tous nous possédons le droit de propriété, le droit d’entreprise, le droit de concurrence ; en dernier lieu, on nous a donné le droit de coalition et de grève. Cette acquisition de droits nouveaux, qui jadis aurait pu passer pour rébellion ; ce progrès démocratique est un premier pas vers la constitution mutuelliste de la nation. Plus d’acception de personnes ; plus de priviléges de race ou de classe ; plus de préjugés de rangs : rien enfin qui s’oppose aux libres transactions entre tous citoyens, devenus égaux. L’égalité des personnes est la première condition du nivellement des fortunes, laquelle ne résultera que de la mutualité, c’est-à-dire de la liberté même.

Mais il n’est pas moins clair aussi que cette grande équation politique ne nous donne pas le mot de l’énigme : quel rapport entre le droit de suffrage, par exemple, et la fixation du juste salaire ? entre l’égalité devant la loi, et l’équilibre des services et des produits ?

2. L’une des premières idées qu’ait conçues la France démocratisée a été celle d’une tarification. Les lois de maximum sont essentiellement révolutionnaires. L’instinct du peuple le veut ainsi, et cet instinct a son côté éminemment juridique et judicieux. Il y a longtemps que je l’ai demandé pour la première fois, et jamais je n’ai obtenu de réponse : Quel est le juste prix d’une paire de sabots ? Combien vaut la journée d’un charron ? celle d’un tailleur de pierres, d’un maréchal, d’un tonnelier, d’une couturière, d’un garçon brasseur, d’un commis, d’un musicien, d’une danseuse, d’un terrassier, d’un homme de peine ? Car il est évident que si nous le savions, la question des travaux et salaires serait décidée : rien de plus aisé que de faire justice, et en faisant justice nous aurions la sécurité et le bien-être pour tous. Combien, par la même raison, devront coûter le médecin, le notaire, le magistrat, le professeur, le général, le prêtre ? Combien pour un prince, un artiste, un virtuose ? Combien est-il juste que le bourgeois, en supposant qu’il y ait bourgeois, gagne sur l’ouvrier ? Com- bien lui allouer pour sa maîtrise ?

L’offre et la demande, répond imperturbablement l’économiste de l’école anglaise, le disciple d’A. Smith, Ricardo et Malthus. N’est-ce pas impatientant de bêtise ? Tout métier doit produire de quoi faire au moins vivre celui qui l’exerce ; sans cela il sera abandonné, et ce sera raison. Voilà donc, pour le salaire, et conséquemment pour le travail, une première limite, un minimum, en deçà duquel nous ne pouvons reculer. Il n’est offre ni demande qui tienne : il faut pouvoir vivre en travaillant, comme disaient en 1834 les ouvriers lyonnais. Si ce minimum peut être amélioré, tant mieux : n’envions pas à l’ouvrier le bien qu’il se procure par le travail. Mais dans une société où les industries sont toutes des démembrements les unes des autres, où les prix des choses exercent les uns sur les autres une constante influence, il est clair que l’amélioration par la hausse n’ira pas loin. Chacun résiste à l’ambition de son prochain, puisque l’élévation du salaire de celui-ci se traduit nécessairement, quelle que soit notre bonne volonté à tous, en perte pour celui-là. Notre question revient donc à dire, et la chose me semble parfaitement raisonnable : le minimum de dépense nécessaire à la vie de l’ouvrier étant trouvé, à supposer qu’une semblable détermination puisse être faite, trouver la norme du salaire, ce qui revient à dire, pour notre milieu social, la condition d’accroissement du bien-être général.

Laissons donc de côté les maximums, les tarifications, réglementations et tout l’appareil de 93. Il ne s’agit pas pour nous de cela. La révolution, en nous démocratisant, nous a lancés dans les voies de la démocratie industrielle. C’est un premier et très-grand pas qu’elle nous a fait faire. Une seconde idée est sortie de là, celle d’une détermination des travaux et salaires. Jadis, cette idée eût été un scandale ; aujourd’hui elle n’a rien que de logique et de légitime : nous la retenons.

3. Pour apprécier équitablement la journée d’un travailleur, il faut savoir de quoi elle se compose, quelles quantités entrent dans la formation du prix, s’il ne s’y rencontre pas des éléments étrangers, des non-valeurs.

En autres termes, qu’est-ce que nous entendons acheter et qu’avons-nous loyalement à payer dans la journée de l’ouvrier, généralisons notre pensée, de quiconque nous rend service ?

Ce que nous avons à payer à celui dont nous réclamons le service, ce que nous entendons exclusivement acquérir, c’est le service même, rien de plus, rien de moins.

Mais dans l’usage ce n’est point ainsi que les choses se passent : il est une foule de circonstances où nous payons en sus de la valeur du produit du service demandé, tant pour le rang, la naissance, l’illustration, les titres, honneurs, dignités, la renommée, etc., du fonctionnaire. Ainsi un conseiller de Cour impériale est appointé à 4,000 fr., tandis que le président en a 15,000. Un chef de division au ministère est taxé à 15,000 fr. ; le ministre en touche 100,000. Les desservants des paroisses rurales ont été portés depuis quelques années à 800 fr. ; ajoutez 50 fr. de casuel ; les évêques reçoivent au moins 20,000 fr. Un premier sujet du Théâtre-Français ou de l’Opéra exige par an 100,000 fr. de fixe, et je ne sais combien de feux ; celui qui le double aura 300 fr. par mois. La raison de ces différences ? Elle est toute dans la dignité, le titre, le rang ; dans je ne sais quoi de métaphysique et d’idéal, qui, loin de pouvoir être payé, répugne à la vénalité……

Pendant qu’on exagère le revenu des uns par la haute opinion qu’on se fait de leurs fonctions et de leurs personnes, un bien plus grand nombre voit réduire presqu’à rien ses salaires et sa nourriture par le mépris qu’on fait de ses services et l’état d’indignité dans lequel il est systématiquement retenu. L’un est la contre-partie de l’autre. L’aristocratie suppose la servitude : à celle-là l’opulence, à celle-ci par conséquent les privations. De tout temps le droit à son propre produit a été dénié à l’esclave : même pratique à l’égard du serf féodal, à qui le seigneur prenait jusqu’à cinq jours de travail par semaine, ne lui en laissant qu’un, car le dimanche était sacré, pour pourvoir à sa nourriture hebdomadaire. La concession faite à tout travailleur du droit de disposer de son travail et des produits de son travail date de 89. Et s’imagine-t-on qu’il n’y a plus aujourd’hui de travail servile ? Je ne veux pas dire par là de travail absolument gratuit : on ne l’oserait plus ; mais de travail payé au-dessous de ce qu’exigent l’absolu nécessaire, le simple respect de l’humanité ? Ceux qui conserveraient quelque doute à cet égard n’ont qu’à ouvrir le livre de Pierre Vinçard. Nos fabriques, nos ateliers, nos manufactures, nos villes et nos campagnes regorgent de gens qui vivent avec moins de 60 centimes par jour ; quelques-uns, dit-on, n’en ont pas vingt-cinq. La description de ces misères fait honte à l’humanité : elle révèle la profonde mauvaise foi de notre époque.

Vous allez me dire qu’en tout ceci il ne s’agit que d’exceptions heureuses ou malheureuses ; que les nations aiment à s’honorer elles-mêmes en portant haut la liste civile et les émoluments de leurs princes, magistrats, grands fonctionnaires et talents illustres, qu’il est peu raisonnable d’assimiler à la vulgarité des industriels et manouvriers.

Mais descendez l’échelle sociale, au sommet de laquelle je vous ai transporté, et vous vous apercevrez à votre surprise, qu’en toute profession les hommes se jugent de même. Le médecin et l’avocat, le cordonnier et la modiste, font payer la vogue dont ils jouissent ; il y a même des gens qui mettent à prix leur probité, comme cette cuisinière qui, moyennant un plus fort gage, promettait de ne pas faire danser l’anse du panier. Quel est l’homme qui ne s’estime pas un peu plus que ses confrères, et ne s’imagine vous faire honneur en travaillant pour vous moyennant paiement ? En toute fixation de salaire, quand c’est le producteur qui la fait, il y a toujours deux parts, celle du personnage, nominor quia leo, et celle de l’ouvrier. Il y a en France cent chirurgiens qui n’eussent pas été embarrassés pour extirper la balle du pied de Garibaldi : mais il fallait, à un illustre blessé un opérateur célèbre ; Garibaldi en a paru dix fois plus héroïque et M. Nélaton dix fois plus habile. Chacun a eu sa réclame : ainsi va le monde économique.

Puis donc que nous sommes en démocratie, que nous jouissons tous des mêmes droits ; que la loi nous accorde à tous faveur et considération égales, je conclus que, quand nous nous occupons d’affaires, toute question de préséance doit être écartée, et qu’en mettant réciproquement à prix nos services, nous ne devons avoir égard qu’à la valeur intime du travail.

L’utilité vaut l’utilité ;

La fonction vaut la fonction ;

Le service paye le service ;

La journée de travail balance la journée de travail,

Et tout produit sera payé par le produit qui aura coûté même somme de peines et de frais.

Si, en pareille transaction, il y avait une faveur à accorder, ce ne serait pas aux fonctions brillantes, agréables, honorifiques, que tout le monde recherche ; ce serait, comme l’a dit Fourier, aux travaux pénibles qui choquent notre délicatesse et répugnent à l’amour-propre. Un richard a la fantaisie de me prendre pour valet de chambre : « Point de sot métier, me dirai-je ; il n’y a que de sottes gens. Les soins qui se rendent à la personne sont plus que des travaux d’utilité, ce sont des actes de charité, qui mettent celui qui les exerce au-dessus de celui qui les reçoit. Donc, comme je n’entends pas être humilié, je mettrai une condition à mon service : c’est que l’homme qui désire m’avoir pour domestique me payera 50 pour 100 de son revenu. Hors de là, nous sortons de la fraternité, de l’égalité, de la mutualité : j’irai jusqu’à dire que nous sortons de la justice et de la morale. Nous ne sommes plus démocrates ; nous sommes une société de valets et d’aristocrates. »

Mais, me direz-vous, il n’est pas vrai que la fonction, comme vous dites, égale la fonction, que le service acquitte le service, et que la journée de travail de l’un vaille la journée de travail de l’autre. Sur ce point la conscience universelle proteste ; elle déclare que votre mutualité serait de l’iniquité. Il faut donc, bon gré mal gré, nous en tenir à la loi de l’offre et de la demande, tempérée, dans ce qu’elle a de féroce et de faux, par l’éducation et la philanthropie.

J’aimerais autant, je l’avoue, que l’on me soutînt que les industriels, les fonctionnaires publics, les savants, les négociants, les ouvriers, les paysans, en un mot tous ceux qui travaillent, produisent, font œuvre utile, sont entre eux comme des animaux de genre différent, d’espèce inégale, entre lesquels on ne peut établir de comparaison. Qu’est-ce que la dignité de la bête de somme comparée à celle de l’homme, et quelle mesure commune entre la servitude de la première et la noble et libre action de l’autre ?… C’est ainsi que raisonnent les théoriciens de l’inégalité. À leurs yeux, il y aurait plus loin entre tel homme et tel homme, qu’entre tel homme et tel cheval. Ils en concluent que ce ne sont pas seulement les produits du travail humain qui sont des quantités incommensurables ; les hommes eux-mêmes seraient, quoi qu’on ait écrit, inégaux en dignité, partant en droits, et tout ce qu’on fait pour les établir de niveau est renversé par la nature des choses. Là, disent-ils, dans cette inégalité des personnes, est le principe de l’inégalité des rangs, conditions et fortunes.

À qui, par intérêt de classe et vanité de système, hait la vérité, il est toujours facile de se payer de phrases. Pascal, cherchant la philosophie de l’histoire, concevait l’humanité comme un seul individu qui ne mourait pas, accumulait en lui toutes les connaissances et réalisait successivement toutes les idées et tous les progrès. C’est ainsi que Pascal se représentait l’unité et l’identité de notre espèce, et de cette identité il s’élevait aux plus hautes pensées sur le développement de la civilisation, le gouvernement de la Providence, la solidarité des États et des races. La même conception s’applique à l’économie politique. La société doit être considérée comme un géant aux mille bras, qui exerce toutes les industries, produit simultanément toute richesse. Une seule conscience, une seule pensée, une seule volonté l’animent ; et dans l’engrenage de ses travaux se révèle l’unité et l’identité de sa personne. Quoi qu’il entreprenne, il reste toujours lui-même, aussi admirable, aussi digne dans l’exécution des moindres détails que dans les combinaisons les plus merveilleuses. Dans toutes les circonstances de sa vie, cet être prodigieux est égal à lui-même, et l’on peut dire que chacune de ses actions, chacun de ses moments paie l’autre.

Vous insistez, et vous dites : Quand on accorderait à chacun des individus, dont la société se compose la même dignité morale, ils n’en sont pas moins, au point de vue des facultés, inégaux entre eux, et cela suffit pour ruiner la démocratie, aux lois de laquelle on prétend les soumettre.

Sans doute les individus, qui sont les organes de la société, sont inégaux en facultés, de même qu’ils sont égaux en dignité. Que faut-il en conclure ? Une seule chose : c’est que, tranquilles sur ce qui nous fait tous égaux, nous avons à prendre, autant qu’il est en nous, la mesure de nos inégalités.

Ainsi, réserve faite de la personnalité humaine, que nous déclarons inviolable, l’être moral mis à part, les choses de la conscience réservées, nous avons à étudier l’homme d’action, ou le travailleur, dans ses moyens et ses produits. Or, du premier coup d’œil nous découvrons ce fait important : c’est que, si les facultés humaines d’un sujet à l’autre sont inégales, les différences en plus et en moins ne vont pas à l’infini : elles restent dans des limites passablement restreintes. De même qu’en physique nous ne pouvons atteindre ni l’extrême chaud ni l’extrême froid et que nos mesures thermométriques oscillent à de faibles distances en deçà et au delà d’une moyenne fort improprement appelée zéro ; de même il est impossible d’assigner la limite négative ou superlative de l’intelligence et de la force, soit dans l’homme et les bêtes, soit dans le Créateur et le monde. Tout ce que nous pouvons, c’est, pour l’esprit par exemple, de marquer des degrés, nécessairement arbitraires, au dessus ou au dessous d’un point conventionnel et fixe que nous appellerons sens commun ; pour la force, de convenir encore d’une unité métrique, soit la force de cheval, et de compter ensuite de combien d’unités et de fractions d’unité de force chacun de nous est capable.

Comme, dans le thermomètre, nous aurons donc, pour l’intelligence et pour la force, des extrêmes et une moyenne. La moyenne est le point dont se rapprochera le plus grand nombre de sujets ; ceux qui s’élèveront ou descendront aux extrêmes seront les plus rares. J’ai dit tout à l’heure que l’écart entre ces extrêmes était assez faible : en effet, un homme qui réunit en lui la force de deux ou trois hommes moyens est un hercule ; celui qui aurait de l’esprit comme quatre serait un demi-dieu. À ces limites imposées au développement des facultés humaines s’ajoutent les conditions de la vie et de la nature. La durée maximum de l’existence est de soixante-dix à quatre-vingts ans, sur laquelle il faut déduire une période d’enfance, une d’éducation, une de retraite et décrépitude. Pour tous la journée a vingt- quatre heures, dont, selon les circonstances, neuf à dix-huit peuvent être données au travail. De même, chaque semaine a un jour de repos ; et bien que l’année soit de trois cent soixante-cinq jours, on ne peut guère compter que sur trois cents donnés au travail. On voit que si les facultés industrielles sont inégales, cette inégalité n’empêchera pas l’ensemble d’être sensiblement de niveau : c’est comme une moisson dont tous les épis sont inégaux, et qui n’en est pas moins comme une plaine unie, étendue à l’horizon.

D’après ces considérations, nous pouvons définir la journée de travail : c’est, en toute industrie et profession, ce que peut fournir de service ou produire de valeur un homme de force, intelligence et âge moyens, sachant bien son état et ses diverses parties, dans un intervalle donné, soit dix, douze ou quinze heures pour les parties où le travail peut s’apprécier à la journée ; soit une semaine, un mois, une saison, une année, pour celles qui réclament un laps plus considérable de temps.

L’enfant, la femme, le vieillard, l’homme valétudinaire ou de faible complexion, ne pouvant généralement atteindre à la moyenne de l’homme valide, leur journée de travail ne sera qu’une fraction de la journée officielle, normale, légale, prise pour unité de valeur. — J’en dis autant de la journée du travailleur parcellaire, dont le service purement mécanique, exigeant moins d’intelligence que de routine, ne peut se comparer à celui d’un véritable industriel.

En revanche et réciproquement, l’ouvrier supérieur, qui conçoit, exécute plus rapidement, rend plus de travail et de meilleure qualité qu’un autre ; à plus forte raison celui qui, à cette supériorité d’exécution joindrait le génie de la direction et la puissance du commandement, celui-là dépassant la mesure commune, recevra un plus fort salaire : il pourra gagner une et demie, deux, trois journées de travail et au delà. Ainsi les droits de la force, du talent, du caractère même, aussi bien que ceux du travail sont ménagés : si la justice ne fait aucune acception des personnes, elle ne méconnaît non plus aucune capacité.

Eh bien ! je dis que rien n’est plus aisé que de régler tous ces comptes, de balancer toutes ces valeurs, de faire droit à toutes ces inégalités ; aussi aisé que de payer une somme de cent francs, avec des pièces de quarante, de vingt, de dix et de cinq francs en or ; de cinq, de deux, de un franc, de cinquante et vingt-cinq centimes en argent, de dix, de cinq, de deux et de un centime en billon. Toutes ces quantités étant des fractions les unes des autres, elles peuvent se représenter, se compléter, s’acquitter et se suppléer réciproquement : c’est une spéculation de la plus simple arithmétique.

Mais pour que cette liquidation s’opère, il y faut, je le répète, le concours de la bonne foi dans l’appréciation des travaux, services et produits ; il faut que la société travailleuse en vienne à ce degré de moralité industrielle et économique : que tous se soumettent à la justice qui leur sera faite, sans égard aux prétentions de la vanité et de la personnalité, sans considération aucune de titres, de rangs, de préséance, de distinctions honorifiques, de célébrité, en un mot de valeur d’opinion. L’utilité seule du produit, la qualité, le travail et les frais qu’il coûte, doivent ici entrer en compte.

Cette commensuration, je l’affirme et le répète, est éminemment pratique ; et notre devoir est d’y tendre de toutes nos forces : elle exclut la fraude, les surcharges, le charlatanisme, le sinécurisme, l’exploitation, l’oppression ; mais, il faut le dire, elle ne peut être traitée comme une affaire domestique, une vertu de famille, un acte de morale privée. L’évaluation des travaux, la mesure des valeurs, sans cesse renouvelée, est le problème fondamental de la société, problème que la volonté sociale et la puissance de collectivité peuvent seules résoudre. À cet égard, il faut bien encore que je le dise, ni la science, ni le pouvoir, ni l’Église n’ont rempli leur mission. Que dis-je ? L’incommensurabilité des produits a été érigée en dogme, la mutualité déclarée une utopie, l’inégalité exagérée, afin de perpétuer, avec l’insolidarité générale, la détresse des masses et le mensonge de la révolution.

Maintenant c’est à la démocratie ouvrière de prendre en main la question. Qu’elle se prononce, et, sous la pression de son opinion, il faudra bien que l’État, organe de la société, agisse. Que si la démocratie ouvrière, satisfaite de faire de l’agitation dans ses ateliers, de harceler le bourgeois et de se signaler dans des élections inutiles, reste indifférente sur les principes de l’économie politique, qui sont ceux de la révolution, il faut qu’elle le sache, elle ment à ses devoirs, et elle sera flétrie un jour devant la postérité.

La question des travaux et salaires nous conduit à celle du commerce et de l’agiotage, par laquelle nous terminerons ce chapitre.


Chez presque tous les peuples le commerce a été tenu en méfiance et mésestime. Le patricien ou noble qui se livrait au commerce dérogeait. Toute opération commerciale était interdite au clergé, et ce fut un scandale immense, au dix-septième siècle, quand furent dévoilés les spéculations et bénéfices des jésuites. Entre autres trafics, les RR. PP. s’étaient assuré le monopole du quinquina. — D’où vient cette condamnation, aussi vieille que la civilisation, et que nos mœurs modernes, pas plus que nos maximes économiques, n’ont rachetée ? de la déloyauté, qui de tout temps a paru inhérente au trafic, et dont moralistes, théologiens et hommes d’État ont désespéré de l’expurger. La foi punique ou carthaginoise fut notée d’infamie dans l’antiquité. Mais qu’était cette foi punique ? la même que la foi grecque, la foi attique, la foi corinthienne, marseillaise, judaïque ; la même enfin que la foi romaine elle-même : c’était la foi commerciale.

Pour que le commerce fût loyal et sans reproche, il faudrait, indépendamment de l’appréciation mutuelle des services et produits dont nous avons parlé au précédent article, que le transport, la distribution et l’échange des marchandises se fissent au meilleur marché et au plus grand avantage de tout le monde. Pour cela, il faudrait qu’en chaque pays tous producteurs, négociants, voituriers, commissionnaires et consommateurs, réciproquement renseignés et dûment garantis sur tout ce qui concerne les provenances, matières premières, existences, qualités, poids, prix de revient, frais de transport, de manutention, etc., s’engageassent en outre, les uns à fournir, les autres à recevoir les quantités convenues, moyennant des prix et conditions déterminés. Des statistiques devraient donc être perpétuellement publiées sur l’état des récoltes, la main-d’œuvre, les salaires, les risques et sinistres, l’abondance et la rareté des bras, l’importance des demandes, le mouvement des marchés, etc., etc.

Supposons, par exemple, que des calculs les plus détaillés et les plus exacts, poursuivis pendant une série d’années, il résulte que le prix moyen de revient du froment, année moyenne, soit de 18 francs l’hectolitre, le prix de vente variera de 19 à 20 francs, donnant au laboureur un bénéfice net de 5.50 à 10 pour cent. Si la récolte est mauvaise, qu’il y ait déficit d’un dixième, le prix devra augmenter d’une quantité proportionnelle, d’une part afin que le laboureur ne soit pas seul en perte, de l’autre pour que le public ne souffre pas d’une hausse exorbitante : c’est bien assez qu’il périsse de la disette. En bonne économie politique, pas plus qu’en bonne justice, on ne peut admettre que la détresse générale devienne pour quelques spéculateurs une source de fortune. — S’il y a abondance de blé, au contraire, le prix devra être diminué dans une proportion analogue, d’un côté afin que le prix des céréales, en s’avilissant, ne soit pas pour le laboureur une cause de déficit, comme on l’a vu tant de fois ; de l’autre afin que le public profite de cette bonne fortune, soit pour l’année courante, soit pour les années ultérieures ; l’excédent non consommé devant être porté à l’épargne. Dans les deux cas, on voit comment la production et la consommation, en se garantissant mutuellement, à juste prix, l’une le placement, l’autre l’achat du blé, se régulariseraient ; comment l’abondance et la rareté, en se répartissant sur la masse de population, au moyen d’une intelligente mercuriale et d’une bonne police économique, n’entraîneraient pour personne, ni exagération dans le bénéfice, ni excès dans le déficit ; ce serait un des plus beaux, des plus féconds résultats de la mutualité.

Mais il est évident qu’une institution aussi précieuse ne pourrait être le fait que de la volonté générale, et c’est justement contre cette volonté que, sous prétexte de gouvernementalisme, s’élèvent les libéraux de l’économie politique. Plutôt que de faire cesser une extorsion organisée, inattaquable, invincible à la protestation philosophique et à la justice privée, ils aiment mieux assister aux bacchanales du mercantilisme : la perfection est-elle donc de ce monde, et la liberté n’est-elle pas assez féconde pour payer ses orgies ?

La Bourse et la halle, les tribunaux et les marchés retentissent de plaintes contre l’agiotage. Or, qu’est-ce en soi que l’agiotage ? Un apologiste du commerce agioteur, aussi bon logicien qu’homme d’esprit, nous le disait naguères : c’est l’art, dans une société livrée au mercantilisme anarchique, de prévoir les oscillations des valeurs, et de profiter, par des achats et des ventes faits à propos, de la hausse et de la baisse. En quoi, disait-il, ce genre d’opérations qui, il faut le reconnaître, exige une haute capacité, une prudence consommée, une multitude de connaissances, en quoi serait-il immoral ?… En effet, le milieu donné, le métier d’agioteur est aussi honorable que celui de héros ; ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre. Mais il faut qu’on m’avoue en revanche que si, dans une société en état de guerre, la spéculation agioteuse ne peut aucunement être incriminée, elle est essentiellement improductive. Celui qui s’est enrichi par des différences n’a aucun droit à la reconnaissance pas plus qu’à l’estime des hommes. S’il n’a escroqué ni volé personne, — je parle de l’agioteur émérite, qui ne fait usage dans ses spéculations que de son génie divinatoire, n’employant ni fraude ni mensonge, — il ne peut pas se flatter non plus d’avoir été le créateur de la moindre utilité. La conscience aimerait mieux mille fois qu’il eût dirigé ses talents vers toute autre carrière, laissant les valeurs suivre leur cours naturel, sans venir surcharger la circulation d’un prélèvement dont en définitive le public se passerait bien. Pourquoi cet écrémage, pareil à l’octroi qui se perçoit à la porte des villes, et qui n’a pas comme celui-ci pour excuse la nécessité de pourvoir aux dépenses d’une cité ? Tel est le motif qui dans tous les temps a rendu l’agiotage odieux, aussi bien aux économistes qu’aux moralistes et aux hommes d’État. Motif juste, puisqu’il se fonde sur la conscience universelle, dont les jugements sont absolus et imprescriptibles, bien différents en cela de nos législations attardées et transitoires.

Ceux qui, en témoignant de leur dévouement au statu quo politique et social, affectent tant de sévérité à l’égard des agioteurs, feraient donc bien de se montrer plus conséquents et de ne pas s’arrêter à mi-chemin. Dans l’état actuel, de la Société, le commerce, livré à la plus complète anarchie, sans direction, sans renseignements, sans point de repère et sans principe, est essentiellement agioteur ; il ne peut pas ne l’être pas. Dès lors, il faut ou tout condamner, ou tout permettre, ou tout réformer. C’est ce que je vais faire comprendre en quelques mots.

Il est juste, n’est-il pas vrai, que le particulier qui entreprend à ses risques et périls une vaste opération de commerce, dont le public est appelé à profiter, trouve dans la revente de ses marchandises une honnête rémunération. Ce principe est de toute justice : la difficulté est d’en rendre l’application irrépréhensible. En fait, tout bénéfice réalisé dans les affaires, s’il n’est dû exclusivement à l’agiotage, est plus ou moins infecté d’agiotage : impossible de les séparer. Dans un milieu insolidaire, dépourvu de garantie, chacun travaille pour soi, personne pour autrui. Le bénéfice légitime ne se distingue pas de l’agio. Tout le monde s’efforce d’enlever la plus grosse prime : le commerçant et l’industriel agiotent, le savant agiote, le poëte de même que le comédien, le musicien et la danseuse, agiotent, le médecin agiote, l’homme célèbre et la courtisane agiotent autant l’un que l’autre ; il n’y a réellement que les salariés, ouvriers, manœuvres ou fonctionnaires publics qui n’agiotent pas, parce qu’ils sont payés à appointements ou salaires fixes.

Convenons-en donc : celui qui le premier, séparant dans sa pensée l’agiotage de l’échange, l’élément aléatoire de l’élément commutatif, le bénéfice de la spéculation de celui du négoce, laissa les réalités du commerce à d’autres et se contenta de spéculer sur des fluctuations, celui-là ne fit que tirer la conséquence de l’état de guerre, d’égoïsme et de mauvaise foi générale au sein duquel nous vivons tous. Il s’établit, si j’ose le dire, aux frais du public, censeur des transactions, en mettant à nu, par des opérations fictives, l’esprit d’iniquité qui préside aux opérations réelles. C’est à nous de profiter de la leçon ; car, quant à interdire par simple mesure de police les jeux de Bourse et les marchés à terme, on peut regarder une semblable entreprise comme irréalisable et presque aussi abusive que l’agiotage même.

Le mutuellisme se propose de guérir cette lèpre, non pas en l’enveloppant d’un réseau de pénalités plus ou moins judicieuses et presque toujours vaines ; non point en entravant la liberté du commerce, remède pire que le mal : mais en traitant le commerce comme l’assurance, je veux dire en l’entourant de toutes les garanties publiques, et par ce moyen le ramenant à la mutualité. Aussi bien que qui que ce soit, les partisans de la mutualité connaissent la loi de l’offre et de la demande ; ils n’auront garde d’y contrevenir. Des statistiques détaillées et souvent renouvelées ; des informations précises sur les besoins et les existences ; une décomposition loyale des prix de revient ; la prévision de toutes les éventualités, la fixation entre producteurs, commerçants et consommateurs, après discussion amiable, d’un taux de bénéfice en maximum et minimum, selon les difficultés et les risques ; l’organisation de sociétés régulatrices : tel est à peu près l’ensemble des mesures au moyen desquelles ils songent à discipliner le marché. Liberté aussi grande qu’on voudra, disent-ils ; mais, ce qui importe encore plus que la liberté, sincérité et réciprocité, lumière pour tous. Cela fait, la clientèle au plus diligent et au plus probe. Telle est leur devise : croit-on qu’après quelques années de cette réforme, nos mœurs mercantiles ne seraient pas entièrement changées, au grand avantage de la félicité publique ?



Chapitre IX. — Tendances législatives à la mutualité.


Les idées se lèvent lentement sur l’horizon de l’humanité, celles-là surtout qui témoignent du progrès de la conscience. Il fut un temps où le métier de voleur, synonyme de celui de héros, passait pour honorable. Ce fut toute une révolution sociale que ce mot écrit par Moïse dans son Décalogue : Tu ne déroberas pas ; Lo thi-gnob. Le vol, en effet, à certain moment de l’histoire, apparaît, selon l’expression de Hobbes, comme de droit naturel. Le patriarche Jacob est un adroit filou ; son nom l’indique, et sa conduite avec son frère et son oncle le prouve. En quittant l’Égypte, les Israélites empruntent, pour ne les pas rendre, la batterie de cuisine, l’argenterie, les habits de fête, et tout le meilleur du mobilier des Égyptiens ; c’est Jéhovah qui leur en a donné le conseil. La loi romaine autorise la fraude fondée sur une équivoque ; tant pis pour celui qui se laisse prendre par la parole ! Ut lingua nun cupdvit, ita jus esto, dit-elle.

N’est-ce pas une chose curieuse, et qui témoigne de la lenteur de notre progrès, que le Code civil, publié en 1865, ait cru devoir garantir les acheteurs contre les défauts cachés de la chose, autrement dits vices rédhibitoires ?


Art. 1641. — Le vendeur est tenu de la garantie à raison des défauts cachés de la chose vendue, qui la rendent impropre à l’usage auquel on la destine, ou qui diminuent tellement cet usage que l’acheteur ne l’aurait pas acquis, ou n’en aurait donné qu’un moindre prix, s’il les avait connus.

Art. 1642. — Le vendeur n’est pas tenu des vices apparents, et dont l’acheteur a pu se convaincre lui-même.


On voit par ce second article combien est grande la circonspection du législateur. C’était déjà de sa part un grand effort que de garantir l’acheteur contre les vices cachés ; mais, pour peu que ces vices soient apparents, il se rétracte et retire sa garantie. Mais dans quel cas peut-on dire qu’un vice est caché ou apparent ? À quoi bon cette distinction ? Dites simplement que le vendeur est tenu de la garantie à raison des défauts qui rendent l’usage de la chose impossible, à moins qu’il ne plaise à l’acheteur de se l’approprier malgré ces défauts, ce que le compromis devra exprimer en toutes lettres. Mais voici qui dépasse mon intelligence. Après avoir, art. 1646, indiqué les règles de faction résultant des vices rédhibitoires, le rédacteur du Code ajoute :


Art. 1649. — Elle n’a pas lieu dans les ventes faites par autorité de justice.


Que signifie cette exception ? Comment, la Justice fait exproprier un particulier ; elle met en vente sa maison, son bétail, ses meubles ; en son lieu et place, elle garantit aux acheteurs la possession paisible des objets vendus, art. 1625 ; et elle ne garantit pas les défauts cachés de ces mêmes objets, ainsi que le prescrit à tout vendeur ce même article ! Ainsi, quand l’homme s’élève, par de nouvelles lois, au droit social, la Justice, elle, s’en tient au droit de nature !…

En 1838, le législateur français éprouva le besoin de revenir sur cette garantie des vices cachés ; mais ce fut pour en donner l’énumération chez les chevaux, ânes, mulets, bœufs et moutons, et multiplier les difficultés de l’action à intenter par l’acheteur mécontent. La Justice craignait apparemment d’être allée trop loin ! Mais c’est justement la pensée contraire qui devait l’inspirer : si vous voulez moraliser le commerce, arrêter les fraudes, garantir les marchandises, les grains, les liquides, le bétail, etc., en quantité, qualité, provenance, etc., c’est surtout le vendeur que vous devez surveiller ; c’est sa responsabilité que vous devez faire intervenir, c’est entre ses mains que vous devez saisir le mal ou vice caché, comme à sa source ; c’est contre lui que vous devez faciliter l’action de l’acheteur, non le protéger contre les réclamations des plaignants. N’oubliez pas qu’en matière de trafic, c’est le vendeur qui doit être généralement présumé le trompeur, l’acheteur la dupe. Et pourquoi celui-ci, dont l’argent n’a pas de vice caché, serait-il obligé d’être si fort sur ses gardes ? Frappez sans pitié le maquignonnage, vous aurez bien mérité de la foi publique. En vous montrant surtout sévère à l’égard de l’offre, vous serez juste pour tout le monde, vous aurez fait de la mutualité.

Citons encore parmi les mesures de garantie commerciale, indiquant de la part de l’État une tendance mutuelliste, la loi du 28 juillet 1824, relative aux marques de fabrique. L’auteur de cette loi n’a eu qu’une chose en vue : protéger l’industriel contre la contrefaçon et les usurpations de titre. Mais si l’inventeur, si le fabricant habile sont protégés, l’un dans la propriété de son invention, l’autre dans sa bonne renommée, la conséquence est qu’une responsabilité égale leur incombe, et que tout produit sorti de leurs magasins, s’il est jugé de qualité inférieure, peut leur être retourné comme entaché d’un vice rédhibitoire. Que de marchandises donneraient lieu à réclamations si cette règle mutuelliste leur était appliquée ! Que de fabricants, après avoir livré à la consommation des produits de bonne qualité, une fois leur clientèle assurée et la concurrence détruite, se relâchent, et, après avoir reçu la médaille d’encouragement, devraient être coiffés du bonnet vert, et condamnés aux plus rudes indemnités. Les pertes que supporte le public du fait de tous ces charlatans, se comptent annuellement par centaines de millions ; elles défient toute police ; elles ne cesseront que devant une puissance réformatrice.



Chapitre X. — Réduction des loyers par le principe de mutualité.


Un point sur lequel la loi de mutualité est violée à outrance, ce sont les baux à loyer. Là où la population est agglomérée et condensée, comme Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Lille, Rouen, etc., il est difficile que chaque famille soit propriétaire de son habitation, bien que cela soit éminemment désirable ; il faut donc qu’un certain nombre de particuliers se chargent de bâtir des maisons et d’entretenir des logements pour les autres, quelque risque que courent ces derniers dans leur liberté et leurs intérêts. Mais le bail à loyer, ou l’acte par lequel le propriétaire de maisons et le locataire traitent du logement, n’est en définitive qu’une des mille transactions qui constituent la société humaine, le commerce humain, transaction soumise par conséquent aux règles du droit, je dirai même à la surveillance de la police.

Dans le département de la Seine, une population de 1,800,000 âmes, répartie sur une surface d’environ trente lieues carrées, ce qui fait 60,000 personnes par lieue carrée, est à la merci de 25 à 30,000 propriétaires. N’est-ce pas là un fait exorbitant, qui doit attirer toute l’attention et la sollicitude du Pouvoir ? Comment est logée cette population énorme, livrée sans défense à la discrétion de 25,000 spéculateurs ? Quelles conditions d’espace, de commerce, de salubrité, de prix, lui sont faites ? Se peut il que le Pouvoir, par un respect mal entendu du droit de propriété ou d’une prétendue liberté des transactions, l’abandonne à tous les excès du monopole et de l’agiotage ?

Qui le croirait cependant ? En ce qui concerne les baux à loyer, nous en sommes toujours au vieux droit romain, à ce culte antique, tyrannique de la propriété. Le propriétaire est favorisé par la loi, le locataire tenu en méfiance ; entre eux il n’y a pas égalité. En cas de litige les présomptions sont pour le bailleur, de même que les garanties et la sécurité.

1. La créance du propriétaire est privilégiée, art. 2102 : je prendrai la liberté de demander pourquoi ? Un locataire achète à crédit le mobilier dont il garnit son appartement. Ses affaires vont mal : au bout d’un an il n’a payé personne, ni le marchand de meubles, ni le propriétaire. Celui-ci a le droit d’expulser le locataire et de saisir les meubles qui garnissent l’appartement ; tandis que le tapissier ne peut ni réclamer les objets qu’il a fournis et qui ne lui ont pas été payés, ni faire valoir son titre, conjointement avec le propriétaire ? Pourquoi cette différence ? Il s’ensuit de là qu’un propriétaire de mauvaise foi s’entendant avec un fripon, pourrait faire garnir son hôtel sans qu’il lui en coûtât rien. Est-ce de la justice ? Est-ce de la prévoyance.

