Marie ou l’esclavage aux États-Unis/Texte entier

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Charles Gosselin (pp. titre-tdm).


MARIE,

OU

L’ESCLAVAGE

AUX ÉTATS-UNIS. Ouvrages du même auteur.

L’IRLANDE
SOCIALE, POLITIQUE ET RELIGIEUSE.
2 vol. in-8º, 4e édition.
PRIX : 15 FRANCS


(En société avec M. Alexis de Tocqueville)

SYSTÈME PÉNITENTIAIRE
AUX ÉTATS-UNIS
ET DE SON APPLICATION EN FRANCE ;
SUIVI
D’UN APPENDICE SUR LES COLONIES PÉNALES, ET DE NOTES STATISTIQUES.
2 vol. in-8º, 2e édition.
PRIX : 15 FRANCS.

Paris. Imprimé par Béthune et Plon.
MARIE OU L’ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS,

TABLEAU DE MŒURS AMÉRICAINES,

PAR GUSTAVE DE BEAUMONT.

QUATRIÈME ÉDITION.

PARIS. LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN. 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS

MDCCCXL.
AVANT-PROPOS.
_____


Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le fond de ce livre.

Je le préviens d’abord que tout en est grave, excepté la forme. Mon but principal n’a point été de faire un roman. La fable qui sert de cadre à l’ouvrage est d’une extrême simplicité. Je ne doute pas que, sous une plume habile et exercée, elle n’eût prêté aux développements les plus intéressants et même les plus dramatiques ; mais je ne sais point l’art du romancier. On ne doit donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec prévoyance, ni situations ménagées avec art, ni complications d’événements, en un mot, rien de ce qui communément est mis en usage pour exciter, soutenir et suspendre l’intérêt.

Pendant mon séjour aux États-Unis, j’ai vu une société qui présente avec la nôtre des harmonies et des contrastes ; et il m’a semblé que si je parvenais à rendre les impressions que j’ai reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas entièrement d’utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j’ai rattachées à un sujet imaginaire.

Je sens bien qu’en offrant la vérité sous le voile d’une fiction, je cours le risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne repoussera—t-il pas mon livre à l’aspect de son titre seul ? et le lecteur frivole, attiré par une apparence légère, ne s’arrêtera-t-il pas devant le sérieux du fond ? Je ne sais. Tout ce que je puis dire, c’est que mon premier but a été de présenter une suite d’observations graves ; que, dans l’ouvrage, le fond des choses est vrai, et qu’il n’y a de fictif que les personnages ; qu’enfin j’ai tenté de recouvrir mon œuvre d’une surface moins sévère, afin d’attirer à moi cette portion du public qui cherche tout à la fois dans un livre des idées pour l’esprit et des émotions pour le cœur.

J’ai dit tout à l’heure que j’allais peindre la société américaine ; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon tableau.

Deux choses sont principalement à observer chez un peuple ! ses institutions et ses mœurs.

Je me tairai sur les premières. À l’instant même où mon livre sera public, un autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière sur les institutions démocratiques des États-Unis. Je veux parler de l’ouvrage de M. Alexia de Tocqueville, intitulé : De la démocratie en Amérique.

Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise l’admiration profonde que m’inspire le travail de M. de Tocqueville ; car il me serait doux d’être le premier à proclamer une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de personne. Mais je me sens gêné par l’amitié. J’ai du reste la plus ferme conviction qu’après avoir lu cet ouvrage si beau, si complet, plein d’une si haute raison, et dans lequel la profondeur des pensées ne peut se comparer qu’a l’élévation des sentiments, chacun m’approuvera de n’avoir pas traité le même sujet.

Ce sont donc seulement les mœurs des États-Unis que je me propose de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu’il ne trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des mœurs de ce pays. J’ai tâché d’indiquer les principaux traits, mais non toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compléterais la tâche que j’ai commencée. À vrai dire , une seule idée domine tout l’ouvrage et forme comme le point central autour duquel viennent se ranger tous les développements.

Le lecteur n’ignore pas qu’il y a encore des esclaves aux États-Unis ; leur nombre s’élève à plus de deux millions. C’est assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant de liberté : mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore, c’est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de celle des hommes libres, c’est-à-dire les nègres des blancs. La société des États-Unis fournit, pour l’étude de ce préjugé, un double élément qu’on trouverait difficilement ailleurs. La servitude règne au sud de ce pays, dont le nord n’a plus d’esclaves. On voit dans les États méridionaux les plaies que fait l’esclavage pendant qu’il est en vigueur, et, dans le Nord, les conséquences de la servitude après qu’elle a cessé d’exister. Esclaves ou libres, les nègres forment partout un autre peuple que les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j’ai été témoin [1].

La première fois que j’entrai dans un théâtre, aux États-Unis, je fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche étaient distingués du public à figure noire. À la première galerie étaient les blancs ; à la seconde, les mulâtres ; à la troisième, les nègres. Un Américain près duquel j’étais placé me fit observer que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications. Cependant mes yeux s’étant portés sur la galerie des mulâtres, j’y aperçus une jeune femme d’une éclatante beauté, et dont le teint, d’une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d’Europe. Entrant dans tons les préjugés de mon voisin, je lui demandai comment une femme d’origine anglaise était assez dénuée de pudeur pour se mêler à des Africaines.

— Cette femme, me répondit-il, est de couleur.

— Comment ? de couleur ! elle est plus blanche qu’un lis !

— Elle est de couleur, reprit-il froidement ; la tradition du pays établit son origine, et tout le monde sait qu’elle compte un mulâtre parmi ses aïeux.

Il prononça ces paroles sans plus d’explications, comme on dit une vérité qui, pour être comprise, n’a besoin que d’être énoncée.

Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage à moitié noir. Je demandai l’explication de ce nouveau phénomène ; l’Américain me répondit : La personne qui attire en ce moment votre attention est de couleur blanche.

— Comment ? blanche ! son teint est celui des mulâtres.

— Elle est blanche, répliqua-t-il ; la tradition du pays constate que le sang qui coule dans ses veines est espagnol [2].

Si l’opinion flétrissante qui s’attache à la race noire et aux générations même dont la couleur s’est effacée ne donnait naissance qu’à quelques distinctions frivoles, l’examen auquel je me suis livré ne présenterait qu’un intérêt de curiosité ; mais ce préjugé a une portée plus grave ; il rend chaque jour plus profond l’abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les phases de la vie sociale et politique ; il gouverne les relations mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les mœurs des premiers, qu’il accoutume à la domination et à la tyrannie, règle le sort des nègres, qu’il dévoue à la persécution des blancs, et fait naître entre les uns et les autres des haines si vives, des ressentiments si durables, des collisions si dangereuses, qu’on peut dire avec raison que son influence s’étend jusque sur l’avenir de la société américaine [3].

C’est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J’aurais voulu montrer combien sont grands les malheurs de l’esclavage, et quelles traces profondes il laisse dans les mœurs, après qu’il a cessé d’exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences éloignées d’un mal dont la cause première a disparu, que je me suis efforcé de développer.

Au sujet principal de mon livre j’ai rattaché un grand nombre d’observations diverses sur les mœurs américaines ; mais la condition de la race noire en Amérique, son influence sur l’avenir des États-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C’est ici le lieu d’avertir la partie grave du public auquel je m’adresse qu’à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre d’appendices ou de notes, une quantité considérable de matières traitées gravement, non seulement au fond, mais même dans la forme. Tels sont l’appendice relatif à la condition sociale et politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui concernent l’égalité sociale, le duel, les sectes religieuses, les Indiens, etc. ; ces notes remplissent la moitié de l’ouvrage.

Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient jusqu’en Amérique), de bien prendre garde que les opinions qui sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas toujours celles de l’auteur. Quelquefois j’ai pris soin de les modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre d’exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles que j’ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu’en peignant la société américaine, l’auteur ne présente que des traits généraux, et que l’exception, quoique non exprimée, se trouve souvent à côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je dis qu’il n’existe aux États-Unis ni littérature, ni beaux-arts ; cependant j’ai rencontre en Amérique des hommes de lettres distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants. J’ai vu dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des sociétés tout intellectuelles ; je dis pourtant ailleurs qu’il n’y a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d’autres, mes observations ne s’appliquent qu’au plus grand nombre.

Je termine par une réflexion à laquelle j’attache quelque importance.

M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre sur des sujets aussi distincts l’un de l’autre que le gouvernement d’un peuple peut être séparé de ses mœurs.

Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l’Amérique des impressions différentes, et pourra penser que nous n’avons pas jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n’est point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait remarquée. La raison véritable est celle-ci : M. de Tocqueville a décrit les institutions ; j’ai tâché, moi, d’esquisser les mœurs. Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux partagée que la vie civile. Tandis que l’homme y trouve peu de jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la société, le citoyen y jouit dans le monde politique d’une multitude de droits. Envisageant la société américaine sous des points de vue si divers, nous n’avons pas dû, pour la peindre, nous servir des mêmes

couleurs.
MARIE,


OU


L’ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS.




CHAPITRE PREMIER.


PROLOGUE.


Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle, troublèrent l’Europe et firent naître les persécutions du siècle suivant, ont peuplé l’Amérique du Nord de ses premiers habitants civilisés.

La paix continue aujourd’hui l’œuvre de la guerre : quand de longues années de repos se succèdent chez les nations, les populations s’accumulent outre mesure ; les rangs se serrent ; la société s’encombre de capacités oisives, d’ambitions déçues, d’existences précaires. Alors l’indigence et l’orgueil, le besoin de pain et d’activité morale, le malaise du corps et le trouble de l’âme, chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et les poussent à l’aventure par-delà les mers dans des régions moins pleines d’hommes où il se rencontre encore des terres inoccupées et des postes vacants *.

Les premières migrations furent des exils de conscience ; les secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de nos jours, vont aux États-Unis chercher une condition meilleure ne la trouvent pas.

Vers l’année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans l’intention de s’y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes diverses.

Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution nouvelle comme le symbole d’une grande réforme sociale. Alors il s’était mis à l’œuvre... Mais bientôt il avait été seul au travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus subitement des hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté prêchaient la servitude : il s’en trouvait d’assez cyniques pour se vanter de l’apostasie comme d’une vertu.

Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence industrielle ; mais la fortune ne lui fut point propice.... À l’âge de vingt-cinq ans il se trouva sans carrière, n’ayant dans l’avenir d’autre chance que le partage d’un modique patrimoine. Un jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un vaisseau qui du Havre le conduisit à New-York.

Il ne fit point un long séjour dans cette ville ; il n’y passa que le temps nécessaire pour s’enquérir de la route à suivre afin de pénétrer dans l’ouest.

Les uns lui conseillaient de se rendre dans l’Ohio, où, disaient-ils, l’on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État ; ceux-la lui recommandaient Illinois et Indiana, où il achèterait à vil prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un autre lui dit : « Vous êtes Français et catholique ; pourquoi ne pas aller dans le Michigan, dont les habitants, Canadiens d’origine, parlent votre langue et pratiquent votre religion ? »

Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l’execution était d’autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il n’avait qu’à suivre le courant de l’émigration européenne, alors dirigée de ce côté.

Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse, Waterloo. Après avoir traversé le lac Érié, long de cent lieues, et franchi le détroit *, il vit s’étendre devant lui l’immense plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses îles consacrées au grand Manitou ; et côtoyant la rive gauche de ce lac, il pénétra dans l’intérieur du Michigan par la grande baie de Saginaw, en remontant la rivière dont cette baie tire son nom.

Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui avoisinent les grands lacs de l’Amérique du Nord ; ses eaux, dans un cours lent et paisible, s’avancent parmi des prairies qu’elles fertiliseraient de leur fraîcheur si, par de trop longs séjours, elles ne les changeaient en marécages. L’aspect de ces lieux est froid et sévère ; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le soleil ne projette qu’une débile clarté ; ses rayons sont pâles comme des reflets. Des joncs tremblants à la surface de l’onde ; d’innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive ; et au-delà, de longues herbes que la faux n’a jamais tranchées, telle est la scène monotone qui, de toutes parts, s’offre aux yeux. L’oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec majesté ; il suit la barque du voyageur ; tantôt immobile au-dessus d’elle, tantôt entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du désert, observer le téméraire étranger qui pénètre dans son empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage ; non loin d’elle se tient debout un Indien, impassible et muet comme le tronc d’un vieux chêne ; on dirait une antique mine de la forêt.

Quelquefois les bords du fleuve se resserrent ; alors, sur des rives plus élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique ; une faible couche de terre recouvre d’immenses rochers de marbre et de granit, où vivent misérablement des érables jaunes, des pins grisâtres, des hêtres chargés de mousse ; leur verdure terne ne réjouit point la vue ; leur front chauve attriste les regards ; ils sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de vieillesse.

Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve et ses entours prennent un autre aspect. L’atmosphère devient pure, le ciel bleu, le sol fertile ; l’influence des grands lacs a cessé ; le soleil a repris son empire. À la droite du fleuve se déroulent au loin de vastes prairies dont les inondations se retirent après les avoir fécondées ; sur la rive gauche s’élèvent des arbres gigantesques, au tronc antique et vénérable, à la cime jeune et hardie ; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses clairières attestent la présence de l’homme civilisé.

Là s’arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude profonde, mais seulement le voisinage du désert.

À peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d’une végétation séculaire, qu’il aperçut les traces d’un établissement ; ici se voyait un champ de maïs entouré de barrières formées à l’aide d’arbres renversés ; là des débris de pins incendiés ; plus loin des troncs de chênes coupés à hauteur d’homme.

En marchant, il découvrit le toit d’une chaumière ; on y arrivait par un étroit sentier sur lequel il distingua l’empreinte récente de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s’offrit à sa vue : au pied de l’habitation s’étendait un lac charmant, bordé de tous côtés par la forêt ; c’était comme un vaste miroir encadré dans la verdure ; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d’un soleil ardent ; et sa riche ceinture, embellie par toutes les nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal des eaux.

Un petit canot fait d’écorce, à la manière des Indiens, était couché sur le rivage et paraissait abandonné.

La chaumière présentait un singulier mélange d’élégance dans sa forme et de grossièreté dans ses matériaux.

Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute sa construction ; cependant il y avait dans leur arrangement quelque chose qui révélait le goût de l’architecte. Elles étaient rangées avec symétrie, et disposées de façon à figurer un certain nombre d’arceaux gothiques : à l’extérieur, on remarquait le même mélange de nature sauvage et d’industrie humaine. Ici, un banc de verdure ; là , un siège formé de branches d’érable élégamment entrelacées ; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt vierge.

À mesure qu’il approchait de la demeure solitaire, le voyageur comprenait moins quel pouvait être l’habitant ; il se perdait en vaines conjectures , lorsqu’il vit paraître un homme... Son costume était celui d’un Européen, sa mise, simple sans être commune ; ses traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altération fût sensible ; et son front, jeune encore, portait l’empreinte de ces mélancolies froides et résignées qui sont l’œuvre des longues infortunes et des vieilles douleurs.

Le voyageur s’approchait timidement. — Dieu me garde, dit-il au solitaire , de troubler votre retraite ! — Soyez le bienvenu, répondit avec politesse l’habitant du désert.

Ce peu de mots avaient prouvé à l’un et à l’autre qu’ils étaient Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes ; car c’est une grande joie pour l’exilé de retrouver la voix de la patrie sur la terre étrangère.

Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une petite cabane voisine de la chaumière et construite plus simplement que celle-ci ; là, il le fait asseoir, l’engage à se reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tons les soins d’une hospitalité bienveillante.

L’habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence du voyageur ; cependant il redevenait de temps en temps sombre et pensif.... Tout annonçait qu’il avait dans l’âme de tristes souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le réveil était toujours douloureux.

Les deux Français parlèrent d’abord de la France, et bientôt ils conversèrent ensemble comme deux amis.

— Qui peut vous amener dans ce désert ? dit le solitaire au voyageur.

le voyageur.

Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un pays qui me semble charmant... Oh ! j’ai vu de beaux lacs, de belles forêts, de belles prairies !...

le solitaire.

Mais où allez-vous ?

le voyageur.

Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d’émotions... je n’en ai point encore vu qui me séduise autant ; la vie doit s’écouler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tenté de m’y arrêter.

le solitaire.

Dans quel but ?

le voyageur.

Mais pour y demeurer...

le solitaire.

Quoi ! vous renonceriez à la France ? pour toujours ! pour

vivre en Amérique ! Y avez-vous bien songé ?
le voyageur.

Oui... C’est un sujet auquel j’ai beaucoup réfléchi... J’aime Les institutions de ce pays ; elles sont libérales et généreuses... chacun y trouve la protection de ses droits...

le solitaire.

Savez-vous si, dans ce pays de liberté, il n’y a point de tyrannie... et si les droits les plus sacrés n’y sont pas méconnus ?...

le voyageur.

II y a d’ailleurs dans les mœurs des Américains une simplicité qui me plaît... Voici quel est mon projet : je me placerai sur la limite qui sépare le monde sauvage de la société civilisée ; j’aurai d’un côté le village, de l’autre la forêt ; je serai assez près du désert pour jouir en paix des charmes d’une solitude profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts de la vie politique...

le solitaire.

Il est des illusions qui nous coûtent quelquefois bien des larmes !

le voyageur.

Pourquoi ne serais-je pas heureux ?... Vous-même…

le solitaire.

N’invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m’imiter… J’ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je viens d’éprouver en revoyant un Frangais est le seul plaisir qui, durant ce temps, soit entré dans le cœur de l’infortuné Ludovic.

En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des paroles qui pussent sourire à son hôte :

— Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre établissement, les terres qui l’avoisinent et les forêts qui l’entourent.

Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s’empressa d’y satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l’étendue de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès l’abord que le solitaire évitait avec soin de s’approcher de la jolie cabane dont, en arrivant, il avait admiré l’élégante construction ; sa curiosité s’en était accrue. — Cette cabane fait partie de votre domaine ? dit-il à Ludovic. — Oui, répondit celui-ci. — J’en admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la voir... — Non ! non ! répliqua vivement le solitaire... jamais ! jamais !... — Est-ce que quelqu’un l’habite ? — Ludovic resta d’abord silencieux... — Oui, répondit-il enfin d’une voix triste et mystérieuse. .. Et il entraîna le voyageur du côté opposé.

Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet principal de leur entretien, l’Amérique. Le voyageur avait repris le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries... Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société américaine, attirent les regards de l’étranger.

— Oh ! arrêtons-nous ici quelques instants, s’écria le voyageur quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé ! quelle douce fraîcheur ! quelles impressions pures ! Comme le ciel est beau sur nos têtes ! et comme, en face de nous, la forêt forme à l’horizon un charmant rideau de verdure ! Combien ce paysage est encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux yeux l’image du modeste asile d’une tranquille félicité ! Qui demeurerait insensible à ce tableau ? Eh bien ! dites ; parlez sans prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite solitaire, si l’amour d’une jeune Américaine y venait répandre ses charmes et ses enchantements ?

Tout en parlant ainsi, le voyageur s’était assis sur un banc de verdure ; Ludovic, plein d’émotions bien différentes, avait pris place auprès de lui...

S’abandonnant à cette impression poétique. — En Europe, dit le voyageur, tout est souillure et corruption !... Les femmes y sont assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n’est pas une âme tendre qu’elle cherche pour unir à la sienne, ce n’est pas un appui qu’elle invoque pour soutenir sa faiblesse ; elle épouse des diamants, un rang, la liberté : non qu’elle soit sans cœur ; une fois elle aima, mais celui qu’elle préférait n’était pas assez riche. On l’a marchandée ; on ne tenait plus qu’à une voiture, et le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l’amour était folie ; elle l’a cru, et s’est corrigée ; elle épouse un riche idiot... Quand elle a quelque peu d’âme, elle se consume et meurt. Communément elle vit heureuse. Telle n’est point la vie d’une femme en Amérique. Ici le mariage n’est point un trafic, ni l’amour une marchandise ; deux êtres ne sont point condamnés à s’aimer ou à se haïr parce qu’ils sont unis, ils s’unissent parce qu’ils s’aiment. Oh ! qu’elles sont belles et attirantes ces jeunes filles aux yeux d’azur, aux sourcils d’ébène, à l’âme candide et pure !... quel doux parfum sort de leur chevelure que l’art n’a point flétrie !... que d’harmonie dans leur faible voix qui ne fut jamais l’écho des passions cupides ! Ici du moins, quand vous allez vers une jeune fille, et lorsqu’elle vient à vous, ce sont de tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d’une félicité tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l’amour d’une jeune Américaine ?

Ludovic écoutait avec calme ; quand le voyageur eut cessé de parler :

— Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n’entreprendrai point de les combattre ; car je sais combien est vaine pour les hommes l’expérience d’autrui... ; je suis cependant affligé de voir votre ardeur à poursuivre des chimères... Je pourrais par un seul exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez d’exalter devant moi le mérite des femmes américaincs. Le tableau que vous avez esquissé n’est pas tout à fait dépourvu de vérité ; mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre imagination...

Je crois qu’il me serait facile de tracer, sans passion, le portrait fidèle des femmes de ce pays ; car je n’ai reçu d’elles ni bienfaits ni injures...

Le voyageur fit un signe d’incrédulité ; cependant, par une sorte de courtoisie due à l’hospitalité, il témoigna le désir de connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de réflexion, s’exprima en ces termes.


CHAPITRE II.


LES FEMMES.


« Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais pas d’imagination, et plus de raison que de sensibilité *.

Elles sont jolies ; celles de Baltimore sont renommées pour leur beauté parmi toutes les autres.

Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure noire l’influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d’un climat sévère, et les variations subites de la température. On ne peut se défendre d’une impression douloureuse en pensant que cette beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se flétriront avant l’âge, et seront frappées d’une destruction cruelle et prématurée **.

L’éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle qui leur est donnée chez nous.

En France, une jeune fille demeure, jusqu’à ce qu’elle se marie, à l’ombre de ses parents : elle repose paisible et sans défiance, parce qu’elle a près d’elle une tendre sollicitude qui veille et ne s’endort jamais ; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu’un pense pour elle ; faisant ce que fait sa mère ; joyeuse ou triste comme celle-ci, elle n’est jamais en avant de la vie, elle en suit le courant : telle la faible liane, attachée au rameau qui la protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux balancements.

En Amérique, elle est libre avant d’être adolescente ; n’ayant d’autre guide qu’elle-même, elle marche comme à l’aventure dans des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux ; l’enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans périls sur une mer sans écueils.

Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son pilote sans expérience ?

L’éducation américaine pare à ce danger : la jeune fille reçoit de bonne heure la révélation des embûches qu’elle trouvera sur ses pas. Ses instincts la défendraient mal : on la place sous la sauvegarde de sa raison ; ainsi éclairée sur les pièges qui l’environnent, elle n’a qu’elle seule pour les éviter. La prudence ne lui manque jamais.

Ces lumières données à l’adolescente sont une conséquence obligée de la liberté dont elle jouit ; mais elles lui font perdre deux qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté. L’Américaine a besoin de science pour être sage : elle sait trop pour être innocente *.

Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une conversation et résoudre cette grande question : « Quel est de tous les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur ? » — Elle plaçait la république au-dessus de tous les autres.

Cette froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison ; mais elles ne contentent point le cœur. Tel fut le premier jugement que je portai sur les femmes d’Amérique ; cependant je rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère, tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette impression.

Arabella me parut douée d’une brillante vivacité d’esprit, d’une touchante sensibilité de cœur, et de ce noble enthousiasme de l’âme qui entraîne et subjugue ; à l’entendre, elle aimait avec excès les belles-lettres et les beaux-arts ; ses yeux se mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une question de sentiment ; son goût pour la musique était un fanatisme ; sa passion pour la poésie un délire ; elle ne parlait de l’une et de l’autre que dans les larmes de l’admiration la plus exaltée : c’étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. — Séduit par tant de charmes, j’accusais la témérité de mon premier jugement, lorsqu’une circonstance toute naturelle vint dissiper le prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions ensemble à un concert ; un instant auparavant, elle m’avait dit sur la mutique en général des choses qui m^avaient transporté ; mais, quand elle en vint à juger successivement les différentes parties du concert, je fus saisi d’un étonnement que je ne saurais vous dépeindre. C’était de sa part une abondance d’éloges qui ne tarissait point ; elle louait si souvent et avec tant de bruit qu’elle ne pouvait rien entendre : toutes ses admirations tombaient à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de discernement ; elle avait à son usage une somme déterminée d’enthousiasme, qu’elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à propos, ne s’arrêtant qu’après en avoir achevé la distribution.

Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de jeunes Américaines, n’a rien qui plaise. Les femmes à exaltation factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles promettent davantage, elles donnent une déception de plus. Je revins à ma première opinion ; mais ce fut pour y être encore une fois troublé. À l’âge de dix-huit ans, Alice n’était pas jolie, mais elle attirait vers elle par son esprit ; elle négligeait l’art et les soins de la toilette ; sa mise était dépourvue de grâce et d’élégance, et on eût jugé qu’elle n’avait aucune prétention, car elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et avait le désir de plaire : sa coquetterie était tout intellectuelle ; elle charmait à force de saillies, de naturel et de vivacité. Je la voyais environnée d’adorateurs, et je me prenais quelquefois à penser qu’elle était vraiment digne des hommages qu’on lui adressait, lorsque je découvris que depuis longtemps elle était secrètement engagée.

Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu’elles se conviennent, elles promettent de s’unir l’une à l’autre, et sont ce qu’on appelle engagées ; c’est une espèce de fiançailles qui se font sans solennité, et n’ont d’autre sanction que le lieu de la foi jurée.

La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux, était plus coquette qu’aucune autre, puisqu’elle l’était sans intérêt : ce fut le terme de mes admirations.

Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes les jeunes Américaines, et une conséquence de leur éducation.

Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand intérêt de la vie. En France, elle le désire ; en Amérique, elle le cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d’elle-même et de sa conduite, c’est elle qui fixe son choix *. On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune fille, dépositaire de sa destinée ; il faut qu’elle ait pour elle-même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur fille : en général, on doit le dire, elle remplit sa mission avec beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la leur : c’est de trouver un mari. Aux États-Unis, les hommes sont froids et enchaînés à leurs affaires ; il faut qu’on aille à eux, ou qu’un charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune fille qui vit au milieu d’eux est prodigue de sourires étudiés et de tendres regards ; sa coquetterie est d’ailleurs éclairée et prudente ; elle a mesuré l’espace dans lequel elle peut se jouer ; elle sait la limite qu’elle ne doit point franchir. Si ses artifices méritent qu’on les censure, le but qu’elle poursuit est du moins irréprochable ; car elle ne veut que se marier.

Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers, en les accompagnant, ne blessent aucune convenance : la seule forme qu’ils doivent observer, c’est de marcher séparément ; car, pour donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la mère se mêle à la conversation qu’entretient sa fille ; celle-ci reçoit chez elle qui lui plaît, donne seule ses audiences, et y admet quelquefois des jeunes gens qu’elle a rencontrés dans le monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi, elle ne fait point mal ; car ce sont les mœurs du pays.

La coquetterie américaine est d’une nature toute spéciale ; en France, une fille coquette est moins désireuse de se marier que de plaire ; en Amérique, elle n’est impatiente de plaire que pour se marier. Chez nous, la coquetterie est une passion ; en Amérique, un calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer coquette, c’est moins par goût que par prudence ; car il n’est pas sans exemple que le fiancé viole sa foi ; quelquefois elle prévoit cette chance funeste, et tâche de gagner des cœurs, non pour en posséder plusieurs à la fois, mais pour remplacer celui qu’elle court le risque de perdre.

Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entière liberté.

En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout à coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de l’enfance dans les liens du mariage ; mais ces nouvelles chaînes lui sont légères. En prenant un mari, elle gagne le droit de se donner au monde ; elle devient libre en s’engageant. Alors commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En Amérique, au contraire, la vie brillante est à la jeune fille ; en se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les devoirs austères du foyer domestique. On lui adressait des hommages, non parce qu’elle était femme, mais parce qu’elle pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un mari, n’a plus rien à faire, et, depuis qu’elle a donné sa main, on n’a plus rien à lui demander.

Aux États-Unis, la femme cesse d’être libre le jour où, en France, elle le devient.

Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s’engagent avant de se marier. En général, le contrat purement moral, qui naît de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après par le mariage ; mais il n’est pas rare de voir les jeunes filles s’efforcer d’en ajourner l’accomplissement. En agissant ainsi, elles atteignent un double but : engagées, elles sont sûres de se marier, et ne sont pas encore épouses ; elles gagnent la certitude d’un avenir de femme, en conservant leur liberté de fille.

Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l’imagination... cependant il est un côté de leur caractère qui produit sur tout esprit grave une profonde impression.

On sait la moralité d’une population, quand on connaît celle des femmes, et l’on ne contemple point la société des États-Unis sans admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même sentiment n’exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple ancien, et les sociétés d’Europe, dans leur corruption, n’ont point l’idée d’une pareille pureté de mœurs.

En Amérique, on n’est pas plus sévère qu’ailleurs envers les désordres et même les débauches du célibat : beaucoup de jeunes gens s’y rencontrent, dont on sait les mœurs dissolues, et dont la réputation n’en reçoit aucune atteinte ; mais leurs excès, pour être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles. Indulgente pour les plaisirs qu’on demande à des prostituées, la société condamne sans pitié ceux qui s’obtiendraient aux dépens de la foi conjugale ; elle est également inflexible pour l’homme qui provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont bannis de son sein ; et, pour encourir ce châtiment, il n’est pas nécessaire d’avoir été coupable, il suffit d’avoir fait naître le soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul souffle impur ne doit souiller.

La moralité des femmes américaines, fruit d’une éducation grave et religieuse, est encore protégée par d’autres causes.

Envahi par les intérêts positifs, l’Américain n’a ni temps ni âme à donner aux sentiments tendres et aux galanteries ; il est galant une seule fois dans sa vie, lorsqu’il veut se marier. C’est qu’alors il ne s’agit pas d’une intrigue, mais d’une affaire.

Il n’a point le loisir d’aimer, encore moins celui d’être aimable. Le goût des beaux-arts, qui s’allie si bien aux jouissances du cœur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphère industrielle, un jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange, il se perd dans l’opinion publique. On ne fait point fortune à écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au comptoir celui qui connut une fois les charmes d’une vie poétique ?

Ainsi condamnés par les mœurs du pays à se renfermer dans l’utile, les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux femmes, ni habiles à les séduire.

Il est d’ailleurs un élément de corruption, puissant dans les sociétés d’Europe, et qui ne se rencontre point aux États-Unis : ce sont les oisifs nés avec une grande fortune, et les militaires en garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire n’ont rien à faire : leur seul passe-temps est de corrompre les femmes ; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne manque que de l’espace et de l’action ; pareille aux grandes eaux du Mississipi : bienfaisantes quand elles roulent impétueuses, mortelles dès qu’elles sont stagnantes. En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n’apporte en naissant de grandes richesses *, et l’on n’y connaît point la funeste oisiveté des garnisons, parce que ce pays n’a point d’armée.

Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction : si elles sont pures, on ne saurait dire qu’elles sont vertueuses ; car elles ne sont point attaquées.

L’extrême facilité de s’enrichir vient encore au secours des bonnes mœurs ; la fortune n’est jamais une considération essentielle dans les ménages ; le commerce, l’industrie, l’exercice d’une profession, assurant aux jeunes gens une existence et un avenir. Ils s’unissent à la première femme qu’ils aiment et rien n’est plus rare aux États-Unis qu’un vieux garçon de vingt-cinq ans. La société y gagne des existences morales d’hommes mariés à la place des vies licencieuses du célibat. Enfin l’égalité des conditions protège les mariages auxquels la différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis il n’y a qu’une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne sépare le jeune homme et la jeune fille qui sont d’accord pour s’unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gêne beaucoup celles qui ne le sont pas. Le séducteur d’une jeune fille devient nécessairement son époux, quelle que soit la différence des positions, parce que, s’il existe des supériorités de fortune, il n’y a point de différence de rang **.

Cette régularité de mœurs, qui tient moins aux individus qu’à l’état social lui-même, répand une teinte grave sur toute la sociale américaine.

Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à l’empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire.

Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y pardonne la faiblesse qui succombe ; elle exige en Angleterre des délicatesses de pudeur qu’elle bannit en Espagne, et n’est pas plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu’elle ne l’est à Londres pour les mouvements du cœur. En Amérique, cette opinion condamne sans pitié toutes les passions, et n’autorise que les calculs ; indifférente sur les sentiments, elle n’est exigeante que pour les devoirs.

L’amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples d’Europe, n’est point compris aux États-Unis.

Si quelque âme ardente y ressent le besoin d’aimer et s’y abandonne avec passion, c’est un accident aussi rare que l’apparition d’un roc élevé sur la plage américaine. Malheur à cet être isolé au milieu de tous ! Pas une sympathie qui vienne le trouver ! pas un écho qui lui réponde ! pas une force sur laquelle il puisse se reposer ! En ce pays, on n’estime les choses que suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les élans de l’âme et les battements du cœur ?

Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n’y fait point l’amour.

Les femmes, de nature si tendre, prennent l’empreinte de ce monde positif et raisonneur…

… Vous le voyez, les femmes américaines méritent l’estime, et non l’enthousiasme ; elles peuvent convenir à une société froide ; mais leur cœur n’est point fait pour les brûlantes passions du désert. »



CHAPITRE III.


LUDOVIC, OU LE DÉPART D’EUROPE.

Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l’esprit du voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d’une profonde solitude ; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage ; son jeune front chargé d’ennuis ; ses discours mêlés de larmes et de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et d’observations frivoles, de réticences et de longues réflexions ; toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu’à démontrer la sagesse de ses projets.

— Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du tableau. J’admets avec vous qu’il s’y peut rencontrer des taches ;... mais l’Amérique n’en renferme pas moins les éléments essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d’un prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs : c’est une société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces deux sources fécondes découlent une foule d’avantages matériels et de jouissances morales. Je vous avouerai d’ailleurs que le portrait que vous venez d’offrir à mes yeux, quelque vrai qu’il puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les femmes d’Amérique. J’en ai vu dont les passions ardentes se peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de races diverses... S’il en est que refroidissent les glaces du pô1e, il en est d’autres qu’échauffe le soleil des tropiques...

À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent ; il éprouvait une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci continuant : — Je crois , dit-il, que nous apportons dans notre opinion sur les États-Unis une disposition d’esprit différente ; je juge ce pays gravement ; vous, avec légèreté... Vous êtes frappé des ridicules et du peu d’élégance de cette société, et vous en riez ; et moi...

— Arrêtez, s’écria Ludovic d’une voix sévère ; vous méconnaissez mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez le croire. Non ! il n’y a rien de gai, rien de frivole dans ma pensée… ma bouche peut sourire encore… mais depuis longtemps mon cœur ne connaît plus de joie... Vous croyez que je me suis éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que mon cœur les déteste ; vous me prenez pour un méchant ou pour un insensé !... détrompez-vous... Mon intelligence n’est point égarée, et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie malheureuse !… Pour en venir au point où je suis arrivé, j’ai traversé bien des abîmes... Ah ! il serait à souhaiter pour vous que vous comprissiez mieux ma destinée ; les écueils de ma vie sont les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions furent les miennes ; ce sont elles qui m’ont perdu et qui causeront votre ruine... C’est une étrange erreur de croire que le bonheur se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l’âme qui s’ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l’esprit qui vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives, tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt qu’à un autre... Les lieux ne changent point les passions des hommes… J’ai entendu vos admirations pour l’Amérique, pour ses institutions, ses mœurs, pour ses forêts et ses déserts... J^en sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre enthousiasme. Si je vous disais l’histoire de mon passé, ce serait celle de votre avenir !...

Eu prononçant ces mots, Ludovic s’était animé d’un feu extraordinaire... et l’énergie de ses paroles ne rendait qu’imparfaitement la profondeur de ses convictions.

Une réaction se fit alors dans l’âme du voyageur, qui, comprenant tout ce qu’il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans la position du solitaire :

— Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j’ai pris votre malheur pour une infortune ordinaire… Mais quel est donc le secret de cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du bonheur que j’envie ? quelle est l’étrange fatalité qui vous éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une solitude que vous n’aimez pas ?... Hélas ! faut-il que je vienne de France pour voir un compatriote si malheureux ! De grâce, épanchez vos chagrins dans mon cœur, et puisse l’intérêt que vous inspirez au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation !…

Le solitaire réfléchit quelques instants... — Eh bien, oui ! dit-il en relevant sa tête qu’il avait inclinée, je vous raconterai l’histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont indifférents aux souffrances d’autrui, et je suis accoutumé à me passer de leur pitié. Ce n’est donc point votre compassion que je veux gagner par le récit de mes maux ; c’est un devoir que je vais accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j’avais résolu d’ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu’au fond du précipice ; il a perdu tout espoir de salut… cependant, portant un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie le péril aux imprudents qu’il voit s’avancer sur le bord des abîmes.

Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde méditation ; il était facile de juger, par les nuages sombres qui, de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu’en repassant par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à traverser.

Le lendemain, à l’instant où l’aurore reflétait ses teintes roses sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte sortaient de la chaumière ; ils se dirigèrent vers une roche élevée qui dominait l’extrémité du lac. De cette hauteur s’élançait une source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d’une poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets, cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l’âme à de profondes impressions.

Le solitaire et le voyageur s’étant assis au pied d’un cèdre antique, Ludovic raconta en ces termes l’histoire de sa vie.

« Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste longtemps encore après que la surface de la société est devenue tranquille et que le calme est rentré dans la sein des masses.

Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles d’existence, achevait de s’écrouler... Jamais si grande ruine ne s’était offerte aux regards des peuples ;... jamais reconstruction si grande n’avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau s’élevait sur les débris de l’ancien ; les esprits étaient inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail. L’Europe entière changeait de face ;... les opinions, les mœurs, les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu’on pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles qui n’étaient plus... L’origine de la souveraineté avait été déplacée  ; les principes du gouvernement étaient changés ; on avait inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences ; les hommes n’étaient pas moins extraordinaires que les événements ; les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires… des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus aguerries ; des généraux, qui sortaient de l’école, renversaient de puissants empires ;... le règne des peuples était solennellement annoncé ; et jamais on n’avait vu les individualités si fortes et si glorieuses… chacun se précipitait dans une arène que la fortune paraissait ouvrir à tous…

J’étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d’abord mes jeunes regards ; des exclamations de surprise, des cris d’admiration, les retentissements de l’airain annonçant des victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon oreille.

J’habitais une demeure écartée des villes ; j’y grandissais sous le toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus ; la vie s’y écoulait douce, mais uniforme ; de temps en temps seulement, un journal, la lettre d’un ami, un soldat rentrant dans ses foyers, venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou élevés.

Quand ces bruits rares parvenaient jusqu’à moi, ils me plongeaient dans de longs étonnements ; ils m’apprenaient que la vie, si monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes ; alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur ! la tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu du mouvement universel.

II se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs, monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque grand, quelque extraordinaire qu’il fût alors... Si j’eusse été placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi bien que les clartés ; voyant agir sous mes yeux les hommes qui gouvernaient les nations, j’eusse été peut-être moins ébloui par une grandeur qui m’aurait paru mêlée de petitesse ; j’aurais vu bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches dans un soleil de gloire.

Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où s’agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter du coin de terre que j’habitais.

Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir mon cœur, je retombais au milieu du calme profond de notre retraite ; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs... j’éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que, depuis, je n’ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont j’étais le témoin : non que je fusse insensible à l’ordre et à la moralité dont l’intérieur de la famille m’offrait le touchant spectacle. J’étais souvent ému à l’aspect des bonnes œuvres qui se faisaient sous mes yeux ; car jamais un malheureux n’était repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s’éloigner en nous bénissant ; mais je sentais chaque jour qu’il me fallait quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus ; au monde que j’entrevoyais, sa grandeur ; je mêlais ces deux choses, j’en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles s’unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les séparer. Je n’eusse point voulu de gloire sans vertus ; mais la vertu sans gloire me paraissait terne.

Enfin les portes du monde s’ouvrirent pour moi... je me précipitai dans l’arène.

Déjà tout y était changé ; la paix régnait en Europe ; ce n’était point le calme du bien-être, mais l’immobilité qui suit une violente convulsion. Les peuples n’étaient pas heureux, ils étaient las et se reposaient... De vastes ambitions, d’impétueux désirs, quelques nobles enthousiasmes, s’agitaient encore à la surface de la société ; mais tous ces élans n’avaient plus de but... Tout d’ailleurs s’était rapetissé dans le monde, les choses comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour des géants, et maniés par des pygmées ; des traditions de force exploitées par des infirmes, et des essais de gloire lentes par des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps des troubles ; aux passions, les intérêts ; aux crimes, les vices ; au génie, l’habileté ; les paroles, aux actes. Je trouvai une société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant ne remuait plus ; une sorte de chaos régulier, époque sans caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir, et la liberté qui allait naître… On ne s’élançait plus au pouvoir d’un seul bond, comme au temps de mon enfance ; on n’y marchait pas non plus progressivement, comme dans les siècles qui avaient précédé ; il existait dans le gouvernement de certaines règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans effort sous l’intrigue.

J’abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et d’immenses désirs : un coup d’œil me suffit pour découvrir combien peu j’y convenais.

Mes passions étaient profondes et pures : mais, depuis trente années, mille autres avaient feint d’en sentir de pareilles, ou abusé de celles qu’ils éprouvaient réellement ; on ne croyait plus à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans bornes, et m’en être enivré dans la solitude, je fus presque obligé de les dérober aux regards des hommes.

J’avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on avait horreur des innovations.

De même que les esprits inquiets étaient troublés par des souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était glacée par des souvenirs de sang ; elle aimait sa léthargie, voyant dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise mortelle.

Comment d’ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche quelque influence ?

J’essayai d’embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre avec avantage ce qu’on appelle une carrière, il faut l’envisager comme l’intérêt unique de son existence, et non comme le moyen d’atteindre à un but plus élevé. L’exercice d’une profession impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre celui qui poursuit une grande pensée. L’impatience de réussir suffirait pour empêcher le succès.

Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit, lorsque, plein d’idées vastes, j’étais condamné à me renfermer dans le cercle étroit d’une spécialité ; après avoir longtemps considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place des grandes questions que j’avais méditées toute ma vie. Je faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d’un fait ; mais alors j’oubliais le fait pour l’idée, l’application pour la théorie : je devenais impropre à mon état… Une autre fois, je parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d’une question spéciale… mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en même temps que je perdais l’habitude de généraliser ma pensée ; et je m’arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir.

Plein de dégoût et d’ennui, je me retirai des affaires ; j’étais d’ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du cœur et la fixité des principes sont des obstacles au succès.

Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l’instant où J’avais cru atteindre le but, je l’avais vu s’éloigner de moi davantage... Cependant mes passions me restaient ; elles ne me laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards inquiets... j’observais la scène, espérant toujours qu’elle changerait ; mais elle ne m’offrait qu’un spectacle monotone de petits personnages, de petites intrigues, et de petits résultats...

Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie languissante, et sourire à mon imagination. C’était en l’année 1825 ; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté... je vis là le parti de la civilisation contre la barbarie.

Plein d’un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d’Homère. Mouvements poétiques d’une jeune âme, que vous êtes nobles et impétueux ! Hélas ! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans sublimes, que déceptions et mensonges ? J’ai scellé de mon sang la cause de la liberté... j’ai vu le triomphe des Grecs, et je ne sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des vaincus. Il n’y a plus de Grecs esclaves des Musulmans ; mais toujours voués à la servitude, ceux-là n’ont gagné que le triste privilège de se fournir de maîtres et de tyrans.

Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de tombeaux ? Que demander aux ruines d’Athènes et de Lacédémone ? Des cris de désespoir ? — Byron, génie infernal, les exhala dans un celeste langage.

Des soupirs religieux ? — Un pieux pèlerin les a recueillis, et l’univers écoulé encore dans une sainte émotion la voix du chantre divin d’Eudore et de Cymodocée.

Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au hasard... La nature offrit à mes yeux deux grandes choses : l’Océan et les montagnes. L’art eut aussi sa merveille à me montrer : il me conduisit devant Saint-Pierre de Rome.

En présence de ces magnifiques créations, j’éprouvais de sublimes extases. Je ne sais pourquoi je n’ai jamais regardé la mer sans fondre en larmes : y a-t-il dans cette image de l’immensité quelque chose qui confonde la misère de l’homme ? Cette grande scène, où s’agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t-elle à nos yeux l’écueil ou l’âme se brise, et l’abîme où se perd la pensée ?

Les montagnes causent une impression plus grave ; leur front superbe, en aspirant au ciel, imprime à l’âme une impulsion religieuse ; elles sont comme le marche-pied donné à l’homme pour monter vers Dieu. Oh ! que la Divinité aurait un magnifique autel, si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc !

Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée. L’Europe ennuie le voyageur parce qu’on y voyage depuis deux mille ans.

En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas une terre qui n’ait été foulée aux pieds ; pas une beauté de la nature qui n’ait été analysée ; pas un chef-d’œuvre de l’art qui n’ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n’a plus rien à faire, ni rien à penser ; ses opinions, comme ses sentiments, lui sont annoncées d’avance ; il faut qu’il pleure ici ; que, plus loin, il soit saisi d’enthousiasme ; il passe ainsi par la voie qu’ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de vieilles impressions et d’émotions de commande.

