Notes et Sonnets/Texte entier

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Charles Augustin Sainte-Beuve
Notes et Sonnets
Poésies de Sainte-Beuve, Michel Lévy frères, 1863 (pp. 287-334).

NOTES ET SONNETS

FAISANT COMME SUITE AUX PENSÉES D’AOUT

Tons sont divers, el toui forent vrais un monienl

AsDBt CitiriKii.

SONNETS

DE BAIUIGDBS A ORBE, JURA

14 octobre’

Sur ce large versant, au dernier ciel d’automne»
Les arbres étages mêlent à mes regards
Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards,
Chacun difTérenmient efTeuillant sa couronne ;

L’un, pâle et jaimissant ^ amplement s’abandonne ;
L’autre, au bois nu, mais vert, semble au matin de mars ;

288 NOTES

ET SONNETS.

D’autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars
D’un rouge glorieux dont tout ce deuil s’étonne.

Les sapins cependant, les mélèzes, les pins,

D’un vert sombre, et groupés par places aux gradins,

R^ardent fixement ces défaillants ombrages,’

Ces pâleurs, ces rougeurs, avant de se quitter…
Et semblent des

vieillards, qui, sachant les orages
El voyant tout finir, sont tristes de rester.

11

DE ^ALUICULS A JOUCNE, AU ARTOUR.

Le t jain.

J’ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle,
J’ai monté le versant fraîchement tapissé.
A ces fronts rajeunis chaque vert nuancé
Peignait diversement la teinte universelle :

Près du fixe sapin à verdure éternelle
Le peuplier mouvant, le tremble balancé,
Et le frêne nerveux tout d’un jet élancé,
De feuille tendre encor comme la fraxinelle.

Le mélèze lui-même, au fond du groupe noir.
Avait changé de robe et de frange fi citante ;
Autant qu’un clair cytise il annonçait l’espoir.

NOTES

O mon Âme, disais-je, ayons fidèle attente !
Ainsi dans le fond sûr de l’amitié constante
Ce qui passe et revient est plus tendre à revoir.

Lorsque j’arrivai à Lausanne pour y commencer un cours, MM. les étudiants de la société dite de Zofingue m’adressèrent un chant de bon accueil et d’hospitaliti’ ; ; j’y répondis la veille du 1er janvier par la pièce suivante, où il est fait allusion, vers la fin, à la perte récente d’un jeune et bien regrettable poète, qui aurait fait honneur au pays.

Pour répondre à vos vers, à vos chants, mes Amis,
Je voulais, plus rassis de ma prose, et remis,
Attendre au moins les hirondelles ;
Je voulais, mais voilà, de mon cœur excité.
Que le chant imprévu de lui-même a chanté
Et vers vous a trouvé des ailes.

Il a chanté, croyant dés l'hiver au printemps,
Tant la neige à vos monts, à vos pics éclatants
Rit en fraîcheurs souvent écloses ;
Tant chaque beau couchant, renouvelant ses jeux,
 tout ce blanc troupeau des hauts taureaux neigeux
Va semant étoiles et roses !

Même aux plus sombres jours, et quand tout se confond,
Quand le lac, les cieux noirs et les monts bleus nous font
Leurs triples lignes plus serrées,
Il est de prompts éclairs partis du divin seuil,
Et pour l'esprit conforme à ce grand cadre en deuil
Il est des heures éclairées.


Tout ce que d’ici l'œil embrasse et va saisir,
Miroir du chaste rêve, horizon du désir,
Autel à vos âmes sereines ;
Là-bas aussi Montreux, si tiède aux plus souffrants,
Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens,
Où l'hiver même a ses haleines ;

Oui, tout !.. . j’en comprends tout, je les aime, ces lieux ;
J’en recueille en mon cœur l'écho religieux
S’animant à vos voix chéries,
A vos mâles accords d’Helvétie et de ciel !
Car vous gardez en vous, fils de Tell, de Davel [1],
Le culte uni des deux patries.

Oh ! gardez-le toujours, gardez vos unions ;
Tenez l'œil au seul point où nous nous appuyons
Si nous ne voulons que tout tombe.
La mortelle patrie a besoin, pour durer,
D’entrer par sa racine, et par son front d’entrer
En celle que promet la tombe.

Fils au cœur chaste et fort, gardez tous vos saints nœuds,
Ce culte du passé, fécond en jeunes vœux.
Cet amour du lac qui modère.
Cet amour des grands monts qui vous porte, au pied sûr.
Dès le printemps léger, dans la nue et l’azur
D’où vous chantez la belle terre.

Et si quelqu’un de vous, poète au large espoir [2],
Hardi, l’éclair au front, insoucieux de choir,
S’il tombe, hélas ! au précipice,

ET SONNETS. 2U1

Gardez dans votre cœur, au chantre disparu.
Plus sûr que l’autre marbre auquel on avait cru,
Un tombeau qui veille et grandisse.

A ceux, aux nobles voix qu’encor vous possédez,
À ceux dont vous chantez les chants émus, gardez

Amour constant et sans disgrâce ;
Toutes les piétés fidèles à mûrir ;
Et même un souvenir, qui n’aille pas mourir,

À celui qui slisseoit et passe.

31 décembre 1837.

A M…

01) I laissez-moi quand la verve affaiblie
Par les coteaux m’égare avec langueur,
Quand pourtant la mélancolie
Demande à s’épancher du cœur,

Oh ! laissez-moi du poêle que j’aime
Bégayer le vague et doux son.
Glaner après lui ce qu’il sème,
Et de CoUins, d’Uhland lui-même
Émietter quelque chanson.

Je vais, traduisant à ma guise
Un vers que je détourne un peu ;
C’est trop ma douceur et mon jeu
Pour qu’autrement je le traduise»

202 OTES

ET SOSSETS.

C’est proprement sur mon diemin
Tenir quelque branche à la main
Une j’agite quand je respire.
C’esl sous mes doigts faire crier,
Cest mâcher un brin de laurier,

Comme nos maîtres Tosaient dire.



Quel mal d’avoir entrelacé,
Même d’avoir un peu froissé
Deux fleurs dans la même couronne ?
La fleur sç brise dans Tessai ;
L^arbre abondant me le pardonne.

Et puis j’y mêle un peu de moi,
Et ce peu répare ma faute.
Souvent je rends plus que je n’ôtc
Par un nouvel et clier emploi.

Ainsi, quand, après des journées
D’étude et d’hiver confinées,
Je quitte, un matin de beau ciel.
Mon Port-Roynl habituel ;
Si devant mon cloilre moins sombre.
Au bord extrême du préau, .
M’avançant, je vois passer l’ombre,
Ombre ou blanc voile et fin chapeau
De jeune fille au renouveau
Courant au touniaut du coteau,

Alors, pour peindre mon nuage,
N’appliquant tout à fait l’image
Du Brigand près du chemin creux,
Uhland, j’usurpc ton langage ;

NOTES

ET SONNETS. 4W

Et, si je n’en rends le sauvage,
J’en sens du moins le douloureux’

LE BRIGAND

miTÉ d’ciiu^d

Un jour (en mai) de Tète et de lumiire,
Au front du grand bois éctairct.
Sortit le Brigand ; et voici
Qirau chemin creux, sous la lisière,
Jeune fllle passait sans rien voir en arriére.

c Oh ! pjsse ainsi ! quand ton panier de mai.
Au lieu de fraîches violettes,
Tiendrait joyaux, riches toilettes,
Quel sentier te serait fermé ? §
Pensait le dur Brigand au front sombre allumé.

