Modorf-les-bains/03

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Imprimerie Joseph Beffort (p. 21-40).

A. L’eau minérale.


L’eau de Mondorf se dégage avec une abondance extrême de la source qui fournit environ 600 litres par minute. Elle est d’une limpidité remarquable et possède une saveur fraîche, légèrement salée, nullement désagréable. Comme elle est tiède (25° c) et qu’elle contient en outre une certaine quantité d’acide carbonique, elle est facilement supportée par l’estomac ; l’habitude même fait qu’on la trouve bientôt d’un goût agréable, rafraîchissant, comme on dirait d’un vin qu’il a du corps. Exposée à l’air libre, dans les bassins, dans les piscines, elle laisse dégager une partie de ses gaz et produit un dépôt d’un brun violacé consistant en carbonate de fer et de magnésie. Son analyse chimique a donné les résultats suivants.

Un litre d’eau contient :

|width=80%|
Sulfate de chaux 
Chlorure de sodium 
8.6774
Chlorure de potassium 
0.1909
Chlorure de calcium 
3.2323
Chlorure de magnésium 
0.4096
Chlorure de lithium 
0.0077
Iodure de magnésium 
0.00005
Bromure de magnésium 
0.1409
1.4669
Sulfate de strontiane 
0.0986
Bicarbonate de chaux 
0.0974
Bicarbonate de magnésie 
0.0026
Bicarbonate de protoxyde de fer 
0.0118
Acide silicique 
0.0087
Acide arsénieux 
0.0007

Un litre d’eau tient enfin en absorption 30.8 centimètres cube d’acide carbonique et 29.4 cent c. d’azote. L’eau minérale se dégage du tuyau avec un fort bouillonnement, dû à de grosses bulles de gaz qui s’échappent avec elle du bassin souterrain. Ce gaz, vu sa quantité prodigieuse, forme une atmosphère spéciale dans le bâtiment qui recouvre le puits de forage, et constitue un élément de cure dans certaines maladies graves des poumons. Le mélange gazeux renferme en majeure partie (c’est à dire 97°/o de son volume) de gaz azote ; le reste est de l’acide carbonique.

En raison de sa composition chimique, nous devons donc classer l’eau de Mondorf parmi les eaux chlorurées sodiques iodo-bromurées fortes, à côté de celles de Kreuznach, Wiesbaden, Bourbonne, Niederbronn, Balaruc, Hall en Autriche, Hombourg, Kissingen etc. L’usage thérapeutique de cette catégorie de sources s’étend sur un vaste champ pathologique, et leurs indications sont des plus nombreuses.

Pour se rendre un compte exact de leur effet, il est évident qu’il faut envisager l’action des différents éléments dont elles se composent ; d’abord, de ceux qui s’y trouvent en quantité plus notable, ensuite de ceux qui, même à petite dose, sont doués d’une action particulièrement énergique. Pour certains médecins, qui se sont occupés de cette matière, les choses ne sont pas aussi simples qu’on serait tenté de le croire au premier coup d’œil. Ils admettent que chaque eau minérale constitue un tout, un ensemble thérapeutique, une entité comme ils disent, et qu’elle doit être jugée uniquement selon les résultats que l’expérience aurait révélés par leur emploi bien contrôlé. Il est évident que pour des eaux dont la composition est fort simple, l’eau de Vichy, l’eau de Spa, les eaux sulfureuses, l’indication est facile à trouver et nettement tranchée. Mais pour les eaux où il entre un grand nombre de sels, il serait difficile de demander raisonnablement qu’il n’y eût qu’une seule résultante, une seule action thérapeutique finale, pour représenter la somme des effets partiels dûs aux différents agents. Cette manière de voir ne saurait être admise de nos jours ; elle est trop en opposition avec les visées et les observations de la science moderne ; elle nous remettrait, quant à la balnéologie, de nouveau à l’ancien point de vue, en vertu duquel chaque médicament devait guérir sa maladie à lui. On dit bien que le remède se trouve à côté du mal ; mais cette locution est à juste titre taxée d’incorrecte aujourd’hui. Du moins elle désigne d’une façon très-insuffisante la relation qu’il y a entre la disparition d’une maladie et l’action d’un médicament qui a été employé pendant le cours de celle-ci. On n’emploie plus le médicament contre la maladie, mais durant une maladie, pour corriger une fonction pervertie, pour modifier un symptôme physique ou chimique dont le développement menace la vie. Est-ce que la digitale guérit une maladie du cœur ? Evidemment non ; mais en accordant, par la vertu qu’elle possède de diminuer le nombre des contractions cardiaques, un repos relatif à cet organe affaibli ou malade, celui-ci peut plus aisément revenir à la santé, pourvu que les causes qui avaient déterminé la maladie, aient cessé d’exercer leur maligne influence. Nous ferons donc bien de ne voir dans les eaux minérales que ce qui s’y trouve réellement, c’est-à-dire ce que le chimiste nous y révèle.

