Manifeste du parti communiste/Andler/II/Introduction

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Traduction par Charles Andler.
Georges Bellais (tome 2p. 5-58).

INTRODUCTION HISTORIQUE




La Fédération des communistes, au nom de laquelle Marx et Engels rédigèrent leur manifeste, a une préhistoire. Il faut la connaitre. Car le premier marxisme, si neuve qu’en ait été la pensée, a beaucoup appris de cette tradition déjà établie parmi les communistes allemands de 1846. Nous verrons plus tard que de toutes les doctrines socialistes qui ont précédé la leur, la doctrine babouviste est la seule que Marx et Engels aient respectée vraiment. (V. Manifeste et commentaires, § 69). Ce n’est pas sans doute pour sa valeur intrinsèque, mais parce qu’ils la jugeaient élaborée selon la seule méthode qui convienne à la Révolution sociale : par un contact direct avec le prolétariat et en vue d’une intervention directe et collective du prolétariat dans le cours des événements. Or, cette méthode de fixation collective d’une doctrine révolutionnaire, la Fédération des Bannis et la Fédération des Justes l’avaient pratiquée avant la Fédération communiste issue d’elles. Chacune de ces sociétés, quoique secrète, a lancé des manifestes qui sont les devanciers du manifeste communiste. Chacune, malgré la part croissante que prirent les ouvriers dans l’élaboration des principes, eut d’abord ses inspirateurs. Théodore Schuster et Wilhelm Weitling, sinon Bœrne, doivent passer pour d’authentiques prédécesseurs de Marx.


I. La période d’agitation radicale et bourgeoise. Ludwig Bœrne (1832-34)


Le mouvement révolutionnaire allemand, suivit pas à pas le mouvement français. La démocratie socialiste française a été l’institutrice du prolétariat allemand. Mais toutes les démocraties prolétariennes ont été à l’école d’abord des révolutionnaires bourgeois. Avant que Buonarotti trouvât des lecteurs pour son livre sur Babœuf, origine vraie de tout le mouvement prolétarien moderne, il fallait que les principes généraux de la République bourgeoise fussent reconnus à nouveau. C’est la propagande à laquelle se vouèrent, jusqu’au procès d’avril 1834, les sociétés républicaines dirigées par les grands républicains bourgeois et légataires de la monarchie de juillet[1].

L’un de ces groupements, l’Association pour la défense de la presse patriote, fondée par Cormenin, Armand Carrel, Godefroy Cavaignac, Garnier-Pagès et F. Arago, servit de modèle au Deutsche Bund zur Vertheidigung der Pressfreiheit, que fonda un avocat de Deux-Ponts, Savoie, réfugié à Paris après l’échauffourée de Francfort et les fêtes nationalistes et révolutionnaires de Hambach en 1832. Ludwig Bœrne a décrit, dans ses Mittheilungen aus Paris (lettres des 26 et 27 février 1832) comment des employés de magasins allemands, auxquels se joignait un groupe d’artisans communément réuni dans un petit restaurant de la rue Tirechappe, no 7, fondèrent cette association. Une cotisation d’un sou par mois et par homme subvenait à la propagande qui consistait en l’achat de livres utiles à la cause. Des étudiants et des journalistes exilés se mêlaient à la foule des commis et des ouvriers. On fut cinq cents. Au passage Saumon ou dans quelque salle des faubourgs, on se réunissait. Henri Heine, qui a assisté, avec une aristocratique répugnance, à ces tabagies, où le mena Bœrne malgré lui, en a fait un tableau où l’ironie essaie vainement de dissimuler la terreur bourgeoise[2]. Wolfrum et Garnier étaient les principaux orateurs de ces réunions où le poète s’indignait qu’un cordonnier bancal et contrefait pût venir déclarer que tous les hommes étaient égaux. Mais Ludwig Bœrne lui-même y venait, et, d’une parole plus puissante ; aphoristique et brève encore que son style, dans un langage digne du Sermon sur là montagne, gagnait des âmes. Aussi bien son républicanisme social ne différait-il guère de la doctrine de Lamennais, biblique de ton comme la sienne. Cette doctrine est trop éloignée de Marx pour que nous ayons à l’exposer ici.

Les lois de septembre 1834 sur les associations mirent fin à cette forme de la propagande. La société n’en subsista pas moins ; mais, comme les sociétés françaises du même temps, elle se fit secrète.


II. La Fédération des Bannis : Jacob Venedey et Théodore Schuster (1834-36)


La nouvelle société s’appela la Fédération des Bannis. Elle comprit le même personnel que l’association dont elle était issue. Mais elle le disciplina sévèrement. Son organisation n’est pas connue parfaitement. Il semble que les groupes se soient appelés des tentes (Zelte) ou des chaumières (Hütten)[3]. Le comité exécutif, le foyer (Brennpunkt) autour duquel se groupaient ces tentes, exigeait l’obéissance passive et le secret. Peut-être bien, comme dans la franc-maçonnerie, dans le compagnonnage, dans le carbonarisme et dans les sociétés secrètes ultérieures, y avait-il une cérémonie d’initiation ou les récipiendaires étaient menacés de déshonneur et de mort en cas de trahison. On ne sait rien sur l’effectif de la société. Mais la police, en 1840, découvrit des tentes à Brême, à Berlin, à Nassau, à Francfort, à Mayence.

La fin de la société, d’après M. George Adler, aurait été « l’affranchissement et la régénération de l’Allemagne et la mise en pratique des principes contenus dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». Cette fin principale ne pouvait être atteinte « que par la fondation et le maintient de l’égalité sociale et politique, de la liberté, de la vertu civique et de l’unité nationale, d’abord dans les territoires de langue et de mœurs allemandes, puis chez les autres peuples du globe ».

La ressemblance de ce programme avec celui de la Société française des Droits de l’Homme est manifeste ; et on a pu se demander si la Fédération des Bannis a été un groupe annexe ou seulement une copie de cette société annexe ou seulement une copie de cette société française. Question insoluble aujourd’hui, puisque la Société des Droits de l’Homme a été dissoute après les insurrections d’avril 1834, et que les poursuites qui furent dirigées contre elle n’ont pas fait connaitre d’annexe allemande. Mais on peut affirmer que la Fédération des Bannis préconise les mêmes moyens d’action pour les mêmes causes, et présente jusqu’aux mêmes conflits de doctrine. Comme dans la Société des Droits de l’Homme elle-même, le litige s’accusait peu à peu entre les purs démocrates, soucieux avant tout de fonder la République, et qui d’elle espéraient l’éducation et l’émancipation du peuple ; et, d’autre part, les communistes, babouvistes sans doute en majorité, cabétistes aussi. Ce conflit d’idées se reproduit exactement entre les théoriciens Jacob Venedey et Théodore Schuster, qui alors inspiraient ces groupes et présidaient à ce comité exécutif dont les décisions exigeaient l’obéissance passive. On peut s’en faire une idée, d’après, ce qui nous est accessible de leur journal Der Geæchtete (Le Banni), édité en 1834[4].

Jacob Venedey, né à Cologne ; privat-docent à Heidelberg, avait été élevé dans la tradition du républicanisme jacobin, qui prit racine dans les pays du Rhin en 1791[5]. Arrêté à la suite des fêtes républicaines de Hambach, il parvint à s’échapper, au moment même où les autorités badoises allaient le livrer aux autorités prussiennes, et se réfugia à Paris. Bœrne fut son maître, et, avec lui, Lamennais. Mais Gutzkow, dans un banquet fouriériste, plus tard, l’entendit toaster en l’honneur de Fourier[6]. Le flottement de ses opinions sociales s’explique, si l’on songe qu’il fut avant tout un jacobin, affilié à la Société des Droits de l’Homme, et qui reproduisait les formules de ses chefs avec cette obéissance qu’à son tour il réclamait de ses subordonnes.

On s’est étonné de ses formules sociales : « Chacun a le droit de conserver sa propriété sans quoi la propriété serait inutile. Chacun a le droit d’acquérir par le travail ce qu’il ne possède point, sans quoi la pauvreté serait éternelle. ». Il entendait ne reconnaître pour légitime que la seule propriété acquise par le travail. Il estimait que l’État a pour fin le bonheur de tous et de chacun ; et que le régime existant n’est qu’un moyen en vue de cette fin. « Dès lors les richesses sont à la disposition de la société, lui appartiennent en toute propriété sont consacrées à sa fin sainte. C’est à la société que revient le droit de déterminer les limites que la propriété de l’individu n’a pas le droit de dépasser. » Ce n’est pas là autre chose que la conception robespierriste dans laquelle la propriété se définit « le droit qu’à chaque citoyen de jouir et de disposer à son gré de la portion de biens qui lui est garantie par la loi », conception adoptée par la Société des Droits de l’Homme, et qu’elle défendit dans le procès des Vingt-sept en 1833.

On a dit qu’il n’avait pas une notion claire de l’antagonisme de classe. Et cela, sans doute est exact. Mais ses phrases sonores sur la « propagande de la faim », dont le drapeau sanglant portait cette inscription : « Nous n’avons pas de travail, nous n’avons pas de pain », sont les phrases de ce mouvement prolétarien, écrasé à Lyon et au cloître Saint-Merry en 1834.

Il admettait trois moyens de réforme sociale : 1) l’assistance aux nécessiteux ; 2) la garantie à tous du nécessaire ; 3) la taxation du superflu. Il imaginait que la liberté politique conduirait d’elle-même à cette sorte d’égalité sociale qui assurerait une subsistance suffisante à tous les citoyens capables et désireux de travailler. S’il en est ainsi, Venedey a dépassé les formules mêmes de la Société des Droits de l’Homme pour aller jusqu’à celles de Barbes et de la Société des Saisons.

Le sentiment prolétarien s’emparait donc de ceux-là mêmes qui étaient entrés dans la société avec une doctrine surtout nationaliste et républicaine. Lentement ces cordonniers humbles et ces tailleurs obscurs, « ces maîtres du ligneul et de l’aiguille », dont se riait la Gazette politique de Munich, se souvenaient « qu’il y avait encore d’autres droits de l’homme que celui de travailler, de servir, de souffrir de la misère, de la faim et de se taire » ; et leur journal se haussait à des menaces qui attestent la conscience de classe parfaitement développée.