2. S’il n’y a pas de bail écrit, le propriétaire est cru sur son serment, art. 1716 : pourquoi pas aussi le locataire ? — La même distinction se retrouve à l’art. 1781, à propos du louage d’ouvrage :


« Le maître, dit le Code, est cru sur son affirmation : pour la quotité des gages ; pour le paiement du salaire de l’année échue, et pour les à-comptes donnés pour l’année courante. »


Je demande encore une fois ce qui, depuis 1789, justifie cette acception de personnes ?

3. Autre inégalité : « S’il n’a pas été fait un état des lieux, dit l’art. 1751, le premier est censé les avoir reçus en bon état. » Pourquoi suis-je censé ? Les maisons n’ont-elles pas, comme les espèces chevaline, bovine et ovine, leurs vices cachés et rédhibitoires ? Qui donc ignore qu’on ne connaît bien les avantages et les défectuosités d’un appartement qu’après six mois d’habitation ?

4. Les réparations locatives sont à la charge du preneur : l’art. 1754 les définit et en donne l’énumération. L’art. 1755 ajoute, il est vrai, que le locataire ne sera pas tenu de ces réparations, dans le cas où elles seraient occasionnées par vétusté ou force majeure. Mais cette réserve est illusoire. Il est des choses dont la destinée est non pas de s’user, mais de se briser tôt ou tard par l’usage qu’on en fait : telles sont par exemple les poteries, porcelaines, glaces, etc. Une tolérance est ici nécessaire à l’avantage du preneur. Tout le monde sait qu’une maison inhabitée s’use beaucoup plus vite qu’une maison habitée : est-ce pour cette raison que le Code civil a pris la peine de charger encore la responsabilité du locataire ?

5. Le locataire répond de l’incendie, art. 1755, à moins qu’il ne prouve : que l’incendie est arrivé par cas fortuit ou de force majeure ; ou par vice de construction ; ou que le feu a été communiqué par une maison voisine.


Art. 1734. — S’il y a plusieurs locataires, tous sont solidairement responsables de l’incendie, à moins qu’ils ne prouvent que l’incendie a commencé dans l’habitation de l’un d’eux, auquel cas celui-là seul est tenu ; ou que quelques-uns ne prouvent que l’incendie n’a pu commencer chez eux, auquel cas ceux-là n’en sont pas tenus.


Ainsi le preneur, en entrant en jouissance, devient l’assureur de l’immeuble : quelle prime le bailleur paie-t-il pour cette assurance ? Car enfin l’incendie est un risque inhérent à tout objet combustible, aux maisons plus qu’à toute autre chose. Passe encore s’il était interdit, par une clause expresse du bail, au preneur du faire du feu dans l’appartement qu’il occupe : on comprendrait alors qu’il fût responsable de l’incendie. Mais non, les maisons sont louées précisément pour que l’on puisse s’y chauffer et y cuire les aliments ; et c’est en présence d’une pareille clause que le Code met l’incendie à la charge des locataires ! Mais c’est un contre-sens.

6. De l’aveu de tous les économistes, la société a un droit dans la plus-value des terrains résultant des nouvelles bâtisses, de la création de nouveaux quartiers, de l’accroissement de population, etc. En vertu de ce droit, la société pouvait intervenir, au moins d’une manière générale, dans les baux à loyer, et, en réservant les droits de la cité, protéger les locataires contre les prétentions excessives des propriétaires. Pourquoi le législateur n’en a-t-il rien fait ? Pourquoi cet abandon de valeurs considérables, qui ne sont en rien du fait des propriétaires, qui sont dues exclusivement, d’une part, à l’industrie des locataires, au développement de la cité, de l’autre ? Tel, spéculant sur la hausse des place à bâtir et le favoritisme de la loi, initié quelquefois aux projets du Gouvernement, acheta, au prix de 30 fr. le mètre carré, d’immenses terrains qu’il revendit ensuite 200 fr. On l’a su, on n’a rien dit. Pourquoi ?

Faut-il s’étonner après cela, si depuis quinze ans la hausse des loyers a été hors de toute proportion ? si le caprice des propriétaires est devenu intolérable ? Ici, l’espace jadis libre, compris dans un corps de bâtiment, se loue à 3 fr. le mètre cube ; ailleurs, il se loue 15, 20 et 25 fr. Telle maison produit 6 0/0, telle autre 30 et 50. Puis le propriétaire suit l’exemple du Code ; il fait acception des professions, sinon des personnes. On ne veut pas de tel métier ; on ne veut pas d’enfants ; on proscrit la famille ; on voudrait n’avoir plus que des couples ! Aussi entendez-vous partout crier famine. On ne travaille plus, disent les ouvriers et petits bourgeois, que pour les propriétaires et pour l’impôt. D’innombrables faillites doivent être attribuées à cette anarchie des loyers, dont on peut évaluer les bénéfices indus, par toute la France et par chacun an, à près d’un milliard.

Sous un régime de mutualité cependant, rien de plus aisé que de discipliner le bail à loyer, sans violer la loi de l’offre et de la demande, et en s’en tenant aux prescriptions de la pure justice. Les moyens, irrécusables autant qu’infaillibles, seraient au nombre de trois.

a) Loi du 3 septembre 1807, sur le taux de l’intérêt de l’argent. — Lorsque l’auteur de cette loi a dit, articles 1 et 2 :

« L’intérêt conventionnel et l’intérêt légal ne pourront excéder en matière civile, cinq p. 0/0 ; en matière commerciale, six p. 0/0, le tout sans retenue, »

il n’a pas entendu parler seulement des sommes prêtées, ou des valeurs remboursables en numéraire ; il a compris dans sa définition toute espèce de capitaux, marchandises et produits, soit en nature, soit en immeubles, aussi bien qu’en argent. Ainsi le négociant, fabricant ou agriculteur qui s’est obligé à fournir, dans un délai donné, une certaine quantité de marchandises, et qui, ayant manqué à son engagement, aura encouru des dommages-intérêts, paiera les intérêts à raison de 5 ou 6 0/0 l’an, selon que la matière sera civile ou commerciale, tout comme l’acheteur qui n’aura pas acquitté, à l’échéance, l’obligation par lui souscrite et payable en espèces.

L’argent n’est cité dans la loi que comme représentant des valeurs, moyen d’exprimer les capitaux et les produits.

Or, qu’est-ce qu’un bail à loyer ? — Un contrat par lequel l’une des parties, qu’on nomme bailleur, remet à l’autre, preneur, une maison ou un appartement, pour un temps et moyennant un prix déterminé, payable en argent. En économie politique, cette maison ou cet appartement est une valeur comme une autre, un capital comme un autre, un produit comme un autre ; je dirai même une marchandise comme une autre. Le législateur, il est vrai, ne l’a pas compris dans la loi du 3 septembre 1807. Il a laissé à la liberté des parties la fixation du taux des loyers, bien que, logiquement, cette fixation fût une conséquence de celle de l’intérêt de l’argent. C’est encore une faveur, un privilége, qu’il a accordé à la propriété. Mais il est clair que rien n’empêche la loi de revenir sur ce privilége, d’abolir cette loi spéciale, et de dire aux propriétaires de maisons : Le taux de l’intérêt de l’argent a été fixé à 5 p. 0/0 en matière civile, 6 p. 0/0 en matière commerciale, pour toute espèce de ventes, achats, locations, prestations, services, échanges, etc., sans distinction de meubles ni d’immeubles, de capitaux, de marchandises, de produits ou d’espèces. Profitant plus que personne de cette limitation, vous subirez à votre tour la loi commune ; le même intérêt que vous payez à votre banquier, à vos fournisseurs, on vous le paiera à vous-mêmes. Réciprocité, c’est justice.

b) Un autre moyen de tenir en bride la propriété bâtie serait de faire valoir le droit social dans la plus-value des terrains acquis par des causes étrangères à l’action des propriétaires. Je n’y insisterai pas davantage.

c) Enfin, pour en finir avec le vieux droit de propriété, droit mystique, plein de préjugés et d’exceptions, je proposerai de déclarer que tout bail à loyer est un acte de commerce. Ne sont-ce pas des commerçants que ceux qui louent un hôtel, le garnissent de meubles, et le relouent ensuite, à la semaine, au mois ou à l’année, par cabinets, chambres ou appartements ? Ne sont-ce pas aussi des commerçants que ces entrepreneurs faisant métier de construire des maisons, qu’ils relouent ou revendent, absolument comme les marchands ou loueurs de meubles ? En quoi ces opérations sur les maisons et bâtiments diffèrent-elles de celles que la loi définit actes de commerce : entreprises de manufactures, de fournitures, de spectacles, de constructions, affrêtements, nolissements, c’est-à-dire louage de navire, etc.

Or, de l’assimilation, logique en droit, incontestable en économie politique, du bail à loyer avec les opérations de commerce sus-désignées ; de cette assimilation, dis-je, combinée avec l’application qui serait faite audit bail à loyer, de la loi de 1807, et avec le droit de la cité à la plus-value des terrains à bâtir, il s’ensuivrait :

1° Que toute la législation concernant le bail à loyer devrait être refaite dans un meilleur esprit : plus de ces faveurs au profit des propriétaires ; plus de ces caprices, plus de ces hausses effrénées qui désolent les familles, ruinent les fabricants et les boutiquiers ; l’arbitraire serait banni d’un ordre de transactions qui intéresse au plus haut degré l’existence des masses, et dont l’importance se compte en France par milliards. Une statistique des logements serait dressée par les soins de l’autorité ; une police meilleure serait organisée pour la salubrité des habitations ; des sociétés maçonniques pour l’achat des terrains, la construction, l’entretien et la location des maisons, pourraient se constituer, en concurrence avec les anciens propriétaires et dans l’intérêt de tous. Je laisse de côté le détail des réformes : il me suffit d’en avoir indiqué les principes et l’esprit.

Mais qui ne voit que, sans une manifestation éclatante de l’opinion publique, ce grand redressement restera à tout jamais une utopie ?



Chapitre XI.— Application de la mutualité au commerce de transports. — Rapports de droit économique entre les expéditeurs, commissionnaires, voituriers et réceptionnaires. — Chemins de fer et services publics.


On ne croirait jamais, si les faits de chaque jour n’étaient là pour nous en convaincre, avec quelle lenteur se forme la moralité humaine, avec quelle difficulté elle parvient à distinguer le juste de l’injuste. La condamnation du brigandage et du vol, par suite son interdiction et sa répression légale, ne remontent pas au-delà de trois mille ans. Mais on n’a guère compris jusqu’à présent sous ces mots de vol, brigandage, escroquerie, que les cas les plus violents et les plus grossiers de l’usurpation du bien d’autrui, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre à la seule inspection des attentats à la propriété, dénombrés et définis dans le Code pénal. L’antique sagesse a eu beau nous proposer, dès le commencement, son adage mutuelliste : Fais aux autres ce que tu veux qui te soit fait ; ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l’on te fasse. Nous n’avons jamais vu dans cette haute prescription de droit qu’un conseil de charité, une formule de bienfaisance purement volontaire, qui n’engage pas la conscience ; nous n’avons marché qu’à l’aide du bourreau et de la police, et, sur les choses les plus importantes de l’économie sociale, nous sommes encore aussi sauvages que les premiers qui, fatigués de meurtre, de rapine et de viol, convinrent de respecter mutuellement leurs biens, leurs femmes et leurs vies, et fondèrent ainsi les premières sociétés.

Quand nous parlons aujourd’hui de mutualité, d’institutions mutuellistes, ne semble-t-il pas que nous disions une chose nouvelle ? L’homme du peuple et le bourgeois, l’entrepreneur et le salarié, le financier et le commerçant, le propriétaire et le fermier, le magistrat et le prêtre, l’économiste et le juriste, l’homme d’État et le simple citoyen, ont peine à nous comprendre ; ils ne saisissent pas nos raisonnements ; et pour eux nos paroles, inintelligibles, sont paroles perdues. L’assurance mutuelle est une vieille idée, que l’on admet volontiers, mais comme théorie, non comme acte de justice ; comme mode de transaction libre, non comme obligation de droit telle, que celui qui, spéculant sur l’insolidarité des risques, se fait du péril général un moyen de fortune, le gouvernement qui laisse faire et la société qui approuve, soient coupables. Or, si tel est, à notre époque, l’état de l’opinion sur la plus élémentaire des mutualités, l’assurance mutuelle, à quoi devons-nous nous attendre pour ce qui touche l’appréciation des valeurs, la loyauté dans les marchés, l’échange des services et des produits, les baux à loyer, etc. ? À qui ferez-vous croire que la dissimulation dans l’offre et la demande est une indélicatesse, bien plus, un véritable délit contre la justice, un attentat à la propriété ? Comment convaincre l’ouvrier, qu’il ne lui est pas plus permis, de par sa conscience, de surfaire son travail, qu’au patron de l’avilir ? À bon chat, bon rat, vous dit-on ; défendez-vous comme je me défends ; chacun pour soi, Dieu pour tous ; à la guerre comme à la guerre ; et cent autres maximes, retenues de l’époque barbare, où la spoliation et le vol étaient la juste récompense du guerrier.

Le propriétaire n’est-il pas maître de sa maison ? Ne l’a-t-il pas héritée de son père, ou achetée de son argent, ou bâtie de ses mains ? N’est-il pas maître de la démolir, comme de l’exhausser d’un ou plusieurs étages, de l’habiter avec sa famille, ou d’en faire une grange, un magasin, une étable ; de la remplacer par un jardin, ou un jeu de quilles ? Que venez-vous donc nous parler ici de mutualité ? Qu’est-ce que cette manière sournoise de réduire et tarifer légalement les loyers, sous prétexte d’usure, de bon marché des capitaux, de droit social à la plus-value des terrains, etc. ? Une véritable propriété entraîne droit d’accession, droit d’alluvion, partant droit exclusif à la plus-value, laquelle n’est qu’une bénédiction du ciel sur le propriétaire. Respect donc à la propriété ; rien que la loi de l’offre et de la demande, dans son énergique et primitive simplicité, ne peut être ici invoqué ; rien que sa parole ne peut lier le propriétaire.

Voilà, ce que l’on dit, sans se donner même la peine de remarquer que, par un nouveau privilége, la loi de l’offre et de la demande est bien plus douce pour le propriétaire que pour le marchand, le fabricant et l’ouvrier. On marchande à l’ouvrier son salaire, au marchand sa marchandise, au fabricant son service ; on se permet de leur reprocher, comme un quasi-délit, l’exagération frauduleuse de leur prix : qui est-ce qui songe à adresser pareil reproche au propriétaire ? N’est-il pas, en quelque sorte, incorporé dans son immeuble ? Si ses conditions sont trop dures, on passe sans observation. Et du côté de l’État, quelle considération ! quels égards ! La police saisit et fait jeter les fruits verts, le lait mêlé d’eau, les boissons de fabrique suspecte, les viandes corrompues ; elle a des lois contre les accapareurs, les agioteurs ; elle sait, au besoin, mettre une limite à certains monopoles. Depuis une quarantaine d’années, le principe de l’utilité publique est venu apporter certaines entraves à l’abus de la propriété : mais que de précautions vis-à-vis de cette caste puissante, toujours traitée comme noble ! Quel soin de l’indemnité ! Que de propriétaires enrichis par l’expropriation, heureux que l’État ait jeté son dévolu sur leur héritage, comme un suzerain daignant abaisser ses yeux sur la fille de son vassal !…

Ces répugnances d’une époque saturée d’égoïsme, pétrie d’iniquité, nous allons les retrouver plus vives encore dans un genre d’industrie dont l’importance égale l’antiquité, sans que pour cela elle ait jamais été pénétrée du pur rayon du droit.

Quel lien de solidarité, conséquemment quelle mutualité établir entre le public et l’entrepreneur de transports ? Qu’on relise les art. 96 à 108 du Code de commerce, et l’on verra que le législateur, loin de chercher ici le lien de justice, n’a songé qu’à une chose, fonder la sécurité de l’expéditeur, en déterminant fortement la garantie ou responsabilité du voiturier. Ce sont comme deux mondes à part, qui ne communiquent qu’avec méfiance, et dont le rapport temporaire les laisse toujours l’un à l’autre étrangers. Le colis remis au messager, il en devient comme propriétaire : tout ce qui concerne le transport, son mode, ses conditions, sa durée, tout ce qui peut survenir dans le voyage, ne regardent que lui. Entre le voiturier et l’expéditeur le contrat se résume en deux mots : la responsabilité absolue incombe au premier ; le fret à acquitter par le second. Il suit de là que le commerce, l’industrie et l’agriculture sont en général, pour tout ce qui concerne la circulation des produits, livrés à la merci des commissionnaires de transports ; il n’y a de répit ou d’adoucissement que pendant les guerres que lesdits commissionnaires ou entrepreneurs se font entre eux, et dont le public finit presque toujours par payer les frais.

Il est certain qu’aux époques malheureuses, quand les États sont en guerre, l’industrie faible, les voyages pleins de risques, les affaires difficiles, le contrat de garantie mutuelle entre une entreprise de transports et le public est à peu près impraticable ; toujours le commissionnaire et le voiturier, aussi bien que l’expéditeur et le commettant, préféreront garder leur liberté. Mais dans un pays comme le nôtre, où les affaires depuis des siècles se sont tant développées, où la circulation est si sûre, comment les entrepreneurs de transports n’ont-ils jamais su s’entendre avec le commerce ? J’ai pratiqué pendant dix ans la navigation intérieure, et je l’ai vue s’éteindre, sans qu’elle ait pu parvenir à s’organiser. Il a fallu en venir aux concessions par l’État des chemins de fer, au monopole inhérent à ce mode de transport, à la coalition des Compagnies, enfin, pour que l’on conçût la possibilité d’un pacte équitable et avantageux à tous l’es intérêts, dans le voiturage. Rien de plus simple, pourtant, que l’idée de ce pacte.


Garantissez-nous, auraient dit les entrepreneurs de transports aux industriels, commerçants et agriculteurs des localités respectivement desservies par eux, garantissez-nous vos consignations, et nous vous garantissons de notre côté :

Tous transports des points A, B, C, D, aux points X, Y, Z ;

Nous vous garantissons ces transports, à grande"ou petite vitesse, soit en délai fixe de tant de jours et d’heures, soit en délai moral ;

Nous vous garantissons des départs périodiques, tous les deux, trois, quatre et cinq jours ;

Nous vous garantissons, enfin, des prix fixes, selon la nature des chargements.

L’engagement entre nous sera réciproque, pour une ou plusieurs années, modifiable toutes et quantes fois il se produira une invention ou une concurrence sérieuse pouvant exécuter le service à meilleur marché. Dans ce cas nous devrons être avertis, afin que nous puissions nous mettre en mesure, et conserver la préférence.


Chose singulière : si le principe de mutualité pouvait, par l’initiative de quelques individus, s’établir quelque part avec puissance et étendue, c’était évidemment dans le commerce des transports. L’appareil circulatoire une fois réformé, tout le système était entraîné. Mais telle est la fatalité qui régit les affaires humaines : jamais cet engagement si simple n’a été compris par les compagnies de navigation ; elles ne l’ont jamais proposé ; et il ne paraît pas que le public de son côté eût consenti à s’y prêter. Le public était comme les compagnies : amoureux de l’imprévu, de l’agiotage ; il se réservait. Si dès 1840 les compagnies de transports par eau et les principaux commissionnaires étaient entrés dans cette voie, leurs tarifs étant pris pour maximum et faisant loi, le pays aurait les transports, aujourd’hui, pour les voyageurs, à 5 centimes les premières et 2 centimes les deuxièmes, par tête et kilomètre ; pour les marchandises, de 1 centime 1/2 à 5 centimes, grande et petite vitesse, tant par eau que par fer.

Au lieu de cela, la navigation a été presque partout abandonnée, et les compagnies de chemins de fer, appliquant les tarifs dressés pour elles par des législateurs peu vigilants, font payer,

Aux voyageurs : 10 centimes 3, 7.7 ; et 5.7 par tête et kilomètre ;

Aux marchandises : 9, 12, 14 et 21 centimes par tonne et kilomètre.

En cas de disette, le blé qui ne devrait payer au plus que 2 centimes, en paye 5 ; — les huîtres, la marée, etc., articles de messagerie à grande vitesse, 35 centimes. Veut-on savoir, par un seul exemple, quelle est l’influence de ce tarif sur le prix des comestibles ? Tandis qu’à Bordeaux et à Mâcon les pêches, de bonne qualité, se vendaient couramment 10 centimes la douzaine, on ne les a jamais payées à Paris moins de 15, 20 et 50 centimes la pièce.

Si pourtant le gouvernement de Louis-Philippe, issu des idées de 1789, avait été moins infatué de ses idées d’autorité et de hiérarchie ; si, dès 1842, il avait été convaincu de ce principe, qu’il n’était autre chose que le représentant ou l’organe des rapports de solidarité et de mutualité de toute sorte qui existent et que le temps ne cesse de développer entre les citoyens ; il avait, dans la législation des chemins de fer, une occasion unique de constituer, avec le bas prix des transports, la mutualité industrielle et commerciale, en autres termes, de fonder le droit économique. Il se serait dit, chose que le moindre parmi les ouvriers comprend à merveille, qu’un service public, tel que celui des chemins de fer, ne peut pas être donné en usufruit à une classe de la société, et devenir, au détriment de la masse, une source de fortune pour une armée d’actionnaires ; et il aurait organisé le service des transports, ou du moins il en aurait confié l’exécution à des compagnies de travailleurs, d’après les principes de la réciprocité et de l’égalité économiques.

Qui doute aujourd’hui que le Peuple français eût pu, sans le secours de Compagnies anonymes, se donner des chemins de fer, et, se considérant à la fois-lui-même comme voiturier et expéditeur, s’assurer à perpétuité le plus bas prix de transport ? Mais des chemins de fer construits, exploités selon le principe de mutualité, n’exigeant pour salaire de leur service qu’une somme égale à leurs frais d’exploitation et entretien ; des chemins de fer pour lesquels, en vertu de l’axiome de droit que nul n’est serf de sa propre chose, Res sua nulli servit, on n’aurait pas eu à rembourser de capital d’établissement ; dont les actions n’auraient provoqué ni hausse ni baisse, puisqu’il n’y aurait eu ni concessions ni actionnaires ; des chemins de fer qui, par l’extrême bon marché, n’auraient profité qu’à la nation, sans créer de sinécures et faire la fortune d’aucun parasite, n’étaient pas ce qu’il fallait au Gouvernement. Deux cents millions, c’est à peu près la somme à laquelle se monte le revenu net annuel des voies ferrées, — laissés dans le commerce, l’agriculture et l’industrie, n’eussent pas été d’un médiocre secours pour le développement de la richesse publique [8].

Le Gouvernement et les Chambres de Louis-Philippe jugèrent qu’il valait mieux les faire passer dans la poche de leurs amis, financiers, entrepreneurs et actionnaires. Le peuple était accoutumé à tout payer, même ce que l’on faisait pour lui avec son propre argent ; que serait-il arrivé si tout à coup on lui eût appris que les chemins étant construits de ses deniers, il ne devait pour le transport que la dépense courante, et zéro d’intérêt ? On n’était pas fâché d’ailleurs de donner ce développement à la classe aisée et la moins laborieuse ; d’augmenter le nombre des partisans du pouvoir ; de créer des intérêts dévoués à l’autorité, battue chaque jour par la marée montante des intérêts populaires. Le Gouvernement actuel est si loin, lui aussi, sous tous ces rapports, d’avoir compris sa vraie loi, qu’à la suite des guerres de Crimée et de Lombardie il a ajouté un décime de guerre aux tarifs des chemins de fer, se faisant ainsi, par la plus inintelligente fiscalité, co-parasite d’une industrie dont la nature est d’être d’autant plus productive pour tout le monde, qu’elle ne doit payer de rente et produire de bénéfice pour personne.

Millions et milliards, voilà ce que coûte chaque année à la Nation la violation du droit économique, le mépris de la loi de mutualité. S’imagine-t-on, par hasard, que ce soit avec les capitaux des Compagnies que les chemins de fer ont été construits ? Non ; les Compagnies n’ont fourni qu’une fraction, la plus petite, du capital dépensé, comme pour avoir un prétexte de s’arroger la totalité du revenu. D’après la loi de 1842, les indemnités dues pour les terrains et bâtiments expropriés, de même que les terrassements, ouvrages d’art et stations, sont à la charge de l’État. Que reste-il à faire aux Compagnies ? La pose des rails et le matériel. D’après cet arrangement, quelle est la part de l’État dans la recette ? Néant : que dis-je ? non content de ne rien percevoir, l’État garantit aux Compagnies un minimum de dividende. Ainsi l’on peut dire que dans les chemins exécutés suivant la loi de 1842, l’État, c’est-à-dire le Pays, faisait la majorité des dépenses et se retirait devant les Compagnies au moment de réaliser les profits. Jamais le mercantilisme anarchique n’avait obtenu, par la faute d’un Gouvernement, pareil succès. Nous soutenions tout à l’heure que les instruments de circulation publique, création du Pays, devaient être livrés gratuitement au Pays. Le Gouvernement de 1830 les a livrés pour rien aux Compagnies, qui se font, elles, chèrement payer ; il ne s’est trompé que d’adresse.

L’idée de mutualité est des plus simples : elle n’est jamais entrée dans l’esprit des aristocraties, monarchies, théocraties et d’aucun Gouvernement. C’est dans le commerce des transports que l’initiative individuelle aurait eu le plus de puissance pour cette grande réforme : il faudra une révolution économique dans tout le pays pour la réaliser dans les canaux et les chemins de fer.



Chapitre XII. — Du crédit Mutuel [9].


Le mot crédit est un de ces termes passés dans l’usage vulgaire et dont les personnes de toutes les classes se servent à chaque instant, mais qui conserve pour l’intelligence des masses le plus d’équivoque. Le peuple le prend le plus souvent en un sens qui n’est ni celui des affaires, ni celui de l’économie politique, qui, par conséquent, n’est pas davantage celui de la mutualité. Cela vient de ce que la langue économique n’a pas été faite par des savants, comme celles de la Chimie et du Droit, mais par des praticiens sans lettres, sans philosophie, prenant au sens d’une prestation bienveillante ce qu’il fallait entendre d’une transaction intéressée, confondant ainsi les notions les plus contraires, et finissant par parler une sorte d’argot plutôt qu’un langage rationnel.

Crédit est un mot latin francisé, credit-us, ou credit-um, participe passif, masculin ou neutre, du verbe credo, qui signifie également croire et confier. Vendre à crédit est une phrase de basse latinité, comme qui dirait, vendre à qui est cru, ou vendre à confiance, c’est-à-dire sur la promesse du chaland d’un payement ultérieur. Prêter à crédit, par la même raison, est prêter, non pas sur caution ou gage, mais sur l’espoir de restitution. Crédit est donc confiance : à l’ori- gine on ne l’entendit pas autrement..

Maintenant, c’est autre chose : le crédit n’exprime nullement la confiance, malgré tout ce que disent les usuriers de l’époque. C’est une opération essentiellement mercantile et intéressée, par laquelle des individus qu’on nomme capitalistes ou marchands, font à d’autres qui en ont besoin et qu’on appelle acheteurs ou emprunteurs, l’avance de leurs capitaux ou marchandises. Or, cette avance, bien qu’elle ne soit pas accompagnée du payement voulu, n’a pas lieu sur parole et pour rien, comme l’entend le peuple ; elle se fait sur gage, hypothèque, nantissement ou caution, et moyennant une prime, qui souvent se paye d’avance, par retenue, et qu’on appelle intérêt : ce qui est juste le contraire de ce que l’on entend vulgairement par crédit.

En principe, le prêteur n’a de confiance en personne ; il ne se fie qu’aux choses. Il se peut que par bienveillance, comme homme et ami, il accorde à un autre, de la probité duquel il ne doute pas, une avance de fonds : mais ce n’est pas là ce qu’on appelle en affaires un crédit. Ce prêt de confiance, si le banquier est prudent et régulier dans ses écritures, il ne le portera pas dans son journal au compte de son ami ; il le portera au sien propre, attendu qu’une pareille avance n’est pas rigoureusement, à une date préfixe, exigible, et qu’en accordant un crédit de cette espèce, il s’est fait lui-même caution ; ce qui veut dire qu’en pareil cas il n’a véritablement confiance qu’en lui-même.

D’après cela, il y a donc deux manières d’entendre le crédit : le crédit réel, qui repose sur des réalités ou des gages ; et le crédit personnel, dont l’unique sûreté repose dans la fidélité de l’emprunteur. La tendance populaire est toute au crédit personnel : le peuple n’entend pas autrement la mutualité. Parlez à l’homme du peuple, de gage, de caution, d’une double ou triple signature, tout au moins d’un effet de commerce, représentant une valeur livrée et partout escomptable ; il ne vous comprend plus, et prend vos précautions pour une injure. Entre gens de connaissance, pense-t-il, cela ne se fait pas. — J’ai vingt ans d’exercice dans ma profession, vous dira cet ouvrier ; voici des certificats qui établissent ma moralité ; je désire me mettre à mon compte, et j’ai besoin de 3,000 fr. Pouvez-vous me les remettre ? Il tombera de son haut, si vous lui dites qu’en affaires, dans une banque mutuelle, comme dans toute autre, la règle est de ne se point fier à l’homme, mais au gage.

C’est aux gérants et directeurs des sociétés de crédit mutuel qu’il appartient de former, sous ce rapport, l’éducation du peuple. J’ai bien peur que déjà, par une complaisance intempestive, par la crainte mal fondée de manquer à leur programme, quelques-unes ne se soient prêtées à des avances imprudentes, et n’aient consenti des prêts aventurés. Il importe que les ouvriers soient ramenés aux vrais principes ; qu’ils soient bien convaincus qu’en matière de crédit, plus qu’en aucune autre, autre chose est la charité et autre chose le Droit ; qu’une société mutuelliste ne doit pas être confondue avec une société de secours ; en deux mots, que les affaires ne sont point œuvres de charité et de philanthropie. Ce n’est que rarement, et avec la plus grande circonspection, que les sociétés ouvrières doivent se permettre le crédit personnel, qui serait dans la rigueur du terme le vrai crédit, à peine de dégénérer bientôt en fondations charitables, de se voir bientôt ruinées par le favoritisme, les billets de complaisance, les garanties morales, et de se déshonorer.

Qu’est-ce donc que nous appellerons crédit mutuel ?

Les opérations de crédit se divisent en deux grandes catégories ; 1o escompte des valeurs de commerce ; 2o avances de capital à l’agriculture et à l’industrie.

Chacune de ces opérations implique un gage positif, une hypothèque réelle. Ainsi le négociant qui a besoin de numéraire s’en procure au moyen des traites ou mandats qu’il tire sur ses clients débiteurs, et qu’il a soin de faire endosser encore par un autre négociant ou banquier, quelquefois par deux, ce qui fait trois et même quatre sûretés : 1o le débiteur, 2o le tireur, 3o l’endosseur ou les endosseurs, chacune de ces personnes étant responsable par corps et par biens. Dans les moments de crise, on a vu encore les négociants se procurer de l’argent sur dépôt de marchandises, représentant trois et quatre fois la somme versée. Or, il faut que la plèbe ouvrière le sache bien : ce n’est d’aucune de ces sûretés, sur lesquelles repose le crédit, que la mutualité peut les affranchir. Il s’agit de tout autre chose.

Nous avons dit plus haut que non-seulement le crédit ne s’accorde pas sur de simples promesses, mais sur des gages, réalités ou hypothèques ; que de plus c’est une opération intéressée, impliquant pour le prêteur rémunération ou bénéfice, véritable prime, analogue à celle de l’assurance, variant de 2, 3, 4 à 5, 6, 7, 8 et 9 p. 0/0 l’an, et qui a nom intérêt. À cet intérêt, les banquiers ajoutent une commission et autres menus frais qui souvent élèvent l’intérêt de 1 p. 0/0. C’est cet intérêt, avec les accessoires, qu’il s’agit de réduire au moyen de la mutualité, aussi bien pour les escomptes du commerce que pour les prêts sur hypothèque à l’agriculture et à l’industrie.

J’ai trop écrit, depuis dix-sept ans, sur cette matière du crédit mutuel, pour que je me croie obligé en ce moment d’entrer dans de longues explications ; quelques mots suffisent.

L’intérêt de l’argent, dont la loi du 3 septembre 1807 avait fixé le maximum à 6 p. 0/0 l’an en matière commerciale, et 5 p. 0/0 en matière civile, est la plus lourde entrave qui pèse sur le travail, et pour la consommation le prélèvement le moins justifié et le plus désastreux. On peut s’en faire une idée en songeant que les escomptes du commerce produisent à la seule Banque de France et à ses succursales près de 40 millions de bénéfices net ; quant aux avances de capitaux, à l’agriculture et à l’industrie, que le total des hypothèques était, en 1857, de 12 milliards, représentant un intérêt d’au moins 600 millions.

Or, en ce qui concerne d’abord la circulation et l’escompte, il est clair que l’intérêt de commerce exigé par les banquiers à 6, 7, 8 et 9 p. 0/0 est un tribut bénévolement payé aux détenteurs de numéraire par les négociants escompteurs, puisque, de même qu’ils pourraient s’assurer les uns les autres moyennant une prime des plus légères et dont aucune compagnie ne saurait se contenter ; de même encore qu’ils eussent pu, en agissant sur les résolutions du pouvoir, se garantir les transports à 60 et 80 p. 0/0 au-dessous des transports des chemins de fer, pareillement ils pourraient se créditer les uns les autres, avec ou sans l’intervention du Gouvernement, à un taux auquel nul capitaliste ne saurait descendre.

Lorsqu’en 1848 fut créé, sous l’initiative du Gouvernement provisoire et par souscription du commerce, le Comptoir d’escompte, qui empêchait le Gouvernement, après avoir accordé à cette Banque nouvelle la double garantie des obligations de la ville de Paris et des bons du Trésor, de stipuler que les actionnaires du Comptoir jouiraient de l’escompte de leurs effets, sans intérêt, et moyennant une simple commission ? Bientôt on eût vu tout le monde rechercher la même faveur, solliciter des actions, c’est-à-dire racheter par une souscription volontaire une fois versée, le tribut payé par lui chaque année aux banquiers. Mais la République de février n’en était en 1848 qu’à la politique ; elle ne s’occupait ni de mutualité ni de gratuité ; satisfaite d’avoir mis une nouvelle machine en train, elle renonça à toute part dans les profits en faveur des actionnaires. Aujourd’hui l’État a retiré sa garantie, devenue inutile ; le capital du Comptoir, d’abord de 6,666,500 fr. pour la part à fournir par les actionnaires, a été porté à 20 millions, et les actions, de 500 fr. à l’origine, se cotent 980 fr. à la Bourse.

Quant aux avances à faire à l’agriculture et à l’industrie, comme elles se composent nécessairement de matières premières, d’instruments de travail, de bétail, de subsistances et de main-d’œuvre ; que par ces mots, crédit foncier, on n’entend aucunement des avances de terre, prés, champs, vignes, forêts, maisons ou autres immeubles, mais de simples prestations de travail et fournitures ; que le numéraire ne sert ici, comme dans le commerce, que de moyen d’échange ; que par conséquent les dites avances ne peuvent se prendre que dans l’épargne de la nation et que par conséquent l’unique mission du Crédit foncier est de faciliter, par son intermédiaire, aux emprunteurs les moyens d’y puiser ; qu’une semblable opération a bien plus le caractère d’une vente à terme que celui d’un prêt sur hypothèque, il est évident encore qu’ici la mutualité peut et doit recevoir une de ses plus belles applications, puisqu’il ne s’agit que de donner forme et pratique à ce qui, au fond, est déjà la réalité, savoir, que les vrais prêteurs sont les producteurs ; que la matière du prêt n’est pas de l’argent, mais des matières premières, des journées et instruments de travail et des subsistances ; qu’à cet effet, ce n’est pas une banque qu’il s’agit d’organiser, ce sont plutôt des magasins et des entrepôts ; enfin que toute avance de cette espèce devant être faite en vue d’une reproduction, c’est aux producteurs à organiser, au moyen d’un syndicat, leurs prestations les uns à l’égard des autres, à des conditions de bon marché impossibles à obtenir des manieurs d’argent.

On ne s’étonnera jamais assez de l’étrange fascination produite sur nos routiniers de la finance et nos prétendus économistes par l’argent. Lorsqu’en 1848 on s’occupa, dans l’Assemblée républicaine, de fonder le crédit foncier, sauveur de notre agriculture, on ne s’occupa que d’une chose : créer avec le moins de numéraire possible, la plus grande somme possible en billets de crédit ; absolument comme la Banque de France. Mais plus on y rêva, plus on rencontra de difficultés. D’abord personne ne voulut consentir à prêter ses écus à 3, 3 65 p. 0/0 d’intérêt au plus, de manière que le nouvel établissement pût les reprêter sur hypothèque à 5, 5 ½ ou 6, amortissement et frais d’administration compris, pour une durée de vingt à soixante ans. Puis, eût-on trouvé des prêteurs, à quoi cela eût-il servi ? L’hypothèque n’en eût pas moins fait son chemin, la dette agricole se serait accrue, de plus en plus irremboursable, et l’institution du crédit foncier aurait abouti à l’expropriation universelle, si, tandis que le revenu de la terre est de 2 p. 0/0, on avait persisté à emprunter à 5 et 6. La contradiction s’élevant ainsi des deux côtés, du côté des détenteurs d’argent, et du côté de la dette agricole, cette belle institution du crédit foncier, qui avait fait concevoir tant d’espérances, et dont la création fut d’abord escomptée à l’honneur du gouvernement impérial, fut abandonnée : l’agriculture, elle, s’occupe maintenant de toute autre chose. Tout à l’heure nous rappelions que le total des hypothèques s’élevait à 12 milliards. Pour que le crédit foncier pût, à l’aise, rembourser ou convertir une pareille somme, il eût fallu qu’il réunît dans ses caisses, comme la Banque, le tiers au moins de ce capital en argent, soit 4 milliards de monnaie, servant de gage à 12 milliards de billets. N’est-ce pas du dernier ridicule ? C’est pourtant contre cette pierre d’achoppement que sont venues se briser, et l’habileté de nos financiers, et la science de nos économistes, et l’espérance de nos agronomes républicains !… Stupete gentes !