Il faudra cependant placer ici une petite réserve : la science n’a pas encore pu nous fournir une analyse d’une exactitude absolue, et il est toujours permis d’accepter les analyses des eaux minérales, surtout de celles dont la composition est complexe, comme c’est le cas pour la nôtre, «cum grano salis». En effet, le chimiste rassemble et combine les principes élémentaires qu’il a trouvés par l’intervention de ses réactifs, selon la table des affinités chimiques. Il ne peut pas garantir avec une exactitude mathématique qu’il en soit ainsi dans la nature, et que les sels qu’il fait figurer dans le tableau de l’analyse, se trouvent réellement ainsi composés dans les eaux minérales ; car celles-ci se forment la plupart du temps dans les profondeurs de la terre, où il existe des conditions de pression et de température tout autres que celles sous lesquelles on opère dans le laboratoire. Et puis, il faut noter que le même acide produit sur l’organisme un effet tout différent selon qu’il se trouve combiné avec une base plutôt qu’avec une autre ; témoin l’acide prussique, lequel, avec la potasse, produit un des poisons les plus redoutables, tandis qu’en alliance avec le fer, il n’engendre qu’un sel tout à fait inoffensif, grâce au groupement différent des atomes dans les deux corps. En vertu d’une disposition analogue, la cigüe si vénéneuse, et le persil indispensable à nos cuisinières, appartiennent à la même famille botanique.

Pratiquement tout le monde sait qu’il est difficile d’imiter les eaux minérales, et que les eaux artificielles sont faciles à reconnaître à leur saveur d’abord, mais surtout en raison de leur action très faible sur l’organisme. Les eaux purgatives naturelles, pour rappeler un fait bien connu, ont un pouvoir bien plus énergique que la dose correspondante des sels y contenus. A l’adresse des esprits sceptiques, je me permettrai de rapporter à cette place l’opinion d’un des plus grands chirurgiens de notre époque, et qui certes ne peut être suspecté de la crédulité qu’on reproche si volontiers aux balnéologues de profession. Sir H. Thompson, dans son traité sur les maladies des voies urinaires, dit ceci : «Quand vous étudierez les eaux minérales, je vous engage à bien remarquer leur qualité chimique, mais veuillez complètement faire abstraction des doses que la pharmacie assigne à l’emploi thérapeutique des sels y contenus ; car les quantités relativement petites des matières pharmaceutiques enfermées dans les eaux minérales ont une vertu supérieure, que les composés pharmacologiques ne sont jamais capables d’obtenir quand on les emploie dans la même proportion. C’est là un fait indéniable, fort digne d’être remarqué ; mais je suis obligé de vous le donner tel qu’il est, sans vouloir oser l’expliquer en me lançant dans des considérations métaphysiques.»

Quant à la question thérapeutique, il convient d’envisager dans l’action de l’eau de Mondorf deux séries de composés chimiques. Les premiers sont des sels qui entrent dans la composition de nos tissus, de nos humeurs à l’état normal, p. ex. le chlorure de sodium, le fer, le potassium, les sels de chaux. Ces substances sont donc homogènes à notre organisme, et leur emploi thérapeutique ne peut avoir lieu qu’en raison de la plus grande quantité qui en est incorporée dans un temps déterminé. Ils méritent la dénomination de sels nutritifs. Leur rôle est, s’il est permis d’établir ici une comparaison pratique, analogue à celui que jouent les engrais chimiques dans l’agriculture. On sait que les plantes de culture ont besoin d’un sel déterminé, variable d’une espèce à l’autre, pour produire ou la feuille, ou la racine, ou la semence qui en constitue le rendement. L’expérience prouve que de deux champs d’une fertilité égalé, celui qui reçoit comme engrais le sel spécial, produit une végétation extraordinaire et un rendement supérieur. Dans plusieurs maladies du reste, p.ex. dans la chlorose, le rachitisme, le manque d’une substance minérale (le fer pour le sang, la chaux pour le système osseux), constitue l’essence même de la maladie, et il est naturel d’intervenir en présentant à l’organisme les substances qui lui font défaut, sous une forme facilement assimilable.

