Orgueil et Préjugé (Paschoud)/Texte entier

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Jane Austen
Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud, 1822 (1, pp. at-237).





ORGUEIL


ET


PRÉJUGÉ.


――――


I.










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GENÈVE, DE L’IMPRIMERIE DE J. J. PASCHOUD.



ORGUEIL


ET


PRÉJUGÉ.


PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ.


TRADUIT DE L’ANGLOIS.



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TOME I.er
~~~~~~~~~


PARIS,


J. J. PASCHOUD, LIBRAIRE,


RUE DE SEINE, N.°48.


GENÈVE,


MÊME MAISON DE COMMERCE.


1822.





ORGUEIL ET PRÉJUGÉ.



CHAPITRE PREMIER.

S’il est une idée généralement reçue, c’est qu’un homme fort riche doit penser à se marier.

Quelque peu connues que soient ses habitudes et ses intentions, cette idée est si fortement gravée dans l’esprit de toutes les familles du pays dans lequel il se fixe, qu’il est à l’instant considéré comme la propriété légitime des jeunes personnes qui l’habite. Il ne s’agit plus que de savoir laquelle fixera son attention.

Mon cher Monsieur Bennet, dit un jour Mistriss Bennet à son mari, avez-vous ouï dire que Netherfield-Parck fût enfin loué ?

Monsieur Bennet répondit qu’il n’en avoit pas entendu parler.

Cela est ainsi cependant, car je le tiens de Mistriss Long, qui sort d’ici.

M. Bennet ne répondit pas.

Mais ne désirez-vous donc point savoir à qui, s’écria sa femme avec impatience ? — Vous désirez me le dire ; et je n’ai aucune raison de vous refuser de l’entendre. — C’étoit un encouragement suffisant pour Mistriss Bennet. Vous saurez donc, mon cher, que Netherfield-Parck vient d’être loué par un jeune seigneur fort riche ; il arriva lundi, en voiture à quatre chevaux, dans l’intention de voir la maison ; il en fut si enchanté que, de suite il convint du prix et des conditions avec M. Morris, qu’il doit en prendre possession avant un mois, et qu’il enverra plusieurs de ses domestiques pour faire les préparatifs nécessaires à la fin de la semaine prochaine.

— Quel est son nom ?

— Bingley.

— Est-il marié ?

— Non, certainement, mon cher ! Un homme qui a une grande fortune, quatre ou cinq mille livres sterlings, peut-être ; quelle bonne affaire pour mes filles !

— Comment, quel rapport a-t-il donc avec elles ? — Mon cher Monsieur Bennet, que vous êtes désagréable ; ne voyez-vous pas que je pense à lui en faire épouser une ?

— Est-ce son intention en venant s’établir ici ?

— Son intention, quelle absurdité ! Comment pouvez-vous parler ainsi ? Il ne les connoît pas ; mais il est très-probable qu’il deviendra fort amoureux de l’une d’elles. Ainsi, vous devez lui faire une visite aussitôt qu’il sera arrivé. — Je ne vois pas que ce soit nécessaire ; vous et vos filles, à la bonne heure, et peut-être même seroit-il encore mieux de les y envoyer seules ; votre beauté pourroit leur faire tort. Il seroit fâcheux que M. Bingley vous donnât la préférence.

— Vous me flattez, mon cher Monsieur Bennet, je n’ai certainement pas à me plaindre ; j’ai été très-belle dans mon temps, mais, à présent, je ne crois pas être fort remarquable. Lorsqu’une femme a cinq grandes filles, elle ne doit plus penser à sa beauté. Il est bien rare alors qu’elle puisse s’en occuper, à moins que ce ne soit pour en déplorer la perte.

Mais, mon cher, vous devez vraiment aller voir M. Bingley dès qu’il sera dans notre voisinage.

— C’est plus que je ne puis promettre.

— Songez donc à vos filles ! Pensez au bel établissement que ce seroit pour l’une d’elles ! Sir Williams et Lady Laws sont décidés à lui faire visite sur ce qu’ils en ont ouï dire seulement ; vous savez qu’en général, ils ne recherchent point les nouveaux venus, et vous devez faire de même, car il nous seroit impossible d’être en relation avec lui, si vous ne commencez pas.

— Vous êtes trop scrupuleuse, je crois que M. Bingley seroit charmé de vous voir, et je pourrais même vous charger de quelques lignes pour l’assurer de mon consentement à son mariage avec celle de mes filles qu’il choisira ; quoique cependant je dusse dire un mot en faveur de ma chère petite Lizzy.

— Je vous prie de ne point le faire. Lizzy n’est pas supérieure aux autres ; elle n’est à beaucoup près ni si belle que Jane, ni si gaie que Lydie ; mais vous lui donnez toujours la préférence.

— On ne peut tirer vanité ni des unes ni des autres, répliqua-t-il, elles sont sottes et ignorantes comme toutes les jeunes filles, mais Lizzy a quelque chose de plus animé que ses sœurs.

— Je ne sais quelle jouissance vous avez à rabaisser ainsi vos enfans, Monsieur Bennet ? Il semble que vous preniez plaisir à me faire de la peine. Vous n’avez aucun égard pour mes pauvres nerfs.

— Pardonnez-moi, ma chère, j’ai beaucoup de respect pour vos nerfs. Ce sont pour moi d’anciennes connaissances. Depuis vingt ans au moins, je vous en entends parler avec considération.

— Vous ne savez pas ce que je souffre !

— J’espère, ma chère, que vous vous guérirez et que vous vivrez encore longtemps pour voir beaucoup de jeunes seigneurs, jouissant de quatre ou cinq mille livres de rentes, venir s’établir dans notre voisinage.

— Il en arriveroit vingt, que cela nous seroit bien inutile, puisque vous ne voulez pas seulement aller leur faire une visite.

— Vous pouvez compter, ma chère, que, lorsqu’il y en aura vingt, j’irai les voir tous.

M. Bennet offroit un mélange si extraordinaire de réparties promptes, d’humeur railleuse, de réserve et de caprices, que vingt-trois ans de mariage n’avoient pas suffi à sa femme pour bien connoître son caractère. Elle étoit moins difficile à définir. C’étoit une femme ignorante, d’une intelligence médiocre, et d’un caractère foible. Lorsqu’elle étoit mécontente, elle se plaignoit de ses nerfs. Son désir le plus ardent étoit de voir ses filles mariées ; sa principale occupation les visites, et son plaisir les nouvelles.

CHAPITRE II.

Monsieur Bennet fut un de ceux qui se montrèrent les plus empressés à rechercher M. Bingley. Son intention avoit toujours été d’aller chez lui, quoiqu’il eût assuré sa femme du contraire, mais elle n’eut connoissance de cette visite qu’après qu’elle fut faite, et voici comment : M. Bennet voyant sa seconde fille occupée à garnir un chapeau, lui dit : J’espère Lizzy que ce chapeau plaira à M. Bingley.

— Nous ne saurons point ce qui plaît ou déplaît à M. Bingley, répondit Mistriss Bennet avec aigreur, puisque nous ne le verrons point.

— Vous oubliez, maman, dit Elisabeth, que nous le rencontrerons dans les assemblées, et que Mistriss Long a promis de nous le présenter.

— Je ne crois pas que Mistriss Long fasse jamais rien pour nous ; c’est une femme fausse, intéressée, d’ailleurs elle a deux nièces, et je ne compte point sur elle.

— Ni moi, dit M. Bennet, je suis bien aise de voir que vous ne fondez pas vos espérances sur ses services.

Mistriss Bennet ne daigna pas répondre, mais incapable de se contenir, elle commença à gronder une de ses filles.

— Ne toussez donc pas ainsi Kitty, pour l’amour du Ciel, ayez pitié de moi, vous m’abîmez, les nerfs.

— Kitty n’a aucune discrétion, dit son père, elle ne tousse jamais à propos.

— Je ne tousse pas pour me divertir, répondit Kitty avec humeur.

— Quand aura lieu votre premier, bal, Lizzy ?

— De demain en quinze.

— Est-il bien vrai, s’écria Mistriss Bennet ! Et Mistriss Long ne reviendra que la veille, il lui sera impossible de nous le présenter puisqu’elle ne l’aura point encore vu.

— Alors, ma chère, vous aurez l’avantage sur votre amie, en lui présentant vous-même M. Bingley.

— C’est impossible, M. Bennet, impossible ! comment pouvez-vous parler ainsi ?

— J’admire votre circonspection, une relation qui ne date que de quinze jours est certainement très-peu approfondie ; on ne peut pas bien connoître un homme au bout de si peu de temps ; mais si vous ne hasardez rien, d’autres le feront. Après tout, Mistriss Long et ses nièces désirant tenter l’aventure, ce sera un acte de générosité de votre part de leur en présenter l’occasion. Si vous refusiez de leur rendre ce bon office, je m’en chargerois.

Les jeunes filles regardoient leur père avec étonnement ; Mistriss Bennet se contenta de dire : Quelle absurdité ! — Que signifie cette expression emphatique, s’écria-t-il ? Pensez-vous que la formalité d’une présentation, et l’importance qu’on y attache soient des absurdités ? Je ne puis vraiment être de votre avis sur ce point ; qu’en dites-vous Mary ? Je sais que vous êtes une jeune personne qui a profondément réfléchi, qui a lu des livres très-sérieux et fait beaucoup d’extraits. Mary auroit bien désiré répondre quelque chose de très-judicieux, mais elle n’étoit pas préparée, et pendant qu’elle arrangeoit ses phrases, son père ajouta : Revenons à M. Bingley.

— Je ne puis souffrir d’entendre parler de M. Bingley, cela me rend malade.

— Je suis fâché d’apprendre cela. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plutôt ? Si je l’avois su ce matin, je n’aurois sûrement pas été me présenter chez lui. C’est très-fâcheux, mais à présent que je lui ai fait visite, nous ne pouvons plus éviter de faire connoissance avec lui.

L’étonnement de ces dames fut aussi grand que pouvoit le désirer M. Bennet ; celui de sa femme surtout, quoiqu’elle assurât, une fois le premier élan de sa joie passée, qu’elle s’y attendoit dès le premier jour.

— Combien c’est aimable de votre part, mon cher Monsieur Bennet ! Je savois bien que je finirois par vous persuader ; j’étois sûre que vous aimiez trop vos filles pour négliger de faire une telle connoissance ! C’est cependant une singulière idée ; y être allé ce matin, et ne nous en avoir rien dit jusqu’à présent. — Maintenant Kitty vous pouvez tousser tant qu’il vous plaira. En disant ces mots, Monsieur Bennet, fatigué des transports de sa femme, sortit.

— Quel excellent père vous avez, mes enfans, dit Mistriss Bennet, dès qu’il eut fermé la porte. Je ne sais comment vous pourrez lui témoigner, ainsi qu’à moi, toute votre reconnaissance ! Car je puis vous assurer qu’il n’est pas agréable à notre âge de faire chaque jour de nouvelles connoissances ; mais il n’y a rien que nous ne fassions pour vous. Lydie, mon ange, quoique vous soyez la cadette, je parie que M. Bingley dansera avec vous au premier bal. — Oh ! dit Lydie, je ne suis pas inquiète, quoique la plus jeune, je suis la plus grande. Le reste de la soirée se passa en conjectures sur le moment où il rendroit sa visite à M. Bennet, et à calculer quand on pourroit l’inviter à dîner.

CHAPITRE III.

Toutes les questions que Mistriss Bennet, aidée de ses cinq filles, adressa à son mari, ne purent leur faire obtenir une description détaillée de M. Bingley ; on l’attaqua de mille manières, par d’ingénieuses suppositions, des soupçons imaginaires, des questions indirectes ; il éludoit tout, et trompa l’adresse de chacune. Elles furent enfin obligées de s’en rapporter aux récits de leur voisine, Lady Lucas ; sir Williams avoit été enchanté de M. Bingley ; il étoit jeune, beau, fort aimable, et pour comble de perfections, il avoit l’intention d’aller à la prochaine assemblée avec plusieurs personnes de sa société. On ne pouvoit être plus délicieux ! Il aimoit passionnément la danse, il deviendroit donc amoureux. Quel vaste champ d’espérances !

— Si je puis voir une de mes filles heureusement établie à Metterfield, disoit Mistriss Bennet à son mari, et toutes les autres aussi bien mariées, je n’aurai plus rien à désirer.

Peu de jours après, M. Bingley vint rendre sa visite à M. Bennet ; il passa environ dix minutes avec lui dans sa bibliothèque. Il avoit espéré être présenté aux jeunes dames dont il avoit entendu vanter la beauté, mais il ne vit que le père. Les dames furent un peu plus heureuses que lui, car elles eurent le plaisir de voir depuis une fenêtre fort élevée qu’il portoit un habit bleu, et montoit un cheval noir.

On lui envoya bientôt une invitation pour dîner, et Mistriss Bennet avoit déjà tracé tout le plan de ce repas qui devoit lui faire la réputation d’une bonne maîtresse de maison, lorsque la réponse rendit tous ses préparatifs inutiles. M. Bingley étoit forcé de se rendre à la ville le jour suivant, et ne pouvoit en conséquence accepter l’obligeante invitation des dames de Longhouse, etc., etc. Mistriss Bennet fut tout-à-fait déconcertée, et ne pouvoit concevoir quelle affaire l’attiroit à la ville si promptement après son arrivée dans le Hertfordshire. Elle craignoit qu’il ne fût toujours voltigeant d’un endroit à l’autre sans jamais être établi à Metterfield, comme il le devoit. Lady Lucas calma un peu ses craintes, en lui faisant naître l’idée que peut-être il étoit allé à Londres chercher du monde pour le bal, et bientôt le bruit courut que M. Bingley devoit conduire à l’assemblée douze dames et sept messieurs. Quelques personnes s’affligeoient de ce grand nombre de dames ; elles se consolèrent le lendemain lorsqu’elles apprirent qu’il n’en avoit ramené que six, cinq de ses sœurs et une cousine, et lorsqu’enfin cette nombreuse société entra dans la salle du bal elle étoit réduite à cinq personnes, M. Bingley, ses deux sœurs, le mari de l’aînée et un jeune homme.

M. Bingley avoit l’air d’un homme comme il faut, ses manières étoient pleines de grace et de naturel. Ses sœurs pouvoient passer pour de belles femmes, mais elles avoient le genre affecté et recherché des femmes qu’on nomme à la mode ; son beau frère, M. Hurst paroissoit un bon gentilhomme, mais M. Darcy, son ami, attira bientôt l’attention de toute l’assemblée par la beauté de ses traits, l’élégance de sa taille, la noblesse de son maintien, et l’avantage de jouir de dix mille livres de rente ; circonstance qui fut connue et circula tout autour de la salle, en cinq minutes. Les hommes avouèrent qu’il étoit bien fait, et les femmes déclarèrent qu’il étoit beaucoup plus beau que M. Bingley. On le regarda avec admiration, pendant la moitié de la soirée, jusqu’à ce qu’enfin ses manières, qui déplaisoient généralement, arrêtèrent le cours de ses succès. On découvrit qu’il étoit fier, que rien ne lui convenoit, qu’il se croyoit fort au dessus des autres ; alors toute sa grande fortune ne put le sauver ; on prononça qu’il avoit un abord repoussant, un ton désagréable, et qu’il étoit indigne d’être comparé à son ami.

M. Bingley eut bientôt fait connoissance avec les principales personnes qui se trouvoient à l’assemblée ; il étoit gai et prévenant ; il dansa toujours, et fut très-fâché que le bal finît sitôt. Il parla même d’en donner un à Metterfield. D’aussi aimables qualités préviennent toujours en faveur de celui qui les possède. Quel contraste avec son ami ! M. Darcy ne dansa qu’une fois avec Mistriss Hurst, et une fois avec Miss Bingley ; il refusa d’être présenté aux autres dames, et passa le reste de la soirée à se promener dans la salle, parlant quelquefois, et par hasard, aux personnes de la société. L’opinion fut bientôt établie sur son caractère. Il fut déclaré le plus fier et le plus désagréable des hommes, et chacun espéra qu’il ne reviendroit plus.

Parmi ceux qui étoient les plus irrités contre lui, étoit Mistriss Bennet, dont l’aversion que sa conduite avoit généralement inspirée étoit augmentée par un ressentiment particulier : il avoit dédaigné l’une de ses filles.

Elisabeth Bennet avoit été forcée, par la disette de danseurs, de se reposer ; elle se trouva assez près de M. Darcy pour entendre sa conversation avec M. Bingley qui venoit de quitter sa place pour se rapprocher de son ami. — Venez, Darcy, lui disoit-il, je n’aime pas à vous voir seul, vous ferez beaucoup mieux de danser.

— C’est ce que je ne ferai sûrement pas ; vous savez que je déteste la danse, à moins que je ne connoisse beaucoup mon partner, dans une assemblée comme celle-ci ce seroit au-dessus de mes forces ; vos sœurs sont engagées, et il n’y a pas une personne dans la salle avec laquelle il ne me fût insupportable de danser.

— Ma foi ! je ne serois pas si difficile que vous, s’écria Bingley, je n’ai jamais vu tant de jolies personnes rassemblées, il y en a même qui sont des beautés remarquables.

— Vous dansez avec la seule belle personne qu’il y ait dans toute la salle, dit M. Darcy, en regardant l’ainée des Miss Bennet.

— C’est la plus belle créature que j’aie jamais vue, mais il y a une de ses sœurs (elle est justement assise derrière vous), qui est très-agréable, je puis même dire très-jolie. Permettez-moi de prier ma danseuse de vous présenter à elle. »

— Laquelle dites-vous ; puis se tournant, il regarda Elisabeth, jusqu’à ce que rencontrant ses yeux, il détourna les siens, et dit froidement : Elle est passable, mais point assez belle pour me tenter ; d’ailleurs, je ne suis pas d’humeur dans ce moment à consoler les jeunes dames que les autres hommes dédaignent. Vous feriez mieux de retourner vers votre danseuse, et de vous enivrer de son doux sourire, car vous perdez votre temps avec moi.

M. Bingley suivit ce conseil, et M. Darcy s’éloigna, laissant Elisabeth avec des impressions qui ne lui étoient pas très-favorables ; elle raconta cependant cette conversation à ses amies avec beaucoup de gaieté. Elle avoit un esprit vif et enjoué qui saisissoit promptement les ridicules et s’en amusoit. Cependant la soirée se passa fort agréablement pour toute la famille. Mistriss Bennet avoit vu tous les habitans de Metterfield admirer sa fille aînée ; M. Bingley avoit dansé deux fois avec elle, et ses sœurs l’avoient distinguée. Jane jouissoit aussi de ses succès, mais avec plus de calme que sa mère. Elisabeth partageoit le plaisir de Jane ; Mary avoit entendu qu’on parloit d’elle à Miss Bingley, comme de la personne la plus instruite de tout le voisinage ; Catherine et Lydie avoient eu le bonheur de ne jamais rester sur la banquette, et c’étoit à leurs yeux le plus haut point du plaisir. Elles retournèrent donc toutes de très-bonne humeur à Longhouse (nom du village où elles demeuroient), et trouvèrent M. Bennet encore levé, un livre à la main ; il oublioit les heures, et dans cette occasion, il étoit curieux de savoir comment s’étoit passé la soirée qui avoit fait naître de si brillantes espérances. Il avoit cru que les vues de sa femme sur l’étranger seroient contrariées, mais il vit bientôt sur sa physionomie qu’il avoit toute autre chose à apprendre.

— Oh ! mon cher Monsieur Bennet, dit Mistriss Bennet, en entrant dans la chambre, nous avons eu une soirée délicieuse, un bal charmant, j’aurois voulu que vous y fussiez allé ; Jane a été plus admirée qu’on ne peut le dire ; chacun s’extasioit sur sa figure et M. Bingley l’a trouvée extrêmement belle ; il a dansé deux fois avec elle ! pensez à cela mon cher ! il a dansé deux fois avec elle ; elle est la seule de l’assemblée qu’il ait engagée une seconde fois. D’abord, il a engagé Miss Lucas ; j’étois un peu fâchée de le voir auprès d’elle, cependant il ne l’admiroit point, vous savez qu’elle n’est pas remarquable ; en voyant Jane, il a paru frappé d’étonnement ; il a demandé qui elle étoit, s’est fait présenter et l’a engagée pour les deux contredanses suivantes ; ensuite il a dansé les deux troisièmes avec Miss King, les deux quatrièmes avec Mary Lucas, les deux cinquièmes avec Jane encore, et les deux sixièmes, ainsi que la boulangère, avec Lizzy.

— S’il avoit eu pitié de moi, s’écria M. Bennet avec impatience, il n’auroit pas tant dansé ; pour l’amour de Dieu ne me parlez plus de ses partners. Que ne s’est-il foulé le pied dès le commencement du bal.

— Oh ! mon cher, dit Mistriss Bennet, je suis enchantée de lui ; il est si beau, et ses sœurs sont de si charmantes femmes ! je n’ai jamais rien vu de plus élégant que leur toilette !… Je puis vous assurer que la dentelle de la robe de Mistriss Hurst…

Ici, elle fut encore interrompue. M. Bennet protesta contre toute description de toilette. Elle fut obligée alors de chercher un autre sujet de conversation, et raconta avec beaucoup d’aigreur et d’exagération l’insultante grossièreté de M. Darcy. Au reste, ajouta-t-elle, je vous assure que Lizzy ne perd pas grand’chose à ne pas lui plaire, car c’est l’homme le plus désagréable, le plus horrible ! si haut, si rempli d’amour-propre qu’il est réellement insupportable. Il se promenoit en long et en large, s’imaginant être fort au-dessus des autres… pas assez belle pour danser avec lui ? J’aurois voulu que vous fussiez là, mon cher.


CHAPITRE IV.

Lorsque Jane et Elisabeth furent seules, la première, qui avoit été jusqu’alors fort réservée, dans les éloges qu’elle avoit donnés à M. Bingley, s’en dédommagea, en exprimant à sa sœur combien il lui plaisoit !

— Il est précisément ce que doit être un jeune homme, disoit-elle, bon, gai, aimable, je n’ai jamais vu des manières plus prévenantes, ni autant d’aisance avec un air si comme il faut.

— Ajoutez qu’il est beau, répondit Elisabeth, un jeune homme doit l’être aussi (s’il le peut) ; pour que son portrait soit parfait.

— J’ai été très-flattée qu’il m’ait engagée à danser une seconde fois ; je ne m’attendois pas à cette distinction de sa part.

— Vraiment, moi j’y comptois pour vous ; mais il y a une grande différence entre nous ; les complimens qui vous sont adressés ne me surprennent jamais, et vous toujours. Qu’y avoit-il de plus naturel qu’il vous engageât une seconde fois ? Il ne pouvoit s’empêcher de voir que vous étiez deux fois plus jolie que toutes les autres femmes du bal, ainsi vous ne lui devez pas de reconnoissance. Il est certainement très-aimable, et je vous permets bien d’en être enchantée, vous avez aimé des gens bien moins agréables que lui.

— Chère Lizzy…

— Vous savez bien qu’en général vous êtes trop disposée à aimer tout le monde. Vous ne voyez jamais les défauts d’autrui, chacun paroît bon et aimable à vos yeux, de ma vie je ne vous ai entendue dire du mal d’un être humain.

— Je désire n’être pas trop prompte à dire du mal des autres, mais cependant je dis toujours ce que je pense.

— Je le sais, et c’est précisément ce qui me surprend ; avec autant de jugement que vous en avez, être si aveuglée sur les folies et les ridicules des autres ! L’affectation de la candeur est assez commune, mais être candide par nature, sans intention, voir toujours le bon côté de chaque caractère, y ajouter encore, et ne jamais parler du mal, cela n’appartient qu’à vous seule. Et vous aimez aussi les sœurs de cet homme, n’est-ce pas ? Cependant leurs manières ne sont pas si prévenantes que les siennes ?

— Non pas au premier abord ; mais lorsqu’on leur parle, on voit que ce sont des femmes aimables. Miss Bingley doit demeurer chez son frère et tenir sa maison. Je me serois bien trompée si nous ne trouvons pas en elle une charmante voisine.

Elisabeth écoutoit en silence, mais n’étoit pas persuadée. Avec un esprit plus observateur et moins de douceur que Jane, et n’ayant pas été distraite par ce qui la concernoit elle-même, elle étoit peu disposée à approuver les manières des sœurs de M. Bingley au bal. C’étoient de belles dames, d’une humeur assez douce avec ceux qui leur plaisoient, aimables lorsqu’elles le vouloient, d’une figure agréable, elles avoient été élevées dans une des premières pensions de Londres, ensorte qu’habituées à frayer avec des gens de qualité, et à dépenser plus que ne leur permettoit une fortune de vingt mille livres, elles s’arrogeoient le droit de se croire supérieures aux autres.

Elles étoient d’une bonne famille du nord de l’Angleterre, circonstance plus profondément gravée dans leur mémoire que celle de l’origine de leur fortune, que leur père avoit acquise dans le commerce.

Monsieur Bingley avoit hérité de son père environ cent mille livres ; ce dernier avoit eu l’intention d’acheter une terre ; la mort l’avoit surpris avant l’exécution de ce projet ; son fils avoit aussi le même dessein, mais depuis qu’il avoit loué une charmante habitation, ceux qui connoissoient le laisser aller de son caractère pensoient qu’il pourroit bien y passer le reste des ses jours et laisser à la génération suivante le soin d’acheter. Ses sœurs désiroient ardemment le voir propriétaire ; cependant quoiqu’il ne fût établi à Metterfield que comme locataire, Miss Bingley étoit très disposée à faire les honneurs de sa table, et Mistriss Hurst qui avoit épousé un homme plus à la mode que riche, étoit fort portée à regarder la maison de son frère comme la sienne toutes les fois que cela pourroit lui convenir. Mr. Bingley n’étoit majeur que depuis deux ans, lorsqu’on lui parla de Metterfield, comme d’une jolie habitation à louer ; il alla la voir et après une demi heure d’examen, enchanté de sa situation, de la distribution des principales pièces, et satisfait de l’éloge que lui en faisoit le propriétaire, il la loua.

En dépit de contraste frappant que présentoient les caractères de Bingley et de Darcy, une véritable amitié régnoit entre eux, Bingley se confioit entièrement à l’attachement de son ami et avoit la plus haute opinion de son jugement, il lui étoit cher par sa franchise et sa douceur. Darcy étoit supérieur pour l’esprit, quoique Bingley n’en fût pas dépourvu, il avoit plus de finesse, et étoit en même temps fier, réservé, et dédaigneux ; ses manières quoique polies n’étoient point attrayantes ; sous ce rapport son ami avoit tout l’avantage. Bingley étoit sûr d’être aimé partout où il paraissoit, Darcy au contraire déplaisoit presque généralement.

La manière dont ils parloient du bal de Meryton, auroit suffi pour montrer la différence de leurs caractères. Bingley n’avoit jamais rencontré des gens plus aimables, et de plus jolies personnes ; chacun avoit été plein de prévenance, et de politesse pour lui ; il n’y avoit ni gêne ni cérémonie et il s’étoit bientôt senti à son aise avec tous les gens qui composoient l’assemblée. Quant à Miss Bennet, il ne pouvoit rien se figurer de plus beau. Darcy au contraire, n’avoit vu là qu’un rassemblement fort insipide, dans lequel il y avoit peu de jolies personnes ; point qui eussent l’air vraiment comme il faut ; aucune ne lui avoit inspiré le plus léger intérêt, aucune ne lui avoit donné la plus légère marque d’attention. Il avouoit cependant que Miss Bennet étoit jolie, mais il trouvoit qu’elle sourioit trop.

C’étoit aussi l’avis de Mistriss Hurst et de sa sœur ; malgré cela, Miss Bennet leur plaisoit, et elles, conclurent que c’étoit une douce et charmante personne, avec laquelle il n’y avoit aucun inconvénient à faire connoissance. Ainsi Miss Bennet étant reconnue pour une fort-aimable fille, leur frère se vit autorisé à s’abandonner à son admiration pour elle.


CHAPITRE V.

À une légère distance de Longbourn demeuroit une famille avec laquelle les Bennet étoient fort liés. Sir Williams Lucas, avoit été autrefois dans le commerce à Meryton, et y avoit fait une assez jolie fortune ; il avoit obtenu le rang de chevalier pour avoir en qualité de Maire présenté une adresse au Roi. Il avoit senti peut-être un peu trop vivement cette distinction, car elle lui inspira du dégoût pour le commerce et pour le séjour d’une petite ville de province, et quittant l’un et l’autre, il s’étoit retiré dans une petite maison de campagne à un mille de Meryton, qui fut dès lors appelée Lucas-lodge. Là il pouvoit se pénétrer du degré d’importance qu’il avoit acquis et n’étant plus absorbé par les affaires, sa principale occupation étoit de se montrer extrêmement poli avec tout le monde, car quoique très-fier de son nouveau rang, il n’étoit point devenu dédaigneux ; au contraire, naturellement amical et obligeant, sa présentation à S.t James l’avoit rendu encore plus affable. Lady Lucas étoit une excellente femme, dont l’esprit n’avoit rien d’assez supérieur pour l’empêcher d’être une voisine très-précieuse à Miss Bennet. Elle avoit plusieurs enfans ; l’aînée âgée de vingt-sept ans, bonne et pleine de raison, étoit extrêmement liée avec Elisabeth.

Il étoit indispensable que les miss Lucas et les miss Bennet se rencontrassent pour parler du bal, aussi le lendemain matin vit-on arriver les premières à Longbourn. Elles venoient raconter à leurs amies ce qu’elles avoient vu et entendu, et apprendre en échange ce qui auroit pu leur échapper.

— La soirée commença bien pour vous, Charlotte, dit Mistriss Bennet à Miss Lucas, avec une politesse forcée, vous fûtes le premier objet de l’attention de M. Blingley.

— Oui, mais il a paru cependant donner la préférence au second.

— Oh ! vous parlez de Jane sans doute, parce qu’il a dansé deux fois avec elle ; en effet, il avoit l’air de l’admirer, et je crois bien que c’étoit vrai ! J’ai ouï dire quelque chose là-dessus, je ne me souviens pas fort bien de ce que c’étoit, quelque chose de M. Robinson je crois ?

— Peut-être Madame voulez-vous parler de la conversation que j’ai entendue entre M. Robinson et lui. Ne vous l’ai-je pas racontée ? M. Robinson lui demandoit comment il trouvoit nos assemblées de Meryton, s’il ne pensoit pas qu’il y avoit beaucoup de jolies femmes dans la salle et laquelle il trouvoit la plus belle. Il répondit vivement à cette dernière question : Oh ! l’aînée des Miss Bennet, sans aucun doute ! Il ne peut y avoir deux opinions là-dessus.

— En vérité ! hé bien, c’étoit positif cela. Il semble alors que… cependant, cela pourroit peut-être encore ne mener à rien.

— J’ai été plus heureuse que vous, Lizzy, dit Charlotte en souriant, M. Darcy n’est pas si aimable que son ami, n’est-ce pas ? Pauvre Lizzy ! être passable seulement.

— Je vous prie de ne point mettre dans la tête à Lizzy d’être piquée de ce mauvais compliment, car c’est un homme si désagréable, qu’on seroit vraiment fâchée d’être distinguée par lui. Mistriss Long m’a dit qu’il a été assis pendant plus d’une demi-heure à côté d’elle sans lui ouvrir la bouche.

— En êtes-vous sûre, Madame, dit Jane, il y a peut-être quelqu’erreur, car j’ai bien certainement vu M. Darcy lui parler.

— Oh ! oui, parce qu’elle lui demanda si Metherfield lui plaisoit, il ne put faire autrement que de lui répondre ; car elle dit qu’il avoit l’air très-fâché qu’on eût osé lui adresser la parole.

— Miss Bingley m’a assuré qu’il ne parle jamais qu’à ses plus intimes connoissances, et qu’alors il est extrêmement aimable, dit Jane.

— Je n’en crois pas un mot, ma chère, s’il avoit été si aimable, il auroit certainement parlé à Mistriss Long. Mais je devine pourquoi il ne l’a pas fait. On dit qu’il est dévoré d’orgueil, et je suis sûre qu’il aura su que Mistriss Long n’avoit point d’équipage, et qu’elle étoit venue au bal dans une voiture de louage.

— Je ne lui en veux point de n’avoir pas parlé à Mistriss Long, dit Charlotte, mais j’aurois voulu qu’il dansât avec Lizzy.

— Une autre fois, Lizzy, dit Mistriss Bennet, si j’étois vous, je ne voudrois pas danser avec lui.

— L’orgueil chez lui, dit Miss Lucas, ne me paroît pas si offensant qu’il l’est quelquefois chez d’autres, il a une excuse. On ne sauroit s’étonner qu’un jeune homme si beau, d’une bonne famille, avec beaucoup de fortune, ayant tout enfin en sa faveur, ait bonne opinion de lui-même.

— C’est très-vrai, répliqua Elisabeth, et je lui pardonnerois facilement son orgueil s’il n’avoit pas blessé le mien.

— L’orgueil, observa Mary, qui se piquoit de beaucoup de profondeur dans ses réflexions, est un défaut très-ordinaire ; d’après tout ce que j’ai lu, je suis persuadée qu’il est très-commun, que la nature humaine y est particulièrement disposée, et qu’il y a bien peu de gens qui ne nourrissent en sentiment de satisfaction d’eux-mêmes, fondé sur quelques qualités réelles ou imaginaires. La vanité et l’orgueil sont deux choses très-différentes, quoiqu’on les emploie quelquefois comme synonymes. On peut être fier sans être vain. L’orgueil se rapporte davantage à l’opinion que nous avons de nous-même, et la vanité à celle que nous voulons que les autres en aient.

— Si j’étois aussi riche que M. Darcy, s’écria un jeune Lucas qui avoit accompagné ses sœurs, je ne m’embarrasserais pas d’être fier ou vain, j’aurois une meute de chiens courrans, et je boirois une bouteille de vin par jour.

— Alors vous boiriez beaucoup trop, dit Mistriss Bennet, et si je vous voyois, je vous ôterois tout de suite la bouteille.

L’enfant soutint qu’elle ne le pourroit pas ; elle persista à dire qu’elle le feroit, et la discussion ne finit qu’avec la visite.

CHAPITRE VI.

Les dames de Longbourn se présentèrent chez celles de Metherfield, qui ne tardèrent pas à rendre la visite dans toutes les formes. Les manières attrayantes des Miss Bennet charmèrent de plus en plus Mist. Hurst et Miss Bingley, et quoiqu’on trouvât que la mère étoit intolérable, et qu’on ne pouvoit faire la conversation avec les sœurs cadettes, on exprima cependant le désir de faire plus ample connoissance avec les deux aînées. Elisabeth, qui leur trouvoit toujours beaucoup de hauteur, ne pouvoit les goûter. La préférence qu’elles accordoient à Jane, venoit du sentiment qu’elle avoit inspiré à leur frère ; ce sentiment étoit évident pour tout le monde, et il étoit évident aussi pour Elisabeth que Jane cédoit à l’attrait qu’elle avoit senti pour lui au premier abord ; qu’elle étoit par conséquent au commencement d’une inclination ; mais Elisabeth espéroit que l’on ne s’en doutoit pas, parce que Jane avoit une grande force d’âme, un caractère égal et une constante sérénité qui la garantiroit des soupçons des médisans ; elle en parla à son amie Miss Lucas.

— C’est très-bien, répondit Charlotte, de pouvoir en imposer au public, mais c’est quelquefois un désavantage d’être si réservée. Si une femme cache son affection avec le même soin à celui qui en est l’objet, elle peut perdre l’occasion de le fixer, et ce sera alors une bien légère consolation pour elle de penser que le monde est dans la même ignorance que lui. Il entre tant de reconnoissance ou d’amour-propre dans presque tous les attachemens, qu’il n’est pas prudent d’en abandonner un à lui-même, c’est-à-dire au seul pouvoir de l’amour. Une légère préférence est assez naturelle, mais il y a peu de gens capables d’aimer vivement sans être payés de retour. Sur dix exemples, il y en a neuf où une femme réussit mieux, en montrant plus de sentiment encore qu’elle n’en éprouve. Bingley distingue votre sœur, il n’y a pas de doute, mais il n’ira pas au-delà de la simple préférence, si elle ne l’encourage pas, en lui laissant voir ce qu’elle éprouve pour lui.

— Mais elle l’encouragera autant que son caractère peut le lui permettre, et d’ailleurs, si moi je vois le sentiment qu’elle a pour lui, il faudroit qu’il fût bien simple pour ne pas le découvrir aussi.

— Souvenez-vous, Elisa, qu’il ne connoît pas le caractère de votre sœur aussi bien que vous.

— Cependant si une femme qui a de l’amour pour un homme ne fait pas tous ses efforts pour le lui cacher, il doit bien enfin s’en apercevoir. — Peut-être s’en apercevra-t-il s’il la voit assez souvent pour pouvoir l’étudier. Mais quoique Jane et M. Bingley se rencontrent fréquemment, ce n’est jamais longtemps de suite, et comme c’est en société, ils ne peuvent pas s’entretenir toujours ensemble. Plus Jane pourra attirer son attention, mieux elle réussira. Lorsqu’elle sera sûre de lui, elle pourra alors l’aimer tant qu’elle voudra.

— Votre plan seroit bon, s’écria Elisabeth, s’il ne s’agissoit que d’avoir envie de se marier, et je vous assure que je l’adopterois si je ne voulois qu’épouser un homme riche, ou enfin avoir un mari quelconque. Mais ces idées là n’occupent point Jane. Elle n’a aucun dessein, elle n’est pas même certaine du degré de préférence qu’elle lui accorde, et s’il est fondé. Elle ne le connoît que depuis quinze jours ; elle a dansé à Meryton avec lui ; elle l’a vu en visite à Metherfield, et a dîné trois ou quatre fois avec lui ; ce n’est réellement pas assez pour qu’elle puisse connoître et juger son caractère.

— Non pas comme vous présentez la chose, si elle n’avoit fait que dîner avec lui, elle auroit pu seulement découvrir s’il avoit un bon appétit, mais vous oubliez qu’ils ont aussi passé trois ou quatre soirées ensemble, et cela fait beaucoup.

— Oui, les quatre soirées les ont mis à même de savoir réciproquement s’ils aiment mieux le commerce que le vingt-et-un ; mais pour ce qui est des traits caractéristiques de l’un et de l’autre, je ne crois pas qu’ils aient été fort développés.

— Je souhaite de tout mon cœur, dit Charlotte, que Jane soit heureuse, mais je crois qu’elle auroit autant de chances de bonheur si elle l’épousoit demain que si elle étudioit son caractère pendant un an. Le bonheur dans le mariage est absolument une chose du hasard. Que les deux parties connaissent parfaitement leurs défauts réciproques, et que même d’avance elles soient parfaitement d’accord, cela n’assure pas le moins du monde leur félicité. Les défauts, qui ne sont souvent que de légères différences, vont toujours en augmentant, et deviennent par la suite si opposés qu’ils peuvent occasionner mille désagrémens aux deux époux. Le mieux seroit encore de connoître aussi peu que possible les défauts de la personne avec laquelle on doit passer sa vie.

— Vous me faites rire, Charlotte, mais vous ne me persuadez point, vous ne voudriez pas vous-même agir ainsi. »

Toute occupée à observer les soins de M. Bingley pour sa sœur, Elisabeth étoit loin de soupçonner qu’elle fût elle-même devenue un objet d’intérêt pour son ami. M. Darcy avoit d’abord eu de la peine à convenir qu’elle fût jolie ; il l’avoit considérée avec indifférence au bal ; depuis lors, il ne l’avoit regardée que pour la critiquer, mais il n’eût pas plutôt prouvé à ses amis qu’il n’y avoit pas un trait de sa physionomie de remarquable, qu’il commença à trouver que la belle expression de ses yeux noirs lui donnoit l’air fort spirituelle ; à cette découverte en succédèrent plusieurs autres également mortifiantes. Quoique l’œil de la critique lui eût fait voir plus d’un défaut dans la parfaite régularité de sa taille, il étoit forcé de reconnoître que sa tournure étoit svelte et agréable, et en dépit de la décision qu’il avoit prise que ses manières n’étoient pas celles du grand monde, leur grace et leur enjouement le séduisoient. Elle ignoroit complètement tout cela, et il n’étoit encore à ses yeux qu’un homme qui ne se faisoit aimer nulle part, et qui ne l’avoit pas trouvée assez jolie pour la faire danser.

Il commença à désirer de la connoître davantage, et afin de parvenir à lui parler, il prenoit part à la conversation qu’elle avoit avec les autres. Ces avances attirèrent enfin son attention, c’étoit chez sir Williams Lucas où il y avoit beaucoup de monde. « À quoi pensoit M. Darcy, disoit-elle à Charlotte, d’écouter ainsi ma conversation avec le colonel Forster ?

— C’est une question à laquelle M. Darcy peut seul répondre.

— S’il recommence encore, je lui laisserai voir ce que je pense. Il a un regard très-satyrique, si je ne commence par être impertinente moi-même, je finirois par avoir peur de lui.

Il se rapprocha d’elle peu de momens après, sans paroître avoir l’intention d’entrer en conversation. Miss Lucas défia alors son amie d’oser lui parler, ce qui provoqua Elisabeth, elle se retourna, et lui dit : — Ne pensez-vous pas, Monsieur Darcy, que je parlois fort bien lorsque je tourmentois le colonel Forster pour qu’il nous donnât un bal à Meryton ?

— Du moins, avec beaucoup de chaleur, c’est un sujet sur lequel les jeunes dames sont toujours très-pressantes.

— Vous êtes sévère pour nous.

Ce sera bientôt son tour d’être attaquée, pensa Miss Lucas. — Je vais ouvrir le piano, Elisa, et vous savez ce qui en arrivera.

— Vous êtes une singulière créature, sous l’apparence d’une amie ! toujours me faire jouer et chanter devant tout le monde ! si ma vanité s’étoit tournée du côté de la musique, vous auriez été inappréciable ! mais j’aimerois mieux ne pas en faire devant des gens qui sont accoutumés à entendre les artistes les plus distingués. Cependant Miss Lucas persistant, elle ajouta : Allons, puisque vous le voulez, il le faut.

Son exécution étoit agréable quoique peu brillante ; après un ou deux morceaux de chant, et avant qu’elle eût eu le temps de répondre aux sollicitations des personnes qui désiroient l’entendre encore, elle fut remplacée au piano avec empressement par sa sœur Mary, qui ayant le plus travaillé pour acquérir des talens et de l’instruction, étoit toujours impatiente de les montrer. Mary n’avoit ni dispositions, ni génie, et la vanité qui lui avoit donné beaucoup d’application, lui avoit donné aussi un air pédant et satisfait qui auroit nui à de plus grands talens que les siens. Elisabeth, sans affectation, sans prétentions, avoit été écoutée avec beaucoup de plaisir, quoiqu’elle fût loin d’être aussi forte que sa sœur. Après un long concerto, Mary fut charmée d’avoir à mériter de nouveaux éloges, et joua des airs irlandais et écossais à la demande de ses sœurs cadettes, qui avec les Miss Lucas et quelques officiers, se mirent à danser dans le fond du salon.

M. Darcy étoit dans une muette indignation de cette manière de passer la soirée qui excluoit toute espèce de conversation. Il étoit trop occupé par ses réflexions pour faire attention à sir Williams Lucas qui étoit près de lui ; jusqu’à ce qu’enfin ce dernier lui adressa la parole.

— Quel charmant amusement pour les jeunes gens, Monsieur Darcy ! Après tout, il n’y a rien comme la danse ; je la considère comme un des premiers degrés de la civilisation dans les sociétés policées.

— Certainement, Monsieur, elle a aussi l’avantage d’être fort en usage dans les sociétés les moins policées. Les sauvages dansent aussi.

Sir Williams sourit légèrement. — Vos amis dansent à ravir. Après une courte pause, voyant Bingley se joindre au groupe des danseurs : je ne doute pas, M. Darcy, que vous ne soyez vous-même adepte dans cet art ?

— Vous m’avez vu danser à Meryton, je crois, Monsieur.

— Oui, en vérité, et ce spectacle m’a procuré un plaisir infini ! Vous dansiez souvent à St.-James sûrement ?

— Jamais, Monsieur.

— Ne pensez-vous cependant pas que ce seroit honorer à la cour ?

— C’est un honneur que je ne fais nulle part, lorsque je puis m’en dispenser.

— Vous avez une maison à Londres, je suppose ? M. Darcy s’inclina.

— J’avois eu une fois l’idée de m’établir à Londres ; j’aime passionément la bonne société, mais je n’étois pas sûr que cet air-là convînt à la santé de Lady Lucas.

Il s’arrêta pour attendre une réponse, mais son interlocuteur n’étois pas disposé à lui en faire une. Dans ce moment, Elisabeth passoit près d’eux. Sir Williams, enchanté de l’idée de faire une chose qu’il croyoit très-polie, l’arrêta, et lui dit : ma chère Miss Elisa, pourquoi ne dansez-vous pas ? M. Darcy, vous me permettrez de vous présenter cette jeune dame, comme un partner fort agréable ; vous ne pouvez me refuser de danser, quand la beauté est devant vous ; et prenant la main d’Elisabeth, il vouloit la donner à Darcy, qui quoiqu’extrêmement surpris, ne la recevoit pas sans plaisir, lorsqu’elle la retira brusquement et dit à sir Williams : En vérité, Monsieur, je n’ai pas le moindre désir de danser, et je ne venois point vous demander un partner.

M. Darcy lui demanda alors d’un air fort sérieux de lui faire l’honneur de danser avec lui, mais ce fut en vain ; Elisabeth étoit décidée, et Sir Williams, malgré tous ses efforts, ne put parvenir à ébranler sa résolution.

— Vous dansez si bien, miss Elisa ! il est cruel de me refuser le plaisir de vous voir ! Quoique M. Darcy n’aime pas cet exercice, il ne feroit aucune difficulté de nous obliger pendant une demi heure.

— M. Darcy est rempli de politesse, dit Elisabeth en souriant.

— C’est vrai, mais en reconnoissant le motif qui le feroit agir, nous ne pourrions pas nous étonner de sa complaisance ; car, qui pourroit refuser une telle danseuse !

Elisabeth lança un regard malin sur M. Darcy, et s’en fut. Sa résistance ne lui avoit point fait de tort dans l’esprit de M. Darcy, il pensoit à elle avec complaisance, lorsqu’il fut abordé par Miss Bingley.

— Je parie que j’ai deviné le sujet de votre rêverie ?

— Je ne le crois pas.

— Vous pensez combien il seroit insupportable de passer plusieurs soirées de cette manière, et dans une pareille société. Je suis tout-à-fait de votre avis, jamais je n’ai été plus fatiguée, plus ennuyée, du bruit, de la nullité, et cependant de l’importance de tous les gens. Combien je donnerois pour entendre vos observations sur eux !

— Votre conjecture est entièrement fausse, je vous assure ; mon esprit étoit plus agréablement occupé. Je réfléchissois sur le plaisir que peuvent faire deux beaux yeux qui parent la figure d’une jolie femme.

Miss Bingley fixa les siens sur lui et le pria de vouloir bien lui dire qu’elle étoit la dame qui avoit le bonheur de lui inspirer de telles réflexions.

— Miss Elisabeth Bennet.

— Miss Elisabeth Bennet ! s’écria Miss Bingley, je suis stupéfaite. Y a-t-il longtemps qu’elle est votre favorite ? Quand pourrai-je vous faire mon compliment, je vous prie ?

— C’est absolument la question que je pensois que vous me feriez. L’imagination des femmes est si prompte ; qu’elle s’élance de l’admiration à l’amour, et de l’amour au mariage ; en un instant ; je savois que vous me féliciteriez.

— Mais vraiment si vous parliez sérieusement je regarderois la chose comme arrangée. Vous aurez une charmante belle-mère ! Je pense qu’elle demeurera toujours à Pimberley avec vous ?

Il l’écoutoit avec une parfaite indifférence, pendant qu’elle s’amusoit à parler ainsi : tranquilisée par son air calme qui lui persuadoit qu’il n’y avoit rien de réel dans cette plaisanterie, elle continua à déployer son esprit sur ce sujet.

CHAPITRE VII.

La fortune de M. Bennet consistoit presqu’entièrement en une propriété de deux mille livres de rentes, qui malheureusement pour ses filles, étoit à défaut d’enfans mâles, substituée à un parent fort éloigné. La fortune de leur mère, quoiqu’assez considérable pour leur position actuelle, ne pouvoit pas suppléer à celle de leur père.

Mistriss Bennet avoit hérité de son père, qui étoit avocat à Mérytion, quatre mille livres ; elle avoit une sœur mariée à M. Phillips, autrefois clerc de leur père, qui lui avoit succédé ; et un frère établi à Londres qui faisoit un commerce honorable. Le village de Longbourn n’étoit qu’à un mille de Méryton ; distance fort agréable pour les jeunes dames qui y alloient ordinairement trois ou quatre fois par semaine visiter leur tante et un magasin de modes qui se trouvoit précisément sur la route. Les deux cadettes étoient particulièrement assidues à ces devoirs ; leur esprit étoit plus oisif que celui de leurs sœurs, et lorsqu’il ne se présentoit rien de mieux, une promenade à Méryton devenoit nécessaire pour charmer les loisirs de la matinée, et fournir à la conversation de la soirée.

Quelque peu d’événemens qu’il dût y avoir dans le pays, elles espéroient toujours d’apprendre de leur tante quelques nouvelles. L’arrivée d’un régiment de milice, qui devoit passer l’hiver dans le voisinage, et dont le quartier général étoit à Méryton, leur causa une grande joie. Les visites à Mrs. Phillips devenoient maintenant du plus grand intérêt, chaque jour ajoutoit quelque chose à ce qu’elles savoient déjà du nom et de l’histoire de chaque officier. Elles n’ignorèrent pas long-temps leurs logemens, et enfin elles eurent le bonheur de faire connoissance avec les officiers eux-mêmes, Mr. Phillips leur fit visite à tous, et ouvrit ainsi à ses nièces une source de félicités, auparavant inconnue. Elles ne s’entretenoient plus que des officiers ; et la grande fortune de Mr. Bingley, dont la seule idée suffisoit pour animer leur mère, disparoissoit à leurs yeux devant l’uniforme d’un simple enseigne.

Un matin après avoir été témoin de leurs transports sur ce sujet-là, Mr. Bennet dit froidement :

— D’après tout ce que je viens d’entendre, vous devez être les jeunes filles les plus ridicules de tout le pays. Je le soupçonnois, maintenant j’en suis convaincu.

Catherine fut déconcertée et ne répondit rien, mais Lydie continua avec la plus complète indifférence à parler avec admiration du capitaine Carter, et de ses espérances de le voir dans le courant de la journée, parce qu’il devoit partir le lendemain pour Londres.

— Je suis surprise, mon cher, dit Mistriss Bennet, de vous voir toujours porté à croire que vos enfans sont ridicules ! Si je pensois ainsi des enfans de quelqu’un, à coup sûr ce ne seroit pas des miens.

— Si mes enfans sont ridicules, j’espère que je m’en apercevrai toujours.

— Mais s’ils ne le sont pas ? Si au contraire ils sont remplis d’esprit ?

— C’est le seul point sur lequel nous ne soyons pas d’accord. J’avois espéré que nous penserions toujours de même ; mais je suis si éloigné de votre manière de voir, que je crois au contraire que nos filles cadettes sont extraordinairement ridicules.

— Mon cher Mr. Bennet, vous ne pouvez raisonnablement espérer, que de si jeunes filles aient autant de bon sens que leur père et leur mère ; lorsqu’elles seront à notre âge, j’ose vous assurer qu’elles ne penseront pas plus aux officiers que nous. Je me souviens très-bien moi-même, du temps ou j’aimois beaucoup les habits rouges[1] ; et en vérité, dans le fond de mon cœur, je les aime encore. Si un jeune et brillant colonel de vingt-six ans, avec mille livres de rente, me demandoit une de mes filles, je ne la lui refuserois point. Je trouvois que le colonel Forster, avoit très bonne façon dans son uniforme, l’autre jour chez Sir Williams.

— Maman, s’écria Lydie, ma tante dit que maintenant le colonel Forster et le capitaine Carter, ne vont plus si souvent chez Mistriss Watson ; elle les voit beaucoup dans le cabinet de lecture de Clarke.

L’arrivée d’un laquais empêcha Mistriss Bennet de répondre, il apportoit un billet pour Miss Bennet, et venoit de Netherfield ; il demandoit une réponse. Les yeux de Mistriss Bennet brilloient de plaisir, et ne laissant pas le temps à sa fille de lire, elle lui demandoit : — Eh bien, Jane, de qui est-ce ? Que dit-il ? Allons Jane, dépêchez-vous et dites-nous ?… dépêchez-vous donc mon ange !

— C’est de Miss Bingley, et elle lut à haute voix, ce qui suit :

Ma chère amie.

« Si vous n’êtes pas assez complaisante pour venir dîner aujourd’hui avec nous, nous courons le risque, Louisa et moi, de nous haïr le reste de notre vie ; car un jour entier passé en tête à tête entre deux femmes, ne peut pas finir sans une querelle. Venez donc aussitôt que vous aurez lu ce billet ; mon frère et nos Messieurs sont allés dîner avec les officiers. »

Votre affectionnée,
Caroline Bingley.

— Avec les officiers ! s’écria Lydie, je suis surprise que ma tante ne nous l’ait pas dit.

— Il dîne dehors, dit Mistriss Bennet, c’est très-fâcheux.

— Puis-je avoir la voiture ? dit Jane.

— Non, ma chère, il vaut mieux que vous alliez à cheval ; il paroît vraisemblable qu’il pleuvra, et alors vous y resterez ce soir.

— Ce seroit un assez bon plan, dit Elisabeth, si vous étiez sûre qu’on n’offrît pas de la ramener en voiture.

— Oh ! ces Messieurs ont sûrement pris la voiture de Mr. Bingley, pour aller dîner à Méryton, et les Hurst n’ont point de chevaux.

— Mais je préférerois aller en voiture.

— Je suis sûre ma chère, que votre père ne peut pas vous donner les chevaux, ils sont employés à la ferme, n’est ce pas, Mr. Bennet ?

— Je les donne bien souvent, lors-même qu’ils sont employés à la ferme.

— Mais si vous les donniez aujourd’hui, dit Elisabeth, le plan de ma mère seroit manqué.

Elle parvint ainsi, à faire prononcer à son père que les chevaux étoient occupés ; par conséquent Jane fut obligée d’aller à cheval ; sa mère l’accompagna jusqu’à la porte en prédisant gaiement le mauvais temps. Ses espérances furent bientôt réalisées. Jane venoit de partir, lorsqu’une grosse pluie commença à tomber ; ses sœurs étoient inquiètes, mais sa mère étoit ravie. La pluie continua sans interruption toute la soirée, certainement Jane ne pouvoit pas revenir !

— Il faut avouer que j’ai eu une heureuse idée ! répéta plusieurs fois Mistriss Bennet, comme si c’etoit elle qui avoit pu déterminer la pluie à tomber ; et jusqu’au lendemain matin, elle ne douta pas que son plan, n’eût les suites les plus heureuses. Le déjeuner étoit à peine fini, qu’un domestique de Netherfield arriva, apportant le billet suivant pour Elisabeth.

Ma chère Lizzy,

« Je suis très-incommodée ce matin, et je dois l’attribuer à ce que j’ai été mouillée hier. Mes bons amis ne veulent pas entendre parler de me laisser retourner à la maison, avant que je sois mieux, ils insistent aussi pour que je voie Mr. Jones, ainsi vous ne serez pas inquiets si vous apprenez qu’il est venu me voir, je n’ai absolument que mal à la gorge et mal à la tête. »

Votre, etc.

— Eh bien ! ma chère, dit Mr. Bennet, lorsqu’Elisabeth eut fini de lire ce billet, si votre fille a une maladie dangereuse, et si elle en meurt, ce sera une consolation pour vous de savoir, qu’elle l’a prise en courant après Mr. Bingley, et par vos ordres.

— Oh ! je ne crains pas qu’elle en meure, on ne meurt pas pour un petit coup de froid. Elle sera soignée, tout ira bien tant qu’elle restera là ; j’irai la voir si je puis avoir la voiture.

Elisabeth qui étoit réellement inquiète de sa sœur, étoit décidée à aller la voir, quoiqu’elle ne pût pas avoir la voiture, et comme elle ne savoit pas monter à cheval, elle n’avoit d’autre parti à prendre que celui d’y aller à pied. Elle déclara son intention.

— Comment pouvez-vous avoir cette idée, s’écria sa mère : avec une telle boue ! Vous ne serez pas en état de vous montrer lorsque vous arriverez.

— Mais je serai bien en état de voir c’est tout ce que je veux.

— Est-ce une manière de m’insinuer que je dois vous prêter les chevaux, Lizzy ? dit son père.

— Non en vérité, je ne crains point de faire cette promenade ; la distance n’est rien, lorsqu’on a un but ; il n’y a que trois milles, je serai de retour pour dîner.

— J’admire l’activité de votre amitié, dit Mary, mais l’impulsion de votre sentiment, devroit être guidée par la raison, et il me semble qu’il ne doit agir qu’autant que c’est nécessaire.

— Nous irons avec vous, jusqu’à Méryton, s’écrièrent Catherine et Lydie ; Elisabeth accepta leur compagnie, et les trois jeunes personnes partirent ensemble.

— Si nous allons vite, disoit Lydie, tout en marchant, nous pourrons peut-être encore voir le capitaine Carter, avant qu’il parte.

À Méryton, elles se séparèrent ; les deux plus jeunes allèrent chez la femme d’un officier, dont elles s’étoient déjà fait une amie, et Elisabeth continua seule sa route, traversant les champs d’un pas précipité, sautant par dessus les haies et les ruisseaux avec une impatiente vivacité ; elle arriva enfin très-fatiguée, ses bas crottés, et avec un teint animé par l’exercice.

On l’introduisit dans la chambre du déjeuner, où tout le monde excepté Jane, étoit déjà rassemblé, et où son arrivée produisit la plus grande surprise. Mistriss Hurst et miss Bingley pouvoient à peine croire, que de si bonne heure, elle eût déjà fait trois milles, par un si mauvais temps, et toute seule ! Elisabeth étoit bien persuadée que ces deux dames voyoient cela avec dédain ; elle en fut cependant reçue très-poliment ; il y avoit quelque chose de plus que de la politesse, dans l’accueil de leur frère ; c’étoit de la bonté et de la prévenance. Mr. Darcy parla peu, et Mr. Hurst point du tout. Le premier étoit partagé entre l’admiration que lui causoit l’éclat et la vivacité que l’exercice avoit donnés à la figure d’Elisabeth, et le doute où il étoit que la raison qui l’avoit amenée la justifiât entièrement d’être venue d’aussi loin toute seule. Le dernier ne pensoit qu’à son déjeuner.

Les réponses qu’on lui fit sur l’état de sa sœur n’étoient pas très-satisfaisantes. Miss Bennet avoit mal dormi, et quoiqu’elle fut levée, elle avoit cependant trop de fièvre pour pouvoir descendre.

Elisabeth insista pour être conduite auprès d’elle, et Jane que la crainte de donner de l’inquiétude ou de l’embarras à sa sœur, avoit empêchée de témoigner dans son billet le plaisir qu’elle auroit de l’avoir auprès d’elle fut ravie de la voir entrer. Elle n’étoit cependant pas en état de supporter la conversation, et lorsque Miss Bingley les eut laissées seules, et qu’elle eut essayé de remercier sa sœur de sa tendre sollicitude, elle se tut ; Elisabeth resta en silence auprès d’elle.

Lorsque le déjeuner fut fini, les deux sœurs les rejoignirent, Elisabeth commença à les aimer un peu plus, lorsqu’elle vit combien de tendresse et d’attention elles témoignoient à Jane. Le médecin arriva, et ayant interrogé la malade, il prononça, comme on l’avoit bien supposé, qu’elle avoit un violent coup de froid. Il lui conseilla de se remettre au lit, et promit de lui envoyer quelques potions. Son conseil fut promptement suivi, car la fièvre augmentant, elle souffroit beaucoup de la tête. Elisabeth ne quitta pas sa chambre un seul instant, les deux autres dames s’absentèrent aussi fort peu, les Messieurs étant sortis, elles n’avoient rien qui les rappellât ailleurs.

Quand trois heures sonnèrent, Elisabeth pensa qu’elle devoit partir et le dit avec chagrin. Miss Bingley lui offrit la voiture, mais la pressa faiblement de l’accepter. Alors Jane témoigna tant de peine de voir partir sa sœur, que Miss Bingley fut obligée de changer l’offre de de la voiture en une invitation de rester à Netherfield ; Elisabeth l’accepta avec reconnoissance, et un domestique fut envoyé à Longbourn, pour dire qu’elle n’y retournoit pas, et pour lui rapporter les vêtemens qui lui étoient nécessaires.



CHAPITRE VIII.

À cinq heures, les deux dames se retirèrent pour faire leur toilette, et à six et demie, on vint avertir Elisabeth que le dîner étoit servi ; elle descendit, et put répondre d’une manière satisfaisante, aux obligeantes questions qu’on lui fit sur l’état de sa sœur, questions parmi lesquelles elle eut le plaisir de distinguer celles de Mr. Bingley, qui témoignoit encore plus de sollicitude que les autres. Jane étoit vraiment mieux. Les deux dames de Netherfield après avoir répété plusieurs fois, combien elles étoient désolées qu’elle eût pris ce rhume, combien elles craindroient elles-mêmes d’être malades, etc, etc, n’y pensèrent plus ; et leur indifférence pour Jane lorsqu’elle n’étoit plus sous leurs yeux, permit à Elisabeth de se livrer, de nouveau, à l’éloignement qu’elle avoit d’abord ressenti pour elles.

Leur frère étoit dans le fait la seule personne qu’elle pût voir avec plaisir. Sa sollicitude pour Jane se montroit visiblement, et ses attentions pour elle-même, l’empêchèrent de se trouver aussi déplacée que les autres le pensoient : lui seul s’occupoit d’elle. Miss Bingley étoit entièrement distraite par M. Darcy, sa sœur ne l’étoit guère moins. Mr. Hurst, à côté de qui Elisabeth étoit placée, étoit un homme indolent, qui ne vivoit que pour manger, boire et jouer, et lorsqu’il vit qu’elle préféroit des mets simples à des plats plus recherchés, il n’eut plus rien à lui dire.

Elisabeth retourna vers Jane immédiatement après le dîner ; aussitôt qu’elle fut sortie de la chambre, Miss Bingley commença à se moquer d’elle ; elle décida qu’il y avoit dans sa contenance un mélange d’orgueil et d’impertinence ; qu’elle n’avoit ni conversation, ni goût, ni beauté ; Mistriss Hurst pensoit de même, et ajouta : Elle n’a rien en sa faveur, si ce n’est qu’elle marche bien ; je n’oublierai jamais son entrée de ce matin, elle avoit presque l’air d’une femme échappée de quelque horde de sauvages.

— C’est parfaitement vrai, Louisa, j’avois toutes les peines du monde à garder mon sérieux. Quelle sottise de venir ici ! Avait-elle besoin de courir à travers champs, parce que sa sœur avoit pris un coup de froid ? Avec ses cheveux détachés et ébouriffés !

— Oui, et sa jupe ! j’espère que vous avez vu sa jupe, qui avoit, j’en suis sûre, au moins six pouces de boue ; sa robe qu’elle avoit laissée retomber par-dessus pour la cacher, ne remplissoit pas trop bien son devoir.

— Votre description peut être très-exacte, Louisa, dit Mr. Bingley, mais tout cela a été perdu pour moi ; je trouvois Miss Elisabeth extrêmement bien, lorsqu’elle est arrivée ce matin ; sa jupe crottée ne m’a point frappé.

— Vous l’auriez observée, je suis sûre, Mr. Darcy ; je penche à croire, que vous ne voudriez pas voir votre sœur faire une pareille escapade.

— Certainement pas.

— Faire trois, quatre ou cinq milles, je ne sais ce qu’il y a d’ici à Longbourn, à pied, dans la boue, et toute seule ! Il me semble que cela dénote une indépendance vulgaire, une indifférence tout-à-fait campagnarde pour le décorum.

— Cela dénote aussi une tendresse bien touchante pour sa sœur, dit Bingley.

— Je crains, Monsieur Darcy, dit à demi voix Miss Bingley, que cette équipée, n’ait un peu diminué votre admiration pour ses beaux yeux !

— Pas du tout, répondit-il ; la course qu’elle venoit de faire, les avoit rendus encore plus brillans.

Un court silence suivit cette réponse ; Mistriss Hurst reprit la parole.

— J’aime beaucoup Jane Bennet, c’est une charmante fille, que je souhaite de tout mon cœur de voir bien établie ; mais je crains qu’avec un tel père, une telle mère, et des relations si peu relevées, elle n’ait pas beaucoup de chances en sa faveur.

— Je crois avoir entendu dire, qu’elles ont un oncle avocat à Méryton.

— Oui, et elles en ont un autre, qui demeure à Londres, dans quelqu’endroit près de Cheap-side.

— Oh ! celui-là, c’est le personnage le plus considéré de toute la famille. Et elles se mirent à rire aux éclats.

— Elles auroient assez d’oncles pour remplir tout Cheap-side, qu’elles n’en seroient pas moins aimables, s’écria Bingley.

— Oui, mais cela diminueroit certainement la chance qu’elles pourroient avoir, d’épouser des hommes jouissant de quelque considération dans le monde, répliqua Darcy.

Bingley se tut ; mais ses sœurs approuvèrent et s’égayèrent encore quelque temps, aux dépens des vulgaires parens de leur chère amie.

Cependant, en quittant la table, elles montèrent dans sa chambre, avec un renouvellement de tendresse, et restèrent avec elle, jusqu’à ce qu’on vint les appeler pour le café. Comme Jane souffroit toujours, Elisabeth ne voulut pas la quitter, jusqu’à ce qu’enfin, elle eut le plaisir de la voir s’endormir tranquillement dans la soirée, elle pensa alors qu’il étoit convenable, plus qu’agréable, de descendre ; elle s’y décida donc. En entrant dans le salon, elle trouva tout le monde au jeu ; on l’invita à s’y mettre aussi, mais comme elle imagina qu’ils jouoient cher, elle s’y refusa, donnant pour excuse, qu’elle remonteroit bientôt vers sa sœur, et dit : qu’elle s’amuseroit à lire pendant le peu de temps qu’elle resteroit en bas.

Mr. Hurst la regardoit avec étonnement ; vous préférez la lecture au jeu, dit-il ? C’est singulier !