C’est surtout Théodore Schuster qui, dans le Geæchtete, sut faire valoir les revendications prolétariennes. Son influence rapidement fut prépondérante, quand Venedey, sur une démarche de l’ambassade prussienne, dut quitter Paris et s’installer au Havre. Un Alsacien qu’on ne pouvait expulser, Gustave Ehrhardt, fut chargé nominalement de la direction du journal[7]. Schuster en fut le directeur effectif et l’inspirateur, jusqu’à la disparition de la revue en 1836. Il demeura le chef incontesté du groupe jusqu’en 1841.

Il apparait aisément par la lecture du Geæchchtele et des Pensées d’un Républicain, éditées à Paris (1835) que ses maitres théoriques sont Saint-Simon et Sismondi. Mais il eut pour maître pratique le prolétariat français. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait élaboré une notion de la lutte des classes et du déterminisme économique déjà très voisine de Marx, et que ses projets de réforme annoncent Louis Blanc et Lassalle.

À la base du système, il y a la pensée saint-simonienne de la relation nécessaire entre la situation économique et la situation politique ; la pensée « réformiste » et française qui répudie les révolutions politiques comme vaines, si elles ne s’accompagnent d’un bouleversement de l’ordre social lui-même. Le régime de la liberté formelle, fondé par la Révolution, est un leurre, tant que la société se divise en deux classes de citoyens, dont les uns sont pauvres, ignorants et confiants, les autres riches, instruits et avisés. Toutes les lois du monde n’empêcheront pas que les premiers ne soient esclaves des seconds. Les millions de la richesse publique sont concentrés en un petit nombre de mains, et l’on veut que la liberté soit donnée à tous ? La contradiction est pareille à celle qui prétend concilier la royauté d’un seul et la volonté du peuple.

Or, incessamment, dans la dissolution sociale générale, il y a quelque chose qui monte et grandit : un être inconscient, immense, insatiable : le capital. Il réclame le fruit de la peine d’autrui, prélève le produit d’une industrie qui est celle de tous, revendique seul toutes les jouissances d’une civilisation créée par le peuple, qui en est exclu. « Si l’on veut, écrivait le Geæchtete de 1834, que la lumière se fasse pour le peuple, il faut que dans la révolution prochaine on ne renverse pas seulement le trône, mais la monarchie. Or, la monarchie, ce ne sont ni des écussons blasonnés ni des couronnes royales ; la monarchie, c’est le privilège. Et le privilège de tous les privilèges, c’est la richesse. »

Dans la société présente, ajoutaient les Pensées d’un Républicain, le gouvernement politique est aux privilégiés et aux riches ; il s’ensuit que ce gouvernement légifère de façon à consolider encore la richesse acquise et à déshériter davantage le pauvre. « La loi consacre et protège la coalition des forts contre les faibles, des patrons contre les ouvriers. Elle condamne et poursuit la coalition défensive des faibles contre les forts, des ouvriers contre les patrons. Est-ce là de la légalité ? » (Pensées d’un Républicain, p. 39.) Les institutions politiques, la loi civile, le droit commercial, la propriété foncière, le capital n’ont ainsi qu’un but et un résultat nécessaire : accumuler la richesse nationale en un petit nombre de mains ; réduire la majorité des citoyens au rang d’ilotes de la fortune (Vermœgenshelotismus). (Ibid., p. 25.) Une société s’est constituée où la concentration des richesses va de pair avec la prolétarisation.

Schuster reprend alors, en l’appliquant à l’Allemagne, la rigoureuse déduction de Sismondi. Il décrit la fabrique moderne, amoncellement prodigieux de richesses, dont la force agglomérante croît avec plus de vitesse encore que la quantité agglomérée. Il montre comment elle ruine la petite entreprise, accapare le monopole du commerce, et demeure ainsi souveraine absolue du marché du travail. Et, l’ayant conquis, on devine comment elle use de cette souveraineté pour déprimer les salaires, pour allonger démesurément la journée de travail. (Ibid., p. 32.) En Allemagne, des industries entières, vers 1835, ont péri ; d’autres livrent le dernier combat désespéré contre cette invasion de la grande fabrique et du machinisme. « On peut prévoir que, tôt ou tard, la grande majorité des ouvriers seront saisis de fureur révolutionnaire, ou tomberont à la triste existence des ouvriers de fabrique, à moins que des réformes étendues ne mettent fin énergiquement à l’inégalité. » (Ibid., p. 29-30.) « L’existence d’une classe moyenne est devenue incompatible avec la structure du corps social d’aujourd’hui. » (Ibid., p. 25.) « Les hauts barons de la bourse et de l’usine commandent à des centaines de milliers de commis qui mènent dans leurs bureaux une existence méprisée ; à des millions d’ouvriers qui, affamés, exténués, s’étiolent dans leurs ateliers sordides. » Aucun de ces hommes n’a la perspective de fonder jamais une entreprise à lui, n’a un revenu digne d’un homme, ni une sécurité pour la vieillesse. » La richesse ne trouve le chemin que des riches : Nur zu den Reichen führt neuen Reichthums Pfad. (Ibid., p. 25.) « L’opposition de deux classes tous les jours s’accuse davantage : celle des riches qui consomment et ne produisent rien ; celle des pauvres qui produisent tout et sont frustrés de tout. » (Ibid., p. 35.)

Ainsi Schuster distingue nettement que la technique moderne pousse à la brande production. Et il dépasse son maître Sismondi en ce qu’il admire l’audace révolutionnaire de ce puissant outillage. L’esprit réactionnaire de la petite bourgeoisie, qui croit se sauver par la proscription violente du machinisme, ne l’a pas touché. La même révolution technique, qui hâte la prolétarisation des artisans, rend nécessaire la socialisation, Schuster, sans doute, la réclame en idéologue, qui se fonde sur la raison et la justice. Mais il sait aussi, avec des menaces, faire entendre le grondement de la révolution prolétarienne.

Son projet pratique de réformes, qui sans doute lui vient de Buchez, est déjà tout lassalien. L’organisation qui seule tournera au salut public « les forces immenses et aujourd’hui destructives d’hommes » que recèle le machinisme, c’est de mettre la machine au service îles hommes présentement écrasés par sa concurrence. Ce que Schuster réclame, c’est l’association des ouvriers en coopératives de production fondées avec la commandite de l’État : c’est la création d’ « ateliers nationaux. »

Il en faudrait demander le capital à l’État. « Car le devoir de l’État est d’augmenter par tous les moyens l’aisance des citoyens ; sa puissance s’accroît de la prospérité de toutes les industries ; sa destination naturelle est de servir le bien-être des hommes. » (Ibid., p. 18.) Et sans doute, pour une part, ce sont là des considérations de droit naturel peu propres à convaincre des gouvernants, s’ils tiennent, comme le croit Schuster, leur mandat de la classe riche elle-même. Mais il ne manque pas de faire appel aux considérations économiques dont useront plus tard Louis Blanc et Lassalle.

La république coopérative retournerait contre l’industrie capitaliste sa tactique propre, la concurrence ; et cette tactique serait victorieuse certainement. Schuster imagine qu’une émulation vive s’emparerait des ouvriers à qui la mission serait échue de montrer au monde que les travailleurs associés ont droit à l’émancipation, en montrant qu’ils sont capables d’une Gestion autonome. Ils auraient à cœur que la production d’un tel atelier national fût de qualité éminente ; et bientôt l’intérêt même des consommateurs soucieux de se pourvoir de bonne marchandise leur apporterait la clientèle sûre, qui fait la solidité commerciale. Des milliers d’ateliers nationaux, devant l’évident succès, pourraient être commandités du coup. Ils briseraient la féodalité urbaine nouvelle, aussi oppressive que la féodalité agraire du moyen âge. Et la république coopérative, « bientôt rayonnante dans le plein idéal de sa prospérité, répandrait des gerbes de flamme dans les ténèbres désertes des industries mortes ».

On peut craindre, à vrai dire, que la production ne dépasse bientôt la consommation. Le produit du travail allemand actuel, réparti selon le mode coopératif, suffirait presque à abolir la pauvreté. Il faut escompter que par l’amélioration de l’agriculture, par le commerce extérieur et intérieur facilité, par le développement nouveau de l’industrie urbaine, il sera décuplé, vingtuplé peut-être, et ainsi les acheteurs pourront manquer. Mais ne suffirait-il pas d’abréger la journée de travail pour rétablir l’équilibre ? (Ibid., p. 19.) La république coopérative apporte toutes les émancipations, y compris le loisir indispensable à la pensée et à la joie.

Schuster ne doute pas que l’État, si on lui propose cette solution pacifique de la question sociale, ne l’accepte. Il est vain d’attendre, comme Fourier, le millionnaire philanthrope, qui fera seul le sacrifice nécessaire à l’émancipation des prolétaires. Mais on peut s’adresser à l’intelligence des riches, représentés par leur délégation gouvernementale. Qu’ils choisissent, en connaissance de cause, la paix offerte ou la guerre, certaine après leur refus. « Si vous repoussez les paroles de conciliation, si, comme par le passé, vous répondez par des actes de brutalité grossière aux demandes modestes du peuple, — alors malheur, non pas au peuple — car la cause du peuple ne peut plus périr, — mais, malheur à vous, riches ! Vous aurez voulu vous-même votre anéantissement, et il ne manquera pas. Vous ne voulez pas de la réforme sociale. Pliez donc sous la révolution sociale ! »

On voit que cette théorie, qui annonce déjà Lassalle, est aussi comme une ébauche de marxisme. Elle fortifie dans cette Ligue des Bannis, qui sera l’aïeule de la Fédération des communistes, les notions suivantes : 1o la notion de la lutte des classes ; 2o une notion, assez correctement formulée, de la concentration des capitaux ; 3o une théorie de la prolétarisation progressive, très voisine du Manifeste communiste ; 4o une théorie de la révolution, qui ne sera pas politique seulement, mais sociale, et à laquelle il ne manque, pour être tout à fait marxiste, que le pessimisme plus profond qui fait que chez les communistes de 1847 la révolution violente est jugée inévitable ; 5o la création même des ateliers nationaux, bien que Marx ne lui attribue plus la valeur d’une panacée, demeure dans le programme marxiste (§ 53, article 7) comme un moyen de transition efficace.