Au second groupe de sels il faut reléguer ceux qui ne font pas partie intégrante de l’organisme humain à l’état normal. Ils sont hétérogènes à nos tissus et à nos humeurs, qu’ils irritent. A dose élevée, leur activité devient même promptement hostile au corps, et ils justifient la dénomination de sels pharmaceutiques (la langue grecque employant d’une façon significative le mot «pharmacon» indifféremment pour le médicament et pour le poison). Ce sont l’iode, le brome, l’arsénic, le lithium. Toutes ces substances se trouvent seulement en petites quantités dans les eaux minérales, et elles produisent par leur usage longtemps continué une action curative dite altérante, antidyscrasique, dont on profite surtout dans le traitement des maladies chroniques constitutionnelles. Leur action est loin d’être clairement reconnue ou interprétée avec justesse : pour les uns ce serait une action destructive, s’exerçant dans l’intimité de nos tissus sur les prétendus germes animés de ces affections, ou bien sur les substances chimiques, les ptomaïnes, que quelques-uns veulent seules rendre responsables ; pour les autres, ce serait plutôt une stimulation, une irritation énergique qu’elles provoqueraient par leur présence, un coup de fouet donné aux éléments qui composent notre substance corporelle. Or, puisque l’essence même des maladies dyscrasiques, constitutionnelles, ne nous est qu’imparfaitement connue, il n’y a pour le moment d’autre guide que l’expérience de nos devanciers, et il appartient aux faits cliniques, à l’observation, de venir en dernier lieu trancher la question.

Il nous resterait donc à examiner d’abord isolément chacune des substances qui entrent dans la composition de l’eau de Mondorf et à envisager ensuite l’action totale telle que l’expérience l’a révélée pour elle et ses

congénères.

Chlorure de sodium.

Le chlorure de sodium (sel de cuisine) le condiment le plus indispensable de l’alimentation humaine, se trouve dans des proportions bien déterminées dans le sang (il entre pour 57 pCt. dans la masse des principes minéraux de ce liquide) et dans les tissus, où il joue un rôle physiologique des plus importants. Les travaux de Liebig ont démontré que le sel a surtout une fonction physique à remplir dans l’économie : il augmente, en effet, l’action endosmotique, attractive du sang sur les liquides pauvres en sels et acides. Sa présence dans le sang qui circule dans les vaisseaux de l’estomac, favoriserait ainsi l’absorption des aliments qui ont subi la digestion. D’autre part, il doit provoquer un courant d’absorption plus rapide des éléments musculaires et nerveux vers le sang qui circule partout dans notre corps, parce que l’activité musculaire et nerveuse engendre des produits d’usure qui sont acides. Il active donc d’un côté l’assimilation des aliments, et facilite d’un autre côté la métamorphose régressive, l’échange organique, la désassimilation. Ce serait en vertu de la même propriété qu’aurait lieu son action purgative, ce qui arrive parfois comme pour les autres chlorures en général ; il se produirait dans ces cas un courant en sens inverse, exosmotique, du sang vers le contenu salin très concentré de l’intestin. Une transsudation séreuse des capillaires de la muqueuse a lieu dans l’intérieur du tube digestif ; il y a diarrhée.

Mais à côté de cette action en quelque sorte physiologique, le sel peut développer une véritable action thérapeutique, quand on prend des doses plus fortes que la quantité que l’on absorbe ordinairement avec les aliments. Des expériences comparatives sur un sujet, qui prenait pendant plusieurs semaines environ cinq grammes de sel de plus que la dose hygiénique habituelle, ont eu comme résultat qu’on a trouvé son sang plus dense, moins aqueux, plus riche en globules, en fibrine, en matières grasses et en sels ; le sang était donc devenu plus nutritif, plus stimulant.