— Miss Elisa Bennet dédaigne les cartes, dit Miss Bingley : elle lit beaucoup, et ne prend aucun plaisir à autre chose.

— Je ne mérite ni cet éloge, ni cette censure, répondit Elisabeth, je ne lis pas beaucoup, et je prends plaisir à mille autres choses.

— À soigner votre sœur, dit Bingley, et j’espère que vous en serez récompensée en la voyant bientôt rétablie.

Elisabeth le remercia de tout son cœur, et s’approcha d’une table où il y avoit quelques livres. Il lui offrit avec empressement d’en aller chercher d’autres, et tous ceux que la bibliothèque pouvoit fournir.

— J’aurois désiré, ajouta-t-il, pour votre plaisir et mon propre avantage, qu’elle fut plus considérable ; mais je suis un paresseux, et quoique je n’aie pas beaucoup de livres, j’en ai encore plus que je n’en lis.

Elisabeth l’assura que ceux qui étoient dans la chambre lui suffisoient parfaitement.

— Je suis étonnée, dit Miss Bingley, que mon père ait laissé si peu de livres ! Quelle délicieuse bibliothèque vous avez à Pimberley, M. Darcy.

— Elle doit être bien composée, répondit-il, car elle est l’ouvrage de plusieurs générations.

— Et vous l’avez beaucoup augmentée vous-même, car vous achetez toujours des livres.

— Je ne saurois comprendre qu’on néglige une bibliothèque de famille.

— Négliger ! Je suis sûre que vous ne négligez rien de ce qui peut augmenter les agrémens de ce bel endroit. Charles, quand vous bâtirez votre maison, je souhaite qu’elle soit seulement la moitié aussi belle que Pimberley.

— Je le souhaite aussi.

— Mais réellement, je vous conseille d’acheter dans le voisinage, et de prendre Pimberley pour modèle. Il n’y a pas de plus beau pays en Angleterre, que le Derbyshire.

— De tout mon cœur, et j’achèterai Pimberley même, lorsque Darcy voudra le vendre.

— Je parle des choses possibles, Charles.

— Je vous donne ma parole, Caroline, que je pense qu’il est plus facile d’acheter Pimberley que de l’imiter.

Elisabeth étoit si distraite par la conversation, qu’elle faisoit fort peu d’attention à ce qu’elle lisoit. Elle posa donc son livre, s’approcha de la table, et se plaça entre Mr. Bingley et sa sœur aînée pour observer le jeu.

— Miss Darcy a-t-elle beaucoup grandi depuis ce printemps ? dit Miss Bingley, sera-t-elle aussi grande que moi ?

— Je le crois. Elle est à présent de la taille de Miss Elisabeth Bennet, plutôt un peu plus grande.

— Combien je languis de la revoir ! Je n’ai jamais rencontré personne qui me plût autant, elle a un maintien et des manières si comme il faut ! elle est si accomplie pour son âge, son exécution sur le piano est parfaite.

— Je suis toujours étonné, dit Bingley, de la patience que les jeunes personnes doivent avoir, pour parvenir à être aussi accomplies qu’elles le sont généralement.

— Vous croyez donc que toutes les jeunes personnes sont accomplies, mon cher Charles ? à quoi pensez-vous ?

— Oui je le crois, elles font toutes de la musique, peignent des écrans, et font des bourses. Je crois que je n’en connois pas une seule qui ne sache faire tout cela ; et je suis sûr de n’avoir jamais entendu parler d’une jeune personne, pour la première fois, qu’on ne m’ait dit qu’elle étoit accomplie.

— Votre liste des perfections ordinaires, dit Darcy, est très-exacte ; et cet éloge est donné à plus d’une femme qui ne le mérite pas pour d’autre titre que celui de peindre un écran, ou de faire une bourse. Mais je suis très loin d’être d’accord avec vous, sur la considération que vous avez pour les dames en général ; car je ne puis me vanter de compter parmi toutes mes connoissances, plus d’une demi douzaine de femmes qui soient décidément accomplies.

— Ni moi non plus, dit Miss Bingley.

— D’après cela, dit Elisabeth, il faut que vous compreniez une foule de choses dans l’idée que vous vous faites d’une femme accomplie ?

— Oui, il est vrai, que j’y comprends une foule de choses.

— Oh ! certainement, ajouta son aide fidèle ; on ne peut considérer comme accomplie, que celle qui surpasse beaucoup ce que nous voyons souvent. Une femme, pour mériter cet éloge, doit connoître à fond la musique, la peinture, la danse, les langues modernes, et en outre, elle doit avoir encore quelque chose dans l’air, les manières, la démarche, le son de la voix, les expressions sans lesquelles cet éloge ne seroit qu’à moitié mérité.

— Elle doit y joindre encore, dit Darcy, un esprit cultivé par la lecture.

— Je ne suis plus surprise alors, s’écria Elisabeth, que vous ne connoissiez que six femmes accomplies ! Je m’étonnerois plutôt de ce que vous en connoissiez autant !

— Seriez-vous assez sévère pour votre sexe, pour douter de la possibilité d’une telle réunion ?

— Je n’ai jamais vu tant de goût, de capacité, d’instruction et d’élégance, réunis dans une femme au point où vous l’exigez.

— Mistriss Hurst et Miss Bingley se récrièrent toutes deux contre un doute aussi injurieux, et protestèrent qu’elles connoissoient plusieurs femmes qui répondoient parfaitement à cette description, alors Mr. Hurst les rappela à l’ordre, en se plaignant amèrement du peu d’attention qu’elles donnoient au jeu ; la conversation cessa, et bientôt après Elisabeth quitta la chambre.

— Elisa Bennet, dit Miss Bingley aussitôt que la porte fut fermée, est une de ces jeunes personnes qui cherchent à plaire à l’autre sexe, en rabaissant le leur ; et je crois qu’elle pourra réussir auprès de plusieurs hommes. Mais selon moi c’est un sot calcul, un pitoyable artifice !

— Sans doute, répondit Darcy, à qui cette remarque étoit adressée ; il y a de la bassesse dans les moyens que les femmes emploient quelquefois pour nous captiver, et cette bassesse est encore bien plus méprisable, lorsqu’il y entre de la fausseté.

Miss Bingley ne fut pas assez satisfaite de cette réponse pour continuer la conversation sur ce sujet.

Elisabeth revint pour leur apprendre que sa sœur étoit plus souffrante. Bingley vouloit qu’on envoyât chercher tout de suite Mr. Jones, ses sœurs ne pouvant imaginer qu’un médecin de campagne, pût-être un bon médecin, étoient d’avis qu’on envoyât en chercher un à Londres. Elisabeth ne voulut pas le permettre ; la proposition de leur frère, lui plaisoit davantage, et il fut convenu qu’on appelleroit Mr. Jones le lendemain matin de bonne heure, si Miss Bennet n’étoit décidément pas mieux. Bingley étoit fort inquiet ; ses sœurs disoient qu’elles étoient fort tourmentées. Cependant après le souper, elles essayèrent de se distraire, en faisant un peu de musique ; lui ne pouvoit calmer ses craintes, qu’en faisant à la femme de charge, les recommandations les plus instantes, pour qu’on prodiguât tous les soins et toutes les attentions possibles à la jeune malade, et à sa sœur.


CHAPITRE IX.

Elisabeth passa la plus grande partie de la nuit auprès du lit de sa sœur, cependant elle eut le plaisir de pouvoir faire une réponse plus satisfaisante à la femme de charge, envoyée de bonne heure par Bingley pour savoir des nouvelles, et plus tard aux deux élégantes soubrettes de ses sœurs. Malgré cette amélioration dans l’état de la malade, elle voulut cependant écrire à Longbourn pour demander à sa mère de venir voir Jane, et de juger par elle-même de son état. Son billet fut envoyé tout de suite, et Mistriss Bennet accompagnée de ses deux filles cadettes, arriva à Netherfield bientôt après le déjeuner.

Si Mistriss Bennet eût trouvé Jane dans un état qui eut eu le moindre danger, elle auroit été fort affligée, mais voyant que sa maladie n’avoit rien d’alarmant, elle ne désiroit pas qu’elle se guérît trop promptement ; le retour de sa santé devant l’éloigner de Netherfield ; elle ne voulut point céder au désir de sa fille qui demandoit à être transportée à Longbourn ; le médecin qui arriva dans ce moment n’étoit pas non plus de cet avis ; après être restées quelques momens auprès de Jane, la mère et les trois filles, sur l’invitation de Miss Bingley, descendirent dans la salle du déjeuner. Bingley les y reçut en témoignant son désir, que Mistriss Bennet n’eût pas trouvé sa fille plus malade qu’elle ne s’y attendoit.

— Pardonnez-moi, Monsieur, elle est beaucoup trop malade pour pouvoir être transportée ; Mr. Jones dit que nous ne pouvons pas y penser. Nous devons donc abuser encore quelque temps de votre bonté.

— Transportée ! s’écria Bingley, il n’y faut pas penser ; je suis sûr que ma sœur ne voudra pas en entendre parler.

— Vous pouvez compter, Madame, dit Miss Bingley avec une froide politesse, que Miss Bennet recevra tous les soins possibles tant qu’elle restera avec nous.

Mistriss Bennet se confondit en remercimens. — Si nous n’étions pas chez d’aussi excellens amis, je ne sais pas en vérité ce que nous ferions, car elle est très-malade, et souffre beaucoup, mais avec la plus grande patience, comme elle le fait toujours ! Elle a sans contredit le caractère le plus doux que j’aie jamais vu ; je dis souvent à mes autres filles, qu’elles ne sont rien en comparaison d’elle. Vous avez ici un joli salon, Monsieur Bingley, la vue sur cette allée sablée est charmante. Je ne connois point d’endroit comparable à Netherfield ! J’espère que vous ne le quitterez pas si vîte, quoique vous ne l’ayez loué que pour peu de temps ?

— Tout ce que je fais, je le fais très-promptement, Madame, si je me décidois à quitter Netherfield, je serois probablement parti au bout de cinq minutes, dans ce moment cependant, je me regarde comme tout à fait établi ici.

— C’est précisément l’idée que je me faisois de vous ! s’écria Elisabeth.

— Vous commencez donc à me connoître ? dit-il en se tournant vers elle.

— Oh oui ! parfaitement.

— Je voudrois prendre cela pour un compliment, mais je crains que ce ne soit peu flatteur d’être si facile à connoître.

— C’est selon, il ne s’en suit pas nécessairement qu’un caractère profond ou énigmatique soit plus estimable que le vôtre.

— Lizzy, s’écria sa mère, souvenez-vous où vous êtes, et ne babillez pas ici comme on vous permet de le faire à la maison.

— Je ne savois pas, poursuivit Bingley, que vous vous appliquassiez à l’étude des caractères, elle doit être fort amusante ?

— Oui, mais les caractères plus compliqués sont plus amusants, ils ont au moins cet avantage.

— La vie de campagne, dit Darcy, doit en général vous fournir peu d’occasions, et peu de sujets à étudier. Dans une ville de province, la société n’est pas assez nombreuse ni assez variée.

— Il est vrai, mais les gens varient tellement eux-mêmes, qu’ils fournissent toujours de nouvelles observations.

— Oui, en vérité, dit Mistriss Bennet qui avoit été fort blessée, de cette manière de parler des sociétés de campagne ; je vous assure qu’il y a autant de monde à la campagne qu’à la ville.

Chacun fut surpris, et Darcy après l’avoir regardée un moment, se retourna en silence. Mistriss Bennet, qui croyoit avoir obtenu une victoire complète sur lui, continua ainsi d’un air triomphant.

— Pour moi je ne vois pas que Londres ait beaucoup d’avantage sur la province, à part les boutiques et les lieux publics. La campagne est fort agréable, n’est-ce pas Mr. Bingley ?

— Lorsque je suis à la campagne, répondit-il, je ne désire point la quitter, mais lorsque je suis à la ville, c’est aussi la même chose ; le séjour de la ville et celui de la campagne ont chacun leurs avantages, et je puis être également heureux, habitant l’une ou l’autre.

— Oh ! parce que vous avez du jugement. Mais Monsieur, disoit-elle en regardant Darcy, semble compter la campagne pour rien.

— En vérité, maman, vous vous êtes trompée, dit Elisabeth qui rougissoit pour sa mère ; vous n’avez pas compris Monsieur Darcy ; il vouloit dire, que l’on ne rencontre pas tant de gens à la campagne qu’à la ville, ce dont nous reconnoissons tous la vérité.

— Certainement, ma chère, personne ne dit le contraire. Mais quant à ce qui est de ne pas voir beaucoup de monde dans notre voisinage, c’est faux. Je crois qu’il y en a peu d’aussi étendus ! Je sais fort bien que nous dinons dans vingt-quatre maisons différentes.

L’embarras d’Elisabeth étoit extrême, et ce ne fut que par égard pour elle que Bingley parvint à garder son sérieux ; sa sœur eut moins de délicatesse et lança à Darcy un coup d’œil très-expressif. Dans le désir de détourner les idées de sa mère, Elisabeth lui demanda, si Charlotte Lucas avoit été à Longbourn depuis qu’elle l’avoit quittée ?

— Oui, elle vint hier avec son père. Quel charmant homme que Sir Williams Lucas ! Il est, si poli ! si comme il faut ! Il a toujours quelque chose à dire à chacun ; c’est absolument l’idée que je me fais d’un homme bien né ! Ces gens qui se croient très-importans, et qui n’ouvrent jamais la bouche, se trompent étrangement.

— Charlotte dina-t-elle avec vous ?

— Non ; elle voulut retourner chez elle ; je crois qu’elle devoit faire un pouding. Pour moi, Monsieur Bingley, mes filles ont été élevées tout différemment. J’ai toujours eu pour principe, d’avoir des domestiques, qui sussent faire leur besogne tout seuls. Mais chacun est son propre juge. Les Miss Lucas sont de très-bonnes personnes, c’est dommage qu’elles ne soient pas jolies ! Ce n’est pas que je trouve Charlotte mal, au moins, mais c’est notre amie particulière.

— Elle me paroît fort aimable, dit Bingley.

— Oh ! mon Dieu oui ! Mais vous avouerez qu’elle n’est pas jolie ! Lady Lucas m’a souvent dit, qu’elle m’envioit pour une de ses filles la beauté de Jane ! Il est vrai qu’on ne voit pas souvent quelqu’un qui soit mieux qu’elle, c’est ce que tout le monde dit ; car je ne me fie point à mon jugement seul. Elle n’avoit pas encore quinze ans, qu’il y avoit chez mon frère Gardiner, à Londres, un Monsieur qui l’aimoit tellement, que ma belle sœur étoit persuadée qu’il la demanderoit en mariage ! Il ne l’a pas demandée cependant ; peut-être la trouvoit-il trop jeune. Il fit des vers pour elle, ils étoient assez jolis.

— Et là finit son sentiment pour elle, dit Elisabeth avec un peu d’impatience ! Et plusieurs ont fait de même je pense ? Je voudrois bien savoir, qui fut le premier qui découvrit cette efficacité de la poésie, pour éteindre les feux de l’amour !

— Jusqu’à présent, dit Darcy, on m’avoit enseigné à considérer la poésie comme un des alimens de l’amour.

— Oh ! d’un amour violent, constant, d’une espèce très-rare, tout sert d’aliment à une forte passion ! mais s’il s’agit d’un sentiment passager, de ce qu’on nomme vulgairement une inclination ; je suis persuadée qu’un bon sonnet suffiroit pour le détruire entièrement.

Darcy sourit ; et le silence général qui suivit, fit trembler Elisabeth. Dans la crainte que sa mère ne compromit encore, elle vouloit entretenir la conversation, mais elle ne trouvoit plus rien à dire, Mistriss Bennet recommença alors ses remercîmens à Mr. Bingley, sur les attentions qu’il avoit pour Jane, et fit des excuses, sur l’embarras que pouvoit causer la présence de Lizzy. Mr. Bingley fut très-poli dans sa réponse, il força sa sœur à l’être aussi, et à dire tout ce que la circonstance exigeoit ; elle le fit sans beaucoup de grâce, à la vérité, mais ce fut assez pour satisfaire Mistriss Bennet, qui bientôt après demanda sa voiture ; à ce signal, la plus jeune de ses filles s’avança, elles avoient chuchoté toutes deux tout le temps de la visite, et le résultat de leur conversation, avoit été, que la cadette rappelleroit à Mr. Bingley, qu’il avoit promis lors de son arrivée dans le pays de donner un bal à Netherfield. Lydie étoit une grosse et grande fille de quinze ans, qui avoit un beau teint et un air gai et ouvert ; elle étoit la favorite de sa mère, dont l’excessive tendresse lui avoit permis d’entrer dans le monde fort jeune ; elle avoit une espèce de confiance naturelle en elle-même que n’avoient pas peu augmenté les attentions des officiers, attentions que lui avoient attiré la liberté de ses manières, et les bons dîners de son oncle ; elle n’étoit donc point embarrassée pour s’adresser à Bingley, au sujet du bal. Elle lui rappela brusquement sa promesse, ajoutant qu’il seroit bien honteux qu’il ne la tînt pas. La réponse qu’il fit à cette attaque inopinée, flatta délicieusement les oreilles de Mistriss Bennet.

— Je suis tout prêt, dit-il à remplir mes engagemens, et lorsque votre sœur sera rétablie, vous fixerez vous-même le jour du bal. Mais vous ne voudriez sûrement pas danser pendant qu’elle est malade ?

Lydie assura qu’elle étoit parfaitement satisfaite.

— Oui, dit-elle, il vaut mieux attendre que Jane soit guérie, il y aura aussi plus de chances pour que le capitaine Carter soit de retour, et lorsque vous aurez donné votre bal, j’insinuerai aux officiers d’en donner aussi un à leur tour, je dirai au colonel que ce seroit une honte s’ils ne le faisoient pas.

Mistriss Bennet et ses deux filles partirent enfin, et Elisabeth retourna auprès de Jane ; abandonnant l’examen de sa conduite et de celle de sa mère et de ses sœurs, aux observations malignes de Mr. Darcy et des dames de Netherfield. Le premier cependant ne joignit point sa critique à la leur sur Elisabeth, malgré les plaisanteries de Miss Bingley sur ses beaux yeux.


CHAPITRE X.

Cette journée s’écoula comme la précédente. Mistriss Hurst et Miss Bingley passèrent quelques heures de la matinée dans la chambre de la malade, qui commençoit à se rétablir quoique lentement.

Elisabeth les rejoignit au salon dans la soirée, la table de jeu ne parût point. Mr. Darcy écrivoit, Miss Bingley étoit assise à côté de lui, s’efforçant d’attirer son attention, en le chargeant de commissions réitérées pour sa sœur. Mr. Bingley et Mr. Hurst jouoient au piquet, Mistriss Hurst suivoit leur jeu.

Elisabeth prit son ouvrage et s’amusoit à observer Darcy et sa fidèle compagne. Les remarques continuelles de la dame, sur son écriture, la régularité de ses lignes, sur la longueur de sa lettre, etc. et la parfaite indifférence avec laquelle ces éloges étoient reçus formoient un dialogue fort curieux, et qui répondoit exactement à l’opinion qu’elle avoit de l’un et de l’autre.

— Que Miss Darcy sera contente de recevoir cette lettre !

Il ne répondit point.

— Vous écrivez extraordinairement vîte.

— Vous vous trompez, j’écris plutôt lentement.

— Combien de lettres vous devez avoir à écrire dans le courant de l’année ! Et des lettres d’affaires ! Oh, que je les trouve ennuyeuses !

— Il est heureux alors, qu’elles me soient tombées en partage plutôt qu’à vous.

— Je vous en prie, dites à votre sœur combien je languis de la voir.

— Je le lui ai déjà dit une fois, d’après votre recommandation.

— Je crains que votre plume ne soit pas bonne. Je vous prie laissez-moi vous la tailler ? Je taille très-bien les plumes.

— Je vous remercie, mais je taille toujours mes plumes moi-même.

— Comment pouvez-vous faire pour écrire si droit ?

Il garda le silence.

— Dites à votre sœur, que je suis enchantée de ses progrès sur la harpe ; et faites-lui savoir aussi que je suis dans le ravissement de son superbe dessin ; que je le trouve infiniment supérieur à celui de Miss Grantley.

— Voulez-vous me permettre de renvoyer vos ravissemens à une autre lettre, je n’ai pas de place dans celle-ci.

— Oh ! c’est égal, je la verrai au mois de Janvier. Lui écrivez-vous toujours d’aussi jolies lettres, et aussi longues ?

— Elles sont ordinairement longues, mais, ce n’est pas à moi à dire, si elles sont jolies.

— Il me semble que c’est une règle assez générale, que lorsqu’on écrit une longue lettre avec facilité, on ne peut pas écrire mal.

Ce ne seroit pas un compliment pour Darcy, s’écria son frère, car il n’écrit pas facilement. Il recherche trop les mots à quatre syllabes.

— Il est sûr que ma manière d’écrire est très différente de la vôtre.

— Ah ! s’écria Miss Bingley, Charles écrit si négligemment ! Il oublie la moitié des mots et efface le reste.

— Mes idées se succèdent si rapidement, que je n’ai pas le temps de les exprimer ; de sorte que souvent mes lettres ne les transmettent point à mes correspondans.

— Votre humilité, Mr. Bingley, dit Elisabeth, devroit désarmer la critique.

— Rien n’est plus trompeur, dit Darcy, que l’apparence de l’humilité, c’est souvent le mépris de l’opinion des autres, et quelquefois même, une vanterie indirecte.

— Et duquel de ces deux noms, qualifiez-vous la dernière preuve de modestie que je viens de donner ?

— De celui d’une vanterie indirecte. Car vous êtes fier des défauts de votre style ; vous les considérez, comme provenant de la rapidité de vos idées, et d’une négligence d’exécution que vous trouvez, sinon gracieuse du moins fort excusable. La faculté de faire les choses avec une grande promptitude, est toujours fort appréciée par celui qui la possède, et souvent sans s’embarrasser de la perfection de l’exécution. Lorsque vous disiez ce matin à Mistriss Bennet, que si vous vous décidiez jamais à quitter Netherfield, vous seriez parti en moins de cinq minutes ; vous pensiez bien que c’étoit une espèce d’éloge, de panégyrique de vous-même. Et cependant qu’y a-t-il de si louable, dans une précipitation, qui doit nécessairement laisser les choses sans être achevées, et qui ne présente aucun avantage, ni pour vous ni pour les autres ? »

— Oh ! s’écria Bingley, c’est trop, de rappeler le soir toutes les folies que je puis avoir dites le matin. Cependant, sur mon honneur ! je pense que tout ce que j’ai dit de moi est vrai, je le pense dans ce moment, du moins. Je ne m’accuse point d’une inutile précipitation pour m’en vanter devant ces dames.

— Eh bien ! je suppose que vous le croyez. Je ne suis cependant pas persuadé que vous puissiez partir avec tant de célérité ; votre conduite doit être toute aussi dépendante des circonstances, que celle de tout autre homme. Si déjà monté sur votre cheval, un ami vous disoit : Bingley, vous feriez mieux de rester encore ici une semaine. Vous ne partiriez probablement pas, et encore un mot, vous resteriez peut-être un mois.

— Vous avez seulement prouvé par cela, dit Elisabeth, que votre ami ne rend pas justice à ses bonnes qualités, et vous l’avez loué plus qu’il ne s’étoit loué lui-même.

— Je suis fort reconnoissant de ce que vous changez en compliment sur la douceur de mon caractère, ce que vient de dire Darcy ; mais je crains que vous ne lui ayez prêté une intention qu’il n’avoit pas, car, il auroit une beaucoup plus haute idée de moi, si dans une pareille occasion je refusois nettement et que je me misse à courir à toutes jambes.

M. Darcy répondit assez vivement à la plaisanterie de son ami, et l’on auroit pu craindre qu’il ne se mêlât un peu d’aigreur à cet entretien, lorsque M. Hurst rappela l’attention de M. Bingley sur son jeu, et M. Darcy demanda à Miss Bingley et à Elisabeth d’avoir la bonté de faire un peu de musique. Miss Bingley se précipita avec joie vers le piano ; après avoir offert poliment à Elisabeth de commencer, ce qui fut refusé tout aussi poliment, mais avec plus de chaleur, elle s’assit au piano.

Mistriss Hurst chanta avec sa sœur, et pendant qu’elles étoient ainsi occupées, Elisabeth qui feuilletoit quelques livres de musique observa que les yeux de M. Darcy étoient souvent fixés sur elle. Elle ne pouvoit supposer qu’elle fût un objet d’admiration pour un homme pénétré de sa dignité, et cependant il étoit encore plus difficile d’imaginer qu’il la regardoit parce qu’il ne l’aimoit pas. Elle finit par croire qu’il trouvoit probablement en elle quelque chose de repréhensible ; cette idée ne la troubla point ; il ne lui plaisoit pas assez pour qu’elle fit beaucoup de cas de son approbation.

Après avoir joué quelques airs italiens, Miss Bingley commença un air écossais très-vif, M. Darcy s’approcha d’Elisabeth, et lui dit :

— Ne vous sentez vous point quelque envie de saisir cette occasion pour danser une écossaise ? Elle sourit, mais ne répondit rien. Il répéta sa question avec l’air très-surpris de son silence.

— Oh ! je vous avois bien entendu, lui dit-elle, mais je ne pouvois pas me décider si vite à ce que je voulois vous répondre. Vous auriez voulu, je pense, que je vous répondisse oui, afin d’avoir le plaisir de me blâmer, mais j’ai toujours un grand plaisir à renverser ces espèces de projets, et à frustrer les gens de la jouissance d’un mépris prémédité ; c’est pourquoi j’ai mis dans ma tête de vous répondre que je ne me sens aucune envie de danser dans ce moment. Maintenant, critiquez-moi si vous voulez.

— En vérité, je n’ose pas.

— Elisabeth, qui avoit eu l’intention de le braver, fut très-surprise de sa politesse. Au reste, il y avoit tant de finesse et de douceur dans sa manière qu’elle ne pouvoit choquer personne, et Darcy n’avoit jamais été séduit par aucune femme autant que par elle. Il commençoit à croire qu’il auroit été réellement en danger, si elle avoit été d’une famille plus relevée.

Miss Bingley s’en apercevoit assez pour être jalouse, et le vif désir qu’elle avoit de voir sa chère amie Jane rétablie, étoit encore augmenté par le désir de se débarrasser d’Elisabeth. Elle s’efforçoit d’inspirer à Darcy de l’éloignement pour elle, en parlant toujours de leur mariage supposé, et lui retraçant avec ironie le bonheur qu’il trouveroit dans une telle alliance.

— Je pense, disoit-elle, en se promenant le lendemain avec lui dans le verger, que vous insinuerez à votre belle-mère qu’il y a beaucoup d’avantages à savoir retenir sa langue, et si vous le pouvez, vous ferez bien aussi de persuader à ses filles cadettes de ne pas tant courir après les officiers. Si j’osois aborder un sujet encore plus délicat, vous devriez peut-être aussi essayer de réprimer dans votre femme elle-même un léger penchant à la suffisance et à l’impertinence.

— Avez-vous encore quelques conseils à me donner sur mon bonheur domestique ?

— Oui, vous ferez placer les portraits de votre oncle et de votre tante Phillips dans la galerie de Pemberley, à côté de celui de votre grand-oncle le juge. Ils sont du même état quoique à des degrés différens. Quant au portrait de votre Elisabeth, je ne vous conseille pas de le faire faire. Quel peintre pourroit rendre l’expression de ses beaux yeux !

— Cela ne seroit pas facile en effet, mais on pourroit copier fidèlement leur forme, leur couleur, et leurs cils, qui sont remarquablement beaux. Dans cet instant ils rencontrèrent en entrant dans un autre sentier Mist. Hurst et Elisabeth elle-même.

— Je ne savois pas que vous eussiez l’intention de vous promener, dit Miss Bingley, un peu troublée par la crainte d’avoir été entendue.

— Vous agissez fort mal avec nous, dit Mist. Hurst, en vous en allant ainsi, sans nous le dire ; et prenant l’autre bras de M. Darcy, elle laissa Elisabeth seule ; le sentier ne pouvoit contenir que trois personnes à la fois. M. Darcy sentit leur impolitesse, et dit tout de suite. Cette allée n’est pas assez large, nous serons mieux dans l’avenue.

Mais Elisabeth, qui n’avoit aucune envie de rester, répondit en riant :

— Non, non, restez où vous êtes, vous formez un groupe charmant, qui produit un effet admirable ! Un quatrième personnage gâteroit le pitoresque du tableau.

Elle s’enfuit gaiement, pensant avec plaisir qu’elle se trouveroit chez elle dans deux ou trois jours. Jane étoit beaucoup mieux, et avoit l’intention de quitter la chambre durant une partie de la soirée.

CHAPITRE XI.

Lorsque les dames sortirent de table, après le dîner, Elisabeth remonta vers sa sœur, et la voyant bien garantie contre le froid, elle l’aida à descendre au salon, où elle fut reçue par ses deux amies, avec de grandes démonstrations d’amitié. Elisabeth ne les avoit jamais vues si aimables que pendant l’heure qui s’écoula avant le retour des messieurs. Elles avoient ce qu’on appelle de la conversation ; car elles savoient faire la description d’une fête avec exactitude, raconter une anecdote avec gaîté et se moquer de leurs amis avec esprit.

— Lorsque les messieurs revinrent, Jane fut le premier objet de leur attention, et les yeux de miss Bingley se portèrent sur Darcy. Il n’avoit pas encore fait trois pas dans la chambre qu’elle avoit déjà quelque chose d’important à lui dire ; il s’adressa cependant tout de suite à Miss Bennet, en la félicitant poliment de son rétablissement. M. Hurst la salua en lui disant qu’il étoit charmé, etc., etc., mais toute la chaleur et l’expansion étoient dans l’abord de Bingley ; il étoit plein de joie et d’attentions pour elle ; il passa les premiers momens à ranimer le feu pour qu’elle ne souffrît pas du changement de température, elle fut se placer, d’après son désir, de l’autre côté de la cheminée pour être plus éloignée de la porte ; il s’assit ensuite à côté d’elle et ne parla plus qu’à elle. Elisabeth, qui s’étoit mise à travailler dans une autre partie du sallon, observoit tous ses soins avec délices.

M. Hurst s’efforçoit de rappeler à sa belle sœur sa table de jeu, mais ce fut en vain, elle savoit que M. Darcy ne se soucioit pas de jouer, et M. Hurst fut bientôt positivement refusé ; elle lui dit que personne ne vouloit jouer, et le silence de toute la société parut affirmer ce qu’elle avoit annoncé. M. Hurst n’eut donc rien de mieux à faire que de s’étendre sur un sopha et de se laisser aller au sommeil. Darcy prit un livre, Miss Bingley fit de même, et Mist. Hurst occupée à jouer avec ses bagues et ses bracelets, se joignoit de temps en temps à la conversation de son frère avec Miss Bennet.

Miss Bingley étoit beaucoup plus occupée de M. Darcy que de sa lecture ; elle ne faisoit autre chose que de regarder le livre qu’il tenoit, et de lui faire des questions ; elle ne put cependant parvenir à l’engager dans aucune conversation ; il répondoit brièvement à ses questions et continuoit à lire ; enfin fatiguée des efforts qu’elle faisoit pour s’amuser du livre qu’elle tenoit, et qu’elle avoit choisi, seulement parce que c’étoit le second volume de celui de M. Darcy ; elle bâilloit ouvertement et disoit : qu’il est agréable de passer ainsi sa soirée ! Pour moi, je soutiendrai toujours qu’il n’y a pas de plus grand plaisir que la lecture. On est bien plus vite fatigué de toute autre chose que d’un livre. Lorsque j’aurai une maison à moi, je n’y serai point heureuse sans une bonne bibliothèque.

Personne ne lui répondant, elle bâilla encore, posa son livre, jeta les yeux autour de la chambre pour chercher quelqu’autre amusement ; entendant son frère parler de bal à Miss Bennet, elle se tourna brusquement de son côté et lui dit :

— Mais vraiment, pensez-vous sérieusement à donner un bal à Netherfield ? Je vous conseillerois auparavant de consulter ceux qui sont présens. Je me trompe beaucoup, ou il y a parmi nous des gens à qui un bal paroîtroit une pénitence plutôt qu’un plaisir.

— Si vous voulez parler de Darcy, s’écria son frère, il pourra s’aller coucher avant qu’il commence. Car, pour le bal, c’est une chose décidée, et je ferai les invitations dès que Nicholle aura fait les provisions nécessaires pour le blanc-manger et les fromages glacés.

— J’aimerois beaucoup mieux les bals, disoit-elle, s’ils étoient arrangés différemment ; c’est quelque chose d’affreux d’être ainsi toujours en mouvement, ce seroit bien plus raisonnable, si la conversation étoit à l’ordre du jour plutôt que la danse.

— Beaucoup plus raisonnable, j’en conviens, ma chère Caroline, mais alors ce ne seroit plus un bal.

Miss Bingley ne fit aucune réponse ; bientôt après elle se leva et se promena dans la chambre ; sa tournure étoit belle, sa démarche élégante ; mais Darcy étoit inflexiblement studieux ; dans le désespoir de ne pas réussir, elle se détermina à faire un dernier effort, et se tournant vers Elisabeth, elle lui dit : Miss Elisa Bennet, permettez-moi de vous engager à suivre mon exemple ; un peu de mouvement est agréable après avoir été si long-temps assise.

Elisabeth fut surprise, cependant elle accepta, et Miss Bingley vit qu’elle avoit obtenu le but qu’elle s’étoit proposée ; car Darcy leva les yeux, il étoit surpris aussi de cette attention, et sans s’en appercevoir, il posa son livre ; on l’invita tout de suite à prendre part à la promenade, mais il déclina cette proposition, observant que les dames ne pouvoient avoir que deux motifs pour se promener ainsi de long en large dans la chambre, motifs pour lesquels elles ne devoient pas désirer qu’il se joignit à elles. Que vouloit-il dire ? Miss Bingley mouroit d’envie de le savoir, et elle demanda à Elisabeth si elle pouvoit le comprendre.

— Pas du tout, mais vous pouvez compter que c’est quelque sarcasme contre nous, et le meilleur moyen de le désappointer, c’est de ne pas le lui demander.

Miss Bingley étoit incapable de désappointer jamais M. Darcy sur rien, et par-conséquent elle lui demanda d’énoncer les deux motifs.

— Je n’ai pas la plus légère objection à vous les faire connoître, dit-il, lorsqu’elle eut fini de parler. Vous avez choisi cette manière de passer la soirée, ou parce que vous êtes dans la confidence l’une de l’autre, et que vous avez quelque affaire à vous communiquer, ou parce que vous pensez que vos tailles ressortent avec plus d’avantage par la promenade. Dans le premier cas, je vous dérangerais, dans le second, je suis beaucoup mieux placé pour vous admirer, en restant au coin du feu.

— Oh, fi donc ! s’écria Miss Bingley, je n’ai jamais entendu une chose si abominable, comment le punirons-nous d’une telle impertinence ?

— Il n’y a rien de si facile, dit Elisabeth, si vous en avez réellement le désir, nous pouvons le faire enrager et le punir tout-à-la-fois, le tourmenter et le plaisanter ; étant si liée avec lui, vous devez savoir comment il faut s’y prendre.

— Non, vraiment, je ne le sais pas. Je vous assure que ma liaison avec lui ne m’a pas encore appris cela… Le tourmenter, le troubler ! lui qui est la présence d’esprit même ! Non, je sens qu’il auroit le dessus, et quant à la plaisanterie, nous nous exposerions à nous moquer de lui sans raison.

— Ah ! l’on ne peut pas plaisanter M. Darcy, c’est un avantage qui n’est pas très-commun, et j’espère qu’il ne le deviendra pas ; ce seroit un véritable chagrin pour moi d’avoir beaucoup de connoissances dans ce cas-là, car j’aime fort à plaisanter.

— Miss Bingley, repondit-il, élève trop mon mérite. Non seulement le plus sage et le meilleur des hommes, mais encore les plus belles actions pourroient être tournées en ridicule par celle qui fait de la plaisanterie la principale occupation de sa vie.

— S’il y a des gens ainsi, dit Elisabeth, j’espère que je ne suis pas du nombre, j’espère que je ne tournerai jamais en ridicule ce qui est sage et bon ; les folies et les absurdités, les caprices et les inconséquences me divertissent, je l’avoue, j’en ris toutes les fois que je le puis. Mais, vous êtes probablement tout-à-fait à l’abri ?

— Cela n’est peut-être donné à personne ; cependant la principale étude de ma vie a été de chercher à éviter ces foiblesses qui exposent souvent un esprit supérieur au ridicule.

— La vanité et l’orgueil par exemple ?

— La vanité est une véritable foiblesse, mais là où la supériorité existe, l’orgueil est une vertu.

— Votre examen de M. Darcy est fini, je suppose, dit Miss Bingley, je vous prie quel en est le résultat ?

— Le résultat ? Que je suis parfaitement convaincue que M. Darcy n’a aucun défaut. Il l’avoue lui-même sans détour.

— Non, dit Darcy, je n’ai pas une pareille prétention. J’ai des défauts sûrement, mais j’espère que ce ne sont pas des défauts qui tiennent à l’entendement. Je ne puis pas répondre de même de mon caractère ; je crois qu’il n’a pas assez de souplesse, pour se plier aux convenances du monde. Je ne puis oublier les folies et les vices des autres, ni les offenses qu’ils m’ont faites, aussi vite peut-être que je le devrois. Mes pensées ne suivent point toutes les impulsions qu’on veut leur donner. On appellera peut-être mon caractère vindicatif. Une fois qu’on a perdu mon estime elle est perdue pour jamais.

— C’est pourtant un défaut, s’écria Elisabeth ! Le ressentiment implacable est une ombre bien forte dans le caractère ; vous avez bien choisi votre défaut, car je ne saurois en plaisanter, vous n’avez rien à craindre de moi.

— Je crois qu’il y a dans tous les caractères un penchant naturel à quelque fâcheuse disposition que la meilleure éducation ne peut vaincre entièrement !

— Et votre défaut est un léger penchant à haïr tout le monde ?

— Et le vôtre, ajouta-t-il en souriant, est de vous obstiner à ne pas comprendre les gens !

— Allons, faisons un peu de musique, dit Miss Bingley, fatiguée d’une conversation à laquelle elle n’avoit point de part. Louisa, vous ne vous opposez pas à ce que je réveille M. Hurst ?

Sa sœur n’y ayant mis aucune opposition, elle ouvrit le piano, et Darcy après quelques instans de réflexion, n’en fut pas fâché ; il commençoit à sentir le danger de trop s’occuper d’Elisabeth.


CHAPITRE XII.

Du consentement de Jane, elle-même, Elisabeth écrivit à sa mère le lendemain matin pour lui demander de leur envoyer la voiture dans la journée. Mistriss Bennet avoit compté que ses filles resteroient à Netherfield jusqu’au mardi, ce qui auroit complété la semaine ; elle ne pouvoit se décider à les voir revenir avant ce moment là, aussi sa réponse ne fut-elle pas conforme aux désirs d’Elisabeth, qui étoit fort impatiente de retourner chez elle. Mistriss Bennet leur écrivit qu’il étoit impossible de leur envoyer la voiture avant mardi, et elle ajoutoit par postcriptum, que si M. Bingley et ses sœurs, les pressoient de ne pas les quitter, elles pouvoient y consentir. Malgré tout cela, Elisabeth étoit parfaitement décidée à ne pas rester plus longtemps. Elle ne pensoit pas qu’on le leur demandât ; elle craignoit plutôt qu’on ne trouvât que leur séjour eût été trop prolongé. Elle pressa donc Jane de demander à M. Bingley de leur prêter sa voiture ; et il fut décidé qu’elles manifesteroient leur intention de quitter Nétherfield le matin même.

Leur résolution excita beaucoup de démonstrations de chagrin, et on leur témoigna assez vivement le désir de les conserver au moins jusqu’au jour suivant, pour que Jane consentit à rester. Ainsi leur départ fut remis au lendemain.

Miss Bingley fut alors très-fâchée d’avoir proposé ce retard, car la jalousie et l’antipathie que lui inspiroit une des sœurs étoit fort au-dessus de l’affection qu’elle ressentoit pour l’autre.

Le maître de la maison avoit appris avec un vif chagrin leur intention de partir si promptement, il essaya plusieurs fois de persuader à Miss Bennet que cela n’étoit pas prudent, qu’elle n’étoit pas encore assez bien rétablie ; mais Jane avoit de la fermeté lorsqu’elle sentoit qu’elle avoit raison.

Quant à Mr. Darcy, il fut bien aise d’apprendre ce départ. Elisabeth avoit demeuré assez longtemps à Netherfield ; il sentoit qu’elle avoit plus d’attrait pour lui qu’il ne l’auroit voulu ; d’ailleurs Miss Bingley étoit tout-à-fait impolie à son égard, et plus fatigante que jamais pour lui. Il prit la sage résolution de ne plus laisser échapper aucun signe d’admiration, qui pût faire naître à Elisabeth l’idée qu’elle avoit quelque influence sur lui : persuadé que si elle avoit pu en avoir quelques soupçons, la conduite qu’il tiendroit vis-à-vis d’elle dans ce dernier jour, le confirmeroit ou le détruiroit ; il lui dit à peine dix paroles dans toute la journée du samedi ; et comme ils se trouvèrent une fois seuls pendant plus d’une demi heure, il parut mettre encore plus d’attention à sa lecture, et l’abstint même de la regarder.

Cette séparation qui étoit agréable à presque tous les individus, eut enfin lieu le dimanche matin après le service. La politesse de Miss Bingley pour Elisabeth augmenta tout-à-coup, ainsi que son affection pour Jane. Après avoir assuré la dernière du plaisir qu’elle auroit toujours à la voir, soit à Netherfield, soit à Longbourn et l’avoir tendrement embrassée, elle tendit la main à la première. Elisabeth prit congé de tout le monde avec le plus grand plaisir.

Elles ne furent pas très-bien reçues de leur mère, qui fut très étonnée de leur retour. Elle trouvoit qu’elles avoient eu tort de revenir si promptement, et elle étoit sûre que Jane auroit encore pris froid ! Leur père, quoique très-laconique, dans sa manière d’exprimer sa satisfaction, étoit vraiment content de les revoir. Il avoit senti combien elles étoient nécessaires à l’agrément de sa vie de famille. La conversation du soir avoit perdu tout son bon sens et tout son piquant par l’absence de Jane et d’Elisabeth. Elles retrouvèrent Mary enfoncée, comme à son ordinaire, dans l’étude de la nature humaine ; elles eurent à admirer quelques nouveaux extraits, et à essuyer quelques nouvelles observations sur le sujet si rebattu de la morale. Catherine et Lydie avoient des détails d’une toute autre espèce à leur communiquer. On avoit dit et fait beaucoup de choses au régiment depuis mercredi dernier ! Plusieurs officiers avoient dîné tout récemment chez leur oncle, un soldat avoit été fouetté, et l’on croyoit que le colonel Forster alloit se marier.


CHAPITRE XIII.

J’espère, ma chère, dit M. Bennet à sa femme, le lendemain à déjeuner, que vous avez commandé un bon dîner. J’ai quelques raisons de croire que nous aurons une augmentation de convives.

— De qui donc parlez-vous, mon ami ? Je ne sache pas que personne doive venir dîner ici aujourd’hui, à moins que Charlotte n’arrive par hasard ; et j’espère que mes dîners sont toujours assez bons pour elle. Je ne crois pas qu’elle en voye souvent de meilleurs chez sa mère.

— La personne dont je parle est un monsieur, un étranger.

Les yeux de Mistriss Bennet brillèrent de plaisir. — Un monsieur, un étranger ! Je suis sûre que c’est M. Bingley, pourquoi Jane n’avez-vous pas dit un seul mot de cela ? Vous êtes une singulière personne ; et bien je serai charmée de voir M. Bingley. Mais mon Dieu, que c’est malheureux ! Il est impossible d’avoir du poisson aujourd’hui ! Lydie, mon ange, tirez la sonnette, il faut que je parle tout de suite à Hill.

— Ce n’est point M. Bingley, dit M. Bennet, c’est une personne que je n’ai jamais vue de ma vie.

Cela produisit le plus grand étonnement. Il eut le plaisir d’être questionné par sa femme et ses cinq filles à la fois. Après s’être amusé un moment de leur curiosité, il s’expliqua ainsi.

— Il y a environ un mois que j’ai reçu cette lettre, et quinze jours que j’y ai répondu, car je trouvois que c’étoit un cas fort délicat, et qui demandoit beaucoup de réflexions. Elle est de M. Collins, notre cousin, qui, lorsque je ne serai plus, pourra vous prier de sortir de cette maison, dès qu’il lui plaira.

— Ah ! mon cher, s’écria Mistriss Bennet, je ne puis souffrir entendre parler de cela ! Je vous en prie, ne parlez jamais de cet homme odieux ! C’est la chose la plus cruelle du monde, que votre terre soit ainsi substituée à d’autres qu’à vos propres enfans ! Et certainement si j’avois été vous, il y a long-temps que j’aurois tenté de faire changer cela.

Jane et Elisabeth s’efforcèrent de lui faire comprendre ce que c’étoit qu’une substitution, elles l’avoient déjà essayé souvent auparavant, mais c’étoit une chose au-dessus de la portée de Mistriss Bennet, qui continuoit à faire d’amères plaintes, sur la cruauté qu’il y avoit à substituer une terre dans une famille, où il y avoit cinq filles, en faveur d’un homme qu’on ne connoissoit point.

— C’est en vérité la chose du monde la plus inique, dit M. Bennet, et rien ne peut laver M. Collins du crime d’hériter de Longbourn après moi ! Mais si vous voulez écouter la lecture de sa lettre, vous serez peut-être un peu adoucie par la manière dont il s’exprime.

— Non, certainement, je ne le serai pas, je trouve même que c’est fort impertinent à lui de vous écrire et surtout que c’est être fort hypocrite ! Je hais les faux amis tels que lui. Pourquoi ne reste-t-il pas brouillé avec vous comme l’étoit son père ?

— Pourquoi ? parce qu’il paroît avoir quelques scrupules sur ce sujet, ainsi que vous allez l’entendre :

Hunsfort près de Westerham, dans
le comté de Kent. 15 Octobre.
Mon cher Monsieur,

Les différens qui ont existé entre mon père et vous, m’ont toujours fait beaucoup de peine, et depuis que j’ai eu le malheur de le perdre, j’ai souvent désiré de les voir cesser. J’ai été retenu quelque temps par la crainte, qu’il ne parût peu respectueux pour sa mémoire, de me rapprocher d’une personne avec laquelle il s’étoit plu à être brouillé ; je veux parler de Mistriss Bennet, mais je suis maintenant au-dessus de ces scrupules.

Ayant pris les ordres à Easter, j’ai été assez heureux pour obtenir la protection de l’honorable Lady Catherine de Bourg, veuve de Sir Lewis de Bourg, qui a eu l’excessive bonté de me distinguer assez, pour m’accorder le bénéfice de la paroisse de ***. Mon plus grand désir est, de me conduire envers sa seigneurie avec tout le respect, que m’inspire la reconnoissance que je lui dois, et d’observer toujours exactement les rites et les cérémonies instituées dans l’Église d’Angleterre, De plus, je sens que mon devoir comme ecclésiastique, est d’étendre et d’accroître dans toutes les familles, autant qu’il est en mon pouvoir, les bienfaits de la concorde ; et c’est d’après ce principe que je me flatte, que les ouvertures que je vous fais, sont extrêmement louables. J’espère que vous voyez, sans peine la circonstance de la substitution en ma faveur, et qu’elle ne vous portera point à rejeter la branche d’olivier que je vous présente. Je ne puis que m’affliger, d’avoir été choisi pour dépouiller vos aimables filles, je demande la permission de leur en faire mes excuses, ainsi que celle de vous assurer que je chercherai à leur procurer tous les dédommagemens possibles ; mais, nous en parlerons plus tard. Si vous n’avez aucune objection à me recevoir chez vous, je me propose d’aller vous rendre visite Lundi 18 Novembre, à quatre heures, et j’abuserai probablement de votre hospitalité, pour rester jusqu’au Samedi soir suivant ; ce que je puis faire sans inconvénient, Lady Catherine ne s’opposant point à ce que je sois un dimanche absent, pourvu que les devoirs de la journée soient remplis par un autre ecclésiastique. Je suis mon cher Monsieur, avec les complimens les plus respectueux, pour votre femme et vos filles, votre bien sincère ami.

Williams Collins.

— Ainsi nous pouvons attendre à quatre heures ce paisible Monsieur ! dit Mr. Bennet en repliant la lettre. Il paroit être un jeune homme rempli de politesse, et d’équité ; je crois qu’il pourra devenir pour vous une agréable connoissance, surtout si Lady Catherine le laisse revenir souvent.

— Il y a bien quelque raison, dans ce qu’il dit sur nos filles, et s’il est vraiment disposé à leur présenter quelques dédommagemens, je ne serois pas femme à le décourager.

— Quoiqu’il soit difficile, dit Jane, d’imaginer de quelle manière il croit pouvoir nous dédommager, ce souhait parle cependant en sa faveur.

Elisabeth étoit surtout frappée de sa déférence excessive pour Lady Catherine, et de son dévouement à baptiser, marier et enterrer ses paroissiens, lorsque ce seroit nécessaire.

— Ce doit-être un original ! s’écria-t-elle : je ne saurois dire pourquoi ! mais il y a quelque chose de comique dans son style, et dans cette manière de s’excuser d’être l’objet de la substitution. On ne peut cependant pas supposer qu’il la refusât, si c’étoit en son pouvoir ! Croyez-vous que ce puisse être un homme vraiment bon, Monsieur ?

— Non ma chère, je ne le crois pas. J’ai de grandes espérances de le trouver absolument le contraire. Il y a un mélange de bassesse et d’importance dans sa lettre, qui promet beaucoup ; je me réjouis de le voir !

— Quant à la composition, dit Mary, sa lettre ne présente pas de défauts. L’idée de la branche d’olivier, n’est pas extrêmement nouvelle ; cependant je trouve qu’elle est assez bien exprimée.

Pour Lydie et Catherine, ni la lettre, ni celui qui l’écrivoit ne les interessoient. Il n’étoit pas possible que leur cousin l’ecclésiastique, vint en habit rouge, et il y avoit déjà plusieurs semaines que la société d’un homme vêtu de toute autre manière ne leur procuroit aucun plaisir ! Quant à leur mère, la lettre de Mr. Collins avoit presqu’entièrement vaincu son aversion pour lui, et elle attendoit le moment de le voir, avec un calme qui étonnoit son mari et ses filles.

Monsieur Collins arriva à l’heure indiquée, et fut reçu par toute la famille avec la plus grande politesse. Mr. Bennet parla peu à la vérité, mais les dames étoient toujours disposées à entretenir la conversation, et Mr. Collins ne paroissoit avoir besoin d’aucun encouragement, il n’étoit nullement enclin à garder le silence.

C’étoit un homme de vingt-cinq ans, grand et robuste. Son air étoit grave et affecté, ses manières pleines de cérémonie ; il ne resta pas long-temps sans féliciter Mistriss Bennet d’avoir une si belle famille de filles ; il dit qu’il avoit beaucoup entendu parler de leur beauté, mais que dans cette occasion, la renommée étoit restée fort au-dessous de la vérité ; et ajouta qu’il ne doutoit pas qu’avec le temps, elle ne les vit toutes bien mariées. Ce compliment n’étoit pas du goût de tous les assistans, mais Mistriss Bennet qui n’en refusoit aucun, se hâta de répondre : — Vous êtes bien bon, Monsieur, je souhaite de tout mon cœur, qu’il en soit ainsi, autrement elles seroient bien à plaindre, car les choses ont été si singulièrement arrangées !

— Vous faites peut-être allusion à la substitution de la terre ? Madame.

— Oui Monsieur, certainement. Vous devez avouer que c’est une triste chose pour mes pauvres filles : non, que j’imagine de mettre la faute sur votre compte au moins ! Car ce sont toujours des affaires du hasard dans ce monde. On ne sait pas ce que deviennent les terres lorsqu’elles sont substituées.

— Je suis très-affligé, Madame, de la cruelle position, dans laquelle se trouvent mes belles cousines, j’aurois beaucoup de choses à dire sur ce sujet, mais je crains de paroître trop hardi ! Je puis cependant assurer ces jeunes dames, que je suis venu très-disposé à les admirer. Je n’en dirai pas davantage dans ce moment, mais peut-être lorsque nous nous connoitrons mieux, expliquerois-je ma pensée.

Il fut interrompu par le domestique qui venoit avertir que le dîner étoit servi. Les jeunes filles sourioient entre elles, elles n’étoient point les seuls objets de l’admiration de Mr. Collins ; le vestibule, la salle à manger, furent examinés et loués ; et l’attention qu’il donnoit à tout ce qui l’entouroit, auroit touché le cœur de Mistriss Bennet, si elle n’avoit pas fait la mortifiante supposition, qu’il regardoit tout cela comme sa future propriété. Le dîner à son tour, fut extrêmement admiré, et il demanda qu’on lui fit savoir, à laquelle de ses belles cousines, on devoit l’excellence de la cuisine ? Mais alors il fut repris avec un peu d’aigreur, par Mistriss Bennet, qui lui dit, que leur position, leur permettoit certainement d’avoir une cuisinière, et que ses filles n’avoient rien à voir à la cuisine. Il demanda pardon de lui avoir déplu ; elle l’assura alors, qu’elle n’étoit point fâchée, mais cela ne l’empêcha pas de lui faire des excuses encore pendant plus d’un quart d’heure.


CHAPITRE XIV.

Monsieur Bennet n’ouvrit presque pas la bouche pendant tout le temps que dura le dîner ; mais lorsque les domestiques se furent retirés, il pensa qu’il étoit temps d’avoir une conversation avec son hôte ; il choisit le sujet dans lequel il pensa qu’il brilleroit le plus, et lui dit : Qu’il lui sembloit bien heureux dans le choix de ses protecteurs ; que les égards que Lady Catherine de Bourg, et la sollicitude qu’elle témoignoit pour son bien-être, paroissoient fort remarquables, etc. Monsieur Bennet ne pouvoit mieux choisir ; Mr. Collins déploya toute son éloquence à faire l’éloge de sa protectrice. Le sujet lui inspiroit encore plus de solennité qu’à l’ordinaire ; et ce fut d’un air imposant, qu’il protesta n’avoir jamais vu une pareille conduite, chez une personne d’un rang si élevé ; jamais tant d’affabilité et de condescendance, qu’il en avoit trouvé chez Lady Catherine. Elle avoit daigné honorer de son approbation, les deux discours, qu’il avoit déjà prononcés devant elle. Elle l’avoit aussi invité deux fois à dîner à Rosing ; et l’avoit envoyé chercher samedi encore, pour faire la partie de Quadrille. Il savoit que plusieurs personnes trouvoient Lady Catherine très-fière, mais pour lui, il n’avoit jamais vu en elle que de l’affabilité. Elle lui avoit toujours parlé comme aux autres, et ne s’opposoit point à ce qu’il se réunît quelquefois à la société du voisinage, ni à ce qu’il quittât sa paroisse pendant une semaine ou deux pour aller voir ses parens. Elle avoit même poussé la condescendance pour lui, jusqu’à lui conseiller de se marier, pourvu qu’il sût choisir une femme avec discernement. Elle lui avoit fait une visite dans sa modeste cure, et avoit fort approuvé les changemens qu’il y avoit faits, enfin elle avoit même daigné lui en suggérer d’autres ; comme, de placer des tablettes, dans les cabinets du second étage, par exemple.

— C’est certainement très-poli, dit Mistriss Bennet, et je pense que ce doit être une femme fort agréable ; c’est bien dommage que toutes les grandes dames ne soient pas comme elle ! Demeure-t-elle près de chez vous Monsieur ?

— Le jardin au milieu duquel est située mon humble demeure, n’est séparé que par une allée, de Rosing-Park, résidence de sa Seigneurie.

— Je crois, Monsieur, vous avoir entendu dire qu’elle étoit veuve, a-t-elle des enfans ?

— Elle n’a qu’une fille héritière de Rosing, et d’une grande fortune.

— Oh ! s’écria Mistriss Bennet en soupirant, elle est mieux partagée que bien des jeunes filles ! Quelle espèce de personne est-ce ? Est-elle belle ?

— C’est la plus charmante des jeunes personnes ! Lady Catherine le dit elle-même. Quant à la beauté, Miss de Bourg est très-supérieure aux plus belles personnes de son sexe, parce qu’il y a quelque chose de foible dans ses traits, qui dénote une jeune fille d’une naissance distinguée. Elle est malheureusement, d’un tempérament maladif, qui l’a empêchée de faire de rapides progrès dans beaucoup de talens qu’elle auroit sûrement possédés, si elle avoit eu une meilleure santé. C’est ce que m’a dit la dame qui dirige son éducation, et qui demeure encore chez elle. Mais elle est parfaitement aimable, et daigne souvent diriger sa promenade du côté de mon humble demeure, avec son petit Phaëton et ses petits chevaux.

— A-t-elle été présentée ? Je ne me souviens pas d’avoir vu son nom parmi ceux des dames de la cour.

— Le triste état de sa santé, l’a empêchée d’aller à Londres ; ainsi, comme je le disois à Lady Catherine, la cour d’Angleterre est privée d’un de ses plus brillans ornemens. Sa Seigneurie parût charmée de cette idée, et vous devez bien penser que je me trouve fort heureux dans de telles occasions, de pouvoir lui offrir de ces petits complimens, que les dames ne refusent jamais. J’ai plus d’une fois observé, par exemple, que Lady Catherine et sa fille étoient nées pour être duchesses, et que le rang le plus élevé, loin d’ajouter à leur dignité, en auroit plutôt reçu d’elles. Ce sont de ces petites choses qui plaisent à sa Seigneurie, et c’est une espèce d’égards que je me crois obligé d’avoir pour elle.

— Vous pensez très-bien, dit M. Bennet, et il est fort heureux pour vous, de posséder le talent de flatter avec délicatesse. Mais je vous prierois de me dire si ces aimables attentions, proviennent de l’impulsion du moment, ou si elles sont le fruit d’une étude constante ?

— Elles naissent ordinairement au moment même, et quoique je m’amuse souvent à inventer et à arranger d’avance de ces petits complimens élégans, qui peuvent s’adapter à des cas ordinaires, je désire toujours cependant leur donner un air aussi peu étudié, aussi naturel que possible.

L’attente de Mr. Bennet étoit entièrement remplie ; son cousin étoit aussi ridicule, qu’il l’avoit espéré, il l’écoutoit avec la plus maligne jouissance, n’ayant aucun besoin de partager ses plaisirs avec personne, il conservoit le plus grand sérieux, lançant cependant quelques coups-d’œil à la dérobée à Elisabeth.

La dose avoit été complète pendant le dîner. Après le thé, Mr. Bennet engagea son hôte à faire une lecture aux dames ; Mr. Collins y consentit ; on lui présenta un livre, mais il ne l’eut pas plutôt ouvert, qu’il recula, demanda mille pardons, et protesta qu’il ne lisoit jamais de romans. Kitty le regarda avec étonnement, Lydie se récria, et l’on chercha un autre livre. Enfin après de mûres réflexions, il choisit cependant les romans de Fordice. Lydie bâilloit déjà, lorsqu’il ouvrit le volume ; et il n’avoit pas encore lu trois pages, d’un ton solennellement monotone, qu’elle l’interrompit en disant :

— Vous savez maman, que mon oncle Phillips pense à renvoyer Richard, et s’il le fait, le colonel Forster le prendra à son service ; ma tante me l’a dit samedi. Je compte aller demain à Meryton pour en savoir davantage, et pour demander quand Mr. Denny sera de retour.

Lydie fut priée de se taire par ses deux sœurs aînées ; mais Mr. Collins très offensé, posa son livre, et dit : — J’ai souvent remarqué à quel point les livres sérieux amusent peu les jeunes personnes, quoiqu’ils soient écrits pour leur bien. Cela m’étonne, je l’avoue, car il n’y a certainement rien de plus avantageux pour elles que l’instruction ! Mais je ne veux pas ennuyer plus long-temps ma jeune cousine ; et se tournant vers Mr. Bennet, il s’offrit pour faire une partie de Bagammon avec lui. Mr. Bennet accepta, observant qu’il faisoit fort bien d’abandonner les jeunes filles à leurs frivoles amusemens. Mistriss Bennet et ses filles, firent mille excuses, sur l’étourderie de Lydie, et promirent qu’elle ne l’interromperoit plus, s’il vouloit reprendre sa lecture ; mais Mr. Collins après les avoir assurées qu’il ne conservoit aucun ressentiment contre sa jeune cousine, et qu’il oublieroit la manière dont elle s’étoit conduite, s’assit à une autre table avec Mr. Bennet, et commença un Bagammon[2].


CHAPITRE XV.

Monsieur Collins n’avoit ni bonté ni sensibilité ; chez lui les imperfections de la nature n’avoient été modifiées, ni par l’éducation, ni par l’habitude de vivre dans le monde au milieu des frottemens de la société. Il avoit passé la plus grande partie de sa vie, sous la tutelle d’un père ignorant et avare, et n’avoit rapporté de l’université que des termes techniques, sans aucunes véritables connoissances. La soumission dans laquelle son père l’avoit toujours contenu, lui avoit fait contracter des manières extrêmement humbles qui se trouvoient maintenant dans un contraste complet avec l’amour-propre, qui a bien de la prise sur la tête d’un être foible, vivant dans la retraite et imbu de toutes les idées que donne une prospérité inattendue. Un heureux hasard l’avoit fait connoître à Lady Catherine de Bourg, lorsque le bénéfice de Hunsford étoit vacant. Le respect qu’il avoit pour son rang élevé, la vénération qu’elle lui inspiroit comme sa patrone, se mêloient avec une haute idée de lui-même, comme ecclésiastique ; et de son importance, comme Recteur ; et le rendoient un composé bizarre de vanité et d’humilité, d’une minutieuse politesse et d’une extrême importance.

Depuis qu’il se voyoit maître d’une jolie maison, et d’un assez bon revenu, il avoit le désir de se marier. L’idée de trouver une femme dans la famille de Longbourn, avoit contribué à sa réconciliation avec elle. Son intention étoit de demander en mariage une de ses cousines, s’il les trouvoit aussi belles et aussi aimables que le bruit public les lui avoit représentées. C’étoit là le dédommagement qu’il comptoit leur offrir, pour se faire pardonner d’hériter de la terre de leur père ; c’étoit là la base du plan d’accommodement qu’il avoit conçu, plan qui lui paroissoit très-généreux, très-désintéressé, et qui lui sembloit réunir toutes les convenances.

Ses projets ne subirent aucun changement après avoir vu ses cousines ; la belle figure de Miss Bennet l’affermit encore dans ses résolutions, et dans les notions positives qu’il avoit des droits d’aînesse. Dès le premier instant, il fixa son choix sur elle, mais la matinée du lendemain le força à faire quelques légers changemens dans ses dispositions. Dans un tête à tête qu’il eut avec Mistriss Bennet avant le déjeuner, la conversation l’ayant conduit naturellement à l’aveu des espérances qu’il avoit conçues de trouver une femme à Longbourn, Mistriss Bennet au milieu de tous les sourires de complaisance et d’encouragement, lui laissa cependant entrevoir quelques obstacles au choix qu’il avoit fait de Jane ! Quant à ses autres filles, disoit-elle, elle ne pouvoit prendre sur elle de… Elle ne pouvoit pas répondre positivement que… Elle ne leur connoissoit cependant aucun engagement antérieur… Mais pour sa fille aînée, elle croyoit de son devoir de lui avouer qu’elle seroit bientôt engagée ; Mr. Collins alors changea Jane contre Elisabeth ; ce fut bientôt entr’eux deux une chose arrangée ; d’ailleurs Elisabeth venant tout de suite après Jane, soit pour l’âge, soit pour la beauté, lui succédoit tout naturellement.

Mistriss Bennet s’amassoit ainsi un trésor d’espérances ; elle ne se sentoit pas de joie, en pensant, que bientôt elle auroit deux de ses filles mariées, et l’homme qu’elle avoit eu tellement en horreur, que la seule idée de le voir la faisoit frémir, étoit maintenant au plus haut degré de ses bonnes grâces.

Lydie n’avoit point oublié son projet d’aller à Meryton ; toutes ses sœurs, excepté Mary, voulurent l’accompagner ; Mr. Collins devoit être de la partie, à la requête de Mr. Bennet, qui désiroit se débarrasser de lui, et jouir seul de sa bibliothèque, car Mr. Collins, l’y avoit régulièrement suivi après le déjeuner, et là, tout en ayant l’air de lire un des plus gros in-folio, il ne cessoit d’entretenir Mr. Bennet de sa maison et de son jardin de Hunsford ; cela excédoit ce dernier, qui trouvant toujours du bruit et du mouvement dans toutes les chambres de la maison, étoit accoutumé à se retirer dans son cabinet pour jouir du calme et du repos. Ce fut le désir d’être seul quelques momens, qui le fit presser poliment Mr. Collins d’accompagner ses filles à la promenade, et celui-ci qui étoit en effet plus propre à la marche qu’à la lecture fut charmé de fermer son gros livre et de s’en aller.

Leur conversation pendant la route, consista en pompeuses phrases de son côté, et en polies approbations de la part de ses cousines, mais une fois arrivé à Meryton, il n’obtint plus aucune attention des cadettes, leurs yeux étoient tout occupés à chercher les officiers, il ne falloit rien moins qu’un nouveau bonnet ou un joli ruban, pour les en détourner un instant.

