Mémoires d’outre-tombe/Quatrième partie/Livre VII

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François-René de Chateaubriand
Garnier, 1910 (Tome 6, pp. 271-328).
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LIVRE VII

LIVRE VU

��Arrivée de Madame de Baufl'remont à Venise. — Le Catajo. — Le duc de .Modène. — Tombeau de Pétrarque à Arqua. — Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée de Madame la ducliesse de Berry. — Mademoiselle Lebeschu. — Le comte Lucchesi Palli. — Discussion. — Dîner. — Bugeaud le geô- lier. — Madame de Saint-Priest, M. de Saint-Priest. — Ma- dame de Podenas. — Notre troupe. — Mon refus d'aller à Prague. — Je cède sur un mot. — Padoue. — Tombeaux. — Manuscrit de Zanze. — Nouvelle inattendue. — Le gouverneur du royaume Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à Charles X et à Henri V. — M. de Montbel. — Mon billet au gouverneur. — Je pars pour Prague.

De Venise à Ferrare, du 16 au 17 septembre 1833.

L'intervalle était immense entre ces rêveries et les vérités dans lesquelles je rentrais en me présentant à riiûtel de la princesse de Bauffremont ; 2 il me fallait

1. Ce livre a été écrit à Ferrare du 1 ) au 18 septembre 1833, et à Padoue le 2i septembre.

2. La princesse Théodore de Bauffremont. Elle était la so^ur du dernier duc de Montmorency, Anne-Louis-Raoul-Victor de Montmorency, qui mourut sans enfants le 18 août 1862. La princesse de Bautïremont était Taînée des deux sœurs du duc ; la plus jeune était la duchesse de "N'alençay. Toutes deux décé- dèrent avant leur frère, la première en 1860, la seconde en 1858. Après la mort de M. le duc Raoul, avec qui s'éteignait le titre qu'il avait porté, il y eut une prétention élevée sur ce titre par le fils de sa sœur aînée, le prince Contran de Bauffremont. Le duché de Montmorency étant un duché femelle, il réclamait.

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sauter de 1800, dont le souvenir venait de m'occuper, à 1833, là où je me trouvais en réalité : Marco Polo tomba de la Chine à Venise, précisément après une absence de vingt-sept ans.

Madame de Bauffremont porte à merveille sur son visage et dans ses manières le nom de Montmorency: elle aurait pu très bien, comme cette Charlotte, mère du grand Condé et de la duchesse de Longueville, être aimée de Henri lY. La princesse m'apprit que madame la duchesse de Berry m'avait écrit de Pise une lettre que je n'avais pas reçue: Son Altesse Royale arrivait à Ferrare où elle m'espérait.

Il m'en coûtait d'abandonner ma retraite ; une hui- taine était encore nécessaire à ma revue ; je regret- tais surtout de ne pouvoir mettre à fin l'aventure de Zanze ; ' mais mon temps appartenait à la mère de Henri V, et toujours, quand je suis une route, vient un heurt qui me jette dans un autre chemin.

Je partis laissant mes bagages à l'hôtel de l'Europe, comptant revenir avec Madame.

Je retrouvai ma calèche à Fusina : on la tira d'une vieille remise, comme un joyau du garde-meuble de la couronne. Je quittai la rive qui prend peut-être son nom de la fourche à trois dents du roi de la mer: Fuscina.

non comme une faveur, mais comme un droit, le titre de duc de Montmorency. L'un des enfants de la duchesse de ^'alençaJ', le comte Adalbert de Talleyrand-Périgord, sollicita, de son côté, comme faveur, l'honneur de relever le titre éteint par la mort de son oncle : ce titre lui fut concédé par un décret impérial, du 14 mai 18(54. — Voir, au tome iv des P la idoi/ers de Berryer, V Affaire de la famille de Montmorency contre M. Adalbert de Tallcijrand-Périgord.

1. "Voyez, page 243 de ce volume, ce qui est dit de Zanzc, et plus bas son manuscrit.

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Rendu à Padoue, je dis au postillon : « Roule de Ferrare. » Elle esl charmante, celte route, jusqu'à Monselice : collines d'une élégance extrême, vergers de figuiers, de mûriers et de saules festonnés de vignes, prairies gaies, châteaux ruineux. Je passai devant le Catajo, tout orné de soldats : l'abbé Lenglet', fort érudit d'ailleurs, a pris ce manoir pour la Chine. Le Catajo n'appartient pas à Angélique, mais au duc de Modène. ^ Je me suis trouvé nez à nez avec Son Altesse. Elle daignait se promener à pied sur le grand chemin. Ce duc est un rejeton de la race des princes inventés par Machiavel ; il a la fierté de ne pas recon- naître Louis-Philippe.

Le village d'Arqua montre le tombeau de Pétrar- que, chanté avec son site par lord Byron : ^

1. L'abbé Nicolas Lenglet-Dufresaoy (1674-1755). Ses livres renferment des trésors d'érudition, mais il avait peu de goût et de critique. Ses principaux ouvrages sont une Histoire de la philosophie hermétique, un Traité sur les apparitions, V His- toire de Jeanne d' Arc, V Histoire justifiée contre les ronuuis, et De l'usage des romans, avec une bibliothèque des romans. Avant de se livrer tout entier à l'érudition, il avait été mêlé à la politique. En 171S, le Régent avait mis à profit son habileté pour découvrir les complices de la conspiration de Cellamare.

2. François-.Joseph-Jean de Lorraine, archiduc d'Autriche {177'.)-lSi7, . Fils de l'archiduc Ferdinand d'Autriche-Modène et de la princesse Marie-Béatrix d'Esté, il était, par son père, petit- fils de l'Impératrice Marie-Thérèse et neveu de la Reine Marie- Antoinette. En 1815, le Congrès de Vienne l'avait réintégré dans le duché de Modène, dont son aïeul Hercule 111 avait été dépos- sédé par les Français en 1797. Il avait pris alors le titre de François IV. En l.s2'.l, il avait accru ses domaines du duché de Massa. Tant qu'il vécut, il se refusa à reconnaître le roi Louis- Philippe. Sa fille, la princesse Marie-Thérèse de Modène, épousa le comte de Chambord le 14 novembre 1846.

3. Le Pèlerinage de Childe-Hurold, chant iv, stances xxx-

XXIII.

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Che fai, che pensi ? che pur dietro guardi Nel tempo, che tornar non pote omai, Anima sconsolata ?

« Que fais-lu, que penses-tu? pourquoi regarder, « en arrière dans un temps qui ne peut jamais reve- « nir, âme inconsolée ? »

Tout ce pays, dans un diamètre de quarante lieues est le sol indigène des écrivains et des poètes : Tite- Live, Virgile, Catulle, Ârioste, Guarini, les Strozzi, les trois Bentivoglio, Bembo, Bartoli, Bojardo, Pinde- monte, Varano, Monti, une foule d'autres hommes célè- bres, ont été enfantés par cette terre des Muses. Le Tasse même était Bergamasque d'origine. Je n'ai vu des derniers poètes italiens qu'un des deux Pinde- monte^ Je n"ai connu ni Cesarotti-, ni Monti^; j'aurais été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons d'adieux de la gloire italienne. Les monts Euganéens, que je traversais, se doraient de l'or du couchant avec une agréable variété de formes et une grande

1. Hippolyte et Jean Pindemonte, nés tous les deux à Vérone. Hippolyte, le plus célèbre des deux frères (1753-1828), est auteur de plusieurs tragédies, de Poésies champêtres et d'une remar- quable traduction de VOdj/ssée en vers blancs. — Jean Pinde- monte (1751-1812), député au Corps législatif italien, a aussi écrit des tragédies publiées sous le titre de Gomponimenti tea- trali (Venise, iSOi, 4 vol. in-80;.

2. Melchiorre Cesarotti (1730-1808) a publié, outre des traduc- tions de Juvénal, de Démosthène, de trois tragédies de Voltaire et des poèmes d'Ossian (son meilleur ouvrage), deux traductions de l'Iliade, l'une en vers et l'autre en prose.

8. Vincenzo Monti (1754-1828) a chanté tour à tour la Papauté, la Révolution, Napoléon et la domination autrichienne. Il avait du reste un rare talent. Sa traduction en vers de VIliade est d'une grande beauté et so'n poème satirique contre la Révolution française, la BassviUiana (1793), est un chef-d'œuvre.

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pureté de lignes : un de ces monts ressemblait à la principale pyramide de Saccarah, lorsqu'elle s'im- prime au soleil tombant sur l'horizon de la Libye.

Je continuai mon voyage la nuit par Rovigo ; une najjpe de J)rouillard couvrait la terre. Je ne vis le Pô qu'au passage de Lagoscuro. La voiture s'arrêta; le postillon appela le bac avec sa trompe. Le silence était complet; seulement, de l'autre côté du fleuve, le hurlement d'un chien et les cascades lointaines d'un triple écho répondaient à son cor ; avant-scène de l'em- pire élyséen du Tasse dans lequel nous allions entrer.

Un froissement sur l'eau, à travers le brouillard et l'ombre, annonça le bac; il glissait le long de la cor- delle soutenue sur des bateaux à l'ancre. Entre les quatre et cinq heures du matin, j'arrivai le 10 à Fer- rare ; je descendis à ïhôtel des Trois Couronnes; Madame y était attendue.

Mercredi 17.

Son Altesse Royale n'étant point arrivée, je visitai l'église de Saint-Paul : je n'y ai vu que des tombes ; du reste, pas une àme, hormis celles de quelques morts et la mienne qui ne vit guère. Au fond du chœur pendait un tableau du Guerchin.

La cathédrale est trompeuse : vous apercevez un front et des flancs oii s'incrustent des bas-reliefs ù sujets sacrés et profanes. Sur cet extérieur régnent encore d'autres ornements placés d'ordinaire à l'inté- rieur des édifices gothiques, comme rudentures, modillons arabes, soffites à nimbe, galeries à colon- nettes, à ogives, à trèfles, ménagées dans l'épaisseur des murs. Vous entrez, et vous restez ébahi à la vue

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d"une église neuve à voûtes sphériques, à piliers mas- sifs. Quelque chose de ces disparates existe en France au physique et au moral : dans nos vieux châteaux on pratique des cabinets modernes, force nids à rats, alcùves et garde-robes. Pénétrez dans l'âme d'un bon nombre de ces hommes armoriés de noms historiques, qu'y trouvez-vous? des inclinations d'antichambre.

Je fus tout penaud à l'aspect de cette cathédrale : elle semblait avoir été retournée comme une robe mise à l'envers; bourgeoise du temps de Louis XV, masquée en châtelaine du xir siècle.

Ferrare, jadis tant agitée de ses femmes, de ses plaisirs et de ses poètes, est presque déshabitée : là où les rues sont larges, elles sont désertes, et les moutons y pourraient paître. Les maisons déla- brées ne se ravivent pas, ainsi qu'à Venise, par l'architecture, les vaisseaux, la mer et la gaieté na- tive du lieu. A la porte de la Romagne si malheu- reuse, Ferrare, sous le joug d'une garnison d'Autri- chiens, a du visage d'un persécuté : elle semble por- ter le deuil éternel du Tasse ; prête à tomber, elle se courbe comme une vieille. Pour seul monument du jour sort à moitié de terre un tribunal criminel,, avec des prisons non achevées. Qui mettra-t-on dans ces cachots récents? la jeune Italie. Ces geôles neuves, surmontées de grues et bordées d'échafaudages, comme les palais de la ville de Didon, touchent à l'an- cien cachot du chantre de la Jérusalem.

Ferrare, 18 septembre 1833.

S'il est une vie qui doive faire désespérer du bon- heur pour les hommes de talent, c'est celle du Tasse.

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Le beau ciel que ses yeux regardaient en s'ouvrant au jour fut un ciel trompeur.

« Mes adversités, dit-il, commencèrent avec ma vie, « La cruelle fortune m'arracha des bras de ma mère. « Je me souviens de ses baisers mouillés de larmes, « de ses prières que les vents ont emportées. Je ne « devais plus presser mon visage contre son visage. « D'un pas mal assuré comme Ascagne ou la jeune « Camille, je suivis mon père errant et proscrit. C'est « dans la pauvreté et l'exil que j'ai grandi. »

Torquato Tasso perdit à Ostille Bernardo Tasso. * Torquato a tué Bernardo comme poète ; il l'a fait vivre comme père.

