Nouvelle Biographie générale/GRESBAN ou GRÉBAN Arnoul et Simon

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Jean-Chrétien-Ferdinand Hoefer
Firmin-Didot, 1857 (21, pp. 471-473).

* GRESBAN ou GRÉBAN (Arnoul et Simon). Ce sont deux frères, nés à Compiègne, vers le commencement du quinzième siècle, morts dans la seconde moitié de ce siècle, tous deux poètes dramatiques, et les plus illustres représentants de ce genre de pièces qu’on appelait des mystères[1]. On les trouve presque toujours cités ensemble ; Cl. Marot, dans sa Ve Complainte, dit :

Les deux gresban au bien résonnant style.

Et ailleurs (Epigr. 223, à Hugues Salel) :

Les deux Gresban ont Le Mans honoré.

Marot les croyait nés au Mans ; La Croix du Maine, bien qu’intéressé à les réclamer pour cette ville, sa patrie, les fait naître à Compiègne, ef ajoute que Simon était appelé Simon de Compiègne. Pasquier nous apprend que le témoignage de Marot sur la célébrité des frères Gresban se trouve confirmé par les éloges de plusieurs poètes français du temps de François Ier. Il est certain que leur réputation ne s’éteignit pas avec eux ; et nous verrons qu’au milieu du seizième siècle on jouait encore leurs Mystères, du moins celui de Simon. On sait peu de chose sur leur vie : il importe du moins de ne pas les confondre et de distinguer les œuvres de l’un et de l’autre.

Arnoul Gresban est resté jusqu’à ces dernières années le moins connu des deux : son drame est encore manuscrit, tandis que celui de son frère a obtenu plusieurs fois les honneurs de l’impression. Les biographes disent seulement qu’il fut chanoine de l’église du Mans, vers 1450, et quelques-uns avancent, sur la foi d’Ét. Pasquier, qu’il avait commencé le Mystère des Actes des Apôtres, mais que ce mystère, n’ayant pu être achevé par lui, l’avait été par son frère Simon, probablement son puîné. La vérité est que les deux frères ont fait chacun leur œuvre, Arnoul le Mystère de la Passion, Simon celui des Actes des Apôtres : le second est en effet une continuation du premier, mais le premier n’avait pas besoin de cette continuation pour former un tout bien complet. Par un singulier retour de destinée, c’est l’ouvrage demeuré manuscrit que les juges compétents préfèrent aujourd’hui à l’ouvrage plusieurs fois imprimé. Il est probable que ce qui aura nui à La Passion d’Arnoul, c’est le remaniement qui a été fait de ce mystère en 1480, par un écrivain fort inférieur à Gresban, par Jean Michel d’Angers. On ignore en quelle année a été pour la première fois représenté le mystère d’A. Gresban ; mais on sait du moins, grâce à deux quittances récemment retrouvées à la Bibl. impér., et citées par M. P. Paris, qu’en 1452 un notable d’Abbeville alla trouver Arn. Gresban pour lui en acheter une copie, et que les échevins de cette ville s’empressèrent d’acquérir la copie et de faire jouer le mystère. On lit dans l’une de ces quittances que « la somme de 10 escus d’or avoit été payée pour avoir le jus de La Passion, à Paris, à maistre Arnoul Grebain ». Que faisait alors à Paris maître Arnoul Gresban [2] ? Qu’il fût déjà ou ne fût pas encore pourvu de son canonicat du Mans, sans doute il venait d’y traiter avec l’échevinage pour une copie de son Mystère, et en dirigeait alors dans cette ville les représentations. On ne pourra bien juger La Passion d’A. Gresban que lorsqu’elle sera publiée, comme elle doit l’être par MM. Gh. d’Héricault et L. Moland (3 vol., Bibl. Elzev.). On y trouvera, comme dans tous les mystères, bien des longueurs et bien des répétitions : l’ouvrage a environ 25, 000 vers. Mais qu’est-ce auprès de La Passion de Jean Michel, qui en a le double ? On y rencontrera plus d’un trait de mauvais goût ; mais on n’y sera pas sans cesse choqué par les ordures que Jean Michel se plaît à faire débiter par les démons et par les bourreaux, de Jésus, et l’on y reconnaîtra plus de naturel et de naïveté. Outre son Mystère, Arnoul Gresban avait composé plusieurs pièces de poésie. Guill. Tory, dans son Champ fleury, cite de lui une complainte, et ajoute, d’après « l’auteur du vieux Art poétique françois », que « cet Arnoul fut le premier inventeur en France de cette manière de rime, qui n’est pas pauvre ».