Et son regard aux fortes rêveries
Suit longtemps et va protéger
La jeune fille au pas léger
Qui déjà g«igne les prairies
Et glisse blanche au loin le long des métairies ;

Tant qu’à la iin, une haie au détour
Couvrant la blancheur de la robe,
L’aimable forme se dérobe…
Pourtant le Brigand, à son tour,
Rentre à pas lents au bois, sous ses sapins sans jour.

294 NOTES ET SONNETS.

SONNETS

Corne ta

rena quando 1 turbo spira.
Dastb, Infirno.

En mars quand vient la bise, et qu’après le rayon.
Après des jours d’haleine attiédie et gagnante,
Sur la terre encor nue et partout gemiinante,
Comme en derniers adieux, s’abat le tourbillon ;

Quand du lap aux coteaux, do coteaux au vallon
J’erre, le front au vent, sous sa rage sonnante,
Qu’aux pics la neige luit plus dure, rayonnanto, ’
Oh ! qui n’est ressaisi du démon d’Aquilon ?

Que devient le bon ange ? Où Béatrix est-elle ?
Et Toi, Toi que j’aimais, apathique et cruelle !
Tout vous balaie en moi, tout vous chasse dans l’air.

Mon cœur joyeux se rouvre à ses âpres furies :
Aux crins des flots dressés, accourez, Yalkiries !
La nature est sauvage, et le lac est de fer.

Il

Agli occlii miei ricorninciû dikitto.
Da3(te, Purçatorio.

Mais la bise a passé. Revient la douce haleine.
Revient Féclat céleste au bleuâtre horizon.

NOTES

ET SONNETS. 295

La violette rit dans son rare gazon ;

La neige brille aux monts sans insulter la plaine.

Que d’aspects assemblés ! sur la hauteur prochaine

Ce massif de bois nu, dans sa sobre saison ;

En bas le lac limpide, où nagent sans frisson

Les blancs sommets tout peints d’un bleu de porcelaine.

Pauvre orage de Tàme, où donc est ta rigueur ?
Qu’as-tu fait de tes flots, orage de mon cœur ?
Je sens à peine en moi les rumeurs expirantes.

J’aime ce que j’aimais ; un souvenir pieux

Sur ces coteaux nouveaux me redit d’autres lieux,

Et je songe au passé le long des eaux courantes.

111

. . AUeslellel
Dantk.

Et je songe au passé, peut-être à l’avenir,
Peut-être au bonheur même en sa vague promesse,
Au bonheur que promet un reste de jeunesse,
Et qu’un cœur pardonné peut encore obtenir.

Pardonne-lui, Seigneur, et le daigne bénir ;
Retiens sa force errante, ou force sa faiblesse,
Pour qu’en toute saison ton souffle égal ne laisse
Ni désir insensé, ni trop cher souvenir.

Qu’il se reprenne à vivre, en espoir de la vie ;
Que, sans plus s’enchaîner, il trouve qui l’appuie,
Qui lui rapprenne à voir ce qu’il s’est trop voilé ;

296 NOTES

ET SONNETS.

Pour que monte toujours, même dans ia tourmente,
Même sous le soleil, dans la saison clémente,
Mon regard pur, fidèle au seul pôle étoile !

LE DERNIER DES ONZE SONNETS

DK CHARLES LAMB

TRADUIT

Hélas ! rëpondei-moi, ipretl-ftlle devenue

MATIOtlN RÉCRIU, StOMCa.

Nous étions deux enfants à passer notre enfance,
Mais Elle si cliarmante et plus jeune que moi ;
Nous vivions d’une égale et mutuelle foi,
Et cette sœur aimable avait nom Innocence,

Nous aurions tous les deux pleuré pour une absence.
Mais voilà qu’un malin TOrgueil me prend : ’ Et Toi,
N’es-tu pas homme enfin ? » Il dit, et je le croi ;
Je me mêle à la foule, et Tair impur m’olTenso.

Ma jeune amie en pleurs s’enfuit à cet afTront,
Cachant dans ses deux mains la rougeur de son front :
Je la perdis alors dans la forêt profonde.

douce Bien-Aimée, où donc a-t-elle fui ?

Dites, quel chaste Éden me la cache aujourd’hui ?

Que je la cherche encor, fût-elle au bout du monde !

NOTES

ET SOXNRTS. 207

SONNET

Un cœur ji mAr en.un sein verdelet.

Ces jours derniers dans les airs, la Nature
Avait encor je ne sais quelle aigreur,
Qui sous réclat d’Avril, comme une erreur,
Faisait obstacle à Pentière verdure.

Trop jeune cœur et beauté trop peu mûre
Sous leur soleil ont aussi leur verdeur :
Pour l’adoucir et la fondre en ardeur,
Que faut-il donc ? quelle heure est 1» plus sûre ?

Mais, l’autre soir, un nuage expiré
Cède soudain : la Nature a pleuré,
Et d’une pluie elle s’est attendrie ;

Le Printemps règne. — Ainsi, fière Beauté,
Qu’un seul pleur tombe en ta jeune âpreté,
Et ce n’est plus qu’amour et rêverie.

SONNET

A PHILOTHÊE (i)

Pourquoi, dans Tamitié, vouloir donc que Tami
Se moule à notre esprit, en épouse Fidéc,

(1) On est trés-convertisseur et très-préchcur aux alentours du I.ac de
Genève et dans le Canton de Vaud.

 :ÇOTES

ET SONNETS.

La tienne en tout pareille et sur tout point gardée.
Sans que rien la dépasse et se joue à demi ?

Pourquoi, s’i] doute encor, s’il est moins affermi
En tout ce qui n’est pas Tamitié décidée,
Pourquoi, sans tous asseoir, toujours plus loin guidée,
Le piquer dans son doute à Pendroit endormi ?

J’en sais qui, dés avril, sur Parbre encor sauvage.
Non pas indifférents, mais sans presser le gage,
En respirent la fleur d’un cœur déjà content.

Et cette fleur, un jour peut-être, non hâtée.

Comblera tous vos vœux, ô belle Philotliée !

Comme un fruit mûr qui tombe au gazon qui Pattend.

À MADAME …

Il est doux, vers le soir, au printemps qui commence.
Au printemps retardé qui se déclare eniln,
]jes premiers jours de mai, dans cet air tout divin
Où se respire en fleur la prvmiére semence ;

Il est doux, à pas lents, sous le couchant immense.
Devant ces pics rosés de neige et d’argent On,
Devant ce lac qui luit comme un dos de Dauphin,
Par ces tournants coteaux qui vont sans qu’on y pense,

Il est doux, Amitié, de marcher sans danger,
Tenant près de son cœur ton bras chaste et léger,
De se montrer chaque arbre et sa pointe première :

NOTES ET SO^•NETS. 209

Le bois,

sans feuille encor, mais d’un bourgeon doré,

Jetle Tombre à nos pas sur le sol éclairé,

Et d’un réseau qui tremble y berce la lumière.

A LA MUSE

Florem… bene olenlis nnelbi

VlKOlLI.

Pauvre muse froissée, insultée, avilie,
Pauvre fille sans fard qu’en humble pèlerin
Devant eux j’envoyais pour chanter sans refrain.
Oh ! reviens à mon cœur poser ton front qui plie (i).

