Pour la Bagatelle/3

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Jeanne Marais
Albin Michel, 1918 (pp. 37-54).
Chapitre III



III


Quelques jours plus tard, Simone trouva dans son courrier une carte du député, libellée de manière assez vague pour ne point compromettre la destinataire :


Romain Vérani

serait heureux de pouvoir remercier Mme Armand Lestrange du vif plaisir qu’il a pris à la lecture d’« Idylle Chrétienne ».

Simone reconstitua la scène : d’abord surpris par l’envoi du bouquin — ne comptant pas l’auteur parmi ses amis ni ses électeurs — il avait feuilleté le roman ; puis, apercevant à la première page le portrait de son inconnue, il avait dû s’exclamer : « Que les femmes sont malignes !… Celle-ci découvre le moyen de me faire savoir qui elle est en se servant de l’égide même de l’époux berné. » Comme elle, il avait pris le Bottin et noté l’adresse des Lestrange. Pouvait-il lui écrire directement ? Sans doute, puisqu’elle n’avait mentionné sur le livre aucune indication particulière pour la réponse. Pourtant, par prudence, il rédigeait une formule de remerciement qui permettait n’importe quelle explication à la jeune femme au cas où cette carte tomberait entre les mains du mari.

La précaution était superflue : Armand Lestrange, qui affectait de soupçonner sa femme par rosserie taquine, était bien trop vaniteux pour croire sérieusement qu’elle fut capable de le tromper et trop égoïste pour se montrer curieux à l’égard d’autrui ; aussi, observait-il une discrétion indifférente en ce qui concernait la correspondance de Simone.

Mme Lestrange souriait rêveusement en roulant et déroulant sous ses doigts la carte de Romain Vérani. Une supposition bizarre naissait en son esprit : si cet homme, qu’elle ne connaissait pas en somme, s’était prêté un faux état-civil ? Il paraissait bien jeune, étant donnée sa position, et bien peu sérieux… Il arrive parfois qu’on se munisse d’une carte d’ami pour ces aventures et qu’on poursuive une conquête sous le nom d’un autre… Il avait répondu, il est vrai ; donc, l’envoi l’avait touché : mais ce n’était pas une preuve suffisante. La complicité d’une camaraderie masculine permet de recevoir des lettres adressées à un tiers.

Simone voulut vérifier la personnalité réelle de Romain Vérani ; et ce désir lui suggéra la désignation du lieu où se produirait leur première rencontre. Elle griffonna sur une de ses cartes :


Madame Armand Lestrange
désirerait assister à la prochaine séance de la Chambre, après les vacances.

Ces lignes n’avaient rien d’inquiétant pour sa réputation. Il est à remarquer qu’au début d’une intrigue, la femme apporte une circonspection extraordinaire à la rédaction de ses moindres billets pour aboutir, neuf fois sur dix, par la suite, à toutes les inconséquences épistolaires qu’entraîne une histoire d’amour.

Par retour du courrier, Mme Lestrange reçut une carte d’audience qui l’ « autorisait à demander M. Vérani, le mardi 15 mai ». Elle réfléchit : « Ça tombe bien. Justement, Armand doit faire une conférence en matinée à l’Odéon, le 15 mai. J’aurai toute ma liberté. »

Le jour du rendez-vous, Simone combina une toilette mi-cérémonieuse mi-coquette, printanière mais correcte, une vraie toilette pour entrevue galante dans un endroit public. Elle était satisfaite, se sachant en beauté.

Lorsque Mme Lestrange fut dans le taxi qui l’emportait vers le Palais-Bourbon, elle voulut analyser l’état d’âme où la mettait son premier rendez-vous et fut surprise de se sentir la conscience tranquille, le cœur ne battant pas plus qu’à l’ordinaire, sans fièvre et sans émotion. Elle pensa : « C’est drôle : on dirait que j’ai l’habitude. » Et son étonnement l’incita à réfléchir qu’à force de voir des comédies de mœurs — de mauvaises mœurs — et de lire des romans d’adultère où, sans effort, elle s’identifiait à l’héroïne coupable, elle avait l’impression d’avoir déjà trompé son mari au cours d’une existence fictive ; — et de « recommencer » alors quelle allait seulement commencer.

