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DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE

gnant cette satisfaction étrange que dénotent certaines femmes lorsqu’elles sont battues par le mari qu’elles aiment. Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches trafiquants munis de présents, d’hommes âgés ou infirmes, soldats en retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui grouinent autour des Éthiopiens puissants ; tous accouraient pour complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en guez ; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules découvertes ; des chœurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence ; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif particulier au pays ; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le Misil-Énié ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au devant de nous, à la tête d’une troupe de sept à huit cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.

Le Prince mit pied à terre au fond d’un pavillon oblong, ressemblant à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du lieutenant s’emparèrent des portes, et pendant qu’ils faisaient entrer les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la place ; les écuyers tran-