Le sel active la sécrétion de la salive et du suc gastrique. D’un autre côté, c’est le sel contenu dans le sang, qui fournit les éléments pour la production de l’acide chlorhydrique qui constitue, avec la pepsine, l’agent essentiel de la digestion stomacale. Il est enfin assez probable que c’est encore le sel qui fournit la base des sels de la bile (tauro- et glyco-cholate de soude) dont la quantité est évaluée à quarante-quatre grammes dans les vingt-quatre heures. Le chlorure de sodium, pris à une certaine dose, modifie donc sérieusement la nutrition ; il favorise avant tout la digestion et l’absorption alimentaire ; puis il sert à la métamorphose régressive, à l’évacuation par les urines des matériaux Usés dans l’échange organique. C’est en quelque sorte l’exagération de sa vertu physiologique. Finalement n’oublions point de signaler son apparition dans les secrétions de la muqueuse des voies respiratoires (pharynx et bronches) ; il les rend plus fluides, favorise leur évacuation et soulage notablement les inconvénients du catarrhe.

Le chlorure de potassium.

Ce sel se trouve en antagonisme avec le précédent dans les globules du sang et dans les fibres musculaires, là où le chlorure de sodium manque presque complètement.

Il doit sans doute y remplir un rôle physiologique applicable à la nature particulière de ces tissus. C’est un stimulant du cœur quand il se trouve à petites doses, comme dans l’eau de Mondorf.

Les sels de chaux.

Le chlorure de calcium introduit dans notre corps un des principaux éléments inorganiques, indispensables à sa constitution. C’est surtout pendant la croissance que son emploi se justifie, ensuite dans certaines maladies intéressant particulièrement le système osseux, et enfin dans la phthisie pulmonaire. Dans cette dernière maladie, on a souvent constaté que la guérison a eu lieu par la calcification des dépôts tuberculeux, et l’on a en conséquence fait un large emploi de préparations de chaux. En Angleterre, le chlorure de calcium entre encore toujours dans les formules pharmaceutiques qui doivent combattre le lymphatisme. On doit attribuer à ce sel en grande partie la vertu purgative de l’eau de Mondorf, et il paraît être doué d’une action plus stimulante sur les muqueuses et sur la peau, que les autres chlorures. Il intervient donc énergiquement dans l’action des bains salins, surtout quand on ajoute à ceux-ci des eaux-mères, lesquelles renferment toutes le chlorure de calcium en prédominence. Les eaux-mères, qu’on gagne comme résidus de la fabrication du sel, sont généralement employées à prendre des bains salins à la maison. Les plus connues sont celles de Kreuznach et de Durkheim dans le Palatinat. Celle de Kreuznach contient, par litre, 350 grammes de substances minérales, parmi lesquelles le chlorure de calcium figure pour 256 grammes. Le bicarbonate de chaux est, comme le sel précédent, d’une absorption facile et répond comme lui aux indications générales des sels de chaux. Le sulfate de chaux est en outre légèrement astringent.

Le fer.

Le rôle que le fer joue dans la formation du sang, est trop connu par les écrits vulgarisateurs de la science et par les prospectus des pharmaciens de première classe, pour qu’il soit nécessaire d’en parler à cette place : le premier malade venu en sait plus long là-dessus que trois facultés. Mais ce qui est beaucoup moins connu, et sur quoi nous désirons insister, c’est qu’une très-minime quantité seulement de ce métal parvient à être absorbée, et que les neuf dixièmes, sinon la totalité du fer pris en pilules, bonbons, gouttes et élixirs, sert tout bonnement à colorer les excréments en noir, ce qui effraie parfois fort malencontreusement les patients. Des expériences physiologiques récentes ont prouvé que le chlorure de sodium, qui, pris avec les aliments, facilite la digestion de l’albumine par la pepsine, et de la fibrine par le suc pancréatique, exerce également une influence semblable sur le fer, qui n’entrerait dans le sang que grâce à son intervention. Cela fournirait la clef de l’insuccès des eaux ferrugineuses pures dans beaucoup de cas d’anémie, et justifie la prescription de l’eau de Mondorf, laquelle du reste provoque très-promptement le retour de l’appetit, première étape sur le chemin qui ramène à la santé.

Chlorure de Lithium.

Il a été introduit par Garrod dans l’arsenal thérapeutique contre la goutte, à cause de son pouvoir dissolvant de l’acide urique. On sait que ce dernier, qui est un résidu de l’échange organique, est peu soluble et que, dès qu’il s’accumule en quantité excessive dans notre organisme, il se dépose dans les articulations, dans les reins etc., pour y engendrer les terribles douleurs et dégâts que l’on connaît. On est forcé d’avouer que la minime quantité de lithium qui se trouve dans les eaux minérales, même dans celles qui sont réputées les plus riches en lithium, ne peut pas nous faire espérer d’obtenir une saturation, une dissolution chimique des produits morbides, engendrés par la goutte ou la gravelle. Nous pensons qu’il sera plus raisonnable d’attendre une modification heureuse de ces maladies par l’usage d’un régime approprié des bains et d’un genre de vie convenable. Si l’indication de la lithine existe, nous préférons nous servir de l’eau de lithine gazeuse, qui renferme 1 à 2 grammes de bicarbonate de lithine par litre d’eau, comme c’est l’usage en Angleterre, où ces maladies sont exceptionnellement fréquentes.

