Paul et Virginie/Préambule

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Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre
P. Didot l’aîné, 1806 (pp. --xcii).
Préambule

PRÉAMBULE

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandoient depuis long-temps.

Il y a au moins deux ans que j’ai annoncé cette souscription. Si plusieurs raisons m’avoient décidé à l’entreprendre, un plus grand nombre m’auroit obligé à y renoncer. Mais j’ai regardé comme le premier de mes devoirs de remplir mes engagements avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l’histoire de mon édition ne pourroit intéresser qu’un petit nombre de personnes : cependant, comme elle me donnera lieu de faire quelques réflexions utiles aux gens de lettres sans expérience, en les éclairant de celle que j’ai acquise, sur les contrefaçons, les souscriptions, les journaux, et les artistes, j’ai lieu de croire qu’elle ne sera indifférente à aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l’aide de la providence, je suis venu à bout de tirer cette rose d’un buisson d’épines.

Le premier motif qui m’engagea à faire une édition recherchée de Paul et Virginie, fut le grand succès de ce petit ouvrage. Il n’est au fond qu’un délassement de mes études de la nature, et l’application que j’ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il ne fut publié que deux ans après les premieres, c’est-à-dire en 1786 : mais l’accueil qu’il reçut à sa naissance surpassa mon attente. On en fit des romans, des idylles, et plusieurs pieces de théâtre. On en imprima les divers sujets sur des ceintures, des brasselets, et d’autres ajustements de femme. Un grand nombre de peres et surtout de meres firent porter à leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La réputation de cette pastorale s’étendit dans toute l’Europe. J’en ai deux traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une polonaise ; on m’a promis de m’en envoyer une russe et une espagnole. Elle est devenue classique en Angleterre. Sans doute j’ai obligation de ce succès, unanime chez des nations d’opinions si différentes, aux femmes, qui par tout pays ramenent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m’en ont donné une preuve évidente en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J’ai été enchanté, je l’avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers, par leurs mains maternelles ou virginales. Je me suis donc cru obligé à mon tour de les orner de tous les charmes de la typographie et de la gravure françaises, afin de les rendre plus dignes du sexe sensible qui les avoit si bien accueillis.

Sans doute ils lui sont redevables d’une réputation qui s’étend, dès à présent, vers la postérité. Déja les Muses décorent de fables leur berceau et leur tombeau, comme si c’étoient des monuments antiques. Non seulement plusieurs familles considérables se font honneur d’être leurs alliées ; mais un bon créole de l’isle de Bourbon m’a assuré qu’il étoit parent du S. Géran. Un jeune homme nouvellement arrivé des Indes orientales m’a fait voir depuis peu une relation manuscrite de son voyage. Il y raconte qu’il s’est reposé sur la vieille racine du cocotier planté à la naissance de Paul ; qu’il s’est promené dans l’Embrasure où l’ami de Virginie aimoit tant à grimper, et qu’enfin il a vu le noir Domingue âgé de plus de cent vingt ans[1], et pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens ; il ajouta que, quoiqu’il eût vérifié les principaux évènements de leur histoire, il avoit pris la liberté de s’écarter de mes récits dans quelques circonstances légères, persuadé que je voudrois bien lui permettre de les publier avec leurs variantes. J’y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du sommet de la montagne qu’on appelle l’Embrasure, m’avoit paru à plus de cent pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste je lui recommandai fort d’être toujours exact à dire la vérité, et d’imiter dans ses récits ce héros protégé de Minerve, qui avoit beaucoup moins voyagé que lui, mais qui avoit vu des choses bien plus extraordinaires.

En vérité, s’il m’est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale pourroit fort bien m’acquérir un jour autant de célébrité que les poëmes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssée en ont valu à Homere. L’éloignement des lieux comme celui des temps en met les personnages à la même distance, et les couvre du même respect. J’ai déjà un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon jeune voyageur. Les commentaires commencent à naître ; il est possible qu’à la faveur de mes amis, et sur-tout de mes ennemis, qui se piquent d’une grande sensibilité à mon égard, elle me prépare autant d’éloges après ma mort que mes autres écrits, où je n’ai cherché que la vérité, m’ont attiré de persécutions pendant ma vie.

Cependant, je l’avoue, un autre motif plus touchant que celui de la gloire m’a engagé à faire une belle édition de Paul et Virginie : c’est le désir paternel de laisser à mes enfants, qui portent les mêmes noms, une édition exécutée par les plus habiles artistes en tout genre, afin qu’elle ne pût être imitée par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont dépouillé mes enfants de la meilleure partie du patrimoine qui étoit en ma disposition. Les gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages ; mais ils ne savent pas que ceux qui se présentent aujourd’hui pour s’y opposer sont souvent plus dangereux que les contrefacteurs eux-mêmes. Ils en jugeront par deux traits encore tout récents à ma mémoire.

Il y a environ deux ans et demi qu’un homme, moitié libraire, moitié homme de loi, vint m’offrir ses services pour Lyon. Il alloit, me dit-il, dans cette ville qui remplit de ses contrefaçons les départements du midi, et même la capitale. Il étoit revêtu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour saisir les contrefaçons de leurs ouvrages, et s’étoit obligé de faire tous les frais de voyage et de saisie, à la charge de leur tenir compte du tiers des amendes et des confiscations. Il m’offrit de se charger de mes intérêts aux mêmes conditions. Nous en signâmes l’acte mutuellement. Il partit. À peine étoit-il arrivé à Lyon que je reçus de cette ville quantité de réclamations des libraires qui se plaignoient de ses procédures, attestoient leur innocence, leur qualité de pere de famille, etc. De son côté mon fondé de procuration me mandoit qu’il faisoit de fort bonnes affaires ; qu’il me supplioit de ne m’en point mêler, et de le laisser le maître de disposer de tout, suivant nos conventions. Je me gardai donc bien de l’arrêter dans sa marche, et je me félicitai de recevoir incessamment de lui des fonds considérables, que je devois verser dans l’édition que je me proposois de faire. Mais deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie entendu parler de lui, quelques recherches que j’en aie faites.

Il y a environ dix-huit mois qu’un imprimeur-libraire de Paris me fit la même proposition pour Bruxelles : j’y consentis. Il traita de frippon et de vagabond celui que j’avois chargé à Lyon de mes intérêts. À peine arrivé à Bruxelles, il me manda qu’il avoit saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits ; et après m’avoir engagé à employer mon crédit pour lui faire obtenir des jugements de condamnation, je n’en ai pas plus entendu parler que de l’autre.

J’avois sans doute compté sur des fonds moins casuels pour entreprendre une édition de Paul et Virginie. Engagé depuis huit ans dans des procès à l’occasion de la succession du pere de ma premiere femme ; et voyant que les créanciers de cette succession, non contents de la dévorer en frais, quoique déclarée par la justice plus que suffisante pour en acquitter les dettes, avoient jeté leurs hypotheques sur mes biens propres, quelque peu considérables qu’ils fussent, j’avois craint que l’incendie ne se portât vers l’avenir, et ne consumât jusqu’aux espérances patrimoniales de mes enfants. J’avois donc rassemblé tout ce que j’avois d’argent comptant, et je l’avois placé dans la caisse d’escompte du commerce, pour leur servir après moi de derniere ressource, ainsi qu’à ma seconde femme, qui leur tenoit lieu de mere. C’étoit là que je portois toutes mes économies ; c’étoit sur ce capital que je fondois l’espoir de mon édition. La somme étoit déja si considérable que je l’aurois employée à acheter une bonne métairie, si je n’avois craint de livrer à des créanciers inconnus le berceau de mes enfants et l’asile de ma vieillesse, en l’exposant au soleil.

Mais une révolution de finance, à laquelle je ne m’attendois pas, renversa à la fois mes projets de fortune passés, présents, et futurs. La caisse d’escompte fut supprimée. Je n’imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle d’un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d’une si bonne réputation, que ses commettants venoient de le nommer un de leurs derniers administrateurs. Je lui confiai mon argent à un très modique intérêt, et le priai, sous le secret, d’en disposer après moi en faveur de mes deux enfants en bas âge, et de ma femme, par portions égales. Il me le jura, et trois mois et demi après il me fit banqueroute.

J’avois éprouvé de grandes pertes dans la révolution pour un homme né avec bien peu de fortune. On m’avoit ôté la place d’intendant du jardin des plantes : mais je ne l’avois pas demandée. Louis XVI m’y avoit nommé de son propre mouvement. J’avois perdu deux pensions, mais je ne les avois pas sollicitées. Les contrefaçons m’avoient fait un tort considérable ; mais c’étoit plutôt un manque de bénéfice qu’une perte réelle. Ici c’étoit les fruits de mes longs travaux qui s’évanouissoient dans ma vieillesse, emportant avec eux l’espoir de ma famille. Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la perte que je ne l’avois espéré. Ce qui m’en sembla de plus rude, ce fut de l’annoncer à ma femme. Je ne pouvois cacher cet énorme déficit à ma compagne et à la tutrice de mes enfants. Je le lui annonçai donc avec beaucoup de ménagement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’elle me dit d’un grand sang-froid, « Nous nous sommes bien passés de cet argent jusqu’à présent, nous nous en passerons bien encore. Je me sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas. »

Je rendis graces au ciel de mon malheur. En perdant à peu près tout ce que j’avois, je découvrois un trésor plus précieux que tous ceux que la fortune peut donner. Quelle dot, quelles dignités, quels honneurs, peuvent égaler pour un pere de famille les vertus d’une épouse !

Environ dans le même temps, on diminua d’un cinquieme un bienfait annuel que je recevois du gouvernement. J’y fus d’autant plus sensible que j’en attribuai alors la cause à une dispute dans laquelle je m’étois engagé au sujet de ma nouvelle théorie des courants et des marées de l’océan.

Cependant, malgré ces contre-temps réunis, je ne perdis point courage. Je levai les yeux au ciel. Je me dis : « Puisque je suis né dans un monde où on repousse la vérité et où on accueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon édition de Paul et Virginie, mais je peux la proposer par souscriptions. Il y a quantité de gens riches qui se feront un plaisir de les remplir. Plusieurs m’y invitent depuis long-temps. »

Je m’arrêtai donc à ce projet, et je me hâtai d’en imprimer les prospectus. Je crus en augmenter l’intérêt en y parlant d’une partie de mes pertes. Enfin j’étois si persuadé qu’elles produiroient un grand effet, que je traitai sur-le-champ avec des artistes pour commencer les dessins qui m’étoient nécessaires. Je fixai même à un terme assez prochain la clôture des souscriptions, pour n’en être pas accablé. En effet, pour en avoir tout de suite un bon nombre, je les avois mises à un tiers au-dessous de la vente de l’ouvrage, et je n’en demandois d’avance que la moitié. Une foule de gens officieux se chargea de répandre ces prospectus dans la capitale, les départements, et même dans toute l’Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d’entre eux m’apporterent des listes assez nombreuses de personnages riches, grands amateurs des arts, et sur-tout fort sensibles, qui me prioient d’inscrire leurs noms, mais ils ne m’envoyoient point d’argent.

Je leur fis dire que je regardois une souscription comme un traité de commerce entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par lequel il leur demandoit des avances pour l’exécution d’un ouvrage qu’il s’engageoit à leur livrer à une époque fixe, en diminuant pour eux seuls une partie du prix de la vente ; que ces avances m’étoient nécessaires pour en faire moi-même à des artistes ; ce qui m’étoit impossible si je n’en recevois de mes souscripteurs ; et qu’enfin je ne pouvois regarder comme tels que ceux qui concouroient aux frais de mon édition.

Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impression sur eux. Je ne pus même les faire goûter à un ministre d’une cour étrangere, chargé spécialement par sa souveraine de me remettre une lettre où elle me témoignoit le plus grand désir d’être sur la liste de mes souscripteurs. Il avoit accompagné cette lettre d’un billet plein de compliments. Il me rencontra deux ou trois fois dans le monde, où il me dit, après bien des révérences, qu’il se faisoit un véritable reproche d’avoir différé si long-temps de remplir les désirs de sa souveraine ; qu’il se feroit honneur de m’apporter lui-même l’argent de sa souscription. En vain je passai chez lui pour lui en épargner la peine, il ne s’y trouva point. Comme ces scenes eurent lieu plusieurs fois, je cessai de m’y prêter. Je ne connois point de primatum et d’ultimatum dans les affaires. Ma premiere parole est aussi ma derniere. La liste de mes souscripteurs n’a donc point été honorée du nom de cette souveraine, parceque son ministre n’a pas jugé à propos de remplir ses intentions. Mais si jamais j’en trouve une occasion sûre, je prendrai la liberté de lui en faire parvenir un des exemplaires, comme un hommage que j’aime à rendre à ses désirs, à son rang, et à ses vertus.

Au reste je ne fus pas surpris qu’un ministre livré à la politique fît peu de cas de la souscription d’une pastorale ; mais je le fus beaucoup, je l’avoue, de n’en recevoir aucune de l’Angleterre. Quoique je n’aie jamais été dans cette isle, j’ai lieu de croire que mes ouvrages m’y ont fait beaucoup d’amis. Ma Théorie des mers y a un grand nombre de partisans. Des familles des plus illustres m’y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de toutes conditions me sont venus voir alors à Paris. Des savants célebres y ont traduit mes Études de la nature ; mais on y a fait sur-tout un si grand nombre de traductions de Paul et Virginie, que l’original français y est devenu un livre classique. C’est ce que m’apprit il y a environ trois ans un de nos émigrés ci-devant fort riche. Il s’étoit réfugié à Londres, où il ne trouva d’autre ressource que de se faire libraire. À son retour en France, il vint me remercier d’avoir vécu fort à son aise de la seule vente de Paul et Virginie. Je fus sensiblement touché du bonheur que j’avois eu de lui être utile par mon ouvrage, et sur-tout du témoignage de sa reconnoissance. Je me rappelai, si on peut comparer les petites choses aux grandes, que les Athéniens, prisonniers de guerre et errants en Sicile, ne subsisterent qu’en récitant des vers des tragédies d’Euripide, et qu’à leur retour à Athenes ils vinrent en foule remercier ce grand poëte d’avoir été si bien accueillis à la faveur de ses ouvrages.

Encore une fois, je ne veux établir ici aucun objet de comparaison entre Euripide et moi ; mais je cite ce trait à l’honneur immortel des muses françaises, qui, comme celles d’Athenes, peuvent apporter par tout pays des consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisoit-il donc que les Anglais vissent avec tant d’indifférence le prospectus de la magnifique édition d’une pastorale si fort de leur goût, et dans des circonstances semblables à celles où se trouvoit le pere de famille qui en étoit l’auteur ? est-ce l’amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l’argent comme le nerf des intérêts publics, ne leur permet pas d’en laisser passer la plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en guerre ? préferent-ils l’intérêt de leur commerce à celui de l’humanité ? Mais je leur offrois un monument des arts commerçable et d’un plus grand prix que les avances que j’en attendois. Se méfient-ils des souscriptions françaises ? Quoi qu’il en soit, il ne m’en est venu qu’une seule de ce riche pays, où se rend, dit-on, tout l’or de l’Europe, et où tant d’offres généreuses m’avoient été faites ; encore m’a-t-elle été envoyée par le fils d’une dame anglaise de mes amies domiciliée depuis long-temps en France. Quelle est donc la cause de cette indifférence ? Je l’ignore ; mais elle a été presque générale dans le reste de l’Europe, malgré le grand nombre de prospectus que j’y ai répandus.

À la vérité je m’étois fait une loi, sur-tout dans ma patrie, de ne faire aucune démarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque homme que ce pût être. C’étoit, comme je l’ai dit, un monument de littérature, illustré par le concours de nos plus célebres artistes, dont je proposois l’exécution aux riches amateurs. À la vérité j’y avois parlé de l’intérêt de mes enfants ruinés. Il est possible qu’en exprimant ce sentiment il me soit échappé quelques expressions paternelles trop tendres, qui sont bien goûtées par les gens du monde sur nos théâtres et dans nos romans, mais qui sont rejetées par eux dans l’usage ordinaire de la vie, à cause de leur sensibilité extrême. Ils voient avec intérêt un infortuné sur la scene, mais ils en détournent la vue dans la société. Je pense donc avoir éprouvé, sans m’en douter, la vérité de cet adage confirmé par les imprudents qui s’adressent confidentiellement à eux dans leurs peines : « Plus on se découvre, plus on a froid. »

Cependant les trompettes et les cloches de notre renommée n’avoient pas encore sonné ; mon prospectus n’avoit point encore été annoncé par les journalistes : ils attendoient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porteroit pour y confirmer leurs opinions ; mais voyant que sur ce point comme sur bien d’autres il n’en avoit aucune, ils se déciderent à lui en donner.

Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le journal de Paris. Son rédacteur me trouva d’abord fort à plaindre d’en être réduit à parler si souvent au public de mes affaires particulieres. Il remarqua qu’il étoit fort au-dessous de ma grande réputation d’écrivain d’être obligé de recourir aux souscriptions. Je crois même qu’il me renouvela à ce sujet le conseil d’ami qu’il m’avoit plusieurs fois donné dans son journal, de ne me plus mêler d’écrire sur les marées, où je n’entendois rien, et d’en laisser le soin à nos astronomes. Je crus d’abord que c’étoit une pierre qui me tomboit de la lune ; mais ce n’étoit pas lui qui me la jettoit : au contraire il se pénétra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu’il oublia de parler des beautés de mon édition future. Qui n’auroit pas connu sa franchise auroit cru entendre le maître d’école qui tance l’enfant tombé dans la Seine en jouant imprudemment sur ses bords. Il me regardoit sans doute comme tombé dans la mer en me jouant avec mon système des marées.

Si, en effet, je ne m’étois pas senti couler à fond, j’aurois pu lui dire que, m’étant occupé toute ma vie des intérêts du public, j’avois cru qu’il m’étoit permis de l’intéresser quelquefois aux miens, sans prétendre devenir chef de parti ; qu’il ne dédaignoit pas lui-même de captiver sa bienveillance en lui annonçant chaque jour les évènements heureux et malheureux, et jusqu’à la vente des plus petits meubles de la capitale ; que la banqueroute presque totale que j’avois éprouvée étoit un évènement public, et que j’étois aussi fondé à m’en plaindre que lui des différents cabinets de l’Europe, dont il révéloit avec tant de sagacité les projets de malveillance. J’aurois pu lui rappeler que le revenu de son journal n’étoit fondé que sur des souscriptions ; que Voltaire s’étoit honoré d’une semblable ressource en faisant imprimer les œuvres de Pierre Corneille au profit de la petite-niece de ce grand poëte ; qu’en ma qualité de pere de famille, j’avois pu faire imprimer une pastorale au profit de mes enfants ruinés, avec d’autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne lui étoient pas inconnues, sur les propriétés littéraires des gens de lettres, mes enfants devoient être privés des miennes dix ans après ma mort.

J’aurois pu lui alléguer d’autres raisons pour justifier mon droit naturel et acquis de raisonner sur la cause des marées ; mais un homme submergé ne peut plus parler. Je me noyois en effet ; les souscriptions me venoient de loin à loin et en très petit nombre. Des artistes, qu’il falloit payer comptant, travailloient avec activité : j’allois manquer de fonds et engager mes dernières ressources, lorsqu’après Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire, homme de bien, M. Déterville, vint me demander la permission d’imprimer une édition in-8° de mes Études de la nature, sous mon nom, et semblable à mon édition originale in-12, à quelques transpositions près, avec le privilege de la vendre à son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six cents livres, dont il me paieroit le tiers d’avance, et les deux autres tiers dans le cours de l’année. Je remerciai la Providence, qui m’envoyoit à point nommé une partie des fonds qui m’étoient nécessaires. Nous signâmes mutuellement, le libraire et moi, l’acte de nos conventions, qui toutes ont été remplies jusqu’à présent. Cette édition a paru en l’an XII (1804). Il y avoit environ trois mois qu’elle étoit en vente, quand un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres, entra chez moi tenant à sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avoit l’air sombre.

Que m’apportez-vous là, lui dis-je ?

Mon ami. Une nouvelle méchanceté du journal des Débats : vous en êtes l’objet.

Moi. Vous me surprenez. J’ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.

Mon ami. Avez-vous été le voir à l’occasion de votre nouvelle édition ?

Moi. Non, je ne l’ai même jamais vu. Il est journaliste ; et j’ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.

Mon ami. Lisez, lisez ; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n’êtes propre qu’à faire des romans ; que votre Théorie des marées n’est qu’un roman ; que vous avez la manie d’en parler sans cesse ; que vos principes de morale sont exagérés ; que vous n’avez aucune connoissance en politique. Pardonnez-moi si je répete ses injures, mais j’en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez vous faire justice.

Moi. Je lis rarement ce journal, parceque je trouve sa critique amère et souvent injuste. Son rédacteur est d’ailleurs un homme d’esprit ; mais ses satires répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n’est guere question de cette science moderne dans mes Études de la nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé ?

Mon ami. C’est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place.

Moi. Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l’avoir lu tout entier :

Je ne trouve point, lui dis-je, que j’aie tant à m’en plaindre. D’abord il commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire : il loue au commencement, et blâme à la fin. Le premier paroît un ennemi impartial qui est forcé enfin de reconnoître vos bonnes qualités ; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu’à vous louer, mais qui est contraint ensuite d’avouer vos défauts, par le sentiment de la justice. L’un et l’autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C’est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.

Mon ami. Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion ou même qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un vrai modele. Lorsqu’il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l’un et l’autre.

Moi. Oh ! cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses qu’il n’entend pas, et peut-être qu’on le charge de blâmer ; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siecle.

Mon ami. Voilà un bel éloge.

Moi. Sans doute, et l’un des plus beaux qu’on puisse donner aujourd’hui. Quel est l’homme de loi, par exemple, qui ne seroit plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge ? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n’intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m’a donné la plus grande des louanges, et qu’il la préféreroit pour lui-même à toutes celles dont on voudroit l’honorer, comme d’être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensoient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisoient le principal mérite de Cicéron. J’ai ouï dire que ce pere de l’éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s’y promenoient l’entourerent et le prierent de monter à la tribune. « Que voulez-vous que j’y fasse, leur dit-il, je n’ai rien à vous dire. » ? « N’importe, s’écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d’entendre vos périodes, si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles ». Je crois que M. de La Harpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvoit admirable, et le citoit comme une preuve du grand goût que les Romains avoient pour l’éloquence.

Mon ami. C’est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvoient-ils trouver à entendre parler à vide ? Je sais qu’il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux, mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu’il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchants est encore plus grand que celui des imbécilles.

Moi. Ne comptez-vous pour rien l’éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie ?

Mon ami. Quoi ! ne voyez-vous pas que c’est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans cesse d’en avoir trop, tandis qu’ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes. Vos ennemis louent la moindre partie de vos travaux, pour se donner le droit, comme vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n’en veulent qu’à l’argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire ? À peine un jeune homme riche de ses seules études s’embarque sur la mer des opinions humaines, qu’il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d’autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C’est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.

