Page:Pirenne - Histoire de l’Europe, des invasions au XVIe siècle.djvu/484

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quand bien même les conditions morales et sociales qui les avaient favorisées n’eussent pas disparu sans retour. Le seul moyen de résister avec succès à l’offensive turque eût été une ligue générale de toute l’Europe, unissant en un seul faisceau les ressources financières et militaires durant plusieurs années. Les coalitions du XVIIe siècle contre Louis XIV, celle du XIXe contre Napoléon, celle de 1914 contre l’Allemagne donnent une idée du genre d’effort qui eût pu réussir. Mais les États du XVe siècle en étaient matériellement incapables. Le péril n’apparaissait d’ailleurs aux plus puissants d’entre eux que comme une menace trop lointaine pour exiger leur intervention. Ils abandonnèrent le poids de la lutte à ceux qu’elle touchait directement.

Or les voisins immédiats des Turcs se trouvaient malheureusement hors d’état de leur tenir tête. Rien n’est plus lamentable que l’incapacité dont ils firent preuve et qui rendit inutile tant d’héroïques dévouements. En unissant leurs forces, la république de Venise, les Habsbourg d’Autriche, les rois de Bohême, de Hongrie et de Pologne auraient élevé devant l’ennemi une puissante barrière. Au lieu de cela, chacun ne se laissa guider que par ses ambitions ou ses intérêts et jamais ils n’agirent de commun accord. Venise ne se résigna qu’à des tentatives décousues, entreprises sans élan et terminées par les paix désastreuses de 1479 et de 1502 qui, de son magnifique domaine d’îles et de ports levantins, ne lui laissèrent que la seule Candie. Quant aux Habsbourg, qui avec quelque grandeur d’âme auraient pu devenir les sauveurs, au moins les champions de l’Europe, ils ne parvinrent pas à se hausser au-dessus d’une politique avide et tâtillonne. Frédéric III (1440-1493) et Maximilien (1493-1519) restèrent prudemment loin des batailles et n’envisagèrent les événements dont ils étaient incapables de comprendre la portée, que sous le point de vue dynastique, épiant l’occasion de s’approprier les couronnes de Bohême et de Hongrie, but suprême des louches intrigues de leurs ancêtres.

Après la mort d’Albert d’Autriche en 1439, sa veuve appuyée par Frédéric III, avait essayé de conserver la Bohême et la Hongrie à son fils Ladislas, enfant posthume dont la longue minorité promettait d’être aussi fatale pour les peuples qu’avantageuse aux desseins habsbourgeois. La noblesse hongroise déjoua cette machination en offrant la couronne au roi de Pologne Vladislav III, tandis que les Tchèques reconnaissaient comme régent Georges Podiébrad. Vladislav périt en 1444, les armes à la main à la bataille de