Chlorure de Magnésium.

Il intervient particulièrement par son action purgative, qui est encore plus déterminée que celle des autres sels de magnésie, car il purge à des doses relativement faibles, sans produire des coliques et surtout sans donner lieu à cette atonie, à cette torpeur qui suit toujours l’emploi des purgatifs drastiques. Il concourt donc avec le chlorure de calcium à faire de l’eau de Mondorf dans certaines conditions, un purgatif sans pareil. C’est un stimulant des contractions intestinales, un vrai tonique du tube digestif. Selon Rabuteau, qui dans ces derniers temps a étudié soigneusement les propriétés de ce corps, il agirait encore favorablement sur les contractions de la vessie et du cœur.

Iode et Brome.

Ces deux substances ont été découvertes très tardivement, vers 1840, dans les eaux minérales et dans l’eau de mer ; elles devaient, selon les thérapeutistes enthousiastes de cette époque, produire des résultats prodigieux, même si elles étaient employées en très minime proportion. L’expérience est venue peu à peu anéantir ces espérances exagérées et, de nos jours, l’on prescrit parfaitement des doses de 4 à 8 grammes dans des cas où, il y a vingt ans, on eût osé à peine dépasser 50 centigrammes. Pour l’action de l’eau de Mondorf, il est permis de négliger la présence de l’iode ; mais il n’en est pas de même du brome, qui s’y trouve sous la forme de bromure de magnésium à la dose de 14 centigrammes, (ce qui équivaudrait presque à la quantité de brome contenue dans un gramme de bromure potassique). Le brome jouit des mêmes propriétés altérantes, antidyscrasiques, résolutives des exsudations morbides que l’iode. Il est cependant moins irritant que ce dernier, en sorte qu’il.est mieux toléré par l’estomac, et il jouit au surplus d’une action particulièrement sédative sur le système nerveux. Il est donc facile d’admettre que l’action de ce principe soit pour quelque chose dans l’heureuse modification que des affections nerveuses de tout genre ont jusqu’ici éprouvée par le traitement de Mondorf. En tout cas, notre eau est fort remarquable par sa richesse exceptionnelle en brome, qui la place au premier rang parmi celles qui revendiquent une action spéciale et particulière en vertu de la présence de ce corps chimique. Celui-ci, en effet, dans beaucoup de maladies graves, comme l’epilepsie, l’hystérie etc. constitue l’extrême ressource du praticien.


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L’eau de Mondorf contient encore une certaine quantité d’arsénic et de silice. Un homéopathe courageux, s’émancipant du purisme de son école, pourrait peut-être y trouver matière à faire figurer notre eau parmi les composés chers à Hahnemann ; quant à nous, nous préférons y renoncer, en attendant qu’on nous démontre le contraire.

Effets physiologiques de l’eau de Mondorf.

A. Action purgative. Quand on prend le matin à jeun, ainsi que le veut la coutume reçue aux eaux, un gobelet d’eau de Mondorf (j’entends un verre de 200 grammes pour un adulte) ; qu’on renouvelle cette dose tous les quarts d’heure ou toutes les demi-heures, il se produira bientôt, après le second ou le troisième verre, un effet purgatif. On aura une ou plusieurs selles aqueuses, composées d’abord de l’eau minérale qui a traversé le tube digestif sans avoir eu le temps d’être absorbée, du contenu intestinal et de la bile sécrétée en très grande quantité, et qui leur donne une coloration brunâtre. Ce sont donc avant tout les mouvements intestinaux qui sont vivement stimulés ; il est pourtant remarquable, que cet effet purgatif n’est accompagné d’aucune colique ni tranchée ; de plus, il est suivi d’une sensation de faim assez prononcée et d’un bien-être général, tous phénomènes qui permettent une interprétation favorable à la santé. Ceux-ci sont, du reste, loin d’être toujours observés après l’administration des autres médicaments de ce genre, et il faut certainement distinguer entre purgatif et purgatif.

