Nouvelle Biographie générale/RUTEBEUF

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Firmin-Didot, 1866 (42, pp. 475-476).

RUTEBEUF, trouvère du treizième siècle. Dans la foule des trouvères qui florissaient à cette époque, Rutebeuf est un de ceux que l’on cite le plus fréquemment de nos jours, tandis que ses contemporains ont gardé le silence sur sa personne et sur ses écrits, malgré le bruit qu’ils ont dû faire alors. Peut-être a-t-il voulu se venger de ce silence en se taisant à son tour sur ses confrères et ses rivaux. Ainsi l’histoire ne nous a rien appris sur l’origine, la famille, les études de Rutebeuf. Tout ce que l’on sait de sa vie se réduit à quelques traits recueillis dans ses ouvrages ; par exemple, nous y lisons qu’il n’avait d’autre profession que celle de rimeur, et une phrase de son Dit de l’Erberie nous porte à croire qu’il était champenois : « En celle Champaigne, dit-il, où je fui nei l’appelle-on (l’armoise) marreborc. » Cette composition burlesque et quelques autres, probablement les premiers essais du trouvère, sont loin d’être sans reproche ; ainsi le Mariage Rutebeuf semble avoir dicté ce portrait à son contemporain, le grave Brunetto Latini : « Jongleur est cil qui converse entre la gent à ris et à geu, et moque soi et sa femme et ses enfans et touz autres. » Il ne faudrait cependant pas confondre notre trouvère avec les ménestrels ou jongleurs de carrefour. Si la misère l’oblige à tendre la main, i ! s’adresse au roi et aux personnages les plus illustres de la France. Nous tenons de Rutebeuf lui-même qu’il était paresseux, débauché, médisant et joueur ; grâce à ce dernier défaut, sa pauvreté, dont il se plaint si amèrement, n’a plus rien qui surprenne. Les cinquante-six pièces dont se compose le bagage littéraire de Rutebeuf sont des dits satiriques ou dévots, des chansons historiques et pieuses, des complaintes dans lesquelles il célèbre la mémoire de ses bienfaiteurs, où il déplore les calamités publiques, des tensons, avec un petit nombre de fabliaux, deux légendes, quelques morceaux allégoriques, et un drame. Si l’on en excepte le drame ou miracle de Théophile, la Vie de sainte Marie l’Egyptienne[1]et celle de sainte Elisabeth de Hongrie, tous les autres ouvrages ont peu d’étendue, et les deux légendes ne sont que des traductions entreprises à la demande de messire Érard de Lesignes. Rutebeuf est un écrivain inégal, rude, trop souvent affecté ; mais en même temps c’est un poète plein de verve, d’originalité et d’énergie ; il écrit sous l’impression des événements de son temps ; en général ses vers ont le caractère de l’inspiration, et la satire est son véritable élément : princes, papes, prélats, barons, bourgeois, avocats, et jusqu’aux vilains, en un mot, toutes les classes de la société d’alors sont en butte à ses traits ; mais c’est surtout contre les ordres religieux qu’il lance ses épigrammes les plus acérées. Nous citerons comme exemple la petite pièce des Béguines:

En rien que Béguine die
N’entendeiz tult se bien non ;
Tot est de religion
Quanque lion trueve en sa vie
Sa parole est prophétie,
S’ele rit, n’est compaignie ;
S’el’pleure, devocion,
S’ele dort, ele est ravie ;
S’el’songe, c’est vision ;
S’ele ment, nou créiez mie.
Se Beguine se marie.
C’est sa conversacions
Ses veulz, sa prophécions.
N’est pas à toute sa vie.
Cest an pleure et cest an prie,
Et cest an panrra baron (mari);
Or est Marthe, or est Marie,
Or se garde, or se marie.
Mais n’en dites se bien non :
Li Rois no sofferroit mie.

Le même goût, la même délicatesse se retrouvent dans un autre morceau, intitulé de Brichemer. Il y a même, selon Legrand d’Aussy « un mérite qu’on ne s’attend pas à y trouver, celui de la grâce et du bon ton ». Victime de la passion du jeu, Rutebeuf peint avec beaucoup de force, de naturel et de vérité les mouvements qui agitent les joueurs[2]. Mais c’est surtout à propos des croisades qu’il s’anime et s’élève. Son style, d’habitude malignement naïf, prend de la dignité, soit qu’il appelle au secours des défenseurs de la terre sainte, soit qu’il déplore la perte des nobles guerriers qui ont succombé dans les champs de la Palestine[3].