Simon Gresban fut moine de Saint-Riquier (Ponthieu) et secrétaire du comte du Maine, Charles d’Anjou. Tout ce que l’on sait sur sa vie, c’est qu’elle s’est prolongée au moins jusqu’en 1461 : car il a publié plusieurs « Epitaphes sur la mort du roi de France Charles VII[3], écrits en forme d’églogue ou pastorale » (La Croix du Maine). On a encore de lui des Élégies, des Complaintes, des Déplorations ; deux poèmes intitulés : l’un La Création du Monde, l’autre La Sphère du Monde, ou les vertus de l’espèce, du monde ; une traduction d’un ouvrage latin, Le Cueur de Philosophie ; enfin, Le triumphant Mystère des Actes des Apostres, translaté fidèlement de la vérité historiale, ordonné par personnages, etc. C’est le seul de ses ouvrages dont on se souvienne aujourd’hui. Simon Gresban ne vit pas plus que son frère son Mystère publié de son vivant ; son drame n’a pas échappé non plus aux remaniements ; mais enfin, si son œuvre a été altérée, sa réputation est restée entière, tant qu’a duré la vogue de ces sortes d’ouvrages. La Passion de Jean Michel une fois imprimée a fait oublier celle d’Arnoul Gresban ; Le Mystère des Actes des Apôtres, à travers bien des modifications sans doute, est resté jusqu’au moment de l’impression tel que l’avait conçu Simon Gresban, et c’est à lui’que le Prologue de l’édition de 1540 en reporte l’honneur :

De tous ces jeux un plus beau ne peus lire :
Simon Gresban, bon poète estimé
Mesme en son temps, print peine de l’escrire,
Comme le vois, moult doulcement rithmé.

Divers témoignages nous apprennent que ce, mystère fut représenté de 1536 à 1541, à Bourges, à Tours, au Mans, à Angers, à Paris : évidemment il n’avait cessé depuis sa composition, c’est-à-dire depuis près d’un siècle, d’être joué à diverses époques, dans les principales villes de France. Si l’on veut avoir une idée de l’appareil déployé pour ces sortes de représentations, il faut lire la Relation de l’ordre de la triomphante et magnifique monstre du Mystère des Actes des Apostres, qui a eu lieu à Bourges le dernier jour d’avril 1536, par J. Thibaust (Bourges, 1836, in-8°). — On distingue quatre éditions de cet ouvrage. La première a pour titre : Le Triomphant Mystère des Actes des Apôtres ; Paris, N. Couteau, 2 vol. in-fol. Elle est précédée d’un privilège accordé à G. Alabat, « marchant demeurant à Bourges », et daté de 1536 ; on y lit une Préface où G. Alabat dit « avoir fait iceulx Actes diligemment reveoir et confermer par la sentence et jugement de docteurs sçavants es saintes lettres » ; le verso de l’avant-dernier feuillet indique P. Curet comme l’un de ces correcteurs. Le titre de la deuxième et de la troisième édition est le même ; mais la deuxième est un volume in-fol., sans date ni, lieu d’impression (le privilège’, qui s’y trouve, atteste au moins qu’elle n’est pas antérieure à 1536) ; la troisième fut publiée par Arn. et Ch. Les Angeliers ; Paris, 1540, 2 vol. in-4°. Enfin, la quatrième, dont le titre est un peu plus étendu que celui des précédentes éditions, et qui est de 1541 (Paris, Les Angeliers, 3 vol. in-fol.), contient, outre les Actes des Apôtres, le Mystère de l’Apocalypse, par L. Chocquet : c’est pour cette raison l’édition la plus recherchée ; mais on n’y trouve pas les Tables et le Prologue. Il existe entre ces diverses éditions un certain nombre de différences, qui tiennent aux remaniements que subit l’œuvre de Simon Gresban ; la première de ces éditions nous est indiquée comme publiée avec les corrections, de P. Curet ; à ces corrections succédèrent’d’autres corrections et quelques additions, lesquelles venaient surtout des troupes d’acteurs, jalouses d’apporter au mystère des changements

