Nouvelle Biographie générale/CHRESTIENS DE TROYES

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Jean-Chrétien-Ferdinand Hoefer
Firmin-Didot, 1854 (10, pp. 200-202).

CHRESTIEN ou CHRESTIENS DE TROYES, poète français, mort de 1195 à 1198[1]. On n’a pas de détails sur sa vie. Seulement on sait qu’il écrivit beaucoup et fut l’un des romanciers le plus féconds et les plus estimés de son temps. Plusieurs de ses ouvrages sont dédiés à Philippe d’Alsace, comte de Flandre ; ce qui ferait croire qu’il fut attaché à ce prince. Ses contemporains et les écrivains du siècle suivant le louèrent beaucoup, et dans une pièce conservée à la Bibliothèque impériale on voit le cas tout particulier que faisait de lui Huon de Méry, religieux de l’abbaye de Saint-Germain. Chrestien de Troyes avait en effet de l’invention, de la conduite et du style. Quelques-uns de ses ouvrages sont connus ; on lui en a attribué d’autres, qui ne paraissent pas être de lui. Six de ses roirians nous sont parvenus ; ils sont intitulés : Irec et Énide[2] ; — Perceval le Gallois[3] ; — le Chevalier au lion ; — le roman de Cliget, chevalier de la Table ronde[4] ; — Lancelot du lac ou de la Charette[5] ; — Guillaume d’Angleterre[6] ; — deux autres romans : Tristan, ou le roi Marc et la reine Yseult, et le Chevalier à l’espée ne se sont plus retrouvés. On a attribué à tort à Chrestien de Troyes la continuation du roman des Chevaliers de la Table ronde. Il n’est pas certain non plus qu’il ait écrit les romans de Troyes, de Parthénopex de Blois et de Blanchandin, les deux derniers particulièrement. Les ouvrages qui ont survécu au cours des siècles donnent, malgré la difficulté qui résulte d’une langue en quelque sorte à sa naissance, des détails qui font connaître l’époque où le romancier écrivait ; il sera donc utile de donner de courts extraits de quelques-uns d’entre eux.

Roman d’Irec et d’Énide. Il contient à peu près sept mille vers, et fut probablement le début de l’auteur. Quoique le roi Artus y figure, que l’action se passé en grande partie en Angleterre, et que le dénouement ait lieu en Bretagne, ce n’est pas un roman de la Table ronde dans le sens convenu du mot, et c’est sans doute dans son imagination que le poète puisa cette fable. On y trouve les incidents habituels des romans de chevalerie : amours et prouesses, défense du faible contre le fort, obstacles surmontés par la valeur ou la prudence du héros, et surtout fréquente intervention de la féerie et du merveilleux. Le chapitre où le poète raconte le départ de la fiancée Énide avec Érec est un des plus gracieux du poëme. La séparation est décrite d’une manière touchante.

Lipère et la mère altrest (également)
La baisent sovent et menu ;
De plorer ne se sont tenu :
Al départir plore li mère,
Plore li pucelle et li père :
Tex est amors, tex est natures,
Tex est pitiés de noreture,
Plorer les faisoit li pitiés,
Et la douçors et l’amistiés
Qu’ils avoient de lor enfant.

Un autre passage, que nous reproduisons d’après les auteurs de l’Histoire littéraire, est une sorte d’épithalame, un peu hardi peut-être, quoique renfermé dans les limites nécessaires ; il a de la grâce et de la fraîcheur. Les deux époux sont entrés dans la chambre nuptiale :

Après le message des iels
Vient la dolçor, qui moult valt miels,
Des baisers qui amor atraient ;
Andui (tous deux) cele dolçor assaient
Et lors coers dedens en aboivrent,
Si qu’à peine s’en dessoivrent.
Del baisiersfu li primiers jeus.
Et l’Amor, qui est entre-deux,
Fist la pucele plus hardie,
Que rien ne s’est acoardie ;
Tot sofri ; quanque li grevast.
Ainçois qu’ele se relevast,
Ot perdu le nom de pucele ;
Al matin tu dame novele[7].