La curiosité de toutes les sœurs fut bientôt éveillée par un jeune homme, qu’elles n’avoient jamais vu, de la tournure la plus élégante, qui se promenoit de l’autre côté de la rue, donnant le bras à un officier qui étoit justement ce même Mr. Denny, du retour duquel Lydie venoit s’informer. Il les salua lorsqu’elles passèrent devant eux. Elles furent toutes frappées de l’air de l’étranger. Lydie et Kitty déterminées à le revoir encore si c’étoit possible, traversèrent la rue sous prétexte de voir quelque chose dans une boutique vis-à-vis, et heureusement elles avoient déjà atteint l’autre côté, lorsque ces Messieurs se retournant, se trouvèrent à la même place. Mr. Denny les aborda et leur demanda la permission de leur présenter M. Wickam, son ami, arrivé de Londres la veille, avec lui, et qui venoit d’accepter une commission dans son régiment. C’étoit justement ce qu’il falloit, car il ne manquoit que l’uniforme à ce jeune homme pour être accompli. Il avoit une belle figure, une contenance distinguée, un abord très-agréable. Il entra en conversation avec une heureuse facilité, sa manière de s’énoncer étoit à la fois correcte et sans prétentions, ils se promenoient ainsi tous ensemble, fort agréablement, lorsqu’un bruit de chevaux les fit retourner ; Darcy et Bingley arrivoient au grand galop en reconnoissant les dames dans ce groupe, les deux cavaliers s’arrêtèrent et les abordèrent. Bingley porta la parole, et s’adressant à Miss Bennet, il lui dit qu’ils alloient à Longbourn pour s’informer des nouvelles de sa santé ; Darcy s’inclinoit en signe d’approbation, et étoit décidé à ne pas jeter les yeux sur Elisabeth, lorsque la vue de l’étranger le frappa ; Elisabeth qui les observoit tous les deux, fut étonnée de l’effet que produisit cette rencontre ; ils changèrent de couleur, l’un pâlit, l’autre rougit. Après quelques instans d’hésitation, Wickam porta la main à son chapeau, salut auquel Mr. Darcy daigna à peine répondre. Que signifioit tout cela ? Il étoit impossible de le deviner ; mais il étoit impossible aussi, de ne pas désirer de le savoir ! Peu de momens après Mr. Bingley qui ne paroissoit pas avoir remarqué ce qui s’étoit passé, prit congé et partit avec son ami.

Mr. Denny et Mr. Wickam accompagnèrent les Miss Bennet jusqu’à la porte de Mistriss Phillips, et se retirèrent alors, malgré les pressantes invitations de Lydie, pour les engager à entrer, et quoique sa tante parût à la fenêtre du salon pour appuyer hautement cette invitation ; Mistriss Phillips étoit toujours charmée de voir ses nièces ; les deux aînées, qu’elle n’avoit pas vues depuis leur séjour à Netherfield, furent surtout bien reçues. Elle leur exprima sa surprise, de leur prompt retour, qu’elle n’auroit point su (leur voiture n’ayant pas passé pour les aller chercher), si elle n’avoit pas rencontré dans la rue le garçon de boutique de Mr. Jones, qui lui avoit dit, qu’on ne devoit plus envoyer de remèdes à Netherfield, les Miss Bennet étant revenues, etc., etc. Jane demanda la permission de lui présenter Mr. Collins, elle le reçut avec une politesse excessive, qu’il lui rendit en lui faisant mille excuses, d’avoir osé se produire chez elle avant d’avoir fait sa connoissance ; cependant il espéroit que ses relations de parenté, avec les jeunes dames qui le présentoient, justifieroient la liberté qu’il avoit prise. Un tel excès de politesse pénétra Mistriss Phillips de respect, mais la contemplation où elle étoit de cet étranger fut bientôt troublée, par les exclamations et les questions de ses nièces cadettes sur le nouvel arrivé. Elle ne put rien leur apprendre de plus, que ce qu’elles savoient déjà : que Mr. Denny l’avoit ramené de Londres, qu’il disoit avoir une lieutenance dans le même régiment, et que depuis une heure elle le regardoit promener de long en large dans la rue. Si Mr. Wickam eût continué sa promenade, il n’y a pas de doute que Lydie et Kitty n’eussent imité leur tante ; mais, malheureusement, il ne passoit sous les fenêtres dans ce moment, que quelques officiers, qui en comparaison de l’étranger n’étoient plus que de gauches et ennuyeux personnages.

Les Phillips devoient avoir quelques officiers à dîner le lendemain ; il fut arrangé que Mistriss Phillips obtiendroit de son mari d’aller faire visite à M. Wickam, et de lui envoyer une invitation, si la famille de Longbourn vouloit venir passer la soirée. La chose conclue, Mistriss Phillips promit encore à ses nièces, qu’elles auroient une agréable et bruyante partie de loterie, et ensuite un petit bout de souper chaud.

La perspective de tant de plaisirs étoit délicieuse, l’on se sépara de fort bonne humeur. M. Collins réitéra ses excuses en sortant, et on l’assura avec une politesse infatigable, qu’elles étoient absolument inutiles.

En revenant à Longbourn Elisabeth raconta à Jane, ce qui s’étoit passé entre M. Darcy et M. Wickam. Jane auroit bien voulu donner à une conduite aussi extraordinaire une interprétation favorable à tous les deux, mais elle ne pouvoit pas mieux l’expliquer que sa sœur.

À son retour à Longbourn, M. Collins fit un extrême plaisir à Mistriss Bennet par l’éloge des manières et de la politesse de Mistriss Phillips, il l’assura, qu’excepté Lady Catherine et sa fille, il n’avoit jamais vu une femme qui eut l’air plus comme il faut et plus élégante, car elle l’avoit nominativement compris dans son invitation pour la soirée du lendemain, quoiqu’il lui fût tout-à-fait inconnu auparavant ; il reconnoissoit qu’il devoit en attribuer une partie à ses rapports avec la famille ; mais cependant, il n’avoit jamais tant reçu de prévenances durant tout le cours de sa vie.


CHAPITRE XVI.

Monsieur et Mistriss Bennet, ne s’opposant point à l’engagement que leurs filles avoient pris avec leur tante, et résistant avec fermeté aux scrupules que se faisoit M. Collins de les quitter pendant toute une soirée, lorsqu’il étoit en visite chez eux ; la voiture le conduisit lui et ses cinq cousines à Meryton. Les jeunes personnes eurent le plaisir d’apprendre, en entrant dans le salon, que M. Wickam avoit accepté l’invitation de leur oncle, qu’il étoit au nombre des convives.

Pendant que leur tante les informoit de ces heureuses nouvelles, et les prioit de s’asseoir, M. Collins avoit le loisir d’examiner et d’admirer tout ce qui étoit autour de lui. Il fut frappé de la grandeur du salon, et de la beauté de son ameublement. Il avouoit qu’il se croyoit transporté dans le petit salon d’été de Rosing ; comparaison, qui ne plut pas beaucoup à la maîtresse de la maison, mais lorsqu’il eût appris à Mistriss Phillips ce que c’étoit que Rosing, et à qui il appartenoit, quand elle eût entendu la description d’un des salons de Lady Catherine, et qu’elle eût appris que le manteau seul de la cheminée, avoit coûté huit cent livres ; elle comprit alors toute la force du compliment ; elle se seroit à peine fâchée d’une comparaison, avec le parloir du concierge.

Mr. Collins fut long-temps occupé d’une manière très-agréable à décrire toute la magnificence de la résidence de Lady Catherine, description qu’il entrecoupoit souvent de digressions sur son humble demeure et les changemens qu’il y avoit faits. Il avoit trouvé dans Mistriss Phillips un auditeur très-attentif, et dont l’estime pour lui augmentoit à proportion de tout ce qu’elle entendoit.

Quant aux jeunes Miss qui savoient déjà par cœur tout ce que leur cousin racontoit, et qui n’avoient d’autre distraction que celle d’examiner les figures de porcelaine qui étoient sur la cheminée, elles trouvoient le temps un peu long. Enfin les hommes revinrent, et lorsqu’Elisabeth revit Mr. Wickam, elle sentit que l’admiration qu’il lui avoit inspirée dès le premier instant, n’étoit réellement pas sans fondement ; quoiqu’en général tous les officiers du régiment de *** fussent des gens comme il faut et de bonne famille, Mr. Wickam leur étoit supérieur, pour le maintien, l’air et la démarche, autant qu’ils l’emportoient eux-mêmes, sur la rouge et large figure de l’oncle Phillips qui les suivoit, sentant le vin et pouvant à peine marcher.

Mr. Wickam fut l’heureux mortel, vers lequel les yeux de toutes les dames étoient tournés et Elisabeth fut l’heureuse femme, auprès de laquelle il finit par s’asseoir ; la manière aimable dont il commença la conversation, quoiqu’elle roulât seulement sur l’humidité du tems, et sur les craintes que la saison ne devînt pluvieuse, lui fit voir que le sujet le plus ordinaire, le plus ennuyeux, pouvoit devenir intéressant dans la bouche de l’orateur.

Avec des rivaux, tels que Mr. Wickam et les autres officiers, il étoit très-vraisemblable que Mr. Collins deviendroit un être fort insignifiant ; il ne comptoit certainement plus pour rien aux yeux des jeunes Miss ; il est vrai que Mistriss Philipps l’écoutoit encore par intervalles, et sa politesse attentive lui fournissoit du café et des muffines en abondance ; enfin lorsqu’on apporta les tables de jeux, il eut à son tour l’occasion de l’obliger, en se mettant à une partie de whist.

— Je connois très-peu ce jeu, disoit-il, mais je serai bien aise de pouvoir m’y perfectionner, cela pourra m’être utile dans le cours de ma vie. — Mistriss Philipps auroit été très-reconnoissante de sa complaisance, mais ne pouvoit pas l’être de ses motifs.

Mr. Wickam ne jouoit point au whist, il fut reçu avec transport aux tables de la loterie entre Elisabeth et Lydie. On auroit pu craindre d’abord qu’il ne fût entièrement occupé par Lydie qui étoit une causeuse déterminée, mais comme elle étoit passionnée pour la loterie, elle y prit bientôt trop d’intérêt, et fut trop entrainée à faire des paris, et à se récrier sur les lots, pour pouvoir faire attention à personne en particulier ; Mr. Wickam eut tout le tems de parler à Elisabeth, qui étoit fort disposée à l’écouter, quoiqu’elle n’eût pas l’espérance d’apprendre ce qu’elle désiroit le plus savoir ; c’est-à-dire, les rapports qu’il pouvoit avoir avec Mr. Darcy. Sa curiosité étoit poussée au plus haut degré, et cependant elle n’osoit pas même parler de lui, lorsque Mr. Wickam entama lui-même ce sujet, en lui demandant si Netherfield étoit fort éloigné de Meryton ; il s’informa ensuite, en hésitant un peu, depuis combien de tems Mr. Darcy y demeuroit ?

— Depuis environ un mois, répondit Elisabeth ; et ne voulant pas laisser tomber ce sujet, elle ajouta : Il a une fort belle terre en Derbyshire, je crois ?

— Oui, répliqua Wickam, sa terre est une seigneurie de dix mille livres de rente. Vous ne pouviez rencontrer personne qui fût plus en état que moi, de vous donner des informations positives sur ce sujet ; car dès mon enfance, j’ai été en relation intime avec sa famille.

Elisabeth eut l’air fort surprise.

— Vous pouvez être étonnée de ce que je vous dis, Miss Bennet, après avoir été témoin de la froideur de notre rencontre de hier : connoissez-vous beaucoup Mr. Darcy ?

— Autant que je désire le connoître. J’ai passé quatre jours dans la même maison que lui, et je le trouve fort désagréable.

— Je ne suis pas placé de manière, dit Wickam, à pouvoir énoncer mon jugement sur lui. Je l’ai connu trop long-temps et trop intimement pour pouvoir être impartial ; mais je crois que l’opinion que vous avez de lui, surprendroit généralement, et peut-être ne l’énonceriez-vous pas aussi librement partout ailleurs que dans votre propre famille.

— Je vous assure que je ne parle pas plus librement ici, que je ne le ferois dans toutes les maisons de voisinage, excepté à Netherfield. Il n’est pas du tout aimé, vous n’en entendrez faire l’éloge par personne, son orgueil a révolté tout le monde.

— Je ne prétends pas, dit Wickam, qu’on doive estimer les hommes plus qu’ils ne le méritent, mais je crois qu’il en est souvent ainsi à son égard ; le monde est aveuglé par sa fortune et par son rang, intimidé par sa hauteur et l’importance de ses manières, et on le juge comme il veut être jugé.

— D’après la légère connoissance que j’ai de lui, je le jugerois un homme d’un mauvais caractère.

Wickam secoua la tête. — Savez-vous, ajouta-t-il, s’il doit rester long-temps dans ce pays ?

— Je ne le sais pas du tout ; pendant que j’étois à Netherfield, je n’ai point entendu parler de son départ. J’espère que vos projets de séjour ici ne seront point dérangés par sa présence dans le pays.

— Oh non ! Ce n’est pas moi qui fuirai la présence de Mr. Darcy ; s’il désire ne pas me voir, il n’a qu’à s’en aller. Nous ne sommes pas sur un pied fort amical et j’éprouve toujours une certaine peine lorsque je le rencontre ; mais je n’ai pas d’autres raisons de l’éviter que celle que je dis à tout le monde ; un sentiment de chagrin et de regret en voyant ce qu’il est. Son père, Miss Bennet, étoit le meilleur homme qui fut jamais, et le plus véritable ami que j’aye eu. Je ne puis rencontrer Mr. Darcy sans être accablé de mille douloureux souvenirs ; sa conduite envers moi a été scandaleuse, je lui aurois cependant tout pardonné, s’il n’avoit pas trompé mes plus chères espérances et terni la mémoire de son père.

Elisabeth prenoit un intérêt toujours croissant au discours de Mr. Wickam, elle l’écoutoit avec la plus profonde attention, mais sa délicatesse l’empêchoit de faire aucune question. Mr. Wickam parla alors de Meryton, du voisinage et de quelques sujets généraux. Il paroissoit enchanté surtout de la société de Meryton.

— La possibilité d’être souvent en société, et en très-bonne société, disoit-il, a été la principale raison qui m’a décidé à entrer dans le régiment de ***. Je savois que c’étoit un corps généralement aimé et estimé, et mon ami Denny m’a tout-à-fait séduit en me parlant du quartier actuel, des plaisirs, et des excellentes relations que leur avoit déjà procurés leur séjour à Meryton. La Société m’est, je l’avoue, absolument nécessaire ; mes espérances ont été frustrées, et mon cœur ne pourroit supporter la solitude ; il faut que je sois occupé et distrait. L’état militaire n’étoit pas celui auquel je me destinois ; des circonstances imprévues, ont dû me le faire choisir. Je devois me vouer à l’Église, j’avois été élevé dans cette idée, et je serois maintenant en possession d’un bénéfice honorable, si cela avoir plu à l’homme dont nous venons de parler. — Feu M. Darcy me légua la meilleure cure dont il pouvoit disposer. Il étoit mon parrain et m’étoit tendrement attaché. Je ne puis que me louer de sa bonté ; il vouloit me pourvoir généreusement, et croyoit l’avoir fait ; mais lorsque le bénéfice a été vacant, il a été donné à un autre.

— Mon Dieu ! s’écria Elisabeth, comment cela a-t-il pu avoir lieu ? Est-il possible de ne pas exécuter un testament ? Pourquoi n’avez-vous pas eu recours à la justice ?

— Il y avoit un défaut de formalité dans la manière dont le legs étoit conçu qui m’ôtoit tout recours à la loi. Un homme délicat n’auroit pas douté de l’intention du testateur, mais il plut à M. Darcy de ne pas la reconnoître, ou de ne la considérer que comme une simple recommandation conditionelle, et d’assurer ensuite que j’avois perdu tous mes droits pour la réclamer par l’extravagance et l’imprudence de ma conduite. Ce qu’il y a de certain, c’est que le bénéfice vint à vaquer il y a deux ans, précisément lorsque j’étois en âge d’être nommé, et qu’il fut donné à un autre ; ce qui n’est pas moins sûr, c’est que je n’ai rien à me reprocher qui puisse m’avoir fait mériter de le perdre. Mon caractère est franc et vif, je puis peut-être avoir énoncé mes opinions, devant lui, et sur lui, trop franchement. Je ne me rappelle, pas d’avoir commis d’autres crimes que celui-là. Mais la vérité est que nous nous ressemblons trop peu, et qu’il me hait.

— C’est une conduite indigne, s’écria Elisabeth, il mériteroit d’être publiquement démasqué.

— Il le sera une fois ou une autre ; mais jamais par moi ! Je ne pourrai me décider à l’appeler en duel, et à dévoiler sa conduite, tant que je me souviendrai de ce que je dois à son père.

Elisabeth l’estimoit davantage pour de pareils sentimens, et le trouvoit encore plus beau, en l’entendant parler ainsi.

— Quel a pu être son motif, dit-elle après un moment de silence, qu’est-ce qui peut l’avoir porté à se conduire avec tant de cruauté ?

— Une aversion déterminée pour moi, une aversion que je ne puis attribuer qu’à de la jalousie ! Si feu Mr. Darcy m’avoit moins aimé, son fils se seroit mieux conduit vis-à-vis de moi : mais l’extrême attachement que me témoignoit son père, l’a aigri je crois dès sa jeunesse. Son caractère ne pouvoit souffrir l’espèce de concurrence qu’il y avoit entre nous, et la préférence que j’obtenois souvent.

— Je ne croyois pas Mr. Darcy aussi méchant, et quoiqu’il ne m’ait jamais plu, je n’avois cependant pas si mauvaise opinion de lui ; je pensois qu’il méprisoit généralement ses semblables, mais je ne le supposois pas capable de s’abaisser à une vengeance si cruelle, à tant d’injustice et d’inhumanité.

Après avoir réfléchi quelques instans, elle reprit la parole et dit : Je me souviens qu’il se vantoit un jour à Netherfield de l’implacabilité de ses ressentimens ! d’avoir un caractère qui ne pardonnoit jamais ! Ses résolutions doivent être terribles.

— Je ne veux rien prononcer, je crains de n’être pas impartial.

Elisabeth retomba de nouveau dans ses réflexions, et n’en sortit que pour s’écrier : — Traiter ainsi le filleul, l’ami, le favori de son père ! Si elle avoit osé, elle auroit ajouté : Un homme, dont la seule contenance garantit l’honneur et la probité ! Mais elle se contenta de dire : — Un homme qui probablement a été son compagnon d’enfance, avec qui il a été lié, je pense, de la manière la plus intime !

— Nous sommes nés dans la même paroisse, dans la même campagne ; nous avons passé la plus grande partie de notre jeunesse ensemble, habitant la même maison, partageant les mêmes plaisirs, objets des mêmes soins paternels. Mon père avoit commencé par suivre la profession que votre oncle, Mr. Phillips, paroit exercer d’une manière si honorable ; mais il l’abandonna pour rendre service à feu Mr. Darcy, et consacra tous ses soins à gérer la terre de Pemberley. Il étoit fort estimé de Mr. Darcy et fut son meilleur ami. Ce dernier a souvent reconnu, combien il avoit d’obligations à l’activité de mon père, et lorsqu’à sa mort, il lui promit de me procurer un emploi, je suis convaincu qu’il considéroit cette promesse autant comme une dette de reconnoissance envers lui, que comme un gage de son affection pour moi.

— Que c’est étrange, que c’est abominable ! s’écria Elisabeth, je suis étonnée que l’orgueil même de Mr. Darcy ne l’ait pas porté à être juste envers vous, à défaut de meilleurs motifs ! Je l’aurois cru trop fier pour être faux ; car je dois appeler cela de la mauvaise foi !

— En effet, reprit Wickam, c’est fort étonnant, car presque toutes ses actions sont dirigées par l’orgueil ! L’orgueil est son meilleur ami, il l’a plus rapproché de la vertu que tout autre sentiment ; mais la nature humaine n’est jamais conséquente avec elle-même, et il a été conduit par des impulsions plus fortes que son orgueil.

— Un orgueil si abominable, peut-il jamais l’avoir bien conduit ?

— Oui, il l’a souvent porté à être libéral, généreux ; à donner de l’argent publiquement, à déployer l’hospitalité, à aider ses fermiers, à soulager les pauvres. L’orgueil et la vanité filiale ont produit tout cela. Car il est très-fier des vertus de son père ; ne pas déshonorer la famille, ne pas perdre la popularité ou diminuer l’influence de la maison de Pemberley, sont de puissans motifs pour être vertueux ! Sa vanité s’étend sur tout ce qui lui appartient, il est un bon et vigilant tuteur pour sa sœur, et vous l’entendrez citer généralement comme le frère le plus tendre et le plus attentif.

— Quelle femme est Miss Darcy ? demanda Elisabeth. — Wickam secoua la tête ; je voudrois pouvoir dire qu’elle est aimable, car je suis toujours fâché de dire du mal d’un Darcy ; mais elle ressemble trop à son frère. Elle est fière. Elle étoit bonne et aimable étant enfant, elle avoit alors beaucoup d’affection pour moi, et j’ai passé bien des heures à jouer avec elle ; mais maintenant, elle m’est tout-à-fait étrangère. C’est une belle personne, de quinze à seize ans, que l’on dit accomplie. Depuis la mort de son père elle a toujours demeuré à Londres avec une dame qui est chargée de son éducation.

Après plusieurs pauses et plusieurs essais pour entamer d’autres sujets de conversation, Elisabeth revint tout naturellement à celui-ci, en disant :

— Je suis surprise de son intimité avec Mr. Bingley, qui paroît la bonté même, et qui est vraiment fort aimable ; comment peut-il s’être lié avec un homme pareil ? Comment peuvent-ils se convenir l’un et l’autre ? Vous connoissez Mr. Bingley ?

— Non, pas du tout.

— C’est un homme charmant ! Il ne connoit sûrement pas Mr. Darcy pour ce qu’il est.

— Probablement pas ; mais Mr. Darcy peut très-bien plaire, lorsqu’il le veut. Il ne manque pas de moyens, et il est d’une société fort agréable, lorsqu’il le juge nécessaire ; très-différent avec ses égaux de ce qu’il est avec ceux qui sont moins fortunés que lui.

La partie de whist finissant dans ce moment, les joueurs se rapprochèrent de la table de la loterie, et Mr. Collins se plaça entre sa cousine Elisabeth et Mistriss Phillips ; cette dernière lui fit les questions ordinaires, sur les succès qu’il avoit eu au jeu ; ils n’avoient pas été grands ; il avoit perdu toutes les parties, et lorsque Mistriss Phillips lui témoigna le chagrin qu’elle en ressentoit, il l’assura avec la plus profonde gravité qu’il n’y attachoit pas la moindre importance, qu’il considéroit l’argent comme une bagatelle, et qu’il la prioit instamment de ne pas s’en affliger.

— Je sais très-bien, Madame, disoit-il, que lorsqu’on est à une table de jeu, on doit prendre son parti de ces choses-là. Heureusement ma position me permet de ne pas regarder cinq schellings comme un objet considérable ; il y a certainement bien des gens qui n’en pourroient dire autant, mais grâce à Lady Catherine de Bourg, je ne suis pas obligé de m’affecter de si peu de chose !

Ces paroles éveillèrent l’attention de Mr. Wickam qui, après avoir regardé quelque temps Mr. Collins, demanda à Elisabeth, si son parent étoit intimement lié avec la famille de Bourg ?

— Lady Catherine de Bourg, lui répondit-elle, lui a procuré un bénéfice. Je ne saurois pas vous dire comment Mr. Collins lui a été présenté ; mais il n’y a certainement pas long-temps qu’il la connoit.

— Vous savez, je pense, que Lady Catherine de Bourg et Lady Anne Darcy étoient sœurs, ensorte qu’elle est tante du Darcy actuel.

— Non, en vérité, je ne connoissois aucun des parens de Lady Catherine, et j’ignorois entièrement son existence avant l’arrivée de Mr. Collins.

— Sa fille, Miss de Bourg, héritera d’une immense fortune, et l’on croit qu’elle épousera son cousin.

— Cette nouvelle fit sourire Elisabeth, elle pensoit à la pauvre Miss Bingley ; toutes les attentions qu’elle avoit pour Darcy, les éloges qu’elle lui prodiguoit, l’affection qu’elle avoit pour sa sœur, tout cela seroit donc inutile, s’il étoit déjà destiné à une autre !

— Mr. Collins, dit-elle, parle avec une haute considération de Lady Catherine et de sa fille, mais d’après différentes choses qu’il a raconté de sa seigneurie, je soupçonne que sa reconnoissance l’aveugle, et malgré qu’elle soit sa protectrice, je la crois une femme arrogante et pleine de vanité.

— Je pense, qu’elles le sont toutes les deux au suprême degré, répliqua Wickam ; je ne l’ai pas vue depuis plusieurs années, mais je me souviens que je ne l’ai jamais aimée ; son ton avoit quelque chose d’impérieux et d’insolent. Elle étoit réputée pour être une femme d’un jugement et d’une prudence remarquables, mais je crois plutôt qu’elle doit une grande partie de sa réputation à son rang, à sa fortune, à son air absolu, ainsi qu’à l’orgueil de son neveu, qui veut se persuader que tous ceux qui lui tiennent sont doués d’un esprit supérieur.

— Elisabeth avoua qu’elle croyoit bien qu’il avoit découvert la véritable source de tant de perfections, et ils continuèrent ainsi la conversation avec un égal plaisir des deux côtés, jusqu’à ce que le souper venant mettre fin à la partie de loterie, rendit Mr. Wickam aux autres dames. Il ne pouvoit y avoir aucune conversation suivie, au milieu du bruit et de la gaîté qui présida au repas, mais ses manières le rendirent agréable à tout le monde ; tout ce qu’il disoit étoit bien dit, tout ce qu’il faisoit étoit fait avec grâce. Elisabeth s’en retourna à Longbourn, charmée de son esprit, et pendant toute la route elle ne pensa qu’à Mr. Wickam ; mais elle ne put en parler ; car Lydie et Mr. Collins ne se turent pas un seul instant. Lydie parloit de la loterie, des fiches qu’elle avoit perdues, et de celles qu’elle avoit gagnées, et Mr. Collins qui ne cessoit de s’extasier sur la politesse de Mr. et Mistriss Phillips, protestoit qu’il n’avoit aucun regret à l’argent qu’il avoit perdu au jeu, comptoit tous les plats du souper et répétoit continuellement, combien il craignoit de gêner, de serrer trop ses cousines ; il avoit encore bien des choses à dire, lorsque la voiture arriva à Longbourn.


CHAPITRE XVII.

Elisabeth communiqua à Jane tout ce que Mr. Wickam lui avoit raconté. Elle l’écouta avec surprise et chagrin. Elle ne pouvoit croire que Mr. Darcy fût si peu digue de l’amitié de Bingley ; et cependant, il n’étoit pas dans son caractère de soupçonner la véracité d’un homme aussi aimable que Mr. Wickam. L’idée seule qu’il pouvoit avoir été traité avec tant de dureté, excitoit en elle le plus vif intérêt. Elle ne pouvoit avoir mauvaise opinion ni de l’un, ni de l’autre, et se trouvoit donc réduite à excuser leur conduite en mettant sur le compte d’erreurs et de mésentendus, ce qu’elle ne pouvoit expliquer autrement.

— Je croirais, disoit-elle, qu’ils ont été trompés, réciproquement de quelque manière que nous ne pouvons deviner ; des gens intéressés ont peut-être cherché à les noircir l’un à l’autre. Il nous est impossible de conjecturer les circonstances qui peuvent les avoir brouillés, sans qu’il y ait eu peut-être de véritables torts d’un côté ni de l’autre.

— Peut-être ! mais alors, ma chère Jane, comment pourrez-vous justifier les gens intéressés que vous croyez compromis dans cette affaire ? Excusez-les donc, ou bien nous serons obligées d’avoir mauvaise opinion de quelqu’un.

— Riez tant que vous voudrez, ma chère Lizzy, mais vous ne me ferez point changer d’avis. Considérez sous quel jour défavorable vous placez Mr. Darcy, en admettant qu’il ait si maltraité le protégé de son père. Un jeune homme que son père avoir promis de placer ! C’est impossible ! Il n’y a pas d’homme qui se respecte lui-même qui fût capable de cela ! Ses amis les plus intimes pourroient-ils être aveuglés à ce point sur lui !

— Je crois plus aisément que Mr. Bingley est dans l’erreur, que je ne puis croire que Mr. Wilkam ait inventé l’histoire qu’il m’a faite hier au soir ! Dire les noms, les faits ! Si cela n’est pas, que Mr. Darcy le démente. D’ailleurs la vérité brilloit dans ses yeux !

— C’est difficile, en effet ! on ne sait qu’en penser.

— Je vous demande pardon, on sait très-bien qu’en penser.

Mais Jane ne pouvoit se décider à condamner l’un ou l’autre. Elle s’affligea seulement de ce que Mr. Bingley auroit à souffrir, si cette histoire étoit prouvée, et si vraiment il avoit été trompé.

Elles furent rappelées du verger, où elles avoient eu cette conversation par l’arrivée de plusieurs des personnes, dont elles avoient parlé. Mr. Bingley et ses sœurs venoient les inviter pour le bal tant désiré qui étoit enfin fixé au mardi suivant. Les dames de Netherfield accablèrent d’amitiés leur chère Jane ; elles se plaignirent qu’il s’étoit écoulé un siècle depuis qu’elles ne l’avoient vue, et firent peu d’attention au reste de la famille ; évitant par-dessus tout Mistriss Bennet, parlant peu à Elisabeth, et point aux autres. La visite ne fut pas longue ; elles prirent congé avec une vivacité, qui ne permit pas à leur frère de retarder le moment du départ, et se hâtèrent de se dérober aux civilités de Mistriss Bennet.

La perspective d’un bal à Netherfield, étoit fort agréable à toutes les dames de la famille. Mistriss Bennet vouloit le considérer, comme donné en honneur de sa fille aînée, elle étoit surtout extrêmement flattée que Mr. Bingley fût venu les inviter lui-même, au lieu de leur envoyer des cartes. Jane se figuroit qu’elle passeroit une soirée charmante entre ses deux amies et leur frère. Elisabeth pensoit avec plaisir quelle danseroit beaucoup avec Mr. Wikam, qu’elle liroit sur la figure de Mr. Darcy, et s’assureroit par la conduite qu’il tiendroit au bal de la vérité de ce qui lui avoit été dit. Les plaisirs que se promettoient Catherine et Lydie, ne dépendoient pas ainsi d’une seule personne, car quoiqu’elles espérassent bien, comme Elisabeth, danser beaucoup avec Mr. Wikam, il n’étoit cependant pas le seul partner qui pût leur plaire, et enfin un bal étoit toujours un bal. Mary elle-même assuroit la famille qu’elle n’avoit aucune répugnance à y aller.

— Tant que je pourrai disposer de mes matinées, disoit-elle, cela me suffira. Ce n’est point un sacrifice au-dessus de mes forces de participer quelquefois aux plaisirs de la soirée. D’ailleurs la société a des droits sur nous, et j’avoue que je suis du nombre de ceux qui pensent que quelques momens de plaisir et de récréation, sont absolument nécessaires aux gens qui travaillent beaucoup.

— La gaîté d’Elisabeth étoit tellement excitée par ses espérances, que quoiqu’elle parlât rarement sans nécessité à Mr. Collins, elle lui demanda, s’il avoit l’intention d’accepter l’invitation de Mr. Bingley, et s’il avoit l’intention dans ce cas, de prendre part aux plaisirs de la soirée ? Elle fut très-surprise de voir qu’il n’avoit aucun scrupule, et qu’il étoit très-éloigné de craindre une réprimande de l’Archevêque ou de Lady Catherine de Bourg, s’il se hasardoit à danser.

— Je vous assure, disoit-il, que je ne crois pas qu’un bal donné par un homme de distinction à des gens respectables, puisse avoir aucun mauvais côté, et je suis si éloigné de me faire des scrupules de danser moi-même, que j’espère avoir l’honneur d’obtenir la main de toutes mes belles cousines dans le cours de la soirée ; je saisis cette occasion pour demander la vôtre Miss Elisabeth pour les deux premières danses, préférence que j’espère que ma cousine Jane attribuera à un motif raisonnable, et non à un manque de respect pour elle. Elisabeth fut prise, elle avoit fermement compté être engagée pour les mêmes danses par Wikam. Avoir Mr. Collins à la place ! toute sa gaîté disparut ; il n’y avoit pas moyen de s’en tirer, il fallut accepter d’aussi bonne grâce qu’elle le pût la proposition de Mr. Collins. La préférence qu’il lui accordoit, contre ses principes, sur sa sœur aînée, lui fit craindre qu’il ne s’en tînt pas là, et tout-à-coup elle fut frappée de l’idée que peut-être il l’avoit choisie parmi toutes ses sœurs pour devenir maîtresse de la cure de Hunsford, et pour aider à former la table de quadrille à Rosing, lorsqu’il n’y auroit pas des visiteurs plus distingués. Ce soupçon devint pour elle une certitude, lorsqu’elle vit combien ses attentions augmentoient. Il ne laissoit échapper aucune occasion de lui faire quelques complimens sur son esprit et sa vivacité. Elle étoit plus étonnée que ravie de cet effet de ses charmes, et sa mère lui fit bientôt comprendre, combien la probabilité de ce mariage lui étoit agréable. Elisabeth cependant ne voulut pas avoir l’air de deviner cette insinuation, bien persuadée qu’une sérieuse dispute avec sa mère seroit la suite de toute objection de sa part. D’ailleurs, peut-être Mr. Collins pourroit-il ne pas en venir à demander sa main, et jusqu’à ce moment il étoit inutile de disputer.

— Si l’on n’avoit pas pu parler du bal, et faire les préparatifs nécessaires, les jeunes Miss auroient été bien à plaindre, car depuis le jour de l’invitation jusqu’à celui de la fête, il y eut une telle succession de pluies, que toute promenade à Meryton devient impossible ; il fallut se passer de tante, d’officiers et de nouvelles ; il fallut même recevoir par procuration les souliers roses pour le bal. Ce mauvais temps avoit aussi un peu exercé la patience d’Elisabeth, en suspendant les progrès de sa connoissance avec Mr. Wikam. — Il ne falloit rien moins que la perspective du mardi, pour faire supporter patiemment à Catherine et à Lydie les longues journées qui précédèrent celle du bal.

CHAPITRE XVIII.

L’idée que Mr. Wikam pourroit ne pas être au bal, ne s’étoit pas présentée à Elisabeth, jusqu’au moment où elle entra dans le salon de Netherfield et où elle le chercha inutilement dans la foule des habits rouges, qui y étoient rassemblés. L’espérance de l’y rencontrer, n’avoit été troublée par aucun doute. Elle avoit mis plus de soin à sa toilette qu’à l’ordinaire, et avoit appelé à son aide tous ses moyens et toute sa gaieté, pour achever la conquête de ce cœur ; persuadée que cette seule soirée lui suffiroit. Dans cet instant le douloureux soupçon que Mr. Bingley l’avoit rayé de la liste des officiers, pour faire plaisir à Mr. Darcy, se glissa dans son ame. Cependant la véritable raison de son absence fut bientôt expliquée à Lydie par Mr. Denny, à qui elle s’étoit adressée pour le savoir. Mr. Wikam avoit été obligé d’aller la veille à la ville, et n’étoit pas encore revenu. Je ne crois pas cependant, ajouta-t-il avec un sourire significatif, que ses affaires l’eussent justement fait partir dans ce moment, s’il n’eût désiré éviter un certain homme qui est ici.

Cette dernière cause de l’absence de Wikam quoiqu’elle n’eût pas été entendue de Lydie, n’échappa point à Elisabeth, et tous ses ressentiments contre Mr. Darcy en furent tellement augmentés, qu’elle pût à peine répondre avec la politesse convenable au salut qu’il vint lui faire quelques momens après ; toute indulgence, toute attention accordée à Darcy, lui paroissoient une injure faite à Wikam ; elle étoit donc décidée à n’avoir aucune conversation avec lui, et se retourna avec une impatience, qu’elle ne pouvoit surmonter même en parlant à Bingley dont l’aveugle partialité provoquoit encore son ressentiment.

Mais Elisabeth n’étoit pas faite pour avoir de l’humeur, et quoique tout plaisir fût détruit pour elle dans cette soirée, elle ne pouvoit la conserver long-temps. Après avoir confié tous ses sujets de griefs à Charlotte Lucas qu’elle n’avoit pas vue depuis une semaine, elle fut bientôt en état de changer volontairement de sujet de conversation ; elle lui raconta les ridicules de son cousin et les lui fit observer. Cependant les deux premières danses la replongèrent dans la détresse ; c’étoient des danses de mortification. Mr. Collins, avec son air gauche et solennel, lui faisant mille complimens au lieu de la suivre, brouillant toutes les figures sans s’en douter, lui procura tout l’ennui et tout le désagrément que peut donner un mauvais partner. Le moment où il la quitta fut un moment de délices.

Elle dansa ensuite avec un officier, à qui elle parla de Wikam ; elle eut le plaisir d’apprendre qu’il étoit généralement aimé dans son corps. La contre-danse finie, elle retournoit vers Charlotte et lui parloit avec vivacité, lorsque Mr. Darcy s’adressa à elle et la pria de lui faire l’honneur de danser avec lui ; elle fut tellement surprise qu’elle l’accepta sans savoir ce qu’elle faisoit. Il la quitta immédiatement, et lui laissa le temps de s’affliger de son manque de présence d’esprit. Charlotte s’efforçoit de la consoler. J’espère que vous le trouverez très-aimable, lui disoit-elle.

— Le ciel m’en préserve ! ce seroit encore le pire de tout ! trouver aimable un être qu’on est décidé à haïr ! ah ! ne me souhaitez pas un tel malheur !

Lorsque la danse recommença, et que Darcy s’approcha pour prendre sa main, Charlotte l’exhorta à voix basse, à ne pas se conduire comme un enfant, et à ne pas permettre que son penchant pour Wikam la fît paroître peu aimable aux yeux d’un homme d’une naissance bien supérieure ; Elisabeth ne répondit point, et ayant pris sa place, elle fut étonnée de la dignité que lui donnoit l’avantage de danser avec Mr. Darcy ; elle lisoit dans les yeux de ses voisines une surprise égale à la sienne ; ils restèrent pendant quelques momens sans dire un mot, et elle commençoit à croire que leur silence dureroit tout le temps de la contredanse, parfaitement décidée à ne pas le rompre la première ; mais tout-à-coup s’étant imaginé qu’elle ne pouvoit infliger un plus grand châtiment à son partner que de l’obliger à parler, elle lui fit quelques remarques indifférentes ; il y répondit et se tut ; après une pause de quelques minutes, elle reprit encore la parole et lui dit :

— C’est votre tour à présent, Mr. Darcy, de dire quelque chose. J’ai parlé du bal, vous devez faire quelques observations sur la grandeur du salon ou le nombre de danseurs.

Il sourit, et l’assura qu’il diroit tout ce qu’elle souhaiteroit.

— Très-bien ; cette réponse suffit pour le moment ; peut-être que dans quelques instans j’observerai que les bals particuliers sont plus agréables que les bals publics, et ensuite, nous garderons encore le silence.

— Vous vous faites donc un devoir de parler ?

— Quelquefois. Il faut bien dire quelque chose ; vous avouerez qu’il seroit ridicule de se taire tous les deux pendant une demi heure. Mais il est sûr que pour l’agrément de quelques personnes, la conversation devroit être arrangée de manière qu’on eût peu de peine à l’entretenir.

— Consultez-vous vos propres sentimens dans ce moment, ou prétendez-vous seulement flatter les miens ?

— L’un et l’autre, répondit Elisabeth avec malice, car j’ai remarqué que nous avions beaucoup de rapports dans l’esprit. Nous sommes tous deux d’un caractère taciturne, peu sociable, point enclin à la conversation, à moins cependant que nous n’ayons l’espérance de dire quelque chose qui surprenne tout le monde et puisse parvenir à la postérité la plus reculée, avec tout l’éclat d’une maxime.

— Je suis sûr que nous ne croyez pas avoir fait une peinture bien fidèle de votre caractère ; reste à savoir, si elle ressemble au mien ? C’est ce que je ne prétends point décider ; vous pensez probablement que la ressemblance est parfaite.

— Je ne dois pas prononcer sur mon ouvrage.

Il ne répondit point, et ils retombèrent dans le silence, jusqu’au moment où leur tour de danser arriva. Il lui demanda alors, si elle alloit souvent se promener à Meryton avec ses sœurs ? Elle répondu affirmativement, et incapable de résister à la tentation, elle ajouta : Nous venions justement de faire une nouvelle connoissance, lorsque nous vous rencontrâmes l’autre jour.

L’effet fut prompt ; l’expression du dédain se répandit sur tous ses traits, mais il ne répondit pas un mot, et Elisabeth, quoique blâmant sa propre timidité, n’osa pas continuer. Enfin Darcy prit la parole, et dit d’un ton gêné :

— Mr. Wikam est d’un extérieur si heureux qu’il est assuré de se faire des amis partout ; mais qu’il puisse les conserver de même, c’est ce qui est moins certain.

— Il a été assez malheureux pour perdre votre amitié, dit Elisabeth avec ironie, il doit certainement en souffrir toute sa vie !

Darcy ne répondit point et parut désirer de changer la conversation. Dans ce moment Sir Williams Lucas se trouvoit fort près d’eux, ayant l’air de vouloir traverser la ligne des danseurs pour passer de l’autre côté de la salle, mais apercevant Mr. Darcy, il s’arrêta, le salua profondément, et lui fit les plus beaux complimens sur sa manière de danser et sur son partner.

— Je suis dans l’enchantement, mon cher Monsieur, on voit rarement une danse aussi parfaite que la vôtre, elle prouve évidemment que vous appartenez à la meilleure société. Permettez-moi aussi de vous dire que votre belle danseuse ne vous fait point paroître à votre désavantage ; j’espère avoir souvent le plaisir que j’ai dans ce moment. Surtout si un événement bienheureux, ma chère Miss Elisa (ajouta-t-il, en jetant les yeux sur Jane et Mr. Bingley) a lieu. Combien il y aura des félicitations alors ! J’en appelle à Monsieur Darcy ? Mais je ne veux pas vous interrompre plus long-temps, Monsieur, vous pourriez m’en vouloir de vous priver de la séduisante conversation de cette jeune Miss, dont les yeux brillans me le reprochent déjà.

La dernière partie de ce discours fut à peine entendue de M. Darcy. L’allusion que Sir Williams avoit fait au mariage de son ami l’avoit fortement frappé, et ses regards étoient fixés avec une expression très sérieuse sur Miss Bennet et Mr. Bingley. Il se remit bientôt cependant et dit à Elisabeth :

— Sir Williams, en nous interrompant, m’a fait oublier de quoi nous parlions auparavant.

— Je crois que nous ne parlions pas du tout. Sir Williams ne pouvoit pas interrompre ici deux personnes qui eussent moins de choses à se dire que nous. Nous avions déjà essayé plusieurs sujets de conversation sans succès, et je ne puis imaginer de quoi nous nous entretiendrons maintenant.

— Que penseriez-vous, si nous parlions de quelques livres, dit-il en souriant ?

— De livres ? oh non ! Je suis sûre que nous n’avons jamais lu les mêmes, ou du moins avec les mêmes idées.

— Je suis fâché que vous pensiez ainsi ; mais lors même que ce seroit le cas, nous pourrions comparer nos opinions.

— Non, en vérité. Je ne saurois m’entretenir de sujets sérieux dans une chambre de bal ; ma tête est pleine de toute autre chose.

— Le présent vous occupe-t-il toujours dans de pareilles occasions, dit-il, avec un regard qui exprimoit le doute.

— Oui, toujours, répliqua-t-elle, sans savoir ce qu’elle disoit, car elle pensoit à toute autre chose. Comme le prouva peu après cette soudaine exclamation :

— Je me souviens, Mr. Darcy, de vous avoir entendu dire que vous ne pardonniez jamais, que vos ressentimens étoient implacables ; vous êtes très-lent alors je pense à vous fâcher.

— Très-lent, répondit-il d’une voix ferme.

— Et vous ne permettez jamais aux préjugés de vous aveugler ?

— Je l’espère.

— Ceux qui prétendent ne jamais changer d’opinions, sont obligés d’être bien circonspects dans leurs jugemens.

— Puis-je vous demander à quoi tendent toutes ces questions ?

— Simplement à faire briller votre caractère, répondit-elle, en s’efforçant d’émouvoir sa gravité. Je fais tout ce que je peux pour parvenir à le comprendre.

— Et y réussissez-vous ?

Elle secoua la tête : — J’ai entendu tant de différens rapports sur vous que je suis fort embarrassée.

— Je le crois sans peine, répondit-il gravement. Les rapports peuvent varier infiniment sur mon compte, et je souhaiterois, Miss Bennet, que ce ne fût pas dans ce moment que vous fissiez l’esquisse de mon caractère ; on pourroit craindre que la ressemblance ne fit honneur, ni au peintre, ni à l’original.

— Si je ne saisis pas votre ressemblance, à présent, j’aurai peut-être d’autres occasions.

— Je ne voudrois en aucune manière suspendre le moindre de vos plaisirs, répondit-il froidement.

Elle ne répliqua rien. Ils achevèrent leur contredanse et se séparèrent tous deux mécontens ; mais, il y avoit déjà quelque chose qui parloit pour Elisabeth dans le cœur de Darcy, et toute sa colère se dirigea contre une autre personne.

Il n’y avoit pas long-temps qu’ils s’étoient séparés, lorsque Miss Bingley vint vers Elisabeth, et lui dit d’un air dédaigneux :

— Eh bien, Miss Elisa, on dit que vous êtes enchantée de George Wikam ? Votre sœur m’a parlé de lui, elle m’a fait mille questions sur son compte. J’ai vu que ce jeune homme, au milieu de toutes les choses intéressantes qu’il vous a communiquées, a oublié de vous dire, qu’il étoit fils d’un vieux Wikam, intendant de Mr. Darcy. Permettez-moi de vous avertir, en amie, de ne pas accorder une confiance implicite à tout ce qu’il peut vous dire. Quant à ce que Mr. Darcy se soit mal conduit à son égard, c’est absolument faux ! Car au contraire il l’a toujours trop bien traité, quoique George Wikam ait agi d’une manière infâme vis-à-vis de lui. Je ne connois pas les détails de tout ce qui s’est passé entre eux, mais je sais qu’on ne peut blâmer Mr. Darcy, qu’il ne peut souffrir qu’on parle de Mr. Wikam devant lui, et que, quoique mon frère ait cru qu’il ne pouvoit pas faire autrement que de l’inviter avec tous les autres officiers, il a été bien aise qu’il se fût banni lui-même. Sa présence dans ce pays-ci est la chose la plus insolente, et je suis étonnée, qu’il ait osé y venir. Je suis fâchée pour vous, Miss Elisa, de vous avoir fait toutes ces tristes révélations sur votre favori, mais au reste, on ne pouvoit en réellement attendre rien de mieux d’après sa naissance.

— Sa mauvaise conduite et sa naissance paroissent dans votre récit, répondit Elisabeth avec aigreur, n’être qu’une seule et même chose ; car je ne vois pas que vous l’accusiez d’un autre crime que celui d’être le fils de l’intendant de Mr. Darcy, et je vous assure qu’il s’en étoit accusé lui-même.

— Je vous demande pardon, dit Miss Bingley en s’éloignant d’un air moqueur ; je vous prie d’excuser la liberté de mes conseils ; je croyois bien faire.

— Insolente personne ! pensa Elisabeth, vous vous trompez bien, si vous croyez avoir quelque influence sur moi par de si pitoyables attaques ; je n’y vois que votre ignorance et la méchanceté de Mr. Darcy. Elle chercha sa sœur aînée, qui avoit essayé d’obtenir quelques éclaircissemens de Bingley lui-même sur ce sujet. Jane vint à sa rencontre, avec le sourire d’une douce satisfaction, et une expression de bonheur qui montroit combien elle étoit contente de la manière dont la soirée s’étoit passée. Elisabeth lut à l’instant toutes ses pensées sur sa physionomie, et toute sa sollicitude pour Wikam, tout son ressentiment contre son ennemi, s’évanouirent devant l’espérance du bonheur de Jane.

— Je voulois vous demander, dit-elle, d’un air non moins satisfait, ce que vous aviez appris sur Mr. Wikam, mais vous avez été, je crois, trop agréablement occupée pour avoir pu penser à une troisième personne ; je vous assure que je vous pardonne de bon cœur.

— Non, répondit Jane, je ne l’ai point oubliée ; mais je n’ai rien de satisfaisant à vous apprendre. Mr. Bingley ne connoit point toute cette histoire, il ignore absolument les circonstances qui ont le plus offensé Mr. Darcy ; mais il en garantit la probité, l’honneur et la bonne conduite. Il est parfaitement convaincu que Mr. Wikam n’a pas répondu aux bons procédés que Mr. Darcy a eu pour lui, et je suis fâchée de vous dire que, d’après son récit et celui de sa sœur, Mr. Wikam ne paroit recommandable sous aucun rapport ; je crains qu’il n’ait mérité de perdre l’amitié de Mr. Darcy.

— Mr. Bingley ne connoit pas Mr. Wikam lui même ?

— Non, il ne l’avoit jamais vu avant le jour où il nous a rencontré avec lui à Meryton.

— Il tient donc tout ce qu’il vous a raconté de Mr. Darcy lui-même, cela se comprend ; mais qu’a-t-il dit sur le bénéfice ?

— Il ne se souvient pas parfaitement des circonstances qui y ont rapport, quoique Mr. Darcy lui en ait souvent parlé, mais il croit bien qu’il n’avoit été promis que conditionellement.

— Je n’ai aucun doute sur la sincérité de Mr. Bingley, dit Elisabeth avec chaleur, mais vous devez me pardonner de n’être pas convaincue par de simples assurances ; je crois que Mr. Bingley a défendu son ami ; il le devoit. Cependant comme il ne connoit pas complètement cette histoire, et qu’il ne tient tout ce qu’il en sait que de son ami, je ne changerai point encore d’opinion sur ces deux Messieurs.

Un sujet plus agréable occupa ensuite les deux sœurs ; Jane lui parla avec émotion de toutes les attentions de Bingley, Elisabeth ravie de son bonheur, ajouta ce qui pouvoit augmenter ses espérances. Elles furent bientôt abordées par Mr. Bingley lui-même. Alors Elisabeth se retira auprès de son amie Miss Lucas, à laquelle elle avoit mille choses à dire, lorsque Mr. Collins s’approcha d’elle d’un air triomphant.

— J’ai appris, lui dit-il, par un singulier hasard qu’il y avoit dans la salle un très-proche parent de ma protectrice. J’ai entendu ce Monsieur dire lui-même à la jeune dame qui fait les honneurs de cette maison, les noms de sa cousine Miss de Bourg et de sa mère Lady Catherine. Comme les choses arrivent singulièrement ! Qui auroit deviné que je dusse rencontrer dans cette assemblée… Qui ? un neveu de Lady Catherine de Bourg ! Je suis bien heureux d’avoir fait cette découverte assez à temps pour pouvoir lui présenter mes hommages ; ce que je vais faire tout de suite. J’espère qu’il me pardonnera de ne l’avoir pas fait plutôt ; l’entière ignorance où j’étois de cette parenté, plaidera ma cause.

— Vous n’irez pas vous présenter vous-même à Mr. Darcy.

— Oui bien, en vérité ; et j’implorerai son indulgence pour ne l’avoir pas fait en entrant dans la chambre. Comme il est neveu de Lady Catherine, je pourrai l’assurer que sa seigneurie se portoit bien lorsque je l’ai quittée.

Elisabeth s’efforça de le dissuader de ce projet, l’assurant que Mr. Darcy pourroit prouver cette manière de se présenter lui-même, sans introducteur, peu respectueuse pour le nom de sa tante ; qu’il n’y avoit pas la moindre nécessité à faire sa connoissance, et que s’il y en avoit, c’étoit à Mr. Darcy, comme supérieur, à faire attention à lui. Mr. Collins l’écoutoit avec l’air décidé à suivre ses propres idées, et lorsqu’elle eut fini, il lui répondit :

— Ma chère Miss Elisabeth, j’ai la plus haute opinion de l’excellence de votre jugement, dans toutes les choses qui sont à portée de votre esprit. Mais, permettez moi de vous dire qu’il doit y avoir une énorme différence, dans les formes du cérémonial des laïques et de celui des gens d’église. Permettez-moi aussi de vous observer que je considère l’ordre ecclésiastique comme égal en dignité au rang le plus élevé du royaume ; pourvu qu’il conserve cependant dans toute sa conduite, l’humilité convenable. Par conséquent, vous ne serez pas fâchée, si dans cette occasion je suis l’impulsion de ma conscience, qui me conduit à faire ce que je considère comme un devoir. Pardonnez-moi donc de ne pas céder à vos conseils qui, sur tout autre sujet, seront mes guides constants, quoique dans le cas présent, je me crois par l’éducation et l’habitude de l’étude, bien plus en état de juger ce qui est convenable, qu’une jeune personne comme vous. Et il la quitta, avec une profonde révérence, pour aller aborder Mr. Darcy, dont l’étonnement fut évident à cette attaque inopinée. Mr. Collins fit précéder son discours d’introduction d’un salut solennel, et quoiqu’Elisabeth qui les observoit de loin, ne pût entendre ses paroles, elle les devinoit toutes ; les mots d’apologie de Hunsford, de Lady Catherine, etc., revenoient souvent ; elle étoit fâchée de le voir découvrir ses ridicules devant un tel homme. Mr. Darcy le regardoit d’un air étonné, et lorsque enfin Mr. Collins lui laissa le tems de parler, il lui répondit avec une réserve dédaigneuse. Mr. Collins ne se laissa point déconcerter, il reprit la parole, et le dédain de Mr. Darcy parut augmenter beaucoup pendant le second discours, à la fin duquel il fit un léger salut, et s’en alla d’un autre côté. Mr. Collins revint alors vers Elisabeth.

— Je n’ai aucune raison, je vous assure, lui dit-il, d’être mécontent de l’accueil qu’on m’a fait. Mr. Darcy a eu l’air charmé de mon attention ; il m’a répondu avec la plus grande civilité, et même m’a fait le compliment de me dire : qu’il étoit trop convaincu de la sagesse et du discernement de Lady Catherine, pour être bien sûr qu’elle n’accorderoit jamais une faveur qui ne fût méritée. C’est réellement une belle pensée, et je suis enchanté de lui !

Elisabeth avoit tourné toute son attention sur sa sœur et sur Mr. Bingley, et les douces réflexions auxquelles ses observations donnèrent naissance, la rendirent peut-être aussi heureuse que Jane elle-même. Elle la voyoit déjà établie dans celle maison, jouissant de tout le bonheur que peut donner une union fondée sur une affection véritable et réciproque ; et elle se sentoit alors capable de faire tous ses efforts pour aimer les sœurs de Bingley. Elle vit que les pensées de sa mère suivoient aussi le même cours, et elle évita de se trouver près d’elle, de peur qu’elle ne commençât la conversation là-dessus, et qu’elle n’en dit trop ; ce fut cette crainte qui lui fit regarder comme un hasard malheureux, celui qui les plaça à côté l’une de l’autre à souper. Elle fut donc très fâchée lorsqu’elle entendit que sa mère parloit très-ouvertement à Lady Lucas des espérances qu’elle nourrissoit sur le mariage de Jane avec Mr. Bingley. La conversation étoit très animée, et Mistriss Bennet ne se lassoit point d’énumérer tous les avantages de cette union : Mr. Bingley étoit un jeune homme si aimable, si riche, demeurant seulement à trois milles de Longbourn. C’étoit une si grande douceur pour elle, de voir combien ses deux sœurs étoient attachées à Jane, et de ce qu’elles désiroient cette alliance, autant qu’elle-même. C’étoit surtout un si grand avantage pour ses filles cadettes, d’avoir une sœur aussi brillamment mariée ; cela les jetoit nécessairement dans une société, où elles rencontreroient de riches partis ; il seroit enfin bien agréable pour elle-même n’étant plus jeune, de pouvoir confier celles de ses filles qui ne seroient pas mariées, à Jane, et de n’être plus obligée d’aller dans le monde, pour les y conduire. Elle vouloit absolument faire de cette dernière circonstance une cause de bonheur ; c’est l’étiquette dans de pareilles occasions ; car personne n’avoit jamais trouvé moins de plaisir à rester chez soi que Mistriss Bennet. Elle conclut en souhaitant ardemment à Lady Lucas, d’être bientôt aussi heureuse qu’elle, quoiqu’on vît bien, à son air triomphant, qu’elle ne pensoit pas qu’il y eût une grande probabilité.

En vain Elisabeth s’efforçoit-elle de réprimer la volubilité de sa mère, et de lui persuader de parler de sa félicité à voix basse. Elle s’aperçut avec une douleur inexprimable que la plus grande partie de cette conversation avoit été entendue de Mr. Darcy qui étoit assis vis-à-vis d’elle. Sa mère la trouvoit fort ridicule, et la grondoit : car enfin, je vous prie, qu’est donc ce Mr. Darcy pour que j’en aie peur ? Certainement nous ne lui devons pas des égards si particuliers, que nous ne puissions rien dire devant lui qui lui déplaise.

— Pour l’amour du ciel, Madame, parlez plus bas ! Quel avantage pouvez-vous trouver à offenser Mr. Darcy ? Ce n’est pas une manière de vous recommander à son ami.

Mais c’étoit en vain, sa mère continuoit à parler de ses projets sur le même ton ; Elisabeth rougissoit toujours plus de honte et d’inquiétude ; elle ne pouvoit s’empêcher de jeter souvent les yeux sur Mr. Darcy, et chaque fois elle étoit plus convaincue de ce qu’elle craignoit ; car malgré qu’il n’eût pas constamment les yeux tournés de leur côté, elle étoit persuadée que son attention étoit toujours fixée sur cette conversation ; elle vit sa physionomie passer de l’expression d’une colère dédaigneuse à une gravité composée et assurée, Enfin Mistriss Bennet, ayant tout dit, se tut, et Lady Lucas qui avoit beaucoup bâillé pendant la description de délices qu’elle ne devoit probablement jamais goûter, s’abandonna aux consolations que pouvoient lui offrir une quantité de jambons et de poulets froids. Elisabeth commençoit à respirer, mais ce moment de tranquillité ne fut pas long. Après le souper on parla de musique, on demanda à quelques jeunes personnes de chanter ; elle eut le chagrin de voir Mary se disposer à obliger la société, sans se faire beaucoup presser ; elle s’efforça de prévenir cette preuve de complaisance par les regards supplians qu’elle lui jeta, mais Mary ne vouloit point les comprendre ; une pareille occasion de faire briller ses talens, lui étoit trop agréable, et elle commença à chanter. Les yeux d’Elisabeth étoient fixés sur elle avec une anxiété inexprimable ; elle attendoit la fin des couplets avec une impatience qui fut bien mal récompensée. Lorsqu’ils furent finis, Mary recevant avec les complimens d’usage, l’expression très-légère, du désir qu’on avoit de l’entendre encore, en recommença d’autres, après une pause de quelques secondes seulement. Les moyens de Mary ne pouvoient pas suffire à un exercice aussi long. Sa voix étoit foible et son chant maniéré. Elisabeth étoit à l’agonie, et regardoit Jane pour voir comment elle supportoit un pareil supplice ; mais Jane étoit toute occupée de sa conversation avec Bingley. Les deux sœurs se faisoient des signes de dérision l’une à l’autre, et Darcy étoit toujours extrêmement sérieux. Elle regarda son père pour l’engager à interposer son autorité et empêcher Mary de chanter toute la nuit ; il la comprit, et lorsqu’elle eut fini son second couplet, il lui dit tout haut :

— C’est fort bien, mon enfant, vous nous avez charmé assez long-temps ; maintenant c’est au tour des autres jeunes dames, à nous montrer leurs talens.

Mary fut un peu déconcertée, Elisabeth, fâchée du discours de son père, craignit que sa sollicitude n’eût produit aucun bien, et l’on pressa plusieurs personnes de chanter.

— Si j’étois assez heureux, dit Mr. Collins, pour savoir chanter, j’aurois certainement le plus grand plaisir à obliger la société, car je considère la musique comme un amusement fort innocent et nullement incompatible avec l’état ecclésiastique. Cependant, je ne prétends pas dire par-là que nous fussions excusables, si nous donnions trop de temps à la musique, car nous avons beaucoup d’autres choses à faire. Le Recteur d’une paroisse est fort occupé ; d’abord, il a tels arrangemens à prendre pour les dîmes qui, sans diminuer les droits de son patron, doivent lui produire quelques bénéfices. Il doit ensuite composer ses sermons, et le temps qui lui restera, ne sera point de trop, pour remplir ses devoirs de Pasteur, et pour les soins qu’il doit à sa demeure et aux améliorations qu’il doit y faire ; car il seroit inexcusable, s’il ne la rendoit pas la plus comfortable que possible ; je pense aussi qu’il n’est point indifférent pour un pasteur d’avoir des attentions et des égards pour tout le monde, particulièrement pour ceux à qui il doit son avancement. Pour moi, j’avoue, que je ne puis me dispenser de ce devoir, et que je n’aurois jamais bonne opinion d’un homme qui négligeroit de témoigner son respect à quiconque seroit lié par le sang avec eux. Il finit, par un salut à Mr. Darcy, cette harangue qui avoit été prononcée assez haut pour être entendue de la moitié de la Société. Les uns le regardoient avec étonnement, les autres sourioient, mais personne n’avoit l’air de se divertir plus que Mr. Bennet, tandis que sa femme louoit sérieusement Mr. Collins, et disoit à demi-voix à Lady Lucas, que c’étoit un jeune homme d’un jugement parfait.

Pour Elisabeth, il lui sembloit que, lorsque sa famille auroit pris plaisir à s’exposer à la risée générale, pendant toute la soirée, elle n’auroit pu jouer son rôle avec plus de succès ; elle pensa qu’il étoit fort heureux pour sa sœur que Mr. Bingley eût été trop occupé pour faire attention à plusieurs de ces scènes ridicules, et elle espéra que ses sentimens n’étoient pas de nature à être affoiblis par les sottises dont il auroit pu être témoin.

Il étoit très-pénible pour elle que les deux dames de Netherfield et Mr. Darcy eussent l’occasion de jeter du ridicule sur ses parens, et elle n’auroit pas su dire, lequel lui paroissoit le plus insupportable, du sourire moqueur de ces dames, ou du dédaigneux silence du dernier.

Le reste de la soirée lui procura peu de plaisir. Elle étoit importunée par Mr. Collins, qui ne cessa d’être à ses côtés, et quoiqu’il ne pût obtenir de danser encore avec elle, il l’empêcha de danser avec d’autres. En vain elle lui offroit de le présenter à d’autres jeunes personnes qui étoient là ; il lui protesta qu’il lui étoit parfaitement indifférent de danser ; que son but principal étoit de se rendre agréable à ses yeux par les attentions les plus délicates, et que par conséquent il s’étoit fait un devoir de rester auprès d’elle toute la soirée. Il n’y avoit rien à répondre à cela. Elle dut toute sa consolation à son amie Miss Lucas qui se joignit souvent à elle, et qui soutint elle-même avec bonté la conversation avec Mr. Collins.

Elle fut aussi délivrée de l’embarras que lui causoit l’air observateur de Mr. Darcy ; il ne lui adressa point la parole. Elisabeth en étoit enchantée, pensant que c’étoit le résultat de ce qu’elle lui avoit dit sur Mr. Wikam.

La famille de Longbourn fut la dernière à se retirer, une adroite manœuvre de Mistriss Bennet pour faire arriver son carrosse un quart d’heure après tous les autres, leur donna le temps de s’apercevoir combien quelques personnes de la maison désiroient de les voir partir.

Mistriss Hurst et Miss Bingley n’ouvroient plus la bouche que pour se plaindre de la fatigue, et paroissoient très-impatientes d’être seules ; elles repoussoient tous les efforts que faisoit Mistriss Bennet pour entretenir la conversation, et jetèrent ainsi sur tous ceux qui restoient, une langueur qu’animoient peu les longs discours que leur faisoit Mr. Collins sur la beauté du bal et l’extrême politesse avec laquelle ils avoient reçu tout leur monde. Darcy ne disoit rien, et Mr. Bennet jouissoit en silence de cette scène. Mr. Bingley et Jane étoient un peu éloignés et s’entretenoient ensemble. Elisabeth gardoit le silence comme Mistriss Hurst et Miss Bingley. Lydie même étoit trop fatiguée pour pouvoir proférer autre chose que : Ah mon Dieu ! que je suis fatiguée ! exclamation qu’elle accompagnoit d’un long bâillement.

Enfin lorsqu’ils se levèrent tous pour partir, Mistriss Bennet exprima vivement son désir, de voir bientôt toute la famille à Longbourn, et s’adressant à Mr. Bingley, elle l’assura qu’il les rendroit fort heureux s’il vouloit bien venir quelquefois manger leur dîner en famille, sans attendre une invitation dans les règles. Bingley étoit très-enchanté et s’engagea volontiers à saisir la première occasion de leur rendre visite après son retour de Londres, où il étoit obligé d’aller le lendemain, mais pour fort peu de tems.

Mistriss Benett étoit parfaitement contente, et quitta la maison, dans la délicieuse conviction, qu’il y auroit tout au plus le temps nécessaire pour faire le trousseau de sa fille, et les changemens nécessaires dans les équipages de Mr. Bingley, et qu’elle verroit sa fille établie à Netherfield dans trois ou quatre mois ; elle pensoit avec tout autant d’espérance, et avec un plaisir très-grand quoique moins vif, qu’elle auroit une autre de ses filles mariée à Mr. Collins.

fin du premier volume.





ORGUEIL


ET


PRÉJUGÉ.


――――


II.










―――――――――――――――――――――――――――――
GENÈVE, DE L’IMPRIMERIE DE J. J. PASCHOUD.






ORGUEIL


ET


PRÉJUGÉ.


PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ.


TRADUIT DE L’ANGLOIS.



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TOME II.
~~~~~~~~~