Il est sûr que la doctrine ainsi ébauchée dépasse infiniment le radicalisme nationaliste de Bœrne et de Venedey. À la méthode conspiratrice, préoccupée de coups de force futurs, se joignait, dans la fédération des anciens réfugiés, ce modérantisme qui bornait la révolution à une révolution toute politique. On exigeait l’obéissance passive pour la réalisation violente d’une fin médiocre. Les adhérents prolétariens, sous l’impulsion de la doctrine nouvelle de Schuster, sans abandonner l’espérance d’une action énergique, crurent nécessaire de débuter par une propagande ouverte. Déjà l’opinion se faisait jour en eux que la révolution sociale ne serait plus la révolution d’une minorité ; et, devant être faite par le grand nombre une fois convaincu, elle n’avait plus de raison de se préparer dans l’ombre. Ils firent sécession en 1836, avec Schuster ; et quand la police prussienne, en 1840, « flaira » quelques groupés, anciennement affiliés à la Fédération des Bannis, ces groupes avaient cessé d’être vivants[8]. Les groupes qui suivirent Schuster reconstituèrent au contraire, avec Paris pour centre, une Fédération des Justes, dont l’effectif grossit rapidement.


III. La Fédération des Justes et Wilhelm Weitling (1836-1839).


Le groupement nouveau se composa surtout d’artisans. À l’obéissance passive de la Fédération des Bannis, il substitua une organisation démocratique et élective[9]. Quelques littérateurs y demeurèrent très influents sans doute. Ce furent, avec Schuster, le poète Germain Mæurer, le cabétiste Hermann Ewerbeck. Karl Schapper aussi, bien qu’il gagnât sa vie à Paris comme typographe, avait autrefois étudié les sciences forestières à Giessen. Mais le cordonnier Heinrich Bauer, l’horloger Joseph Moll le tailleur Wilhelm Weitling assuraient la prépondérance des ouvriers manuels.

À vrai dire, le droit d’association, tel qu’il existait en France alors, empêcha la fédération de se constituer à ciel ouvert. Elle demeura contre son gré, une société secrète ; et, comme la Fédération des Bannis semble avoir été affiliée à la Société des Droits de l’Homme, elle s’affilia à la Société des Saisons, fondée par Barbes et Blanqui en 1837.

L’organisation, sinon dans sa terminologie du moins dans sa forme, se rapprochait de la Société des Saisons. Arnold Ruge l’a décrite par ouï-dire en 1842[10]. Un groupe de dix membres formait une commune ; dix communes s’imissant en un pays (Gau). Une assemblée centrale, dite halle, réunissait les délégués de tous les pays, qui élisaient un Comité exécutif (Vorstand) et un Comité assistant (Beistand). Pareillement, les assesseurs des pays élisaient une Halle assistante (Beihalle). Le Comité exécutif avait la direction politique. Le Comité assistant avait le contrôle. La Halle assistante gérait les finances, les archives, et servait de tribunal d’honneur en cas de conflit. La société comprit un millier de membres.

Mais les principes encore de la Fédération des Justes furent ceux de la Société des Saisons. Cette société professait qu’il ne suffirait plus d’une révolution politique, mais qu’il fallait « détruire les privilèges quelconques ; autrement ce serait ne rien faire[11] ». La République est le seul gouvernement légitime, « parce que seule elle est fondée sur l’égalité ; que seule elle impose à tous des devoirs égaux et donne à tous les mêmes droits ». Ces devoirs sont « l’obéissance à la volonté générale, le dévouement à la patrie et la fraternité envers chaque membre de la nation ». Les droits corrélatifs sont : 1o Le droit à l’existence. « À la condition du travail, chaque homme doit avoir son existence assurée. » — 2o Le droit à l’éducation, « car l’intelligence a le droit de vie comme le corps ». — 3o Le droit électoral et le référendum. « Mais l’état social étant gangrené, pour passer à l’état sain, le peuple aura besoin pendant quelque temps d’un pouvoir révolutionnaire. » — Qui ne voit que de ce programme babouviste de la Société-des Saisons le Manifeste communiste de Marx et d’Engels retiendra : 1o l’obligation universelle du travail ; 2o l’instruction universelle obligatoire ; 3o la dictature du prolétariat ? Et cette notion encore de la République sociale conçue comme un équilibre exact des droits et des devoirs se retrouvera un jour jusque dans les délibérations de l’Internationale.

Mais si clairs que fussent abstraitement ces principes, ils ne laissaient pas de souffrir des interprétations divergentes, quand on passait à la pratique. Le conflit fut vif dans la Fédération des Justes. La destruction de la forme monarchique du pouvoir étant le premier article de foi l’ancienne scission se reproduisait entre réformistes qui imaginaient que l’établissement de la République entraînerait de soi la République sociale, et les communistes stricts qui ne jugeaient pas opportun de commencer la révolution si on ne la voulait pas intégrale Le parte des ébénistes (charpentiers, etc.), tenait pour la révolution partielle et républicaine. Le parti des tailleurs (cordonniers, etc.), imaginait une République mystique, chrétienne, où referait la communauté des biens. L’un et l’autre parti se divisait sur la difficulté de savoir si la révolution serait immédiate ou lointaine. Ces animosités étaient celles-là même qui soulevaient les unes contre les autres les deux principales sociétés secrètes parisiennes, la Société des Saisons et celle des Phalanges démocratiques. On sait aujourd’hui que la Société des Saisons dirigée par Blanqui et Barbès, fut de toutes les sociétés révolutionnaires d’alors à la fois la plus purement ouvrière et la plus modérée. Barbes, en particulier, se montrait pour le présent beaucoup plus disposé à agir par la presse qu’à tenter un coup de main[12]. Les dénonciations calomnieuses semées par les Phalanges, et qui l’eussent rendu suspect à la longue, lui forcèrent la main en mai 1839 ; il dut agir, et la Fédération des Justes, que ne liait plus cependant l’obéissance passive, le suivit par solidarité. Aussi bien elle-même avait-elle été flottante ; et Weitling a toujours hésité entre la propagande pacifique et la révolution sanglante. Ce fut lui que la fédération chargea en 1838 de rédiger un manifeste. Ainsi fut écrite la brochure sur l’Humanité telle quelle est et telle qu’elle devrait être[13] ; elle est la devancière véritable du Manifeste communiste, on l’imprima clandestinement à 2.000 exemplaires. Il a, lui aussi, pour une part, fixé la tradition d’où est sorti le Manifeste de Marx et d’Engels.

Weitling n’était pas encore arrivé en 1838 à cette théorie complexe et d’essence fouriériste qui lui permit de construire en 1842 ses Garanties de l’Harmonie et de la Liberté. On ne peut méconnaître l’esprit babouviste dont la Fédération des Justes imprégna son premier livre.

Ce qui le froisse, c’est la répartition inégale des travaux et des richesses, qui fait que l’ouvrier travaille nuit et jour, et que les magasins regorgent de ses produits, tandis que seul il est privé des denrées les plus indispensablement nécessaires à l’alimentation, au gite confortable, au vêtement. Répartition injuste et qui fait qu’il y a sur la terre autant d’hommes injustes qu’il y a de riches. Être riche, c’est posséder des moyens de goûter plus de joies qu’on n’a de besoin, sans travailler. Cela est criminel tant qu’il y a des pauvres (p. 12) et le travail même des prolétaires se consacre surtout à produire les objets de ce luxe criminel.

Les besoins urgents du prolétaire, l’organisation sociale n’y pourvoit point. On a arrangé les salaires ouvriers de telle sorte qu’ils ne suffisent à donner au travailleur qu’une part médiocre des denrées les plus mauvaises. Les intermédiaires prélèvent sur lui un tribut ruineux. Les usuriers le grugent. Le riche seul achète à bon marché et emprunte à bon compte. Et par surcroît les ouvriers s’aveuglent sur ce qui peut remédier à leur misère. Ils s’en prennent aux machines ; et il est vrai que, dans l’état social présent, elles sont malfaisantes. Car elles jettent sur le pavé, en foule, les ouvriers qu’elles rendent inutiles ; et les salaires dont elles permettent de faire l’économie, se consacrent à accumuler de nouveaux capitaux, c’est-à-dire de nouveaux privilèges pour les paresseux et les jouisseurs. Ainsi la machine, destinée à faciliter le travail de l’ouvrier et qui certes sera un jour son émancipatrice, a accru sa misère sans diminuer son labeur. Peut-être même a-t-elle permis d’allonger sa journée de travail (p. 14).

Quelles causes à ce désordre de l’inégale répartition des biens et des tâches ? Une seule : l’argent. Il est le fléau sanglant. Il est la cause de toutes les oppressions. Les gouvernants, les prêtres, les juges, les voleurs tendent leurs mains avides avec des menaces. Et ce qui est plus dangereux que cette oppression, c’est l’esclavage volontaire de ceux que l’argent corrompt. On vend des biens ; on vend des femmes ; on vend des âmes. On vend sa liberté politique. Au jour des scrutins, quand on dépouille les urnes, il se trouve étrangement que les riches ont raison et que les pauvres ont tort.

À cette société fictive, corrompue et cruelle, il convient de substituer un régime où s’unira la loi de nature à la loi de charité. Ces deux lois conduiront à penser qu’il faut répartir également, entre tous, le travail et la jouissance. Il faut donc donner à tous les citoyens une éducation égale et départir aux deux sexes des droits et des devoirs identiques sous réserve des différences naturelles. Il faut supprimer l’héritage et la propriété individuelle. Les autorités, que l’élection désignera, seront responsables et révocables. Il n’y aura pas de différence dans la répartition des biens entre les hommes investis d’une autorité et les autres hommes, ni entre les travaux qualifiés et les travaux simples. La valeur de tous les produits sera calculée sur le temps de travail (p. 37). Chacun, dans les limites du respect dû au droit d’autrui, aura toute liberté d’agir et de parler. Il aura garantie sociale de pouvoir exercer et développer ses facultés intellectuelles et physiques (p. 23-24).