Dans le roman de Cligès ou de Clïget, Chrestien de Troyes débute par la liste des ouvrages qu’il a composés jusque alors. Quant au roman en lui-même, il est assez développé. Dans un prologue, qui vient ensuite, Alexandre, fils d’un empereur grec, est armé, chevalier par le roi Artus. La reine Genoivre donne à cette occasion au jeune prince une cotte d’armes, qui

Es costures n’avoit un fil
Ne fust d’or ou d’argent al main ;
Al cosdre avoit mises ses mains.

Sore d’Amors, ou sœur d’amour, maîtresse du jeune Grec, avait mis de ses cheveux dans ce présent de la reine. Ainsi encouragé et plein d’espoir, le nouveau chevalier fait des prodiges de valeur, et obtient en récompense la main de Sore d’Amors. De ce mariage naquit Cligès, le héros du roman, et qui à son tour passe par toutes les aventures qui doivent remplir la vie d’un chevalier. Cependant, on y voit des incidents peu ordinaires : une jeune fille, Fénice, épousée contre son gré par un prince qu’elle hait, tandis qu’elle aime Cligès, neveu de son mari ; la nourrice de Fénice, dévouée aux jeunes amants, donne au féroce époux un breuvage qui lui fait prendre l’ombre pour la réalité, si bien que Fénice reste vierge. La complaisante nourrice fait plus ; elle donne un autre breuvage à la jeune fille, et la plonge dans une léthargie qui, après plusieurs autres incidents, la fait passer pour morte, et Cligès la peut ainsi enlever. Quand enfin leur retraite est découverte, le trépas de l’onde de Cligès, venu tout à propos, permet aux jeunes amants de s’unir dans un amour sans fin. Quant à la nourrice, loin d’être récompensée, son pouvoir surnaturel la rendait quelque peu suspecte, et Cligès, devenu empereur, la relègue à Constantinople.

Tos jors l’a fait garder en cambre
Plus por paor que por le halle.

« Trait remarquable, dit l’Histoire littéraire, et assez fin, qui, dans sa tournure naïve, prouve que si Chrestien de Troyes écrivait bien pour son temps, il savait aussi penser. »

Le roman de Guillaume d’Angleterre a moins d’intérêt, et se rapproche assez des productions compliquées de nos jours, mais témoigne d’une grande fécondité d’imagination.

Le Chevalier au lion est moins connu ; s’il n’est pas un des grands romans de la Table ronde, on peut cependant le regarder comme se rattachant à cette légende célèbre. Ce qui fait l’originalité du roman, c’est qu’on y voit un chevalier qui sauve un lion menacé par un serpent ; le lion, comme ne le ferait pas un homme, se montre reconnaissant, s’attache à son libérateur, qu’il suit partout et à son tour lui rend une multitude de bons offices. On trouve dans l’Histoire littéraire une analyse développée des romans sur lesquels nous n’avons pu donner que des détails succincts. Les autres oeuvres attribuées à Chrestien de Troyes y sont également appréciées avec sagacité. Il serait à désirer que des extraits au moins de ce poète original fussent livrés à la publicité.

V. Rosenwald.

Hist. littéraire de la France, XV, 192-263. — La Croix du Maine et Duverdier, Bibl. fr. — Mém. de l’Acad. des inscr. et belles-lettres, II et III.

  1. Telle est la date que donne l’Histoire littéraire Roquefort, dans la Biographie universelle, a placé la mort de Chrestien de Troyes à l’an 1191.
  2. Bibl. imp., manuscrits nos 6987 et 7518.
  3. Manuscrits nos 6837, Bibl. imp. ; 27 et 73, Bibl. de l’Arsenal, fonds de Cangé.
  4. Manuscrit n° 7518, Bibl., imp. ; et fonds de Cangé, Bibl. de l’Arsenal, n°s 27 et 73.
  5. Bibl. de l’Arsenal, manuscrit n° 73, fonds de Cangé.
  6. Manuscrit n° 6987, Bibl. imp.
  7. Ce vers se trouve employé pour une circonstance analogue dans le roman d’Athis et Prophilias.