Page:Mallarmé - Œuvres complètes, 1951.djvu/1337

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tranquillement, et dormiraient douze longues heures sous l’influence de la liqueur magique. Le sein bondissant de joie, elle hâta le pas du côté où gisait son mari, dormant lui aussi, son sourire heureux toujours répandu sur les traits. Elle devina son rêve : elle s’y mêlait, et c’était tout le bien qu’ils auraient à accomplir ensemble, thème qui ne les fatiguait jamais, car ils ne faisaient qu’un cœur dans la réalité comme aux yeux de la loi. Penchée sur lui doucement, elle l’éveilla d’un baiser, qui le fit se dresser, puis jeter les yeux alentour, pour voir s'il se pouvait que Rubis fût là tout près : car, sûrement, il ne saurait y avoir d’autres lèvres pareilles aux siennes. C’est en vain qu’il regarda; il ne put rien voir que les Géants couchés de toutes parts. « J’ai dû le rêver, évidemment », soupira-t-il. Alors une douce voix lui chuchota à l’oreille : « Ce n’est pas un rêve. Je suis ici pour vous sauver, invisible à présent, grâce à l’influence de ma chère croix de rubis. J’ai répandu un peu d’eau magique sur les paupières des Géants, ce qui les tient, douze heures durant, prisonniers d’un sommeil profond : il faut, pendant ce temps, s’échapper. » - - « Mais comment ? » demanda Henri, laisant errer scs yeux hors de la gueule du souterrain, sur les vagues tumultueuses . il se disait qu’elles le rejeteraient à coup sûr en lambeaux contre les rochers, s’il se fiait à leur tendre merci. Rubis parla encore. « Très cher », dit-elle, « veux-tu suivre mon conseil, qu’a dicté la Fée Amour ? Reste donc, le temps que je vole sur la mer, à la recherche d’un vaisseau bien gréé, et le dirige ici. Je ne te quitte qu’avec douleur, chéri; mais il ne faut point m’attarder, car, bien que j’aille sur les ailes de l’Amour, le navire n’aura, lui, que des voiles pour se porter à ton secours. Tout délai est un danger. Garde un cœur brave, car les bonnes Fées veillent sur toi; et, bientôt, tu seras libre. Un baiser d'adieu! » Henri sentit de nouveau les lèvres de Rubis presser les siennes, et se réjouit de trouver qu’il y avait encore en elle quelque chose de la chair, qu’elle n’était point tout à fait éthérée. Penser que l’amour l’ait revêtue d’une telle puissance, sa douce petite femme! Qu’il serait aise de l’embrasser de nouveau sous sa forme à elle! 11 redoutait presque le mystère de cette magie. « Ce charme qui doit me délivrer, cédera-t-il, maintenant qu’elle en est possédée, au point de lui permettre de le dépouiller; ou bien, serait-ce possible qu’elle restât air diaphane à tout jamais ? » Henri, laissé à ses tristes songeries, et considérant toujours par l’échappée le vaste océan, suivait des yeux Rubis, au vol hâtif. « Un vent contraire s’opposait à sa fuite, elle le combattit vaillamment; et, par avance, elle se félicitait du très grand avantage qu’elle allait en tirer, le vaisseau étant favorisé