Ces principes seront respectés si l’on institue dans la société un ordre familial chargé de définir les besoins de tous, et un ordre de production chargé de déterminer les travaux de tous. Tout citoyen, dans cette société faite à l’image de la Fédération des Justes, fera partie des deux ordres.

1o Dans l’ordre familial, les familles assemblées au nombre de 1,000 forment un groupe familial (Verein) et élisent au suffrage universel des hommes et des femmes une autorité de groupe. Dix groupes forment un arrondissement de familles (Familienkreis) et élisent une autorité d’arrondissement. Cette dernière désigne un député pour le Congrès de la Fédération ; et ce congrès élit lui-même un Sénat permanent, autorité législative suprême. Le Sénat institue pour chaque million d’habitants un directeur chargé des enquêtes sur les besoins de la population et les travaux nécessaires pour y faire face, sur les matières premières et denrées disponibles. Le Sénat ayant ainsi fait la balistique des besoins, transmet au ministère la liste des travaux requis, (p. 28, 32.)

2o Dans l’ordre de la production, la société se divise en quatre états : a) l’état rural ; b) l’état ouvrier ; c) l’état intellectuel ; d) l’armée industrielle générale. Dans l’état rural, dix paysans forment une équipe, dirigée par un chef d’équipe élu. Vingt chefs d’équipe élisent un maître-laboureur. Dix maîtres laboureurs désignent un des leurs pour entrer dans le Conseil rural, lequel choisit un représentant de chaque spécialité agricole (culture des céréales, du vin, du houblon, élevage, etc.) pour devenir président dans le ministère de la Fédération. Dans le conseil rural le Sénat choisit un inspecteur par million d’agriculteurs. (p. 28, 32.)

Pareillement, dans l’état ouvrier, dix artisans, artistes ou ouvriers élisent un chef d’équipe ; dix chefs d’équipe désignent un maître-ouvrier, et dix maîtres un chef d’atelier. Cent ateliers choisissent une compagnie de maîtres, élus parmi ceux qui se sont fait remarquer par une invention importante. Les compagnies de maîtres, de concert avec les cent chefs d’atelier de leur ressort, désignent un des leurs pour entrer dans le Conseil industriel, lequel choisit un représentant de chaque branche industrielle pour devenir président dans le ministère de la Fédération. Dans le Conseil industriel le Sénat choisit les comptables et chefs des grands entrepôts sociaux. (p. 29.)

L’État intellectuel subvient au recrutement de toutes les places qui exigent plus de trois ans d’études dans tous les états. Chaque groupe de 1,000 familles a une école élémentaire. Chaque groupe de 10,000 familles a plusieurs écoles d’arts et métiers et une école supérieure. Dix arrondissements, ont ensemble une Université. Les professeurs de la Fédération nomment un membre de chacune des trois facultés (médecine philosophique, physique et technologie), pour être président au ministère. Les étudiants de chaque Université désignent un homme de haut mérite pour entrer dans le Conseil savant. Dans le Conseil savant le Sénat choisit les professeurs fédéraux, (p. 30.)

En dehors de ces travaux ruraux, industriels et intellectuels décentralisés, il y a des travaux d’ensemble qui intéressent toute la Fédération. Le travail des mines, la construction de chemins de fer de ponts et chaussées, de canaux, de défrichement et d’assèchement, de transport, de voirie, de colonisation, sont de cet ordre. Ils sont assurés par une armée industrielle, où le service est obligatoire entre 15 et 18 ans, cantonnée dans les familles et dont les chefs seront élus parmi les rengagés pour les grades subalternes, désignés parmi les professeurs par le Sénat pour les grades supérieurs, (p. 31.)

Enfin les objets de luxe ou de fantaisie sont fabriqués dans des ateliers volontaires où chacun peut s’engager pendant quelques heures supplémentaires dans la semaine, dites heures commerciales. Les produits de ce travail volontaire seront en effet les seuls mis dans le commerce et ce travail sera rémunéré en bons d’échange, lesquels tiendront lieu de monnaie dans ce commerce partiel, et seul autorisé. (p. 34, 38.)

Les présidents du ministère de la fédération ayant étudié la liste des travaux réclamés par le Sénat, en feront la répartition parmi les autorités subalternes, et fixeront du coup le nombre d’heures de travail exigé de chaque citoyen. (p. 32, 33.)

Weitling ne doute pas que les masses n’adhèrent bientôt à cette doctrine. Mais il y faut des apôtres, capables d’allumer les convictions fortes qui décident des actes. Le prolétariat fournira ces apôtres qui seront souvent des martyrs. Car les gouvernants et la bourgeoisie réserveront des châtiments sévères à ceux qui menaceront, par une prédication de révolte, leur puissance privilégiée. Cependant le prolétariat aura cette patience de déléguer des martyrs pour la conquête des esprits. Il sait que la vérité ne se fraie un chemin qu’à travers le sang.

Mais si le martyre prolétarien ne suffit pas à faire la conquête des dirigeants, il sera légitime alors de lâcher le brûlot des révolutions. On inventera les tactiques d’épouvante contre lesquelles s’useront la police, l’armée et qui donneront l’assaut à la propriété[14].

Si éloigné que soit le marxisme de cette doctrine à la fois sentimentale et utopique, il en respecte cependant l’inspiration babouviste, discernable à travers les enjolivements que Weitling emprunte à Fourier et à Cabet. L’abolition de la propriété foncière et de l’héritage, le plan social de défrichement et d’amélioration des terres, la mise sur pied d’armées industrielles, la combinaison de l’éducation et de la production matérielle ne sont pas sans doute des idées personnelles de Weitling. Il ne fait que recueillir des formules courantes, mais à son tour il les accrédite dans cette Fédération des Justes, où Marx les retrouvera. Le programme marxiste les retient à titre de mesures transitoires. (§ 53, art. 1, 3, 7, 8, 10.) Et il n’y a pas jusqu’à cette promptitude au coup de main, quand l’œuvre de propagande pacifique est épuisée, qui ne demeure sympathique à Marx, aux heures mêmes où il la juge impolitique.

Le coup de main eut lieu vraiment, les 12 et 13 mai 1839 où la Société des Saisons couvrit de barricades le quartier de l’Hôtel-de-Ville. Comme tout le parti de Barbès, la Fédération des Justes y périt. Parmi les Allemands affiliés qui furent condamnés, on peut atteindre les noms de quelques héros obscurs. Austen (Rudolf-August-Florenz), bottier, né à Dantzig, âgé de 23 ans, « après s’être battu avec un tel acharnement qu’on en parlait beaucoup dans le moment du combat », fut ramassé derrière la barricade de la rue Greneta percé d’un coup d’épée et de plusieurs coups de baïonnette[15]. Il guérit miraculeusement et fut condamné à quinze ans de réclusion. Daniel Mayer, ferblantier, né à Deux-Ponts, âgé de 28 ans, fut capturé lors de l’attaque par les insurgés de la mairie du VIIe arrondissement et condamné à la même peine. Karl Schapper, Heinrich Bauer, après avoir purgé leur prison préventive, durent s’exiler à Londres[16]. L’horloger Joseph Moll et Wolfrum purent s’enfuir. Plusieurs, inscrits sous de faux noms à l’Hôtel-Dieu, y moururent de leurs blessures. Weitling se réfugia en Suisse, non sans avoir pu, au préalable, rassembler les débris de la Fédération écrasée.


IV. — La Fédération communiste (1847-1851) : Karl Marx et Frédéric Engels.


Elle se reconstitua, mais son centre fut transporté à Londres. Un nom nouveau surgit alors, et d’abord dans les groupes. De même que les deux sociétés sécrètes françaises, rivales jusque là, fusionnèrent après la défaite pour former une Société communiste unique, ainsi Schapper, Heinrich Bauer, Moll et le tailleur Eccarius dénommèrent groupe communiste d’éducation ouvrière le groupe qu’ils fondèrent à Londres en 1840 et où Frédéric Engels les connut en 1843. Les effectifs les plus importants toutefois, groupés autour de Weitling, se trouvèrent en Suisse, où, avec des radicaux démocrates de nuance feuerbachienne, ils menaient une agitation pleine de dissentiments intérieurs[17]. Ce mouvement fut étouffé par une série de procès politiques, dont le plus important fut celui qui aboutit à la condamnation de Weitling en 1843.

Les groupes, traqués, atteints dans leurs chefs, menèrent une existence obscure et prudente jusqu’en 1846. Le cabétiste Ewerbeck dirigeait pacifiquement les groupes allemands de Paris. Après le désastre des weitlingiens en Suisse, l’influence passa au groupe de Londres, où affluèrent les émigrés scandinaves, hollandais, hongrois, tchèques, russes, slaves, alsaciens, et qui parut ainsi une image réduite du communisme international futur. Une recherche était commune à tous : adapter à la situation politique nouvelle la doctrine du parti qui avait abouti à de graves erreurs tactiques. Dès 1843 le groupe de Londres et Ewerbeck s’étaient émus des critiques graves et motivées qui leur étaient parvenues de deux jeunes théoriciens nouveaux, Karl Marx et Friedrich Engels, avec lesquels ils entretenaient une correspondance. Ils leur offrirent d’entrer dans la Fédération. Marx et Engels refusèrent. L’observation attentive des faits économiques et des révolutions contemporaines, l’analyse des doctrines comparées avec ces faits, leur avait permis dès lors de formuler une doctrine communiste nouvelle. Ils n’étaient pas disposés à la confondre avec le mélange confus de philosophie allemande et de babouvisme mal dégagé qui avait été la doctrine secrète des Justes. Ils étaient résolus de laisser s’accréditer leur théorie propre avant d’entrer dans la Fédération.