Sorti de l'obscurité par la publication du Itinaldo, Tasse fut appelé à Ferrare. Il y débuta au milieu des fêtes du mariage d'Alphonse II avec l'archiduchesse Barbe. Il y rencontra Léonore, sœur d'Alphonse : l'amour et le mallieur achevèrent de donner à son génie toute sa beauté. « Je vis, raconte le poète pei- « gnant dans VAminte la première cour de Ferrare, (' je vis des déesses et des nymphes charmantes, sans « voile, sans nuage : je me sentis inspiré d'une nou- « velle vertu, d'une divinité nouvelle, et je chantai la « guerre et les héros... !

La Tasse lisait les stances de la Genisalemme, à mesure qu'il les composait, aux deux sœurs d'Al- phonse, Lucrèce et Léonore. On l'envoya auprès du

1. Bernardo Tasso (149.3-1560), père de l'auteur de la Jérusa- lem délivrée, s'était acquis un assez grand renom littéraire en composant un Atnadis de Gaule (Amadigi di Francia), poème en 100 chants et 57,000 vers. Il est encore auteur d'un poème de Floridant, d'Eglogues, d'Odes et d'Elégies, qui témoignent d'un esprit aimable et d'un talent facile.

VI. 16

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cardinal Hippolyte d'Este, fixé à la cour de France : il mit en gage ses vêtements et ses meubles pour faire ce voyage, tandis que le cardinal qu'il honorait de sa présence faisait à Charles IX le fastueux cadeau de cent chevaux barbes avec leurs écuyers arabes superbement vêtus. Laissé d'abord dans les écuries, le Tasse fut ensuite présenté au roi poète, ami de Ronsard. Dans une lettre qui nous est restée, il juge les Français avec dureté. Il composa quelques vers de sa Gerusalemme dans une abbaye d'hommes en France dont le cardinal Hippolyte était pourvu ; c'é- tait Châlis, près d'Ermenonville, où devait rêver et mourir J.-J. Rousseau : Dante aussi avait passé obs- curément dans Paris.

Le Tasse retourna en Italie en 1571 et ne fut point témoin de la Saint-Barthélémy. Il se rendit directe- ment à Rome et de là revint à Ferrare. L'Aminte fut jouée avec un grand succès. Tout en devenant le rival d'Arioste, l'auteur de Renaud admirait à un tel point l'auteur de Roland, qu'il refusait les hommages du neveu de ce poète : « Ce laurier que vous m'offrez, lui « écrivait-il, le jugement des savants, celui des gens « du monde, et le mien même, l'ont déposé sur la tête « de l'homme à qui le sang vous lie. Prosterné « devant son image, je lui donne les titres les plus « honorables que puissent me dicter l’affection et le « respect. Je le proclamerai hautement mon père, « mon seigneur et mon maître. »

Cette modestie, si inconnue de notre temps, ne désarma point la jalousie. Torquato avait vu les fêtes données par Venise à Henri III revenant de Pologne, lorsqu'on imprima furtivement un manuscrit de la

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Jérusalem: les minutieuses critiques des amis dont le Tasse consultait le goût le vinrent alarmer. Peut- être sV montra-t-il trop sensible ; mais peut-être avait-il bâti sur Fespérance de sa gloire le succès de ses amours. Il se crut environné de pièges et de tra- hisons; il fut obligé de défendre sa vie. Le séjour de Belriguardo, où Gœthe évoque son ombre', ne le put calmer : « De même que le rossignol (dit le grand « poète allemand faisant parler le grand poète ita- « lien), il exhalait de son sein malade d'amour l'har- « monie de ses plaintes ; ses chants délicieux, sa « mélancolie sacrée, captivaient l'oreille et le co'ur...

« . . . . Qui a plus de droits à traverser « mystérieusement les siècles que le secret d'un « noble amour, confié au secret d'un chant sublime?..

« . . . . Qu'il est charmant(dittoujours{jœthe « interprète des sentiments de Léonore), qu'il est « charmant de se contempler dans le beau génie de « cet homme, de l'avoir à ses côtés dans l'éclat de « cette vie, d'avancer avec lui d'un pas facile vers « l'avenir! Dès lors le temps ne pourra rien sur toi, « Léonore ; vivante dans les chants du poète, tu « seras encore jeune, encore heureuse, quand les « années t'auront emportée dans leur cours.

Le chantre d'Herminie conjure Léonore (toujours dans les vers du poète de la Germanie) de le reléguer dans une de ses villa les plus solitaires : « Souffrez,

1. Le drame de Torquato 2'«sso, par Gœthe, est une des plus belles œuvres du grand poète allemand. Si l'action est un peu languissante, ce défaut est largement racheté par la beauté du style, Tintérèt du dialogue et la profondeur du sentiment. Ce drame, comme Ylphigénie en Tauride, du même poète, est écrit ea vers iambiques.

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« lui dit-il, que je sois votre esclave. Comme je soi- « gnerai vos arbres! avec quelle précaution, en « automne, je couvrirai votre citronnier de plantes « légères ! Sous le verre des couches j'élèverai de « belles tleurs. »

Le récit des amours du Tasse était perdu, Goethe l'a retrouvé.

Les chagrins des Muses et les scrupules de la reli- gion commencèrent à altérer la raison du Tasse. On lui fit subir une détention passagère. Il s'échappa presque nu : égaré dans les montagnes, il emprunta les haillons d'un berger, et, déguisé en pâtre, il arriva chez sa sœur Cornélie. Les caresses de cette sœur et l'attrait du pays nattai apaisèrent un moment ses souffrances : « Je voulais, disait-il, me retirer à Sor- « rente comme dans un port paisible, quasi in porto « di quiète. » Mais il ne put rester ou il était né ! Un charme l'attirait à Ferrare: l'amour est la patrie.

Reçu froidement du duc Alphonse, il se retira de nouveau ; il erra dans les petites cours de Mantoue, d'Urbino, de Turin, chantant pour payer l'hospitalité. Il disait au Metauro, ruisseau natal de Raphaël : « Fai- « ble, mais glorieux enfant de l'Apennin, voyageur « vagabond, je viens chercher sur tes bords la sûreté « et mon repos. » Armide avait passé au berceau de Raphaël; elle devait présider aux enchantements de la Farnésine.

Surpris par un orage aux environs de Verceil, le Tasse célébra la nuit qu'il avait passée chez un gen- tilhomme, dans le beau dialogue du Père de famille. A Turin, on lui refusa l'entrée des portes, tant il était dans un état misérable. Instruit qu'Alphonse allait

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LE TASSE
MÉMOIRES d'ûUTRE-TOMBE 281

contracter un nouveau mariage, il reprend le chemin de Ferrare. Un esprit divin s'attachait aux pas de ce dieu caché sous l'habit des pasteurs d'Admète ; il croyait voir cet esprit et l'entendre: un jour, étant assis près du feu et' apercevant la lumière du soleil sur une fenêtre: « Ecco l'amico spiriio chc corlese- c( mente è venuio a favellarmi. Voilà l'esprit ami qui « est venu courtoisement me parler. » Et Torquato causait avec un rayon de soleil. Il rentra dans la ville fatale comme l'oiseau fasciné se jette dans la gueule du serpent ; méconnu et repoussé des courtisans, outragé par les domestiques, 11 se répandit en plaintes, et Alphonse le fît enfermer dans une maison de fous à l'hôpital Sainte-Anne.

Alors le poète écrivait à un de ses amis : « Sous le « poids de mes infortunes, j'ai renoncé à toute pensée « de gloire ; je m'estimerais heureux si je pouvais « seulement éteindre la soif qui me dévore... L'idée « d'une captivité sans terme et l'indignation des mau- « vais traitements que je subis augmentent mon dé- « sespoir. La saleté de ma barbe, celle de mes che- « veux et de mes vêtements, me rendent un objet de « dégoût pour moi-même. »

Le prisonnier implorait toute la terre et jusqu'à son impitoyable persécuteur ; il tirait de sa lyre des accents qui auraient dû faire tomber les murs dont on entourait ses misères.

Piango il morir ; non piango il morlr solo, Ma il moio. .

��Mi saria di conforto, aver la tomba,

Ch' altra mole innalzar credea co" carrai.

��16.

�� � 282 MÉMOIRES d'oltre-tombe

« Je pleure le mourir ; je ne pleure pas seulement « le mourir, mais la manière dont je meurs... Ce « sera un secours d'avoir la tombe à celui qui croyait « élever d'autres monuments par ses vers. »

LordByron a composé un poème des Lamentations du Tasse ; mais il ne se peut quitter, et se substitue partout aux personnages qu'il met en scène; comme son génie manque de tendresse, ses lamentations ne sont que des imprécations.

Le Tasse adressa au Conseil des anciens de Ber- game cette supplique :

« Torquato Tasso, Bergamasque non-seulement « d'origine, mais d'affection, ayant d'abord perdu u l'héritage de son père, la dotde sa mère... et (après « le servage de beaucoup d'années et les fatigues d'un « temps bien long) n'ayant encore jamais perdu au « milieu de tant de misères la foi qu il a dans cette ( cité (Bergame), ose lui demander assistance. Qu'elle « conjure le duc de Ferrare, jadis mon protecteur et « mon bienfaiteur, de me rendre à ma patrie, à mes « parents et à moi-même. L'infortuné Tasso supplie « donc vos seigneuries (les magistrats de Bergame) « d'envoyer monseigneur Licino ou quelque autre « pour traiter de ma délivrance. La mémoire de leur « bienfait ne finira qu'après ma vie. Di VV. SS. « affezionatissimo servidore, Torquato Tasso, prigione « e infermo nel ospedal di SanVAjina in Ferrara. »

On refusait au Tasse de l'encre, des plumes, du papier. Il avait chanté le magnanime Alphonse, et le magnanime Alphonse plongeait au fond d'une loge d'aliéné celui qui répandit sur sa tète ingrate un éclat impérissable. Dans un sonnet plein de grâce, le

�� � prisonnier supplie une chatte de lui prêter la luisance de ses yeux pour remplacer la lumière dont on l’a privé : inoffensive raillerie qui prouve la mansuétude du poète et l’excès de sa détresse . « Comme sur l’océan qu’infeste et obscurcit la tempête …… le pilote fatigué lève la tête, durant la nuit, vers les étoiles dont le pôle respendit, ainsi fais-je, ô belle chatte, dans ma mauvaise fortune. Tes yeux me semblent deux étoiles qui brillent devant moi… chatte, lampe de mes veilles, ô chatte bien-aimée ! si Dieu vous garde de la bastonnade, si le ciel vous nourrit de chair et de lait, donnez-moi de la lumière pour écrire ces vers :

Fatemi luce a scriver queste carmi. »

La nuit, le Tasse se figurait entendre des bruits étranges, des tintements de cloches funèbres ; des spectres le tourmentaient, « Je n’en puis plus, s’écriait-il, je succombe ! » Attaqué d’une grave maladie, il crut voir la Vierge le sauvant par miracle.

Egro io languiva, e d’alto, sonno avvinto,
Giacea con guancia di pallor dipinta,
Ouando di luce incoronata
Maria, pronta scendesti al mio dolore.

« Malade, je languissais vaincu du sommeil ; … je gisais, la pâleur répandue sur mes joues, quand, de lumière couronnée, … Marie, tu descendis rapidement à ma douleur. »

Montaigne visita le Tasse réduit à cet excès d’ad- 284 MÉMOIRES d'outre-tombe

versité, et ne lui témoigna aucune compassion. A la même époque, Camoéns terminait sa vie dans un hospice à Lisbonne ; qui le consolait mourant sur un grabat? les vers du prisonnier de Ferrare. L'auteur captif de la Jérusalem, admirant l'auteur mendiant des Lusiades, disait à Yasco de Gama : « Réjouis-toi « d'être chanté par le poète qui tant déploya son vol « glorieux, que tes vaisseaux rapides n'allèrent pas « aussi loin. »

TanT ollre slende il glorioso volo

Che i tuoi spalmati legni andar men lungo.

Ainsi retentissait la voix de l'Éridan au bord du Tage; ainsi, à travers les mers, se féhcitaient d'un hôpital à l'autre, à la honte de l'espèce humaine, deux illustres patients de même génie et de même destinée.

Que de rois, de grands et de sots, aujourd'hui noyés dans l'oubli, se croyant^ vers la fin du xvi" siècle, des personnages dignes de mémoire, ignoraient jusqu'aux noms du Tasse et de Camoëns ! En 1754, on lut pour la première fois « le nom de Washington dans le récit « d'un obscur combat donné dans les forêts entre une « troupe de Français, d'Anglais et de sauvages : quel u est le commis à Versailles, ou le pourvoyeur du « Parc-aux-Cerfs, quel est surtout l'homme de cour « ou d'académie qui aurait voulu changer son nom à « cette époque contre le nom de ce planteur améri-

��cam

��1 9

��1. Mes Etudes historiques. Ch.