Il y a donc ici, comme partout, un triple abus à détruire, abus qui aurait dès longtemps disparu sans la sottise de nos faiseurs et la complicité de nos gouvernements :

Violation de plus en plus obstinée du droit économique ;

Prélèvement en pure perte, et toujours croissante, d’une partie de la richesse créée chaque année, sous forme d’intérêts ;

Développement d’un parasitisme effréné, et de plus en plus corrupteur.

Ainsi ce qui distingue les réformes mutuellistes, c’est qu’elles sont à la fois de droit strict et de haute sociabilité : elles consistent à supprimer les tributs de tout genre prélevés sur les travailleurs, sous des prétextes et par des moyens qui seront un jour prévus par les constitutions, et imputables aux Gouvernements [10].

Cette mutualité, si ardemment niée de nos jours par les fauteurs du privilége, et qui apparaît comme le trait signalétique du nouvel Évangile, n’est pas ce que le Christ avait en vue quand il disait : Faites crédit sans en rien attendre, mutuum date, nihil inde sperantes. Les théologiens modernes, se relâchant de la morale des anciens, ont discuté sur la question de savoir si, par ces paroles, Jésus-Christ avait défendu d’une manière absolue le prêt à intérêt, s’il avait posé un précepte ou s’il n’avait entendu donner qu’un conseil. La distinction que nous avons faite précédemment entre la loi de Charité et la loi de Justice, et l’explication que nous avons donnée dans le présent article, du crédit mutuel, toujours gagé, mais non intéressé, et du crédit personnel, nous donnent le vrai sens de l’Évangile.

Moïse était venu le premier, disant au Juif : Tu ne prendras point d’intérêt à ton frère, mais seulement à l’étranger. Son but était surtout de prévenir la confusion et l’aliénation des héritages, menacés de son temps, comme du nôtre, par l’hypothèque. C’est dans ce même dessein qu’il avait ordonné la remise des dettes tous les cinquante ans. Jésus paraît à son tour, prêchant la fraternité universelle, sans distinction de Juif ni de Gentil, et généralisant la loi de Moïse : Tu prêteras à ton frère, Israélite ou étranger, sans intérêt. L’auteur de l’Évangile fermait ainsi l’âge de l’égoïsme, l’âge des nationalités et ouvrait la période d’amour, l’ère de l’humanité. Sans doute il développait avec plus d’énergie qu’on ne l’avait fait avant lui le principe célèbre, Faites aux autres comme à vous-mêmes ; mais jamais il ne lui vint à l’esprit d’organiser économiquement la mutualité, de fonder des banques de crédit réciproque, pas plus que d’imposer à personne la prestation de ses épargnes, sans indemnité et au risque de tout perdre. La proposition énoncée par lui est relative aux communautés chrétiennes : or, nous savons que ces communautés ne durèrent pas. À cette heure, nous faisons un pas de plus : sans revenir à la communauté et à la charité évangéliques, nous affirmons la mutualité économique, dans laquelle, sans imposer de sacrifice à personne, nous obtenons toute chose au juste prix du travail ; et, pour cette idée si simple, nous pouvons dire de nous-mêmes ce que les Juifs du temps de Jésus disaient de lui : Ils ne l’ont pas compris, Et sui sum non comprehenderun[11].

L’égoïsme, déguisé sous le faux nom de liberté, nous a infectés et désorganisés dans tout notre être. Il n’est pas une de nos passions, de nos erreurs, pas une forme du vice et de l’iniquité, qui ne prélève sur nous une part de notre maigre subsistance. Nous payons tribut à l’ignorance, au hasard, au préjugé, à l’agiotage, au monopole, au charlatanisme, à la réclame, au mauvais goût, autant qu’à la sensualité et à la paresse, tribut aux crises, stagnations, coalitions, chômages, sans compter que, par nos pratiques routinières, nous payons encore à la concurrence, à la propriété, à l’autorité, à la religion, à la science même, qu’il ne saurait évidemment être question d’abolir, des tributs supérieurs aux services qu’elles rendent. Partout le droit économique est violé dans ses principes fondamentaux, et partout cette violation entraîne à notre détriment soustraction de richesse, développement du parasitisme, et corruption des mœurs publiques.



Chapitre XIII. — De l’association, dans la mutualité.


J’ai cru devoir consacrer un chapitre spécial à cette question, qui tient dans les préoccupations ouvrières une très-grande place, et sur laquelle règne encore une profonde obscurité. Autant que leurs camarades du Luxembourg, les auteurs du Manifeste préconisent l’association, et la considèrent comme moyen puissant d’ordre, de moralité, de richesse et de progrès. Mais ni les uns ni les autres ne l’ont encore su reconnaître ; tous la nomment pêle-mêle avec la mutualité, plusieurs la confondent avec la communauté ; personne, en dehors des Codes civil et de commerce, dont au surplus les ouvriers se soucient peu, n’a su en démêler le caractère, utile ou nuisible ; personne surtout n’a reconnu les modifications qu’elle est appelée à recevoir dans le régime mutuel.

J’essaierai, autant qu’il est en moi, de répandre un peu de jour sur cet intéressant sujet, et, dans l’intérêt des sociétés ouvrières qui vont se développant de toutes parts et auxquelles une foule de notabilités politiques prennent le plus vif intérêt, de combler en peu de mots cette importante lacune.

J’appelle forces économiques certaines formules d’action, dont l’effet est de multiplier la puissance du travail fort au delà de ce qu’elle serait, si elle était laissée tout entière à la liberté individuelle.

Ainsi, ce qu’on appelle Division du travail ou séparation des industries est une force économique : il a été mille fois prouvé depuis A. Smith, qu’un nombre donné d’ouvriers rendront quatre fois, dix fois, vingt fois plus de travail, en se le répartissant entre eux d’une manière systématique, qu’ils n’auraient fait s’ils avaient travaillé chacun séparément, faisant tous la même tâche, sans s’entendre et sans combiner leurs efforts.

Par la même raison, ou plutôt par une raison inverse, ce que j’ai nommé l’un des premiers, force de collectivité, est aussi une force économique : il est également prouvé qu’un nombre donné d’ouvriers exécutera avec facilité et en peu de temps un travail impossible à ces mêmes ouvriers, si, au lieu de grouper leurs efforts, ils prétendaient agir individuellement.

L’application de machines à l’industrie est encore une force économique : ceci n’a pas besoin de démonstration. En permettant à l’homme un plus grand effort, le travail devient plus utile, le produit plus considérable : l’accroissement de richesse qui en résulte atteste la présence d’une force économique.

La concurrence est une force économique, par la surexcitation qu’elle donne à l’ouvrier ;

L’association en est une autre, par la confiance et la sécurité qu’elle lui inspire ;

L’échange, enfin ; le crédit, l’or et l’argent monnayés, la propriété elle-même, qu’aucun scrupule ne doit m’empêcher de nommer ici, au moins par anticipation, sont des forces économiques.

Mais de toutes les forces économiques, la plus grande, la plus sacrée, celle qui, aux combinaisons du travail, réunit toutes les conceptions de l’esprit et les justifications de la conscience, est la mutualité, dans laquelle on peut dire que toutes les autres viennent se confondre.

Par la mutualité les autres forces économiques entrent dans le droit ; elles deviennent, pour ainsi dire, parties intégrantes du droit de l’homme et du producteur : sans cela elles resteraient indifférentes au bien comme au mal social ; elles n’ont rien d’obligatoire ; elles n’offrent aucun caractère de moralité par elles-mêmes. On connaît les excès, pour ne pas dire les massacres de la Division du travail et des machines ; — les fureurs de la concurrence, les fraudes du commerce, les spoliations du crédit, les prostitutions de l’argent, la tyrannie de la propriété. Toute cette critique est depuis longtemps épuisée ; et, avec la Démocratie actuelle, ce serait perdre le temps que d’y insister. Nous prêchons des convertis. Seule la mutualité, qui tient à la fois de l’intelligence et de la conscience ; le pacte synallagmatique, si longtemps méconnu, mais qui rallie secrètement tous les travailleurs, oblige l’homme en même temps qu’elle féconde son œuvre ; seule la mutualité est inoffensible et invincible : car la mutualité, dans les sociétés humaines et dans l’univers, est tout à la fois le Droit et la Force.

Certes l’association, envisagée par son beau côté, est douce et fraternelle : à Dieu ne plaise que je la déshonore aux yeux du peuple !… Mais l’association, par elle-même, et sans une pensée de Droit qui la domine, n’en est pas moins un lien fortuit basé sur un pur sentiment physiologique et intéressé ; un contrat libre, résiliable à volonté ; un groupe limité, dont on peut dire toujours que les membres, n’étant associés que pour eux-mêmes, sont associés contre tout le monde : ainsi, du reste, l’a entendu le législateur : il n’a pas pu ne le pas entendre.

De quoi s’agit-il, par exemple, pour nos grandes associations capitalistes, organisées selon l’esprit de la féodalité mercantile et industrielle ? D’accaparer la fabrication, les échanges et les profits ; à cet effet, de grouper sous une même direction les spécialités les plus diverses, de centraliser les métiers, d’agglomérer les fonctions ; en un mot, de donner l’exclusion à la petite industrie, de tuer le petit commerce, par là, de transformer en salariés la partie la plus nombreuse et la plus intéressante de la bourgeoisie : le tout au profit des soi-disant organisateurs, fondateurs, directeurs, administrateurs, conseillers et actionnaires de ces gigantesques spéculations. Des exemples nombreux de cette guerre déloyale faite par les grands capitaux aux petits se voient à Paris : inutile de les citer. On a parlé d’une librairie centrale qui serait commanditée par M. Péreire et remplacerait la plupart des librairies actuelles : nouveau moyen de dominer la presse et les idées. Il n’y a pas jusqu’à la société des gens de lettres qui, jalouse des bénéfices des libraires, ne songe à se faire éditrice de tous les ouvrages publiés par des auteurs vivants. Cette manie d’envahissement n’a plus de bornes : signe non équivoque de la pauvreté des esprits. J’ai connu un établissement d’imprimerie qui cumulait, avec la composition et l’impression que l’on ne sépare guère, la librairie en gros et en détail, la papeterie, la fonte des caractères, la fabrication des presses, le clichage, la reliure, la menuiserie, etc. On voulait encore y créer une école pour les apprentis et une petite académie. Cet établissement monstre s’affaissa rapidement par le gaspillage, le parasitisme, l’encombrement, les frais généraux, le soulèvement des concurrences, la disproportion croissante entre les dépenses et les recettes. La féodalité industrielle a les mêmes tendances ; elle aura même fin.

De quoi s’agissait-il pour les associations ouvrières d’après le système du Luxembourg ? De supplanter, par la coalition des ouvriers et avec les subventions de l’État, les associations capitalistes, c’est-à-dire toujours de faire la guerre à l’industrie et au commerce libres, par la centralisation des affaires, l’agglomération des travailleurs et la supériorité des capitaux. Au lieu de cent ou deux cent mille patentés qu’il existe dans Paris, il n’y aurait plus eu qu’une centaine de grandes associations, représentant les diverses branches d’industrie et de commerce, où la population ouvrière eût été enrégimentée et définitivement asservie par la raison d’État de la fraternité, comme elle tend en ce moment à l’être par la raison d’État du capital. Qu’y auraient gagné la liberté, la félicité publique, la civilisation ? Rien. Nous eussions changé de chaînes, et, ce qu’il y a de plus triste et qui montre la stérilité des législateurs, entrepreneurs et réformateurs, l’idée sociale n’aurait pas fait un pas ; nous serions toujours sous le même arbitraire, pour ne pas dire sous le même fatalisme économique.

De ce premier et rapide coup d’œil jeté, tant sur les associations communistes, d’ailleurs restées à l’état de projet, que sur les sociétés en nom collectif, en commandite, anonymes, telles qu’elles ont été conçues dans l’anarchie mercantiliste et que les pratique, avec la sanction du législateur et la protection du Gouvernement, la féodalité nouvelle, il résulte : que les unes comme les autres ont été fondées dans des buts particuliers et en vue d’intérêts égoïstes ; que rien en elles ne décèle une pensée réformatrice, une vue supérieure de civilisation, pas le moindre souci du progrès et de la destinée générale ; tout au contraire, qu’agissant, à l’exemple, des individus, en mode anarchique, elles ne sauraient jamais être considérées que comme de petites églises organisées contre la grande, dans le sein et aux dépens de laquelle elles vivent.

Les caractères généraux de ces sociétés, recueillis par le Code, en montrent l’étroitesse d’esprit et la courte portée. Elles sont composées d’un nombre déterminé de personnes, à l’exclusion de tous étrangers ; ces personnes naturellement sont désignées par leurs noms, professions, résidences, qualités ; toutes fournissent un apport ; la société est formée dans un but spécial et pour un intérêt exclusif, et sa durée limitée. Rien en tout cela qui réponde aux grandes espérances que la Démocratie ouvrière a conçue de l’association : de quel droit se flatterait-elle de lui faire produire des résultats plus humains que ceux que nous voyons ? L’association est une chose qui se définit d’elle-même, et dont le caractère essentiel est la particularité. Peut-on faire qu’il n’y ait pas, les unes à côté des autres, séparées et distinctes, des associations de menuisiers, de maçons, de lampistes, de chapeliers, de tailleurs, de bottiers, etc., etc. ? Entre-t-il dans l’esprit de qui que ce soit que toutes ces associations se fondent les unes dans les autres et ne fassent qu’une seule et même société générale ? On peut hardiment défier la Démocratie ouvrière de se jeter dans un pareil gâchis ; que dis-je ? on peut défier, non-seulement les ouvriers, mais leurs conseils, l’Académie des sciences morales et politiques, le Corps législatif, l’École de droit en masse, de donner une formule d’association par laquelle s’uniraient, confondant leur action et leurs intérêts, deux groupes hétérogènes, tels que les maçons et les ébénistes. Donc, si les associations sont distinctes, de par la force des choses aussi, elles seront rivales ; leurs intérêts seront divergents ; il y aura des contradictions, des hostilités. Vous ne sortirez jamais de là.

Mais, me dira-t-on, n’avons-nous pas, pour accorder nos associations et les faire vivre en paix sans les fondre, le principe de mutualité ?…

À la bonne heure. Voici que la mutualité apparaît déjà comme le Deus ex machinâ. Sachons donc ce qu’elle nous enseigne ; et, pour commencer, constatons que la mutualité n’est pas la même chose que l’association, et qu’amie de la liberté autant que du groupe, elle se montre également éloignée de toute fantaisie, comme de toute intolérance.

Tout à l’heure nous avons parlé de la division du travail. Une conséquence de cette force économique, c’est qu’autant elle engendre de spécialités autant elle crée de foyers d’indépendance, ce qui implique la séparation des entreprises, justement le contraire de ce que cherchent les fauteurs d’associations communistes comme les fondateurs d’associations capitalistes. Combinée ensuite avec la loi du groupement naturel des populations par régions, cantons, communes, quartiers, rues, la division du travail aboutit à cette conséquence décisive : Que non-seulement chaque spécialité industrielle est appelée à se développer, et à agir dans sa pleine et entière indépendance, sous les conditions de mutualité, de responsabilité et de garantie qui forment la condition générale de la société ; mais qu’il en est de même des industriels qui, dans leurs localités respectives, représentent chacun individuellement une spécialité de travail : en principe ces industriels doivent rester libres. La division du travail, la liberté, la concurrence, l’égalité politique et sociale, la dignité de l’homme et du citoyen, n’admettent pas de succursales. Les Soixante disent dans leur Manifeste qu’ils ne veulent plus de clientèles : celles-ci ne seraient que la contre-partie de celles-là ; c'est toujours la même idée, c'est la même chose.

Il suit de là que le principe de là mutualité en ce qui concerne l'association, est de n'associer les hommes qu'autant que les exigences de la production, le bon marché des produits, les besoins de la consommation, la sécurité des producteurs eux-mêmes, le requièrent, là où il n'est possible ni au public de s'en rapporter à l'industrie particulière, ni à celle-ci d'assumer les charges et de courir seule les risques des entreprises. Ce n'est plus alors une pensée de système, un calcul d'ambition, un esprit de parti, une vaine sentimentalité qui unit les sujets ; c'est la raison des choses, et c'est parce qu'en s'associant de la sorte ils n'obéissent qu'à la raison des choses, qu'ils peuvent conserver, jusqu'au sein de l'association, leur liberté.

Ce côté de l'idée mutuelliste, tel qu'il résulte des principes généraux posés dans le Manifeste des Soixante, est de nature à concilier à la nouvelle démocratie les sympathies les plus vives des petits bourgeois, petits industriels et petits commerçants.

S'agit-il de la grande production manufacturière, extractive, métallurgique, maritime ? Il est clair que là il y a lieu à association : personne ne le conteste plus. S'agit-il encore de l'une de ces grandes exploitations qui ont un caractère de service public, telles que les chemins de fer, les établissements de crédit, les docks ? J'ai prouvé ailleurs que la loi de mutualité est que ces services, excluant tout profit des capitaux, soient livrés au public à prix d'exploitation et d'entretien. Dans ce cas encore il est de toute évidence que la garantie de bonne exécution et de bon marché ne peut être donnée ni par des compagnies de monopole, ni par des communautés patronées par l’État, exploitant au nom de l’État, pour le compte de l’État. Cette garantie ne peut venir que de sociétaires libres, engagés d’une part envers le public, par le contrat de mutualité, et les uns envers les autres par le contrat ordinaire d’association.

Maintenant est-il question de ces mille métiers et commerces qui existent en si grand nombre dans les villes et jusque dans les campagnes ? Là, je ne vois plus la nécessité, l’utilité de l’association. Je la vois d’autant moins que le fruit que l’on pourrait s’en promettre est acquis d’ailleurs par l’ensemble des garanties mutuellistes, assurances mutuelles, crédit mutuel, police des marchés, etc., etc. Je dis plus : ces garanties prises, il y a plus de sûreté pour le public, dans les cas dont nous parlons, à traiter avec un entrepreneur unique, qu’avec une compagnie.

Qui ne voit, par exemple, que la raison d’être du petit commerce est dans la nécessité où se trouveraient de grandes compagnies d’établir de tous côtés, pour la commodité de leurs clientèles, des magasins ou bureaux particuliers, en un mot des succursales ? Or, en régime de mutualité, nous sommes tous clients les uns des autres, succursalistes les uns des autres, serviteurs les uns des autres. En cela consiste notre Solidarité, cette solidarité qu’affirment, avec le Droit au travail, avec la Liberté du travail, avec la Mutualité du crédit, etc., les auteurs du Manifeste. Quel inconvénient trouveraient-ils donc à ce que le même homme qui, dans un système d’inféodation tel que celui des grandes compagnies capitalistes ou celui des communautés du Luxembourg, serait condamné à rester succursaliste à gage, simple salarié, devînt dans le système de la mutualité où l’agiotage n’est plus qu’un mot, commerçant libre ? La mission du commerçant n’est pas seulement d’acheter et de vendre, au point de vue exclusif de l’intérêt privé ; elle doit s’élever avec l’ordre social dont elle fait partie. Avant tout, le commerçant est un distributeur des produits, dont il doit connaître à fond les qualités, la fabrication, la provenance, la valeur. Il faut qu’il tienne les consommateurs de sa circonscription au courant des prix, des articles nouveaux, des risques d’enchérissement, des probabilités de baisse. C’est un travail continuel, qui exige de l’intelligence, du zèle, de l’honnêteté, et qui, je le répète, dans les conditions nouvelles où nous place le mutuellisme, ne requiert nullement la garantie, d’ailleurs suspecte, d’une grande association. Il suffit ici, pour la sûreté publique, de la réforme générale des mœurs par les principes. Je me demande donc : pourquoi cette individualité économique disparaîtrait ? Qu’avons-nous à faire de nous en mêler ? Organisons le droit et laissons faire la boutique. Au plus diligent et au plus probe la faveur des chalands.

Là donc, si je ne me trompe, doivent se trouver les éléments de l’alliance hautement affirmée et revendiquée par les auteurs du Manifeste entre la petite bourgeoisie industrieuse et commerçante et les classes ouvrières.


« Sans nous, disent-ils avec un sentiment profond de la vérité, la bourgeoisie ne peut rien asseoir de solide ; sans son concours notre émancipation peut être retardée longtemps encore. Unissons-nous donc pour un but commun, le triomphe de la vraie démocratie. »


Répétons-le à leur exemple : Il ne saurait être ici question de défaire des positions acquises ; il s’agit simplement, par la réduction du loyer des capitaux et des logements, la facilité et l’insignifiance du taux de l’escompte, l’élimination du parasitisme, l’extirpation de l’agiotage, la police des entrepôts et marchés, la diminution des prix de transport, l’équilibre des valeurs, l’instruction supérieure donnée aux classes ouvrières, la prépondérance définitive du travail sur le capital, la juste mesure d’estime accordée au talent et à la fonction, il s’agit, dis-je, de restituer au travail et à la probité ce que leur enlève indûment la prélibation capitaliste ; d’augmenter le bien-être général en assurant les existences ; de prévenir, par la certitude des transactions, les ruines et les faillites ; d’empêcher, comme spoliatrices, les fortunes exorbitantes sans fondement réel et légitime, en un mot, de mettre fin à toutes les anomalies et perturbations que la saine critique a de tout temps signalées comme les causes chroniques de la misère et du prolétariat.

Mais à quoi bon batailler sur les mots et perdre le temps en discussions inutiles ? Une chose certaine, c’est que le peuple, quoi qu’on en dise, a foi dans l’Association, qu’il l’affirme, la pressent et l’annonce, et que cependant il n’en est pas d’autre que le contrat de société défini par nos codes. Concluons donc, pour rester fidèle à la fois aux données de la science et aux aspirations populaires, que l’Association, dont les novateurs contemporains ont cherché la formule, comme si le législateur n’en avait rien dit, mais qu’aucun d’eux n’est parvenu à définir ; que Fourier, artiste, mystique et prophète, nommait Harmonie, et qu’il annonçait devoir être précédés d’une période de Garantisme ; cette Association fameuse qui doit embrasser la Société tout entière, et réserver néanmoins tous les droits de la liberté individuelle et corporative ; qui ne peut être par conséquent ni la communauté ou société universelle de biens et de gains, reconnue par le Code civil, pratiquée au moyen âge dans les campagnes, généralisée par la secte des Moraves, identifiée avec la constitution politique, ou l’État, et réglementée de différentes manière par Platon, Campanella, Morus, Owen, Cabet, etc. ; ni les Sociétés de commerce, en nom collectif et commandite, anonyme, participation ; concluons, dis-je, que l’Association, que la Démocratie ouvrière persiste à invoquer comme la fin de toute servitude et la forme supérieure de la civilisation, qui ne voit qu’elle n’est et ne peut être autre chose que la MUTUALITÉ ? La Mutualité, en effet, dont nous avons essayé de tracer les linéaments, n’est-elle pas le contrat social par excellence, à la fois politique et économique, synallagmatique et commutatif, qui embrasse à la fois, dans ses termes si simples, l’individu et la famille, la corporation et la cité, la vente et l’achat, le crédit, l’assurance, le travail, l’instruction et la propriété ; toute profession, toute transaction, tout service, toute garantie ; qui, dans sa haute portée régénératrice, exclut tout égoïsme, tout parasitisme, tout arbitraire, tout agiotage, toute dissolution ? N’est-ce pas là vraiment cette association mystérieuse, rêvée par les utopistes, inconnue des philosophes et des jurisconsultes, et que nous définirons en deux mots, Contrat de mutuation ou de mutualité [12] ?

Jetons un dernier regard sur ce nouveau pacte, tel qu’il se présente dès aujourd’hui dans les ébauches imparfaites, mais pleines d’espérance, que nous en présente çà et là la Démocratie ouvrière, et notons-en les caractères essentiels. Quelque restreinte qu’elle paraisse, au début, dans son personnel, spéciale dans son objet, limitée dans sa durée, modifiable et résoluble dans sa teneur, il existe dans l’association mutuelliste, — nous pouvons désormais lui donner ce nom, — une puissance de développement qui tend avec une force irrésistible à lui assimiler, à lui incorporer tout ce qui l’entoure, à transformer à son image l’Humanité ambiante et l’État. Cette puissance de développement, l’association mutuelliste la tient de la haute, moralité et de la fécondité économique de son principe.

Remarquez d’abord qu’en vertu du principe qui la caractérise, les cadres de l’Association sont ouverts à quiconque en ayant reconnu l’esprit et le but demande à y entrer : l’exclusion lui est contraire, et plus elle grandit en nombre plus elle gagne en avantages. Au point de vue du personnel, l’association mutuelliste est donc par nature illimitée, ce qui est le contraire de toute autre association.

Il en est de même de son objet. Une société mutuelliste peut avoir pour objet spécial l’exploitation d’une industrie. Mais, en vertu du principe de mutualité, elle tend à entraîner dans son système de garantie d’abord les industries avec lesquelles elle est en relation immédiate, puis les plus éloignées. Sous ce rapport encore, l’association mutuelliste est illimitée, d’une puissance d’agglomération indéfinie.

Parlerai-je de sa durée ? Il se peut que des associés mutuellistes, n’ayant pas réussi dans une entreprise, en ce qu’elle a de défini, de particulier, de personnel et de spécial, se trouvent conduits à rompre leurs conventions. Il n’en est pas moins vrai que, comme leur société était fondée avant tout sur une idée de droit et en vue de l’application économique de cette idée, elle affecte la perpétuité, comme nous venons de voir qu’elle affectait l’universalité. Le jour où les masses travailleuses auront acquis la claire notion du principe qui dans ce moment les agite, où leur conscience s’en sera pénétrée, où elles en auront fait hautement profession, toute abrogation du régime institué par elles deviendra impossible : ce serait une contradiction. La mutualité, ou la société mutuelliste est la justice ; et l’on ne rétrograde pas plus en matière de justice qu’en matière de religion. Est-ce que le monde, devenu monothéiste par la prédication de l’Évangile, a jamais songé à retourner au culte des dieux ? Est-ce que, quand les Russes abolissent chez eux la servitude, la France pourrait revenir aux constitutions féodales ? Il en sera ainsi de la nouvelle réforme. Le contrat de mutualité est irrévocable de sa nature, aussi bien dans la plus petite association que dans la plus grande. Des causes purement matérielles et externes peuvent faire résilier des sociétés de cette espèce, quant à ce qu’elles ont de spécial ; en elles-mêmes, et dans leur disposition fondamentale, elles tendent à créer un nouvel ordre de choses et ne sont plus résiliables. Des hommes, après avoir fait entre eux un pacte de probité, de loyauté, de garantie, d’honneur, ne peuvent pas se dire en se séparant : Nous nous étions trompés ; maintenant nous allons redevenir menteurs et fripons ; nous y gagnerons davantage !…

Enfin, dernier caractère, l’apport d’un capital n’est plus indispensable dans la société mutuelliste ; il suffit, pour être associé, de garder dans les transactions la foi mutuelle.

En résumé, d’après la législation existante, la société est un contrat formé entre un nombre déterminé de personnes, désignées par leurs noms, professions et qualités (Code civil, art. 1852), en vue d’un bénéfice particulier à partager entre les associés (ibid.). Chaque associé doit y apporter de l’argent, ou d’autres biens, ou son industrie (article 1835). Elle est faite pour un temps déterminé (art. 1865).

L’association mutuelliste est conçue dans un tout autre esprit. Elle admet, en tant que mutuelliste, tout le monde, et tend à l’universalité ; — elle est formée non pas directement en vue d’un bénéfice, mais d’une garantie ; — on n’est tenu d’y apporter ni argent, ni autres valeurs, pas même son industrie ; la seule condition exigée est d’être fidèle au pacte de mutualité ; — une fois formée, sa nature est de se généraliser et de n’avoir pas de fin.

L’association communiste, en tant qu’instrument révolutionnaire et formule gouvernementale, tend aussi à l’universalité et à la perpétuité ; mais elle ne laisse rien en propre aux associés, ni leur argent, ni leurs autres biens, ni leur travail, ni leur talent, ni leur liberté : c’est ce qui la rend à jamais impossible.

Les générations une fois transformées par la loi mutuelliste, rien n’empêchera qu’il continue de se former, comme à présent, des associations particulières, ayant respectivement pour objet l’exploitation d’une spécialité industrielle ou la poursuite, d’une entreprise, en vue d’un bénéfice propre. Mais ces associations, qui pourront même conserver leurs désignations actuelles, soumises les unes envers les autres et envers le public au devoir de mutualité, imbues du nouvel esprit, ne pourront plus se comparer à leurs analogues du temps actuel. Elles en auront perdu le caractère égoïste et subversif tout en conservant les avantages particuliers qu’elles tiennent de leur puissance économique. Ce seront autant d’églises particulières au sein de l’Église universelle, capables de la reproduire elle-même, s’il était possible qu’elle vint à s’éteindre.

— J’eusse bien voulu donner ici la théorie mutuelliste et fédérative de la Propriété, dont j’ai publié il y a vingt- cinq ans la critique [13]. L’étendue du sujet m’oblige à renvoyer cette importante étude à un autre temps.

— Je parlerai dans la troisième partie de ce volume du libre-échange, de la liberté de coalition et de quelques autres questions d’économie politique, qui ne peuvent se résoudre que par le principe de mutualité.



Chapitre XIV. — De la mutualité dans le Gouvernement. — Conception de l’identité du principe politique et du principe économique. — Comment la démocratie ouvrière résout le problème de la liberté et de l’ordre.


Ce qui constitue le droit économique, dont j’ai mainte fois parlé dans des publications antérieures, en d’autres termes, l’application de la justice à l’économie politique, on doit le comprendre maintenant, c’est le régime de mutualité.. En dehors des institutions mutuellistes, librement formées par la raison et l’expérience, les faits économiques ne sont qu’un imbroglio de manifestations contradictoires, produit du hasard, de la fraude, de la tyrannie et du vol [14].

Le droit économique donné, le droit public va s’en déduire immédiatement. Un gouvernement est un système de garanties ; le même principe de garantie mutuelle, qui doit assurer à chacun l’instruction, le travail, la libre disposition de ses facultés, l’exercice de son industrie, la jouissance de sa propriété, l’échange de ses produits et services, assurera également à tous l’ordre, la justice, la paix, l’égalité, la modération du pouvoir, la fidélité des fonctionnaires, le dévouement de tous.

De même donc que le territoire a été primitivement divisé par la nature et délimité en un certain nombre de régions ; puis, dans chaque région, subdivisé d’un accord mutuel entre les communes et partagé entre lés familles ; — de même encore que les travaux et les industries se sont réciproquement distribués, selon la loi de division organique, et ont formé à leur tour des groupes et corporations consenties ;

Semblablement, selon le nouveau pacte, la souveraineté politique, l’autorité civile et l’influence corporative se coordonnent entre les régions, districts, communes et autres catégories, et par cette coordination s’identifient avec la liberté même.

La vieille loi d’unité et d’indivision est abrogée. En vertu du consentement, au moins présumé, des diverses parties de l’État au pacte d’union, le centre politique est partout la circonférence nulle part. Chaque groupe ou variété de population, chaque race, chaque langue est maîtresse sur son territoire ; chaque cité, garantie par ses voisines, est reine dans le cercle formé par son rayonnement. L’unité n’est plus marquée, dans le droit, que par la promesse que se font les uns aux autres les divers groupes souverains : 1o de se gouverner eux-mêmes mutuellement et de traiter avec leurs voisins suivant certains principes ; 2o de se protéger contre l’ennemi du dehors et la tyrannie du dedans ; 3o de se concerter dans l’intérêt de leurs exploitations et de leurs entreprises respectives, comme aussi de se prêter assistance dans leurs infortunes ; — dans le Gouvernement, que par un conseil national formé des députés des États, et chargé de veiller à l’exécution du pacte et à l’amélioration de la chose commune.

Ainsi, transporté dans la sphère politique, ce que nous avons appelé jusqu’à présent mutuellisme ou garantisme prend le nom de fédéralisme. Dans une simple synonymie, nous est donnée la révolution tout entière, politique et économique [15]….

Je ne m’étendrai pas davantage sur cette conclusion du mutuellisme, conclusion suffisamment accentuée dans le Manifeste des Soixante, à propos de la réorganisation corporative, de la pratique du suffrage universel et des libertés provinciales et municipales. Il suffit que j’affirme, de par la logique et à vue des faits, que dans la Démocratie ouvrière, telle qu’elle s’est annoncée depuis un an dans ses actes les plus réfléchis et les plus authentiques, la politique est le corollaire de l’économie, qu’elles se traitent toutes deux par la même méthode et d’après les mêmes principes, en sorte que la république unitaire, la monarchie constitutionnelle et l’autocratie centralisatrice n’ont dans l’avenir pas plus de chance de réussir auprès des masses que l’anarchie mercantiliste ou la communauté icarienne.

Sans doute cette conception synthétique n’a pas, à l’heure où j’écris, fait encore beaucoup de chemin ; un petit nombre d’esprits d’élite s’en doute seul. Mais les bases sont posées, les germes sont plantés ; la logique des masses et le cours naturel des choses leur donneront l’accroissement, Dabit Deus incrementum. Nous pouvons le dire en toute confiance : le socialisme chaotique de 1848 s’est débrouillé. Je ne me chargerais pas de dire tout ce qu’il porte avec lui ; ce que je sais et que je vois, c’est que, embryon déjà fort, il est constitué au complet. La calomnie et l’ignorance ne lui peuvent rien. Il a résolu son problème : calembour à part, la révolution démocratique et sociale peut se dire garantie ; son triomphe ne saurait se faire longtemps attendre.

L’idée mutuelliste, hors de laquelle nous aurons lieu de nous convaincre de plus en plus qu’il n’est pour le peuple point d’amélioration possible, point de salut, ne pouvait manquer, à son apparition, de servir de texte à quelques reproches. Deux accusations se sont produites, semblables au fond, différentes seulement par le point de vue et le tempérament de ceux qui les exprimaient. D’un côté, les anciens Démocrates ont paru craindre qu’au lieu de réformer simplement le système politique, en attaquant les abus, changeant les formes et renouvelant les institutions, ainsi que le parti républicain l’avait toujours compris, le Mutuellisme ne détruisît l’Unité même, c’est-à-dire ce qui constitue le lien social, la vie collective, ce qui donne à un peuple sa force de cohésion, et assure sa puissance et sa gloire. D’autre part, la Bourgeoisie a témoigné les mêmes méfiances ; elle a vu dans cette mutualité sans fin une tendance à l’anarchie, et elle a protesté, au nom de la liberté même, contre cette férocité du Droit individuel et cette exorbitance de la personnalité.

Quelques esprits, il faut le dire, mieux intentionnés que prudents, ont prêté le flanc à ces griefs, par la véhémence avec laquelle ils ont protesté dans ces derniers temps contre le débordement du Pouvoir central ; de sorte que si, après tant de débats, de contradictions, de fatigue, de dégoût, il nous reste quelque chose de nos anciennes opinions, quelque étincelle de notre vieille ardeur politique, on peut, en dernière analyse, l’interpréter en faveur de l’Ordre contre la Liberté. Il règne en France, depuis douze ans, une véritable force d’inertie contre tout mouvement.

Il s’agit donc à ce moment, pour la Démocratie ouvrière, et je n’ai pas besoin d’insister sur la gravité de la question, de montrer comment, avec son principe de mutualité, elle entend réaliser la devise bourgeoise de 1850, Liberté-Ordre public, ce que la Démocratie républicaine de 1848 exprimait plus volontiers par ces mots : Unité et Liberté.

C’est ici que nous allons pouvoir contempler d’ensemble, dans sa haute portée et son grand caractère, cette Idée souveraine, par laquelle s’atteste, de la manière la plus triomphante, la capacité politique des classes ouvrières.

Considérons d’abord que l’esprit humain tend essentiellement à l’unité. Cette unité il l’affirme en toutes choses : dans la Religion, dans la Science, dans le Droit. Il la veut à plus forte raison en politique ; il la voudrait, si la chose n’impliquait une sorte de contradiction, jusque dans la Philosophie et la Liberté. L’Unité est la loi de tout ce qui a vie et qui est organisé ; qui sent, qui aime, qui jouit, qui crée, qui combat, qui travaille, et, par le combat de même que par le travail, cherche l’ordre et la félicité. L’absence d’unité a été conçue comme le principe du royaume satanique ; l’anarchie, la dissolution, c’est la mort. C’est par l’unité et en vue de l’unité que se bâtissent les villes, que les législations se formulent, que les États se fondent, que les dynasties se consacrent, que les multitudes obéissent à des princes, à des assemblées, à des pontifes. C’est par horreur des déchirements, suite inévitable des discordes, que la police des gouvernements poursuit de ses méfiances et de ses colères l’investigation philosophique, et l’analyse hautaine, et la négation impie, et l’hérésie déicide ; c’est pour cette précieuse unité que les nations se résignent parfois à la plus détestable tyrannie.

