Page:Dreyfus - Lettres d un innocent (1898).djvu/119

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semblait que tout devait se découvrir immédiate­ment, qu’il était impossible que la lumière ne se fît pas prompte et complète. Chaque matin je me levais avec cet espoir, et chaque soir je me couchais avec une profonde déception. Je ne pensais qu’à mes tor­tures et j’oubliais que tu devais souffrir autant que moi.

Cet horrible crime d’un misérable ne m’atteint pas seulement en effet, mais il atteint aussi, il atteint aussi surtout nos deux chers enfants. C’est pour­quoi il faut que nous surmontions toutes nos souf­frances : il ne suffit pas seulement de donner la vie à ses enfants, il faut leur léguer l’honneur sans lequel la vie n’est pas possible. Je connais tes sentiments, je sais que tu penses comme moi. Courage donc, chère femme, je lutterai avec toi en te soutenant de toute mon énergie, parce que devant une nécessité pareille, absolue, tout doit être oublié. Il le faut pour notre cher petit Pierre, pour notre chère petite Jeanne.

Je sais combien tu as été admirable de dévouement, de grandeur d’âme dans les événements tra­giques qui viennent de se dérouler.

Continue donc, ma chère Lucie, ma confiance en toi est complète, ma profonde affection te dédom­magera quelque jour de toutes les douleurs que tu endures si noblement.

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18 mai 1895.

Je termine aujourd’hui cette lettre qui t’apportera une parcelle de moi-même et l’expression de mes

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