�� � MÉMOIRES d'outre-tombe 28o

Ferrare, 18 septembre 1833.

L'envie s'était empressée de répandre son poison sur des plaies ouvertes. L'Académie delaCruscaavait déclaré : « que la Jérusalem délivrée était une lourde « et froide compilation, d'un style obscur et inégal, « pleine de vers ridicules, de mots barbares, ne ra- ce chetant par aucune beauté ses innombrables dé- « fauts. » Le fanatisme pour Arioste avait dicté cet arrêt. Mais le cri de l'admiration populaire étouffa les blasphèmes académiques : il ne fut plus possible au duc Alphonse de prolonger la captivité d'un homme qui n'était coupable que de l'avoir chanté. Le pape réclama la délivrance de l'honneur de l'Italie.

Sorti de prison, le Tasse n'en fut pas plus heureux. Léonore était morte. Il se traîna de ville en ville avec ses chagrins. A Lorette, près de mourir de faim, il fut au moment, dit un de ses biographes, « de tendre « la main qui avait bâti le palais d'Armide ». A Naples, il éprouva quelques doux sentiments de patrie. « Voilà, disait-il les lieux d'où je suis parti enfant... " Après tant d'années, je reviens blanchi, malade à « ma rive native. »

. . . E donde

Partii fanciullo, or dopo tanti iustri

Torno

Cînuto ed egro aile native sponde.

Il préféra à des demeures somptueuses une cellule au couvent de Mon toli veto. Dans un voyage qu'il fit à Rome, la fièvre l'ayant saisi, un hôpital fut encore son refuge.

De Rome et de Florence revenu à Naples, s'en pre-

�� � 28r MÉMOIRES d'outre-tombe

nant de ses maux à son poème immortel, il le refit et le gâta. Il commença ses chants délie sette giornate del mondo creaio, sujet traité par Du Bartas'. Le Tasse fait sortir Eve du sein d'Adam, tandis que Dieu « ar- « rosait d'un sommeil paisible les membres de [notre « premier père assoupi.' »

Ed irrigô di placida quiète

ïutte le membra al sonnachioso. . .

Le poète amollit l'image biblique, et, dans les douces créations de sa lyre, la femme n'est plus que le pre- mier songe de l'homme. Le chagrin de laisser ina- chevé un pieux travail qu'il regardait comme un hymne expiatoire détermina le Tasse mourant à con- damner à la destruction ses chants profanes.

Moins respecté de la société que des voleurs, le poète reçut de Marc Sciarra, fameux chef de condot- tierri, l'offre d'une escorte pour le conduire à Rome. Présenté au Vatican, le pape lui adressa ces mots : « Torquato, vous honorerez cette couronne qui ho- ( nora ceux qui la portèrent avant vous. » Éloge que la postérité a confirmé. Le Tasse répondait aux éloges en répétant ce vers de Sénèque :

Magnifica verba mors prope admota excutit.

« La mort va rabattre bientôt de ces paroles magni- « fiques. ;

Attaqué d'un mal qu'il pressentait devoir guérir tous les autres, il se retira au couvent de Saint- Onufre, le l"" d'avril lo9o. Il monta à son dernier

1. Dans le plus célèbre de ses poèmes, la Semaine, ou La Création en sept journées (1579).

�� � MÉMOIRES d'oUTRE-ïOMBE. 287

asile pendant une tempête de vent et de pluie. Los moines le reçurent à la porte où s'effacent aujourd'hui les fresques du Dominiquin. Il salua les pères : « Je « viens mourir au milieu de vous. » Cloîtres hospita- liers, déserts de religion et de poésie, vous avez prêté votre solitude à Dante proscrit et au Tasse mou- rant !

Tous les secours furent inutiles. A la septième mu- tinée de la fièvre, le médecin du pape déclara au ma- lade qu'il conservait peu d'espérance. Le Tasse Tem- brassa et le remercia de lui avoir annoncé une aussi bonne nouvelle. Ensuite il regarda le ciel et, avec une abondante effusion du cœur, il rendit grâces au Dieu des miséricordes.

Sa faiblesse augmentant, il voulut recevoir l'eucha- ristie à l'église du monastère : il s'y traîna appuyé sur les religieux et revint porté dans leurs bras. Lorsqu'il fut étendu de nouveau sur sa couche, le prieur l'in- terrogea à propos de ses dernières volontés.

« Je me suis bien peu soucié des biens de la for- ce tune durant la vie; j'y tiens encore moins à la mort. (( Je n'ai point de testament à faire.

« — Où marquez-vous votre sépulture?

u — Dans votre église, si vous daignez tant honorer (( ma dépouille.

« — Voulez-vous dicter vous-même votre épi- « taphe? »

Or, se tournant vers son confesseur: « Mon père," « écrivez : Je rends mon âme à Dieu qui me l'a « donnée, et mon corps à la terre dont il fut tiré. Je « lègue à ce monastère l'image sacrée de mon Ré- i dempteur. »

�� � 288 MÉMOIRES d'outre TOMBE

11 prit dans ses mains an crucifix qu'il avait reçu du pape et le pressa sur ses lèvres.

Sept jours s'écoulèrent encore. Le chrétien éprouvé ayant sollicité la faveur des saintes huiles, survint le cardinal Cintio, apportant la bénédiction du souve- rain pontife. Le moribond en montra une grande joie. « Voici, dit-il, la couronne que j'étais venu « chercher à Rome : j'espère triompher demain avec elle. »

Virgile fit prier Auguste de jeter au feu V Enéide; le Tasse supplia Cintio de brûler la Jérusalem. En- suite, il désira rester seul à seul avec son cruci- fix.

Le cardinal n'avait pas gagné la porte, que ses larmes, violemment retenues, débordèrent : la cloche sonna l'agonie, et les religieux, psalmodiant les prières des morts, pleurèrent et se lamentèrent dans les cloîtres. A ce bruit, Torquato dit aux charitables solitaires (il lui semblait les voir errer autour de lui comme des ombres) : « Mes amis, vous me croyez ^ laisser; je vous précède seulement. »

Dès lors il n'eut d'entretien qu'avec son confesseur et quelques pères de grande doctrine. Près de rendre le dernier soupir, on recueillit de sa bouche cette stance, fruit de l'expérience de sa vie : « Si la mort « n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus « misérable que l'homme. » Le 25 avril 1593, vers le milieu du jour, le poète s'écria : « In ynanus tuas, « Domine »

Le reste du verset fu*^, à peine entendu, comme prononcé par un voyageur qui s'éloigne.

L'auteur de la Henriade s'éteint à l'hôtel de Villette,

�� � MÉMOIRES d'outre-tombe 289

sur un quai de la Seine, et repousse les secours de l'Église ; le chantre de la Jérusalem expire chrétien à Saint-Onufre; comparez, et voyez ce que la foi ajoute de beauté à la mort.

Tout ce qu'on rapporte du triomphe posthume du Tasse me paraît suspect. Sa mauvaise fortune eut encore plus d'obstination qu'on ne l'a supposé. Il ne mourut point à l'heure désignée de son triomphe, il survécut vingt-cinq jours à ce triomphe projeté. 11 ne mentit point à sa destinée; il ne fut jamais couronné, pas même après sa mort; on ne présenta point ses restes au Capitole en liabit de sénateur au milieu du concours et des larmes du peuple; il fut enterré, ainsi qu'il l'avait ordonné, dans l'église de Saint- Onufre. La pierre dont on le recouvrit (toujours d'après son désir) ne présentait ni date ni nom; dix ans après, Manso, marquis délia Villa, dernier ami du Tasse et hùte de Milton, composa l'admirable épitaphe : « Hic jacct Torquàtus Tassus. » Manso parvint difficilement à la faire inciser : car les moines, religieux observateurs des volontés testamentaires, s'opposaient à toute inscription; et pourtant, sans Yhic jacef, ou les mots Torquati Tassi ossa, les cendres du Tasse eussent été perdues à l'ermitage du Janicule, comme l'ont été celles du Poussin à San Lorenzo in Lucina.

Le cardinal Gintio forma le dessein d'ériger un mausolée au chantre du saint sépulcre ; dessein avorté. Le cardinal Bevilacqua rédigea une pompeuse épitaphe destinée à la table d'un autre mausolée futur, et la chose en resta là. Deux siècles plus tard, le frère de Napoléon s'occupa d'un monument à Yi. 17

�� � 290 MÉMOIRES d'outre-tombe

Sorrento : Joseph troqua bientôt le berceau du Tasse pour la tombe du Cid.

Enfin, de nos jours, une grande décoration funèbre est commencée en mémoire de l'Homère italien, jadis pauvre et errant comme l'Homère grec : l'ouvrage s'achèvera-t-il? Pour moi, je préfère au tumulus de marbre la petite pierre de la chapelle dont j'ai parlé ainsi dans Y Itinéraire : « Je cherchai [à Venise, 1806), « dans une église déserte, le tombeau de ce dernier « peintre [le Titien) et j'eus quelque peine à le trou- « ver : la même chose m'était arrivée à Rome [en « 1803) pour le tombeau du Tasse. Après tout, les « cendres d'un poète religieux et infortuné ne sont « pas trop mal placées dans un ermitage. Le chantre « de la Jérusalem semble s'être réfugié dans cette « sépulture ignorée, comme pour échapper aux per- « sécutions des hommes; il remplit le monde de sa « renommée et repose lui-même inconnu sous l'oran- « ger' de Saint-Onufre. »

La commission italienne chargée des travaux nécro- lithes me pria de quêter en France et de distribuer les indulgences des Muses à chaque fidèle donateur de quelques deniers au monument du poète. Juillet 1830 est arrivé; ma fortune et mon crédit ont pris de la destinée des cendres du Tasse. Ces cendres semblent posséder une vertu qui rejette toute opu- lence, repousse tout éclat, se dérobe à tous honneurs; il faut de grands tombeaux aux petits hommes et de petits tombeaux aux grands.

Le Dieu qui rit de tous mes songes, me précipitant

1. J'ai eu raison de dire l'oranger. C'est un oranger qui est dans les préaux de Saint-Onufre. (Note de Paris, 18i0.) Cu.

�� � MÉMOIRES d'outre-tombe 291

du Janicule avec les vieux pères conscrits, m'a ramené d'une autre manière auprès du Tasse. Ici je puis juger encore mieux du poète dont les trois filles sont nées à Ferrare : Armide, llerminie et Clorinde.

Qu'est-ce aujourd'hui que la maison d'Esté ? qui pense aux Obizzo, aux Nicolas, aux Hercule? Quel nom reste dans ces palais? le nom de Léonore. Que cherche-t-on à Ferrare? la demeure d'Alphonse? non, la prison du Tasse. Où va-t-on processionnellement de siècle en siècle? au sépulcre du persécuteur? non, au cachot du persécuté.

Le Tasse remporte dans ces lieux une victoire plus mémorable : il fait oublier l'Arioste ; l'étranger quitte les os du chantre de Roland au Musée, et court chercher la loge du chantre de Renaud à Sainte-Anne. Le sérieux convient à la tombe : on abandonne l'homme qui a ri pour l'homme qui a pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son mérite; après la mort, il perd son prix; aux yeux de l'avenir il n'y a de beau que les existences malheu- reuses. A ces martyrs de l'intelligence, impitoya- blement immolés sur la terre, les adversités sont comptées en accroissement de gloire; ils dorment au sépulcre avec leurs immortelles souffrances, comme des rois avec leur couronne. Nous autres vulgaires infortunés, nous sommes trop peu de chose pour que nos peines deviennent dans la postérité la parure de notre vie. Dépouillé de tout en achevant ma course, ma tombe ne me sera pas un temple, mais un lieu de rafraîchissement; je n'aurai point le sort du Tasse; je tromperai les tendres et harmonieuses prédictions de l'amitié :

�� � 292 MÉMOIRES d'outre-tombe

Le Tasse, errant de ville en ville,

Un jour accablé de ses maux,

S'assit près du laurier fertile

Qui, sur la tombe de Virgile,

Etend toujours ses verts rameaux', etc.