Ils ne t’ont pas reçue, ô ma chère folie,
Oh ! plus que jamais chère ; apaise ton chagrin !
Ton parfum m’est plus doux, par ce jour moins serein,
Et Tabeille aime encor ta fleur désembellie.

Un sourire immortel à la terre accorda
Hyacinthe, anémone et lis, et toutes celles
Qu’Homère fait pleuvoir aux pentes de Tlda.

Même aux champs,’ sur la haie, il en est de bien belles ;
Blanche-épine au passant rit dans ses fleurs nouvelles ;
Mais la mieux odorante est Pobscur réséda.

(1) Tliéocrite, parlant de ses propres muses et grâces repousser s, dans la
pièce intitulée Les Grâces ou Hiéron, nous les représente au retour tristement assises, la tête pendante entre leurs genoux tout froids :

500 NOTES KT SONNETS.

RÉPONSE

A MON AMI F.-Z. (COLLOMBET)

« Toujdurt jt ro’enléle. nulgrè le miel qu
«si au fond de roc vrrt, k tut Mcher coolie
cet aleundrin britié… • ’

[LeUrf.]

Oui, cher Zenon, oui, ma lyre est bizarre,
Je le sais trop ; d’un étrange compas
Elle est taillée, et ne s’arrondit pas
D’un beau contour sous le bras du Pindnre.

Le chant en sort à peine, et comme avare ;
Nul groupe heureux n’y marierait ses pas :
Mais écoutez, et dites-vous tout bas
Quel son y gagne en sa douceur plus rare.

Demandez- vous si C3 bois inégal,

Ce fût (1) boiteux quun coup d^œil juge mal.

N’est pas voulu par la corde secrète,

.Dernière corde, et que nul avant moi
N’avait serrée et réduite à sa loi,
Fibi^ arradiée au cœur seul du Poète !

(1) Fût ou, coiTime on disait au seizième siècle, fktt, le bois de la lyre.

^OTES ET SONETS. 3Ji

PORT-ROYAL DES CHAMPS

A M. SAINTE-BEUVE

A Port-Royal désert je suis allé revoir
La place où, méditant la parole divine,
Nicole s’asseyait, où, tant de fois, le soir,
S’cxlialérent en pleurs les pensers de Racine.

Et ces grands souvenirs sur une humble ruine
N ont fait prendre en mépris et notre vain savoir.
Et les sentiers trompeurs où notre esprit s’obstine.
Et pour nos pauvres vers l’orgueil de notre espoir.

Toi qui les as connus ces graves solitaires.

Qui sous Therbe as cherché leurs traces toujours chères.

Tu sais ce que leur vie eut d’austères douceurs.

Ah ! dis-nous si ce monde aux volontés flottantes
Vaut leurs bois embaumés, leurs sources jaillissautes.
Et le bruit de nos pas le silence des leurs.

Aktgi.ne de Latour.

Paris, 16 octobre.

302 NOTES ET SONNETS

RÉPONSE

A M. ANTOINE DE LATOUR

Demande-moi plutôt, ô poêle sincère,

Dans ta comparaison de notre vanité

Avec la vertu simple et la fidélité

De ces cœurs qui cherchaient le seul bien nécessaire,

Demande-mot plutôt, en touchant ma misère,
Si j’aurai rien pris d’eux pour Favoir raconté,
Si le signe fatal, en ce siècle vanté,
N’est pas autour des saints cette étude trop chère.

Le plus stérile emploi s’il n’est le plus fécond,
Le plus mortel au cœur s’il ne le cliange au fond :
Regarder dans la foi comme au plus vain mirage ;

Se prendre à la ruine, et toujours repasser.
Comme aux bords d’une Atliène, à Tétemel rivage :
Toucher toujours l’autel sans jamais Tmibrasser !

SONNET

A MARMIER

Le vieux Slave est tout cœur, ouvert, hospitalier^
Accueillant l’étranger comme aux jours de la fable^

’OTES

ET SONKETS. 303

Lui servant Tabondance et le sourire affable,
Et même, s’il s’absente, il craint de roublier :

Il garnit, en partant, son bahut de noyer :

La jatte de lait pur et le miel délectable,

Prés du seuil sans verrous, attendent sur la table.

Et le pain reste cuit aux cendres du foyer.

Soin touchant ! doux génie ! ainsi fait le Poète :

Son beau fruit le plus mûr, sa fleur la plus discrète,

11 Tabandonne à tous ; il ouvre ses vergers.

Et souvent, lorsqu’ainsi vous savourez son âme,
Lorsqu’au foyer pieux vous retrouvez sa flamme,
Lui-même il est parti vers les lieux étrangers !

SONNET

IMITÉ DE RUCKERT

Et moi je fus aussi pasteur en Arcadie ;
J’y fus ou j’y dois être, et c’est là mon berceau.
Mais Texil m’en arrache : à Tarbuste, au roseau
Je vais redemandant flûtes et mélodie.

Oii donc est mon vallon ? Partout je le mendie.
Une femme aux doux yeux qui monUfit le coteau :
« Suis-moi, dit-elle, allons à ton vallon si beau. »
Je crois ; elle m’entraîne et fuit : 6 perfidie !

301 KOTES

ET SONNETS.

Une autre femme vienl et me dit à son tour :
« Celle qui l’a trompé, c’est Promesse d’amour ;
Moi je suis Poésie, et n’ai point de mensonge.

Dans ta chère Arcadie, au delà du réel,

Je te puis emporter, et sur un arc-en-ciel,

Mais desprit seulement. — Vois s’il sulût du songe ?

»

SONNET

IMITÉ DE B0WLE8

Comme, après une nuit de veille bien cruelle.
Un malade en langueur, affaibli d’un long mal.
Que n’a pas réjoui le doux chant matinal
Et sa vitre égayée où frappe Thirondelle,

Se lève enfin, et seul, où le rayon l’appelle,
Se traîne : il voit le ciel, l’éclat oriental,
Les gazons rafraîchis et d’un vert plus égal.
Les coteaux mi-voilés dans leur pente plus belle ;

Quelque blancheur de nue argenté l’horizon ;
Tout près, distinctement, il écoute au buisson,
Ou suit nonchalamment les bruits de la fontaine ;

Et son ftiont se ressuie, et son Âme est sereine :
Ainsi, douce Espérance, après l’âpre saison
Tout mon cœur refleurit : j’ai senti ton haleine !

NOTES ET SONNETS. 305

SONNET

JMI1K

DE JUSTIN KEKKËR

Le matin, en été, tout joyeux tu t’éveilles ;
L’aurore a lui ; tu sors : te voilà par les prés ;
La rosée à plaisir les a désaltérés ;
Tu cours les papillons et tu suis les abeilles !

Et t’épanouissant aux faciles merveilles,
Tu t’inquiètes peu si les cieux déchirés
Ont versé, dès minuit, sur les champs dévorés
Des larmes que Taurore a refaites vermeilles.

Calme, heureux au malin, ainsi se montre un cœur.

A ce front embeUi, la flamme ou la langueur

Te charme : sais-tu bien quelles nuits Tont payée.

Quelles nuits sous Forage, en pleurant ou priant !
A ton regard léger le sien parait brillant :
C’est qu’une larme amère est à peine essuyée !

SONNET

IMITE DE BOWLES

Auvi’iribi’fî

Ëtrange est la musique aux derniers soirs d’automne

Quand vers Rovéréa, solitaire, j entends

20

306 NOTES

ET SOKKETS.

Craquer Torme noueux, et mugir les autans
Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.