Ils avaient, conscience fortement de la supériorité incontestable de leur culture économique. Ils s’étaient exercés aux polémiques de presse, Marx, en collaborant à la Rheinische Zeitung avec Bruno Bauer, au Vorwärts que publia en 1844 Bœrnstein à Paris ; — Engels, en écrivant dans le Deutsches Bürgerbuch de Püttmann, à Darmstadt et à Mannheim (1845-46), et dans les Rheinische Jahrbücher für soziale Reform, édités par Püttmann encore à Darmstadt et à Constance (1845). Dans les Annales franco-allemandes éditées à Paris en 1844, Marx avait défini la méthode nouvelle de la critique prolétarienne, en trois lettres incisives à Ruge, en une Critique de la philosophie hégélienne du droit qui marque la déchéance sociale du hégélianisme, comme Feuerbach en avait amené la déchéance religieuse ; en un article sur la Question juive, encore aujourd’hui instructif. Engels, dans un compte-rendu d’un livre récemment paru de Carlyle (Present and Past), prenait position devant le socialisme féodal, et écrivait son Esquisse d’une critique de l’économie politique, évidemment encore trop imbue du formalisme hégélien, mais où se devine la dialectique matérialiste nouvelle. Surtout, l’un et l’autre s’enorgueillissaient déjà d’une œuvre doctrinale. Le livre d’Engels sur la Situation des classes laborieuses en Angleterre (1845) avait repris et refondu l’enquête que, dans un vigoureux esprit de critique sismondiste, avait commencé le livre de Buret sur La Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre. Engels avait emprunté à Buret sa consciencieuse description monographique, son utilisation ingénieuse des rapports parlementaires anglais, et, joignant à cette méthode une documentation sociale encore plus ample et une compétence technologique que n’avait pas eue le théoricien français, il avait écrit le premier livre de socialisme scientifique. Le livre même que Marx venait d’écrire contre la Philosophie de la misère de Proudhon, sous le titre ironique de Misère de la philosophie, offrait, malgré son érudition historique très supérieure et l’acuité de sa critique, une composition verbeuse et inorganique. Tout compte fait, il a plus vieilli que cette première ébauche du système dans Frédéric Engels.

Tous deux maintenant, après s’être vus une première fois à Paris et y avoir constaté l’admirable et fortuite coïncidence de leurs idées, s’étaient retrouvés à Bruxelles, où Marx venait de se réfugier devant l’arrêté d’expulsion de Guizot. Leur collaboration date de là ; et c’est surtout dans cette phase de la première élaboration du système commun qu’elle a été intime et profonde. Le matérialisme historique, c’est-à-dire l’hypothèse d’une solidarité existante entre toute théorie et toute pratique, fut élaboré dans ces années fécondes de Bruxelles, entre 1845 et 1847.

La première forme que prit ce commun labeur fut une critique de Feuerbach et de toute l’école de politiciens philosophes, de nuance radicale ou communiste, issue de lui. Il est sûr que de telles doctrines commençaient à se répandre dans la Fédération des justes à mesure que les charpentiers (feuerbachiens) y gagnaient du terrain et que les tailleurs (weitlingiens) en perdaient ; et le weitlingianisme lui-même devait être déraciné. « Il fallait démontrer que ce qui était en question, ce n’était pas l’application d’un système utopique quelconque, mais la participation consciente à l’évolution historique de la société qui se passe sous nos yeux[18] ». L’ouvrage ne fut jamais publié. A-t-il été vraiment, comme l’a dit Karl Marx, livré à « la critique rongeuse des souris » ? La rumeur s’est répandue qu’il n’en est rien. L’ouvrage sans doute verra le jour. Il en subsiste, avec les onze thèses sur Feuerbach, que Frédéric Engels jadis a publiées[19], un pamphlet contre Karl Grün, inséré dans le Westphælisches Dampfboot (août-septembre 1847), et réédité par la Neue Zeit (1895, t. I), qu’il y a lieu de considérer comme un fragment de l’ouvrage. Pareillement, dans la Deutsche Brüsseler Zeitung, éditée par von Bornstedt depuis janvier 1847, beaucoup de leader-articles, bien que non signés, sont incontestablement de Marx et d’Engels. Un groupe d’intellectuels révolutionnaires et de prolétaires vigoureux se forma autour d’eux. Ce furent Moses Hess, ancien collaborateur, comme Marx et Engels, aux Annales franco-allemandes, et qui, sans doute, demeurait encore trop attaché aux doctrines vagues du socialisme philosophique allemand ; le weitlingien Sébastien Seiler ; Wilhelm Wolff surtout, le polémiste aident et persécuté, qui avait dévoilé jadis, dans le Deutsches Bürgerbuch, la misère des tisserands silésiens et dit les causes de leur révolte ; Stephan Born, l’agitateur éloquent, typographe de son métier, qui, en 1848, devait créer la Ligue ouvrière la plus puissante qui ait existé en Allemagne avant la démocratie socialiste contemporaine. Et, moins connus, Steingens, peintre en bâtiments ; Weidemeyer, ancien lieutenant ; Ferdinand Wolff ; Ernst Dronke ; Edgar von Westphalen, beau-frère de Marx ; Louis Heilberg et Gigot. Ils créèrent ensemble le Groupe des travailleurs allemands de Bruxelles, devant lequel Marx avait coutume de faire des conférences, et qui se trouve ainsi avoir été le premier foyer ouvrier d’où ait rayonné le nouveau socialisme scientifique. L’une de ces conférences, qui fut reproduite en 1849 dans la Neue Rheinische Zeitung, sous le titre de Loknarbeit und Kapital (Salariat et Capital), offre la plus ancienne esquisse de ce qui sera plus tard le tome I du Capital.

Une crise était à prévoir dans le communisme allemand, au cas où la nouvelle théorie marxiste viendrait à contaminer les groupes. Les relations étaient intimes avec les groupes de Londres que connaissait Engels, avec les groupes de Paris que dirigeait Ewerbeck. La méthode, adoptée par Engels et Marx, de lancer des circulaires lithographiées, se révéla très efficace. C’en fut fait du socialisme philosophique, lorsque fut lancé, le 11 mai 1846, le manifeste contre Hermann Kriege[20], jeune journaliste westphalien, qui rédigeait à New-York la Volkstribüne. De ce jour, il apparut que la doctrine nouvelle allait en finir avec les rêveries tendres et les utopies fraternelles, et ne plus faire appel « qu’à l’antagonisme qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat ». Weitling lui-même, avec Seiler, Heilberg, Gigot, Wolff, Westphalen, avait mis son nom à côté de ceux de Marx et d’Engels. Mais lentement les groupes survivants de la Fédération des Justes se détachaient aussi de Weitling. Il s’en aperçut lors de son passage à Bruxelles, où il vint en 1846. Les autorités suisses, après lui avoir fait purger sa prison, l’avaient livré aux autorités prussiennes, qui le réclamaient comme réfractaire au service militaire. Sa débilité seule le sauva de la caserne, et, depuis 1844, il avait vécu à Londres, sans retrouver son influence ancienne. Il vint à Bruxelles s’éclairer sur l’influence rivale qu’il discernait. L’entrevue mémorable eut lieu avec Marx le 30 mars 1846, et ce fut une rupture à jamais[21]

L’ « épuration du parti », la « critique acérée des théoriciens dénués d’aptitude », l’ « écrasement du communisme artisan et du communisme philosophique », l’ « élimination de toute sentimentalité », furent les nécessités principales où insista Marx dans cette orageuse discussion où Heilberg se sépara de lui froidement, Seiler avec une amertume grave, Weitling avec véhémence. Weitling s’en fut en Amérique, où une Ligue de l’émancipation, fondée par lui parmi les artisans allemands, continua de professer sa doctrine. Son retour bref, en 1848-49, motivé par la Révolution, ne changea rien à la marche du parti ouvrier allemand, qui se poursuivit désormais sans lui. Lorsque Moll, au printemps de 1847, alla à Paris où séjournait Engels et à Bruxelles, chez Marx, leur renouveler la proposition d’entrer dans la Fédération des Justes, ils n’eurent plus aucune raison de s’y refuser. Moll apportait la conversion des groupes de Londres au marxisme. Il offrait de convoquer Marx et Engels pour un congrès de tous les groupes fédérés, où seraient débattues à la fois la réorganisation politique et la doctrine nouvelle de la Fédération. Marx et Engels firent cette fois leur adhésion complète, et avec eux le groupe bruxellois des travailleurs allemands[22].

Un premier congrès eut lieu l’été de 1847. Il adopta pour l’organisation nouvelle le qualificatif de « communiste », que s’était donné le premier groupe londonien, et c’est sous le nom de Fédération communiste qu’elle est, entrée dans l’histoire. Ce. congrès fut constituant. À coup sûr, il ne pouvait empêcher, pour les pays où le droit de réunion n’existait pas, que la Fédération n’y demeurât une société secrète. Avant tout, cependant, il voulut fonder une société de propagande à base démocratique. Il abolit ce qui restait, même dans la Fédération de Schuster, de terminologie maçonnique et de dilettantisme conspirateur[23]. Il garda quelques vocables de l’organisation théorique de Weitling.

Le plus petit élément organisé s’appela, comme chez Weitling et dans la Fédération des Justes, du nom de commune ; et la commune ne pouvait dépasser vingt membres. Les communes, au nombre de deux au moins et de dix au plus, formaient, comme dans le vocabulaire weitlingien, un arrondissement. Les assemblées des communes et des arrondissements étaient bi-mensuelles. Elles élisaient pour un an un comité d’arrondissement, dont les membres étaient révocables en tout temps, mais rééligibles. Les arrondissements d’une ville ou d’une province formaient, selon le même principe, un directoire d’arrondissement (leitender Kreis). Tous les arrondissements d’un pays s’unissaient en une fédération unique, administrée par un comité central (Zentralbehörde) de cinq membres au moins et élu par le comité d’arrondissement de la région que le congrès lui assignait pour siège. Les réunions du comité central étaient bimensuelles. Il adressait son rapport à tous les comités d’arrondissement tous les trimestres. Ses membres, révocables en tout temps, élus d’ailleurs pour un an, étaient rééligibles. Le congrès fédéral, en toute matière, législative et administrative, était souverain, et tout arrondissement, pourvu qu’il comptât trente membres, y envoyait un député par trente membres.