Je me hâtai de porter mes hommages à ce fils des Muses, si bien consolé par ses frères : riche ambassa- deur, j'avais souscrit pour son mausolée à Rome : indigent pèlerin à la suite de Fexil, j'allai m'age- nouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu'on élève des doutes assez fondés sur l'identité des lieux; mais, comme tous les vrais croyants, je nargue l'his- toire; cette crypte, quoi qu'on en dise, est l'endroit même que le pazzo per amore habita sept années entières; on passait nécessairement par ces cloîtres; on arrivait à cette geôle où le jour se glissait à travers les barreaux de fer d'un soupirail, où la voûte ram- pante qui glace votre tète dégoutte l'eau salpêtrée sur un sol humide qui paralyse vos pieds.

Aux murs, en dehors de la prison, et tout autour du guichet, on lit les noms des adorateurs du dieu : la statue de Memnon, frémissante d'harmonie sous le toucher de l'aurore, était couverte des déclarations des divers témoins du prodige. Je n'ai point char- bonné mon ex-voto; je me suis caché dans la foule, dont les prières secrètes doivent être, en raison de leur humilité même, plus agréables au ciel.

Les bâtiments dans lesquels s'enclùt aujourd'hui la prison du Tasse dépendent d'un hôpital ouvert à toutes les infirmités; on les a mises sous la protec-

1 . C'est la première des belles stances que M. de Fontanes adressa en 1810 à l'auteur des Martyrs.

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�� � MiÎMoiRES d'outre-tombe 293

lion des saints : Sanclo Torquato sacrum. A. quelque distance de la loge bénie est une cour délabrée; au milieu de cette cour, le concierge cultive un parterre environné d'une haie de mauves; la palissade, d'un vert tendre, était chargée de larges et belles fleurs. J'ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des rois, et qui me semblait croître au pied d'un Cal- vaire. Le génie est un Christ; méconnu, persécuté, battu de verges, couronné d'épines, mis en croix pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la lumière et ressuscite adoré.

Ferrare, 18 septembre 1833.

Sorti le 18 au matin, en revenant aux Trois-Cou- ronnes, j'ai trouvé la rue encombrée de peuple ; les voisins béaient aux fenêtres. Une garde de cent hommes des troupes autrichiennes et papalines occu- pait Fauberge. Le corps des officiers de la garnison, les magistrats de la ville, les généraux, le prolégat, attendaient Madame, dont un courrier aux armes de France avait annoncé l'arrivée. L'escalier et les salons étaient ornés de fleurs. Oncques ne fut plus belle réception pour une exilée.

A l'apparition des voitures, le tambour battit aux champs, la musique des régiments éclata, les soldats présentèrent les armes. Madame, parmi la presse, eut peine à descendre de sa calèche arrêtée à la porte de l'hôtellerie; j'étais accouru; elle me reconnut au mi- lieu delà cohue. A travers les autorités constituées et les mendiants qui se jettaient sur elle, elle me tendit la main en me disant : « Mon fis est votre roi : aidez- « moi donc à passer. » Je ne la trouvai pas trop

�� � 294 MÉMOIRES d'outre-tombe

changée, bien qu'amaigrie ; elle avait quelque chose d'une petite fille éveillée.

Je marchais devant elle ; elle donnait le bras à M. de Lucchesi; madame de Podenas' la suivait. Nous mon- tâmes les escaliers et entrâmes dans les appartements entre deux rangs de grenadiers, au fracas des armes, au bruit des fanfares, aux vivat des spectateurs. On me prenait pour le majordome, on s'adressait à moi pour être présenté à la mère de Henri V. Mon nom se liait à ces noms dans l'esprit de la foule.

Il faut savoir que Madame, depuis Palerme jusqu'à Ferrare, a été reçue avec les mêmes respects, malgré les notes des envoyés de Louis-Philippe. M. de Broglie ayant eu la bravoure de demander au pape le renvoi de la proscrite, le cardinal Bernetti répondit : « Rome « a toujours été l'asile des grandeurs tombées. Si « dans ses derniers temps la famille de Bonaparte « trouva un refuge auprès du Père des fidèles, à plus « forte raison la même hospitalité doit-elle être « exercée envers la famille des rois très chrétiens. »

Je crois peu à cette dépêche, mais j'étais vivement frappé d'un contraste; en France, le gouvernement prodigue des insultes à une femme dont il a peur; en Italie, on ne se souvient que du nom, du courage et des malheurs de madame la duchesse de Berry.

��1. La marquise de Podenas, dame d'honneur de la duchesse de Berry, était une demoiselle de Nadaillac. Elle eut un fils qui épousa Mi'e Yermoloff, dont le père vendit le chûteau de Kirch- berg au duc de Blacas, traitant pour le compte de Charles X. L'un de ses petit-fils s'engagea dans les zouaves en 1870; frappé d'une balle au front à Champigny, il dit aux hommes qui vou- laient le relever : « Ne pensez pas à moi, mais à l'honneur de votre drapeau. » [Méinoircs du duc des Cars, p. iv';.

�� � MÉMOIRES d'oltre-tombe 293

Je fus obligé d'accepter mon rôle improvisé de pre- mier gentilhomme de la chambre. La princesse était extrêmement drôle : elle portait une robe de toile griscitre, serrée à la taille; sur sa tête, une espèce de petit bonnet de veuve, ou de béguin d'enfant ou de pensionnaire en pénitence. Elle allait çà et là, comme un hanneton; elle courait à Tétourdie, d'un air assuré, au milieu des curieux, de même qu'elle se dépêchait dans les bois de la Vendée. Elle ne regar- dait et ne reconnaissait personne; j'étais obligé de l'arrêter irrespectueusement par sa robe, ou de lui barrer le chemin en lui disant : « Madame, voilà le « commandant autrichien, l'ofticier en blanc ; Ma- « dame, voilà le commandant des troupes pontificales, « l'officier en bleu; Madame, voilà le prolégat, le « grand jeune abbé en noir. » Elle s'arrêtait, disait quelques mots en italien ou en français, pas trop justes, mais rondement, franchement, gentiment, et qui, dans leur déplaisance, ne déplaisaient pas : c'était une espèce d'allure ne ressemblant à rien de connu. J'en sentais presque de l'embarras, et pour- tant je n'éprouvais aucune inquiétude sur l'effet pro- duit par la petite échappée des flammes et de la geôle.

Une confusion comique survenait. Je dois dire une chose avec toute la réserve de la modestie : le vain bruit de ma vie augmente à mesure que le silence réel de cette vie s'accroît. Je ne puis descendre au- jourd'hui dans une auberge, en France ou à l'étranger, que je n'y sois immédiatement assiégé. Pour la vieille Italie, je suis le défenseur de la religion; pour la jeune, le défenseur de la liberté; pour les auto- rités, j'ai l'honneur d'être la Sua Eccellenza gia am-

�� � 296 MÉMOIRES d'outre-tombe

basciadore di Francia à Vérone et à Rome. Des dames, toutes sans doute d'une rare beauté, ont prêté la langue d'Angélique et d'Aquilan le Noir à la Flori- dienne Atala et au More Aben-Hamet. Je vois donc arriver des écoliers, des vieux abbés à larges calottes, des femmes dont je remercie les traductions et les grâces; puis des mendicanti, trop bien élevés pour croire qu'un ci-devant ambassadeur est aussi gueux que leurs seigneuries.

Or, mes admirateurs étaient accourus à l'hùtel des Trois-Couronnes, avec la foule attirée par madame la duchesse de Berry : ils me rencognaient dans l'angle d'une fenêtre et me commençaient une harangue qu'ils allaient achever à Marie-Caroline. Dans le trouble des esprits, les deux troupes se trompaient quelquefois de patron et de patronne : j'étais salué de Votre Altesse royale et Madame me raconta qu'on l'avait complimentée sur le Génie du christianisme : nous échangions nos renommées. La princesse était charmée d'avoir fait un ouvrage en quatre volumes, et moi j'étais fier d'avoir été pris pour la fille des rois.

Tout à coup la princesse disparut : elle s'en alla à pied, avec le comte Lucchesi, voir la loge du Tasse; elle se connaissait en prisons. La mère de l'orphelin banni, de l'enfant héritier de saint Louis, Marie-Caro- line sortie de la forteresse de Blaye;,ne cherchant dans la ville de Renée de France que le cachot d'un poète, est une chose unique dans l'histoire de la fortune et de la gloire humaine. Les vénérables de Prague au- raient cent fois passé à Ferrare sans qu'une idée pareille leur fût venue dans la tête; mais madame de Berry est Napolitaine, elle est compatriote du Tasse

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�� � qui disait : Ho desiderio di Napoli, come l'amme ben disposte, del paradiso : « J’ai désir de Naples, comme les âmes bien disposées ont désir du paradis. »

J’étais dans l’opposition et en disgrâce ; les ordonnances se mitonnaient clandestinement au château et reposaient encore en joie et en secret au fond des cœurs : un jour la duchesse de Berry aperçut une gravure représentant le chantre de la Jérusalem aux barreaux de sa loge : « J’espère, dit-elle, que nous verrons bientôt comme cela Chateaubriand. » Paroles de prospérité, dont il ne faut pas plus tenir compte que d’un propos échappé dans l’ivresse. Je devais rejoindre Madame au cachot même du Tasse, après avoir subi pour elle les prisons de la police. Quelle élévation de sentiments dans la noble princesse, quelle marque d’estime elle m’a donnée en s’adressant à moi à l’heure de son infortune, après le souhait qu’elle avait formé ! Si son premier vœu élevait trop haut mes talents, sa confiance s’est moins trompée sur mon caractère.

Ferrare, 18 septembre 1833.

M. de Saint-Priest’, madame de Saint-Priest et

1. Saint-Priest (Emmanuel-Louis-Marie Guignard, vicomte de), né à Paris le 6 décembre 1789, mort au château de Lamotte (Hérault), le 27 octobre 1881. Il suivit sa famille à Saint-Pétersbourg lors de l’émigration, et en 1805 entra dans l’armée russe où il servit jusqu’à la chute de Napoléon. Colonel en 1814, il fut fait prisonnier ; l’ordre de le fusiller, envoyé par l’Empereur fut intercepté par les Cosaques. Il s’échappa, servit avec ardeur la cause du gouvernement royal, tenta pendant les Cent-Jours de soulever les populations du Midi, s’embarqua à Marseille à la nouvelle de la capitulation de la Pallud, fut pris par un corsaire de Tunis, et, après quelques semaines de captivité, put gagner l’Espagne et rentrer à la seconde Restauration. Il fut alors 298 MÉMOIRES d'outre-tombe

M. A. Sala' arrivèrent. Celui-ci avait été officier dans la garde royale, et il a été substitué dans mes affaires de librairie à M. Delloye -, major dans la même garde.

��nommé maréchal de camp, gentilhomme d'honneur du duc d'An- goulême et inspecteur d'infanterie. En 1823, il prit part à l'ex- pédition d'Espagne, où sa conduite lui valut le grade de lieute- nant-général. Ambassadeur à Berlin (1825), puis à Madrid (1827), il négocia le traité par lequel l'Espagne s'engageait à rembourser à la France, par annuités de 4 millions, sa dette de SO millions. Au mois d'août l.s.JO, il donna sa démission et fut nommé par le roi Ferdinand YIl grand d'Espagne et duc d'Almazan. Devenu l'un des conseillers de la duchesse de Berry, il fut l'un des prin- cipaux organisateurs de la tentative royaliste de 1832, et s'em- barqua avec la princesse sur le Carlo-Alberto. Arrêté à la Cio- tat, au moment où il débarquait, et traduit devant la cour d'as- sises de MonlbrisoD, ainsi que les autres prévenus de l'affaire du Carlo-Alberto et de la « conspiration de Marseille », il fut acquitté, le 15 mars 1833, de même que tous ses co-accusé?. A peine libre, il alla rejoindre en Italie la duchesse de Berry. 11 fut élu, en 1848, représentant de l'Hérault à l'Assemblée légis- lative, où il fut l'un des chefs de la majorité. Sous le second Empire, il fut l'un des serviteurs les plus zélés et les plus iniel- ligents du comte de Chambord, qui lui écrivit en 1867, sur la situation politique, une lettre qui eut un grand retentissement.

1. Sur M. Adolphe Sala, voir au tome '\" la note 2 de la page 287.

2. Ancien officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, M. Delloye s'était fait libraire. Il n'éditait guère, comme de rai- son, que des ouvrages royalistes. Ce fut lui qui. en 1836, quand Chateaubriand était dans les plus grands embarras d'argent, sut trouver une combinaison satisfaisante pour les intérêts et les intentions de l'illustre écrivain. La société formée par M. Delloye garantissait à M. et à M^"^ de Chateaubriand une rente viagère honorable, lui fournissait les sommes dont il avait besoin dans le moment, et ajournait à des époques éloignées la publication des Mémoires d'Outre-Tombe, du Coiirjrèa de Vérone, et des œuvres auxquelles l'auteur voudrait consacrer les loisirs que les événements lui avaient faits.