Moi. Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour l’ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l’oubli, qu’ils appellent fleuve de mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n’ont d’autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

Ce n’est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vuide seroit capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J’en ai eu un jour une preuve assez singuliere. Un d’entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeoit, s’avisa d’attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n’entendoit pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal, et j’insérai dans ma réponse quelques légeres épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu’il en seroit piqué. Point du tout. Il m’écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n’avois pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m’assurant que quoiqu’il y fût maltraité, il l’auroit imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu’elle auroit fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu’il n’avoit eu, en me provoquant, d’autre but que l’innocent desir de gagner de l’argent en remplissant son journal. Peu de temps après il fut obligé d’y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l’avoient armé d’arguments contre moi et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s’il eût imprimé ma réponse, il seroit resté journaliste. Mais comme les objections qu’il m’avoit faites paraissoient toutes seules sur son champ de bataille, elles avoient un certain air victorieux dont son parti pouvoit fort bien se féliciter comme d’un triomphe.

Mon ami. Celui dont vous vous moquez étoit un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le Journal des Débats est un oiseau de proie : son plaisir est de s’acharner aux réputations d’écrivains célèbres, sur-tout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques ! A-t-il besoin de quelque philosophe d’une grande autorité en morale ? c’est Jean-Jacques qu’il loue. Ses lecteurs accoutumés à se repaître de sa malignité viennent-ils à s’ennuyer de ses éloges ? c’est Jean-Jacques qu’il déchire ; il le dénonce comme la source de toute corruption.

Moi. Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec S. Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps ils lui allument des cierges ; dans le mauvais ils l’invoquent ; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d’une corde, jusqu’à ce que le bon vent revienne.

Mon ami. Vous en riez ; mais cela n’est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l’ont fait passer pour un frippon qui vendoit ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrete et intime pendant trente ans a été publiée ; elle a prouvé qu’il étoit l’homme de lettres le plus généreux ; qu’il donnoit le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il s’étoit si bien familiarisé avec l’idée de la mort, qu’il se jouoit perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les ames faibles pendant leur vie. Aujourd’hui le Journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l’absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l’écrivain de son siecle qui avoit le plus d’esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton un grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en pieces par des gens de lettres éclairés de ses lumieres, qui n’ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter ; et quand je lis ensuite à la fin de ce même feuilleton l’éloge d’un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arêne par une meute de chiens qu’il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d’un âne, terminent cette scene féroce par une course ridicule.

Moi. Le calomniateur est un serpent qui se cache à l’ombre des lauriers pour piquer ceux qui s’y reposent. Homere a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Mœvius ; Corneille, un abbé d’Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

Mon ami. J’en conviens ; mais il n’y a jamais eu chez les anciens d’établissements littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s’en augmente sans cesse. Il y a déja plus de journalistes que d’auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d’autrui.

Moi. Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens occupés de leurs affaires ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres, et dans les arts ? Ils trouvent dans les journaux des connoissances tout acquises, qui n’exigent de leur part aucune réflexion. L’ame a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable que le nombre des journaux s’est accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.

Mon ami. Et c’est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner et celle d’être juste, par des jugements dictés souvent par l’esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s’accoutument à les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu’en rapportent-ils chez eux ? quelque maxime de morale ? quelque principe de conduite ? non, mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

Moi. Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux autres, je n’ai point trop à m’en plaindre.

Mon ami. Comment ! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous avez employé trente ans d’observations ?

Moi. Plût à Dieu qu’ils fussent persuadés que mes Études sont des romans comme Paul et Virginie ! Les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l’Iliade et l’Odyssée, dont les héros, les dieux, et les évènements sont presque tous de l’invention d’Homere ; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poëte exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres. C’est le dieu de la littérature de l’Europe.

Mon ami. je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l’entrée, l’envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l’infortune à la fin.

Moi. Quoi ! n’auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d’être honoré des hommes pendant votre vie ? Rappelez-vous Homere.

Mon ami. Qui voudroit cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu’elles prolongent au loin sur notre horizon ? Elle consola sans doute Homere pendant sa vie. Voyez comme elle s’est étendue après sa mort.

Moi. Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n’est même qu’à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monuments qui l’y transmettent n’ont pas l’esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l’invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu’est-ce qu’un livre, après tout ? il est pour l’ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d’oie, au moyen d’une liqueur noire extraite de la galle d’un insecte, sur du papier de chiffon ramassé au coin des rues. On l’imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l’homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l’immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l’histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu’il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu’arrive-t-il ? À peine l’ouvrage paroît au jour que des journalistes se hâtent d’en rendre compte. S’ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule ; s’ils le louent, des contrefacteurs s’en emparent. Il ne reste bientôt à l’auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu d’années après sa mort. Que se proposoit-il donc dans sa pénible carrière ? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurele, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie. C’est d’y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l’ame, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d’erreurs et de préjugés que la terre n’est couverte au nord de sombres forêts ?

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol en est plein de roches, son rude travail n’est pas perdu : ses nerfs en acquierent de nouvelles forces.

Mon ami. Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m’asseoirai au rang de mes juges.

Moi. Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d’autrui ? N’en doutez pas, il y a des hommes qui n’aspirent qu’au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S’ils le pouvoient, ils creveroient les yeux au genre humain : ils le priveroient de la lumiere comme de la vérité, pour le mieux asservir.

Mon ami. Dieu me préserve d’être jamais de leur nombre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles ; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j’aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres fleches, et je m’attirerai bientôt tous leurs lecteurs.

Moi. Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d’une ame généreuse et des hautes destinées où s’éleve la France. Encouragez, à leur naissance, les talents timides, en vous rappelant les foibles débuts de Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Préparez au siecle nouveau des artistes, des poëtes, des historiens. Ce n’est point de héros dont il manque, c’est d’écrivains capables de les célébrer. N’insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents fléchissent sous de si nobles fardeaux ; ils n’en prendront qu’un vol plus assuré ; et la reconnoissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siecles pour la Chine les annales de son empire.

En parcourant cette carriere, que vous indique l’amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde, votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d’émotion.

Pour moi je redoublai de zele pour mon édition de Paul et Virginie. Les plus célebres artistes s’en occupoient. J’éprouvai d’abord plusieurs mois de retard à l’occasion de quelques uns d’entre eux appelés à composer et à dessiner les magnifiques costumes du couronnement de l’empereur. Mais je fus bien plus retardé par les graveurs. Je suis fâché de le dire, quoique nous eussions signé mutuellement les époques auxquelles ils m’en devoient livrer les planches, aucun d’eux n’a rempli ses engagements. Ils m’ont donné pour excuse que la beauté des dessins les avoient menés bien plus loin qu’ils ne croyoient ; qu’ils étoient jaloux de rendre leur burin rival du crayon et du pinceau des grands maîtres. Cependant ils devoient considérer, avant tout, qu’ils étoient artistes, c’est-à-dire des professeurs de morale chargés, ainsi que les gens de lettres, de transmettre à la postérité des traits de vertu, et par conséquent d’en donner eux-mêmes l’exemple ; que la premiere base de la vertu est la probité, et celle de la probité de tenir scrupuleusement ses engagements ; qu’enfin en manquant de parole à ceux qui ont traité avec eux, ils les obligent à leur tour d’en manquer à d’autres, et les exposent de plus à des pertes considérables.

D’un autre côté, comme ces longs retardements ont contribué en effet à la perfection de mon ouvrage, je me sens obligé d’en témoigner ma reconnoissance. Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs talents, quand je les ai payés. Je me sens encore plus redevable au zele qu’ils y ont mis dans l’espece de concours où ils ont employé à l’envi leurs crayons et leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j’ose dire, pour son auteur. Plusieurs même de ceux qui m’ont fourni des dessins ont voulu que je les tinsse de leur seule amitié. Je les nommerai donc tour-à-tour dans l’explication que je vais donner des figures. Je tâcherai de les faire connoître, quoique la plupart n’aient pas besoin de mes annonces pour être avantageusement connus du public.

Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La premiere, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.

Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prénoms : Jacques-Henri-Bernardin DE SAINT-PIERRE. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernardin étoit le second, et Henri le troisieme. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la premiere édition de mes Études, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisieme. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paroître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parcequ’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopté.

Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses poles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémispheres, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires ». Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, éleve de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déja leurs meres parloient de leur mariage sur leurs berceaux.

Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent mutuellement. Fidele, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scene, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive à la barriere. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie, sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l’isle de France, des Palmiers, et la mer.

Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardiere, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premieres études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appeloit aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public. J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avoient concouru à exécuter le sujet de cette premiere planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez généralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connoisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la vérité, entreprenoient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préferent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représentent des évènements différents.

La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.

Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’isle de France où les rivieres qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond, âpre, rude, et rocailleux, releve l’élégance, la grace, et la beauté des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la premiere fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.

On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rapprochées de l’œil du spectateur. Qui ne voudroit voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourroit-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison.

Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il seroit seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n’étoit déja florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les graces naïves de la nature à l’étude sévere de l’antique. On reconnoît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumiere amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui vouloit l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athenes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisieme eût été peint sur la voûte du Panthéon : mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros.

Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

La troisieme planche représente l’arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’isle de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeûner. Il fait poser sur la table, par un de ses noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se levent, et toutes les physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidele a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. On me saura gré sans doute de donner ici une notice du physique et du moral de ce grand homme. J’en suis redevable à sa propre fille, Madame Mahé de la Bourdonnais, aujourd’hui veuve de Monlezun Pardiac, qui a honoré cette édition de sa souscription. Dans une de ses lettres, où elle se félicite de concourir à un monument qui intéresse la gloire de son pere, voici le portrait qu’elle me fait de sa personne.

« Mon pere avoit de beaux veux noirs, ainsi que les sourcils ; son nez étoit long et sa bouche un peu grande… Il avoit peu d’embonpoint. Il étoit de taille médiocre, n’ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d’ailleurs se tenant très bien. Il portoit une perruque à la cavaliere qui imitoit les cheveux… Son air étoit vif, spirituel, et très gai…

« Sa principale vertu étoit l’humanité. Les monuments qu’il a établis à l’isle de France sont garants de cette vérité… »

En effet, j’ai vu dans cette isle, où j’ai servi comme ingénieur du roi, non seulement des batteries et des redoutes qu’il avoit placées aux lieux les plus convenables, mais des magasins et des hôpitaux très bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc de plus de trois-quarts de lieue, par lequel il a amené les eaux de la petite riviere jusqu’au Port-Louis, où avant lui il n’y en avoit pas de potable. Tout ce que j’ai vu dans cette isle de plus utile et de mieux exécuté étoit son ouvrage.