À la petite porte d’entrée, un huissier prit la carte de Simone et fit passer la jeune femme dans un salon d’attente où se trouvaient déjà quelques personnes. À côté d’une femme en deuil, assise dans un coin, avec une allure quémandeuse de veuve désolée, deux jolies files parées, parfumées, pimpantes, chuchotaient en laissant échapper des rires étouffés ; et un vieillard grave, décoré, se tenait debout, gardant cette attitude rigide, sanglée, cet air cassant des anciens militaires. Un quart d’heure s’écoula.

Simone eut envie de s’en aller. Elle jugeait sa situation gênante et même comique à cette idée subite : « Dire que je suis en train d’attendre un homme si peu connu de moi que j’hésiterai peut-être à le reconnaître, quand il entrera. »

Au moment où elle se levait, il parut à la porte et s’inclina devant elle en disant :

— Il y a longtemps que vous êtes là ?… Excusez-moi, mais le garçon est obligé de nous chercher de salle en salle, quand on nous demande, et cela perd du temps… Voulez-vous venir par ici.

Simone le suivit dans une vaste galerie lambrissée de marbre où bourdonnaient des voix confuses dans un bruit de piétinements. Autour d’eux, c’était un va-et-vient de députés marchant de long en large avec leurs visiteurs. La jeune femme s’assit sur le banc que lui désignait son compagnon, toute surprise de n’éprouver aucun embarras au début d’une entrevue qu’elle présumait embarrassante. Mais la foule qui les environnait les forçait de prendre une attitude de commande : Simone souriait d’un air naturel et son interlocuteur lui parlait comme à une amie de longue date. Grâce à cette petite comédie faite pour sauver les apparences, la glace se trouva rompue.

Romain Vérani commença avec une légère hésitation :

— Je vous remercie d’être venue. J’aurai tant de plaisir à… à vous parler du livre que j’ai lu.

— Vous avez du courage… Quand on a lu un ouvrage de mon mari, on n’a aucun plaisir à en parler.

Il se mit à rire ; et répliqua sur un ton de madrigal :

— Les gravures en sont pourtant réussies ; et j’ai mis sur un certain portrait ce que je souhaiterai donner à l’original.

Simone lui lança un regard fuyant et ne répondit rien. Par contenance, il lui nomma quelques politiciens connus qui passaient : un avocat célèbre ; un ancien ministre ; un grand polémiste. Mme Lestrange considérait avec répugnance ces figures communes dont les traits canailles racontaient tout un obscur passé de jeunesse difficile et de combinaisons louches.

La physionomie de la jeune femme était si expressive que Romain murmura gaiement :

— Vous n’avez pas l’air de gober les illustrations de la troisième République, madame ?

Simone répliqua, presque malgré elle :

— Question de classe sociale… Dans notre milieu, on n’aime pas beaucoup le peuple et on déteste les commerçants. Or, à mes yeux, le Parlement actuel, c’est une réunion de gens du peuple qui font du commerce politique… à l’exception des membres de la Droite.

Elle ajouta poliment :

— Et de la personne présente.

Romain Vérani riposta avec désinvolture :

— Oh ! moi… Si vous saviez ce que je me fiche de tout ça…

Au lieu de compléter sa pensée, il aborda un autre sujet. Avec une ironie qui déguisait une pointe de snobisme et un vif désir de pénétrer dans la vie privée de cette inconnue, il questionna :

— Alors, vous êtes une aristocrate ?

Simone le renseigna simplement :

— Ma mère est la comtesse de Francilly…

— Qui a fondé l’œuvre de la Protection de l’Enfance ?

— Vous la connaissez ? fit Simone, étonnée.

— Non. Pas personnellement. Mais ma mère, à moi, Mme Hector Vérani, est trésorière de cette œuvre.

Les deux jeunes gens échangèrent un regard amusé. C’était si piquant, ce contraste d’une conversation correcte où ils se découvraient des attaches mondaines — succédant à l’incident plutôt équivoque qui les avait rapprochés.