Le .30 juin 18-36, Chateaubriand adressa à l'honorable éditeur la lettre suivante :

�� � MÉMOiHEs d'outre-tombe :299

Deux heures après l'arrivée de Madame, j'avais vu mademoiselle Lebeschu, ma compatriote; elle s'é- tait empressée de me dire les espérances qu'on vou- lait bien fonder sur moi. Mademoiselle Lesbesclm figure dans le procès du Carlo Alberto^.

Revenue de sa poétique Visitation, la duchesse de Berry m'a fait appeler : elle m'attendait avec M. le comte Lucchesi et madame de Podenas.

Le comte Lucchesi Palli est grand et brun : Ma- dame le dit Tancrède par les femmes. Ses manières avec la princesse sa femme, sont un chef-d'œuvre de convenance; ni humbles, ni arrogantes, mélange respectueux de l'autorité du mari et de la soumission du sujet.

« .1 Monsieur II. -D. Delloi/e, lieutenant-colonel enretvaite, chevalier de l'Ordre royal de Saint-Louis et de la Légion d'honneur.

Paris, ce 30 juin 1836,

« Voilà, Monsieur, notre affaire en bon train ; aussitôt le Mil- ton, achevé, je me suis remis aux Mémoires, et j"ai fait commen- cer la copie que je dois vous livrer dans les premiers mois de Tannée prochaine. Je me félicite. Monsieur d'avoir rencontré uu brave et loyal officier de la garde royale qui a terminé une affaire qui, sans lui, n'aurait peut-être jamais fini. C'est donc à vous. Monsieur, que j'aurai dû le repos de ma vie et, ce qui m'importe le plus, celui de Madame de Chateaubriand. Dieu ai- dant, le reste ira bien, et j'espère que ni vous, ni les action- naires, dans un temps donne, n'auront à regretter d'être deve- nus les propriétaires de mes Mémoires.

« Croyez, je vous prie, Monsieur, à mon sincère dévouement, et ayez l'assurance de ma considération très distinguée.

' Chateaubriand. '

1. M"« Matliilde Lebeschu, ancienne femme des atours de la duchesse de Berry. Elle avait suivi la princesse en exil et s'était embarquée avec elle sur le Ca -lo-Albei-to,le2l avril 1832. Pour- suivie, comme le vicomte de Saint-Priest et M. Adolphe Sala, elle fut, comme eux, acquittée à Montbrison, le 1.") mars IS.3.3.

�� � 300 MÉMOIRES d'outre-tombe

Madame m'a sur-le-champ parlé d'affaires ; elle m'a remercié de m'être rendu à son invitation; elle m'a dit qu'elle allait à Prague, non seulement pour se réunir à sa famille, mais pour obtenir l'acte de ma- jorité de son fils : puis elle m'a déclaré qu'elle m'em- menait avec elle.

Cette déclaration, à laquelle je ne m'étais pas at- tendu, me consterna: retourner à Prague 1 Je présen- tai les objections qui se présentèrent à mon esprit.

Si j'allais à Prague avec Madame et si elle obtenait ce qu'elle désire, l'honneur de la victoire n'appartien- drait pas tout entier à la mère de Henri V, et ce serait un mal ; si Charles X s'obtinait à refuser l'acte de majo- rité, moi présent (comme j'étais persuadé qu'il le ferait), je perdrais mon crédit. Il me semblait donc meilleur de me garder comme une réserve, dans le cas oîi Madame manquerait sa négociation.

Son Altesse Royale combattit ces raisons : elle sou- tint qu'elle n'aurait aucune force à Prague si je ne l'accompagnais ; que je faisais peur à ses grands parents, qu'elle consentait à me laisser l'éclat de la victoire et l'honneur d'attacher mon nom à l'avène- ment de son fils.

M. et madame de Saint-Priest entrèrent au milieu de ce débat et insistèrent dans le sens de la princesse. Je persistai dans mon refus. On annonça le dîner.

Madame fut très gaie. Elle me raconta ses contestes, à Blaye, avec le général Bugeaud, de la façon la plus amusante. Bugeaud l'attaquait sur la politique et se fâchait ; Madame se fâchait plus que lui : ils criaient comme deux aigles et elle le chassait de la chambre. Son Altesse Rovale s'abstint de certains détails dont

�� � elle m’aurait peut-être fait part si j’étais resté avec elle. Elle ne làclia pas Bugeaud ; elle l’accommodait de toutes pièces : « Vous savez, me dit-elle, que je « vous ai demandé quatre fois ? Bugeaud fit passer « mes demandes à d’Argout. D’Argout répondit à « Bugeaud qu’il était une bête, qu’il aurait dû refuser « tout d’abord votre admission sur l’étiquette du sac: « il est de bon joùt, ce M. d’Argout. » Madame appuyait sur ces deux mots pour rimer, avec son accent italien.

Cependant le bruit de mon refus s’étant répandu inquiéta nos fidèles. Mademoiselle Lebeschu vint après le dîner me chapitrer dans ma chambre ; M. de Saint- Priest, homme d’esprit et de raison, me dépêcha d’abord M. Sala, puis il le remplaça et me pressa à son tour. « On avait fait partir M, de La Ferronnays « à Hradschin, afin de lever les premières difficultés^ « M. de Montbel était arrivé ; il était chargé d’aller « à Rome lever le contrat de mariage rédigé en bonne .( et due forme, et qui était déposé entre les mains « du cardinal Zurla. - »

« En supposant, a continué M. de Saint-Priest, que Charles X se refuse à l’acte de majorité, ne serait-il pas bon que Madame obtînt une déclaration de son fils ? Quelle devrait être cette déclaration ? — Une note fort courte, ai-je répondu, dans laquelle Henri protesterait contre l’usurpation de Philippe. »

1. Sur la mission confiée par la duchesse de Berry au comte Auguste de la Ferronnays et sur le voyage de ce dernier à Prague (août et septembre 1833), voir le récit de M. de la Ferronnays, publié par le Marquis Costa de Beauregard dans le Correspondant du 25 janvier 18’,t9.

2. Voir l’Appendice N" Il : le Mariage morganatique de la duchesse de Berry. 302 MÉMOIRES d'oLTRE-TOMBE

M. de Saint- Priest a porté mes paroles à Madame. Ma résistance continuait d'occuper les entours de la princesse. Madame de Saint-Priest, par la noblesse de ses sentiments, paraissait la plus vive dans ses regrets. Madame de Podenas n'avait point perdu l'ha- bitude de ce sourire serein qui montre ses belles dents : son calme était plus sensible au milieu de notre agitation.

Nous ne ressemblions pas mal à une troupe ambu- lante de comédiens français jouant à Ferrare, par la permission de messieurs les magistrats de la ville, la Princesse fugitive, ou la Mère persécutée. Le théâtre présentait à droite la prison du Tasse, à gauche la maison de l'Arioste ; au fond le château où se donnè- rent les fêtes de Léonore et d'Alphonse. Cette royauté sans royaume, ces émois d'une cour renfermée dans deux calèches errantes, laquelle avait le soir pour palais l'hôtel des Trois-Couronnes ; ces conseils d'État tenus dans une chambre d'auberge, tout cela complé- tait la diversité des scènes de ma fortune. Je quittais dans les coulisses mon heaume de chevalier et je reprenais mon chapeau de paille ; je voyageais avec la monarchie de droit roulée dans mon porte-manteau, tandis que la monarchie de fait étalait ses fanfrelu- ches aux Tuileries, Voltaire appelle toutes les royau- tés à passer leur carnaval à Venise avec Achmet III : Ivan, empereur de toutes les Russies, Charles-Edouard, roi d'Angleterre, les deux rois des Polacres, Théo- dore, roi de Corse, et quatre Altesses Sérénissimes. « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue et la « barque est prête. — Sire votre majesté partira « quand elle voudra. — Ma foi, sire, on ne veut plus

�� � MÉMOIRES d'outre-tombe 30Î{

« faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus, et « nous pourrions bien être cofl'rés cette nuit. »

Pour moi, je dirai comme Candide : « Messieurs, « pourquoi êtes-vous tous rois? Je vous avoue que « ni moi ni Martin ne le sommes. »

Il était onze heures du soir ; j'espérais avoir gagné mon procès et obtenu de Madame mon laisser-passer. J'étais loin de compte ! Madame ne quitte pas si vite une volonté; elle ne m'avait point interrogé sur la France, parce que, préoccupée de ma résistance à son dessein, c'était là son affaire du moment. M. de Saint- Priest, entrant dans ma chambre, m'apporta la mi- nute d'une lettre que Son Altesse Royale se proposait d'écrire à Charles X. « Comment, m'écriai-je, Madame « persiste dans sa résolution? Elle veut que je porte '( cette lettre ? mais il me serait impossible, même « matériellement, de traverser l'Allemagne ; mon « passe-port n'est que pour la Suisse et l'Italie.

« — Vous nous accompagnerez jusqu'à la frontière « d'Autriche, repartit M. de Saint-Priest ; Madame « vous prendra dans sa voiture ; la frontière fran- « chie, vous rentrerez dans votre calèche et vous « arriverez trente-six heures avant nous. »

Je courus chez la princesse; je renouvelai mes ins- tances : la mère de Henri V me dit : « Ne m'abandon- ( nez pas. » Ce mot mit fin à la lutte; je cédai; Madame parut pleine de joie. ' Pauvre femme! elle

1. Chateaubriand écrivait le lendemain à ^[™«' Récamier : « Jeudi, 19 septembre 1833. — Tout est changé. On veut ab- solument que j'aille jusque au terme du voyage où Von n'ose arriver sans moi. Toutes mes résistances ont été inutiles ; il a fallu me résigner. Je pars donc. Cela prolongera mon absence d'un moi' . Je vais envoyer Hyacinthe à Paris, qui vous portera

�� � 304 MÉMOIRES d'outre-tombe

avait tant pleuré ! comment aurais-je pu résister au courage, à Tadversité, à la grandeur déchue, réduits à se cacher sous ma protection! Une autre princesse, madame la dauphine, m'avait aussi remercié de mes inutiles services : Carlsbad et Ferrare étaient deux exils de divers soleils, et j'y avais recueilli les plus nobles honneurs de ma vie.

Madame partit d'assez grand matin, le 19, pour Padoue, oîi elle me donna rendez- vous; elle devait s'arrêter au Catajo, chez le duc Modène. J'avais cent choses à voir à Ferrare, des palais, des tableaux, des manuscrits, il fallut me contenter de la prison du Tasse. Je me mis en route quelques heures après Son Altesse Royale. J'arrivai de nuit à Padoue. J'envoyai Hyacinthe chercher à Venise mon mince bagage d'éco- lier allemand, et je me couchai tristement à V Etoile d'or, qui n'a jamais été la mienne.

Padoue, 20 septembre 1833.

Le vendredi, 20 septembre, je passai une partie de la matinée à écrire à mes amis mon changement de destination. Arrivèrent successivement les personnes de la suite de Madame,

N'ayant plus rien à faire, je sortis avec un cicérone. Nous visitâmes les deux églises de Sainte-Justine et de Saint-Antoine de Padoue. La première, ouvrage de Jé- rôme de Brescia , est d'une grande majesté : du bas de la nef, on n'aperçoit pas une seule des fenêtres percées très-haut, de sorte que l'église est éclairée sans qu'on

une longue lettre et des dolails. Rien ne m'a plus coûté dans ma vie que ce dernier sacrifice, si ce n'est celui de ma démission de Rome. »

�� � MÉMOIRES d'outre-tombe 305

sache par où s'introduit la lumière. Cette église a plu sieurs bons tableaux de Paul Véronèse, de Liberi, de Palma, etc.

Saint-Antoine de Padoue (*7 Sanio) présente un monument gothique grécisé, style particulier aux anciennes églises de la Vénétie. La chapelle Saint- Antoine est de Jacques Sansovino et de François son fils : on s'en aperçoit de prime abord ; les ornements et la forme sont dans le goût de la loggeda du clo- cher de Saint-Marc.

Une signora en robe verte, en chapeau de paille re- couvert d'une voile, priait devant la chapelle du saint, un domestique en livrée priait également derrière elle: je supposai qu'elle faisait un vœu pour le soula- gement de quelque mal moral ou physique; je ne me trompais pas ; je la retrouvai dans la rue : femme d'une quarantaine d'années, pôîle, maigre, marchant roide et d'un air souffrant, j'avais deviné son amour ou sa paralysie. Elle était sortie de l'église avec l'es- pérance : dans l'espace de temps qu'elle offrait au ciel sa fervente oraison, n'oubliait-elle pas sa douleur, n'était-elle pas réellement guérie ?