Essayons de nous rendre compte, sans rien exagérer ni diminuer, de ce que c’est que l’unité.

Et tout d’abord observons que, comme il n’est pas de Liberté sans Unité, ou, ce qui revient au même, sans ordre, pareillement il n’est pas non plus d’unité sans variété, sans pluralité, sans divergence ; pas d’ordre sans protestation, contradiction ou antagonisme. Ces deux idées, Liberté et Unité ou Ordre sont adossées l’une à l’autre, comme le crédit à l’hypothèque, comme la matière à l’esprit, comme le corps à l’âme. On ne peut ni les séparer, ni les absorber l’une dans l’autre ; il faut se résigner à vivre avec toutes deux, en les équilibrant…..

La question ici est donc de savoir, non pas comme le prétendent d’impuissants sophistes, si la Liberté sortira de l’Ordre, ou l’Ordre de la Liberté ; si nous pouvons nous en rapporter à celle-ci de la production de celui-là, ou si elle n’est elle-même que le dernier mot de la pensée organisatrice : l’Ordre et la Liberté n’attendent pas le concours ou la permission l’un de l’autre, ni de personne, pour se manifester. Ils existent, indissolublement liés l’un à l’autre par eux-mêmes, et de toute éternité. Il s’agit seulement de découvrir quelle est, en toute chose, leur mesure respective, et le caractère qui leur appartient.

Jusqu’à ce jour Ordre et Liberté ont été, dans le Corps politique, deux expressions provisoires, inexactes, pour ne pas dire arbitraires. L’humanité, en s’organisant et s’affranchissant elle-même — deux termes synonymes, — a passé par une suite d’hypothèses destinées à lui servir à la fois d’épreuve et de transition. Peut-être ne sommes-nous pas encore à la fin : en tout cas il est consolant pour nous, et il nous suffit dès à présent, de savoir : 1o  Qu’il y a dans la société progrès parallèle vers la Liberté et l’Ordre ; 2o  que le progrès que nous avons à effectuer en ce moment, nous pouvons le définir et l’accélérer.

D’où vient donc que tant de formes gouvernementales, tant d’États, se sont pour ainsi dire abrogés d’eux-mêmes les uns après les autres ; que la conscience universelle s’est retirée d’eux, et qu’aujourd’hui, dans l’Europe civilisée, on ne trouve plus un seul homme qui voulût jurer par l’une quelconque des constitutions antérieures ? D’où vient que la monarchie constitutionnelle elle-même, tant caressée par nos pères, œuvre de trois générations consécutives, n’a plus de chance de se relever dans la nôtre, et que par toute l’Europe elle donne des signes visibles d’affaiblissement ? C’est qu’aucune forme politique n’a encore donné la vraie solution de l’accord de la Liberté et de l’Ordre, telle que la demandent des âmes raisonnables ; c’est que l’Unité, conçue par les intelligences les plus libérales de même que par les esprits les plus absolutistes, n’est toujours qu’une unité factice, artificielle ; une unité de coercition et de contrainte, un pur matérialisme enfin, aussi étranger à la conscience qu’impénétrable à la raison : Dogme, Fiction, Drapeau, Symbole de secte, de parti, d’église ou de race ; article de foi ou raison d’État.

Rendons cela plus clair par quelques faits. La France forme une grande unité : nous pouvons, à partir de Hugues Capet, donner la date d’accession de chacune de ses provinces. En 1860, la Savoie et Nice ont été à leur tour annexées : qu’est-ce que cela prouve pour l’unité française ? Que lui font les accroissements de territoire et les conquêtes ? L’unité politique est-elle une question de superficie ou de frontières ? S’il en était ainsi, l’unité ne se trouverait que dans l’omniarchie du globe : personne ne croirait à la France, ni à l’Angleterre, ni à aucun autre État.

Du règne de la matière, passons à celui de l’esprit. Le suffrage universel, tel que l’a organisé la loi de 1852, est certainement une expression unitaire ; et l’on peut en dire autant du régime électoral de 1850, de celui de 1806, de celui de 95, etc. Eh bien, que signifient toutes ces formules ? Dans laquelle a-t-on trouvé le véritable ordre, la vraie unité politique ? Demandez plutôt dans laquelle nous avons rencontré le plus d’intelligence, le plus de conscience ; laquelle n’a pas failli au Droit, à la Liberté, au Sens commun. Tout à l’heure nous disions que l’Unité politique n’était pas une question de superficie territoriale et de frontières : elle n’est pas davantage une question de volonté ou de vote. J’irai plus loin : n’était le respect dû à la Démocratie ouvrière, qui paraît décidément tenir à ses droits électoraux, et l’espérance que depuis deux ans elle a fait naître, qui est-ce qui croirait au suffrage universel ?

Ce qu’il faut aux générations nouvelles est une unité qui exprime l’âme de la société ; unité spirituelle, ordre intelligible, qui nous rallie par toutes les puissances de notre conscience et de notre raison, et cependant nous laisse la pensée libre, la volonté libre, le cœur libre ; je veux dire ne soulève de notre part aucune protestation, comme il nous arrive quand nous sommes en présence du Droit et de la Vérité. Que dis-je ? Ce qu’il nous faut aujourd’hui est une unité qui, ajoutant à toutes nos libertés, s’accroisse à son tour et se fortifie de ces libertés elles-mêmes, ainsi que le donne à entendre le couple métaphysique pris pour devise par la Bourgeoisie de 1850, Liberté-Ordre.

Se peut-il donc que l’unité politique satisfasse à dès conditions pareilles ? Assurément, pourvu toutefois qu’elle repose elle-même sur ce double fondement : Droit et Vérité ; car il n’y a que deux choses qui ne puissent jamais engendrer pour nous de servitude, la Vérité et le Droit.

Prenons un exemple : le système des poids et mesures.

Est-ce que, si notre système métrique s’établissait un jour par tout le globe, unissant ainsi tous les producteurs et négociants de la terre dans le commun emploi d’une même méthode d’évaluation et de compte, il résulterait de cette unité, moitié scientifique, moitié contractuelle, la moindre gêne et le moindre désavantage pour personne ? Loin de là, toutes les nations y trouveraient, pour leurs relations économiques, d’innombrables facilités et la suppression d’une foule d’entraves. Si, à l’heure où nous parlons, cette réforme des poids et mesures, si rationnelle, si utile, ne s’est pas encore, et d’un empressement unanime, partout accomplie, croyez-vous que cela vienne d’intérêts ou de libertés contraires ? Eh non : ce sont les préjugés locaux, les amours-propres populaires, les jalousies d’État, ce sont les servitudes de toute espèce qui affligent l’esprit humain qui s’y opposent. Ôtez cette opiniâtreté des coutumes les moins justifiées, cette dévotion des masses à la routine, cette résistance machiavélique de tout pouvoir à ce qui vient d’ailleurs que de chez lui, et demain le système métrique sera décrété par tout le globe. Le calendrier russe est de douze jours en retard sur le soleil : pourquoi la Russie n’a-t-elle pas encore adopté la réforme grégorienne ? Ah ! c’est que le gouvernement qui l’essayerait, dans l’état actuel des esprits, courrait risque d’être regardé comme apostat…

Ainsi, l’unité des poids et mesures pourrait exister, et cela nonobstant la différence des noms, des marques, des types ou effigies ; et ce serait tout à la fois un pas vers l’unité et un accroissement de la liberté. De même pour l’unité des sciences : elle peut exister, et de fait elle existe, elle s’impose, malgré la différence des langues, des méthodes et des écoles ; on ne conçoit même pas comment elle n’existerait point : nouveau pas vers l’unité universelle, nouveau et puissant moyen de liberté. De même encore pour l’unité de morale, que toute raison proclamé en dépit des distinctions de cultes, de coutumes, d’institutions, et dans laquelle toute conscience trouve aujourd’hui le gage de son affranchissement.

Tel doit donc être entre les humains, créatures raisonnables et libres, ou destinées à le devenir, le lien social, principe et fondement de tout ordre politique, en un mot, l’unité. Elle se constitue invisible, impalpable, perméable en tout sens à la liberté, comme l’air traversé par l’oiseau, et qui le fait vivre et le soutient.

Eh bien, cette unité, si dégagée de toute gêne, si éloignée de toute exception, réserve ou intolérance ; cet ordre si facile, qu’on ne saurait imaginer d’autre patrie, d’autre séjour pour la liberté, est précisément ce que promet de nous donner l’organisation mutuelliste.

Qu’est-ce que la mutualité, en effet ? Une formule de justice, jusqu’à présent négligée, ou tenue en réserve, par nos différentes catégories législatives ; et en vertu de laquelle les membres de la société, de quelque rang, fortune et condition qu’ils soient, corporations ou individus, familles ou cités, industriels, agriculteurs ou fonctionnaires publics, se promettent et se garantissent réciproquement service pour service, crédit pour crédit, gage pour gage, sûreté pour sûreté, valeur pour valeur, information pour information, bonne foi pour bonne foi, vérité pour vérité, liberté pour liberté, propriété pour propriété…

Voilà par quelle formule radicale la Démocratie entreprend dès à présent de réformer le Droit dans toutes ses branches ou catégories : Droit civil, droit commercial, droit criminel, droit administratif, droit public, droit des gens ; voilà comment elle entend fonder le Droit économique.

Que ce mutualisme existe, et nous avons le lien le plus fort et le plus subtil, l’ordre le plus parfait et le moins incommode qui puisse unir les hommes, la plus grande somme de liberté à laquelle ils puissent prétendre. J’admets que dans ce système la part de l’autorité soit de plus en plus faible : qu’importe si l’autorité n’a rien à faire ? j’admets également que la charité devienne une vertu de plus en plus inutile : qu’aurons-nous à craindre de l’égoïsme ?… De quelle vertu privée et sociale accuserez-vous de manquer des hommes qui se promettent réciproquement tout, qui, sans accorder jamais rien pour rien, se garantissent tout, s’assurent tout, se donnent tout : Instruction, Travail, Échange, Patrimoine, Revenu, Richesse, Sécurité ?

— Ce n’est pas là, dira quelqu’un, la Fraternité que nous avions rêvée, cette fraternité entrevue par les réformateurs antiques, annoncée par le Christ, promise par la Révolution. Quelle sécheresse ! Quelle vulgarité ! Cet idéal peut plaire à des commis, à des experts en écritures de commerce ; il n’est pas même à la hauteur de nos vieux bourgeois.

Il y a longtemps, pour la première fois, que j’ai reçu à bout portant cette objection : elle ne m’a jamais prouvé qu’une chose, c’est que, chez la plupart de nos agitateurs, les demandes de réforme sont des prétextes : ils n’y croient pas et ne s’en soucient guère. Ils seraient fâchés qu’on leur en démontrât la possibilité et qu’on les mît en demeure de procéder à l’exécution.

Hommes que possède le culte de l’Idéal, à qui les choses de pure utilité semblent mesquines, et qui, en laissant aux autres les soins domestiques, vous figurez avoir noblement choisi, comme Marie, la meilleure part ; croyez-moi, occupez-vous d’abord du ménage, Œconomia : l’Idéal viendra tout seul. L’Idéal est comme l’Amour, si ce n’est l’amour même ; pourvu qu’on lui donne à boire et à manger, il ne tarde pas à devenir florissant. Plus on le caresse, plus il maigrit ; moins on raffine avec lui, au contraire, et plus ses générations sont magnifiques.

Quoi ! parce que les hommes de la mutualité, au lieu de faire chambrée commune, auront tous leur chez soi ; parce que tous pourront dire, avec une certitude bien rare de notre temps : celle-ci est ma femme et ceux-là sont mes enfants, au lieu de semer leur graine à tort et à travers, et d’engendrer pêle-mêle ; parce que, dans ces mœurs utilitaires, l’habitation de l’homme serait plus propre, plus belle, mieux décorée que le temple de Dieu ; parce que le service de l’État, réduit de son côté à son expression la plus simple, ne pourrait plus être un objet d’ambition, pas plus que de dévouement : vous accuserez nos citoyens de grossièreté, d’individualisme ! Vous direz que leur société n’a rien d’idéal, rien de fraternel !… Ah ! nous le savions depuis longtemps, et vous ne prenez plus la peine de vous déguiser. Il faut à votre communauté, soi-disant laborieuse et démocratique, de l’autorité, des distinctions, des corruptions, de l’aristocratie, du charlatanisme, l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’industriel par l’artiste, et l’amour libre. Honte [16] !…


Chapitre XV. — Objection contre la politique mutuelliste. — Réponse. — Cause première de la chute des États. — Rapport des fonctions politiques et économiques dans la Démocratie nouvelle.


Mais ne nous laissons pas entraîner aux digressions. Nous avons à expliquer ce que sont l’unité et l’ordre dans une démocratie mutuelliste ; et voici l’objection, bien autrement grave, que ne manqueront pas d’élever contre nous nos adversaires.

Sortons, nous diront-ils, des théories et des sentimentalités : il faut en tout État une autorité, un esprit de discipline et d’obéissance, sans lesquels aucune société ne peut subsister. Il faut dans le Gouvernement une force capable de triompher de toutes les résistances, et de soumettre à la volonté générale toutes les opinions. Qu’on dispute tant qu’on voudra de la nature, de l’origine et des formes de ce pouvoir ; là n’est pas la question. La véritable, l’unique affaire, est qu’il soit constitué vigoureusement. Nulle volonté humaine ne saurait commander à la volonté humaine, dit de Bonald, et il conclut à la nécessité d’une institution supérieure, à un droit divin. Selon J.-J. Rousseau, au contraire, la puissance publique est une collectivité qui se compose de l’abandon que fait chaque citoyen d’une portion de sa liberté et de sa fortune dans l’intérêt général : c’est le droit démocratique révolutionnaire. Qu'on suive tel système que l'on voudra, on arrive toujours à cette conclusion, que l'âme d'une société politique c'est l'autorité, et que sa sanction est la force.

C'est ainsi, du reste, que se sont constitués, dans tous les temps, les États ; et c'est ainsi qu'ils se gouvernent et qu'ils vivent. Croit-on que ce soit par un acte de leur libre adhésion que les multitudes se sont formées en faisceau et ont fondé, sous la main d'un chef, ces unités puissantes, auxquelles le travail des révolutions ajoute si peu ? Non, ces agglomérations ont été l'œuvre de la nécessité servie par la force. Croit-on que ce soit de leur plein gré, par l'effet d'une persuasion mystérieuse, d'une conviction impossible à motiver, que ces masses se laissent conduire comme un troupeau, par une pensée étrangère, qui plane sur elles, et dont personne n'a le secret ? Non, encore : cette faculté de centralisation, à laquelle tout le monde se résigne bien qu'en murmurant, est aussi l'excuse de la nécessité, servie par la force. Il est absurde de regimber contre ces grandes lois, comme si nous pouvions les changer et nous faire, sur d'autres principes, une autre existence.

Que prétend donc le mutuellisme, et quelles sont les conséquences de cette doctrine, au point de vue du Gouvernement ? C'est de fonder un ordre de choses dans lequel le principe de la souveraineté du peuple, de l'homme et du citoyen serait appliqué au pied de la lettre ; où chaque membre de l'État, gardant son indépendance et continuant d'agir en souverain, se gouvernerait lui-même, pendant que l'autorité supérieure s'occuperait uniquement des affaires du groupe ; où, par conséquent, il y aurait certaines choses communes, mais point de centralisation ; allons jusqu’au bout, un État dont les parties reconnues souveraines auraient la faculté de sortir du groupe et de rompre le pacte, ad libitum. Car il ne faut pas se le dissimuler : la fédération, pour être logique, fidèle à son principe, doit aller jusque-là, à peine de n’être qu’une illusion, une vanterie, un mensonge.

Mais il est évident que cette faculté de sécession qui, en principe, doit appartenir à tout État confédéré, est contradictoire ; elle ne s’est jamais réalisée, et la pratique des confédérations la dément. Qui ne sait qu’à l’époque de la première médique la Grèce faillit périr, trahie par sa liberté fédérale ? Les Athéniens et les Spartiates se présentèrent seuls contre le grand roi : les autres avaient refusé de marcher. Les Perses vaincus, la guerre civile éclata entre les Grecs pour mettre fin à cette constitution absurde ; ce fut le Macédonien qui en eut l’honneur et le profit. — En 1846, lorsque la confédération Suisse fut au moment de se dissoudre par la sécession des cantons catholiques (Sunderbund), la majorité n’hésita point, pour ramener les scissionnaires, à employer la voie des armes. Elle n’agit point alors, quoi qu’on ait dit, en vertu du droit fédéral, qui était positivement contre elle. Comment les treize cantons protestants, tous souverains, auraient-ils prouvé aux onze cantons catholiques, tous également souverains, qu’ils avaient le droit, en vertu du pacte, de les contraindre à l’Union dont ceux-ci ne voulaient plus ? Le mot de fédération jure contre une prétention pareille. La majorité helvétique agit en vertu du droit de conservation nationale ; elle considéra que la Suisse, placée entre deux grands États unitaires, ne pouvait, sans un extrême péril, admettre une confédération nouvelle, plus ou moins hostile ; et en cédant à la nécessité, en appuyant son droit sur l’argument de la force, elle affirme, au nom et sous les insignes de sa confédération prétendue, la proéminence du principe d’unité. — À l’heure où j’écris, et certes avec une bien moindre excuse que les libéraux suisses de 1846, puisque la liberté américaine ne court aucun risque, les États-Unis du Nord prétendent aussi retenir dans l’Union, par la force, les États-Unis du Sud, les appelant traîtres et rebelles, ni plus ni moins que si l’ancienne Union était une monarchie et M. Lincoln un empereur. Il est clair cependant que de deux choses l’une : Ou le mot de confédération a un sens, par lequel les fondateurs de l’Union ont voulu la distinguer nettement de tout autre système politique : dans ce cas, et abstraction faite de la question d’esclavage, la guerre faite au Sud par le Nord est injuste ; ou bien, sous apparence de confédération, et en attendant l’heure favorable, l’on a poursuivi secrètement la formation d’un grand empire : dans ce cas les Américains feront bien de rayer à l’avenir de leurs plateformes les mots de liberté politique, de république, de démocratie, de confédération et même d’Union. Déjà l’on commence à nier de l’autre côté de l’Atlantique le droit des États, ce qui signifie le principe fédératif, signe non équivoque de la prochaine transformation de l’Union. Ce qui est plus étrange encore, c’est que la démocratie européenne applaudit à cette exécution, comme si ce n’était pas l’abjuration de son principe et la ruine de ses espérances.

Résumons-nous : Une révolution sociale, dans le sens de la mutualité, est une chimère, parce que, dans cette société, l’organisation politique devrait être le corollaire de l’organisation économique, et que ce corollaire, que l’on avoue devoir être un État fédératif, considéré en lui-même est une impossibilité. En fait, les confédérations n’ont jamais été que du provisoire, des États en formation ; théoriquement, ce sont des non-sens. Donc la mutualité posant le fédéralisme comme son dernier mot, se donne à elle-même l’exclusion ; elle n’est rien.

Tel est l’argument décisif auquel nous avons à répondre. Mais j’ai à présenter auparavant une rectification historique.

Les adversaires du fédéralisme supposent bénévolement que la centralisation est douée de tous les avantages qu’ils refusent à la fédération ; que la première est douée d’autant d’énergie que la seconde est peu viable ; bref, qu’autant celle-ci est dépourvue de logique et de force, autant on est assuré d’en rencontrer dans celle-là, et que telle est la cause de l’énorme différence qui, jusqu’à ce moment, a signalé leurs destinées. Je devrais donc, pour ne rien omettre et égaliser les positions, opposer à la critique, du principe fédératif la critique du principe unitaire ; montrer que si les confédérations n’ont, depuis l’origine des sociétés, joué qu’un rôle en apparence secondaire ; si, grâce à la divergence de leurs institutions, elles n’ont pas fait preuve d’une longue durée ; s’il semble même impossible qu’elles se posent dans la vérité de leur principe, les États à grande centralisation, en revanche, n’ont été le plus souvent que de vastes brigandages, des tyrannies organisées, dont le principal mérite a été, depuis trente siècles, de traîner, pour ainsi dire, sur la claie les cadavres des nations, comme si le but de la Providence avait été de les châtier, par des siècles de torture, de leurs fantaisies fédérales.

Ainsi j’aurais à faire voir que l’histoire tout entière n’est qu’une suite de composition et de décomposition ; qu’aux pluralités ou fédérations succèdent sans cesse les agglomérations, et aux agglomérations les dissolutions ; qu’à l’Empire grec d’Alexandre, établi sur l’Europe et l’Asie, succéda bientôt le partage de ses généraux, véritable retour aux nationalités, comme nous disons aujourd’hui ; qu’à ce mouvement nationaliste succéda ensuite la grande unité romaine, remplacée au cinquième siècle par les fédérations germaniques et italiennes ; que nous avons vu naguère l’empire d’Autriche se faire d’absolutiste fédéraliste, pendant que l’Italie passait de la fédération au royaume ; que si le premier Empire, avec ses cent trente-deux départements, ses grands fiefs et ses alliances n’a pu tenir devant la confédération européenne, le second Empire, bien plus fortement centralisé, quoique beaucoup moins étendu que l’autre, est travaillé par un esprit de liberté bien autrement impérieux dans les collectivités provinciales et communales, que dans les individualités elles-mêmes.

Voilà ce que j’eusse aimé à développer encore, et que je me contenterai de rappeler ici, pour mémoire.

Telle est donc l’énigme que nous avons à résoudre ; elle intéresse la centralisation autant que la fédération elle-même.

1. Qu’est-ce qui fait que les États unitaires, monarchiques, aristocratiques ou républicains, tournent constamment à la décomposition ?

2. Et qu’est-ce qui fait en même temps que les fédérations tendent à se résoudre dans l’Unité ?

Voilà à quoi il faut d’abord répondre, avant de porter un jugement sur la valeur comparative des États à centralisation, et des confédérés. Et c’est précisément à quoi je réponds, conformément aux principes posés au chapitre précédent, savoir, que la Vérité et le Droit sont les seules bases de l’ordre, hors lesquelles toute centralisation devient absorbante, et toute fédération hypocrite :

Ce qui fait que les États, unitaires et fédérés, sont sujets à décomposition et ruine, c’est que, chez les premiers, la société est destituée de toute espèce de garantie, politique et économique ; et que, chez les autres, en supposant le Pouvoir aussi parfaitement constitué qu’on voudra, la même société n’a eu jusqu’à présent que des garanties politiques ; elle n’en a jamais offert d’économiques. Ni en Suisse, ni aux États-Unis, nous ne trouvons la mutualité organisée : or, sans une série d’institutions, mutuellistes, sans droit économique, la forme politique reste impuissante, le gouvernement est toujours précaire, un sépulcre blanchi, disait saint Paul.

Que reste-t-il donc à faire pour mettre les confédérations à l’abri de toute dissolution, en même temps que l’on en maintiendrait le principe ainsi défini : Faculté pour toute ville, territoire, province, population agglomérée, en un mot pour tout État, d’entrer dans la confédération et d’en sortir, ad libitum ?

Remarquez que jamais semblable condition n’a été offerte à des hommes libres ; jamais pareil problème n’a été soulevé par aucun publiciste. De Bonald et Jean-Jacques, l’homme du droit divin et l’homme de la démagogie, sont d’accord pour déclarer, à la suite de Jésus-Christ, que tout royaume divisé en lui-même périra. Mais le Christ parlait en sens spirituel ; et nos auteurs sont de purs matérialistes, partisans de l’autorité, et partant de servitude.

Ce qu’il y a à faire pour rendre la confédération indestructible, c’est de lui donner enfin la sanction qu’elle attend encore, en proclamant, comme base du droit fédératif et de tout ordre politique, le Droit économique.

C’est ici surtout qu’il convient de considérer la révolution qui va s’opérer dans le système social, par le seul fait du mutuellisme dont nous avons précédemment offert à l’attention du lecteur quelques exemples. Déjà l’on a pu juger que le principe de mutualité, transporté des relations privées dans le mouvement collectif, se pose en une suite d’institutions dont il est facile d’indiquer le développement. Rappelons seulement, pour aider la mémoire, les plus saillantes.


A. — Fonctions économiques.


1. Service de Charité et secours aux personnes, formant transition entre le régime de Charité institué par le Christ et le régime de justice inauguré par la Révolution : société d’assistance, service médical, asiles, crèches, maisons de santé, pénitenceries, etc. Tout cela existe plus ou moins, sans doute, mais il y manque le nouvel esprit, qui seul peut donner l’efficacité, purger le parasitisme, l’hypocrisie, la mendicité et le gaspillage.

2. Assurances contre l’inondation, l’incendie, les risques de navigation et de chemins de fer, l’épizootie, la grêle, les maladies, la vieillesse et la mort.

3. Crédit, circulation et escompte ; banques, bourses, etc.

4. Services publics de transports par chemins de fer, canaux, rivières et voie de mer. — Ces services ne préjudicient en rien aux entreprises particulières, auxquelles ils servent au contraire de régularisateurs et de pivots.

5. Service des entrepots, docks, marchés et mercuriales. Il a pour but d’assurer en tout temps la répartition des produits au mieux du double intérêt des producteurs et des consommateurs. C’est la fin de la spéculation mercantiliste, des accapareurs, des coalitions et de l’agiotage.

6. Service de statistique, de publicité et d’annonces pour la fixation des prix et la détermination des valeurs. — Établissements sociétaires, servant de régulateurs pour le commerce de détail.

7. Compagnies ouvrières, pour l’exécution des travaux de terrassements, reboisements, défrichements, routes, chaussées, irrigations.

8. Compagnies ouvrières pour la construction des ponts, aqueducs, réservoirs, ports, tunnels, monuments publics, etc.

9. Compagnies ouvrières pour l’exploitation des mines, eaux et forêts.

10. Compagnies ouvrières pour le service des ports, gares, halles, entrepôts, magasins, etc.

11. Société maçonnique pour la construction, l’entretien, la location des maisons et le bon marché des habitations dans les villes.

12. Instruction publique, scientifique et professionnelle.

13. Propriété, révision des lois concernant le droit ; la formation, la répartition, le mode de transmission, etc., des propriétés. Réforme et consolidation du système allodial.

14. L’Impôt………


Observations. — 1. Jusqu’à présent les institutions ou fonctions auxquelles nous donnons le nom d’économiques ont été un desideratum dans la société. Nous ne les inventons pas, nous ne les créons point par un caprice d’arbitraire ; nous nous bornons à en opérer le dégagement, en vertu d’un principe aussi simple que péremptoire. Il est démontré en effet que dans nombre de circonstances, l’initiative individuelle est impuissante à réaliser ce que donne sans effort, et à bien moindres frais, la coopération de tous. Là donc où l’action privée ne peut atteindre, il est juste, c’est un droit et un devoir d’employer la force collective, la mutualité. Il est absurde de sacrifier la richesse, la félicité publique à une liberté impuissante. Là est le principe, le but, la raison des institutions économiques. Tout ce que peut exécuter l’individu, en se soumettant à la loi de Justice, sera donc laissé à l’individualité ; tout ce qui dépasse la capacité d’une personne sera dans les attributions de la collectivité.

2. Je range dans la catégorie des fonctions ou institutions économiques les établissements de Charité, l’Instruction publique et l’Impôt. La nature des choses indique la raison de ce classement. L’extinction du paupérisme et le soulagement des misères humaines ont été regardés dans tous les temps comme les problèmes les plus ardus de la science. De même que l’indigence chez l’ouvrier, les misères sociales touchent aux sources vives de la production, et compromettent directement la félicité publique. Il est donc d’une science, d’une police exacte, d’enlever toute cette catégorie d’établissements à l’action et à l’influence du Pouvoir. — Il faut en dire autant de l’Impôt. À cet égard la Révolution de 89 et toutes les Constitutions qui en sont sorties, ont posé les vrais principes, en décidant que l’impôt, demandé par le Gouvernement, devait être consenti par la nation, et la répartition faite par les conseils généraux et municipalités. Ce n’est pas le Prince qui se paie lui-même ; c’est le Pays qui paie son mandataire : d’où il résulte que ce que nous appelons aujourd’hui ministère des Finances, ne rentre aucunement dans les attributions du Pouvoir. — Quant à l’Instruction publique, qui n’est autre chose que le développement de l’éducation domestique, il faut bien la reconnaître pour fonction économique, à moins d’en refaire une fonction religieuse, et de nier la famille même.

3. On voit par les articles 4, 7, 8, 9, 10 et 11 du tableau ci-dessus, quelle est, dans la Démocratie nouvelle, l’importance des Associations ouvrières, considérées comme organes économiques et institutions de mutualité. Elles ont pour objet, non-seulement de satisfaire à l’intérêt ouvrier, mais de répondre au vœu légitime de la société, qui est d’enlever l’exploitation des chemins de fer et des mines au monopole des sociétés par actions ; — les constructions d’utilité publique au favoritisme des adjudications, et au caprice des ingénieurs de l’État ; — les eaux et forêts aux dévastations du Domaine, etc. Ces compagnies ouvrières, formées selon les prescriptions du Code civil et du commerce, soumises à la loi de concurrence, ainsi que l’a déclaré le Manifeste, et responsables de leurs actes, sont liées en outre vis-à-vis de la société qui les emploie par le devoir mutuelliste, qui est de la faire jouir de leurs services au meilleur marché possible.

À cet ensemble de fonctions économiques, s’en joint une série d’autres appelées politiques, et qui en forment le complément. Comme les précédentes, elles peuvent varier quant au nombre et à la définition : nul ne saurait se tromper sur leur caractère.


B. — Fonctions politiques.


15. Corps électoral ou suffrage universel.

16. Pouvoir législatif.

17. Pouvoir exécutif : Administration,

18. ............ --….......… Police, Justice,

19. ............ --….......… Culte,

20. ............ --….......… Guerre.

Le ministère de l’agriculture, du commerce, de l’instruction publique, des travaux publics et des finances, ont été reportés et fondus dans les fonctions économiques.


Observations. — 1. Ces fonctions sont dites politiques, par opposition aux précédentes appelées économiques, parce qu’elles ont pour objet, non plus les personnes et les biens, la production, la consommation, l’éducation ; le travail, le crédit et la propriété ; mais l’État collectif, le Corps social dans son unité et ses relations soit avec le dehors, soit avec lui-même.

2. Ces mêmes fonctions sont de plus subordonnées aux autres, et on peut les appeler des sous-fonctions, parce que, en dépit de leur majesté d’apparat, elles jouent un rôle bien moins essentiel que les fonctions économiques. Avant de légiférer, d’administrer, de bâtir des palais, des temples, et de faire la guerre, la société travaille, laboure, navigue, échange, exploite les terres et les mers. Avant de sacrer des rois et d’instituer des dynasties, le peuple fonde la famille, consacre les mariages, bâtit des villes, établit la propriété et l’hérédité.Dans le principe, ce sont les fonctions politiques qui restent confondues avec les économiques : rien, en effet, de ce qui constitue la spécialité du gouvernement et l’État, n’est étranger à l’économie publique. Que si plus tard la raison générale, en dégageant l’organisme gouvernemental, semble lui conférer une sorte de primogéniture, c’est l’effet d’une illusion historique qui ne saurait nous tromper, maintenant que nous avons rétabli la généalogie sociale dans son intégrité, et mis chaque chose à sa place. Entre les fonctions économiques et les fonctions politiques, il existe un rapport analogue à celui que la physiologie indique, chez les animaux, entre les fonctions de la vie organique, et les fonctions de la vie de relation : c’est par celles-ci que l’animal se manifeste au dehors et remplit sa mission entre les créatures ; mais c’est par les autres qu’il existe, et tout ce qu’il fait dans sa liberté d’action n’est, à vrai dire, qu’un conclusum plus ou moins raisonné de ses puissances primordiales.

3. Ainsi, dans la Constitution démocratique, telle qu’il est permis de la déduire de ses idées les mieux accusées et de ses aspirations les plus authentiques, l’ordre politique et l’ordre économique ne sont qu’un seul et même ordre, un seul et même système, établi sur un principe unique, la mutualité. De même que nous avons vu, par une suite de transactions mutuellistes, les grandes institutions économiques se dégager l’une après l’autre, et former ce vaste organisme humanitaire, dont rien jusque-là ne pouvait donner l’idée ; de même l’appareil gouvernemental résulte à son tour non plus de je ne sais quelle convention fictive, imaginée par le besoin de la république, et aussitôt retirée que posée, mais sur un contrat réel, où les souverainetés des contractants, au lieu de s’absorber dans une majesté centrale, à la fois personnelle et mystique, servent de garantie positive à la liberté des États, des communes et des individus.

Nous avons donc, non plus une souveraineté du peuple en abstraction, comme dans la Constitution de 93 et celles qui l’ont suivie, et dans le Contrat social de Rousseau, mais une souveraineté effective des masses travailleuses, régnantes, gouvernantes, d’abord, dans les réunions de bienfaisance, dans les chambres de commerce, dans les corporations d’arts et métiers, dans les compagnies de travailleurs ; dans les bourses, dans les marchés, dans les académies, dans les écoles, dans les comices agricoles ; et finalement dans les convocations électorales, dans les assemblées parlementaires et les conseils d’État, dans les gardes nationales, et jusque dans les églises et les temples. C’est toujours et partout la même force de collectivité qui se produit, au nom et en vertu du principe de mutualité ; dernière affirmation du droit de l’homme et du citoyen.

Je dis qu’ici les masses travailleuses sont réellement, positivement et effectivement souveraines : comment ne le seraient-elles pas, si l’organisme économique leur appartient tout entier : le travail, le capital, le crédit, la propriété, la richesse ; comment, maîtresses absolues des fonctions organiques, ne le seraient-elles pas, à bien plus forte raison, des fonctions de relation ? La subordination à la puissance productive de ce qui fut autrefois, et à l’exclusion de tout le reste, le Gouvernement, le Pouvoir, l’État, éclate dans la manière dont se constitue l’organisme politique :


a. Un CORPS ÉLECTORAL s’assemblant dans sa spontanéité, faisant la police des opérations, revisant et sanctionnant ses propres actes ;

b. Une délégation, CORPS LÉGISLATIF, ou Conseil d’État, nommée par les groupes fédéraux et rééligible [17] ;

c. Une Commission exécutive choisie par les représentants du peuple dans leur propre sein, et révocable ;

d. Un Président de cette Commission, enfin, nommé par elle-même, et révocable.


N’est-ce pas là, dites-moi, le système de la vieille société retourné ; système où le pays est décidément tout ; où celui qu’on appelait autrefois chef de l’État, souverain, autocrate, monarque, despote, roi, empereur, czar, khan, sultan, majesté, altesse, etc., etc., apparaît définitivement comme un Monsieur, le premier peut-être, entre ses concitoyens pour la distinction honorifique, mais à coup sûr le moins dangereux de tous les fonctionnaires publics. Vous pouvez vous vanter cette fois que le problème de la garantie politique, le problème de la soumission du gouvernement au pays, du prince au souverain, est résolu. Jamais vous ne reverrez ni usurpation ni coup d’État ; l’insurgence du pouvoir contre le peuple, la coalition de l’autorité et de la bourgeoisie contre la plèbe, est impossible.

4. Tout ceci compris, je reviens à la question d’unité posée plus, haut : Comment, avec le droit fédératif, l’État gardera-t-il sa stabilité ? Comment un système, qui consacre comme sa pensée fondamentale le droit pour chaque confédéré de faire sécession, pourrait-il ensuite agir d’ensemble et se soutenir ?

L’objection, il faut l’avouer, était sans réponse, tant que les États confédérés étaient constitués en dehors du droit économique et de la loi de mutualité : la divergence des intérêts devait tôt ou tard amener des scissions funestes, et l’unité monarchique remplacer l’équivoque républicaine. Maintenant tout est changé : l’ordre économique est fondé sur des données entièrement différentes ; l’esprit des États n’est plus le même, la confédération, dans la vérité de son principe, est indissoluble. La Démocratie, si hostile à toute pensée de scission, surtout en France, n’a rien à craindre.

Rien de ce qui divise les hommes, cités, corporations, individus, n’existe plus entre les groupes mutuellistes : ni pouvoir souverain, ni concentration politique, ni droit dynastique, ni liste civile, ni décorations, ni pensions, ni exploitation capitaliste, ni dogmatisme, ni esprit de secte, ni jalousie de parti, ni préjugé de race, ni rivalité de corporation, de ville ou de province. Il peut y avoir des diversités d’opinions, de croyances, d’intérêts, de mœurs, d’industries, de cultures, etc. Mais ces diversités sont la base même et l’objet du mutuellisme : elles ne peuvent par conséquent dégénérer en aucun cas, en intolérance d’Église, suprématie pontificale, prépotence de localité ou de capitale, prépondérance industrielle ou agricole. Les conflits sont impossibles : pour qu’ils renaissent, il faudrait détruire la mutualité [18].