Je ne rencontrai d’ailleurs chez les autres peuples d’Europe rien qui m’enchaînat au milieu d’eux : ils sont aussi vieux et encore plus corrompus que nous.

De retour en France, j’y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire ? où aller ? — Revenir à la maison paternelle ? j’étais moins que jamais propre à en goûter le bonheur ; car les obstacles accumulés sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n’avaient fait qu’irriter mes passions.

Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j’étais sûr de ne point trouver l’existence que j’avais rêvée !

Alors s’offrit à mon esprit l’idée de passer en Amérique. Je savais peu de choses de ce pays ; mais chaque jour j’entendais vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté, les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C’était de l’Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et puis je pensais comme vous : « On trouve en Amérique deux choses qui ne se rencontrent point ailleurs : une société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge… »

Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée au secours de mon infortune.

Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves !

Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance d’avenir ! je passai tout-à-coup de l’abattement à l’énergie, et sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le retour inattendu d’une espérance abandonnée.

Un mois après j’étais à Baltimore.



INTERIEUR D’UNE FAMILLE AMERICAINE.

Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d’Amérique, assuré que j’étais d’y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma famille avait, dans une occasion importante rendu quelques services.

Le jour où j’entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort. Je dois donc vous faire connaître cet Américain.

Son premier abord n’était point agréable : un maintien sévère, un langage froid, des formes rudes, telle était l’apparence extérieure de son caractère ; mais cette grossière écorce cachait des vertus d’un grand prix ; il était juste envers ses semblables, charitable au malheureux, et doué d’une fermeté d’esprit que je n’ai jamais rencontrée dans un autre homme ; il possédait encore une qualité que j’admirai d’autant plus en Amérique, que je l’avais moins vue en France : c’était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais parler des choses qu’il ne savait pas *.

Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques passions sous l’influence desquelles sa froideur s’animait. La première, c’était un orgueil national poussé jusqu’au délire ; il ne parlait qu’en termes magnifiques de la sagesse et de la grandeur du peuple américain. Sa seconde passion était une haine : il détestait les Anglais ** ; enfin, sectateur ardent de la communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un sentiment voisin de l’inimitié contre les catholiques et les unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres de ne rien croire.

J’aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me frappa : quoiqu’il vécût dans une société où tout le monde a des esclaves ***, il ne voulut jamais en posséder aucun ; il avait acheté dans la Virginie deux nègres, qu’il s’était empressé d’affranchir des leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait fait ses domestiques. L’un d’eux, nommé Ovasco, avait pour son maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus tard j’admirai les effets.

Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans cette ville une haute position sociale ; il avait d’abord trouvé dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors il menait un train brillant ; sur un riche équipage, ses armes étaient peintes, avec cette devise : « Ubi libertas, ibi patria. » La même inscription avait été gravée sur le cachet dont il scellait toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi : « John Nelson, 1631. » C’était le nom du chef de sa famille, et la date de son émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé d’honorables souvenirs parmi les Américains.

Cependant des idées d’ambition lui étant venues, il évita toutes les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland ; il obtint d’ailleurs successivement tous les titres honorifiques auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis : membre de la société historique, président de la société biblique *, de la société de tempérance **, de la société de colonisation ***, inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge ; il était, de plus, anti-maçon ****.

Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre objet, il se fit recevoir ministre d’une église presbytérienne.

Lorsque j’arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux enfants, Georges et Marie.

Le premier, à l’âge de vingt ans, portait sur un front élevé l’empreinte d’un caractère noble et ferme ; son âme droite se peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d’abord attiré vers lui, et lui vers moi… bientôt une étroite amitié justifia nos sympathies.

Sa sœur, plus jeune que lui, me parut d’une éclatante beauté ; mais à l’époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que l’apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j’allais sans cesse ; et je la voyais à peine chez son père, dont j’évitais la société.

J^ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille ; mais j’avoue que la rigidité de ses principes m’avait d’abord éloigné de lui : il gardait dans toute leur austérité les mœurs des puritains de la Nouvelle-Angleterre *****. Soir et matin, ses enfants et ses domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun ; chaque repas était également précédé d’une invocation dans laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits servis sur la table.

Quand venait le dimanche ******, c’était tout un jour de recueillement et de piété. Le moindre amusement était interdit, et le temps qu’on ne passait point à l’office religieux s’écoulait silencieusement dans la lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du saint jour était la même par toute la ville ; cependant Nelson ne cessait d’accuser Baltimore d’irréligion et d’impiété : « Le Maryland, disait-il, est bien loin de valoir la Nouvelle-Angleterre, cette patrie des bonnes mœurs et de la religion. Du reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me disait-il avec l’accent d’une douleur profonde, qu’on n’arrête plus les personnes qui voyagent le dimanche *, et que la malle-poste elle-même, qui porte les depêches du gouvernement central , circule pendant le jour du Seigneur ** ? Si ce progrès funeste ne s’arrête pas, c’en est fait, non seulement de nos mœurs privées, mais encore des mœurs publiques : point de moralité sans religion ! point de liberté sans le christianisme !

Comme il voyait dans l’expression de ma physionomie bien moins d’indignation que d’étonnement : Je sais, me dit-il, que la France est une terre d’immoralité ; tout le mal vient du papisme. Les catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes matérielles, qu’ils ont perdu de vue le principe moral qui en est l’âme. Mais l’œuvre de la reforme s’achèvera, la France sera religieuse quand elle sera protestante ***. »

Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s’alliait, chez Nelson, à des sentiments d’une tout autre nature : son amour pour l’argent était incontestable ; il était rare qu’après nous avoir entretenus des intérêts de son église et de ses méditations religieuses, il n’engageât pas quelque discussion sur le meilleur système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité ; singulier mélange de nobles penchants et d’affections impures ! J’ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis : ces deux principes opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine ; l’un, source de droiture ; l’autre, de mauvaise foi.

Au milieu d’idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène qui s’offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans cette maison, avait des le premier jour gagné mon cœur, me présenta chez les personnes les plus considérables de la cité. Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses établissements publics et ses monuments ; nous assistions aux assemblées politiques ; nous pénétrions dans les clubs ; les environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades ; j’aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de Naples ; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent, abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses rêveries, je croyais, aidé de l’illusion de mes sens et des infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de l’Italie ; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des flancs d’un navire, s’élevait dans les airs, et, se dessinant sur l’horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D’où me venait ce penchant à me ressouvenir d’un pays qui m’avait donné tant d’ennuis, si peu de joies ? Ne serait-ce pas qu’un charme secret se cache dans les souffrances du passé ? il nous reste d’elles le sentiment de les avoir vaincues ; et, quand on est encore infortuné, c’est un bien que de penser à des malheurs qui ne sont plus.

Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs. C’était la saison des fêtes : les bals, les concerts, se succédaient non interrompus.

Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on parle tant en Europe, et que l’on connaît si peu ! Je crus voir au premier coup d’œil que je n’y trouverais rien de ce que j’y cherchais.

Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n’est chargé de la conduire ; elle a besoin de marcher seule. Le maniement des affaires n’y dépend point de quelques hommes, il est l’œuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays l’habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s’abstenir et à laisser faire. C’est un grand spectacle que celui de tout un peuple qui se meut et se gouverne lui-même ; mais nulle part les individus ne sont aussi petits.

Je crois aussi qu’aucun pays n’est plus étranger que les États-Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent en relief le mérite d’un homme, son génie, sa supériorité sur ses concitoyens. Les Américains n’ont point de guerre à soutenir, parce qu’ils n’ont point de voisins ; et l’intérieur du pays n’est point sujet aux grandes perturbations, parce qu’il n’y a point de partis *. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n’a pas à sauver son pays de l’anarchie, ni à protéger son indépendance contre les attaques de l’étranger ?

Les États-Unis font cependant de grandes choses ! leurs habitants défrichent les forêts de l’Amérique, et répandent ainsi la civilisation européenne jusqu’au fond des plus sauvages solitudes ; ils s’étendent sur la moitié d’un hémisphère ; leurs vaisseaux portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses ; mais ces grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu’aucune puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui n’appellent point le secours d’une plus haute intelligence.

Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve également dans la société civile. Les relations des hommes entre eux n’ont qu’un seul objet, la fortune ; un seul intérêt, celui de s’enrichir. La passion de l’argent naît chez les Américains avec l’intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la sécheresse des chiffres ; elle croît, se développe, s’établit dans leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente agite et dévore le corps débile dont elle s’est emparée. L’argent est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la France, et l’amour celui de l’Italie.

C’est l’intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de l’ordre ; ils poursuivent gravement la fortune.

Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés ; la société des États-Unis refroidit l’enthousiasme sans inspirer le respect.

Peu séduit de ce premier aperçu, je m’éloignai du monde et de ses fêtes ; je résolus d’approfondir, dans la retraite, les mœurs et les institutions d’un peuple dont les salons ne me montraient que la superficie ; fatigué de mouvement et du bruit, j’aspirai à l’isolement et me sentis attiré vers Nelson par l’austérité même de mœurs qui m’avait éloigné de lui.

À l’instant où mes réflexions sur l’Amérique me jetaient dans l’abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je voyais fuir encore devant moi le but auquel j’avais rattaché mes dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la puissance, vint s’emparer de mon âme.

Je n’avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes d’Amérique, je ne redoutais plus le joug d’un sentiment que j’avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir l’unique intérêt de ma vie.



MARIE.

« Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de Nelson ; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne savais rien de son cœur ; à peine avais-je entendu sa voix. Elle me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de son sexe ; cependant je ne pouvais m’en offenser, la voyant également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant d’empire, elle n’en essayait point la puissance. Il y avait dans sa réserve de l’humilité et presque de l’abaissement ; et si l’innocence n’eût été marquée sur son front, on eût pensé que le travail intérieur d’un remords attaché à sa conscience lui donnait un sentiment intime de dégradation.

Au sortir des salons américains, j’étais si rassasié de coquetterie qu’une femme simple et sans calcul fut habile à me charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n’en point montrer le désir ; bientôt mon attention éveillée découvrit en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre compte de mon premier sentiment d’indifférence, et, en trouvant sous le toit de mon hôte ce trésor que j’avais failli délaisser, je pris en pitié la prudence de l’homme qui souvent poursuit au loin le bonheur dont il a près de lui la source.

Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux affaires ; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus longtemps à pénétrer le mystère ; le soir, à l’heure du thé, nous étions toujours réunis ; alors Nelson nous lisait avec emphase les articles de journal dans lesquels l’Amérique était louée sans mesure ; je l’entendais répéter chaque jour que le général Jackson était le plus grand homme du siècle, New-York la plus belle ville du monde, le Capilole [4] le plus magnifique palais de l’univers, les Américains le premier peuple de la terre. À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire *. Tout Américain a une infinité de flatteurs qu’il écoute ; il est flatté, parce qu’il est le souverain ; il prend toutes les flatteries, parce qu’il est peuple. Ses courtisans annuels sont ceux qui, à l’époque des élections, l’encensent pour obtenir ses suffrages et des places ; ses courtisans quotidiens sont les journaux qui, pour gagner des abonnés et de l’argent, lui débitent chaque matin les plus grossières adulations. J’eus plus d’une fois, dans le cours de nos entretiens, l’occasion de reconnaître qu’un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays, n’en est jamais pleinement satisfait ; à ses yeux, toute approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une injure ; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité.

Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes les exigences de l’orgueil américain, m’embarrassaient toujours ; il me tardait aussi d’en voir le terme, parce qu’elles étaient d’ordinaire suivies de plus doux entretiens ; mais leur fin se faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux États-Unis comme en France : l’Américain discute toujours ; il ignore cette façon légère d’effleurer la surface des questions dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot, brillant ou terne, pesant ou léger ; où celle-ci termine la phrase commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l’esprit, on raisonne : aussi la conversation n’est-elle jamais générale ; elle se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j’avais ensuite avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée en demandant à sa fille s’il avait paru quelque ouvrage nouveau ; car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien ; ils n’en ont pas le temps : ce sont les femmes qui se chargent de ce soin ; elles rendent compte de toutes les publications politiques et littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux-ci à même d’en parler comme s’ils les connaissaient. Nelson priait ensuite Marie de faire de la musique.

La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence ; cependant, comme son père avait coutume de ne point l’écouter, elle pouvait croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les salons américains, quand la musique commence, c’est le signal de la conversation. J’avoue que j’étais d’abord peu curieux d’entendre Marie : la plupart des Américaines sont au piano comme des automates ; elles ont pris trois mois de leçons ; elles retiennent par cœur une valse et une contredanse ; quand on les prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude , répètent en toute hâte le peu qu’elles ont appris, semblables à ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants sans la comprendre.

Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique ; mais presque aucune ne la sent ; elles en font par mode, et non par goût. « Nous aimons la musique comme les enfants aiment le bruit, » me disait un Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l’atmosphère froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en naissant sur une terre plate qui n’a point d’écho.

Quelle fut ma surprise lorsque j’entendis la voix de Marie se mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants d’une harpe, tantôt aux douces modulations d’un piano, lorsque je vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les cordes de l’une et sur l’ivoire de l’autre !

Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de doux parfums, et lui donne d’épais ombrages, il s’arrête enchanté dans ce lieu charmant, s’y repose avec délices, et, sentant revenir la force à ses membres, la joie à son cœur, il croit trouver réunis dans cet étroit asile tons les trésors et toutes les beautés de la nature.

Telle fut l’impression que j’éprouvai lorsque, dans la société froide d’Amérique, j’entendis résonner une touchante mélodie.

Tout est renfermé dans une belle musique : imagination, poésie, enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de cœur, chant de gloire, soupirs d’amour !

L’harmonie fait rêver ; mais ce n’est pas une rêverie à vide... Ces sons qui retentissent à mon oreille n’ont point de corps ; c’est quelque chose de plus que la pensée , et qui est différent de la parole : c’est une voix mystérieuse qui ne s’adresse qu’à l’âme. Que signifie son langage ? Je ne puis le dire, mais je le comprends...

Ma passion pour la musique n’est pas seulement un goût frivole : je l’aime aussi par raison ; je lui dois la seule bonne mémoire qui me reste, et l’on a surtout besoin de mémoire quand on n’est heureux que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns de mes souvenirs ; cependant il est des événements que je n’oublierai jamais : ce sont ceux qu’une impression de musique me rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le fait contemporain, qu’avec l’accord je retrouve l’idée ; quelquefois le refrain d’une vieille chanson nationale me reporte subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer paternel... que j’y revois ma bonne mère, que je sens ses embrassements, ses caresses ; et mes yeux se mouillent de pleurs.

Souvent, à Baltimore, Marie, chantait une romance dont le souvenir seul me trouble l’âme.

Quelquefois elle improvisait ; alors je ne sais quelle faculté extraordinaire se réveillait en elle… Cette jeune fille si simple, si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse elle commandait l’émotion dont elle était animée ; elle et son luth ne faisaient plus qu’un ; les notes semblaient des soupirs de sa voix. Je craignais qu’elle n’exhalât son âme dans un élan d’enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le talent qui exécute, la grâce qui embellit.

En écoutant Marie, je sentis qu’il existait encore dans mon cœur une source de douces jouissances et de vives impressions qui jusqu’alors m’étaient inconnues.

Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m’approchais de sa fille. Non loin d^elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait dans une extase de tendresse et d’admiration ; son amitié pour sa sœur était touchante et l’emportait sur toutes ses autres affections.

Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui s’établissaient entre elle et moi ; elle était ingénieuse à briser nos entretiens et à les rendre plus rares ; elle s’affligeait surtout des expressions de mon enthousiasme ; la peine qu’elle montrait n’était pas le manège de la fausse modestie qui repousse un éloge pour s’attirer de nouvelles louanges ; sa douleur était trop profonde pour être feinte. Pendant que je l’applaudissais, son regard semblait me dire : « Votre admiration cesserait bientôt si vous saviez ce que je suis. »

Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées écoulées sans bruit et sans éclat dans l’intérieur modeste d’une famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur mon âme ?

Marie venait d’atteindre sa dix-huitième année ; l’ensemble de ses traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient ; son regard était mélancolique et touchant comme une rêverie d’amour ; et cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles ; son front s’inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur ; et sa taille pleine de grâce s’appuyait sur sa dignité naturelle, comme la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la soutient.

Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l’éclat de leurs vertus. On l’eût prise pour une Européenne aux passions ardentes, à l’imagination vive, Italienne par les sens, Française par le cœur ; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au sein d’une société morale et religieuse !

J’avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit d’une action généreuse, à la voix lamentable d’un malheureux, au charme d’une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me révéler toute la bonté de son cœur.



CHAPITRE VI.


L’ALMS-HOUSE DE BALTIMORE.

J’avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie sortait seule. Ce fait n’avait en lui-même rien qui pût me surprendre, l’usage américain permettant aux jeunes filles de parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener, soit pour visiter leurs amies ; mais ce n’étaient point les promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l’y voyais jamais ; et comme elle ne recevait aucune visite, il n’était pas vraisemblable qu’elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon q’elles étaient consacrées à un tendre intérêt du cœur… Mon amour pour Marie me fut révélé par un sentiment jaloux.

Un jour, l’ayant vue s’éloigner à l’heure accoutumée, j’éprouvai je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix d’un sinistre pressentiment : où est l’homme fort qui, dans ses tourments d’amour, n’a jamais connu la faiblesse d’un mouvement superstitieux ? Je m’imaginai que la douleur secrète dont mon âme était saisie m’avertissait d’un malheur affreux et présent ; la tête pleine de fantômes et le cœur de passions, je m’élançai sur les traces de Marie ; mais déjà elle avait disparu… Je m’arrêtai pensif et troublé… j’eus honte alors du vil espionnage auquel je me livrais ; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville, j’entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son crime.

J’avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté par une haute forêt, lorsque j’aperçus à ma droite un vaste édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots : Alms-House [5]. Souvent, à Baltimore, j’avais entendu vanter cet établissement charitable ; je n’éprouvais en ce moment aucune curiosité de le connaître ; cependant je ne sais quel instinct secret m’attira dans cet asile de souffrances, comme si l’aspect des douleurs d’autrui était propre à soulager la mienne, J’entre… que vois-je ? ô ciel ! la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux ! Eh quoi ! c’est ici que Marie… — Cette exclamation m’échappa comme un remords : car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s’effaça dans le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À mon aspect, la vierge se colora d’une charmante rougeur. — Oui, s’écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est notre bon génie ; elle sait des secrets pour guérir toutes les plaies de l’âme ; son nom est béni parmi nous !

Chacune de ces paroles allait à mon cœur ; je dis à Marie : — Je désire voir l’hospice : voudrez-vous me servir de guide à travers les misères de l’humanité ? — Elle me fit un signe d’assentiment.

Je compris en ce moment combien il est facile d’être bon, quand on est heureux. Affligé, j’envisageais le mal d’autrui pour me distraire du mien ; délivré de ma peine, j’allais voir des infortunes, mais c’était pour y compatir. Je connus alors l’emploi de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon cœur. La fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de chaque jour ; tous les détours lui en étaient familiers ; tous les gardiens s’inclinaient devant elle ; toutes les douleurs se taisaient à son aspect.

Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L’un est celui de l’Angleterre, où tout individu qui n’a pas de travail, ou prétend n’en pas avoir, a droit à une aumône ; principe en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans l’imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu’il demanderait vainement an travail le plus opiniâtre ; ce secours le fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système en vigueur à New-York, à Boston et dans toute la Nouvelle Angleterre *.

L’autre est celui des établissements de bienfaisance, où les indigents n’ont pas le droit légal d’entrer, mais où ils sont admis, sous le bon plaisir des préposés de l’autorité publique. Suivant cet ordre d’idées, la société ne contracte point l’obligation de soutenir tous les faibles ; elle en soulage le plus grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au pauvre, nul ne feint la misère, certain qu’il est de la honte, sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est également suivi dans le Maryland.

L’Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux : des pauvres, des malades, des aliénés.

Marie ne rencontrait, au milieu d’eux, que des sentiments d’amour, de respect et de reconnaissance. — Voyez, me disait-elle, cette jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints ; elle était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres comme elle ; maintenant elle se consume de langueur… hélas ! elle tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays, moissonne tant de jeunes existences.

Cependant elle s’approchait du lit de la phthisique, prenait sa main, y déposait une larme : — Ne pleurez point, ma bonne demoiselle, disait la pauvre femme… je vous ai vue ce matin… je serai bien le reste du jour.

Ensuite Marie s’arrêta près d’une jeune fille. — C’est, me dit-elle, une aveugle-sourde-muette de naissance ; quoique dépourvue des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est douée d’une grande intelligence, éprouve des impressions très vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls qu’elle possède, l’odorat et le toucher. Voyez comme elle me reconnaît à mes mains, à mes vêtements ! comme elle m’embrasse tendrement ! combien elle est heureuse de me presser sur son cœur !

Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui prodiguait mille caresses. L’infortunée, qui ne savait point que la société a des joies, se réjouissait pourtant ; le sourire était toute sa physionomie, et l’on voyait sur ses lèvres une expression de contentement, qu’elle n’imitait point des visages d’autrui.

Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres ! d’où lui venaient ses tendres émotions ? elle ne connaît point le monde où nous vivons… mais n’a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé d’idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres ? et ce monde, le connaissons-nous mieux qu’elle ne connaît le nôtre ? Tout dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle tout ce qui l’entoure est une nuit profonde.

La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. — Oh ! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre cœur pour qu’il vous donne d’heureux jours ! — Le Ciel vous comblera de ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés.

J’admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont supérieures dans l’exercice de la charité.

Leur bienfait n’est jamais à charge, parce que, avec elles, comme c’est le cœur qui donne, c’est aussi le cœur qui reçoit. Au contraire, l’humanité des hommes leur vient presque toujours de la tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux malheureux ; en effet, si la raison veut que le riche soit secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l’obligé est au-dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche. Il n’en est point ainsi selon les lois du cœur et de la religion, d’après lesquelles, le plus pauvre étant l’égal du plus opulent, la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le bienfait, et l’indigent qui procure au riche le bonheur de le distribuer. L’homme protège par sa force ; la femme, avec sa faiblesse, console.

Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. — C’est, me dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison.

Deux d’entre eux excitèrent d’abord mon attention et ma pitié ; ils étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées.

Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était passé dans l’hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme son crime ; il rêvait, durant la nuit, qu’un aigle planait sur sa tête, épiant l’instant de son sommeil pour lui dévorer le cœur ; le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche : Quelle barbarie ! s’écriait-il en me regardant, comme pour me demander justice ; j’avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et les cruels l’ont tué ! — Marie m’assura qu’il n’y avait rien de vrai dans ces paroles ; ainsi la destruction imaginaire d’un insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son semblable !

L’autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une ferveur religieuse, poussée à l’excès, avait égaré la raison, son front était empreint d’une candeur charmante ; dans ses beaux yeux noirs, qu’elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait le sentiment d’une béatitude parfaite ; rien de terrestre n’attirait son attention ; rien ne troublait les délices de son extase : c’était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les cieux ; elle ne comprenait rien à ce monde : donc elle était folle.

Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunés sont parvenus ensemble au même but, l’un par le crime, l’autre par l’innocence ! Ce sont là les mystères de l’humanité ; le même asile recèle l’âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du ciel, et l’être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des hommes ; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si elle ne comportait pas plus l’extrême bien que l’extrême mal !

Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j’entendis des hurlements affreux. — Ce sont, me dit un geôlier, les cris d’un nègre atteint de démence furieuse ; voici la cause de sa folie : il existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est d’acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense commerce, et c’est peut-être aux États-Unis, le plus grand marchand de chair humaine : toute la population de couleur le connaît et l’abhorre ; il semble que l’odieux de l’esclavage se personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa raison s’égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne lui laisse pas un seul instant de repos ; il croit voir toujours son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut l’approcher ; il prend pour le marchand de nègres chaque personne qu’il aperçoit ; un seul être a sur lui quelque puissance ; ses cris s’apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes seules, elle a pu trouver accès dans son cœur ; il est, à la vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte, celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie ; et c’est ce que je ne puis comprendre… car enfin, ce n’est qu’un homme de couleur ! —

Nous approchions de la cellule d’où partaient des cris de fureur. — Regardez, me dit le geôlier en m’ouvrant la porte.

Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle ; il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres annonçaient une grande force musculaire ; sa bouche écumait de rage, et ses yeux roulaient des éclairs d’indignation. À mon aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une arme des fers dont il était chargé. — Monstre ! s’écria-t-il en me regardant, tu as soif de mon sang ! ! mais n’approche pas !!… — Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme l’ivoire, inscrustées dans l’ébène, faisant signe que, si j’avançais, il allait me dévorer.

Alors Marie, prenant ma place : — Mon ami, lui dit-elle, C’est moi. — Ce peu de mots eut la magie d’arrêter ses transports. — Oh ! répliqua-t-il d’une voix douce, je ne crains rien quand je vous vois ; tout le monde veut ma mort, excepté vous.

Marie s’efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait attenter à ses jours. Dès qu’elle se fut éloignée, je voulus juger de l’ascendant de ses paroles ; je regardai une seconde fois le nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours.

Sa folie présentait une image affreuse, et j’en conservai une pénible impression ; cependant ce sentiment était adouci par le souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que j’étais en Amérique, je n’avais pas encore vu un blanc prendre en pitié le sort d’un nègre ; j’entendais dire sans cesse que les gens de couleur n’étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient que le mépris ; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point cet odieux préjugé.

Je revins seul à la ville, Marie n’ayant point voulu que je l’accompagnasse. — Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez gré de mon refus. — Je ne compris pas le sens de ces paroles.

J’emportai de l’Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas sans un cruel serrement de cœur, assemblées sur un même point, toutes les infirmités de notre pauvre nature ; mais il n’était pas un triste ressouvenir qui ne contînt le germe d’une douce pensée : chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait l’ange des consolations.

Vous l’avouerai-je encore ? — Je conservais, de cette visite dans l’asile de toutes les détresses, une impression de bonheur personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le malheur était sincère ; cependant ce sentiment ne remplissait pas seul mon âme. Il me restait assez d’égoïsme pour penser que, de toutes ces afflictions, aucune n’atteignait mon existence. Marie près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l’éclat de sa charité ; les promesses de bonheur que je trouvais dans son amour ; tout un avenir de délices qui s’ouvrait devant moi ; ces images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps et de l’âme ! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me croyant supérieur parce que j’étais plus heureux. Hélas ! quel eût été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions, une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m’eût annoncé que je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces infortunés !

Cependant le souvenir de l’Alms-House et de la vierge charitable que j’y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire.

Ce que n’avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu’un avenir possible, aimer toujours Marie ; je n’aspirai qu’à un seul bonheur, être aimé d’elle.

J’étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin insatiable d’émotions violentes et d’élans sublimes ; et un sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et régla les mouvements désordonnés de mon cœur.

Je venais pour contempler le développement d’un grand peuple, ses institutions, ses mœurs, sa merveilleuse prospérité ; et une femme me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon enthousiasme.
CHAPITRE VII.


le mystère.


Je disais à Marie mon amour, mes vœux mes espérances… mais elle recevait étrangement les révélations de mon cœur.

Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu’un nuage de tristesse voilait presque aussitôt.

Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me voir ; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s’il lui eût échappé ; sa voix, naturellement douce, était altérée ; sa bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d’un cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre.

Je l’interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois elle me dit : « Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma destinée me condamne à une vie malheureuse ; vous voyez quel abîme nous sépare. »

Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un silence morne et un regard déchirant.

Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants.

Nous ne nous séparions que le dimanche à l’heure des offices religieux : ils allaient au temple presbytérien, et moi à l’église catholique.

Je remarquais chez eux une grande régularité dans l’accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant arrivé au temple quelques instants après le commencement de l’office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère : Comprenez-vous, s’écriait-il, quelle serait la joie des unitaires et des méthodistes s’ils apercevaient le moindre refroidissement dans le zèle de notre congrégation ?

Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de sectaire ; car je craignais qu’elles n’élevassent une barrière entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de la mienne ; une fois il me dit : Vous jugez notre culte, et vous ne le connaissez pas ; venez au temple des presbytériens. Je consentis à sa proposition, et, le dimanche suivant, j’accompagnai Nelson et ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus suivre l’office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m’avait prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière finissait, de m’indiquer celle qui allait suivre.

L’impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l’encens qui monte de l’autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu. L’œil rencontre toujours au fond du sanctuaire une gloire rayonnante qui éblouit…

Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l’homme se trouve immédiatement en rapport avec Dieu ; il lui parle à lui-même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa parole, son costume, ne sont rien ; il n’a point de caractère supérieur à ce qui l’entoure.

Le temple ne contient que des intelligences égales, s’adressant à l’intelligence suprême.

Le catholique se prosterne et s’humilie : il adore Dieu à travers des mystères et des nuages… Le protestant prie le front haut, l’œil levé vers le ciel ; il regarde Dieu en face ; c’est un beau culte… mais c’est un culte orgueilleux ! L’homme est-il assez fort pour se mesurer de si près avec la divinité ? Est-il assez grand pour supporter l’approche de tant de grandeur ? Peut-on adorer ce qu’on comprend ?

En revenant de l’église presbytérienne, je sentais mon âme troublée, et des passions tumultueuses s’élevaient dans mon sein. Nelson m’interrogea, je lui dis : Votre religion me semble digne d’un être intelligent et libre : cependant l’homme est aussi un être sensible, qui a besoin d’aimer, et ce culte n’a point touché mon cœur.

Nelson ne fit aucune réponse.

— Hélas ! s’écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui prépare l’âme aux tendres affections ! — Elle n’acheva pas.

Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient chaque jour davantage ; sans cesse je demandais au ciel de dissiper ce nuage mystérieux. Je n’aurais pas tant désiré que l’ombre s’évanouît, si j’eusse prévu qu’une lumière fatale allait éclairer mes regards.

J’avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne élevée en la mémoire de Washington : ce lieu est solitaire, et on est tout surpris, à côté d’un monument qui sera un jour le plus bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le commencement du désert. C’était là que je recueillais mes pensées et que je passais en revue mes impressions ; je trouvais un charme extrême dans ces méditations silencieuses.

Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre souci que d’éviter la rencontre des arbres et l’embarras des lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux chênes, une voix grave qui parle au génie de l’homme, et les savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux cœurs qui savent le mieux aimer.

Ah ! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur s’empare violemment de nos sens ! Au souvenir de Marie, si belle et si affligée, je sentis mon cœur se gonfler de chagrin et d’amour. Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du monde ; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la voix des passions ; le calme de la nature fait mieux sentir les agitations de l’âme, et il semble qu’il y a dans le désert un vide immense, que le cœur de l’homme ait reçu la mission de combler.

Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de Marie. Je m’arrêtai soudain ; il me semblait que ma bouche avait été indiscrète : on craint peu de jeter des paroles au murmure des vents, au frémissement des feuilles ; mais le silence de la forêt !… comme il est attentif à tout recueillir ! c’est comme l’assemblée qui écoute muette : plus elle se tait, plus elle agite l’orateur.

Si cette sensation de terreur ôte des forces à l’homme qui parle, elle en donne à celui qui veut prier ; car tout est religieux dans le silence de la nature.

« Ô mon Dieu ! m’écriai-je, si votre bras s’appesantit sur moi, qu’il devienne secourable à l’être faible qui n’a point d’appui ! » Et je priai du fond de mon cœur.

Je n’avais point encore aussi bien senti toute la force de mon amour pour Marie. L’image de sa douleur se présentait à ma pensée comme un remords : si j’étais innocent de ses peines, n’étais-je pas coupable de ne les point guérir ? L’amour qui s’afflige des plaisirs dont il n’est pas l’auteur, est malheureux aussi des larmes mêmes qu’il n’a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la source.

Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je m’aperçus que je m’étais égaré.

J’essayai de retourner sur mes pas ; mais, dans ma course rapide, j’avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver.

Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où j’étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à Baltimore ; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la ligne qu’on doit suivre vous jette hors de votre route ; et, après mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour retrouver mon chemin, je m’arrêtai tout haletant, sentis mes genoux fléchir et tombai au pied d’un cèdre à demi renversé par l’orage.

En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse ; les ombres s’allongeaient autour de moi, et l’oiseau moqueur saluait d’un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s’empara de mes sens.

Ma présence dans la forêt aux approches du soir et l’assoupissement dans lequel je tombai n’étaient point sans danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans le sud de l’Amérique, une humidité froide et pénétrante ; cette fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et j’allais en recevoir l’impression funeste.

Cependant le péril était loin de ma pensée. J’avais le cœur plein des émotions qui venaient de m’agiter. L’image de Marie était toujours devant moi ; je m’étais endormi dans son souvenir : des songes légers m’entretenaient de son amour et présentaient à mes yeux mille charmantes apparitions ; il me semblait voir la fille de Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie ; je lui disais : « Marie ! pourquoi pleures-tu ? quel tourment secret peut déchirer ton cœur ? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console ? Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton cœur dans le cœur d’un ami ? Hélas ! tu ne peux savoir combien tu es aimée de Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et près de s’éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie. » Et j’entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et mélancoliques ; je prenais sa main ; je la pressais sur mon cœur ; je la couvrais de baisers, et l’arrosais de mes larmes.

Tout à coup je me réveille… je sens l’impression d’une main qui glisse doucement sur mon front ; j’entr’ouvre les yeux… Que vois-je ! ô mon Dieu ! Marie ! Marie agenouillée près de moi, et levant au ciel ses mains suppliantes.

Oh ! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois dans le fond de mon cœur !

Si rien n’est plus triste que le réveil quand il dissipe le fantôme d’un rêve charmant, quoi de plus doux qu’un songe d’amour et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme, et la prépare aux impressions d’une délicieuse réalité ? Ce bonheur, dont le sommeil ne m’avait offert que la chimère, j’en jouissais maintenant, et j’y mêlais tous les prestiges de l’illusion qui n’était plus.

D’abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie, car je ne savais pas si quelque vision n’abusait pas mes sens. Je croyais m’être réveillé ; mais n’était-ce pas plutôt le commencement d’un songe ?

— Ô mon Dieu ! me dit-elle, Ludovic ! fuyons ces lieux : bientôt la nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur du jour.

— Marie ! m’écriai-je alors, es-tu l’ange de mes jours, le bon génie de ma destinée ? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes sens, et te jouer de mon infortune ?

— Je n’ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion pleine de charme ; je suis une fille au cœur simple et droit ; je vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n’étiez point revenu au déclin du jour, j’ai craint pour votre vie… J’ai prévu que vous étiez égaré, et j’ai frémi à la pensée du péril qui vous menaçait…

— Ô ma bien-aimée ! quel généreux dévouement !… mais ces dangers tu vas les partager avec moi !

— Ne craignez rien, me répondit-elle ; je sais tous les détours de la forêt : ici, pas une mousse que je n’aie foulée aux pieds, pas un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir ! Les femmes de Baltimore se montrent à l’envi sur les places publiques ; moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins…

Elle s’arrêta pensive un instant… — Hâtons-nous, ajouta-t-elle. Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m’entraîna sur ses pas. J’avais saisi sa main ; mes larmes coulaient en abondance ; j’éprouvais mille sentiments que je ne pouvais exprimer. Je lui dis cependant :

— Marie, avant de savoir si j’étais aimé de toi, je sentais au fond de mon cœur un feu brillant qui le dévorait ; le plus tendre des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de cruelles agitations… mais tu viens de me prouver que tu m’aimes, et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d’une douceur inconnue… mon amour est plus ardent encore ; mais il est tranquille… Oh ! je t’en conjure, abandonne-toi, comme moi, au charme enivrant de cette impression pure et sans mélange. Cependant un chagrin me reste : je vois ta mélancolie ; Marie, tu me caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour ? Hélas ! pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments que tout à l’heure je confiais au désert ?

— Plût au ciel dit Marie, que je n’eusse point entendu ces révélations solitaires ! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix murmurait des paroles enchantées, qui mettent la comble à mon infortune. Hélas !…

Elle n’acheva pas. Je voyais se presser les battements de son cœur ; et ses yeux chargés de larmes s’efforçaient de ne pas pleurer.

— Quel est donc, ce mystère ? m’écriai-je avec force ; Marie, je t’en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme tu sais mon amour ! chacune de tes plaintes viendra s’éteindre dans mon cœur. La douleur n’est point semblable au bruit qui s’accroît en retentissant ; elle cesse quand elle trouve de l’écho… Ma bien-aimée ! laisse ta tête se pencher vers la mienne, appuie sur moi ta faiblesse ; le parfum des plus douces fleurs est moins suave que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce que donne de force l’union de deux poitrines qui respirent ensemble… Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton amour… Marie ! sois mon amie ! sois mon épouse chérie ! Si, sur cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par l’ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête ; tes larmes les plus amères s’adouciront en se mêlant à celles d’un ami ; et si, des flancs d’un nuage sombre, la foudre sortait pour nous frapper tous deux, étroitement enlacés, cœur contre cœur, il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans les bras l’un de l’autre un dernier soupir de vie et de volupté.

Ainsi je disais ; Marie gardait le silence ; cependant nous marchions et nous approchions de Baltimore, hélas ! trop rapidement. Oh ! comme alors j’aurais béni le ciel s’il nous eût égarés dans notre route ! quelle ivresse dans tout mon être ! quel délire au fond de mon cœur !

Ce long entretien de mes passions avec la solitude ; ces secrets d’amour confiés au désert, et surpris au sommeil ; tant de bonheur succédant au péril ; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne ; nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence du soir ; et à la fin du jour la douce clarté de l’astre des nuits venant avec son cortège de tendres rêveries ; tout un monde de sentiments, d’idées, de passions, qui s’agitait dans mon cœur au milieu d’un monde muet et d’une nature endormie : ces vives impressions, météore de l’âme, apparaissent à mon souvenir en traits de feu.

J’interrogeais encore Marie, et je lui disais :

— Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche ? Écoute, mon cœur ne bat-il pas d’accord avec ton cœur ? ne sens-tu pas mon âme se mêler à la tienne ? elles s’unissent, se confondent, et nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui romprait cette alliance sacrée ! malheur !…

— Arrêtez ! s’écria Marie ; elle se tut quelques instants : — Ludovic, reprit-elle ensuite, je n’essaierai point de vous peindre les sentiments dont mon âme est remplie… Vous venez de me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c’est celle du cœur ; mais je n’en sais pas les mots… Ah ! de grâce, cessez des discours qui m’enivrent et me désolent ! L’image du bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous m’aimez, Ludovic… Mon Dieu ! cet amour, qui fait ma joie, est le gage de mon infortune… Ah ! ma destinée est affreuse ! Encore un jour… et vous en saurez le secret…

Cependant nous touchions aux portes de la cité. — Demeurez, me dit-elle d’une voix impérieuse ; voici la ville… je dois être seule.

En prononçant ces mots, elle s’éloigna, me laissant plein d’un trouble profond.

Oh ! que les heures d’incertitude sont longues et cruelles, quand on est sûr d’un malheur, et qu’il n’y a de douteux que sa nature !

Le malheur connu donne à l’âme un point d’appui. Elle souffre ; mais elle sait la cause de sa souffrance ; elle s’y arrête, s’y attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont elle se saisit.

Mais une infortune qu’on sent avant de la connaître, un mal insaisissable qui se présente à l’imagination sous mille formes diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause le genre et la durée : un pareil supplice, comment le supporter ? Quelles forces morales faut-il appeler à son secours ? doit-on se raidir ou plier ? l’âme s’armera-t-elle du courage qui se résigne, ou de l’énergie qui combat ?

Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit avec une incroyable rapidité… Je supposai tous les malheurs possibles, excepté le véritable. Les heures s’écoulaient lentement, comme toutes celles qui sont comptées.

Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y reviendrait pour me donner la révélation promise.

Ah ! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d’une émotion récente, je me sentis l’âme troublée ! Toutes mes impressions, amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l’aspect du lieu qui les avait vues naître ; chaque objet inanimé s’imprégnait à mes yeux d’un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et son ombre : c’était la longue rêverie, la méditation, l’élan de la pensée vers le ciel ! Là, l’églantier dont j’avais effeuillé les roses : c’était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum de sa voix. Ces lianes impénétrables, c’était le mystère ; ce cèdre renversé, le désespoir. Hélas ! le site le plus heureux contenait une douleur, et chaque douleur une larme.

Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille ; je repris les moindres détours que j’avais suivis. Arrivé à la place où j’avais vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre, et je couvris de mes baisers la mousse qu’avaient humectée ses pleurs.

Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude ; Marie ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou l’entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins mon cœur battait avec violence ! Tout me troublait : la chute d’une feuille, le vol d’un oiseau, le mouvement d’un insecte dans l’herbe.

Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des agitations nouvelles… Marie n’y vint pas.

De retour chez mon hôte, j’y trouvai une physionomie générale de tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en temps une parole sentencieuse ; les gens de la maison, voyant leurs maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre.

Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l’heure du soir fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume ; chacun de nous était muet ; je n’osais enfreindre un silence d’autant plus difficile à rompre qu’il avait duré plus longtemps ; et cependant comment supporter davantage les tourments de mon incertitude !

Enfin nous vîmes entrer Marie ; son visage était pâle, sa démarche tremblante ; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la voix et me dit : « Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les crois purs, et je vous estime ; mais vous ignorez nos malheurs : vous allez les connaître et nous plaindre. »




CHAPITRE VIII.


la révélation.


« La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n’est point la patrie de mes enfants : Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas ! plût au Ciel que je n’eusse jamais quitté le lieu de ma naissance ! Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune ; à sa mort, son patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit plus à leurs besoins. J’avais deux frères : le premier partit pour l’Inde, d’où il a rapporté de grandes richesses ; le second s’est avancé dans l’Ouest : il possède aujourd’hui deux mille acres de terre et plusieurs manufactures dans l’Illinois. J’étais incertain sur le parti que je devais prendre : quelqu’un me dit : « Allez à la Nouvelle-Orléans, si vous n’y êtes pas victime de la fièvre jaune, vous y ferez une grande fortune. » L’alternative ne m’effraya pas, je suivis ce conseil… Hélas ! j’ai moins souffert d’un climat insalubre que de la corruption des hommes.

» Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves, il faut bien s’attendre à trouver la tyrannie des uns et la bassesse des autres ; le mépris pour les opprimés, la haine contre les oppresseurs, l’abus de la force, et la vengeance…

» Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu ! quelle dépravation dans les mœurs ! quel cynisme dans l’immoralité ! et quel mépris de la parole de Dieu dans une société de chrétiens !

» Cependant, sur cette terre de vices et d’impiété, mes yeux distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse ; elle était d’origine créole. J’unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer. D’abord le ciel nous fut propice ; la naissance de Georges et de Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour. J’avais fait de grandes entreprises commerciales ; elles prospéraient toutes selon mes vœux. Hélas ! notre bonheur fut passager comme celui des méchants ! Je ne suis point impie, et la foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête.

» Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d’un jeune Espagnol, don Fernando d’Almanza, d’une famille très riche, dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie espagnole. Rien n’était plus séduisant que ce jeune homme ; son esprit n’était point inférieur à sa naissance, et la distinction de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa l’éloigna d’elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un ennemi dans l’homme qui lui déclarait le plus tendre amour.

» Nous avons su depuis qu’il aspirait à l’aimer sans devenir son époux.

» La rigueur de Thérésa l’irrita vivement, et plus tard le spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et exécuta bientôt une détestable vengeance.

» Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa bisaïeule, d’origine mulâtre ; appuya cette allégation des preuves qui pouvaient la justifier ; nomma tous les parents de Marie, en remontant jusqu’à celle dont le sang impur avait, disait-il, flétri toute une race.

» Sa dénonciation était odieuse ; mais elle était vraie. La tache originelle de Thérésa Spencer s’était perdue dans la nuit des temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se réveillèrent… Il y a tant de mémoire dans le cœur de l’homme pour les misères d’autrui. L’opinion publique fut tout en émoi ; on fit une sorte d’enquête ; les anciens du pays furent consultés, et il fut reconnu qu’un siècle auparavant, la famille de Thérésa Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir.

» La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible. Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur ; et rien dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son origine ; mais la tradition la condamnait.

» Depuis ce jour, notre vie, qui s’écoulait paisible et douce, devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l’estime du monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection.

» Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait, je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race noire, et moins de préjugés contre elle, qu’il ne s’en trouve d’ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de l’infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de l’opprobre d’une faillite. Le coup porté à ma position sociale avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une mésalliance * !

» Cependant le mal était sans remède ; je luttai contre ma fortune, parce qu’il est dans nos mœurs de ne jamais désespérer ; mais l’obstacle était au-dessus d’une force humaine.

» Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était innocente. Orpheline dès l’âge le plus tendre, elle n’avait point connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde qu’elle n’y survécut pas ; je la vis expirer dans mes bras, épuisée par ses larmes et par son désespoir.

» Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d’années et si vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute était coupable ; car j’ai trouvé des forces pour supporter ma misère, et le Ciel ne m’a point abandonné.

» Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j’étais en but à trop de mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes enfants.