Romain Vérani exprima naïvement cette pensée en interrogeant tout à coup :

— Allez-vous souvent au cinéma ?

Simone devint pourpre.

Alors, comprenant qu’une transition s’imposait dans cette aventure qui avait débuté par un chapitre ultérieur et qu’il s’agissait de reprendre du commencement avant d’obtenir le dénouement, il offrit :

— Voulez-vous que je vous fasse placer, puisque vous désirez assister à la séance ?

De nouveau, elle le suivit dans les couloirs. Il prit congé d’elle, après l’avoir conduite auprès d’un garçon qui la fit monter au premier étage et lui ouvrit la porte d’une tribune vide.

Simone s’accouda au rebord de la loge et regarda. Les tribunes du public étaient bondées d’une foule fiévreuse, frémissante, qui se tendait vers l’hémicycle, contemplant ces hommes qui s’agitaient et rugissaient en bas. L’assemblée donnait l’impression d’un cirque : le public, pressé, entassé sur les gradins, examinait curieusement l’arène et les fauves, auxquels on jetait le pays en pâture pour la plus grande joie des spectateurs.

Aujourd’hui, la séance était calme. À la tribune, le député Ceccaldi prononçait un discours inintelligible sur un ton monocorde qui dégageait une sensation adoucissante d’invincible somnolence. Ses collègues causaient entre eux sans l’écouter et levaient fréquemment la tête vers les tribunes où se distinguaient des silhouettes féminines. Simone devina qu’ils échangeaient d’un air austère leurs réflexions folâtres sur la beauté de quelques-unes. Certains même souriaient ouvertement en dévisageant les spectatrices.

Au banc des ministres, le Président du Conseil se grattait énergiquement la tête ; puis considérait pensivement ses ongles, y cherchant sans doute des pellicules.

Tout à coup, un léger tumulte s’éleva. Le ministre des Finances interpellait l’orateur qui répliqua vertement. Des députés crièrent : « À l’ordre ! » Et le Président donna un coup de sonnette, sec et bref.

Simone aperçut Romain Vérani qui entrait ; bien qu’elle fût myope, elle le reconnut à son costume gris, plus clair que ceux des autres. Entendant les murmures, il cria : « À l’ordre ! » avec détachement, d’une voix sonore et moqueuse, répétant machinalement le cri général sans en savoir la cause. Puis, le jeune homme escalada quelques bancs et s’assit au centre, à côté d’un vieillard chauve dont le crâne poli luisait comme un meuble bien astiqué. Et, sans affectation, Romain se tourna vers la tribune de Simone.

À la fin, Mme Lestrange s’ennuya. Le spectacle qu’offrait ce théâtre subventionné par le pays coûtait cher pour rapporter peu d’agrément. La jeune femme quitta sa place et descendit. Au pied de l’escalier, elle retrouva Romain qui la guettait déjà.

Le jeune homme demanda, d’un air câlin :

— Me permettez-vous de vous raccompagner ?

Simone dit en riant :

— Je veux bien que vous m’accompagniez, mais je ne tiens pas du tout à être raccompagnée… à mon domicile.

Dehors, Romain proposa en traversant le pont de la Concorde :

— Pouvez-vous, sans risque, vous promener un peu aux Champs-Élysées… du côté où il n’y a personne ?

Elle acquiesça. Le jeune homme marchait à côté d’elle, se demandant par quelle transition il arriverait à la familiarité désirée. Il craignait de lui sembler trop niais ou trop prompt, trop froid ou trop brutal. Comme bien des gens de sa race, il possédait un aplomb de surface qui masquait une certaine timidité de caractère. Et, très roué, il sentait que cette femme serait faible et rebelle à la fois, qu’elle se déroberait à la première attaque trop vive, et qu’il faudrait conquérir sournoisement sa pudeur hésitante.