D’où viendrait la révolte ? Sur quel prétexte s’appuierait le mécontentement ? — Dans une confédération mutuelliste, le citoyen n’abandonne rien de sa liberté, comme Rousseau l’exige pour le gouvernement de sa république ! La puissance publique est sous la main du citoyen ; lui-même l’exerce et en profite : s’il se plaignait de quelque chose, ce serait de ne pouvoir plus, ni lui ni personne, l’usurper et en jouir seul. Il n’a pas davantage de sacrifice de fortune à faire : l’État ne lui demande, à titre de contribution, que ce qui est rigoureusement exigé par les services publics, lesquels étant essentiellement reproductifs, dans leur juste distribution, font de l’impôt un échange [19]. Or, l’échange est augmentation de richesse [20] : de ce côté encore, la dissolution n’est point à craindre. Les confédérés se sépareraient-ils devant les risques d’une guerre civile ou étrangère ? Mais dans une confédération fondée sur le Droit économique et la loi de mutualité, la guerre civile ne pourrait avoir qu’un motif, le motif de religion. Or, sans compter que l’intérêt spirituel est bien faible quand les autres intérêts sont conciliés et mutuellement garantis, qui ne voit ici que la mutualité a pour corollaire la tolérance mutuelle ; ce qui écarte cette chance de conflit ? Quant à une agression de l’étranger, quelle en pourrait, être la cause ? La confédération, qui reconnaît à chacun des États confédérés le droit de sécession, ne peut pas, à bien plus forte raison, vouloir contraindre l’étranger. L’idée de conquête est incompatible avec son principe. Un seul cas de guerre, venant du dehors, peut donc être ici prévu, à savoir, le cas d’une guerre de principe : ce serait que l’existence d’une confédération mutuelliste fût déclarée par les États ambiants, à grande exploitation et grande centralisation, incompatible avec leur propre principe, de même qu’en 92 le manifeste de Brunswick déclara la Révolution française incompatible avec les principes qui régissaient les autres États ! À quoi je réplique que la mise hors la loi d’une confédération, fondée sur le droit économique et la loi de mutualité serait justement ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, tant pour exalter le sentiment républicain fédératif et mutuelliste, que pour en finir avec le monde du monopole, et déterminer la victoire de la Démocratie ouvrière sur toute la face du globe….

Mais qu’est-il besoin d’insister davantage ?

Le principe de mutualité, en entrant dans la législation et les mœurs, et créant le droit économique, renouvelle de fond en comble le droit civil, le droit commercial et administratif, le droit public et le droit des gens. Ou plutôt, en dégageant cette suprême et fondamentale catégorie du droit, le Droit économique, le principe de mutualité crée l’unité de la science juridique ; il fait voir, mieux qu’on ne l’avait aperçu jusqu’alors, que le droit est un et identique, que toutes ses prescriptions sont uniformes, toutes ses maximes des corollaires les unes des autres, toutes ses lois, des variantes de la même loi.

L’ancien droit, que la science des vieux jurisconsultes avait subdivisé en autant de branches spéciales qu’il s’appliquait à d’objets différents, avait pour caractère général, dans toutes ses parties, d’être négatif ; d’empêcher plutôt que de permettre ; de prévenir les conflits, plutôt que de créer les garanties ; de réprimer un certain nombre de violences et de fraudes, plutôt que d’assurer, contre toute fraude et violence, la création de la richesse et de la félicité commune.

Le nouveau Droit est au contraire essentiellement positif. Son but est de procurer, avec certitude et ampleur, tout ce que l’ancien droit permettait simplement de faire, l’attendant de la liberté, mais sans en chercher les garanties ni les moyens, sans même exprimer à cet égard ni approbation ni désapprobation. Manquer à la garantie, à la solidarité sociale ; persister dans les pratiques de l’anarchie mercantile, de la dissimulation, du monopole, de l’agiotage, est réputé désormais, de par le nouveau Droit, un acte aussi répréhensible que toutes les escroqueries, les abus de confiance, les faux, les vols à main armée et en maison habitée dont la loi s’est jusqu’à ce jour occupée presque exclusivement. Ce caractère positif du Droit nouveau, les obligations nouvelles qui en résultent, la liberté et la richesse qui en sont le fruit, nous l’avons suffisamment développé dans les questions relatives à l’assurance, à l’offre et à la demande, à la fixation des prix et valeurs, à la bonne foi commerciale, au crédit, aux transports, etc., en un mot à ce que nous avons appelé institutions ou fonctions économiques ; nous n’avons plus besoin d’y revenir.

Comment donc un groupe travailleur, après avoir fait partie d’une fédération mutuelliste, renoncerait-il aux avantages positifs, matériels, palpables, escomptables, qu’elle lui assure ? Comment préférerait-il retourner à l’antique néant, au paupérisme traditionnel, à l’insolidarité, à l’immoralité ? Après avoir connu l’ordre économique, voudrait-il se faire aristocratie exploitante, et pour la satisfaction immonde de quelques-uns, rappeler l’universelle misère ? Comment, dis-je, des cœurs d’hommes ayant connu le droit, se déclareraient-ils contre le droit, se dénonçant eux-mêmes au monde comme une bande de voleurs et de forbans ?

Aussitôt la réforme économique, mutuelliste, proclamée sur un point du globe, les confédérations deviennent partout des nécessités. Elles n’ont pas besoin pour exister que les États qui se fédèrent soient tous juxtà-posés, groupés comme dans une enceinte, ainsi que nous le voyons en France, en Italie et en Espagne. La fédération peut exister entre États séparés, disjoints et distants les uns des autres : il suffit qu’ils déclarent vouloir unir leurs intérêts et se donner garantie réciproque, selon les principes du Droit économique et de la mutualité. Une fois formée, la fédération ne peut plus se dissoudre : car, je le répète, on ne revient pas d’un pacte, d’une profession de foi, comme la profession de foi mutuelliste, comme le pacte fédératif.

Ainsi que nous l’avons dit déjà, le principe de mutualité, dans l’ordre politique aussi bien que dans l’ordre économique, est donc bien certainement le lien le plus fort et le plus subtil qui puisse se former entre les hommes.

Ni système de gouvernement, ni communauté ou association, ni religion, ni serment, ne peuvent à la fois, en unissant aussi intimement les hommes, leur assurer une pareille liberté.

On nous a reproché de fomenter, par ce développement du droit, de fomenter l’individualisme, de détruire l’idéal. Calomnie ! Où donc la puissance de collectivité produirait-elle d’aussi grandes choses ? Où les âmes se sentiront-elles plus à l’unisson ? Partout ailleurs nous avons le matérialisme du groupe, l’hypocrisie de l’association, et les chaînes pesantes de l’État. Ici, seulement, nous sentons, dans la justice la vraie fraternité. Elle nous pénètre, nous anime ; et nul ne peut se plaindre qu’elle le contraint, qu’elle lui impose un joug, ou le charge du moindre fardeau. C’est l’amour dans sa vérité et dans sa franchise ; l’amour qui n’est parfait qu’autant qu’il a pris peur devise la maxime de la mutualité, j’ai presque dit du commerce : donnant, donnant.



Chapitre XVI. — Dualisme bourgeois : antagonisme constitutionnel. — Supériorité décisive de l’Idée ouvrière.


Nous savons en quoi consiste l’Idée ouvrière, tant au point de vue des intérêts qu’à celui du Gouvernement. Nous compléterons cette exposition en disant en quelques mots ce qu’était en 1789, ce qu’a été depuis la Révolution l’idée bourgeoise. Le lecteur pourra juger ensuite, en parfaite connaissance de cause, de quel côté est aujourd’hui la capacité politique, si elle est dans la Démocratie travailleuse, ou dans le capitalisme bourgeois.

Après avoir constaté précédemment (2e partie, chap. ii) que la conscience bourgeoise avait atteint son plus haut degré d’intensité en 1789, alors que le Tiers-État, jetant par la bouche de Sieyès le défi à l’ancien régime, disait de lui-même : Que suis-je ? rien ; Que dois-je être ? tout, nous avons fait observer que, la bourgeoisie étant en effet devenue tout, mais que, rien alors ne la différenciant plus dans le corps social, elle avait commencé à perdre le sentiment d’elle-même, et qu’elle était tombée en léthargie. Nous avons remarqué que si, en 1848, après la chute de Louis-Philippe, elle avait paru sortir de sa torpeur, c’était grâce à l’insurgence des classes ouvrières, qui, se séparant ou plutôt se distinguant d’elle, ayant acquis conscience d’elles-mêmes et de leur destinée, faisaient leur entrée sur la scène politique ; c’était en un mot grâce à la terreur socialiste.

Mais une chose plus triste encore que cette chute de la conscience dans la moyenne et haute bourgeoisie, c’est qu’à la différence des classes ouvrières dont l’ascension est si rapide, la bourgeoisie n’a plus même l’intelligence de l’Idée qui jadis la gouvernait ; et qu’en tant que le Pays et le Gouvernement peuvent être considérés comme étant dans sa dépendance, ils sont, par l’effet de sa profonde nullité, à la merci de la fortune. Or, ce qui constitue la capacité politique n’est pas seulement la conscience, c’est aussi l’Idée ; et la bourgeoisie, si elle savait encore lire et penser, ne serait pas peu surprise d’apprendre que son idée est épuisée, qu’elle est aussi impuissante à faire l’ordre que la liberté, en un mot qu’elle n’a plus d’idée.

Avant 89, l’idée bourgeoise était une division de l’idée féodale. La noblesse et le clergé possédaient la presque totalité des terres, dominaient dans les châteaux, les couvents, les évêchés, les paroisses ; exerçaient les droits de main-morte et autres, rendaient la justice à leurs tenanciers et faisaient la guerre au roi, jusqu’à ce que, de défaite en défaite, ils eussent été réduits par la coalition des bourgeois et du roi à ne lui plus faire que leur cour. La bourgeoisie, de son côté, régnait sur le commerce et l’industrie ; elle avait ses corporations, priviléges, franchises, maîtrises ; pour échapper à la tyrannie des clercs et des nobles, elle avait fait alliance avec la Couronne et obtenu par ce moyen de compter pour quelque chose dans l’État. En 89 fut aboli tout ce système. La bourgeoisie, devenue tout en politique, put augmenter indéfiniment ses propriétés, continuant du reste de fabriquer et de trafiquer, comme les nobles de manger ce qui leur restait de revenu, et le clergé de chanter ses offices. D’idée il n’y en eut plus, pas plus chez les uns que chez les autres.

Je me trompe : voici ce que devint l’idée bourgeoise.

Devenue par son homogénéité, par ses capitaux, par son influence incontestée sur la plèbe, maîtresse de l’État, elle n’y vit pour elle qu’un moyen de consolider sa position acquise, et, par les emplois et le budget, de se créer un nouveau champ d’exploitation et de fortune. Substituée aux droits du clergé, de la noblesse et du roi dans les anciens états-généraux, la bourgeoisie n’aperçut nul inconvénient à conserver à l’État sa forme monarchique, centralisatrice et unitaire : seulement elle eut soin de prendre vis-à-vis du prince ses sûretés, ce que l’on nomma Charte constitutionnelle. Au fond, c’était par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie que fonctionnait l’administration, par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie que se percevait l’impôt, par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie que régnait le roi.

Toute justice émanait d’elle ; le gouvernement du roi était son gouvernement ; elle entendait avoir seule le droit de faire la guerre et la paix, de même que la hausse et la baisse ; et si parfois elle eut à réprimer les velléités politiques de la Couronne, on put juger qu’elle n’était pas longtemps à faire son deuil d’une dynastie.

Cependant à ce système de centralisation politique il fallait, selon les règles de l’équilibre, un contre-poids. Ce n’était pas assez d’avoir limité, circonscrit, balancé la puissance royale, de l’avoir subordonnée à une majorité parlementaire, soumise au contre-seing de ses propres ministres : il fallait encore mettre un frein, une limite à cet immense organisme qui s’appelle le Gouvernement, si l’on ne voulait tôt ou tard être englouti par le monstre. On s’était mis en garde contre la prérogative de la Couronne : qu’était-ce que cette prérogative, purement personnelle, auprès de la puissance évolutive, absorbante, du système ?…

C’est ici que se révèle, dans sa naïveté, le génie bourgeois.

À cette force incommensurable de centralisation l’on donna donc divers contre-poids. Ce furent, en premier lieu, l’organisation du pouvoir lui-même, d’après le principe économique de la division du travail ou séparation industrielle ; — puis, le système représentatif, et le vote de l’impôt par une assemblée de représentants élus ; système en vertu duquel le pouvoir exécutif ne pouvait rien faire sans le contre-seing d’une majorité législative ; — enfin le suffrage universel. On s’était aperçu qu’aucune majorité bourgeoise n’était à l’abri des séductions des gouvernements, et l’on se dit gravement que si un ministère pouvait entraîner quelques centaines de bourgeois, jamais il ne parviendrait à corrompre tout un peuple !… L’organisation municipale et départementale pourrait être aussi comptée parmi les grands moyens de contenir constitutionnellement le pouvoir : mais ce ne fut qu’une espérance, qui ne se réalisa jamais. (Voir plus bas, 5e partie, chap. iv).

Mais de toutes les entraves à l’autorité, la plus puissante, la seule qui agisse d’une manière efficace, et qui aujourd’hui partage avec l’absolutisme impérial l’omnipotence de la nation, ce fut, devinez quoi ? l’anarchie mercantile et industrielle, le gâchis économique, la liberté de l’usure et de l’agiotage, le Chacun chez soi, chacun pour soi dans l’idéalité de son égoïsme, le Laissez faire, laissez passer dans sa plus large extension, la propriété dans toute la laideur du vieux droit quiritaire ; en deux mots la négation de toute mutualité et garantie, l’insolidarité absolue, le néant du droit économique. C’était logique : à un principe exorbitant, force était d’en opposer un autre non moins exorbitant. Abyssus abyssum invocat. Là est le grand secret du désordre contemporain : deux fléaux qui s’arc-boutent, qui, au lieu de se paralyser réciproquement, se donnent pour ainsi dire une sanction mutuelle. Depuis ils ont grandi tous deux, chacun dans sa sphère. Le pouvoir central est devenu de plus en plus absorbant et oppressif ; l’anarchie économique s’est manifestée par un agiotage effréné, des coups de commerce inouïs, des spéculations de Bourse épouvantables, un enchérissement progressif et universel.

Le bourgeois fait de la banque, de l’industrie, de l’agriculture même, de l’extraction, de la navigation, de la commission, etc. ; mais eh dehors de toute convention ayant pour but de diminuer les risques, d’écarter le hasard, de fixer les valeurs, ou du moins d’en empêcher les violents écarts, de balancer les avantages entre le vendeur et l’acheteur. Il a horreur de tout ce qui pourrait, en lui donnant une garantie, lui imposer une obligation ; il nie la solidarité économique, il répugne à la mutualité. Proposez au bourgeois de s’engager dans une opération selon les règles du mutuellisme, il vous répondra : Non, j’aime mieux rester libre. Libre de quoi ? De placer, le cas échéant, son argent à plus gros intérêt, au risque de n’en pas trouver le placement ou de le placer sur une hypothèque ruineuse ; de vendre ses marchandises à gros bénéfice, au risque de se voir contraint de les vendre à perte ; de surfaire ses produits, quitte à les avilir lui-même, s’il survient stagnation ou encombrement ; d’affermer ses terres à un taux exagéré, au risque de ruiner son fermier et de n’être pas payé ; libre, dis-je, de spéculer sur la hausse et sur la baisse, d’agioter, de jouer, de faire la loi aux autres, d’user et abuser du monopole, dût-il subir des conditions plus rudes encore, et, après avoir flagellé ses confrères, être victime de leurs représailles. Le bourgeois n’est pas pour les opérations certaines, dès lors qu’elles exigent de lui une certaine réciprocité. Il recherche l’aléatoire, pour peu qu’il y ait probabilité de réussite. Tout lui est occasion, moyen ou prétexte de concurrence acharnée, sans distinction de ce qui est le fait de l’homme et de ce qui résulte de la force des choses. L’assurance même, si aisée à mutualiser, il la pratique de préférence en mode monopoleur.

Cette insolidarité économique, je devrais dire cette non-moralité des transactions, préconisée par l’économie politique de l’école anglaise, le bourgeois s’en est fait un principe, une théorie, une doctrine. Pour lui, l’idée d’un Droit économique, complément et corollaire du Droit politique et du Droit civil, n’existe pas ; c’est un non-sens. Chacun chez soi, chacun pour soi ; Dieu ( ! ) pour tous. Telle est sa devise. La science économique, telle qu’il la comprend, ne repose pas sur une notion à deux termes, notion synthétique et positive par conséquent, qui fait la science des intérêts à l’image de la justice même ; elle repose sur des notions élémentaires, simplistes, antinomiques, qui, ne pouvant se déterminer d’elles-mêmes et trouver leur équilibre, font de la science une bascule et une contradiction perpétuelle. Pour le bourgeois, par exemple, il n’y a pas de valeur vraie, bien qu’il parle sans cesse de la loi de l’offre et de la demande ; bien que ces deux termes, offre et demande, impliquent, chacun à un point de vue différent, l’idée d’une valeur exacte, dont le débat entre l’offreur et le demandeur indique la recherche. Aux yeux du bourgeois la valeur est essentiellement arbitraire, d’opinion. De ce que la valeur est mobile il conclut qu’elle est nécessairement fausse ; et Dieu sait combien cette fausseté qu’il impute aux choses lui rend excusables les égarements de sa conscience ! Aussi ne le verrez-vous jamais, ni dans ses transactions, ni dans les réflexions qu’elles font naître en lui, s’inquiéter de l’équilibre des valeurs, du juste prix des marchandises, de la balance des services, du taux normal de l’intérêt ou du salaire : ce n’est pas lui qui donne dans ces chimères. Acheter, s’il peut, trois francs ce qui en vaut six ; vendre six francs ce qui en vaut trois, et cela en dépit de la connaissance personnelle qu’il a de la situation et des choses, en dépit du dommage que peut éprouver le prochain : voilà sa maxime commerciale, et il la professe sans vergogne. Dites-lui après cela que ses rentes, ses intérêts, ses bénéfices, tout ce profit qu’il serait aisé, en changeant de pratique, de légitimer, dans une suffisante mesure, mais qu’il préfère tirer, lui, par une guerre de ruses, d’embuscades, de surprises, du monopole que lui assurent la supériorité de ses capitaux et les ambages de son commerce ; dites-lui que tout cela est de la déloyauté, il se fâche, et c’est ce qui sauve son honorabilité. Au moins il est convaincu que les actes, plus ou moins scabreux, auxquels il se livre tous les jours, du matin au soir, ayant leur nécessité ont leur légitimité ; qu’il n’y a par conséquent escroquerie ni vol, sauf dans les cas définis par le Code.

Que dites-vous après cela de ces exhibitions académiques, où l’on décerne prix sur prix aux jeunes écrivains qui se signalent dans la guerre contre le socialisme, en justifiant des doctrines immondes ; de ces conférences, de ces cours, où l’on affecte de venger la propriété outragée ; de ces missions malthusiennes, où l’on se vante de poser les rapports entre une économie politique de mangeurs d’hommes, et les principes éternels de la justice et de la morale ? Parce qu’on dispose des chaires, des fauteuils, des concours, des écoles, aurait-on l’espoir de faire illusion aux masses et de prendre la conscience humaine pour dupe ? Misérables sophistes, qui n’ont pas même l’esprit de voir que les masses, préoccupées de leur misère, ne les comprennent point, et qu’ils n’ont rien à apprendre à ceux qui les paient ! Ils osent parler d’une morale économique, quand tout leur effort, pendant quarante ans, a été de prouver qu’autre chose est la morale, et autre chose l’économie politique ; que là où la première dit oui, la seconde peut fort bien dire non ; quand le plus clair de leurs théories consiste à repousser, du domaine de l’économie politique, l’intervention du droit, le rappel à la solidarité humaine, comme un attentat à la science et à la liberté ! Lequel d’entre eux oserait répondre affirmativement à cette question : Existe-t-il, en dehors du Droit économique, basé sur l’obligation de mutualité, une science, une vérité économique ? Interrogez-les, et vous-verrez leur réponse.

Quelle vertu, quelle bonne foi pourrait tenir dans une société dont la maxime fondamentale est que la science économique n’a rien de commun avec la justice ; qu’elle en est radicalement indépendante ; que l’idée d’un Droit économique est une utopie économique ; qu’ainsi l’ordre économique, existant, à ce qu’on prétend, par lui-même, ne repose sur aucune donnée juridique ; que les hommes peuvent se promettre entre eux tout ce que bon leur semble, mais qu’en réalité ils ne se doivent, du fait de leurs relations économiques, absolument rien ; qu’en conséquence, chacun ayant le droit de suivre exclusivement son intérêt, l’ami pourra légalement, rationnellement, scientifiquement, ruiner son ami, le fils abandonner son père et sa mère ; l’ouvrier trahir son patron, etc. ? Quel respect, dis-je, pour la propriété dans un pareil système ? quelle puissance dans l’association ? quelle considération du pouvoir ? quelle religion de la loi ? quelle dignité de l’homme ? Je remplirais un volume des infamies débitées, sous le couvert de leur prétendue science, par les soi-disant économistes : je laisse cette exécution à de plus jeunes. Grâce au ciel, la postérité ne fera pas défaut à la cause.

L’immoralité de l’idée bourgeoise s’est révélée particulièrement à l’occasion du libre-échange. Pas un bourgeois qui ne tienne à avoir la balance favorable et qui ne se croie perdu s’il ne l’obtient ; mais pas un en même temps qui ne déblatère contre l’affreux monopole de ses confrères et qui ne trouve équitable qu’on fasse cesser à leur égard la protection. Qu’on le dégrève, lui, rien de mieux : il y va de l’intérêt de la société. Mais qu’on grève les autres, ce sera justice. Même chose pour l’escompte. Quel négociant, petit ou gros, ne serait heureux qu’on lui garantît l’escompte de son papier à deux signatures au lieu de trois, et au taux fixe de 1/2 pour 100 au lieu de 5, 6, 7, 8 et même 9 qu’on lui extorque arbitrairement, à l’improviste, dans les moments les plus difficiles ? C’est justement cet état de fixité de l’escompte et de régularité du crédit que se proposent de créer à perpétuité les partisans de la mutualité. Mais attendez : le bourgeois ne sera pas toujours malheureux ; lui aussi aura son jour de veine. Le voilà qui, après une suite de campagnes heureuses, a réalisé cent mille, deux cent mille francs. L’argent regorge à sa caisse ; vite il le porte à la Banque. Oh ! alors, ne lui parlez plus d’escompte à demi pour 100 et à deux signatures. Il est riche, maître de la position ; il fait la loi aux banquiers, banquier lui-même. Qu’on fasse les conditions dures à ses concurrents moins heureux ; que l’usure les dévore !… Il trouvera que les affaires sont superbes ; il se rapprochera du Gouvernement et votera pour le ministère.

Tel est le bourgeois dans les affaires, tel vous le retrouvez en politique. Au fond il n’a pas de principes ; il n’a que des intérêts. Le cours de la Bourse décide de sa manière de voir. Tour à tour courtisan du Pouvoir ou partisan de l’Opposition ; humble solliciteur ou détracteur acharné ; criant Vive le Roi ! ou Vive la Ligue ! suivant que la Bourse monte ou descend, que ses marchandises s’écoulent ou lui restent, suivant que, grâce à l’intervention de quelque haut personnage, une forte commande de l’État, donnée à lui ou à son concurrent, est venue le sauver de la ruine ou le plonger dans une situation désespérée.

C’est dans les ouvrages d’économie politique publiés depuis trente ans et dans les critiques qui en ont été faites, qu’il faut voir à quel point cette malheureuse bourgeoisie est déchue, et dans quel abîme l’ont précipitée à l’envi ses hommes d’État, ses représentants, ses orateurs, ses professeurs, ses académiciens, ses sophistes et jusqu’à ses romanciers et ses dramaturges. On s’est appliqué à détruire en elle avec le sens commun le sens moral ; et ceux qui ont accompli cette belle œuvre, elle les a appelés ses sauveurs. Quos vult perdere Jupiter, dementat.

Ce qui distinguait surtout la nation française au sortir du creuset de la Révolution, et qui fit d’elle pendant près d’un demi siècle la nation modèle, ce fut cet esprit d’égalité, cette tendance au nivellement, qui sembla un moment à la veille de résoudre toute aristocratie capitaliste et tout salariat dans une classe unique, celle que l’on a si justement appelée classe moyenne. À l’égalité des droits, à celle des partages, à la liberté de l’industrie il n’y avait qu’à ajouter l’impulsion toute puissante des institutions mutuellistes, et la révolution économique s’accomplissait sans secousse : l’Ordre, si cher à la bourgeoisie, n’eût pas été troublé un seul instant.

Depuis tantôt vingt-cinq ans, le pays a subi une influence et une direction contraires ; grâce à la législation sur les mines, au privilége de la Banque, surtout aux concessions de chemins de fer, la féodalité capitaliste et industrielle a pris décidément le dessus ; de sorte que la classe moyenne va s’éteignant de jour en jour, attaquée, de front par la hausse des salaires et le développement de la société anonyme ; sur les flancs par l’impôt et la concurrence étrangère ou libre-échange ; et remplacée finalement par le fonctionnarisme, la haute bourgeoisie et le salariat.

D’où est venue cette déchéance de la classe moyenne, déchéance qui traîne à sa suite celle de la nation et de la liberté ? Des théories économiques qu’elle a follement acceptées, de ce faux libéralisme par lequel elle n’a pas encore cessé de jurer, et qui lui a donné pour tout bien la centralisation administrative, la permanence des armées, le charlatanisme parlementaire, la concurrence anarchique, le parasitisme monopoleur, la hausse continue du loyer de l’argent et des capitaux, le cosmopolitisme du libre-échange, la cherté universelle, et par suite les coalitions ouvrières et les grèves. Mais il n’est si grand mal auquel on ne puisse trouver remède ; comme la cause est commune entre les travailleurs des villes et ceux des campagnes (voir plus haut 1re partie, chap. ii), elle le devient également entre la Démocratie ouvrière et la classe moyenne : puissent-elles comprendre l’une et l’autre que leur salut est dans leur alliance !

Aussi bien, pouvons-nous dire que désormais, entre la bourgeoisie capitaliste-propriétaire-entrepreneur et gouvernement, et la Démocratie ouvrière, les rôles, à tous les points de vue, sont intervertis. Ce n’est plus celle-ci qu’il faut appeler la masse, la multitude, la vile multitude ; ce serait plutôt celle-là. Pris dans sa collectivité, le peuple des travailleurs n’est plus ce monceau de sable qui servait à Napoléon Ier à définir la société. Qu’est-ce que la société ? disait-il. Une administration, une police, des tribunaux, une église, une armée ; le reste de la poussière. Rudis indigestaque moles. Maintenant la plèbe travailleuse fait corps ; elle se sent, elle raisonne, elle vote sans conseil, hélas ! mais enfin elle vote avec une volonté qui lui est propre, et déjà elle développe son Idée. Ce qui ne pense pas, qui est retombé à l’état de tourbe et de masse indigeste, c’est la classe bourgeoise.

Tandis que le Peuple, sous l’impulsion d’une conscience énergique et grâce à la puissance d’une idée juste, se présente au monde avec la puissance et dans l’éclat d’une formation organique, revendiquant sa place aux conseils du Pays, offrant à la classe moyenne une alliance que celle-ci sera avant peu trop heureuse d’obtenir, nous voyons la haute Bourgeoisie, après avoir roulé de catastrophe politique en catastrophe politique, parvenue au dernier degré du vide intellectuel et moral, se résoudre en une masse qui n’a plus rien d’humain que l’égoïsme, chercher des sauveurs quand il n’y a plus pour elle de salut, afficher pour tout programme une indifférence cynique, et, plutôt que d’accepter une transformation inévitable, appeler sur le Pays et sur elle un nouveau déluge, en repoussant avec acharnement ce qu’elle-même salua et adora en 1789, le Droit, la Science, le Progrès, en un mot la Justice.

TROISIÈME PARTIE


incompatibilités politiques. — conclusion.




Chapitre Ier. — Une excommunication politique ; nécessité pour la Démocratie ouvrière de dénoncer la scission.


Considérons que depuis 1848 la nation française se trouve divisée en sept partis principaux :

a) Légitimistes ;

b) Orléanistes ou monarchistes constitutionnels ;

c) Bonapartistes ou impérialistes ;

d) Cléricaux, épiscopaux ou jésuites ;

e) Républicains conservateurs, ne différant des précédents que par la suppression de la couronne ; du reste, professant sur les questions économiques les mêmes principes que les monarchistes ;

f) Républicains radicaux ou Démocrates, autrement dits Rouges ou Socialistes, auxquels se rattachent désormais, par la logique de l’idée

g) Les Fédéralistes.

Chacun de ces partis se subdivise en plusieurs nuances : c’est ainsi, pour ne parler que des radicaux, que nous les avons vus (2e partie, chap. ii) se partager en deux écoles, celle des Communistes ou du Luxembourg, et celle des Mutuellistes récemment inaugurée par les Soixante.

À peine la République était instituée, le 24 février 1848, à la place de la monarchie, que l’antagonisme, bientôt la guerre civile éclata entre les anciens partis, a, b, c, d, e coalisés, et le parti nouveau, F—G, accusé par les champions de la vieille idée de conspirer contre la propriété, la religion, la famille et la morale.

L’effet de cette réprobation fut, pour le parti réprouvé, des plus heureux. Il commença la dissolution des anciens partis en les obligeant à s’entendre ; puis il rendit la République solidaire du socialisme, en prouvant que celui-ci était la conséquence de l’autre. À partir des séances du Luxembourg, surtout de la journée du 16 avril, la guerre à la République sociale devint la préoccupation de tous les Pouvoirs, passant de l’un à l’autre comme un héritage sinistre, du Gouvernement provisoire au général Cavaignac, du général Cavaignac au président Louis-Napoléon, enfin du président Louis-Napoléon au Gouvernement impérial, à qui le ralliement des partis rivaux, battus en même temps que la Démocratie sociale dans la journée du 2 Décembre, valut le titre de Sauveur de la Société.

Considérons d’après cela que la défaite de la Démocratie rouge ou socialiste, d’abord en 1848 et 1849, puis en 1851 et 1852, est le pivot de notre histoire contemporaine ; que telle est encore aujourd’hui la principale raison d’être du Gouvernement impérial ; que dans sa politique de chaque jour le second Empire n’a jamais perdu de vue cette condition de son existence ; que rien n’indique qu’il ait aujourd’hui la pensée de changer de conduite, d’autant moins qu’aux élections de 1863 et 1864 le parti radical s’est manifesté d’une manière redoutable, et que le risque de socialisme est le seul lien qui rattache au Gouvernement impérial les partis momentanément évincés, mais nullement réconciliés, de la Légitimité, de l’Orléanisme, de la République conservatrice et de l’Épiscopat.

Ainsi le Gouvernement impérial, sur lequel les entrepreneurs d’Opposition constitutionnelle essaient de rejeter l’impopularité qui les atteint tous, ne peut être regardé, de notre point de vue socialiste, que comme une expression réactionnaire. La situation serait pour nous absolument la même si, à la place de la dynastie napoléonienne, les événements avaient porté au pouvoir soit Henri V ou le comte de Paris, soit quelque Africain continuateur de Cavaignac.

Le fait qui entre tous témoigne de l’immutabilité de cette politique, nonobstant tous les changements de règne, c’est que la féodalité industrielle et financière, préparée de longue main pendant les trente-six années de la Restauration, de la Monarchie de Juillet et de la République, et dans laquelle sont entrés les hommes de tous les régimes, n’a cessé depuis le coup d’État de se fortifier et de s’étendre. C’est dans ces dernières années qu’elle a complété son organisation et pris son assiette : les élections de 1863 l’ont envoyée en nombre au Parlement. Chose singulière, comme si cette féodalité songeait à identifier, à l’exemple du socialisme, la Politique et l’Économie politique, on la voit peu à peu faire corps avec le Gouvernement, l’inspirer, le dominer. Pendant onze ans elle a été, avec l’Église et l’armée, le nerf de l’Empire, et l’on ne saurait dire que jusqu’à ce jour sa fidélité ait été ébranlée.

Cependant les grandes Compagnies ont consommé leur coalition ; encore un peu, et les classes moyennes, absorbées par la haute concurrence ou ruinées, seront entrées dans la domesticité féodale ou rejetées dans le prolétariat. Alors aura sonné l’heure décisive, et si une autre loi du 31 mai ne vient au secours du système, la question se videra sur le champ de bataille du suffrage universel. Comment se comporteront, dans ces nouveaux comices, les classes moyennes ? Auront-elles le même désintéressement que celui dont naguère et si imprudemment ont fait preuve les classes ouvrières ? Se rallieront-elles à cette plébécule, après l’avoir entraînée ? Nous venons de la voir à l’œuvre cette pauvre petite bourgeoisie ; nous savons comment elle vote et pour qui elle vote. Sans conscience d’elle-même et privée d’idée, trompée par ses journaux sur toutes les questions du siècle, toujours disposée à croire qu’un simple changement dans le personnel et dans la routine du Pouvoir apportera un adoucissement à son martyre, incapable de se frayer une route hors des sentiers battus, ne sachant pour toute politique que nommer des candidats de coterie contre des Candidats d’administration, aura-t-elle du moins le bon esprit de se rattacher à l’élément jeune, au parti qui pense, qui veut, qui marche, qui l’appelle et qui est fort ?

De ces considérations il résulte donc que depuis le 2 Décembre 1851, pour ne pas remonter jusqu’au 24 juin 1848, la Démocratie socialiste peut se regarder comme politiquement excommuniée, je ne voudrais pas dire proscrite. Nos idées, si ce n’est nos personnes, sont hors le gouvernement, hors la société ; on n’a pas encore osé les mettre tout à fait hors la loi. Le principe de la liberté des opinions est là qui s’y oppose. Mais on leur ôte, à ces idées, autant que possible, les moyens de propagande ; on les livre à des organes infidèles ; l’usage de la presse périodique, conservé à tous les anciens partis, prodigué à tous les charlatans, à tous les renégats, à tous les proxénètes, nous est spécialement et obstinément refusé. Si parfois une idée inspirée de nos principes se produit devant le public, s’offre au Pouvoir, vite elle est dépêchée par les équarrisseurs privilégiés, ou écartée, j’en sais quelque chose, par la coalition des idées contraires. Les exhumés du Gouvernement provisoire ne se sont pas montrés plus ardents, en mars 1864, contre les candidatures ouvrières, que les chefs de la féodalité financière n’ont fait depuis douze ans contre les plans économiques des démocrates.

En présence d’un état de choses où nous détruire c’est sauver la société et la propriété, où l’ostracisme intellectuel et l’inquisition des idées apparaissent, si la Démocratie n’apprend à s’organiser et à mieux lutter, dans les certitudes de l’avenir, que pouvons-nous faire, si ce n’est d’accepter fièrement notre réprobation, et, puisque le vieux monde nous repousse, de nous en séparer radicalement ?

Que ce mot de séparation, ami lecteur, ne soit pour vous ni un sujet d’alarme, ni un prétexte de calomnie. Vous seriez dans une égale erreur, si vous alliez conclure de cette décisive parole que je n’ai à conseiller au peuple que la révolte ou la résignation.

Loin de moi d’abord toute pensée d’antagonisme, tout ferment de haine et de guerre civile. On sait assez que je ne suis pas précisément ce qu’on appelle un homme d’action. La séparation que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir, c’est être ; de même que se confondre et s’absorber, c’est se perdre. Faire scission, une scission légitime, est le seul moyen que nous ayons d’affirmer notre droit, et, comme parti politique, de nous faire reconnaître. Et l’on verra bientôt que c’est aussi l’arme la plus puissante, comme la plus loyale, qui nous ait été donnée, tant pour la défense que pour l’attaque. Depuis longtemps la Démocratie socialiste ne s’affirmait plus que par des publications individuelles, paraissant à de rares intervalles ; le Manifeste des Soixante fut un premier et vigoureux essai de manifestation collective, directement émané du Peuple. On sait quelle était la conclusion, par trop naïve, de ce manifeste, et comment, après avoir été reçue d’abord avec acclamation, elle fut ensuite écartée par la majorité des électeurs démocrates. On n’a pas voulu des candidats ouvriers, et ça été un bonheur pour tous. Mais pareille tentative ne doit se renouveler : il y aurait honte et sottise. Le moment est venu, au contraire, d’agir par une scission digne et raisonnée, d’ailleurs inévitable. En quoi consiste cette scission ? Je m’en vais le dire.

La Démocratie ouvrière, en montrant aux élections de 1863-64 sa résolution de faire valoir son droit politique, a révélé en même temps son idée et ses hautes prétentions. Elle ne vise à rien de moins qu’à opérer, à son bénéfice, une révolution économique, sociale.

Mais, pour accomplir une si grande œuvre, il ne suffit pas de manifestations électorales, plus ou moins équivoques, de professions de foi publiées dans les journaux ; de conférences plus ou moins suivies données par quelques orateurs, avec la permission de la police ; il ne suffit pas même que quelques praticiens, passant de l’apostolat à l’action, appellent autour d’eux, dans des associations de secours mutuels ou de coopération, quelques centaines de zélateurs. L’œuvre réformatrice pourrait s’éterniser sans produire d’autre résultat que de divertir de temps à autre les conservateurs. Il faut agir politiquement et socialement, faire appel, par tous les moyens légaux, à la force collective, mettre en branle toutes les puissances du pays et de l’État.

