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fin du siècle dernier, outre Anne-Catherine Emmerich, outre les trois extatiques du Tyrol, rencontre-t-on encore deux autres stigmatisées, Colombe Schanolt, morte à Bamberg en 1787, et Madeleine Lorger, morte à Hademar en 1806.

C’est sous l’influence des doctrines mystiques qui continuent à prédominer dans l’Allemagne catholique, qu’un professeur de l’université de Munich, M. J. Goerres, a composé son curieux Traité du mysticisme chrétien, où il prétend donner une forme scientifique et presque rationnelle aux aberrations, aux hallucinations, aux délires religieux de tous les genres qu’il a pu rencontrer. Il s’est fait ainsi le promoteur d’une réaction mystique contre la théologie rationaliste. Les vies des saints extatiques, racontées avec un enthousiasme qui exclut toute critique, avec une ferveur qui ne veut admettre aucune restriction, ont été distribuées et colportées chez les paysans de l’Allemagne méridionale. La France a subi aussi le contre-coup de ce retour singulier vers les idées du moyen âge. L’imagination de notre midi s’est allumée au récit de visions, d’extases et de stigmatisations. Lyon et Avignon ont été les deux centres de cette propagande mystique, faite à l’aide de petits livres distribués dans les campagnes; l’apparition de la stigmatisée de Villecroze, Mme Miollis, et l’histoire plus récente d’une autre extatique ne semblent pas étrangères à ces influences. Quant à l’Italie, le mysticisme y avait toujours régné, et on ne s’étonnera pas de rencontrer au commencement de ce siècle à Ozieri, en Sardaigne, une stigmatisée, Rose Cerra, religieuse capucine.

L’influence de la piété, de l’orgueil, de l’imitation dans les maladies des mystiques, soulève encore pour le moraliste des questions dignes d’examen; mais que dire de l’intervention de la fraude dans un domaine où l’on n’aurait voulu rencontrer que l’exaltation de la foi ? Le lien qui unit la puérile infatuation des visionnaires à certaines supercheries moins excusables est cependant trop évident. Le désir de se donner en spectacle, de se proposer comme un modèle d’abnégation et d’humilité, devait finir par suggérer aux filles extatiques l’emploi de supercheries et de fraudes pieuses pour en imposer à ceux que leur parole n’aurait pu suffisamment convaincre. N’avait-on pas découvert chez les convulsionnaires de Saint-Médard des ruses mises en usage pour mieux attirer le public et accroître ainsi leur réputation de sainteté ? Bien que dégagées des choses de ce monde, les visionnaires ont souvent mis en défaut la pénétration même de leurs directeurs spirituels, et quelquefois aussi il a été dangereux pour les confesseurs de se refuser à entrer dans les imaginations de leurs pénitentes. On connaît le fameux procès du père Girard et de Mlle Cadière, qui jouait à peu près la stigmatisée, puisqu’elle prétendait avoir reçu au côté gauche, pendant son