L’action purgative est en effet obtenue de différentes manières : D’abord il y a certaines pratiques qui consistent à introduire dans l’estomac une grande quantité d’aliments indigestes, les soupes aux herbes, la crème, l’huile, les fruits aigres ; l’introduction d’une forte quantité de boissons froides, de glaces, produit le même effet. En somme, le résultat final est une indigestion, ni plus ni moins, et l’intestin, irrité par des aliments décomposés ou mal élaborés, finit par réagir et par les expulser. Tous ces moyens ne sont ni pratiques ni justifiables, personne ne pouvant prétendre vouloir guérir une indisposition par une maladie. On a donc recours plutôt à des substances qui ont la vertu d’agir spécialement sur l’intestin, et dont nous distinguons deux sortes, à caractères bien différents : les purgatifs drastiques et les purgatifs salins.

Les premiers sont sans exception des substances âcres, irritantes, provenant de plantes plus ou moins vénéneuses. Ils enflamment l’intestin, tout comme les poisons âcres, l’arsenic, l’émétique etc., et, si leur effet n’est pas plus désastreux, cela tient tout simplement à la quantité judicieuse que le formulaire permet seulement d’employer. L’effet purgatif de ces drogues n’est du reste qu’un empoisonnement en miniature : il y a de violentes coliques, des vomissements parfois, puis des selles glaireuses, sanguinolentes, même sécrétées par les glanes intestinales enflammées. C’est donc un martyre inutile et dangereux que l’on fait subir à l’intestin, lequel du reste retombe après cette excitation artificielle et surmenée, dans une torpeur d’autant plus prononcée. Le remède type de ce groupe est l’huile de croton ; elle produit déjà une vive éruption sur la peau externe, et l’on peut bien se figurer quels dégâts elle doit exercer sur la muqueuse délicate de l’intestin et de l’estomac, quand on l’avale. Toutes ces pilules, élixirs antiglaireux, sont donc absolument à proscrire, surtout quand il s’agit de personnes faibles qui ont le plus grand intérêt à conserver intactes leurs fonctions digestives.

Les purgatifs salins n’exercent pas cette influence irritante sur l’appareil digestif ; leur action se borne surtout à provoquer une transsudation séreuse dans l’intérieur du canal intestinal et d’exciter modérément les mouvements intestinaux : ce sont les sulfates de soude, de magnésie et de potasse, la crème de tartre, puis les eaux minérales qui renferment ces sels p. ex. celles de Püllna, d’Hunyadi, de Friedrichshall. Il convient encore de faire un choix parmi ces sels et parmi ces eaux purgatives. En effet, il y en a qui dérangent parfaitement l’estomac, car l’action purgative n’est pas synonyme de stomachique ; ensuite certains de ces- sels neutres, après avoir été absorbés dans le sang, agissent puissamment sur l’échange organique et produisent un amaigrissement notable. Cela peut avoir de l’avantage pour des personnes d’un tempérament exubérant, mais non pour des personnes anémiques !

L’eau de Mondorf agit tout comme les purgatifs salins ; mais son action est accompagnée d’une augmentation de l’appétit très forte ; puis la portion de ses principes salins qui a pu être absorbée, produit dans le torrent circulatoire un effet tonique général. Ainsi, son action loin d’offrir le moindre inconvénient, n’a que des avantages. Comme elle porte surtout sur les mouvements intestinaux, qu’elle rend l’énergie, la tonicité à la musculature de l’intestin, elle agit bientôt à de très faibles doses, lorsqu’on continue son emploi et conduit finalement à la restitution complète de la fonction, ce qu’on n’obtient jamais ni avec les purgatifs salins, ni surtout avec les drastiques. Celui qui a une fois commencé avec ces derniers, est obligé de toujours continuer et d’augmenter les doses. Les congestions répétées, provoquées vers l’intestin, engendrent bientôt des hémorroïdes, la congestion du foie et un délabrement complet de la fonction digestive ; et ce n’est pas une mince besogne que d’entreprendre le rétablissement d’un patient qui a fait pendant quelque temps usage des pilules suisses, de celles d’Holloway, de Morisson, ainsi que d’autres bienfaiteurs de l’humanité.