Ses talents militaires n’étoient pas moindres que ses vertus et ses talents d’administrateur. Nommé gouverneur des isles de France et de Bourbon, il battit avec neuf vaisseaux l’escadre de l’amiral Peyton, qui croisoit sur la côte de Coromandel avec des forces très supérieures. Après cette victoire, il fut assiéger aussitôt Madras, n’ayant pour toute armée de débarquement que dix-huit cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l’Inde, il retourna en France. Des divisions s’étoient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie, il fut accusé d’avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposoit, comme principal témoin de ce délit, un simple soldat. Cet homme assuroit, sur la foi du serment, qu’après la prise de Madras, étant en faction sur un des bastions de cette place, il avoit vu, la nuit, des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie étoit appuyée à Paris du crédit d’une foule d’hommes jaloux qui n’avoient jamais été aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d’autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assuroit qu’il étoit impossible qu’on eût pu voir du bastion indiqué par le soldat cette embarcation, quand même elle auroit eu lieu. Mais il falloit le prouver ; et suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d’état, on lui avoit ôté tous moyens de défense. Il s’en procura de toute espece par des procédés fort simples, qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d’abord une lame de canif avec un sou-marqué, aiguisé sur le pavé, et en tailla des rameaux de buis, sans doute distribués aux prisonniers, aux fêtes de Paques. Il en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l’encre avec de l’eau et de la paille brûlée. Il lui falloit sur-tout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café, et du verd avec des liards chargés de verd-de-gris et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du génie qui rendit la liberté à son pere. Ainsi, muni de canif, de compas, de regle, de plume, de papier, d’encre et de couleurs de son invention, il traça, de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l’accusateur qu’on lui opposoit étoit un faux témoin, qui n’avoit pu voir du bastion où il avoit été posté, ni le vaisseau commandant, ni même l’escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l’homme de loi qui lui servoit de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumiere pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison. Il languit encore trois ans après sa sortie, accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n’avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l’ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d’accusateurs qui y vinrent déposer contre lui, un directeur de la compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse en lui demandant comment il avoit si bien fait ses affaires, et si mal celles de la compagnie. « C’est, lui répondit la Bourdonnais, que j’ai toujours fait mes affaires d’après mes lumieres, et celles de la compagnie d’après ses instructions. »

Bernard-Français Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754, âgé d’environ cinquante-cinq ans. Ô vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n’en attendez point de récompense pendant votre vie. La postérité seule peut vous rendre justice. C’est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l’isle de France. Joseph Dupleix, son rival de gloire et de fortune dans l’Inde, et le plus cruel de ses persécuteurs, mourut peu de temps après lui, ayant éprouvé une destinée semblable, les dernieres années de sa vie, par une juste réaction de la providence. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2400 livres, par un brevet qui honore de ses regrets la mémoire de son époux ; enfin sa respectable fille me mande aujourd’hui que les habitants de l’isle de France viennent, de leur propre mouvement, de lui faire à elle-même une pension, en mémoire des services qu’ils ont reçus de son pere.

Je crois qu’aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu écarté de mon sujet, pour rendre moi-même quelques hommages aux vertus d’un grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d’une colonie reconnoissante. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on reconnoît dans cette composition la touche et le caractere de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime, à la beauté de mon édition.

Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, éleve et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravoit pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déja célebres par plusieurs charmants sujets du musée impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.

La quatrieme planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scene se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumieres et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle apperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite mere de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné.

Cette scene déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis long-temps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la cœpia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la cœpia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom, à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparoître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelqu’autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avoit de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affoiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au reste comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébene dure des siecles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légeres observations pour l’utilité générale des artistes et la gloire particuliere de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avoit entrepris de le graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi : il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers : j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu le continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zele et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit aujourd’hui.

La cinquieme planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la pouppe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bas-bord, couvre tout son pont, et s’élevant par dessus le couronnement de sa pouppe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son cœur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa derniere espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d’œuvre achevé.

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modeles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une ame angélique dans une scene de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’ame sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déja très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur, et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grace. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guere mieux accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persécutée. Cependant elle étoit toute nue, et aussi belle qu’une Vénus ; mais comme elle portoit le nom de la Vérité, peu de gens s’en occuperent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laissé aller, un abandon, des graces, un caractere de sexe inimitables ; ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs meres. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poëtes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers ! son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges.

M. Roger, son éleve et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d’un maître qui l’avoit si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avoit reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir, à la célébrité de mon édition, deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parceque je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.

La sixieme et derniere planche a pour titre, Les Tombeaux ; et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres meres et leurs fideles serviteurs. Elle représente une allée de bamboux qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : on apperçoit, entre quatre gerbes de ces bamboux, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidele, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

On n’apperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels, les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les foibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étois adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devoit y avoir aucun personnage vivant ; et j’étois sûr d’avance qu’il réussiroit par l’art particulier que je lui connois d’harmonier la lumiere et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bamboux avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffiroit pour rendre mon édition célebre.

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune, qui excelle, au jugement de tous les graveurs, à faire celles des paysages. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frere, en a gravé la lettre.

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en étoit résultée pour servir de modele. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau.

M. Didot l’aîné, si célebre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.

Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une partie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce préambule que je n’avois pas promis à mes souscripteurs : j’espere les avoir dédommagés, autant qu’il étoit en moi, de leur longue attente.

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont venus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se montoient qu’à 4 500 livres, moitié du prix total des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font environ 11 000 livres, sont précisément ce que je devois payer pour frais de dessins, et de gravures.

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une providence qui se manifeste aussi-bien au milieu du désordre de nos sociétés, que dans l’ordre de la nature.

Je venois de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des outres, et les força de souffler dans ses voiles.


regemque dedit qui fœdere certo
Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.


« Il leur donna un roi qui, d’après des ordres supérieurs
et des moyens infaillibles, pût leur lâcher ou leur retenir
les rênes. »

Le Journal de Paris est rentré dans sa sphere, celui des débats est devenu journal impérial, et sans doute se rendra digne de ce titre auguste ; les nuages de mon horizon se sont élevés, et j’ai fait voile enfin vers le port.

Les fonds de mon édition tiroient à leur fin, et j’avois besoin encore d’environ 9 000 livres pour en solder tous les comptes. Le banquier dont j’avois éprouvé la faillite, voyant que je ne voulois pas accepter les vingt-cinq pour cent qu’il m’avoit offerts, et que j’étois décidé à réclamer le bien de mes enfants devant les tribunaux, me proposa de joindre à son offre pour 9 000 francs de billets sur une maison solvable, payables d’années en années. Enfin, sa vertueuse sœur venant à son secours me pria d’accepter pour les 12 000 livres restants de ma créance sur son frere, une maison de campagne qui avoit coûté au moins cette somme à bâtir. Bien des gens ne s’en seroient pas souciés, sur-tout à cause de son éloignement ; c’étoit un bien national à sept lieues et demie de Paris. Cependant, le desir de voir cette affaire terminée, et l’exemple de la sœur me rendirent facile envers le frere. Je terminai avec lui, et je recueillis ainsi les débris de mon naufrage. Toutefois quand j’eus examiné à loisir ma nouvelle acquisition, je trouvai qu’elle avoit avec mon bonheur plus de convenance que je ne l’avois d’abord imaginé. Elle est à mi-côte, en bon air ; la vue, quoiqu’un peu sauvage, en est riante : ce sont des coteaux nus et escarpés, mais bordés à leur base d’une belle lisière de prairies qu’arrose l’Oise, et qui en se perdant en portions de cercle à l’horizon, forment au loin, avec d’autres coteaux, de charmants amphithéâtres. En face, de l’autre côté de l’Oise, sont de vastes plaines bien cultivées. Le jardin qui n’est que de cinq quarts d’arpent, a été planté avec goût : ce sont des espaliers couronnés de cordons de vignes, des arbres fruitiers à mi-côte au milieu des gazons, des quarrés de légumes entourés de bordures de fleurs, des bosquets où quelques arbres étrangers se mêlent avec ceux du pays, de petits chemins bordés de fraisiers, qui circulent et aboutissent par-tout à de nouveaux points de vue. Enfin, il y a un peu de tout ce qui peut servir aux besoins et aux plaisirs d’une famille ; la mienne en fut enchantée : il sembloit que la maison eût été distribuée pour elle, tant elle est commode et solide. Des caves et des puits creusés dans le roc, deux basses-cours entourées de granges, d’écuries, de remises, et ombragées de beaux noyers ; c’étoit un asile tout-à-fait convenable à un pere de famille, et à un homme de lettres, tel que je le désirois depuis long-temps. C’est, comme je l’ai dit, un bien national ; c’étoit un presbytere dont le curé a péri sur l’échafaud dans la révolution : mais c’étoit pour moi deux nouveaux motifs d’intérêt. Tant de particuliers m’avoient enlevé mon bien que je ne m’y fiois plus. Je pensois au contraire que si la nation me reprenoit jamais celui-ci, elle auroit honte d’achever de dépouiller mes enfants, et qu’elle les dédommageroit d’une maniere ou d’une autre. Quant à ce que cette maison avoit été l’habitation d’un malheureux pasteur, elle ne faisoit qu’accroître l’intérêt que je prenois pour elle. Les lieux les plus intéressants pour moi sont ceux qui ont été habités par des infortunés qu’on peut supposer avoir été victimes de leur vertu, ou de leur innocence : il me semble que leur ombre me protege. Comme je n’ai jamais connu mon devancier, cette supposition m’est aussi aisée à faire en sa faveur qu’en celle des anciens habitants de la Grece et de Rome, dont les ruines ne m’inspirent aujourd’hui de l’intérêt que par l’idée que je me forme de leurs vertus, et de leurs malheurs. C’est toujours à un sentiment moral de vertu, de gloire, de splendeur, enfin à quelque chose de céleste, que se rapporte le respect des noms et des lieux ; j’étends le mien jusqu’au nom de ce village qui s’appelle Æragni : j’imagine qu’il vient d’Ara-ignis, autel de feu. Je me fonde sur ce qu’il y en a, aux environs, un du même nom ; et d’autres qui s’appellent Mont-igni, mont de feu.

Tant de convenances physiques et morales me plaisoient beaucoup ; mais il se rencontroit un grand obstacle à leur jouissance, je n’avois pas les moyens d’occuper cette agréable solitude. Sa distance de Paris, qui étoit pour moi un mérite de plus, me devenoit très coûteuse, par les frais d’allées et de venues, seul ou en famille, à Paris, où j’avois des devoirs à remplir toutes les semaines. Il falloit de plus fournir aux frais d’un nouvel ameublement, et terminer ceux de mon édition. Toutes ces dépenses ne pouvoient s’accorder avec mon revenu. Je me résolus donc de la louer si j’en trouvois l’occasion[2]. Homere dit que Jupiter a deux tonneaux au pied de son trône, l’un plein de biens, l’autre de maux, dont il nous envoie alternativement une des deux mesures. Mais il a oublié de nous dire que chacune de ces mesures est double. Le bonheur ainsi que le malheur ne vient guere seul.

Je me trouvai bientôt en état d’arranger et d’occuper ma maison des champs, au moment où je m’y attendois le moins.

Un de mes souscripteurs m’invita, il y a environ un an et demi à le venir voir à sa campagne. C’est un jeune pere de famille dont la physionomie annonce les qualités de l’ame. Il réunit en lui toutes celles qui distinguent le fils, le frere, l’époux, le pere, et l’ami de l’humanité. Il me prit en particulier, et me dit, « Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus. Je n’en ai pas moins conservé le désir de vous être utile. Ma fortune, que je dois à la nation, m’en donne aujourd’hui les moyens. Je n’en peux faire un meilleur usage qu’en vous en offrant une petite portion. Ajoutez à mon bonheur en me donnant les moyens de contribuer au vôtre : Je vous prie d’accepter deux mille écus de pension, avec un titre ou sans titre, comme vous le voudrez. Je ne veux pas gêner votre liberté, nécessaire à vos travaux ; je ne désire que vous la conserver ». « Et moi, lui répondis-je, permettez que je ne vous sois attaché que par les liens de la reconnoissance. » Ce philosophe, si digne d’un trône, si quelque trône étoit digne de lui, est le prince Joseph Bonaparte.