Le congrès se réunissait chaque année en août. Il fixait les cotisations qui, pour moitié étaient versées au comité central, pour moitié aux caisses des communes ou des arrondissements fédéraux. Ces fonds étaient destinés à la propagande. Après chaque session du congrès, un manifeste était lancé au nom du parti.

Le congrès constituant de 1847, où Engels représenta Paris et Wilhelm Wolff Bruxelles, désigna Londres connue siège du comité central. Il chargea Karl Marx et Frédéric Engels de rédiger un projet de manifeste, puis se prorogea jusqu’en novembre, pour fixer alors sa doctrine. Karl Marx et Engels condensèrent, dans une courte brochure, à la fois ce qu’ils crurent pouvoir conserver des principes antérieurs, pratiques et théoriques, de la Fédération des Bannis et de la Fédération des Justes, et le résultat de leurs recherches récentes[24]. Leur travail, que le congrès communiste tenu à Londres en novembre et décembre 1847 a fait sien après des débats qui durèrent dix jours, est devenu le Manifeste communiste retentissant que nous commentons. Il substituait à la vieille devise de la Fédération des Justes, suivant laquelle « tous les hommes sont frères », le cri de guerre nouveau : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Le Manifeste prévoyait un cataclysme politique universel pour une date prochaine ; cependant, c’est sur l’Allemagne qu’il prescrivait au prolétariat international de tenir les yeux fixés, parce que la Révolution y serait non pas seulement politique, mais sociale. L’inexactitude historique de cette vue n’est pas aussi entière qu’on pourrait le croire. L’erreur de Marx porte surtout, comme l’a remarqué Édouard Bernstein, sur la force d’attaque dont disposait alors le prolétariat. Il est sûr que la Révolution de 1848 et la réaction internationale qui l’a suivie ont eu, pour une grande part, un caractère social, et c’est l’Allemagne surtout qui en est sortie renouvelée.

Bien que la Révolution eût éclaté à Paris d’abord, où se transporta aussitôt le comité central, c’est sur l’Allemagne, avec une préoccupation fidèle au Manifeste, que Marx et Engels attachent leur regard. C’est pour l’Allemagne que Marx, Engels, Schapper, Heinrich Bauer, Joseph Moll, Wilhelm Wolff rédigent la circulaire qui demande, avec une République allemande une et indivisible à régime parlementaire, la socialisation des biens féodaux, des mines, des moyens de communication, des hypothèques et des rentes foncières, la limitation du droit d’héritage, l’impôt progressif, la création d’ateliers nationaux, le droit au travail pour les adultes, le droit de vivre pour les enfants et les infirmes, l’éducation gratuite : c’est le programme même des mesures de transition préconisées par le Manifeste (§ 53), que l’on adaptait à la révolution allemande.

Mais comment y intervenir efficacement ? Non point par l’incursion brusque d’une légion allemande ? comme l’avait formée, à Paris, Herwegh, selon l’ancienne tactique mazziniste. La conduite du gouvernement français républicain envers ces légions polonaises, allemandes, italiennes, espagnoles et belges qui toutes avaient une patrie à délivrer, fut, dès le début, suspecte. On tolérait à Paris les déploiements armés, les exercices au Champ-de-Mars. On assurait à ces légions révolutionnaires le gite d’étape, quand, elles se dirigeaient sur la frontière de leur pays natal ; et, les dirigeant, par des routes connues, sur des points où les attendaient en force les armées ennemies, par une complicité accompagnée ou non de négociations et dont le souci mesquin fut uniquement de débarrasser le territoire français de ces réfugiés turbulents, en fait, on les livra à la réaction étrangère, Marx et Engels dénoncèrent ce danger, que l’échec du coup de main de Herwegh dans le pays de Bade démontra, plus tard, trop réel. Au lieu de l’incursion mazziniste, ils préférèrent conseiller l’infiltration individuelle et la collaboration individuelle, par la propagande et par l’émeute, aux mouvements des régions diverses.

Les événements ont montré, comme l’a dit Engels, que la Fédération communiste avait été « une excellente école d’activité révolutionnaire ». Dans tous les centres d’insurrection, des marxistes se levèrent avec cette énergie consciente qui faisait d’eux « la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays » (§ 34). L’un des personnages qui eurent le plus d’influence sur le mouvement berlinois dès les barricades de mars 1848 fut ce Stéphan Born, dont nous savons qu’il se forma au groupe marxiste de Bruxelles. Aucun homme n’a plus contribué que ce simple typographe, aussi habile tacticien que brave combattant, à vulgariser le plan marxiste de constituer les ouvriers en parti, en classe[25]. Il imagina une grande fédération nationale des travailleurs, à base syndicale, dont les délégués, réunis en parlement ouvrier, représenteraient la classe ouvrière devant les autorités. Il réunit de telles assemblées de délégués ouvriers, dont les discussions furent remarquées par leur vivacité, leur ampleur et leur dignité. Elles fournirent un comité central berlinois, à l’image du comité central marxiste, qui discuta des projets, et référait de ces projets aux assemblées de délégués, puis de celles-ci aux groupes et aux syndicats. L’activité fut vive d’avril à juin 1848. Hambourg et Leipzig formèrent des comités centraux avec une organisation hiérarchisée et élective pareille. Ailleurs, du moins eut-on des Arbeitervereine de propagande.

L’histoire de l’Arbeiterbund de Born n’est pas à faire ici. Elle serait longue. Mais, partout où Born se montra, il fit introduire, partiellement au moins, les revendications du Manifeste et la circulaire du comité central parisien.

Le congrès des artisans, réuni à Berlin le 18 juin 1848 sous sa présidence, ne se sépara point sans avoir demandé le droit au travail, le droit de vivre pour les invalides, une répartition de l’impôt plus conforme aux intérêts de la classe ouvrière, et notamment l’impôt progressif, la limitation du droit d’héritage, l’instruction gratuite, la commandite de l’État pour les associations ouvrières commerciales et industrielles. Les articles de ce programme sont autant d’emprunts à la circulaire marxiste ; et le cri même qui le termine : « Travailleurs et frères, unissons-nous ! », en dépit de l’intention conciliatrice reconnaissable, trahit clairement son origine[26].

Des congrès de districts en grand nombre vulgarisèrent cette doctrine. Un mouvement coopératif, comme l’Allemagne n’en a plus revu de pareil avant l’époque contemporaine, et que la réaction de 1853 seule réussit à écraser, marcha de pair avec l’organisation politique[27]. En quelque lieu que les libertés publiques fussent menacées, le comité central de l’Arbeiterbund offrait des armes, des bras, des fonds. Il mit sa caisse à la disposition de l’Assemblée nationale prussienne menacée, le 22 novembre 1848. En Saxe, au pays de Bade, la fédération ouvrière fournit les agitateurs et les chefs de la révolution. N’est-ce pas Born qui commanda à Dresde, lors du soulèvement de mai 1849, et, après avoir tenu quatre jours contre l’armée prussienne, sut faire évader les débris de son corps d’insurgés par la Bohème, et les sauver pour la révolution badoise ?

Cependant le centre de la résistance fut le pays rhénan. Marx y était accouru dès le début de 1848. Il y fît revivre, mais plus agressif encore et mieux armé, son ancien journal, appelé cette fois Neue Rheinische Zeitung, et dans une admirable campagne, du 1er juin 1848 au 19 mai 1849, avec Bürgers, Dronke, Engels, Wilhelm Wolff, Ferdinand Wolff, fit à son journal, le plus magnifiquement écrit dont ait jamais disposé la cause prolétarienne, un renom mérité de science approfondie, de sens politique, de hauteur morale et de virulence révolutionnaire.

Mais, selon la tactique préconisée par le Manifeste, les marxistes, trop peu nombreux, ne s’isolaient point. Ils entraient dans les organisations des partis les plus voisins, essayaient de les tirer à eux. Comme Stephan Born, dans le Nord, avait groupé dans une fraternité ouvrière, évidemment un peu lâche, réuni dans des congrès, sans doute mal orientés, des artisans auxquels, à force d’éloquence, il faisait adopter presque tout le programme marxiste, ainsi Marx et son groupe entraient dans les congrès démocratiques qui se tenaient alors dans la région rhénane.

Il y en eut un dès juin 1848 à Francfort-sur-le-Mein, qui projeta la fusion de la démocratie bourgeoise et du prolétariat. Bien que la direction en appartînt à de purs radicaux tels que Julius Frœbel et Rau, à des socialistes philosophes tels que Kriege, l’adversaire récemment combattu, Moll et Schapper ne dédaignèrent pas d’y siéger ; et, avec eux, Marx lui-même et Becker figurèrent dans le comité local de Cologne[28]. Sans doute ils n’y purent pas rester, lorsqu’au congrès d’octobre Weitling et Ewerbeck laissèrent passer l’influence à la bourgeoisie. Ils réunirent un congrès mi-partie démocrate et communiste, qui siégea à Cologne en août 1849. On agita le pays. À Wœringen, une réunion tenue le 17 septembre et où parlèrent Engels, Schapper, Wilhelm Wolff et un jeune orateur inconnu, Ferdinand Lassalle, réclama la « République rouge ». Des barricades s’élevèrent à Cologne le 25 septembre, quand on voulut arrêter Becker, Schapper, Wilhelm Wolff et Moll[29]. En novembre, quand vint la crise des libertés parlementaires, quand l’Assemblée nationale de Berlin refusa l’impôt, le journal de Marx appela aux armes ; le comité démocratique, où il siégeait avec Schapper et Schneider, exigea d’urgence les mesures suivantes : 1o le refus des impôts ; 2o la convocation immédiate, du Landsturm et l’armement gratuit du peuple par les communes ; 3o la création de comités de salut public dans chaque commune. Ce fut cet appel qui amena Marx et ses deux coaccusés devant la cour d’assises de Cologne, le 9 février 1849, et il prononça alors le discours retentissant ou il établit la théorie réaliste de la révolution.