» Depuis dix ans que j’habite cette ville, j’y ai formé de nouvelles relations ; je m’y suis fait un nouveau crédit, et j’ai retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister pour moi.

» Nous vivons ici dans une apparente tranquillité : le trouble n’est que dans nos âmes.

» Tout le monde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu’on ne sait pas qui nous sommes. Un seul mot d’un ennemi bien informé pourrait nous perdre : nous ressemblons au coupable que la société croit innocent, et qui n’ose accepter la considération publique, parce que trop de honte suivra la révélation de son crime.

» Georges, dont le caractère noble et fier s’indigne des injustices du monde, se croit l’égal des Américains ; et, si je ne l’eusse supplié, au nom de sa sœur, qu’il aime avec passion, de garder le silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa naissance, et bravé l’opinion.

» Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche l’ombre et l’isolement. Tel est le secret de son aversion pour la société. Ah ! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore en esprit, en talent, en bonté ; mais elle n’est point leur égale.

» Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune… L’hospitalité m’en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur la terre ; hélas ! vous ne le trouverez pas parmi nous… Ailleurs, les joies du monde ! ici, les chagrins et les sacrifices ! »

Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut quelquefois s’émouvoir. Georges frémissait sur son siège ; sa colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son visage à tous les yeux.

Pour moi, j’écoutais, incertain si je saisissais bien le langage étrange dont mon oreille était frappée ; cependant rien n’était obscur dans les paroles que je venais d’entendre.

Je sentis se révolter mon cœur et ma raison.

— Voilà donc, m’écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se passer d’esclaves ! L’Amérique est le sol classique de l’égalité, et nul pays d’Europe ne contient autant de servitude ! Maintenant je vous comprends, Américains égoïstes ; vous aimez pour vous la liberté ; peuple de marchands, vous vendez celle d’autrui !

À peine avais-je prononcé ces mots, que j’eusse voulu les rappeler à moi ; car je craignais d’offenser le père de Marie.

L’indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant irrité d’abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont j’étais animé.

— Ludovic, me dit-elle d’une voix à demi éteinte, pourquoi ces regrets ? ne vous l’avais-je pas dit ? je suis indigne de votre amour !

Je lui répondis : — Marie, vous devinez mal ce qui se passe au fond de mon cœur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne sont plus les mêmes : je vous sais malheureuse : mon amour s’accroît de toute votre infortune.

— Ami généreux, s’écria Georges en me tendant la main, vous parlez noblement.

Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et sombre.

Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions un peu calmées, il me dit : — L’enthousiasme vous égare, mon ami ; prenez garde à l’entraînement d’une passion généreuse… Hélas ! si vous contemplez d’un œil moins prévenu la triste réalité, vous n’en pourrez soutenir l’aspect, et vous reconnaîtrez qu’un blanc ne saurait s’allier à une femme de couleur.

Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans mon esprit. Quelle situation étrange ! à l’instant où Nelson me parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.

Alors je dis : — Quelle est donc, chez un peuple exempt de préjugés et de passions, l’origine de cette fausse opinion qui note d’infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable qui poursuit toute une race d’hommes de génération en génération ?

Nelson réfléchit un instant ; ensuite il s’engagea entre nous une conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes ; elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait effacer.

nelson.

La race noire est méprisée en Amérique, parce que c’est une race d’esclaves ; elle est haïe, parce qu’elle aspire à la liberté.

Dans nos mœurs, comme dans nos lois, le nègre n’est pas un homme : c’est une chose.

C’est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres marchandises ; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture.

Il n’existe pour l’esclave ni naissance, ni mariage, ni décès.

L’enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de l’esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile que ceux des plantes dans nos jardins ; et, quand il meurt, on songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre utile, que l’âge ou la tempête ont brisé [6].

ludovic.

Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale, le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-il donc de commun avec l’homme ?

nelson.

Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent : l’enfant né dans l’esclavage ne connaît de la famille que ce qu’en savent les animaux ; le sein maternel le nourrit comme la mamelle d’une bête fauve allaite ses petits ; les rapports touchants de la mère à l’enfant, de l’enfant au père, du frère à la sœur, n’ont pour lui ni sens ni moralité ; et il ne se marie point, parce qu’étant la chose d’autrui, il ne peut se donner à personne.

ludovic.

Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les lois de la nature, de la morale et de l’humanité ? Tous les hommes ne sont-ils pas égaux ?

nelson.

Nul peuple n’est plus attaché que nous ne le sommes au principe de l’égalité ; mais nous n’admettons point au partage de nos droits une race inférieure à la nôtre.

À ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses lèvres tremblantes prêtes à laisser partir un cri d’indignation ; mais il fit un effort puissant, et contint sa colère.

Je répondis à Nelson : — On croit, aux États-Unis, que les noirs sont inférieurs aux blancs ; est-ce parce que les blancs se montrent, en général, plus intelligents que les nègres ? Mais comment comparer une espèce d’hommes élevés dans l’esclavage, et qui se transmettent de génération en génération l’abrutissement et la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de civilisation non interrompue ; chez lesquels l’éducation s’empare de l’enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés naturelles ? Nous n’avons point, en Europe, les préjugés de l’Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu’une même famille, dont tous les membres sont égaux.

nelson.
Sans doute, l’esclavage offense la morale et la loi de Dieu ! cependant, ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain : la Grèce eut ses ilotes ; Rome, ses esclaves ; le moyen âge, les serfs ; de nos jours, on a des nègres ; et ces nègres, dont le cerveau est naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté ; pour la plupart, l’affranchissement est un don funeste. Interrogez-les, tous vous diront qu’esclaves ils étaient plus heureux que libres. Abandonnés à leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur existence : et il meurt dans nos villes moitié plus d’affranchis que d’esclaves *.
ludovic.

Il est naturel que l’esclave qui, tout à coup, devient libre, ne sache ni user ni jouir de l’indépendance. Pareil à l’homme dont on aurait, dès l’âge le plus tendre, lié tous les membres, et auquel on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas… La liberté est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout ce qui l’entoure ; et, le plus souvent, il est lui-même sa première victime. Mais faut-il en conclure que l’esclavage, une fois établi quelque part, doit être respecté ? Non, sans doute. Seulement il est juste de dire que la génération qui reçoit l’affranchissement n’est point celle qui en jouit : le bienfait de la liberté n’est recueilli que par les générations suivantes… Je ne reconnaîtrai jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui tendent à justifier l’oppression et la tyrannie.

nelson.

Je pense ainsi que vous ; cependant, ne croyez pas que les nègres soient traités avec l’inhumanité dont on fait un reproche banal à tous les possesseurs d’esclaves ; la plupart sont mieux vêtus, mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d’Europe.

— Arrêtez ! s’écria Georges avec violence (car en ce moment sa colère devint plus forte que son respect filial) ; ce langage est inique et cruel ! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l’égal de vos bêtes de somme ! mieux même, parce qu’un nègre rapporte plus au maître qu’un cheval ou un mulet… Quand vous frappez vos nègres, je le sais, vous ne les tuez pas : un nègre vaut trois cents dollars… Mais ne vantez point l’humanité des maîtres pour leurs esclaves : mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que le calcul qui laisse une odieuse vie !… Il est vrai que, d’après vos lois, un nègre n’est pas un homme : c’est un meuble, une chose… Oui, mais vous verrez que c’est une chose pensante… une chose qui agite et qui remue un poignard… Race inférieure ! dites-vous ? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez dit : « Il n’y a place dans cette tête étroite que pour la douleur » ; et vous l’avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes trompés ; vous n’avez pas mesuré juste : il existe dans ce cerveau de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté puissante, celle de la vengeance… d’une vengeance implacable, horrible, mais intelligente… S’il vous hait, c’est qu’il a le corps tout déchiré de vos coups, et l’âme toute meurtrie de vos injustices… Est-il si stupide de vous détester ? Le plus fin parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se réjouit de sa servitude… Le plus stupide parmi les hommes, ce nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet ; mais il a la conscience de l’oppression ; son corps seul obéit ; son âme se révolte. Il est rampant ! oui… pendant deux siècles il rampe à vos pieds… un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue. Vous le dites cruel ! mais oubliez-vous qu’il a passé sa vie à souffrir et à détester ! Il n’a qu’une pensée : la vengeance, parce qu’il n’a eu qu’un sentiment : la douleur.

Georges, en parlant, s’était animé d’un feu presque surnaturel, et son regard étincelait de haine et de colère.

— Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu’il n’en coûte pas à mon cœur de juger comme je le fais une race à laquelle votre mère ne fut pas étrangère ?

— Ah ! mon père, s’écria Georges, avant d’être époux, vous étiez Américain.

Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant : — Georges, lui dit-elle, pourquoi ces emportements ?

Puis se tournant vers Nelson : — Mon père, vous avez raison ; les Américaines sont supérieures aux femmes de couleur ; elles aiment avec leur raison : moi, je ne sais vous aimer qu’avec mon cœur.

Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour y cacher la honte qui couvrait son visage.

Georges reprit : — Ma sœur rougit de son origine africaine… moi, j’en suis fier. Les hommes du Nord n’ont qu’à s’enorgueillir de leur génie froid comme leur climat… nous devons, nous, au soleil de nos pères des âmes chaudes et des cœurs ardents.

Il se tut quelques instants ; puis il ajouta avec un sourire amer :

— Les Américains sont un peuple libre et commerçant… mais qu’ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche d’industrie ; bientôt ils perdront le privilège de vendre et d’acheter des hommes : la terre d’Amérique ne doit pas longtemps porter des esclaves.

nelson.

Oui, je le reconnais avec joie, l’esclavage décroît chaque jour ; et sa disparition entière sera l’œuvre du temps.

georges.

Et si les esclaves se fatiguaient d’attendre ?

nelson.

Malheur à eux ! S’ils ont recours à la violence pour devenir libres, ils ne le seront jamais ; leur révolte amènerait leur destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud surpassera bientôt celui des blancs ; mais tous les États du Centre et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi, pour exterminer des esclaves rebelles… Tout appel à la force les perdrait : qu’ils aient plus de foi dans les progrès de la raison.

Déjà, dans le Nord, l’esclavage est aboli ; et les États méridionaux entendent murmurer des mots de liberté. Naguère, un prompt supplice eût étouffé la voix assez hardie pour réclamer dans le Sud, l’indépendance des nègres ; aujourd’hui, cette question s’agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il semble que, chaque année, les idées de liberté universelle franchissent un degré de latitude ; le vent du nord les pousse impétueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland : c’est la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans toute l’Union ses lumières, ses mœurs et sa civilisation.

ludovic.

Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle !

georges.

Et surtout dans l’intérêt… Savez-vous pourquoi les Américains sont tentés d’abolir la servitude ? c’est qu’ils commencent à penser que l’esclavage nuit à l’industrie.

Ils voient pauvres les États à esclaves, et riches ceux qui n’en ont pas ; et ils condamnent l’esclavage.

Ils se disent : L’ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille mieux que l’esclave ; et il est plus profitable de payer un ouvrier qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal… Et ils condamnent l’esclavage.

Ils se disent encore : Le travail est la source de la richesse ; mais la servitude déshonore le travail : les blancs seront oisifs, tant qu’il y aura des esclaves ; et ils condamnent l’esclavage.

Leur intérêt est d’accord avec leur orgueil… L’émancipation des noirs ne fait des hommes libres que de nom : le nègre affranchi ne devient point pour les Américains un rival dans le commerce ou dans l’industrie. Il peut être l’une de ces deux choses : mendiant ou domestique ; les autres carrières lui sont interdites par les mœurs. Affranchir les nègres aux États-Unis, c’est instituer une classe inférieure… et quiconque est blanc de pure race appartient à une classe privilégiée… La couleur blanche est une noblesse.

— Ne croyez point, mon ami, dis-je en m’adressant à Georges, que ces préjugés soient destinés à vivre éternellement ! Selon les lois de la nature, la liberté d’un homme ne peut appartenir à un autre homme. Liberté ! mère du génie et de la vertu, principe de tout bien, source sacrée de tous les enthousiasmes et de tous les héroïsmes, une race d’hommes serait-elle condamnée à ne se réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière ! Vouée pour toujours à l’esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du commandement ni la moralité de l’obéissance ; incessamment courbée sous les fers pesants de la servitude, elle n’aurait pas la force d’élever ses bras vers le ciel ; travaillant sans relâche sous l’œil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à loisir le firmament si beau, si resplendissant de clartés, d’y élancer sa pensée, et de se livrer à ces admirations sublimes d’où naissent l’inspiration pour l’esprit, l’élévation pour l’âme, et pour le cœur la poésie.

Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes :

— La société américaine, qui porte la plaie de l’esclavage, travaille-t-elle du moins à la guérir ? et prépare-t-elle, pour deux millions d’hommes, la transition de l’état de servitude à celui de liberté ?

nelson.

Personne, hélas ! n’est d’accord sur ce point. Les uns voudraient qu’on affranchît d’un seul coup tous les nègres ; d’autres, qu’on déclarât libres tous les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci disent : Avant d’accorder la liberté aux noirs, il faut les instruire ; ceux-là répondent : Il est dangereux d’instruire des esclaves.

Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de lui-même. Les mœurs se modifient chaque jour ; mais la législation n’est pas changée : la loi punit de la même peine le maître qui montre à écrire à son esclave, et celui qui le tue ; et le pauvre nègre coupable d’avoir ouvert un livre encourt le châtiment du fouet [7].

ludovic.

Quelle cruauté ! Je conçois que vous n’affranchissiez pas subitement tous les nègres ; mais d’où vient que vous flétrissez de tant de mépris ceux à qui vous avez donné la liberté ?

nelson.

Le noir qui n’est plus esclave le fut, et, s’il est libre, on sait que son père ne l’était pas.

ludovic.

Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le mulâtre, même après leur affranchissement, parce que leur couleur rappelle incessamment leur servitude ; mais ce que je ne puis comprendre, c’est que la même flétrissure s’attache aux gens de couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux.

nelson.
Cette rigueur de l’opinion publique est injuste sans doute ; mais elle tient à la dignité même du peuple américain… Placé en face de deux races différentes de la sienne, les Indiens et les nègres, l’Américain ne s’est mêlé ni aux uns ni aux autres. Il a conservé pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact avec ces nations, il fallait les flétrir dans l’opinion. La flétrissure reste à la race, lorsque la couleur n’existe plus.
ludovic.

Dans l’état présent de vos mœurs et de vos lois, vous ne connaissez point de noblesse héréditaire ?

nelson.

Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait accordée à la naissance, et non au mérite personnel.

ludovic.

Si vos mœurs n’admettent point la transmission des honneurs par le sang, pourquoi donc consacrent-elles l’hérédité de l’infamie ? On ne naît point noble, mais on naît infâme ! Ce sont, il faut l’avouer, d’odieux préjugés !

Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se marier à une femme de couleur libre ?

nelson.

Non, mon ami, vous vous trompez.

ludovic.

Quelle puissance l’en empêcherait ?

nelson.

La loi… Elle contient une défense expresse et déclare nul un pareil mariage.

ludovic.
.

Ah ! quelle odieuse loi ! Cette loi, je la braverai.

nelson.

Il est un obstacle plus grave que la loi même : ce sont les mœurs. Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition des femmes de couleur.

Apprenez (je rougis de le dire, parce que c’est une grande honte pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute condition des femmes de couleur libres, c’est d’être prostituées aux blancs.

La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d’Américains venus du Nord pour s’enrichir, et qui s’en vont dès que leur fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se marient ; voici l’obstacle qui les en empêche :

Chaque année, pendant l’été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et l’Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n’ont rien qui gêne un célibataire ; mais elles seraient incommodes pour une famille entière. L’Américain évite tout embarras en se passant d’épouse, et en prenant une compagne illégitime ; il choisit toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres ; il lui donne une espèce de dot ; la jeune fille se trouve honorée d’une union qui la rapproche d’un blanc ; elle sait qu’elle ne peut l’épouser ; c’est beaucoup à ses yeux que d’en être aimée… Elle aurait pu, d’après nos lois, se marier à un mulâtre ; mais une telle alliance ne l’eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n’aurait d’ailleurs pour elle aucune puissance de protection ; en épousant l’homme de couleur, elle perpétuerait sa dégradation ; elle se relève en se prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont élevées dans ces préjugés, et dès l’âge le plus tendre, leurs parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où l’on n’admet que des hommes blancs et des femmes de couleur ; les maris et les frères de celles-ci n’y sont pas reçus ; les mères ont coutume d’y venir elles-mêmes ; elles sont témoins des hommages adressés à leurs filles, les encouragent et s’en réjouissent. Quand un Américain tombe épris d’une fille, c’est à sa mère qu’il la demande ; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins novice. Tout cela se passe sans mystère ; ces unions monstrueuses n’ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la vertu par modestie ; elles se montrent sans déguisement à tous les yeux, sans qu’aucune infamie ni blâme s’attachent aux hommes qui les ont formées. Quand l’Américain du Nord a fait sa fortune, il a atteint son but… Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n’y revient jamais… Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race africaine à la Louisiane.

— En disant ces mots, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait qu’il s’était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment d’un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix.

Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce récit aucune attention… Marie donnait, dans sa douleur profonde, un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l’orage, une tendre fleur incliner sa tête ; faible, mais pliante, elle marque, en se courbant, les coups de la tempête… et, quand l’ouragan est loin d’elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige flétrie.

Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau dévoué aux orages du cœur, était agitée de mille secousses ; chaque révélation lui portait un coup funeste ; un instinct de pudeur lui découvrait le sens des paroles qu’elle avait entendues ; elle sentait son humiliation sans la comprendre ; et, avec l’innocence dans le cœur, elle portait sur son front la rougeur d’une coupable.

Pour moi, ne pouvant résister à l’émotion de cette scène, je m’écriai : — Vos mœurs et vos lois me font horreur ; je ne m’y soumettrai jamais… Ah ! si Marie ne craint point de se lier à ma destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux ; nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette Nouvelle-Angleterre qui s’avance d’un pas si ferme et si rapide dans la voie de la civilisation !

— Hélas ! mon ami ! répliqua Nelson, les préjugés contre la population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston qu’à la Nouvelle-Orléans ; mais nulle part ils ne sont amortis.

— Eh bien ! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et je saurai les braver ! c’est une lâcheté infâme que de s’éloigner des malheureux dont l’infortune n’est point méritée !…

En ce moment Marie parut sortir de son abattement ; sa paupière affaissée se releva ; alors, d’une voix qui trahissait une émotion profonde : — D’où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez, après ce que vous avez entendu ? La pitié des hommes s’attache aux maux passagers ; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point finir, fatigue et décourage les cœurs les plus compatissants…

Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne comprenez rien à mon sort ici-bas ; parce que mon cœur sait aimer, vous croyez que je suis une fille digne d’amour ; parce que vous me voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure… mais non… mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d’estime et d’affection… Oui ! ma naissance m’a vouée au mépris des hommes !… Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité… Les décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes !…

Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments : — Vous ne savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant ? Si l’on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait : Cet homme perd toute bienséance ; il accompagne une femme de couleur.

Hélas ! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité : associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c’est embrasser une condition pire que la mort.

N’en doutez pas, ajouta-t-elle d’une voix inspirée, c’est Dieu lui-même qui a séparé les nègres des blancs… Cette séparation se retrouve partout : dans les hôpitaux où l’humanité souffre, dans les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans le cimetière où elle dort de l’éternel sommeil.

— Eh quoi ! m’écriai-je, même au jour de la mort ?…

— Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique ; quand je mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un mulâtre exista dans ma famille ; et si mon corps est porté dans la terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu’il ne souille de son contact les ossements d’une race privilégiée… Hélas ! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur la terre ; n’est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies dans le ciel ?…

— Cesse, m’écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t’en conjure, un langage qui déchire mon cœur… Pourquoi ta honte ? pourquoi tes larmes ?

La honte est aux méchants qui font gémir l’innocence ! Et, si tu m’aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon amour le soin de te protéger… Tu crains pour moi l’infamie !… Marie, tu ne sais pas combien je m’enorgueillis de toi ! Tu ne comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux, paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune ! Ah ! qu’ils me jettent au visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange ! comme je jouirai de leur insolence ! En Europe, que ferais-je pour toi, Marie ? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté ; chacun s’approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste et pure ; quel homme n’envierait la gloire de protéger ton innocence et ta faiblesse ? Ici l’on te repousse, on te déshonore… Ah ! que je vous rends grâces, Américains insensibles et froids, de vos mépris et de vos injustices ! Par vous, celle que j’aime est abaissée… mais vous la verrez relever sa belle tête ! vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir… vos fronts basanés de race blanche s’inclineront devant la blanche fille de couleur… je vous la ferai respecter ! Marie sera la première parmi vos femmes !…

En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole… La fille de Nelson pleurait de bonheur ; elle prit mes mains dans ses deux mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me montrant par ce signe qu’elle acceptait mon appui. Ces larmes de la faible femme tombées sur l’homme fort signifiaient sans doute que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages !

Cependant Georges, dont l’émotion était extrême, se jeta dans mes bras ; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage que trouvât son cœur.

Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à ces vieilles ruines du rivage de l’Océan qu’on voit immobiles sur la pointe d’un roc, tandis que tout croule autour d’elles, et qui demeurent debout au mépris de l’ouragan déchaîné sur leur tête et des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne l’avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l’avait irrité.

— Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre cœur généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre ; vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments ! Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille. Cependant je ne repousse pas à jamais vos vœux. Parcourez l’Amérique ; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre ; étudiez ses passions et ses préjugés ; mesurez la force de l’ennemi que vous bravez ; et lorsque vous connaîtrez le sort de la population noire dans les pays d’esclaves et dans les États même où l’esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l’avoue, qu’il appartienne à une force humaine de résister aux impressions que vous allez recevoir. Mais si l’aspect d’une misère affreuse n’effraie point votre courage et ne rebute point votre cœur, croyez-vous que j’hésite à accepter pour ma chère Marie l’appui généreux que vous viendrez lui présenter ?

La réponse ferme de Nelson, dont l’accent annonçait une volonté déterminée, me consterna…

— J’exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans l’observation des mœurs de ce pays… Ce temps d’épreuve vous suffira sans doute.

Dans l’impatience de mon amour, je dis à Nelson : Nous sommes malheureux aux États-Unis ; vos enfants, par leur naissance ; vous et moi, par l’infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les familles de couleur.

Je fus surpris de voir qu’à ces mots Georges ne donnait aucune marque d’assentiment ; car l’avis que j’ouvrais me semblait devoir lui sourire ; cependant il resta silencieux et rêveur.

— Vous hésitez ? lui dis-je.

— Non, répondit Georges, non… je n’hésite pas… Jamais je ne quitterai l’Amérique.

Nelson donna un signe d’approbation et Marie fit entendre un soupir.

— Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges ; mais l’Amérique est ma patrie ! N’est-on bon citoyen qu’à la condition d’être heureux ?… De puissants liens m’y retiennent ; le plus grand nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j’y suis attaché par des devoirs… Il n’est pas généreux de fuir la persécution !… Ah ! si j’étais seul infortuné ! peut-être je fuirais… mais mon sort est celui de toute une race d’hommes… Quelle lâcheté de se retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse vie !… Et puis… le devoir n’est pas l’unique lien qui m’y enchaîne ; j’y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de conquérir par la force l’égalité qu’on nous refuse… Quel beau jour que celui d’une juste vengeance ! Non, non… je ne fuirai point l’Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre heureuse en France ma sœur, ma chère Marie, ah ! partez !… malgré…

Il n’acheva pas ; une larme tomba de ses yeux.

— Ah ! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s’écria Marie avec tendresse.

Pendant ce temps, Nelson réfléchissait ; Dieu nous préserve, me dit-il enfin, de suivre votre conseil ! Je sais quelle est en France la corruption des mœurs ; et si ma fille est docile à ma voix, jamais elle ne respirera l’air infect de ces sociétés maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une faiblesse excusable.

Je fis observer à Nelson que les mœurs des femmes, en France, n’étaient plus aujourd’hui ce qu’elles avaient été dans le dernier siècle *. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement ces mots : — La France ! terre d’impiété ! terre de malédiction !

— Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. Les Américains des États-Unis sont un grand peuple… Mes pères ont abandonné l’Europe qui les persécutait… Je ne remonterai point vers la source de leur infortune…

Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d’un temps d’épreuve inutile ; mais ma prière fut vaine.
CHAPITRE IX.


L’épreuve.


Nelson fut inflexible dans son sentiment. Je ne pouvais approuver ses craintes ; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me consolais en pensant que cet obstacle n’était qu’un ajournement de mon bonheur… N’étais-je pas sûr du cœur de Marie ? et Nelson me promettait qu’à mon retour, si mes intentions n’étaient pas changées, il cesserait de les combattre.

Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d’amour. Elle m’écoutait triste et silencieuse ; enfin, d’une voix attendrie : — Je ne veux point, me dit-elle, par des serments justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer ; mais vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l’avenir et vous charger, en entrant dans la vie, d’un fardeau qui vous écraserait au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour marqué pour mon départ, comme j’allais prendre dans la baie de Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New-York, et, au moment où le canot d’embarcation commençait à s’éloigner de terre, Marie, dont j’avais reçu les adieux, me fit un signe du rivage, et levant ses mains vers moi : — Ludovic, s’écria-t-elle, vos serments ! vous ne pourrez les tenir !… je vous en délie… Je fis un mouvement vers elle ; mais l’absence était commencée. Je jetai une parole aux vents ; déjà j’étais trop loin pour être entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète ! comme l’intervalle entre nous s’agrandit vite ! D’abord la distance que l’œil mesure sans peine ; puis l’horizon qui se dérobe à la vue ; et tout-à-coup le vide immense, sans bornes, dans lequel on s’agite, entre le ciel et la mer ! Ainsi, un moment insensible sépare l’existence qui touche à la terre de la vie qui se perd dans l’espace !…

Lorsque, de deux amis qui se séparent, l’un s’éloigne sur mer, le moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le vaisseau qui part ; après qu’il ne distingue plus personne sur le navire, il regarde long-temps encore ; sa douleur est comme en suspens, et, tant qu’il aperçoit la pointe d’un mât, l’ombre d’une voile, il tient par quelque chose à l’être chéri qui va disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux proportions d’un atome imperceptible, jusqu’à ce qu’enfin il échappe aux regards et se confonde dans l’horizon avec le ciel et les flots. Alors il se fait dans le cœur un affreux brisement : c’est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d’une clarté mourante ; c’est le signal du désespoir pour l’âme qui sentait venir son infortune.

Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux : la vapeur, les vents, tout conspire contre lui ; à peine quelques instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche un ami, n’offre plus à ses regards qu’un point obscur ; rien ne s’y distingue, rien ne s’en détache. Une petite barque ressort à toits les yeux sur l’immense Océan ; et tout est confusion sur une terre lointaine ; édifices, forêts, habitants, tout s’y fond dans une seule teinte qui ne forme qu’une ombre… Ainsi, l’ami que vous laissez sur le rivage vous échappe subitement ; vous cessez tout-à-coup de le toucher, de l’entendre, de le voir ; toutes les douleurs de l’absence vous saisissent à la fois.

Mon chagrin fut profond… L’aspect de l’Océan vint ajouter encore à la tristesse de mon âme. Rien, hélas ! ne ressemble plus aux jours de la vie que les mouvements d’un vaisseau ; la plupart sont modérés : c’est l’image de la vie commune, placée entre le calme et la tempête. Le vaisseau va jusqu’à ce qu’il s’use ou se brise ; un autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers les mêmes périls : ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à l’Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses écueils, ses orages et ses abîmes.

En rappelant le souvenir de mes dernières années, j’y trouvai un tel enchaînement de malheurs, qu’il me sembla que ma vie était engagée à l’infortune… j’accusai ma destinée, et, comme l’amour de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes mes peines, je m’efforçai de me ravir à moi-même cette dernière consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et des défiances qui n’étaient pas dans mon cœur. Je savais que la légèreté est le défaut de toutes les femmes ; parmi celles qui sont constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse : on peut, en restant près d’elles, perdre leur amour ; mais n’est-ce pas le seul moyen de conserver leur foi ? J’ai toujours cru que les hommes ont des affections plus profondes ; les femmes, des passions plus vives : les premiers aiment mieux de loin ; les femmes, de près : l’homme a plus d’imagination, et l’imagination va toujours au-delà du réel ; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se nourrit d’excitations instantanées. J’avais vu Marie tout en larmes à mon départ… mais son amour serait-il puissant contre l’absence ? Moi, j’avais été courageux devant elle, et loin de sa vue je pleurais.

Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de honte ; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d’être séparé de celle que j’aimais abattait mon âme ; et je me trouvai en face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l’histoire de mes maux ?

Ici Ludovic s’arrêta ; sa physionomie prit un aspect plus sombre, son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu.

— De grâce, s’écria le voyageur, continuez un récit qui m’instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre destinée… Parlez, je vous en supplie.

— Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs ; et quel intérêt…

L’intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à vos paroles. Vous me racontez vos peines ; ce sont elles qui me captivent. Je n’ai jamais recherché ni les joies ni les félicités du monde ; mais je me suis toujours senti attiré par l’infortune. Le bonheur des hommes est si mêlé d’orgueil et d’égoïsme, qu’il m’ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l’âme une longue et douce impression quand j’ai pleuré avec des malheureux.

— Hélas ! reprit Ludovic après une courte pause, voici l’époque de ma vie dont le souvenir est le plus-amer ; c’est le temps où j’ai senti chanceler dans mon cœur les serments qui m’unissaient à mon amie… Aujourd’hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu ! par quels malheurs il m’a fallu passer pour arriver à cette criminelle hésitation !

J’avais, dans toute la sincérité de mon cœur, juré à Marie que je l’aimerais toujours. L’obstacle qu’on opposait à mon amour, quelque grave qu’on le représentât à mes yeux, me semblait puéril et méprisable. Que m’importait un préjugé social, quand j’avais pour moi le cœur de Marie ? Mais lorsque, rentré dans le monde, et sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par tout le monde, dominant la société américaine, sans qu’aucune voix s’élève pour le combattre ; écrasant ses victimes sans réserve, sans pitié, sans remords ; lorsque je vis, dans les États libres de l’Union, la population noire couverte d’un opprobre pire peut-être que l’esclavage ; toutes les personnes de couleur flétries par le mépris publie, abreuvées d’outrages, encore plus dégradées par la honte que par la misère : alors je sentis s’élever en moi de terribles combats… Tantôt saisi d’indignation et d’horreur, je me croyais assez fort pour lutter seul contre tous ; mon orgueil se plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde entier !… mais, après ces nobles élans, je retombais en présence de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait mon sort ; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant d’amertume et d’ignominie ! j’hésitai : ce fut là mon crime… Cependant mon cœur n’était point dupe des sophismes de ma raison. Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis ; mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait jamais ? Cesserait-elle d’être une pauvre femme de couleur, parce que je lui aurais manqué de foi ! Le monde ne l’accablerait-il plus de son mépris, parce qu’elle aurait perdu l’appui du seul être capable de la faire respecter ?

Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à New-Yorck, à Boston, à Philadelphie…

Ici le voyageur interrompit son hôte ; car il avait cessé de comprendre le sens de son langage.

— Tout à l’heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la triste condition des esclaves ; mais, en quittant Baltimore, vous êtes allé dans les autres villes de l’Union où l’esclavage est aboli. Là un spectacle différent a dû s’offrir à vos yeux. Je sais bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s’attache à la couleur des hommes n’est pas entièrement anéanti ; mais je le croyais près de s’éteindre…

— Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité ; ce préjugé y a conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les mœurs des lois.

D’après la loi le nègre est en tous points l’égal du blanc ; il a les mêmes droits civils et politiques ; il peut être président des États-Unis ; mais, en fait, l’exercice de tous ces droits lui est refusé, et c’est à peine s’il peut saisir une position sociale supérieure à la domesticité.

Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n’est plus esclave ; mais il n’a de l’homme libre que le nom.

Je ne sais si sa condition nouvelle n’est pas pire que la servitude : esclave, il n’avait point de rang dans la société humaine ; maintenant il compte parmi les hommes, mais c’est pour en être le dernier.

Il n’est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en s’approchant de l’esclave, de l’élever à leur niveau ou de descendre au sien.

Dans le Nord, au contraire, où l’égalité est proclamée, les blancs se tiennent éloignés des nègres, pour n’être pas confondus avec ceux-ci ; ils les fuient avec une sorte d’horreur, et les repoussent impitoyablement afin de protester contre une assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les mœurs la distinction qui n’est plus dans les lois.

Peut-être aussi l’oppression qui pèse sur toute une race d’hommes paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres.

L’Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d’un tyran se joue de la vie des hommes, où la puissance publique s’annonce par des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l’intérêt de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun subit la vie comme un destin : oppresseur ou opprimé, eunuque ou sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le bien ; il n’y a que d’heureuses fortunes et des sorts malheureux : le crime et la vertu sont des fatalités.

M’étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions d’hommes voués à l’esclavage ? Non ; à peine remarquerai-je cet outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de toutes les lois de la nature et de l’humanité ; là, chaque vice social est un principe, et non un abus ; il est nécessaire à l’harmonie du tout.

J’éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je rencontre des esclaves ; lorsqu’au sein d’une société civilisée et religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette société s’est fait des lois et des mœurs à part ; pour les uns une législation douce, un code sanguinaire pour les autres ; d’un côté, la souveraineté des lois ; de l’autre, l’arbitraire ; pour les blancs, la théorie de l’égalité ; pour les noirs, le système de la servitude… deux morales contraires : l’une, au service de la liberté ; l’autre, à l’usage de l’oppression ; deux sortes de mœurs publiques : celles-ci douces, humaines, libérales ; celles-là cruelles, barbares, tyranniques.

Ici le vice me choque davantage, parce qu’il est en relief sur des vertus… mais ce fond de lumière, qui rend l’ombre plus saillante, la rend aussi plus importune à ma vue…

Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu’on ne saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles ; ils n’en savent pas d’autres ; et ce langage peut être cru des peuples qui n’ont jamais connu que la tyrannie.

Mais une pareille excuse n’appartient point à une nation qui est en possession d’institutions libres ; elle sait que l’esclavage est mauvais parce qu’elle jouit de la liberté ; elle doit détester l’injustice et la persécution, puisqu’elle pratique chaque jour l’équité, la charité, la tolérance…

Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n’a dans le cœur qu’une haine, c’est contre le despote. À lui seul la puissance ; par lui tous les maux ; contre lui toutes les imprécations.

Mais, dans un pays d’égalité, tous les citoyens répondent des injustices sociales, chacun d’eux en est complice. Il n’existe pas en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur envers la race noire.

En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n’y a qu’un despote ; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix millions de tyrans.

Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je sentais se développer dans mon âme le germe d’une haine profonde contre tous les Américains ; car enfin l’infortune de Marie était l’œuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés ; chacun d’eux était à mes yeux un ennemi.

Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux pour remédier au mal ; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent que par les siècles.

Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois la liberté sort de l’excès même de l’oppression.

Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est opprimée, pendant que tout le reste est à l’aise, on voit la majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères du petit nombre ; tout se trouve dans l’ordre et sagement réglé : bien-être d’un côté, abjection et souffrance de l’autre. L’infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et le mal, quelque révoltant qu’il soit, ne se guérit point par son extrémité, parce qu’il grandit sans s’étendre.

Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se comparer à celui d’aucune des classes souffrantes que présentent les autres peuples. Il y a partout de l’hostilité entre les riches et les prolétaires ; cependant ces deux classes ne sont séparées par aucune barrière infranchissable : le pauvre devient riche ; le riche, pauvre ; c’en est assez pour tempérer l’oppression de l’un par l’autre. Mais quand l’Américain écrase de son mépris la population noire, il sait bien qu’il n’aura jamais à redouter le sort réservé au nègre.

J’étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me révélait la haine profonde des Américains contre les noirs.

Un jour, à New-York, j’assistais à une séance de la cour des sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre, auquel un Américain reprochait des actes de violence. « Un blanc frappé par un homme de couleur ! quelle horreur ! quelle infamie ! » s’écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes, étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s’il était coupable. Je ne saurais vous dire l’impression pénible que me fit éprouver le débat… Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait parler, sa voix était étouffée, soit par l’autorité du juge, soit par les murmures de la foule. Tous les témoins l’accablèrent ; les plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les amis du plaignant avaient bonne mémoire ; ceux dont le mulâtre invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné sans délibération… Un frémissement de joie s’éleva de la foule : murmure mille fois plus cruel au cœur du malheureux que la sentence du magistrat : car le juge est payé pour faire sa tâche, tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il coupable ; mais innocent, n’eût-il pas eu le même sort ?

Cependant la loi de l’État de New-York ne reconnaît que des hommes libres, tous égaux entre eux ! Qu’est-ce donc qu’un principe écrit dans les lois quand il est démenti par les mœurs ? Hélas ! la justice que trouve en Amérique l’homme de couleur est comme celle que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu chez le vainqueur.

Les nègres égaux des blancs !… quel mensonge ! Je voyais dans l’enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des noirs : pour les premiers, une place de distinction dans l’audience ; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns et les autres, comme pour s’opposer à leur fusion ?

Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit tenant le milieu entre la faute et le crime : l’influence de la famille n’est plus assez puissante sur eux : le châtiment de la prison serait trop rigoureux ; la maison de refuge, plus sévère que l’une, moins cruelle que l’autre, convient à ces délinquants précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet établissement, je fus surpris de n’y pas voir un seul enfant de race noire. J’en demandai la cause au directeur, qui me dit : « Ce serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres voués au mépris public. »

Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les blancs ; on me fit observer qu’aucun Américain ne voudrait envoyer son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir.

Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son désespoir ;

« La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout : dans les églises, où l’humanité prie ; dans les hôpitaux, où elle souffre ; dans les prisons, où elle se repent ; dans le cimetière, où elle dort de l’éternel sommeil. »

Tout était vrai dans ce tableau, que j’avais regardé comme une exagération de la douleur.

Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur couleur ; partout les blancs sont l’objet de soins et d’adoucissements que n’obtiennent point les pauvres nègres.

J’ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l’un pour les blancs, l’autre pour les gens de couleur. Etrange phénomène de la vanité humaine ! Quand il ne reste plus des hommes que poussière et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve encore sa vie dans le néant des tombeaux !…

Cependant, si l’ambition de l’homme survit, sa puissance expire au sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes privilégiés des ossements d’une race inférieure, tous ces restes misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne la terre à ses hôtes ; la même surface les recouvre, pesante ou légère ; des vers pareils leur dévorent le cœur ; le même oubli ronge leur mémoire.

Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices religieux. Qui le croirait ? des rangs et des priviléges dans les églises chrétiennes ! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin obscur du temple ; tantôt ils en sont complétement exclus. Jugez quel serait le déplaisir d’une société choisie, s’il fallait qu’elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au temple saint est le seul divertissement qu’autorise le dimanche. Pour la société américaine, l’église, c’est la promenade, le concert, le bal, le théâtre ; les femmes s’y montrent élégamment parées. Le temple protestant est un salon où l’on prie Dieu. Les Américains souffriraient d’y rencontrer des êtres de basse condition ; ne serait-il pas fâcheux aussi que l’aspect hideux d’un visage noir vînt ternir l’éclat d’une brillante assemblée ? Dans une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera nécessairement d’avis qu’on ferme la porte aux gens de couleur : la majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l’empêcher.

Les églises catholiques sont les seules qui n’admettent ni priviléges ni exclusions ? la population noire y trouve accès comme les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.

Le ministre d’une communion protestante doit son office à l’élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la faveur du plus grand nombre de ses commettants ; sa dépendance est donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à ménager les préjugés et les passions qu’il devrait combattre sans pitié.

Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son église ; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même d’autre autorité que celle du pape. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Chef d’une assemblée dont il ne dépend pas, il s’inquiète peu de lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices ; il dirige sa congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le temple par une secte ; l’autre ouvre son église à tous les hommes : le premier accepte la loi ; le second l’impose.

Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui lui ont donné mandat ; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui obéir.

Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les nègres en sont exclus.

Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l’église catholique, parce que là ce n’est plus l’orgueil humain qui commande : c’est le prêtre du Christ qui domine.

Je fus à cette occasion frappé d’une triste vérité : c’est que l’opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est, lorsqu’elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans.

Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut l’oppression d’une race détestée, et rien n’entrave sa haine.

En général, il appartient à la sagesse des législateurs de corriger les mœurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées par les mœurs. Cette puissance modératrice n’existe point dans le gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui qui fait les lois ; c’est lui qui nomme ses magistrats, et, pour lui être agréable, tout fonctionnaire doit s’associer à ses passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses impulsions ; ses moindres désirs sont des commandements ; elle ne redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C’est donc le peuple avec ses passions qui gouverne ; la race noire subit en Amérique la souveraineté de la haine et du mépris.

Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire.

Ah ! c’est une étrange et cruelle destinée que celle d’une population entière implantée dans un monde qui la repousse !

L’aversion et le mépris dont elle est l’objet se reproduisent sous mille formes. J’ai vu toute une famille de nègres menacée de mourir de faim pour une dette d’un dollar. Aux États-Unis, la loi donne au créancier le droit d’emprisonner son débiteur pour la moindre somme d’argent * et le créancier est toujours cru sur parole.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Un jour, je promenais dans New-York mes tristes méditations, lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi, éveillèrent mon attention. C’était un pauvre nègre qu’on menait en prison ; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses enfants. Emu de compassion, je m’approchai de la négresse, et lui demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question n’était qu’une moquerie et une lâche dérision de sa misère ; un nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs ; cependant je renouvelai ma question d’un ton de voix qui trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que son mari était traîné en prison pour n’avoir pas payé le prix de quelques livres de pain. « Aucun marchand, ajouta-t-elle, n’a voulu nous faire le moindre crédit, et nous n’avons trouvé personne qui nous prêtât une obole ! »

L’impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d’une loi, et cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu’aux gens de couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n’est point la même pour tous ; et il existe en faveur des blancs une pitié publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles.

Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu’occupent les nègres dans l’opinion publique : les prostituées elles-mêmes les repoussent ; elles croiraient, en acceptant les caresses d’un noir, dégrader la dignité de la race blanche ! Il y a une infamie que ces infâmes ne se permettent pas : c’est celle d’aimer un homme de couleur.

Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l’origine des gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit oubliée et perdue de vue.

La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour déconcerter ses ennemis, l’homme de couleur, à figure blanche, quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans un autre État chercher, au sein d’une société nouvelle, une nouvelle existence : le mystère de son émigration est bientôt découvert. L’opinion publique, si indulgente pour les aventuriers qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche impitoyablement les preuves de la descendance africaine.

Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans la Louisiane, où nul ne s’enquiert des ruines qu’il a faites ailleurs.

L’habitant de New-York, que gênent les liens d’un premier mariage, délaisse sa femme sur la rive gauche de l’Hudson, et va, sur la rive droite, en prendre une autre dans le Nouveau-Jersey, où il vit tranquille et bigame.

Le voleur et le faussaire qu’ont flétris les lois sévères du Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connectitut, du travail et de la considération.

Il n’est qu’un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la peine et l’infamie, c’est celui d’appartenir à une famille réputée de couleur. La couleur effacée, la tache reste ; il semble qu’on la devine quand elle ne se voit plus ; il n’est point d’asile si secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher.

Tel était le pays où m’avait jeté ma destinée ! c’était le monde où je devais passer mes jours avec la fille de Nelson ! Au milieu de tant de haines, toute espérance de bonheur n’était-elle pas une chimère ? Oh ! combien mon cœur souffrait de ces iniquités, dont tout le poids retombait sur Marie ! de quelle puissante indignation mon âme était saisie ! et que d’amertume je sentais s’amasser au fond de mon cœur !

SUITE DE L’EPREUVE.

2.

Depuis ce moment, je l’avoue, la société américaine perdit son prestige à mes veux ; la nature elle-même, qui d’abord m’avait paru si brillante, me sembla décolorée ; les plus beaux jours, comme les plus beaux sites, furent sans charmes pour moi ; toutes les choses extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu’un jour où, parcourant les environs de New-York, je me pris à contempler sans émotion un sublime spectacle.

En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du Nouveau-Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries ; à mes pieds une baie majestueuse qui s’emplit à deux sources dignes de sa grandeur, l’Hudson et l’Océan ; mille vaisseaux flottants ou enchaînés dans le port ; des pavillons de toutes couleurs hissés aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes les nations du monde ; le phénomène des voiles qui se croisent, enflées par le même vent ; le prodige de la vapeur laissant loin d’elle et les vents et les voiles ; le mouvement du commerce, le bruit de l’industrie, l’activité humaine rivalisant avec la nature d’éclat et de variété ; et, pour fond de ce tableau magnifique, la cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord… Ainsi s’offrait à moi d’un seul coup la triple merveille de la nature fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque ; sur la terre, le laboureur et sa charrue ; le marchand et ses vaisseaux sur l’onde ; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs aigles : triple emblème des besoins de l’homme, des conditions de son bien-être et de l’audace de son génie !