Ô mon généreux bienfaiteur, aimable protecteur des lettres, puisse cette édition, entreprise en faveur de mes enfants, être un monument de la reconnoissance de leur pere envers toi ! puissé-je moi-même la reproduire par de nouveaux sujets plus dignes de ton ame philanthrope ! Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée. Mais si la providence, qui a dirigé ma foible nacelle au milieu de tant d’orages, retarde encore de quelques années mon arrivée au port, je les emploierai à rassembler d’autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d’une aurore orageuse ont fait éclore les premiers, les feux d’un paisible couchant mûriront les derniers. J’ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature, par des meres infortunées ; j’essaierai de peindre le bonheur durable d’un peuple ramené à ses lois éternelles, par des révolutions.

Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n’est que par des révolutions que l’intelligence divine elle-même développe ses ouvrages et les conduit de perfections en perfections.

Elle n’a point renfermé dans un petit gland le chêne robuste couvert de son vaste feuillage. Elle n’y a déposé que le germe fragile de ses premiers éléments. Mais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir, aux rochers de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes, aux tempêtes de les raffermir par leurs secousses, au soleil de les féconder, aux saisons de couvrir tour-à-tour ses bras noueux de verdure, de fleurs, et de fruits, aux années de corroborer son tronc par de nouveaux cylindres, de l’élever au-dessus des forêts, et d’en faire un monument durable pour les animaux et pour les hommes.

Il en est de même de notre globe ; il n’est pas sorti de ses mains tel que nous le voyons aujourd’hui. Elle a chargé les siecles de le rouler dans les cieux, et de le développer dans des périodes qui nous sont inconnus. Elle le créa d’abord dans la région des ténebres et des hivers, enseveli sous un vaste océan de glaces, comme un enfant dans l’amnios au sein maternel. Bientôt son centre et ses poles furent aimantés de diverses attractions par le soleil qui parut à son orient. Ses eaux échauffées dans cette partie de son équateur se leverent en brumes épaisses dans l’atmosphere, dilatées par la chaleur ; les vents les voiturerent dans les airs, les pôles encore gelés les attirerent, et les fixerent en nouveaux océans de glaces aux extrémités de son axe, qu’ils tinrent en équilibres par leurs mobiles contrepoids. Devenu plus léger à son orient, il éleva son occident, encore immobile de froid et plus pesant, vers le soleil qui l’attiroit. Alors il circula sur lui-même, en balançant ses poles dans le cercle de l’année, autour de l’astre qui lui donnoit le mouvement et la vie. Bientôt à la surface de ses mers fluides, demi-épuisées par les mers aëriennes et glaciales, qui en étoient sorties, apparurent les sommets graniteux de ses continents et de ses isles, comme les premiers ossements de son squelette.

Peu à peu ses eaux marines saturées de lumiere et de sels, étendirent autour d’eux leurs alluvions, et les transformerent en vastes couches de roches calcaires, comme les eaux aëriennes se changent en bois dans les végétaux, et la seve des végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formerent dans la région des tempêtes, les rochers et les durs minéraux, ces ossements et ces nerfs de la terre, où devoient s’attacher comme des muscles les vastes croupes des montagnes, et qui devoient supporter le poids des continents. Leurs fondements caverneux, et encore mal assis, en paraissant à la lumiere, se raffermirent par des tremblements ; et de leurs affreuses collisions, des tourbillons de fumée s’éleverent à la surface des mers, qui annoncerent les premiers volcans dont les feux devoient les épurer.

D’autres bouleversements préparerent d’autres organisations ; le globe surchargé sur ses poles de deux océans de glace de poids inégaux et versatile, les présenta tour-à-tour au soleil ; et tour-à-tour de vastes courants en sortirent qui labourerent, chacun pendant six mois, ses deux hémispheres. Celui du nord creusa d’abord les contours de cet immense canal où l’Atlantique, semblable à un fleuve, renferme aujourd’hui ses eaux et les verse deux fois par jour entre l’ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant d’un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphere, et faisant équilibre avec la plus grande partie des continents opposés, versa une seule fois par jour sur leurs rivages ses flots divergents dans le même temps et du même côté que le soleil en embrasoit le pole de ses rayons. Les torrents demi-glacés qui s’en précipiterent découperent alors les côtes de l’ancien monde en nombreux archipels, en vastes baies, et en longs promontoires.

Le globe est un vaisseau céleste, sphérique, sans proue et sans pouppe, propre à voguer, dans tous les sens, dans toute l’étendue des cieux. Le soleil en est l’aimant et le cœur ; l’océan est le sang dont la circulation le rend mobile. L’astre du jour en opere le sistole et le diastole, le flux et le reflux, par sa présence et son absence, par le jour et la nuit, par l’été et l’hiver, par les mers fluides et glaciales. Les poles du globe changent avec les siecles par les diverses pondérations de ses océans glacés. Il a été un temps où ceux qu’il a aujourd’hui dans notre méridien étoient dans notre équateur ; où nos zônes torrides étoient projettées dans nos zônes tempérées et glaciales, et celles-ci dans nos torrides ; où les hivers régnoient sur d’autres contrées, et où les mers glacées s’échappoient de leur empire par d’autres canaux. Il en est de même des autres planetes. Leurs spheres, diversement inclinées vers le soleil, sont dans les mains de la providence comme ces cylindres de musique dont il suffit de relever ou d’abaisser les axes de quelques degrés pour en changer tous les concerts.

Ce ne fut sans doute que quand elle l’eut fait passer, si j’ose dire, par les périodes successifs de l’enfance, de l’adolescence, de la puberté, qu’elle créa tour-à-tour les végétaux, les animaux, et les hommes[3], comme elle fait produire successivement à un arbre, après certain période d’années, des feuilles, des fleurs, et des fruits. Mais ce fut dans les temps où le globe élevoit à peine quelques portions de ses continents à la surface des mers, que les torrents de ses poles couverts de glace, et ceux de ces montagnes les plus élevées, creuserent, en se précipitant, les nombreux amphithéâtres que le soleil devoit éclairer de divers aspects, sous les mêmes latitudes. Ils excaverent ces vallées vastes et profondes où errent aujourd’hui d’innombrables troupeaux. Ils escarperent les cimes aériennes de ces rochers qui font le charme de nos perspectives. Les tempêtes de l’atmosphere ajouterent à leur beauté. Elles transporterent dans les airs les premieres semences des forêts qui croissent sur leurs inaccessibles plateaux.

Ce fut l’Océan qui, de siecles en siecles, épuisant ses eaux par d’innombrables productions, éleva en s’abaissant les sommets de ses isles primitives ; et en reculant ses bords, les plaça au sein des continents. Ce sont leurs antiques pyramides qui couronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes sont couvertes de verdure, d’autres sont toutes nues comme aux jours de leur naissance ; d’autres, toujours entourées de neiges et de glaces, semblent au niveau des poles ; d’autres vomissent des tourbillons épais de flammes sulfureuses et bitumineuses, et paroissent avoir leur fondement au niveau des mers qui les alimentent. Les pics du Ténérif et de l’Etna réunissent ce double empire ; et du sein des glaces et des feux versent au loin l’abondance et la fécondité : toutes ces pyramides aëriennes, dont la plupart s’élevent au-dessus de la moyenne région de l’air, ont pour bases les corps marins qui entourerent leurs premiers berceaux. Toutes attirent, aujourd’hui, autour d’elles les vapeurs et les orages de l’atmosphere. Tantôt elles s’en couvrent comme d’un voile, et disparoissent à la vue ; tantôt elles découvrent la tête, ou les flancs de leurs longs obélisques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons il les colore d’or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elles apparoissent, au sein des tonnerres, comme des divinités bienfaisantes ; les croupes qui les supportent deviennent autant de mamelles qui répandent de toutes parts des pluies fécondantes ; les cavernes profondes de leurs flancs sont des urnes d’où elles versent les fleuves qui fertilisent les campagnes jusqu’aux bords de l’Océan leur pere, et invitent les navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages dont elles étoient l’épouvante dans les temps de leur origine.

Chaque siecle diminue l’empire de l’Océan tempétueux, et accroît celui de la terre paisible : voyez seulement les collines qui bordent de part et d’autre nos vallées ; elles portent à leurs contours saillants les empreintes des dégradations des fleuves qui remplissoient jadis de leurs eaux tout l’intervalle qui les sépare. Le sol même des vallées et de leurs couches horizontales, ainsi que les coquillages fluviatiles disséminés dans toute sa largeur attestent qu’il a été formé sous les eaux. Mais jettez les yeux sur les terres les plus élevées de notre hémisphere ; l’antique Scandinavie, séparée autrefois de la Norwege et du continent par de bruyants détroits qui communiquoient de la mer Glaciale à la mer Baltique, a cessé d’être une isle. J’ai marché moi-même dans le fond de leurs bassins de granit ; la mer Baltique, où j’ai navigué, baisse d’un pouce tous les quarante ans : on voit des diminutions semblables dans les mers de l’hémisphere austral. La nouvelle Hollande dont les montagnes escarpées s’élevent au-dessus des nuages, étend aujourd’hui ses flancs sablonneux au-dessus des flots ; elle montre déjà au sein de ses marais saumâtres des colonies florissantes d’Européens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des foules d’isles naissantes et de rochers à demi submergés soulevent, à travers les vagues irritées, leurs têtes noires couronnées de fucus, de glayeuls, et de varechs. À leurs couleurs brunes et empourprées, à leurs bruits confus et rauques, aux nappes d’écume qui bouillonnent autour d’eux, on diroit de vieux tritons qui se disputent avec fureur de jeunes néréides. Un jour, ces écueils, si redoutables aux marins, offriront des asiles aux bergeres ; après de nombreuses tempêtes, le détroit qui sépare l’Angleterre de la France se changera en guérets. Après d’interminables guerres, les Anglais et les Français verront leurs intérêts réunis comme leur territoire.

Il en sera de même du genre humain. Dieu l’a destiné à jouir de ses bienfaits par tout le globe. Il en a fait un petit monde où il a renfermé tous les désirs et les besoins des êtres sensibles. Il l’a formé comme un seul homme qu’il fait d’abord passer par l’enfance, entouré d’une nuit d’ignorance et de préjugés, mais dont il aimante la tête de la lumiere de la raison, et le cœur de l’instinct de la vertu, afin qu’il puisse gouverner ses passions et se diriger vers ces facultés divines, comme le globe qu’il habite autour du soleil. Il voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations, comme dans les individus, que par leur expérience et celle de leurs semblables. Il voulut même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des intérêts de chaque homme. Chaque peuple a eu donc une enfance imbécille, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe, vous la voyez tour-à-tour couverte de Gaulois, de Grecs, de Romains, de Cimbres, de Goths, de Visigoths, de Vandales, d’Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s’exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d’une mer débordée. L’histoire de chacun de ces peuples ne présente qu’une suite non interrompue de guerres, comme si l’homme ne venoit au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens, si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et d’erreurs, dont la plupart, pour notre bonheur, n’existent plus. L’absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles, le culte des démons, les sacrifices humains, l’anthropophagie, les guerres permanentes, les incendies, les famines, l’esclavage, la polygamie, l’inceste, la mutilation des hommes, les droits de naufrage, les droits d’aubaine, etc., désoloient alors nos malheureuses contrées, et sont relégués aujourd’hui sur les côtes de l’Afrique inhospitaliere, ou dans les sombres forêts de l’Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l’ame, telles que les pestes innombrables, les lepres, la ladrerie, les obsessions ou convulsions, etc. Que dire des mensonges religieux qui illustroient des forfaits et consacroient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ? Que de héros, que nous font admirer nos écoles, qui n’étoient au fond que des scélérats ; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide, la famille entiere d’Atrée, et tant d’autres aussi criminels qui se prétendoient descendus des dieux et des déesses, le plus souvent changés en bêtes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d’autres poles. Cependant des bienfaiteurs du genre humain s’éleverent de siecles en siecles au-dessus de ces brigandages. Hercule, Esculape, Orphée, Linus, Confucius, Lockman, Lycurgue, Solon, Pythagore, Socrate, Platon, etc., civilisent peu-à-peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l’industrie, de religions plus humaines. Ils apparoissent dans les siecles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de sagesse, de lumieres, et de vertus, qui ont circulé jusqu’à nous de générations en générations, semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines, qui traversent, depuis des siecles, des rochers, des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.