Il est un autre genre de poésie où le talent de Rutebeuf, comme narrateur, brille d’un vif éclat : c’est le fabliau. Celui qui nous paraît l’emporter sur tous les autres et par la conception et par le style, c’est Charlot le juif. La traduction qu’en a donnée Legrand d’Aussy est tout à fait décolorée et prouve qu’il n’a pas toujours compris le texte de l’auteur. La plupart de ses Complaintes historiques sont écrites d’un style rapide, chaleureux, élevén ; les rimes forcées, les jeux de mots, trop fréquents dans ses autres poésies, en sont généralement exclus. Ami de Guillaume de Saint-Amour, il plaide avec chaleur la cause de ce docteur persécuté[4]. C’est La Fontaine faisant entendre de courageux accents en faveur du surintendant Fouquet, avec infiniment moins de talent sans doute, mais avec plus d’énergie, comme on en peut juger par ces vers :

Qui escille homme sans reson.
Je di que Diex qui vit et regne
Le doit esclllier de son regne,

Et il se hâte d’ajouter :

Mestre Guillaume ont escillié
Ou li rois ou li aposloles.

Il ne craint point du décocher ce trait :

Li sans (le sang) d’Abel requist juslice.

La pièce écrite tout entière, avec cette verve se termine ainsi :

Endroit de moi (quant à moi) vous puis ce dire :
Je ne redout pas le martire
De la mort, d’où qu’ele me viegne,
S’ele me vient pour tel besoigne.

Le rhythme chez Rutebeuf n’est pas moins varié que les sujets qu’il traite. Ses œuvres nous prouvent que dès le temps de saint Louis l’art de rimer était soumis à des règles assez nombreuses et assez compliquées. Si les sujets qu’il traite sont quelquefois grossiers, l’expression ne l’est jamais, sauf dans le Dit de l’Erberie, sorte dé parade dans le goût de Tabarin. Une de ses pièces porte le titre singulier de la Mort ou la Repentance Rutebeuf ; elle est d’un ton sérieux, grave, nous dirions presque résigné et peut faire supposer qu’à l’imitation de plusieurs de nos anciens poëtes, il alla chercher dans le silence du cloître le repos qu’il n’avait pu trouver dans le monde. Suivant cette hypothèse, à laquelle les poëmes allégoriques et religieux écrits par Rutebeuf donnent un grand poids, la date de 1286, assigné par M. Jubinal comme celle de sa mort, serait l’époque de sa retraite. Quoi qu’il en soit, on a lieu de s’étonner de cette fin d’un rimeur qui se montre l’adversaire acharné des ordres religieux, des prélats, des clercs et de la cour de Rome.

P. Chabaille.

Cf. Fauchet, De l’origine de là langue et Poésie française, in-4°. — Legrand d’Aussy, notices et Extraits des manuscrits, t. V. — A. Jubinal, Œuvre complétes de Rutebeuf, 2 vol. in-8°. — P. Paris, Hist. litt. de la France, t. XX, — P. Chabaille, Journal des Savants, année 1839.

  1. Nous croyons devoir signaler cette légende comme l’abrégé d’une autre Vie de Marie l’Egyptienne, écrite dans la première moitié du treizième siècle, et dans laquelle on lit bon nombre de vers que Rutebeuf n’a pas toujours améliorés en les rajeunissant. Il a supprimé entre autres un charmant portrait de la sainte et des détails d’une piquante naïveté sur sa conduite à bord du navire qui la transportait à Jérusalem etc. (Ms. de la bibl. de l’Arsenal, n° 2"3, B L. Fr.)
  2. Tom. I, p 32.
  3. Tom. I, p. 61-62.
  4. La Complainte de Guillaume de Saint-Amour débute par l’imitation d’un passage du roman de Tristan (Fragments, t. II, p 216). On la retrouve dans la Complainte de la France, imtée d’Ysaïe (lisez Jérémie, Lament., c. I, v. 12). Ms. de la Bibl. de la ville de Berne.