En tournant mes yeux à ma gauche, j’aperçus dans le lointain le rocher de Sandy Hook : c’est de là qu’on voit arriver les navires qui viennent d’Europe et du Maryland… la France et Baltimore !… mon père et Marie ! !… ma patrie ! Mon amour !… et je me perdis dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu’à l’âme, où, en présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau ciel, l’infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son cœur… L’air que je respirais était bienfaisant et pur ; mille objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination ; mille sensations délicieuses s’emparaient de mon corps… j’étais heureux, mais d’un bonheur qui restait à la surface ; les impressions ne faisaient que m’effleurer : elles s’efforçaient vainement de pénétrer dans mon sein. Il n’est point, hélas ! de joies profondes pour l’homme qui porte en lui-même le deuil de sa patrie absente, l’inquiétude de son amour et le vague de son avenir !

Je ne sais quel eût été le terme d’une méditation engagée dans la mélancolie : tout-à-coup je me sentis saisi par la main ; je me retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de Georges… de Georges que j’aimais si tendrement ! car j’aimais en lui l’homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux ; mais pour un ami l’infortune est aimantée.

Georges arrivait de Baltimore ; il m’apprit de tristes événements passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille.

Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes de tribus indiennes du nom de Chéroquis ; fidèles à leurs forêts natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et, dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s’était engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l’Américain de la Géorgie les voyait d’un œil jaloux en possession d’un sol fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu’un peu de culture ; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles.

La cause des Indiens était doublement sacrée, car c’était celle de la justice et du malheur ; ces pauvres sauvages, dans leur grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon droit en disant : « Nous voulons mourir dans nos savanes parce que nous y sommes nés ; toute l’Amérique était à nos pères, nous n’en avons plus qu’une parcelle : laissez-nous-la. Vous nous reprochez notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d’une terre féconde ; mais que vous importe ? nous ne savons point comme vous bâtir des villes, cultiver les champs ; et nous n’ambitionnons point votre industrie ; nous préférons à vos cités, à vos campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne pouvons les quitter parce qu’elles contiennent les ossements de nos pères. »

Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans les conseils et sa valeur dans les combats ; l’Américain de la Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que c’était la voix du cœur ; il leur répondait :

— « Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons d’autres meilleures ? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans le territoire d’Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands lacs ; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des forêts pleines de daims et de bisons : le mot de patrie n’a point de sens quand la terre d’exil vaut mieux que le pays natal. »

Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c’était la voix de la corruption.

Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions cupides des particuliers, employa d’abord tous les moyens de l’astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité ; il offrait de leur donner de l’or pour les terres qu’ils délaisseraient, et, afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de l’eau-de-vie.

Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre : « Nous imiterons l’exemple de nos pères qui n’ont point reculé devant les hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos forêts, ils s’engagèrent à ne point nous y troubler ; d’où vient donc qu’on nous demande aujourd’ hui d’en sortir ! Déjà nous avons vendu beaucoup de terres ; on nous avait dit que l’argent rendrait nos existences plus douces et plus heureuses ; mais il a glissé de nos mains en même temps qu’on nous prenait nos forêts, et notre sort n’a point changé. Vous nous offrez l’eau de feu que nous aimons ; j’ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du mal : mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes blancs ! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous sommes toujours plus malheureux en vous écoutant. »

Voyant qu’ils n’obtenaient rien par l’adresse et la ruse, les Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des armes, mais à celle des décrets ; car ce peuple, faiseur de lois, placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de procureur ; * et, comme pour couvrir son iniquité d’un simulacre de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.

[Note de l’auteur. * Réf. ] La législature de la Géorgie statua que les Indiens n’étaient point propriétaires, mais seulement usufruitiers ; qu’il appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet usufruit ; et, déclarant qu’il avait cessé, elle autorisa les Américains à prendre les terres des Indiens ; ceux-ci, peu versés dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l’usufruit et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu’on les chassait pour se mettre à leur place ; ils protestèrent encore une fois… La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des États-Unis ; ce tribunal auguste, placé au sommet de l’échelle sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu’on n’avait point le droit de les déposséder : le débat semblait terminé. Cependant, comme des gens d’affaires ne manquent jamais de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens repoussèrent avec mépris l’arrêt de la suprême cour, disant que la question jugée par ce tribunal n’était point de sa compétence. Ce n’était pas déclarer la guerre, mais c’était la rendre inévitable.

Tous ces faits s’étaient passés peu de temps après mon départ de Baltimore ; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la nouvelle de ces événements, contenir l’ardeur de son zèle. « Ces malheureux, s’écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié dans la Nouvelle-Angleterre ; mais aucun habitant du Sud ne les secourra contre l’oppression : une faible distance me sépare d’eux ; je leur dois mon appui ; j’irai soutenir leurs droits, et saurai si la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où jadis elles régnaient en souveraines. »

Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d’abord la confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et de l’équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur les autres ; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens s’endurcit dans ses instincts cupides ; et la conduite de Nelson les irrita tellement, que la législature, se faisant l’instrument de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un régiment de l’armée des États-Unis fut envoyé par le président pour prêter main-forte à l’arrêt de la suprême cour, dont les Géorgiens méconnaissaient l’autorité. Ceux-ci, de leur côté, bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices ; et tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque, cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l’ennui d’une existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi, la moitié des Chéroquis se résolut à l’exil, et, sans formalité, livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot : il revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements barbares qu’il avait subis, mais le cœur pénétré des infortunes qu’il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d’adoucir la rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était parti pour venir à New-York. Après m’avoir raconté ces tristes événements, le fils de Nelson m’entretint longuement de sa sœur. Je ne me lassais point de l’entendre et de l’interroger… il me dit de Marie des choses si touchantes, que j’eus honte de mes incertitudes. J’oubliai les funestes chances de l’avenir, pour ne penser qu’à mon amour… c’est d’ailleurs un lien puissant que l’estime d’un ami ! Georges, si sincère, si confiant dans mes sentiments pour sa sœur, m’enchaînait plus par sa droiture qu’il ne l’eût pu faire par la ruse et par l’habileté.

Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges quelque chose d’extraordinaire : son langage, ouvert et naturel quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur d’un sentiment profond qu’il s’efforçait vainement de renfermer en lui même. Je ne fus pas long-temps sans comprendre que le trouble dont je le voyais agité se rattachait à sa position d’homme de couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs l’avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion les injustices que j’avais remarquées dans la société américaine, j’aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et, saisissant ma main, il me dit d’une voix ferme : « Ami, prenons courage, nous verrons des temps meilleurs… les jours de liberté ne sont pas loin… l’oppression qui pèse sur nos frères de Virginie est à son comble… la même tyrannie poussera les Indiens à la révolte… bientôt… » Et, comme s’il eût regretté d’avoir dit ces mots, il s’arrêta tout-à-coup ; son visage devint sombre, son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée suivait son cours. Je l’interrogeai : « L’avenir, me dit-il d’un ton mystérieux, un avenir prochain vous répondra. » Ces paroles, et l’accent dont il les avait prononcées, étaient propres à m’inquiéter ; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous abandonnâmes à ces doux entretiens que l’amitié seule connaît, et dont l’amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de rencontrer un ami qui comprenne les mystères du cœur !

Georges ne m’offrait pas un confident vulgaire : ce titre de frère de la femme que, j’aimais donnait à mon amitié pour lui tous les charmes d’un sentiment plus tendre ; il y avait dans son âme un peu de l’âme de Marie… celle que ……. et, dans sa confiance naïve, il aimait d’avance en moi l’époux de sa sœur.

Tout en nous épanchant ainsi l’un dans l’autre, nous allions où le hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre de New-York. La foule s’agitait à l’entour, nous nous approchâmes, et j’y entendis quelques voix prononcer ces mots : Napoléon à Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C’était l’annonce de ce spectacle qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée.

Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes ! il n’est point de contrée si lointaine qui n’ait reçu le reflet de sa gloire ; point de sol si ferme qui n’ait tremblé de sa chute. Le Français peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l’injure ; il trouve partout bon visage d’hôte ; l’honneur du nom français est toujours là pour le recevoir.

L’Américain de la Louisiane et l’Anglais du Canada n’avouent point la France malheureuse et abaissée ; mais, quand vous leur parlez de Napoléon, ils se rappellent tout d’un coup que leurs aïeux étaient Français.

J’entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un intérêt d’amusement que par un instinct d’orgueil national. Hélas ! j’étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un jour qui n’avait pas été sans douceur.

Je jouissais vivement d’un spectacle qu’un an auparavant j’avais vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence de l’homme du siècle, étaient aussi puissants sur l’assemblée américaine que sur une réunion de Français ; le nom de Napoléon était, à vrai dire, toute la pièce ; car le plus grand nombre des spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant l’enthousiasme était général : la liberté applaudissait la gloire.

Je sentais enfin arriver jusqu’au fond de mon âme une impression de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de clameurs violentes qui s’élèvent de l’assemblée ; je regarde au-dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la place que j’occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces cris : « Qu’il sorte ! C’est un homme de couleur ! » Tous les regards étaient fixés sur nous. Les exclamations s’apaisaient par intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle force ; la foule passait alternativement du calme à l’agitation et de l’agitation au calme, comme si le fait qui l’irritait lui eût paru tour-à-tour certain et douteux. Je distinguai, dans la multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son indignation feinte ou réelle : « Quelle honte, s’écriait-il, un mulâtre parmi nous ! » En parlant de la sorte, il montrait Georges du doigt. Alors un cri général s’élevait dans la salle : « Qu’il sorte ! c’est un homme de couleur ! »

Je compris, dès l’origine de cette scène, tout ce qu’elle aurait de funeste, et mon cœur se serra. Georges demeurait immobile et muet ; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les clameurs allaient toujours croissant : le trépignement devenait général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste, imposant silence, il fait signe qu’il va parler. Chacun se tait aussitôt. « Pourquoi, » dit cet Américain, dont je n’ai jamais su le nom, et qu’à sa philantropie j’eusse pris pour un quaker si les quakers ne s’interdisaient le théâtre ; « pourquoi chasser de la salle celui qu’on désigne ! rien n’indique qu’il soit de race noire : on dit que c’est un homme de couleur, mais on ne le prouve pas. » Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec un léger murmure d’approbation. Aucune voix ne s’éleva pour contredire ; l’instigateur de la querelle n’était plus à la place où je l’avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a quelque chose d’une passion violente, avait soudain repris sur eux son empire ; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges, dont la colère long-temps étouffée avait besoin d’éclater : « Oui, » s’écria il d’une voix formidable, en promenant sur l’assemblée un regard qui semblait la défier ; « oui, je suis un homme de couleur. » Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. « Qu’il sorte, le misérable ! l’infâme ! cria-t-on de toutes pins. Le fils de Nelson restait impassible. L’irritation de la multitude était arrivée à son comble ; déjà elle éclatait en grossières injures. Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste méprisant : « Lâches ! s’écria Georges, qui vous liguez mille contre un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos outrages ! »

Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de murmures. a Cet homme trouble le spectacle, dit sans s’émouvoir un Américain qui était près de moi ; il est de couleur, et s’obstine à rester parmi nous. »

Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police survenus pour exécuter les ordres du public. « Quelle honte ! » m’écriai-je ; et, me tournant vers l’Américain, dont la tranquille inimitié m’irritait plus que la bruyante haine de la foule :

— « Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de pouvoir distinguer un ennemi ; celui que vous insultez m’est aussi cher qu’un frère, et je vous demande réparation de l’outrage fait à mon ami. — Votre ami ! vous êtes donc aussi un homme de couleur ? »

— Si je l’étais je n’en aurais point de honte ; mais détrompez-vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d’origine africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français. »

L’Américain me répondit avec un grand sang-froid : — « Je suis venu ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel… non, je ne me battrai point… faut-il, parce que ce mulâtre s’entête à rester ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous ? »

— « Quelle lâcheté, m’écriai-je dans un transport de colère et d’indignation…. »

Et j’allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se débattant entre les mains des hommes de la police, qui l’arrachaient de sa place ; l’aspect des violences auxquelles il se livrait fut peut-être ce qui me rendit calme ; je sentis tout le danger d’une lutte déjà trop grave ; je saisis Georges et l’entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours puissants sur lui : « Pensez à Marie. » Je m’empressai de satisfaire l’autorité ; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut aussitôt rendue.

Aux États-Unis comme en Angleterre, l’argent est un passe-port universel, et il n’y a guère de lois pénales qu’on ne puisse éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays aristocratique comme l’Angleterre ; mais il se comprend à peine au sein d’une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des richesses. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Le lendemain, Georges avait passé de l’exaspération la plus violente à une fureur muette et sombre ; son silence m’effrayait plus que les éclats de sa colère : je l’entendis murmurer sourdement ces paroles : « Quelle destinée ! recevoir l’outrage, et ne le point venger !… »

— « Ami, lui dis-je en l’interrompant, n’exhale point cette plainte en ma présence ; car je suis heureux ; c’est moi qui vengerai ton injure ; l’orgueilleux Américain sera bien forcé de m’accorder la réparation qu’il refuse à ton sang… »

Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre était le sujet de leurs débats. — « C’est, » disait l’un des interlocuteurs, « une chose étrange que l’audace des gens de couleur. » — « Que pensez-vous, » disait un autre, « de ce Français qui propose un duel à un Bostonien ? — On dit que le Yankee a reçu un soufflet. — Eh bien ! celui qui l’a donné aura un procès ! ** »

[Note de l’auteur. ** Réf. ]

— « Quels hommes ! » s’écria Georges avec mépris, et nous nous éloignâmes.

Telle est en effet l’opinion publique dans le Nord des États-Unis. Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux ; on suit dans toute sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même ; et chacun la demande à la loi.

Il n’en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l’Ouest ; là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui ressemble.

Ce n’est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et chevaleresques, où l’on voit, moins avides de sang que d’honneur, deux champions intrépides qui craignent presque autant d’être vainqueurs que vaincus ; et qui, rivaux plutôt qu’ennemis, plus esclaves d’un préjugé que d’une passion, aspirent moins à triompher l’un de l’autre parla force et l’adresse, qu’à se vaincre en générosité.

En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus souvent une issue funeste ; on envoie ou l’on accepte un cartel, non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son ressentiment. Le duel n’est pas une mode, un préjugé, c’est un moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus sérieux s’arrête en général au premier sang ; rarement il cesse en Amérique autrement que par la mort de l’un des combattants.

Il y a dans le caractère de l’Américain un mélange de violence et de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et cruelle ; il ne cède point, quand il se bat en duel, à l’entraînement d’un premier mouvement ; il calcule sa haine, il délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances.

On trouve, dans l’Ouest, des États demi-sauvages où le duel, par ses formes barbares, se rapproche de l’assassinat ; et même dans les États du Sud, où les mœurs sont plus polies, on se bat bien moins pour l’honneur que pour se tuer.

Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à l’influence d’une civilisation en progrès ; au contraire, on le voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où l’aménité même de ses formes le protége, où il tient par de profondes racines à l’élégance des mœurs et aux préjugés de l’honneur.

La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale impossible à décrire : le trouble de son âme était extrême, et de violentes passions y fermentaient sans doute ; il paraissait maître de ses emportements ; on voyait de la résignation dans sa colère : cette puissance de Georges sur lui-même m’effraya ; il me parut que sa tête roulait quelque dessein important, et qu’il n’échappait à l’empire d’un sentiment que parce qu’il était sous le joug d’une idée ; il passait ses nuits en méditations : et, je lui voyais pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur dont il ne m’avait jamais parlé ; redoutant tout de ce caractère impétueux et de ce cœur blessé, je fis entendre au frère de Marie tous les conseils que peut inspirer l’amitié la plus tendre ; vingt fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée… mais, à l’instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement, en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et refoulait dans son sein le mystère prêt à s’échapper.

Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je m’empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de New-York. Je rendis visite au gouverneur de l’État, au chancelier, au maire et au recorder de la ville ; je trouvai chez ces magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont je fus touché : point de luxe dans leurs habitations, point d’affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs personnes ; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États-Unis, comme il n’existe point de rangs, il n’y a point de parvenus, et, partant, point d’insolence ; et puis les fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que leur règne est éphémère, qu’ils ne cessent pas d’être citoyens pour s’épargner la peine de le redevenir.

Chacun d’eux parut fort étonné de l’intérêt que je portais à un homme de couleur ; cependant nul ne m’en blâma ; ils approuvaient même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique.

J’avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis ; il m’écouta sans m’interrompre une seule fois (chose étrange de la part d’un fonctionnaire public). Quand j’eus cessé de parler, il réfléchit et me dit : « J’arrangerai cette affaire. » Je lui objectai que la justice en était saisie : « Qu’importe ? » me répondit-il. Le lendemain même il m’annonça qu’aucune poursuite judiciaire ne serait dirigée ni contre Georges ni contre moi.

Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d’autorité discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa souveraineté ; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu’un expulsât Georges de la salle ; mais le gouverneur pensait avec raison que nul ne tenait à ce qu’on le mît en jugement. Cela étant, la justice n’avait plus rien à faire. Le ministère public, n’est point aux États-Unis comme en France, ardent à s’établir le redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures privées. Chez nous, on suit la loi ; en Amérique, l’opinion.

Je regardai comme un bonheur inespéré d’avoir échappé aux embarras que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna peu d’attention à l’heureuse issue de mes démarches ; il ne remarqua les bons procédés des magistrats que pour s’en affliger, car rien n’est aussi amer que le bienfait au cœur d’un ennemi. Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je ne parvins point à pénétrer le motif qui l’avait amené à New-York. Hélas ! j’eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j’eusse deviné l’objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient suivre.



SUITE DE L’EPREUVE.

3.

EPISODE D’ONEDA.

Le départ de Georges me fit retomber dans l’abattement et le dégoût de la vie : un ami qui nous quitte pendant les jours d’infortune, c’est un étai qui fait défaut à notre faiblesse ; c’est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se retire et laisse le captif dans l’horreur des ténèbres.

Le terme de mon épreuve approchait ; encore deux mois et je reverrais la fille de Nelson. Mais combien l’état de mon âme était changé depuis mon départ de Baltimore !

L’amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie ; cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à l’avenir heureux ; mais non plus à cet avenir immense de bonheur que la sœur de Georges m’avait fait entrevoir. il y a dans l’amour d’un jeune cœur une bonne foi d’espérance qui se rit des tempêtes et qu’un souffle d’infortune suffit pour dissiper. Au temps de mes illusions, j’admettais à peine que, dans la coupe délicieuse de l’existence, il se rencontrât un peu d’amertume ; maintenant j’étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité.

Mon cœur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se représenter à mon esprit.

Il se passait en moi quelque chose d’étrange : l’approche de mon union avec celle que j’aimais m’épouvantait, et cependant les deux derniers mois d’épreuve me pesaient d’un poids accablant.

Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et de rêveries ; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt abandonnés que conçus. J’étais tout à la fois la proie d’une accablante oisiveté et d’une activité morale qui ne me donnait point de relâche ; le vide de mes jours se remplissait de tourments, de soucis et d’agitations ; ce n’était plus ce vague de l’âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir, et qui, faute d’aliments, se dévore elle-même ; mes passions allaient à leur but ; mon destin était fixé, destin de joie et de souffrances confondues ensemble. Mais je n’avais pas même la ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n’étant en possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent et des attentes de l’avenir.

Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j’essayais d’en pénétrer les mystères ; mais en vain. Le dernier effort de ma vue était d’apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la société américaine avec une femme de couleur sans d’affreuses misères : mais quelle serait la somme des peines et celle des plaisirs ? comment se ferait cette division de bonne chance et de mauvais sort ? la part de l’infortune n’excéderait-elle point nos forces ? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un jour calme et serein pour sécher les pluies de l’orage, et nous reposer des secousses de l’ouragan ?

Et regardant au plus loin de l’horizon, qu’avait agrandi ma rêverie, j’y cherchais quelques douces clartés ; mais le plus souvent, je n’y voyais qu’un nuage triste et sombre. Tantôt, dans ma faiblesse, je pliais sous le découragement ; une autre fois, relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de l’avenir ne pouvaient pas être conjurées.

Au milieu de ces alternatives de force et d’infirmité, de courage et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta lumineuse à mon esprit, et me saisit d’enthousiasme en ranimant dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières espérances.

Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui blessait ma raison, mon intérêt et mon cœur. Ce préjugé devait-il durer éternellement ? Je ne le pouvais croire. J’entendais dire sans cesse que chaque jour l’opinion publique s’éclairait sur ce point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits ? Quelle gloire pour l’homme appelé par son destin ou par son génie à redresser une si funeste erreur ! Si j’étais cet homme ! si j’anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle ! je n’aurais pas seulement le mérite et la joie d’une noble action, je recevrais encore le bonheur pour récompense ! L’odieuse prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne serait plus réprouvée parmi les femmes ! Eh bien ! j’entreprendrai de grands travaux ! je veux briller dans les lettres et dans les arts ! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense ! un succès sera le gage d’un autre succès. Si je m’élevais jusqu’à la célébrité ! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète inspiré, vibrer des âmes vierges d’enthousiasme ! Alors je deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l’opinion publique est souveraine ! Alors je dirais à ce monde accoutumé de m’entendre : « Il est une femme que vous haïssez ; moi, je l’aime ; vous lui jetez vos mépris ; moi, je l’entoure de mes adorations. Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n’est pas une femme : c’est un ange. Nulle créature humaine n’est l’égale de Marie. Marie est belle ; et tant de modestie décore sa beauté ! elle est brillante ; et la nature mêle tant de grâces à ses talents pour les rendre aimables ! elle est infortunée ; et un si doux parfum de mélancolie s’exhale des pleurs qu’elle répand ! »

S’il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais, ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits charmants de mon amie, et je dirais : « Regardez cette tête chérie, son front n’est-il pas celui d’une vierge candide et pure ? quelle tache déshonore sa beauté ? où trouver la souillure que vous lui reprochez ? Ce marbre éblouit vos regards ; mais le visage de Marie le surpasse encore en blancheur ! »

Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied de mon idole !

Tel fut mon projet ; c’était une pensée hardie, mais elle était généreuse et belle ! quel admirable but à poursuivre ! quelle gloire dans le succès ! quel prix dans la récompense ! Il me fallait, pour être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre ! le génie était pour moi la condition du bonheur ! Marie serait honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes ! mon cœur bondissait à cet appât sublime, impatient qu’il était de porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne donne pas.

Hélas ! pourquoi vous entretiendrai-je plus long-temps d’un projet qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu’il me fallut abandonner, avant même de l’avoir entrepris ? mon erreur fut peut-être excusable ; ne m’était-il pas permis de croire que je trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux-arts ?

Ces grandes forêts à la porte des cités ; ces solitudes profondes, éternelles, où réside encore le génie des premiers âges ; ces Indiens simples d’esprit, mais forts par le cœur ; sujets à de grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage ; ce beau ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes, cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont encore des mers : toute cette poésie de la nature m’avait fait penser qu’il y avait aussi de la poésie dans le cœur des hommes !… Je fus bientôt désenchanté.

Ici Ludovic s’arrêta comme s’il eût épuisé son récit, mais ses dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur qui lui dit ces mots :

— Je m’indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la victime… car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la réhabilitation des noirs en Amérique par l’influence de la raison et du génie, j’applaudissais du fond de mon cœur à cette noble entreprise… comment donc avez-vous pu déserter si vite un si beau projet ?

— Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l’obstacle qui m’a brusquement arrêté dans ma course ; il me fallait, pour atteindre le but, m’appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur l’imagination et l’enthousiasme ; comme si les beaux-arts, la poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple positif, commercial, industriel !

— Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n’est pas seulement le berceau de Fulton ; son génie littéraire ne peut-il pas s’enorgueillir d’avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper ?

— Non, dit vivement Ludovic… Vous ne comprenez rien à ce pays… il faudra que je dessille vos yeux.

Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du voyageur furent frappées d’accents douloureux qui retentissaient au-dessus de leurs têtes ; en portant leurs regards vers le sommet de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle, faisaient les préparatifs d’une cérémonie funéraire ; l’attention du voyageur fut vivement excitée ; il se leva. Le récit de Ludovic fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le lieu de la scène.

Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux qu’elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d’une triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont les circonstances sont propres à faire naître la pitié.

Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo, chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s’était marié, dans un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci, remarquable par la beauté de ses traits, l’était plus encore par la bonté de son cœur ; rien n’égalait sa tendresse pour son époux, qui lui-même la chérissait, et n’aimait qu’elle seule, malgré l’usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Quelques années s’écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le cours de cette union fortunée ; jamais la vie sauvage n’avait rendu deux êtres plus heureux qu’Onéda et Mantéo.

Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et intrépide guerrier ; il n’était pas une jeune Indienne qui ne vît d’un œil jaloux le bonheur d’Onéda, et pas une mère qui n’ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu’un grand avenir lui était destiné ; que la tribu des Ottawas était sur le point de l’élire pour chef ; mais que son attachement exclusif pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune ; un guerrier aussi puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée.

Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il contracta un nouveau mariage avec la fille d’un chef indien ; mais d’abord il n’avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait les justes reproches ; seulement, pour préparer celle-ci à son malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une seconde femme : il avait, disait-il, conçu ce projet dans l’intérêt seul d’Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration avec toutes les marques de la plus vive douleur ; elle employa, pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchans, et en même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu’il n’obtiendrait jamais d’elle aucune concession.

Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux yeux d’Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part serait vaine ; qu’il avait depuis long-temps fixé son choix, et que, le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur… — Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir… Et ses larmes coulèrent avec abondance.

Méprisant ces menaces de la douleur, l’Indien annonça hautement son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il convia toute la tribu.

Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent, Onéda sortit de sa hutte, alla s’asseoir à quelque distance ; pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait autour d’elle, son regard immobile et sombre annonçait qu’elle roulait dans sa tête quelque dessein funeste.

Tous les Indiens étant réunis, ou voit arriver Mantéo, sa fiancée, et les familles des deux époux, qui s’avancent à travers mille cris d’allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été importune ; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n’est peut-être Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords.

Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet, appela Mantéo d’une voix forte, en déplorant son inconstance et sa cruauté ; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses paroles jusqu’au lieu du festin… Alors on l’entendit chanter d’une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu’elle possédait toute l’affection de son époux… On vit bien que c’était son hymne de mort… Ces deux souvenirs, apportés par la brise à l’âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la fête, saisirent l’Indien d’une émotion profonde et d’un remords déchirant… Il s’élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui jure qu’il n’aime, qu’il n’aimera jamais qu’elle… Tandis qu’il parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la roche escarpée. Tous les convives s’approchent de la scène ; la pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont deviné l’intention fatale de la jeune femme, se hâtent d’arriver au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres, de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la roche :

— Onéda ! Onéda !s’écrie-t-il.

— Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne.

— Grâce, ma bien-aimée ! mon cœur est à toi seule… oh ! attends… encore un instant…

Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et l’enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous.

Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la catastrophe.

Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C’était la troisième fois qu’elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d’une touchante infortune, lorsqu’elles furent entendues de Ludovic et du voyageur. Ceux-ci, qui s’étaient approchés d’elles, les virent allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts. Chacune d’elles jetait aux flammes quelques graines odorantes, espérant attirer l’âme de l’épouse malheureuse par le parfum qui s’exhalait dans l’air ; elles chantaient tour à tour les stances d’un hymne funéraire, et répétaient en chœur :

« Plaignez Onéda : elle aimait Mantéo, l’insensée ! Mantéo ne l’aimait pas.

« Onéda servait Mantéo fidèlement ; elle était prompte à dresser sa hutte ; triste au départ de son époux ; pleine de joie au retour ; attentive aux récits du chasseur ; heureuse, la nuit, de son amour. « Plaignez Onéda : elle aimait Mantéo, l’insensée ! Mantéo ne l’aimait pas.

« Quand l’homme dit à la femme : Tu es mon esclave, ton destin est de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma tendresse, tu me donneras ton amour : la femme, à ce discours, sent sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l’homme lui promet de l’aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et est plus malheureuse : car l’homme sera perfide. « Plaignez Onéda : elle aimait Mantéo, l’insensée ! Mantéo ne l’aimait pas.

« Si l’homme connaissait ce qui se passe dans le cœur d’une femme, s’il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force et d’amour, et que l’inconstance de l’être qu’elle chérit lui inflige d’affreux tourments !… Mais l’homme ne songe point à cela ; d’autres soins l’occupent ; il faut qu’il devienne un chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu’il parcourt les savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son isolement. « Plaignez Onéda : elle aimait Mantéo, l’insensée ! Mantéo ne l’aimait pas.

« Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte de mon époux, c’était au milieu de la lune des fleurs ; la forêt était pleine de voix touchantes et de tendres murmures ; je sentais en moi-même une ardeur secrète ; une étincelle eût suffi pour embraser tout mon être… mais j’ai trouvé une âme froide, et le feu d’amour s’est éteint dans mon cœur. « Plaignez Onéda : elle aimait Mantéo, l’insensée ! Mantéo ne l’aimait pas.

« Pourquoi pleurer Onéda ? Elle n’est plus sur la terre ; mais elle vit au ciel ; là, elle est aimée d’un guerrier brave, hospitalier, généreux, qui la chérit sans partage ; elle habite une contrée fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n’y sont jamais glacés par les hivers, ni l’eau des fontaines tarie par les étés brûlants.

« Oui, répond une autre voix ; mais on dit que la félicité est de retrouver au ciel les êtres qu’on aima sur la terre ; et l’âme du perfide Mantéo n’habitera point la même contrée que l’âme pure d’Onéda. « Plaignez Onéda : elle aimait Mantéo, l’insensée ! Mantéo ne l’aimait pas. »

Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin des morts, se retirèrent en silence.

Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme seule variait ; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de pareilles douleurs.

Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le voyageur à la chaumière.

Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse ; et, comme ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins des impressions de la veille, le voyageur dit : — Tout, en Amérique, offense vos regards et blesse votre cœur ! d’où vient que cette terre vierge m’enchante et me remplit de douces émotions ! Les Indiennes m’ont, dans leurs fêtes naïves et dans leur pieuse douleur, offert l’image de la primitive innocence ; ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l’art peut inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus touchants spectacles de la nature. Ah ! je le vois, vous fûtes malheureux, car vous êtes injuste.

Ludovic écouta d’abord ces paroles sans y répondre ; il conduisit le voyageur au pied de la chute, où tous deux s’étaient assis la veille ; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses genoux, puis il dit :

— Vous me croyez injuste envers l’Amérique, et c’est vous, mon ami, qui l’êtes envers moi… Ah ! vous ne savez pas combien furent sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de Baltimore, préoccupé comme je l’étais d’une seule pensée, je n’avais vu, je l’avoue, dans la société américaine, que les rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur ; et l’injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse m’avait, j’en conviens, inspiré contre eux une prévention générale.

Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire ; lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j’avais compris qu’il fallait d’abord me mêler aux hommes et aux choses de ce pays, je cessai d’envisager la société américaine sous un seul point de vue, et bientôt l’illusion d’une espérance nouvelle faisant changer la face du prisme à mes yeux, j’aperçus partout chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des ombres d’éclatantes lumières.

Quoique cette impression au été passagère, elle ne s’est pas entièrement effacée… et si le caractère américain n’éblouit plus mes regards, il s’offre encore à mes yeux environné de quelques douces clartés.

Combien j’admirais en Amérique la sociabilité de ses habitants ! * L’absence de classes et de rangs fait qu’il n’existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence populaire…

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s’enquière à l’avance du rang et de la fortune de son obligé.

Rien n’est plus favorable à la sociabilité que les conditions médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables : le premier, parce qu’il a besoin de tout le monde, sans pouvoir rendre aucun service ; le second, parce qu’il n’a besoin de personne : comme il paye tous les services, il n’en rend point.

Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l’aristocratie et la dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble : l’une, armée de son luxe et de ses mépris ; l’autre, de sa misère et de ses haines ; toutes les deux, de leur orgueil. L’inférieur, qui tente vainement de s’élever, jette l’insulte au but qu’il ne peut atteindre ; il a toute l’injustice de l’opprimé, toute la violence du faible. L’homme des hautes classes tombe dans le même excès poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme des égaux, ceux-ci croient qu’il a peur d’eux : il est forcé d’être fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore, plus amères dans les contrées à priviléges, que la démocratie envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères d’une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas dignement, s’il ne gardait toute sa morgue aristocratique.

On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d’une classe, ni la colère de l’autre.

Ce n’est pas que les Américains aient des mœurs polies : le plus grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni distinction ; mais leur grossièreté n’est jamais intentionnelle ; elle ne tient pas à l’orgueil, mais au vice de l’éducation. * Aussi nul n’est moins susceptible qu’un Américain ; il ne pense jamais qu’on veuille l’offenser.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Quand le Français est grossier, c’est qu’il le veut : l’Américain serait toujours poli, s’il savait l’être.

Je trouvais, je vous l’avoue, un charme extrême dans ces rapports d’égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas ; de se heurter au dédain des uns ou à l’envie des autres ! Ici, chacun est sûr de prendre la place qui lui est propre ; l’échelle sociale n’a qu’un degré, l’égalité universelle. **

[Note de l’auteur. ** Réf. ]

Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais en petit nombre ; et par la nature des institutions politiques, les premiers ont tellement besoin des seconds, que, s’il existe une prééminence, ou ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait travailler le pauvre dans ses manufactures ; mais le pauvre donne son suffrage au riche dans les élections…

Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le premier.

Je me rappelle d’avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour au peuple.

Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu’à l’étiquette ; pour plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu’à la grossièreté.

En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire ; ceux-ci ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique, c’est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d’en haut ; aux États-Unis, d’en bas.

La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut-être la même qui les empêche d’être polis : point de privilégiés qui excitent l’envie ; mais aussi point de classe supérieure dont l’élégance serve de modèle aux autres.

Pour moi, j’aime mieux, je vous l’avoue, la rudesse involontaire du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois.

J’admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour un peuple libre, c’est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du monde, il n’existe autant de raison universellement répandue que dans les États-Unis.

Il est certaines contrées d’Europe où la même question morale ou politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires. On est certain, au contraire, de trouver les Américains d’accord sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et privée. Vous n’en rencontrerez pas un seul qui nie l’utilité des croyances religieuses et l’obligation de respecter les lois.

Chacun d’eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l’apprécie avec sagesse, n’en parle qu’avec réserve et après réflexion.

Les Américains ont l’habitude et le goût des voyages ; presque tous ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l’espace qui s’étend entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi l’expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux, ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

L’excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de leurs passions ; ce qui me le ferait croire, c’est que, livrés à l’orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils perdent entièrement la raison.

Leur peu de goût pour la poésie, pour, les beaux-arts et pour les sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport. L’homme s’égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les rapides élans de l’imagination, ni les éclairs éblouissants du génie.

Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment tournés vers le ciel, celui qu’émeut une touchante harmonie de la nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie.

Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les passions, servent à expliquer l’admirable sang-froid des Américains. * Inaccessibles aux grandes joies, l’habitant des États-Unis n’est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible. Etrange contraste ! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême, et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l’arrête dans ses entreprises ; rien ne décourage ses efforts ; il ne dira jamais en face d’un obstacle, quelque grand qu’on le suppose : Je ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est jusqu’au bout fidèle à son origine ; car il est né de l’exil, et les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite d’une patrie avaient sans doute un fond d’énergie dans l’âme…

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Ah ! nul plus que moi, je vous le jure, n’admire sous ce point de vue le peuple des États-Unis ; c’est cette raison, c’est ce bon sens pratique et cette audace d’entreprises qui ont enfanté l’industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez-vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir un jour la mer Pacifique à l’Océan ; ces chemins de fer, qui se glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur s’élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des eaux ; ces manufactures qui surgissent de toutes parts ; ces comptoirs qu’enrichit le commerce de toutes les nations ; ces ports où se croisent mille vaisseaux ; partout la richesse et l’abondance : au lieu de forêts incultes, des champs fertiles ; à la place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages, sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille terre d’Amérique, si long-temps barbare et sauvage, était grosse enfin d’un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer des moissons sans culture et des villes sans main-d’œuvre, comme il avait enfanté des forêts !

Témoin de cette prospérité, qui n’a point de rivales chez les autres peuples, je l’admirais et je l’admire encore ; mais tout en elle est matériel, et c’était un monde moral qu’il me fallait !

Ah ! pourquoi les Américains n’ont-ils pas autant de cœur que de tête ? pourquoi tant d’intelligence sans génie, tant de richesse sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans poésie ?

Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société, tient-il à l’ordre même de la destinée des nations… »

Ici Ludovic s’arrêta ; mais à l’instant où sa bouche devenait muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que sa pensée silencieuse s’engageait dans une méditation profonde. Enfin, d’une voix qui annonçait quelque chose de poétique et d’inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la solitude :




CHAPITRE XII.

SUITE DE L’EPREUVE.

4.

LITTERATURE ET BEAUX-ARTS.

1.

« Quand ou porte ses regards vers le passé, trois grandes époques apparaissent dans la vie des peuples. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

« La première est l’antiquité : l’âge de Sapho et d’Aspasie, d’Horace et de Lucullus, d’Alcibiade et de César : époque brillante, règne des sens.

« La seconde est le christianisme : le temps d’Augustin et d’Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de Bossuet : époque morale, règne de l’âme.

« La troisième commence au siècle de Voltaire et d’Helvétius, de Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton : époque utile, règne de l’intelligence.

« Au premier âge, les plaisirs ; au second, les sentiments au troisième, les intérêts.

II.

« La société païenne dut ses joies à l’éclat de ses amphithéâtres, aux chants divins de ses poètes, aux chefs-d’œuvre de ses artistes, à ses fêtes triomphales, à ses débauches brillantes, à son luxe de dieux et d’esclaves.

« Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux du moyen-âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le recueillement, les sacrifices et les austérités de la vie.

« Aujourd’hui, la société n’a ni cirques ni cloîtres, ni gladiateurs ni anachorètes ; elle a des manufactures. Indifférente au charme des sensations et de l’enthousiasme, elle n’aspire qu’au bien-être matériel.

III.

« Les divinités païennes s’adressaient aux passions, non pour les combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient à l’esprit de séduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords.

« Le Christ est venu, qui a dit à l’homme : « Les grandeurs de la terre sont misérables ; car le pauvre est l’égal du riche. Toutes les passions sont stériles : la charité seule féconde les âmes. Le bonheur n’est point dans les richesses, dans la gloire, dans les voluptés : on le mérite ici-bas par la vertu, et l’on n’en jouit que dans le ciel. »

« De nos jours, les théories qui gouvernent l’homme le laissent sur la terre : tout est mis en œuvre pour offrir à son corps un séjour doux et commode.

IV.

« Quel triomphe pour l’artiste grec ou romain, quand ses lascives peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalté les imaginations ! Que la gloire du pontife chrétien était grande, lorsqu’il avait déposé dans les âmes quelques germes de croyance et de vertu !

« De notre temps, honneur à qui invente des machines ! là est le besoin des peuples !

« Caton et Brutus se donnaient la mort pour s’épargner la douleur de voir mourir la patrie ; le moyen-âge nous montre des martyrs de la foi et de l’honneur : l’industriel des temps modernes se suicide après banqueroute.

V.

« La méditation et la foi s’étaient, durant l’âge intermédiaire, créé un monde tout moral, mélange de religion et de philosophie, d’idées et de sentiments ; il se passait dans les consciences une vie intérieure, secrète, qui ne se révélait point au dehors : c’était la vie de l’âme avec toutes ses passions immatérielles, ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main travaillait peu et le corps était pauvre à voir ; mais c’était l’âme qui était riche ! aussi elle ne se reposait point. Cette spiritualité de la vie s’est retirée du cœur des hommes ; à présent leur existence est tout extérieure. Leur corps s’agite incessamment à la poursuite des choses matérielles ; le temps se dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la main dans ses œuvres, l’âme s’est faite inerte et stérile…

VI.

« L’utilité matérielle : tel est le but vers lequel tendent toutes les sociétés modernes… Mais cette tendance, en Europe, lutte avec des souvenirs, des habitudes et des mœurs. Le présent subit encore l’influence du passé.

« Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples magnifiques ; quoique le positif des choses nous gagne, nous enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothèques, nos musées, nos académies. Les esprits les plus vulgaires, les âmes les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au génie et à la vertu. L’homme qui a forfait à l’honneur s’incline encore, dans nos cités, devant la statue de Bayard.

« L’Amérique ne connaît point ces entraves : elle s’avance dans la voie des intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans passions qui la troublent.

VII.

« Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux-arts. L’égalité universelle des conditions répand sur toute la société une teinte monotone. Nul n’est ignorant de toutes choses, et personne ne sait beaucoup ; quoi de plus terne que la médiocrité ! Il n’y a de poésie que dans les extrêmes : les grandes fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre.

VIII.

« Dans la société américaine, point d’ombre et point d’éclat, ni sommités, ni profondeurs. C’est la preuve qu’elle est matérielle : partout où l’âme règne, on la voit s’élever ou descendre. Au-dessus des intelligences voilées s’élancent les brillants génies ; au-dessus des âmes engourdies, les cœurs enthousiastes. Le niveau ne se fait que sur la matière.

IX.

« Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature physique ? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que l’ignorance des masses leur serve d’ombre ? Les grandes individualités sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire qu’à la manière des hautes montagnes, dont la cime étincelante de neige et de lumière domine des précipices ténébreux ?

X.

Il est de poétiques ignorances : au temps où le Dante s’immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des lettres. * Quand le connétable s’obligeait, il ne signait point, faute de le savoir ; mais il engageait son honneur, qui était tenu pour bon.

« Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux États-Unis, dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire, écrire et compter.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

XI.

« En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un théâtre et des spectateurs. Si les pays d’aristocratie sont féconds en personnages éclatants et poétiques, c’est que la classe supérieure fournit les acteurs et le théâtre : la pièce se joue devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scène qu’à distance.

« L’aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde ; Louis XIV, devant l’Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus, vus de près, se rapetissent ; il y a encore des acteurs, mais plus de personnages ; une arène, mais plus de théâtre.

[Note de l’auteur. ** Réf. ]

XII.

« Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités puériles, des orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des rivalités… mais ces passions s’élèvent ou descendent, sont grandes ou misérables, selon la condition et le génie des peuples. Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire ; Ninon était galante ; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon…

« Les Américains convoitent l’argent, sont orgueilleux d’argent, jaloux d’argent… Et si quelque marchande de New-York se livre à des galanteries, qu’importe son nom au monde ? quel reflet ses amours répondront-ils sur l’avenir ?

XIII.

« Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à l’aristocratie féodale.

« La fabrique, c’est le manoir ; le manufacturier, le seigneur suzerain ; les ouvriers sont les serfs ; mais de quel éclat brille cette féodalité industrielle ? Le château crénelé, ses fossés profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier n’étaient pas sans poésie.

« Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs, les alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie ?

XIV.

« Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui se sont élevées ; car les intelligences moyennes repoussent les esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l’ombre, ont horreur du grand jour. Aussi n’y cherchez pas des monuments élevés à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des héros ; mais nulle part je n’ai vu leurs statues. Washington seul a des bustes, des inscriptions, une colonne ; c’est que Washington, en Amérique, n’est pas un homme, c’est un dieu.

XV.

« Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance, à manquer de poésie… Il y a, dans l’ombre attachée au berceau des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les hardiesses de l’imagination. Ces temps d’obscurité sont toujours les temps héroïques : dans l’antiquité, c’est la guerre de Troie ; au moyen-âge, les croisades. Dès que les peuples s’éclairent, il n’y a plus de demi-dieux… Les Américains des États-Unis sont peut-être la seule de toutes les nations qui n’a point eu d’enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de l’âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l’histoire de leurs premiers jours : et l’imprimerie, qui les avait précédés, s’est chargée d’enregistrer les moindres cris de l’enfant au maillot.

XVI.

« La poésie commença en France par les chants des trouvères et les amours des chevaliers… Telle ne saurait être son origine aux États-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes est profond, méprisent les formes extérieures de la galanterie. Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, égarée dans sa route ou abandonnée sur un vaisseau, n’a point d’insulte à redouter ; mais elle ne sera l’objet d’aucun hommage. On sait en Amérique le mérite des femmes ; on ne le chante point.

XVII.

« À peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et industrielle s’est emparée de toute son énergie morale. Ses institutions, fécondes en libertés, reconnaissent des droits à tous. Les Américains ont trop d’intérêts politiques pour se préoccuper d’intérêts littéraires. Lorsque, vers la fin du siècle dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés selon le bon plaisir d’une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur les affaires du pays, s’amuser de choses frivoles et se dévouer corps et âme à la querelle de deux musiciens ! *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

« Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se gouvernent eux-mêmes : la vie publique n’est point dans les salons et à l’Opéra ; elle est à la tribune et dans les clubs.

XVIII.

« Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale : aux États-Unis tout le monde fait de l’industrie, parce qu’elle est nécessaire à tous. Dans une société d’égalité parfaite, le travail est la condition commune ; chacun travaille pour vivre, nul ne vit pour penser. Là point de classes privilégiées qui, avec le monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs.

XIX.

« Tout le monde travaille !… Mais la vie du travailleur est essentiellement matérielle. Son âme sommeille pendant que son corps est à l’œuvre ; et, lorsque son corps se repose, son esprit ne devient pas actif. Le travail pour lui, c’est la peine ; l’oisiveté, la récompense ; il ne connaît point le loisir. C’est tout une science que d’apprendre à jouir des choses morales. La nature ne nous donne point cette faculté qui naît de l’éducation seule et des habitudes d’une vie libérale. Il ne faut pas croire qu’après avoir amassé de l’argent et de l’or, on puisse se dire tout-à-coup : « Maintenant je vais vivre d’une vie intellectuelle. » Non, l’homme n’est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre et l’aigle aux cieux. Les hommes d’esprit pensent, les hommes à argent ne pensent pas.