Nais qu’est-ce si déjà, sous la même couronne
De ces bois alors verts, et sur ces mêmes bancs,
On eut, soir et matin, la douceur des printemps
Auprès d’un cœur ami de qui Fabsence étonne ?

Reviens donc, ô Printemps ! renais, Feuillage aimé !
Mois des zéphyrs, accours ! chante, chanson de mai :
Mais triste tu seras, mais presque désolée.

Si ne revient aussi, charme de ta saison,
Printemps de ton printemps, rayon de ton rayon.
Celle qui de ces bois bien loin s’en est allée !

SONNET

IMITÉ DE MISS CAROLINE BOWLES
(la seconde femme du poêle Southey)

Je n’ai jamais jeté la fleur
Que Tainitié in’avait donnée,
— Petite fleur, même fanée, —
Sans que ce fût à contre-cœur.

Je n ai jamais contre un meilleur
Changé le meuble de Tannée,

NOTES

ET SONNETS. 307

L’objet usé de la journée,,

Sans en avoir presque douleur.

Je n’ai jamais qu’à faible haleine
Et d un accent serré de peine
Laissé tomber le mot Âdiew

Malade du mal du voyage.
Soupirant vers le grand rivage
Où ce mot va se perdre en Dieu.

A MADAME P.




(sur la mobt dVme jbunb enfant)

Calme tes pleurs, elle a vécu sa vie ;
tendre mère, elle a rempli ses jours ;
Ta belle enfant avant dix ans ravie
Des ans nombreux anticipa le cours.
Aux plus grands maux ainsi fait la nature :
Un bien chez elle achemine aux douleurs ;
Même en hâtant, elle incline et mesure.
Ce vert bouton, cette fleur était mûre ;
Calme tes pleurs, calme tes pleurs !

L’humain sentier s’écheloime en quatre âges :
Aux deux premieri tout enivre à sentir ;
L’été calmé peut plaire encore aux sages ;
L^hiver approche, il est mieux de partir.

508 .NOTES ET SO.NNETS.

De

ces seuls lots où la vie est bornée,
Ta fille, ô mère, en eut trois, les meilleurs :
Rayons, parfums, la flamme de l’année.
Même des fruits la saveur devinée ;
Calme tes pleurs, calme tes pleurs !

Joueuse enfant, qui donc connut plus qu’elle
Les longs ébats autour des gazons verts,
La matinée à durée éternelle,
Les coins chéris où finit l’univers ?
Qui mieux connut, sous l’œil sacré qui veille,
Quand tout lui fait joie et bruits et couleurs.
L’instant qui fuit et luit comme une abeille,
Et la minute à l’Océan pareille ?
Calme tes pleurs, calme tes pleurs !

Mais de ces jeux jusque-là tant éprise,
Comme lassée, elle sortit un soir,
Et le matin la surprit seule assise,
Un livre en main pour unique miroir.
Qu’y voyait-elle ? Est-ce l’image encore ?
Est-ce le sens ? L’esprit va-t-il ailleurs ?
Elle a pleuré sur des vers de Valmore :
Germe, étincelle, elle a ce qui dévore !
Calme tes pleurs, calme tes pleurs !

Elle a la flamme, elle attend, elle rêve,
Pauvre enfant pâle et qui trop tôt comprend.
Du gai buisson déjà son vol s’enlève ;
Elle soupçonne un univers plus grand.
Si quelque ami fatigué de sa route
Venait vers toi,… le soir ouvre les cœurs.
On s’épanchait ; elle assiste, elle écoule :

ET SONNETS. SOO

A voir son front jo pressens el redoulo…
Calme tes pleurs, calme tes pleurs !

Ainsi mûrit sa jeunesse secrète.
De ses douleurs elle enferme Taveu ;
Quand lo mal gagne, elle est plutôt muette,
Pense à sa mère et ne se plaint qu’à Dieu.
Dans son fauteuil, aux heures moins souflrantes.
Douce, au soleil ranimant ses pâleurs,
Quand fuit l’automne aux langueurs enivrantes,
Elle a joui des nuances mourantes ;
Calme tes pleurs, calme tes pleurs I

Elle a joui des lenteurs refusées
A Fâge ardent qui foule le gazon ;
Elle a goûté les grâces reposées
Par où s’enchante une arriére-saison.
Quand toute enfance, égoïste en ses joies.
Au moindre choc exhale ses malheurs.
Elle sourit de peur que tu ne voies ;
C’est déjà TAnge en ses célestes voies I
Calme tes pleurs, calme tes pleurs !

Ou pour lui plaire, 6 mère inconsolée,
Pleure à jamais, mais sans un pleur amer ;
Pleure longtemps au fond de la vallée
Ta vie enfuie en un monde plus cher.
Dans un rayon vois TAnge redescendre,
Bénir tes nuits et f y jeter ses fleurs.
Et doucement te murmurer d’attendre.
Et te redire avec un deuil plus tendre :
Verse tes pleurs, verse tes pleurs !

3i0 NOTES

NOTES ET SONNETS.

SONNET

A MADAME DESBORDES-VALMORE

— Puisqu’aussi bien tout passe et que l’Amour a lui.
Puisqu’aprés le flambeau ce n’est plus que la cendre.
Que le rayon pâli n’est plus même à descendre,
Puisqu’en mon cœur désert habite un morne ennui,

Si le loisir du chant me revient aujourd’hui,
Qu’en faire, Muse aimée ? et nous faut-il attendre
L’écho qu’hier encore il était doux d’entendre.
Dernier soupir du nom qui pour toujours m’a fui ?

Oh ! sortons de moi-même ! et de mon âme errante
Suspendons loin de moi la corde murmurante !
Ailleurs, je sais ailleurs des endroits consacrés :

Et comme un timbre d’or, qui parfois chante où pleure,
Mon vers harmonieux sonnerait les quarts d’heure
Heureux ou douloureux des amis préférés.

NOTES

ET SONNETS. 3H

A M. LE COMTE MOLE

LE TOMBEAU DE DELILLE (1)

Sur ce brillant tombeau qui connut de beaux jours.
Où pleuvait rimmortelle, où riait la verdure,
Que Tadmiration berçait de son murmure,
Qu’un long soleil de gloire embrassa dans son cours,

Le temps vient ; tout succède, et les neveux sont sourds.
Seule, une vieille sœur, qui ne sait pas Tinjure,
Croit au poëtc mort : pour offrande et parure
Plus de fleurs que le peu qu’elle apporte toujours !

Mais l’hiver, . . . mais si pauvre, . . . hélas ! reviendra-t^elle ?
Tu Tas su : dés demain, sur le marbre fidèle,
(Bienfait tout embelli qu’enchante un noble égard !)

Elle trouve, en changeant la couronne fanée,

La bûche du foyer, le pain de la journée,

La goutte d’un vin pur, cher au cœur du vieillard ’

(1) Le moment est venu, peut-nitre, d’indiquer ce que ce sonnel dit
beaucoup trop obscurément, c’est qu’il fut adressé à l’illustre Président
du 15 avril, pour le remercier d’un bienfait le plus délicatement accordé par lui, sur notre simple information, à la belle-sœur du célèbre
poète.

512 NOTES

ET SONNETS.

SONNKT

Li jenness( est passée : un autre âge s’avance ;
J’en ai senti déjh les signes sérieux,
L’inslant est solennel : iuvons loin de ces lieux I
L’Amour qui m’a laissé ne m’en fait plus dérense.