Lorsque Louis XVI, après quinze ans d’efforts inutiles, sentant son impuissance, se résolut enfin à triompher des résistances conjurées de la cour et de la ville, de la noblesse, du clergé, de la bourgeoisie, des parlements, des financiers et du peuple lui-même, il convoqua les États-généraux de la nation. La suite a prouvé que ce n’était pas trop de ce branle-bas universel pour faire passer dans la législation et dans les faits : une révolution déjà accomplie dans les esprits.

Depuis 89, la nation française a changé douze ou quinze fois sa constitution ; et chaque fois il a fallu mettre en mouvement la force et l’intelligence du pays.

Des créations bien moindres, relativement insignifiantes, ont nécessité le concours irrésistible du Pouvoir et de l’Opinion. Pour établir la Banque de France, Bonaparte n’eut pas trop de la dictature consulaire, soutenue d’une coalition de financiers.

Le second Empire a-t-il pu fonder le Crédit foncier, objet de tant d’espérances, prévu par la royauté, promis par la république, réclamé à la fois par l’agriculture et l’industrie, par les villes, et les campagnes ? Non, l’Empire est resté, en face de cette création nationale, impuissant, et l’on peut le défier de soulever un pareil fardeau.

Est-ce donc que la Démocratie ouvrière, avec ses petites et pauvres associations, avec ses souscriptions à cinq centimes par semaine, avec ses moyens ordinaires de persuasion et de propagande, s’imaginerait pouvoir accomplir un de ces vastes mouvements qui régénèrent les sociétés et changent en quelques années la face du globe ? Elle ne parviendrait seulement pas à organiser un système général d’assurances et à remplacer la prime fixe par la mutualité. Que serait-ce s’il lui fallait sérieusement faire concurrence à la Banque de France, au Crédit Mobilier, au Comptoir d’escompte, à toutes ces agglomérations financières dont le capital, espèces, se compte par milliards ?

Est-ce que, sur une démonstration théorique prouvant au pays qu’il a tout intérêt à payer le loyer de l’argent à demi pour cent au lieu de huit, les compagnies financières iront se convertir à la mutualité ? Et les compagnies de chemins de fer se dessaisiront-elles de leurs tarifs ? Et les rentiers, dont la créance s’élève maintenant à dix milliards, consentiront-ils des conversions ? Et le commerce entrera-t-il, sans autre invitation, dans les voies de la garantie et du bon marché ? Et les ouvriers, dont l’indigence réclame de tous côtés une hausse de salaire, donneront-ils l’exemple, en offrant, sur l’espoir de réductions proportionnelles sur les subsistances et les logements, de travailler davantage et à plus bas prix ? Je laisse de côté le Gouvernement, qui, harcelé de tous côtés, se gardera de rien retrancher de l’étendue et de l’intensité de son pouvoir.

Une idée malheureuse, selon moi, de l’école phalanstérienne, fut d’avoir cru qu’elle entraînerait le monde, s’il lui était permis seulement de planter sa tente et de construire un premier phalanstère modèle. On supposait qu’un premier essai, plus ou moins réussi, en amènerait un second, puisque, de proche en proche, les populations faisant boule de neige, les trente-sept mille communes de France se trouveraient, un matin, métamorphosées en groupes d’harmonie et phalanstère. En politique et économie sociale, l’épigénèse, comme disent les physiologistes, est un principe radicalement faux. Pour changer la constitution d’un peuple, il faut agir à la fois sur l’ensemble et sur chaque partie du corps politique, nous ne saurions trop le rappeler. Quoi ! pour réparer un misérable chemin vicinal, il faut l’initiative d’un préfet, c’est-à-dire de l’autorité centrale, et les prestations de vingt communes ; et l’on se figurerait qu’au moyen de quelques souscriptions, de quelques dons volontaires, avec la ferveur si promptement épuisée d’une plèbe aussi mobile qu’impuissante, on enlèvera une nation de trente-sept millions d’âmes ! Pareilles rêveries doivent être renvoyées à l’école de la Fraternité, de l’État-famille ou de l’amour libre.

Je dis donc que, comme il est des choses, et même de très-grandes choses, dont l’exécution, le développement ou le succès peuvent s’effectuer sans autre secours que la parole ; telles sont les sciences et les philosophies, telles furent autrefois les religions ; il en est d’autres qui ont besoin de toutes les facultés, de tout le dévouement et de tous les sacrifices d’un peuple : parmi ces choses figurent au premier rang les Constitutions politiques et les Réformes sociales. Prêchons, écrivons, publions, discutons, c’est notre droit : ainsi l’a voulu la Révolution française, en proclamant la grande loi du progrès, et comme condition ou instrument de ce progrès, la liberté de la pensée et de publicité des opinions. Mais que la Démocratie n’oublie pas qu’en décrétant la liberté de la pensée et de la presse, la Révolution en a voulu et garanti la conséquence : à savoir que le Gouvernement appartiendrait à la majorité, en autres termes que le Pouvoir suivrait l’opinion ou la pensée publique, quelque part qu’il lui plût d’aller, pourvu que cette pensée fût celle de la majorité.

Ainsi la Démocratie ouvrière, aujourd’hui comme en 1848, tient dans ses mains les éléments de son triomphe. Il s’agit pour elle de conquérir la majorité à son idée ; cela fait, de s’imposer au Pouvoir en revendiquant son autorité souveraine. La seule question est de savoir si, pour arriver à son but, la Démocratie ouvrière suivra la voie ordinaire des élections et des débats parlementaires, voie prévue et plus ou moins garantie par les constitutions antérieures, ou si elle ne ferait pas mieux, pour son idée, pour sa dignité et pour ses intérêts, sans s’écarter toutefois de la légalité, de prendre une autre attitude.

Ici je soutiens que la formule représentative, telle qu’elle a été conçue et appliquée en France depuis 1789, n’est plus de mise ; que la Démocratie ouvrière a d’autres devoirs à remplir que de se donner des avocats et d’organiser, au moyen de ces langues courantes, une critique du Pouvoir compromettante pour elle seule, et à tous les points de vue inutile.

Rappelons-nous que depuis 1789, les vieux partis, divisés seulement par leurs préjugés de partis, moins que cela, par leurs couleurs dynastiques, sont à l’état de coalition permanente contre la plèbe, dont ils redoutent l’impatience ; que malgré l’ardeur de leurs polémiques leur système politique à tous est au fond le même ; que ce système a pour caractère essentiel, d’un côté la concentration gouvernementale, toujours et fatalement exprimée par la prérogative d’un chef de l’État ; d’autre part, l’anarchie économique, qui, sous le nom de liberté, couvre les usurpations, monopoles, parasitismes, agiotages et usures dont subsiste depuis 89 la nouvelle caste ; que dans cette combinaison étrange d’autorité monarchique et d’anarchie capitaliste et mercantile qui constitué l’Ordre bourgeois, l’Opposition au Pouvoir apparaît à son tour comme partie intégrante du système, nullement comme protestation éventuelle ; qu’elle fait antithèse au Gouvernement, mais n’est point l’ennemie du Gouvernement ; à telles enseignes, que les vieux partis légitimiste, orléaniste, bonapartiste, républicain de la forme, se succédant au pouvoir à tour de rôle, peuvent se prêter et se prêtent en effet serment sans engager leur opinion : il suffit, pour l’acquit de leur conscience, qu’ils s’abstiennent de conspirer, et restent fidèles à la caste et au système.

Les événements des seize dernières années ont mis tout cela dans le plus grand jour.

En 1848, la République établit le suffrage universel, nomme une assemblée de législateurs, se donne une constitution. Qu’a-t-elle fait en tout cela que solfier une variation sur l’idéal qui nous possède depuis 89 ? En quoi l’administration, la justice, la politique, en quoi le Gouvernement et l’économie publique ont-ils différé de ce qu’ils avaient été sous la fin du règne de Louis-Philippe ? Personne, ni dans le parti légitimiste, ni dans le parti bonapartiste ou orléaniste, ne s’est trouvé le moins du monde dérouté ; tout le monde s’est senti à l’aise dans la nouvelle république ; le clergé lui-même, qui avait traité l’ancienne d’hérétique, a pris part aux travaux de la seconde. Cette république, œuvre des praticiens de la forme, n’avait donc rien qui la distinguât de la monarchie ; et nous avons eu raison, nous autres socialistes, de la répudier.

Arrive le 2 Décembre, La Constitution de 1852 se substitue à celle de 1848 ; pendant quelques années, les hommes qu’avait évincés le coup d’État se tiennent, par sentiment de dignité personnelle, à l’écart. Puis ils se ravisent, et nous les avons vus tous, royalistes, républicains, membres du Gouvernement provisoire, reprendre leurs places d’opposants dans le Parlement. C’est que dans la Constitution de 1852, comme dans celle de 1848, ils avaient reconnu, sous des traits fort peu défigurés, leur idéal.

Quant à la Démocratie socialiste, à la plèbe travailleuse, ce fut autre chose : on peut dire d’elle qu’elle n’a trouvé son idéal au fond d’aucune des constitutions que la France s’est données depuis 89, et que la Révolution se résume tout entière pour elle dans ces formules vagues : Suffrage universel, Droit au travail, Abolition du prolétariat, etc. En 1848, elle proteste contre la Constitution ! en 1863, elle remet à l’ordre du jour la réforme économique.

En 1848, nous étions dans la République comme chez nous ; la Constitution, malgré tout ce qu’elle disait et tout ce qu’elle ne disait pas, témoignait de notre existence, de nos prétentions, de notre prochain triomphe. Notre soumission était conditionnelle, temporaire ; nous pouvions user, sans contradiction, sans apostasie, comme sans parjure, de toutes les garanties légales pour organiser nos forces et préparer la transformation de la République. Appuyés sur le droit de 1848, nous attendions 1852.

Aujourd’hui, après la restauration du trône impérial, après la loi qui prescrit le serment aux députés, après le décret du 24 novembre 1860, après la rentrée des anciens partis et la résurrection de l’Opposition constitutionnelle, la position de la Démocratie radicale n’est plus la même. À défaut du Gouvernement qui a gardé le silence, l’Opposition nous l’a fait entendre : Vous n’êtes rien ici ; votez avec nous, ou retirez-vous. C’était le cas pour la Démocratie ouvrière de répondre comme les dix tribus de Jéroboam : Eh bien ! faites vos affaires, bourgeois ; rentrons dans nos tentes, Israël !

Il n’en fut rien. La Démocratie ouvrière, préférant l’action au conseil, s’était mise en tête de frapper un coup : au lieu de se séparer avec éclat, elle se refit humble suivante ; comme le petit du sarigue elle rentra pour ainsi dire dans la matrice qui l’avait portée, et vota, par une détestable tactique, pour le compte d’une Opposition qui ne voulait ni ne pouvait la reconnaître.

Je conclus donc que l’idéal politique et économique poursuivi par la Démocratie ouvrière n’étant pas le même que celui auquel s’acharne en vain depuis soixante-dix ans la classe bourgeoise, nous ne pouvons figurer, je ne dis pas seulement dans le même parlement, même dans la même Opposition ; les mots chez nous ont un autre sens que chez ceux-là ; — que ni les idées, ni les principes, ni les formes de Gouvernement, ni les institutions et les mœurs ne sont les mêmes ; qu’il n’est pas jusqu’à ces libertés et garanties de 89, toujours et inutilement promises, qui dans le constitutionnalisme bourgeois ne soient d’une réalisation impossible, tandis que dans le système démocratique elles coulent d’elles-mêmes et sans difficulté aucune. D’où cette conséquence inéluctable que, si la plèbe travailleuse a cru pouvoir aux dernières élections repousser les candidats du Gouvernement comme représentants d’une idée contraire à son principe, à plus forte raison devait-elle repousser ceux de l’Opposition, les uns comme les autres étant l’expression de la même idée, de la même politique, du même ordre, avec cette différence toutefois que les candidats ministériels se donnent franchement pour ce qu’ils sont, tandis que les autres trompent leurs électeurs en couvrant d’un masque leur idée.

Que la classe ouvrière, si elle se prend au sérieux, si elle poursuit autre chose qu’une fantaisie, se le tienne pour dit : Il faut avant tout qu’elle sorte de tutelle, et que, sans se préoccuper davantage de Ministère ni d’Opposition, elle agisse désormais et exclusivement par elle-même et pour elle-même. Être une puissance ou rien, telle est l’alternative. En votant pour les candidats du 31 mai 1863, puis pour ceux du 20 mars 1864, la Démocratie socialiste a manqué de résolution et d’intelligence. Elle s’est oubliée, et pour qui ? Pour l’ennemi. Par le Manifeste des Soixante elle s’était élevée à la hauteur d’un patriciat ; par son vote elle est redescendue au rang des affranchis.



Chapitre II. — 1. Morale politique : le serment avant et depuis 89 ; contradiction du serment civique et constitutionnel. — La morale politique, en France, faussée par suite de l’adultération du serment.


Une chose passée en maxime chez nos soi-disant hommes politiques, dont le métier est de faire de l’Opposition à tous les gouvernements, ce qui ne les empêche pas de se rallier en définitive à tous les gouvernements, c’est que, pour combattre utilement le Pouvoir, la première condition est de se placer sur son propre terrain, en autres fermes, d’accepter la loi dont il est l’auteur et l’organe. Ce qui veut dire en bon français que pour se débarrasser d’un homme, le plus sûr moyen est de s’introduire dans son domicile, et au moment où il vous salue, de l’assassiner. Rhéteurs, prêts à pérorer sous tous les régimes ; avocats, plaidant non-seulement toutes les causes, mais devant tous les tribunaux, acceptant toutes les juridictions, s’accommodant de toutes les procédures ; athées, faisant gloire de leur indifférence, parce qu’ils sont incapables de s’élever aux principes ; à qui toutes les professions de foi sont égales, parce que leur âme a perdu le sens du droit, et qui ne répugnent à fléchir le genou devant aucune idole, parce qu’ils méprisent encore plus les hommes que les dieux ! Pour ces sophistes, rien d’inconciliable, rien de contradictoire, rien d’incompatible, rien qui répugne. Ils ont des conciliations, des accommodements, des justifications pour tout. Qu’il s’agisse de la Constitution de 1848 ou de celle de 1852, des commissions militaires ou du jury, de la loi de sûreté générale ou de l’haheas corpus, du devoir civique ou de la féauté dynastique : ils n’y voient pas de différence, ils ne s’aperçoivent pas de la transition. C’est ainsi que nous les avons vus prendre gaîment leur parti du serment exigé par la Constitution de 1852 pour l’élection au Corps législatif, et quand la Démocratie républicaine hésitait devant cet hommage impérial, la pousser, par l’emportement de la passion, à commettre ce que dans le calme de la raison elle avait regardé d’abord comme une félonie.

Plus d’une fois, depuis trois ans, j’ai eu l’occasion de traiter cette grave question du serment qui résume toute la morale politique, et chaque fois mes observations sont restées sans réponse. Je veux y revenir encore, certain d’avance que moins que jamais l’on me répondra. Mais je tiens à démontrer, à propos du serment, d’abord, que notre malheureuse nation ne sait décidément plus ce qu’elle fait ni où elle va ; en second lieu, qu’il est incompatible avec la foi démocratique et sociale, pour ne pas dire avec la conscience moderne.

Avant 89, sous le régime qu’avec plus ou moins de raison l’on avait qualifié de droit divin, le serment était prêté individuellement au roi. Dans cette condition, il n’y avait du moins pas d’équivoque. Le roi, c’était d’abord un personnage parfaitement déterminé, sur l’identité duquel il n’y avait pas à disputer et à se tromper ; puis c’était la nation incarnée, la loi vivante, l’État. Le roi, c’était tout. Avec lui, pas de distinction à faire, pas de réserves à établir, pas de conditions à poser. Le droit était fixé ; la morale politique avait son critère. Le serment, formel ou tacite, vous enchaînait à la personne royale, symbole, expression et organe de la nation, de ses droits, de sa constitution, de ses franchises, ou, comme nous disons plus ambitieusement, de ses libertés. Cette conception de la royauté et du serment, empreinte de religion, avait donc son avantage : jamais dynastie ne se montra pire que cette abominable famille des Valois, qui commence à François Ier et finit à Henri III ; ce fut pourtant la notion de royauté qui, en leurs personnes, à travers d’épouvantables guerres civiles, sauva la nationalité française.

Depuis 89 de nouvelles idées, que je suis assurément loin de réprouver, ont régi la nation. Avec le droit divin le serment féodal fut aboli, remplacé par le serment civique. Qu’est-ce que le serment civique ?

D’après la Constitution de 1791, titre II, art. 5, le serment civique est ainsi conçu :


« Je jure d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution du Royaume, décrétée par l’Assemblée nationale constituante aux années 1789, 1790 et 1791. »


Notons la différence. On ne prête plus serment de fidélité à une personne, le Roi ; mais à une triade, la Nation, la Loi, le Roi. La Nation est nommée la première, afin d’inculquer sa souveraineté éminente ; la Loi vient ensuite, expression de la volonté nationale ; le Roi, après. Simple représentant de la Nation et exécuteur de ses volontés, le Roi est nommé le dernier : il n’y a pas égalité entre les termes de la triade, il y a gradation. L’esprit de la Révolution, telle qu’on la concevait en 89, est tout entier dans cette formule de serment.

Le serment civique fut aboli avec la Constitution de 91 : les Constitutions de l’an ii, de l’an iii et de l’an viii n’en font plus mention. Napoléon Ier le rétablit en 1804, sous cette forme :


« Je jure obéissance aux constitutions de l’Empire et fidélité à l’Empereur. »


Napoléon, il est facile de le voir, dans l’intérêt de son despotisme, se rapprochait le plus qu’il pouvait de la formule féodale ; lui aussi, comme Louis XIV, disait : L’État c’est moi, et se considérait comme le vrai représentant du Peuple, la Loi vivante et l’incarnation de la France.

Mais la Révolution est inexorable Napoléon ne peut s’empêcher de rappeler dans la formule du serment les constitutions de l’Empire, constitution de 1804, constitution de 1802, constitution de 1799, cette dernière se référant à la Révolution et aux principes de 89. C’en est assez : Napoléon aura beau dissimuler et beau faire, l’esprit nouveau se remontre derrière ces constitutions. Au fond, le serment de 1804 est le même que celui de 1791, et il en sera de même des serments prêtés aux rois de la branche aînée et de la branche cadette, et plus tard à Napoléon III.

Voici donc qui est parfaitement entendu : Désormais le monarque n’est plus seul ; que dis-je ? il n’est pas même le premier. Il y a quelqu’un au-dessus du prince, quelque chose au-dessus du trône ; ce quelqu’un est la Nation, ce quelque chose est la Loi. Impossible de purger le serment de ces deux images ; impossible de rétablir dans les cœurs, dans sa vérité, la religion monarchique.

Ces observations faites, examinons quelle peut être la puissance de ce nouveau serment.

D’abord, quant à l’intention, il appert de sa teneur qu’on a voulu, par cette formule explicite, satisfaire aux nouvelles idées, consacrer le nouveau droit, rendre le serment lui-même moins mystique, moins idolâtrique, plus digne de l’homme et du citoyen. En groupant ces trois grands noms, la Nation, la Loi, le Roi, on a cru donner au serment, avec plus de rationalité, plus de majesté. En rendant les trois termes, pour ainsi dire, solidaires ; en rappelant les constitutions, expression la plus haute de la Loi, on a cru consolider l’édifice social, communiquer à la Couronne l’inviolabilité de la Loi et l’indestructibilité de la Nation. Ces pensées ont été certainement présentes à l’esprit des fondateurs ; eh bien, c’est justement ce qui prouve que lesdits fondateurs ont agi plutôt en poëtes qu’en hommes d’État. Leur rhétorique tombe devant le sens commun.

Il est évident, en effet, qu’un serment collectivement prêté à trois personnes, ou si vous aimez mieux à trois principes, ne saurait avoir la même certitude qu’un serment prêté à un seul ; de même qu’une obligation de faire ou de ne pas faire pourra donner lieu à beaucoup plus d’interprétations, de difficultés, de chicanes, selon qu’elle aura été contractée envers une ou plusieurs personnes, sous des conditions déterminées ou mêmes sans conditions. De cela seul que le serment politique est collectivement prêté depuis 1789 à la Nation, à la Loi et au Roi, — peu importe qu’on l’avoue ou qu’on le dissimule, — il est conditionnel, sujet à interprétation, il implique réciprocité. C’est à tort que le Président du Corps législatif prétend fermer la bouche au député, qui, avant de lever la main et de prononcer la formule, demande à donner une explication. La nature même de l’acte implique pour celui qui jure le droit de s’expliquer.

Au reste, il est tellement vrai que le serment politique est devenu, depuis 1789, un simple contrat synallagmatique entre le Prince et ceux qu’auparavant il nommait ses sujets, que les Constitutions de 91, 1804 et 1814, les plus monarchiques de nos Constitutions, imposent au Roi ou à l’Empereur un serment équivalent à celui qu’on leur prête à eux-mêmes, serment qui rappelle et implique les principes de 89, l’esprit de la Révolution et l’obligation pour le chef de l’État de les défendre. La Constitution de 1852 est la seule qui fasse exception à cette règle. Pure omission, dont j’ose dire que Napoléon III n’oserait se prévaloir.

Maintenant voici le pis. Il peut arriver que les Trois à qui le serment est prêté et qui sont censés inséparables, la Nation, la Loi, le Roi, se mettent en contradiction et se divisent. Les Nations, comme les individus, sont sujettes à des écarts ; leur caractère, leurs sentiments, leurs opinions varient. La Loi aussi peut varier, ne fût-ce que dans la pensée de ceux qui, par raison d’intérêt ou par la nature de leurs fonctions, sont appelés à l’interpréter. Le Roi, enfin, est sujet à variation. Comme principe, il ne reste jamais semblable à lui-même : le roi de 1791 n’est pas le même que celui de 1788 ; celui de 1830 ne ressemble guère plus à celui de 1814. Comme influence personnelle, il varie encore davantage et d’une manière plus dangereuse : la dynastie de Bourbon régnerait peut-être encore, si Charles X avait été animé du même esprit que Louis XVIII. Entre trois éléments aussi variables, l’accord ne saurait aller loin ; l’antagonisme est fatal.

Que peut donc être dans la pratique un semblable serment, et quelle utilité réelle peuvent en retirer les Trois auxquels il s’adresse : Pays, Constitution et Gouvernement ? C’est en vain que les rois de la Charte reçurent le serment de la France entière, je veux dire de la France politique et officielle : serment des pairs et des députés, serment de la magistrature, de l’administration, de l’Église, de la Légion d’honneur, de l’armée, etc. Tout s’évanouit dans un orage, comme si ces serments avaient été écrits sur les feuilles des arbres du boulevard. On en fut quitte pour dire au roi : Sire, c’est vous qui n’avez pas tenu votre serment ! Et tout fut rompu. Cela fut renouvelé tant de fois depuis 89, qu’on a pu de nos jours citer l’exemple de tel personnage qui dans le cours de sa carrière avait prêté, en tout bien tout honneur, une douzaine de serments. En 1814, l’armée a vu, non sans scandale, les généraux de l’Empire, oubliant ou plutôt interprétant leur serment politique et militaire, arracher à l’Empereur, leur chef, son abdication. Hélas ! n’avait-il pas juré, lui aussi, de maintenir l’intégrité du territoire de la république… ; de respecter et faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile ?… Donnant, donnant, Sire ; vous n’avez pas tenu votre serment, et nous non plus, nous ne tiendrons pas les nôtres. Vous n’avez respecté ni l’égalité des droits, ni la liberté civile et politique, et le territoire de la république est envahi. Votre abdication !… Triste mais inévitable résultat du serment civique. Jamais, j’ose le dire, pareille défection ne se fût vue sous les anciens rois.

Ainsi depuis 1789, sauf quelques courts intervalles, les Français n’ont cessé de s’enchaîner par serment à leurs constitutions et à leurs princes, et aucun de ces serments n’a été tenu. Sans cesse constitutions et dynasties ont été renouvelées, en dépit du serment ou en vertu du serment, on ne sait lequel dire : soit que la constitution fût insuffisante ou ne remplît pas son objet ; soit que le prince eût encouru le reproche de mauvaise foi ; soit plutôt que, par le travail des idées et le progrès du temps, nation, prince et constitution ne s’entendissent plus. Qu’on se figure les trois personnes de la Trinité divine en conflit : à qui s’adressera la prière des mortels ? Qui devrons-nous adorer du Père, du Fils ou de l’Esprit ? Baptisés et confirmés au nom des Trois, auquel porterons-nous notre hommage ? Il n’y aura plus de Dieu ; nous serons sans religion, et ce sera fait du royaume céleste.

Telle est la position où la France s’est trouvée, notamment en 1814, 1815, 1830 et 1848. Que de lâches compositions ! Que de défaillances ! Que de trahisons déguisées sous le nom de transitions ! Pendant un temps la conscience publique s’est soulevée contre ces indignités. Le peuple, dans sa naïveté, ignorant de la fatalité politique qui gouvernait les hommes et les choses, ne comprenant pas qu’un sujet fidèle pût renier son maître, pas plus qu’un chrétien ne saurait renier son Dieu, le peuple, dis-je, siffla les ingrats et les traîtres ; leur mémoire en est restée entachée. Aujourd’hui, la logique révolutionnaire a achevé son œuvre : nous jurons tous, et nous nous parjurons ; cela passe, comme on dit vulgairement, ainsi qu’une lettre à la poste. Nous en sommes même venus à faire du serment, donné à contre-cœur et mentalement désavoué, un acte de vertu. Ces assermentés intrépides, dont on se moquait il y a trente ans, on en fait l’éloge en pleine académie. C’est qu’en effet, eussions-nous cent fois la certitude que ces lâches écoutèrent bien plus la voix de l’intérêt que celle du devoir, devant la contradiction du système le fait et le droit manqueraient toujours pour asseoir contre eux une accusation de parjure. Rien d’étonnant alors qu’après leur avoir donné en masse notre absolution, nous ayons fini par suivre leur exemple.

Suivons cette transformation étrange de nos mœurs publiques.

En vertu du plébiscite de 1851, Louis-Napoléon était donc chargé de donner une constitution nouvelle. Afin d’éloigner de son gouvernement les influences perfides, les personnalités ennemies, il fit du serment de fidélité à sa personne une condition d’admission à tous les emplois, notamment à celui de député. Évidemment l’auteur de la constitution de 1852 aura supposé que les hommes notables des anciens partis, ses ennemis naturels, ou refuseraient, en gens d’honneur, de s’engager par un tel serment, ou que, l’ayant prêté, ils le tiendraient. D’abord ces prévisions parurent se justifier. La plupart des hommes politiques qui avaient marqué sous les derniers gouvernements se tinrent à l’écart : ceux qui se rallièrent le firent sérieusement, avec toute la bonne foi qu’on pouvait en pareil cas exiger. Tous se montrèrent, à de rares exceptions près, conseillers bienveillants, éclairés, discutant avec le Pouvoir, non pour l’attaquer et l’ébranler, mais pour l’avertir, pour le servir et le consolider. De leur côté, MM. Cavaignac, Goudchaux et Carnot refusèrent le serment avec éclat, et ce refus leur fit autant d’honneur qu’en avait procuré aux autres leur ralliement. En 1863, après une attente plus que décennale, les résolutions changent. Orléanistes, légitimistes et républicains se disent qu’il faut rentrer au parlement, se former en Opposition légale. Comment ont-ils envisagé la condition du serment ? Aucun n’a parlé : il est périlleux de s’expliquer en pareil cas. Mais nous pouvons préjuger leur pensée secrète, d’après la situation et d’après leurs actes.


2. — Le Serment et le parti Orléaniste.


M. Thiers, dès son premier discours, n’a point dissimulé les sentiments d’affection qui le rattachaient à la famille d’Orléans. Son langage plein de candeur et de dignité a séduit tout le monde, et lui a valu plutôt des approbations que des réprimandes. Aussi bien le gouvernement impérial ne lui demande-t-il pas son amitié. Puis M. Thiers a fait entendre qu’avant tout, fidèle aux idées de 89, il regardait la monarchie constitutionnelle, telle qu’elle était sortie de la révolution de Juillet, comme la plus heureuse expression de ces idées, mais que l’existence de cette monarchie ne tenant pas à telle famille plutôt qu’à telle autre, il était prêt à se rallier au Gouvernement impérial, si celui-ci de son côté se déclarait disposé à entrer dans son système. « Admettez ma théorie sur la responsabilité ministérielle, a-t-il dit, et je suis à vous. En attendant, permettez-moi de rester dans l’Opposition. »

Ce qu’a déclaré pour son compte particulier M. Thiers, s’applique à tous les députés de l’opinion orléaniste.

Il suit de là, très-nettement, que M. Thiers et ceux qui le suivent, plus amis du reste des d’Orléans que des Bonaparte, — ils en conviennent, — sont contraires à la Constitution de 1852 ; que si, comme simples citoyens, et surtout pendant le temps qu’ils exercent leurs fonctions de députés, on n’a pas à craindre qu’ils se permettent la moindre attaque contre le Gouvernement, la moindre démarche inconstitutionnelle ; s’ils se tiennent éloignés des conspirations ; comme députés ils ne se conforment pas à leur serment qui est d’obéir à la constitution : ce qui n’aurait pas de sens ou qui signifie, avant tout, qu’ils n’exprimeront contre la Constitution aucun blâme, ne se permettront aucune critique systématique de nature à la détruire dans l’opinion. Sous ce rapport, le serment prêté par M. Thiers est évidemment un serment que n’a point ratifié sa raison, et que sa conduite au Parlement contredit chaque jour : ce que j’appelle, moi, un faux serment.

Assurément M. Thiers, en posant sa candidature, n’a point envisagé avec cette logique rigoureuse les suites de son action. Homme de son siècle, où les serments comptent pour si peu, où la morale politique est si flexible ; esprit pratique et de juste-milieu, il s’est dit qu’il ne fallait point outrer les choses pas plus que les amoindrir ; que telle était de nos jours, et d’après tous les précédents à partir de 89, la signification du serment politique : 1o Reconnaissance du Gouvernement impérial, comme gouvernement de fait et de droit du pays ; 2o Promesse de ne rien dire ni faire qui pût en amener le renversement. D’où M. Thiers a cru pouvoir conclure que le plus sûr était de s’en tenir à cette interprétation suffisamment explicite ; qu’aller au-delà serait dépasser les bornes et accorder au Pouvoir plus que lui-même ne demandait ; que les meilleurs amis de l’Empire ne s’engageaient en réalité à rien de plus ; qu’à plus forte raison l’on ne pouvait exiger de M. Thiers, partisan du régime parlementaire et membre d’une opposition acceptée comme légale, qu’il se fît le champion d’un système politique qu’il n’approuvait pas, le garant d’une dynastie qu’il n’avait point cherchée ; d’autant moins qu’après tout le serment qu’on l’obligeait de prêter, par sa nature, par l’ensemble de nos constitutions, par toute notre histoire depuis 89, était réciproque ; de telle sorte que si le chef de l’État, par quelque faute grave, ainsi que nous en avons eu plus d’un exemple, venait à perdre sa couronne, il était de toute justice de l’en accuser lui-même, non les citoyens honorables qui, après l’avoir servi de leurs avertissements, de leurs protestations, de leur serment, se seraient tenus vis-à-vis de lui dans une attitude de réserve.

Voilà ce qu’a dû penser, en substance, M. Thiers ; ce que tout le monde dans l’Opposition pense comme lui. Et notez que je me garderai fort de rien opposer à ces allégations ; je ne les réfuterai pas, je n’y contredis point. On ne contredit pas ce qui est de soi contradictoire. Ici les faits, ainsi que je l’observais tout à l’heure, le droit nouveau, les textes constitutionnels, les sous-entendus de l’opinion, tout proteste du pour et du contre, et fait aux adversaires du pouvoir qui lui ont prêté serment, une part de raison : comment pourrais-je donc les réfuter ?

Mais c’est justement cette situation ambiguë que je dénonce ; c’est cette contradiction immorale, dont je n’accuse personne d’avoir été l’inventeur puisqu’elle résulte de nos révolutions, c’est cette hypocrisie légale, que je reproche à tous ces serments prêtés d’une main si légère, par des hommes qui y regarderaient probablement à deux fois, s’ils n’étaient d’avance convaincus de l’insignifiance de leur promesse. Ce que je reproche, dis-je, à tous ces serments, c’est d’être prêtés sciemment en vain, malgré la défense du Décalogue : Non assumes nomen Dei tui in vanum ; c’est de ne contenir qu’une promesse négative, une obligation passive, qui laisse la porte ouverte au dénigrement, à la dénonciation, à l’attaque ; de n’offrir aucune garantie à l’autorité et de profiter seulement aux ambitieux qui, parfaitement convaincus de leur inefficacité, ne craignent pas de s’en charger. Ce que je reproche à ces serments, c’est d’avoir perverti les consciences ; c’est que chacun, dans le monde politique, puisse dire, avec une sérénité d’âme que ne connurent jamais les Jésuites : J’ai prêté serment et je ne le violerai pas. Mais je ne garantis rien, je ne réponds de rien ; pour satisfaire à ma promesse, il suffit que je me tienne coi. Que le Pouvoir se défende, c’est son affaire ; qu’il se sauve ou se perde, je n’en puis mais et m’en lave les mains !

Quoi ! vous appelez cela tenir un serment, et vous vous prenez pour des hommes sérieux ! Mais quelle est donc, s’il vous plaît, la cause qui chez nous, depuis trois quarts de siècle, a fait sombrer les gouvernements ? N’est-ce pas l’incertitude des systèmes, la pluralité des principes, l’obscurité du droit, la contradiction perpétuelle entre la Nation et l’État, le soupçon constitutionnellement élevé sur la bonne foi du prince, sur l’excès de son influence ; par suite, l’âpre critique d’adversaires qui, ayant juré de l’épargner au moins, sinon de le soutenir, lui ont porté les premiers coups, la mollesse de ses défenseurs, l’abandon de ses créatures, la perfidie des oppositions ? Que des esprits superficiels, qui croient à l’efficacité des serments, et qui ont trouvé dans le rétablissement de l’Empire la réalisation de leurs vœux, se lient à Napoléon III par une promesse solennelle ; et puis que, dans leur inexpérience des révolutions, dans l’indiscrétion de leur parlementage, dans l’excès même de leur zèle, ils compromettent peu à peu le Pouvoir que leur intention était de défendre, et finissent par le perdre : il n’y a rien en cela que de naturel, rien que d’explicable. Ces hommes sont de bonne foi, et méritent autant d’indulgence que de compassion. Un jour ils sentiront la contradiction dont ils sont les jouets : Dieu veuille alors que la sincérité de leurs cœurs ne s’en aille pas avec celle de leurs illusions ! Mais vous, les habiles, vous, les sophistes, qui connaissez le terrain sur lequel vous marchez, qui de l’ambiguïté des situations, de l’antithèse des principes, du double sens des paroles, de l’oscillation des intérêts et de la bascule des pouvoirs, savez vous faire des moyens d’attaque irréprochables devant les constitutions et les lois, êtes-vous de bonne foi ? Pouvez-vous parler de votre innocence ? Vos discours ne sont-ils pas autant de trahisons ?… Vous dites, parlant du Pouvoir : Que ne change-t-il de politique ! Que ne change-t-il de constitution ! C’est-à-dire, que ne donne-t-il sa démission entre nos mains !… Comme si notre pays n’avait pas essayé toutes les formes de Gouvernement ! Comme si nous n’en étions pas en ce moment au pur scepticisme ! Et qui donc ignore aujourd’hui que de toutes ces constitutions dont le tourbillon nous entraîne, la meilleure ne vaut jamais les autres, et que la préférence affectée pour celle-ci à l’exclusion de celle-là n’est toujours qu’un moyen d’opposition ? Vous opérez le vide autour du Pouvoir ; vous creusez le fossé au pied de ses murailles ; vous minez ses fondements ; vous donnez le signal aux conjurés, et quand l’édifice saute, vous vous écriez en battant des mains : Ce n’est pas notre faute ; nous avons tenu notre serment. Ah ! vous ressemblez à la femme dont il est parlé dans l’Écriture, qui, couverte de la souillure de son adultère, proteste de sa pudeur. Vous vous posez en Judiths, et vous n’êtes que des Putiphars. Débarrassez-nous de vos serments ; vous aurez plus fait pour la Liberté que par l’exécution de trente dynasties.


3. — Le Serment et les partis Légitimiste et Républicain.


De tous nos orateurs assermentés, qui ne marchent pas avec le Pouvoir, le moins reprochable est sans contredit M. Thiers. Historien du Consulat et de l’Empire, admirateur du premier Napoléon, on ne saurait lui supposer une antipathie bien profonde pour la postérité de son héros. Partisan de la forme monarchique, aimant la force, l’autorité et l’initiative dans le Gouvernement, passionné pour la gloire militaire, qu’a-t-il tant à reprocher au Gouvernement impérial ? Lorsqu’il dit à l’Empereur : Faites comparaître vos ministres, au lieu de nous envoyer vos conseillers d’État, et je suis avec vous ; ne semble-t-il pas que son adhésion ne tienne plus qu’à un fil ? Qui donc plus que lui, sans se rallier au Gouvernement impérial, pouvait se croire autorisé à prêter serment ?