PARIS,


J. J. PASCHOUD, LIBRAIRE,


RUE DE SEINE, N°48


GENÈVE,


MÊME MAISON DE COMMERCE.


1822.



CHAPITRE PREMIER.

Le jour suivant fut témoin d’une nouvelle scène à Longbourn. Mr. Collins fit sa déclaration dans toutes les formes.

Sa permission de séjour ne s’étendant pas au-delà du samedi suivant, il étoit décidé à ne point perdre de temps, et n’ayant pas la plus légère crainte d’être refusé, il prit une marche méthodique, n’oubliant aucune des formes qu’il croyoit très-essentielles dans une affaire de ce genre-là. Trouvant donc Mistriss Bennet, Elisabeth et une de ses sœurs cadettes, réunies après le déjeuner, il s’adressa à la mère, dans ces termes :

— Puis-je espérer, Madame, que vous m’accorderez votre intercession auprès de votre belle et aimable fille Elisabeth, si je sollicite d’elle une audience particulière dans le courant de la matinée ?

— Elisabeth rougit de surprise, et Mistriss Bennet se hâta de répondre.

— Oui, certainement ! Je pense que Lizzy sera trop heureuse ! Je suis sûre qu’elle n’aura point d’objections : … — venez Kitty, montez avec moi. Elle rassembloit son ouvrage avec précipitation lorsqu’Elisabeth la rappela.

— Chère Madame, ne vous en allez pas… je vous supplie de ne pas sortir… Mr. Collins doit m’excuser, mais il ne doit avoir rien à me dire, que tout le monde ne puisse entendre. Si vous sortez je sortirai aussi.

— Non, non Lizzy, quel enfantillage ! je désire que vous restiez. Voyant qu’Elisabeth avoit l’air fâchée et très-embarrassée, et qu’elle cherchoit à s’échapper, elle ajouta : Lizzy j’insiste pour que vous restiez et que vous écoutiez Mr. Collins.

Elisabeth ne pouvoit résister après une injonction aussi précise, et un instant de réflexion lui fit comprendre que le parti le plus sage étoit de tâcher de s’en tirer le plus vite et le plus tranquillement possible, elle se rassit donc, et s’efforça en baissant la tête sur son ouvrage, de cacher l’ennui et l’embarras qu’elle éprouvoit. Mistriss Bennet et Kitty s’échappèrent furtivement, et aussitôt qu’elles furent hors de la chambre, Mr. Collins commença :

— Croyez, ma chère Miss Elisabeth, que loin de vous nuire, votre modestie ne fait qu’embellir encore toutes vos autres perfections. Vous auriez paru moins aimable à mes yeux, si vous n’aviez pas fait cette légère résistance. Mais permettez-moi de vous assurer, que j’ai l’autorisation de votre respectable mère pour m’adresser à vous. Vous ne pouvez méconnoître le but auquel tend ce discours. Cependant je comprends que votre délicatesse naturelle doit vous engager à dissimuler ; mes assiduités ont été trop marquées, pour qu’on ait pu s’y tromper. Presque aussitôt que je suis entré dans cette maison, je vous ai choisie pour devenir la future compagne de ma vie ; mais avant de vous déclarer mes sentimens, il seroit peut-être plus convenable que je vous expliquasse mes raisons pour me marier, et surtout, celles que j’ai eues pour venir dans le Hertfordshire, comme je l’ai fait, dans l’intention de choisir une femme.

Mr. Collins développant ses sentimens, avec un calme si solennel, donna tellement envie de rire à Elisabeth, qu’elle ne put pas profiter de la petite pause, qu’il venoit de faire, pour prendre la parole ; il continua ainsi.

— Mes raisons pour me marier sont : 1.° que je trouve convenable, que tout ecclésiastique, qui est à son aise comme je le suis, donne dans sa paroisse l’exemple du mariage. 2.° que je suis convaincu, qu’il ajoutera beaucoup à mon bonheur. 3.° J’aurois dû peut-être mettre cette raison, la première : c’est le conseil, et la recommandation particulière, de la très-noble dame que j’ai l’honneur d’appeler ma patronne. Deux fois elle a eu la condescendance de me faire connoître son opinion sur ce sujet, et même sans que je le lui eusse demandé, et la dernière fois c’étoit positivement le samedi soir, avant que je quittasse Hunsford, entre deux parties de quadrille pendant que Mrs. Jenkinson rangeoit le tabouret sous les pieds de Miss de Bourg, elle me dit : Mr. Collins, il faut vous marier ; un ecclésiastique doit se marier, mais choisissez bien. Prenez une femme qui puisse me donner de l’agrément ainsi qu’à vous ; que ce soit une personne active, laborieuse, qui n’ait pas été élevée avec beaucoup de soin et de recherches, mais qui vous apporte un bon revenu. Voilà mon avis ; cherchez cette femme, amenez-la à Hunsford et j’irai la voir. Permettez-moi d’observer en passant, ma belle cousine, que la protection de Lady Catherine de Bourg n’est pas moins un des moindres avantages que je puisse offrir. Vous trouverez son ton et ses manières, au-dessus de tout ce que je puis vous dire, et je ne doute pas que votre esprit et votre vivacité ne lui soient fort agréables, surtout lorsqu’ils seront modifiés, par le respect, et le silence que son rang vous imposera inévitablement. Voilà sur quels motifs sont fondées mes idées générales en faveur de ce mariage. Il me reste maintenant à vous dire pourquoi j’ai tourné les yeux sur Longbourn pour y chercher une femme plutôt que sur Hunsford, où il y a je vous assure des jeunes personnes fort aimables : étant destiné à hériter de cette terre, après la mort de votre très-honoré père, qui vivra encore cependant bien des années, j’ai voulu choisir ma femme parmi ses filles, afin qu’au moment de ce triste événement (qui, comme je l’ai déjà dit ne doit arriver que dans bien long-temps) la perte soit au moins, aussi légère que possible pour elles. Voilà le motif qui m’a conduit à vos pieds ma belle cousine, je me flatte qu’il ne me nuira point dans votre esprit. Et maintenant, il ne me reste qu’à vous assurer dans les termes les plus énergiques de la violence de mon amour. Quant à la fortune elle m’est parfaitement indifférente, et je ne ferai à votre père aucune demande qui y ait rapport, parce que je suis parfaitement sûr, qu’il ne me l’accorderoit pas, et que mille livres au quatre pour cent sera toute votre fortune, seulement après le décès de votre mère ; je serai donc muet sur ce chapitre-là, et je puis vous assurer, que lorsque nous serons mariés, aucun reproche peu généreux ne s’échappera de mes lèvres. — Il devenoit cependant absolument nécessaire de l’interrompre.

— Vous êtes trop prompt, Monsieur, s’écria Elisabeth, et vous oubliez que je ne vous ai fait encore aucune réponse, permettez-moi donc, sans tarder plus long-temps, de vous en faire une positive. Recevez mes remerciemens, pour l’honneur que vous me faites, j’y suis très-sensible, mais je ne puis l’accepter.

— Ce n’est pas d’aujourd’hui, reprit Mr. Collins, avec un geste solennel, que je sais qu’il est d’usage chez les jeunes personnes de refuser d’abord l’homme qu’elles ont l’intention secrète d’épouser, et souvent même le refus est répété une seconde et une troisième fois, ainsi je ne me laisserai point décourager et j’espère vous conduire bientôt à l’autel.

— Sur mon honneur ! Monsieur, s’écria Elisabeth, votre espérance est fort extraordinaire après la déclaration que je viens de vous faire. Je vous assure, que je ne suis point de ces jeunes filles (s’il y en a), assez téméraires pour risquer leur bonheur, en se faisant demander une seconde et une troisième fois. Je suis parfaitement décidée dans mon refus. Vous ne pouvez me rendre heureuse, et je suis convaincue que je suis peut-être la dernière femme au monde, qui puisse vous procurer le bonheur. Si votre amie Lady Catherine me connoissoit, je suis persuadée qu’elle ne me trouveroit sous aucun rapport, propre à remplir ses vues.

— Seroit-il possible que Lady Catherine, pensât de cette manière ? répondit gravement Mr. Collins. Non, je ne puis croire que sa seigneurie désapprouvât tout en vous ; vous pouvez être sûre que lorsque je la reverrai, je lui parlerai avec les plus grands éloges, de votre modestie, de votre économie et de toutes vos autres aimables qualités.

— En vérité, Mr. Collins, tous les éloges que vous ferez de moi seront bien inutiles. Vous devez me permettre de me juger moi-même, et me faire l’honneur de croire ce que je dis. Je souhaite que vous soyez riche et heureux, et en refusant votre main, je fais ce qui est en mon pouvoir, pour empêcher que vous ne deveniez le contraire.

La proposition que vous m’avez faite, doit avoir satisfait la délicatesse de vos sentimens, à l’égard de ma famille, et lorsque le cas arrivera vous pourrez sans aucun scrupule prendre possession de la terre de Longbourn. Cette affaire, doit donc être considérée comme terminée ; et se levant, en prononçant ces dernières paroles elle alloit quitter la chambre lorsque Mr. Collins lui répondit :

— Quant j’aurai l’honneur de vous entretenir de nouveau sur ce sujet, j’espère recevoir une réponse plus favorable que celle que vous venez de me donner. Je suis loin de vous accuser de cruauté dans ce moment, parce que je sais, comme je vous l’ai déjà dit, que c’est un usage établi par les dames, de refuser un homme à la première demande ; et peut-être même avez-vous déjà dit tout ce que la délicatesse du caractère féminin peut vous permettre pour encourager ma poursuite.

Réellement, M. Collins, s’écria Elisabeth, vous m’embarrassez extrêmement, si tout ce que je vous ai dit jusqu’à présent vous paroît des encouragemens, je ne sais plus de quelle manière énoncer mon refus pour vous persuader que c’en est bien un.

— Vous devez ma chère cousine, me permettre d’espérer que le refus que vous faites de ma main n’est qu’une formalité d’usage. Je vais vous dire en deux mots les raisons, que j’ai pour le croire ; il ne me semble pas que ma main, ainsi que l’établissement que je vous offre soient à dédaigner. Ma position dans le monde, mes relations avec la famille de Bourg, ma parenté avec votre famille, sont autant de circonstances, qui plaident en ma faveur ; et vous devez aussi réfléchir que malgré tous vos charmes, il n’est pas sûr, qu’on vous fasse jamais une autre proposition de mariage ; votre fortune est si modique, qu’elle nuira probablement à l’effet de votre beauté et de vos aimables qualités ; j’en dois donc conclure que vous ne me refusez pas sérieusement. J’aime mieux attribuer votre résistance au désir que vous avez d’exciter mon amour, en le tenant en suspens comme font à présent les femmes du bon ton.

— Je puis vous assurer, que je n’ai aucune prétention quelconque à cette espèce de bon ton qui consiste à tourmenter un homme respectable. Je vous remercie donc encore une fois, de l’honneur que vous m’avez fait par votre proposition, mais il m’est impossible de l’accepter, mes sentimens me le défendent à tous égards. Puis-je parler plus clairement ? Ne me considérez plus comme une de ces femmes du bon ton, qui auroit l’intention de vous tourmenter, mais comme une créature raisonnable, qui vous dit la vérité.

— Vous êtes vraiment charmante, s’écria-t-il avec une galanterie pleine d’affectation et de gaucherie, et je suis persuadé que lorsque mes offres seront appuyées par l’autorité de vos excellens parens, elles seront acceptées promptement.

Elisabeth vit qu’il étoit inutile de vouloir combattre une telle obstination à se tromper soi-même ; elle se retira en silence, déterminée, s’il persistoit à regarder ses réponses comme des encouragemens, à s’adresser à son père, dont le refus positif ne pourroit pas au moins être pris pour l’affectation et la coquetterie d’une femme du bon ton.



CHAPITRE II.

Monsieur Collins ne fut pas longtemps seul à méditer sur l’heureux succès de sa déclaration, car Mistriss Bennet qui s’étoit arrêtée dans le vestibule, pour épier la fin de la conférence, n’eût pas plutôt vu Elisabeth sortir de la chambre, et monter l’escalier à pas précipité, qu’elle entra dans le salon et le félicita vivement ainsi qu’elle-même, de la douce perspective, d’une alliance si intime. Mr. Collins reçut ses félicitations, et les lui rendit avec une égale satisfaction, et lui raconta ensuite les particularités de son entretien avec Elisabeth, dont il croyoit avoir toute raison d’être très-content, puisque disoit-il le refus que lui avoit prononcé sa cousine, provenoit tout naturellement de sa modeste timidité, et de la pureté de sa délicatesse. Ce récit cependant donna quelques inquiétudes à Mistriss Bennet ; elle auroit bien voulu que ce fût comme il le disoit, un encouragement, mais elle n’osoit le croire, et se hâta de lui dire.

— Vous pouvez compter Mr. Collins, que Lizzy reviendra promptement à la raison ; je vais lui parler moi-même tout de suite ; c’est une jeune personne très-étourdie et très-entêtée, qui ne connoît point ses intérêts, mais je les lui ferai bien voir.

— Pardonnez-moi, Madame, de vous interrompre, s’écria Mr. Collins ; mais si elle est réellement si étourdie et si entêtée, je ne sais pas alors, si elle feroit une femme très-désirable, pour un homme dans une position comme la mienne, qui cherche le bonheur, dans son intérieur. Si elle persiste toujours à rejeter mon offre, il seroit peut-être plus avantageux pour moi de ne pas la forcer à m’accepter ? avec ces défauts-là, elle ne sauroit vraiment beaucoup contribuer à mon bonheur.

— Vous ne me comprenez point, répondit Miss Bennet allarmée. Lizzy n’est entêtée que sur des sujets comme ceux-ci. Du reste c’est la meilleure fille qu’il y ait jamais eu ! Je vais tout de suite vers Mr. Bennet et je suis bien sûre que la chose sera bientôt arrangée.

— Sans lui laisser le temps de répondre, elle courut précipitamment à la chambre de son mari, et l’appeloit déjà en ouvrant la porte : — Oh ! Mr. Bennet ! il faut que vous veniez promptement ; tout est en rumeur là-bas, il faut que vous forciez Lizzy à épouser Mr. Collins, elle proteste qu’elle ne le veut pas ; et si vous ne vous dépêchez pas, il changera d’idée, et ne la voudra plus.

Mr. Bennet avoit levé les yeux de dessus son livre lorsqu’elle étoit entrée, et les fixoit sur elle, avec un calme qui ne fut point du tout troublé par ce qu’elle venoit lui apprendre.

— Je n’ai pas le bonheur de vous comprendre, dit-il, lorsqu’elle eut fini son discours, de qui parlez-vous ?

— De Mr. Collins, et de Lizzy, Lizzy déclare qu’elle ne veut pas épouser Mr. Collins, et Mr. Collins commence à dire qu’il ne veut plus épouser Lizzy !

— Et que dois-je faire là ? Il me semble que c’est une affaire désespérée !

— Il faut que vous parliez à Lizzy, et que vous lui disiez que vous exigez qu’elle l’épouse.

— Mr. Bennet tira la sonnette, et l’on fit prier Miss Elisabeth de venir à la bibliothèque.

— Venez ici, mon enfant, lui dit son père lorsqu’elle parut. Je vous ai fait demander pour une affaire importante. J’apprends que Mr. Collins, vous a fait de sérieuses propositions, est-ce vrai ? Elisabeth répondit affirmativement.

— Et cette offre de mariage, vous l’avez rejetée ?

— Oui Monsieur.

— Très-bien. À présent venons au fait ; votre mère insiste pour que vous l’épousiez : n’est-ce pas vrai, Mistriss Bennet ?

— Oui, ou bien je ne la reverrai jamais.

— Vous avez une triste alternative devant vous Elisabeth ; dès ce jour vous devez devenir étrangère à l’un ou à l’autre de nous deux, votre mère ne veut jamais vous revoir, si vous n’épousez pas Mr. Collins, et moi je ne vous reverrai jamais si vous l’épousez.

— Elisabeth ne put s’empêcher de rire à cette conclusion qui avoit si peu de rapport avec le commencement de son interrogatoire. Mistriss Bennet qui avoit cru que son mari envisageoit cette affaire-là, comme elle le désiroit, fut extrêmement désappointée.

— À quoi, pensez-vous donc, Monsieur Bennet, de parler ainsi ? dit-elle ; vous m’aviez promis d’insister pour qu’elle l’épousât.

— Ma chère, répliqua son mari, j’ai deux faveurs à vous demander ; la première, est que vous me permettiez dans cette occasion de faire un libre usage de ma raison, la seconde est de sortir de mon cabinet ; je serai bien aise d’être seul le plutôt possible.

— Cependant, en dépit du mécontentement de son mari, Mistriss Bennet n’abandonna point la partie, elle parla encore long-temps à Elisabeth là-dessus, la flattant et la menaçant tour-à-tour. Elle voulut mettre Jane dans ses intérêts ; mais celle-ci, refusa son intercession avec toute la douceur possible, et Elisabeth répondoit à ses attaques, tantôt avec un sérieux réel, tantôt en plaisantant ; mais quoique sa manière variât, sa détermination étoit toujours la même.

Pendant ce temps-là, Mr. Collins, méditoit dans la solitude sur tout ce qui s’étoit passé ; il avoit trop bonne opinion de lui, pour imaginer que sa cousine eût de véritables motifs pour le refuser. Si son orgueil étoit blessé, il n’avoit pas d’autres souffrances, car son penchant pour elle, étoit tout-à-fait imaginaire, et la possibilité qu’elle pût mériter les reproches de sa mère, prévenoit chez lui toute espèce de regrets.

La famille étoit encore dans ce trouble, lorsque Charlotte Lucas, arriva pour passer la journée à Longbourn. Lydie la rencontra dans le vestibule, et s’élançant vers elle, lui dit à demi voix, je suis bien aise de vous voir ! Il y a de quoi rire ici ! vous n’imagineriez pas ce qui s’est passée ce matin ! Mr. Collins demande Elisabeth, et elle ne veut pas l’accepter.

Charlotte, avoit à peine en le temps de lui répondre que Kitty survint, qui lui apportoit les mêmes nouvelles, et dès qu’elles furent entrées dans le salon à manger ; Mistriss Bennet, qui y étoit seule, entama aussi le même sujet, implorant le secours de Miss Lucas pour persuader à son amie Lizzy de céder au désir de toute la famille. Je vous en supplie, ma chère Miss Lucas, lui disoit-elle d’un ton chagrin, personne n’est de mon côté, personne ne s’intéresse à moi ! Je suis cruellement traitée ! on n’a aucune pitié de mes pauvres nerfs ! L’arrivée de Jane et d’Elisabeth évita à Charlotte la peine de répondre.

Ah ! la voilà qu’elle revient, dit Mistriss Bennet, elle n’a point l’air embarrassée, et ne s’occupe pas plus de nous que si nous étions au bout du monde ; pourvu qu’elle fasse sa volonté, c’est tout ce qu’il lui faut.

Mais je vous avertis, Miss Lizzy, que si vous vous mettez en tête de refuser ainsi toutes les propositions qu’on vous fera, vous finirez par n’avoir point de mari. Certainement je ne sais pas qui vous entretiendra après la mort de votre père ! Pour moi je ne pourrai pas vous garder, je vous en avertis, j’ai rompu avec vous dès aujourd’hui ; je vous l’ai dit dans la bibliothèque ; vous savez que je ne vous reparlerai jamais, et je tiendrai parole ; je n’ai aucun plaisir à parler à des enfans désobeissans ; au reste je n’ai pas grand plaisir à parler à personne ; les gens qui souffrent des nerfs comme moi, ne désirent que le calme, la tranquillité, on ne peut savoir ce que je souffre ! mais c’est toujours ainsi, on n’a jamais pitié des gens qui ne se plaignent pas.

Ses filles écoutoient en silence cette sortie, persuadées que tous leurs efforts ne feroient que l’irriter d’avantage. Elle continua donc à se plaindre, jusqu’à l’arrivée de Mr. Collins. Il entra dans la chambre avec un air encore plus solemnel qu’à l’ordinaire : en le voyant elle dit à ses filles.

— Maintenant je vous prie de vous taire toutes, et de nous laisser Monsieur Collins et moi avoir une petite conversation ensemble.

Elisabeih sortit de la chambre, Jane et Kitty la suivirent ; Lydie resta à sa place, bien décidée à tout entendre ; et Charlotte, qui avoit été arrêtée par Mr. Collins, qui lui avoit demandé de ses nouvelles et de celles de toute sa famille avec un détail minutieux, poussée ensuite par un léger mouvement de curiosité, se contenta de se retirer dans une embrasure de fenêtre pour avoir l’air de ne rien entendre. Mistriss Bennet, commença alors d’une voix plaintive cet entretien, dans lequel elle comptoit engager Mr. Collins à persévérer dans ses projets.

— Oh ! Monsieur Collins !

— Ma chère Madame, dit-il, gardons le silence sur ce sujet. Loin de moi poursuivit-il, d’un ton qui peignoit tout son déplaisir ; loin de moi tout ressentiment de la conduite de votre fille. La résignation dans les maux inévitables, est le devoir de tous, mais particulièrement d’un homme qui a été aussi heureux que moi et qui joui d’un avancement aussi prématuré ; je suis résigné, je le crois ! peut-être cette résignation, est-elle augmentée par le doute qui s’est élevé dans mon esprit sur le degré de bonheur que j’aurois pu goûter, si ma belle Cousine, m’eût fait l’honneur de m’accorder sa main ; j’ai souvent observé que la résignation n’est jamais si parfaite que lorsque le bien qui nous est refusé commence à perdre un peu de son prix à nos yeux ; ainsi j’espère, ma chère Madame, que vous ne trouverez pas que je manque au respect que je dois à votre famille, en renonçant à mes prétentions à la main de votre fille avant d’avoir fait aucune démarche, auprès de vous et de Mr. Bennet, pour vous demander d’interposer votre autorité en ma faveur. Je crains qu’on ne me blâme, pour avoir accepté mon congé de la bouche de votre fille plutôt que de la vôtre ; mais nous sommes tous sujets à l’erreur. J’ai certainement beaucoup pensé à cette affaire. Mon but étoit d’avoir une aimable compagne, en ayant égard à toutes les considérations dues au plus grand bien de votre famille. Si ma conduite a été le moins du monde repréhensible, je demande ici à vous en faire mes excuses.


CHAPITRE III.

Les discussions sur la demande de Mr. Collins tiroient cependant à leur fin, et Elisabeth ne souffroit plus que de temps en temps de quelques allusions un peu piquantes de la part de sa mère. Quant à lui, les sentimens qu’il éprouvoit, se manifestoient, non par de l’embarras, de la tristesse ou par le soin qu’il prenoit de l’éviter ; mais par encore plus de roideur dans ses manières, et une réserve pleine de ressentiment ; il lui parloit à peine, et l’empressement dont il avoit voulu se faire un mérite auprès d’elle, se tourna pendant le reste de la journée vers Miss Lucas qui, attentive à l’écouter, soulagea toute la famille, et surtout Elisabeth.

Le lendemain n’apporta aucun changement dans la mauvaise humeur et la mauvaise santé de Mistriss Bennet. Mr. Collins étoit dans le même état. Elisabeth avoit espéré que son ressentiment abrègeroit sa visite, mais ses plans n’en parurent pas le moins du monde dérangés ; il n’avoit dû partir que le samedi, et il vouloit rester jusqu’au samedi.

Après le déjeûner les jeunes personnes furent à Mériton s’informer si Mr. Wikam étoit de retour ; il les rencontra au moment où elles entroient dans la ville et les accompagna chez leur tante, où ses regrets de n’avoir pas été au bal de Netherfield, et le chagrin que tout le monde en avoit ressenti, furent encore le sujet de la conversation.

Il avoua cependant à Elisabeth qu’il s’étoit absenté volontairement. — J’ai pensé, dit-il, lorsque le moment du bal s’approcha, que je préférois ne pas rencontrer Mr. Darcy, qu’il seroit peut-être au-dessus de mes forces de me trouver pendant plusieurs heures dans le même cercle dans le même salon que lui, et que, les scènes qui en résulteroient peut-être, pourroient être fâcheuses pour d’autres que pour moi seul. Elisabeth approuva fort sa modération, et ils eurent tout le temps, après une longue conversation, de s’adresser beaucoup de complimens l’un à l’autre.

Wikam et un autre officier accompagnèrent les jeunes Miss jusqu’à Longbourn. Pendant cette promenade Wikam continua à s’occuper particulièrement d’Elisabeth, elle le remarqua avec un certain plaisir, et elle pensa que l’occasion étoit favorable pour le présenter à son père et à sa mère.

Peu de momens après leur retour, on remit à Miss Bennet une lettre de Netherfield. Elle l’ouvrit de suite, l’enveloppe contenoit une feuille d’un petit papier fort élégant et écrit d’une main de femme. Elisabeth vit sa sœur changer de contenance en la lisant ; elle la vit aussi s’arrêter longtemps sur quelques passages. Cependant Jane se remit bientôt, et s’efforça de prendre part à la conversation générale avec sa gaieté ordinaire ; mais Elisabeth éprouvoit une inquiétude qui l’absorboit entièrement, et détournoit même son attention de Wikam ; il n’eut pas plutôt pris congé ainsi que son camarade, qu’un coup-d’œil de Jane l’invita à la suivre. Lorsqu’elles furent dans leur chambre, Jane, montrant la lettre, lui dit :

— Elle est de Caroline Bingley ; son contenu m’a fait de la peine ; ils ont tous quitté Netherfield, et sont en route pour la ville, sans avoir l’intention de revenir ; vous allez entendre ce qu’elle m’écrit :

La première partie de la lettre annonçoit qu’elles venoient de se décider à suivre leur frère à la ville, et qu’elles comptoient arriver le même jour à Grosvenor-Street, où Mistriss Hurst avoit une maison. La seconde partie étoit conçue en ces termes : « De tout ce que je quitte dans le Hertfordshire, je ne regrette que votre société, ma plus chère amie ; mais nous espérons que dans l’avenir nous jouirons encore du retour des momens délicieux que nous avons passés ensemble ; jusqu’alors je compte que nous diminuerons les peines de l’absence par une correspondance active et sans réserve ; je me fonde pour cela sur votre amitié. » Elisabeth écoutoit toutes ces belles phrases avec la froideur de l’incrédulité ; la promptitude de leur départ l’étonnoit, mais elle s’en affligeoit peu. On ne pouvoit pas supposer que leur absence de Netherfield empêchât Mr. Bingley d’y retourner, et quant à leur société, elle pensoit que Jane cesseroit bientôt de la regretter, si elle jouissoit de celle du frère.

— Il est fâcheux, dit-elle, après une légère pause, que vous n’ayez pu voir vos amies avant leur départ ; mais il faut espérer que ce temps à venir dont parle Miss Bingley, arrivera plutôt qu’elle ne le croit, et que les délicieux momens que vous avez passés comme amies, ne se renouvelleront pas avec moins de charmes lorsque vous serez sœurs. Elles ne pourront pas retenir Mr. Bingley à Londres.

— Caroline dit cependant, qu’aucun d’eux ne reviendra cet hiver dans le Hertfordshire. Je vais vous le lire : « Lorsque mon frère nous quitta hier, il pensoit que l’affaire qui l’appeloit à Londres, seroit terminée dans trois ou quatre jours ; mais cela ne peut pas être, et comme nous savons que lorsque Charles est à la ville il n’est jamais pressé de la quitter, nous nous sommes décidées à le suivre, pour ne pas l’y laisser seul. Plusieurs de nos connoissances sont déjà à Londres pour y passer l’hiver ; je voudrois bien, ma chère, que vous vinssiez en augmenter le nombre, mais je n’ose pas l’espérer. Je me flatte pour vous que les fêtes de noël seront fécondes en divertissemens dans le Hertfordshire, et que vos beaux seront assez nombreux pour que vous ne ressentiez point la perte des trois Messieurs que nous vous enlevons. »

— D’après cela dit Jane, il est évident qu’il ne reviendra pas cet hiver.

— Du moins que Miss Bingley l’espère.

— Pourquoi dites-vous cela, Lizzy ? Ne fait-il pas ce qu’il veut ? N’est-il pas son propre maître ? Mais vous ne savez pas tout ; je vais vous lire les lignes qui m’affectent le plus ; je n’ai rien de caché pour vous.

« Mr. Darcy est impatient de rejoindre sa sœur, et pour dire la vérité, nous ne désirons pas moins que lui de la revoir. Je ne crois réellement pas que Georgina Darcy ait son égale pour la beauté, l’élégance et les talens ; et l’affection qu’elle m’inspire ainsi qu’à Louisa est changée en un sentiment encore plus tendre, par l’espérance que dans la suite elle deviendra notre sœur. Je ne sais pas si je vous ai jamais fait part de mes idées sur ce sujet, je ne veux point quitter le pays sans vous les confier, et je me flatte que vous ne les trouverez point sans fondemens. Mon frère l’admire déjà beaucoup, il aura maintenant de fréquentes occasions de la voir d’une manière intime ; toute la famille Darcy désire cette alliance autant que nous. Si la partialité d’une sœur ne m’aveugle pas, je pense que Charles est bien fait pour obtenir le cœur d’une telle femme d’après toutes ces circonstances, et une préférence bien marquée de la part de Charles, ai-je tort, ma chère Jane, de me livrer à l’espérance de voir se réaliser une chose qui feroit le bonheur de tant de gens ? »

— Que pensez-vous de cela ? dit Jane, lorsqu’elle eut fini ; n’est-ce pas assez clair ? N’est-ce pas la preuve que Caroline n’a jamais désiré que je devinsse sa sœur ? qu’elle est parfaitement convaincue de l’indifférence de son frère pour moi, et que si elle soupçonne mes sentimens, elle cherche, avec bonté, à me mettre sur mes gardes ? Peut-on avoir une autre opinion là-dessus ?

— Oui, car la mienne est absolument différente, voulez-vous la connoître ?

— Volontiers.

— Je vous la dirai en peu de mots : Miss Bingley voit que son frère vous aime, et cependant elle désire qu’il épouse Miss Darcy ; elle le suit à la ville dans l’espérance de l’y retenir, et s’efforce de vous persuader qu’il ne pense point à vous.

Jane secoua la tête.

— En vérité, Jane, vous devez me croire ; ceux qui vous ont vus ensemble, ne peuvent douter de son amour pour vous, et Miss Bingley pas plus qu’un autre ; elle n’est pas assez simple, pour s’y méprendre, et je vous assure que, si elle pouvoit croire que Mr. Darcy l’aimât seulement autant, elle auroit déjà commandé sa robe de noce. Le fait est que nous ne sommes ni assez nobles, ni assez riches pour eux ; elle désire, avec d’autant plus d’ardeur, obtenir Miss Darcy pour son frère, qu’elle s’imagine qu’une alliance étant déjà contractée entre les deux familles, elle aura moins de peine à en former une seconde. Il y a une certaine ingénuité là-dedans, et je crois qu’elle réussiroit, si Miss de Bourg ne se trouvoit pas sur son chemin. Mais ma chère Jane, vous ne pouvez pas raisonnablement croire que, parce que Miss Bingley vous dit que son frère admire beaucoup Miss Darcy, il soit moins sensible à votre mérite qu’il ne l’étoit mardi, lorsqu’il prit congé de vous, ni qu’elle puisse lui persuader que ce n’est pas vous qu’il aime, mais son amie.

— Si notre manière de penser sur Miss Bingley étoit la même, dit Jane, vous me persuaderiez ; mais je sais que vous êtes injuste envers Caroline ; elle est incapable de vouloir tromper personne, et tout ce que je puis espérer dans cette occasion, c’est qu’elle se trompe elle-même.

— C’est bien ; vous ne pouviez avoir une plus heureuse idée, puisque vous ne voulez pas adopter la mienne. Croyez qu’elle se trompe de toutes les manières, vous aurez fait votre devoir vis-à-vis d’elle, et vous ne vous inquiéterez plus.

— Mais, ma chère sœur, en supposant même tout ce que vous voulez, pourrai-je être heureuse en acceptant la main d’un homme, dont les sœurs et les amis désirent ardemment le mariage avec une autre personne ?

— C’est à vous à décider cela ; si après une mûre délibération, vous trouvez que le chagrin de désobliger ses deux sœurs, est équivalent, au plaisir d’être sa femme, vous devez en effet y renoncer.

— Pouvez-vous plaisanter ainsi ? dit Jane, en souriant foiblement, vous savez que, malgré le chagrin que leur désapprobation pourroit me donner, je ne saurois cependant pas hésiter.

— Je ne pense pas que vous en eussiez seulement l’idée car si c’étoit le cas, je n’aurois pas pitié de votre sort.

— Enfin, s’il ne revient pas cet hiver, je ne serai pas dans l’alternative ; tant de choses peuvent arriver pendant six mois !

Elisabeth se récria contre la crainte de ne pas le voir revenir ; elle lui paroissoit n’avoir d’autre fondement que les désirs de Caroline ; et elle ne pouvoit supposer un seul instant que ses désirs exprimés ouvertement ou insinués avec adresse, pussent avoir la moindre influence sur un homme parfaitement indépendant.

Elle s’efforça de faire revenir sa sœur à son opinion, et elle eut le plaisir de réussir. Le caractère de Jane n’étoit pas porté à l’inquiétude, et malgré la défiance que donne l’amour, elle finit par espérer que Bingley reviendroit à Netherfield, et qu’il répondroit à tous les souhaits de son cœur.

Il fut donc décidé qu’on apprendroit à Mrs. Bennet le départ de toute la famille de Netherfield, sans paroître avoir aucune inquiétude sur la conduite de Bingley. Cependant cette nouvelle lui fit beaucoup de chagrin, et elle considéra comme une chose très-fâcheuse que les dames fussent parties précisément, lorsqu’elles alloient devenir intimes avec Jane. Après s’être fort lamentée pendant quelque temps, elle se consola cependant par l’espérance du prompt retour de Mr. Bingley, et par l’idée qu’alors il viendroit dîner à Longbourn. La conclusion de tout cela fut que, quoiqu’elle l’eut invité à venir dîner tout-à-fait en famille et sans cérémonie, elle auroit soin cependant qu’il y eût deux services ce jour-là.


CHAPITRE IV.

Les Bennet furent engagés à dîner chez les Lucas. Et Miss Lucas fut encore assez bonne pour accorder toute son attention à Mr. Collins pendant la plus grande partie de la journée. Elisabeth saisit la première occasion pour la remercier : Cela le maintient en bonne humeur, lui disoit-elle, et je vous en suis plus obligée que je ne puis l’exprimer. Charlotte assura son amie que le plaisir de lui être utile, la dédommageoit amplement de ce petit sacrifice. C’étoit certainement fort aimable, mais la complaisance de Charlotte s’étendoit encore plus loin que ne l’imaginoit Elisabeth. Son but n’étoit rien moins que de la mettre pour jamais à l’abri des assiduités de Mr. Collins, en se les assurant à elle-même. Tel étoit le plan de Miss Lucas, et les apparences lui éloient devenues si favorables que le soir, lorsqu’il fallut se séparer, elle se seroit crue presqu’assurée du succès, s’il n’avoit pas dû quitter le Hertfordshire si promptement. Mais en cela, elle ne rendoit pas justice à l’ardeur et à l’indépendance du caractère de Mr. Collins, qui l’engagèrent à s’échapper le lendemain matin de Longbourn avec une adresse admirable, et à courir à Lucas-Lodge pour se jeter à ses pieds. Il désiroit extrêmement éviter la rencontre de ses cousines, persuadé que si elles le voyoient sortir, elles ne manqueroient pas de deviner ses projets, et il ne vouloit pas que la tentative qu’il alloit faire, fût connue, jusqu’à ce qu’on pût aussi en connoître le succès ; car quoique ses sentimens eussent été fort encouragés par Charlotte, il étoit cependant devenu très-méfiant depuis l’aventure du mercredi. — La reception qu’on lui fit, fut très-flatteuse. Miss Lucas l’aperçut d’une fenêtre fort élevée, elle descendit à l’instant et courut dans l’avenue pour le rencontrer comme par hasard ; mais elle n’avoit réellement pas espéré d’être abordée avec autant d’amour et d’éloquence.

Tout fut arrangé entre eux, et à leur satisfaction réciproque en aussi peu de tems que purent le permettre les longs discours de Mr. Collins ; lorsqu’ils entrèrent dans la maison, il la pria avec ardeur, de fixer le jour qui devoit le rendre le plus heureux des hommes ; et quoique l’étiquette dût faire répousser une sollicitation aussi anticipée à Miss Lucas, elle ne se sentit cependant aucun penchant à risquer son bonheur par de trop longs retards. D’ailleurs, la stupidité la pesanteur dont la nature avoit doué Mr. Collins, rendoit la cour qu’il pouvoit faire à sa fiancée si peu agréable, qu’aucune femme ne devoit désirer de la prolonger. — On s’adressa tout de suite à Sir Williams et à Lady Lucas, pour obtenir leur consentement, il fut accordé avec la plus grande joie ; Mr. Collins étoit un fort bon parti pour leur fille, à laquelle ils ne pouvoient donner qu’une très-petite dot. Il avoit de belles espérances, Lady Lucas commença à calculer, combien Mr. Bennet avoit encore de probabilité de vie ; et Sir Williams prononça que dès que Mr. Collius entreroit en possession de Longbourn, il seroit convenable qu’il se fît présenter à St.-James avec sa femme.

Toute la famille étoit extrêmement contente ; les filles cadettes avoient l’espérance d’entrer dans le monde un an ou deux plutôt ; les garçons étoient très-soulagés de la crainte que leur sœur ne mourût vieille fille. Charlotte étoit la plus calme ; après avoir atteint son but, elle avoit le temps de réfléchir ; ses réflexions étoient, en résumé, assez satisfaisantes. Mr. Collins n’étoit assurément pas fort aimable, sa société étoit fatigante et son amour imaginaire, mais enfin il seroit son mari, et sans avoir une bien haute idée, ni des hommes, ni du lien conjugal, le mariage avoit toujours été le but des désirs de Charlotte ; elle pensoit que c’étoit le seul établissement honorable pour une jeune personne bien élevée qui avoit peu de fortune ; quoiqu’il ne lui parût pas certain qu’il procurât le bonheur, c’étoit cependant le préservatif le plus agréable contre la pauvreté. Elle venoit de s’assurer un sort, et à l’âge de vingt-sept ans, n’étant point jolie, elle en sentoit tout le prix. Le côté le moins agréable de toute l’affaire étoit la surprise qu’elle causeroit à Elisabeth Bennet, dont elle prisoit l’amitié au-dessus de celle de toute autre personne. Elisabeth seroit fort étonnée et la blâmeroit probablement ; quoique sa résolution ne pût pas seulement en être ébranlée, elle étoit cependant chagrine de la seule idée de cette désapprobation ; elle se détermina à lui communiquer elle-même son mariage ; en conséquence elle pria Mr. Collins, lorsqu’il retourna à Longbourn, de ne rien laisser soupçonner de ce qui s’étoit passé. — Il lui promit donc de rapporter son secret ; mais ce ne fut pas sans peine, la curiosité qu’avoit excitée sa longue absence perçoit dans toutes les questions qu’on lui fit à son retour ; il ne lui étoit pas facile de garder le silence, car il se réjouissoit beaucoup de publier et son nouvel amour et son mariage.

Comme il devoit partir de trop bonne heure le lendemain, pour voir aucun des membres de la farmille, la cérémonie des adieux se fit lorsque les dames se levèrent pour se retirer, et Mistriss Bennet lui dit alors avec beaucoup de politesse et de cordialité qu’elle seroit fort heureuse de le recevoir eucore à Longbourn si ses occupations lui permettoient de revenir.

— Ma chère Madame, répondit Mr. Collins, cette invitation m’est d’autant plus agréable que j’avois bien espéré la recevoir, et vous pouvez compter que j’en profilerai le plutôt qu’il me sera possible.

Ils furent tous fort étonnés de cette réponse, et Mr. Bennet qui ne souhaitoit, en aucune manière, un si prompt retour, se hâta d’ajouter :

Mais, mon cher Monsieur, ne craindriez-vous point d’encourir le blâme de Lady Catherine par de si fréquentes absences ? Il vaudroit bien mieux négliger vos parens que de risquer d’offenser votre protectrice !

— Je vous suis très-obligé de cet avis amical, mon cher Monsieur, et vous pouvez compter que je ne ferai jamais une pareille démarche, sans le consentement de sa seigneurie.

— Vous ne sauriez être trop sur vos gardes, reprit Mr. Bennet ; il faut tout abandonner plutôt que de lui déplaire, et si vous voyez qu’elle désapprouve le moins du monde votre retour vers nous, ce que je crois extrêmement probable, restez chez vous, et soyez persuadé que nous ne nous en offenserons point.

— Croyez moi, mon cher Monsieur, du Mr. Collins, ma reconnoissance est vivement excitée par de si grandes preuves d’attachement. Vous recevrez de moi très-promptement une lettre de remercîmens pour toutes les marques d’amitié dont vous m’avez comblé, pendant mon séjour dans le Hertfordshire. Quant à mes belles cousines quoique mon absence ne doive pas être assez longue pour rendre mes vœux nécessaires, je prends la liberté de leur souhaiter joie et bonheur, sans en excepter ma cousine Elisabeth.

Les dames se retirèrent avec tous les témoignages de civilités convenables, elles étoient toutes également surprises de voir qu’il avoit l’intention de revenir si vite. Mistriss Bennet vouloit entendre par-là qu’il pensoit à adresser ses vœux à l’une de ses filles cadettes, et on auroit pu engager Mary à l’accepter, car elle avoit une plus haute opinion de ses moyens que les autres. Il y avoit une solidité dans ses réflexions, disoit-elle, qui l’avoit souvent frappée ; et quoiqu’il ne fût pas aussi profond qu’elle, elle pensoit cependant que, si son exemple pouvoit l’engager à lire et à s’instruire, il deviendroit un homme aimable. Mais dès le lendemain toute espérance de cette espèce fut détruite. Miss Lucas vint faire visite peu de momens après le déjeuner, et dans un entretien particulier raconta à Elisabeth les événemens de la veille.

L’idée que peut-être Mr. Collins se croyoit amoureux de son amie, s’étoit présentée à Elisabeth depuis les deux derniers jours, mais il ne lui paroissoit pas possible que Charlotte pût l’encourager plus qu’elle ne l’avoit fait elle-même ; son étonnement fut si grand qu’il lui fit passer les bornes des convenances ; elle ne put s’empêcher de s’écrier : Promise à Mr. Collins ! c’est impossible ! L’assurance que Charlotte s’étoit efforcée de prendre pour lui raconter tout cela, fut ébranlée par un reproche aussi direct et bien plus positif qu’elle ne s’y étoit attendue ; cependant elle se remit bientôt, et lui répondit avec calme : Pourquoi tant de surprise, ma chère Elisa ? pensiez-vous que Mr. Collins ne pût obtenir l’estime d’aucune femme, parce qu’il n’a pas eu le bonheur de réussir auprès de vous ?