Partons : dans le détroit où mon esquif se lance,
11 convient d’être seul pour de mornes adieux,
La main au gouvernail, Tœil au profond des deux,
I^ cœur ouvert et haut, pour tout voir en silence.

Des rivages aimés les derniers sont venus ;

Ils passent ; c’est l’entrée aux grands flots inconnus.

A de tels horizons il est temps de se faire.

Naples, Rome, en passant à peine je vous vois ;
Mais, vous entrevoyant, que mes pleurs quelquefois
Coulent plus adoucis sur ma ride sévère !

SUR LA SAONE,

EN VOYAM UNE JEUKE FEMME A SA FEN&TUE

Au bord de ce balcon, quelle vie ennuyée
Demande au flot qui passe un bonheur qui n’est pas ?

NOTES ET SONNETS. 515

Quelle lê !e

charmante, à la vitre appuyée,
Semble au gai voyageur dire un aveu tout bas ?

Mais peut-être elle Ta, plus que je ne suppose,
Elle Ta, ce bonheur, sans tant de vœux subtils.
Et, ne désirant rien, elle dit : « Où vont-ils ?
N’ont-ils donc pas chez eux le jasmin et la rose ?… »

Et puis peut-être encor, ce que je lui donnais

En idéal bonheur, en idéal veuvage,

N’était rien qu’un coup d’œil aux tonneaux du rivage,

Un rêve au bon rapport de son crû maçonnais.

SONNET

Avignon m’apparaît dans sa charmante enceinte
D’un joli, grave encor, d’un sérieux mignon ;
Si bien que l’on dirait, sans jouer sur le nom,
Que Mignard, d’après Rome, en copiant l’a peinte

(Ce Mignard le Romain aimait fort Avignon) :
Jolis remparts sans louve, un Vatican sans crainte,
Pour Tibre le grand Rhône, orageux compagnon.
Mais aussi la Durance ; et puis Laure pour sainte.

C’est du romain plus tendre, en Provence il est né ;
C’est du romain venu près du bon roi René.
Des papes sommeillants le tombeau rit encore ;

314 NOTES

ET SONNETS.

Et mon sonnet léger et pourtant attendri

N’est qu’un feston de plus sur leur marbre fleuri,

Une perle de plus, dans ta couronne, 6 Laure !

SONNET

A UN PEINTRE

Ne montez Âlbano qu’au déclin d’un beau jour ;

Descendez-le surtout aux heures inclinées :

Si tendrement, de loin, ses lignes dessinées,

Une heure avant ÏAve, peindront mieux leur contour.

Pour que Tœil aux objets glisse avec plus d’amour,
Le bon moment n’est pas le midi des journées.
Ces pentes, de leur doitre au sommet couronnées.
Ont besoin d’un soleil qui les prenne au retour.

Quand baisse le rayon, c’est alors qu’on commence
 bien voir, à tout voir dans la nature immense :
Midi superbe éteint les lieux tout blancs voilés.

De même dans la ne, on voit mieux lorsque Tâge
Trop ardent a fait place à cette heure plus sage,
Aux obliques i^yons, hélas ! d’ombre mêlés.

NOTES ET SONSETS. 515

SONNET

Saint-Laurent-hors-des-rours d’un sens profond m’explique

Les Pères primitifs et leur ton vénéré ;

En entrant là, d’abord en eux je suis entré :

Rien du beau simple, aisé, ni du parfait antique :

Un composite un peu barbare, au moins rustique ;
Colonnes de tout bord, même au socle enterré,
Mais pur jaspe ou lapis ! mais ce parfum sacré
Qui surtout te remplit, ô vieille Basilique !

Qu’importe où fut ce marbre avant de t’arriver ?
En lisant saint Justin, souvent un mot se lève,
Un mot d’or qu’en Platon Ton eût pu retrouver ;

Mais le mot, sans Platon, se couronne et s’achève I
Même harmonie en toi. Basilique où je rêve.
Et prier y pénètre encor mieux que rêver.

LA VILLA ADRIANA

A LISTZ (1)

Vers la fin d’un beau jour par vous-même embelli.
Ami, nous descendions du divin Tivoli,

(1) H était à Rome avec son amie la comtesse d’.\…, celle mémo qui est
la comtesse Marie dans la suite de Joseph Delorme.

516 NOTES

ET SONNETS.

Emportant dans nos cœurs la voix des cascatelles.
La fraicheur et l’écho, ces nymphes immortelles.
Un peu las nous allions: le soleil trop ardent
S’était tantôt voilé du côté d’Occident,
Et larges sur les fleurs quelques gouttes de pluie
En faisaient mieux monter l’odeur épanouie.
Avec ses verts massifs, avec ses hauts cyprès
La villa d’Adrien nous conviait tout près:
Nous la voulûmes voir un moment, — mais à peine
Disions-nous; la journée avait été si pleine
Et semblait ne pouvoir en nous se surpasser:
Nous la croyions finie, elle allait commencer.

On dit que dans ces lieux, au retour des voyages,
L’empereur Adrien, comme en vivantes pages,
En pierre, en marbre, en or, se plut à retenir,
A rebâtir égal chaque grand souvenir,
Alexandrie, Athène avec choix rassemblées,
Lacs, canaux merveilleux, Pœcile et Propylées,
Et tout ce qu’en cent lieux il avait admiré
Et qu’il revoyait là sous sa main enserré.

Mais, nous, ce n’était pas cette Grèce factice
Ni tous ces grands efforts de pompe et d’artifice
Qu’écroulés à leur tour et sous l’herbe gisants,
Nous allions ressaisir et refaire présents.
Nous les laissions dormir ces doctes funérailles;
A peine nous nommions ces grands pans de murailles,
Mais sous leur flanc rougeâtre et du lierre couru,
Et qu’encor rougissait le soleil reparu,
Parmi ces hauts cyprès, ces pins à sombres cônes
Que le couchant coupait d’éblouissantes zones,
Devant ces fiers débris de l’art humain trompé
Devenus les rochers d’une verte Tempé

.NOTES ET SONNETS. 317

Oue

la seule nature avait recomposée,
Errant silencieux comme en un Elysée,
Du passé d’Adrien sans trop nous souvenir,
Nous repassions le nôtre, et tout venait s’unir.

A quoi donc pensions- nous ? dans leurs mélancolies
A quoi pensaient, Ami, nos âmes recueillies,
Vous, Celle qu’enchaînait à votre bras aimé
La haute émotion de ce soir enflammé.
Et dont j’entrevoyais par instants la prunelle
Levée au ciel en pleurs et rendant Tétincelle ?
A quoi pensais-je, moi, discret, qui vous suivais
Et qui sur vous et moi, tout ce soir-là, rêvais ?