XX.

« Ce n’est pas qu’aux États-Unis on manque d’auteurs ; mais les auteurs n’ont point de public.

« On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce que c’est un travail que d’écrire : ce sont les lecteurs qui manquent, parce que lire est un loisir.

« Le public réagit sur l’auteur, et vous ne verrez point celui-ci s’obstiner à produire des œuvres littéraires, quand le public n’en veut pas.

XXI.

« Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de cette société d’hommes d’affaires : pensez-vous que son génie fournisse sa carrière ? Non, le génie lui-même subit l’influence de l’atmosphère qui l’environne. Nul n’exprime bien l’enthousiasme devant des êtres qui ne le sentent point ; on ne chante pas long-temps pour des sourds… La verve du poète et l’inspiration de l’écrivain, qu’échauffent les sympathies, se glacent dans l’indifférence et la froideur.

XXII.

« Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions est celle qui fait gagner le plus d’argent. Le métier d’auteur, étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites à un Américain que l’illustration des lettres est plus belle à poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de pitié qu’on donne aux discours d’un insensé… Exaltez en sa présence la gloire d’Homère, celle du Tasse : il vous répondra qu’Homère et le Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la richesse !

XXIII.

« En Amérique, on n’estime des sciences que leur application. On étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts.

« L’Allemagne, la France, inventent des théories ; aux États-Unis on les met en pratique ; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde aspire au même but, le bien-être matériel ; et comme c’est l’argent qui en est la source, c’est l’argent seul qu’on poursuit.

XXIV.

« Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c’est encore de l’industrie. Il n’existe là ni école classique, ni romantique. On ne connaît que l’école commerciale, celle des écrivains qui rédigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent des idées, comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un comptoir, leur esprit une denrée ; chaque article a son tarif ; ils vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé.

XXV.

« Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons rapports. L’un soutient les principes politiques de M. Clay ; l’autre, ceux du général Jackson ; le premier est unitaire, le second presbytérien ; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste ; un troisième se montre l’ardent défenseur de la morale religieuse ; un autre protège la morale philosophique de miss Wright.

XXVI.

« Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les personnes, jamais pour les principes.

« Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie ? la dernière loi du congrès vous semble sage : rien de mieux ; moi, je la trouve insensée ; vous soutenez que notre président est un profond politique, à merveille ; je suis en train de démontrer qu’il ignore l’art de gouverner ; vous poussez à la démocratie, moi je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection ? ou tend-elle à sa décadence ?

XXVII.

« Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces textes différents. Ce sont des branches variées d’industrie ; on peut même s’attacher à plusieurs en même temps : écrire pour dans un journal, et contre dans un autre ; la contradiction n’importe point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les intelligences ? C’est dans l’un et dans l’autre cas un besoin social auquel on répond.

XXVIII.

« Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce que le bourreau et ses aides s’abstiennent de leur profession parce que les crimes sont douteux ? non sans doute ; ils continuent leur métier. Ainsi font les écrivains ; ils ne travaillent pas sur des corps, mais sur des idées, tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre. Leur demander de se vouer à un système, c’est vouloir qu’ils aient des opinions, des croyances, des convictions exclusives ; c’est restreindre dans de certaines limites leur industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont elle émane.

XXIX.

« L’industrie des idées étant la dernière de toutes, il s’ensuit que, pour écrire, il faut n’avoir rien de mieux à faire. Quiconque se sent du génie se fait marchand ; les incapacités se réfugient dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes le soin de faire des vers et des livres, c’est une frivolité qu’on abandonne à leur sexe ; on leur permet de perdre le temps en écrivant.

« Vous trouverez dans toutes les villes d’Amérique un assez grand nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs ouvrages une réputation méritée * ; mais la plupart sont froides et pédantes. Rien n’est moins poétique que ces muses d’outre-mer ; ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes, parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts : non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques aux pieds et des lunettes au visage.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

XXXI.

« Quoiqu’il y ait peu d’auteurs en Amérique, dans aucun pays du monde on n’imprime autant. Chaque comté a son journal ; les journaux sont, à vrai dire, toute la littérature du pays. ** Il faut à des gens affairés, et dont la fortune est médiocre, une lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait d’ailleurs pour l’éducation primaire et pour la religion une énorme consommation de livres !… C’est plutôt de la librairie que de la littérature. L’instruction donnée aux enfants est purement utile ; elle n’a point en vue le développement des hautes facultés de l’âme et de l’esprit : elle forme des hommes propres aux affaires de la vie sociale.

[Note de l’auteur. ** Réf. ]

XXXII.

« La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de jugement froid, d’enthousiasme et de raison, de nature et d’étude, qui président, en Europe, aux compositions littéraires. Pour avoir de l’élégance dans le goût, il en faut d’abord dans les mœurs.

XXXIII.

« Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n’est un art. Tout le monde écrit et parle, non sans prétention, mais sans talent. * Ceci n’est pas la faute seule des orateurs et des écrivains ; ces derniers, quand ils font du style brillant et classique, mettent en péril leur popularité : le peuple ne demande à ses mandataires que tout juste ce qu’il faut de littérature pour comprendre ses affaires ; le surplus, c’est de l’aristocratie.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

XXXIV.

« C’est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d’être invoqués par les passions, ne viennent en aide qu’à des besoins ; ou si quelque penchant pour les beaux arts se révèle, on est sûr de le trouver entaché de trivialité : par exemple, il existe, aux États-Unis, un genre de peinture qui prospère : ce sont les portraits ; ce n’est pas l’amour de l’art, c’est de l’amour-propre.

XXXV.

« Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l’art sont appréciés avec goût, et les œuvres du génie admirées avec enthousiasme : c’est une oasis dans les sables brûlants d’Afrique. Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit rêveur ; mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation poétique que l’accident d’un beau ciel sur les bords de la Tamise ne fait le climat d’Italie.

XXXVI.

« Quoiqu’il n’existe point de littérature proprement dite aux États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour-propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez étrange ; vous n’apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités monstrueuses, qu’on voit chez nous, compagnes de la médiocrité, quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu’ils exercent une profession d’un ordre inférieur.

« En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l’orgueil littéraire, c’est le pays.

« La littérature est une industrie dans laquelle les Américains prétendent exceller comme dans toutes les autres.

« Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux génies de l’Angleterre ; ils vous répondront que la littérature anglaise ne fait point partie de la littérature américaine.

XXXVII.

« Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs mœurs par de profondes racines.

« Lorsque dans ce pays on poursuit l’argent, on ne recherche point le plaisir. La religion, et plus encore d’austères habitudes, interdisent les jeux, les amusements, * les spectacles.

« Les grandes cités ont chacune un théâtre ** ; mais les riches, qui sont toujours en avant de la corruption, s’efforcent vainement de le mettre en vogue. Le spectacle n’est point, en Amérique, un plaisir populaire ; la tragédie, la comédie, la musique italienne, sont des divertissements aristocratiques de leur nature ; ils demandent aux spectateurs du goût et de l’argent, deux choses qui manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres veulent une multitude à passions ; et c’est ce que l’Amérique du Nord ne saurait leur donner.

[Note de l’auteur. * et ** Réf. ]

XXXVIII.

« Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus. Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de moralité pour la société américaine qui, n’ayant pas de théâtres, ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés, des applaudissements aux amants heureux, et de l’indulgence aux femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu’ils n’ont pas de spectacles ; et ils n’ont pas de spectacles à cause de leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet.

XXXIX.

« Ce n’est pas seulement par amour pour la morale que les Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n’y vont pas se livrent chez eux à d’ignobles plaisirs. Le spectacle est un amusement dont naturellement ils n’ont pas le goût. Ils tiennent cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent encore l’influence du puritanisme des premiers colons américains. Le théâtre n’a jamais été, en Angleterre, qu’une mode des hautes classes, ou une débauche du bas peuple ; et ce sont les classes moyennes de ce pays qui ont peuplé l’Amérique. Quelle que soit la cause, l’effet est certain ; le génie poétique est, aux États-Unis, dépouillé de son plus bel attribut ; ôtez à la France son théâtre, et dites où sont ses poètes.

XL.

« La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au cœur des Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L’habitant des États-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle à l’âme, mais seulement ce qui s’adresse à sa raison ; il l’aime comme principe d’ordre, et non comme source de douces émotions. L’Italien est religieux en artiste ; l’Américain l’est en homme rangé.

XLI.

« Les cultes chrétiens sont d’ailleurs trop divisés en Amérique, pour fournir aux beaux-arts des sujets d’un intérêt général : la secte des quakers, simple et modeste, ne se bâtira point des palais somptueux ; qu’importent à l’église méthodiste les admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires ? Si la communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel intérêt sera-ce pour les presbytériens ?

« À la place de l’unité religieuse qui règne en France depuis quinze siècles, supposez mille sectes dissidentes, vous n’aurez à cette heure ni grandes églises, ni grands orateurs chrétiens, ni Notre-Dame, ni Bossuet.

XLII.

« Les congrégations protestantes n’ont point, pour se rassembler, des temples magnifiques, décorés de statues et de tableaux ; elles s’enferment dans de simples maisons, bâties sans luxe et à peu de frais. Le plus splendide parmi leurs édifices religieux se montre soutenu par quelques colonnes de bois peint : c’est là leur Parthénon. Otez a l’Amérique son Capitole, expression poétique de son orgueil national, et la Banque des États-Unis, expression poétique de sa passion pour l’argent, il ne restera pas dans ce pays un seul édifice qui présente l’aspect d’un monument.

XLIII.

« Tout, aux États-Unis, procède de l’industrie, et tout y va… mais à la différence du sang qui s’échauffe en allant au cœur, tous les élans, en atteignant l’industrie, se refroidissent à ce cœur glacé de la société américaine.

XLIV.

« Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les arts. Rome naissante n’entendit point les chants d’Horace et de Virgile, et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter Racine et Corneille.

« Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien distinctes : la société politique et la civilisation. La société américaine est jeune, elle n’a pas deux siècles. Sa civilisation, au contraire, est antique comme celle de l’Angleterre dont elle descend. La première est en progrès, la seconde, en déclin. La société anglaise se régénère dans la démocratie américaine : la civilisation s’y perd.

XLV.

« L’esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les rapports des hommes entre eux à l’utilité.

« Il est de nobles passions qui fécondent l’âme : l’intérêt la souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur l’Amérique un vent funeste qui, s’attachant à ce qu’il y a de moral dans l’homme, abat le génie, éteint l’enthousiasme, pénètre jusqu’au fond des cœurs pour y dessécher la source des nobles inspirations et des élans généreux.

XLVI.

« Voyez le paysan français, d’humeur gaie, le front serein, les lèvres riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser joyeux sur la place du village.

« On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé par des calculs, l’habitant des campagnes, aux États-Unis, ne perd point de temps en plaisirs ; les champs ne disent rien à son cœur ; le soleil qui féconde ses coteaux n’échauffe point son âme. Il prend la terre comme une matière industrielle ; il vit dans sa chaumière comme dans une fabrique.

XLVII.

« Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle qui s’établit en dehors du monde positif, et se nourrit de rêveries, de spéculations, d’idéalités ; cette existence immatérielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la méditation est un besoin, la science un devoir, la création littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s’emparant à la fois des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges.

XLVIII.

« On ignore dans ce pays l’existence du savant modeste qui, étranger aux mouvements du monde politique et au trouble des passions cupides, se donne tout entier à l’étude, l’aime pour elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses nobles loisirs.

« L’Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l’imagination s’élance sur les ailes du génie et de la gloire ; ni ces cours d’amour où les grâces, l’esprit et la galanterie se jouaient ensemble ; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l’accord des lettres avec les beaux-arts ; ni ce parfum de poésie, d’histoire et de souvenirs, qui s’exhale si doux d’une terre classique pour monter vers un beau ciel.

XLIX.

« L’Europe qui admire Cooper croit que l’Amérique lui dresse des autels ; il n’en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne trouve dans son pays ni fortune ni renommée. Il gagne moins avec ses livres qu’un marchand d’étoffes ; donc celui-ci est au-dessus du marchand d’idées. Le raisonnement est sans réplique.

L.

« D’abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait peint de fausses couleurs les mœurs des Indiens, et que les Américains, juges d’un tableau dont l’original est sous leurs yeux, le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard j’ai reconnu mon erreur : j’ai vu les Indiens, et me suis assuré que les portraits de Cooper sont d’une ressemblance frappante.

LI.

« Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce qu’ont fait les Indiens, ce qu’ils font encore ; comment ils vivaient dans leurs forêts, comment ils y meurent. Les sauvages sont de pauvres gens desquels il n’y a rien à tirer, ni richesses, ni enseignements d’industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà tout, et s’en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes.

LII.

« Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre divin ! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l’industriel sans avoir été célébrées sur la lyre du poète… le poète n’était pas chez les Américains… mais franchissant l’Atlantique, l’ange de la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté l’Homère français sur les rives du Meschacébé.

LIII.

« Tous les mondes sont le domaine du génie ! et il est de larges poitrines qui pour respirer à l’aise, n’ont pas trop de l’univers. Quelques années plus tard, l’hôte des sauvages allait, poète inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l’Eurotas, et pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain !

Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert. Le Nouveau-Monde les inspira ; la vieille Europe les a seule compris.

Les Américains, quand ils lisent Châteaubriand, disent, comme en voyant la merveille de Niagara

« Qu’est-ce que cela prouve ? »

Tel est le peuple sur lequel j’avais conçu l’espoir chimérique d’exercer une poétique influence ! !

O cruel désenchantement ! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau secourable auquel j’avais, durant le naufrage, rattaché ma dernière chance de salut !

L’EMEUTE.

« Ainsi s’évanouissait mon rêve d’illustration littéraire et l’avenir que j’y rattachais ! Tout autre moyen de renommée m’était interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque guerre, j’eusse tenté d’entrer dans les rangs de l’armée américaine ; mais en temps de paix il n’y a point de gloire militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers d’hommes cantonnés sur les frontières des États de l’Ouest, où leur seule mission est de tenir en respect des hordes d’Indiens sauvages. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Comme j’étais tombé dans l’accablement profond qui succède au dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre de Nelson qui m’annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine arrivée à New-York avec Marie ; il n’entrait dans aucun détail. « Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le nouveau coup qui vient de nous frapper. » Il ne me disait rien de Georges.

Après un jour d’attente et de tourments, je vis arriver Nelson et Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille.

Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour.

« Quels sont donc, m’écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous vois accablés ? »

Après quelques instants d’un morne silence, Nelson me dit : « Une semaine s’est écoulée depuis qu’à Baltimore s’est faite l’élection d’un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus selon notre coutume… Je suis habitué à voir les intrigues s’agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions politiques dans un état d’exaltation que je n’avais pas vu jusqu’alors.

« La lutte s’engagea entre deux candidats ; le premier, remarquable par de grands talents, mais fédéraliste ; le second, moins distingué, mais jacksoniste (1).[8].

Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les autres d’acclamations, tous accompagnés de querelles violentes entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre suffrage l’emportait d’une voix, lorsque tout à-coup un grand tumulte éclate dans l’assemblée ; d’abord une exclamation, puis deux, puis mille se font entendre ; l’agitation, partie d’un point, gagne subitement toute la salle, comme le trouble d’une abeille inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la ruche. Enfin j’entends les électeurs du parti vaincu s’écrier : Le scrutin est nul ! Georges Nelson est un homme de couleur ; hurrah ! hurrah ! qu’il sorte de la salle… l’élection doit être recommencée…

« De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre parti gardaient un morne silence ; enfin l’un d’eux demanda à Georges si l’imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun s’éloigna de nous. J’éprouvai dans ce moment moins de confusion que de crainte ; car je pressentais la fureur de Georges et les éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de colère, mais, chose étrange ! il reprit tout-à-coup ses sens et demeura tranquille.

« L’observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux qui sont depuis long-temps en possession de la liberté. Je ne réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les emportements. À l’instant où nous sortions nous avons remarqué un individu qui mettait un grand zèle à provoquer l’attention publique sur l’humiliation de notre retraite. Georges le regarda en face et reconnut en lui don Fernando d’Almanza, cet Américain qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur ne fût sorti de sa bouche ; et Georges a supposé avec raison que cet homme était le même qui, au théâtre de New-York, avait excité contre vous et lui les haines de la multitude.

« Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l’auteur de l’affront, et de venger d’un seul coup l’ancienne et la nouvelle injure ; mais je le vis presque aussitôt comprimer son ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées dont je ne comprenais pas bien le sens : le grand jour approche, disait-il ; la vengeance sera plus belle !

« Persuadé qu’il cachait dans son âme un secret important, je le pressai de m’en faire l’aveu. — C’est une lâcheté, me dit-il, de se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu’une insurrection se prépare dans le Sud ; les nègres de la Virginie et des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour secouer le joug américain ; j’irai seconder leurs efforts.

« Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d’en démontrer à Georges la folie et l’impuissance…. Peut-être je le fis dans des termes trop sévères… mais un pareil dessein me semblait si fécond en périls !… Marie joignit à mes remontrances ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère. Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était entrée dans son cœur.

« Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer plus long-temps ; mais où chercher un refuge ? Je proposai à mes enfants de porter notre malheureuse fortune à New-York, où un presbytérien respectable, James Williams, que j’avais autrefois connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés là, nous pourrions délibérer sur le choix d’une retraite. Tandis que je parlais, Georges paraissait livré à une grande préoccupation ; cependant il ne proféra pas un seul mot qui rappelât son funeste projet. Le soir, quand l’heure de se séparer fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses ; jamais il ne s’était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa sœur. Au milieu d’une rêverie, il s’interrompait pour nous dire de douces paroles. Hélas ! le lendemain il manquait a nos embrassements ; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin.

« Jamais, disait-il, je n’aurais pu résister à l’ascendant d’un père, aux larmes d’une sœur ; un seul regard de Marie, m’aurait vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères malheureux… Mon père, ma chère sœur, ajoutait-il, nous nous reverrons dans des temps plus fortunés… Si les hommes ne sont pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.

« Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en entendant ces dernières paroles d’un frère qu’elle chérit.

« Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier projet, celui de demander l’hospitalité à James Williams, auquel, disait-il, il s’adresserait plus tard pour retrouver nos traces. »

Ainsi parla Nelson ; sa voix, en finissant, s’était faiblement émue. Il dit ensuite avec l’accent d’une résignation pieuse : « Plus le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l’adorer… Mon ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais quand je vous peignais l’horrible condition des gens de couleur aux États-Unis. N’ayant pu dissiper vos illusions, j’imposai à votre amour un temps d’épreuve. Le terme n’en est pas encore expiré, mais sans doute votre opinion l’a devancé, et ce que vous savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer. »

Comme je gardais le silence sous l’impression d’un chagrin profond et de l’inquiétude que m’inspirait le sort de Georges, Marie, prenant mon anxiété pour de l’embarras, me dit d’une voix entrecoupée de pleurs : « Ludovic, mon cœur vous tient compte des efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée ; mais, de grâce, cessez de lutter contre l’inflexible destin. Vous le voyez, nos malheurs s’enchaînent comme nos jours. Mon sort est à jamais fixé : je traînerai de ville en ville ma misérable existence ; chassée d’un lieu par le mépris, de l’autre par la haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans le sein de ma mère ! »

J’atteste le ciel qu’en présence d’une si touchante infortune, mon cœur ne chancela pas un seul instant ; pour être fidèle au malheur, je n’eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m’unissait à Marie. Cet accroissement de tendresse et d’amour se mêlait d’une indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime était sous mes yeux, que je ne pus contenir l’expression de ce dernier sentiment.

Voilà donc, m’écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de mes sympathies ! fanatique de liberté et prodigue de servitude ! discourant sur l’égalité parmi trois millions d’esclaves ; proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme d’une noblesse ; esprit fort et philosophe pour condamner les priviléges de la naissance, et stupide observateur des priviléges de la peau ! Dans le Nord, orgueilleux de son travail ; dans le Sud, glorieux de son oisiveté ; réunissant en lui, par une monstrueuse alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la pureté des mœurs et le vil intérêt, la religion et la soif de l’or, la morale et la banqueroute !

Peuple homme d’affaires qui se croit honnête parce qu’il est légal ; sage, parce qu’il est habile ; vertueux, parce qu’il est rangé ! Sa probité, c’est la ruse soutenue du droit, l’usurpation sans violence, l’indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point armé du poignard qui tue ; son arme à lui, c’est l’astuce, la fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s’enrichit… Il parle d’honneur et de loyauté comme font les marchands ! mais voyez quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits ! il convie à l’indépendance toute une race malheureuse ; et ces nègres qu’il affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution plus cruelle que l’esclavage.

Ainsi s’emportait ma colère ; j’en arrêtai les élans à l’aspect de Marie, dont l’abattement était extrême. Après avoir exhalé ses ressentiments, mon cœur ne contenait plus que de l’amour, et je ne crus pouvoir mieux l’exprimer qu’en adressant ce peu de mots à Nelson : « Le temps d’épreuve n’est pas encore écoulé, veuillez me faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l’époux de Marie.

— « Dieu puissant ! s’écria l’Américain non sans quelque émotion, que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le cœur de ce digne jeune homme ! »

Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à décrire. L’expression de mes griefs contre la société américaine lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs ; et, quand mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon cœur, je la vis passer subitement de l’extrême douleur à cet excès de joie qui s’annonce aussi par des larmes ; tombant à genoux, elle rendit grâces à Dieu dans l’attitude du criminel qui, ayant reçu des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant le ciel.

Nelson ajouta : » Généreux ami, c’est le signe d’une âme grande et forte d’être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos nobles élans ; j’admire votre vertu, et ne me crois point digne de la diriger. » En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me serra étroitement contre son cœur ; puis, prenant ma main et celle de Marie : « Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir, Ludovic sera votre époux. » — « O mon Dieu ! s’écria cette charmante fille, tant de bonheur n’est-il pas un rêve ? » Elle n’ajouta rien à ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir ses sentiments dans une extase de félicité.

Cependant, impatient de voir s’accomplir le plus cher de mes vœux, j’obtins de Nelson qu’il fixât le jour de mon union avec sa fille. — « Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de l’État de New-York, le mariage d’un blanc avec une personne de couleur était impossible ; mais aujourd’hui la prohibition n’existe plus : de semblables alliances se font quelquefois…

« Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre catholique, que sa philantropie pour la race noire rend cher aux presbytériens eux-mêmes, vous mariera d’abord selon les rites de l’Église romaine, à laquelle vous appartenez ; ensuite James Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives rumeurs… mais l’esprit public s’éclaire chaque jour, et les haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point quitter New-York. Il n’existe pas dans cette ville plus de bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur ; mais, au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu’ailleurs de vivre obscur et ignoré. »

Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le jouet de quelque illusion ; le contentement de mon cœur était extrême ; toutes mes inquiétudes s’évanouirent ; j’oubliai mes ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître ; et, croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus dans l’avenir que des promesses de bonheur.

Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie qui, peu d’instants après les joies de la première ivresse, était revenue à sa mélancolie. « Mon ami, me disait-elle, c’est en vain que tu cherches à me tromper… Ton amour pour moi est devenu un sacrifice…

« Quand tu vois couler mes larmes, n’accuse point mon amour ; je pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union s’accomplit. Le mépris dont je serai l’objet rejaillira sur toi… Tu n’es point accoutumé à te passer d’estime ; et ce manque te fera souffrir d’affreux tourments… il ne sera pas en ton pouvoir de me cacher les secrètes plaies de ton cœur. Ludovic, je mourrai de douleur de te savoir malheureux. »

Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses craintes.

Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein d’amour, jamais mon cœur ne s’était ouvert à tant d’espérance ; j’éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie couvert d’un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma joie ; je ne savais pas alors qu’il est des âmes tendres et mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent instinctivement, parce qu’elles ont deviné de grands maux dans l’avenir

Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne des épouses ; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d’un secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n’était pas encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et paisible se peignait sur la physionomie de Nelson ; et, quand John Mulon et James Williams nous annoncèrent que l’heure était venue d’aller à l’église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d’une sainte et douce émotion.

Cependant, à l’instant où nos âmes tranquilles se remplissaient des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans New-York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Il existe à New-York, comme dans toutes les villes du Nord des États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race noire.

Les uns, jugeant l’esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne, demandent l’affranchissement de la population noire ; mais, pleins des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres affranchis comme les égaux des blancs ; ils voudraient donc qu’on déportât les gens de couleur, à mesure qu’on leur donne la liberté ; et ils les tiennent dans un état d’abaissement et d’infériorité aussi long-temps que ceux-ci demeurent parmi les Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont contraires à l’esclavage que par amour-propre national ; il leur est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et d’entendre dire que l’esclavage est un reste de barbarie. Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu’ils souffrent de le voir : ceux-là, en opérant l’affranchissement, font peu de chose : ils détruisent l’esclavage, et ne donnent pas la liberté ; ils se délivrent d’un chagrin, d’une gêne, d’une souffrance de vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d’autrui ; ils ont travaillé pour eux, et non pour l’esclave. Chargé de ses fers, celui-ci est repoussé de la société libre.

Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement désirent l’abolition de l’esclavage, mais encore reçoivent dans leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux.

Ces amis zélés de la population noire sont rares ; mais leur ardeur est infatigable ; elle fut long-temps à peu près stérile ; cependant quelques préjugés s’évanouirent à leur voix, et on vit des blancs s’allier par le mariage à des femmes de couleur.

Tant que la philantropie pour les nègres n’avait abouti qu’à d’inutiles déclamations, les Américains l’avaient tolérée sans peine : peu leur importait qu’on proclamât théoriquement l’égalité des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait, inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des blancs ; l’orgueil américain se souleva tout entier.

Telle était, dans la ville de New-York, la disposition des esprits, à l’époque de mon hymen avec Marie.

Comme nous nous rendions à l’église catholique, j’aperçus dans la ville une agitation inaccoutumée. Ce n’était plus le mouvement régulier d’une population industrielle et commerçante : des hommes mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une heure où d’ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait, au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se heurter en se croisant, s’aborder d’un air mystérieux, former des groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions contraires.

Plein d’un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne prêtai qu’une faible attention à ce trouble extérieur ; cependant, dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres ni mulâtres.

Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de ce tumulte. — « Oh ! dit celui-ci, les amalgamistes * font tout le mal ; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs ; les blancs sont bien forcés de se révolter. »

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Interrogé de même, un autre répondit - « Si on tue les nègres, ce sera leur faute ; pourquoi ces misérables osent-ils s’élever jusqu’au rang des Américains ? »

Un troisième interlocuteur émit une opinion différente : « On va, dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs hideuses figures ! Les blancs sont coupables d’agir ainsi ; car ils ont eu le premier tort ; pourquoi ont-ils donné la liberté aux nègres ? »

À l’instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un affreux spectacle s’offrit à nos yeux…

Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix furieuses crier : « Haine aux nègres ! à mort ! à mort ! » Au même instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude, tombe sur les gens de couleur ; des Américains, armés de bâtons, se précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié. Attérés par un traitement aussi cruel qu’inattendu, les mulâtres ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de stupeur à l’aspect de la foule irritée ; leur regard, élevé vers le ciel, semblait demander à Dieu d’où venait contre eux le courroux d’une société dont ils respectaient les lois.

Bientôt une scène plus désolante encore s’offrit à nos regards. Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s’étaient réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je les croyais échappés au péril ; mais quand il est soulevé, le flot populaire ne s’arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats, les portes sont brisées, les murs démolis… En ce moment, je cessai de voir le travail du peuple : Marie était glacée d’effroi. « Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous ; ces violences barbares confondent ma raison ; elles prouvent une haine bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le temple saint ; réfugiés dans l’édifice religieux, nous y serons à couvert de toute injure : le peuple américain cesserait plutôt d’exister que de perdre son respect pour les choses saintes… Mes enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers l’église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais assoupies. »

En peu d’instants nous arrivâmes à l’église de John Mulon. Beaucoup de gens de couleur s’y étaient réfugiés.

En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude, ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent de mon cœur. J’aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.

Bientôt la cérémonie fut commencée. J’étais agenouillé près de Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d’horreur dont nous avions été les témoins, elle n’avait pas laissé échapper une seule plainte ; seulement son regard douloureux semblait me dire : « Sont-ce donc là les pompes de notre hymen ? » Depuis que nous étions entrés dans l’enceinte sacrée, je voyais renaître sur son front le calme et la sérénité : mais sa confiance en Dieu était plutôt de la résignation que de l’espérance.

Pour moi, je m’abandonnais sans réserve à mes impressions de joie. Après bien des orages, je touchais au port… mes malheurs passés servaient d’ombre à mon bonheur… et je bénissais presque les persécutions de la fortune, sans lesquelles je n’eusse point été aussi heureux… Si le sort eût protégé mes premières ambitions de gloire et de puissance, je n’aurais point quitté l’Europe, et je ne serais point aujourd’hui l’époux de Marie ! Que me feront désormais les injustices du monde ; nous serons deux pour les supporter ; et les larmes d’une femme sont si douces, qu’elles mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères.

Ainsi s’offraient à mon esprit mille pensées riantes d’avenir, tandis que, prosternés devant l’autel, Marie et moi nous recevions les bénédictions de l’Église. Au moment où le ministre saint, après avoir tiré de son cœur des conseils touchants, prenait nos mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout-à-coup à la porte du temple. « Les insurgés ! » crie une voix sinistre. Ce cri vole de bouche en bouche ; puis un silence morne se fait sous la voûte sacrée… Alors on entend au dehors le bruit d’une multitude en désordre, semblable aux grondements d’un orage qui s’approche. Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre s’avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. « Mort aux gens de couleur ! à l’église ! à l’église ! » Ces clameurs redoutables retentissent de toutes parts ; la terreur saisit les fidèles assemblés ; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent, l’anneau qui devait nous unir tombe de ses mains ! Marie, glacée d’effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille défaillante l’appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu mon épouse bien-aimée.

Quelques nègres intrépides s’étaient élancés vers les issues de l’église pour les défendre contre l’invasion ; mais bientôt mille projectiles tombent avec fracas sur l’édifice sacré… on entend les portes gémir sur leurs gonds… les assaillants s’encouragent mutuellement à la violence ; chacun de leurs succès est salué par des applaudissements tumultueux ; les coups redoublent, les murailles s’ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le parvis ; alors l’église présente une scène affreuse de désordre et de confusion : les enfants jettent des cris perçants ; les femmes poussent des plaintes douloureuses. À l’idée d’un massacre populaire, l’horreur pénètre dans toutes les âmes ; car la populace est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du lieu, sans pitié pour l’infirmité du sexe et de l’âge, se précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et les enfants.

Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de vandalisme et d’impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude paternelle et son orgueil national. « O mon Dieu ! s’écriait-il ; ô profanation ! ô honte pour mon pays ! »

Le péril était imminent et terrible ; je dis à Nelson : « De grâce, laissez à mon amour le soin de protéger Marie » et en parlant ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh ! avec quelle énergie je m’emparai de ma bien-aimée ! comme je me sentis fort en la portant sur mon cœur ! mais à peine étais-je chargé d’un si précieux fardeau, que j’entends plusieurs voix crier : « John Mulon ! John Mulon ! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les blancs ! » Et en même temps je vis tous les regards se porter sur nous ; je compris que nous étions trahis, et que d’affreux dangers nous menaçaient. Comment sauver Marie ? comment traverser les rangs de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées ?

Une lueur d’espérance vint briller à mes regards. « La milice ! la milice ! » crièrent quelques insurgés. — « Que nous importe ! répondirent les autres ; la milice n’oserait pas tirer sur le peuple américain ! »

Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de rétablir la paix publique ; mais il était entièrement composé d’hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu d’arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses excès. Leur présence impassible ne fit qu’accroître la fureur des assaillants qui parcouraient l’intérieur du temple, brisant, saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire sacrée, l’autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité, recommandant au ciel la sainte cause de l’innocence et du malheur, je me précipite au milieu d’une multitude effrénée, à travers mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras Marie, pâle et échevelée, et n’ayant pour me protéger d’autre secours que l’énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma foi dans la justice de Dieu. Ah ! je fus intrépide et puissant ! je ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d’une céleste protection : mais un passage s’ouvrit devant moi. Marie était si belle dans son effroi, que j’attribuai d’abord à la fascination de ses charmes l’impuissance de nos ennemis ; cependant quel respect la plus noble créature inspirerait-elle à l’impie qui outrage Dieu dans son temple ? Je n’avais plus à franchir que la dernière issue : c’était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs, placé entre l’obstacle que je voyais devant moi et l’impossibilité de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je m’élance… En ce moment, je vois se lever les bras des meurtriers… Marie va tomber sous leurs coups… Alors il me semble que la voûte du ciel s’affaisse sur moi, en même temps que la terre entr’ouvre son sein pour m’engloutir. Cependant mon élan suit son cours ; je ne puis plus le retenir, et, dans cet entraînement de mon corps, j’ai la conscience qu’en voulant sauver une tête chérie, je la livre à ses bourreaux ! !

O mon Dieu ! qu’en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent grandes ! À l’instant même où je précipitais dans l’abîme le trésor confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un rempart de son corps, s’avance dans le terrible défilé, attaque les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui résiste… Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu’il soit donné à l’homme d’éprouver en dérobant à un affreux péril et en voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour.

Peu d’instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été contraints de s’engager, ne nous avaient pas perdus de vue.

« Ludovic ! ô ciel ! où sommes-nous ? » s’écria Marie en rouvrant ses beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se réveiller d’un long sommeil ; « Où donc est le temple, le ministre saint, mon père, la foule ? » Et son regard parut s’égarer autour d’elle.

« Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois la vie. »

Puis, voyant Nelson : « Mon père ! ah ! je tremblais pour vos jours… dites… que s’est-il donc passé depuis que l’anneau de notre hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu… J’ai eu une terrible vision !… des images de sang !… des cris de mort !… Georges ! Georges ! où est-il ? »

— « Il est là, » répliqua Nelson.

— « O mon Dieu ! il a perdu la vie, » s’écria Marie.

— « Non, ma fille, il a sauvé la tienne. »

Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme intrépide qui, à l’instant du plus grand péril, s’était montré soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et d’audace.

« Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles infortunes ; cependant la Providence, qui, en permettant un grand mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont nous étions menacés, n’est-elle pas encore généreuse envers nous ? »

— « D’où vient que Georges était ici ? demanda Marie ; et pourquoi n’est-il pas avec nous ?

— « Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans leur céleste patrie. Je l’ai vu ardent, impétueux, s’élancer à la défense de sa sœur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s’est approché de moi : — Suivez Marie, m’a-t-il dit ; veillez sur elle… hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et comme je prenais son bras pour l’attirer à nous : — Je ne suis pas libre, m’a-t-il répondu avec énergie ; mon devoir m’appelle ailleurs… J’aime ma sœur plus que la vie, mais non autant que l’honneur. Je m’éloigne de vous, je fuis ma chère sœur, pour ne pas être faible. Que Marie s’unisse à Ludovic, il est digne d’elle… elle l’est de lui… Adieu, James Williams ; a-t-il dit en s’éloignant ; allez chez votre frère Lewis ; il vous faut à tous un autre asile, car votre maison n’existe plus. »

Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de l’habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les murs démolis, les meubles saccagés ; les débris de la destruction avaient été rassemblés en tas sur la place publique ; on y avait mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous la violence et la profanation.

Vers le soir, l’insurrection était amortie ; la société philantropique, établie à New-York pour l’affranchissement des nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s’efforça de calmer les passions des Américains contre les gens de couleur. « Jamais, dit-elle, nous n’avons conçu le projet insensé de mêler les deux races ; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité des blancs ; nous respectons les lois qui établissent l’esclavage dans les États du Sud. »

O honte ! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n’est pas permis de haïr l’esclavage ? Les nègres de New-York ne demandent pas la liberté pour eux, tous sont libres ; ils invoquent la pitié américaine pour leurs frères esclaves… et leur prière, celle de leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce !…

Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la guerre civile. On voyait le père chercher les enfants ; la sœur, le frère ; l’épouse, le mari. On s’abordait en se questionnant et en se faisant mutuellement des récits exagérés : à l’aspect des édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s’arrêtait pour contempler l’œuvre populaire, comme on regarde, après l’ouragan, les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour et les braves se reposaient et rentraient chez eux ; les poltrons et les intrigants entraient en scène.

Tout le monde, après l’événement, condamnait les insurgés, et leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au souvenir de cette fatale journée ; ils voyaient dans cet acte de tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible, l’abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que les lois, pouvait long-temps demeurer libre.

À l’heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu’il s’en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes étaient terribles.

Un seul moyen pouvait arrêter l’insurrection dès son principe : il eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple ; mais cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus sages lui conseillaient cette mesure ; mais, magistrat né du peuple, il n’osait frapper son père. Vainement on lui disait que les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de distinguer l’un de l’autre. Le maire écouta l’avis des plus modérés, qui voulaient qu’on montrât seulement les baïonnettes à la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait être, à la vérité, qu’une démonstration vaine, s’il ne leur était permis de briser par la force toutes les résistances ; mais il y a des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu’elle est combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir, et qu’on s’avoue à peine à soi-même. « Après tout, disait aux Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un mouvement populaire ? »

Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en apprenant que l’annonce de mon union avec Marie avait été, sinon la cause, du moins le prétexte de l’insurrection. À cette nouvelle, tous les ressentiments qu’avaient fait naître quelques mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur s’étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles ; elle n’eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès, n’était la crainte qu’elle sentit pour elle-même d’une multitude effrénée, qu’elle vit enivrée de désordre et avide de destruction.



LE DEPART DE L’AMERIQUE CIVILISEE.

Nelson me dit : « Il vous manquait cette dernière épreuve…

— « De grâce, m’écriai-je, ne faites pas à mon cœur l’injure de l’interroger… Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m’est plus chère mille fois qu’elle ne le fut jamais ?…

— « Hélas ! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout est obstacle, embarras et malheur autour de nous… Je ne vois de certain que la nécessité où nous sommes de quitter New-York sans le moindre retard. »

Nous pensions tous comme lui. Mais où aller ?… Nelson voulait nous conduire dans l’Ohio, où la population américaine, composée d’éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de la vie et des traditions de famille. Il se sentait d’ailleurs attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de l’Ohio venait de rendre un décret pour interdire l’entrée de l’État à tous les gens de couleur.

Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu’une ivresse passagère y avait endormies.

Je dis à Marie : « Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous persécute ; le bonheur est trop difficile parmi les méchants ; mais tous les hommes sont méchants pour nous ; crois-moi, renonçons à ce monde cruel… voudrais-tu me suivre au désert ? L’Ouest des États-Unis contient d’immenses contrées, où les Européens n’ont jamais pénétré ; c’est là qu’est notre asile… »

Quel est l’homme qui, sous le charme d’une douce atmosphère, traversant une belle solitude, au milieu d’une forêt sombre et sauvage, où l’eau vive court sous la feuillée tremblante ; où le soleil se joue sur les cimes que déplace le vent ; où tout est recueillement et mystère ; où la nature s’empare de l’âme par le calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur ; quel est celui, dis-je, qui, sous l’empire de ces impressions, n’a pas rêvé le bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n’a, sur les ailes de son imagination, transporté tout-à-coup dans ce lieu solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste des hommes, au sein de toutes les délices de l’amour, et de tous les enchantements de la nature ?

Ceux auxquels de riantes illusions n’ont pas inspiré ce beau rêve l’ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où l’ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l’espoir de trouver le bonheur partout où le monde n’est pas.

L’idée du désert me vint de la mélancolie ; cependant elle offrit à mon âme l’image d’une douce félicité.

Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments et un excès de tendresse que j’essaierais vainement de vous dépeindre : le cœur trouve, dans ses efforts d’espérance, des expressions qui ne sont point de l’homme ; mais le feu de ce divin langage s’éteint en lui, lorsque, de l’Eden céleste vers lequel elle s’était élancée, l’âme est retombée dans la vallée de larmes…

Pendant que je parlais, Marie semblait m’écouter avec ravissement ; nos cœurs étaient toujours de concert, et son imagination avait compris la mienne. Quand je lui dis ces mots « Voudrais-tu me suivre au désert ? » — « Oh ! mon ami, s’écria-t-elle, comme la vie s’écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne verrais que toi ! ! » — Et, comme si un remords fût entré dans son âme, elle reprit bientôt : « La solitude me convient, à moi, pauvre fille maudite des hommes et de Dieu ; mais vous, Ludovic, n’est-ce pas trop sacrifier que de quitter ce monde ? »

Alors j’essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en m’éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules, je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour : je lui montrai mon cœur à découvert. « Tu crois, lui dis-je, ô ma bien-aimée ! que je t’offre un sacrifice… détrompe toi. Cette retraite vers la forêt solitaire où nous jouirons d’une si douce félicité, n’est pas seulement selon mon cœur ; ma raison elle-même l’approuve. Je suis dégoûté des hommes d’Europe et de leur civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous trouverons d’autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais aussi ne connaissent rien aux arts de l’oppression et de la tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu’ils n’ont point nos talents ; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui ne possèdent point nos vices ? C’est au sein de leurs forêts que nous admirerons l’homme dans sa dignité primitive.

« La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse individuelle : l’homme isolé marche seul dans sa force et dans sa liberté.

« Dans nos pays de vieille civilisation, l’impotent dont le corps languit, le lâche qui n’a point d’âme, l’imbécile qui n’en a pas plus qu’un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu’ils soient nés riches : ils brillent, ils commandent, ils gouvernent. Il n’est pas de poltron qui n’achète du cœur avec de l’or : les honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une denrée.

« J’ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés valets. S’ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des peuples.

« Chez l’Indien, au contraire, l’intelligence est au chef, l’énergie à l’homme fort, la faiblesse à l’infirme ; et l’on n’achète pas plus l’énergie musculaire que la puissance morale.

« Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons, et nous pousse vers la nouvelle patrie qu’a choisie notre cœur…

— « Oh ! oui, s’écria Marie cédant à la conviction dont elle me voyait pénétré… mais mon père ! !… »

Je répliquai : « Nelson nous aime tendrement : partout où nous irons, ses bénédictions et ses vœux suivront nos traces… d’ailleurs, infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre retraite ? »

Nelson entendit sans le plus léger signe d’émotion la communication de mes projets ; il réfléchit profondément, et puis il me dit : « La résolution que vous proposez est extrême, mais notre position l’est aussi ; je ne me séparerai point de vous, mes enfants. Pendant qu’au désert vous serez occupés de votre bonheur, j’aurai, moi, d’autres soins à remplir. J’ai toujours compati à la misère des Indiens, dont l’ignorance fait la faiblesse ; un grand nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés. Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la sécurité, m’avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs, et je ferai encore une œuvre utile à mon pays en travaillant à réparer ses injustices… »

Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi : « Nous allons marcher vers l’Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin aujourd’hui ; la civilisation américaine grandit si vite et s’étend si rapidement… Si nous ne cherchions qu’un sol fertile et une admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d’habitants ; mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les matières végétales, la source d’exhalaisons funestes à la vie de l’homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands lacs, où l’on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé pour la salubrité de son climat ; il ne contient qu’une seule ville (Détroit), d’immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas. »

Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l’année 1827, Nelson, Marie et moi remontions l’Hudson pour nous rendre à Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du lac Erié. Nelson eût voulu n’emmener aucun serviteur : je désirais moi même de faire comme lui ; mais le fidèle Owasco nous demanda si instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l’idée d’être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière.

Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à chercher un asile parmi les sauvages. Oh ! je n’accusai point alors la rigueur de mon destin. Ce départ avec l’objet aimé, les scènes ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives, et qu’on admire si bien quand on est deux ; ce voyage aventureux vers des pays inconnus ; l’opiniâtreté même du malheur attaché à nos pas ; tout réveillait en moi l’enthousiasme et l’énergie.

À peine avions-nous fait dix milles sur l’Hudson que, portant mes regards vers New-York, cette vaste cité, naguère objet de mes illusions, et maintenant quittée sans regrets, j’aperçus dans le lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s’élever dans les airs. « Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs et leurs écoles publiques qu’on brûle. » Cette destruction avait été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos ennemis, quand nous étions à l’abri de leurs coups. Tel fut l’adieu que nous fit l’Amérique civilisée.

Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d’eau, des montagnes et des forêts, et cependant nous n’étions pas encore dans l’Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent la civilisation du désert devaient nous donner de tristes impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de cœur j’éprouvai lorsqu’au sortir d’Albany, côtoyant les bords de la Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a moins d’un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient une nation formidable ; leurs tribus guerrières, leur puissance, leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste-t-il de leur grandeur ?… Leur nom même a disparu de cette terre. Le peuple qui les remplace ne s’enquiert même pas si d’autres étaient là avant lui, et l’étranger qui passe en ces lieux les interroge sans qu’aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux d’avenir, l’Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États-Unis deviendront un grand peuple ; mais ensuite, qui prendra leur place sur la terre ? et leur nom tombera-t-il de même dans l’oubli de leurs successeurs ?