// Sanio abonde en mausolées; celui de Bembo ' est célèbre. Au cloître on rencontre la tombe du jeune d'Orbesan, mort en 1595.

Gallus eram, putavi, morior, spes una parentum 1

1. Le cardinal Pierre Bembo (1410-1547), secrétaire de Léon X pour les lettres latines. Le monument élevé à Bembo dans l'in- térieur de Saint-Antoine de Padoue est une des plus belles œuvres de la renaissance italienne ; son buste, ouvrage exquis de Cattaneo Danese, est justement vanté par Vasari et par l'Arétin.

�� � 306 MÉMOIRES d'outre-tombe

L'épitaphe française d"Orbesan se termine par un vers qu'un ^rand poète voudrait avoir fait ;

Car il n'est si beau jour qui n'amène sa nuif.

Charles-Gui Patin" est enterré à la cathédrale : son drôle de père ne le put sauver, lui qui avait traite un gentilhomme âr/é de sept ans, lequel fut saigné treize fois et fut guéri dans quinze jours, comme par mira- cle.

Les anciens excellaient dans l'inscription funèbre : « Ici repose Épictète, disait son cippe, esclave, con- « trefait, pauvre comme Irus, et pourtant le favori c des dieux. »

Camoëns, parmi les modernes, a composé la plus magnifique des épitaphes, celle de Jean III de Portu- gal: « Qui gît dans ce grand sépulcre? quel est celui ^ que désignent les illustres armoiries de ce massif « écusson? Rien! car c'est à cela qu'arrive toute « chose... Que la terre lui soit aussi légère à cette « heure qu'il fut autrefois pesant au More. »

Mon cicérone padouan était un bavard, fort ditïé- rent de mon Antonio de Venise; il me parlait à tout

\. Charles Patin, né à Paris le 2.3 février liViî, mort à Paduue le 10 octobre 1603, fils du célèbre médecin et écrivain Irançais Gui Patin, exerçait lui-même avec distinction la médecine à Paris lorsqu'il dut s'expatrier en 16 )8 sous le coup d'une accusa- tion vague et grave. Il fut soupçonné d'avoir introduit en France des libelles contraires au roi ou aux personnes royales. 11 s'éta- blit à Padoue, et y occupa successivement los chaires de méde- cine et de chirurgie. On doit à Charles Patin plusieurs ouvrages de numismatique et d'archéologie, notamment une Introduction à rhistoire par la connaissance des médailles, souvent réimpri- mée sous le titre (ïllistoire des médailles.

�� � MÉMOIRES d'outre-tombe 307

propos de ce grand tijràn Angelo : ' le long des rues il m'annonçait chaque boutique et chaque café; au Sanio, il me voulait absolument montrer la langue bien conservée du prédicateur de l'Adriatique. La tradition de ces sermons ne viendrait-elle pas de ces chansons que, dans le moyen âge, les pêcheurs (à l'exemple des anciens Grecs) chantaient aux poissons pour les charmer? Il nous reste encore quelques-unes de ces ballades pélagiennes en anglo-saxon.

De Tite-Live, ^ point de nouvelles; de son vivant, j'aurais volontiers, comme l'habitant de Gades, fait exprès le voyage de Rome pour le voir ; j'aurais volon- tiers, comme Panormita, vendu mon champ pour acheter quelques fragments de Vhistoire romaine^ ou, comme Henri IV, promis une province pour une Décade^-. Un mercier de Saumur n'en était pas là; il mit tout simplement couvrir des battoirs un manus- crit de Tite-Live, à lui vendu, en guise de vieux papiers, par l'apothicaire du couvent de l'abbaye de Fontevrault.

Quand je rentrai à l'Etoile d'or, Hyacinthe était re- venu de Venise. Je lui avais recommandé de passer chez Zanze, et de faire mes excuses d'être parti sans la voir. Il trouva la mère et la fille dans une grande colère ; elle venait de lire Le mie Prigioni. La mère

1. Angelo Malipieri, potestat de Padoue. Lorsque Chateaubriand ('crivait cette page (20 septembre l.S33\ Victor Hugo n'avait pas encore fait jouer son drame àWngelo, dont la première repré- sentation a eu lieu au Théâtre-Français le 28 avril 1835.

2. Tite-Live est né à Padoue en 59 avant J.-C, et il est mort dans la même ville en 17 après J.-C .

3. L'Histoire de Rome par Tite-Live comprenait cent quarante- deux livres. Nous n'en possédons que trente-cinq. Elle est divi- sée en Décades, ou groupes de dix livres.

�� � 308 MÉMOIRES d'outre-tombe

disait que Silvio était un scélérat, il s'était permis d'écrire que Brollo l'avait tiré, lui Pellico, par une jambe, lorsque lui Pellico était monté sur une table. La fille s'écriait : « Pellico est un calomniateur; c'est « de plus un ingrat. Après les services que je lui ai « rendus, il cherche à me déshonorer. » Elle mena- çait de faire saisir l'ouvrage et d'attaquer l'auteur devant les tribunaux; elle avait commencé une réfu- tation du livre: Zanze est non-seulement une artiste, mais une femme de lettres.

Hyacinthe la pria de me donner la réfutation non achevée ; elle hésita, puis elle lui remit le manuscrit' : elle était pâle et fatiguée de son travail. La vieille geôlière prétendait toujours vendre la broderie de sa fille et l'ouvrage en mosaïque. Si jamais je retourne à Venise, je m'acquitterai mieux envers madame Brollo que je ne l'ai fait envers Âbou Gosch, chef des Arabes des montagnes de Jérusalem ; je lui avais pro mis, à celui-ci, une coufîe de riz de Damiette, et je ne la lui ai jamais envoyée.

Voici le commentaire de Zanze :

« La Veneziana maravigliandosi che contro di essa « vi sieno personache abbia avutto ardire di scrivere « pezze di un romanzo formalto ed empitto di impie c falsità, si lagna fortemente contro l'auttore mentre « potteva servirsi di altra persona onde dar sfogo al « suo talento, ma non prendersi spasso di una gio-

1. Chateaubriand écrit de Padoue, le 20 septembre, àM™=Ré-

camier : « J'étais assez content de ma course italienne. A

Venise, imaginez-vous que j'avais retrouvé la Zanze ! et que j'étais à la découverte du plus beau roman du monde ! L'his- toire est venue l'étrangler; enfin, vous en verrez le premier chapitre. »

�� � MÉMOIRES d'oUTRE-ïOMBE 309

« vine onesta di educazione e religione, e quesla sli- « matta ed amatta e conosciutta a fondo da tutti.

« Comme Silvio puo dire che nella età mia di 13 « anni (che talli erano, alorquando lui dice di avermi « conosciuta), comme puù dire che io fossi giornariera- « mente statta a visitarlo nella sua abitazione? se io « giuro di essere statta se non pochissime volte, e « sempre accompagnata o dal padre, o madré, o fra- « tello? Comme puù egli dire che io le abbia confi- « datto un amore, che io era sempre aile mie scuolle, « e che appena cominciavo a conoscere, anzi non an- « cor poteva ne conosceva mondo, ma solo dedicatta « alli doveri di religione, a quelli di doverosa figlia, « e sempre occupatta a miei lavori, che questi erano « il mio sollo piacere? Io giuro che non ho mai par- « latto con lui, ne di amore, ne di altra qualsiasi « cosa. Sollo se qualche volte io Io vedeva, Io guar- « dava con ochio di pietà, poichè il mio cuore era per (i ogni mio simille, pieno di compazione; anzi io « odiava il luogo che per sola combinazione mio « padre si ritrovava : perché altro impiego Io aveva « sempre occupatto; ma dopo essere stato un bravo « soldato, avendo bene servito la repubblica e poi il « suo sovrano, fù statto ammesso contro sua volontà, « non che di quella di sua famiglia, in quell' impiego. ( Falsissimo è che io abbia mai preso una mano del « sopradetto Silvio, ne comme padre, ne comme fra- « tello; prima, perché abenchè giovinetta e priva di « esperienza, avevo abastanzaavutta educazione onde « conoscere il mio dovere. Comme puù egli dire di « esser statto da me abbraciatto, che io non avrei « falto questo con un fratello nemeno ; talli erano li

�� � 3i0 MÉMOIRES d'outre-tombe

« scrupoli che aveva il mio cuore, stante l'educa- « zione avulta nelli conventi, ove il mio padre mi « aveva sempre mantenuta.

« Bensi vero sarà che lui a fondomi conoscliapiù di « quello che io possa conoscer lui, mentremi senti va « giornarieramente in compagnia di miei fratelli, in « una stanza a lui vicina; che questa era il luogo ove « dormiva e studiava li miei sopradetti fratelli, e « comme mi era lecitto di stare con loro? comme puù u egli dire che io ciarlassi con lui degli affari di mia « famiglia, che sfogava il mio cuore contro il riguore « di mia madré e benevolenza del padre, che io non « aveva motivo alcuno di lagnarrai di essa, ma fù da « me sempre ammatta?

« E comme puù egli dire di avermi sgridatta aven- « dogli portato un cativo caffè ? Che io non so se « alcuna persona posia dire di aver avutto ardire di « sgridarmi : anzi di avermi per solla sua bontà tutti « stimata.

« Mi formo mille maraviglie che un uomo di spirito « et di tallenti abbia ardire di vantarsi di simile cose « ingiuste contro una giovine onesta, onde farle per- « dere quella stima che tutti professa per essa, non « che l'amore di un rispetoso consorte, la sua pace e « tranquiUtà in mezzo il bracio di sua famiglia e « figlia.

« Io mi trovo oltremodo sdegnatta contro questo « auttore, per avermi esposta in questo modo in un « publico libro, di più di tanto prendersi spaso del « nominare ogni momento il mio nome.

« Ha pure avutto riguardo nel mettere il nome di u ïremerello in cambio di quello di Mandricardo ;

�� � MÉMOIHES d'oUTRK-TOMUE 311

« che taie era il nome del servo clie cosî bene le por- « tava ambacialte. E questo io potrei farle certo, per- « chè sapeva quanto infedelle lui era ed interessato: « che pur per mangiare e bevere avrebe sacrificatto « qualunque persona ; lui era un perfido contro tutti « coloro che per sua disgrazia capitavano poveri e non (« poteva mangiarlo quanto voleva ; trattava questi u infelici pegio di bestie. Ma quando io vedeva, lo ce sgridava e lo diceva a mio padre, non potendo il « mio cuore vedere simili tratti verso il suo simile. « Lui ero buono sollamente con clii le donava una « buona mancia e bene le dava a mangiare. — Il « cielo le perdoni 1 Ma avrà da render conto délie sue « cative opère verso suoi simili, e per l'odio che a me « professava et per le coressioni che io le faceva. Per « taie cativo sogetto Silvio a avutto riguardo, et per « me che non meritava di essere esposta, non ha « avutto il minimo riguardo.

« Ma io ben sapn» ricorere, ove mi ver mi verane « fatta una vera giustizia, mentre non intendo ne « voglio esser, ne per bene ne malle, nominatta in « publico.

« Io sono felice in bracio a un marilo, che tanto « mi amo, e ch'è veramente evirtuosamente coriposto, « ben conoscendo il mio sentimento, non chevedendo « il mio operare : e dovrù a cagione di un uomo che « si è presso un punto sopra di me, onde dar forza u alli suoi mal fondati scritti, essendo questi posti in « falso !

« Silvio perdonerà il mio furore ; ma doveva lui « bene aspetarselo quando al chiaro io era dal suo « opérât to.

�� � « Questa è la ricompensa di quanto ha falto la mia « famiglia, avendolo trattalto con quella umanità, « che mérita ogni creatura cadatta in talli disgrazie, « e non trattala corne erali ordini !

« lo intanto faccio qualunque giuramento, che i tutto quello che fîi detto a mio riguardo, dà falso. « Forse Silvio sarà statto malle informato di me ; ma « non puù egli dire con verità talli cose non essendo « vere, ma sollo per avère un piii forte motivo onde « fondare il suo romanzo.

« Vorei dire di piii ; maie occupazioni di mia famiglia non mi permette di perdere di più tempo. Sollo ringraziaro intanto il signor Silvio col suo operare e di avermi senza colpa veruna posto in seno una continua inquietudine e forse una perpétua infelicità. »


TRADUCTION.