Nous pensions à la vie, à son heure rapide,
A sa fin ; vous peut-être à je ne sais quel vide
Qui dans le bonheur même avertit du néant ;
Au grand terme immobile où va tout flot changeant,
El que nous figuraient, comme plages dernières,
Tous ces cirques sans voix et ces dormantes pierres.
Vous pensiez à quel prix, en s’aimant, on Ta pu ;
A Tesquif hasardeux dont le câble a rompu,
El qui, par la tempête ouvrant encor sa voile,
Empoiia les deux cœurs et ne vit qu’une étoile ;
A Tiinmortalité de cette étoile au moins,
Et, quand la terre est sombre, aux cieux seuls pour témoins.
Rome, que vous deviez quitter, à cette veille
Redoublait en adieux sa profonde merveille.
Devant elle, à pas lents, ne causant qu’à demi.
Vous en preniez congé comme d’un grave ami.
Édoses là pour vous tant de chères idées,
D art et de sentiment tant d’heures fécondées,
Ce bonheur attristé, mais surtout ennobli,
Qu’ont goûté dans son ombre et sur son sein d’oubli

318 NOTES ET SOKNETS.

Deiix cœ

urs ensemble épris de la muse sévère.
Et conviés au Beau dans sa plus calme sphère,
Tout cela vous parlait ; mystère soupçonné !
J’ai peur, en y touchant, de Favoir profané.
— Et dans ma rêverie à la vôtre soumise
Je suivais, plein d’abord de l’amitié reprise.
Heureux de vous revoir, triste aussi, vous voyant.
Du contraste d’un cœur qui va se dénuant.
Me disant qu’en nos jours de rencontre première
Pour moi la vie encore avait joie et lumière,
Et de là retombant au présent qui n’a rien,
Aux ans qui resteront, et sans un bras au mien 1

Misère et vérité, merveille et poésie,
Que la douleur ainsi tout exprès ressaisie,
Que les lointains regrets lentement rappelés,
Les plus anciens des pleurs au nectar remêlés,
LVenir et son doute et sa nuée obscure.
Tous effrois, tous attraits de l’humaine nature.
En de certains reflets venant en nous s’unir,
Composent le plus grand, le plus cher souvenir !

Pourtant Ton se montrait quelque auguste décombre,
Quelque jeu du soleil échauffant un pin sombre.
Par places le rayon comme un poudreux essaim,
Lumière du Lorrain et cadre de Poussin.
Et la voix que j’entends, entre nos longues poses
Disait : « Adrien donc n’a fait toutes ces choses
Et fourni tant de marbre à ces débris si nus
Que pour qu’un soir ainsi nous y fussions émus ! »

Et le soleil rasant de plus en plus l’arène
Y versait à pleins flots sa course souveraine ;
L’horiîon n’était plus qu’un océan sans fond

^OTES

ET SONNETS. 319

Qu’au oin Saint-Pierre en noir rompait seul de son front.
Près de nous votre Hermann, si fier de vous, ô Maître,
Le Ptazi d’autrefois et de ce soir peut-être (1),
S’égayait, bondissait, et d’un zèle charmant
Mêlait aux questions fleur, médaille, ossement.
A deux pas en sortant, une rixe imprudente
D’enfants, nu-tête au ciel, se détachait ardente,
Les cheveux voltigeant comme d’Anges en feu ;
Des rameaux d’un cyprès un chant disait adieu ;
Et toutes ces beautés qu’arrivant et novice
Amplement j’aspirais dans mon âme propice,
Mais où vous me guidiez, où vous m’aidiez encor.
Vous du si petit nombre à qui sied l’archet d’or.
Souvenirs que par vous il vaut mieux qu’on entende,
Du premier jour au cœur m’ont fait Rome plus grande !

ÉLÉGIE

Pour de lointains pays (quand je devrais m’asseoir)
Je vais, je pars encor : que veux-je donc y voir ?
Est-ce des nations la pompe ou les ruines ?
Est-ce la majesté des antiques collines
Qui me tente à la fin et me dit de monter ?
Est-ce l’Art, TArt divin, qui, pour mieux m’enchanler,
Pour remplir à lui seul mon âme tout entière.
Veut que je l’aille aimer sous sa belle lumière ?
Est-ce aussi la nature et ses calmes attraits

(1) Hermann, l’élève de Listz, désigné enfant sous le nom de l’utii dans
les Lettres ttun Voyageur. — Depuis il s’est fait moine.

.120 .NOTES

ET SOiX.NETS.

Qu’il m’est doux une fois de posséder plus prés,

Aux lieux mêmes chantés sur les lyres humaines,

Dans le temple des hois, des monts et des fontainis ?

Oui, certes, tout cela, nature, art et passé :

J’aime ces grands objets ; mon cœur souvent lassé

Se sent repris vers eux de tristesse secrète.

Mais est-ce bien là tout ? est-ce ton vœu, poêle ?

Autrefois, sur la terre, à chaque lieu nouveau,

Comme un trésor promis, comme un fruit au rameau,

Je cherchais le bonheur. A toute ombre fleurie,

Au moindre seuil riant de blanche métairie,

Je disais : Il est là ! Les châteaux, les palais,

SJe paraissaient rofTrir autant que les chalets ;

Les parcs me le montraient au travers de leurs grilles ;

Je perçais, pour le voir, l’épaisseur des charmilles.

Et, dans Tillusion de mon rêve obstiné,

Je me disais le seul, le seul infortuné.

Aujourd’hui, qu’est-ce encor ? quand ce bonheur suprême,

L’Amour (car c’était lui), m’ayant atteint moi-même,

S’est enfui, quand déjà le souvenir glacé

Parcourt d un long regard le rapide passé,

Quand l’avenir n’est plus, plus même le prestige.

Le doux semblant au cœur d’un piège qui l’oblige.

Je vais comme autrefois, et dans des lieux plus grands,

Et plus hauts en beautés, perdant mes pas errants.

Je cherche… quoi ? ces lieux ? leur calme qui pénètre ?

L’art qui console ?. .. oh ! non.. . moins que jamais peut-être ;

Mais au fond, mais encor ce bonheur défendu,

Et le rêve toujours quand l’espoir est perdu !

NOTES

ET SONNETS. 321

A GEORGE SAND

J’avais au plus petit, au plus gai mendiant,
Au plus gentil de tous, chantant et sautillant,
Vrai lutin gracieux qui s’attache et se moque,
J’avais lâché, le soir en rentrant, un baîoque :
Et voilà qu’au matin, dès le premier soleil,
Quand Pestum espéré hâte notre réveil,
Voilà que dans la cour de Tauberge rustique,
Pareils à ces clients de Topulence antique.
De petits mendiants, en foule, assis, couchés.
Veillaient, épiant l’heure et d’espoir alléchés.
Et quand le fouet claqua, lorsque trembla la roue.
Du seuil au marchepied quand notre adieu se joue,
Que de cris ! tous debout, grimpés, faisant tableau,
Demi-nus, fourmillant, gloire de Murillo !
Et nous courions déjà qu’il en venait encore,
Les cheveax blondissant dans un rayon d’aurore ;
Ils sortaient de partout, des plaines, des coteaux,
Allègres, voltigeant, et de plus loin plus beaux.
Rattachés d un haillon à la Grèce leur mère.
Purs chevriers d’Ida, vrais petits-tîls d’Homère,
Tous au son du baîoque accourus en essaim,
Comme l’abeille en grappe à la voix de l’airain.

Salerne.

21

-a

NOTES £T so :«ni :ts.

SONNET

J’ai YU le Pausilype et sa pente divine ;
Sorrente m’a rendu mon doux rêve infini ;
Saleme, sur son golfe et de son flot uni,
M’a promené dés Taube à sa belle marine.

J’ai rasé ces rochers que la grâce domine,
Et la rame est tombée aui blancheurs d’Atrani :
C’est asseï pour sentir ce rivage béni ;
Ce que je n’en ai vu, par là je le devine.

Mais, ô Léman, vers toi j’en reviens plus heureux ;

Ta clarté me suffit ; apaisé, je sens mieux

Que tu tiens en douceurs Unit ce qu’un cœur demande ;

Et Blanduse et ses flots en mes songes bruiraient,
Si j’avais un plantage où, le soir, s’entendraient
Les rainettes en choeur de l’étang de Ghampblande !