Cependant, à Düsseldorff, le jeune disciple de Marx, Lassalle, fomentait la résistance armée et ne succomba que devant la garnison trop forte. À Elberfeld, où Engels siégeait dans le comité de sûreté publique, les troupes (un bataillon d’infanterie, un escadron de uhlans et deux pièces de canon) furent expulsées de la ville, et Engels ne déposa le pouvoir que sur l’ordre du comité apeuré par les supplications d’une bourgeoisie qui redouta l’avènement, immédiat de la « République rouge ». Dans la Révolution badoise, Willich, Johann Philipp Becker, Engels, le jeune Liebknecht, les débris du corps ouvrier de Stephan Born, combattirent ; et c’est devant Rastatt, sûr la Murg, que tomba l’horloger Joseph Moll.



Une marée de réaction brutale passa sur l’Allemagne. Les vaincus de la Révolution badoise, saxonne et rhénane se dispersèrent dans tous les pays de l’Europe. Ils furent persécutés souvent. La Suisse à elle seule expulsa environ 11.000 réfugiés allemands. Quelquefois la persécution fut odieuse de la part des gouvernements radicaux, dont plusieurs, comme à Lausanne, avaient dû à l’effort des ouvriers allemands leur victoire. Il y avait alors en Suisse environ vingt-quatre groupes ouvriers. Le jeune Wilhelm Liebknecht, en février 1850, essaya de les grouper au congrès de Morat. On arrêta tous les mandataires ; on en expulsa 296. Le reste fut mis sous la surveillance de la police.

À Londres cependant un comité de réfugiés marxistes se reforma[30], l’automne de 1849. Il y entra Marx et Engels, Conrad Schramm et Willich, un peu plus tard Carl Schapper, détenu à Wiesbaden, et Liebknecht. Le premier acte du Comité central reconstitué fut une allocution à la Fédération communiste, datée de mars 1850. Cette allocution décrivit la situation de la Fédération, son rôle dans la révolution passée, et défiait sa tactique pour la révolution à venir que l’on s’obstinait à espérer pour la fin de l’année 1850. Le Comité se félicita, un peu à tort, de la philosophie adoptée dans le Manifeste communiste, et qui, dans le fait, n’y apparaissait pas sans incohérence. Il était certain que dans la Révolution allemande de 1848, le parti démocratique seul s’était organisé. Les ouvriers n’avaient pas encore su se constituer en parti de classe. Même les marxistes, perdant le contact de l’autorité centrale, s’étaient éparpillés, et leur énergie n’avait pu empêcher là révolution de s’inféoder à la démocratie bourgeoise, qui les avait trahis dès que sa crainte des revendications prolétariennes fut plus forte que la crainte de l’absolutisme. C’est une faute qu’on se promettait de ne pas refaire.

Les petits bourgeois, une fois atteint leur idéal de gouvernement qui se réduisait à une diminution de la bureaucratie, à une répartition nouvelle des impôts plus onéreuse pour les grands propriétaires, à une réorganisation du crédit public, à une législation sur l’héritage capable d’affaiblir la puissance du capital et à quelques mesures contre le chômage et le trop bas salaire, demandaient à clore la révolution. Ces revendications ne pouvant suffire aux ouvriers, il fallait qu’ils rendissent permanente la révolution. Il s’agissait, non pas de diminuer l’antagonisme entre les classes, mais d’abolir les classes ; non pas de changer la répartition des propriétés privées, mais de supprimer la propriété privée. Il n’était pas douteux que la démocratie des petits bourgeois n’eût pour quelque temps la prépondérance que lui assuraient ses effectifs énormes et son organisation politique ancienne. Il importait donc de savoir quelle attitude prendraient envers elle le prolétariat et la Fédération communiste : 1° dans l’attente de la révolution proche ; 2° pendant la révolution, qui donnera la prépondérance aux petits bourgeois ; 3° après la révolution, au temps de leur suprématie.

1° Dans l’attente de la révolution proche, les démocrates, vaincus, comme les ouvriers dans le mouvement de 1848, tendent la main aux ouvriers. Ils préconisent un grand parti d’opposition, où, à cause de l’infériorité numérique des ouvriers organisés, le prolétariat devra momentanément faire taire ses revendications propres. Il faut repousser cette alliance. Une organisation à la fois secrète et publique des ouvriers devra s’employer à discuter et à faire triompher leurs intérêts de classe. Il peut y avoir entente momentanée et marche convergente contre les mêmes ennemis sur le champ de bataille, non pas compromission acceptée avant le combat.

2° Pendant la révolution, les ouvriers auront pour ligne de conduite la méfiance. Ils demanderont des garanties pour les travailleurs toutes les fois qu’un gouvernement démocratique sera en voie de se constituer. À côté des gouvernements officiels, ils créeront des gouvernements révolutionnaires, des conseils municipaux ou des clubs, qui terroriseront les autorités, exerceront un contrôle plein de menaces, avec les masses, profondes des ouvriers derrière eux. Ces masses ouvrières seront organisées et armées, dès que la démocratie bourgeoise sera victorieuse. Car, sitôt victorieuse, elle recommencera à trahir. Une garde prolétarienne, commandée par un état-major élu par le prolétariat et placée, non pas sous l’autorité de l’État, mais sous l’autorité des conseils municipaux prolétariens, veillera à ce qu’aucune garde nationale ne puisse recommencer une bataille de juin contre le prolétariat.

3° Dès que la bourgeoisie démocratique sera maîtresse du pouvoir, elle réunira une Assemblée nationale. Il faut qu’une organisation rapide des clubs ouvriers dans un congrès immense et dans des manifestations armées obtienne des pouvoirs publics que tous lès ouvriers aient droit de vote, et, une fois en possession du suffrage, qu’ils opposent à toute candidature bourgeoise une candidature ouvrière. Le conflit légal avec la bourgeoisie portera sur les points suivants : a) la suppression de la féodalité ; b) la république fédérative ; c) les mesures sociales.

a) Il est à prévoir que la démocratie demandera la parcellation des domaines féodaux. Elle laissera subsister un prolétariat agricole et créera une classe de petits paysans sur le modèle des petits bourgeois. — Le parti ouvrier demandera que les domaines confisqués restent propriété nationale, servent, à fonder des colonies ouvrières, où le prolétariat rural appliquera les méthodes de l’exploitation collective. — b) La démocratie demandera la république fédérative. Elle paralysera ainsi la législation prolétarienne. — Le parti ouvrier ne sera pas dupe de la phraséologie qui, en glorifiant le selfgovemment, songe à préparer la réaction. Il demandera une république une et indivisible, une centralisation très forte, qui universalise les concessions sociales obtenues de l’autorité législative. — c) Les démocrates essaieront de reformer et non de révolutionner l’état social. — Le parti ouvrier devra les contraindre à concentrer entre les mains de l’État le plus grand nombre possible de forces productives, de fabriques, de chemins de fer. Il poussera à bout, dans le sens révolutionnaire, les mesures économiques de la démocratie. Si les petits bourgeois proposent le rachat des chemins de fer et des fabriques, les ouvriers en demanderont la confiscation. Si les démocrates proposent l’impôt proportionnelles ouvriers réclameront l’impôt progressif. Si les démocrates acceptent une progression lente, les ouvriers pousseront à une progression formidable. Si les démocrates organisent la liquidation des dettes de l’État, les ouvriers demanderont la banqueroute de l’État. Ce sera là la « révolution en permanence ». Mais, corrigeant sur un point la tactique du Manifeste (§ 77), qui prescrivait aux communistes de diriger leur attention sur l’Allemagne ; corrigeant aussi le discours prononcé par Marx à Londres, le 29 novembre 1847, qui imaginait que le combat décisif entra le prolétariat et la bourgeoisie commencerait en Angleterre, c’est de la France à présent que le comité marxiste attend l’initiative et la victoire révolutionnaire immédiate.

C’est le dernier manifeste doctrinal lancé par le parti communiste. La circulaire de juin 1850 dresse le bilan d’une agitation finissante et stérile. Des émissaires avaient été chargés de rétablir avec l’Allemagne et avec la Suisse les relations rompues. Le cordonnier Heinrich Bauer sut renouer le lien fédéral entre Cologne, Francfort-sur-le-Mein, Mayence, Hanau, Wiesbaden, Hambourg, Schwerin, Berlin, Gœttingen, Breslau, Liegnitz, Glogau, Leipzig, Nuremberg, Munich, Bamberg, Würzbourg, Stuttgart et Bade. Adolphe Maïer, envoyé en Suisse, fédéra autour de la Chaux-de-Fonds quelques communes.

Une difficulté capitale en Suisse fut la Centralisation révolutionnaire, société rivale formée à Zürich. Les chefs de l’ancienne révolution badoise, Johann Philipp Becker et Sigl, la président. Mais les plus timides démocrates du Palatinat y fraternisaient avec les marxistes les plus outranciers. Une grande confusion naquit lorsque cette société secrète, simultanément avec la Fédération communiste, envoya des émissaires à Bruxelles, à Paris et en Allemagne. Plusieurs groupes devinrent hésitants. La Centralisation révolutionnaire, sans doute, faisait adhésion au Manifeste communiste, offrait aux marxistes de marcher de front avec eux, sans se foudre avec eux et sans les combattre. Fallait-il accepter l’alliance ainsi offerte ? Le Comité de Londres crut devoir s’y refuser[31].

C’était déjà une mésintelligence regrettable entre les combattants de la veille. La maladresse des chefs badois la rendait nécessaire. Mais une scission plus grave se préparait dans la Fédération communiste elle-même.

La circulaire du Comité central datée de mars 1850, bien qu’elle fût signée de Marx, manifestement ne répondait plus à ses idées. À mesure qu’il étudiait l’histoire économique des dix années écoulées, une évidence se faisait en lui. C’est que la révolution, issue de la crise économique de 1847, prenait fin avec cette crise. Il n’y avait plus à espérer de succès révolutionnaire avant une crise nouvelle. « Une révolution n’est possible que dans les périodes où les forces de production modernes entrent en conflit avec les formes de la production bourgeoise. » Or les années qui suivirent 1848 furent marquées par une prospérité industrielle sans égale. Il manquait à la révolution projetée la première de ses conditions : un prolétariat acculé au chômage et disposé à combattre. Marx mûrit en lui cette opinion et finit par l’exprimer[32]. Il ajoutait que, même en cas de révolution, le prolétariat ne serait pas prêt à prendre le pouvoir. Aussitôt les mystiques de la révolution et les sentimentaux sans critique de se déclarer ses ennemis.