Déja sur ces mêmes terres où les druides brûloient des hommes, les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les muses du nord, de l’occident, et surtout les françaises, planent sur l’Europe, unissent leurs lyres ; et y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des noirs enfants de l’Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissances, et elles y ont transporté, de l’Europe et de l’Asie, des cultures et des troupeaux utiles, de nouveaux végétaux, des habitants plus humains, et des législations évangéliques. Ô vertueux Penn, divin Fénélon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n’éleve plus chez nous, comme autrefois, de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dissipés à la lumiere de l’astre du jour. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la divinité, et les cieux remplis de ses soleils. Que de découvertes utiles ! que d’inventions hardies ! que d’établissements humains inconnus à l’antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre les flambeaux de la vérité ; hélas ! souvent, persécutées et fugitives, elles n’en éclairent le monde ténébreux qu’après de longues secousses et de nombreuses révolutions.

Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point les nuits à composer de longs traités de morale ; elles ne monterent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu’elles firent goûter aux hommes le bonheur d’être tour-à-tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants fideles, époux constants, peres vertueux. Elles poserent les premieres bases des lois naturelles. La premiere fondatrice d’une société humaine fut une mere de famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara de la part du ciel que la nature étoit dénaturée, qu’elle étoit odieuse même à son auteur : elles se montrerent avec leurs charmes, et le fanatique tomba à leurs pieds.

Ce fut autour d’elles que, dans l’origine, les hommes errants se rassemblerent et se fixerent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus. Ils n’en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, français, anglais ; ils sont cultivateurs, marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent, vivent, et meurent femmes. Elles ont d’autres devoirs, d’autres occupations, d’autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler sur-tout qu’ils sont hommes ; et maintenir, malgré les lois politiques, les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmoniés avec les rayons du soleil, ou avec leur absence, qui varient les températures des pays qu’ils fécondent en les réchauffant, ou les rafraîchissant de leurs haleines, on ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun souverain. Ils n’appartiennent qu’à l’atmosphere. Ainsi les femmes n’appartiennent qu’au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l’humanité par leurs sentiments naturels et même par leurs passions.

C’est par cette influence qu’elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu’à ses derniers débris. Voyez ceux qui n’ont plus maintenant ni autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guebres, les Arméniens, les Juifs, les Maures d’Afrique ; ils sont roulés par les siecles et les évènements, de contrées en contrées ; mais leurs femmes en lient encore entre eux les individus par les aimants multipliés de filles, de sœurs, d’épouses, de meres. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires, qui gisent renversés, malgré les ancres de fer qui en lioient les assises. En vain l’Océan en roule les granits dans ses flots, aucune pierre ne se délite : tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carriere.

Non seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature, mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les plus tendres, elles les unissent à celles de la divinité, qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux qu’elles leur inspirent, dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l’invention des arts de premiere nécessité, et de tous ceux d’agrément. Elles inventerent le pain, les boissons agréables, les tissus des vêtements, les filatures, les toiles, etc. Elles amenerent les premieres à leurs pieds les animaux utiles et timides qu’ils effrayoient par leurs armes, et qu’elles subjuguerent par des bienfaits. Elles imaginerent pour plaire aux hommes les chansons gaies, les danses innocentes, et inspirerent à leur tour la poésie, la peinture, la sculpture, l’architecture, à ceux d’entre eux qui désirerent conserver d’elles de précieux ressouvenirs. Ils sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l’héroïsme et la pitié. Ils n’avoient imaginé au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes que des dieux redoutables, un Jupiter foudroyant, un noir Pluton, un Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnoissance pour les compagnes de leur vie, ils leur éleverent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Ils donnerent d’abord, dans toutes les langues, des noms féminins à tout ce qu’ils trouverent de plus aimàble et de plus doux sur la terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivieres qui les arrosoient, aux fleurs les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux, aux oiseaux qui avoient le plus de mélodie.

Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supérieure reçut d’eux des noms de déesses, c’est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux et leurs départements sur la terre. Ainsi ils féminiserent et déifierent la lumiere, les étoiles, la nuit, l’aurore. Ils attribuerent les fontaines aux naïades, les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Palès, les forêts aux dryades. Ils distribuerent de plus grands départements à des déesses d’un plus haut rang, l’air avec ses nuages majestueux à Junon, la mer paisible à Thétis, la terre et ses riches minéraux à Cybele, les bêtes fauves à Diane, et les moissons à Cérès. Ils caractériserent les puissances de l’ame, source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des vertus qui les fortifioient, des graces qui les rendoient sensibles, des muses qui les inspiroient, de Minerve, mere de toute industrie. Enfin ils donnerent à la déesse qui réunissoit tous les charmes de la femme le nom de Vénus, plus expressif sans doute que celui d’aucune divinité. Ils lui attribuerent pour pere Saturne ou le Temps, pour berceau l’Océan, pour compagnons de sa naissance les jeux, les ris, les graces, pour époux le dieu du feu, pour enfant l’amour, et pour domaine toute la nature.

En effet, tout objet aimable a sa vénusté, c’est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité, cette ame de l’ame qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.

Ce n’est pas que les femmes aient reçu du ciel plus de perfections que les hommes. Soumises par la nature même de leurs charmes aux influences de la déesse des graces, dont l’astre des nuits étoit autrefois le symbole, et en porte encore le nom chez les peuples sauvages, par la variété de ses phases, elles brillent dans le cours des mois d’une lumiere douce et paisible, mais inconstante et inégale. Cependant elles attirent à elles et dissipent les feux qui dévorent les cœurs ambitieux des hommes, semblables aux feux du soleil, qui embrasent l’horizon pendant le jour et ne s’éteignent que dans le sein des nuits. Ainsi les défauts d’un sexe et les excès de l’autre se compensent mutuellement ; et ces deux moitiés humaines en contraste, composent sur la terre une harmonie parfaite, semblable à celle des deux astres de la lumiere, conjugués dans les cieux.

Ô femmes, c’est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des hommes ! Par-tout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les éducations barbares, l’esclavage, les tortures, les mutilations, le pal, les croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cruels de l’antiquité, qui étoient bien moins des punitions d’une justice équitable que des vengeances d’une politique féroce. Partout vous avez été les premieres à honorer de vos larmes les victimes innocentes de la tyrannie, et à faire connoître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l’instinct de l’innocence et celui de la véritable grandeur. C’est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes, dont les vertus généreuses protégerent les foibles, et sur-tout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Charlemagne ; sans vous ils ne nous seroient pas plus recommandables que les Tamerlan, les Bajazet, les Attila. Mais le sang des nations subjuguées éleve en vain de sombres nuages autour de leurs grands colosses ; au souvenir de leurs bienfaits vous étendez sur eux des rayons de reconnoissance qui les font briller sur notre horizon de tout l’éclat de la vertu.

Vous êtes les fleurs de la vie. C’est dans votre sein que la nature verse les générations et les premieres affections qui les font éclore. Vous civilisez le genre humain, et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages que la diplomatie par des traités. Vous êtes les ames de leur industrie et de leur navigation. C’est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions de la terre et du soleil. Pline dit que déja de son temps ce commerce se faisoit principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau, dont les fils se correspondent dans le passé, le présent, et l’avenir ; se prêtent mutuellement des forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe, dont les passions cruelles des hommes se disputent l’empire.

Ô Françaises, c’est pour vous que l’Indienne donne aujourd’hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie ! Ce fut pour vous que les filles d’Athenes imaginerent ces robes commodes et charmantes, si favorables à la pudeur et à la beauté, que le sage Fénélon lui-même les trouvoit bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de notre ancien régime. La révolution vous en a revêtues, et elles ont ajouté à vos graces naturelles. Meres et nourrices de notre enfance, quel pouvoir vos charmes n’ajoutent-ils pas à vos vertus ? Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages, en les simplifiant. Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, héroïque. Vous répandez l’influence de vos jugements dans toute l’Europe, et vous en avez rendu Paris le foyer. C’est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s’animent à la défense de la patrie : c’est dans ces mêmes murs que les guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule, dans les trop courts intervalles de la paix, oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.

Notre langue vous doit sa clarté, sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce qu’elle a d’aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands poëtes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l’écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire et le malheur d’irriter des factions jalouses. À vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu’il est homme, et l’athée qu’il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition, et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.

Ainsi sur les rivages de l’Islande, après de longs hivers, la reine des mers boréales, la montagne de l’Hécla, couronnée de volcans, vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe, au signe des Gémeaux, acheve d’incliner le pôle nord vers le soleil, les vents du printemps qui naissent sous l’empire de l’astre du jour joignent leurs tiedes haleines à ses rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent ; une chaleur souterraine s’étend sous la coupole de glace qui la surmonte, et lui refuse bientôt tout appui. D’abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses crateres brûlants, en éteignent les feux, pénetrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d’eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux s’affaissent sur leurs propres piles, glissent, et s’écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu’ils menaçoient d’envahir. Les bruits affreux de leurs chûtes, les sombres murmures de leurs torrents, les rugissements des phoques et des ours marins qui les habitoient, sont répétés au loin par les échos d’Horrillax et du Vaigaths. Les peuples riverains de l’Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courants, sous les formes fantastiques de temples, de châteaux, ils vont rafraîchir les mers torridiennes, et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l’hiver suivant ne reverra plus.

Cependant la montagne dessolée apparoît, à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernieres fumées de ses volcans, nue, hideuse, ses collines dégradées et montrant à découvert ses antiques ossements. C’est alors que les zéphirs, qui l’ont dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent de la robe du printemps. Ils accourent en foule des zones tempérées, portant sur leurs ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de mousses, de graminées, et de fleurs, ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d’années, de vastes bosquets de cedres et de bouleaux sortent de ses crateres éteints. Une nouvelle adolescence la pénetre de toutes les influences du soleil, pendant un jour de plusieurs mois.

Sa beauté même s’accroît de celle des longues nuits du pole. Quand l’hiver, à la faveur de leurs ténebres, releve son trône, étend sur lui son manteau d’hermine, et prépare à l’océan de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour, et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l’abandonne. L’aurore boréale le couronne de ses feux mobiles, et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. À ce signal céleste, les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; elles aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l’Hécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et elles viennent, en bramant, chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et, joyeux de descendre sur cette terre hospitaliere, font entendre au haut des airs, des accents inconnus à nos climats. Les filles d’Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs harpes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Virginies.