SONNET

Pardon, cher Olivier, si votre alpestre audace
Jusqu’aux hardis sommets ne me décide pas ;
Si quelque chose eti moi résiste et pèse en bas ;
Si, pour un seul ravin, tantôt j’ai crié grâce !

NOTES

ET SONNETS. 3te3

Tous oiseaux à Taivi ne fendent tout Fespace,
Toutes fleurs n’ont séjour, passé de certains pas ;
Si quelqu’une, plus Gère, a doublé ses appas,
11 en est du vallon qui n’ont que là leur grâce.

iN en ayez trop dédain, quand vous les respire/.
Tout mon être est ainsi : pas d’haleine trop haute ;
Promenade aux coteaux, poésie à minute»

C’est le plus, et de là j’ouïs les bruits saci^.
Pourtant, pourtant j’ai vu, traîné par vous, cher hôte,
Sur Âî les deux bleus que vous m’avez montrés (1 ) !

Liofioti.

Lasciva capala.

VlMGlU.

 :’est où ces dames vont promener leur caprice

La rORTAlRB.

La clièvre m’avait vu, couché sous le sapin,
Faire honneur à ma gourde et trancher à mon pain ;
Je repars, elle suit, folle et capricieuse.
Friande, je le crois, mais surtout curieuse :
A la montagne on est curieux aisément,
Et l’étranger qui passe y fait événement.
J’allais à travers clos, entre monts et vallées,
Me frayant le sentier aux herbes non foulées,
Broyant et gentiane et menthe et serpolet,
Enjambant les treillis de chalet en chalet :

(1) Les Toun d^Aî, hautes cimes des Alpes Vaudoisest

5i4 !fOrES ET

SO^NETS.

Elle suivait toujours. Que faire ? A chaque daie,
A chaque croisement et clôture de baie
Je passais, et du cri, du geste la chassant,
Je refermais Tendroit d’un triple osier puissant ;
Nais, à moitié du pré, regardais-je en arriére :
A huit pas lestement suivait Taventuriére,
D un air de brouter Tberbe et les rhododendrons :
Mes pierres n’y faisaient et ne semblaient affronts.
J’enrageais. Autrefois, la bête opiniâtre
N’eût semblé que déesse et que nymphe folâtre :
J’y voyais, vers Paris malgré moi reporté,
Le malheur d’être aimé de certaine beauté.
Elle ne quittait pas ! Après mainte montagne,
Pour couper court enfui à ma rive compagne.
Et par ridée aussi du pâtre au désespoir.
Quand il la chercherait vainement sur le soir,
J^avisai dans un pré la rencontre prochaine
D’une vieille faneuse à qui je dis ma peine»
Et qui| prenant en main la corne rudement,
Cria : Bête mauvaise ! et finit mon tourment.

A la montagne ainsi, quand vous gagnei le faite,
Tout vous suit, tout du moins vous regarde et s’arrête.
L’esprit lutin des monts s’en mêle, je le veux,
Mais aussi l’esprit bon, naïf et curieux.
Le montagnard d^abord vous questionne et cause ;
Le papillon sur vous, comme à la fleur, se pose.
Loin du doigt meurtrier et de l’enfant malin ;
L’abeille, à votre front, cherche un calice plein ;
L’insecte vous obsède, et la vache étonnée
Interrompt sa pâture à demi ruminée,
Lève un naseau béant, et, tant tiu’on soit monté,
Suit longtemps et de l’œil dans l’immobilité.

NOTES

ET SONNETS. 5Î5

Lausanne.

De ces monls tout est beau, chaque heure en a ses charmes.
Chaque climat y passe et s’y peint tour à tour ;
Et rétranger lui-même, y vivant plus d’un jour,
A les trop regarder se sent naître des larmes :

1

Soit que, par le.soleil de Tété radieux,
A rheure où la clarté déjà penche inégale’,
Le rayon, embrassant leur crête colossale.
Les détache d’ensemble au vaste azur des cieux,

Tête nue et sans neige, et non plus sourcilleux,
Mais d’antique beauté, sereine et sculpturale,
Dressés pour couronner la Tempe pastorale.
Taillés par Phidias pour un balcon des Dieux !

Délicats et légers, et d’élégance pure.

Enlevant le regard à chaque découpure,

Et, pour le fm détail, d’un vrai ciseau toscan !

Et leur teinte dorée, et leur blonde lumière.
Au front d’un Parthénon caresserait la pierre,
Serait une harmonie aux murs du Vatican !

II

Soit lorsqu’au jour tombant, sous un large nuage^
Du couchant à la nuit tout le ciel s’est voilé ;

320 NOTES ET SONKETS.

Que par

delà Chillon» surtout amoncelé,

Le bleu sombre et dormant de monts en monts s’étage ;

Quand tous ces grands géants, resserrés au passage.
Figurent les conûns d’un monde reculé,
Les derniers murs d’acier d’une antique Thulé,
Ou les gardiens muets d’un étemel orage :

Attrait immense et sourd ! pas une ride aux flots.
Pas un souffle à la nue, au front pas une haleine !
Quel plus grand fond de rêve à la douleur humaine ?

Byron, Beethoven, retenez vos sanglots !

— Et du prochain buisson, tandis qu’au loin je pense.

L’aigre chant du grillon emplit seul le silence. . .

III

Ou soit même en hiver, sous les frimas durcis,
Même aux plus mornes jours, sans qu’un rayon s’y voie.
Sans que du ciel au lac un reflet se renvoie
Pour les vulgaires yeux du seul édat saisis,

Oh ! pour le cœur amer aux pensers obscurcis

Et pour tout exilé qui ressonge à sa joie.

Oh ! qu’ils sont beaux encor ces grands monts de Savoie,

Vus des bords où, rêveur, tant de fois je m’assis !

I^ur neige avec sa ride est Oxe en ma mémoire,
Sombre dans sa blancheur, vaste gravure noire.
Comme d’un front creusé qui dans l’ombre a soufTerl !

Plus je les contemplais et plus j y pouvais lire

NOTES

ET SONNETS. 327

De ces traits intinis qui toujours me font dire
Que Taspect le plus vrai, c’est le plus recouvert !

De ces monts tout est beau, chaque heure en a^ses charmes,
Chaque climat y passe et s y peint tour à tour ;
Et même Tétranger, s’il y vit plus d’un jour,
A les trop regarder se sent nattre des larmes !

SONNET

SU num ledet utiiMm icnaela»,
SU ittodus laiso inaris et vianim ’..

HOIAOÏ.

Paix et douceur des champs ! simplicité sacrée !
Je ne suis que d’liier dans ce repos d’Eysins,
Et déjà des pensers plus salubres et sains
M’ont pris Tâme au réveil et me Tout pénétrée.

Point de merveille ici ni de haute contrée,
Point de monts, de rochers, si ce n’est aux confins ;
Mais des vergers, des prés, l’un de Fautre voisins,
Le cimetière seul, colline séparée.

Odoux chemins tournants ! ô verte haie en fleur !
Blonde Beine des prés, leur plus tendre couleur !
Promenade insensible, avec oubli suivie.

TdH : OTES

ET SONJIETS.

^Jui, comme uo ami hûr. nous ramenez au liane
Devant le seuil, au soir, où la famille attend,
Soyei tout mon sentier et ramena ma vie î

Me efo dm, Uccsiqtie capot tmàacen cantf.