Elisabeth avoit eu le tems de se remettre de son étonnement, et faisant un effort sur elle-même, elle parvint à lui dire que la perspective de devenir sa parente lui étoit fort agréable, et qu’elle lui souhaitoit tout le bonheur imaginable.

— Je vois ce que vous pensez, dit Charlotte, vous devez être étonnée, Monsieur Collins, ayant souhaité si récemment vous épouser ; mais lorsque vous aurez eu le tems de réfléchir que tout étoit absolument fini entre vous, qu’il y avoit renoncé, j’espère que vous approuverez ce que j’ai fait. Je ne suis pas romanesque, vous le savez, je ne l’ai jamais été ; tout ce que je désire, c’est d’avoir un chez moi, une position aisée et plus d’inquiétude pour l’avenir ; en réfléchissant sur le caractère de Mr. Collins, ses relations, sa position, je me suis convaincue que la chance de bonheur que j’ai avec lui, est aussi grande que celles de la plupart des gens qui se marient.

— Sans doute, lui répondit Elisabeth ; et après un moment de silence, pendant lequel elles furent toutes deux assez embarrassées, elles rejoignirent le reste de la famille ; Charlotte ne fit pas une longue visite, et Elisabeth eut le temps de réfléchir à tout ce qui s’étoit passé ; elle fut quelque temps avant de pouvoir se réconcilier avec l’idée d’une union qui lui paroissoit si mal assortie : que M. Collins eût pu demander en mariage deux femmes en trois jours, cela l’étonnoit bien moins que la détermination de Charlotte. Elle savoit que l’opinion de son amie sur ce sujet étoit différente de la sienne ; mais elle n’auroit jamais imaginé qu’appelée à se décider, elle eut tout sacrifié à des avantages mondains. L’idée de la voir devenir la femme de Mr. Collins, étoit pour elle affligeante, et le chagrin que son amie eût pu s’humilier à ce point, et décheoir dans son opinion, ajoutoit encore à sa triste conviction qu’il étoit impossible qu’elle fût heureuse dans le choix qu’elle avoit fait.


CHAPITRE V.

Elisabeth étoit assise auprès de sa mère et de ses sœurs, réfléchissant à tout ce qu’elle venoit d’apprendre, et doutant si elle étoit autorisée à en parler, lorsque Sir Williams Lucas parut, envoyé par sa fille pour communiquer son mariage à toute la famille. Il entama le sujet en se félicitant du plaisir que lui faisoit éprouver la perspective d’une alliance entre leurs deux familles. Il parloit à un auditoire, non seulement étonné mais encore incrédule, car Mistriss Bennet ne cessoit de l’assurer avec plus de constance que de politesse qu’il se trompoit certainement, et Lydie toujours étourdie et souvent incivile, s’écria :

— Bon Dieu, Sir William, comment pouvez-vous nous faire une pareille histoire ? Ne savez-vous pas que Mr. Collins vouloit épouser Lizzy ?

Il falloit bien toute la souplesse d’un courtisan pour entendre cela sans se fâcher. L’usage du monde dont se vantoit Sir Williams, lui faisoit tout supporter, et en demandant la permission de certifier la vérité de ce qu’il venoit de leur apprendre, il écouta leurs impertinences avec la patience la plus obligeante.

Elisabeth, sentant qu’il étoit de son devoir de l’aider à sortir d’une position si désagréable, prit la parole pour confirmer son récit et avoua qu’elle savoit déjà tout de la bouche même de Charlotte ; elle s’efforça d’arrêter les exclamations de sa mère et de ses sœurs, en félicitant vivement Sir Williams. Jane se joignit à elle ; et on parla alors du bonheur que promettoit celle union, de l’excellent caractère de Mr. Collins, et de l’agréable distance de Hunsford à Londres.

Mistriss Bennet étoit trop oppressée pour pouvoir parler beaucoup en présence de Sir Williams ; mais il ne les eut pas plutôt quittés, que ses sentimens se firent une bruyante issue. 1.° Elle persista à ne rien vouloir croire de tout cela ; 2.° elle étoit sûre que Mr. Collins avoit été séduit ; 3.° qu’ils ne pourroient pas être heureux ensemble ; et 4° que le mariage seroit rompu. Elle tira cependant deux conclusions du tout ; la première c’est qu’Elisabeth étoit la cause de tout le mal, et l’autre qu’elle avoit été barbarement trompée par eux tous. Elle étoit si persuadée de ces deux choses que, durant le reste du jour, rien ne put la consoler, ni l’appaiser. Il se passa une semaine avant qu’elle pût voir Elisabeth sans la gronder, un mois avant qu’elle pût parler poliment à Lady Lucas et à Sir Williams ; et ce ne fut que bien long-temps après qu’elle pût pardonner à leur fille.

Les sentimens de Mr. Bennet étoient beaucoup plus modérés ; il étoit même bien aise, disoit-il, de voir que Charlotte Lucas que jusqu’alors il avoit cru assez raisonnable, étoit tout aussi folle que sa femme, et plus folle que sa fille.

Jane avoua qu’elle étoit un peu étonnée, mais elle parla beaucoup moins de sa surprise que des souhaits ardents qu’elle formoit pour leur bonheur, et Elisabeth ne put parvenir à le lui faire considérer comme peu probable. Kitty et Lydie étoient loin d’envier Miss Lucas, car Mr. Collins n’étoit pas militaire, et ce mariage ne les occupoit que comme une nouvelle à porter à Méryton.

Lady Lucas n’étoit pas insensible au petit triomphe de pouvoir répéter à Mistriss Bennet tout ce qu’elle lui avoit dit peu de jours auparavant sur le bonheur d’avoir une fille mariée. Elle venoit à Longbourn plus souvent qu’à l’ordinaire, pour raconter combien elle étoit heureuse, quoique les regards d’envie de Mistriss Bennet et ses remarques pleines de malice eussent été capables de chasser le bonheur de chez elle.

Il y avoit une certaine contrainte entre Elisabeth et Charlotte qui leur fit garder le silence sur ce sujet. Elisabeth sentoit qu’il ne pouvoit plus y avoir entre elles de véritable confiance, et le mécompte qu’elle venoit d’avoir avec Charlotte, augmenta encore le tendre attachement pour Jane, dont la candeur et la délicatesse ne pouvoient se démentir, et du bonheur de laquelle elle devenoit chaque jour plus inquiète ; plus d’une semaine s’etoit déjà passée depuis le départ de Bingley, et rien n’annonçoit son retour.

Jane avoit très-vite répondu à la lettre de Caroline, et comptoit les jours avec impatience jusqu’au moment où elle pouvoit raisonnablement en attendre des nouvelles.

La lettre de remercîment de Mr. Collins qu’il avoit annoncée arriva le Mardi à Mr. Bennet, elle étoit écrite dans le style le plus solennel, et avec autant de remercîmens qu’on auroit pu en faire pour un séjour d’un an. Après avoir déchargé sa conscience sur ce point, il procédoit à l’informer avec les expressions du plus grand ravissement, du bonheur qu’il avoit eu d’obtenir l’affection et la main de leur aimable voisine Miss Lucas. Il leur avouoit que c’étoit seulement dans le but de se rapprocher d’elle, et de jouir de sa société, qu’il avoit accédé si vivement au désir qu’on lui avoit témoigné de le revoir à Longbourn, où il espéroit pouvoir retourner de lundi en quinze ; car Lady Catherine, ajoutoit-il, approuvoit tellement son mariage, qu’elle souhaitoit qu’il se fît le plus tôt possible, et il espéroit que ce seroit une raison sans réplique, pour que son aimable Charlotte voulût bien fixer le jour qui le rendroit le plus heureux des hommes.

Le retour de Mr. Collins n’étoit plus un sujet de joie pour Mistriss Bennet, au contraire, elle étoit encore plus disposée que son mari, à s’en affliger.

— C’étoit très-étrange, disoit-elle, qu’il vînt à Longbourn plutôt qu’à Lucas-Lodge ; c’étoit peu convenable et fort ennuyeux. Elle détestoit avoir des étrangers chez elle, lorsque sa santé étoit aussi mauvaise. D’ailleurs les amans étoient des gens fort désagréables.

Tels étoient les doux murmures de Mistriss Bennet, et elle ressentoit encore plus vivement le chagrin que lui causoit l’absence prolongée de Mr. Bingley.

Jane et Elisabeth n’étoient pas plus rassurées sur ce sujet. Les jours se succédoient sans apporter aucune nouvelle de lui. Le bruit couroit à Meryton qu’il ne reviendront plus à Netherfield ; bruit qui exaspéroit Mistriss Bennet, et qu’elle repoussoit toujours comme la plus scandaleuse calomnie.

Elisabeth commençoit à craindre, non que Bingley fût indifférent, mais que ses sœurs ne parvinssent à le retenir à Londres, quoiqu’elle repoussât toujours un soupçon si fâcheux pour le bonheur de Jane. Elles se représentoit souvent les efforts réunis de ses deux impitoyables sœurs et de son ami, qui avoient tant d’influence sur lui. Joints aux charmes de Miss Darcy et aux plaisirs de Londres ils pouvoient être plus forts que son amour.

Quant à Jane, il étoit naturel que son inquiétude fût encore plus vive que celle d’Elisabeth, mais elle vouloit la dissimuler, et n’en parloit jamais à sa sœur. Sa mère n’avoit pas tant de délicatesse, et il ne se passoit pas de jour où elle ne parlât de Bingley, et de son désir de le revoir ; souvent elle faisoit avouer à Jane que, s’il ne revenoit pas, elle se trouveroit fort malheureuse ; il falloit bien la constante douceur de Miss Bennet pour supporter ces attaques réitérées.

Mr. Collins revint ponctuellement au jour indiqué, l’accueil qu’on lui fit à Longbourn, ne fut pas si gracieux que la première fois ; mais il étoit trop heureux pour exiger beaucoup de démonstrations ; l’occupation de faire sa cour, débarrassoit ses hôtes de sa société ; il passoit la plus grande partie de la journée à Lucas-Lodge, et souvent ne revenoit à Longbourn qu’au moment où la famille se séparoit pour aller se coucher.

L’état de Mistriss Bennet faisoit réellement pitié. La moindre chose qui pouvoit avoir rapport à ce mariage, la jetoit dans des accès de mauvaise humeur, et cependant partout elle en entendoit parler ; la présence de Miss Lucas lui devenoit odieuse, elle ne la regardoit qu’avec une jalouse horreur, comme devant lui succéder dans sa maison ; elle croyoit qu’elle anticipoit déjà sur le moment où elle en seroit en possession, et chaque fois que Charlotte parloit à demi voix à Mr. Collins, Mistriss Bennet étoit persuadée qu’elle l’entretenoit de la terre de Longbourn, et qu’ils se rejouissoient de la chasser ainsi que ses filles dès que Mr. Bennet seroit mort. Elle se plaignit amèrement de tout cela à son mari.

— En vérité, Mr. Bennet, il est bien cruel, de penser que Charlotte Lucas sera une fois la maîtresse de cette maison, que je serai forcée de la quitter pour elle, et de vivre assez pour l’y voir prendre ma place.

— Ne vous abandonnez pas à ces tristes pensées, ma chère, répondit Mr. Bennet ; espérons que les choses iront mieux que cela. Espérons que je serai le survivant.

Ce n’étoit pas fort consolant pour Mistriss Bennet qui continuoit sur le même ton : — Je ne puis supporter l’idée qu’ils auront cette terre ! Si ce n’étoit cette substitution, je n’y penserois pas.

— À quoi penseriez-vous donc ?

— Je ne penserois à rien du tout.

— Nous ne saurions donc nous trouver trop heureux que vous soyez préservée d’un tel état d’insensibilité.

— Je ne puis me trouver heureuse de rien de ce qui a rapport à cette substitution. Je ne puis comprendre comment on a la conscience de priver ses propres filles d’une terre, par une substitution ; et tout cela en faveur de Mr. Collins ! Pourquoi l’auroit-il plutôt qu’un autre ?

— Je vous le laisse à deviner, dit Mr. Bennet.


CHAPITRE VI.

Enfin la réponse de Miss Bingley arriva et mit fin à toutes les incertitudes. Le premier paragraphe confirmoit leur établissement à Londres pour tout l’hiver et finissoit par les regrets qu’éprouvoit son frère, de n’avoir pas eu le temps de rendre ses devoirs à leurs amis du Hertfordshire avant de quitter le pays.

Toute espérance étoit donc détruite, absolument détruite ! Jane ne trouva dans cette lettre d’autre consolation que l’assurance de l’affection de celle qui l’écrivoit. L’éloge de Miss Darcy en occupoit la plus grande partie ; on insistoit beaucoup sur ses charmes. Caroline se vantoit gaiement des progrès qu’elle faisoit dans son amitié, et osoit prédire l’accomplissement prochain des souhaits qu’elle avoit manifestés dans sa première lettre. Elle disoit aussi que son frère étoit logé chez Mr. Darcy, et elle racontoit, avec délices, quelques projets de ce dernier pour de nouveaux ameublemens.

Elisabeth entendit la lecture de cette lettre avec une muette indignation ; son cœur étoit partagé entre le chagrin qu’elle ressentoit pour sa sœur, et la colère qu’elle eprouvoit contre les autres ; elle ajoutoit peu de foi à ce que Caroline disoit de l’affection de son frère pour Miss Darcy, car elle ne doutoit pas qu’il n’aimât Jane passionnément ; mais elle ne pouvoit penser sans chagrin à cette facilité de caractère, et à ce manque de résolution qui le rendoient esclave de ses amis, et lui faisoient sacrifier son bonheur à leurs caprices et à leurs convenances.

Si sa propre félicité avoit été seule sacrifiée, il lui auroit été bien permis, d’agir comme il le trouvoit le plus convenable, pensoit-elle ; mais il auroit dû voir que celle de Jane y étoit tout aussi intéressée. Ces réflexions étoient infructueuses, et cependant elle ne pouvoit penser à autre chose ; que l’amour de Bingley eût été diminué ou non par l’opposition de ses sœurs et de son ami, qu’il fût persuadé ou non de l’attachement que Jane avoit pour lui, la situation de sa sœur étoit toujours la même, son repos étoit peut-être troublé pour jamais.

Jane n’eut pas d’abord le courage de parler de ses sentimens à Elisabeth. Cependant un jour que Mistriss Bennet après une discussion encore plus vive qu’à l’ordinaire, sur Netherfield et Mr. Bingley, sortit de la chambre laissant les deux sœurs en tête à tête, Jane ne put s’empêcher de s’écrier :

— Oh pourquoi, ma chère mère, n’a-t-elle pas un peu plus d’empire sur elle-même ! elle n’a pas l’idée du mal qu’elle me fait par ses réflexions continuelles sur lui ! Mais, je ne murmure pas ; cela ne peut durer, je l’oublierai, et nous serons tout comme auparavant.

Elisabeth regardoit sa sœur avec une sollicitude incrédule, mais elle ne répondoit rien.

Vous en doutez, dit Jane, en rougissant, vous avez-tort ; son souvenir peut rester gravé dans ma mémoire, comme celui de l’homme le plus aimable que j’aie connu, mais voilà tout ! Je n’ai rien à espérer ni à craindre, et rien à lui reprocher, grâce à Dieu ! je n’ai pas ce chagrin. Ainsi, quelque temps encore, et je reprendrai toute ma force… Peu après, elle ajouta, d’une voix un peu plus assurée : — J’ai au moins cette consolation, que tout ceci n’a été qu’une erreur d’imagination de ma part et qu’elle n’a fait de mal qu’à moi.

— Chère Jane ! s’écria Elisabeth, votre douceur et votre générosité sont angéliques ! Je ne sais que vous dire. Je sens que je ne vous avois jamais rendu justice, ni aimé comme vous le méritez ! Miss Bennet assuroit qu’elle ne méritoit pas cet éloge, et l’attribuoit entièrement à la tendre affection de sa sœur.

— Non, dit Elisabeth, cela n’est pas bien ; vous voulez croire tout le monde bon et estimable, vous vous fâchez si je blâme quelqu’un, et vous ne me permettez pas de vous croire parfaite ; gardez-vous de penser que je veuille usurper votre privilège de bienveillance universelle ! Il y a peu de gens que j’aime bien, et moins encore dont j’aie bonne opinion. Plus je vois le monde, et plus j’en suis mécontente. Chaque jour me confirme dans l’idée que j’ai, de la légèreté du caractère humain, et du peu de confiance que l’on doit accorder à ce qui a l’apparence du mérite ou du bon sens. J’en ai eu dernièrement deux exemples, l’un dont je ne vous parlerai pas, l’autre est le mariage de Charlotte qui est inexplicable sous tous les rapports.

— Ne vous abandonnez pas à de telles idées, ma chère Lizzy, elles détruiront votre bonheur. Vous n’accordez rien à la différence de caractère et de position. Considérez les avantages de celle de Mr. Collins, le caractère ferme et prudent de Charlotte ; souvenez-vous que sa famille est nombreuse, et qu’elle fait un excellent mariage quant à la fortune, et croyez pour l’honneur de tous, qu’elle peut éprouver quelque chose qui ressemble à du penchant et à de l’estime pour notre cousin.

— Je voudrois pouvoir tout croire pour vous obliger ; mais peu de gens sont doués, comme vous, d’une telle facilité. Au reste, si je pouvois supposer que Charlotte eût le moindre penchant pour lui, j’aurois encore plus mauvaise opinion de sa raison que je ne l’ai à présent de son cœur. Ma chère Jane, Mr. Collins est un homme vain, plein d’ostentation, d’un esprit rétréci. Vous le connoissez tout comme moi, et vous devez sentir que la femme qu’il épouse ne peut en avoir une meilleure opinion ; vous ne la défendrez pas, quoiqu’elle soit Charlotte Lucas ; pour l’amour d’un seul individu, vous ne changerez pas la signification des mots de principes et d’intégrité ? Vous n’entreprendrez pas de vous persuader ainsi qu’à moi, qu’être intéressé, soit avoir de la prudence, et que ne pas prévoir le danger, soit de la sécurité pour le bonheur.

— Je crois que vos expressions sont trop fortes en parlant de l’un et de l’autre, répliqua Jane ; et j’espère que vous en serez convaincue en les voyant heureux ensemble ; mais c’est assez sur ce sujet. Vous parliez de deux exemples, vous faisiez allusion à une autre personne, je vous ai comprise ; je vous supplie, ma chère Lizzy, de ne pas me faire le chagrin de supposer que cette autre personne est blâmable, et de dire qu’elle a baissé dans votre esprit ; il ne faut pas être si prompte à supposer des torts ; on ne doit pas s’attendre qu’un jeune homme si vif, soit toujours sur ses gardes et ait beaucoup de circonspection ; ce n’est bien souvent que notre propre vanité qui nous trompe ; les femmes s’imaginent toujours qu’on les aime.

— Et les hommes prennent soin de les entretenir dans cette idée ; s’ils le font avec intention, ils ne peuvent être justifiés. Je suis bien éloignée d’attribuer la conduite de Mr. Bingley à quelque motif de fatuité ; mais sans avoir le projet de tromper, de rendre les autres malheureux, on peut avoir des torts ; soit de l’étourderie, soit un manque de réflexion ou d’attention pour les sentimens des autres, soit enfin un défaut de résolution, tout-à-fait condamnable.

— Et vous l’accusez d’un de ces trois défauts ?

— Oui ; mais si je poursuis, je vous déplairai en énonçant mon opinion sur des gens que vous aimez.

— Vous persistez donc encore à penser qu’il se laisse entièrement conduire par ses sœurs ?

— Oui, ainsi que par son ami.

— Je ne puis le croire. Quel intérêt auroient-elles à le diriger ? Elles ne doivent désirer que son bonheur, et s’il m’aimoit véritablement, aucune autre femme ne pourroit le lui procurer.

— Votre première base est fausse. Elles souhaitent beaucoup de choses encore, outre son bonheur. Elles souhaitent qu’il augmente ses richesses, ses dignités ; elles souhaitent qu’il épouse une femme qui réunisse tous les avantages de la fortune, de la naissance, et qui flatte leur orgueil.

— Il n’y a pas de doute qu’elles ne désirent que son choix tombe sur Miss Darcy ; mais ce peut être par des sentimens plus généreux que ceux que vous leur supposez. Il y a plus long-temps qu’elles la connoissent que moi, il n’est pas étonnant qu’elles l’aiment mieux aussi ; mais quels que soient leurs désirs, il n’est point probable qu’elles s’opposent à ceux de leur frère. Quelle sœur pourroit se le permettre ? À moins qu’il n’y eût de fortes objections à faire. Si elles avoient cru qu’il me fût attaché, elles n’auroient pas essayé de nous séparer, et s’il m’avoit véritablement aimé, elles n’auroient pas réussi. En supposant, qu’il eût de l’affection pour moi, vous faites agir tout le monde d’une manière condamnable, et vous me rendez malheureuse ; ne m’affligez donc pas davantage ; je n’éprouve aucun sentiment de honte de m’être trompée, ou du moins ce n’est rien en comparaison de la douleur que je ressentirois, si je me voyois forcée d’avoir mauvaise opinion de lui ou de ses sœurs. Laissez-moi considérer tout cela sous son meilleur point de vue, sous son véritable jour.

— Elisabeth ne pouvoit lui refuser cette satisfaction, et dès ce moment le nom de Mr. Bingley fut à peine prononcé entre elles.

Mistriss Bennet s’affligeoit et s’étonnoit de ce qu’il ne revenoit pas : quoiqu’il se passât rarement un jour, sans qu’Elisabeth lui dît tout ce qu’elle savoit, et s’efforçât de lui persuader (ce qu’elle ne croyoit pas elle-même) que les assiduités de Mr. Bingley n’avoient été que l’effet d’un sentiment passager, que l’absence avoit fait évanouir ; elle fondoit encore toutes ses espérances sur le retour de Mr. Bingley l’été suivant.

Mr. Bennet traitoit la chose bien différemment. — Ainsi, Lizzy, disoit-il un jour, votre sœur a une passion malheureuse ? Je l’en félicite. Il n’y a pas de mal, qu’une jeune fille ait quelques chagrins de cœur avant de se marier, cela l’occupe et lui donne un certain relief parmi ses compagnes. Quand sera-ce votre tour ? Vous ne permettrez sûrement pas à Jane de vous laisser long-temps en arrière de ce côté-là ; ce seroit bien le moment. Il y a assez d’officiers à Meryton maintenant, pour tourner la tête à toutes les jeunes filles du pays. Je vous conseille, de jeter votre dévolu sur Mr. Wikam ; il est fort agréable, il saura très-bien vous faire la cour, et ensuite vous planter là fort honorablement.

— Je vous remercie de vos conseils, Monsieur, mais peut-être ne serois-je pas si exigeante ; un homme moins agréable me suffiroit ; nous ne devons pas nous attendre à être toutes si bien partagées que Jane.

— C’est vrai, dit Mr. Bennet ; enfin c’est une tranquillité d’esprit pour moi, de savoir que vous avez une mère tendre, qui se prêtera volontiers à vous procurer toutes les facilités que vous pourrez désirer dans de semblables occasions.

Les visites de Mr. Wikam étoient absolument nécessaires pour dissiper la tristesse de la famille de Longbourn. Il y venoit souvent, et on pouvoit ajouter à toutes ses autres qualités, celle d’inspirer une confiance générale. Ce qu’il avoit raconté à Elisabeth de ses rapports avec Mr. Darcy, de ce qu’il en avoit souffert, étoit maintenant connu de tout le monde, et faisoit le sujet de toutes les conversations. Chacun se vantoit d’avoir eu assez de pénétration et de discernement pour avoir détesté Mr. Darcy avant même d’avoir rien su contre lui.

Jane étoit la seule qui vouloit supposer qu’il pouvoit y avoir quelques circonstances atténuantes, inconnues à la société du Hertfordshire ; sa bonté douce et constante plaidoit toujours pour l’indulgence et insistoit sur la possibilité des mésentendus, tandis que tous les autres s’accordoient à condamner Mr. Darcy comme le plus méchant des hommes.

CHAPITRE VII.

Après cinq jours passés en protestations d’amour et en projets délicieux, le samedi vint de nouveau séparer Mr. Collins de son aimable Charlotte. Les peines de l’absence dévoient être un peu allégées par les préparatifs qu’il avoit à faire pour la réception de son épouse, car il avoit lieu d’espérer que peu de temps après son retour dans le Hertfordshire le jour qui devoit le rendre le plus heureux des hommes, seroit fixé. Il prit congé de ses parens de Longbourn, avec autant de solennité que la première fois, souhaita encore santé et prospérité à ses belles cousines, et promit à leur père une autre lettre de remercîmens.

Peu de jours après, Mistriss Bennet eut le plaisir de recevoir son frère et sa femme qui venoient toutes les années passer les fêtes de Noël à Longbourn.

Mr. Gardiner étoit fort supérieur à sa sœur, soit par ses qualités naturelles, soit par l’éducation qu’il avoit reçue. Les dames de Netherfield n’auroient jamais pu croire qu’un homme, qui étoit dans le commerce, qui demeuroit dans Chéapside à côté de ses magasins, pût être de si bonne société, si aimable, et surtout pût avoir l’air si comme il faut. Mistriss Gardiner, beaucoup plus jeune que Mistriss Bennet et que Mistriss Phillips, étoit une charmante femme, fort instruite et très-aimable ; elle étoit fort liée avec ses nièces, surtout avec les deux aînées qui avoient souvent demeuré chez elle à Londres.

Le premier soin de Mistriss Gardiner à son arrivée fut de distribuer les cadeaux qu’elle avoit apportés et de répondre à toutes les questions qu’on lui fit sur les modes du moment, les étoffes nouvelles, etc. ; mais lorsqu’elle eut satisfait la curiosité bien naturelle de ses nièces sur ce sujet, son rôle changea ; d’actif qu’il étoit, il devint passif, et ce fut son tour d’écouter. Mistriss Bennet avoit beaucoup de choses lamentables à raconter, et beaucoup de plaintes à lui faire. Elle avoit été très-malheureuse depuis qu’elle n’avoit vu sa sœur ; deux de ses filles avoient été sur le point de se marier, mais il avoit fallu renoncer à de si douces espérances.

— Je ne me plains pas de Jane, disoit-elle ; elle auroit certainement accepté Mr. Bingley, s’il l’avoit demandée ; mais Lizzy !… oh ma sœur ! il est cruel de penser que, sans son obstination, elle seroit à présent la femme de Mr. Collins ! il l’a demandée dans cette chambre même… et elle l’a refusé ! Elle est cause que Lady Lucas aura une fille mariée avant moi, et que la terre de Longbourn sera plus substituée que jamais. Je vous assure, ma sœur, que les Lucas sont des gens bien fins ; ils seroient capables de tout, pour obtenir ce qu’ils veulent. Je suis fâchée d’être obligée de l’avouer, mais c’est la vérité. Rien ne me rend plus nerveuse que d’être ainsi contrariée dans ma famille, et d’avoir des voisins, qui pensent toujours à eux plutôt qu’aux autres ; mais votre arrivée est la plus grande distraction, le plus grand plaisir que je puisse avoir. Je suis bien aise de ce que vous nous dites sur les manches longues.

Mistriss Gardiner qui, par sa correspondance avec Jane et Elisabeth savoit déjà tout ce qui s’étoit passé, répondit brièvement à Mistriss Bennet, et par égard pour ses nièces, changea de conversation.

Mais lorsqu’elle se trouva seule avec Elisabeth, elle reprit ce sujet :

— Il paroît, dit-elle, que Jane auroit fait un bon mariage. Je suis fâchée qu’il ait manqué ; mais ces choses là arrivent si souvent ! Un jeune homme tel que vous me dépeignez Mr. Bingley, devient facilement amoureux d’une jolie personne qu’il rencontre souvent, le hasard les sépare, et il l’oublie tout aussi vite ; cela se voit tous les jours.

— Ce seroit une consolation, si la chose étoit ainsi, répondit Elisabeth ; mais il n’arrive pas souvent qu’un homme d’une fortune indépendante se laisse persuader par ses amis de renoncer à une femme, dont il est éperdument amoureux.

— Cette expression, éperdument amoureux, est si prodiguée, si douteuse, si vague qu’elle ne me présente aucune idée ; on ne l’applique que trop souvent à des sentimens qui naissent au bout d’une demi-heure, comme à un véritable attachement. Je vous prie, Elisabeth, expliquez-moi ce que c’étoit que cet amour éperdu de Mr. Bingley.

— Je n’ai jamais vu une inclination qui pût donner de plus grandes espérances. Il n’étoit occupé que de Jane, et ne faisoit attention qu’à elle ; chaque fois qu’il la voyoit, il en paraissoit plus amoureux. À son bal, il se rendit coupable d’impolitesse envers deux ou trois jeunes dames, en ne les engageant point pour danser ; moi-même je lui parlai deux fois sans recevoir de réponse. Peut-il y avoir des symptômes plus forts ? Une indifférence générale n’est-elle pas de l’essence de l’amour ?

— Oh oui ! de l’espèce d’amour qu’il éprouvoit, je le crois. Pauvre Jane ! C’est malheureux pour elle ; avec son caractère, elle ne s’en remettra pas facilement. Il auroit été moins fâcheux que cela vous fût arrivé Lizzy ? Vous en auriez ri la première. Mais ne croyez-vous pas qu’on pourroit engager votre sœur à venir avec nous ? sortir de chez elle, changer de place, lui feroit peut-être du bien ?

Elisabeth fut charmée de cette proposition ; elle étoit persuadée que sa sœur l’accepteroit très-volontiers.

— J’espère, ajouta Mistriss Gardiner, qu’elle ne sera retenue par aucune considération qui ait rapport à Mr. Bingley ; nous demeurons dans un tout autre quartier que lui, nous n’avons point les mêmes connoissances, et nous sortons si peu, comme vous le savez, qu’il n’est pas probable que nous le rencontrions jamais, — à moins qu’il ne vienne la voir.

— Et cela est impossible, car il est maintenant sous la garde de son ami ; Mr. Darcy ne lui permettroit certainement pas d’aller voir Jane dans un quartier tel que Cheapside ; comment pouvez-vous imaginer cela, ma chère tante ? Il est possible que Mr. Darcy ait entendu parler d’une rue qui se nomme Church-Street, mais il ne croiroit pas qu’un mois entier d’ablution pût le purifier, s’il y étoit entré une fois seulement, et vous pouvez compter que Mr. Bingley ne fait pas un pas sans lui.

— Tant mieux donc ! J’espère qu’ils ne se rencontreront jamais. Mais Jane n’est-elle pas en correspondance avec une des sœurs ? Elle ne pourra pas se dispenser de venir la voir.

— Elle laissera tomber la connoissance peu-à-peu. Malgré l’assurance qu’Elisabeth affectoit sur ce point, elle n’étoit cependant pas sans espoir. Il étoit possible et quelquefois même elle pensoit qu’il étoit probable, que la tendresse de Bingley pourroit être reveillée par quelque rencontre inattendue, et l’influence de ses amis victorieusement combattue par les charmes de Jane.

Miss Bennet accepta l’invitation de sa tante avec plaisir. Dans ce moment sa modeste résignation lui permettoit seulement d’espérer que Caroline Bingley ne demeurant pas dans la même maison que son frère, elle oseroit aller quelquefois passer la matinée avec elle, sans courir le risque de le rencontrer.

Les Gardiner séjournèrent une semaine à Longbourn, durant laquelle, soit avec les Phillips les Lucas, soit avec les officiers, il ne se passa pas un jour sans quelque divertissement ; Mistriss Bennet mit tant de soins à amuser son frère et sa sœur qu’ils ne dînèrent pas une seule fois en famille. Elle n’avoit jamais de monde chez elle, sans qu’il y eût aussi quelques officiers, et surtout Wikam. Les éloges continuels qu’Elisabeth faisoit de ce dernier, avoient éveillé les soupçons de Mistriss Gardiner qui les observoit attentivement, chaque fois qu’elle les voyoit ensemble. La préférence qu’ils avoient l’un pour l’autre, étoit assez prononcée pour l’inquiéter un peu, sans qu’elle en conclût cependant qu’ils s’aimassent déjà vivement. Elle résolut d’en parler à Elisabeth avant de quitter Longbourn, et de lui représenter l’imprudence qu’il y avoit à encourager les assiduités de Wikam.

Indépendamment des agrémens naturels que l’on se plaisoit à reconnoître en Mr. Wikam, il avoit encore d’autres moyens de plaire à Mistriss Gardiner, qui ayant habité assez long-temps le Derbyshire avant de se marier, avoit des relations communes avec lui ; et quoiqu’il eût peu habité ce comté depuis la mort de Mr. Darcy, c’est-à-dire, depuis cinq ans, les nouvelles qu’il lui donnoit de ses anciens amis, étoient cependant encore plus fraîches que celles qu’elle en avoit.

Mistriss Gardiner avoit vécu près de Pemberley, et avoit beaucoup connu de réputation le père de Mr. Darcy, c’étoit donc pour eux un sujet de conversation inépuisable. Elle se plaisoit à comparer le souvenir qu’elle avoit conservé de Pemberley, avec la description détaillée que lui en faisoit Wikam, ainsi qu’à payer son tribut d’éloges à son ancien maître. Apprenant de quelle manière il avoit été traité par le nouveau Mr. Darcy, elle chercha à se rappeler quelques traits du caractère qu’on lui reconnoissoit lorsqu’il étoit enfant, qui pût avoir rapport à celui qu’on lui reconnoissoit maintenant. Enfin elle crut se souvenir qu’elle avoit entendu dire que Fitz William Darcy étoit un petit garçon fier et méchant.

CHAPITRE VIII.

Mistriss Gardiner saisit la première occasion qu’elle eût d’être seule avec Elisabeth, pour lui dire franchement ce qu’elle pensoit sur Wikam, et termina ainsi :

— Vous êtes trop raisonnable, ma chère Lizzy, pour vous imaginer que vous avez de l’amour pour un homme, simplement parce qu’on vous a avertie d’y prendre garde ; c’est pourquoi je n’ai pas craint de vous en parler à cœur ouvert ; ce que je vous dis, je le pense sérieusement ; ne vous engagez point, et ne l’entraînez pas lui-même à s’engager dans une inclination que le manque de fortune rendroit très-malheureuse. Je n’ai rien à dire contre lui, c’est un jeune homme intéressant, et s’il possédoit la fortune qu’il auroit dû avoir, je pense que vous n’auriez pu mieux faire que de l’épouser ; mais cela n’étant pas, vous ne devez point vous laisser entraîner par votre imagination. Vous avez du jugement ; nous espérons tous que vous en ferez usage. Je suis sûre que votre père compte sur votre raison ; vous ne tromperez pas son attente.

— Tout cela est vraiment bien sérieux, ma chère tante.

— Oui, et j’espère vous engager à y mettre du sérieux aussi.

— Eh bien ! soyez donc sans inquiétude ; je prendrai soin de moi et de Mr. Wikam, et s’il devient amoureux, c’est que je n’aurai pas pu l’en empêcher.

— Elisabeth, vous ne parlez pas sérieusement dans ce moment.

— Je vous demande pardon, ma tante, et je vous le prouverai. Je n’ai point encore d’inclination pour Mr. Wikam ; c’est cependant l’homme le plus aimable que je connoisse, et s’il s’attachoit vraiment à moi… Je sens qu’il vaut mieux que cela ne soit pas ; j’en vois tous les inconvéniens. Oh ! l’abominable Mr. Darcy !… La confiance de mon père me fait honneur, je serois bien malheureuse de la perdre. Mon père lui-même cependant est prévenu en faveur de Mr. Wikam. Enfin, ma chère tante, je serois bien fâchée d’être une cause de chagrin pour aucun de vous. Mais puisque l’on voit tous les jours que le manque de fortune n’empêche pas les jeunes gens d’avoir des inclinations, puis-je vous garantir d’être plus sage que tant d’autres ? L’amour ne raisonne pas, tout ce que je puis vous promettre c’est de ne rien précipiter. Je ne permettrai point à mon imagination de me persuader que je suis l’objet de l’amour de Mr. Wikam ; pourvu que je jouisse de sa société, je ne souhaiterai rien de plus. N’est-ce pas tout ce que l’on peut exiger de moi ?

— Peut-être vaudroit-il encore mieux ne pas l’engager à venir si souvent ici. Au moins, n’excitez pas votre mère à l’inviter.

— Comme j’ai fait l’autre jour, n’est-ce pas ? dit Elisabeth en souriant ; c’est vrai, je ferois mieux de m’en abstenir, mais ne croyez pas qu’il vienne souvent à l’ordinaire. C’est à votre occasion qu’il a été invité si fréquemment cette semaine ; vous savez que ma mère pense qu’il faut toujours avoir du monde pour amuser les amis que l’on a chez soi. Je vous promets de me conduire avec toute la sagesse et la raison possibles. À présent êtes-vous satisfaite ?

Sa tante l’assura qu’elle l’étoit, et Elisabeth, l’ayant remerciée de sa bonté, elles se séparèrent. C’étoit un exemple bien rare d’un conseil donné sur un pareil sujet qui fut reçu sans humeur.

Mr. Collins revint dans le Hertfordshire peu de temps après que les Gardiner et Jane en furent partis ; mais cette fois il ne dérangea pas beaucoup Mistriss Bennet. Il alla demeurer à Lucas-Lodge ; le moment du mariage approchoit ; Mistriss Bennet commençoit enfin à croire qu’il auroit lieu ; elle alloit même, jusqu’à répéter souvent, qu’elle souhaitoit qu’ils pussent être heureux ensemble.

Jeudi devoit être le jour de la noce, et mercredi Miss Lucas fit sa dernière visite à Longbourn. Lorsqu’elle se leva pour prendre congé, Elisabeth, honteuse de la manière peu aimable dont sa mère lui avoit souhaité tout le bonheur possible, et d’ailleurs un peu émue elle-même, l’accompagna hors de la chambre. Charlotte lui dit en descendant l’escalier :

— J’espère que vous m’écrirez très-souvent, Elisa ?

— Certainement.

— Et j’aurai encore une autre grâce à vous demander ; c’est de venir me voir.

— J’espère que vous-même viendrez souvent dans le Hertfordshire.

— Je ne quitterai pas le Comté de Kent de quelque temps probablement, ainsi promettez-moi de venir à Hunsford.

Quoique cette visite fût peu agréable à Elisabeth, elle ne put pas refuser la demande de son amie.

— Mon père et Maria doivent venir me voir au mois de Mars, ajouta Charlotte, j’espère que vous consentirez à les accompagner. Je vous assure, Elisa, que votre visite me rendra fort heureuse.

La noce se fit, et les époux partirent pour Kent en sortant de l’église. Ce mariage fut pendant long-temps le sujet de toutes les conversations. Elisabeth reçut bientôt des nouvelles de son amie, et leur correspondance fut aussi active et aussi régulière qu’elle eût pu jamais l’être, mais il n’y avoit pas autant de confiance et d’abandon ; Elisabeth ne lui écrivoit jamais sans éprouver que les liens d’une véritable intimité étoient rompus, et quoiqu’elle fût bien décidée à ne pas cesser cette correspondance, elle ne la continuoit que par égards pour ce qu’elle avoit été autrefois.

Les premières lettres de Charlotte furent reçues avec assez d’empressement ; il y avoit une certaine curiosité de savoir ce qu’elle diroit de sa nouvelle demeure, si Lady Catherine lui plairoit, si elle oseroit parler de son bonheur. À chaque nouvelle lettre de Charlotte, Elisabeth voyoit qu’elle s’exprimoit sur tous ces sujets justement comme elle l’avoit prévu. Elle écrivoit gaiement, ne paroissoit entourée que de choses agréables, et louoit tout ce dont elle parloit ; la maison, les meubles, le voisinage, les chemins même, tout étoit de son goût. La conduite de Lady Catherine étoit amicale et obligeante. C’étoient les mêmes descriptions, de Rosing et de Hunsford, que celles de Mr. Collins, mais légèrement modifiées par la raison. Elisabeth vit qu’elle devoit attendre d’y avoir été elle-même pour juger du reste.

Jane avoit déjà écrit à Elisabeth, pour lui apprendre son heureuse arrivée à Londres, et celle-ci espéroit que dans sa première lettre elle pourroit lui dire quelque chose de Bingley.

L’impatience avec laquelle elle attendoit cette seconde lettre, fut mal payée. Jane avoit passée une semaine à Londres sans avoir seulement entendu parler de Caroline. Elle cherchoit cependant à excuser son silence, en supposant que la dernière lettre qu’elle lui avoit écrite de Longbourn, ne lui étoit pas parvenue. Ma tante, ajoutoit-elle, doit aller demain dans Grosvenow Street, je saisirai cette occasion pour aller voir Caroline.

Après cette visite, Jane lui écrivoit : « J’ai trouvé Caroline moins gaie qu’à Netherfield ; elle a été bien aise de me voir, et m’a fait des reproches de ne lui avoir pas mandé mon arrivée à Londres ; j’avois donc bien deviné que ma dernière lettre ne lui étoit point parvenue. J’ai demandé des nouvelles de son frère ; il est bien, mais tellement occupé avec Mr. Darcy qu’à peine le voyent-elles. Elle me dit qu’elle attendoit Miss Darcy à dîner ; j’aurois désiré la voir. Ma visite n’a pas été longue, Caroline et Mistriss Hurst devant sortir. Je crois qu’elles viendront me voir. »

Elisabeth secoua la tête, elle fut dès-lors convaincue que ce ne seroit que par hasard que Bingley découvriroit que Jane étoit à Londres. Quatre semaines s’étoient déjà écoulées, et Jane ne l’avoit point encore vu ; elle s’efforçoit de se persuader qu’elle n’en avoit pas de regrets, mais elle ne put s’abuser longtemps sur la froideur de Miss Bingley ; après l’avoir attendue tous les matins pendant quinze jours, et avoir inventé tous les soirs un nouveau prétexte pour excuser ce retard, elle la vit enfin arriver ; mais sa visite fut si courte et ses manières si différentes de ce qu’elles étoient autrefois, que Jane ne pût s’aveugler plus longtemps. La lettre qu’elle écrivoit à sa sœur à cette occasion, montroit tout ce qu’elle pensoit.

« Ma chère Lizzy sera, j’en suis bien sûre, incapable de triompher à mes dépens, lorsque je lui avouerai que je me suis trompée sur l’amitié que je croyois avoir inspirée à Miss Bingley. Mais, ma chère sœur, quoique l’événement ait prouvé que vous aviez raison, ne me croyez point obstinée, si je trouve, en réfléchissant sur ce qui s’est passé, que ma confiance étoit aussi naturelle que vos soupçons. Je ne peux comprendre encore quels étoient ses motifs pour vouloir être liée avec moi, et si les mêmes circonstances se représentoient, je suis sûre que je serois encore trompée. Caroline ne m’a rendu ma visite qu’hier ; je n’avois pas reçu un seul billet d’elle pendant tout ce temps. Il est bien clair qu’elle ne se faisoit pas le moindre plaisir de me voir. Elle m’a fait de légères et brèves excuses de n’être pas venue plutôt ; elle n’a pas dit un mot pour m’engager à retourner chez elle ; enfin elle est si changée que je suis décidée à ne pas entretenir nos relations plus long-temps. Je la plains, quoique je ne puisse m’empêcher de la blâmer ; elle a eu très-grand tort de me distinguer, comme elle l’a fait. Car je puis dire avec sincérité que c’est elle qui a fait toutes les avances ; mais je la plains, parce qu’elle doit sentir qu’elle s’est mal conduite, et je suis très-sûre que l’inquiétude qu’elle a sur son frère en est la cause ; quoique nous sachions que cette inquiétude est sans fondement ; cependant, si elle l’éprouve réellement, cela suffit pour expliquer sa manière d’être à mon égard. Il est si naturel qu’elle préfère son frère à tout, que ce sentiment doit l’excuser ; mais je ne puis que m’étonner, qu’elle ait encore de pareilles craintes ; s’il pensoit à moi le moins du monde, il y a long-temps qu’il auroit cherché à me voir ; je suis presque sûre, d’après ce qu’elle a dit, qu’il sait que je suis à Londres. Cependant il sembleroit, dans toute sa manière, qu’elle cherche à se persuader qu’il aime Miss Darcy ! Enfin je n’y comprends rien ; quelquefois, si je ne craignois pas de porter un jugement téméraire, je serois tentée de croire, qu’il y a quelque intrigue là-dessous. — Mais je veux éloigner toute idée pénible, et ne penser qu’aux choses qui me rendent heureuse, à votre tendresse, et à la constante bonté que me témoignent mon oncle et ma tante. Écrivez-moi bientôt. Miss Bingley a bien dit quelques mots sur ce qu’ils ne retourneroient jamais à Nétherfield, et sur ce qu’ils alloient rendre la maison ; mais elle n’en avoit pas l’air parfaitement sûre, nous ferons mieux de n’en pas parler. Je suis charmée que vous ayez de bonnes nouvelles de nos amis de Hunsford. Je pense

que vous irez les voir, avec sir Williams et Marie ; vous leur ferez un grand plaisir et vous vous y trouverez fort bien.
Votre, etc. etc.

Cette lettre fit de la peine à Elisabeth, cependant elle se sentit soulagée par l’idée qu’au moins Jane ne seroit plus la dupe de Miss Bingley. Quant au frère, on ne pouvoit plus rien en espérer ; elle ne désiroit pas même, qu’il recommençât ses assiduités auprès de Jane, son caractère avoit trop déchu dans son opinion, et autant pour sa punition, que pour le bien de Jane, elle souhaitoit sincèrement qu’il épousât bientôt la sœur de Mr. Darcy ; d’après ce que lui avoit dit Mr. Wikam, il ne tarderoit pas à regretter vivement celle qu’il avoit abandonnée.

Dans le même temps Mistriss Gardiner rappela à Elisabeth ce qu’elle lui avoit promis, et lui demanda de ses nouvelles ; ce qu’Elisabeth lui en dit, dut satisfaire sa tante plus qu’elle-même ; les assiduités de Mr. Wikam avoient beaucoup diminué ; il étoit l’adorateur d’une autre femme. Elisabeth avoit trop de pénétration pour ne pas s’en être aperçue, mais elle ne pouvoit en être témoin et l’écrire, sans éprouver un vif chagrin. Son cœur n’avoit été que légèrement atteint, mais sa vanité avoit été fort satisfaite de l’idée qu’il l’auroit choisie, si la fortune le lui avoit permis. Un héritage de dix mille livres, étoit le charme le plus puissant de la jeune personne à laquelle Wikam faisoit sa cour dans ce moment ; Elisabeth moins clairvoyante peut-être dans ce cas-ci que dans celui où s’étoit trouvée Charlotte, ne l’en estimoit pas moins pour son désir d’être indépendant : au contraire, rien ne lui paroissoit plus naturel, et tant qu’elle pût croire qu’il ne l’abandonnoit qu’à regret, elle fut très-disposée à trouver qu’il agissoit en homme sage et raisonnable, et elle souhaita sincèrement qu’il fût heureux. Tout cela étoit expliqué fort au long à Mistriss Gardiner ; enfin après avoir raconté jusqu’aux moindres circonstances, elle ajoutoit : « Je suis convaincue à présent ma chère tante, que je n’ai jamais eu vraiment de l’amour pour lui ; car s’il m’avoit fait éprouver cette passion, je ne pourrois pas même entendre prononcer son nom, et je lui souhaiterois tous les maux possibles. Non-seulement les sentimens que j’ai pour lui sont pleins de cordialité, mais je me sens aussi beaucoup d’impartialité à l’égard de Miss King. Je ne la hais point, même je la crois une assez bonne personne. Il n’y a donc pas d’amour dans mon fait ! Ma vigilance a eu un bon résultat, et quoique je fusse peut-être devenue plus intéressante aux yeux de tous nos amis si je l’avois aimé éperdument, je puis dire que je ne regrette pas le relief que cela m’auroit donné ; on l’achète souvent trop cher. Kitty et Lydie prennent sa défection beaucoup plus à cœur que moi ; mais c’est qu’elles sont jeunes et qu’elles ne sont pas encore faites à la mortifiante idée, qu’il faut que les jeunes gens les plus beaux et les plus aimables aient de quoi vivre, comme les autres. »


CHAPITRE IX.

Les mois de Janvier et de Février se passèrent sans amener de nouveaux évènemens dans la famille de Longbourn, dont les plus grands divertissemens étoient de fréquentes promenades à Meryton, tantôt par le froid, tantôt par l’humidité. Au mois de Mars on devoit emmener Elisabeth à Hunsford ; elle n’avoit pas d’abord pensé sérieusement à y aller, mais voyant que Charlotte comptoit sur elle, peu-à-peu elle commença a s’en faire un plaisir. L’absence lui avoit fait sentir le besoin de revoir son amie, et avoit diminué son aversion contre Mr. Collins. Ce voyage avoit pour elle le charme de la nouveauté, et avec une mère et des sœurs qui lui offroient si peu de ressources pour la société, l’intérieur de la maison ne devoit pas être fort agréable ; un peu de changement devenoit nécessaire ; cette course devoit surtout lui procurer le plaisir de voir Jane, puisqu’il falloit passer par Londres. Enfin plus le moment approchoit, et plus elle auroit été fâchée qu’il survînt quelque retard.

Son seul chagrin étoit de quitter son père à qui elle étoit très-nécessaire, et qui eut tant de regrets en la voyant partir qu’il la pria de lui écrire, et promit presque de lui répondre.

M. Wikam parut fâché de son départ ; la cour dont il étoit occupé dans ce moment, ne lui avoit point fait oublier qu’Elisabeth avoit été la première femme du pays à laquelle il avoit adressé ses hommages, et la première à l’écouter comme à le plaindre ; en lui disant adieu, il lui rappela tout ce qu’elle devoit attendre de Lady Catherine de Bourg, et espéra que l’idée qu’elle en alloit prendre seroit conforme à celle qu’il lui en avoit donnée ; enfin, il parut si plein d’intérêt et de sollicitude pour tout ce qui concernoit Elisabeth, qu’elle le quitta persuadée que, marié ou non, il seroit toujours un modèle d’amabilité et d’agrémens.

Ses compagnons de voyage n’étoient pas propres à le faire paroître moins aimable. Sir Williams et sa fille Marie qui étoit une excellente personne, mais aussi dépourvue d’esprit que lui, n’avoient rien à dire qui fût digne d’attention. Les ridicules amusoient beaucoup Elisabeth, mais elle connaissoit trop à fond ceux de Sir Williams ; les circonstances remarquables de sa présentation à St.-James, et les raffinemens de son excessive politesse étoient usés pour elle et ne pouvoient plus fournir à son divertissement.

Ils étoient partis de si bonne heure, qu’ils arrivèrent à midi dans Church Street ; lorsque la voiture s’arrêta devant la maison de M. Gardiner, Jane attendoit à la fenêtre l’arrivée de sa sœur ; elle se précipita au bas de l’escalier pour la recevoir, dès le premier coup-d’œil Elisabeth eut le plaisir de la retrouver plus jolie que jamais, et avec toute l’apparence de la santé ; elle étoit accompagnée d’une bande d’enfans que l’impatience de voir leur cousine avoit fait venir sur l’escalier, et que la timidité retenoit cependant un peu en arrière. La journée se passa très-agréablement, le matin à courir les boutiques, et le soir au théâtre.

Elisabeth put alors s’asseoir à côté de sa tante, et s’entretenir avec elle de ce qui l’intéressoit le plus. Elle fut très-affligée d’apprendre que Jane, malgré tous ses efforts, étoit souvent très-abattue ; il falloit cependant espérer qu’elle finiroit par se remettre tout-à-fait.

Mistriss Gardiner lui raconta en détail la visite de Miss Bingley, ainsi que plusieurs conversations qu’elle avoit eues avec Jane, et dont le résultat étoit que Jane avoit tout-à-fait renoncé à cette liaison.

Mistriss Gardiner, plaisanta ensuite sa nièce sur la désertion de M. Wikam, et la félicita sur la manière dont elle supportoit ce malheur.

— Dites-moi, ma chère Elisabeth, ajouta-t-elle, quelle femme est Miss King ? Je serois fâchée s’il n’étoit guidé que par l’intérêt.

— Mais je vous prie, ma tante, lorsqu’il s’agit de mariage, quelle est la différence entre un motif intéressé et la prudence qu’on nous recommande tant ?

À Noël dernier, vous aviez la crainte que je ne l’épousasse ; c’eût été une folie, disiez-vous, et maintenant parce qu’il recherche une femme qui a seulement dix mille livres, vous l’accusez d’être intéressé ?

— Si vous voulez me dire seulement quelle espèce de femme est Miss King, je saurois alors qu’en penser.

— Je crois que c’est une très-bonne personne ; je n’en ai entendu dire aucun mal.

— Mais ne l’avoit-il jamais remarquée avant que la mort de son grand-père l’eût rendue maîtresse de cette fortune ?

— Non, pourquoi l’auroit-il remarquée, s’il ne lui étoit pas permis de chercher à obtenir ma tendresse ? Parce que je n’avois pas assez de fortune, pourquoi auroit-il fait sa cour à une personne qui ne lui plaisoit pas, et qui étoit aussi pauvre que moi ?

— Mais il me semble qu’il manque de délicatesse, en lui adressant ses vœux si vite après cet évènement ?

— Un homme qui se trouve dans une position gênée n’a pas le temps d’observer le même décorum que les autres ; d’ailleurs, si elle ne fait point d’objections elle-même, pourquoi en ferions-nous ?

— Cela ne suffit pas pour le justifier ; cela prouve seulement que Miss King a peu de jugement et de sensibilité.

— Eh bien ! s’écria Elisabeth, choisissez, puisque vous voulez absolument que Miss King, soit folle ou que Mr. Wikam soit intéressé.

— Non, Lizzy, c’est une chose que je ne puis prononcer, puisque vous savez bien que je serois très-fâchée d’avoir une mauvaise opinion d’un homme que je regarde presque comme mon compatriote ; il a vécu si longtemps dans le Derbyshire !

— Oh ! si ce n’est que cela, j’ai peu bonne opinion des hommes qui ont vécu dans le Derbyshire, et de leurs amis intimes qui ont demeuré dans le Hertfordshire. Je suis lasse d’eux tous… Dieu merci, je vais demain dans un pays où je trouverai un homme qui n’a pas une seule qualité agréable, et dont les manières et le jugement ne peuvent pas le rendre le moins du monde intéressant : après tout, les hommes tout-à-fait stupides sont les seuls qu’on puisse connoître !

— Prenez garde, Lizzy, que ce discours ne décèle trop le désappointement !

Avant de terminer la journée, Elisabeth eut le bonheur inespéré de recevoir de son oncle et de sa tante l’invitation de les accompagner dans un petit voyage de plaisir qu’ils se proposoient de faire dans le courant de l’été.

— Nous ne sommes pas encore bien décidés où nous irons, dit Mistriss Gardiner, peut-être aux lacs.

Aucune proposition ne pouvoit être plus agréable à Elisabeth, aussi l’accepta-t-elle avec la reconnaissance la plus vive et la plus expansive. Ma chère, ma chère bonne tante, s’écrioit-elle dans son transport, quels délices ! quelle félicité ! Vous me donnez une nouvelle vie ! Adieu les désappointemens, la mélancolie ! Que sont les hommes en comparaison des rochers, des montagnes ! Quelles heures de ravissement nous allons passer ! lorsque nous reviendrons, je ne serai pas, comme les autres voyageurs, incapable de donner une idée exacte de ce que nous avons vu ; nous connoîtrons à fond le pays que nous aurons parcouru, nous nous rappellerons tout ; les lacs, les montagnes, les rivières, ne seront pas confondus dans notre tête, quand nous voudrons raconter quelques scènes particulières, nous ne commencerons pas par nous disputer sur le lieu où elle s’est passée, et nos descriptions seront peut-être moins ennuyeuses que celles de la plupart des voyageurs.


CHAPITRE X.

Tout étoit nouveau et intéressant pour Elisabeth dans son voyage de Londres à Hunsford ; elle étoit disposée à jouir, car elle avoit vu sa sœur assez bien pour n’avoir plus aucune inquiétude sur sa santé, et la perspective d’un voyage dans le nord étoit pour elle une source inépuisable de jouissances.

— Lorsqu’ils eurent quitté la grande route pour prendre le chemin de Hunsford, tous les yeux cherchoient à découvrir le presbytère, on croyoit le voir à chaque pas ; les murs du parc de Rosing bordoient le chemin d’un côté, et Elisabeth sourioit en se rappelant tout ce qu’elle avoit entendu dire de ses habitans.

Enfin l’on aperçut le presbytère ; le jardin le long du chemin, la maison entourée de vertes palissades, et la haie de lauriers ; tout leur disoit que c’étoit bien là l’humble demeure du pasteur.

Mr. Collins et Charlotte parurent sur le seuil de leur maison ; la voiture s’arrêta devant la petite porte du jardin ; ils descendirent au milieu des démonstrations de joie les plus sincères. Mistriss Collins reçut son amie avec le plus vif plaisir, et Elisabeth fut charmée d’être venue, lorsqu’elle se vit accueillie avec tant d’affection. Elle s’aperçut tout de suite que le mariage n’avoit opéré aucun changement dans les manières de son cousin. Ses civilités étoient toujours les mêmes ; il la retint quelques minutes à la porte pour lui demander des nouvelles de toute sa famille fort en détail. Il leur permit ensuite d’entrer dans la maison sans y mettre d’autre retard que celui de leur faire remarquer la propreté de l’entrée, et dès qu’ils furent dans le salon, il leur souhaita une seconde fois avec beaucoup d’ostentation la bienvenue dans son humble demeure, et répéta ponctuellement les offres de raffraîchissemens qu’avoit déjà faites sa femme.

Elisabeth s’étoit préparée à le voir dans toute sa gloire ; elle ne pouvoit s’empêcher de croire qu’en leur faisant remarquer la grandeur de son salon, ses belles proportions et son ameublement, il ne s’adressât particulièrement à elle, souhaitant de lui faire sentir tout ce qu’elle avoit perdu en le refusant ; mais ce fut en vain, quoique tout parut très-propre et très-confortable, il fut impossible à Elisabeth de le gratifier d’aucune apparence de regrets ; elle étoit même étonnée que son amie pût avoir l’air si gai avec un tel époux ; et chaque fois que M. Collins disoit ou faisoit quelque chose dont sa femme pouvoit souffrir, ce qui certainement n’étoit pas rare, elle jetoit involontairement les yeux sur elle : une ou deux fois seulement elle crut distinguer une foible rougeur, mais en général, et c’étoit fort sage, Charlotte n’entendoit et ne voyoit point. Lorsqu’ils eurent admiré tous les meubles de la chambre, depuis le buffet jusqu’au garde-feu, et raconté toutes les particularités de leur voyage et de leur séjour à Londres, M. Collins les engagea à faire le tour du jardin, qui étoit grand, bien tenu et qu’il cultivoit lui-même. Travailler dans son jardin étoit un de ses plus grands plaisirs, et Elisabeth admiroit l’air de bonne foi avec lequel Charlotte disoit que c’étoit un exercice très sain et qu’elle étoit la première à encourager son mari à s’y livrer. M. Collins, en conduisant ses hôtes à travers tous les sentiers, et en leur donnant à peine le temps d’achever les éloges qu’il leur demandoit, leur désignoit chaque point de vue avec un détail si minutieux qu’il leur en faisoit oublier les beautés.

Il étoit capable de compter tous les champs que l’œil embrassoit, et pouvoit dire combien il y avoit d’arbres dans le bois le plus éloigné ; mais de tous les sites que son jardin, le comté même et peut-être le royaume pouvoit offrir, aucun, disoit-il, n’étoit comparable à celui de Rosing, où l’on avoit ménagé une ouverture dans les arbres du parc, en face de la maison, beau bâtiment moderne, bien situé sur une petite colline.

De son jardin, M. Collins vouloit les conduire dans ses deux prairies, mais les dames qui n’avoient pas des chaussures capables de résister à l’humidité d’une blanche gelée, le quittèrent ; et pendant qu’il y conduisoit sir Williams, Charlotte emmena sa sœur et son amie dans la maison, charmée probablement de la leur montrer sans l’aide de son mari. Elle étoit petite, mais bien bâtie, commode et tenue avec un ordre et une propreté dont Elisabeth attribua tout l’honneur à Charlotte ; on pouvoit réellement s’y trouver très-bien lorsqu’on parvenoit à oublier M. Collins, et l’air de contentement de Charlotte fit présumer à Elisabeth que c’étoit souvent le cas.