Cependant ces régions qu’envahit la civilisation européenne conserveront long-temps encore leur aspect sauvage. On y rencontre çà et là des villages et des villes ; mais c’est toujours une forêt. La coignée y retentit incessamment ; l’incendie ne s’y repose point ; mais à peine y apparaît-il quelques clairières, * faible conquête de l’homme sur une végétation puissante qui, en tombant sous le fer et la flamme, ne s’avoue point vaincue, et se relève avec énergie à la face de ses destructeurs.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

C’est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine ébranlé de la nature sauvage, de s’entendre étourdir du nom magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus brillante civilisation. Ici, Thèbes ; là, Rome ; plus loin, Athènes. Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires et de leurs souvenirs ? Est ce un parallèle ou un contraste ? La ville aux cent portes est une bourgade ; la cité reine du monde, un défrichement ; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir.

Cependant d’autres émotions agitaient mon cœur. Chaque fois que j’apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses charmants rivages, j’éprouvais la tentation de m’y arrêter. « Ici, me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux : pourquoi donc aller plus loin ? »

Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de Cicero, je vis une petite île dont l’aspect fit tressaillir mon cœur. Elle occupe le milieu du lac : assez grande pour servir d’asile à une famille, elle n’en pourrait recevoir deux : on y trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature ne m’avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L’île enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la richesse et la variété de ses feuillages ; et les eaux qui l’entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d’arbres fleuris et ses massifs de verdure. « C’est, me dit-on, l’île du Français. » * N’était-ce point la retraite que je cherchais ? Non : les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus d’Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces hôteliers ont pour domestiques des nègres ; et ces nègres, qui sont voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les limites du désert, l’existence du préjugé dont ils sont les victimes, et l’éternelle barrière qui sépare les deux races.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Le voisinage des hommes nous repoussait ; il fallait aller plus loin.

En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de joie l’âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait, prêts à s’embarquer pour le Michigan, six cents Indiens nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des Cherokis ; un agent du gouvernement central les accompagnait, chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la cupidité américaine condamnait à l’exil, à l’époque même où de cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévoûment. Il y eut entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette rencontre une sorte d’arrangement providentiel, et il nous dit : « Le ciel a entendu mes vœux ; il envoie au-devant de moi les infortunés vers lesquels j’allais… Ne dois-je pas à un témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver les malheureux dont une odieuse persécution m’avait séparé ? L’infortune nous réunit… maintenant nous ne nous séparerons plus… la communauté des misères fait naître un lien plus solide que celle des prospérités… »

Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s’accrut, lorsque nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux Américains.

« Enfin, disait l’un, ces misérables se retirent ! on ne les a que trop long-temps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des fertiles contrées qu’ils abandonnent ? Le plus habile d’entre eux n’a jamais travaillé dans une manufacture ; et tous aiment mieux une forêt qu’un champ de blé ! !

— « Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain triomphe des déclamations des philantropes, des quakers et des presbytériens. »

Un troisième ajouta :

— « Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux ? ils vont trouver dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies, d’immenses forêts ; et tout cela leur est concédé à perpétuité ! »

Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions témoins d’un spectacle plus affligeant encore : c’étaient les apprêts du départ. Le bord du lac Erié était couvert d’Indiens à moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles hardes ; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage.

Il y a quelque chose de profondément triste dans l’adieu d’un homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l’exil présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle.

La physionomie de ces malheureux était impassible ; cependant on y pouvait deviner le sentiment d’une grande infortune.

Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe d’Indiens qui s’avançaient vers le port ; ils étaient encore plus graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d’un pas plus lent. L’un d’eux paraissait s’incliner comme s’il eût plié sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un vieillard décrépit, courbé sous la charge des années ; son front chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus semblable à un spectre qu’à un être vivant. D’un côté, deux vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu’à le recevoir ; de l’autre, il se penchait sur deux femmes : la première, à cheveux blancs ; la seconde, plus jeune, portait un enfant suspendu à son sein. C’était le patriarche de la tribu ; il avait vécu cent vingt années. Etrange et cruel destin ! cet homme, si voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans l’âge de la mort, à la poursuite d’une patrie et d’un tombeau. Cinq générations l’entouraient et s’en allaient avec lui. L’infortune de tous n’égalait point la sienne. Qu’importe l’exil à l’enfant qui naît ? Pour qui a de l’avenir, c’est une patrie qu’un monde nouveau.

Il n’existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune communication régulière. C’était donc une rencontre doublement heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l’ami, et l’occasion d’un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même que nous avions indiqué d’avance comme terme de notre course.

Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokis. Pendant la traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m’entretint longuement du sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd’hui si abaissées ; il en parlait sans l’enthousiasme des hommes d’Europe et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu’il me fit entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci : « On croit, me disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de l’Ouest : on se trompe, nous nous servons d’un moyen de destruction aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l’emploie. En échange de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de l’eau-de-vie de peu de valeur ; l’Indien grossier abuse tellement de cette boisson, qu’il en meurt. Ce commerce enrichit l’Américain et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain : l’intérêt sordide fascine les yeux du plus grand nombre.

« Il en est qui, pour se justifier d’un attentat, accusent la victime. Les Américains reprochent aux Indiens d’être vils et dégradés. Peut-être le sont-ils ; mais l’étaient-ils avant de nous connaître ? Quand nos pères abordèrent au milieu d’eux, ces sauvages leur firent voir un caractère qui n’était pas sans grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d’énergie morale que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd’hui : qui les en a dépouillés ? Alors, ils ignoraient l’ivrognerie, la débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu’engendre le droit de propriété ; tous ces vices ont pris possession de leur race : d’où leur sont-ils venus ?

« Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs mœurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments de toute civilisation. L’obstacle vient de leur fol amour pour la liberté sauvage.

« Mais cet obstacle, qu’avons-nous fait pour le vaincre ? travaillons-nous à les policer ou à les avilir ? et si leur dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet abaissement l’excuse de nos violences ?

« Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée de proscrits vint demander un asile à leurs forêts ; , ils furent hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit : « Retirez-vous ; vous ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point féconder ; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n’est point selon l’esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d’apprendre les arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la religion, source de bonheur dans l’autre ; nous ne serons plus troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens. »

Ainsi disait Nelson, et j’écoutais ses paroles avec recueillement, parce que si voix était celle d’un homme juste.

« Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il encore, de les voir et de les plaindre ; car ils auront bientôt disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à perpétuité… Oui, ce sont les termes du traité : mais quelle dérision ! Les terres qu’ils occupaient jadis, et dont on vient de les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur nouvel asile sera respecté tant qu’il n’excitera point l’envie de leurs ennemis ; mais le jour où la population américaine se trouvera trop serrée dans l’Est, elle se rappellera que le Nord du Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d’abandonner leur nouvelle retraite et d’en aller chercher une autre encore plus loin. Mais à force de s’avancer vers l’Ouest, ils rencontreront l’Océan Pacifique : ce sera le terme de leur course ; là ils s’arrêteront comme on s’arrête au tombeau. Combien de jours de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal ? je ne sais ; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d’émigrants, vomis par l’Europe engorgée de population, grossit la phalange ennemie qui s’avance, hâte sa course, précipite la fuite des vaincus et accélère l’heure de la catastrophe. Après avoir stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà les montagnes rocheuses : ce sera leur seconde étape ; et lorsque, grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière digue, l’Indien, placé entre la société civilisée et l’Océan, aura le choix entre deux destructions : l’une, de l’homme qui tue ; l’autre, de l’abîme qui engloutit. »

Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu’un faible intérêt ; mais à l’aspect de leur infortune elle fut bien plus émue que nous. Nous raisonnions ; elle pleura.

L’intérêt de ces entretiens détourna d’abord mon attention de la nature toute nouvelle qui s’offrait à mes regards.

Cependant, lorsqu’après avoir traversé le lac Erié nous entrâmes dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées entre ses deux rives, alors une scène imposante s’empara de mes sens et laissa dans mon âme une vive impression.

À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l’entour de nous un plus grand nombre d’indigènes qu’attirait le bruit de la vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l’admiration et la stupeur qu’éprouvait à cet aspect l’habitant du désert.

C’était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que cette maison flottante, marchant toute seule et s’avançant impétueusement au-devant d’un courant rapide, sans le secours d’aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et si rapprochés l’un de l’autre qu’on semblait courir sur la verdure ; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait le bruit des cités dans les profondes solitudes ; ce chef-d’œuvre de l’industrie humaine, cette merveille de la civilisation moderne, placée en face des beautés primitives de la nature sauvage.

Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes d’Amérique. C’était la ville de Détroit : on ignore si elle tient son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien ; elle fut fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du Mississipi et jusqu’au fond du désert ; Pépin-le-Bref, * Saint Louis, ** Montmorency *** ; source féconde de souvenirs qui n’auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon. ****

[Note de l’auteur. *, **, *** et **** Réf. ]

Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest ; après elle commence le désert. Elle forme ainsi l’anneau de jonction entre le monde civilisé et la nature sauvage ; c’est le point où finit la société américaine et où commence le monde indien.

Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face ; ils se touchent et n’ont rien de semblable.

J’avais toujours pensé qu’en m’éloignant des grandes cités pour me rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation décroître insensiblement, et, s’affaiblissant peu à peu, se lier par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait comme le point de départ d’un état social dont nos lumières et nos mœurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New-York et les grands lacs, j’ai vainement cherché dans la société américaine ces degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes passions, les mêmes mœurs ; partout les mêmes lumières et les mêmes ombres. * Chose étrange ! la nation américaine se recrute chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères. **

[Note de l’auteur. * et ** Réf. ]

Jusqu’à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre d’aucune fatigue ; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage portait l’empreinte d’une altération qu’il lui était impossible de dissimuler ; elle nous fit l’aveu qu’elle avait besoin de repos : nous descendîmes à terre.

Cependant le bateau à vapeur ne s’était approché du port que pour renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du départ se faisait entendre. Nelson nous dit : « Mes enfants, demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie ses forces ; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile ; mais il est encore sauvage. J’y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée sera celui de votre hymen ; moi-même je vous unirai, nos lois m’en donnent le pouvoir. *** Là, du moins, mon cher Ludovic, vous pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines. »

[Note de l’auteur. *** Réf. ]

Ainsi parla Nelson ; ces paroles étaient touchantes, et chacun de nous fut attendri ; Nelson me dit encore en se séparant de nous : « Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée ; elle n’osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect. Votre union fut bénie par un ministre de votre culte ; mais la religion catholique n’est point celle de Marie ; vous savez d’ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le temple saint, troubler l’acte solennel près de se consommer. Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu’au jour où je vous nommerai son époux. » Nelson put juger par mon émotion profonde que le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon cœur.

Un instant après, nous vîmes s’éloigner le bâtiment qui portait Nelson et les Indiens… et nous demeurâmes seuls, Marie et moi, au milieu des grands lacs de l’Amérique, entre un monde quitté sans regrets et un désert plein d’espérance.



LA FORET VIERGE ET LE DESERT.

Chose étrange ! le départ de Nelson m’avait affligé vivement. Ses paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon cœur. Cependant, l’avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec Marie, je me trouvai plus heureux. J’atteste le ciel que mon âme était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce moment, Marie n’avait plus d’autre protecteur que moi, je serais auprès d’elle le seul être qu’elle aimât ; mon cœur se réjouissait aussi de n’être plus distrait par aucune amitié. Tel est l’amour, le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments.

L’état de Marie n’avait rien d’alarmant ; aidé d’Ovasco, je l’entourai de mille soins qui n’étaient point nécessaires. C’était seulement du calme et du repos qu’il lui fallait. Une navigation de deux jours sur le lac Erié, dont les eaux se soulèvent comme les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt gronde sourdement, tantôt s’échappe en cris perçans ; ce mouvement et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors nous songeâmes à partir ; mais il se présenta un obstacle que nous étions bien loin de prévoir.

Nous avions pensé qu’en prenant à Détroit une petite barque, il nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême de n’en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un événement qui me fut raconté de la manière suivante :

« Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique perfide, * se fait à une petite distance de Détroit ; ** les tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon leur coutume ; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui avaient descendu le fleuve dans leurs canots d’écorce, avaient pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à voile qu’ils avaient pu trouver. »

[Note de l’auteur. * et ** Réf. ]

Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu’après plusieurs jours d’absence, dépassait notre courage ; dans notre impatience d’arriver au but tant désiré, tout retard nous était odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle, lorsqu’on nous apprit qu’il existait un moyen d’aller par terre à Saginaw. « En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la vérité, peu fréquentée… Quelques obstacles pourront s’offrir, mais faciles à surmonter. » Je crus ces paroles ; j’ignorais alors qu’il n’est pas d’entreprises si téméraires dont s’effraie un Américain ; je ne savais pas que son esprit hardi ne s’arrête que devant l’impossibilité absolue.

On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées, arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour. Nous gagnerions d’abord Pontiac ; le second jour nous verrions la rivière des Sables, * et le troisième nous serions à Saginaw.

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés d’Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une petite voiture qui portait beaucoup d’amour et beaucoup d’espérance. Oh ! qu’il est doux, dans l’âge des désirs impétueux, de s’élancer ainsi comme à l’aventure vers un monde inconnu, quand on presse la main de celle qu’on aime, et qu’on respire appuyé sur son cœur ! !

Je ne pouvais concevoir le phénomène d’une route si belle, si large, si bien tracée au milieu d’une forêt sauvage. ** Cette forêt n’est cependant pas tout-à-fait solitaire ; on y rencontre çà et là quelques cabanes en bois, *** habitées par les pionniers américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces lieux une vie tranquille et retirée ; ils arrivent au désert pour en saisir les avant-postes, servent d’aubergistes aux nouveaux arrivants, mettent en culture des terres qu’ils revendent avec profit ; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l’Ouest, où ils recommencent le même train d’existence et les mêmes industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes parts s’offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle il était impossible de continuer notre voyage comme nous l’avions commencé. Marie était accoutumée à l’exercice du cheval ; nous pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport.

[Note de l’auteur. ** Réf. [Note du copiste : *** Les Notes d’auteur en fin d’ouvrage ne comportent aucune référence au triple astérique ci-dessus. ]

J’appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers de la forêt, les détours d’un étroit sentier, connu d’un petit nombre d’Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le secret. Un guide nous devenait nécessaire : je m’adressai, pour l’obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature. Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la tribu des Ottawas… il fut convenu que je donnerais deux dollars, l’un pour le guide, l’autre pour celui qui me l’avait procuré. Cet arrangement me paraissait équitable ; mais le marchand, auquel je remis l’argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à l’Indien un lambeau d’étoffe usée, une espèce de haillon dont le sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu’à Pontiac quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin troubler le silence des solitudes ; mais au-delà commence le pouvoir absolu de la forêt sauvage.

On n’entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n’ont jamais flétri cette végétation qui s’étend sur la terre en souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards ; l’industrie humaine n’a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à chaque pas des arbres renversés ; mais ces ruines ne sont pas de l’homme ; elles sont l’œuvre du temps. Dans nos forêts d’Europe les vieux arbres sont encore jeunes ; on ne leur donne point le temps de mourir ; on les tue dans l’âge de la vie. Leurs cadavres utiles à l’homme disparaissent aussitôt, et n’attristent point les regards. Telle n’est pas la forêt primitive de l’Amérique. On y trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont plus ; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de vie ; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs vermoulus, débris de la mort. Ainsi s’avanceraient les hommes parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux.

Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer les traces du sentier que nous suivions sur la foi d’un sauvage. Onitou (c’était le nom de notre guide) portait sur son visage une expression de dureté et un air farouche qui sont communs à sa race ; il était maître de nos existences. Il pouvait nous trahir, exécuter quelque dessein funeste ; pour nous perdre, c’était assez qu’il échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes.

Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de longue durée. Après une course de quelques heures durant laquelle nos chevaux égalaient à peine la vitesse de l’Indien, celui-ci s’arrêta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent l’eau de feu. Il en but, et sa physionomie prit tout-à-coup une expression si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux, que je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de ses terreurs et s’offrait à nos yeux sous un riant aspect. À quelques milles au-delà de Pontiac, commence une délicieuse contrée : mille collines s’y succèdent formant autant de vallons dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle fraîcheur, et présentent à l’œil les plus charmants paysages.

En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes de vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait entendre des échos mystérieux raconter leur grandeur passée, et prédire leur prochaine destruction.

Oh ! comment vous peindrai-je l’enthousiasme dont mon âme fut saisie ? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le recueillement, attentifs aux beautés que la nature offrait en foule à nos regards, veillant sur toutes nos émotions pour jouir de chacune d’elles. J’étais assez près de Marie pour que ma main pressât la sienne ; ainsi nous allions au désert, appuyés l’un à l’autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les sensations d’une scène sublime, et nos tendres sentiments encore accrus par les spectacles de la nature. Que d’images ravissantes offertes à nos yeux ! Quel trouble délicieux dans nos âmes ! Comme la douce impression du présent s’accordait bien avec nos charmants rêves d’avenir ! À peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse chérie ! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l’autel nuptial, au travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille feuillages suspendus sur nos tètes, sous une voûte de soleil, d’ombre et de verdure… Heureux, hélas ! que l’horizon nous fût caché ! car sans doute il contenait des orages !

Etranges mystères de notre nature ! le sommet imposant de la montagne abaisse l’orgueil de l’homme ; le tumulte d’une mer grondante repose l’âme ; et, dans le silence de la forêt solitaire toutes nos passions se déchaînent ardentes et impétueuses ! !

Je redoutais pour Marie les fatigues de la route : mais elle combattait mes inquiétudes avec des paroles pleines d’un charme inexprimable.

« — Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers un bonheur inespéré… » Elle me disait encore : — « Cette retraite solitaire vers laquelle nous allons était l’objet de mes plus ardents désirs, et le dernier terme de mon ambition ; mais toi, Ludovic, n’as-tu point de regrets ? »

Et moi je lui répondais : — « Ma bien-aimée, pendant long-temps je n’ai pas su pourquoi j’existais, et j’ai souvent reproché à Dieu les jours inutiles qu’il m’imposait ; ton amour seul m’a révélé le secret de la vie.

« Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j’étais incertain si je ne poursuivais pas une chimère… La gloire ! ! c’est la grandeur d’un homme avouée par ses semblables… Mais cet aveu, qui le fait ? — la postérité seule.

« La gloire, c’est le soleil de l’âme ; il ne brille qu’après le néant du corps… sa divine lumière ne réjouit que des ombres…

« Mon amie, l’amour ne nous trompe point ainsi : ta douce voix qui m’enchante n’est point un mensonge ; ton regard qui m’enivre de volupté n’est point une illusion ; ta main enlacée dans la mienne n’est point une chimère. O Marie ! l’amour aussi trompe nos cœurs, mais c’est pour leur donner une félicité si grande qu’ils ne sauraient la contenir. »

Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d’une vive clarté ; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu’à ce qu’enfin l’ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt… Nous nous trouvons en face d’une vaste prairie où la nature la plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos yeux dans un torrent de lumière.

Ici l’Indien nous avertit par signes que c’était un lieu de halte. Nous avions devancé son avis. Saisis d’admiration à l’aspect de cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans nous prévenir l’un l’autre, et comme par un mouvement simultané d’enthousiasme sympathique.

Tandis qu’Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine voisine, bien connue de l’Indien, Marie s’assit près de moi sous les rameaux d’un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la prairie qui s’étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa magnificence.

Qu’une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse tout-à-coup pendant une rêverie d’amour ; l’accord charmant de ses traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore des grâces dont elle est ornée, l’enchantement qui s’exhalent de son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant regard ; tout en elle est harmonie, parfum, volupté.

Telle parut à mes yeux la prairie sauvage.

Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude d’insectes aux ailes de pourpre et d’or, de papillons diaprés, d’oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d’émeraude, se croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s’entremêlaient aux fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d’un calice odorant ; les uns, faibles créatures d’un jour ; les autres comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et d’amour ; ici fuyant pour mieux s’attirer ; là volant entrelacés, et s’aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu le témoignage de leurs joies ; une atmosphère énervante par sa douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les airs.

Telle était la scène qui s’offrait aux regards. De tous côtés arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné, prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un plaisir ; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur ; chaque brise de l’air apportait un accent d’amour.

Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle de Marie qui respirait sur mon cœur, et du parfum de sa chevelure sur laquelle j’étais penché, saisi du charme irrésistible de cette solitude, où tout existait pour aimer, je m’inclinai vers Marie, et mes lèvres avant rencontré ses douces lèvres, je demeurai attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur silencieux ! ravissante extase ! volupté du ciel, et pourtant incomplète… car un vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d’impétueux désirs ! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point à me résister… Alors un combat terrible s’engagea dans le fond de mon cœur. Mille flammes ardentes le dévoraient, et mon sang se précipitait bouillant dans mes veines…O ma bien-aimée ! la beauté même qui m’inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait ma victoire si facile, me sauvèrent d’une faiblesse et d’un remords. Dans cet instant d’égarement et de fascination, au milieu de cet éblouissement qui s’empara de tout mon être, tu m’apparus, vision charmante, dessinée dans mon imagination sur un ciel bleu parmi des images roses ; tu m’apparus, créature enchantée sous les traits immatériels qu’on prête aux génies célestes, c’était toujours toi, Marie ; mais toi, plus belle encore, plus séduisante de grâce, de candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile transparent d’un avenir de quelques jours dans notre asile fortuné de Saginaw, au milieu d’une nature encore plus riche, dans une solitude encore plus aimante ; devenue mon épouse chérie, tu reposais sur mon cœur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords… et je frémis en songeant que j’allais tacher cette blanche fleur, lui ravir son parfum d’innocence, infecter de vices et d’amertume la source pure d’une délicieuse félicité ! Je ne pensais point à Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa confiance ; ô mon amie ! le ciel m’est témoin qu’en m’arrachant de tes bras où je mourais de bonheur, je ne cédai qu’à notre amour !

En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix d’hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens, se faisaient entendre. Bientôt nous aperçûmes une troupe d’Indiens qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte : quels étaient ces Indiens ? d’où venaient-ils ? comment se trouvaient-ils entre nous et le village que nous avions quitté le matin même ! Notre guide était-il sincère ? Cette halte qu’il nous avait engagés de faire n’était-elle point conseillée par la trahison ? Si les Indiens nous attaquaient, quelle résistance pourrai-je leur opposer ? Comment défendrais-je Marie ? Placés entre ces sauvages et des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible : les plus sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s’augmenta lorsque je vis Onitou s’entretenir familièrement avec ceux qui marchaient en tête de la troupe. Bientôt toute une tribu d’Indiens s’offrit à nos regards : hommes, femmes, enfants, bagage, fortune, foyer domestique, tout était là.

Ici s’avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos ; on en voyait une autre se séparer de la bande, et assise au pied d’un vieux chêne, présenter sa mamelle à son nouveau-né ; çà et là des Indiens se glissaient, comme des bêtes fauves, parmi les lianes, à la recherche de quelques fruits sauvages ; d’autres s’arrêtèrent sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se rangèrent autour d’un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils suspendirent les chairs encore palpitantes d’un chevreuil et d’un élan. À mesure qu’ils passaient près de Marie, je les regardais avec ce sourire forcé que prend la crainte, quand elle affecte la confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d’orgueil et de mépris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement ; mais ce fut un éclair passager. Son visage redevint tout-à-coup dur et sévère.

J’ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit au Nord du Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au Canada ; et que là, ayant appris l’arrivée des Cherokis, et leur départ pour Saginaw, ils s’étaient remis subitement en route, afin de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur débarquement, et d’observer leur invasion.

Nous continuâmes notre route sans encombre, et j’appris à voyager parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je ne faisais chez quelques peuples européens d’antique civilisation. Le jour approchait de son déclin ; nos ombres et celles de nos chevaux s’allongeaient à notre droite. À l’extrémité de la prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous étions sur le bord méridional de la rivière des Sables ; c’était le bord opposé qui devait nous fournir un asile pour la nuit ; le lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage ; je fis monter Marie dans un canot d’écorce que nous trouvâmes sur le rivage ; je me plaçai près d’elle, et je dirigeai de mon mieux la petite barque qui portait un être adoré, mes espérances et toute ma destinée. Je me rappellerai toujours avec délices ce court instant de bonheur : c’était l’heure où le jour cesse, et où la nuit n’est pas encore venue ; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs concerts, et que ceux des ténèbres n’ont pas commencé leurs chants lugubres ; alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille et vivifie tout, l’astre des nuits répand ses molles clartés sur la nature qui s’endort.

Admirable contraste ! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces murmures, à toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un silence profond ; tout se taisait autour de nous ; pas un bruit lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu * semaient dans l’air, en voltigeant, mille bluettes enflammées, qu’on eût prises pour les étincelles d’un vaste incendie, sans la délicieuse fraîcheur qui régnait autour d’elles.

[Note du copiste : * Les Notes d’auteur en fin d’ouvrage ne comportent aucune référence à l’astérique dans le paragraphe ci-dessus. ]

Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le silence de la nature ; nous demeurions immobiles, et notre canot s’en allait au gré du courant. Déjà, dépassant la cime des grands pins, la lune projetait sur nous sa clarté mystérieuse, et reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l’onde, légèrement agitée par notre frêle esquif ; la paix de l’atmosphère était entrée dans nos âmes ; nous ne pensions point, nous avions le cœur plein ; notre bonheur s’était modifié comme la nature elle-même, tout-à-l’heure si vive, si ardente, si animée, maintenant tranquille et muette. C’était le soir, tendre crépuscule du désert et du cœur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées par les passions du jour.

Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage : — « Oh ! mon ami, quel malheur ! s’écria Marie d’une faible voix ; arrivés déjà ! que ne suivons-nous ce courant qui nous entraîne si doucement ? comme on respire bien ici ! comme il est pur l’air que n’a point souillé le souffle des méchants ! Oh ! faut-il sitôt quitter ces lieux ? où trouver plus de calme, plus d’émotions douces, plus de bonheur tranquille !… » Et la charmante fille se penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore : « Qu’il serait doux, nous abandonnant au cours de cette rêverie presque céleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous bercent si mollement ; qu’il serait doux, mon ami, de mourir ensemble dans une extase du cœur, et de monter au ciel par un élan de nos joies vers Dieu ! Nous ne ferions que changer de patrie… Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous éprouvons ? mais jouirons-nous encore ici bas d’une pareille félicités ? »

Je la guidais vers le rivage, et je lui disais : « Marie, je ne sais si tu es une créature de la terre ; car ta voix, ton langage, toute ta personne, sont pleins d’un charme divin… Quand je vois couler tes larmes, je te prends pour l’ange de la mélancolie aspirant à remonter au ciel où l’innocence ne pleure plus ; mais quand ta voix m’enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que penser de l’être surhumain qui a connu les félicités célestes, et ne méprise pas les joies de la terre… Ma bien-aimée, aie foi dans mon amour ; un air plus doux et plus pur, une contrée plus riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au-delà ; nous serons mieux qu’ici ; car nous serons encore plus loin du monde que nous haïssons… Vois comme le bonheur se révèle à nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage… »

Sur quel rivage nous eût trouvés l’aurore du lendemain, si, cédant à la voix de Marie, et au sommeil qui s’emparait de toute la nature, j’eusse livré notre barque aux hasards du courant ? Je ne sais. L’asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous désignent les caprices du vent, les détours de l’onde, les ombres de la nuit ? *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée par un Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s’est établi près des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries.

À notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite enceinte voisine de l’habitation. Notre hôte s’empressa de faucher leur nourriture dans un champ d’avoine sur pied ; puis, prenant une hache, il coupa dans la forêt un arbre, dont il nous fit du feu pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit. Les pièces de bois, dont la cabane était formée, laissaient l’air extérieur pénétrer par mille ouvertures, et l’humidité du rivage se faisait déjà sentir. Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins, éclaira notre obscure demeure, et nous fit voir un réduit étroit, mais remarquable par sa propreté. Une femme, au visage pâle et maigre, parut ; c’était celle de notre hôte ; autour d’elle étaient groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement peinte, représentant le général Washington, était suspendue au-dessus de la cheminée. Aux États-Unis, Washington est le dieu de la chaumière comme celui du Capitole !… Sur une table placée au centre du logis, on voyait disséminées plusieurs feuilles d’un journal de New-York, de date assez récente. Tout, chez nos hôtes, annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur ; leurs manières polies sans élégance, leur langage correct sans ornement, leurs connaissances exactes, mais bornées, tout prouvait qu’ils n’étaient pas nés au désert, et qu’ils appartenaient à la classe moyenne d’une société civilisée. Leur seul but, leur idée fixe était de faire fortune ; ils étaient comme tous les Américains.

La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi sous la cabane du désert. Cette situation singulière n’eût point été sans charmes pour moi, si Marie eût pu en jouir elle-même ; mais elle était souffrante ; une longue journée de route l’avait affaiblie ; elle ne prit aucune part au repas qui devait réparer ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de repos ; une peau de buffle lui servit de lit ; je couvris ses pieds de mon manteau… alors, accablée de sommeil, Marie prit une de mes mains en gage de sécurité, et, s’étant penchée sur moi, elle s’endormit. Bientôt tout le monde reposa en silence autour de moi ; seul je veillais attentif au dedans, et épiant les moindres bruits du dehors ; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul mouvement qui se fit autour de moi ; veille silencieuse qui fit apparaître à mes yeux, comme des fantômes, les souvenirs de ma jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements, les amours avec les espérances ; veille presque fébrile, durant laquelle l’imagination va mille fois du passé à l’avenir, du désespoir au bonheur, de la sagesse à la folie ; et ne s’arrête qu’à l’instant où, dominée par l’ascendant d’un pouvoir irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du sommeil…

Avant que mes paupières se fussent affaissées, j’avais remarqué que le repos de Marie était troublé par des mouvements soudains, des tressaillements, des paroles entrecoupées. Le matin elle se réveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma main qu’elle avait abandonnée en dormant. Ce geste me tira moi-même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n’avais pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute l’impuissance de la volonté.

Marie était triste et pensive : « Mon ami, me dit-elle, si je n’étais près de toi, je craindrais de grands malheurs… car j’ai eu des songes terribles. »

Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l’avait point reposée… et l’agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre l’avait saisie… Que faire ? Demeurer dans cette cabane solitaire ! Nous arrêter si près du but ! il ne nous fallait plus qu’un jour de voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw pour y rester toujours. Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de repos, qui rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur ? Je dis mes pensées à Marie. « Oui, me répondit-elle, oh ! oui, allons vite à Saginaw… c’est là que nous serons heureux,… tu me l’as promis… »

Nous partîmes à l’heure où la nature a coutume de retrouver la voix avec la lumière ;… mais une nouvelle scène nous réservait de nouvelles impressions… Avant d’arriver à la rivière des Sables, nous avions parcouru de sauvages solitudes ; après l’avoir quittée, nous entrâmes véritablement dans le désert… Nous marchions sans entendre le chant d’un oiseau, le bourdonnement d’un insecte, le mouvement d’un seul être vivant… Ce n’était plus le silence de la nature qui se repose après les chants du jour, et qu’on entend encore respirer pendant qu’elle dort… c’était le silence morne du néant… Le seul bruit qui frappât notre oreille était causé par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux ; bruit régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de vallons, plus d’échos, plus de prairies, plus de ciel ; partout la forêt, partout les mêmes arbres, partout un sol uniforme ; à chaque pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter. Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d’une puissance invisible, qui nous donne l’illusion du mouvement et paralyse nos efforts. Nous allons toujours… toujours… et la scène ne change pas ! ! Où sommes-nous donc ? Suivons nous notre route ? Où est le Nord vers lequel nous devons aller ? le Sud que nous devons fuir ? je crois que nous retournons sur nos pas ; que cette forêt est grande !… et si elle ne finissait pas ! ! elle devient de plus en plus épaisse ; ses ombres plus solennelles… ses voûtes muettes sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu’on se croit engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours.

Ces impressions étaient d’autant plus puissantes sur nous qu’elles contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si brûlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans mon âme et comme une barre d’airain qui pesait sur mon cœur.

« Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant ma main, que cette solitude est profonde et terrible !… » — Et comme son esprit était prompt à saisir les funestes présages : « Mon ami, me dit-elle, sois sûr que ce jour sera un jour fatal… je ne sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point ; sans doute quelque affreux malheur… »

Elle n’acheva pas : une larme compléta sa pensée. Je m’efforçai de la rassurer et de lui donner plus de sécurité que je n’en avais moi-même… Cependant je fus vivement frappé de l’altération dont tous ses traits portaient l’empreinte. Je pensai qu’un peu de repos la soulagerait, et j’ordonnai à notre petite caravane de s’arrêter.

Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous approchions de Saginaw. Il comprit très-bien ma question, et dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l’un Saginaw, l’autre la rivière des Sables, il tira une ligne de l’un à l’autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la place que nous occupions ; ce point se trouvait au tiers de la ligne ; nous n’étions donc qu’au tiers de notre route. Un instant après, et tandis que nous étions assis sous l’ombre d’un catalpa, nous voyons l’Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus léger qu’un chevreuil, en criant : Saginaw ! Saginaw ! et en nous montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course.

Alors Marie fit un effort courageux pour se lever ; nous continuâmes notre route dans le désert… Je m’aperçus bientôt à la voix de Marie que ses forces allaient toujours en déclinant. Après de longues heures de marche, j’ordonnai de nouveau à notre guide de s’arrêter… mais, à ma voix, il redoubla de vitesse, en m’indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu dans le sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir de ténèbres. Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions était si étroit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front ; il était à peine marqué ; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous avions l’air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La nuit étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait pris une voix terrible et lugubre. On n’entendait que le meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La lune, qui mêle un charme aux nuits les plus funestes, comme l’amour d’une belle femme répand de secrets enchantements sur une vie malheureuse, ne se montrait point encore…

Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient quelques cris échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer dans mes veines et mes forces prêtes à défaillir… Dans cet état de faiblesse physique, ma raison elle-même fut troublée, et mon imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres fantastiques qui menaçaient son existence ; je les voyais tantôt sous les traits d’une hyène dévorante, tantôt sous la forme d’un hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent leur proie au passage… mon Dieu ! s’ils allaient s’élancer sur Marie ! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres ; ils tomberont comme la foudre sur celle que j’aime et prendront sa vie avant que je l’aie seulement défendue. Et j’inventais mille autres chimères si faciles à créer quand on a l’âme saisie d’une grande douleur et l’imagination engagée dans des régions inconnues. Les heures s’écoulent, la nuit s’avance, nos chevaux ralentissent leur marche, la fraîcheur s’élève de la terre… Marie gardait un silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main ; je la trouve brûlante : « Mon ami, me dit-elle d’une voix à demi éteinte, n’allons pas plus loin ; je me sens mourir… »

À ces mots, mon cœur se brisa ; je ne sais quelle résolution insensée allait sortir de mon désespoir, lorsque notre guide s’arrête tout-à-coup et crie trois fois : Saginaw ! Ce cri, jeté dans le désert, y trouve un long retentissement et nous revient répété par mille échos ; le premier tumultueux, le second moins fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout-à-coup ; nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord d’une large rivière : celle rivière était la Saginaw, et le bord opposé, l’asile que nous cherchions.



LE DRAME.

« O mon Dieu ! quel bonheur ! s’écria Marie en voyant le rivage. Son énergie morale eût été incapable d’un plus long effort. Je la saisis dans mes bras et la déposai dans une pirogue indienne ; je me plaçai près d’elle comme j’étais en passant la rivière des Sables. « Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne-moi,… je t’ai affligé… j’ai cru, pendant toute cette journée, qu’un destin funeste s’opposait à notre arrivée dans ces lieux… j’avais tort ; car tu es mon bon ange, et tu me guidais… Oh ! je sentais mon corps défaillir et mon âme se briser… mais je ne souffre plus et je n’ai que des pensées de bonheur… »

Ces paroles versaient la joie dans mon cœur, et j’aspirais au rivage comme au terme de toutes nos douleurs.

« Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois comme nous serons dans cette contrée lointaine… Oui, les eaux de la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de la rivière des Sables ; l’air est ici plus doux ; cette terre est plus embaumée ; et voilà que l’astre des nuits, notre bon génie du désert, se lève et brille de tout son éclat… »

Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. « Dieu ! » s’écria-t-elle tout-à-coup d’une voix effrayée, et ses yeux, redescendus à terre, se cachèrent entre ses deux mains.

En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des ombres de la forêt et semblait en montant, s’appuyer sur la cime des arbres… On le voyait s’élever et grandir… il s’avançait sur nous semblable à un spectre de sang…

Cette image terrible avait frappé l’esprit de Marie, et le cri d’effroi qu’elle s’efforça vainement de contenir fut encore la voix d’un sinistre pressentiment.

En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle une énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne sais si sa force s’affaiblit en même temps que sa foi dans l’avenir ; mais je la vis presque aussitôt tomber dans un grand abattement.

Je me trouvai alors livré à des embarras que l’imagination ne saurait concevoir.

Nelson n’était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et les Cherokis, n’avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas, naturels du pays, m’assurèrent qu’aucun étranger n’avait, depuis un temps très-long, abordé dans cette contrée.

Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins et d’inquiétude ; il rendit aussi plus difficile notre situation. Nelson devait nous préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à l’œuvre aussitôt. Mais je ne sais quel eût été notre sort si, en attendant que notre cabane fût élevée, nous n’eussions pas trouvé l’abri d’un toit hospitalier.

Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec quelque soin, n’en possédait alors qu’une seule de grossière construction, et que nous trouvâmes occupée par un Américain canadien d’origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me reconnaissant à cet air de famille qu’ont tous les Français : « Vous venez, me dit-il, de la vieille France ? » Il était né parmi les Indiens, dont il avait pris presque toutes les mœurs. La chasse et la pêche suffisaient à ses besoins, et il trouvait un charme extrême dans une vie toute de liberté sauvage.

Comme nous arrivions il était sur le point de partir ; il se rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier ; il nous offrit sa cabane et nous engagea d’y rester jusqu’à ce que j’en eusse construit une autre. Je lui proposai de l’acheter, laissant à sa bonne foi le soin d’en fixer le prix ; mais il n’écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu’il aimait ce lieu, qu’il y était né, et qu’il y passerait le reste de ses jours.

Ainsi se retrouve jusqu’au fond du désert le caractère des nations.

L’Américain de race anglaise ne subit d’autre penchant que celui de l’intérêt ; rien ne l’enchaîne au lieu qu’il habite, ni liens de famille, ni tendres affections… Toujours prêt à quitter sa demeure pour une autre, il la vend à qui lui donne un dollar de profit.

Non loin de là vous voyez l’homme de sang, français s’attacher à sa terre natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour eux-mêmes les objets qui l’environnent, et préférer ces choses de valeur tout idéale aux froides jouissances de la richesse.

J’acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix du service qu’il me rendait.

Nous avions un asile… mais tout était encore obstacle et misère autour de nous.

Marie fut, dès le premier jour, saisie d’une fièvre particulière à ce pays, et qui manque rarement d’atteindre les étrangers nouvellement arrivés ; il fallait que je me partageasse entre les soins nécessaires à mon amie et les travaux qu’exigeait la construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute précieuse qu’elle était dans notre détresse, ne nous offrait d’ailleurs qu’un imparfait asile ; elle se composait de pièces de bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l’humidité des nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d’insectes s’y introduisaient : les uns, imperceptibles, nous révélaient leur présence par la douleur de leurs piqûres ; les autres, voltigeant par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d’un long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d’un perpétuel bourdonnement ; tous nous livraient sans relâche une guerre impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie.

La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n’avait rien qui pût altérer une santé robuste ; mais la faiblesse de Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des aliments délicats dont nous étions tout-à-fait dépourvus.

Tout nous manquait dans ce désert : le médecin le plus proche était à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le moindre soulagement à ses maux.

Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu ; il eût fallu regagner Détroit pour trouver quelque secours ; nous n’avions aucun moyen d’y retourner par eau, et c’eût été folie que de tenter une seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si difficilement résisté.

Je comptais les jours par mes tourments ; car, au désert, toutes les divisions établies dans le temps disparaissaient ; plus de mois, plus de semaines, plus d’heures. Au bout d’un temps très-court, l’ordre des jours se perd entièrement ; et alors il s’en fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels purs et des orages… et puis quand un affreux malheur a empoisonné la vie, ce n’est plus qu’un long temps de misère et d’ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur, qui se répètent à l’infini, et ne meurent que sous la pierre du sépulcre.

Quel que fût mon chagrin, mon cœur se refusait à concevoir de grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt ; bientôt aussi Marie aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout son mal provenait sans doute d’une suite de jours écoulés sans repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde… et alors combien nous serions heureux ?

Cependant c’était déjà un grand malheur que ce trouble des premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des premières impressions.

Etrange aveuglement ! ma plus grande peine n’était pas de prévoir des infortunes, mais d’avoir perdu des joies !

Je contemplai en face les obstacles que j’avais à vaincre, et m’armai, pour les combattre, de cette énergie morale que donne seule la foi dans le succès.

Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne passais pas auprès de Marie.

J’étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne saurait se décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier lui-même pour faire face à toutes les difficultés.

Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu’ils me coûtaient, je trouvais un charme secret à penser que tout, dans notre bonheur, serait mon ouvrage.

Cependant, quels que fussent mes efforts, l’œuvre que j’avais entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L’état de Marie devenait plus alarmant ; son pouls annonçait une agitation croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte ; mais, sous le voile du sourire errant sur ses lèvres, il était facile d’apercevoir un sentiment de tristesse profonde.

Elle me dit un jour avec tendresse : « Ludovic, tu prends bien de la peine pour préparer notre demeure ? »

Une autre fois : « Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la chaumière… Ah ! je t’en conjure, reste près de moi… qui sait l’avenir ? »

Je repoussai loin de moi l’affreuse pensée dont ces paroles contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint aggraver mes inquiétudes et mes tourments… Dix jours environ s’étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw, et les chaleurs du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les rayons d’un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons dont une température embrasée semblait accroître le nombre et la malignité, notre petite cabane devint le théâtre d’une misère dont je ne pourrais vous tracer le tableau… Je faisais de vains efforts pour éloigner de Marie les innombrables ennemis qui bruissaient autour d’elle ; ils étaient plus prompts à renaître que moi à les anéantir ; et je voyais le beau front de mon amie tout saignant de la morsure de ces vils insectes… je passais ainsi les jours et les nuits veillant auprès de ma bien-aimée, et m’efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur.

Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui était près de s’achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même attaqué de la fièvre du pays, et alors je me trouvai seul, sans appui, entouré de maux qu’il me fallait contempler sans cesse, et que je ne pouvais adoucir.

L’idée d’une affreuse catastrophe avait été long-temps sans pouvoir pénétrer dans mon âme. Chose étrange ! lorsqu’on possède un bien plus cher que la vie, et qu’on en jouit tranquillement, on est prompt à concevoir des craintes chimériques, et, si un grand péril de le perdre se présente, on fait autant d’efforts pour ne pas voir le danger réel, qu’on en faisait auparavant pour apercevoir des dangers imaginaires. Tel est l’ordre et la justice du ciel. L’heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l’infortune, et le pauvre, consolé dans sa misère par des illusions de félicité !

Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma mémoire, l’aspect des souffrances qu’elle endurait sous mes yeux, et peut-être aussi l’opiniâtreté du sort à contrarier tous mes desseins, jetèrent le trouble dans mon âme… Une lueur fatale m’apparut… et tout mon corps se couvrit d’une sueur glacée… Je fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais s’égarer, et je dis à Marie :

« Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera prête a te recevoir… alors la présence de Nelson manquera seule à notre bonheur… S’il s’était avancé sans guide dans ces contrées désertes, nous devrions concevoir de grandes inquiétudes : mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré d’Indiens qui l’aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est aussi le plus sauvage ? Espérons qu’il sera bientôt rendu à nos vœux… Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui m’est plus chère que tous les biens de ce monde : c’est la fin de tes souffrances… Nous ne savons point le remède qui peut te guérir ; le secours d’un médecin nous est nécessaire ; je vais aller le chercher à Détroit ; j’y arriverai dans deux jours, et, deux jours après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l’homme dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle Ovasco demeurera près de toi ; quoique souffrant lui-même, il retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne maîtresse. »

Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans attendrissement ; Marie m’écoutait avec tous les signes d’une émotion profonde… elle resta silencieuse, parut réfléchir beaucoup ; enfin d’une voix altérée :

« Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas… je t’en conjure… quatre jours d’absence… c’est bien long !… non… Ludovic… non… il faut rester… »

Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de tendresse et de mélancolie.

Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de céder à un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir, tandis qu’un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur.

Mais je trouvai en elle une résistance d’instinct contre laquelle ma raison était sans puissance.

« Mon bien-aimé, me disait-elle, je t’en supplie, ne m’abandonne pas ; tu sais combien est fragile la liane séparée du rameau qui la protège… Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore… ta présence seule me soutient… si tu t’éloignes, je me briserai… »

L’accent dont elle prononça ces paroles était déchirant.

