Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 24.djvu/505

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L’intelligence élargit la vie dans tous les sens, voilà le vrai. L’homme de génie souffre plus que l’homme médiocre, soit; mais il a des joies au niveau de sa pensée. Je suppose que Newton, quand il trouva la formule exacte de la loi d’attraction, condensa dans un seul moment plus de joie que tous les bourgeois de Londres réunis ne pouvaient en goûter durant une année entière, dans leurs tavernes, devant leur pâté de venaison et leur pot d’ale. — Pascal souffrit pendant les trente-neuf années que dura sa pauvre vie. Pense-t-on que la vision claire et distincte des deux infinis que personne n’avait saisis jusqu’alors d’un si ferme regard dans leur analogie mystérieuse et dans leur contraste, pense-t-on qu’une vue pareille n’ait pas rempli ce grand esprit d’un bonheur proportionné à sa grandeur, d’une joie dont l’ivresse surpassait toutes les joies vulgaires et qui emportait pour un moment toutes les peines? Qui n’aimerait mieux être Shakspeare que Falstaff, Molière que le bourgeois gentilhomme, comblé de richesse et de sottise? Et dans ces choix n’allez pas supposer que l’instinct nous trompe. Il n’est que l’expression de la raison; elle nous dit qu’il vaut mieux vivre « en homme qu’en pourceau, » quoi que Hartmann puisse prétendre, parce que l’homme pense, et que la pensée, qui est la source de tant de tortures, est aussi la source de joies idéales et de contemplations divines. Le comble du malheur, ce n’est pas d’être homme, c’est, étant homme, de se mépriser assez pour regretter de n’être pas un animal. Je ne prétends pas que ce regret n’ait jamais existé, il peut être l’expression grossière d’une vie vulgaire qui voudrait abdiquer la peine de vivre, tout en conservant la faculté de jouir, et c’est alors le dernier degré de l’avilissement humain; ou bien c’est un cri de désespoir sous le poids d’une douleur trop forte, un trouble et une surprise momentanée de la raison ; en tout cas, on ne peut voir là l’expression philosophique d’un système. Un pareil paradoxe, froidement soutenu par les pessimistes, soulève la nature humaine, qui après tout, en pareille matière, est la seule autorité et le seul juge; comment veut-on s’élever au-dessus d’une pareille juridiction?

On l’a essayé pourtant. Schopenhauer a bien senti que c’était là le point faible du système, et c’est pour cela qu’il s’est avisé de cette merveilleuse invention qui a fait fortune dans l’école et dont nous avons retrouvé la trace dans l’auteur des Dialogues philosophiques : nous ne pouvons, dit-il, nous fier, dans cet ordre d’idées, au témoignage de la nature humaine, qui est le jouet d’une immense illusion organisée contre elle par des puissances supérieures. L’instinct est l’instrument par lequel cette triste pièce se joue à nos dépens : c’est le fil par lequel, pitoyables marionnettes que nous sommes, on nous fait dire ce que nous ne devrions pas dire, vouloir ce que nous devrions