Elle savoit que Lady Catherine étoit dans le pays, et l’on en parla à dîner. — Oui, Miss Elisabeth, dit M. Collins, vous aurez l’honneur de voir Lady Catherine de Bourgh à l’Église, dimanche prochain, je n’ai pas besoin de vous dire que vous serez enchantée d’elle. Elle est remplie d’affabilité et de condescendance, et je ne doute pas qu’elle ne vous honore de quelqu’attention lorsque le service sera fini ; je crois même pouvoir vous assurer qu’elle vous comprendra vous et ma sœur Marie dans toutes les invitations dont elle nous honorera pendant votre séjour ici. Sa conduite vis-à-vis de ma chère Charlotte est très-aimable. Nous dînons deux fois par semaine à Rosing, et l’on ne nous permet jamais de revenir à pied. La voiture de sa seigneurie est régulièrement commandée pour nous. Je voulois dire, une des voitures de sa seigneurie, car elle en a plusieurs.

— Lady Catherine est une femme respectable et sensée, dit Charlotte, et une voisine remplie d’attentions pour nous.

— C’est vrai, ma chère, c’est positivement ce que je dis ; c’est une femme pour laquelle on ne sauroit avoir trop d’égards et de déférence.

La soirée se passa à parler du Hertfordshire et de tout ce qui s’y étoit passé depuis le départ de Charlotte. Lorsque chacun se fut retiré dans sa chambre, Elisabeth put méditer sur le degé de bonheur dont jouissoit son amie, sur l’adresse avec laquelle elle conduisoit son mari, et sur le calme avec lequel elle le supportoit ; elle anticipa aussi sur la manière dont se passeroit le temps de son séjour à Hunsford, sur la tranquillité de leurs occupations journalières, sur les ennuyeuses interruptions de Mr. Collins, et sur les divertissemens de Rosing. Son imagination un peu vive eut bientôt arrangé tout cela.

Dans la matinée du lendemain, pendant qu’elle étoit remontée dans sa chambre pour se préparer à aller faire une promenade, elle entendit tout-à-coup un tel bruit en bas, qu’on auroit pu croire que toute la maison étoit en confusion. Après avoir écouté quelques instans, elle s’aperçut qu’on montoit avec précipitation l’escalier et qu’on appeloit fortement ; elle ouvrit la porte et trouva Marie toute essoufflée, qui lui cria :

— Ma chère Elisabeth, dépêchez-vous et descendez dans la salle à manger ; il y a quelque chose qu’il faut que vous voyez, mais je ne veux pas vous dire ce que c’est ; dépêchez-vous !

Elisabeth fit quelques questions, mais ce fut inutile, Marie n’en voulut pas dire davantage, elles se précipitèrent dans la salle à manger qui donnoit sur le chemin, et elles virent deux dames dans un petit phaëton, arrêté à la porte du jardin.

— Ah c’est là tout ? s’écria Elisabeth ; je croyois pour le moins que toute la basse-cour s’etoit échappée dans le jardin ; il n’y a là que Lady Catherine et sa fille.

— Non ma chère, reprit Marie, presqu’offensée de la méprise, ce n’est point Lady Catherine, la vieille dame est Mistriss Jenkinson qui demeure chez elle ; l’autre est Miss de Bourgh. Mais regardez quelle pauvre créature c’est ! Qui auroit deviné qu’elle fût si maigre et si petite ?

— Elle est bien impolie de tenir Charlotte dehors par le temps qu’il fait ; pourquoi n’entre-t-elle pas ?

— Oh ! Charlotte dit qu’elle entre rarement dans la maison ; c’est la plus grande des faveurs lorsqu’elle vient faire visite.

— Eh bien ! sa mine me plaît, dit Elisabeth, poursuivant une autre idée ; elle a l’air maladif, elle est bossue, elle lui conviendra parfaitement et sera une excellente femme pour lui.

Mr. Collins et Charlotte étoient tous deux à la porte, faisant la conversation avec ces dames, et Sir Williams étoit, au grand divertissement d’Elisabeth, placé au milieu du sentier qui conduisoit au chemin, dans une sérieuse contemplation des grandeurs qui étoient devant ses yeux, il saluoit chaque fois que les regards de Miss de Bourgh se tournoient de son côté.

Enfin les deux dames partirent et les autres rentrèrent dans le salon. Mr. Collins ne vit pas plutôt les jeunes Miss qu’il les félicita sur leur heureuse étoile, et Charlotte leur communiqua que toute la famille étoit invitée à dîner à Rosing le lendemain.

CHAPITRE XI.

Cette invitation faisoit triompher Mr. Collins. Tout ce qu’il désiroit le plus, étoit une occasion de rendre ses hôtes témoins de la grandeur de sa patrone et de leur faire remarquer sa politesse pour lui et pour sa femme. Cette occasion qui se présentoit si promptement, étoit une nouvelle preuve de la bonté de Lady Catherine qu’il ne se lassoit point d’admirer.

— J’avoue, disoit-il, que je n’aurois point été surpris que sa seigneurie nous eût invités dimanche à prendre le thé et à passer la soirée à Rosing, et même connoissant son affabilité, je m’y attendois ; mais qui auroit pu prévoir une attention comme celle-ci ? Qui auroit pu prévoir que nous recevrions une invitation (et surtout une invitation qui comprend toute la société) pour y dîner si peu de temps après votre arrivée ?

— J’en suis moins surpris que vous, répondit Sir Williams, à cause de l’habitude que j’ai de la manière d’agir des grands, habitude que ma position m’a mis à portée d’acquérir ; ces manières nobles sont très-communes à la cour.

À peine parla-t-on d’autre chose tout le jour et le lendemain que de ce dîner à Rosing. Mr. Collins les prépara soigneusement à tout ce qu’ils devoient voir, afin que tant de beaux salons, tant de domestiques, un dîner si splendide, et tant de rares choses, ne les étonnassent pas trop ; lorsque les dames se préparèrent pour aller s’habiller, il dit à Elisabeth :

— Ne vous inquiétez pas trop de votre toilette ; ma chère cousine, Lady Catherine est loin d’exiger de nous la même élégance qu’elle a, elle et sa fille. Je vous conseille seulement de mettre ce que vous avez de mieux en fait de vêtemens ; il n’y a pas besoin d’autre chose. Lady Catherine ne prendra point mauvaise opinion de vous, parce que vous serez simplement vêtue ; elle aime au contraire que l’on conserve la distinction des rangs.

Pendant qu’elles s’habilloient, il vint trois ou quatre fois frapper à toutes les portes, pour leur recommander de se dépêcher, parce que Lady Catherine n’aimoit pas qu’on la fît attendre pour dîner. Tant de récits sur sa Seigneurie et tout ce qui l’entouroit, finirent par intimider tout-à-fait Marie Lucas, qui étoit inaccoutumée au grand monde, et qui pensoit à son introduction à Rosing avec autant d’émotion que son père en avoit eu jadis pour sa présentation à St.-James.

Le temps étoit fort beau, et il n’y avoit qu’un demi-mille à faire à travers le parc pour arriver à la maison de Lady Catherine. Chaque parc a ses beautés et ses points de vue, et Elisabeth vit beaucoup des choses qui lui plaisoient quoiqu’elle ne pût pas être dans un ravissement continuel, comme Mr. Collins l’auroit désiré ; elle écoutoit surtout fort peu attentivement l’énumération des fenêtres de la face de la maison, et le compte qu’il faisoit de ce que tous les vitraux avoient originairement coûté à Sir Lewis de Bourgh.

En montant les marches du vestibule la frayeur de Maria augmentoit à chaque pas. Sir Williams lui-même n’avoit pas l’air très-rassuré. Le courage d’Elisabeth ne l’abandonna point. Elle n’avoit pas une si haute idée du mérite de Lady Catherine, et pensoit qu’elle pourroit soutenir sans terreur l’éclat de son rang et de sa fortune.

Lorsqu’ils furent dans le vestibule dont Mr. Collins se hâta de leur faire remarquer les belles proportions, ils trouvèrent un domestique qui les conduisit à travers une longue antichambre, au salon où étoient Lady Catherine, sa fille et Mistriss Jenkinson. Sa Seigneurie se leva avec beaucoup d’affabilité pour les recevoir, et comme Mistriss Collins étoit convenue avec son mari que ce seroit elle qui présenteroit son amie et ses parens, elle le fit d’une manière très-convenable, sans aucuns de ces remercîmens et de ces excuses qu’il auroit crus très-nécessaires.

Malgré sa présentation à St.-James et son habitude de la cour et des grands, Sir Williams fut tellement intimidé par l’air de grandeur qui l’entouroit, qu’il n’eut que la force de faire un profond salut, et de prendre un siège sans pouvoir prononcer une parole. Sa fille étoit si effrayée qu’elle s’assit sur le bord de sa chaise, n’osant pas lever les yeux. Elisabeth qui n’avoit aucune émotion, put observer tranquillement les trois dames qui étoient devant elle. Lady Catherine étoit une grande femme assez forte, avec des traits prononcés qui avoient été beaux jadis, son abord n’étoit pas assez prévenant et ses manières assez engageantes pour faire oublier à ses hôtes l’infériorité de leur rang. Elle ne gardoit point un silence glacial, mais tout ce qu’elle disoit, étoit prononcé d’un ton si plein d’autorité et d’importance, qu’Elisabeth se rappela à l’instant l’opinion de Mr. Wikam, et les observations qu’elle fit elle-même, la convainquirent que Lady Catherine étoit bien telle qu’il la lui avoit dépeinte.

Après avoir bien observé la mère, en qui elle crut reconnoître quelques rapports avec Mr. Darcy dans le port et la contenance, elle tourna ses yeux sur la fille et partagea presque l’étonnement de Marie, en la voyant si maigre et si petite. Il n’y avoit aucune ressemblance entre ces deux dames, ni dans la taille, ni dans la figure ; Miss de Bourgh étoit pâle et avoit l’air malade, ses traits, quoique délicats, étoient insignifians, elle parloit fort peu à voix basse, et presque toujours avec Mistriss Jenkinson, dont l’extérieur n’avoit rien de remarquable, elle étoit sans cesse occupée à l’écouter et à lui placer un écran devant les yeux ou un tabouret sous les pieds.

Lorsque les habitans de Hunsford eurent été assis quelques instants, on les conduisit tous à une fenêtre pour admirer la vue ; Mr. Collins leur en faisoit remarquer toute la beauté, et Lady Catherine ne se lassoit point de leur assurer qu’elle étoit encore plus belle en été.

Le dîner fut fort beau, il y avoit bien tous les services et tous les laquais que Mr. Collins avoit annoncés ; et comme il l’avoit aussi prédit, il prit sa place au bout de la table, d’après le désir de sa Seigneurie. Il découpoit, mangeoit et louoit tout avec un plaisir parfait ; chaque mets étoit recommandé à son tour d’abord par Mr. Collins, et ensuite par Sir Williams, qui avoit assez recouvert l’usage de ses sens pour pouvoir répéter ce que disoit son gendre ; Elisabeth s’étonnoit que Lady Catherine eût la patience de supporter tout cela, au contraire, elle paroissoit très-flattée de leur extrême admiration, et sourioit fort gracieusement, surtout lorsque quelques mets sembloient être nouveaux pour eux. La conversation étoit loin d’être animée ; Elisabeth auroit causé très-volontiers, si elle en avoit eu l’occasion, mais elle étoit placée entre Charlotte et Miss de Bourgh ; la première étoit toute occupée à écouter Lady Catherine, et la dernière ne lui dit pas un mot pendant tout le temps du dîner. Mistriss Jenkinson ne paroissoit faire attention qu’à ce que mangeoit Miss de Bourgh, se plaignant qu’elle avoit peu d’appétit, la pressant d’essayer d’autres plats et, craignant qu’elle ne fût indisposée. Marie avoit peur de parler mal-à-propos et n’ouvroit pas la bouche.

Lorsque les dames retournèrent au salon, il fallut écouter Lady Catherine, qui parla sans interruption jusqu’au moment où le café arriva, énonçant son opinion sur tous les sujets, d’un ton qui prouvoit qu’elle n’étoit pas accoutumée à voir discuter les jugemens qu’elle portoit. Elle s’informoit familièrement et fort en détail des affaires domestiques de Charlotte et lui donnoit beaucoup de conseils sur la manière dont elle devoit se conduire ; elle lui indiquoit comment chaque chose devoit se faire dans un aussi petit ménage que le sien, et poussoit ses instructions jusque sur les soins qu’il falloit donner à la basse-cour, au troupeau etc. etc. Elisabeth s’aperçut que rien de ce qui pouvoit lui fournir l’occasion de diriger les autres, n’étoit indigne de l’attention de cette grande dame ; elle interrompoit quelquefois sa conversation avec Mistriss Collins, pour adresser une foule de questions à Marie et à Elisabeth, mais particulièrement à cette dernière, dont elle connoissoit moins les relations et qui paroissoit une douce et jolie personne, comme elle en faisoit l’observation à Mistriss Collins. Elle lui demanda à plusieurs reprises, combien elle avoit de sœurs ? si elles étoient plus jeunes ou plus âgées qu’elle ? s’il y en avoit qui dussent bientôt se marier ? si elles étoient jolies ? quelle espèce d’équipage son père avoit ? quel étoit le nom de famille de sa mère ? Elisabeth sentoit fort bien l’impertinence de toutes ces questions ; cependant elle y répondoit avec calme.

— La terre de votre père est, je crois, substituée à Mr. Collins ? lui disoit Lady Catherine. J’en suis bien aise pour vous, ajoutoit-elle, en se tournant vers Charlotte, mais d’ailleurs je trouve très-injuste de priver par des substitutions les lignes féminines de la possession des terres. Ce n’étoit point ainsi qu’on agissoit dans la famille de Sir Lewis de Bourgh. Chantez-vous, jouez-vous du piano, Miss Bennet ?

— Un peu.

— Oh ! alors une fois ou une autre, nous aurons le plaisir de vous entendre ; notre instrument est un des plus parfaits ; probablement il est supérieur à celui que vous possédez. Vous l’essayerez un jour. Vos sœurs sont-elles aussi musiciennes ?

— Une d’elles.

— Pourquoi ne le sont-elles pas toutes ? Les Miss Webb sont toutes musiciennes, et cependant leur père a encore moins de fortune que le vôtre. Dessinez-vous ?

— Non, point du tout.

— Quoi ? aucune de vous ?

— Aucune.

— C’est très-extraordinaire ! Mais je suppose que c’est parce que vous ne pouviez avoir de maîtres. Votre mère auroit dû vous mener tous les printemps à Londres pour vous procurer quelques leçons de bons maîtres.

— Ma mère ne s’y seroit point opposée, mais mon père déteste Londres.

— Votre gouvernante vous a-t-elle déjà quittées ?

— Nous n’avons jamais eu de gouvernante.

— Jamais en de gouvernante ! comment cela est-il possible ? Cinq filles élevées à la maison sans gouvernante ? Je n’avois encore jamais vu cela. Votre mère doit avoir été bien esclave tout le temps de votre éducation.

Elisabeth put à peine s’empêcher de rire en l’assurant que ce n’avoit point été le cas.

— Mais alors qui vous donnoit des lecons ? Qui vous dirigeoit ? Sans gouvernante ! Vous devez avoir été bien négligées ?

— Je crois que nous l’avons été comparativement à d’autres jeunes filles, qu’on ne quitte jamais des yeux. Mais celles de nous qui avoient le désir de s’instruire, en ont toujours eu les moyens. On nous a toujours exhortées à lire et à nous occuper, et nous avons eu tous les maîtres qui nous étoient nécessaires ; celles qui aimoient mieux ne rien faire, le pouvoient certainement.

— Ah ! il n’y a pas de doute, et c’est ce qu’une gouvernante peut empêcher. Si j’avois connu votre mère, je l’aurois fortement engagée à en prendre une. Je soutiens toujours qu’on ne peut réussir en fait d’éducation, sans une manière d’instruire ferme et régulière, et l’on ne peut l’avoir qu’avec le secours d’une gouvernante ; c’est prodigieux à combien de familles, j’ai eu l’occasion d’être utile de cette manière-là ! Je suis toujours bien aise de placer une jeune personne. Quatre nièces de Mistriss Jenkinson ont été parfaitement placées par moi. Encore l’autre jour, je recommandai particulièrement une jeune femme dont on m’avoit parlé par hasard, et l’on a été fort content d’elle. Mistriss Collins, vous ai-je dit que Lady Melcalfe est venue hier pour me remercier, elle dit que Miss Pope est un trésor. Y a-t-il de vos sœurs cadettes qui aillent déjà dans le monde, Miss Bennet ?

— Oui, Madame, elles y vont toutes.

— Toutes ? Quoi, cinq dans le monde en même temps ? C’est très-étrange ! Et vous n’êtes que la seconde ? Jamais je n’ai vu qu’on menât les sœurs cadettes dans le monde avant que l’aînée fût mariée ! Elles doivent être très-jeunes.

— La cadette n’a pas encore seize ans. Peut-être est-elle trop jeune pour aller souvent dans le monde ; mais réellement, Madame, je trouve qu’il est bien injuste que les sœurs cadettes ne puissent avoir leur part des plaisirs du monde, si les aînées n’ont pas les moyens ou le désir de se marier de bonne heure. Le dernier-né a, il me semble, autant de droits aux plaisirs que le premier, et se voir renfermée pour un tel motif, ne seroit pas très-propre à augmenter la tendresse des sœurs les unes pour les autres.

— Mais vraiment, dit sa Seigneurie vous énoncez votre opinion d’une manière bien décidée pour une si jeune personne. Je vous prie, quel âge avez-vous ?

— Avec trois sœurs cadettes qui sont déjà de grandes personnes, répondit Elisabeth en souriant, votre Seigneurie ne doit pas espérer que je le dise.

Lady Catherine parut très-étonnée de ne pas recevoir de réponse positive, et Elisabeth soupçonna qu’elle étoit la première qui eût osé plaisanter avec son impertinente dignité.

— Je suis sûre que vous ne pouvez avoir plus de vingt ans, ainsi vous n’avez pas besoin de cacher votre âge.

— Je n’ai pas encore vingt et un ans.

Lorsque les hommes eurent rejoint les dames, et qu’on eut fini de prendre le thé, on apporta les tables à jouer. Lady Catherine, Sir Williams, Mr. et Mistriss Collins firent un quadrille, et comme Miss de Bourgh désira jouer au cassino, les deux jeunes personnes eurent l’honneur d’aider Mistriss Jenkinson à faire sa partie ; leur table fut extrêmement silencieuse, à peine prononça-t-on une parole qui n’eut pas rapport au jeu, excepté cependant lorsque Mistriss Jenkinson exprimoit ses craintes sur ce que Miss de Bourgh eût trop chaud ou trop froid, et pas assez ou trop de lumière. On étoit plus animé à l’autre table. Lady Catherine parloit toujours, relevant les fautes des trois autres et racontant des anecdotes sur elle-même ; Mr. Collins étoit fort occupé à approuver tout ce que disoit sa Seigneurie, la remerciant à chaque fiche qu’elle lui payoit et faisant mille excuses lorsqu’il croyoit trop gagner. Sir Williams parloit peu et écoutoit beaucoup, il se chargeoit la mémoire des anecdotes de Lady Catherine et des grands noms qu’elle prononçoit.

Lorsque Lady Catherine et sa fille furent fatiguées, on emporta les tables et on offrit la voiture à Mistriss Collins qui l’accepta avec reconnoissance ; on donna l’ordre d’atteler, et la société se rassembla autour du feu pour entendre ce que Lady Catherine décideroit sur le temps qu’il feroit le lendemain, mais l’arrivée du carosse interrompit cette intéressante conversation, et l’on se sépara avec beaucoup d’humbles remercîments de la part de Mr. Collins, et autant de profondes révérences de Sir Williams. Il ne furent pas plutôt hors de la cour qu’Elisabeth fut interpellée par son cousin pour dire son opinion sur tout ce qu’elle avoit vu à Rosing ; elle l’énonça, par égard pour Charlotte, d’une manière plus favorable qu’elle ne l’étoit réellement ; mais les éloges qu’elle donna à Rosing et à ses maîtresses, malgré les efforts qu’ils lui coûtèrent, ne satisfirent point Mr. Collins qui fut obligé d’entonner lui-même les louanges de sa Seigneurie.


CHAPITRE XII.

Une semaine de séjour à Hunsford fut suffisante pour convaincre Sir Williams que sa fille étoit fort heureuse, et qu’elle avoit un mari et des voisins comme il y en avoit peu. Mr. Collins avoit consacré ses matinées à le mener promener dans son petit cabriolet, pour lui faire connoître le pays. Lorsqu’il fut parti, chacun reprit ses occupations ordinaires, et Elisabeth fut charmée de voir que l’absence de Sir Williams ne leur procuroit pas plus fréquemment la compagnie de Mr. Collins, car il passoit la plus grande partie de la matinée, ou à travailler à son jardin, ou à lire et à écrire dans son cabinet, ou aussi à se mettre à sa fenêtre qui avoit vue sur le chemin ; la chambre où les dames se tenoient, étoit assez retirée ; Elisabeth avoit été d’abord étonnée que Charlotte n’eût pas préféré pour l’usage journalier la salle à manger qui étoit plus agréablement située, mais elle s’aperçut bientôt que son amie avoit eu d’excellentes raisons, car Mr. Collins auroit passé moins de temps dans sa chambre, si celle où se tenoient les dames eût été plus gaie ; elle en sut bon gré à Charlotte.

Elles ne savoient donc que par Mr. Collins combien d’équipages avoient passé dans la journée, et il ne manquoit point de les instruire lorsqu’il avoit vu le phaëton de Miss de Bourgh, quoique cela arrivât presque tous les jours. Elle s’arrêtoit souvent devant la porte du presbytère et avoit une conversation de quelques minutes avec Charlotte ; il étoit rare qu’on pût l’engager à entrer dans la maison.

Il ne se passoit presque pas de jour où Mr. Collins n’allât à Rosing, et très-souvent sa femme se croyoit obligée de l’y accompagner. Elisabeth ne comprit comment ils pouvoient perdre tant de tems à cela, qu’en supposant qu’il y avoit peut-être d’autres bénéfices à disposer dans la famille de Bourgh. Lady Catherine les honoroit quelquefois de ses visites, et alors rien n’échappoit à ses observations. Elle examinoit ce que les dames faisoient, regardoit tous leurs ouvrages, et leur conseilloit toujours de faire différemment ; elle voyoit quelques défauts à l’ameublement ou découvroit les négligences des domestiques ; enfin si elle acceptoit quelques rafraîchissemens, elle sembloit le faire uniquement parce qu’elle trouvoit les provisions de sirop et de confitures de Mistriss Collins trop considérables pour son ménage.

Elisabeth s’aperçut que quoique sa Seigneurie ne fût pas juge de paix, elle étoit cependant le magistrat le plus actif de sa paroisse : les plus petites affaires lui étoient présentées par Mr. Collins. S’il y avoit quelques paysans qui se querellassent, qui fussent mécontens ou dans la misère, elle se transportoit tout de suite chez eux, pour régler leurs différens, imposer silence à leurs plaintes et les gronder afin de leur faire prendre la pauvreté en patience.

Le plaisir de dîner à Rosing se répétoit environ deux fois la semaine ; depuis qu’on avoit perdu Sir Williams, il n’y avoit plus qu’une table à jouer, et les divertissemens étoient peu variés. Le genre de vie que menoient les gens du voisinage étant au-dessus des facultés des Collins, ils les voyoient très-peu ; ce n’étoit pas une privation pour Elisabeth, et au fait, elle passoit son temps assez agréablement. Elle avoit souvent des conversations intéressantes avec Charlotte ; et le temps étoit si beau pour la saison, qu’elle pouvoit se promener beaucoup. Sa promenade favorite, où elle se retiroit souvent lorsque ses amies alloient faire leurs visites à Rosing, étoit la partie du bois qui bordoit le parc ; elle avoit découvert là un petit sentier, dédaigné de tout le monde, où il lui sembloit qu’elle étoit un peu à l’abri de la curiosité de Lady Catherine.

Elle passa ainsi les premiers quinze jours de sa visite à Hunsford, cependant Pâques approchoit, et devoit amener à Rosing une augmentation de société très-importante pour un si petit cercle. Peu après son arrivée, Elisabeth avoit appris qu’on attendoit Mr. Darcy ; quoiqu’il fût l’un des hommes qu’elle aimât le moins, cependant l’idée de voir quelqu’un de nouveau, lui faisoit plaisir ; elle pensoit aussi qu’elle pourroit peut-être, par sa conduite auprès de sa cousine, juger si les desseins de Miss Bingley sur lui étoient sans espérance. Il étoit évident que Lady Catherine lui destinoit sa fille, elle parloit de lui dans les termes de la plus haute considération, elle l’attendoit avec impatience et paroissoit même un peu fâchée qu’Elisabeth et Miss Lucas l’eussent déjà vu souvent.

Son arrivée ne pouvoit manquer d’être bientôt sue au Presbytère, car Mr. Collins se promena toute la matinée sur le chemin, afin de le voir le premier ; après avoir fait son salut au moment où la voiture entra dans le parc, il revint à la hâte chez lui apportant cette grande nouvelle. Dès le lendemain, il s’empressa d’aller à Rosing pour rendre ses devoirs ; deux neveux de Lady Catherine y avoient des droits ; car Mr. Darcy avoit amené le Colonel Fitz-Williams, fils cadet de Lord ** son oncle. À la grande surprise de tout le monde, ces Messieurs accompagnèrent Mr. Collins. Charlotte les avoit vus traverser le chemin de la chambre de son mari, et courant tout de suite dans l’autre, elle annonça à ses compagnes l’honneur qu’elles alloient avoir.

— Je vous remercie, Elisa, dit-elle, pour la politesse que vous me valez de Mr. Darcy. Sans vous il ne seroit pas venu si vîte.

Elisabeth avoit à peine eu le temps de nier ses droits à ce compliment, qu’on entendît la cloche de la porte et bientôt après ces trois Messieurs entrèrent dans la chambre. Le Colonel Fitz-Williams qui se présenta le premier, étoit un homme d’une trentaine d’années ; sans être régulièrement beau, il avoit une figure agréable et l’air très comme il faut. Mr. Darcy n’avoit point changé depuis son séjour à Netherfield ; il salua Mistriss Collins avec sa réserve ordinaire, et quels que fussent ses sentimens pour son amie, il la revit avec le plus grand calme. Elisabeth de son côté le salua sans lui dire un mot.

Le Colonel Fitz-Williams commença la conversation avec l’aisance d’un homme du monde ; il parla très-agréablement. Mr. Darcy, après avoir adressé quelques mots à Mistriss Collins sur sa maison et son jardin, s’assit et resta quelque temps sans parler à personne ; enfin cependant sa politesse l’emporta jusqu’à demander à Elisabeth des nouvelles de sa famille. Elle lui répondit d’une manière fort naturelle, et après un moment de silence, elle ajouta :

— Ma sœur aînée a passé ces trois derniers mois à la ville ; ne l’avez-vous jamais rencontrée ?

Elle savoit positivement que non, mais elle vouloit voir s’il ne laisseroit rien échapper sur ce qui s’étoit passé entre Jane et Miss Bingley. Elle crut remarquer qu’il étoit un peu embarrassé, en répondant qu’il n’avoit pas été assez heureux pour rencontrer Miss Bennet ; le sujet fut promptement abandonné, et peu après ses Messieurs prirent congé.


CHAPITRE XIII.

Le Colonel Fitz-Williams plut beaucoup aux habitans du Presbytère, et les dames avouèrent que sa présence devoit rendre leurs visites à Rosing beaucoup plus agréables. Il se passa cependant quelques jours, sans qu’elles reçussent d’invitation. Depuis qu’il y avoit du monde elles y étoient moins nécessaires, et ce ne fut que le jour de Pâques qu’on les honora de quelque attention. En sortant de l’église, on les pria de venir passer la soirée au château. Il y avoit près d’une semaine que ces Messieurs étoient arrivés, depuis lors on avoit très-peu vu Lady Catherine et sa fille ; le Colonel Fitz-Williams étoit venu plusieurs fois au Presbytère, mais on n’avoit revu Mr. Darcy qu’à l’église.

L’invitation fut acceptée comme on le faisoit toujours, car on n’imaginoit pas pouvoir jamais refuser, et à l’heure convenable, toute la famille de Hunsford arriva dans le salon de Lady Catherine. Sa Seigneurie les reçut poliment, mais il étoit clair que leur société ne lui étoit point si agréable que lorsqu’elle étoit seule ; elle étoit toute occupée de ses neveux, surtout de Darcy, qu’elle entretenoit plus qu’aucune des autres personnes qui étoient dans la chambre.

Le Colonel Fitz-Williams parut charmé de les voir ; toutes les visites qui arrivoient à Rosing, étoient pour lui une heureuse distraction, et la jolie amie de Mistriss Collins lui plaisoit surtout beaucoup. Il s’assit à côté d’elle, la conversation roula sur les comtés de Kent et de Hertford, sur voyages, sur la vie sédentaire, sur quelques livres nouveaux, sur la musique, etc., il parla avec tant d’agrémens qu’Elisabeth ne s’étoit jamais tant amusée dans cette chambre. Leur conversation étoit si gaie, si animée, qu’elle attira l’attention de Lady Catherine et même celle de Mr. Darcy dont les yeux se tournoient fréquemment sur eux avec l’expression de la curiosité. Que dites-vous, Fitz-Williams ? s’écria enfin Lady Catherine à haute voix : de quoi parlez-vous ? Que dites-vous, Miss Bennet ? de quoi est-il donc question ?

— Nous parlons de musique, Madame, dit Fitz-Williams, lorsqu’il ne put plus éviter de répondre.

— De musique ! Oh, parlez plus haut, je vous prie ; de tous les sujets c’est celui que je préfère. Je dois prendre part à votre conversation, car il y a peu de gens en Angleterre, je crois, qui jouissent plus de la musique que moi, et qui en aient plus véritablement le goût. Si je l’avois apprise, je serois devenue d’une très-grande force ; Anne aussi, si sa santé lui avoit permis de s’y appliquer, je suis persuadée qu’elle auroit joué délicieusement. Georgina, a-t-elle fait des progrès, Darcy ?

Mr. Darcy assura que sa sœur avoit fait de très-grands progrès.

— Je suis bien aise d’apprendre cela, répondit Lady Catherine : dites-lui de ma part, je vous prie, qu’elle ne peut pas espérer de devenir forte, si elle ne s’exerce pas beaucoup.

— Je vous assure, Madame, qu’elle n’a pas besoin de ce conseil, elle travaille constamment.

— Tant mieux, elle ne sauroit trop le faire, et lorsque je lui écrirai, je lui recommanderai de ne pas se négliger. Je répète fréquemment aux jeunes personnes que la supériorité dans la musique ne peut s’acquérir que par une pratique constante. J’ai dit plusieurs fois à Miss Bennet qu’elle ne joueroit réellement pas mal si elle s’exerçoit plus souvent, et comme Mistriss Collins n’a point d’instrument, elle sera la très-bien reçue ici. Je lui ai dit de venir tous les jours jouer sur le piano qui est dans la chambre de Mistriss Jenkinson, elle ne gênera personne dans cette partie de la maison, vous comprenez ?

Mr. Darcy eut l’air un peu honteux, de ce manque de tact de sa Tante et ne répondit rien. Après le thé, le Colonel Fitz-Williams rappela à Elisabeth qu’elle lui avoit promis de jouer quelque-chose, elle alla tout de suite s’asseoir au piano et il prit une chaise à côté d’elle. Lady Catherine écouta la moitié d’une romance, puis recommença à parler à son autre neveu, jusqu’à ce que ce dernier, s’éloignant d’elle, s’avança vers le piano et se plaça de manière à bien voir la belle musicienne. Elisabeth se tourna vers lui à la première pause, et lui dit avec un sourire malin :

— Vous espérez sans doute m’intimider, Monsieur Darcy, en venant ainsi d’un air si décidé à m’écouter ? malgré la supériorité de votre sœur, je n’aurai point peur ; j’ai un certain entêtement qui ne me permet pas d’être intimidée selon la volonté des autres. Mon courage augmente à proportion des efforts que l’on fait pour l’abattre.

Je ne vous dirai point que vous vous trompez, car je sais que vous ne pouvez pas vous imaginer que j’ai l’intention de vous intimider ; mais j’ai le plaisir de vous connoître depuis assez long-temps, pour savoir que vous vous plaisez souvent à avancer des choses que vous ne croyez pas.

Elisabeth se mit à rire de tout son cœur de cette peinture d’elle-même, et se tournant vers le Colonel Fitz-Williams elle lui dit : — Votre cousin vous donnera une charmante idée de moi ; il vous enseignera à ne pas croire un mot de ce que je dis. Je suis bien malheureuse d’avoir rencontré quelqu’un si fort en état de faire connoître mon véritable caractère, dans une partie du monde où j’avois espéré me faire passer pour digne de foi. En vérité, Mr. Darcy, il est bien peu généreux à vous de raconter tout ce que vous avez appris sur mon compte dans le Hertfordshire. Permettez-moi aussi de vous dire que cela n’est pas prudent ; c’est me provoquer à user de représailles, et il pourroit en résulter des choses que vos parens aimeroient mieux ne pas entendre.

— Je ne vous crains pas, dit-il en souriant.

— Je vous en prie, s’écria le Colonel Fitz-Williams, dites-moi de quoi vous l’accusez ; je veux savoir comment il se conduit avec les étrangers.

— Vous saurez donc… Mais préparez-vous à une terrible accusation. La première fois que je le vis, c’étoit dans le Hertfordshire à un bal, et que croyez-vous qu’il fît à ce bal ? — Il ne dansa que quatre fois ! Je suis fâchée de vous faire de la peine, mais cela est ainsi ; il ne dansa donc que quatre fois, quoiqu’il y eût fort peu d’hommes et plusieurs jeunes personnes de ma connoissance sur les banquettes faute de danseurs. Mr. Darcy, vous ne pouvez nier le fait ?

— Je n’avois l’honneur de connoître que les dames avec lesquelles j’étois venu.

— C’est vrai !… Et l’on ne peut point se faire présenter dans un bal ? Eh bien, Colonel Fitz-Williams, que dois-je jouer ? mes doigts attendent vos ordres.

— Peut-être aurois-je mieux fait de chercher à me faire présenter ; mais je ne sais pas me mettre en avant, et me faire valoir aux yeux des étrangers.

— Demanderons-nous à votre cousin l’explication de ces paroles ? dit Elisabeth à Fitz-Williams : lui demanderons-nous pourquoi un homme raisonnable, qui a reçu une bonne éducation, qui a vécu dans le monde, ne sait pas se présenter devant des étrangers ?

— Je puis répondre à votre question sans avoir recours à lui, dit Fitz-Williams ; c’est parce qu’il ne veut pas s’en donner la peine.

— Certainement, dit Darcy, je n’ai pas le talent qu’ont quelques personnes, de lier facilement conversation avec des gens qu’elles n’ont encore jamais vus ; je ne puis, comme elles, saisir leur genre d’esprit, ni avoir l’air de m’intéresser à ce qui les regarde.

— Mes doigts ne parcourent pas cet instrument d’une manière aussi brillante que ceux de bien d’autres femmes, dit Elisabeth ; ils n’ont pas la même force, la même rapidité et ne produisent pas les mêmes effets ; mais aussi je suppose que c’est ma faute, parce que je n’ai pas pris la peine de les exercer ; je ne pense pas qu’ils eussent été moins capables que ceux des autres femmes de parvenir à une exécution supérieure.

Darcy sourit, et dit : — Vous avez parfaitement raison, mais vous avez beaucoup mieux employé votre temps, et tous ceux qui vous entendront, devront avouer qu’il ne vous manque rien.

Ici ils furent interrompus par Lady Catherine qui les interpella pour savoir de quoi ils parloient. Elisabeth se remit tout de suite à jouer, Lady Catherine s’approcha, et après l’avoir écoutée quelques minutes, elle dit à Darcy :

— Miss Bennet ne joueroit point mal du tout, si elle s’exerçoit davantage et si elle pouvoit avoir un maître de Londres. Elle a une bonne méthode, mais elle n’a pas autant de goût qu’Anne. Anne auroit été une délicieuse musicienne, si sa santé lui avoit permis d’apprendre la musique.

Elisabeth regarda Darcy pour savoir s’il approuvoit de bon cœur les éloges donnés à sa cousine, mais ni dans ce moment, ni dans aucun autre, elle ne put apercevoir le plus léger symptôme d’amour, et cependant de toute sa conduite avec Miss de Bourgh, elle ne put tirer aucune conclusion en faveur de Miss Bingley.

Lady Catherine continua ses observations sur la manière de jouer d’Elisabeth, les entremêlant toujours de beaucoup de conseils sur le goût et l’exécution ; Elisabeth les reçut avec politesse, et à la prière des deux cousins resta au piano, jusqu’au moment où la voiture de sa Seigneurie fut prête à les remmener.


CHAPITRE XIV.

Le lendemain matin, Elisabeth écrivoit à Jane, pendant que Mistriss Collins et Marie étoient allées au village pour quelques affaires, lorsqu’un coup frappé à la porte, signe certain d’une visite, la fit tressaillir ; quoiqu’elle n’eût point entendu de voiture, elle pensa qu’il étoit cependant possible que ce fût Lady Catherine : elle cachoit sa lettre à moitié faite, pour éviter ses impertinentes questions, lorsque la porte en s’ouvrant laissa voir Mr. Darcy.

Il parut fort surpris de la voir seule, lui fit mille excuses d’être entré, en l’assurant qu’il avoir cru trouver aussi les autres dames avec elle.

Il s’assit cependant, et lorsqu’elle lui eut demandé des nouvelles des habitans de Rosing, n’ayant plus rien à dire, elle eut la crainte de tomber dans un silence parfait. Il étoit cependant absolument nécessaire de parler, et dans son embarras, se souvenant que la dernière fois qu’elle l’avoit vu, c’étoit dans le Hertfordshire, elle éprouva une vive curiosité de savoir comment il expliqueroit le départ précipité des habitans de Netherfield.

— Vous avez quitté Netherfield bien promptement l’automne dernier, lui dit-elle. Mr. Bingley aura été agréablement surpris de vous voir arriver à Londres si peu de temps après lui ; car, si je m’en souviens bien, son départ n’a précédé le vôtre que d’un seul jour. J’espère que ses sœurs et lui étoient en bonne santé lorsque vous avez quitté Londres ?

— Parfaitement, je vous remercie.

Elle vit qu’elle n’obtiendroit pas de réponse, et, après un moment de silence, elle ajouta :

— Je crois avoir ouï dire que Mr. Bingley n’a pas l’intention de retourner à Netherfield ?

— Je ne lui ai point entendu dire cela. Mais à l’avenir il est probable qu’il y passera peu de temps. Il a beaucoup d’amis, et il est dans l’âge où le nombre des relations et les engagemens, qui en sont la conséquence, vont toujours en croissant.

— S’il pense ne pouvoir habiter Netherfield que rarement, il seroit plus avantageux, pour le voisinage, qu’il quittât tout-à-fait cette maison ; car alors nous pourrions espérer de voir quelque autre famille s’y établir ; cependant, comme Mr. Bingley ne l’a pas louée pour les convenances du voisinage, mais probablement pour les siennes, nous devons nous attendre qu’il la gardera ou la quittera d’après le même principe.

— Je ne serois point étonné qu’il la sous-louât, dit Darcy, si on lui faisoit une offre convenable.

Elisabeth ne répondit pas ; elle craignit, en lui parlant trop long-temps de son ami, qu’il ne s’aperçût de l’intérêt qu’elle y mettoit. N’ayant rien à lui dire, elle se décida à lui laisser la peine de trouver un autre sujet de conversation.

— Cette maison, dit-il, me semble commode et agréable ; je crois que Lady Catherine y fit beaucoup de réparations lorsque Mr. Collins arriva à Hunsford.

— Je le crois aussi ; elle ne pouvoit faire un meilleur emploi de sa bonté.

— Mr. Collins paroît avoir été fort heureux dans le choix d’une épouse ?

— Oui, en vérité. Ses amis doivent être fort contens qu’il ait rencontré une des femmes les plus sensées, d’entre celles qui pouvoient se résoudre à accepter sa main. Mon amie a un jugement parfait, quoique je ne puisse pas citer son mariage comme une preuve de la vérité de cet éloge ; elle paraît cependant parfaitement heureuse. Il est vrai que, sous le rapport des convenances, c’est un très-bon mariage.

— Il doit être fort agréable pour elle d’être établie à une si petite distance de sa famille et de ses amis.

— Vous appelez cela une petite distance ? il y a presque cinquante milles.

— Oui, j’appelle cela une très-petite distance. Qu’est-ce que cinquante milles avec de bons chemins ? c’est un peu plus d’une demi-journée de route.

— Eh bien ! je n’aurois jamais considéré cela comme un des avantages de ce mariage ; je n’aurois jamais imaginé que Mr. Collins fût établi près de sa famille !

— C’est une preuve de l’attachement que vous avez pour la vôtre, et pour le Herfordshire. Tout ce qui n’est pas positivement dans le voisinage de Longbourn vous paroît éloigné, je suppose ?

Il avoit une espèce de sourire en disant cela, qu’Elisabeth crut comprendre ; elle s’imagina qu’il pensoit à Jane et à Netherfield, et rougit en répondant : — Je ne veux pas dire qu’une femme ne puisse s’établir loin de sa famille ; mais l’éloignement est presque toujours relatif, et peut dépendre de beaucoup de circonstances différentes. Lorsque la fortune permet de voyager souvent, l’éloignement n’est plus un mal ; mais ce n’est pas le cas-ci. Quoique Mr. et Mistriss Collins jouissent d’un honnête revenu, il ne leur permettroit cependant pas de faire de fréquens voyages, et je suis persuadée que Charlotte ne se croiroit établie près de sa famille, que lorsqu’elle seroit à moitié de cette distance.

Mr. Darcy approcha alors sa chaise de la sienne, et lui dit : — Vous n’avez pas de droits, je pense, à prétendre à un attachement aussi fort ; car vous n’avez sûrement pas toujours vécu à Longbourn ?

Elisabeth parut un peu surprise. Darcy retirant sa chaise à l’instant, saisit une gazette sur la table, et eut l’air de la parcourir :

— Le comté de Kent vous plaît-il ? ajouta-t-il ensuite d’un ton plus calme.

Elisabeth répondit quelques mots, mais l’entretien fut bientôt interrompu par le retour de Charlotte et de sa sœur. Ce tête-à-tête les surprit. Mr. Darcy leur raconta par quelle erreur il étoit entré auprès de Miss Bennet, et, après être resté encore quelques minutes, il se retira.

— Que signifie cela ? dit Charlotte, aussitôt qu’il fut sorti ; il est sûrement amoureux de vous, ma chère Elisabeth, autrement il ne viendroit point chez nous d’une manière aussi familière ; mais Elisabeth la dissuada bientôt en lui racontant combien sa visite avoit été silencieuse, et elles s’accordèrent toutes les deux à l’attribuer au désœuvrement où il étoit, et à l’embarras de trouver quelque chose à faire. Dans cette saison tous les travaux de la campagne étoient finis ; il y avoit, au château, un billard, des livres, et Lady Catherine elle-même ; mais les hommes ne peuvent pas rester toujours à la maison, et, à la distance où étoit le Presbytère, les deux cousins pouvoient trouver, dans la promenade, et le plaisir de voir ceux qui y demeuroient, une distraction suffisante pour les y attirer presque tous les jours.

Ils venoient quelquefois le matin, quelquefois le soir, ensemble ou séparément, et, quelquefois aussi, accompagnés de leur tante. Il étoit clair que le colonel Fitz-Williams venoit, parce qu’il se plaisoit dans leur société ; ce qui le faisoit paroître encore plus aimable. Le plaisir qu’Elisabeth trouvoit à être avec lui, l’admiration qu’il avoit pour elle, lui rappeloient son premier favori Georges Wikam ; et, quoiqu’elle ne trouvât pas, dans les manières du colonel, une douceur aussi séduisante, elle reconnoissoit cependant qu’il avoit l’esprit plus cultivé.

Il étoit beaucoup plus difficile de deviner pourquoi M. Darcy venoit si souvent au Presbytère. Il n’étoit pas probable que ce fût pour la société, car il restoit fréquemment dix minutes sans ouvrir la bouche, et, lorsqu’il parloit, il sembloit que ce fût plutôt par devoir que par plaisir. Il s’animoit rarement ; Mistriss Collins, comme maîtresse de maison, en étoit souvent embarrassée. Le colonel, tout en riant de la taciturnité de son cousin, assuroit qu’il étoit souvent très-différent, ce qu’elle n’auroit jamais deviné, et ce qu’elle avoit même de la peine à croire ; elle auroit voulu pouvoir attribuer ce changement à l’amour qu’elle auroit tant désiré qu’il ressentît pour son amie ; elle l’étudioit sérieusement, et l’observoit avec soin chaque fois qu’elles alloient à Rosing, ou qu’il venoit lui-même à Hunsford ; cependant, le résultat de ses observations ne flattoit point ses vœux ; sûrement les yeux de Mr. Darcy étoient souvent tournés sur Elisabeth, mais on pouvoit contester l’expression de ce regard ; c’étoit un regard scrutateur, et quelquefois l’observateur le plus impartial auroit cru y voir autant de distraction que d’admiration.

Deux ou trois fois Mistriss Collins avoit insinué à Elisabeth que Mr. Darcy étoit prévenu en sa faveur, mais celle-ci avoit toujours ri de cette idée, et Charlotte n’avoit pas voulu s’appesantir sur ce sujet, dans la crainte de faire naître des espérances qui pouvoient être trompées par la suite ; car, dans son opinion, elle ne mettoit pas en doute que l’aversion de son amie pour Mr. Darcy, ne s’évanouît du moment où elle se croiroit aimée. Dans ses plans de bonheur pour Elisabeth, Mistriss Collins auroit bien désiré de lui voir épouser le colonel Fitz-Williams ; il étoit, sans contredit le plus aimable, sa position dans le monde étoit digne d’envie, et il étoit rempli d’admiration pour elle ; mais d’un autre côté Mr. Darcy avoit le droit de conférer plusieurs bénéfices, et son cousin n’en avoit point à donner.


CHAPITRE XV.

Dans ses promenades autour du parc, Elisabeth avoit plusieurs fois rencontré Mr. Darcy, il est vrai, tout-à-fait inopinément ; pour prévenir le malheureux hasard qui l’avoit amené dans des lieux si solitaires, elle prit soin de l’avertir que c’étoit sa promenade favorite ; maintenant qu’il le sait, pensoit-elle, ce seroit bien étrange qu’il y revînt : c’est cependant ce qu’il fit. On ne pouvoit plus en accuser un mauvais sort ; il sembloit que ce fût un châtiment volontaire qu’il s’infligeoit pour expier quelque péché secret ; car, dans ces cas-là, il ne se contentoit pas de prononcer simplement quelques phrases de politesse et puis de passer outre, comme il auroit pu le faire, mais il se croyoit obligé de se promener avec elle, et quelquefois de retourner sur ses pas ; il parloit peu, et la conversation étoit souvent languissante, car Elisabeth ne se donnoit pas non plus beaucoup de peine pour la soutenir. Elle fut frappée de quelques questions qu’il lui fit dans une de ces promenades, sur le plaisir qu’elle avoit d’être à Hunsford ; sur son goût pour les promenades solitaires ; sur ce qu’elle pensoit du bonheur de Mistriss Collins ; sur Rosing ; et comme elle dit qu’elle ne connoissoit pas très-bien la maison, il parut croire que, lorsqu’elle reviendroit dans le comté de Kent, elle y demeureroit… Tout cela étoit bien étrange ! Vouloit-il faire quelque allusion à son mariage avec le colonel Fitz-Williams ? Elle commençoit à être fort embarrassée, et fut bien aise, dans ce moment, de se trouver à la porte du parc, qui étoit en face du Presbytère.

Un autre jour que, pendant sa promenade, elle étoit occupée à relire une lettre de Jane, et qu’elle méditoit quelques passages qui lui prouvoient qu’elle n’étoit pas dans une heureuse disposition d’esprit en lui écrivant, elle rencontra le colonel Fitz-Williams ; fermant sa lettre précipitamment, et s’efforçant de sourire, elle lui dit :

— Je ne croyois pas que vous vinssiez jamais ici.

— J’ai fait le tour entier du parc, dit-il ; je le fais une fois toutes les années, et je me proposois de le terminer par une visite au Presbytère. Allez-vous loin ?

— Non, j’y retournais ; et ils revinrent ensemble à Hunsford.

— Est-il bien décidé que vous quittiez Rosing samedi, dit-elle ?

— Oui, si Darcy ne renvoie pas encore ; je suis à sa disposition ; il arrange les choses comme il lui plaît.

— S’il n’est pas capable de prendre plaisir à quelque chose, au moins a-t-il la grande satisfaction de n’être gêné par personne ; je ne connois aucun homme qui paroisse jouir davantage que lui du plaisir de ne faire que ce qui lui convient.

— Il aime à faire ses volontés, répliqua le colonel, mais nous sommes tous de même ; seulement il en a plus les moyens que bien d’autres, parce qu’il est riche et que d’autres sont pauvres ; j’en parle avec connoissance de cause. Un fils cadet doit être accoutumé comme vous le savez aux privations et à la dépendance.

— J’aurois cru que le fils cadet d’un comte auroit dû en être à l’abri. Avez-vous vraiment connu la dépendance et les privations ? Quand le manque d’argent vous a-t-il empêché d’aller où vous vouliez, et de faire ce que vous désiriez ?

— Ce sont des questions bien positives ! Je ne puis pas dire que j’aie éprouvé des peines de cette espèce ; mais je puis souffrir du manque de fortune dans des choses d’une plus haute importance. Par exemple, les fils cadets ne peuvent pas se marier, comme ils le veulent.

— À moins qu’ils ne veuillent des femmes riches, et je crois qu’ils le veulent souvent.

— L’habitude que nous avons de dépenser, nous rend très-dépendans, et, dans le rang où je suis, il y a peu d’hommes qui puissent se marier sans avoir égard à la fortune.

Voilà pour moi, pensa Elisabeth, et elle rougit à cette idée ; mais, se remettant promptement, elle dit, d’un ton animé : — Et, je vous prie, quel est le prix courant d’un fils cadet de comte ? À moins que le frère aîné ne fût fort malade, je pense qu’on ne demanderoit pas plus de cinquante mille livres ?

Le colonel lui répondit sur le même ton de plaisanterie, et le sujet tomba.

Elisabeth reprit cependant la conversation peu de moments après, craignant qu’il n’attribuât son silence à ce qu’elle auroit été affectée de ce qu’il avoit dit.

— J’imagine que votre cousin vous a amené ici pour avoir quelqu’un à sa disposition ? Je suis étonnée qu’il ne se marie pas ; il auroit toujours ce plaisir-là ; mais, peut-être sa sœur lui suffit-elle dans ce moment ; comme elle est absolument sous sa garde, il peut faire ce qu’il veut avec elle.

— Non, dit Fitz-Williams ; c’est un droit qu’il faut qu’il partage avec moi ; je lui ai été adjoint pour la tutelle de Miss Darcy.

— Vraiment ! et, je vous prie ? quelle espèce de tuteur êtes-vous ? Votre charge vous donne-t-elle beaucoup de peine ? Les jeunes personnes de cet âge sont quelquefois très-difficiles à conduire, et si elle a le véritable esprit des Darcy, elle doit aimer à faire sa volonté.

Elle l’observoit attentivement en disant ces mots, et la vivacité avec laquelle il lui demanda tout de suite pourquoi elle supposoit que Miss Darcy leur donnoit de la peine, la convainquit qu’elle s’étoit, sans le vouloir, assez approchée de la vérité.

— Ne craignez rien, lui dit-elle ; je n’ai jamais rien ouï dire sur elle, et je crois au contraire qu’elle est une des personnes du monde les plus dociles. Elle est fort aimée de quelques dames de ma connaissance, Mistriss Hurst et Miss Bingley. Ne vous ai-je pas entendu dire que vous les connoissez ?

— Oui, je les connois un peu ; leur frère est un homme agréable et comme il faut ; c’est un grand ami de Darcy.

— Oh ! oui, dit Elisabeth assez séchement ; Mr. Darcy est fort attaché à Mr. Bingley ; il prend grand soin de lui.

— Soin de lui !… Eh bien, je crois que c’est vrai ; il paroît qu’il y a des circonstances où il en a besoin, et, d’après différentes choses qu’il m’a dites pendant notre voyage, j’ai des raisons de croire que Bingley lui a de grandes obligations ; je ne suis cependant pas positivement sûr que Bingley soit la personne dont il me parloit ; je l’ai seulement conjecturé.

— Dites-moi ce que vous entendez.

— C’est une affaire que Darcy ne voudroit sûrement pas qui fût connue ; il seroit fort désagréable qu’elle parvînt jusqu’aux oreilles de la dame et de la famille.

— Vous pouvez compter que je n’en parlerai point.

— Je vous prie aussi de vous souvenir que je n’ai pas de raisons positives de croire qu’il parlât de Bingley. Il me dit seulement qu’il se félicitoit d’avoir dernièrement sauvé un de ses amis du malheur de faire un mauvais mariage ; mais sans dire le nom, ni aucune autre particularité ; je soupconnois qne c’étoit Bingley, parce que je le crois homme à se trouver dans une pareille situation, et que je savois qu’ils avoient passé ensemble tout l’été dernier.

— Mr. Darcy vous a-t-il dit quelles raisons il avoit eues pour s’opposer à ce mariage ?

— J’ai compris qu’il y avoit de grandes objections à faire contre la dame.

— Et de quels artifices s’est-il servi pour les séparer ?

— Il ne m’a point parlé de ses artifices, dit Fitz-Williams en souriant, il m’a seulement dit ce que je viens de vous raconter.

Elisabeth ne répondit point ; son cœur se gonfloit d’indignation. Après l’avoir observée quelques instans, Fitz-Williams lui demanda pourquoi elle étoit si pensive ?

— Je réfléchis à ce que vous venez de me dire. La conduite de votre cousin n’est point conforme à mes idées ; comment pouvoit-il être juge dans une pareille circonstance ?

— Vous paroissez décidée à trouver son intercession presque trop officieuse.

— Mais, en effet, je ne vois pas quel droit avoit Mr. Darcy pour juger de l’inclination et des convenances de Mr. Bingley, et comment il pouvoit seul décider de quelle manière son ami devoit être heureux ? Au reste, ajouta-t-elle comme nous ne connoissons aucune des particularités de cette affaire, nous ne devons pas le condamner, et puis nous pouvons supposer qu’il n’y avoit peut-être pas beaucoup d’amour dans le fait de Mr. Bingley.

— Mais, cette supposition, dit le colonel Fitz-Williams diminue malheureusement beaucoup le triomphe de mon cousin.

Quoique ceci fût dit en plaisantant, Elisabeth n’osa pas hasarder une réponse, et changeant brusquement de conversation, elle parla de choses indifférentes, jusqu’au moment où ils arrivèrent au Presbytère ; là, dès que le colonel fut parti, elle courut s’enfermer dans sa chambre pour réfléchir tout à son aise à ce qu’elle venoit d’apprendre ; elle ne pouvoit s’imaginer qu’il fût question d’autres personnes que de Jane et de Bingley. Il ne pouvoit y avoir, dans le monde, deux hommes sur lesquels Darcy eût une influence sans bornes. Elle n’avoit jamais douté qu’il n’eût eu beaucoup de part aux mesures qu’on avoit prises pour éloigner Bingley de Jane, quoique cependant jusqu’alors elle en avoit attribué la plus grande part à Miss Bingley. Ainsi donc, les caprices et l’orgueil de Mr. Darcy étoient cause de tout ce que Jane avoit souffert et souffroit encore. Il avoit détruit, du moins pour un temps, toutes les espérances de bonheur du cœur le plus tendre, le plus généreux qu’il y eût au monde, et personne ne pouvoit prévoir la durée des maux qu’il avoit causés.

Il y avoit de fortes objections contre la dame, telles étoient les propres paroles du colonel Fitz-Williams, et probablement ces fortes objections étoient d’avoir un oncle procureur en province, et un autre dans le commerce à Londres.

Car, pour ce qui est de Jane elle-même, pensoit-elle, il est impossible qu’il y ait aucune objection contre elle, bonne et aimable comme elle est, avec un jugement parfait, un esprit cultivé, et des manières si séduisantes. Il ne peut y avoir aucune chose à dire contre mon père qui, malgré quelques bizarreries, est un homme d’un mérite que Mr. Darcy ne sauroit nier, et plus respectable qu’il ne le sera jamais lui-même. — En pensant à sa mère, son assurance diminua un peu ; cependant, elle craignit de convenir avec elle-même, que les objections qu’on pouvoit faire de ce côté-là eussent eu véritablement du poids pour Mr. Darcy, dont elle étoit convaincue que l’orgueil seroit plus blessé par le manque de considération dans le monde, que par le défaut de jugement. Elle conclut enfin que Mr. Darcy avoit été poussé à tout cela, d’abord par son détestable orgueil, ensuite par son désir de conserver Mr. Bingley pour sa propre sœur.

L’agitation que toutes ces réflexions lui avoient causée, et les larmes qu’elles lui avoient fait répandre ; lui donnèrent un mal de tête assez fort, pour qu’en y joignant un peu de répugnance à revoir Mr. Darcy, elle se décidât à ne pas accompagner les Collins à Rosings où ils étoient tous engagés à prendre le thé. Charlotte voyant qu’elle étoit réellement indisposée, ne la pressa point, et empêcha Mr. Collins de la fatiguer par ses importunes sollicitations. Cependant, il ne put dissimuler la crainte que sa belle cousine ne déplût à Lady Catherine en ne se rendant pas à son invitation.


CHAPITRE XVI.

Ils ne furent pas plutôt partis, qu’Elisabeth, comme si elle avoit voulu s’aigrir encore davantage contre Mr. Darcy, se mit à relire toutes les lettres qu’elle avoit reçues de Jane, depuis son arrivée dans le comté de Kent ; elles ne contenoient aucune plainte, ne rappeloient rien de ce qui s’étoit passé, et ne parloient point de ce qu’elle souffroit ; mais on voyoit, à chaque ligne, que la gaîté qui caractérisoit ordinairement son style, et qui avoit sa source dans la sérénité de son esprit, dans le calme de son ame et dans ses aimables dispositions à l’égard des autres ; on voyoit, dis-je, que cette gaîté étoit tout-à-fait obscurcie. Elisabeth sentoit encore, avec plus de vivacité qu’au premier moment, toutes les phrases qui portoient l’empreinte de la mélancolie ; et la gloire que Mr. Darcy tiroit d’avoir été la cause des peines de sa sœur, les lui rendoit encore plus douloureuses ; elle pensoit avec joie qu’il devoit quitter Rosings le surlendemain, qu’elle ne le reverroit pas, que dans peu elle se retrouveroit avec Jane, et s’efforceroit de lui faire retrouver le bonheur par les plus tendres témoignages de son affection.

Pendant qu’elle étoit ainsi absorbée dans ses réflexions, elle fut tout-à-coup tirée de sa rêverie par le son de la cloche de la porte d’entrée ; elle se sentit un peu ranimée par l’idée que c’étoit peut-être le colonel Fitz-Williams, qui venoit savoir de ses nouvelles, mais cette espérance s’évanouit presque aussitôt, et elle éprouva un sentiment bien différent, lorsque, à son extrême surprise, elle vit entrer Mr. Darcy ; il lui demanda des nouvelles de sa santé, avec une agitation visible ; prenant pour prétexte de sa visite, le désir qu’il avoit d’apprendre qu’elle étoit mieux. Elle lui répondit avec une froide politesse ; il s’assit cependant ; mais, au bout de quelques momens, il se leva et se promena dans la chambre avec vivacité. Elisabeth, surprise, ne disoit rien : après un silence de quelques minutes, il s’approcha d’elle d’un air fort agité, et s’écria :

— C’est en vain que je résiste !… mes sentimens ne peuvent être réprimés plus long-temps, j’y succombe ; vous devez me permettre de vous avouer l’amour et l’admiration que vous m’inspirez.