Et pourtant il est aisé de voir que ce serment n’a rien de rationnel, pas plus que la condition à laquelle M. Thiers subordonne son ralliement, — et dont il est moins dupe que personne. M. Thiers, qui, dans l’avant-dernier volume de son histoire, a mis l’Acte additionnel de 1815 bien au-dessus de la Charte de 1814, ne peut ignorer que le mode de discussion actuellement suivi au Corps législatif est emprunté à ce même Acte additionnel : comment ce qui, venant de Napoléon Ier, a reçu l’approbation réfléchie de M. Thiers après une expérience personnelle de vingt ans, peut-il être repoussé par lui, mis en pratique par Napoléon III ? Donc M. Thiers s’est dit que l’Empereur ne pouvait transiger sur ce point, et c’est parce qu’il juge la transaction impossible qu’il en fait une condition, qu’il en fera, s’il peut, une nécessité. Comédie !

Mais que penser de MM. Berryer, Marie, J. Favre et autres qui, indépendamment des considérations de bonne foi parlementaire, de sincérité constitutionnelle et de morale publique, semblaient avoir des raisons toutes particulières de se refuser au serment ?

M. Berryer est partisan de la monarchie constitutionnelle : cela ne fait pas de doute. Seulement, tandis que M. Thiers déclare ne pas tenir à une dynastie plutôt qu’à une autre, et subordonner son ralliement à l’adoption de sa maxime favorite : Le roi règne et ne gouverne pas, M. Berryer regarde la légitimité dynastique comme essentielle à la Constitution, ce qui aboutit à une maxime diamétralement contraire à celle de M. Thiers : Le roi règne et gouverne. Mettez Henri V à la place de Napoléon III, sans changer un mot à la Constitution de 1852, et M. Berryer pourra se dire satisfait. Ici question d’homme et de dynastie ; là question de parlement. Du moins on conçoit que la Constitution de 1852 se modifie, puisqu’elle-même se déclare modifiable ; en sorte que M. Thiers peut dire que son serment indique de sa part une espérance, espérance déjà en cours de réalisation. Mais M. Berryer, comment, serviteur de Henri V, peut-il jurer par Napoléon ? Quelle transition possible de l’un de ces personnages à l’autre ? C’était beaucoup, en 1814, que la dynastie légitime se fût ralliée à la Révolution en donnant la Charte ; M. Thiers a raconté la joie qu’en éprouva la France entière. Maintenant cette dynastie et ceux qui la représentent peuvent-ils aller jusqu’à reconnaître, ainsi que l’ont fait sans difficulté les princes d’Orléans, ainsi que l’avouent les Bonaparte, que la question dynastique est entièrement subordonnée au choix du peuple ; en conséquence, que la légitimité traditionnelle, à-priorique, du comte de Chambord est un mot, et que Napoléon III, empereur élu, souverain de fait et de droit, est légitime ? Si M. Berryer accorde cela, il a fait un pas immense dans le système de la Révolution : qui l’empêche alors de se rattacher, comme M. de La Rochejaquelein, au bonapartisme ? Si au contraire il rejette cette conclusion, qu’est-ce que son serment ?

Même argumentation à l’égard, de MM. Marie, J. Favre, Pelletan et consorts. On les croyait, bien des gens les supposent encore républicains. Cela veut dire à tout le moins que, si d’un côté M. Thiers et ses amis regardent la monarchie comme essentielle au Gouvernement, mais sans tenir à une dynastie spéciale, dont le choix dépend du suffrage populaire ; si, d’un autre côté, M. Berryer et le parti légitimiste soutiennent que cette monarchie doit avoir ses racines dans une sphère plus élevée que le suffrage universel, les républicains prétendent, quant à eux, que l’élément monarchique est inutile, voire même nuisible ; que le véritable prince est l’assemblée même des représentants, tout au plus un chef révocable, nommé par elle ou élu par le peuple. Suppression de la royauté et de la dynastie : voilà ce qui distingue les républicains. Je veux, pour un moment, qu’aux termes des constitutions et selon l’esprit de la légalité démocratique, ils puissent aller, sans manquer à leurs principes, jusqu’à reconnaître Napoléon III comme souverain de fait et de droit, et, par cette interprétation large de leur serment, se croire en règle avec le Pouvoir et avec l’opinion. Il restera toujours ceci : tandis que M. Thiers met pour condition à son ralliement la substitution de la Charte de 1830 à celle de 1852, eux veulent revenir à la Constitution de 1848 ; en autres termes, ils demandent que Napoléon III abdique son titre impérial, comme excédant la limite posée par le suffrage universel ; qu’il renonce pour lui et sa race au bénéfice des sénatus-consultes de 1852 et 1856 ; qu’il rétablisse le statu quo du 1er décembre 1851, et, au cas où il voudrait rester à la tête du Gouvernement, qu’il se soumette de nouveau, comme Président de la République non à vie, au suffrage du peuple. Espèrent-ils obtenir de Sa Majesté une pareille concession ? Le dire serait regardé comme une bouffonnerie. Croient-ils l’y contraindre ? Que devient alors leur serment ? Donc, si les républicains de l’Opposition ne sont entrés au Parlement qu’avec l’arrière-pensée de forcer la position et de rétablir la république, ils avouent que leur but est d’abroger l’Empire ; donc, à moins de les supposer secrètement renégats, ils ne se conforment pas à leur serment ; ils font plus, sans le vouloir peut-être, ils conspirent. Mais que dis-je, sans le vouloir ? Ils le nieraient sans doute, et avec indignation, s’ils étaient interpellés à ce sujet ; au fond du cœur, ils ne seraient pas fâchés que la Démocratie le crût. Telle est la déplorable conscience qu’a faite à nos hommes politiques le serment.


4.Le Serment, et la Démocratie nouvelle.


En France, le serment politique, multiple en ses termes, complexe en sa formule, hétéroclite en ses données, contradictoire dans son expression, déshonoré par ses antécédents, impuissant et mensonger, est un de ces actes que doit s’interdire tout homme, tout parti qui réfléchit.

On ne prête pas un serment ambigu, équivoque, à double tranchant, impliquant dans ses termes sa condition résolutoire, parce que ce n’est pas sérieux.

On ne le prête pas à un pouvoir auquel on n’est pas rallié et dont on se déclare systématiquement l’adversaire, parce que c’est une forfaiture.

On s’en abstient surtout, quand il est prouvé que ce serment, même prêté avec l’intention de ne le pas tenir, entraîne de fait l’abjuration, le suicide moral et la déchéance politique du parti qui le prête. Or, c’est ce qui serait arrivé à la Démocratie ouvrière, si dans les dernières élections elle avait agi en connaissance de cause, si contre ce serment il ne s’était élevé dans son sein une protestation formelle. La démonstration de cette dernière proposition complétera ma thèse.

Les hommes des vieux partis qui, sans se rallier ni à la politique de l’Empereur, ni à la Constitution de 1852, ni à la dynastie napoléonienne, ont cru devoir néanmoins, après douze ans d’une abstention loyale, se soumettre au serment constitutionnel afin de rentrer dans l’arène politique, ne l’ont pas fait sans raison ; ils avaient des motifs apparemment, et de plusieurs sortes, motifs personnels et motifs politiques.

Laissons de côté les motifs personnels : ils ne nous apprendraient rien d’avouable.

Venant donc aux considérations politiques, que trouvons-nous ? C’est, naturellement, qu’aux yeux de l’Opposition, le gouvernement est mauvais ; qu’il manque aux principes de 89 ; qu’il viole les droits et les libertés de la nation ; qu’il surcharge par la prodigalité de ses dépenses les contribuables, et pousse à la révolution sociale ; en deux mots, que la politique de l’Empereur, au dedans et au dehors, est détestable. Tel est le jugement de l’Opposition.

Elle se dit en conséquence, mais tout bas, si bas qu’elle n’entend pas elle-même ses paroles, qu’il faut en finir, si possible, avec un pareil régime ; que la grandeur des motifs couvre suffisamment ce qu’il peut y avoir d’irrégulier dans l’entreprise ; qu’au surplus on n’en veut pas directement à la personne du Prince ni à sa dynastie ; MM. Thiers, Berryer, Marie, J. Favre ne sont pas, à Dieu ne plaise ! des régicides ; qu’on ne combat en Napoléon III qu’un système, une politique, contraires aux droits et aux libertés du Pays, aux grands principes de la Révolution ; et que si, dans l’insurrection des consciences, malheur arrivait à quelqu’un, ce quelqu’un ne pourrait en rapporter la faute qu’à lui-même.

En deux mots, les vieux partis coalisés contre le Gouvernement impérial savent très-bien ce qu’ils font. Ils n’auraient garde de s’embarquer dans une affaire que la morale politique, surtout en cas d’insuccès, ne manquerait pas de qualifier de haute trahison, s’ils ne se sentaient raffermis dans leur for intérieur par la considération d’un intérêt de premier ordre et d’un droit national. Celui qui fait tant que de rompre un serment, ne le fait pas pour rien, sans un prétexte honnête, sans une puissante excuse.

Mais la Démocratie ouvrière, qu’a-t-elle cherché en entrant dans cette coalition bourgeoise ? Qu’en attend-elle pour elle-même ? Quelle part lui sera faite dans ce vieux système qu’il s’agit de restaurer, aussi bien contre les tendances socialistes, que contre l’absolutisme impérial ?

La Démocratie ouvrière sait quelle est la profession de foi politique et sociale de l’Opposition, profession de foi qui lui est commune avec le Gouvernement. Remettons-la sous les yeux du lecteur :

1. C’est que la nation française, soit les 37 millions d’âmes qui peuplent nos 89 départements, forme un corps politique unique et indivisible ; — 2. Que ce corps politique se compose des éléments ci-après : un Peuple souverain, un Pouvoir qui le représente, une Constitution qui détermine leurs droits et attributions respectifs et leurs rapports ; — 3. Que le Pouvoir est, comme le corps politique ou l’État, également un et indivisible, la constitution à haute centralisation ; — 4. Que cette centralisation politique a pour contre-poids l’indépendance et l’insolidarité des industries, l’absolutisme des propriétés, l’anarchie mercantile, conduisant fatalement à la féodalité industrielle et financière, à la subalternisation du travail au capital. Tel est l’idéal politique de nos adversaires : le reste, constitutions, dynasties, présidences, dictatures ou directoires, élections et représentation, pouvoir exécutif et pouvoir législatif, responsabilité du prince ou responsabilité des ministres, est accessoire, question de forme. Voilà, dis-je, ce que dans l’Opposition et le Gouvernement on appelle la chose publique, chose dont chacun aspire à se saisir à tour de rôle, à laquelle tous sont dévoués, comme à leur patrie même, à la vie et à la mort, et dont l’intérêt sacré va jusqu’à les décider, dans les cas graves, à prêter serment de fidélité et obéissance à leurs ennemis intimes, à leurs rivaux. Voilà ce qu’il s’agit pour eux de sauver, ou du moins d’arracher aux griffes de l’aigle impériale, qui, disent-ils, s’est fait la part trop grosse. Quand la patrie est en danger, qui hésiterait à la sauver, même au prix d’un faux serment ?

Mais nous, Démocrates du siècle nouveau, plèbe du travail et du droit, qui nous flattons de régénérer les mœurs sociales et politiques, qu’avons-nous à faire dans cette intrigue ? Nous flatterions-nous, par hasard, qu’elle tournât à notre profit ? Mais comment ne pas voir qu’en nous ralliant à l’Opposition, nous ne faisons que substituer une domination à une autre, en sorte que le seul fruit que nous ayons à recueillir de notre serment, sera d’avoir sacrifié nos intérêts et nos consciences sur l’autel des intérêts bourgeois ? Nous nous serons faits conspirateurs, apostats, parjures, pour le compte d’une coalition, formée beaucoup moins contre l’Empire que contre nous. Qui sont-ils, en effet, ces hommes qui paraissent si acharnés à la perte du Gouvernement impérial ?

De vieux légitimistes, restes de l’antique noblesse, vivant de leurs titres, de leurs rentes, de leurs privilèges, de leurs complaisances, plus que de leur main-d’œuvre ; ayant besoin de la protection du prince plus que de la mutualité de leurs pairs, résignés d’avance, avec M. Berryer, à passer, s’il faut, pour le salut de la société, de la dynastie des Bourbons à celle des Bonaparte. Sans doute ils ne franchiront le pas qu’à la dernière heure, mais ils le franchiront : les principes et la chose publique avant tout.

Des millionnaires orléanistes, la crème et la fleur de la bourgeoisie, financiers, spéculateurs, ayant la main dans toutes les grandes affaires, vivant d’actions, de subventions, de pots-de-vin, de différences et de réalisations, bien plus que de leur travail personnel, et pour qui le protectorat gouvernemental, autocratique, aristocratique ou parlementaire, l’un ou l’autre, est indispensable. Car, toute fortune, toute aisance qui ne procède pas directement du labeur personnel, ne pouvant être attribuée qu’au privilége, au monopole, à l’agiotage, a nécessairement sa garantie dans le Pouvoir, puisque si elle n’avait pas sa garantie dans le Pouvoir, elle serait perdue.

Un clergé qui, quels que soient ses mécontentements, ne peut pas davantage se dispenser de jurer : que deviendrait-il sans l’État ? Ceci est de tradition depuis Constantin. Jésus-Christ n’a-t-il pas prescrit de rendre à César ce qui est à César ? Il est vrai qu’il y ajoutait ce correctif, et à Dieu ce qui est à Dieu, ce qui change singulièrement la question.

Des républicains de la forme, enfin, et peut-être quelques démocrates communistes, les uns comme les autres ayant parfaitement le droit d’entrer dans la coalition et de se montrer coulants sur le serment, centralisateurs avant tout, indivisibilistes, unitaires, hommes d’autorité, attendant de l’État plus que d’eux-mêmes, par conséquent clientèle dévouée du souverain de fait, pour peu qu’il montre de complaisance envers le souverain de droit, qui dans leur opinion n’est autre qu’eux-mêmes.

Non, nous ne pouvons pas, hommes du nouveau pacte social, qui rejetons avant tout l’indivision politique et l’insolidarité économique, nous ne pouvons pas nous associer à un serment que prêtent à l’envi tous nos adversaires, amis ou ennemis de l’Empire ; parce que, dans ce serment, ils trouvent en définitive le maintien de leur système, leur conservation et notre ruine ; parce qu’après avoir juré avec eux il nous faudrait jurer encore contre eux ; parce qu’en votant contre le Gouvernement il nous faudrait voter en même temps contre l’Opposition, et que pour faire ainsi la guerre à tous les anciens partis réunis, ce n’est pas dans le Parlement que nous devons chercher légalement notre champ de bataille, c’est hors du Parlement.

— Bah ! disait l’un, je serai fidèle à Napoléon III comme lui-même a été fidèle à la Constitution de 1848. Qu’avez-vous à redire à cela ? — Deux choses : la première que vous n’en aurez pas moins commis un parjure, qu’aucun exemple, aucune représaille ne peut justifier ; la seconde que vous n’aurez pas huit millions de voix pour vous relever de votre serment, comme Napoléon III les a eues en 1851 et 1852.

— Le serment politique, alléguait un autre, doit être assimilé au serment professionnel : ce n’est rien de plus. — Il est vrai que pour plus d’un la qualité de représentant, rapportant 12 à 15,000 francs de revenu, est une profession. À cela je n’ai rien à répondre.

La plupart, impatientés, se récrient : que de tels scrupules sont hors de saison ; que nous ne sommes point obligés de nous montrer plus difficiles que tant d’autres ; qu’avant tout, si nous voulons servir nos idées, il faut agir, et que nous nous privons d’un immense moyen d’action et de propagande en renonçant par une fausse délicatesse, aux avantages du parlement.

Fais ce que dois, dit le proverbe, advienne que pourra. Contre ce proverbe la morale des Jésuites n’a pas prévalu  ; en serait-il autrement pour celle de l’École normale ?... Eh bien, je vais faire voir que cet appât de la tribune publique, auquel le Peuple s’est laissé séduire, n’a été qu’un leurre ; que toutes ses espérances ont été trahies par ses représentants, et qu’elles le seront toujours ; qu’il n’y a rien à faire pour nous au Corps législatif, et que si nous y paraissions, ce ne pourrait être qu’un instant, pour révéler l’impuissance et du Pouvoir et de l’Opposition, et nous retirer ensuite chargés de leur malédiction commune. Il est beau de souffrir affront pour la vérité ; mais cela ne vaut pas un parjure.



Chapitre III. — Du Suffrage universel. — Incompatibilité.


La loi qui organise le suffrage universel soulève vingt questions, toutes plus graves les unes que les autres, et sur chacune desquelles il y aurait procès à intenter à MM. les députés de l’Opposition. Parmi ces questions j’en effleurerai deux ou trois, à seule fin de prouver, d’abord que nos députés, quand ils parlent du suffrage universel, tournent perpétuellement dans le sophisme que les vieux logiciens nommaient ignoratio elenchi, ignorance du sujet ; puis qu’entre leur foi politique, suffisamment indiquée par leur serment, et le véritable droit électoral, il y a incompatibilité complète.


I. Que le droit de suffrage est inhérent à l’homme et au citoyen. — L’année dernière, le parti clérical belge, parti qui comprend plus de la moitié de la Belgique, décidé à faire un pas en avant, et adoptant les idées de M. de Genoude sur le suffrage universel, proposa une loi qui, élargissant le droit électoral, pourrait être considérée comme un premier essai de suffrage universel et direct. Grand fut le scandale parmi les soi-disant libéraux qui, s’attribuant le monopole du progrès, se virent tout à coup distancés par leurs adversaires, devenus les promoteurs de l’émancipation politique des masses. La proposition des cléricaux fut traitée d’hypocrite, de révolutionnaire ; on ameuta contre elle l’esprit de conservation, plus féroce encore dans la Belgique constitutionnelle que dans la France impériale ; bref, au projet d’accorder à tout citoyen le droit électoral, sans autre condition que l’âge de majorité et le domicile, les libéraux en substituèrent un autre qui soumettait l’exercice du droit de suffrage à certaines conditions d’instruction et de capacité. On devait exiger, disaient-ils, que tout électeur sût au moins lire et écrire, c’est-à-dire qu’il eût reçu l’instruction primaire. La proposition des cléricaux fut donc écartée : ce fut une des causes qui amenèrent leur défaite aux élections du 11 août.

Certes il est à désirer que tout citoyen ait acquis le degré de connaissance, très-modeste, qu’on trouve partout chez les plus humbles maîtres d’école : mais l’objection des libéraux de Belgique, n’en est pas moins contraire à tous les principes, pleine de mauvaise foi à l’égard du parti rival, et de malveillance pour le peuple. En Démocratie, — n’oublions pas que les Belges se posent en démocrates, — le droit électoral est inhérent à la qualité d’homme et de citoyen, comme le droit de propriété, le droit d’hériter, le droit de tester, le droit de travailler, le droit d’ester et de revendiquer en justice, le droit de s’associer, le droit d’acheter et de vendre, le droit de bâtir, comme celui de se marier et d’avoir des enfants ; comme l’obligation du service militaire, comme celle de payer l’impôt. A-t-on songé, pour l’exercice de ces droits, qui tous découlent du droit de souveraineté démocratique, à exiger du citoyen qu’il fit au préalable ses preuves d’instruction ? Quoi ! vous accordez à l’illettré tous les droits dont l’ensemble constitue la plus haute dignité pour l’homme et le citoyen, et vous lui refusez le premier de tous, le plus élémentaire, celui par lequel il est appelé à déclarer que tels hommes, chargés de légiférer pour lui, de réviser les comptes de l’administration, et de voter les charges qu’il aura à supporter, ont ou n’ont pas sa confiance ! Il y a là plus qu’une inconséquence constitutionnelle, il y a, convenons-en, une usurpation bourgeoise. Qu’on exclue du droit de suffrage les insensés, les mineurs, les traîtres, les infâmes : je puis encore le comprendre. Les uns sont hors la loi et la société ; les autres sont privés de leurs facultés viriles, ou ne les ont pas encore acquises. Mais l’instruction, même primaire, pas plus que l’instruction supérieure, ne peut être assimilée à une faculté : le prétendre serait tout simplement renouveler l’argument de Tartuffe, disant que s’il acceptait la donation d’Orgon, qui pour lui déshéritait ses enfants, c’était de peur qu’une si belle fortune ne tombât en des mains infidèles. Ici, les libéraux de Belgique ont agi en Tartuffes ; les cléricaux ont parlé comme la Révolution.

Du principe, incontestable dans une société et un État démocratiques, que le droit électoral est inhérent à l’homme et au citoyen, se déduisent des conséquences, ou si l’on aime mieux, des corollaires du plus grand intérêt. C’est, d’abord, que l’égalité politique une fois déclarée, mise en pratique par l’exercice du suffrage universel, la tendance de la nation est à l’égalité économique. Toute l’histoire le confirme : posez en principe l’inégalité des fortunes, l’inégalité politique en sera la conséquence ; vous aurez une théocratie, une aristocratie, société hiérarchique ou féodale. Changez maintenant la constitution politique, et de l’aristocratie passez au régime démocratique, la tendance sociale sera inverse : le système des garanties politiques conduira à la mutualité du garantisme économique, N’est-ce pas justement ce qu’entendaient les candidats ouvriers ! Mais c’est aussi ce que leurs concurrents de la bourgeoisie ne veulent pas. Nous aussi nous avons notre tartufferie libérale. Tel qui s’est fait poursuivre, à l’occasion des dernières élections, pour délit d’association illicite, disait au commissaire de police, chargé de la perquisition domiciliaire : Eh ! Monsieur, pouvez-vous oublier que si j’ai posé, ma candidature contre le Gouvernement, c’est afin d’empêcher celle d’un ouvrier ?… Qu’on s’en souvienne : entre l’égalité, ou le droit politique, et l’égalité, ou le droit économique, il existe un intime rapport, en sorte que là où l’un des deux est nié, l’autre ne tardera pas à disparaître. Les dictateurs qui ont fait les élections de 1863-64 ne l’ignoraient pas ; la Démocratie travailleuse, qui s’est prêtée de si bonne grâce à leur manœuvre, le savait-elle ?


II. Des circonscriptions électorales. — D’après la loi française, le suffrage universel est direct. Ceci résulte encore du principe que le suffrage universel, autrement dit le droit politique, est inhérent à l’homme et au citoyen, sa prérogative essentielle, inaliénable. Aussi, toutes les fois que les ennemis de la liberté et de l’égalité ont essayé de les détruire, d’abord dans l’opinion, plus tard dans la pratique, se sont-ils efforcés, non-seulement de restreindre le droit électoral, mais de le rendre autant que possible indirect. C’est ainsi que d’après la Constitution de l’an viii, la souveraineté du Peuple devant passer, comme dans une tréfilerie, par quatre degrés d’élection, finissait par n’être plus qu’une ombre de souveraineté, dont la réalité restait tout entière aux mains du premier Consul. Le peuple votait tout de même : il eût voté à trente-six degrés comme à quatre. Un avantage que les classes gouvernantes ont sur les classes gouvernées, est que celles-ci ne s’aperçoivent jamais quand on se moque d’elles.

Mais voici qui devient plus sérieux.

Si le droit politique est inhérent à l’homme et au citoyen, conséquemment si le suffrage doit être direct ; le même droit est inhérent aussi, à plus forte raison, à chaque groupe naturellement formé de citoyens, à chaque corporation, à chaque commune ou cité ; et le suffrage, dans chacun de ces groupes, doit être également direct. Ainsi le veut la Démocratie, ou comme qui dirait le partage de la souveraineté, d’après la maxime : Chacun chez soi, chacun pour soi, garantie pour tous. Est-ce ainsi que l’entendent, d’un côté le Gouvernement, de l’autre, l’Opposition ?

Tout le monde s’est accordé à blâmer les circonscriptions actuelles. Les députés de l’Opposition ont fait comme les autres ; ils n’avaient garde de laisser échapper ce grief. On a dit, et avec raison, que les groupes électoraux étaient formés arbitrairement, en dépit des relations de voisinage, d’industrie, d’intérêts, contre la raison naturelle, contre la raison économique, on pouvait ajouter, contre le principe du suffrage universel et direct. Des populations que la nature et le développement historique avaient jointes, accoutumées à vivre ensemble comme en famille, ont été divorcées ; d’autres, qui ne se connaissaient pas, confondues. C’était autant de personnes morales dont l’individualité était détruite, obligées qu’elles étaient de voter hors de leur centre, pour des gens et des intérêts qu’elles ne connaissaient point. Des députés dévoués au Gouvernement impérial s’en sont plaints hautement ; ils ont osé dire que c’était un mal ; qu’il ne fallait jamais, pour déjouer une élection opposante, d’ailleurs problématique, rompre violemment les affinités naturelles ou en créer d’imaginaires. Tout cela est on ne peut plus rationnel ; mais tout cela est incompatible avec le système du Gouvernement et de l’Opposition, et ce que je ne comprends pas, c’est que celle-ci ait eu le courage de s’en prévaloir. Qu’elle réponde donc à l’objection que je m’en vais lui faire.

Dans notre système de monarchie centralisée, d’Empire autocratique, de République une et indivisible, c’est tout un, les groupes ou circonscriptions naturelles, dont certain député du Nord demandait avec tant d’insistance le maintien, n’ont droit au respect du Pouvoir qu’autant qu’il y trouve convenance pour l’unité nationale, première loi du Pays et du Gouvernement. C’est en vue de former cette unité, par une fusion complète, que les anciennes divisions provinciales furent brisées en départements ; — c’est dans le même but que l’ancienne Démocratie, faisant à son insu les affaires de la Couronne, n’a cessé de protester contre l’esprit de clocher ; — c’est animée du même esprit que la Constitution de 1848 a posé cette maxime de droit public, conservée et merveilleusement pratiquée par le Gouvernement impérial : Les représentants du peuple français ne sont pas les représentants de leurs départements respectifs, ils sont les députés de la France entière. C’est enfin dans le même but que MM. de Girardin et Laboulaye, le premier dans la Presse, le second dans ses conférences publiques, réclament l’unité de collège, comme le moyen le plus puissant d’arrêter les élans et d’effacer les divergences du suffrage universel, par là d’annuler l’esprit de localité, et de maintenir, sous une apparence de démocratie marchant à l’union, la subordination politique et économique des masses ouvrières. Qu’est-ce en effet que cette unité de collège, sinon une manière de rendre le suffrage indirect, en faisant voter par grandes masses, au lieu de voter, comme le voulait la Constitution consulaire, par degrés ?

Voyez, en effet, les conséquences.

Sous la république une et indivisible, comme sous la monarchie centralisée, tout citoyen est éligible dans les quatre-vingt-neuf départements ; il peut poser sa candidature, non-seulement dans le département qu’il habite, là où il exerce son industrie, où il a ses propriétés, dont il connaît la population, les affaires et les besoins ; mais il peut se présenter aussi là où il est inconnu, où il n’a aucune espèce d’intérêt, où rien, hormis sa qualité de Français, son talent d’avocat ou de poëte célèbre, ne le recommande. Il peut poser, dis-je, sa candidature, non-seulement dans son département et dans tout autre département que le sien, mais dans deux et même dans plusieurs départements à la fois, dans dix départements ; il peut la poser, comme M. Bertron, l’ami du genre humain, dans les quatre-vingt-neuf départements. La pluralité des candidatures, chose anormale, au point de vue de la division naturelle de la population et du territoire, monstrueuse dans un État fédératif, est de plein droit dans une république unitaire. Or, qu’est-ce que cette pluralité de candidatures, sinon une promiscuité au moyen de laquelle on confond tout, localités, opinions, intérêts ? Appellerez-vous suffrage direct, le suffrage donné par dix mille communes séparées de mœurs, de territoire, d’affaires, d’idées même, à un individu qui leur est étranger à toutes, qui ne les intéresse et ne les représente qu’au point de vue d’un sentiment passager ou d’une fantaisie de circonstance ? Pour que le suffrage soit direct, il ne suffit pas qu’il soit décerné directement de l’électeur à l’élu ; il faut qu’il représente non moins directement des opinions, des droits, des intérêts et des affaires : car un État, une société ne se compose pas uniquement de volontés, il se compose aussi de choses.

Et il est si vrai que cette manière de pratiquer le suffrage universel est en violation du principe démocratique, qu’elle est au contraire l’acheminement le plus sûr à la monarchie, ce qui n’arriverait certainement pas, si les votes étaient, comme ils devraient l’être, véritablement directs.

En avril 1848, M. de Lamartine fut nommé, le même jour, par dix départements. Personne ne doute que si, quinze jours après, la présidence de la République eût été mise aux voix, il n’eût été nommé à la place de Louis-Napoléon. En 1863, M. Émile Ollivier était candidat dans cinq départements : c’est alors, tout le monde l’a remarqué, que cet orateur commença d’affecter la dictature de l’Opposition. Mais le fait le plus curieux en ce genre est celui de M. Jules Favre.

En 1863, M. Jules Favre était, comme on sait, simultanément candidat à Paris et à Lyon. Dans cette dernière ville, il avait pour concurrent, outre le candidat ministériel, un sincère démocrate, M. le docteur Barrié, citoyen des plus honorables, qui du reste ne demandait pas mieux que d’entrer, sous les auspices de M. Jules Favre, dans l’Opposition. M. Jules Favre fut élu à Paris au premier tour de scrutin ; à Lyon, il y eut ballottage. Qu’arriva-t-il ? L’élu de Paris n’en maintint pas moins sa candidature à Lyon, et M. le docteur Barrié, en vertu de cette étrange loi que nous a faite la démagogie, que de deux candidats, de la même opinion, celui qui a obtenu le moins de voix doit en cas de ballottage se retirer, donna sa démission de candidat. C’est ainsi que M. Jules Favre, déjà couronné, put enlever à Lyon un nouveau laurier. La conséquence, dès longtemps prévue, de cette double élection de M. Jules Favre, fut, à Paris, celle de M. Garnier-Pagès.

Bien des gens trouveront sans doute, comme moi, que c’est là forcer le principe du suffrage direct. Ils diront que si la pluralité des candidatures est logiquement de droit dans un État unitaire, le contraire a nécessairement lieu dans une Démocratie, surtout dans une Démocratie ouvrière ; que la formalité ultérieure de la vérification des pouvoirs ne saurait altérer en rien ce principe, puisqu’en effet, et les mots le disent, c’est le vote des électeurs qui fait l’élection, non la vérification de l’assemblée ; qu’il y aurait donc eu lieu pour le Gouvernement de faire annuler la seconde élection de M. Favre comme abusive, exorbitante, et j’ajoute, anti-démocratique, anti-républicaine, si le Gouvernement avait été moins soigneux de son propre intérêt. Il n’en a rien été, et cela devait être. Le Gouvernement impérial avait avantage à trouver la chose toute simple : c’était le principe monarchique qui en la personne de M. Favre s’affirmait. Passez-moi mes circonscriptions, et je vous passerai vos candidatures.

Maintenant, je le demande à tout homme de bonne foi : De quel front des représentants soi-disant démocrates, qui entendent et pratiquent ainsi l’unité, ont-ils pu faire au Pouvoir un grief de ses circonscriptions, parfaitement légales et conformes au principe d’unité, d’autant plus irréprochables que pour mieux servir l’unité elles violaient tous les rapports naturels, mais qui n’en furent pas moins jugées, et par tout le monde, arbitraires ? Le Pouvoir était dans son droit, non-seulement aux termes de la loi électorale qui lui confie le soin des circonscriptions, mais aux termes de la Constitution de 1852 et de toutes celles qui l’ont précédée, mais d’après l’esprit et la pratique de soixante-dix années de gouvernement. Le Gouvernement impérial pouvait répondre : J’ai brisé les groupes naturels partout où je les ai trouvés contraires au grand principe de notre unité politique ; en le faisant, j’ai usé d’un droit et rempli un devoir. Ce n’est pas à vous, accapareurs de candidatures, escamoteurs d’élections, plus unitaires que le Gouvernement, plus despotes que l’Empereur, de m’en faire un reproche.


III. De la corruption électorale. — Lors de la dernière vérification des pouvoirs au Corps Législatif, nombre de faits furent dénoncés par l’Opposition pour abus d’influence, ce qui veut dire pour corruption électorale. À quoi les commissaires du Gouvernement répliquèrent en dénonçant à leur tour certains actes des candidats de l’Opposition tout aussi répréhensibles que ceux des candidats du Gouvernement. Les séances du Corps Législatif ont été sténographiées ; le Moniteur est là. Rien de plus aisé que de faire voir, pièces en main, que les puritains de la Démocratie n’ont pas été plus exempts de reproche que leurs adversaires, et qu’en bonne justice le Pays fera bien, à la première occasion, de renvoyer les parties dos à dos.

Mais la question est de savoir si, avec le suffrage universel et direct, le reproche de corruption et de vénalité peut, en droit, être soulevé, alors même que le délit aurait, en fait, été commis ; et c’est ici que j’accuse les députés de l’Opposition de fausser par leur sophistique l’opinion du Pays, après lui avoir donné par leurs brigues le plus détestable exemple.

Dans un système d’élections censitaires, tel qu’il existait en France avant la Révolution de 1848, alors que le corps électoral se composait exclusivement de citoyens payant 200 fr. au moins de contributions directes, on comprend que, l’usage se soit établi parmi les aspirants à la députation de solliciter les suffrages des électeurs, Cette sollicitation n’avait rien d’obligatoire ; mais elle était à peu près générale. La masse de la nation étant représentée par une sorte de jury formé de 250 à 300,000 électeurs, et le député devant être considéré non comme leur délégué particulier, mais comme celui de la nation tout entière, on pouvait admettre que le candidat, en même temps qu’il se portait au nom du Pays, fît valoir auprès des électeurs-jurés les titres qu’il croyait avoir à leur préférence. C’était, au fond, une réserve en faveur de la souveraineté des masses, un hommage tacitement rendu au suffrage universel. Une telle brigue était rationnelle, partant honorable.

Alors aussi le reproche de corruption pouvait en certains cas être élevé contre une élection, et frapper à la fois l’élu et les électeurs. On supposait alors que le corps électoral, corps privilégié, avait manqué à ses devoirs politiques, en n’écoutant, que son égoïsme de caste, sans tenir compte, des intérêts supérieurs de la Constitution et du Peuple. C’est ainsi que, l’année qui précéda la Révolution de Février, l’élection de M. Charles Laffite fut quatre fois annulée par la Chambre.

Avec le suffrage universel et direct, le principe est autre et les choses ne peuvent plus se passer de la même manière. D’un côté, ce n’est plus un corps privilégié qui nomme, au nom de dix millions de citoyens âgés de vingt-un ans révolus et domiciliés, les représentants du Pays ; c’est le Peuple souverain, ce sont ces dix millions d’électeurs, supérieurs dans leur collectivité à la Constitution au prince, à l’État, supérieurs à toute loi écrite ou tacite, et dont l’intérêt n’est par conséquent primé par aucun autre, qui sont appelés à nommer directement et sans intermédiaire, leurs députés.

Une première conséquence de ce principe sera donc que, dans l’esprit du suffrage universel, ce n’est plus au candidat à solliciter les électeurs, mais plutôt aux électeurs à solliciter le candidat. Que si le contraire continue d’avoir lieu, cette sollicitation n’a plus le même sens qu’auparavant ; c’est, pour le moment et en attendant que le Peuple ait fait son éducation, une manière d’exposer aux électeurs la nature des intérêts que le député aura à défendre, des difficultés à vaincre, des questions à résoudre. Tôt ou tard d’ailleurs il faudra, revenir à la règle ; ou le suffrage universel s’affaisserait dans sa propre et native ignorance.

Mais la conséquence la plus importante de l’établissement du suffrage universel et direct, c’est que l’inculpation de vénalité ne peut plus, en droit, être articulée contre aucun de ses choix, alors même qu’il serait établi qu’il y a eu, de fait, corruption.

Toute élection est essentiellement faite en vue, non-seulement d’une question de droit, mais encore et surtout d’une on même de plusieurs questions d’intérêt, particulières aux électeurs. Or si le droit, incorruptible de sa nature, se distingue nettement de ce qui n’est pas lui, et répugne par conséquent à toute confusion et équivoque, il n’en est pas de même de l’intérêt, dont on peut dire au contraire que le principe est la corruption même. Et qu’est-ce qui constitue la vénalité ou corruption politique ? Le motif intéressé ; je vous défie de répondre autrement.

Toute la question est donc de faire que les intérêts en vertu desquels se déterminent les électeurs soient ou deviennent des intérêts honnêtes, vertueux, légitimes ; non des intérêts honteux et coupables. Mais, dites-moi, qui est ici le juge de l’intérêt, et qu’appelez-vous intérêt coupable, intérêt légitime ? Quelle différence pouvez-vous faire, dans un cas d’élection violemment disputée, entre l’homme que le département appelle son bienfaiteur, et celui qu’il vous plaît de traiter de corrupteur ? Car si j’admets que vous protestiez contre la corruption, je ne pense pas que votre intention soit de proscrire le bienfait, d’empêcher le dévouement, et d’enseigner aux masses l’ingratitude. Quelle différence donc, je vous en supplie, au point de vue de l’honorabilité politique, entre le candidat qui promet héroïquement de faire déclarer la guerre universelle pour la défense de l’aristocratie polonaise, et celui qui, s’adressant à des sentiments moins chevaleresques, s’engage à soutenir la paix, dans l’intérêt des paysans, des ouvriers, des bourgeois ? Entre celui qui, arborant hautement le drapeau des intérêts matériels, promettra de faire, à la demande de ses commettants directs, creuser un canal, construire un chemin de fer, etc., et celui qui, se plaçant au point de vue plus élevé des intérêts généraux, jurerait de s’opposer à ces constructions, s’il jugeait que l’utilité, publique commande de les reporter dans un autre département ? Entre M. Havin, M. Frédéric Morin, ou tout autre, promettant de soutenir les intérêts de leurs électeurs dans les journaux dont ils disposent, et M. Lévy ou M. Delessert, s’engageant à les servir de leur influence au ministère ? M. Pinard, directeur du Comptoir d’escompte, offrant aux électeurs de les faire jouir d’un taux fixe de 3 ou 4 pour 100 au lieu de 6 et 7, serait-il plus corrupteur que M. Carnot, offrant pour garantie du serment qu’il vient de prêter à Napoléon III, celui prêté en 1815 par son père à Napoléon Ier ?