Titvtvr..

i)n sort ; le soir avance et le soleil descend ;

l p Jura déjà monte avec son front puissant ;

On traverse vergers, plantages sans clôture.

Négligence des prés qu’enlace la culture.

On arrive au grand pont que projeta Taîeul,

— Vainement, — que, syndic, le pÎTo acheva seul.

On s’enfonce au grand lx)is, chênes aux larges voûtes :

On admire au roml-point 011 s’égarent huit routes.

Tout au sortir de là, l’ancien toit apparaît,

Dont Tami si souvent nous toucha le secret,

Manoir rural, pourtant à tourelle avancée ;

Et Tami nous redit son enfance passive.

Ses jeux, Técole aussi, la fuite, le [»ardoii ;

Les jours dans le ravin à lire Corydon ;

Les immenses noyers aux branches sans défense.

Plus immenses encor quand les voyait Tenfance.

On s’assied, on soupire, avec lui Ton renaît,

On revole au matin que la fleur couronnait.

Et, tandis que le cœur distille sa rosée,

L’œil en face se joue à la cime embrasée

Du Mont-Blanc, dernier feu, si grand à voir mourir !

Nais il faut s’arracher, de peur de s’attendrir.

i

.NOTES

ET SONNETS. 520

Ou revient, côtoyant Tautre pan de colline,

Non plus par le grand pont, mais bien par la ravine :

l^e bois superbe à gauche en lisière est laissé.

Plus d’un air pastoral en marchant commencé,

Des murmures de vers, de romances vieillies,

Exhalent Tâge d’or de nos mélancolies.

Et plus nous avançons et plus le jour nous fuit.

Sur le nant (1) desséché ce pont brisé conduit :

On s’efTraie, on s^essaie, on a passé la fente ;

On remonte, légers, la gazonneuse pente ;

Et le sonomet gagné nous remet de nouveau

A la plaine facile où fleurit le hameau.

En avant, le Jura, dans sa chaîne tendue.

Des grands cieux qu’il soutient rehausse retendue ;

Une étoile se pose au toit de la maison ;

Il est nuit : et, si l’œil replonge à Tliorizon,

Ce n’est plus que vapeurs vaguement dessinées

Et les Alpes là-bas dans Tombre soupçonnées !

Ky 111

SONNET

Non, je n’ai point perdu mon année en ces lieux
Dans ce paisible exil mon âme s’est calmée ;
Une Absente chérie, et toujours plus aimée,
A seule, en les fixant, épuré tous mes feux.

9

(1) Nom du pays pour ruisseau.


Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux,
J’avais sous ma fenêtre, en avril embaumée,
De pruniers blanchissants la plaine clair-semée :
— Sans feuille, et rien que fleur, un verger gracieux !

J’avais vu bien des fois Mai, brillant de verdure,
Mais Avril m’avait fui dans sa tendre peinture ;
Non, ce tempe de l’exil, je ne l’ai point perdu !

Car ici j’ai vécu fidèle dans l’absence,
Amour ! et sans manquer au chagrin qui t’est dû,
J’ai vu la fleur d’Avril et rappris l’innocence.


Liége.




(M. Édouard Turquety ayant adressé à l’auteur les vers suivants, on se permet de les insérer ici, malgré ce qu’ils ont d’infiniment trop flatteur : les poëtes sont accoutumés, on le sait bien, à se dire de ces douceurs entre eux, sans que cela tire à conséquence.)

À SAINTE-BEUVE


Ami, pourquoi tant de silence ?
Pourquoi t’obstiner à cacher
L’hymne brillante qui s’élance
De ton cœur prompt à s’épancher.

Déserte pour un jour la prose ;
Réveille, après un long sommeil,
Ton doux vers plus frais que la rose
Au premier baiser du soleil.


Dis à l’oiseau de rouvrir l’aile :
Laisse de sillon en sillon
S’égarer la vive étincelle
Que l’on nomme le papillon.

Rends-nous ton chant rempli de flamme,
Ton chant rival du rossignol ;
Permets aux brises de ton âme
De nous embaumer dans leur vol.

Et, puisque tu le peux, ramène
Auprès de nous l’aimable cours
De la poétique fontaine
Que tu voudrais céler toujours.

Regarde : jamais dans ce monde
L’horizon ne fut moins serein ;
Jamais angoisse plus profonde
No tourmenta ie cœur humain.

Les temps sont lourds, les temps nous pèsent ;
Que devenir sous ces linceuls,
Si les plus doux chanteurs se taisent,
Ou ne chantent que pour eux seuls ?

Si, dans la solitude aride,
Qui n’a ni calme ni saveur,
Il n’est pas un ruisseau limpide,
Il n’est pas un palmier sauveur ?

Oh ! viens, doux maître en rêverie,
Viens reprendre ton beau concert :
Ne reste pas, puisqu’on t’en prie,
À t’épanouir au désert.


Fleur odorante, fleur sonore,
C’est trop te refermer ; tu dois
À ceux qu’un ciel brûlant dévore
Ton frais parfum, ta fraîche voix.

Tu leur dois ton hymne hardie
Plus suave de jour en jour,
Et l’incessante mélodie
De ton âme qui n’est qu’amour !


Édouard Turquety.





RÉPONSE


Mon cœur n’a plus rien de l’amour,
Ma voix n’a rien de ce qui chante.
Ton amitié me représente
Ce qui s’est enfui sans retour.

Il est un jour aride et triste
Où meurt le rêve du bonheur ;
Voltaire y devint ricaneur,
Et moi, j’y deviens janséniste.

Ce qu’on appelle notre vol
Ne va plus même en métaphore ;
Nos regards n’aiment plus l’aurore,
Et l’on tuerait le rossignol.


Oiseau, pourquoi cette allégresse,
Orgueil et délices des nuits ?
Ah ! ce ne sont plus mes ennuis,
Que ceux où ton chant s’intéresse !

Soupir, espoir, tendre langueur,
Attente sous l’ombre étoilée !
Par degrés la lune éveillée
Emplit en silence le cœur.

Pour qui donc fleurissent ces roses,
Si ce n’est pas pour les offrir ?
Charmant rayon, autant mourir,
Sans un doux front où tu te poses !

Tous les ruisseaux avec leurs voix
Que sont-ils sans la voix qu’on aime ?
Ce ne fut jamais pour lui-même
Que j’aimai l’ombrage des bois.

Dans les jardins ou les prairies,
Le long des huis ou des sureaux,
Devant l’ogive aux noire barreaux,
Comme au vieux chêne des féeries ;

Même sous l’orgue solennel,
Au seuil de la chaste lumière,
Même aux abords du sanctuaire
Où toi, tu t’es choisi le ciel,

Dès l’enfance mon seul génie
Ne poursuivit qu’un seul désir :
Un seul jour l’ai-je pu saisir ?
Mais tout vieillit, l’âme est punie.


Et tes doux vers lus et relus
N’ont fait qu’agiter mon mystère :
Quoi donc ! aime-t-on sur la terre,
Depuis que, nous, nous n’aimons plus ?




  1. Le major Davel, patriote et religieux, exécuté en 1723 pour avoir tenté d’affranchir le Pays de Vaud de la domination bernoise.
  2. Frédéric Monneron, jeune poète qui promettait de prendre un essor élevé ; mort à la fleur de l'âge, dans l'égarement de l'esprit.