La surprise d’Elisabeth fut au-dessus de toute expression ; elle tressaillit, rougit, et doutant de ce qu’elle entendoit, elle garda le silence. Il considéra cela comme un encouragement suffisant, et lui exprima tout ce qu’il sentoit pour elle depuis long-temps. Il parloit bien ; cependant, les sentimens qu’il exprimoit ne paroissoient pas être ceux du cœur ; l’amour ne lui prêtoit pas plus d’éloquence que l’orgueil ; il insistoit sur la différence des rangs, sur le sacrifice qu’il faisoit de sa dignité, et sur les obstacles que la raison lui avoit toujours montrés comme s’opposant à ses désirs. Tous ces motifs lui sembloient plaider en sa faveur, quelque offensans qu’ils fussent pour Elisabeth.

En dépit de son aversion pour lui, elle ne pouvoit être insensible à cet hommage, et quoiqu’elle n’eût pas la plus légère incertitude sur sa réponse, son premier mouvement fut d’être fâchée du chagrin qu’elle alloit lui causer ; mais, irritée par la fin de son discours, la colère fit évanouir toute pitié ; elle s’efforça cependant de conserver assez de calme pour pouvoir lui répondre avec douceur.

Il finit en lui représentant toute la violence d’un attachement qu’en dépit de ses efforts il n’avoit pu vaincre, et en espérant qu’elle le récompenseroit en acceptant sa main. Elisabeth vit qu’il ne doutoit point de recevoir une réponse favorable. Quoiqu’il parlât d’appréhensions, de craintes, d’anxiétés ; sa contenance décéloit une entière assurance. Cela seul l’eût irritée, et lorsqu’il eut cessé de parler, elle lui répondit, la rougeur sur le front :

— Il est je crois d’usage, dans de pareilles occasions, d’exprimer quelque reconnoissance pour les sentimens dont on vient de recevoir l’aveu, lors-même qu’on se sent dans l’impossibilité de les payer de retour. Il est naturel de reconnoître les obligations que l’on peut avoir ; mais je ne puis éprouver aucune reconnoissance pour vous, puisque je n’ai jamais désiré votre estime, et que certainement vous ne me l’avez pas accordée volontiers. Je suis toujours fâchée de faire de la peine à qui que ce soit ; j’espère que celle que je vous fais dans ce moment sera de courte durée, et que les considérations que vous prétendez vous avoir empêché si long-temps d’avouer votre amour, n’auront pas beaucoup de peine à le vaincre après cette explication.

Appuyé contre la cheminée, les yeux fixés sur Elisabeth, Mr. Darcy sembloit entendre ces paroles avec autant de surprise que de ressentiment, il pâlit et son trouble se peignit dans tous ses traits : s’efforçant de paroître calme, il ne prit la parole que lorsqu’il crut pouvoir être maître de lui. Son silence remplissoit Elisabeth de terreur ; enfin, d’un ton de voix contraint, il dit :

— Est-ce là toute la réponse que je puis espérer ? Je pourrois peut-être demander quel est le motif qui m’a fait ainsi refuser sans la moindre apparence de politesse ? mais,… ce n’est pas d’une grande importance.

— Je pourrois aussi demander, répliqua Elisabeth, pourquoi vous êtes venu me provoquer d’une manière si offensante, en avouant que vous m’aimez contre votre volonté, votre raison, vos principes et même contre votre caractère ; si dans mon refus je n’ai pas observé les formes convenables, votre propre conduite n’est-elle pas mon excuse ? Mais j’ai encore d’autres griefs contre vous, et vous les connoissez. Lors même que mes sentimens ne vous eussent pas été contraires, croyez qu’aucune considération n’eût pu m’engager à accepter pour époux un homme qui a détruit, peut-être pour jamais, le bonheur d’une sœur que je chéris.

Mr. Darcy changea de couleur, mais il l’écouta sans essayer de l’interrompre.

— J’ai toutes les raisons possibles d’avoir mauvaise opinion de vous ; rien ne peut excuser le rôle injuste et peu généreux que vous avez joué. Vous n’oseriez pas, vous ne pourriez pas nier que vous n’ayez été le principal, sinon le seul auteur, de la séparation de deux êtres qui s’aimaient ; exposant l’un, au blâme que méritent le caprice et l’inconstance ; et l’autre, à la dérision qu’excitent les espérances trompées, et en les plongeant tous les deux dans la plus vive affliction.

Elle s’arrêta alors, et vit avec la plus profonde indignation, qu’il l’écoutoit sans paroître agité d’aucun remords ; il la regardoit même avec le sourire de l’incrédulité.

— Pouvez-vous nier que vous ayez agi ainsi ? répéta-t-elle.

Il lui répondit avec calme : — Je ne veux point nier que je n’aie fait tout ce qui étoit en mon pouvoir pour détacher mon ami de votre sœur, et que je ne me sois réjoui du succès de mes efforts. J’ai été plus sage pour lui que pour moi.

Elisabeth ne fit pas semblant d’avoir entendu cette réflexion peu polie, mais elle ne lui avoit point échappé, et il faut avouer qu’elle n’étoit pas faite pour l’appaiser.

— Ce n’est point sur cela seul, répondit-elle, qu’est fondée mon aversion, mon opinion sur vous étoit fixée bien long-temps avant cette époque. Votre caractère me fut dévoilé il y a quelques mois par Mr. Wikam. Que direz-vous maintenant ! Quel acte d’héroïsme idéal pourrez-vous imaginer pour vous excuser ? et sous quelle forme pourrez-vous déguiser la cruauté de votre conduite envers lui ?

— Vous prenez un intérêt bien vif à tout ce qui concerne ce jeune homme ; dit Darcy d’un ton moins calme et en rougissant.

— Ceux qui connoissent les infortunes qu’il a éprouvées ne peuvent s’empêcher de sentir de l’intérêt pour lui !

— Des infortunes ! répéta Darcy dédaigneusement ; ses infortunes ont été grandes en vérité !

— Et c’est à vous qu’il les doit, s’écria Elisabeth avec chaleur. C’est vous qui l’avez réduit à l’état de pauvreté où il est maintenant ; vous l’avez frustré des avantages qui lui étoient destinés ; vous avez privé les plus belles années de sa vie de cette indépendance qui lui étoit due, qu’il avoit méritée ! Auteur de toutes ses infortunes, pouvez-vous en parler avec mépris et le couvrir de ridicule ?

— Ainsi donc, dit Darcy en se promenant dans la chambre d’un pas agité, voilà l’opinion que vous avez de moi ! voilà l’estime que vous m’accordez ! Je vous remercie de celle explication ; mes fautes sont énormes ; mais peut-être, ajouta-t-il en se tournant vers elle, peut-être auriez-vous pu me pardonner, si votre orgueil n’eût pas été blessé par l’aveu plein de franchise que je vous ai fait des scrupules qui m’ont empêché longtemps de former aucun dessein sérieux. Toutes ces terribles accusations auroient peut-être été étouffées, si j’avais caché avec plus d’adresse les combats que j’ai soutenus, et si je vous avois flattée par l’aveu d’une passion que le monde et ma raison eussent approuvée ! Mais toute dissimulation m’est odieuse, et je ne rougis point des sentimens que j’ai énoncés, ils sont justes et naturels. Devois-je vous assurer que l’infériorité de votre famille et de vos connoissances fût pour moi un sujet de joie ? Auriez-vous pu croire que je me félicitasse de la perspective d’avoir pour parens des gens d’un rang si inférieur au mien ?

Elisabeth sentoit augmenter sa colère à chaque instant ; cependant elle faisoit tous ses efforts pour la surmonter, et lui dit :

— Vous vous trompez, Monsieur, si vous croyez que le ton de votre déclaration m’ait véritablement affectée ; elle m’a seulement évité le chagrin que j’aurois éprouvé en vous refusant, si vous vous étiez conduit avec plus de noblesse.

Elle le vit tressaillir à ces mots, mais il ne dit rien, et elle continua :

— De quelque manière que vous m’eussiez fait l’offre de votre main, vous n’auriez pu m’engager à l’accepter.

Son étonnement augmentoit de momens en momens ; il la regardoit d’un air moitié incrédule, moitié mortifié ; elle poursuivit encore :

— Je puis dire que dès le premier jour que je vous ai connu, votre manière d’être m’a dévoilé toute votre arrogance, votre amour-propre et votre mépris pour les autres ; voilà les premières causes de cette aversion que les evénemens qui se sont succédé depuis lors ont rendue insurmontable. Il n’y avoit pas long-temps que je vous connoissois, que je sentois déjà que vous étiez le dernier homme du monde, auquel j’eusse pu désirer d’unir mon sort.

— Vous en avez dit assez, Madame ; je connois maintenant vos sentimens ; il ne me reste plus qu’à rougir de ceux que j’ai éprouvés ; pardonnez-moi de vous avoir importunée si long-temps, et recevez tous les souhaits que je fais pour votre bonheur.

En finissant ces mots, il se hâta de quitter la chambre, et l’instant d’après Elisabeth l’entendit sortir de la maison.

Alors toute sa fermeté l’abandonna ; le trouble de son esprit étoit des plus pénibles ; elle tomba sur une chaise, où elle pleura pendant plus d’une demi-heure : plus elle réfléchissoit sur ce qui venoit de se passer, plus son étonnement augmentoit. Elle avoit peine à se persuader qu’elle eût reçu l’offre de la main de Mr. Darcy et qu’il l’eût assez aimée pour désirer de l’épouser, en dépit même de toutes les considérations qui l’avoient porté à s’opposer au mariage de son ami avec Jane ; considérations qui auroient dû lui paroître encore plus majeures pour lui-même. Il étoit flatteur pour elle d’avoir inspiré une si violente passion ! Mais son orgueil, son abominable orgueil, l’aveu honteux de sa conduite à l’égard de Jane, son assurance impardonnable quoiqu’il ne pût se justifier, l’insensibilité qu’il avoit montrée en parlant de Wikam, et la cruauté avec laquelle il l’avoit traité, cruauté qu’il n’avoit pas même essayé de nier, surmontèrent bientôt le sentiment de commisération que la passion avoit éveillé en elle pendant quelques instans.

Elle étoit encore plongée dans ces réflexions, lorsque le bruit de la voiture de Lady Catherine se fit entendre ; elle craignit de s’exposer aux regards de Charlotte, et s’enfuit dans sa chambre.


CHAPITRE XVII.

Elisabeth éprouva, à son réveil les mêmes pensées qui l’agitoient la veille. Elle ne pouvoit encore se remettre de la surprise que lui avoit fait éprouver tout ce qui s’étoit passé ; peu disposée à la conversation, elle résolut, après le déjeuner, de prendre de l’exercice ; et pensant que le grand air lui feroit du bien, elle se dirigeoit vers sa promenade favorite, lorsque l’idée que Darcy y alloit souvent l’arrêta, et, au lieu d’entrer dans le parc, elle prit le chemin qui le côtoyait en dehors. Après avoir marché assez long-temps, elle s’arrêta machinalement devant une des portes du parc. Les cinq semaines qui s’étoient écoulées depuis son arrivée dans le comté de Kent, avoient apporté une grande différence dans la campagne : la verdure devenoit chaque jour plus belle ; après l’avoir considérée quelques instans, Elisabeth alloit poursuivre sa promenade, lorsqu’elle entrevit un homme dans un petit bosquet qui bordoit la promenade ; il se dirigeoit de son côté : craignant que ce ne fût Mr. Darcy, elle se retira à la hâte. Mais cet homme étoit assez près d’elle pour l’avoir reconnue, il s’avança précipitamment en prononçant son nom. Ayant reconnu la voix de Mr. Darcy, elle voulut fuir, mais il l’avoit déjà atteinte, et lui présentant une lettre, qu’elle prit sans réflexion, il lui dit avec une fierté pleine de dignité :

— Je suis venu ici, dans l’espérance de vous rencontrer ; faites-moi l’honneur de lire cette lettre ; et après une légère inclination il rentra dans le bois et fut bientôt hors de vue.

Elisabeth ouvrit cette lettre avec la plus vive curiosité ; son étonnement fut au comble, en voyant que l’enveloppe qui étoit écrite renfermoit elle-même deux feuilles de papier couvertes d’une écriture fine et serrée. En poursuivant sa promenade, le long du chemin, elle commença à la lire. Elle étoit datée de Rosing, à huit heures du matin, et conçue en ces termes :

« Ne craignez point, Madame, en ouvrant cette lettre, d’y lire la répétition des sentimens, ou le renouvellement des offres qui vous ont offensée hier au soir ; je ne vous écris point dans l’intention de vous faire de la peine ni de m’humilier, en revenant sur des souhaits qui ne sauroient être trop tôt oubliés pour le bonheur de l’un et de l’autre ; j’aurois évité à vous la peine de lire cette lettre, à moi celle de l’écrire, si ma réputation ne demandoit pas qu’elle fût écrite et lue. Vous devez donc me pardonner la liberté avec laquelle je vous demande votre attention. Je sais que votre cœur ne l’accorderoit pas, mais je la demande à votre justice. »

« Vous m’avez accusé hier de deux crimes d’une nature et d’une importance bien différentes : le premier, d’avoir éloigné Mr. Bingley de votre sœur, sans avoir égard aux sentimens ni de l’un, ni de l’autre ; et le second, d’avoir, contre tous les droits de l’honneur et de l’humanité, détruit le bonheur et les espérances de M. Wikam. Avoir méchamment et sans raison rejeté le compagnon de mon enfance, et le protégé de mon père ; un jeune homme qui n’avoit d’autre ressource que notre protection, et qui avoit été élevé dans l’idée qu’elle lui étoit due, seroit une cruauté bien plus grande que celle d’avoir séparé deux jeunes gens dont l’amour ne datoit que de quelques semaines. Mais, j’espère être à l’abri de la sévérité et du blâme que vous avez si libéralement accordés hier au soir à ma conduite, lorsque vous aurez lu le récit de mes actions et des motifs qui les ont dictées. Si, pour cette explication, que je me dois à moi-même, je suis dans la nécessité de mettre à découvert des opinions et des sentimens qui heurtent les vôtres, tout ce que je puis dire, c’est que j’en suis fâché, mais je ne puis faire autrement, et toute apologie ultérieure seroit déplacée.

Je ne séjournois pas long-temps à Netherfield, sans m’apercevoir, comme les autres, que Bingley préféroit votre sœur à toutes les femmes du pays ; mais ce ne fut vraiment qu’après le bal qu’il donna chez lui, que j’eus la crainte de voir cette espérance se changer en un sérieux attachement. Pendant que j’avois l’honneur de danser avec vous à ce même bal, Sir Williams Lucas m’apprit, par hasard, que les assiduités de Bingley, auprès de votre sœur, avoient généralement fait espérer qu’il l’épouseroit, et il en parla même comme d’un événement presque certain, dont le moment seulement n’étoit pas encore fixé. Dès cet instant, j’observai attentivement la conduite de mon ami, et je vis que le sentiment qu’il avoit pour Miss Bennet, étoit bien plus fort que ceux que je lui avois vus jusqu’alors ; j’observois aussi votre sœur ; son air et ses manières étoient franches, gaies et prévenantes comme elles le sont toujours ; mais elle ne paroissoit pas éprouver un sentiment particulier pour lui, et je restois convaincu, par les remarques que je fis pendant cette soirée, que malgré qu’elle reçût avec plaisir la cour qu’il lui faisoit, elle étoit loin cependant de partager ses sentimens. Si vous n’avez pas été trompée, c’est donc moi qui ai été dans l’erreur. La connoissance que vous avez du caractère de votre sœur, doit rendre ce dernier cas plus probable. S’il en est ainsi, si par cette erreur j’ai été conduit à faire son malheur, votre ressentiment est juste ; mais je ne crains pas d’assurer que la sérénité qui régnoit sur sa figure et dans sa contenance, pouvoit persuader à l’observateur le plus habile, que malgré la douceur et l’amabilité de son caractère, son cœur n’étoit probablement pas facile à toucher. Il est certain que je désirois la croire indifférente ; mais je dois dire qu’ordinairement mes recherches et mes résolutions ne sont pas influencées par mes craintes ou mes espérances. Je ne l’ai donc pas crue indifférente, parce que je désirois qu’elle le fût, mais par conviction. Les désavantages que je trouvois à ce mariage, ne se bornoient pas à ceux que j’ai avoués hier au soir, avoir mis de côté pour moi-même, aveuglé par une violente passion. L’infériorité de la famille n’auroit pas été un obstacle aussi grand pour mon ami que pour moi ; mais il y avoit encore d’autres raisons de s’y opposer, raisons encore existantes, et que j’avois pris sur moi d’oublier, parce qu’elles n’étoient pas absolument sous mes yeux. Ces raisons doivent être développées ; je le ferai le plus rapidement qu’il me sera possible. Le rang de la famille de votre mère, quoique fort inférieur au nôtre, n’est rien encore en comparaison du manque de tact et d’usage du monde, qui se fait remarquer si fréquemment, et, j’ose le dite, presque toujours, chez elle, chez vos trois sœurs cadettes, et quelquefois aussi chez votre père ; pardonnez-moi ; je suis fâché de vous faire de la peine ; mais au milieu du chagrin que doivent vous faire éprouver les défauts de vos plus proches parens, vous avez la consolation de voir que vous vous êtes conduite de manière à éviter tout reproche de cette espèce, et que les éloges que vous méritez à ce sujet, et qui vous sont si généralement donnés, ainsi qu’à votre sœur aînée, ne font pas moins d’honneur à votre jugement qu’à votre esprit. »

« Le jour qui suivit celui du bal, Bingley quitta Netherfield pour aller à Londres, avec l’intention de revenir très-promptement ; maintenant je dois déclarer quelle part j’ai eue à ce qui a suivi. L’inquiétude de ses sœurs avoit été réveillée aussi bien que la mienne : nous découvrîmes que nous pensions tous de même, et jugeant qu’il ne falloit pas perdre de tems, nous résolûmes tout de suite d’aller le rejoindre à Londres ; nous partîmes. Je me chargeai de montrer à Bingley les inconvéniens d’un pareil choix, ce que je fis avec chaleur. Mes remontrances auroient peut-être ébranlé ou retardé sa résolution, mais je ne crois pas qu’elles eussent réussi à lui faire abandonner l’idée de ce mariage, sans l’assurance que je n’hésitai pas à lui donner, que votre sœur étoit restée parfaitement indifférente à son égard. Il croyoit qu’elle le payoit de retour ; mais Bingley a beaucoup de modestie naturelle, et plus de confiance dans mon jugement que dans le sien propre. Il ne me fut donc pas difficile de le convaincre qu’il s’étoit trompé ; et lui persuader alors de ne pas retourner dans le Hertfordshire, fut l’ouvrage d’un instant. Je ne saurois me blâmer d’avoir agi ainsi ; il n’y a qu’une seule partie de ma conduite que je ne puis pas rappeler avec satisfaction ; c’est lorsque je me suis prêté à lui cacher que votre sœur étoit à la ville ; je l’ai su par Miss Bingley, et son frère l’ignore encore à présent ; son amour ne me paroissoit pas assez éteint pour qu’il pût la revoir sans danger. Peut-être cette feinte, ce déguisement étoient-ils au-dessous de mon caractère ; mais, si je m’y suis soumis, c’étoit dans un bon but. »

« Je n’ai plus rien à dire, ni aucune autre apologie à faire sur ce sujet. Si j’ai blessé les sentimens de votre sœur, je l’ai fait sans le savoir, et quoique les motifs qui m’ont conduit puissent vous paroître insuffisans, je n’ai pas encore appris à les condamner. »

« Quant à la seconde et plus fâcheuse inculpation d’avoir fait le malheur de Mr. Wikam, je ne la réfuterai qu’en mettant sous vos yeux l’histoire de ses rapports avec ma famille. J’ignore ce dont il m’a particulièrement accusé ; mais je puis en appeler à plus d’un témoin digne de foi pour attester la vérité de ce que je vais raconter. »

« Mr. Wikam est fils d’un homme très-respectable, qui eut pendant plusieurs années l’administration de la terre de Pemberley, et dont la probité et l’activité avoient disposé mon père à lui rendre service, ainsi qu’à son fils George Wikam, qui étoit son filleul ; sa bonté fut donc extrême pour lui ; il l’envoya à l’école et ensuite à Cambridge ; son père ruiné par l’extravagance de sa femme, auroit été hors d’état de lui procurer l’éducation d’un homme comme il faut, sans le secours du mien. Il aimoit beaucoup la société de ce jeune homme dont les manières ont été toujours fort séduisantes, il avoit la plus haute idée de lui ; et espérant qu’il se voueroit à l’église, il avoit l’intention de le pourvoir d’un bénéfice. Quant à moi, il y avoit déjà long-temps que je le jugeois bien différemment. Des inclinations vicieuses, et un manque total de principes, qu’il étoit bien soigneux de cacher à son protecteur, ne pouvoient échapper aux yeux d’un jeune homme de son âge, qui le voyoit souvent dans des momens où il ne s’observoit pas. Ici encore, je dois vous faire un chagrin dont vous seule pouvez apprécier l’étendue ; cependant, quelque soient les sentimens que vous a inspirés Mr. Wikam, le soupçon que j’ai de leur nature ne doit pas m’empêcher de dévoiler ici son véritable caractère. Mon excellent père mourut il y a cinq ans ; son attachement pour Mr. Wikam étoit tel, qu’il me recommandoit, dans son testament, de protéger son avancement, quelle que fût la profession qu’il embrassât, et s’il prenoit les ordres, il désiroit que je lui conférasse le premier bénéfice lucratif qui viendroit à vaquer. Il lui faisoit aussi un legs de mille livres ; son père ne survécut pas long-temps au mien, et six mois après sa mort, Mr. Wikam m’écrivit que s’étant enfin décidé à ne pas entrer dans les ordres, il pensoit que je ne trouverois pas extraordinaire qu’il demandât quelques dédommagemens pour le bénéfice qu’il ne pouvoit plus réclamer ; il avoit, disoit-il, l’intention d’entrer dans le barreau, et je devois savoir que l’intérêt de mille livres ne suffisoit pas pour entreprendre cette carrière. Je désirai qu’il fût sincère plus que je ne l’espérois, mais à tout événement j’étois prêt à accéder à sa demande. »

« Mr. Wikam ne voulant plus être ecclésiastique, l’affaire fut bientôt terminée. Il renonça à tous ses droits à un bénéfice, supposé même qu’il pût jamais être en position de l’obtenir, et reçut en retour trois mille livres. Tous rapports entre nous parurent alors rompus ; j’avois trop mauvaise opinion de lui pour l’inviter à Pemberley, ou pour rechercher sa société à Londres où il demeuroit toujours ; l’étude du droit en étoit le prétexte ; mais, débarrassé de toute contrainte, il passoit sa vie dans l’oisiveté et dans la dissipation. J’entendis à peine parler de lui pendant trois ans ; mais, lorsque le bénéfice qui lui avoit été destiné, devint vacant, je reçus une lettre de Mr. Wikam, qui se mettoit sur les rangs. Il m’assuroit, et je n’avois pas de peine à le croire, qu’il étoit dans une fort mauvaise position ; il avoit reconnu que la carrière du droit étoit peu lucrative, et il étoit décidé à prendre les ordres, si je voulois le présenter pour le bénéfice, ce dont il n’avoit aucun doute, étant bien assuré que je n’aurois pas oublié les intentions de mon respectable père. Vous ne me blâmerez pas, je pense, d’avoir refusé de céder à cette demande, et d’avoir résisté chaque fois qu’il l’a répétée. Son ressentiment fut proportionné à la détresse où il étoit, et il ne fut sûrement pas plus modéré dans les plaintes qu’il fit de moi aux autres, que dans les reproches qu’il m’adressa à moi-même. Après cette affaire, tout fut fini entre nous, et je ne sais comment il a vécu jusqu’à l’été dernier, que je fus de nouveau obligé de m’occuper de lui, et d’une manière qui m’a été bien douloureuse. Je dois à présent parler d’une circonstance que je voudrois banir de ma mémoire, et qu’aucune considération, excepté celle à laquelle je cède dans ce moment, n’auroit pu m’engager à révéler à qui que ce fût. Après cet aveu je ne doute pas de votre discrétion. »

« Ma sœur, qui est de dix ans plus jeune que moi, a été confiée à la tutelle du neveu de ma mère, le colonel Fitz-Williams, et à la mienne ; il y a un an qu’elle est sortie de pension, et qu’elle vit chez elle à Londres. L’été dernier elle alla à Ramsgate avec la darne qui dirige son éducation. Mr. Wikam y alla aussi, et sans doute ce n’étoit pas sans intention, car il a été prouvé qu’il avoit été lié avec Mistriss Young sur le caractère de laquelle nous avions été malheureusement trompés, et, par son secours, il prit assez d’empire sur Georgina dont le cœur amical avoit conservé un tendre souvenir des soins qu’il avoit eu d’elle dans son enfance, pour lui persuader qu’elle avoit de l’inclination pour lui, et la faire consentir à un enlèvement ; elle n’avoit que quinze ans ; sa jeunesse doit lui servir d’excuse ; et après avoir dévoilé son imprudence, je suis heureux de pouvoir ajouter que c’est à elle que j’en dus la connoissance : j’arrivai à Ramsgate par hasard, deux jours avant celui fixé pour l’enlèvement. Georgina ne pouvant alors soutenir l’idée d’offenser un frère qu’elle considéroit comme un père, m’avoua tout. Vous pouvez imaginer quels furent mes sentimens et ma conduite ; les égards que je devois à la réputation de ma sœur, m’empêchèrent de faire un éclat, mais j’écrivis à Mr. Wikam, qui partit tout de suite, et Miss Young fut renvoyée. L’objet des désirs de Mr. Wikam, étoit sûrement la fortune de ma sœur, qui est de trente mille livres ; mais je ne puis m’empêcher de croire que l’espérance de se venger de moi ne fut un grand attrait ; la vengeance en effet auroit été complète. Voilà, Madame, le récit fidèle de ce qui s’est passé entre nous, et si vous ne le rejetez pas comme entièrement faux, j’espère que vous me déchargerez de l’accusation d’avoir usé de cruauté envers Mr. Wikam. Je ne sais pas de quelle manière et par quels mensonges il vous en a imposé, mais on ne doit pas s’étonner de ses succès. Dans l’ignorance ou vous étiez de tout ce qui nous concernoit l’un et l’autre, vous ne pouviez découvrir la vérité ; le soupçon n’est pas dans votre caractère. »

« Vous pourrez être surprise que je ne vous aie pas révélé tout ceci hier au soir, mais je n’étois pas alors assez maître de moi. Pour vous assurer de la vérité de tout ce que je viens d’écrire, je pourrois en appeler particulièrement au témoignage du colonel Fitz-Williams que la parenté et la constante amitié qui nous lie, ainsi que sa qualité d’exécuteur testamentaire de mon père, ont mis à même de connoître tous les détails. Si l’aversion que vous avez pour moi, vous empêche d’ajouter foi à mes protestations, la même cause ne vous empêchera point de croire mon cousin ; je vais chercher les moyens de vous faire parvenir cette lettre ce matin, afin que vous ayez encore le temps de le consulter. Recevez, Madame, mes vœux pour votre bonheur. »

Votre, etc.
Fitz Williams Darcy.
fin du second volume.





ORGUEIL


ET


PRÉJUGÉ.


――――


III.










―――――――――――――――――――――――――――――
GENÈVE, DE L’IMPRIMERIE DE J. J. PASCHOUD.



ORGUEIL


ET


PRÉJUGÉ.


PAR L’AUTEUR DE RAISON ET SENSIBILITÉ.

TRADUIT DE L’ANGLOIS



~~~~~~~~~
TOME III.
~~~~~~~~~


PARIS,


J. J. PASCHOUD, LIBRAIRE,


RUE DE SEINE, N°48


GENÈVE,


MÊME MAISON DE COMMERCE.


1822.





ORGUEIL ET PRÉJUGÉ.



CHAPITRE PREMIER.

On peut se figurer avec quelle avidité Elisabeth lut cette lettre, et quelle émotion elle lui fit éprouver ; ses sentimens ne pouvoient se définir. Elle vit d’abord avec surprise qu’il ne croyoit point devoir faire d’apologie. Fermement persuadée qu’il ne donneroit pas une explication, qu’un juste sentiment de honte devoit l’engager à éviter ; elle commença la lecture du récit de ce qui s’étoit passé à Netherfield, avec les plus forts préjugés contre tout ce qu’il pouvoit dire ; son impatience lui permettoit à peine d’achever une phrase avant d’en commencer une autre, et ses yeux parcouroient d’avance toutes les lignes ; elle ne voulut d’abord point ajouter foi à l’idée qu’il avoit eue de l’indifférence de sa sœur, et le détail des tristes et véritables obstacles qu’il avoit vus à son mariage avec Bingley, l’irrita trop pour qu’elle pût lui rendre justice ; il n’exprimoit, pour la désarmer, aucun regret de sa conduite ; son style, loin d’être repentant, étoit plein de hauteur ; tout son récit respiroit l’orgueil et l’insolence ; mais, lorsqu’elle arriva à ce qui concernoit Mr. Wikam, lorsqu’elle lut avec calme le récit des événemens qui se lioient si bien avec ce qu’il avoit raconté lui-même, et qui, s’ils étoient prouvés, devoient anéantir la bonne opinion qu’elle avoit sur son compte ; alors ses sentimens commencèrent à changer. Elle étoit alternativement agitée par la crainte, l’étonnement et l’horreur ; elle auroit voulu pouvoir anéantir toutes ces circonstances, en s’écriant à chaque ligne : C’est faux ! cela ne peut pas être ! Et lorsqu’elle eut fini toute la lettre, elle se hâta de la fermer, en se promettant de ne point y ajouter foi, et de ne jamais la relire.

Elle étoit dans un trouble indéfinissable, et ses pensées ne pouvoient s’arrêter sur rien. Une demi-minute après, la lettre fut de nouveau déployée ; rappelant toute son attention, elle recommença la mortifiante lecture de tout ce qui avoit rapport à Wikam, et prit assez d’empire sur elle pour réfléchir sérieusement sur la conséquence de chaque phrase. Tout ce qui concernoit ses liaisons avec la famille de Pemberley, étoit exactement semblable à ce qu’il avoit dit lui-même ; et les bontés qu’avoit eu pour lui Mr. Darcy, étoient parfaitement d’accord avec ses propres expressions. Ainsi, les deux récits se confirmoient mutuellement. Mais, lorsqu’elle en vint au Testament, la différence étoit grande. Tout ce que Wikam avoit dit sur le bénéfice, étoit gravé dans sa mémoire, et en se rappelant ses propres paroles, il lui étoit impossible de ne pas voir qu’il y avoit duplicité d’un des deux côtés ; pendant quelques instans elle se flatta que son cœur ne l’avoit pas trompée ; mais, lorsqu’elle eut lu et relu l’abandon que Wikam avoit fait de ses prétentions au bénéfice, pour une somme aussi forte que celle de trois mille livres, elle fut forcée d’hésiter encore ; elle ferma la lettre une seconde fois et pesa chaque circonstance avec toute l’impartialité qu’elle put y mettre ; elle réfléchit sur la probabilité de cette transaction ; il y avoit assertion des deux parts, comment découvrir la vérité ? Elle reprit donc encore la lettre, mais chaque ligne lui prouvoit que cette affaire qui lui avoit paru ne pouvoir jamais être expliquée d’une manière la moins du monde favorable à Mr. Darcy, étoit cependant susceptible de prendre une tournure qui pouvoit le faire paroître tout-à-fait innocent. L’extravagance et la duplicité dont il accusoit ouvertement Mr. Wikam, l’offensoient d’autant plus qu’elle ne pouvoit lui opposer aucune preuve de son injustice. Car elle n’avoit jamais entendu parler de lui avant qu’il entrât dans le régiment de *** ; dans lequel il ne s’étoit engagé qu’à la persuasion de Mr. Denny qui l’avoit connu autrefois, mais légèrement. On ne savoit dans le Hertfordshire, aucune circonstance sur sa conduite antérieure, que celles qu’il racontoit lui-même ; quant à son véritable caractère, lors même qu’elle auroit pu prendre des informations, elle n’y auroit jamais pensé ; sa contenance, le son de sa voix, l’aisance de ses manières, tout enfin dans son extérieur, lui avoit persuadé qu’il possédoit toutes les vertus. Elle s’efforçoit de se rappeler quelques traits de bonté, quelques preuves de probité et de bienfaisance qui pussent le soustraire aux accusations de Mr. Darcy, on du moins qui pussent expier ces erreurs momentanées, dans lesquelles elle vouloit ranger ce que Mr. Darcy nommoit les vices de sa jeunesse. Aucun souvenir de cette espèce ne vint la soulager ; elle se représentoit Wikam avec tous ses agrémens, mais elle ne pouvoit s’appuyer d’aucun autre avantage plus essentiel que l’approbation générale de la société de Meryton, et les éloges qu’avoient obtenu ses manières prévenantes. Après avoir réfléchi long-temps elle continua sa lecture ; mais, hélas ! l’histoire de ses desseins sur Miss Darcy, ne lui paroissoit que trop confirmée par ce qui étoit échappé la veille au colonel Fitz-Williams ; enfin on l’engageoit à s’adresser à lui-même pour la confirmation de toutes ces circonstances, et il lui étoit impossible de mettre en doute sa véracité. Elle s’étoit d’abord décidée à s’adresser à lui, mais elle fut ensuite détournée de cette idée par la singularité de cette démarche ; elle y renonça donc complètement, pensant que Mr. Darcy ne la lui auroit pas proposée, s’il n’avoit été bien assuré de l’appui de son cousin. Elle se souvenoit très-bien de tout ce que Mr. Wikam lui avoit dit dans la première soirée qu’elle avoit passée avec lui chez Mistriss Philipps ; elle étoit frappée maintenant de l’inconvenance qu’il y avoit à faire de pareilles confidences à une étrangère, et elle s’étonna de ne pas en avoir fait la remarque jusqu’alors ; elle vit le manque de délicatesse qu’il y avoit à se mettre en avant comme il l’avoit fait, et le peu de rapport qui régnoit entre ses discours et sa conduite : il s’étoit vanté de ne point craindre de rencontrer Mr. Darcy, et de ne rien faire pour l’éviter ; cependant, il n’avoit pas osé paroître au bal de Netherfield. Elle se souvint aussi qu’il n’avoit confié son secret qu’à elle seule, tant que la famille Bingley et Mr. Darcy avoient été dans le pays ; mais que tout de suite après leur départ, cette histoire avoit été connue de tout le monde ; enfin qu’il ne s’étoit fait aucun scrupule de dévoiler le caractère de Mr. Darcy, quoiqu’il l’eût assurée que le respect qu’il conservoit pour la mémoire du père, l’empêcheroit toujours de faire aucun tort au fils.

Que tout ce qui avoit rapport à Mr. Wikam lui paroissoit maintenant sous un point de vue différent ! Ses assiduités auprès de Miss Kings, ne lui sembloient dictées que par des vues tout-à-fait intéressées ; et la médiocrité même de sa fortune n’étoit plus à ses yeux la preuve de la modération de ses désirs, mais du besoin où l’avoit réduit sa dissipation. La conduite même qu’il avoit tenue vis-à-vis d’elle, pouvoit bien avoir été dictée par quelques motifs peu louables. Peu à peu, tout ce qui parloit en sa faveur s’affoiblissoit, et pour justifier encore davantage Mr. Darcy, elle se souvint que Mr. Bingley, interrogé par Jane, avoit assuré qu’il n’avoit aucun tort ; elle ne pouvoit se dissimuler que quelque fières et peu engageantes que fussent ses manières, elle n’avoit, depuis qu’elle le connoissoit, rien vu qui pût déceler qu’il fut injuste, ni dépourvu de morale et de religion ; qu’il étoit aimé et estimé de toutes ses connoissances ; que Wikam lui-même avoit avoué qu’il étoit un excellent frère, et qu’elle lui avoit souvent entendu parler de sa sœur avec une affection qui prouvoit qu’il étoit susceptible de bons sentimens ; que si ses actions avoient été comme le représentoit Wikam, une violation si évidente des droits les mieux établis, le monde en auroit eu connoissance, et que cette vive amitié entre lui et un homme aussi bon que Mr. Bingley, auroit été incompréhensible.

Enfin, elle eut honte d’elle-même, et ne pouvoit penser ni à Darcy, ni à Wikam, sans s’accuser d’avoir été aveuglée, prévenue et ridicule.

— Oh ! que je me suis sottement conduite ! s’écrioit-elle, moi qui me vantois de ma pénétration, qui avois une si haute idée de mon jugement ! moi qui ai souvent regardé avec pitié la généreuse candeur de ma sœur ; qui ai si souvent satisfait ma folie par de vains et injustes soupçons ! quelle humiliation ! mais elle est juste. Je n’aurois pas été plus aveugle si j’avois eu de l’amour ! la vanité et non l’amour a été ma folie ! Flattée de la préférence de l’un, offensée du dédain de l’autre, j’ai, dès le commencement, accueilli la prétention et l’ignorance et banni la raison ; je ne me suis pas connue moi-même jusqu’à présent. — D’elle à Jane, et de Jane à Bingley, ses pensées la ramenèrent bientôt à l’idée que l’explication de Mr. Darcy à leur égard, ne lui avoit pas paru convaincante, et elle la relut. Comme elle la trouva différente à la seconde lecture ! Comment auroit-elle pu ne pas ajouter foi à ses protestations sur un sujet, lorsqu’elle avoit été obligée d’en reconnoître la vérité sur un autre. Il déclaroit qu’il n’avoit pas du tout soupçonné l’attachement de sa sœur ; et elle se souvint quelle avoit été l’opinion de Charlotte à cette occasion.

Elle ne put aussi nier la justesse de ses observations sur Jane ; elle sentoit bien que les sentimens de sa sœur, quoique vifs dans le fond, se manifestoient peu, et que l’égalité et la douceur constante qui régnoient sur sa physionomie et dans sa manière d’être, ne se voyoient pas toujours unies à une grande sensibilité.

Quand elle en vint à cette partie de la lettre où il parloit de sa famille en termes si humilians, et cependant si bien mérités, elle éprouva un véritable sentiment de honte ; la vérité du reproche la frappoit trop vivement pour qu’elle pût le nier. Ce qui s’étoit passé à Netherfield et qui avoit confirmé toutes ces observations, n’avoit pas fait une impression plus vive sur l’esprit de Mr. Darcy que sur le sien même.

Elle ne put s’empêcher de sentir le compliment qu’il lui faisoit ainsi qu’à sa sœur ; il adoucit son chagrin, mais ne la consola point du mépris que le reste de sa famille s’étoit attirée ; et comme elle voyoit que le malheur de Jane étoit l’ouvrage de ses plus proches parens, elle pensa aussi combien le cas qu’on pouvoit faire de toutes deux, devoit avoir été diminué par une conduite si peu convenable, et elle se sentit plus humiliée qu’elle ne l’avoit encore jamais été.

Après avoir erré pendant deux heures, le long du chemin, s’abandonnant à toute l’agitation de ses pensées, réfléchissant de nouveau sur tout ce qu’elle venoit d’apprendre, cherchant à se réconcilier avec un changement d’idées si prompt ; la fatigue et la crainte d’avoir été trop long-temps absente, la firent retourner au Presbytère, et elle rentra dans la maison, décidée à paroître aussi gaie qu’à l’ordinaire, et à éviter toute réflexion qui pût l’empêcher de prendre part à la conversation.

On lui dit que les deux neveux de Lady Catherine étoient venus faire visite pendant son absence. Mr. Darcy avoit pris congé au bout de quelques minutes, mais le colonel Fitz-Williams étoit resté au moins une heure, espérant qu’elle reviendroit, et ne s’en étoit allé qu’avec l’intention de se promener jusqu’à ce qu’il l’eût rencontrée.

Elisabeth affecta quelque chagrin de ne l’avoir pas vu, quoique, dans le fond, elle en fût bien aise. Le colonel Fitz-Williams ne l’occupoit plus ; elle ne pouvoit penser qu’à la lettre qu’elle venoit de recevoir.

CHAPITRE II.

Les deux cousins partirent le lendemain de Rosing ; Mr. Collins ayant été les attendre sur le chemin pour leur faire ses dernières salutations, revint chez lui, assurant qu’ils paroissoient être en très-bonne santé et en aussi bonne disposition d’esprit qu’on pouvoit l’espérer après la triste scène d’adieux qui devoit avoir eu lieu au moment de quitter Rosing. Il se hâta d’aller au château pour consoler Lady Catherine et sa fille, et il en rapporta, à sa grande satisfaction, un message de sa Seigneurie qui se sentoit si maussade qu’elle désiroit que tous les habitans du Presbytère vinssent dîner avec elle.

En revoyant Lady Catherine, Elisabeth pensa que si elle avoit accepté la main de Mr. Darcy, elle lui auroit été présentée probablement ce même jour comme sa future nièce, et elle sourit à l’idée de l’indignation qu’auroit éprouvé sa Seigneurie. Qu’auroit-elle dit ? comment se seroit-elle conduite ? étoient autant de questions qui amusoient intérieurement Elisabeth.

La diminution de la société de Rosing fut le premier sujet de la conversation. Personne, disoit Lady Catherine, ne sent plus vivement que moi l’absence de ses amis ; je suis surtout fort attachée à ces deux jeunes gens, et je sais qu’ils ont pour moi tout le respect et l’affection possibles ; ils étoient extrêmement affligés, comme ils le sont toujours, de nous quitter. Le cher colonel s’est efforcé de conserver sa gaieté jusqu’au bout, mais Darcy sembloit encore plus vivement affligé que l’année dernière ; son affection pour Rosing augmente, je crois, chaque jour.

Mr. Collins eut tout de suite un compliment et une délicate allusion à faire là-dessus, qui firent sourire avec bonté la mère et la fille.

Lady Catherine fit, après le dîner, l’observation que Miss Bennet n’étoit pas si gaie qu’à l’ordinaire ; elle en attribua la cause à la perspective de retourner bientôt chez elle, et elle ajouta ; — Si c’est ainsi, vous devriez écrire à votre mère pour demander la permission de rester ici un peu plus long-temps, je suis sûre, que Mistriss Collins seroit charmée de vous conserver encore.

— Je remercie beaucoup votre Seigneurie de son obligeante invitation, dit Elisabeth, mais je ne puis l’accepter ; je dois être à la ville samedi prochain.

— Pourquoi donc ? Vous n’auriez alors passé que six semaines ici ; je pensois que vous resteriez deux mois ; je l’avois dit à Mr. Collins avant votre arrivée. Il n’y a pas de raisons pour que vous vous en alliez si vîte. Mistriss Bennet se passera bien encore de vous pendant une quinzaine de jours.

— Mais mon père ne le peut pas ; il m’a écrit la semaine dernière de retourner auprès de lui le plutôt que je le pourrai.

— Oh ! si votre mère peut se passer de vous, votre père le pourra bien aussi. Les filles ne sont jamais absolument nécessaires à leurs pères ; si vous voulez rester encore un mois je pourrois mener l’une de vous à Londres, où je compte demeurer une semaine au commencement de juin ; comme Dawson n’a pas de répugnance à aller en calèche, il y aura une place pour une de vous, et en vérité si le temps n’étoit pas trop chaud, je pourrois bien vous prendre toutes les deux ; vous n’êtes pas bien grosses ni l’une, ni l’autre.

— Vous avez bien de la bonté, Madame, mais je crois que nous devons nous en tenir à notre premier plan.

Lady Catherine parut alors en prendre son parti.

— Mistriss Collins, vous devriez les faire accompagner par un domestique. Vous savez que je dis toujours ce que je pense ; je ne puis supporter que deux jeunes personnes voyagent toutes seules en poste ; c’est fort peu convenable ; j’ai la plus grande aversion pour ces choses-là. Les jeunes femmes doivent toujours être accompagnées et surveillées autant que le permet le rang qu’elles occupent dans le monde. Lorsque ma nièce Georgina alla à Ramsgate, l’année dernière, j’insistois pour qu’elle fût accompagnée par deux domestiques hommes. Miss Darcy, fille de Mr. Darcy de Pemberley et de Lady Anne, n’auroit pas paru convenablement d’une autre manière. Je le répète, je suis très-attentive à ces choses-là. Vous devriez envoyer John avec ces jeunes personnes, Mistriss Collins. Je suis bien aise d’avoir eu l’occasion d’en parler, car réellement vous auriez tort de les laisser partir seules.

— Mon oncle doit nous envoyer un domestique, dit Elisabeth.

— Ah ! votre oncle ! Il a un domestique homme ? Je suis bien aise que vous ayez quelqu’un qui pense à ces choses-là. Où changerez-vous de chevaux ? à Bomley sans doute. Si vous prononcez mon nom à la poste, vous serez vite servies.

Lady Catherine eut encore beaucoup de questions à faire sur leur voyage, mais comme elle y répondoit elle-même, il n’étoit pas nécessaire de lui prêter une attention bien soutenue ; c’étoit fort heureux pour Elisabeth, qui avoit l’esprit si préoccupé, qu’elle auroit pu ne pas répondre toujours parfaitement juste. Il faut garder ses réflexions pour la solitude, aussi s’y abandonnoit-elle entièrement lorsqu’elle étoit seule, et il n’y avoit presque pas de jour où elle ne fît quelque grande promenade, pendant laquelle elle se livroit à des souvenirs qui, au reste, étoient peu agréables. Elle savoit presque par cœur la lettre de Mr. Darcy, elle l’étudioit phrase par phrase, et ses sentimens pour celui qui l’avoit écrite n’étoient pas toujours les mêmes ; lorsqu’elle se rappeloit le style de sa déclaration, elle sentoit se réveiller toute son indignation ; mais lorsqu’elle réfléchissoit à son injustice envers lui, et à tous les reproches qu’elle lui avoit adressés, sa colère se tournoit contre elle-même ; l’attachement qu’il avoit pour elle lui inspiroit de la reconnoissance, et elle respectoit son caractère. Cependant elle ne l’aimoit pas, ne regrettoit pas un instant de l’avoir refusé et ne désiroit point le revoir. Elle trouvoit une source constante de chagrins dans la manière dont elle s’étoit conduite, et un sujet de peines encore plus grand dans les malheureux défauts de sa famille, qu’il n’y avoit point d’espérance de pouvoir corriger : son père ne faisoit qu’en rire, et n’employoit jamais son autorité pour réprimer l’étourderie de ses sœurs cadettes, et sa mère avoit si peu le sentiment des convenances, qu’elle ne pouvoit les reprendre. Catherine, avec un caractère foible et irritable, entièrement sous l’influence de Lydie, avoit toujours mal reçu les avis de ses deux sœurs aînées ; Lydie étoit si étourdie et si obstinée, qu’à peine les écoutoit-elle. Elles étoient toutes deux vaines, ignorantes et paresseuses ; tant qu’il y auroit un officier à Meryton, elles le rechercheroient, et tant que Meryton seroit près de Longbourn, elles iroient s’y promener.

L’inquiétude d’Elisabeth à l’égard de Jane étoit un autre tourment. L’explication de Mr. Darcy, en réhabilitant Mr. Bingley dans son opinion, lui faisoit encore mieux sentir tout ce que Jane avoit perdu. Son amour étoit sincère, et sa conduite justifiée, à moins qu’on ne voulût blâmer l’extrême confiance qu’il avoit en son ami. Combien n’étoit-il pas douloureux de penser que, par la folie et la sottise de sa propre famille, Jane avoit été privée d’une position si brillante à tous égards, et qui lui promettoit tant de bonheur !

La découverte du caractère de Wikam, se joignant à toutes ses réflexions, on peut aisément croire que sa gaieté en étoit fort altérée, et qu’il lui étoit même difficile de paroître sereine. Les engagemens à Rosing furent aussi fréquens pendant la dernière semaine de leur séjour à Hunsford, qu’ils l’avoient été durant les premiers temps. Ils y passèrent la soirée la veille de leur départ. Lady Catherine s’informa encore minutieusement des détails de leur voyage, leur donna des conseils sur la manière d’emballer leurs effets, et insista tellement sur les moyens de bien ployer les robes, que Maria, à son arrivée, se crut obligée de refaire entièrement sa malle qu’elle avoit déjà faite dans la matinée.

Lorsqu’elles prirent congé, Lady Catherine leur souhaita un bon voyage avec toute l’affabilité qui la caractérisoit, et les invita à revenir l’année prochaine à Hunsford ; et Miss de Bourgh alla jusqu’à tendre la main aux deux jeunes personnes.

CHAPITRE III.

Le samedi matin, Mr. Collins, se trouvant avec Elisabeth dans la salle du déjeuner quelques momens avant les autres, saisit cette occasion pour lui faire sur son départ les complimens qu’il jugeoit indispensablement nécessaires.

— Je ne sais pas, Miss Elisabeth, si Mistriss Collins vous a exprimé toute notre reconnoissance de la bonté que vous avez eue de venir nous voir, mais je suis bien sûr que vous ne partirez pas sans qu’elle vous ait fait ses remercîmens. Nous avons bien apprécié, je vous assure, toute l’étendue de la faveur que vous nous avez faite ; nous savons que notre humble demeure ne doit avoir d’attrait pour personne. La simplicité de notre genre de vie, la petitesse de nos chambres, le petit nombre de nos domestiques et le peu de monde que nous voyons, doivent rendre Hunsford un fort triste séjour pour une jeune dame comme vous ; mais j’espère que vous nous croyez reconnoissans de votre condescendance, et que vous êtes persuadée que nous avons fait tout ce qui étoit en notre pouvoir pour que vous passassiez votre temps le moins désagréablement possible.

Elisabeth lui fit mille remercîmens, elle l’assura qu’elle venoit de passer six semaines fort agréables, et que le plaisir d’être avec Charlotte et toutes les attentions qu’on avoit eues pour elle, devoient lui laisser un souvenir très-doux d’Hunsford. M. Collins parut fort satisfait, et lui répondit avec une solennité plus grande encore :

— J’éprouve le plus grand plaisir à entendre ce témoignage de votre propre bouche. Nous avons assurément fait tous nos efforts pour vous bien recevoir, et il étoit heureusement en notre pouvoir de vous présenter dans une société supérieure. Nos rapports avec Rosing nous donnant les moyens de varier les scènes de notre humble demeure, j’espère que votre séjour à Hunsford n’aura pas été dépourvu d’agrémens. Notre position, relativement à Lady Catherine, est en vérité un avantage extraordinaire et un bonheur dont nous ne pouvons trop nous vanter ! Vous voyez sur quel pied nous sommes avec elle ! Elle nous invite constamment !… Je dois avouer qu’aucun des désavantages que peut avoir cet humble presbytère, ne sera un sujet de plainte pour moi, tant que nous jouirons de cette intimité avec les habitans de Rosing.

Les phrases ne lui suffisant plus pour exprimer tout son bonheur, il se promenoit à grands pas autour de la chambre, tandis qu’Elisabeth s’efforçoit de ne pas rire, en lui répondant quelques mots de politesse.

— Vous pouvez au moins rendre un compte très-favorable de nous, dans le Hertfordshire, ma chère cousine, ajouta Mr. Collins, et j’espère que vous le ferez. Vous avez été témoin journellement des extrêmes attentions de Lady Catherine pour Mistriss Collins, et je pense que vous n’avez pas trouvé que votre amie eût l’air d’être malheureuse. Mais il vaut mieux garder le silence sur ce sujet. Permettez-moi, ma chère Miss Elisabeth, de vous souhaiter cordialement autant de félicité dans le mariage. Ma chère Charlotte et moi nous n’avons qu’une manière de voir et de penser ; il y a une ressemblance parfaite entre nos caractères et nos idées ; il semble que nous ayons été formés l’un pour l’autre.

Elisabeth ne fut pas fâchée de voir la conversation interrompue par l’arrivée de Mistriss Collins. Pauvre Charlotte ! Il étoit triste de la laisser dans une pareille société ! Mais elle l’avoit choisie de plein gré, et quoiqu’elle parût très-fâchée du départ de ses hôtes, cependant elle ne croyoit point être à plaindre ; sa maison, son ménage, sa basse-cour, sa paroisse et tout ce qui y avoit rapport, n’avoient point encore perdu de leurs charmes pour elle.

Enfin, la chaise de poste arriva, on chargea les malles, on plaça les paquets dans l’intérieur, et l’on annonça que tout étoit prêt pour le départ. Après avoir fait de très-tendres adieux à son amie, Elisabeth fut accompagnée jusqu’à la voiture par Mr. Collins. En traversant le jardin, il la pria de présenter ses respects à toute la famille de Longbourn, n’oubliant point de renouveler ses remiercîmens pour toutes les bontés qu’on avoit eues pour lui l’automne dernier, et ses complimens pour Mr. et Mistriss Gardiner, quoiqu’il ne les connût pas. Il l’aida alors à monter en voiture et rendit ensuite le même service à Maria. Il alloit fermer la portière, lorsqu’il leur rappela tout à coup, d’un air consterné, qu’elles avoient oublié de laisser quelques commissions pour les dames de Rosing. Mais, ajouta-t-il, vous voulez sûrement qu’on leur présente vos humbles respects et vos sincères remercîmens pour toute la bonté qu’elles vous ont témoignée pendant votre séjour ici ?

Elisabeth ne s’y opposant point, il permit alors qu’on fermât la portière, et la voiture partit.

— Bon Dieu ! s’écria Maria après quelques instans de silence, il semble qu’il n’y a que bien peu de jours que nous arrivions ici, et cependant que de choses se sont passées !

— Oui, en vérité, dit sa compagne en soupirant.

— Nous avons dîné neuf fois à Rosing, et nous y avons passé deux soirées ! Que de choses j’aurai à raconter !

— Que de choses j’aurai à cacher ! pensa Elisabeth.

Leur voyage se fit sans accident, et quatre heures après avoir quitté Hunsford, elles arrivèrent chez Mr. Gardiner, où elles passèrent quelques jours.






CHAPITRE IV.

Ce fut la seconde semaine de Mai que Jane, Elisabeth et Maria quittèrent Londres pour retourner dans le Hertfordshire. En arrivant dans la ville de X**, où la voiture de Mr. Bennet les attendoit, elles aperçurent à une fenêtre de l’auberge Lydie et Catherine qui étoient venues à leur rencontre. Elles s’amusoient à observer tous les mouvemens d’une sentinelle, et à préparer une salade de concombres.

Après avoir embrassé leurs sœurs, elles les conduisirent en triomphe auprès d’une table couverte de tous les mets froids qu’elles avoient pu trouver dans l’auberge, et s’écrièrent : N’est-ce pas joli cela ? n’est ce pas une surprise agréable ?

— Nous avons l’intention de vous bien traiter, ajouta Lydie, mais il faut que vous nous prêtiez de l’argent ; nous avons dépensé tout le nôtre dans cette boutique. Je veux vous montrer mes emplettes : voyez, j’ai acheté ce bonnet ! Je ne le trouvois pas très joli, mais n’importe ; j’ai pensé que je pouvois bien le prendre également. Lorsque je serai à la maison, je le déferai et je tâcherai d’en faire quelque chose de mieux. Ses sœurs avouant qu’elles le trouvoient fort laid, elle ajouta avec une insouciance complète : Oh ! il y en avoit encore de bien plus laids dans cette boutique ; mais lorsque j’aurai acheté de jolis rubans roses pour le garnir, il sera passable ; et d’ailleurs, c’est bien égal quoi qu’on porte cet été, le régiment quitte Meryton dans quinze jours.

— En vérité ! s’écria Elisabeth avec le plus vif plaisir.

— Ils vont camper près de Brighton, et je supplierai bien mon père de nous y mener cet été ; ce seroit un voyage délicieux, je crois qu’il ne nous coûteroit pas grand’chose. Maman a aussi grande envie d’y aller. Figurez-vous le triste été que nous allons passer sans cela !

— Oui, pensa Elisabeth, ce seroit un voyage délicieux, et surtout bien convenable ! Grand Dieu ! à Brighton, au milieu d’un camp de soldats ! nous à qui un simple régiment de milice, et quelques bals à Meryton ont déjà fait tant de tort !

— J’ai bien des nouvelles à vous apprendre, dit Lydie, lorsqu’on se mit à table ; devinez ce que c’est ! ce sont d’excellentes nouvelles, de grandes nouvelles, sur quelqu’un que nous aimons tous ! Jane et Elisabeth se regardèrent, et firent signe au domestique qui les servoit, qu’on n’avoit pas besoin de lui.

Lydie se mit à rire et dit :

— Oh voilà bien votre prudence, vos précautions ! Vous trouvez que le domestique ne doit pas nous entendre, comme s’il y pensoit seulement ! Je vous assure qu’il entend souvent des choses bien pires que celles que je vais vous dire. Au reste, il est si laid, que je suis fort aise qu’il soit sorti ; je n’ai de ma vie vu un si long menton ! Mais venons-en à mes nouvelles, elles concernent le cher Wikam. Il n’y a plus à craindre qu’il épouse Mary King ! Elle est allée auprès de son oncle à Liverpool, où elle doit rester long-temps. Ainsi, Wikam est sauvé ! et vous pouvez reprendre de l’espérance.

— Et Mary King est sauvée, pensa Elisabeth, sauvée et sa fortune aussi !

— Elle est bien bête d’être partie, reprit Lydie, si elle l’aimoit.

— J’espère qu’il n’y avoit pas un attachement bien vif d’un côté, ni de l’autre, dit Jane.

— Je suis sûre qu’il n’y en avoit pas du côté de Wikam et qu’il ne s’en est jamais soucié. Qui se soucieroit d’une laide petite personne toute tachée de rousseurs ?

Dès qu’elles eurent dîné et que les deux aînées eurent payé, on fit atteler la voiture. Ce fut avec bien de la peine que toute la société, avec les malles, les paquets, les sacs d’ouvrage, et la fâcheuse augmentation des emplettes de Lydie et de Kitty, put enfin s’y placer.

— Comme nous sommes entassées ! s’écria Lydie ; je suis bien aise d’avoir acheté mon bonnet, quand ce ne seroit que pour avoir un embarras de plus ! C’est égal ; serrons-nous encore un peu pour être mieux, et causons et rions jusqu’à ce que nous arrivions à la maison ; pour commencer, racontez-nous tout ce qui vous est arrivé depuis votre départ. Avez-vous vu des hommes agréables ? Vous ont-ils fait la cour ? J’avois bien espéré qu’une de vous, au moins, trouveroit un mari avant de revenir. Jane, vous serez bientôt une vieille fille ; vous avez presque vingt-trois ans. Ah ! Seigneur, que je serois honteuse si je n’étois pas encore mariée à vingt-trois ans ! Vous ne pouvez imaginer combien ma tante Phillips est fâchée que vous ne soyez pas encore mariées ; elle dit que Lizzy auroit dû prendre Mr. Collins ; moi je crois que cela n’auroit pas été très gai, très-divertissant. Ah ! mon Dieu, que je voudrois être mariée avant vous toutes ! Alors je vous servirois de chaperon dans tous les bals. À propos, nous nous sommes bien amusées l’autre jour chez le colonel Forster ; nous devions y passer toute la journée Kitty et moi, et Mr. Forster nous avoit promis qu’on danseroit le soir (par parenthèse je suis très-bonne amie de Mr. Forster), il invita les deux Harrington ; Harriet étoit malade, et Pia vint seule. Que croyez-vous que nous fîmes alors ? Nous habillâmes le valet-de-chambre en femme, dans l’intention de le faire passer pour une grande dame ; figurez-vous comme cela étoit divertissant ; il n’y avoit dans la confidence que le colonel Forster, sa femme, Kitty et moi, et puis ma tante, car nous fûmes obligés de lui emprunter une robe. Vous ne pouvez vous imaginer quelle mine il avoit ! Quand Denny, Wikam et Pratt et quelques autres encore arrivèrent ; ils ne le reconnurent pas du tout. Ah ! mon Dieu, comme j’ai ri ; j’ai cru que j’en mourrois ; aussi cela fit soupçonner quelque chose à ces Messieurs, et ils devinèrent bientôt ce que c’étoit.