Troublé par ce langage d’autant plus désolant qu’il avait toute l’amertume du désespoir, sans la violence qui l’exagère, je tombai à genoux au chevet du lit de Marie… incapable d’articuler un seul mot, je saisis la main de mon amie, et l’arrosai d’un torrent de larmes ; jamais la douleur n’avait ainsi abondé dans mon âme.

Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu… mais je ne retrouvai la raison qui m’avait fui que pour comprendre toute l’horreur de la situation et l’excès de ma misère.

Les illusions de l’infortune, qui abusent de l’espérance, m’avaient toujours voilé la véritable position de Marie. Elle-même s’était plu constamment à me tromper sur son état. Quand je lui parlais de notre bonheur à venir, elle versait des pleurs que je croyais sortis d’une source de joie. Si je l’entretenais de ses souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre conversation ; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces à distraire ma peine, et, tandis qu’elle se consumait dans de cruelles douleurs, c’était elle encore qui me donnait des consolations.

Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette main chérie que je pressais dans un transport de désespoir et d’amour, je la vis desséchée par une affreuse maigreur.

La lumière qui m’apparut fut celle de l’éclair qui brille du même feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier dévoré par le mal… sa figure seule n’avait point subi les mêmes ravages, et conservait, malgré son altération, tous les signes d’une force à peine ébranlée ; soit que l’énergie de son âme se peignit toute dans son regard, soit que l’irritation de la fièvre fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui restaient dans ce faible corps.

Ainsi s’offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel était donc l’effet de ces longs jours passés sous un soleil brûlant ; de ces nuits plus longues encore, écoulées parmi les douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les angoisses toujours croissantes d’une veille qui ne finissait point ! !

Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit : « Mon bon maître, vous ne pouvez quitter ce lieu ; laissez-moi partir pour Détroit ; j’en reviendrai bientôt avec l’homme dont le secours nous est nécessaire. »

Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son dévouement, que son état de maladie rendait imprudente : « Oh ! ajouta-t-il, je me sens mieux ; l’idée de sauver ma chère maîtresse me rend toutes mes forces. — Fidèle serviteur, lui répondis-je, c’est aussi ma vie que tu sauveras. »

J’ignore si un effort extraordinaire de l’âme ne peut pas assoupir les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur éteinte ; mais je vis Ovasco, après avoir reçu mes embrassements, passer le fleuve dans une barque, et tout aussitôt traverser, avec la vitesse de l’élan, la prairie qui couvre la rive opposée.

Ici Ludovic s’interrompit ; sa physionomie mélancolique se couvrit d’un nuage de tristesse encore plus sombre ; et, après un instant de silence, il reprit en ces termes :

« Hélas ! jusqu’à ce jour je vous ai dit des malheurs ; maintenant j’ai à vous raconter des infortunes qui ne se décrivent point.

Le jour qui suivit le départ d’Ovasco, j’éprouvai toutes les émotions que donne une fausse joie : je vis arriver à Saginaw une troupe considérable d’Indiens, dont le costume et l’aspect extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokis. Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et, persuadé que celui-ci était parmi eux, je m’empressai d’aller à sa rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je voyais de près, et bientôt j’eus la certitude que ces Indiens, quoique appartenant à la tribu des Cherokis, n’étaient point ceux que nous attendions.

Tandis que je les observais, je fus témoin d’une scène qui devint pour moi l’occasion d’une révélation terrible…

L’arrivée des Cherokis avait mis en émoi toute la tribu des Ottawas qui occupe Saginaw et les environs… Ceux-ci comprenaient combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d’existence à ses anciens habitants… Le plus grand nombre dissimula son ressentiment… Mais quelques-uns n’eurent point la prudence de le cacher…

— « Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des Cherokis…

— « Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas assez grandes pour nous contenir tous ?

— » Non, répliqua le premier ; nous sommes déjà serrés dans cette rentrée, et tu n’y dresseras pas ta hutte ! »

Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant… « Misérable ! s’écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan ?… » Et, au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds l’Indien Ottawa…

Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas… Je ne le vis point sans un sentiment d’horreur… Cependant les dernières paroles du Cherokis réveillèrent des souvenirs dans mon esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les persécutions qu’avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m’avait parlé d’un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur, et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à l’oppression. Je lui adressai une question à ce sujet ; j’ajoutai que j’étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le défenseur des Indiens… Au nom de Nelson, la physionomie de l’Indien prit une expression mêlée de bienveillance et d’admiration… « Vous êtes l’ami de Nelson, s’écria-t-il avec émotion !…

— « Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces lieux : je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait me précéder ici… Sa fille Marie, que j’aime, est là… dans cette cabane… Elle est faible, languissante, et je meurs d’inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur… Son fils Georges n’était pas moins dévoué à votre cause.

— « Georges ! répéta l’Indien en me regardant fixement… Georges ! le plus courageux des hommes… et le plus infortuné ! ! »

Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan de m’en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants, celui-ci me dit :

— « Depuis long-temps une insurrection de la population noire se préparait dans les États du Sud… Lorsque les nègres de la Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New-York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle fut pour la révolte une occasion d’éclater… Un vaste complot se forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline du Nord.[9]

« Un mois seulement s’était écoulé depuis la persécution cruelle exercée par les Américains contre les Cherokis, et qui avait porté un grand nombre de ceux-ci à s’exiler de la Géorgie. Ceux de notre tribu qui n’avaient point émigré n’hésitèrent pas à seconder le mouvement des nègres… J’étais de ce nombre, et l’un des chefs de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh, afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l’insurrection. Un conseil fut tenu, et l’extermination de nos ennemis communs fut résolue.

« On convint qu’à un signal donné durant la nuit, les nègres des campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice urbaine.

« Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s’entendaient pas ; chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne de lui le rôle obscur de l’obéissance. Hélas ! le respect que montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se présente : il arrivait de New York, où il avait pris la défense des gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son père… Nous le reçûmes comme un ami : la noblesse de son maintien, l’élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et consentit à se mettre à notre tête. — « Ma place naturelle, nous dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire ;… mais je suis trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner un pareil honneur : d’ailleurs, nous combattons tous pour la même cause, celle de la liberté contre la tyrannie… Aussi bien, ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute cruelle qu’elle paraît, soit légitime, j’aime mieux, pour me venger d’un ennemi, l’épée que le poignard.

« À l’heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d’un incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le signal convenu… Mais, chose inouïe ! les nègres, au profit desquels l’insurrection devait éclater, et qu’on avait vus la veille pleins d’une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous le poids de l’oppression la plus dure, ne firent pas un effort pour devenir libres : ils n’exécutèrent rien de ce qu’ils avaient promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l’intérieur des terres.

« Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À l’heure marquée, Georges donna à notre troupe l’ordre de marcher sur Raleigh… Mais sans doute nous avions été trahis ; car à peine sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le nôtre… Malgré l’infériorité de nos forces, nous engageâmes la lutte. Ah ! comment vous peindre la valeur de Georges ?

« Hélas ! tant d’héroïsme méritait-il une fin si funeste ? »

Ici Mohawtan s’arrêta : son émotion était extrême, et je vis que l’œil d’un Indien peut pleurer ; je compris le sens de cette larme et du silence qui la précédait. L’Indien me raconta les exploits de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés. « Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu’il allait succomber sous le nombre : Ami, me dit-il d’une voix énergique, sauve ta vie ; tiens, prends cet écrit, c’est pour mon père… Si jamais tu le revois, tu lui remettras l’adieu de Georges. — Après avoir prononcé ces paroles, il s’anima d’une nouvelle ardeur ; il avait reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l’entends s’écrier avec force : Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs ! je suis vengé ! !… Hélas ! un coup fatal le frappa bientôt lui-même… »

Ici encore l’Indien s’interrompit ; pour moi, je l’écoutais dans cet état d’accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua ainsi : « J’essayai de venger la mort d’un ami si cher ; mais j’étais seul contre une armée : il fallut fuir… À peine échappé au péril, je jetai un coup d’œil en arrière de moi ; je regardai le lieu où j’avais vu Georges la dernière fois… mais je ne distinguai plus rien. En ce moment, la lune montrait à l’horizon son disque d’un rouge de sang… je compris alors que c’était une nuit fatale…

« Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres… Le gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour annoncer le triomphe de la milice américaine sur les Indiens… il vantait en même temps la sagesse des nègres, et prescrivait des mesures sévères contre nous… Alors ce qui restait de notre tribu prit le parti de s’expatrier… Instruit de nos projets, le gouvernement des États-Unis s’empressa de les seconder ; car tout ce que ce pays voulait, c’étaient nos terres. Il chargea même un agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la même route que les premiers émigrants de notre tribu, nous nous sommes rendus d’abord à Pittsburg, puis à Buffaloe ; là, on nous a dit le séjour qu’avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre avec Nelson, l’embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan.

« À Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en remontant le cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous voulions, pour y parvenir, suivre la même voie ; mais on nous a dit que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre.

« Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de ma tribu… la fille de Nelson est ici… quels secours lui sont nécessaires ? Parle, commande… chacun de nous t’obéira… »

Ce récit m’avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer. Georges, le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n’était plus !

« Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m’a confié à sa dernière heure. » L’Indien me remit un papier qui portait l’adresse de Nelson.

J’étais navré de douleur ; cependant, acceptant l’offre généreuse du chef indien, je le priai de m’aider à finir notre cabane. En un instant, tous les bras des Cherokis furent mis à ma disposition ; j’indiquai ce qu’il y avait à faire, et revins près de Marie, rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus.

Je m’appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon âme… Je dis à Marie le zèle obligeant des Indiens qui travaillaient pour nous… et je ne la quittai pas un seul instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me sembla qu’elle reprenait un peu de force… C’était le lendemain qu’Ovasco devait être de retour… nous allions donc recevoir le secours tant désiré… et Mohawtan était venu joyeux m’annoncer qu’un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre habitation.

Ainsi, au milieu de ma désolation, je m’acheminais encore vers l’espérance !

Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s’était chargé d’épaisses vapeurs ; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des pins rendait des frémissements inaccoutumés ; une atmosphère lourde pesait sur la forêt ; on entendait dans les hautes régions de l’air des murmures étranges, tandis qu’un silence morne s’élevait de la terre : tout annonçait un orage.

J’étais assis auprès du chevet de Marie, m’efforçant d’adoucir ses souffrances par les témoignages de mon amour… je lui parlais de notre bonheur à venir… Elle demeura longtemps silencieuse… mais tout-à-coup, me faisant signe de l’écouter, d’une voix calme et résignée elle dit : « Mon ami, cesse de t’abuser… le mal dont je souffre est mortel… rappelle-toi le jour de notre arrivée en ce lieu ; à l’instant où l’astre des nuits tout en feu m’apparut comme un sanglant fantôme, je fus saisie d’une douleur qui ne m’a plus quittée… C’est ce mal qui me consume… aucune puissance ne saurait le combattre… tel est l’ordre de la destinée à laquelle c’est folie de ne pas croire. Etrange égarement de ma raison ! moi, pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie, dégradée, j’ai aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une mortelle ! comme si l’indignité de ma naissance ne devait pas me suivre jusqu’au tombeau… Hélas, l’expiation est bien rigoureuse !

« Mon ami, ajouta-t-elle, j’ai souffert cruellement durant les jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et languissante !… c’est que je n’ai point de repos… Ah ! quel supplice de ne pouvoir dormir ! quelquefois il me semble qu’enfin le sommeil va s’emparer de moi ! alors je m’abandonne à lui, j’invoque sa puissance, je bénis sa main qui s’étend sur moi… déjà la moitié de mon être lui appartient et revient à la vie par un néant passager… l’autre est près de m’échapper aussi ; mais, à l’instant où je vais trouver le calme en perdant la pensée, je ne sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me réveille subitement par la douleur, et, quand j’atteins le but, me replonge au fond de l’abîme…

— « Mon Dieu ! m’écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais tes douleurs ; mais, ô ma bien-aimée, que j’étais loin de les croire aussi cruelles ! Pourquoi donc m’as-tu si long-temps caché la vérité ?

— « Hélas ! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le désespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me donner ?… Oui, je sens la vie se retirer de moi… mais je te le jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, comparés aux tortures que mon âme éprouve… Mon supplice, c’est d’avoir eu l’idée du bonheur qui m’échappe et que j’ai vu si près de moi… c’est d’abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère ! et puis le chagrin qui, dans mon cœur, surpasse tous les autres, c’est de voir à quel degré de misère ma funeste fortune te réduit !…

« Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi : c’est que bientôt… »

Elle s’interrompit : je vis son regard se troubler, ses yeux, errants comme au hasard à l’entour d’elle, s’arrêtèrent tout à-coup, puis une extrême agitation ayant succédé à cet instant de repos, sa pensée se réveilla pour s’égarer dans le délire…

Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur et le désespoir, j’entendais au dehors les premiers bruits de l’orage qui se déclarait dans les airs ; des grondements lointains, d’abord faibles et croissant par degrés, annonçaient l’approche de la tempête ; déjà les vents sifflaient avec violence, et les chênes de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs immobiles.

Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant : « Ecoute, Ludovic, me dit-elle d’une voix plus ferme et plus assurée… je viens d’avoir un songe… et c’est Dieu, sans doute, qui me l’envoie… avant le retour d’Ovasco, je ne serai plus.

« Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force… Laisse-moi, je t’en conjure, te parler des êtres que j’aime et qui sont loin de moi… Mon père ! Georges ! Hélas ! je suis bien malheureuse ! Je ne recevrai point la bénédiction de mon père le jour de son arrivée parmi nous devait être celui de notre union… Et, quand il viendra, sa pauvre fille !… Ah ! qu’il sache du moins qu’elle est demeurée pure et digne de lui jusqu’à son dernier soupir ! !

« Je voudrais aussi t’entretenir de Georges. D’où vient, Ludovic, que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui !… Nous ne savons pas quel est son sort… Hélas ! je ne le crois point heureux ! ! Son cœur est si bon, son âme si grande ! Il est resté parmi les méchants qui nous haïssent ! Mon ami, sois indulgent pour ma faiblesse ; mais quand je songe à lui, j’ai des visions de sang… Ce bon frère ! il m’aimait d’une amitié si tendre ! ! C’est le seul être qui m’ait aimée comme toi, Ludovic ;… il savait bien la bonté de ton cœur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui m’est chère ; je crois que l’affection que tu lui inspirais eût été moins vive, s’il n’avait pas su ton amour pour moi… Hélas ! sera-t-il plus heureux que sa pauvre sœur ?… Peut être tu le reverras… Moi, je vais mourir loin de lui… Quand il te parlera de sa chère Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous souvenant de lui… »

Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs… Je pleurais aussi.

Elle ajouta : « Tu lui donneras ma Bible ; nous avons lu souvent ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et des espérances pour les infortunés… Ses feuillets contiennent quelques fleurs que j’ai cueillies dans la prairie du désert, le jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L’odeur voluptueuse dont elles étaient empreintes s’est purifiée dans les parfums d’un livre religieux… En lui remettant ce témoignage de mon souvenir, rappelle-lui que la religion est le seul bien qu’on n’enlève point aux malheureux…

« Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s’efforçant de se tourner vers moi et me faisant signe d’approcher ma main de la sienne, que te laisserai-je en mémoire de moi ? Hélas ! rien que des douleurs Pourquoi t’imposerai-je des souvenirs funestes ?… Notre attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas ! sans compensation ! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages, ses plaisirs. Si du moins j’avais eu quelques années, quelques jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de dévouement, et mériter ta pitié à force d’amour ! ! O mon ami !… Mais non… Je ne t’ai donné que des chagrins amers, depuis le jour où, en te découvrant ma naissance, j’ai fait retomber sur toi le reflet de ma honte, jusqu’à ce moment suprême où je t’attriste par le spectacle de mes dernières douleurs…

« Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai plus !… Ah ! prends garde à l’influence de ma destinée : ma mémoire te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d’abord m’oublier… »

Elle fit une pause de quelques instants… puis, fixant sur moi un regard touchant : « Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien faible devant ma dernière heure mais, je t’en supplie, dis-moi encore une fois que tu m’aimais tendrement et que tu me pardonnes. Je te demande comme une grâce ces assurances d’amour qu’autrefois je n’eusse point provoquées… C’est que, vois-tu, je vais mourir, et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne… Mourir en entendant ta voix me dire ton amour ! oh ! cette pensée me donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante ;… mais sais-tu, Ludovic, que mon cœur n’a rien perdu de sa puissance d’aimer !…

« Tiens, me dit-elle, encore un peu d’indulgence pour ta pauvre amie… Je t’en conjure, approche-toi près de moi… Mon Dieu, je te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes ; mais aie pitié d’une infortunée qui n’a que peu de temps à t’affliger… Laisse ma tête s’appuyer sur toi, pour que j’entende encore le battement de ton cœur… Nous étions ainsi dans la prairie vierge ; n’est-ce pas qu’alors toi aussi tu étais heureux ?… Oh ! c’est maintenant qu’il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour la pauvre fille qui t’aimait… Il faut que je te dise une chose que je t’avais toujours cachée, c’est que je t’aimai le premier jour où je te vis. Mon cœur a soutenu bien des combats… Je fuyais ton regard, ta présence qui me charmaient, et, quand je reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de bonheur, que ma raison faillit de s’égarer… Cependant je pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie… Mon ami, je te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon cœur était bon… »

Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie : « Te pardonner, m’écriai-je, ange d’innocence et de bonté !… » Et les sanglots étouffaient ma voix.

À l’instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de Marie prit l’expression de la reconnaissance ; alors elle se laissa retomber sur sa couche comme si tous ses vœux eussent été accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une effrayante rapidité… Il était minuit… la fièvre redoublait… Marie tomba dans un affreux délire.

En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées au dehors… la foudre grondait dans le ciel ; un vent impétueux ébranlait la forêt ; les eaux de l’orage tombaient avec une violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à nous protéger.

O mon Dieu ! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d’un être adoré, témoin de maux que je ne pouvais soulager, d’un délire qui troublait ma propre raison… seul dans une forêt sauvage, au milieu d’une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la terre ; placé entre l’être innocent dont je voyais l’agonie, et le Dieu vengeur dont j’entendais la colère ; l’orage sur la tête et dans le cœur !… brisé jusqu’au fond de l’âme par les accents douloureux de Marie ; anéanti par les grondements d’un tonnerre qui ne se reposait point ; ne sachant si toutes les puissances du ciel et de l’enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie ; et tour à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur… Les éclairs qui sortaient d’une nuit sombre illuminaient cette scène solennelle… J’étais dans une extase de terreur muette, de désespoir instinctif et d’espérance religieuse, lorsque les yeux de Marie venant à se porter sur moi :

« Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d’une intelligence prête à s’éteindre, tu pries pour moi !… oh ! merci !… vois quel est le courroux du Ciel !… mon Dieu ! je suis donc bien coupable ! ! ! »

À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente encore que la première ; une extrême agitation s’empara de ses sens ; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases entrecoupées de soupirs… ces mots : Race maudite, infamie du sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche ; enfin elle répéta mon nom deux fois, et quoiqu’en délire, elle pleura. Elle ne dit plus rien.

Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de Nelson ; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent quelquefois les mystères de l’avenir, semblait m’avertir que le sacrifice allait se consommer ; l’orage avait annoncé toutes les phases de l’agonie… En cet instant la forêt fut pleine d’effroyables retentissements ; les éclats du tonnerre ne laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables, éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à l’infini les terreurs de la céleste vengeance ; les grands pins, les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés, brûlés par la foudre, déracinés par les vents ; mille clartés éblouissantes, sorties d’un ciel ténébreux, répandaient sur toute la terre les lueurs épouvantables d’un embrasement universel ; tandis qu’à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de l’incendie.

À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les voix de l’orage et de la douleur ; car il y a encore de l’espérance au fond de la douleur qui gémit… et de même qu’au dehors, tout était silence autour de moi…

Ici Ludovic manqua de voix. Depuis long-temps il se faisait violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché.

Ludovic reprit ainsi : Je n’essaierai point de vous dépeindre l’horreur de ma situation ; il existe des douleurs qui remplissent le cœur de l’homme, et pour lesquelles le langage n’a point de mots.

Aussi long-temps que dure une crise terrible, il semble que l’énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence même de l’agression. Au milieu de tous les tumultes d’un ciel menaçant, de tous les déchirements d’une nature troublée, au sein même de la confusion des éléments, l’homme, tout misérable qu’il est, ne disparaît point ; il demeure debout, grand par sa pensée, et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les orages ; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se tait… lorsque de deux êtres qui s’étaient réfugiés au désert pour s’aimer, l’un manque à l’autre ; lorsque de ces deux âmes qui ne faisaient qu’une âme, l’une est remontée au ciel ! oh ! alors l’infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son cœur, dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans une misère si voisine du néant qu’elle mérite la pitié. Dans le premier moment, j’éprouvai une sorte de contentement de l’extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j’étais plongé, tout en ajoutant à l’horreur de ma situation, m’épargnait une des charges les plus pesantes de la douleur : les consolations du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul ; alors on souffre trop pour l’âme d’autrui. Des paroles d’intérêt, et quelques larmes, c’est tout ce que peut donner la plus tendre amitié : remède qui convient à des chagrins vulgaires ; mais comment exiger d’un ami les brisements du cœur ?

Cependant, à l’instant où je me félicitais d’être isolé pour souffrir sans trouble, j’ai connu toute la faiblesse de l’homme.

Telle est l’infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même supporter long-temps l’excès de la douleur la plus chère.

Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement du monde.

Mais ce monde, que j’ai fui, ne peut m’entendre. Je gémis : aucune voix ne me répond. Je chancelle : aucune main amie ne s’avance pour soutenir ma faiblesse… alors, il faut se repaître d’amertume et de désespoir… alors, en présence de cet être chéri, tout à l’heure palpitant d’amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes yeux se troublent, ma raison s’égare ; tous les souvenirs de cette affreuse nuit se représentent à mon imagination ; mille fantômes m’apparaissent… je crois entendre la voix de Marie qui se plaint… je lui réponds : « Ma bien aimée, c’est moi ! c’est ton ami,… » Mais ses traits sont immobiles… je cherche la vie sur ses lèvres pâles, naguère si suaves… j’y trouve un froid de mort…

Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d’orage et d’incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de moi. Je sens au fond de mon cœur un fer ardent qui le brûle et se retourne mille fois dans la plaie… accablé sous l’épouvante et la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe…

Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes sens.

Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma léthargie par une main secourable… c’était celle de Nelson. En entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres : hélas ! pourquoi ne fut-ce qu’une illusion de son regard ! Plût au Ciel qu’il n’eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à s’éteindre dans la douleur ! !

Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot. Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokis, n’ayant pu franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait halte, et, comme la violence du courant était accidentellement accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d’attendre pendant quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l’informa de mon arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l’embarras où nous étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous ; et, soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières de Nelson eussent touché l’âme du chasseur, celui-ci consentit au retour ; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d’une affreuse catastrophe.

D’abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma défaillance… mais bientôt je compris que, pour consoler le malheur, ce n’est pas assez d’avoir le même sujet de peine, mais qu’il faut encore sentir de même la douleur.

Nelson fut frappé d’un coup terrible en voyant l’énormité de notre infortune ; mais son stoïcisme l’emporta sur sa misère. Je ne croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le cœur, et qu’il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel… quelques larmes coulèrent de ses yeux… bientôt il me fallut pleurer seul…

Je n’ai point d’expression pour vous dire les scènes de deuil et de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie.

Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai reçu… l’autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque j’ai retenu vos pas… vous en admiriez la construction élégante et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on pourrait vivre heureux avec un objet aimé ; oh ! je croyais aussi à ce bonheur ! c’était la demeure préparée avec tant de soin ; l’asile de Marie ; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et mystérieuses… mais le Ciel n’ayant point voulu que mes desseins s’accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité, j’en ai fait un tombeau…

Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements… j’ai bu tout entier le cilice d’amertume… j’ai vu la terre s’emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à mes regards, il m’a semblé que mon âme tombait dans une solitude encore plus profonde. O misère ! une vie de passions et d’orages qui aboutit à un sépulcre ! Est-ce donc là toute la destinée de l’homme ?… Je me précipitai la face contre terre, comme si mon cœur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe ! ! et je songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la veille, respirait pour moi seul, et aujourd’hui n’était plus rien sur la terre… Alors, prosterné sur le néant, j’adorai Dieu !

Tel fut le commencement d’un culte que j’ai, depuis ce temps, renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. « O ma bien-aimée, m’écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile ! je le sens au vide de mon cœur, je n’ai plus les conditions de la vie ; je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut vivre détachée ; Marie, l’ange de mes jours, sans lequel il ne me reste plus qu’à errer ici-bas de misère en misère ; et toi, Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes, le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu’à ta dernière heure, aux devoirs d’une amitié touchante, as précédé ta sœur dans le séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis…. ah ! ne pleurez point mon absence… bientôt je serai près de vous ; la mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s’uniront d’un lien qui ne se brisera jamais. »

Ainsi je disais : et je vis une nouvelle impression de douleur se peindre sur la figure de Nelson… « Quel est donc ce langage ? s’écria-t-il… Georges !… mon fils bien-aimé grands dieux ! le sacrifice serait-il complet ?… »

Ma douleur m’avait égaré : je révélai tout à Nelson ; et ne regrettai point l’indiscrétion de mon désespoir ; car le moment était opportun pour dire au père de Georges toute l’énormité de son malheur. La prière et la douleur avaient élevé son âme vers le ciel ; et l’homme religieux est toujours fort. La pensée qui monte de la terre et arrive jusqu’à Dieu est comme une colonne puissante à laquelle le plus faible se retient…

Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le coup, et, pour la première fois, je crus que ses forces morales seraient au-dessous de son infortune… Mais il releva sa tête, et laissa voir deux larmes étonnées d’avoir coulé de ses yeux ; alors je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et, depuis ce jour, je l’ai relue tant de fois, que je me rappelle exactement ses termes :

« Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle vous annoncera que je n’existe plus. Ne vous affligez point… J’aurai souffert une mort digne de vous et de moi-même. Je ne serai point assez lâche pour attenter à ma vie… Mais il me sera doux de mourir en combattant nos oppresseurs… Je sais, mon père, quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom me survit dans leur pensée… Je serai appelé par eux factieux et rebelle… Ils m’ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma mémoire… mais leur sentence n’atteint point mon âme… J’ignore si mon sang contient des souillures… mais je suis assuré de la pureté de mon cœur… Je paraîtrai confiant devant Dieu… J’ai pris une résolution fatale qui me réjouit : je vaincrai mes ennemis, ou ne survivrai point à notre défaite. Hélas ! j’espère peu de succès ; la population noire est vouée à l’éternel mépris des blancs ; la haine entre nos ennemis et nous est irréconciliable : une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne finiront que par l’extermination de l’une des deux races ; je ne sais quel pressentiment plus triste encore m’avertit que la lutte nous sera fatale… L’issue funeste que je prévois ne me trouble point. J’ignore les desseins de Dieu ; mais je sais les devoirs dont la source est en moi-même ; ma conscience m’apprend qu’il est toujours beau de donner sa vie pour le service d’une sainte cause… Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j’ai une douleur dans l’âme ; ma tristesse ne me vient point de moi ; elle ne procède pas non plus de la crainte de vous affliger… car je sais votre vertu ; et vous ne pourrez regretter long-temps les suites d’un dévoûment qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma sœur ! ma chère Marie ! qu’il est désolant de ne la plus revoir et comme elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n’est plus !… Ah ! tâchez qu’elle conserve long-temps des doutes sur mon sort ! Le Ciel m’est témoin que, dans l’extrémité où je suis, c’est elle seule dont le souvenir trouble ma raison… Je ne puis croire qu’elle habite une terre où je ne serai plus… Ah ! qu’il me soit permis d’adresser quelques paroles au généreux Français dont elle était aimée… Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de l’homme à sa dernière heure : Marie est de toutes les créatures la plus sensible, la plus pure, la plus digne d’amour… Elle vous aime tendrement, Ludovic… Ah ! de grâce, ne brisez pas son cœur ! Elle est bien faible ! ! elle croit aisément au malheur, et ne résiste qu’à l’espérance ; le souvenir du destin de sa mère ne quitte point sa pensée. Hélas ! je n’en doute pas, un chagrin profond abrégerait sa vie. »

Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla quelque temps la terre avec un regard immobile ; puis, levant les yeux au ciel : « O mon Dieu ! dit-il d’une voix grave et pénétrée, Seigneur, qui, pour m’éprouver, m’envoyez les plus cruels malheurs qui puissent déchirer le cœur d’un père, je me soumets à vos décrets tout puissans ; je suis bien infortuné, mais je ne murmurerai point contre votre providence, car vous êtes juste encore, alors que vous êtes sévère. J’accepte vos rigueurs comme des expiations, et, pour désarmer votre colère, je m’efforcerai d’avoir de bonnes œuvres à vous offrir. »

En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane ; je sortis : c’étaient des Indiens Cherokis ayant Mohawtan à leur tête. « Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l’orage d’hier n’a fait aucun dégât dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite à y transporter la fille de Nelson.

— « La fille de Nelson ! m’écriai-je avec désespoir ! ! elle y repose. » Il vit couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan le reconnut sans peine ; les deux amis s’embrassèrent. L’Indien, en pressant sa poitrine sur le cœur de Nelson, y sentit la douleur paternelle ; il jeta un coup-d’œil dans l’intérieur de la cabane, et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir.

Cependant une lutte terrible était prête à s’engager entre les Cherokis et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait vengeance, et c’était pour les Ottawas un bon prétexte de repousser de leur territoire une tribu dont la présence leur était importune. Mohawtan dit : « Voulez-vous prendre parti pour nous ? » — Je ne répondis pas, car j’étais indifférent à toutes choses. Mais Nelson, toujours plein de l’intérêt religieux qui l’avait amené dans ces lieux : « Non, dit-il, je n’épouserai point une injuste querelle. Mohawtan, je suis votre ami ; mais pourquoi serais-je l’ennemi des Ottawas ? Est-ce parce qu’ils défendent leur patrie, ou parce qu’ils ont horreur du sang répandu ?… Ma mission sur la terre est plus noble et plus pure… Si le ciel exauce ma prière et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d’extermination ne s’accompliront pas…

« Un grand devoir m’est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers moi ; je dois faire violence à ma douleur… Mon ami, l’occasion de faire le bien est rare ; une bonne action est la plus sûre consolation du malheur… Ma tâche sera facile à remplir, si je puis faire descendre dans l’âme de ces sauvages quelques paroles d’une religion de paix. »

Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un lieu éloigné d’environ trois milles, dans lequel les Cherokis étaient assemblés pour délibérer.

Je ne voulus point suivre Nelson… Je vis bien qu’il y avait dans son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de la fortune, plutôt qu’à guérir les peines du cœur.

Ainsi, malgré l’arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul.

En ce moment, je l’avoue, quand je réfléchis sur les malheurs accumulés sur ma tête et à l’entour de moi, je me pris à douter de tout, excepté de la misère de l’homme… j’accusai la vertu, la religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente, victime d’un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance aux plus cruelles persécutions ; poursuivie de ville en ville ; couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié, elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d’âme et de grandeur ; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle meurt ! !… Et Georges ! ! mon frère ! ! ! le seul ami que j’aie possédé ! Georges, le plus généreux des hommes ! méritait-il le sort fatal qui m’avait privé de lui ? Fallait-il qu’il se soumît lâchement à la dégradation qu’on voulait lui imposer ? qu’il courbât son front sous une honteuse tyrannie ? Fallait-il, pour être heureux, qu’il commençât par être vil ?… Ah ! son âme était trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission ! il a repoussé l’humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une grande âme que les chaînes de la servitude ! il s’est révolté contre l’oppression !… Sa cause était celle de la liberté humaine ; c’était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n’a point aidé son bras ! Son dévouement est demeuré stérile !

Georges, l’homme magnanime, n’est plus… et ses ignobles tyrans trafiquent tranquillement sur sa tombe.

Etrange destinée du frère et de la sœur ! Celle-ci, faible femme, s’est dérobée aux coups de la tempête ; elle s’est brisée en pliant ; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête à l’orage, est tombé sous la foudre…

Qu’est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur l’univers, et ne préside qu’à des iniquités ?

Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un nouveau sujet d’imprécation.

Pourquoi cette destruction impie d’une race infortunée ! Les Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts. Mais la science ne fait pas l’honnêteté, ni la force le bon droit… D’où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise, du fort sur le faible ? Si le Dieu créateur de ce monde jette parfois un regard sur son œuvre, n’est-ce pas pour combattre en faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l’équilibre que la violence et la méchanceté rompent sans cesse ? Cependant les bons succombent dans la lutte ! ! Tel est le sort Je ces malheureux Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert… dans ce désert, asile de tant d’infortunes imméritées, et qui, par un étrange assemblage, réunit dans son sein l’Européen exilé par ses passions, l’Africain que les préjugés de la société ont banni, l’Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable ! !

Et moi-même, qu’ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les foudres du Ciel ? J’étais bon ! oh ! j’étais plein d’amour pour mes semblables… et j’ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver un peu de bonheur ! ! partout j’ai vu des heureux qui me faisaient pitié, tant ils étaient pauvres de cœur ! Et moi je n’ai trouvé qu’une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille illusions, m’offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma détresse, jusqu’au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant seul sur un tombeau ! ! !

Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l’idée du suicide s’offrit à moi… et je l’acceptai comme le seul remède à ma misère… Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte d’exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête pleine d’une résolution fatale, je sortis de la cabane…

« Mon bon maître ! » s’écria Ovasco en me sautant au cou. C’était le soir du quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle serviteur arrivait en toute hâte. Un vieillard, affaissé par l’âge, et qu’à son costume je reconnus pour un prêtre, l’accompagnait.

La présence d’Ovasco et de cet étranger me fut importune ; ils gênaient l’exécution du dessein que je venais de former ; et l’âme ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis à Ovasco : « Tout est fini ; » et au prêtre : « Votre présence en ce lieu n’est plus nécessaire ! !… » Tous deux me comprirent ; Ovasco se livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda d’un air pénétrant ; sans doute il aperçut mon trouble, et devina mon désespoir jusqu’au fond de mon cœur, car il me dit avec bonté, : « Mon ami, je suis bien loin de la ville ; veuillez me donner l’hospitalité pour aujourd’hui. » Il ajouta d’une voix basse, et comme s’il se fût parlé à lui-même : « Je ne quitterai point ce lieu, car il y a ici des passions… » En prononçant ces mots, il tomba à genoux et pria Dieu.

Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux était fixé, se mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les circonstances de son voyage. Arrivé à Détroit, il s’était présenté chez le seul médecin de cette ville ; mais, lorsque celui-ci sut dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés, il marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant une caution préalable, qu’Ovasco ne put le satisfaire.

Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de Richard ; c’était un Français banni en 1793, à l’époque où, pour sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu ; arrivé jeune aux États Unis, il avait vieilli sur la terre d’exil ; tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charité. Les sentiments d’estime et de vénération qu’il inspirait étaient universels ; et la population du Michigan, dont les trois quarts sont protestants, l’avait nommé, quelques années auparavant, son représentant au congrès. *

[Note de l’auteur. * Réf. ]

Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque son appui comme on demande secours à une puissance supérieure… Le bon vieillard secoue sa tête chargée d’années, et dit : « Les infortunés ! ils sont bien loin ! allons vite à leur secours !… Je sais, ajouta-t-il, un peu de médecine… on me consulte souvent dans ce pays sauvage où les secrets de l’art sont presque inconnus… et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je m’attache aux plaies de l’âme. »

À ce récit d’Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon cœur… et je ne pus songer sans remords à l’indifférence que j’avais témoignée au bon vieillard.

« Pardonnez-moi, m’écriai-je en m’avançant vers lui, je suis bien malheureux !… » et je me précipitai dans ses bras ; j’éprouvai un frémissement de respect et d’admiration en touchant ces cheveux blancs que le désert rendait encore plus imposants. « Eh quoi ! m’écriai-je, malgré le poids des années, vous affrontez cette solitude !

— « Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité, n’y êtes-vous pas venu vous-même avec joie ? »

Je gardais un silence morne.

— « Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous ont conduit dans cet asile solitaire… mon ami, c’est aussi l’amour qui me guide près de vous, l’amour, source de toute vertu et de tout bien. Oh ! ajouta-t-il, je comprends votre infortune, puisque vous avez perdu ce que vous aimiez… Ces cheveux blancs vous tromperaient beaucoup, s’ils vous faisaient penser que j’ai plus de vertu que vous… je serais bien faible aussi devant le malheur. Il me semble que mon cœur se briserait, s’il m’était interdit d’aimer Dieu et de faire du bien à mes semblables… Vous le voyez, mon seul avantage sur vous, c’est d’avoir des affections dont l’objet ne périt point… »

Il y avait dans l’accent du vieillard quelque chose de tendre et de pénétrant… Je crois que le langage du protestant et celui du catholique diffèrent, comme la raison diffère du cœur. Alors je lui ouvris mon âme ; il m’écouta avec une attention mêlée de pitié. Mais quand il sut le projet que j’avais formé d’attenter à mes jours, je vis ses yeux se remplir d’une flamme soudaine. « Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d’ennui ? À quoi suis-je bon sur la terre ?…

— « Malheureux ! ! s’écria-t-il dans un moment de vertueuse colère, qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal ?… » Et les regards de l’octogénaire lançaient les foudres autour de lui.

Il reprit avec douceur : « Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime : je ne vous quitterai point… »

Le saint vieillard fut habile à s’emparer de mon cœur. Je lui racontai l’histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves d’enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le récit de mes infortunes le toucha vivement… il m’écouta en silence et parut se livrer à de profondes méditations ; un jour se passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre intérêt ; il avait peu à peu calmé les orages de mon cœur ; et quand il me vit capable d’écouter la voix de la raison, il m’adressa ces paroles :

« Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes ; et votre infortune est l’expiation de vos erreurs. La société vous a frappé sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de tous les ennemis.

« Tous vos malheurs vous sont venus de l’orgueil et de l’ambition.

« Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses… et, au lieu d’attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de désirs immodérés… Je veux bien croire que vous aspiriez à vous élever en servant votre pays… Mais des ambitions comme la vôtre sont trop difficiles à contenter. Ce n’est pas trop, pour en satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc que l’édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de gloire et d’éclat ?…

« Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux passions ambitieuses de quoi se nourrir… Les grandes gloires se rencontrent encore… ce sont les gloires pures qui manquent.

« L’histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant cinquante siècles, remué le monde… mais combien de noms transmet-elle, grands et purs comme le saint, l’immortel nom de Washington ?

« Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets… ils ne sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d’orgueil… Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui font de si grandes choses… les événements graves s’accomplissent selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes… et les hommes qui s’y mêlent sont quelquefois moins animés de l’amour de la patrie, qu’ardents à poursuivre un peu de célébrité.

« La voie qu’ils suivent est pleine de périls…

« Le pauvre laboureur, dont toute l’ambition poursuit une récolte, fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal ; son horizon finit au bout du sillon qu’il trace.

« Quand les vastes passions de Mirabeau s’élancent dans l’arène politique, quelle barrière les arrêtera ? quelle gloire assouvira cette puissance affamée de bruit et de renommée ?

« Quant à l’illustration littéraire que vous avez recherchée, combien peu de génies jouissent, dans les lettres, d’une gloire désirable ? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignoré du monde, ou d’avoir écrit ces pages impies où Byron se raille de Dieu et de l’humanité ?

« C’est aussi l’orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à chercher dans ce monde un bonheur qui n’existe point ; nous prenons en pitié l’homme que nous voyons se contenter d’un sort modeste ; nous pensons que c’est assez pour lui, mais nous avons pour nous-mêmes de plus vastes désirs…

« Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le bonheur d’un homme et celui d’un autre homme !

« Quel être si indigent n’a pas trouvé durant sa vie un peu de pain qui le nourrisse, une femme qui l’aime, un Dieu qui écoute sa prière ? C’est pourtant toute la vie de l’homme.

« Le mal ici-bas vient de ce qu’on veut placer beaucoup de bonheur dans un cœur qui n’en tient que peu…

« Et c’est encore une excitation de l’orgueil qui, jetant l’homme dans des chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus grand nombre pour arriver au bonheur…

« Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin encore de la perfection où le portera la loi du Christ !

« Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la société, est embarras et obstacle ; mais ne vous abusez point, mon ami : ces entraves qui vous gênent, ces chaînes qui vous pèsent, sont commodes et légères à la multitude… la plupart des hommes ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces transports sublimes de l’enthousiasme ; la condition commune est la médiocrité, et la société fait des lois pour se protéger contre des besoins de gloire qui menacent son repos et des éclairs de génie qui fatiguent ses regards…

« D’ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils durables chez ceux mêmes qui les éprouvent ?… Permettez-moi de vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous espériez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre amour, était encore une chimère de votre imagination, et peut-être la plus cruelle de toutes…

« Dans l’âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui s’aiment est toute amitié, tendresse, dévouement, échange de sentiments généreux… alors la seule richesse qui se dépense entre eux est celle de l’âme… Deux êtres qui se donnent mutuellement ces trésors du cœur ne manquent d’aucun bien et n’ont besoin de personne ; ils jouissent d’une félicité dont la source est en eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la fortune.

« Mais le temps de cette fièvre de l’âme, de cette spiritualité de l’existence, est passager. C’est une heure fugitive d’enchantement dans le long jour de la vie… Et quand cette heure est écoulée, les passions de l’homme, pareilles aux eaux de l’Océan après l’orage, reprennent leur niveau… Les grandes pensées qui exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir son cœur, ne se présentent plus à lui que comme des images brillantes ou comme de beaux souvenirs… Il est retourné aux habitudes et aux exigences de la vie positive.

« Hélas ! faut-il le dire ? on voit les êtres les plus aimants perdre en vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l’âme se durcisse comme le corps, et que tout se dessèche avec les années, même la source d’amour qui jaillit d’un bon cœur ! L’union qui s’est formée dans les illusions repose sur une base bien fragile…

« Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez tout plein de son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur tant désiré s’évanouir comme une nouvelle chimère !

« Une catastrophe terrible a devancé l’épreuve… et vous maudissez la société américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l’ont conduite, au tombeau… Votre plainte est légitime… Il est vrai que les Américains persécutent sans pitié une race malheureuse. Oui, le préjugé qui voue à l’esclavage ou à l’infamie trois millions d’hommes est indigne d’un peuple libre et éclairé. Mais faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des imprécations ? Mon ami, l’iniquité des hommes suffirait seule pour me faire croire à la justice de Dieu.

« Les passions qui vous ont irrité contre l’état social ont en même temps fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un état perfectionné.

« J’ai vécu long-temps parmi les Indiens ; j’ignore quels étaient leurs pères ; mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être, avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possèdent ni les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie civilisée.

« Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle de chaque homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les pays policés.

« Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande part d’influence à la richesse, les peuples sauvages accordent trop d’importance à la force physique.

« Sauf quelques exceptions rares dont s’emparent beaucoup d’esprits médiocres, toutes les sociétés d’Europe et d’Amérique sont gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l’opinion des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s’il ne contient un grand cœur ; chez l’Indien, au contraire, la force morale n’est puissante que par son union à celle des muscles, et la plus grande âme dans un faible corps n’est rien.

« La vie sauvage est d’ailleurs une vie d’égoïsme… Dans ces forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus touchants… Vainement l’infirme, le mutilé, celui dont la raison s’est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci méprisent la voix d’infortunés qui, n’ayant plus la force du corps, ne méritent pas d’exister.

« Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes, mais toutes espèrent d’être secourues… et combien de plaies sont fermées par la charité publique ! Combien de douleurs se taisent devant la religion et la bienfaisance !

« Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l’Indien, dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l’homme ? Ne croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de l’intelligence suprême dont il est un rayon ?…

« Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les jugements que vous avez portés.

« Vos premières impressions sur l’Amérique étaient beaucoup trop favorables ; et vous avez fini par la juger avec une injuste sévérité.

« Ce peuple, qui ne séduit point par l’éclat, est cependant un grand peuple ; je ne sais s’il existera jamais une seule nation dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d’existences heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n’est saillant aux yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes… c’est pour cela que le plus grand nombre y est bien.

« Peut-être vous m’accuserez à votre tour de me complaire dans une illusion ; mais j’ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le charme de ma vieillesse… Lorsque je vois la multitude des sectes protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour pénètrent dans leur sein ; l’inconséquence, la frivolité des unes, l’absurdité des autres[10] ; lorsque, d’un autre côté, je considère le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus favorisées demeurent stationnaires ; se ranimant enfin d’une vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard qui, après un long exil, retrouverait sa patrie… je ne puis m’empêcher de croire que la religion catholique est le culte à venir de ce pays… et cette pensée répand une douce clarté sur mes vieux jours. »

Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva : « Mon ami, ajouta-t-il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils funestes de la solitude et du malheur.

— « Mon père, m’écriai-je, vous m’avez préservé d’un grand crime… mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j’abandonnais le désert, veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur ? Ne voyez-vous pas l’Américain avide passant la charrue sur des ossements pour féconder sa terre ?… Ah ! je ne laisserai point s’accomplir une pareille profanation ! »

Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me disant :

« Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d’ici, un ami bien tendre ; puissiez-vous un jour venir vers moi… mais, mon cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les hivers, n’attendez pas trop long-temps… »

En disant ainsi, le vieillard s’éloigna, emportant mes bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions.