Alors, il imagina de se raconter sachant que toute confidence éveille un besoin de réciprocité chez celui qui nous écoute. Il déclara gaiement :

— Moi, je suis né amateur. Je n’avais de vocation pour aucune carrière. Dans ma famille, on est député et sénateur de père en fils, c’est de tradition : les Vérani ont été de tout temps des gros propriétaires fonciers très influents dans leur région. Fils unique et dernier héritier du nom, j’ai souhaité m’affranchir de la corvée professionnelle : ma famille est restée inflexible. On m’a mis dans la politique, comme on m’aurait mis dans le commerce ou dans la magistrature. J’ai dû apprendre le métier de meneur d’hommes alors que mes goûts me portaient plus volontiers à être suiveur de femmes. J’ai fait mes études à Marseille, mon droit au Quartier Latin et, depuis que j’exerce mon mandat, je me suis fixé sur le 8e arrondissement. Ces années de labeur ont enrichi mon expérience ; j’ai collectionné de nombreux éléments de comparaisons… Eh bien ! sous tous les rapports, j’estime la rive droite cent fois supérieure aux asphaltes de la rive gauche et aux trottoirs de province : les démarches y sont plus gracieuses, les talons moins tournés, les rencontres plus imprévues…

Simone se mit à rire :

— Vous n’êtes guère sérieux, pour un honorable !

Vérani protesta d’un air tragique :

— Oh ! Madame, mais un député devient sinistre quand il prend ses fonctions au sérieux, — c’est-à-dire qu’il en exploite les bénéfices ! M’aimeriez-vous mieux si je ressemblais à tel ou tel de ces messieurs ? Tenez, par exemple, celui qui, tout à l’heure, à notre passage, a murmuré avec son accent si parisien : « Il fait chaud, aujôrd’hui. » Vous l’avez remarqué, sans doute : mon collègue Hajarrive, un de ces champignons de goût douteux qui empoisonnent notre cuisine parlementaire : vend son crédit au plus offrant et son vote au plus complaisant ; mangeur d’argent criblé de dettes, change tous les mois d’opinions suivant les besoins de la cause — traduisez qu’il suit la cause de ses besoins ; — c’est la girouette politique qui met son tourniquet aux enchères : « Faites vos jeux, messieurs ! » Et malgré cela, notre homme rêve de finir dans la peau d’un ministre.

— Il y peut prétendre, si j’en juge par sa mine : n’a-t-il pas le museau canaille, l’accent faubourien, et l’allure triviale de ces parvenus du pouvoir sortis on ne sait d’où, de la boue des fortifs ou des boulevards extérieurs ?

— Les souteneurs de la République, enfin !

Ils tenaient ces propos en cheminant lentement sous les marronniers feuillus des jardins pleins d’ombre et de chaleur parfumée. C’était une de ces soirées de printemps, lourdes comme une nuit d’été, où l’air brûlant semble enfiévré de caresses ; où les couples coulent tout doucement vers les promenades, grisés par la sensualité de cette température étouffante et troublante.

Simone, doucement émue, s’épancha à son tour. Elle narra le roman de sa jeunesse, en l’arrangeant un peu ; dépeignit sa tristesse de jeune femme délaissée et mal mariée : « À certains moments, j’ai envie de me réfugier chez ma mère ; rien ne me retient : je n’ai pas d’enfants. »

Mais soudain, elle s’interrompit, pour consulter sa montre :

— Sept heures et demie !… Il faut que je rentre chez moi : mon mari m’attend.

Romain, qui commençait de craindre d’avoir rencontré « la femme qui voudrait quitter son mari », se rassura ; et demanda d’un ton suppliant :

— Où vous reverrai-je ?… Et quand… Demain ?

Simone, qui avait prévu cette requête et réfléchi à la réponse, dit posément :

— Non, pas demain… Jeudi, si vous voulez… Au salon des Humoristes.

« Naturellement : je n’échapperai pas à l’exposition de peinture », pensa Romain qui répliqua à voix haute, d’un accent pénétré :

— Merci… Oh ! merci.

Il voulut ajouter quelque chose de plus tendre encore ; et, aidant Mme Lestrange à monter en taxi, il implora :

— Dites-moi… dites-moi quel est votre prénom, afin que je le répète en moi-même jusqu’à jeudi ?

— Simone.