Willich, qui fut de ceux-là, en vint à soutenir que, pour Marx et sa clique, « les ouvriers étaient des zéros ». Des scènes violentes les mirent aux prises. Carl Schapper, récemment débarqué, se joignit à Willich. Pour en finir, la majorité marxiste, où figuraient Engels, Schramm, Liebknecht, H. Bauer, Eccarius et Pfænder, décida, le 15 septembre 1850, que le Comité central était transporté à Cologne. Elle déclara abolis les statuts de la Fédération et chargea le Comité central futur d’en proposer d’autres. Willich alors, avec ses adhérents Schapper, Frænkel et Lehmann, quitta la séance, en appela aux électeurs du cercle de Londres et constitua un Comité central londonien entièrement composé de ses partisans.

Cependant la commune de Cologne forma une nouvelle autorité centrale marxiste. Ce Comité sans doute reprocha aux deux fractions en litige leur conduite illégale, puisqu’aucune d’elles n’en avait appelé au congrès. Mais, au lieu de refaire l’unité ; il excommunia les sécessionnistes.

Il n’importe que le Comité nouveau ait adopté de nouveaux statuts qui n’eurent pas le temps d’être appliqués ; ni que les Suisses aient fait une tentative de conciliation, en mars 1851, qui fut repoussée par Cologne. Les deux partis étaient condamnés à disparaître. Un émissaire du Comité de Cologne, Nothjung, fut arrêté à Leipzig le 10 mai 1857, et son arrestation fut le point de départ de ce procès des communistes de Cologne, où comparurent douze marxistes, prévenus de haute trahison. Six d’entre eux furent condamnés, Rœser, Bürgers et Nothjung à six ans de forteresse ; Karl Otto et Hermann. Becker à cinq ans ; le tailleur Lessner à trois ans de la même peine. Le poète Freiligrath s’était soustrait à la condamnation par la fuite.

Ce procès marque la dissolution du premier parti communiste allemand. La fraction Willich, dissidente, eut la faiblesse coupable de se faire complice des policiers par des témoignages et plus encore par des réticences. Hentze, Hætzel, Steingens, du parti Willich, figurèrent au procès non pas comme accusés, mais comme témoins à charge. Moses Hess et Carl Schapper, par leur silence, laissèrent peser sur les marxistes des soupçons qu’une parole d’eux eût dissipés[33]. Le tout pour durer quelques mois de plus. Car, en 1853, c’en fut fait aussi du parti Willich-Schapper. Ainsi périt dans les convulsions de la haine et dans les discussions d’un vain purisme doctrinal ce parti communiste qui le premier avait écrit au bas de son manifeste : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Rien ne prouve plus sûrement que cette rivalité haineuse la justesse des appréciations de Marx et que le parti ouvrier n’était pas prêt à la révolution. Mais des partis plus récents, en d’autres pays, auraient profit à méditer la leçon des événements d’alors.

  1. V. leur histoire, succincte, mais commode, dans Tchernoff. Le Parti républicain sous la monarchie de juillet, 1901.
  2. H. Heine, Ludwig Bœrne, livre iii.
  3. Georg. Adler. Die Geschichte der ersten socialpolitischen Arbeiterbewegung in Deutschland. Breslau 1885, p. 11 sq. Mais cet auteur ne cite pas ses sources.
  4. Il n’existe peut-être plus d’exemplaire complet de cette revue. Le raisonnement qui va suivre s’appuie sur les extraits qui s’en trouvent dans Emil Kaler. Wilheim Weitling, seine Agitation und Lehre. 1887, p. 29 sq ; — Helrich Schmidt. Ein Beitrag zur Geschichte des Bundes der Geæchteten. (Neue Zeit. xvie année, t. i, p. 150 sq) ; — Franz Mehring, Geschichte der deutschen Sozialdemokratie, t. i, p. 71 sq.
  5. Il a publié et complété les souvenirs de son père Michel Venedey dans Die deutschen Republikaner unter der französischen Republik, 1870.
  6. Gutzkow. Paris und Frankreich, 1834-74, p. 169.
  7. Cela est attesté par une lettre de Venedey, en date du 21 avril 1835, et déposée aux archives de Zurich. Sur Théodore Schuster, v. la monographie déjà citée de Heinrich Schmidt (Neue Zeit, xvie année, t. I).
  8. Frédéric Engels. Préface de 1885 aux Enthüllungen über den Kommunistenprozess zu Köln, par Karl Marx, p. 3.
  9. V. Franz Mehring. Geschichte der deutschen Sozialdemokratie, t. i, p. 77.
  10. Arnold Ruge. Zwei Jahre in Paris. Leipzig, 1846, chap. 21.
  11. V. les pièces du procès de mai 1839, soumises à la cour des Pairs. Acte d’accusation, pp. 40-43 ; et Tchernoff. Le Parti républicain sous la monarchie de juillet, p. 386.
  12. V. Tchernoff. Le Parti républicain sous la monarchie de juillet. P. 375-388.
  13. Nous citons d’après la réédition publiée dans la Sammlung gesellschafts-wissenschaftlicher Aufsätze, par Eduard Fucus, Munich, 1895.
  14. Weitling n’a formulé que plus tard, en Suisse, dans des lettres à Ewerbeck et à Auguste Becker datées de l’année 1843, son plan d’attaque. Il consistait à délivrer par une série de coups de main sur les prisons et les bagnes les 20,000 ou 40,000 forçats et condamnés de droit commun dont dispose chaque pays ; à s’allier avec eux. Ces malandrins qui, par instinct atavique, ont la haine du régime existant, seraient excellents à mettre aux trousses de ceux qui défendent ce réégime et le représentent. Ewerbeck et Auguste Becker contredirent fortement à ce projet. (V. Kaler, Weitling. p. 42, 48.)
  15. Cour des Pairs, procès des 12 et 13 mai 1839. Rapport de Mérilhou, t. I, p. 216. Le récit personnel de l’accusé, Ibid., t. II, p. 58.
  16. F. Engels., Préface aux Enthüllungen über den Kommunistenprozess, p. 4.
  17. Sur l’agitation communiste et radicale en Suisse, v. Wilhelm Marr, Das Junge Deutschland in der Schweiz, 1846 ; Bluntschli, Die Kommunisten in der Schweiz nach den bei Weitling aufgefundenen Papieren, 1843 ; les Rapports généraux faits au conseil exécutif de Berne en 1836 et au conseil d’État de Neuchâtel en 1846 ; Karl Marx, Herr Vogt, 1860 ; Gottfried Keller, Briefe und Tagebücher, Ed. Baechtold, 1895, t. I.
  18. Karl Marx. Herr Vogt, 1860, p. 35.
  19. Dans l’appendice de son opuscule sur Ludwig Feuerbach, Stuttgart, 1888.
  20. Sur ce manifeste, v. Neue Zeit, XIVe année, t. ii (1895-96), p. 217, et notre commentaire 62 sq.
  21. Nous avons deux relations de l’entrevue : l’une, la plus anciennement connue, est d’Amienkow « le Russe amené par Marx », et a paru dans le Messager d’Europe, 1880 (traduit dans la Neue Zeit, mai 1883) ; l’autre, de Weitling, dans une lettre à Hess, datée du 31 mars 1846, est publiée dans la monographie de Kaler, Weitling, seine Agitation und Lehre, 1887, p. 72. On sait que la date de l’entrevue a été longtemps douteuse. Anienkow la place en 1847, Weitling le 30 mars 1846. La date de Weitling est la seule exacte ! D’abord la lettre de Weitling, écrite certainement au lendemain de l’événement, a chance d’être datée, avec plus d’exactitude que le récit d’Anienkow, écrit à trente ans de distance. En outre Weitling était à New-York dès la fin de 1846. ce point v. Sorge, Neue Zeit, 1890-91, t. ii, p. 233.
  22. V. Marx. Enthüllungen über den Kommunisten-Prozess, p. 10.
  23. V. les statuts dans Wermuth et Stieber. Die Kommunisten-Verschwœrungen des XIXten Jahrhunderts, t. i, supplément VIII ; et un résumé dans F. Mehring. Gesch. der deutschen Sozialdemokratie, t. i, p. 266.
  24. V. Marx. Enthüllungen, p. 11.
  25. V. son discours du 6 avril 1848, dans Wolff. Berliner Revolutionschronik, t. i.
  26. V. Schlueter. Neue Zeit, 1885, p. 120 sq.
  27. Engels, dans sa préface aux Enthüllungen de Marx, n’a certainement pas rendu justice à cette organisation de Stephan Born. C’est ce que reconnaît Mehring lui-même, dans Geschichte der deutschen Sozialdemotkratie, t. ii, p. 559. V. aussi les Erinnerungen de Born, 1898.
  28. Mehring. Nochmals Marx und der wahre Sozialismus. Neue Zeit, 1895-96. t. ii.
  29. Nous savons par V. Zenker. Die Wiener Revolution 1848 (1897), que Marx, dans l’intervalle (du 28 août au 7 sept. 1848) était allé faire une tournée de conférences à Vienne. Les résumés que font de ses discours les journaux viennois attestent qu’il développa les idées de son traité Salariat et Capital. Il ne fut pas compris, et il rencontra, pour faire échouer sa propagande, l’adversaire habituel : le socialisme philosophique, représenté, cette fois, par Hermann Jellinek. D’où le mépris avec lequel Marx a toujours parlé de la révolution viennoise.
  30. V. Marx. Herr Vogt, p. 39. — Engels. Préface aux Enthüllungen über den Kommunistenprozess, p. 14.
  31. Marx. Enthüllungen über den Kommunistenprozess zu Kœln, p. 84.
  32. K. Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850, p. 103.
  33. Marx. Enthüllungen über den Kommunistenprozess zu Kœln, p. 56.