« La Vénitienne va s’émerveillant que quelqu’un ait eu le courage d’écrire contre elle deux scènes d’un roman formé et rempli de faussetés impies. Elle se plaint fortement de l’auteur qui se pouvait servir d’une autre personne pour donner carrière à son talent, et non prendre pour jouet une jeune fille honnête d’éducation et de religion, estimée, aimée et connue à fond de tous.

« Comment Silvio peut-il dire qu’à mon âge de treize ans (qui étaient mes ans lorsqu’il dit m’avoir connue); comment peut-il dire que j’allais journellement le visiter dans sa demeure, si je jure de n’y être allée que très peu de fois, et toujours accompa- « gnée ou de mon père, ou de ma mère, ou d’un frère ? Comment peut-il dire que je lui ai confié un amour, moi qui étais toujours à mes écoles, moi qui, à peine commençant à savoir quelque chose, ne pouvais connaître ni l’amour, ni le monde ; seulement consacrée que j’étais aux devoirs de la religion, à ceux d’une obéissante fille, toujours occupée de mes travaux, mes seuls plaisirs?

« Je jure que je ne lui ai jamais parlé (à Pellico) ni d’amour, ni de quoi que ce soit ; mais si quelquefois je le voyais, je le regardais d’un œil de pitié, parce que mon cœur était pour chacun de mes semblables plein de compassion. Aussi je haïssais le lieu où mon père se trouvait par fortune : il avait toujours occupé une autre place ; mais après avoir été un brave soldat, ayant bien servi la République et ensuite son souverain, il fut mis contre sa volonté et celle de sa famille dans cet emploi.

« Il est très faux [falsissimo ) que j’aie jamais pris une main du susdit Silvio, ni comme celle de mon père, ni comme celle de mon frère ; premièrement parce que, bien que jeunette et privée d’expérience, j’avais suffisamment reçu d’éducation pour connaître mes devoirs.

« Comment peut-il dire avoir été par moi embrassé, moi qui n’aurais pas fait cela avec un frère même : tels étaient les scrupules qu’avait imprimés dans mon cœur l’éducation reçue dans les couvents où mon père m’avait maintenue !

« Vraiment, il arrivera que j’ai été plus connue de lui (Pellico) qu’il ne le pouvait être de moi (Je me tenais journellement en la compagnie de mes frères 314 MÉMOIRES l/OLTRE-ïOMBE

« dans une chambre à lui voisine (laquelle était le « lieu où dormaient et étudiaient mes susdits frères); « or, puisqu'il m'était loisible de demeurer avec eux, « comment peut-il dire que je discourais avec lui des « afl'aires de ma famille, que je soulageais mon cœur, « au sujet de la rigueur de ma mère et de la bonté de « mon père ? Loin d'avoir un petit motif de me plain- « dre d'elle, elle fut par moi toujours aimée.

« Comment peut-il dire qu'il a crié contre moi pour « lui avoir apporté de mauvais café? Je ne sache per- ce sonne qui puisse dire avoir eu l'audace de crier « contre moi, m'ayant tous estimée par leur seule « bonté.

« Je me fais mille étonnements de ce qu'un homme « d'esprit et de talent ait eu le courage de se vanter « injustement de semblables choses contre une jeune « fille honnête, ce qui pourrait lui faire perdre l'es- « time que tous professent pour elle, et encore l'a- « mour d'un respectable mari, lui faire perdre sa paix « et sa tranquilité dans les bras de sa famile et de sa « fille.

« Je me trouve indignée outre mesure contre cet « auteur pour m'avoir exposée de cette manière dans « un livre publié, et pour avoir pris une si grande « liberté de citer mon nom à chaque instant.

« Et pourtant il a eu l'attention d'écrire le nom de « Tremerello au lieu de celui de iMandricardo, nom de « celui. qui si bien lui portait des messages. Et celui- « là je pourrais le lui faire connaître avec certitude, « parce que je savais combien il lui était infidèle et « combien intéressé. Pour boire et manger il aurait j sacrifié tout le monde; il était perfide à tous ceux

�� � MÉMOIRES d'oUïHE-TOMBE 315

« qui, pour leur malheur, lui arrivaient pauvres, et qui « ne pouvaient autant l'engraisser qu'il aurait voulu. « II traitait ces malheureux pire que des bètes; mais « quand je le voyais, je lui adressais des reproches et « le disais à mon père, mon cœur ne pouvant sup- « porter de pareils traitements envers mon sembla- « ble. Lui fMandricardo) était bon seulement avec « ceux qui leur donnaient la buona manda et lui don- '( naient bien à manger ; le ciel lui pardonne ! mais il « aura à rendre compte de ses mauvaises actions en- « vers ses semblables, et de la haine qu'il me portait « à cause des remontrances que je lui faisais. Four « un tel mauvais sujet Silvio a eu des délicatesses, et « pour moi, qui ne méritais pas d'être exposée, il n'a « pas eu le moindre égard.

(( Mais moi je saurai bien recourir oii'il me sera « fait une véritable justice; je n'entends pas, je ne « veux pas être, soit en bien, soit en mal, nommée « en public.

« Je suis heureuse dans les bras d'un mari qui « m'aime tant, et qui est vraiment et vertueusement « payé de retour. 11 connaît bien non-seulement ma « conduite, mais mes sentiments. Et jedevrai, à cause « d'un homme qui juge à propos de m'exploiter dans « l'intérêt de ses écrits mal fondés et remplis de faus- « setés !

« Silvio me pardonnera ma fureur, mais il devait « s'y attendre, alors que Je viendrais à connaître « clairement sa conduite à mon égard.

« Voilà la récompense de tout ce qu'a fait ma « famille, l'ayant traité (Pellico) avec cette humanité « que mérite chaque créature tombée en une pareille

�� � 316 MÉMOIRES d'outre-tombe

« disgrâce, et ne l'ayant pas traité selon les ordres.

« Et moi cependant je fais le serment que tout ce « qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio « aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut « dire avec vérité des choses qui, n'étant pas vraies, « lui sont seulement un motif plus fort de fonder son « roman.

« Je voudrais en dire davantage ; mais les occupa- « tions de ma famille ne me permettent pas de per- « dre plus de temps. Seulement je rends grâces au « signor Silvio de son ouvrage et de m'avoir, inno- « cente de faute, mis dans le sein une continuelle « inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité. »

Cette traduction littérale est loin de rendre la verve féminine, la grâce étrangère, la naïveté animée du texte ; le dialecte dont se sert Zanze exhale un par- fum du sol impossible à transfuser dans une autre langue. L'apo/o^ie avec ses phrases incorrectes, nébu- leuses, inachevées, comme les extrémités vagues d'un groupe de l'Albane; le manuscrit, avec son orthogra- phe défectueuse ou vénitienne, est un monument de femme grecque, mais de ces femmes de l'époque où les évêques de Thessalie chantaient les amours de Théagène et de Chariclée. Je préfère les deux pages de la petite geôlière à tous les dialogues de la grande Isotte, qui cependant a plaidé pour Eve contre Adam, * comme Zanze plaide pour elle-même contre Pellico.

1. La grande Isotte était une dame savante du sv^ siècle, qui vivait à Vérone et s'appelait Isotta Nogarola. Elle plaida pour Eve dans un Dialogue, qui remplit un bel in-quarto, publié à Venise, chez les Aide, sous ce titre : Dialogus quo utrùm Adam vel Eva magis peccaverit, quœstio satis nota,sed non adeo ex- plicata, continetur.

�� � MKMOIHKS d'oLTKE-TOMBE 317

Mes belles compatriotes provençales d'autrefois rap- pellent davantage la fille de Venise par Fidiomc de ces générations intermédiaires, chez lesquelles la lan- gue du vaincu n'est pas encore entièrement morte et la langue du vainqueur pas encore entièrement for- mée.

Qui de Pellico ou de Zanze a raison? de quoi s'agit- il aux débats? d'une simple confidence, d'un embras- sement douteux, lequel, au fond, ne s'adresse peut- être pas à celui qui le reçoit. La vive épousée ne veut pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe repré- sentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec tant de charme, qu'elle le prouve en le niant. Le por- trait de Zanze dans le mémoire du demandeur eSt si ressemblant, qu'on le retrouve dans la réplique de la défenderesse: même sentiment de religion et d'huma- nité, même réserve, même ton de mystère, même désinvolture molle et tendre.

Zanze est pleine de puissance lorsqu'elle affirme, avec une candeur passionnée, qu'elle n'aurait pas osé embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pel- lico. La piété filiale de Zanze est extrêmement tou- chante, lorsqu'elle transforme Brollo en un vieux sol- dat de la république, réduit à l'état de geôlier ;jer sola combinazione.

Zanze est tout admirable dans cette remarque : Pel- lico a caché le nom d'un homme pervers, et il n'a pas craint de révéler celui d'une innocente créature com- patissante aux misères des prisonniers.

Zanze n'est point séduite par l'idée d'être immor- telle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient pas même à l'esprit : elle n'est frappée que de Fin- is.

�� � 318 MÉMOIRES d'OLTRE-TOMBE

discrétion d'un liomme ; cet homme, à en croire Tof- fensée, sacrifie la réputation d'une femme aux jeux de son talent, sans souci du mal dont il peut être la cause, ne pensant qu'à faire un roman au profit de sa renommée. Une crainte visible domine Zanze : les révélations d'un prisonnier n"éveilleront-elles pas la jalousie d'un époux ?

Le mouvement qui termine l'apologie est pathéti- que et éloquent :

« Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et « de m'avoir, innocente de faute, mis dans le sein « une continuelle inquiétude et peut-être une perpé- « tuelle infélicité, » una continua inquietudine e forse una perpétua infelicità.

Sur ces dernières lignes écrites d'une main fati- guée, on voit la trace de quelques larmes.

Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre. Je tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze selon les Muses, et que la Zanze de Y apologie est la Zanze selon l'histoire. J'efface le petit défaut de taille que j'avais cru voir dans la fille du vieux soldat de la république ; je me suis trompé : Angélique de la pri- son de Silvio est faite commela tige d'un jonc, comme le stipe d'un palmier. Je lui déclare que, dans mes Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant qu'elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico et Zanze elle-même, à l'aide du manuscrit dont je suis dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne va pas à la postérité ! Oui, Zanze, vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent au- tour du poète, lorsqu'il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d'une harmonie expirée

�� � MÉMOIRES d'oLÏHE-TOMBE 319

et d'un songe évanoui, restent vivantes entre la terre et le ciel, et habitent à la fois leur double patrie. r Le « beau paradis n'aurait pas ses grâces complètes si tu « n'y étais, » dit un troubadour à sa maîtresse absente par la mort.

Padoue, 20 septembre 1833.

L'histoire est encore venue étrangler le roman. J'a- chevais à peine de lire à l'Étoile d'or la défense de Zanze, que M. de Saint-Priest entre dans ma cham- bre en disant: « Voici du nouveau. « Une lettre de Son Altesse Royale nous apprenait que le gouverneur du royaume lombard-vénitien s'étaitprésenté au Catajo et qu'il avait annoncé à la princesse l'impossibilité où il se trouvait de la laisser continuer son voyage. Madame désirait mon départ immédiat.

Dans ce moment un aide de camp du gouverneur frappe à ma porte et me demande s'il me convient de recevoir son général. Pour toute réponse, je me rends à l'appartement de Son Excellence, descendue comme moi à l'Etoile d'or.

C'était un excellent homme que le gouverneur.