L’eau de Mondorf est donc un excellent purgatif, surtout pour les personnes qui manquent d’appétit ou qui sont affaiblies, épuisées par la longue durée de troubles nutritifs. Elle convient particulièrement au sexe féminin, dont les maladies sont si fâcheusement compliquées par la constipation habituelle. Par la légère transsudation séreuse qu’elle provoque, elle est éminemment applicable aux cas de pléthore abdominale ; elle produit d’un côté une excitation de la circulation embarrassée, et de l’autre une décharge du trop plein, stagnant dans le système de la veine porte. Dans l’obésité qui se complique d’anémie, où les mesures spoliatrices ne sont pas de saison, l’eau de Mondorf trouve encore son emploi. En somme, ce n’est pas la nature spéciale de l’affection qui réclame son emploi comme purgatif,

mais c’est plutôt l’état du malade sur lequel on opère.

Action tonique et antidyscrasique.

Cette action ne se révèle pas immédiatement après l’ingestion de l’eau de Mondorf ; il faut au contraire un fréquent usage de l’eau pendant des semaines, même pendant des mois, avant qu’elle ne paraisse à l’évidence. Pour qu’elle se produise, il faut absolument empêcher l’évacuation rapide de l’eau minérale par l’intestin ; il est donc nécessaire de prendre des doses assez petites et convenablement distancées, afin qu’elle puisse être absorbée, au fur et à mesure de son ingurgitation, par les vaisseaux de la muqueuse du tube digestif et passer dans le sang. Ses éléments minéraux, en circulant avec le liquide nourricier à travers tout le corps, ont donc l’occasion d’exercer leur bienfaisante action sur les derniers éléments de nos tissus, sur les fonctions les plus intimes de la vie, après quoi ils sont finalement éliminés par les reins.

Au point de vue pratique, on observe toujours très promptement une augmentation notable de l’appétit, une activité plus grande des fonctions digestives. La nutrition, la plus importante des fonctions vitales, est donc améliorée en premier lieu, et bientôt le sang devenu plus riche, plus stimulant, communique une énergie nouvelle au système nerveux, à l’appareil musculaire. Il se produit en somme un rehaussement de la vitalité partielle et générale, un accroissement de bien-être, de santé, de vigueur, ce qu’on appelle enfin l’effet tonique roborant. On n’a pas besoin même d’être malade pour s’en ressentir : Il se produit tout aussi bien chez celui qui est bien portant ou qui l’est devenu, grâce à l’intervention de la cure, par un surcroît d’appétit, de forces, de puissance, par une vitalité exagérée qui prend souvent la forme d’une véritable maladie. Tous les phénomènes de la vie sont alors à un diapason exagéré, et l’on a donné à l’ensemble de ces phénomènes le nom de «fièvre thermale». L’ apparition de cette agitation n’implique aucun danger pour l’économie ; tout de même on fait bon d’interrompre la cure, parce que l’insomnie et l’excitation continuelles deviennent bientôt insupportables.

Quant à l’action dite antidyscrasique, on ne l’observe que sur des sujets à constitution maladive, détériorée, comme du reste le nom l’indique suffisamment. Ici, outre qu’on remarque l’augmentation de l’appétit, l’amélioration de la santé générale, le relèvement des grandes fonctions, on peut constater, qu’au fur et à mesure que le traitement agit, les symptômes maladifs locaux diminuent d’intensité, s’améliorent et disparaissent définitivement. C’est en quelque sorte une action médicamenteuse, dont l’explication nous est fort difficile, quoique l’authenticité du fait soit démontrée par des milliers d’exemples. Est-ce que l’eau développe dans l’intérieur de nos tissus, de nos humeurs, une action hostile aux éléments morbides germicide, ou bien agit-elle tout bonnement en fortifiant la constitution, en rendant l’organisme plus apte à lutter contre les agents morbifiques qu’il renferme, à les éliminer, à les détruire ? Pratiquement, il nous suffît que l’expérience des médecins éclairés de tous les temps, que les résultats de la statistique médicale aient constaté son efficacité dans les maladies constitutionnelles.