Il en sera de même de notre derniere révolution. Déjà la France apparoît au-dessus des orages. Les feux gémeaux de Castor et de Pollux étincellent sur sa tête, dans un ciel d’azur. Ils annoncent la fin de nos affreuses tempêtes. Ô Napoléon, que ta puissante étoile repousse au loin ces ambitions effrénées qui rugissent encore autour de nos frontieres ! Et toi, Joseph, seconde, de ta bienfaisante philanthropie, ton frere toujours victorieux ! Convertis les ambitions du dedans, taciturnes et sombres, en amour de la concorde et de la paix. Puissent vos noms fraternels, en harmonie comme vos talents et vos vertus, devenir pour la postérité l’époque d’un nouveau période de gloire et de bonheur ! puisse-t-elle vous confondre dans ses ressouvenirs, et être un jour en doute qui de vous deux a le mieux mérité de sa reconnoissance !




note a, indiquée page lxij du préambule.

Mon opinion sur ces diverses périodes du développement du globe s’accorde avec toutes les traditions orientales. Les unes divisent les temps de sa création en six jours, d’autres en plusieurs âges, d’autres, comme celles des Indiens, en périodes de siecles. On peut fournir d’ailleurs des preuves évidentes de ces révolutions des poles, par les productions des zones torrides que nous retrouvons dans notre zône tempérée et dans notre zône glaciale ; par les corps marins de l’hémisphere austral qui sont fossiles dans notre hémisphere boréal ; par divers déluges occasionnés par la fonte des glaces lorsque les anciens poles parcoururent l’équateur ; par les zônes sablonneuses, les découpures des isles, les golfes profonds, dont un grand nombre ont aujourd’hui des directions différentes de celles dont les poles étoient alors les foyers, comme on le peut voir sur les cartes de géographie ; par les traditions des Chinois, dont les annales attestent que le soleil resta fixe plusieurs semaines consécutives dans une seule constellation ; ce qui occasionna, non un embrasement, comme on l’avoit craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin par les traditions des prêtres de l’Égypte, qui assurerent à Hérodote que le soleil s’étoit levé deux fois à l’occident et deux fois à l’orient ; ce que l’on ne peut attribuer qu’aux diverses inclinaisons des poles de la terre, et à ses mers, qui en varient, dans le cours des siecles, les pondérations et les mouvements.

Les planetes, qui tournent autour du soleil, paroissent soumises à des harmonies semblables. Elles ont leurs axes différemment inclinés ; leurs moteurs sont les mêmes, mais ils ont d’autres directions ; chacune à un ou plusieurs océans, non pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantique, mais d’orient en occident, à proportion qu’elles s’enfoncent dans les zônes célestes glaciales. Mais avant d’aller plus loin, je prendrai la liberté de réfuter quelques erreurs de physique accréditées, depuis long-temps, parmi les astronomes. Ils prétendent que les parties resplendissantes des planetes en sont les montagnes et les rochers, et que les parties sombres en sont les mers. Pour moi, je pense que c’est le contraire. Si on découvre une isle, en pleine mer, elle apparoît comme un nuage obscur, et la mer qui l’environne comme un lac argenté. Il en est de même d’un fleuve ; on l’aperçoit au milieu des campagnes comme un long serpent d’argent et d’azur, tandis que les collines de l’horizon sont d’un bleu noirâtre. Enfin si on met, dans une chambre au soleil, de l’eau, dans un vase non vernissé, elle renverra au plancher ses mobiles reflets. L’eau, et non le vase, réfléchit la lumiere. J’excepte cependant les montagnes à glace des continents, qui réfléchissent encore plus dans l’état de congellation que dans celui de fluidité. Ce n’est pas comme corps opaques, mais comme corps polis et demi-transparents qu’ils affluent et refluent la lumiere.

Ceci posé, je prends pour exemple dans les planetes les cinq bandes paralleles blanches et noires de Jupiter qui changent d’éclat tous les six ans, c’est-à-dire dans le cours alternatif de son été et de son hiver. Cette variation périodique prouve que chacune d’elles est composée alternativement d’une zône de terre et d’une zône de mers. Quand un de ces deux hémispheres est lumineux, c’est qu’il est dans son hiver ; alors les vapeurs de la zône maritime couvrent de neige les deux zônes terrestres latérales, et l’hémisphere paroît tout blanc. Quand ce même hémisphere est barré d’une zône blanche entre deux obscures, il est dans son été, car les neiges des deux zônes terrestres sont fondues, et il ne reste plus que la maritime brillante. Pour ses poles, qu’on croit applatis, n’est-ce point par une erreur d’optique ? est-il vraisemblable d’ailleurs que la force centrifuge ait agi sur Jupiter seul parmi les planetes, et quelle soit restée sans action sur les poles même du soleil, ce corps si sphérique, quoique demi-liquéfié, source de cette même force expansive et de la matiere molle qui produisit, dans l’origine, toutes les planetes, suivant nos astronomes ? Pour moi, si j’ose le dire, je crois que les poles de Jupiter, n’ayant point de zônes maritimes dans leur voisinage, n’en reçoivent ni exhalaisons, ni neiges, et par conséquent étant sans éclat, échappent à notre vue. Au reste, il est possible que les trois méditerranées, disposées en anneaux autour de Jupiter, soient cause de la rapidité de sa rotation sur lui-même, qui est de 9 heures 36 minutes, quoiqu’il soit la plus grosse de nos planetes. Si notre terre, beaucoup plus petite et plus voisine du soleil, ne tourne sur elle-même qu’une fois en vingt-quatre heures, ne serait-ce pas parceque ses deux océans n’ont que des cours obliques qui se croisent en partie ? Je ne m’engagerai pas plus avant dans cette question, quoique le célebre Mairan ait été plus loin. Il a calculé que « la différence qui est entre le poids de la la partie inférieure d’une planete tournée vers le soleil, et celui de la supérieure qui ne l’est pas, est capable de produire sa rotation d’occident en orient. »

On peut appliquer ce que je viens de dire des bandes de Jupiter, aux échancrures périodiques de Mars, aux bandes de Saturne, etc. Je ne parlerai point des satellites ni des anneaux qui réchauffent les planetes de leurs reflets. Il paroît que dans tous ces astres il y a des océans ou fluides, ou glacés, ou en évaporation, qui sont les moteurs de leurs mouvements et de leur fécondité. Le soleil en est le premier agent ; c’est l’Apollon de notre système. Comme je l’ai déjà dit, il varie sans cesse les cordes de sa lyre pour en tirer de nouveaux airs. Si j’en avois le temps je me permettrois quelques réflexions sur le satellite que nous connoissons le mieux, et sur lequel nous sommes le moins d’accord. Comment la lune peut-elle attirer nos mers, sans attirer en même temps l’air, élément plus étendu, plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les environne ? Si elle soulevoit et laissoit retomber deux fois par jour notre océan atlantique, elle en feroit autant de notre atmosphere. Alors nos barometres, si sensibles au moindre poids des nuages, nous annonceroient deux fois par jour des marées aériennes en harmonie avec des marées pélagiennes. « Notre air est trop léger, me répondit un jour un professeur de mathématiques, pour être attiré par la lune ». « Pourquoi donc, lui dis-je, est-il attiré par la terre, au point que son poids fait monter l’eau dans une pompe vuide, à trente-deux pieds de hauteur ? »

Mais comment la lune peut-elle soulever l’océan, malgré l’attraction même de la terre, qui, d’un autre côté, ne lui permet pas d’attirer à elle les méditerranées, les lacs, les fleuves, etc. ? et en supposant qu’elle ne puisse attirer que l’océan, pourquoi produit-elle sur nos côtes deux marées en vingt-quatre heures, puisque, quand elle est au zénith, et sur-tout au nadir de notre méridien, le long continent de l’Amérique s’oppose évidemment aux communications directes de la mer du sud et de l’océan atlantique ? comment, après avoir produit deux marées de six heures chacune par jour dans notre hémisphere boréal, n’en opere-t-elle qu’une de douze heures en vingt-quatre dans l’hémisphere austral, où l’océan est si étendu, et où aucun continent ne s’oppose aux effets de son attraction ?

On sait que par toute la terre elle nous montre toujours la même face : comment donc peut-on supposer aujourd’hui qu’elle tourne, comme notre globe, sur elle-même ? mais comment, par un prodige encore plus étrange, peut-elle, chemin faisant, nous jeter de petites pierres brûlantes, à quatre-vingt-dix mille lieues de distance, avec des mortiers volcaniques de quatre lieues de largeur ? comment des mortiers si larges ont-ils pu les chasser si loin et si chaudes, à travers des régions glacées ? Nos plus terribles volcans, avec de bien moindres ouvertures, et par conséquent bien plus de détonation, ne lancent pas leurs projectiles à deux lieues de hauteur. Les volcans de la lune jettent, dit-on, leurs pierres à cinq mille lieues, c’est-à-dire aux limites de sa sphere d’attraction, d’où elles sont emportées par l’attraction de la terre à quatre-vingt-cinq mille lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette incroyable explosion ne dérange pas, par sa réaction, le cours d’un astre qui est en équilibre ? comment se fait-il alors que la lune, qui n’attire qu’à cinq mille lieues ses propres pierres, attire notre océan à quatre-vingt-dix mille, et que la terre, qui, de son côté, entraîne la lune entiere dans sa sphere d’attraction, n’y entraîne pas aussi toutes les pierres qui en couvrent la surface ? Si on dit que les spheres d’activité des deux planetes restent en équilibre, l’une à cinq mille lieues, l’autre à quatre-vingt-cinq mille, elles n’exercent donc point d’action l’une sur l’autre. Tout ce que nous savons de plus assuré de la lune, c’est qu’elle a des éléments semblables à ceux de la terre. Les astronomes lui ont refusé long-temps l’air et l’eau, quoiqu’ils sussent qu’elle avoit des volcans ; mais ils ne se rappeloient pas que le feu ne pouvoit exister sans air, et les volcans sans mers. Pour moi, s’il m’est permis de le dire, je regarde la lune comme un astre en harmonie passive avec le soleil, et active avec la terre. Son mois est une petite année qui a dans ses quatre phases, quatre saisons. Ses harmonies forment la douzieme partie de celles du soleil, et elle les exerce sur les sept puissances de la nature qui regnent sur notre globe. Je m’en suis convaincu par un grand nombre d’observations. Je la considere donc avec sa forme variable et dans sa course oblique comme une navette céleste, chargée de lumiere par le soleil. Elle forme de ses fils d’argent, dans le cours du mois, la trame de ce magnifique réseau dont le soleil fournit la chaîne d’or, dans le cours de l’année. La providence y attacha les germes de tout ce qui est organisé, en environna notre globe ; et, par des harmonies lunisolaires et solilunaires qui s’entrelacent sans cesse, en développe, dans le cours des siecles, les formes, la vie, et les générations.

Si de la lune nous nous élevons jusqu’au soleil, nous verrons combien nous sommes encore nouveaux dans l’étude de la nature. Les anciens croyoient que cet astre étoit un dieu jeune et charmant, monté sur un char attelé de quatre superbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l’Aurore, qui répandoit devant lui des corbeilles de roses, sur l’azur des cieux. Il parcouroit ainsi la terre d’orient en occident, et alloit se reposer, tous les soirs, dans les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd’hui que c’est une fournaise d’un million de lieues de circonférence, qui tourne sur elle-même. De temps en temps cet astre demi-liquéfié détache de sa circonférence, dans son mouvement de rotation, à l’aide du choc d’une comete, quelques gouttes d’une matiere vitrifiée, qui s’arrondissent en planetes, et se mettent aussitôt à tourner autour de lui. Au reste, cet astre ne les éclaire que par hasard, car il est, par rapport à elles, dans une proportion de grosseur telle que celle de la plus volumineuse citrouille comparée à une douzaine de petits pois.