C’étoit avec de tels récits de ses divertissemens et de ses plaisanteries avec ses amis les officiers, que Lydie, aidée de Kitty, cherchoit à amuser ses sœurs pendant la route jusqu’à Longbourn. Elisabeth écoutoit peu ; cependant le nom de Wikam, souvent répété, ne lui échappoit point.

Elles furent reçues très-tendrement par leurs parens. Mistriss Bennet étoit charmée de voir que Jane n’avoit rien perdu de sa beauté, et Mr. Bennet dit plusieurs fois à Elisabeth, pendant le dîner :

— Je suis bien aise que vous soyez de retour, Lizzy.

La société fut très-nombreuse après le dîner, car presque tous les Lucas vinrent pour chercher Maria. La conversation étoit fort animée. Lady Lucas demandoit à Maria, à travers la table, si la basse-cour de Mistriss Collins prospéroit ; Mistriss Bennet faisoit raconter à Jane les modes du moment, et les répétoit ensuite aux plus jeunes Miss Lucas ; Lydie, d’une voix qui retentissoit par-dessus toutes les autres, disoit à qui vouloit l’entendre, leurs plaisirs de la matinée.

— Oh ! Mary, disoit-elle, j’aurois voulu que vous fussiez avec nous ; nous nous sommes si bien amusées ! en allant, Kitty et moi, nous voyions tons les aveugles qui se rangeoient sur notre passage ; et puis nous faisions comme s’il n’y avoit personne dans la voiture ; et nous aurions continué ainsi tout le long de la route, si Kitty n’avoit pas été malade. En arrivant dans l’auberge, nous avons agi très-magnifiquement, car nous avons reçu les trois voyageuses avec le plus beau déjeûner froid du monde, et si vous étiez venue nous vous aurions régalée de même. Quand il a fallu revenir c’étoit une véritable comédie ; j’ai cru que nous ne pourrions jamais entrer toutes dans la voiture ; j’ai pensé mourir à force de rire ; nous avons été si gaies pendant le chemin, nous parlions et nous riions si fort, qu’on auroit pu nous entendre à dix milles de là.

Mary répondit gravement :

— Loin de moi, ma chère sœur, de chercher à déprécier de tels plaisirs ; ils ont sans doute beaucoup d’affinité avec le goût des femmes en général ; mais j’avoue qu’ils n’auroient aucuns charmes pour moi ; je préfère infiniment un livre. Lydie n’entendit pas un mot de cette réponse ; elle écoutoit rarement les gens plus d’une demi-minute, et, pour Mary, elle ne l’écoutoit jamais. Elle fut très-pressante, dans l’après-midi, pour engager ses sœurs à aller avec elle à Meryton voir ce qui s’y passoit ; mais Elisabeth s’y opposa fermement. Il ne sera pas dit, pensa-t-elle, que les Miss Bennet ne peuvent pas être une demi-journée, après leur retour, sans courir après les officiers ; elle craignoit aussi de revoir Mr. Wikam, et étoit décidée à l’éviter autant qu’elle le pourroit, jusqu’au départ du régiment.

Elle ne fut pas long-temps sans s’apercevoir que le projet d’aller à Brighton, dont lui avoit parlé Lydie à l’auberge, étoit le sujet de fréquentes discussions entre ses parens ; elle vit que son père n’avoit pas la moindre intention de céder ; mais ses réponses étoient si vagues, que sa mère, quoique souvent découragée, ne désespéroit cependant pas de réussir.






CHAPITRE V.

Elisabeth avoit attendu d’être de retour à Longbourn, pour communiquer à Jane tout ce qui s’étoit passé à Hunsford ; son impatience ne pouvoit être réprimée plus long-temps ; elle se décida à supprimer toutes les particularités dans lesquelles sa sœur étoit intéressée, et après l’avoir préparée à entendre quelque chose qui devoit la surprendre, elle lui raconta ce qui s’étoit passé entre elle et Mr. Darcy.

L’étonnement de Miss Bennet fut fort diminué par la haute idée qu’elle avoit du mérite de sa sœur ; sa tendresse lui faisoit paroître fort naturelle l’admiration qu’on pouvoit avoir pour elle ; mais la surprise fit ensuite place à d’autres sentimens. Elle étoit fâchée que Mr. Darcy eût déclaré son amour d’une manière si peu propre à le faire écouter favorablement ; et elle étoit encore plus fâchée du chagrin que devoit lui avoir fait éprouver le refus de sa sœur.

— Il a eu tort, disoit-elle, de se croire si sûr de réussir et il n’auroit pas dû le montrer ; mais pensez à quel point cela a dû augmenter son désappointement !

— En vérité, répliquoit Elisabeth, j’en suis très-fâchée pour lui ; mais l’amour-propre blessé le guérira probablement du sentiment qu’il avoit pour moi. Vous ne me blâmez pas cependant de l’avoir refusé ?

— Vous blâmer ? oh ! non.

— Mais vous me blâmez d’avoir parlé de Wikam avec tant de chaleur ?

— Non, je ne trouve pas que vous ayez eu tort de dire ce que vous avez dit.

— Mais vous le trouverez, je crois, lorsque je vous raconterai ce qui s’est passé le jour suivant.

Elle parla alors de la lettre, répétant tout ce qu’elle contenoit sur le compte de Wikam. Quel coup pour la pauvre Jane, qui auroit voulu pouvoir traverser la vie sans imaginer que tant de perversité pût exister dans le monde entier. Quel chagrin d’être désabusée ! La justification de Darcy ne pouvoit la consoler d’une telle découverte ; elle fit tout ce qu’elle put pour supposer encore quelque erreur, et chercha à justifier l’un sans accuser l’autre.

— C’est inutile, disoit Elisabeth, vous ne pourrez jamais arranger les choses de manière qu’ils soient tous deux innocens. Choisissez, et contentez-vous d’en justifier un.

— Mais il ont tous deux tant de qualités !

— Justement assez entre eux deux pour former un homme accompli, si on pouvoit les rassembler sur un seul ; pour ma part je serois à présent assez disposée à les donner toutes à Mr. Darcy ; quant à vous, vous ferez comme vous voudrez.

Elle fut assez long-tems cependant sans parvenir à faire rire Jane.

— Je ne sais pas ce qui me fait le plus de peine, disoit-elle, Wikam si corrompu ! ou ce pauvre M. Darcy ! Chère Lizzy ! Pensez à ce qu’il doit avoir souffert ? Quel mécompte ! Apprendre la mauvaise opinion que vous aviez de lui ! Une semblable révélation à vous faire sur sa sœur ! C’est trop cruel ! Je suis sûre que vous le sentez aussi.

— Oh non ! ma compassion s’évanouit à mesure que la vôtre augmente ; votre excessive bonté me sauve, et pour peu que vous le plaigniez encore quelques instans, mon cœur deviendra léger comme une plume.

— Pauvre Wikam ! sa contenance porte si bien l’empreinte de la franchise ! Il y a tant de douceur et de bonté dans ses manières !

— Il y a certainement eu quelque grand vice dans l’éducation de ces deux jeunes gens ; l’un a pris toute la bonté et l’autre en a toute l’apparence.

— Mais je n’ai jamais trouvé que Mr. Darcy fût aussi dépourvu de cette apparence, que vous le dites Lizzy.

— Et moi qui prenois l’aversion décidée qu’il m’inspiroit, pour la preuve d’une pénétration peu commune !

— Qu’il est malheureux, que vous vous soyez servie d’expressions si fortes en parlant à Mr. Darcy !

— Certainement ; mais l’amertume avec laquelle je me suis exprimée étoit la conséquence des préjugés que j’avois nourris. Il y a un point sur lequel il faut que vous me donniez votre avis. Dois-je dévoiler le caractère de Wikam à nos connoissances ?

Miss Bennet réfléchit quelques instans :

— Je ne vois pas de nécessité à lui faire un si grand tort ; et vous, Lizzy, quelle est votre opinion ?

— Que je ne dois pas le faire ; Mr. Darcy ne m’a pas autorisée à rendre publiques les preuves qu’il m’a données de la fausseté du caractère de Wikam. Au contraire, toutes les circonstances qui ont rapport à sa sœur doivent rester dans le plus profond secret, et si j’essayois de détromper les gens quant au reste de sa conduite, qui me croiroit ? Les préjugés contre Mr. Darcy sont si violens qu’il seroit plus facile de vouloir la mort de la moitié des bonnes gens de Meryton plutôt que d’essayer de le placer sous un jour plus favorable ; je ne m’en sens pas le courage, Wikam sera bientôt parti, alors n’importe ce qu’il soit ! Dans quelque temps tout se découvrira peut-être, et nous rirons de la simplicité de ceux qui ne l’auront pas deviné plutôt ; maintenant je ne dirai rien.

— Vous avez, raison, si ses erreurs étoient connues, peut-être seroit-il déshonoré pour toujours. Peut-être à présent est-il fâché de ce qu’il a fait, et désire-t-il de rétablir sa réputation ; nous ne devons pas lui en ôter les moyens.

— Cette conversation calma un peu l’esprit d’Elisabeth ; elle s’étoit délivrée de deux secrets qui lui pesoient sur le cœur depuis quelques jours, et elle étoit bien sûre de trouver dans Jane un être qui l’écouteroit toujours volontiers. Cependant la prudence ne lui avoit pas permis de faire la confidence entière ; elle n’osoit pas parler de l’autre moitié de la lettre, ni dire à sa sœur, à quel point elle avoit été aimée de Bingley. Il y avoit donc encore un secret qu’elle n’osoit confier à personne, et elle étoit sans espérance de pouvoir jamais le dire à Jane. Car si même elle retrouvoit une fois Bingley et qu’il lui fût resté fidèle, elle sauroit tout avant qu’elle eût pu l’en instruire.

Jane n’étoit pas heureuse, elle conservoit une tendre affection pour Bingley ; son sentiment avoit toute la vivacité d’un premier attachement, et son âge et son caractère lui donnoient plus de force et de consistance, qu’il n’en a ordinairement. Son souvenir lui étoit si cher, qu’il falloit toute sa raison et tout le désir qu’elle avoit de voir ses parens heureux, pour l’empêcher de se livrer à des regrets, qui avoient déjà tellement nui à leur tranquillité et à sa propre santé.

— Eh bien Lizzy ! dit un jour Mistriss Bennet, quelle est votre opinion sur cette triste affaire de Jane ? Pour moi je suis bien décidée à n’en reparler jamais à personne. Je l’ai déjà dit à votre tante Phillips. Mais je ne puis comprendre que Jane n’ait rien su et rien entendu de lui à Londres. C’est un jeune homme bien peu estimable, et je crois qu’il n’y a pas de chance qu’elle le retrouve jamais. Je ne crois point qu’il veuille revenir à Netherfield cet été. Je m’en suis informée à tous ceux qui pouvoient le savoir.

— Oui, je ne crois pas qu’il revienne demeurer à Netherfield !

— Ah bien ! ce sera comme il le voudra, on n’a pas besoin qu’il revienne. Mais je dirai toujours qu’il s’est fort mal conduit avec ma fille ; si j’étois elle, je ne l’aurois certainement pas souffert. Au reste ce qui me console, c’est que je suis sûre que Jane mourra de chagrin, et qu’alors il sera fâché de ce qu’il a fait.

Elisabeth, qu’une pareille idée ne consoloit point du tout, ne répondit rien.

— Eh bien Lizzy ! continua sa mère quelques momens après, les Collins vivent très-agréablement dit-on ? Allons, il faut espérer que cela continuera, mais je ne le crois pas. Quelle espèce de maison tiennent-ils ? Charlotte étoit une bonne ménagère, si elle est seulement la moitié autant avare que sa mère, elle économisera. Il n’y a rien de bien extraordinaire, dans leur table, je pense ?

— Non rien du tout.

— Oh oui, ils auront bien soin de ne pas dépenser plus que leurs revenus, ils ne manqueront jamais d’argent. Grand bien leur en fasse, et je pense aussi qu’ils parlent souvent de Longbourn, et de ce qu’ils y feront lorsque votre père sera mort. Je suis sûre, qu’ils le regardent déjà comme à eux, quoiqu’il arrive !

— C’est un sujet, dont ils n’ont point parlé devant moi.

— Oh je le pense bien, cela auroit été trop malhonnête ; mais je ne doute pas qu’ils ne s’en entretiennent très-souvent entre eux. Eh bien s’ils peuvent être heureux avec une terre qui ne leur appartient pas légitimement, tant mieux pour eux ! Je serois honteuse moi, d’une substitution en ma faveur.

CHAPITRE VI.

On étoit au commencement de la seconde semaine après le retour des Miss Bennet, c’étoit la dernière du séjour du régiment à Meryton, et tout le monde étoit dans la consternation ; les deux sœurs aînées seules, pouvoient encore, boire, manger, dormir et suivre le cours de leurs occupations ordinaires. Kitty et Lydie dont l’affliction étoit extrême, leur reprochoient souvent cette insensibilité, et ne pouvoient la comprendre.

— Bon Dieu ! Que deviendrons-nous ? Que ferons-nous ? s’écrioient-elles dans l’excès de leur chagrin.

— Comment pouvez-vous, sourire ainsi, Lizzy ?

Leur tendre mère partageoit leur douleur ; elle se souvenoit de ce qu’elle avoit souffert elle-même dans un cas pareil, il y avoit vingt-cinq ans.

— Je suis sûre, disoit-elle, que je pleurai au moins deux jours entiers ; quand le régiment du Colonel Millas partit, je croyois que mon cœur se fendroit.

— Je suis bien sûre que le mien se brisera, dit Lydie.

— Si on pouvoit aller à Brighton ? ajoutoit Mistriss Bennet.

— Oh oui ! si on pouvoit aller à Brighton ! Mais papa est si intraitable !

— Quelques bains de mer calmeroient mes nerfs et me rétabliroient tout à fait.

— Et ma tante Phillips est sûre qu’ils me feroient aussi beaucoup de bien, ajoutoit Kitty.

Telles étoient les plaintes, qui retentissoient perpétuellement dans la maison de Longbourn. Elisabeth auroit voulu s’en divertir, mais la honte qu’elle en ressentoit prenoit le dessus : elle sentoit de plus en plus la justice des reproches de Mr. Darcy, et elle n’avoit jamais été plus disposée à lui pardonner ce qu’il avoit fait pour empêcher le mariage de son ami.

— Les larmes de Lydie furent bientôt essuyées ; elle reçut une invitation de Mistriss Forster femme du colonel du régiment, pour l’accompagner à Brighton. Cette amie inappréciable, étoit une très-jeune femme, nouvellement mariée ; quelques ressemblances dans son caractère avec celui de Lydie et surtout leur extrême gaieté les avoient rapprochées ; au bout de trois mois, elles s’étoient liées de la manière la plus intime. Les transports de Lydie dans cette occasion, sa reconnoissance pour Mistriss Forster, la joie de Mistriss Bennet et la mortification de Kitty, ne sauroient se dépeindre. Lydie, sans faire aucune attention au chagrin de sa sœur, parcouroit la maison dans un ravissement continuel, demandant des félicitations à tout le monde, parlant et riant avec plus de pétulance que jamais ; tandis que l’infortunée Kitty gémissoit sur son sort, dans des termes aussi peu raisonnables que son accent étoit plaintif.

— Je ne puis comprendre pourquoi Mistriss Forster ne m’invite pas aussi, disoit-elle ; quoique je ne sois pas sa meilleure amie, j’ai tout autant de droits à être invitée que Lydie et encore davantage, puisque j’ai deux ans de plus qu’elle.

En vain Elisabeth s’efforçoit-elle de lui faire entendre raison, et Jane de lui inspirer de la résignation ; elle étoit inconsolable.

Elisabeth voyoit cette invitation avec autant de chagrin que sa mère en avoit de joie ; elle ne put s’empêcher de demander en secret à son père de s’y opposer. Elle lui représenta l’étourderie de Lydie et l’inconvenance qu’il y auroit à la livrer ainsi à elle-même ; le peu d’avantages qu’elle retireroit de l’amitié d’une femme telle que Mistriss Forster ; enfin la probabilité de la voir devenir plus imprudente que jamais, en allant avec une telle compagne à Brighton, où les tentations devoient être encore bien plus grandes qu’à Longbourn ou qu’à Meryton. Il l’écouta attentivement et lui dit ensuite :

— Lydie ne sera pas contente qu’elle n’ait été dans quelque lieu public, et nous ne pouvons pas espérer qu’elle retrouve jamais l’occasion de le faire avec moins de dépenses et de dérangement pour sa famille que dans ce moment.

— Si vous songiez Monsieur, au tort que peuvent nous faire et que nous ont peut-être déjà fait les manières et la conduite inconsidérées de Lydie, vous penseriez peut-être bien différemment.

— Le tort qu’elle vous a déjà fait ? répéta Mr. Bennet ! Quoi ! a-t-elle éloigné quelques-uns de vos prétendans ? Pauvre petite Lizzy ! Mais ne vous laissez pas abattre. Des hommes assez faibles pour redouter d’être alliés à des gens ridicules, ne sont pas dignes de regret ; voyons, montrez-moi la liste de tous ces pauvres garçons que la folie de Lydie a fait fuir ?

— En vérité Monsieur, vous vous trompez ; ce n’est pas pour moi seule que je crains, c’est pour l’avantage de tous que je parle. La considération et le respect dont nous jouissons, peuvent être atteints par la légèreté, l’assurance et le mépris de toutes les convenances qui distinguent le caractère et la conduite de Lydie ; pardonnez ma franchise, mais mon cher père, si vous ne cherchez pas à réprimer ses défauts, bientôt elle ne pourra plus se corriger, et à seize ans Lydie sera décidément une coquette qui couvrira sa famille de ridicule ; ce sera une coquette sans aucun attrait que ceux de la jeunesse et d’une figure passable, incapable par le vide de son esprit de se préserver du blâme général ; elle entraînera Kitty, qui se laisse toujours conduire par elle. Vaines et ignorantes, pouvez-vous croire qu’elles ne seront pas critiquées partout où elles se montreront, et que leurs sœurs ne seront pas enveloppées dans la même disgrâce ?

— Mr. Bennet la voyant vivement émue lui prit la main avec tendresse.

— Ne vous tourmentez pas, mon amour, dit-il, partout où vous vous montrerez Jane et vous, vous serez honorées et respectées, comme vous le méritez ; et pour avoir deux et même je puis dire trois sœurs très-ridicules, vous ne paroîtrez pas avec moins d’avantages. Mais nous n’aurons pas la paix à Longbourn, si Lydie ne va pas à Brighton. Laissez-la donc partir ; le colonel Forster est un homme raisonnable, il l’empêchera de faire de trop grandes extravagances ; elle est malheureusement trop pauvre pour tenter la cupidité de personne. Elle sera même moins en vue à Brighton, qu’elle ne l’étoit ici ; les officiers trouveront des femmes plus dignes qu’elle de leurs soins ; espérons qu’elle y apprendra à connoître sa propre nullité ; elle ne peut pas devenir pire qu’elle ne l’est, sans nous autoriser à l’enfermer pour le reste de ses jours.

Elisabeth fut obligée de se contenter de cette réponse, mais son opinion étant restée la même, elle le quitta, très-affligée et très-inquiète. Cependant il n’étoit pas dans son caractère, d’augmenter ses peines en les exagérant ; elle avoit rempli son devoir en parlant à son père comme elle l’avoit fait ; elle attendit l’évènement avec calme.

Si Lydie et sa mère avoient eu connoissance de la conversation d’Elisabeth avec son père, leur indignation n’auroit point connu de bornes ; elles n’auroient pu trouver de termes assez forts pour l’exprimer, malgré toute leur volubilité. Un voyage à Brighton, présentoit à Lydie le tableau de toutes les félicités terrestres. Son imagination la transportoit déjà dans les rues de cette ville remplies d’officiers, elle se voyoit l’objet de tous leurs soins, elle se croyoit déjà au camp dans tout son éclat, elle parcouroit les tentes déployées, brillantes de jeunesse et de gaieté et éblouissantes d’écarlate, enfin, pour achever le tableau, elle s’y plaçoit elle-même, coquettant avec cinq ou six officiers.

Elisabeth devoit voir Wikam pour la dernière fois au départ du régiment ; l’ayant souvent rencontré en société depuis son retour à Longbourn, elle n’éprouvoit plus d’émotion en sa présence et ne conservoit aucune prévention en sa faveur ; elle avoit même remarqué dans cette douceur qui l’avoit d’abord enchantée, une affectation et une pesanteur, qui la fatiguoient et l’ennuyoient ; et elle avoit été très-blessée de l’intention qu’il avoit manifestée de recommencer auprès d’elle des assiduités, qui d’abord lui avoient été si agréables.

Le jour du départ du régiment, il dîna avec plusieurs officiers à Longbourn. Elisabeth étoit si peu disposée à se séparer amicalement de lui, que lorsqu’il s’informa si elle s’étoit bien trouvée à Hunsford, elle lui répondit que le colonel Fitz-Williams avoit passé trois semaines à Rosing et lui demanda s’il le connoissoit.

Il eut l’air surpris, fâché et inquiet ; mais après quelques instans de réflexions il se remit, et lui répondit avec un sourire, qu’il l’avoit souvent vu autrefois, et que c’étoit un homme doux et agréable ; il lui demanda ce qu’elle en pensoit. Elisabeth en fit un grand éloge, et Wikam ajouta d’un air indifférent ; combien de temps avez-vous passé à Rosing ?

— Environ trois semaines !

— Et le vîtes-vous souvent ?

— Presque tous les jours.

— Ses manières sont très-différentes de celles de son cousin.

— Oui, mais je trouve que Mr. Darcy gagne à être connu.

— En vérité ! s’écria Wikam, d’un air qui n’échappa point à Elisabeth, et puis-je vous demander ?… puis s’interrompant : En quoi a-t-il gagné ? ajouta-t-il d’un ton plus gai, a-t-il daigné mettre un peu plus de politesse, dans ses manières ? Car je n’ose pas espérer continua Wikam d’un ton plus sérieux, et un peu plus bas, qu’il ait changé quant au fond de son caractère. Quant au fond, reprit Elisabeth, je crois qu’il est toujours le même.

Wikam la regardoit attentivement, ne sachant pas ce qu’il devoit penser de ses paroles ; il avoit remarqué quelque chose dans son ton qui lui donnoit de l’inquiétude.

— Quand je dis qu’il gagne à être connu, je ne veux pas dire que son esprit ou ses manières puissent changer, mais qu’en le connoissant davantage on apprécie mieux son mérite.

Wikam rougit tout-à-coup et parut agité ; il se tut un instant ; enfin il lui dit, d’un son de voix très doux :

— Vous qui connoissez bien mes sentimens à l’égard de Mr. Darcy, vous devez facilement comprendre combien je dois me réjouir de ce changement en lui, lors même qu’il ne seroit qu’apparent. Son orgueil, s’il prend cette direction-là, peut être utile même aux autres, surtout s’il le corrige des défauts et de la mauvaise foi dont j’ai souffert. Mais je crains que cette amélioration qui vous a frappée ne soit que pour le temps de ses visites à sa tante, dont il respecte le jugement et l’opinion ; la crainte qu’elle lui inspire, opère toujours une différence chez lui lorsqu’ils sont ensemble, et on peut l’attribuer au vif désir qu’il a d’épouser Miss de Bourgh.

Elisabeth à ces paroles ne put retenir un sourire, et elle ne répondit que par un léger signe de tête ; elle voyoit qu’il vouloit remettre la conversation sur les griefs qu’il avoit contre Mr. Darcy, et elle n’étoit pas d’humeur à le lui permettre. Le reste de la soirée Wikam affecta beaucoup de gaieté, mais il n’eut pas l’air de s’occuper plus d’Elisabeth que des autres femmes ; ils se séparèrent avec politesse, mais peut-être aussi avec le désir mutuel de ne plus se revoir.

Lorsque l’assemblée se sépara, Lydie retourna avec Mistriss Forster à Meryton, d’où elle devoit partir le lendemain de fort bonne heure. Ses adieux à sa famille furent plus bruyans que touchans ; Kitty fut la seule qui répandit quelques larmes, mais c’étoient des larmes de chagrin et d’envie. Mistriss Bennet ne pouvoit assez faire de souhaits pour le bonheur de sa fille, elle lui recommanda de s’amuser autant qu’elle le pourroit ; avis qui je crois devoit être fort bien suivi. Au milieu des bruyans transports de Lydie et de ses adieux à sa famille, l’adieu plus tranquille de ses sœurs fut à peine entendu.






CHAPITRE VII.

Si Elisabeth ne se fut formé le tableau du bonheur domestique et de la félicité conjugale que sur les observations que lui fournissoit sa propre famille, elle n’en auroit pas pris une idée bien agréable. Son père séduit par la jeunesse et la beauté, avoit épousé une femme dont l’intelligence bornée et l’esprit rétréci avoient, immédiatement après son mariage, détruit toute la considération qu’il auroit dû avoir pour elle ; l’estime, le respect et la confiance étoient bannis pour toujours de leur ménage, et toute espérance de bonheur domestique avoit disparu. Mais Mr. Bennet n’étoit pas homme à trouver des consolations contre un malheur qu’il devoit à sa propre imprudence, dans ces plaisirs que recherchent trop souvent les maris déçus dans leurs espérances.

Il aimoit passionnément la campagne et la lecture, il tiroit de ces deux goûts ses principales jouissances, il en devoit très-peu à sa femme, excepté, lorsque sa sottise et son ignorance étoient poussées si loin, qu’il s’en amusoit. Ce n’est pas en général l’espèce de bonheur qu’un homme doit désirer obtenir de sa femme, mais lorsque tous les autres lui sont refusés, la véritable philosophie, doit savoir tirer parti de ce qui reste.

Elisabeth n’avoit, malheureusement pour elle, jamais été aveuglée sur les torts de son père comme époux ; elle les avoit toujours vus avec chagrin ; mais respectant toutes ses autres qualités et reconnoissante de l’affection qu’il lui témoignoit, elle s’efforçoit d’oublier ce qu’elle ne pouvoit corriger. Jusqu’à ce moment, elle n’avoit jamais si vivement senti les désavantages qui résultoient pour les enfans, d’un mariage aussi mal assorti ; elle n’avoit jamais été aussi pénétrée de regret du mauvais emploi des talens et des connoissances de son père, qui, s’il les eut crus inutiles au développement de l’esprit de sa femme, auroit pu au moins les employer utilement à l’éducation de ses filles.

Excepté le plaisir qu’Elisabeth ressentit du départ de Wikam, elle trouva peu d’autres sujets de satisfaction dans l’éloignement du régiment. Leurs divertissemens extérieurs étoient encore moins variés qu’à l’ordinaire ; et dans l’intérieur les plaintes continuelles de sa mère et de sa sœur sur l’ennui qui les possédoit, jetoient une teinte de tristesse sur leur cercle domestique. Si on pouvoit espérer que Kitty regagnât le degré de bonheur que lui avoit accordé la nature, pendant l’absence de celle qui lui troubloit le cerveau : l’on pouvoit aussi redouter pour la vaine et imprudente Lydie le double danger de se trouver dans un lieu où l’on prenoit les eaux, et au milieu d’un camp. De quelque côté que la pauvre Elisabeth tournât ses pensées, elle ne trouvoit que mortification, chagrin et inquiétude ; elle avoit besoin de quelque chose qui ranimât son esprit abattu, et elle plaça toutes ses espérances dans le voyage qu’elle devoit bientôt faire dans le nord avec son oncle et sa tante Gardiner. Si Jane avoit pu être de la partie, il lui sembloit que son plaisir eût été complet.

Il est heureux, pensoit-elle, que j’aie toujours quelque chose à désirer ; si ce plan me promettoit un bonheur parfait, je pourrois craindre peut-être quelque chagrin à sa suite ; mais la source constante de regrets qu’occasionnera en moi la privation de ma sœur, peut raisonnablement me faire croire que toutes mes espérances de plaisir se réaliseront. Un projet qui ne présente que des délices continuelles, ne peut jamais s’effectuer ; trop compter sur sa réussite est le moyen de se ménager quelque désappointement.

Lydie avoit promis d’écrire très-souvent et très au long à sa mère et à Kitty ; mais ses lettres se faisoient attendre long-temps et étoient toujours fort courtes. Celles adressées à sa mère contenoient peu de détails, sinon qu’elle revenoit de tel ou tel endroit, accompagnée par tel ou tel officier ; qu’elle avoit vu de si belles choses, qu’elle en étoit stupéfaite ; qu’elle avoit une nouvelle robe ou un nouveau bonnet, dont elle faisoit la description ; et toujours elle finissoit précipitamment, parce que Mistriss Forster l’attendoit pour aller au camp. Sa correspondance avec Kitty étoit nulle pour les autres ; car ses lettres, quoique plus longues, étoient tellement remplies de phrases et de mots soulignés, qu’il étoit impossible de les lire en famille.

Quinze jours ou trois semaines après le départ de Lydie ; la bonne humeur, la santé et la gaieté revinrent à Longbourn ; tout reprit un aspect plus riant. Les familles du voisinage, qui avoient été passer l’hiver à la ville, revinrent, et les plaisirs et les toilettes d’été recommencèrent. Mistriss Bennet reprit sa dolente sérénité, et, au milieu de Juin, Kitty fut assez bien remise pour pouvoir rentrer à Meryton sans pleurer ; ce qui parut d’un si heureux présage, qu’Elisabeth espéra qu’à Noël prochain elle seroit assez raisonnable pour ne pas parler plus d’une fois par jour d’un officier ; à moins que, par un fâcheux hasard, un autre régiment ne vînt en garnison à Meryton.

L’époque fixée pour le voyage des Gardiner approchoit, et il n’y avoit plus que quinze jours à attendre, lorsqu’il arriva une lettre de Mistriss Gardiner, qui, tout à la fois, en retardoit le moment et en abrégeoit la durée. Des affaires empêchoient Mr. Gardiner de partir avant la dernière quinzaine de Juillet, et il devoit être de retour à Londres au bout d’un mois. Comme c’étoit un terme trop court pour aller aussi loin qu’ils se l’étoient proposés ; du moins pour faire ce voyage d’une manière commode et agréable ; ils abandonnoient le projet d’aller aux lacs, pour faire un tour plus court, et, d’après leurs idées du moment, ils ne devoient aller que dans le Derbyshire. Il y avoit assez de choses à voir dans ce comté pour les occuper pendant trois semaines, et Mistriss Gardiner conservoit pour ce pays-là une affection particulière. La ville où elle avoit autrefois passé plusieurs années, et où elle comptoit maintenant s’arrêter quelques jours, étoit sans doute pour elle un objet d’aussi grand intérêt, que les beautés de Mathock, de Chatsworth, ou de Dordale.

Ce nouvel arrangement ne plut point à Elisabeth ; elle avoit fermement compté voir les lacs, et elle pensoit qu’on auroit eu assez de temps pour y aller ; mais il falloit bien se contenter de ce qu’on lui offroit ; et comme elle se contentoit aisément, ses regrets furent vite oubliés. Le Derbyshire lui rappeloit bien des choses ! Il étoit impossible d’entendre prononcer ce nom sans penser à Pemberley et à son maître ! Mais, disoit-elle, je puis entrer dans ce comté sans qu’il le sache et sans que je le voie.

Il falloit attendre encore long-temps ; quatre semaines devoient s’écouler avant l’arrivée de son oncle et de sa tante ; quelle éternité ! Elles s’écoulèrent cependant, et Mr. et Mistriss Gardiner parurent enfin avec leurs quatre enfans à Longbourn. Deux filles de six à huit ans, et deux petits garçons encore plus jeunes, furent confiés aux soins de leur cousine Jane qui étoit leur favorite, et dont le bon sens et la douceur la rendoient plus capable que toute autre de les surveiller, de les instruire, de les amuser, et, je crois aussi, de les gâter.

Les Gardiner ne passèrent qu’une nuit à Longbourn et partirent le lendemain avec Elisabeth ; ils étoient sûrs de se convenir comme compagnons de voyage ; ils avoient en partage la santé et le genre de caractère qui permettent de supporter de petits inconvéniens de route. La gaieté qui embellit tout, l’amitié et l’esprit qui font oublier les mécomptes ou les privations, leur garantissoient les jouissances qu’ils s’étoient promises.

L’objet de cet ouvrage n’est pas de donner la description du pays qu’ils parcoururent, ni des villes qu’ils visitèrent. Oxford, Bleuhiem, Wirswik, Birmingham, etc. sont assez connues ; nous ne nous occuperons que d’une très petite partie du Derbyshire. Après avoir vu les principales curiosités du pays, ils dirigèrent leur course vers la petite ville de Lambton, où Mistriss Gardiner avoit habité autrefois, et où elle avoit conservé quelques-unes de ses connoissances.

Elisabeth apprit de sa tante que Pemberley étoit à cinq milles de Lambton ; il n’étoit éloigné de la grande route que d’un mille ou deux. Mistriss Gardiner témoigna le désir de revoir cet endroit ; Mr. Gardiner y étoit fort disposé. On voulut consulter le goût d’Elisabeth.

— N’aimeriez-vous pas voir un lieu dont vous avez tant entendu parler, mon amour ? lui dit Mr. Gardiner ; un lieu qui doit vous intéresser : Wikam y a passé toute sa jeunesse, vous le savez.

Elisabeth fut déconcertée ; elle sentoit qu’elle feroit mieux de ne pas aller à Pemberley. Elle étoit fatiguée, disoit-elle, des belles maisons ; elle en avoit déjà tant visité, qu’elle n’éprouvoit réellement plus de plaisir à voir de beaux tapis et de riches draperies.

— Si c’étoit seulement une belle maison richement meublée, dit Mistriss Gardiner, je ne m’en soucierois pas plus que vous ; mais le parc est délicieux, c’est un des plus beaux endroits du pays.

Elisabeth n’ajouta rien ; mais la possibilité de rencontrer Mr. Darcy pendant qu’elle parcourroit sa propriété, se présenta à elle ; elle rougit à cette seule idée, et jugea qu’il valoit peut-être mieux confier tout à sa tante, que de courir un pareil risque ; il y avoit aussi des inconvéniens à lui faire cette confidence. Enfin, elle pensa que ce seroit sa dernière ressource, si les informations qu’elle prendroit sur l’absence de la famille n’étoient pas favorables.

En conséquence, lorsqu’ils arrivèrent le soir à la ville prochaine, elle demanda à la fille d’auberge, si Pemberley n’étoit pas un bel endroit ? quel étoit le nom du propriétaire ? et si sa famille l’occupoit cet été ? La réponse ayant été négative, ses craintes furent dissipées, et elle éprouva la plus grande curiosité de tout visiter, même jusqu’à la maison. Lorsque le sujet fut remis sur le tapis le lendemain matin, et qu’on l’interpella de nouveau ; elle répondit, avec l’air d’une indifférence parfaite, qu’elle n’avoit aucune répugnance à y aller. — Ils partirent donc pour Pemberley.

CHAPITRE VIII.

Elisabeth cherchoit, non sans un léger trouble à découvrir Pemberley, et lorsque la voiture entra dans l’avenue, son cœur battit plus vite qu’à l’ordinaire.

Le parc étoit fort grand et très-varié ils y entrèrent par la partie la plus basse, et marchèrent pendant quelque temps, à travers un beau bois qui s’étendoit au loin.

L’esprit d’Elisabeth étoit trop occupé pour qu’elle pût prendre part à la conservation, mais elle admiroit tous les endroits remarquables et tous les points de vue. Ils montèrent insensiblement pendant un demi-mille et se trouvèrent enfin sur le sommet d’une éminence où le bois cessoit et d’où l’on découvroit tout-à-coup, de l’autre côté d’un vallon, la maison de Pemberley. C’étoit un grand et beau bâtiment situé sur le penchant d’une colline, et appuyé contre des coteaux couverts de bois ; devant l’édifice serpentoit un ruisseau assez considérable, dont les bords n’étoient ni trop négligés ni trop régulièrement soignés. Elisabeth étoit ravie ; elle n’avoit jamais vu un lieu où la nature eût été plus prodigue de ses dons, et où ses beautés eussent été moins défigurées par l’art. Ils étoient tous dans la plus vive admiration, et dans ce moment elle sentit qu’on auroit pu trouver quelques charmes à être maîtresse de Pemberley. Ils descendirent la colline, traversèrent un pont et s’approchèrent de la maison. Pendant qu’ils la considéroient, Elisabeth sentit renaître toutes ses appréhensions de rencontrer Mr. Darcy. Elle craignoit que la fille d’auberge n’eût été mal informée. Lorsqu’ils demandèrent à voir la maison, on les fit entrer dans le vestibule et pendant qu’on alloit chercher la concierge, Elisabeth ne pouvoit assez s’étonner de se trouver dans ces lieux. La concierge arriva ; c’étoit une femme âgée, qui avoit l’air respectable, d’une mise fort simple, et d’une politesse qu’Elisabeth ne s’attendoit pas à trouver dans cette maison. Elle les conduisit dans la salle à manger, c’étoit une chambre spacieuse et très bien meublée ; Elisabeth s’approcha de la fenêtre ; la colline couronnée de bois qu’ils avoient descendue, paroissoit plus escarpée à cette distance et faisoit un bel effet ; les mouvemens de terrain étoient charmans ; la rivière qui serpentoit, les arbres dispersés sus ses bords, et les contours de la vallée, formoient un charmant tableau. Elle voyoit ces objets prendre à chaque moment un aspect différent ; de toutes les fenêtres on découvroit de nouvelles beautés. Les chambres étoient grandes et belles ; leur ameublement étoit d’accord avec la fortune du propriétaire ; mais Elisabeth admira son goût, en observant qu’elles n’étoient pas trop chargées d’ornemens inutiles, et qu’avec peut-être moins de somptuosité, il y avoit plus d’élégance que dans celles de Rosing.

J’aurois pu être maîtresse de tout ceci, pensoit-elle, j’y serais déjà établie, et au lieu de parcourir ces appartemens comme une étrangère, je pourrois y recevoir la visite de mon oncle et de ma tante… Mais non ! cela ne pourroit être !… Mon oncle et ma tante auroient été perdus pour moi ; je n’aurais pas seulement pu les inviter… Cette réminiscence fut heureuse, elle la sauva d’un sentiment qui pouvoit ressembler à des regrets.

Elle avoit bien envie de demander à la concierge si son maître étoit vraiment absent, mais elle n’en eut pas le courage ; son oncle la prévint en faisant cette question lui-même, et Mistriss Reynold répondit qu’il étoit absent, mais qu’elle l’attendoit le lendemain avec plusieurs de ses amis.

Mistriss Gardiner appela Elisabeth pour lui montrer un portrait ; c’étoit celui de Mr. Wikam, suspendu à la cheminée avec plusieurs autres miniatures ; elle lui demanda en souriant comment elle le trouvoit ; la concierge alors s’avança, et dit que c’étoit le portrait d’un jeune homme, fils de l’intendant du père de son maître, qu’il avoit fait élever à ses frais. — Il est à présent à l’armée, ajouta-t-elle, mais je crains qu’il n’ait mal tourné.

Mistriss Gardiner lança un coup-d’œil à Elisabeth.

— Et ceci, dit Mistriss Reynold en montrant une autre miniature, c’est le portrait de mon maître ; il lui ressemble beaucoup ; il a été fait en même temps que l’autre, il y a huit ans.

— J’ai beaucoup entendu parler de la beauté de votre maître, dit Mistriss Gardiner en s’approchant du portrait ; en effet, c’est une belle figure ; mais Lizzy, vous pouvez nous dire s’il est ressemblant ?

Le respect de Mistriss Reynold pour Elisabeth, parut s’augmenter lorsqu’elle apprit qu’elle connoissoit son maître.

— Cette jeune dame connaît Mr. Darcy ? dit-elle ; Elisabeth rougit et répondit : — Un peu.

— Et ne trouvez-vous pas, Madame, que c’est un très-bel homme ?

— Oui, très-beau.

— Oh ! pour moi, je n’en connois point de plus beau ! mais vous verrez là-haut un plus grand portrait de lui. Cette chambre étoit la chambre favorite de feu mon maître, et les miniatures sont placées là, comme elles l’étoient de son temps ; il les aimoit passionnément.

— Voici, ajouta Mistriss Reynold, le portrait de Miss Darcy lorsqu’elle n’avoit que huit ans. C’est la plus belle personne que j’aie jamais vue ! Et tant de talens ! Elle joue du piano ; elle chante tout le jour ! Il y a, dans la chambre à côté, un nouvel instrument qui vient d’arriver pour elle ; c’est un présent de mon maître.

Les manières douces et agréables de Mistriss Gardiner inspiroient la confiance ; par ses questions et ses observations, elle captivoit celle de Mistriss Reynold qui, soit par vanité soit par attachement, avoit un grand plaisir à parler de son maître et de sa sœur.

— Votre maître vient-il souvent à Pemberley ?

— Pas autant que je le voudrois ; mais je crois que dorénavant il y passera la moitié de l’année. Miss Darcy y est toujours pendant les mois d’été.

— Excepté lorsqu’elle est à Ramsgate, pensa Elisabeth.

— Si votre maître se marioit, vous le verriez plus souvent.

— Oui, Madame, mais je ne sais pas quand ce moment arrivera. Quelle femme seroit digne de lui ?

Mr. et Mistriss Gardiner se regardèrent en souriant ; Elisabeth ne put s’empêcher de dire :

— C’est un bien grand éloge, Madame.

— Pas plus grand qu’il ne le mérite ; tous ceux qui le connoissent en disent autant. Je n’ai jamais entendu un mot désagréable sortir de sa bouche ; cependant, je le connois dès l’âge de 4 ans.

C’étoit l’éloge le plus extraordinaire et le plus opposé aux idées d’Elisabeth. Elle n’avoit jamais imaginé que ce fut un homme d’un caractère doux, et sa curiosité fut vivement excitée ; elle désiroit en apprendre davantage, et fut bien aise lorsque son oncle ajouta :

— Il y a peu de gens dont on puisse dire cela. Vous êtes bien heureuse d’avoir un tel maître.

— Oh ! oui Monsieur, je le sais bien. Je chercherois dans le monde entier, sans pouvoir en trouver un meilleur ; mais j’ai toujours vu que ceux qui étoient bons étant enfans, restent bons lorsqu’ils deviennent grands. C’étoit le garçon le plus doux et qui avoit le meilleur cœur possible.

L’étonnement d’Elisabeth étoit extrême. — Est-il possible qu’il soit ainsi ? pensoit-elle.

— Son père étoit un excellent homme ? dit Mistriss Gardiner.

— Oui, Madame, et son fils est comme lui ; tout aussi bon pour les pauvres.

Elisabeth auroit voulu en savoir davantage. Mistriss Reynold ne l’intéressoit plus quand elle parloit d’autres choses. C’étoit en vain qu’elle leur expliquoit le sujet des tableaux, qu’elle leur faisoit remarquer la grandeur des chambres, la richesse des ameublemens. Mr. Gardiner, qui attribuoit à la prévention l’éloge excessif qu’elle faisoit de son maître, s’en amusoit, et il la ramena bientôt sur ce sujet. Alors, elle appuya de nouveau avec chaleur, sur toutes ses qualités.

— C’est le meilleur maître et le meilleur seigneur qu’il y ait jamais eu ; il ne ressemble point à ces jeunes gens d’à présent qui ne pensent qu’à eux ; il n’y a pas un de ses fermiers ou de ses domestiques qui ne lui donne le surnom de bon. Il y a des gens qui le croyent fier ; mais je n’ai certainement rien vu qui puisse le faire juger ainsi, c’est peut-être parce qu’il ne cause pas beaucoup.

— Sous quel aimable jour elle le place ! pensoit Elisabeth.

— Ce bel éloge, lui dit tout bas Mr. Gardiner, n’a pas beaucoup de rapports avec la conduite qu’il a tenue envers notre pauvre ami.

— Peut-être avons-nous été trompés.

— Ce n’est pas vraisemblable, notre autorité étoit trop bonne.

Lorsqu’ils furent arrivés dans la spacieuse galerie de l’étage supérieur, on les fit entrer dans un très joli salon, meublé dans le meilleur goût et avec plus d’élégance que les appartemens d’en bas. Mistriss Reynold leur dit qu’on venoit de l’arranger pour faire une surprise à Miss Darcy, qui s’étoit attachée à cet appartement lors de son dernier séjour à Pemberley.

— Il est certainement bon frère pensoit Elisabeth, en s’approchant d’une fenêtre.

Mistriss Reynold se représentoit déjà le plaisir que Miss Darcy éprouveroit en entrant dans cette chambre. On est sûr, disoit-elle, que tout ce qui peut faire plaisir à sa sœur, il le fait à l’instant même. Il ne restoit plus à voir que les tableaux de la galerie et deux ou trois chambres à coucher. Il y avoit quelques bons tableaux ; Elisabeth n’étoit point connoisseuse, et comme elle en avoit déjà vu en bas, elle regarda surtout les dessins au crayon de Miss Darcy, dont les sujets étoient plus intéressans pour elle. Il y avoit plusieurs portraits de famille qui ne devoient pas fixer beaucoup l’attention des étrangers. Elisabeth cherchoit le seul dont les traits lui fussent connus ; enfin elle le trouva. Elle vit un portrait frappant de Mr. Darcy, avec le sourire qu’elle se souvenoit de lui avoir vu quelquefois lorsqu’il la regardoit ; elle resta quelques momens devant ce portrait dans une sérieuse contemplation, et y retourna encore avant de quitter la galerie. Mistriss Reynold leur dit qu’il avoit été fait du vivant de son père.

Il y avoit certainement alors dans le cœur d’Elisabeth un sentiment plus doux pour l’original qu’elle ne l’avoit jamais eu ; les éloges qu’en avoit faits Mistriss Reynold n’étoient pas insignifians. Quel témoignage a plus de poids que celui d’un serviteur ! En qualité de frère, de seigneur et de maître, de combien de gens le bonheur lui étoit confié ! Combien de peines ou de plaisirs il étoit en son pouvoir d’accorder ! Tout ce que la concierge avoit dit, étoit en faveur de son caractère. Immobile devant la toile où il étoit représenté et où il avoit l’air de fixer ses yeux sur elle, Elisabeth pensoit à l’amour qu’il avoit eu pour elle avec un sentiment plus vif que jamais ; elle se rappeloit son agitation pendant leur dernière entrevue, et se trouvoit disposée à pardonner l’inconvenance de ses expressions.

Lorsqu’ils eurent visité toute la maison, ils prirent congé de la concierge, qui les recommanda à un jardinier pour leur faire voir la campagne. En traversant la prairie qui conduisoit à la rivière, Elisabeth se retourna pour voir encore la maison, son oncle et sa tante se retournèrent aussi ; et tandis que Mr. Gardiner cherchoit à deviner la date de la construction de ce bâtiment ; le propriétaire lui-même sortit tout-à-coup du chemin qui conduisoit aux écuries.

Il n’étoit qu’à vingt pas et il avoit paru si soudainement, qu’il étoit impossible qu’Elisabeth évitât d’être vue ; leurs yeux se rencontrèrent et leurs joues se couvrirent de rougeur. Il recula de quelques pas et parut un instant immobile de surprise ; mais, se remettant bientôt, il s’avança et adressa la parole à Elisabeth : si ce n’étoit pas avec tout le calme possible, c’étoit au moins avec la plus parfaite politesse.

Elle s’étoit éloignée au premier moment sans réflexion, mais, s’arrêtant lorsqu’il s’avança, elle reçut ses complimens avec un embarras qu’il lui fut impossible de surmonter. Quant à Mr. et Mistriss Gardiner, si la ressemblance de Mr. Darcy avec son portrait n’eût pas suffi pour leur assurer que c’étoit bien lui, la surprise du jardinier en voyant son maître le leur auroit appris. Ils se tinrent à l’écart pendant qu’il parloit à leur nièce, qui, étonnée et confuse, osant à peine lever les yeux, ne savoit quelle réponse faire aux questions obligeantes qu’il lui adressoit sur sa famille. Surprise du changement qui s’étoit opéré dans ses manières depuis qu’elle ne l’avoit vu, chaque phrase qu’il prononçoit augmentoit son embarras, et toute l’inconvenance qu’il y avoit à ce qu’elle se trouvât chez lui, se représenta à son esprit plus vivement encore : ce peu de minutes qu’elle passa ainsi lui parurent les plus malheureuses de sa vie. Il ne sembloit pas être beaucoup plus à son aise ; son ton n’étoit pas si froid qu’à l’ordinaire ; mais il répéta si souvent les mêmes questions sur le moment où elle avoit quitté Longbourn et le temps qu’elle avoit déjà passé dans le Derbyshire, et c’étoit d’une manière si embarrassée, qu’on voyoit bien l’agitation de son esprit.

Enfin, ces idées parurent l’abandonner, et après être resté quelques momens sans dire un mot, il sembla se recueillir subitement, et prit congé. Mr. et Mistriss Gardiner s’approchèrent alors en se récriant sur la beauté de sa figure, mais Elisabeth n’en entendit pas un mot ; plongée dans ses réflexions, elle les suivit en silence ; elle étoit accablée par la honte et l’inquiétude. Sa présence dans ce lieu étoit la chose la plus malheureuse et la plus inconvenante. Combien elle devoit paroître extraordinaire à Darcy ! Ne pouvoit-il pas croire qu’elle s’étoit trouvée là dans le but de le rencontrer ! Pourquoi étoit-elle venue ? Pourquoi étoit-il arrivé un jour plutôt ? S’ils avoient été vingt pas plus loin, il ne l’auroit point reconnue ! Que signifioit le changement frappant de ses manières ? Non-seulement il étoit étonnant qu’il lui eût parlé, mais encore qu’il y eût mis tant de politesse, et qu’il lui eût demandé des nouvelles de toute sa famille ! Jamais elle ne lui avoit vu l’air moins réservé ; jamais il ne lui avoit parlé avec plus de douceur. Quel contraste avec leur dernière entrevue ; celle où il lui avoit remis sa lettre !

Les voyageurs étoient alors arrivés vers une allée au bord de l’eau, et chaque pas leur découvroit un nouveau mouvement de terrain, ou une plus belle vue ; mais il se passa long-temps avant qu’Elisabeth y fît aucune attention ; quoiqu’elle répondît machinalement aux appels réitérés de son oncle et de sa tante, et qu’elle parût fixer ses yeux sur les objets qu’ils lui faisoient remarquer, elle ne distinguoit cependant aucune partie du tableau. Ses pensées suivoient alors Mr. Darcy ; elle auroit voulu savoir ce qui se passoit dans son esprit, ce qu’il pensoit d’elle, et si elle lui étoit encore chère ! Peut-être n’avoit-il été si poli que parce qu’il sentoit que les torts n’avoient pas été de son côté ; cependant il y avoit dans sa voix quelque chose qui n’indiquoit pas de la tranquillité. Elle n’auroit pas su dire s’il l’avoit revue avec peine ou plaisir, mais certainement il ne l’avoit pas revue avec indifférence ! Enfin, les plaisanteries de ses compagnons de route, sur sa distraction prolongée, la firent revenir à elle-même et elle sentit la convenance de paroître moins préoccupée.

Ils entrèrent dans le bois, et, quittant la rivière pour un moment, ils gravirent quelques coteaux d’où l’on pouvoit, à travers les arbres, apercevoir de temps en temps les charmans points de vue de la vallée. Mr. Gardiner auroit eu le désir de faire le tour du parc, mais le jardinier lui dit, d’un air triomphant, qu’il avoit dix milles de tour ; c’étoit donc impossible. Ils suivirent un chemin qui les ramena en peu de temps près de l’eau. Ils traversèrent un pont dont la simplicité étoit en rapport avec tout ce qui l’entouroit ; c’étoit un lieu plus sauvage que tout ce qu’ils avoient vu ; la vallée, fort resserrée, ne laissoit plus aux bords de la rivière qu’un étroit sentier pratiqué dans le taillis du bois qui la bordoit. Elisabeth auroit voulu en suivre tous les contours ; mais lorsqu’ils virent à quelle distance il étoient de la maison, Mistriss Gardiner, qui ne marchoit pas volontiers, ne voulut pas aller plus loin, et ne pensa qu’à rejoindre la voiture le plus promptement possible. Ils se dirigèrent donc vers la maison par le chemin le plus court, mais Mr. Gardiner, qui aimoit beaucoup la pêche, étoit si occupé à chercher la trace des poissons dans la rivière, en s’en entretenant avec son conducteur, qu’il avançoit fort peu. En promenant ainsi, ils furent très-étonnés de voir Mr. Darcy qui revenoit vers eux et qui n’étoit déjà plus à une grande distance ; Elisabeth, quoique surprise, étoit cependant mieux préparée à cette entrevue qu’à la première ; elle résolut, s’il avoit réellement l’intention de les aborder, de réprimer son trouble et de lui parler avec calme. Elle crut, pendant quelques momens, qu’il prendroit une autre direction, et un détour du sentier l’ayant dérobé à ses yeux, elle en étoit déjà persuadée, lorsqu’au tournant il se trouva devant elle. Désirant être aussi polie qu’il l’avoit été, elle se récria, en l’abordant, sur la beauté de ce lieu ; mais elle n’eut pas plutôt prononcé les mots de charmant, délicieux, qu’elle s’imagina que l’éloge de Pemberley dans sa bouche pourroit être mal interprété après ce qui s’étoit passé, elle rougit et se tut.

Mistriss Gardiner étoit restée un peu en arrière ; lorsqu’elle s’approcha, Mr. Darcy demanda à Elisabeth de vouloir bien le présenter à ses amis. C’étoit un effort de civilité auquel elle n’étoit point préparée ; elle ne put réprimer un sourire en pensant qu’il vouloit bien maintenant faire connoissance avec ces mêmes personnes contre lesquelles son orgueil l’avoit révolté lorsqu’il avoit demandé sa main. Quelle sera sa surprise, pensa-t-elle, lorsqu’il saura qui ils sont ? Il les prend peut-être pour des gens d’un rang plus relevé. En les nommant, elle jeta sur lui un regard à la dérobée, pour voir comment il supportoit cette découverte ; elle craignoit de le voir s’éloigner aussitôt qu’il le pourroit d’une compagnie aussi vulgaire. Elle vit clairement qu’il étoit en effet très surpris, mais cependant il en prit son parti avec courage, rebroussa chemin avec eux, et entra même en conversation avec Mr. Gardiner. Elisabeth triomphoit ! Il pouvoit voir au moins qu’elle avoit quelques parens, dont elle ne devoit point rougir. Elle écoutoit leur conversation, et s’enorgueillissoit à chaque expression, à chaque phrase de son oncle, qui prouvoient son esprit, son goût et l’élévation de ses sentimens.

On parloit de la pêche, et elle entendit Mr. Darcy inviter son oncle, avec la plus grande politesse, à venir pêcher toutes les fois qu’il le voudroit, pendant qu’il seroit dans le voisinage ; lui offrant même de lui prêter tout l’attirail de la pêche, et lui indiquant les parties de la rivière où il y avoit ordinairement le plus de poisson. Mistriss Gardiner, qui donnoit le bras à Elisabeth, la regardoit avec étonnement. Elisabeth ne disoit rien, mais elle étoit extrêmement flattée, tout cela étoit en son honneur ! Sa surprise croissant toujours, elle cherchoit à deviner la cause de ce changement ; d’où cela peut-il venir, se disoit-elle, les reproches que je lui ai faits à Hunsford, auroient-ils pu opérer une pareille métamorphose ? Mais, non, il est impossible qu’il m’aime encore !

Après s’être promenés quelques momens ainsi, les deux dames en avant, les deux messieurs derrière ; Mistriss Gardiner étant trop fatiguée, et ne trouvant plus que le bras d’Elisabeth fut un soutien assez ferme, prit celui de son mari. Tout naturellement Mr. Darcy se trouva à côté d’Elisabeth. Ils continuèrent ainsi… Elisabeth rompit la première le silence ; elle vouloit qu’il sût qu’elle n’étoit venue à Pemberley que parce qu’on lui avoit affirmé qu’il étoit absent. — Votre concierge, dit-elle, nous avoit assurés que vous n’arriveriez que demain ; nous avions su aussi à Bakwell, qu’on ne vous attendoit point encore. Darcy répondit que quelques affaires l’avoient fait devancer les personnes avec lesquelles il étoit en route ; elles arriveront demain de bonne heure ; parmi elles, il y en a quelques-unes qui réclameront l’honneur d’être connues de vous ; M. Bingley et ses sœurs.

Elisabeth ne répondit que par une légère inclination. Ses pensées la reportèrent au moment où le nom de Mr. Bingley avoit été prononcé entre eux la dernière fois. Mr. Darcy, si elle en jugeoit par sa rougeur, étoit occupé de la même idée.

— Il y a aussi, continua-t-il après une légère pause, une personne qui souhaite surtout de faire votre connoissance ; vous me permettrez, Madame, si ma demande n’est pas trop indiscrète, de vous présenter ma sœur, pendant votre séjour à Lambton.

La surprise d’Elisabeth fut si grande, qu’elle ne sut que répondre ; elle sentoit bien que le désir que pouvoit avoir Miss Darcy de la connoître devoit être l’ouvrage de son frère, et c’étoit une idée bien douce pour elle ! C’étoit la preuve que le ressentiment ne lui avoit pas donné une mauvaise opinion d’elle.

Ils marchoient en silence, plongés tous deux dans leurs réflexions ; Elisabeth n’étoit pas gaie, c’eût été impossible, mais elle étoit flattée et doucement agitée. Ce désir de lui présenter sa sœur étoit le compliment le plus aimable qu’il pût lui faire. Ils eurent bientôt devancé les autres, et lorsqu’ils atteignirent la voiture, Mr. et Mistriss Gardiner étoient encore à un demi-quart de mille.

il la pria alors d’entrer dans la maison, mais elle assura qu’elle n’étoit point fatiguée, et ils restèrent dans la prairie. Le silence étoit fort embarrassant ; elle auroit voulu parler, mais il lui sembloit que tous les sujets lui étoient défendus. Enfin, cependant, elle se souvint qu’elle venoit de voyager, et ils s’entretinrent avec persévérance du Péak, de Maltok, de Dovedale, etc. Mais le temps et Mistriss Gardiner marchoient bien lentement ! La patience et les idées d’Elisabeth étoient à bout avant que le tête-à-tête fût fini. Lorsque son oncle et sa tante les rejoignirent, Darcy les pressa encore d’entrer dans la maison et de prendre quelques rafraîchissemens ; mais ils refusèrent, et on se sépara avec la plus grande politesse de part et d’autre. Mr. Darcy aida les dames à monter dans leur voiture, et lorsqu’elle partit, Elisabeth le vit retourner lentement à la maison.

Alors commencèrent les observations de son oncle et de sa tante, et tous deux déclarèrent qu’ils étoient enchantés.

— Il est tout-à-fait simple et poli, dit son oncle.

— Il est parfaitement sûr qu’il a quelque chose d’imposant, dit sa tante ; c’est dans son air, et cela ne va pas mal ; à présent je dirois volontiers comme la concierge : « Quelques personnes le croient fier, mais moi je ne le trouve pas. »

— Sa conduite envers nous m’a surpris ; il a été plus que poli, rien ne l’obligeoit à tant d’attention, car sa connoissance avec Elisabeth est très-légère.

— Certainement, Lizzy, reprit Mistriss Gardiner, il n’est pas si bien que Wikam, c’est-à dire, sa tournure n’est pas si élégante, mais ses traits sont parfaitement beaux. Comment avez-vous pu nous dire qu’il étoit désagréable ?

Elisabeth s’excusa comme elle le put ; elle dit qu’il lui avoit paru mieux dans le comté de Kent que dans le Hertfordshire, mais qu’elle ne l’avoit jamais vu aussi aimable que ce matin.

— Peut-être est-il un peu capricieux dans sa politesse, reprit Mr. Gardiner ? ces grands Messieurs le sont souvent ; aussi je ne le prendrai pas au mot pour ses offres de pêche, il pourroit changer d’idée, et me prier un autre jour de ne pas entrer chez lui.

Elisabeth vit qu’il avoit tout-à-fait mal jugé son caractère, mais elle ne répliqua rien.

— D’après ce que nous venons de voir et d’entendre, reprit sa tante, jamais je n’aurois imaginé qu’il pût se conduire d’une manière aussi cruelle qu’il l’a fait vis-à-vis de ce pauvre Wikam ! Il n’a point l’air méchant ; au contraire, il a quelque chose d’aimable dans la figure, lorsqu’il parle ; et l’air de d

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