Pour en revenir à la façon de l’employer dans ces derniers cas, il est clair qu’on doit prendre pendant longtemps, des doses relativement fortes pour les 24 heures, et celles-ci doivent être absorbées dans le sang. Car, quand l’eau agit comme purgatif, elle ne pourra guère agir que sur le tube digestif et ses annexes. C’est donc en premier lieu une question de susceptibilité stomacale, et chacun doit plus ou moins tâtonner jusqu’à ce qu’il ait trouvé la prise que son estomac peut supporter sans occasionner la diarrhée, et la façon de prendre qui lui sied le mieux. Le goût salé, que certaines personnes ne trouvent pas à leur guise, est certainement un obstacle futile ; bien des enfants prennentnotre eau avec le plus grand plaisir, la préfèrent même à l’eau ordinaire. Ensuite il faut que, une fois acclimatisé à la source, l’on prenne une dose convenable, que j’estime de trois à six gobelets (un demi à un bon litre) pour un adulte. Le temps est passé où l’on prétendait obtenir avec une demie once des succès marqués ; il faut raisonnablement proportionner la quantité d’eau à l’intensité des phénomènes morbides qu’il s’agit de combattre. On n’a que trop souvent le malheur de rencontrer, surtout à Mondorf, une singulière obstination à prendre l’eau minérale à une dose active. Tel patient ne peut pas supporter les ferrugineux ; telle dame a une répugnance invincible pour le goût, pour l’odeur de l’eau minérale ; enfin il y a des incompatibilités les unes plus subtiles et plus vaines que les autres. La galanterie est hors de saison dans tous ces cas, et la science devrait seule avoir le dernier mot dans cette affaire. Fort malencontreusement il se trouve des confrères qui, au détriment de leurs propres intérêts, s’inclinent devant ces prétentions ineptes. Ils sont à peu près de la force de ce courtisan qui, interrogé par Louis XIV sur l’époque probable à laquelle sa femme allait accoucher, répondit sans sourciller : «Quand cela plaira à Votre Majesté !»

J’ai toujours pu remarquer que des personnes qui pouvaient absorber des quantités prodigieuses, ont recueilli très rapidement un succès remarquable. Cela ne doit pas étonner, quand on réfléchit qu’un litre de notre eau contient environ 15 grammes (ou en volume deux grandes cuillers) de substances salines, et qu’une telle solution représente une quantité notable de médicament. Si l’on tient donc à prendre une grande portion d’eau, il faut que le patient se lève de bonne heure pour commencer sa cure, ou bien qu’il sacrifie son premier déjeûner, et qu’il attende jusqu’au second déjeûner, comme c’est l’habitude française, que l’on ne saurait trop recommander. En procédant ainsi, on aura environ 3 à 4 heures à sa disposition pendant lesquelles il y aura moyen, avec un peu de bonne volonté, d’absorber un litre d’eau. Dans le courant de l’après-midi, une heure avant le dîner (ou le souper), il y a encore moyen de placer un gobelet, surtout pour les personnes qui sont incapables de supporter une grande quantité de liquide le matin. Il est d’antique usage de ne déjeûner qu’environ une demi heure après avoir pris la dernière portion.

Jamais on ne prend de l’eau Mondorf aux repas. Du reste, aucune eau minérale ne convient à être prise en mangeant. Il est fort étrange qu’un tel abus ait pu se glisser dans nos mœurs et, ce qu’il y a de particulièrement regrettable, c’est que des médecins aient, préconisé et préconisent encore cette pratique insensée. Je ne sais pas en vertu de quelle subtilité soi disant scientifique, on conseille à des patients de boire de l’eau d’Ems ou de Vichy avec du lait, ou bien de la mélanger avec du vin pour boire aux repas, ou enfin de faire usage comme boissons de table, d’eaux gazeuses tellement saturées d’acide carbonique qu’elles brûlent la langue et font gonfler le pauvre estomac comme un aérostat. Le comble de la sottise, c’est qu’il s’agit encore la plupart du temps de personnes qui réclament le bénéfice de cette grossière infraction aux lois de la physiologie en faveur d’un estomac affaibli. Il faut donc réfléchir que l’introduction des aliments dans l’estomac engendre la sécrétion immédiate du suc gastrique dont l’acide chlorhydrique détruit infailliblement le bicarbonate de soude de l’eau de Vichy pour former du chlorure de sodium (sel de cuisine). Ce n’est donc plus l’eau de Vichy qui agit, mais bien une solution de sel, et encore ce dernier s’est-il formé aux dépens du suc digestif. Le vin et les mets contiennent .toujours des acides, qui décomposent plus ou moins les eaux minérales. Donc, en règle générale, l’on doit toujours prendre les eaux minérales sans mélange, à jeun ou bien quand l’estomac est vide, afin qu’elles puissent agir directement sur les parois de cet organe en cas de maladie, ou qu’elles puissent du moins être absorbées sans devoir courir le risque de subir une décomposition, soit par les sucs digestifs, soit par les aliments et boissons.