C’est ici qu’il faut se servir contre le grand Newton de sa propre devise, devenue depuis celle de la société royale de Londres, et qui est sans doute celle de tout ami de la vérité, Nullius in verba : « Ne jurons par les paroles de qui que ce soit ». Newton a calculé la chaleur d’une comete dans le voisinage du soleil, et il l’a trouvée deux mille fois plus ardente que celle d’un fer rouge. Selon lui, les cometes sont destinées, pour la plupart, à alimenter ses feux. Cependant il auroit dû se rappeler que les rayons du soleil n’avoient point de chaleur en eux-mêmes, qu’ils n’en acquéroient sur notre terre qu’en s’harmonisant avec notre atmosphere, et qu’il gele perpétuellement dans nos zônes torrides, sur les sommets des hautes montagnes qui ont seulement une lieue de hauteur perpendiculaire, parceque l’air trop raréfié ne peut s’échauffer par ses rayons. On pourroit encore objecter l’océan, les végétaux, et les animaux de notre globe, qui n’ont jamais pu sortir d’un soleil liquéfié.

Enfin un musicien allemand, Herschel, perfectionne en Angleterre le télescope de Newton. Il en grossit six mille fois les objets qu’il observe, et il découvre que le soleil n’a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctement que c’est une planete d’un ordre supérieur à la nôtre, entourée d’un atmosphere de lumiere, de quinze cents lieues de hauteur, ondoyante, qui s’entrouvre de temps en temps, et laisse appercevoir à travers une perspective admirable de nuages lumineux, de magnifiques montagnes de cent cinquante lieues de hauteur et de trois à quatre cents de longueur. Herschel réitere si souvent ces observations qu’il ne doute pas que le soleil ne soit une planete habitable.

Ainsi un bon observateur, secondé d’un bon instrument, renverse tous les calculs de Newton et des Newtoniens, sur les écumes flottantes du soleil, sur les planetes terrestres qui en étoient sorties, sur la mollesse primitive de ces mêmes planetes, et sur la force centrifuge qui en avoit déprimé les poles en soulevant leur équateur, quoiqu’elle n’ait plus aujourd’hui la force de soulever une paille sur notre globe, et qu’au lieu d’y trouver ses plus hautes montagnes projettées d’orient en occident, on n’y voit que le plus grand diametre de ses mers, et par conséquent la partie la moins élevée de sa circonférence.

Je pense que le système de Newton, qui a décomposé la lumiere en sept couleurs primitives, quoiqu’il n’y en ait réellement que trois, et que son système de l’attraction universelle, éprouveront des objections encore plus fortes que celui du mouvement des cometes qui vont servir de pâture aux feux d’un soleil qui ne brûle point. Herschel, à l’aide de son télescope, a découvert à six cent millions de lieues de nous une nouvelle planete avec des volcans, huit ou dix satellites, un anneau double comme celui de Saturne, et si bien double que l’intervalle des deux moitiés concentriques lui a servi de lunette pour observer une étoile qu’il appercevoit au-delà. Notre astronomie, trop rarement reconnoissante, a donné à cette planete le nom d’Herschel. Mais combien de noms d’amis ne pourroit-il pas donner lui-même à ce nombre prodigieux d’étoiles qu’il découvre toutes les nuits à des distances incalculables, grouppées deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, par milliers et par millions, sur les mêmes plans, ou à la suite les unes des autres dans la profondeur du firmament ! Pouvons-nous bien croire que ces soleils lointains se maintiennent immobiles à des distances infinies, seulement par la loi unique et universelle d’une mutuelle et réciproque attraction ?

Si j’ose en dire ma pensée, je trouve cette idée, qui a aujourd’hui tant de partisans en France, remplie de contradictions. Il faut d’abord supposer que l’univers est infini, et qu’il est rempli d’étoiles attirantes et attirées ; car s’il avoit des limites, ou seulement çà et là quelques déserts, les astres qui se trouveroient dans leur voisinage s’écrouleroient nécessairement vers le centre du système, n’ayant aucun corps attirant qui les maintînt fixes sur ses bords.

Ce n’est pas tout : en accordant aux Newtoniens que l’attraction est une propriété universelle de la matiere, ils doivent convenir eux-mêmes que toutes les parties de cette matiere qui s’attiroient de toutes parts n’ont dû faire, avant de se séparer, qu’une seule masse de l’univers. Il a donc fallu, 1° qu’une multitude de forces particulieres et centripetes l’ait divisée par blocs, et ait arrondi ces blocs en globes ; 2° que des forces centrifuges aient succédé aux centripetes pour chasser ces globes à des distances prodigieuses les uns des autres, non seulement dans une même direction, comme le cours d’un fleuve, mais comme des vents déchaînés qui bouleversent une mer ; 3° il a fallu une force d’inertie qui les ait fixés chacun dans le lieu où ils sont à présent, immobiles dans les cieux, dans toutes sortes de projections, comme des vaisseaux surpris après une tempête dans la mer glaciale, par le vent du nord. Qu’étoit devenue alors la force d’attraction universelle, unique, inhérente à la matiere, et qui devoit la rendre inséparable ? Il me semble que si elle eût agi seule, entre les astres supposés dans un état de mollesse, loin de les fixer en blocs, en globes, en points fixes dans le ciel, et en équilibre, ils se fussent, en s’attirant mutuellement, alongés et croisés les uns vers les autres par rayons, comme ceux de nos soleils de feux d’artifice. Mais ce n’est pas tout : parmi tant d’étoiles fixes que l’attraction rend immobiles aujourd’hui, comment se trouve-t-il des planetes qui se sont soustraites à son pouvoir, qui, au contraire, tournent sans cesse autour d’un soleil immobile qui les attire ? Il a donc fallu encore une nouvelle force oblique qui les empêchât de s’y précipiter, de maniere que de ses deux forces il en résultât une troisieme qui les obligeât de circuler autour de lui.

Que de lois diverses et contraires à la loi unique de l’attraction permanente et réciproque des astres ! que de nouvelles objections à faire !

Bayle raconte que, de son temps, un habile physicien essaya de mettre un petit corps dans un simple équilibre, au moyen de l’attraction. Il disposa donc, dans le repos de son cabinet, plusieurs aimants au foyer desquels il mit en l’air un globule de fer, mais jamais il ne put l’y maintenir un seul instant. Comment donc pourrions-nous croire que tant d’astres mobiles et immobiles, grands et petits, attirants et attirés, se maintiennent à des distances infinies les uns des autres, depuis des siecles, par la seule projection du hasard ? Le judicieux Bayle reproche en général aux astronomes leur ignorance en physique, et d’en négliger l’étude pour celle du calcul. Il prétend même que ces deux études sont incompatibles. Il leur déclare, malgré son scepticisme sur la plupart des opinions humaines, que leur système s’écroulera de lui-même, et qu’ils seront forcés, tôt ou tard, pour le soutenir, d’admettre une intelligence dans chacun des astres dont ils veulent expliquer le mouvement ou le repos.

Ce fut Voltaire qui apporta en France l’attraction Newtonienne, dont elle étoit repoussée depuis vingt-sept ans par les tourbillons Carthésiens. Ce n’étoit pas une petite gloire pour lui de renverser un système et d’en édifier un autre. Il auroit pu faire honneur de celui-ci à Keppler, son inventeur, et même aux anciens, comme on le voit dans un morceau très curieux de Plutarque. Mais il préféra d’en donner des leçons à la belle Émilie du Châtelet, de lui en dédier un traité, et de le faire paroître sous ses auspices, par une fort belle épître en vers. Il y parle de Newton comme d’un demi-dieu :


Confidents du Très-Haut, substances éternelles,
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Ce trône où votre maître est assis parmi vous,
Parlez, du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?


Il y a apparence que dans cet élan il étoit beaucoup plus enthousiasmé de son écoliere que de son précepteur ; car voici comme il s’exprimoit plusieurs années après, quand il fut d’un sens rassis :


Ces cieux divers, ces globes lumineux
Que fait tourner Réné le songe-creux
Dans un amas de subtile poussiere,
Beaux tourbillons que l’on ne prouve guere,
Et que Newton, rêveur bien plus fameux,
Fait tournoyer, sans boussole et sans guide,
Autour de rien, et tout autour du vuide.


Je ne sais si l’attraction passera un jour sur la terre, comme dans les cieux, pour la loi unique qui en a formé tous les êtres. Mais que deviendront alors les lois morales qui doivent régir les hommes ? n’est-elle pas une loi morale elle-même, cette loi de la raison universelle qui a créé dans la nature les lois mécaniques, les emploie, les développe, et les perfectionne ? L’architecte d’un palais en a, sans doute, précédé les mâçons.

Oh ! combien nos doctrines humaines ont dégradé parmi nous la science divine ! Les unes nous représentent ce globe comme un ouvrage céleste, dévasté par les démons ; d’autres nous montrent les cieux comme une habitation d’animaux. C’est sous leurs noms et sous leurs images qu’elles font briller les constellations célestes ; et le mécanisme dont elles les font mouvoir renferme, sans contredit, beaucoup moins d’intelligence que les bêtes n’en emploieraient elles-mêmes pour se conduire sur la terre. Qu’en résulte-t-il pour notre instruction et notre bonheur ? Nos premiers documents épouvantent notre enfance et nous rendent, pendant toute la vie, la mort effroyable ; les seconds paralysent notre raison et nous rendent la vie insipide. Souvent les uns et les autres se succedent pour nous tourmenter et nous abrutir tour-à-tour.

Heureux ceux qui, forts de leur conscience premiere, ne cherchent l’auteur de la nature que dans la nature même, avec les simples organes qu’elle leur a donnés ! Ils n’étudient point en tremblant les destinées du genre humain[4], dans une polyglotte. Ils ne cherchent point, à la faveur d’un télescope, à travers le Serpent, le Cancer, et les autres monstres des cieux, le retour assuré d’une comete, pour confirmer une théorie du hasard. Les objets de la nature les plus communs sont pour eux les plus dignes d’admiration et de reconnoissance. Dès l’aurore, ils voient le soleil repousser vers l’orient le voile sombre de la nuit, et ranimer de ses rayons une terre couverte de végétaux et d’êtres sensibles ; à midi, l’astre qui fait tout voir disparoît enseveli dans une splendeur éblouissante ; mais vers le soir, déployant à l’occident le voile de sa lumiere, il découvre sur l’horizon qu’il abandonne des cieux tout étincelants de constellations. Qu’admireront-ils de plus ? sera-ce la lunette astronomique, qui, pour en nombrer les étoiles, s’alonge en vain toutes les nuits dans les airs, depuis des siecles ; ou les yeux que leur donna la nature, pour en embrasser le spectacle infini, dans un instant ?

  1. L’existence actuelle de Domingue m’avoit déja été confirmée par plusieurs autres voyageurs. Ils m’ont assuré même qu’un habitant de l’isle de France le faisoit voir sur un théâtre pour de l'argent.
  2. Quelques journalistes me reprocheront peut-être encore que je parle toujours de moi. Mais puisque j’ai commencé mes Études de la nature par l’histoire d’un fraisier et des insectes qui l’habitoient, pourquoi ne parlerois-je pas dans ce préambule de ma maison de campagne et de ma famille ? Aimeroient-ils mieux que je parlasse d’eux ? c’est ce que je pourrai faire encore s’ils m’y obligent. Il n’y a que mes souscripteurs qui auroient droit de se plaindre que je les ennuie. Mais je les prie de considérer que je leur fais présent de ce préambule, que je ne leur ai pas promis. Je le leur donne comme un dédommagement de leur longue attente, ainsi que je l’ai dit.
  3. Voyez la note a, à la fin du préambule.
  4. Newton lui-même.