J’étais toujours malheureux, mais je n’étais plus impie, car j’avais vu sur la terre l’image de la divinité dans un vieillard vénérable. J’étais également moins seul depuis que la religion était descendue dans mon âme, et l’aspect de la vertu calme et résignée avait ranimé mon courage.

Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le bateau qui portait les Cherokis laissés par Nelson au fort Gratiot venait d’arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la nation des Cherokis se trouvait réunie ; les Ottawas consentirent à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d’alliance fut conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus. Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour maintenir l’union entre eux et leur enseigner les vérités du christianisme. Il s’efforça de m’attirer près de lui : mais je ne voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie.

Ainsi parla Ludovic ; plus d’une fois, pendant ce récit, le voyageur avait senti couler ses larmes. — Oh ! combien votre malheur me touche ! dit-il au solitaire ; quoi ! depuis tant d’années, vous vivez seul dans ce désert ! — Je n’y suis pas resté toujours, répliqua Ludovic ; j’ai tenté de l’abandonner, mais vainement !… il m’a fallu bientôt y revenir.

D’abord l’abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette dernière espérance m’échappa, et je n’avais plus de force pour répandre des pleurs qu’il m’en restait encore pour exister ; je traînai alors dans ces lieux une vie misérable : j’étais accablé de la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours ; j’errais à l’aventure dans les forêts environnantes ; je cherchais de nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus ; je chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture ; quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je m’arrêtais subitement ; appuyé au tronc d’un arbre, je méditais durant de longues heures ; tous les tristes souvenirs arrivaient dans la solitude. Cette rêverie de l’infortune finissait par troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement. Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe terrible ;… mais bientôt je me retrouvais en présence de l’affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma chaumière, cent fois j’y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et le poids accablant de mon isolement.

Alors l’idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu’un coup fatal avait brisé ma vie, j’avais beaucoup réfléchi aux erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de chimères dans mes premiers desseins. J’avais autrefois jugé le monde à travers des prestiges qui s’étaient évanouis… les rêves de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma raison les combattait ; je comprenais que, pour être propre à la société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue immense et sans limite où je m’étais placé d’abord ; qu’il valait mieux ne voir qu’un coin étroit du monde que de jeter sur l’ensemble des regards vagues et confus ; qu’enfin l’intelligence et la puissance humaine ont des bornes qu’elles ne peuvent tenter de franchir, sous peine de devenir stériles.

Délivré des illusions qui m’avaient égaré dans ma route, ne pouvais-je pas retourner parmi les hommes ?… Je ne m’abusais plus sur la somme de bonheur que le monde peut offrir… d’ailleurs, je repoussais loin de moi la pensée des félicités que j’avais autrefois rêvées ; mais je sentais en moi-même tous les mouvements d’une âme droite et pure. « Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnête ? Ne dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout où il se trouve des hommes vertueux ? »

Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si, à l’époque même où je fus atteint en Amérique d’une infortune affreuse, un autre malheur non moins cruel, arrivé dans ma famille, n’eût combattu dans mon esprit l’idée du retour en France, par la crainte de nouvelles angoisses ; j’appris que mon père n’était plus.

Alors je me rappelai Nelson : non loin de ma demeure, ce digne ministre de l’église presbytérienne travaillait avec ardeur à l’instruction religieuse des Indiens… Je pensai que je pourrais associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir à la civilisation des Ottawas et des Cherokis.

Ayant rejoint le père de Marie, j’entrepris l’exécution de mon projet, je tentai d’enseigner aux indiens les principes qui sont la base de toutes les sociétés civilisées ; je leur exposai les avantages de la vie agricole et le bien-être que donnent les arts industriels ; mais tous me répondaient qu’il est plus noble de vivre de la chasse que du travail ; et en admirant les merveilles de l’art, nul d’entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes théories étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les mœurs des Indiens, quelques réformes salutaires à l’aide de dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que comprenne une population ignorante ; et il me parut que Nelson entendait mieux que moi les faiblesses de l’intelligence humaine. J’aurais essayé de l’imiter si, en abordant le sujet de la religion, je ne me fusse trouvé en opposition de principes avec lui : j’étais catholique et lui presbytérien. Partant d’une doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au lieu de resserrer l’union des Indiens, nous eussions semé parmi eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succès dans cette première tentative ne me découragea pas : j’y avais puisé une nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes réflexions du désert.

Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui m’avait visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m’avait arrêté sur le bord de l’abîme… Je me rendis aussitôt vers lui… Je le trouvai entouré de la vénération de ceux parmi lesquels il avait passé ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima mon courage.

Je formai dans le monde quelques relations ; je m’associai à plusieurs entreprises philantropiques, et résolus de me créer une existence politique. J’entrai complétement dans la vie réelle… mais je m’aperçus bientôt que je n’y trouverais point le bien-être que j’y cherchais.

Lorsque je voyais les œuvres de l’homme toujours incomplètes, les principes de justice et de vérité froissés sans cesse par des passions et des intérêts, les tentatives les plus généreuses entravées par mille obstacles, et les institutions les plus belles souillées d’imperfections, ma raison m’enseignait que tel devait être le spectacle offert par une société composée d’hommes. Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes instincts.

Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard qui m’avait épargné un crime, je résolus d’étudier sa vie. La sérénité de son âme, la tranquillité de son esprit me paraissaient des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l’imitant, devenir aussi heureux que lui ? Cependant, en voyant de près cet homme devant la vertu duquel je m’étais incliné comme devant l’image de Dieu même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce prêtre sublime dans sa charité, et qui passait la moitié de ses jours en bienfaisance, consacrait l’autre à des pratiques de dévotion qui me semblaient étroites, minutieuses, puériles. Sans doute j’avais tort. Je reconnaissais intérieurement mon erreur : quand l’œuvre est si grande, le moyen peut-il être infime ? Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes raisonnements.

Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de l’intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages et des besoins sociaux.

Je vis un homme de mauvaises mœurs honoré du suffrage de ses concitoyens, parce qu’il possédait des talents politiques ; un autre devint un personnage important dans l’État parce qu’il avait des vertus privées. Une jeune fille faisait la joie de parents dignes et vénérables ; elle fut mariée par eux à un riche vieillard !…

Je reconnaissais bien qu’ainsi le veulent les misères de l’humanité. Tantôt le bien semble dépendre d’une vaine forme ; une autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même ; mais le mal ne me semblait pas moins triste, parce que j’en voyais la cause.

Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de bienfaisance dont j’étais membre suivaient les inspirations de la charité la plus pure ; mais pour une plaie que nous pouvions guérir, mille demeuraient sans remède… Est-ce donc là tout le pouvoir de l’homme ? J’approuvais ceux qu’un aussi misérable résultat ne décourageait pas ; mais je me sentais incapable de les imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie pratique et m’efforçais de me créer dans la société quelques intérêts : je n’y trouvais qu’ennui et dégoût.

Alors je jetai sur moi-même mi regard ferme et tranquille ; je n’accusai point la société d’injustice, ni ne déclamai contre la misère de l’homme ; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des expériences de ma vie : c’est que, tout en voyant mes erreurs, j’en subissais encore le joug ; que, dès l’âge le plus tendre, j’avais entretenu des illusions qui n’avaient pas cessé de m’être chères, depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de mon esprit m’avaient entraîné dans un monde fantastique où j’avais long-temps rêvé mille chimères ; et depuis que le voile qui couvrait mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde réel, mais non m’y plaire.

Je savais qu’il fallait s’attendre à trouver parmi les hommes beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n’était pas bien. J’apercevais clairement l’impossibilité d’atteindre le but premier de mes ardents désirs, et j’avais renoncé à le poursuivre ; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser n’avait aucun attrait pour moi ; en discernant le bonheur qu’on peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d’en jouir… Pour avoir trop long-temps vécu en dehors de la société, j’y étais devenu impropre… et mon imagination avait si long-temps nourri des rêves de perfection idéale, qu’elle ne pouvait plus rentrer dans les voies ordinaires de l’humanité… Je subissais le joug de l’habitude, chose si méprisable et si puissante.

Ce dégoût que m’inspira le monde n’excitait en moi aucune haine, et je reconnaissais que d’autres pouvaient aimer cette société imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre.

Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir des maux qu’elle ne peut guérir ; le bonheur de la vertu souvent étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais toujours heureuse de son intention pure ; celui d’une intelligence supérieure gouvernant les hommes, et s’abaissant, quand il le faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie. Mais, en admettant l’existence de ce bonheur, je n’en voulais pas, parce que j’avais conçu l’idée d’un bonheur plus grand, plus pur, plus complet : celui-ci me manquait, parce que je n’avais pu l’atteindre ; je repoussais l’autre qui me paraissait méprisable.

Vainement je m’étais répété cent fois qu’ayant renoncé aux chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités au sein desquelles je voulais vivre… Il m’était impossible d’éloigner de ma vue les images brillantes dont j’avais reconnu le mensonge.

Un temps très-court suffit pour me démontrer que le mal que je portais en moi-même était sans remède ; je ne m’obstinai point à le combattre : j’en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui convînt à l’état de mon âme ; je ne pouvais plus demeurer parmi les hommes ; et cette solitude offrait du moins à mon cœur l’intérêt du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie.

Maintenant, je présente l’étrange spectacle d’un homme qui a fui le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de penser à ses semblables qu’il aime, et loin desquels il est forcé de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin de la société, et d’avoir acquis l’expérience qu’on ne peut plus demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a été de croire l’homme plus grand qu’il n’est.

Si l’homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à un seul principe tous les faits de l’humanité, et établir sur la terre, par un acte de sa puissance, l’empire de la justice et de la raison, il serait Dieu ; il ne serait plus l’homme.

L’homme n’est pas satisfait de la part d’intelligence qui lui a été dévolue ; il voudrait que ses facultés morales fussent au moins plus hautes de quelques degrés… Mais à quel point s’arrêterait-il ? Si sa plainte était écoutée, à mesure qu’il s’élèverait, il voudrait monter davantage, jusqu’à ce qu’il arrivât à la perfection morale qui est Dieu ; mais alors il ne serait plus l’homme.

Ma seconde erreur fut de croire indigne de l’homme le rôle secondaire que sa nature bornée lui assigne… Les plus nobles passions, les sentiments les plus généreux peuvent se mouvoir dans le cercle étroit où sa puissance est renfermée : le résultat est petit, Mais l’effort est grand. Sans arriver jamais à la perfection, l’homme y vise toujours : c’est là sa grandeur. Tel est le but de l’homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que qui que ce soit ; cependant moins que personne je puis l’atteindre. — Malheur à celui qui, s’étant fait une orgueilleuse idée de la puissance de l’homme, s’est accoutumé à poursuivre des buts immenses, des projets sans limites, des résultats complets ; tous ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de l’homme, comme devant une invincible fatalité. »

Ici Ludovic s’arrêta. « Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre retour au désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel isolement ?

— Oui, répondit Ludovic… Dans les premiers temps, le voisinage de Nelson et des Indiens qu’il instruisait fut pour moi l’occasion de quelques relations que j’acceptais sans les rechercher ; mais bientôt ce dernier lien fut brisé.

La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokis fut troublée. L’hiver qui suivit mon retour à Saginaw fut très-rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces épaisses qui firent mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen d’existence, les Indiens n’eurent pour vivre d’autre ressource que le gibier des forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit.

Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule maîtresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l’arrivée des Cherokis parmi eux, la cause principale de leur détresse… Leur misère exalta sans doute leur ressentiment… Nelson fit de vains efforts pour conjurer l’orage qu’il voyait près d’éclater… Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan sur un seul point, peu distant de l’établissement des Cherokis, donnèrent le signal d’extermination, et après une lutte terrible, Nelson vit massacrer jusqu’au dernier des malheureux compagnons de son exil.

Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix…

Cet événement affreux porta le trouble dans l’âme de Nelson ; car son vœu le plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après leur avoir enseigné les vérités de l’Evangile… Mais lorsque les infortunés pour lesquels il avait tout abandonné lui manquèrent, son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du désert, afin de retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces lieux, il fit de vains efforts pour m’entraîner avec lui. Je ne quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme et monotone… J’y ai marqué ma tombe auprès de celle de Marie.

— Oh ! combien je vous plains ! dit le voyageur ; que vous devez être malheureux !

— Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la supporte avec courage… Mon plus grand chagrin est de penser que nul ne peut comprendre mon malheur, et qu’ainsi je n’excite la pitié de personne… Du reste, cette vie amère n’est point sans douceur : tous les jours je visite le monument, objet de mon culte. Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je crois entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix célestes, auxquelles répondent des accents tristes et mystérieux qui semblent sortir de la tombe : il y a beaucoup d’harmonie dans ces mélancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges, et que son ombre chérie ne m’envoie ces douces illusions pour me convier au délicieux festin de l’immortalité.

Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une profonde rêverie…

Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu de temps après, il partit de New-York pour le Havre. En apercevant les côtes de France, qu’il devait ne plus revoir, il pleura de joie. Rendu à sa chère patrie, il ne la quitta jamais.

SUR LA CONDITION SOCIALE ET POLITIQUE DES NEGRES ESCLAVES ET DES GENS DE COULEUR AFFRANCHIS.

L’existence de deux millions d’esclaves au sein d’un peuple chez lequel l’égalité sociale et politique a atteint son plus haut développement ; l’influence de l’esclavage sur les mœurs des hommes libres ; l’oppression qu’il fait peser sur les malheureux soumis à la servitude ; ses dangers pour ceux même en faveur desquels il est établi ; la couleur de la race qui fournit les esclaves ; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se touchent, sans jamais se confondre, ni se mêler l’une à l’autre ; les collisions graves que ce contact a déjà fait naître ; les crises plus sérieuses qu’il peut enfanter dans l’avenir ; toutes ces causes se réunissent pour faire sentir combien il importe de connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des États-Unis. J’ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d’offrir le tableau des conséquences morales de l’esclavage sur les gens de couleur devenus libres ; je voudrais maintenant présenter un aperçu de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet examen me conduira naturellement à rechercher quels sont les caractères de l’esclavage américain.

Après avoir exposé l’organisation de l’esclavage, je rechercherai si cette plaie sociale peut être guérie : quelle est sur ce point l’opinion publique aux États-Unis ; quels moyens on propose pour l’affranchissement des noirs, et quelles objections s’y opposent ; quel est enfin à cet égard l’avenir probable de la société américaine.

§ I.

Condition du nègre esclave aux États-Unis.

Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition de l’esclave. Au lieu d’énumérer les droits dont il jouit, ne suffit-il pas de dire qu’il n’en possède aucun ? puisqu’il n’est rien dans la société, la loi n’a-t-elle pas tout fait en le déclarant esclave ? Le sujet n’est cependant pas aussi simple qu’il le paraît au premier abord ; de même que, dans toutes les sociétés, beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres l’exercice de leur indépendance, de même on voit que le législateur a beaucoup de dispositions à prendre pour créer des esclaves, c’est-à-dire pour destituer des hommes de leurs droits naturels et de leurs facultés morales, changer la condition que Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et une âme destinés à la liberté,

Les droits qui peuvent appartenir à l’homme dans toute société régulière sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce sont ces droits dont la législation s’efforce de garantir la jouissance aux hommes libres, et qu’elle met tout son art à interdire aux esclaves.

Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que l’esclave doit en être entièrement privé. On ne fera pas participer au gouvernement de la société et à la confection des lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargés d’opprimer sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi facile que sa marche est clairement tracée ; les droits politiques, quelle que puisse être leur extension, constituent en tous pays une sorte de privilége. Tous les citoyens libres n’en jouissent pas ; il est à plus forte raison facile d’en priver les esclaves : il suffit de ne pas les leur attribuer.

Aussi toutes les lois des États américains où l’esclavage est en vigueur se taisent sur ce point : leur silence est une exclusion suffisante.

Il n’est pas moins indispensable de dépouiller l’esclave de tous les droits civils.

Ainsi l’esclave appartenant au maître ne pourra se marier ; comment la loi laisserait-elle se former un lien qu’il serait au pouvoir du maître de briser par un caprice de sa volonté ? Les enfants de l’esclave appartiennent au maître, comme le croît des animaux : l’esclave ne peut donc être investi d’aucune puissance paternelle sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de propriétaire, puisqu’il est la chose d’autrui ; il doit donc être incapable de vendre et d’acheter, et tous les contrats par lesquels s’acquiert et se conserve la propriété lui seront également interdits.

La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des contrats dans lesquels un esclave est partie ; cependant il est des cas où elle donne à ses prohibitions l’appui d’une pénalité : c’est ainsi qu’en déclarant nuls la vente ou l’achat fait par un esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des objets qui ont fait la matière du contrat.[11] Le code de la Louisiane contient une disposition analogue.[12] La loi du Tennessee condamne à la peine du fouet l’esclave coupable de ce fait, et à une amende l’homme libre qui a contracté avec lui.[13]

Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des interdictions qui frappent l’esclave de mort civile, on conçoit cependant que le législateur les établisse sans beaucoup de peine. Ici encore il s’agit de droits qui tous sont écrits dans les lois. À la vérité, le principe de ces droits est préexistant à la législation qui les consacre ; mais, sans les créer, la loi les proclame, et, en même temps qu’elle les reconnaît dans les hommes libres, il lui est facile de les contester à ceux qu’elle veut en dépouiller.

Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d’obstacles l’arrêtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il n’existe pour l’esclave ni patrie, ni société, ni famille ; mais son œuvre n’est pas encore achevée.

Après avoir enlevé au nègre ses droits d’Américain, de citoyen, de père et d’époux, il faut encore lui arracher les droits qu’il tient de la nature même ; et c’est ici que naissent les difficultés sérieuses.

L’esclave est enchaîné ; mais comment lui ôter l’amour de la liberté ? il n’emploiera pas son intelligence au service de l’État et de la cité ; mais comment anéantir cette intelligence dont il pourrait user pour rompre ses fers ? 11 ne se mariera point ; mais, quelque nom qu’on donne à ses rapports avec une femme, ces rapports existent, on ne saurait les briser ; ils forment une partie de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est un esclave de plus ; comment faire qu’il y ait une mère et des enfants, un père et des fils, des frères et des sœurs, sans des affections et des intérêts de famille ? en un mot, comment obtenir que l’esclave ne soit plus homme ?

Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de l’interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il quitte le domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la réalité. Son premier soin, en déclarant le nègre esclave, est de le classer parmi les choses matérielles : l’esclave est une propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud ; immobilière dans la Louisiane.

Cependant la loi a beau déclarer qu’un homme est un meuble, une denrée, une marchandise, c’est une chose pensante et intelligente ; vainement elle le matérialise, il renferme des éléments moraux que rien ne peut détruire : ce sont ces facultés dont il est essentiel d’arrêter le développement. Toutes les lois sur l’esclavage interdisent l’instruction aux esclaves ; non-seulement les écoles publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling contre le maître qui apprend à écrire à ses esclaves ; la peine n’est pas plus grave quand il les tue.[14] Ainsi la perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée dans l’esclave, qui se trouve ainsi placé dans l’impuissance d’accomplir envers lui-même le devoir imposé à tout être intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale.

La loi s’efforce de dégrader l’esclave ; cependant un instinct de dignité lui fait haïr la servitude ; un instinct plus noble encore lui fait aimer la liberté. On l’a enchaîné ; mais il brise ses fers, le voilà libre !… c’est-à-dire en état de rébellion ouverte contre la société et les lois qui l’ont fait esclave.

Tous les États américains du Sud sont d’accord pour mettre hors la loi le nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud dit que toute personne peut le saisir, l’appréhender, et le fouetter sur-le-champ.[15] Celle de la Louisiane porte textuellement qu’il est permis de tirer sur les esclaves marrons qui ne s’arrêtent pas quand ils sont poursuivis.[16] Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l’esclave sommé légalement de se représenter est une chose légitime (it is lawful)[17] ; cette loi ajoute que l’esclave, dans une telle position, peut être tué impunément par toute personne quelconque, et de la manière qu’il plaira à celle-ci d’employer, sans qu’elle ait à craindre d’être pour ce fait recherchée en justice.[18] Ces mêmes lois accordent des récompenses aux citoyens qui arrêtent l’esclave en liberté ;[19] elles encouragent les dénonciateurs, et leur paient le prix de la délation.[20]. La loi de la Caroline du Sud va plus loin : elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre l’esclave qui a fui et contre toute personne qui l’a aidé dans son évasion ; en pareil cas, c’est toujours la peine de mort qu’elle prononce. [21]

Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le nègre échappé. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des États à esclaves, touche du pied le sol d’un État qui ne contient que des hommes libres, il peut un instant se croire rentré en possession de ses droits naturels ; mais son espérance est bientôt dissipée. Les États de l’Amérique du Nord, qui ont aboli la servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les livrent au maître qui les réclame.[22]

Ainsi la société s’arme de toutes ses rigueurs et de ses droits les plus exorbitants pour s’emparer de l’esclave et le punir du sentiment le plus naturel à l’homme et le plus inviolable, l’amour de la liberté.

Maintenant voilà l’esclave rendu à ses chaînes ; on l’a châtié d’un mouvement coupable d’indépendance ; désormais il ne tentera plus de briser ses fers ; il va travailler pour son maître, qui est parvenu à le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les embarras pour le législateur et pour le possesseur de nègres. On a étouffé dans l’esclave deux nobles facultés, la perfectibilité morale et l’amour de la liberté ; mais on n’a pas détruit tout l’homme.

Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la société civile ; vainement il s’efforce de le dégrader et de l’abrutir ; il est un point où toutes ces interdictions et ces tentatives ont leur terme, c’est celui où commence l’intérêt du maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave, est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille ; tout en l’abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l’intelligence du nègre, car c’est cette intelligence qui fait son prix ; sans elle, l’esclave ne vaudrait pas plus que tout autre bétail ; enfin, quoiqu’il ait déclaré, le nègre une chose matérielle, il entretient avec lui des rapports personnels qui sont l’objet même de la servitude, et l’esclave, auquel toute vie sociale est interdite, se trouve pourtant forcé, afin de servir son maître, d’entrer en relation, avec un monde, dans lequel, à la liberté, il n’est rien, où il n’apparaît que pour autrui, mais où on lui fait cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux êtres intelligents.

Ici encore l’homme se retrouve, de l’aveu même de ceux qui ont tenté de l’anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de l’esclave, il lui faut de la liberté physique pour travailler, et de l’intelligence pour servir son maître, des rapports sociaux avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la servitude.

Mais s’il ne travaille pas, s’il désobéit à son maître, s’il se révolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il commet des délits, que faire dans tous ces cas ? — on le punira. — Comment ? suivant quels principes ? avec quels châtiments ?

C’est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le législateur.

La loi, qui fait l’un maître et l’autre esclave, créant deux êtres de nature toute différente, on sent qu’il est impossible d’établir les rapports de l’esclave avec le maître, ou de l’esclave avec les hommes libres, sur la base de la réciprocité ; mais alors, en s’écartant de cette règle, seul fondement équitable des relations humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l’on arrive à la violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant son esclave ne sera pas l’équivalent du crime de l’esclave tuant son maître ; la même différence existera entre le meurtre de tout homme libre par un esclave, et celui de l’esclave par un homme libre.

Toutes les lois des États américains portent la peine de mort contre l’esclave qui tue son maître ; mais plusieurs ne portent qu’une simple amende contre le maître qui tue son esclave.[23]

Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont autorisées par les lois américaines ;[24] mais le nègre qui frappe le maître, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la même peine contre l’esclave coupable d’une simple voie de fait envers l’enfant d’un blanc.[25]

Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d’esclaves à personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui fait une blessure grave à un nègre encourt une amende de quarante shillings ; [26] mais le nègre esclave, qui blesse un homme libre, est puni de mort ;[27] Lorsque le nègre blesse un blanc en défendant son maître, il n’encourt aucune peine, mais il subit le châtiment, s’il fait cette blessure en se défendant lui-même[28].

Il n’existe aucune loi pour l’injure commise par un homme libre envers un esclave. On conçoit qu’un si mince délit ne mérite pas une répression ; mais la loi du Tennessee prononce la peine du fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale envers une personne de couleur blanche[29].

Ces différences ne sont pas des anomalies ; elles sont la conséquence logique du principe de l’esclavage. Chose étrange ! on s’efforce de faire du nègre une brute, et on lui inflige des châtiments plus sévères qu’à l’être le plus intelligent. Il est moins coupable puisqu’il est moins éclairé, et on le punit davantage. Telle est cependant la nécessité : il est manifeste que l’échelle des délits ne peut être la même pour l’esclave et pour l’homme libre.

L’échelle des peines n’est pas moins différente, et, sur ce point, la tâche du législateur est encore plus difficile à remplir.

Non-seulement les gradations pénales établies pour les hommes libres ne doivent point s’appliquer pour les esclaves, parce que la société a plus à craindre de ceux qu’elle opprime que de ceux qu’elle protége ; mais encore on va voir qu’il y a nécessité de changer, pour l’esclavage, la nature même des peines.

Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines se réduisent à trois : l’amende, l’emprisonnement perpétuel ou temporaire, et la mort : la première qui atteint l’homme dans sa propriété ; la seconde, dans sa liberté ; la troisième, dans sa vie.

On voit, tout d’abord, qu’aucune amende ne peut être prononcée contre l’esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun dommage dans sa propriété.

L’emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée à la condition de l’esclave. Que signifie la privation de la liberté, pour celui qui est en servitude ? Cependant il faut distinguer ici. S’agit-il d’un emprisonnement temporaire et d’une courte durée ? l’esclave redoutera peu ce châtiment ; il n’y verra qu’un changement matériel de position, toujours saisi comme une espérance par celui qui est malheureux : il préférera d’ailleurs l’oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. À vrai dire, la peine sera pour le maître seul, privé du travail de son esclave, et dont le préjudice sera d’autant plus grand que la peine sera plus longue.

S’agit-il d’un emprisonnement à vie ? on conçoit qu’une réclusion perpétuelle soit une peine grave ; même pour l’esclave qui n’a point de liberté à perdre. Mais ici se présente un autre obstacle : la détention perpétuelle prive le maître de son esclave : prononcer ce châtiment contre l’esclave, c’est ruiner le maître.

L’objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette peine à l’esclave, c’est anéantir la propriété du maître. Ainsi, toutes les peines dont la loi se sert pour châtier les hommes libres sont inapplicables aux esclaves ; la mort même, cet instrument à l’usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut au possesseur de nègres.

Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives aux esclaves, des dispositions portant la mort et l’emprisonnement perpétuel ; quelquefois même ces peines sont appliquées par les cours de justice, mais les cas en sont très-rares ; c’est seulement lorsque l’esclave a commis un grave attentat contre la paix publique ; alors la société blessée exige une réparation ; elle s’empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion perpétuelle ; et, comme par ce fait elle prive le maître de son esclave, elle lui en paie la valeur. « Tous esclaves, porte la loi, condamnés à mort ou à un emprisonnement perpétuel, seront payés par le trésor public. La somme ne peut excéder trois cents dollars. »[30]

Ici des intérêts d’une nature étrange entrent en lutte et exercent sur le cours de la justice une déplorable influence. Le maître, avant d’abandonner son nègre aux tribunaux, examine attentivement le délit, et ne le dénonce que s’il le croit capital ; car l’indemnité étant à cette condition, il n’a intérêt à livrer son esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D’un autre côté, la société, payant le droit de se faire justice, ne l’exerce qu’avec une extrême réserve ; elle épargne le sang, non par humanité, mais par économie ; et, tandis que l’intérêt du maître est qu’on se montre inflexible en châtiant son nègre, celui de la société la pousse à l’indulgence. On ne voit le maître prompt à livrer son esclave que dans un seul cas ; c’est lorsque celui-ci est vieux et infirme ; il espère alors que la condamnation à mort du nègre invalide lui vaudra une indemnité équivalente au prix d’un bon nègre ; mais la société se tient en garde contre la fraude, et, pour ne point payer l’indemnité, elle acquitte le nègre. L’esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le maître, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidité.

Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui porte que la peine d’emprisonnement infligée à un esclave ne peut excéder huit jours, à moins qu’elle ne soit perpétuelle. « À l’exception, dit-elle, des cas où les esclaves doivent être condamnés à un emprisonnement perpétuel, les juris convoqués pour juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés à les emprisonner pour plus de huit jours. »[31]

L’intérêt de cette disposition est facile à saisir. L’emprisonnement temporaire, privant le maître du travail de ses nègres, et lui causant un préjudice sans compensation, est à ses yeux le pire de tous les châtiments. L’emprisonnement perpétuel enlève, il est vrai, au maître, la personne de son esclave ; mais en même temps la société lui en paie la prix.

On conçoit maintenant l’impossibilité d’infliger souvent aux esclaves la mort ou un long emprisonnement ; car ces châtiments répétés ruineraient le maître des nègres ou la société.

Il faut cependant des peines pour punir l’esclave… des peines sévères, dont on puisse faire usage tous les jours, à chaque instant. Où les trouver ?

Voilà comment la nécessité conduit à l’emploi des châtiments corporels, c’est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui s’appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le maître ni pour la société, et qui, après avoir fait éprouver à l’esclave de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitôt son travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la mutilation d’un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné dans ses dispositions relatives à ce dernier châtiment ; car il faut laisser sains et intacts les bras de l’esclave.

Telles sont, à vrai dire, les peines propres a l’esclavage ; elles en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il périrait. Les lois américaines ont été forcées d’y recourir. Dans le Tennessee, il n’existe, outre la peine de mort, que trois châtiments : le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée contre le faux témoin mérite d’être remarquée : le coupable est attaché au pilori, sur le poteau duquel on cloue d’abord une de ses oreilles ; après une heure d’exposition, on lui coupe cette oreille, ensuite on cloue l’autre de même, et, une heure après, celle-ci est coupée comme la première.[32]

Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les peines les plus usitées dans les États à esclaves ; elles exigent, pour leur application, des soins, font naître des embarras, et entraînent quelque perte de temps. Le fouet seul n’offre aucun de ces inconvénients ; il déchire le corps de l’esclave sans atteindre sa vie ; il punit le nègre sans nuire au maître : c’est véritablement la peine à l’usage de la servitude. Aussi les lois américaines sur l’esclavage invoquent-elles constamment son appui.[33]

Tout-à-l’heure nous avons vu le législateur forcé d’attribuer à l’esclave une autre criminalité qu’à l’homme libre ; nous venons aussi de reconnaître qu’aucune des peines appliquées aux hommes libres ne convenait aux esclaves, et que, pour châtier ceux-ci, on est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles.

Maintenant, le crime de l’esclave étant défini, et la nature des peines déterminée, qui appliquera ces peines ? selon quels principes le nègre sera-t-il jugé ? le verra-t-on durant la procédure, environné des garanties dont toutes les législations des peuples civilisés entourent le malheureux accusé ?

Jetons un coup-d’œil sur les lois américaines, et nous allons voir le législateur conduit de nécessités en nécessités à la violation successive de tous les principes. La première règle en matière criminelle, c’est que nul ne peut être jugé que par ses pairs. On sent l’impossibilité d’appliquer aux esclaves cette maxime d’équité ; car ce serait remettre entre les mains des esclaves le sort des maîtres : aussi, dans tous les cas, les hommes libres composent-ils le juri chargé de juger les esclaves ;[34] et ici le nègre accusé n’a pas seulement à redouter la partialité de l’homme libre contre l’esclave ; il a encore à craindre l’antipathie du blanc contre l’homme noir.

C’est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable. Je trouve dans les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes contraires :

« Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une arme à feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec une arme meurtrière, avec l’intention de la tuer, ledit esclave, sur due conviction d’aucun desdits faits, sera puni de mort, pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit toujours contre l’esclave accusé, à moins qu’il ne prouve le contraire. »[35]

C’est encore un principe salutaire et consacré par toutes les législations sages, qu’en matière criminelle les peines doivent être fixées par la loi. Cependant les lois américaines abandonnent en général à la discrétion du juge le châtiment de l’esclave ; tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge fera distribuer le nombre de coups de fouet qu’il jugera convenable, sans fixer ni minimum ni maximum ;[36]

une autre fois, elles laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir parmi les peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu’à la mort exclusivement[37]. Ainsi voilà l’esclave livré à l’arbitraire du juge.

Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents : c’est que nul ne peut se faire justice à soi-même, et que quiconque a été lésé par un crime doit s’adresser aux magistrats chargés par la loi de prononcer entre le plaignant et l’accusé.

Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les lois de ces deux États une disposition qui confère au maître, le pouvoir discrétionnaire de punir ses esclaves, soit à coups de fouet, soit à coups de bâton, soit par l’emprisonnement[38] ; il apprécie le délit, condamne l’esclave et applique la peine : il est tout à la fois partie, juge et bourreau.

Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes, et les formes de la justice régulière impossibles. Faudra-t-il soumettre tous les méfaits du nègre à l’examen d’un juge ? mais la vie du maître, se consumerait en procès ; d’ailleurs la sentence d’un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne faut-il pas qu’un châtiment terrible et inévitable soit incessamment suspendu sur la tête de l’esclave, et frappe dans l’ombre le coupable, au risque d’atteindre l’innocent ?

La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à la répression des délits de l’esclave ; tout se passe entre le maître, et ses nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves ne travaillent pas avec zèle, il les fouette comme des bêtes de somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistrées dans les greffes des cours ; elles ne valent pas les frais d’une enquête. Celui qui consulte les annales des tribunaux n’y trouve qu’un très-petit nombre de jugements relatifs à des nègres ; mais qu’il parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de la misère : c’est la seule constatation des sentences rendues contre des esclaves.

Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver l’homme de tous droits politiques et civils, mais encore le dépouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les principes les plus inviolables.

Un seul droit est conservé à l’esclave, l’exercice de son culte ; c’est que la religion enseigne aux hommes le courage et la résignation. Cependant même sur ce point, la loi de la Caroline du Sud se montre pleine de restrictions prudentes : ainsi les nègres ne peuvent prier Dieu qu’à des heures marquées, et ne sauraient assister aux réunions religieuses des blancs. L’esclave ne doit point entendre la prière des hommes libres. [39]

Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté de l’homme que cette impossibilité d’organiser la servitude sans outrager toutes les saintes lois de la morale et de l’humanité ?

§ II

Caractères de l’esclavage aux États-Unis.

Je viens d’exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés employées pour fonder et maintenir l’esclavage aux États-Unis. Je pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il n’y a rien qui soit spécial à l’esclavage américain. La servitude est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu’on l’établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies.

Ceux qui, en admettant le principe de l’esclavage, prétendent qu’il faut en adoucir le joug, donner à l’esclave un peu de liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière à son esprit ; ceux-là me paraissent doués de plus d’humanité que de logique. À mon sens, il faut abolir l’esclavage ou le maintenir dans toute sa dureté.

L’adoucissement qu’on apporte au sort de l’esclave ne fait que rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu’on ne supprime pas ; le bienfait qu’il reçoit devient pour lui une sorte d’excitation à la révolte. À quoi bon l’instruire ? est-ce pour qu’il sente mieux sa misère ? ou afin que son intelligence se développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses fers ? Quand l’esclavage existe dans un pays, ses liens ne sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l’esclave soit mise en péril : celle du maître, par la rébellion de l’esclave ; celle de l’esclave, par le châtiment du maître.

Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des possesseurs d’esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des mauvais traitements qu’ils font subir à leurs esclaves, il faut leur reprocher l’esclavage même. Le principe étant admis, les conséquences qu’on déplore sont inévitables.

Il en est d’autres qui, voulant excuser la servitude et ses horreurs, vantent l’humanité des maîtres américains envers leurs nègres ; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si le possesseur d’esclaves était humain et juste, il cesserait d’être maître ; sa domination sur ces nègres est une violation continue et obligée de toutes les lois de la morale et de l’humanité.

L’esclavage américain, qui s’appuie sur la même base que toutes les servitudes de l’homme sur l’homme, a pourtant quelques traits particuliers qui lui sont propres.

Chez les peuples de l’antiquité, l’esclave était plutôt attaché à la personne du maître qu’à son domaine ; il était un besoin du luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L’esclave américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu’à la personne du maître ; il n’est jamais pour celui-ci un objet d’ostentation, mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois l’esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu’à sa fortune. Le nègre ne sert jamais qu’aux intérêts matériels de l’Américain.

Jefferson, qui d’ailleurs n’est pas partisan de l’esclavage, s’efforce de prouver l’heureux sort des nègres, comparé à la condition des esclaves romains ; et, après avoir peint les mœurs douces des planteurs américains, il cite l’exemple de Vedius Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux murènes de son vivier, pour le punir d’avoir cassé un verre de cristal.[40]

Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est vrai que l’habitant des États-Unis serait peu sévère envers l’esclave qui briserait un objet de luxe ; mais aurait-il la même indulgence pour celui qui détruirait une chose utile ? Je ne sais. Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud prononce la peine de mort contre l’esclave qui fait un dégât dans un champ.[41]

Je crois, du reste, qu’en effet la vie des nègres, en Amérique, n’est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de leurs esclaves ; ils n’y étaient pas plus attachés qu’on ne tient à une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté, suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain, pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu’on attache aux choses utiles, et qui, dépourvu d’ailleurs de passions violentes, n’éprouve à l’aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des instincts de conservation.

L’habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville avec un cortège d’esclaves. L’exploitation de sa terre est une entreprise industrielle ; ses esclaves sont des instruments de culture. Il a soin de chacun d’eux comme un fabricant a soin des machines qu’il emploie ; il les nourrit et les soigne comme on conserve une usine en bon état ; il calcule la force de chacun, fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux qu’un plus long usage briserait. Ce n’est pas là une tyrannie de sang et de supplices, c’est la tyrannie la plus froide et la plus intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur l’esclave.

Cependant, sous un autre point de vue, l’esclavage américain n’est-il pas plus rigoureux que ne l’était la servitude antique ?

L’esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers deux buts distincts : le premier, c’est d’obtenir de son esclave le plus de travail possible ; le second, de dépenser le moins possible pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur sans l’épuiser. On conçoit ici l’alternative embarrassante dans laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se reposât point et qui pourtant craint qu’un travail continu ne le tue. Souvent le possesseur d’esclaves, en Amérique, tombe dans la faute de l’industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d’une machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir l’esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui enfreindraient cette disposition[42]. Ces lois, du reste, prouvent le mal, sans y remédier : quel moyen peut avoir l’esclave d’obtenir justice du plus ou moins de tyrannie qu’il subit ? En général, la plainte qu’il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs ; et lorsque par hasard il arrive jusqu’à un tribunal, il trouve pour juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire.

Ainsi il me parait juste de dire qu’aux États-Unis l’esclave n’a point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves des anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée ; mais peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse.

J’indiquerai encore ici une dissemblance : l’esclave, chez les anciens, servait souvent les vices du maître ; son intelligence s’exerçait à cette immoralité.

L’esclave américain n’a jamais de pareils offices à rendre ; il quitte rarement le sol, et son maître a des mœurs pures. Le nègre est stupide ; il est plus abruti que l’esclave romain, mais il est moins dépravé.

§ III.

Peut-on abolir l’esclavage des noirs aux États-Unis ?

On ne saurait parler de l’esclavage sans reconnaître en même temps que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et un malheur.

La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l’imputer aux Américains de nos jours, qui l’ont reçue de leurs aïeux. Déjà même une partie de l’Union est parvenue à s’affranchir de ce fléau. Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New-York, la Pensylvanie, n’ont plus d’esclaves.[43] Maintenant l’abolition de l’esclavage pourra-t-elle s’opérer dans le Sud, de même qu’elle a eu lieu dans le Nord ?

Avant d’entrer dans l’examen de cette grande question commençons par reconnaître qu’il existe aux États-Unis une tendance générale de l’opinion vers l’affranchissement de la race noire.

Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet.

D’abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont universellement répandues.

Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la liberté humaine ; ces efforts des hommes religieux sont continus et infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l’esclavage peut avoir une très-longue durée au sein d’une société de chrétiens. Le christianisme, c’est l’égalité morale de l’homme. Ce principe admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l’égalité sociale, qu’il paraît impossible, l’égalité sociale existant, de n’être pas conduit à l’égalité politique. Les législateurs de la Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral dont le christianisme renferme le germe ; car, dans l’un des premiers articles du code qui organise l’esclavage, ils ont eu soin de déclarer, en termes formels, que l’esclave qui recevra le baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait.[44]

On ne peut pas non plus contester que le progrès de la civilisation ne nuise chaque jour à l’esclavage. À cet égard, l’Europe même influe sur l’Amérique. L’Américain, dont l’orgueil ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la tache que l’esclavage imprime à son pays dans l’opinion des autres peuples.

Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute autre sur la société américaine pour l’exciter à l’affranchissement des noirs, c’est l’opinion qui de plus en plus se répand que les États où l’esclavage a été aboli sont plus riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend compte ; dans les États à esclaves, les hommes libres ne travaillent pas, parce que le travail, étant l’attribut de l’esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces États, les blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En d’autres termes, la portion de la population la plus intelligente, la plus énergique, la plus capable d’enrichir le pays, demeure inerte et improductive, tandis que le travail de production est l’œuvre d’une autre portion de la population grossière, ignorante, et qui fait son travail sans cœur, parce qu’elle n’y a point d’intérêt.

J’ai plus d’une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs d’esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l’existence de l’esclavage, et faire des vœux pour sa destruction.

On ne peut donc nier qu’aux États-Unis l’opinion publique ne tende vers l’abolition complète de l’esclavage.

Mais cette abolition est-elle possible ? et comment pourrait-elle s’opérer ? Ici je dois jeter un coup-d’œil sur les diverses objections qui se présentent.

PREMIERE OBJECTION. — D’abord, il est des personnes qui font de l’esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne : les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les blancs.

Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur les nègres. C’est un point sur lequel beaucoup de bons esprits sont partagés ; il me faudrait, pour l’approfondir, plus de lumières que je n’en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc que de courtes observations à cet égard.

En général, on tranche la question de supériorité à l’aide d’un seul fait : on met en présence un blanc et un nègre, et l’on dit ! « Le premier est plus intelligent que le second. » Mais il y a ici une première source d’erreur ; c’est la confusion qu’on fait de la race et de l’individu. Je suppose constant le fait de supériorité intellectuelle de l’Européen de nos jours : la difficulté ne sera pas résolue.

En effet, ne se peut-il pas qu’il y ait chez le nègre une intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait dégénéré par des causes accidentelles ? Lorsque, par suite d’un certain état social, la population noire est soumise pendant plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d’âge en âge, à une vie toute matérielle et destructive de l’intelligence humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui, arrivée à un certain degré, prend le caractère d’une organisation spéciale, et est considérée comme l’état naturel du nègre, quoiqu’elle n’en soit qu’une déviation ? Cette question, que je ne fais qu’indiquer, est traitée avec de grands détails dans un ouvrage en deux volumes, intitulé : Natural and physical history of man, by Richard.

Après avoir indiqué l’erreur dans laquelle on peut tomber en assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de siècles dans des voies opposées, l’une vers la perfection morale, l’autre vers l’abrutissement, j’ajouterai que la comparaison des individus entre eux n’est guère moins défectueuse. Comment, en effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu’il existe, n’a éveillé l’intelligence, le même développement de facultés qui, chez le blanc, est le fruit d’une éducation libérale et précoce ?

Du reste, cette question recevra une grande lumière de l’expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où l’esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New-York et à Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs, fondées sur les mêmes principes que celles des blancs ; et j’ai trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent une aptitude au travail et une capacité égales à celles des enfants blancs. On a cru long-temps, aux États-Unis, que les nègres n’avaient pas même l’esprit suffisant pour faire le négoce ; cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord, un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de grandes fortunes commerciales. Long-temps même on pensa que le nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l’intelligence et de l’adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais un riche industriel du Kentucki me disait un jour que c’était une erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des métiers travaillent tout aussi bien que les blancs.

La question de supériorité des blancs sur les nègres n’est donc pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence qu’on en tire ? Faudrait-il, parce qu’on reconnaîtrait à l’homme d’Europe un degré d’intelligence de plus qu’à l’Africain, en conclure que le second est destiné par la nature à servir le premier ? mais où mènerait une pareille théorie ?

Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales : tout être moins éclairé sera-t-il l’esclave de celui qui aura plus de lumières ? Et qui déterminera le degré des intelligences ?… Non, la valeur morale de l’homme n’est pas tout entière dans l’esprit ; elle est surtout dans l’âme. Après avoir prouvé que le nègre comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu’il sent moins vivement que celui-ci ; qu’il est moins capable de générosité, de sacrifices, de vertu.

Une pareille théorie ne soutient pas l’examen. Si on l’applique aux blancs entre eux, elle semble ridicule ; restreinte aux nègres, elle est plus odieuse, parce qu’elle comprend toute une race d’hommes qu’elle atteint en masse de la plus affreuse des misères.

Il faut donc écarter cette première objection.

SECONDE OBJECTION. — Mais d’autres disent : « Nous avons besoin de nègres pour cultiver nos terres ; les hommes d’Afrique peuvent seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes travaux de la culture ; puisque nous ne pouvons nous passer d’esclaves, il faut bien conserver l’esclavage. »

Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit, réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays, s’il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être cultivés que par des nègres.

Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande divergence d’opinion.

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