À ce propos, je ne puis m’empêcher de remarquer que l’exclusion de M. Bravay, deux fois élu par le département du Gard, a été de la part du Corps Législatif un acte d’insigne arbitraire. On a fait courir le bruit que le vrai motif de cette exclusion était moins dans la corruption des électeurs que dans l’indignité de l’élu, accusé de faits que la morale mercantile la moins sévère réprouverait hautement. Admettons que l’inculpation fût fondée. Les députés pouvaient, si le fait allégué était vrai, exercer sur leur futur collègue une pression qui l’aurait contraint à se démettre : mais il fallait commencer par déclarer la régularité de l’élection, puisqu’en effet l’élection était régulière. Il appartenait ici à l’Opposition de prendre en main la défense de la loi. Au lieu de cela, on a trouvé plus commode de faire de la vertu, peut-être de la calomnie, puisque tout s’est fait à huis-clos, aux dépens de la liberté et de la légalité électorale. Ce n’est pas tant sur M. Bravay que rejaillit cette éviction, que sur les électeurs eux-mêmes.

Croit-on que les démocrates socialistes qui ont voté pour M. Pelletan, bien que, disaient-ils, ce candidat ne fût pas des leurs, aient voté dans leur opinion pour des prunes ? Ils ont fait une mauvaise spéculation politique : voilà tout. Le 14 juillet 1789 a trouvé son salaire dans la nuit du 4 août. Il en sera de même de tous les votes du suffrage universel et direct, ou le suffrage universel et direct serait absurde.

Ne parlons donc pas de vénalité et de corruption sous l’empire du suffrage universel : la logique ne le permet pas, et le respect du peuple aussi bien que de l’institution le défend. Ce serait un crime de lèse-majesté. Dire, d’un côté, que le suffrage universel et direct a été établi pour couper court à toute entreprise de corruption électorale ; convenir ensuite, comme l’a fait M. Jules Simon, que le suffrage universel et direct à besoin d’être dirigé, et que le jour où l’Opposition sera au pouvoir, elle ne le laissera certainement pas sans direction ; promettre aux électeurs de prendre en main leurs intérêts, et les punir ensuite d’avoir cru à ces engageantes circulaires ; se contredire à tout propos, et ne pas même se douter que du pluriel à l’universel la conclusion ne vaut pas : tel est depuis un an le spectacle que nous a donné l’Opposition. Et nous, Démocrates socialistes, nous lui eussions apporté nos voix ! Nous eussions choisi pour nos représentants des hommes dont nous connaissions à fond les préjugés politiques ; qui, dans leur dictature électorale, venaient de nous donner un échantillon de leur modestie et de leur respect pour la liberté des suffrages ; qui du deuil de la liberté n’avaient pas craint de se faire un instrument d’usurpation ; qui, par leur serment, avaient trahi la morale républicaine ; qui, par la multiplicité de leurs candidatures, affectaient déjà la Présidence à la République ; qui, dans nos prévisions aujourd’hui trop bien justifiées, ayant à contrôler la conduite du Gouvernement, allaient lui donner gain de cause, sur tous les points, en raisonnant du suffrage universel comme ils eussent fait il y a vingt ans du suffrage censitaire ; des hommes que nous eussions dû combattre en pleine Chambre des députés, si par impossible nous fussions devenus leurs collègues ; des hommes enfin, qui, appelés au gouvernement de la République, et à la représentation du Peuple, n’ont su comprendre, ni en 1848, à l’explosion des idées sociales, ni en 1852, à la suite du coup d’État, ni en 1863-64, à l’apparition des candidatures ouvrières, que le suffrage universel et direct était autre chose qu’une gigantesque fournée d’électeurs ; que par lui tout était changé de fond en comble dans le système politique et économique, depuis la constitution du Pouvoir central jusqu’à la dernière école de village !…

Ils parlent de liberté et de corruption. Se doutent-ils seulement de ce qui fait la liberté et l’intégrité du suffrage universel ?

Dans une Démocratie organisée suivant les vraies notions de la souveraineté populaire, c’est-à-dire selon les principes du droit contractuel, toute action oppressive ou corruptrice de la part du Pouvoir central sur la Nation est rendue impossible : l’hypothèse même en est absurde. Et comment cela ?

C’est que, dans une Démocratie vraiment libre, le Pouvoir central ne se distingue pas de l’assemblée des députés, organes naturels des intérêts locaux appelés en conciliation ;

C’est que chaque député est ayant tout l’homme de la localité qui l’a choisi pour son représentant, son émanation, l’un de ses citoyens, son mandataire spécial chargé de défendre ses intérêts particuliers, sauf à les accorder au mieux avec les intérêts généraux devant le grand jury ;

Que les députés réunis, en choisissant dans leur sein une commission exécutive centrale, ne la font pas distincte d’eux-mêmes, supérieure à eux, pouvant soutenir avec eux un conflit, comme ferait un élu royal ou présidentiel du peuple ;

C’est enfin que, pour régler les intérêts généraux, appel est fait directement aux intérêts locaux, et que c’est de leur débat, de leur balancement les uns par les autres, de leur mutuelle transaction, que résulte ensuite la loi, et avec la loi l’action de l’autorité centrale ; complétement dégagée vis-à-vis des électeurs, lesquels n’ont rien à en attendre, pas plus qu’elle-même n’a à redouter rien de leur animadversion.

En sorte que, comme nous l’avons dit plus haut, l’hypothèse d’une transaction coupable, d’un fait de corruption, d’un complot ourdi à prix d’or contre les libertés publiques entre l’autorité supérieure du Pays et une partie des électeurs, ce qui revient à dire entre les députés et leurs propres commettants, devient contradictoire, impossible.

Des esprits sérieux, qui auraient eu, avec le sentiment de la situation, l’intelligence de ces principes fondamentaux du Droit public, ne se seraient pas chargés d’une mission comme celle assumée par nos députés soi-disant démocrates. Ils ne se fussent point, de gaîté de cœur, associés à cette incompatibilité invincible du suffrage universel et direct exercé dans un État à grande centralisation. Ils se seraient dit que, si le suffrage universel exige en dernière analyse autant de représentants qu’il existe de groupes naturels, ou si l’on aime mieux, autant de députations qu’il y a de souverainetés provinciales ; si en dépit de la faveur accordée par toutes les constitutions monarchiques aux doubles, triples, quintuples et décuples candidatures, la raison et le droit des peuples ne permettent pas qu’un seul homme soit le représentant de plusieurs circonscriptions, on peut encore moins admettre qu’un seul député, un seul pouvoir, soit le représentant de tout un peuple, et cela au moment même où le Peuple se donne des représentants par localités ; qu’une expérience de quarante années a suffisamment fait justice de cet antagonisme ; que le temps est passé où, dans l’incertitude générale des vrais principes du gouvernement, la conscience publique pouvait admettre ces sortes de transactions ; et que tout ce qu’avaient à faire en cette occurrence de vrais amis de la liberté, fondateurs d’une Démocratie, était de décliner le mandat parlementaire et de se déclarer impossibles.



Chapitre IV. — De la liberté municipale : Que cette liberté, essentiellement fédéraliste et inconpatible avec le système unitaire, ne peut êtreréclamée par l’Opposition ni accordée par le Gouvernement impérial.


Une des questions sur lesquelles l’Opposition se flatte le plus d’enlever l’approbation du Pays et d’avoir raison du Pouvoir, est celle des libertés municipales. C’est surtout à la population parisienne que, dans leur zèle pour l’indépendance des communes, les députés opposants aiment à faire leur cour, sans nul souci de leur serment et de leurs propres convictions, pas plus que de la logique et des faits. Depuis douze ans la ville de Paris est administrée par une commission impériale : s’en est-elle trouvée mieux ? s’en est-elle trouvée plus mal ? On peut soutenir le pour et le contre. Mais qu’elle ait gagné ou perdu, la ville de Paris, à ce qu’on assure, regrette ses conseillers municipaux : quelle occasion pour des représentants de faire de la popularité !

La question des libertés municipales est des plus compliquées et des plus vastes ; elle touche essentiellement au système fédératif, je dirais volontiers qu’elle est toute la fédération. Aussi ne pensé-je pas avoir besoin de protester de mon adhésion à une pareille réforme, en faveur de laquelle je me suis prononcé depuis bien longtemps et en mainte circonstance. Ce que je me propose de faire aujourd’hui, c’est de montrer, par quelques observations décisives, à quel point ceux qui, par esprit d’opposition où par toute autre cause, font le plus de bruit des libertés municipales, et qui néanmoins demeurent attachés au système de centralisation unitaire, sont en contradiction avec eux-mêmes ; quel triomphe ils préparent à leurs adversaires, et quelle déception au Pays !

Je dis donc que la liberté municipale est par nature incompatible avec l’unité gouvernementale, telle que l’ont voulue et définie successivement toutes nos constitutions, J’ajoute que cette incompatibilité est plus grande encore à Paris, à raison de son titre de capitale, que dans aucune autre ville de France.

Rendons cette proposition plus explicite encore, s’il est possible. Ainsi qu’il a été dit plus haut (IIe partie, chap. ix), deux principes sont considérés dans le monde bourgeois, tel que l’a fait la Révolution, comme les deux colonnes de la société et de l’État : ce sont, d’une part, le principe de centralisation politique, de l’autre, celui d’insolidarité économique, en autres termes d’anarchie mercantile et industrielle, qui faisant contre-poids au premier aboutit nécessairement à la féodalité du capital. Or, ces deux principes devant, selon les lois de l’évolution historique qui régissent tous les gouvernements, produire avec le temps leurs conséquences, et la liberté municipale leur faisant obstacle, il en résulte que la vie communale doit, comme plus faible, se subordonner progressivement à l’action du centre ; et que si l’autorité supérieure, le Pouvoir central, a établi son siége dans une ville, cette ville devenant capitale doit, plus qu’aucune autre et plus promptement qu’aucune autre, perdre son caractère de municipe.

Telle est la proposition, évidente par elle-même pour quiconque a l’intelligence des termes dont elle se compose, que j’oppose aux municipalistes parisiens, et qui met à néant leurs revendications.

Quant à ceux de mes lecteurs qui n’ont pas l’habitude de saisir du premier coup dans une formule tout ce qu’elle contient, je crois devoir leur rappeler quelques faits, qui leur rendront la chose tout à fait palpable.


I. Décadence des libertés municipales. — L’unité française est le produit authentique de notre histoire. Elle commence à la conquête romaine, se continue par celle des Francs ; puis, disloquée, ou plutôt transformée par le système féodal, elle se recommence, à l’avénement de la dynastie capétienne, par l’action des rois. Le faisceau national, tel que nous le voyons aujourd’hui, s’étant donc formé par annexions successives, on conçoit que les provinces et communes progressivement englobées durent, pendant un certain temps, conserver quelque chose de leur autonomie, ce qu’elles appelaient leurs coutumes, franchises, etc. Mais peu à peu l’administration et la juridiction royale prévalurent. Après Richelieu, le gouvernement des provinces, confié à des intendants, hommes du prince, ressortit exclusivement de la Couronne, et devint à peu près uniforme. Les réformateurs de 89, reprenant l’œuvre monarchique, érigèrent ce régime d’unité en doctrine d’État, aux acclamations jusqu’à ce jour prolongées de tout le peuple.

Toutefois, les communes conservèrent longtemps encore quelque reste de vie après la consommation de la grande unité. La province, vague, épandue, était depuis des générations broyée et absorbée, que la commune, avec son esprit local, avec la condensation de sa vie, résistait encore. Elle fut directement atteinte par les Constitutions de l’an ii et de l’an iii, qui firent de l’administration municipale une simple subdivision de l’administration centrale, puis par l’institution des préfets, 17 février 1800, qui remplacèrent les commissaires centraux de la République, et eurent pour les assister les conseils de préfecture. À cette époque, on peut dire que le mal était fait et irréparable. Quinze ans plus tard, à la chute de l’Empire, la commune avait vécu, et ce fut en vain que le libéralisme essaya de la faire revivre.

J’ai dit plus haut (IIe partie, chap. xii), comment la bourgeoisie, effrayée de l’exorbitance du pouvoir central et de l’exemple donné par Napoléon Ier, avait essayé de s’assujettir le Gouvernement en lui donnant un triple contre-poids : 1o le système constitutionnel, représentatif et parlementaire ; 2o une organisation municipale et départementale ; 3o l’anarchie économique. C’est du second de ces contre-poids, renouvelé des anciennes communes, que je me propose maintenant de dire quelques mots.

On s’occupa beaucoup, sous le règne de Louis-Philippe de cette Organisation municipale et départementale ; ce fut, comme le Crédit foncier et tant d’autres choses, un des mirages du règne bourgeois. On en avait parlé sous la Restauration ; Napoléon Ier lui-même avait paru s’y intéresser ; on en parle plus que jamais sous le règne de son héritier. Les gens du juste-milieu, toujours les plus nombreux et les moins intelligents dans notre pays, sont ceux qui insistent sur ce point avec le plus de force. Il leur semble qu’en restituant à la commune une certaine initiative, on finirait par donner au pouvoir central un équilibre stable ; qu’on enlèverait à la centralisation ce qu’elle a d’atroce, surtout qu’on échapperait au fédéralisme, qui leur est aussi odieux en 1864, qu’il l’était, mais pour d’autres raisons, aux patriotes de 93. Ces braves gens admirent volontiers la liberté suisse et américaine ; ils nous en régalent dans leurs livres ; ils s’en servent comme d’un miroir pour nous faire honte de nos adorations ; mais, pour rien au monde ils ne toucheraient à cette belle unité qui fait, selon eux, notre gloire, et que les nations, assurent-ils, nous envient. Du haut de leur suffisance académique, ils traitent d’exagérés les écrivains qui, soucieux de la logique et de l’histoire, fidèles aux pures notions du droit et de la liberté, ne croient point aux résurrections politiques, et, fatigués d’éclectisme, veulent s’affranchir une bonne fois des jongleries doctrinaires.

M. Édouard Laboulaye est un de ces génies ramollis, fort capable de saisir la vérité et de la montrer aux autres, mais pour qui la sagesse consiste à écourter les principes au moyen de conciliations impossibles ; qui ne demandent pas mieux que d’imposer des limites à l’État, mais à condition qu’on leur permette d’en imposer aussi à la liberté ; qui seraient heureux de rogner les ongles au premier, pourvu que l’on coupât les ailes à la seconde, dont la raison, enfin, tremblante devant toute synthèse large et forte, se plaît à barboter dans l’amphigouri. M. Laboulaye, que la Démocratie a failli nommer, à la place de M. Thiers, son représentant, fait partie d’un groupe d’hommes qui, tout en revendiquant contre l’autocratie impériale les soi-disant garanties de Juillet, se sont donné pour mission de réfuter les aspirations du socialisme et du fédéralisme. C’est lui qui a écrit cette belle pensée, que j’ai eu un moment l’idée de prendre pour épigraphe : « Quand la vie politique est concentrée dans une tribune, le pays se coupe en deux, Opposition et Gouvernement. » Eh bien ! que M. Laboulaye et ses amis, si zélés pour les franchises municipales, daignent répondre à une question, à une seule.

La commune est par essence, comme l’homme, comme la famille, comme toute individualité et toute collectivité intelligente, morale et libre, un être souverain. En cette qualité la commune a le droit de se gouverner elle-même, de s’administrer, de s’imposer des taxes, de disposer de ses propriétés et de ses revenus, de créer pour sa jeunesse des écoles, d’y installer des professeurs, de faire sa police, d’avoir sa gendarmerie et sa garde civique ; de nommer ses juges, d’avoir ses journaux, ses réunions, ses sociétés particulières, ses entrepôts, sa banque, etc. La commune, en conséquence, prend des arrêtés, rend dès ordonnances : qui empêche qu’elle aille jusqu’à se donner des lois ? Elle a son église, son culte, son clergé librement choisi, son rituel même et ses saints ; elle discute publiquement, au sein du conseil municipal, dans ses journaux et dans ses cercles, tout ce qui se passe en elle et autour d’elle, qui touche à ses intérêts et qui agite son opinion. Voilà ce qu’est une commune : car voilà ce qu’est la vie collective ; la vie politique. Or, la vie est une, entière, indivisible ; elle repousse toute entrave, ne connaît de limite qu’elle-même ; toute coercition du dehors lui est antipathique, et, si elle ne peut en venir à bout, mortelle. Que M. Laboulaye et ses coreligionnaires politiques nous disent donc comment ils entendent accorder cette vie communale avec leurs réserves unitaires ; comment ils échapperont aux conflits ; comment ils pensent maintenir côte à côte la franchise locale avec la prérogative centrale, restreindre celle-ci et arrêter celle-là ; affirmer à la fois, dans un même système, l’indépendance des parties et l’autorité du Tout ? Qu’ils s’expliquent, afin qu’on les connaisse et qu’on les juge.

Point de milieu : la commune sera souveraine ou succursale, tout ou rien. Faites-lui la part aussi belle que vous voudrez : dès l’instant qu’elle ne relève pas de son droit propre, qu’elle doit reconnaître une loi plus haute, que le grand groupe dont elle fait partie est déclaré son supérieur, non l’expression de ses rapports fédéraux, il est inévitable qu’un jour ou l’autre elle se trouve en contradiction avec lui, et que le conflit éclate. Or, dès qu’il y aura conflit, la logique et la force veulent que ce soit le Pouvoir central qui l’emporte, et cela sans discussion, sans jugement, sans transaction, le débat entre supérieur et subalterne étant scandaleux, inadmissible. Donc nous reviendrons toujours, après une période d’agitation plus ou moins longue, à la négation de l’esprit de clocher, à l’absorption par le centre, à l’autocratie. L’idée d’une limitation de l’Etat par les groupes, là où règne le principe de la subordination et de la centralisation des groupes eux-mêmes, est donc une inconséquence, pour ne pas dire une contradiction. Il n’y a d’autre limite à l’État que celle qu’il s’impose volontairement en lui-même en abandonnant à l’initiative municipale et individuelle certaines choses dont provisoirement il ne se soucie point. Mais vienne le jour où il croira devoir revendiquer, comme étant de son domaine, les choses qu’il en avait d’abord détachées, et ce jour arrivera tôt ou tard, puisque le développement de l’État est indéfini, et non-seulement l’État obtiendra gain de cause devant les tribunaux, il aura raison devant la logique.

Puisqu’on se dit libéral, et qu’on est si osé que de parler des limites de l’État, tout en réservant sa suzeraineté, que l’on dise encore quelle sera la limite de la liberté individuelle, corporative, régionale, sociétaire, la limite de toutes les libertés. Que l’on explique, puisqu’on se croit philosophe, ce que c’est qu’une liberté limitée, primée, gardée à vue ; une liberté à qui l’on a dit, en lui passant la chaîne et l’attachant au piquet : Tu paîtras jusque-là, tu n’iras pas plus loin !…

Les faits ont confirmé toute cette critique. Pendant les trente-six années de régime parlementaire qui ont suivi la chute du premier Empire, les libertés municipales et départementales n’ont cessé de déchoir, sans même que les gouvernements se donnassent la peine de les attaquer. Le mouvement s’accomplissait de lui-même, par la seule nature du principe unitaire. Enfin, après une série d’envahissements, dont le détail serait superflu, la commune fut définitivement ralliée à l’État par la loi du 5 mai 1855, qui attribue à l’Empereur, ou aux préfets ses missi dominiri, la nomination des maires et adjoints. Par la loi du 5 mai 1855 la commune est donc devenue ce que dès 1789, 1793 et 1795, la logique de l’unité avait décidé qu’elle serait, une simple succursale de l’autorité centrale.

Je dis que ce résultat était inévitable, qu’il ne faut pas y voir autre chose qu’un produit de la raison publique engagée dans la voie de la monarchie et de l’unité ; que ce que le Gouvernement impérial a fait en 1855 est la conséquence, imposée par les événements, de ce qu’avaient fait auparavant tous ses devanciers ; et que se faire contre lui, de ce développement nécessaire, un moyen d’opposition, alors que l’on se déclare soi-même partisan de l’unité, c’est de deux choses l’une : faire acte d’ignorance ou de mauvaise foi. Le régime municipal, tel qu’il existait encore sous Louis-Philippe, bien que singulièrement déchu, constituait, en regard de la préfecture, un double gouvernement, imperium in imperio ; à moins que l’on ne dise que c’est la préfecture qui faisait double emploi avec la commune et avec la province : ce qui reviendrait exactement au même.

En rendant la loi du 5 mai 1855 le gouvernement de Napoléon III n’a donc fait autre chose que mettre à exécution un arrêt de l’histoire, exercer son droit, et, j’ose le dire, remplir son mandat impérial. C’est la destinée monarchique, unitaire et centralisatrice de la France qui se poursuit : ce n’est point à une Opposition semi-dynastique, constitutionnelle, bourgeoise, unitaire, et dûment assermentée, à en faire un texte de reproche.


II. Paris capitale et municipe. — Quant à la ville de Paris, et à celle de Lyon, dont les conseils municipaux sont nommés par l’Empereur, c’est-à-dire, transformés en commissions, tandis que partout ailleurs les citoyens participent à l’administration de leurs localités par l’élection de leurs conseils, il y a encore moins lieu d’accuser le Gouvernement. Les deux capitales de l’Empire sont traitées, je ne dis pas selon leurs mérites, ce que l’on pourrait prendre pour une ironie injurieuse, mais comme il convient à leur dignité qu’elles soient. Paris ne peut jouir à la fois des honneurs de capitale et des prérogatives, si faibles pourtant, laissées aux municipalités. L’un est incompatible avec l’autre ; il faut en prendre son parti.

Paris est le siége du Gouvernement, des ministères, de la famille impériale, de la Cour, du Sénat, du Corps législatif, du Conseil d’État ; de la Cour de cassation, de l’aristocratie provinciale elle-même et de son innombrable domesticité. C’est là que se rendent les ambassadeurs de toutes les puissances étrangères et qu’affluent les voyageurs, au nombre parfois de 100 et 150,000, spéculateurs, savants et artistes, du monde entier. C’est le cœur et la tête de l’État, entouré de quinze citadelles et de quarante-cinq kilomètres de remparts, gardé par une garnison qui est le quart de l’armée effective du pays, et qu’il faut défendre et préserver coûte que coûte. Tout cela, évidemment, dépasse de beaucoup les attributions d’une municipalité, et le Pays entier se soulèverait, si, par le fait d’une constitution municipale, Paris devenait pour ainsi dire l’égal de l’Empire ; si l’Hôtel-de-ville se posait en rival du Luxembourg, du Palais-Bourbon et des Tuileries ; si un arrêté de municipaux pouvait faire échec à un décret impérial ; si, en cas d’invasion, la garde nationale parisienne, capitulant avec l’étranger victorieux, prétendait contraindre, par l’ascendant de son exemple, l’armée de ligne à déposer les armes.

C’est dans la capitale que se trouvent les académies, les hautes écoles, même celle des mines ; les grands théâtres ; là que les grandes compagnies financières et industrielles ont leur siége, là que le commerce d’exportation a ses principaux établissements. C’est à la Banque et à la Bourse de Paris, que se constituent, se discutent, se liquident toutes les grandes entreprises, opérations, emprunts, etc., de la France et du monde. Tout cela, il faut en convenir, n’a rien du tout de municipal.

Laisser ces choses à la discrétion d’une municipalité, ce serait abdiquer. Entreprendre de séparer les affaires municipales de celles de la capitale, ce serait tenter une division impossible ; en tout cas, créer entre la municipalité et le Gouvernement, entre l’Empire et la capitale, un perpétuel conflit. Séparez donc, dans les embellissements de Paris, ce qu’il ne doit qu’à ses propres ressources, de ce qui lui vient du budget de l’État ; séparez, dans le développement de cette immense capitale, ce qu’il est juste d’attribuer à l’activité, à l’industrie, à l’influence de ses habitants d’avec ce qui appartient à l’influence supérieure du Gouvernement et du Pays ! Bon gré mal gré, il faut que les mairies ne soient autre chose que des succursales de la Préfecture. La concurrence de l’Hôtel-de-ville, de 89 à 95, a porté les plus rudes coups à la monarchie ; elle n’a guère moins fait de mal à la Révolution, et je m’étonne que des partisans de l’unité, tels que M. Picard, songent à ressusciter une pareille domination. Non, Paris, tant qu’il restera ce que l’ont fait la politique et l’histoire, le foyer de notre agglomération nationale ; tant que, capitale de l’Empire, de la Monarchie ou de la République française, le nom ne fait rien à la chose, il aspirera au titre, supérieur encore, de métropole de la civilisation, Paris ne peut s’appartenir. Une semblable possession de lui-même serait une véritable usurpation ; le Gouvernement y consentirait que les départements ne le pourraient permettre. Paris a une existence à part : comme la Rome des empereurs, il ne peut être administré que par des magistrats impériaux.

Ce que je dis est si vrai et découle tellement de la nature des choses, que, même dans une France confédérée, sous un régime que l’on peut regarder comme l’idéal de l’indépendance, dont le premier acte serait de rendre aux communes la plénitude de leur autonomie et aux provinces leur souveraineté, Paris, de ville impériale devenant ville fédérale, ne pourrait cumuler les attributions de ses deux natures, et devrait fournir des garanties aux provinces, en admettant l’autorité fédérale en part de son administration et de son gouvernement. Sans cela Paris, grâce à sa puissante attraction, à l’influence incalculable que lui donnerait sa double qualité du plus puissant des États confédérés et de la capitale de la Confédération, redeviendrait bientôt roi de la République, à la domination duquel les provinces ne parviendraient à se soustraire qu’en rendant, comme en Suisse, l’autorité fédérale pour ainsi dire nomade, et lui assignant pour siége, tantôt Rouen ou Nantes, tantôt Lyon, Toulouse ou Dijon, et Paris, une fois seulement tous les dix ans. À combien plus forte raison Paris, chef-lieu de l’Empire, ne peut-il prétendre à une autonomie qui serait pour l’Empereur le partage de la souveraineté, sinon même une abdication !

Au reste, examinez la physionomie de la capitale, étudiez sa psychologie, et vous reconnaîtrez, si vous êtes de bonne foi, que Paris a marché à l’unisson du Pays et du Gouvernement. Plus il est entré dans sa gloire, plus il a perdu de son individualité et de son caractère, plus sa population, incessamment renouvelée par les départements et par l’étranger, s’éloigne de l’autochthonie. Sur 1,700,000 habitants dont se compose la population du département de la Seine, combien y a-t-il de vrais Parisiens ? Pas 15 p. 100 : tout le reste est venu du dehors. Sur les onze représentants que la ville de Paris a envoyés au Corps législatif, je ne crois pas qu’il y en ait quatre de race parisienne. Quant à l’opinion de ces représentants, que l’on suppose très-gratuitement être l’opinion de la ville de Paris, quel cas pouvons-nous en faire ? Qui me dira l’opinion de Paris ? Est-ce celle des 153,000 électeurs de l’Opposition ? Comment alors ont-ils nommé des sujets aussi disparates que MM. Thiers, Guéroult, Havin, J. Favre, E. Ollivier, J. Simon, Garnier-Pagès, Darimon, Pelletan ? Et que deviennent, d’un côté les 82,000 voix données au Gouvernement, d’autre part les 90,000 qui se sont abstenues ?… Que dire des 400,000 âmes qui sur le total de 1,700,000 habitants ne sont pas représentées ? Est-ce par les jour-naux que nous connaîtrons l’opinion parisienne ? Mais ils se contredisent comme les représentants, et pour qui a vu de près ces diverses officines, toute considération tombe à l’instant. Paris est un monde : cela veut dire qu’il n’y faut plus chercher ni une individualité, ni une foi, ni une opinion, ni une volonté ; c’est une pluralité de forces, de pensées, d’éléments, en agitation chaotique. Paris, considéré comme ville libre, commune indépendante, individualité collective, originalité, a vécu. Pour qu’il redevînt quelque chose, il faudrait qu’il recommençât, avec conscience et résolution, un mouvement en sens inverse ; qu’il déposât, avec sa couronne murale, sa couronne de ville capitale, et arborât le drapeau de la fédération. Si tel est le signal qu’a entendu donner M. Picard, en revendiquant au nom de la ville de Paris le rétablissement des libertés municipales, à la bonne heure. On peut applaudir à ses efforts. Dans le cas contraire, M. Picard s’est complétement fourvoyé, et M. Billaut avait raison de lui dire que jamais le Gouvernement ne se dessaisirait de l’administration de la capitale.

Pour moi, je le déclare en me résumant : je crois, comme à un axiome de ma raison, en thèse générale, que toute évolution d’une existence finie doit avoir une fin, laquelle fin est le commencement d’une autre existence ; en particulier, que le développement de l’unité française, commencé il y a près de 2,000 ans, touche à son terme ; que la centralisation chez nous n’a plus rien à englober, le Pouvoir plus rien à absorber, le fisc plus rien à pressurer ; que d’ailleurs l’antique esprit des communes est mort, bien mort, témoin Paris ; et que le simulacre d’institutions municipales, dont nous avons été leurrés depuis la proclamation de la fameuse République une et indivisible, a fait son temps. Je crois que nous ne sommes séparés du pur communisme, politique et économique, que par l’épaisseur d’une constitution, je veux dire d’une feuille de papier. Et comme, selon moi, les nations ne peuvent mourir ni la civilisation rétrograder, je reste convaincu, au fond de mon âme, que le moment approche où, après une dernière crise, à l’appel de nouveaux principes, un mouvement en sens inverse commencera. Alors et seulement alors, mais sous des formes et dans des conditions nouvelles, nous retrouverons nos libertés. De cette opinion, qui certes ne m’est point particulière, je donne, par les voies de la presse, communication au public, à la Démocratie ouvrière, dont je ne fais en ce moment que déduire l’idée mère. J’ignore quel cas la Démocratie fera de mes avertissements ; mais elle conviendra au moins d’une chose : c’est qu’avec de tels pensers dans l’âme, et sur les conditions de la liberté municipale, et sur la centralisation politique, nous n’avions que faire, mes amis et moi, d’envoyer un fondé de pouvoirs au Corps législatif, là où nous savions d’avance que, s’il restait fidèle à son mandat, il ne pourrait causer que du scandale ; si, au contraire, il obéissait à son serment, il deviendrait traître à sa religion politique et à ses amis.



Chapitre V. — Le Budget. — Impossibilité d’un Impôt normal, avec le système politique suivi par l’Opposition et le Gouvernement. — Amortissement, dotations, pensions, traitements, armée, chemins de fer, etc. — MM. Thiers, Berryer, J. Favre, et l’Opposition prétendue démocratique.


La discussion du budget est chaque année l’occasion d’immenses discours, auxquels on peut défier les plus intelligents de rien comprendre, si ce n’est les chiffres dans leur brutalité arithmétique et fiscale. Quant à la raison des chiffres, c’est-à-dire à ce que chacun désirerait justement connaître, néant à la requête. Tout ce qui ressort pour le public de la discussion, c’est que l’Opposition reproche sans cesse au Gouvernement de dépenser trop, et que le Gouvernement ne se lasse pas de lui prouver qu’elle dépenserait encore plus. Qui a tort, qui a raison, sur cette grave question du budget, de l’Opposition ou du Gouvernement ? C’est ce que je me propose, une fois pour toutes, d’éclaircir.

Dans l’examen qui va suivre, il est entendu que je ne fais acception d’aucune constitution : à mes yeux toutes se valent. Du moment qu’une constitution pose ou suppose l’indivision de la souveraineté, soit la centralisation, je ne trouve rien à dire en sa faveur : elle ne se prête pas à la liberté, à l’égalité, à l’économie. Le député a pour mission principale d’examiner, discuter et voter l’impôt : de ce mandat résulte pour lui la nécessité d’apprécier la politique du Pouvoir et de juger ses actes. Nous allons le voir tourner comme un cheval aveugle dans son manège.

Supposons que, sans s’inquiéter davantage du serment, la Démocratie travailleuse, dont nous connaissons suffisamment les principes tant politiques qu’économiques, envoie au Corps législatif un député qui la représente réellement : le devoir de ce député serait des plus simples et n’exigerait pas de frais d’éloquence. Il dirait à la Chambre une fois pour toutes :

« Nous sommes intimement convaincus, mes commettants et moi, que votre système politique, par suite votre système fiscal, repose sur une conception erronée, sur une base fausse. Pris dans son ensemble et ses détails, votre budget est en contradiction avec les principes les plus certains de l’économie politique.

« La première condition d’un système financier régulièrement établi est que le budget des dépenses, partant celui des recettes, au lieu de s’accroître indéfiniment, oscille, selon les situations et la nature des affaires, entre 5 et 10 pour 100 du produit national ; que dans les circonstances les plus malheureuses il ne dépasse pas 10 pour 100 (la dîme, la fameuse dîme), et qu’il se tienne le plus près possible de 5 pour 100 (le vingtième). De la sorte il n’y aura jamais d’emprunts, à plus forte raison jamais de dette ni flottante ni consolidée. Or, vous avez si bien fait par votre politique, renouvelée de l’ancien régime quoi qu’on dise, qu’à dater de la liquidation Ramel, qui mit le Consulat si à l’aise et fit les trois quarts de son succès, l’impôt s’est relevé graduellement à 15, 18 et 20 pour 100 du produit total du Pays ; bientôt même il atteindra 25 pour 100. C’est-à-dire qu’il est permis de prévoir que nos frais d’État, qui ne devraient pas dépasser six à sept cent millions, monteront dans quelques, années à trois milliards, Remarquez, citoyens, mon raisonnement. Je parle d’une proportion, non d’un chiffre précis : je dis que le budget doit varier entre 5 et 10 pour 100, minimum et maximum, du produit collectif de la nation, tandis qu’aujourd’hui il est de plus du sixième de ce produit. Lors donc que vous répondez, pour expliquer cet accroissement du budget dans les douze, vingt-quatre et trente-six dernières années, que les métaux précieux ont baissé de valeur, que les substances alimentaires ont enchéri, que toutes choses, jusqu’aux salaires des ouvriers, ont haussé, et que M. Thiers et les députés de l’Opposition conviennent de ce fait, je réplique que vous n’êtes pas à la question et que vous éludez la difficulté. Le Pays est surchargé, c’est indubitable. Personne n’oserait affirmer que sa production dépasse ni même atteigne au chiffre de treize milliards ; et vous prélevez deux milliards et deux ou trois cent millions pour le Gouvernement, environ le sixième ou 17.5 pour 100 : voilà ce qu’on vous reproche. Or, comme il y a assez longtemps que les contribuables se plaignent, et que les causes de cette exorbitance fiscale sont connues, nous demandons que dores et déjà vous vous occupiez de la réforme politique et sociale, seul moyen d’alléger le budget. Sinon, je déclare que j’ai mandat de refuser tout subside et de voter contre l’impôt.

« La seconde règle, en ce qui touche les finances publiques, est que l’impôt, réduit à sa juste mesure, soit également réparti entre les citoyens, en proportion directe de leur revenu. De là, le double problème de ce que l’on a appelé l’assiette de l’impôt et sa péréquation. Mais il a été vingt fois prouvé que, dans les conditions politiques faites au pays, l’impôt est réparti entre les citoyens précisément en raison inverse de leur fortune ou revenu. Pour la seconde fois, je demande au nom de mes commettants la réforme du système, je la demande de suite : sinon je proteste contre toute espèce d’impôt, je ne vote pas le budget. » .

Cela dit, le représentant démocrate, après avoir essuyé les murmures de l’assemblée et l’indignation du ministère, saluerait ses collègues et ne reparaîtrait plus. Qu’aurait-il à faire davantage ?

Il est évident, en effet, qu’un homme de l’opposition légale, si énergique de tempérament, si fort de langue que nous le supposions, ne procédera jamais, vis-à-vis du Gouvernement et du fisc, avec cette logique péremptoire empruntée au Manifeste des Soixante. La classe ouvrière, disaient-ils, a assez attendu ; il est temps de passer des espérances aux réalités. Et ils concluaient à une candidature ouvrière. Bonnes gens !

Est-il donc vrai qu’entre le système politique fatalement suivi par l’Opposition et le Gouvernement, et l’économie des dépenses, il existe une incompatibilité essentielle, en sorte que le pays soit condamné à voir toujours, son budget grossir et sa dette s’accroître, sans qu’il y ait à cela d’autre remède que la périodicité des banqueroutes ?

Telle est la question à laquelle je n’hésite point à répondre par une affirmation catégorique, affirmation du reste facile à justifier, ainsi qu’on va voir.

On ne peut pas, dans un grand État comme la France, fortement centralisé et dont l’action doit s’étendre sans cesse, à peine d’une prompte et rapide décadence, au dehors sur toutes les affaires du globe, au dedans sur le domaine social et économique, arrêter jamais un budget :

1o Parce que dans une puissance ainsi constituée le chapitre de l’imprévu, surtout en ce qui concerne l’extérieur, est énorme, et qu’au budget ordinaire vient sans cesse s’ajouter un extraordi

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