capables de leur donner sur cet ouvrage un droit de propriété. C’est ce que l’on peut voir par un arrêt du parlement de Paris, inséré dans l’édition de 1541 : le parlement, après un procès entre G. Alabat et Les Angeliers, ses associés, d’une part, et de l’autre les maistres et entrepreneurs du jeu du Mystère des Actes des Apostres en ceste ville de Paris, fit « inhibitions et défenses aux dicts entrepreneurs d’imprimer ne faire imprimer le dict Mystère, quelques additions qu’ils y fassent ». — Nous renvoyons aux frères Parfaict pour l’analyse de cet ouvrage, qui n’est autre chose que le livre de saint Luc découpé en scènes et mis en vers : quelques-unes de ces scènes ne manquent pas d’un certain art, et quelques-uns de ces vers méritent l’estime qu’en faisait Cl. Marot. Mais il y en a près de 80, 000 ; c’est dire assez qu’ils sont fort mêlés, et l’on y a fait tant de remaniements que Simon Gresban n’est guère responsable que de l’édition de 1536 : encore porte-t-elle déjà les corrections de P. Curet. Le Répertoire des noms contenus au jeu des Actes des Apôtres accuse 485 personnages, et fait songer à ce que l’on a dit des représentations des mystères, que la moitié d’une ville était chargée d’y amuser l’autre.
A. Chassang
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La Croix du Maine, Bibl. franc. — Guill. Colletet, Histoire des Poètes françois (manuscrit conservé à la Bibl. du Louvre). — Les frères Parfaict, Hist. du Théâtre franc., t. II. — Le duc de La Vallière, Bibl. du Th. fr., t. I. — Pr. Marchand, Dictionn. histor. — Brunet, Manuel du Libraire, t. III. — Paulin Paris, Cours d’Hist. litt. de la France au moyen âge, dans la Revue des Cours publics du 24 juin 1885. — Le même, Manuscrits français de la Bibl. du Roi, t. VI.

  1. Un des descendants de cette famille, Jacques Greban, s’est distingué, comme capitaine de vaisseau, sous le règne de Napoléon 1er. sa fille a épousé le baron Duveyrier, si connu comme auteur dramatique sous le pseudonyme de Mélesville. Les autres enfants de Jacques Gréban sont : M. Amedée Gréban, colonel du génie, et M. Greban de Pontourny, qui s’est distingué comme lieutenant de vaisseau dans les campagnes de la Morée et d’Alger.
  2. Le manuscrit 7206-2, ancien fonds français ou fonds du roi, contient le myslère d’Arnoul Gresban. Il y est dit que ce mystère avait été « composé par Arnoul Gresban, notable bachelier en théologie, à la requeste d’accouns de Paris » ( voy. Bibliothèque de l’École des Chartes, 1842, t. III, p. 453).
    V. de V.
  3. Le roi Charles VII mourut le 22 juillet 1461. Ces épitaphes existent manuscrites à la Bibliothèque impériale. En 1468 Simon Gresban vivait encore. Il figure sous cette date parmi les officiers de Charles d’Anjou, comte du Maine (M. 2340, supplément français, page 708).
    V. de V.