« Imaginez-vous, monsieur le vicomte, me dit-il, « que mes ordres contre madame la duchesse de « Berry étaient du 28 août: Son Altesse Royale m'avait X fait dire qu'elle avait des passe-ports d'une date (( postérieure et une lettre de mon empereur. Voilà « que, le 17 de ce mois de septembre, je reçois au « milieu de la nuit une estafette : une dépèche, datée « du 15, de Vienne, m'enjoint d'exécuter les premiers « ordres du 28 août, et de pas laisser s'avancer « madame la duchesse de Berry au delà d'Udine ou

�� � « de Trieste. Voyez, cher et illustre vicomte, quel grand malheur pour moi ! arrêter une princesse que j’admire et respecte, si elle ne se veut pas conformer au désir de mon souverain ! car la princesse ne m’a pas bien reçu ; elle m’a dit qu’elle ferait ce qui lui plairait. Cher vicomte, si vous pouviez obtenir de Son Altesse Royale qu’elle restât à Venise ou à Trieste en attendant de nouvelles instructions de ma cour? Je viserai votre passe-port pour Prague ; vous vous y rendrez tout de suite sans éprouver le moindre empêchement, et vous arrangerez tout cela ; car certainement ma cour n’a fait que céder à des demandes. Rendez-moi, je vous en prie, ce service. »

J’étais touché de la candeur du noble militaire. En rapprochant la date du 15 septembre de celle de mon départ de Paris, 3 du même mois, je fus frappé d’une idée : mon entrevue avec Madame et la coïncidence de la majorité de Henri V pouvaient avoir effrayé le gouvernement de Philippe. Une dépèche de M. le duc de Broglie, transmise par une note de M. le comte de Sainte-Aulaire’, avait peut-être déterminé la chancellerie de Vienne à renouveler la prohibition du 28 août. Il est possible que j’augure mal et que le fait que je soupçonne n’ait pas eu lieu; mais deux gentilshommes, tous deux pairs de France de Louis XVIII, tous deux violateurs de leur serment, étaient bien dignes, après tout, d’être contre une femme, mère de leur roi légitime, les instruments d’une aussi généreuse politi-

1. Sur le comte de Sainte-Aulaire, voir au tome V, la note de la page 380. — Il était, en 1833, ambassadeur de France à Vienne. MÉMOIRES d'outre-tombe 321

que. Faut-il s'étonner si la France aujourd'hui se con- firme de plus en plus dans la haute opinion qu elle a des gens de cour d'autrefois?

Je me donnai garde de montrer le fond de ma pen- sée. La persécution avait changé mes dispositions au sujet du voyage de Prague ; j'étais maintenant aussi désireux de l'entreprendre seul dans les intérêts de ma souveraine, que j'avais été opposé à le faire avec elle lorsque les chemins lui étaient ouverts. Je dissi- mulai mes vrais sentiments, et, voulant entretenir le gouverneur dans la bonne volonté de me donner un passe-port, j'augmentai sa loyale inquiétude; je répon- dis :

« Monsieur le gouverneur, vous me proposez une « chose difficile. Vous connaissez madame la duchesse « de Berry ; ce n'est pas une femme que l'on mène « comme on veut: si elle a pris son parti, rien ne la « fera changer. Qui sait? il lui convient peut-être « d'être arrrétée par l'empereur d'Autriche, son oncle, « comme elle a été mise au cachot par Louis-Philippe, « son oncle ! Les rois légitimes et les rois illégitimes « agiront les uns comme les autres ; Louis-Philippe « aura détrôné le fils de Henri IV, François II empê- « chera la réunion de la mère et du fils ; M. le prince « de Metternich relèvera M. le général Bugeaud dans « son poste, c'est à merveille. »

Le gouverneur était hors de lui : « Ah ! vicomte, « que vous avez raison ! cette propagande, elle est « partout ! cette jeunesse ne nous écoute plus ! pas « encore autant dans l'État vénitien que dans la Lom- « hardie et le Piémont. — Et la Romagne ! me suis- « écrié, et Naples ! et la Sicile! et les rives du Rhin !

�� � « et le monde entier 1 — Ah ! ah ! ah ! criait le gouverneur, nous ne pouvons pas rester ainsi : toujours l'épée au poing, une armée sous les armes, sans nous battre. La France et l’Angleterre en exemple à nos peuples ! Une jeune Italie maintenant, après les carbonari ! La jeune Italie ! Qui a jamais entendu parler de ça ?

« — Monsieur, ai-je dit, je ferai tous mes efforts pour déterminer Madame à vous donner quelques jours ; vous aurez la bonté de m’accorder un passeport : cette condescendance peut seule empêcher Son Altesse Royale de suivre sa première résolution.

« — Je prendrai sur moi, me dit le gouverneur rassuré, de laisser Madame traverser Venise se rendant à Trieste ; si elle traîne un peu sur les chemins, elle atteindra tout juste cette dernière ville avec les ordres que vous allez chercher, et nous serons délivrés. Le délégué de Padoue vous donnera le visa pour Prague, en échange duquel vous laisserez une lettre annonçant la résolution de Son Altesse Royale de ne point dépasser Trieste. Quel temps ! quel temps ! Je me félicite d’être vieux, cher et illustre vicomte, pour ne pas voir ce qui arrivera. »

En insistant sur le passe-port, je me reprochais intérieurement d’abuser peut-être un peu de la parfaite droiture du gouverneur, car il pourrait devenir plus coupable de m’avoir laissé aller en Bohême que d’avoir cédé à la duchesse de Berry. Toute ma crainte était qu’une fine mouche de la police italienne ne mît des obstacles au visa. Quand le délégué de Padoue vint chez moi, je lui trouvai une mine de secrétariat, MÉMOIRES D OrTiiE-TOMBE 323

un maintien de protocole, un air de préfecture comme à un homme nourri aux administrations françaises. Cette capacité bureaucratique me fit trembler. Aussi- tôt qu'il m'eut assuré avoir été commissaire à l'armée des alliés dans le département des Bouches-du-Rhùne, l'espérance me revint : j'attaquai mon ennemi en tirant droit à son amour-propre. Je déclarai qu'on avait remarqué la stricte discipline des troupes sta- tionnées en Provence. Je n'en savais rien, mais le délégué, me répondant par un débordement d'admi- ration, se hâta d'expédier mon affaire : je n'eus pas plutôt obtenu mon visa, que je ne m'en souciais plus.

Padoue, 20 septembre 1833.

La duchesse de Berry revint du Catajo à neuf heu- res du soir : elle paraissait très animée ; quant à moi, plus j'avais été pacifique, plus je voulais qu'on ac- ceptât le combat : on nous attaquait, force était de nous défendre. Je proposai, moitié en riant, à S. A. R. de l'emmener déguisée à Prague, et d'enlever à nous deux Henri V. Il ne s'agissait que de savoir où nous déposerions notre larcin. L'Italie ne convenait pas, à cause de la faiblesse de ses princes ; les grandes mo- narchies absolues devaient être abandonnées pour un millier de raisons. Restait la Hollande et l'Angle- terre : je préférais la première parce qu'on y trou- vait, avec un gouvernement constitutionnel, un roi habile.

Nous ajournâmes ces partis extrêmes ; nous nous arrêtâmes au plus raisonnable : il faisait tomber sur moi le poids de l'affaire. Je partirais seul avec une lettre de Madame : je demanderais la déclaration de la

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majorité; sur la réponse des grands parents, j'enver- rais un courrier à S. A. R. qui attendrait ma dépèche à Trieste. Madame joignit à sa lettre pour le vieux roi un billet pour Henri : je ne le devais remettre au jeune prince que selon les circonstances. La suscription du billet était seule une protestation contre les arrière- pensées de Prague. Voici la lettre et le billet :

« Ferrare, 19 septembre 1833.

« Mon cher père, dans un moment aussi décisif « que celui-ci pour l'avenir de Henri, permettez-moi « de m'adresser à vous avec toute confiance. Je ne « m'en suis point rapportée à mes propres lumières « sur un sujet aussi important ; j'ai voulu, au con- « traire, consulter dans cette grave circonstance les ( hommes qui m'avaient montré le plus d'attache- « ment et de dévouement. M. de Chateaubriand se « trouvait tout naturellement à leur tète.

« H m'a confirmé ce que j'avais déjà appris, c'est « que tous les royalistes en France regardent comme « indispensable, pour le 29 septembre, un acte qui « constate les droits et la majorité de Henri. Si le « loyal M... est en ce moment auprès de vous, j'invo- « que son témoignage que je sais être conforme à ce « que j'avance.

« M. de Chateaubriand exposera au roi ses idées au « sujet de cet acte; il dit avec raison, ce me semble, « qu'il faut simplement constater la majorité de « Henri et non pas faire un manifeste : je pense que « vous approuverez cette manière de voir. Enfin, mon « cher père, je m'en remets à lui pour fixer votre at- c tention et amener une décision sur ce point néces-

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« saire. J'en suis bien plus occupée, je vous assure, « que de ce qui me concerne, et Tintérèt de mon « Henri, qui est celui de la France, passe avant le « mien. Je lui ai prouvé, je crois, que je savais m'ex- « poser pour lui à des dangers, et que je ne reculais « devant aucun sacrifice; il me trouvera, toujours la ( même.

« M. de Montbel m"a remis votre lettre à son arri- « vée : je l'ai lue avec une bien vive reconnaissance ; « vous revoir, retrouver mes enfants, sera toujours le « plus cher de mes vœux, M. de Montbel vous aura « écrit que j'avais fait tout ce que vous demandiez ; « j'espère que vous aurez été satisfait de mon em- « pressement à vous plaire et à vous prouver mon « respect et ma tendresse. Je n'ai plus maintenant u qu'un désir, c'est d'être à Prague pour le 29 septem- « bre, et, quoique ma santé soit bien altérée, j'espère « que j'arriverai. Dans tous les cas, M, de Chateau- « briand me précédera. Je prie-le roi de l'accueillir avec « bonté et d'écouter tout ce qu'il lui dira de ma part. « Croyez, mon cher père, à tous les sentiments, etc. »

« P. S. Padoue, le 20 septembre. — Ma lettre était « écrite lorsqu'on me communique l'ordre de ne pas « continuer mon voyage : ma surprise égale ma dou- t leur. Je ne puis croire qu'un ordre semblable soit « émané du cœur du roi ; ce sont mes ennemis seuls « qui ont pu le dicter. Que dira la France ? Et coiri- « l)ien Philippe va triompher 1 Je ne puis que presser « le départ du vicomte de Chateaubriand, et le char- « ger de dire au roi ce qu'il me serait trop pénible de i lui écrire dans ce moment. »

VI. 19

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Suscription: «A Sa Majesté Henri V, mon très-cher « FILS, Prague. »

« Padoue, 20 septembre 1833.

« J'étais au moment d'arriver à Prague et de t'em- « brasser, mon cher Henri, un obstacle imprévu « m'arrête dans mon voyage.

« J'envoie M. de Chateaubriand à ma place pour « traiter de tes affaires et des miennes. Aie confiance, « mon cher ami, dans ce qu'il te dira de ma part et « crois bien à ma tendre affection. En t'embrassant « avec ta sœur, je suis

« Ton affectionnée mère et amie,

« Caroline. »

M, de Montbel tomba de Rome à l^adoue au milieu de nos cancans. La petite cour de Padoue le bouda ; elle s'en prenait à M. de Blacas des ordres de Vienne. M. de Montbel, homme fort modéré, n'eut d'autre res- source que de se réfugier auprès de moi, bien qu'il me craignît ; envoyant ce collègue de M, de Polignac, je m'expliquai comment il avait écrit, sans s'en apercevoir, l'histoire du duc de Reichstadt', et ad- miré les archiducs, le tout à soixante lieues de Prague, lieu d'exil du duc de Bordeaux; si lui, M. de Montbel, avait été propre à jeter par la fenêtre la monarchie de saint Louis et les monarchies de ce bas monde, c'est un petit accident auquel il n'avait pas pensé. Je

1. Sur M. de Montbel, voir au tome V la note 2 de la page 254. — M. de Montbel avait publié en 1833 une notice sur le duc de Reichstadt.

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fus gracieux envers le comte de Motitbel ; je lui parlai tlu Colisée. Il retournait à Vienne se mettre à la dis- position du prince de Metternich et servir d'intermé- diaire à la correspondance de M. de Blacas. A onze heures, j'écrivais au gouverneur la lettre convenue : je pris soin de la dignité de Madame, n'engageant point S. A. H. et lui réservant toute faculté d'agir.

« Padoue, ce 20 septembre 1833. « Monsieur le gouverneur,

« S. A. R. madame la duchesse de Berry veut bien, « pour le moment, se conformer aux ordres qui vous « ont été transmis. Son projet est d'aller à Venise en « se rendant à Trieste; là, d'après les renseignements « que j'aurai l'honneur de lui adresser, elle prendra « une dernière résolution.

« Agréez, je vous prie, mes remerciments les plus « sincères, et l'assurance de la haute considération u avec laquelle je suis,

« Monsieur le gouverneur,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« ClIATEAUBRIAiND. »

Le délégué, enlisant cette lettre, en fut très content. Madame sortie de la Lombardie vénitienne, lui et le gouverneur cessaient d'être responsables; les faits et gestes de la duchesse de Berry à Trieste ne regar- daient plus que les autorités de l'Istrie ou du Frioul ; c'était à qui se débarrasserait de l'infortune : dans

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un certain jeu, on se, hâte de passer à son voisin un petit morceau de papier.

A dix heures, je pris congé de la princesse. Elle remettait son sort et celui de son fils entre mes mains. Elle me faisait roi de France de sa façon. Dans un village de Belgique, j'ai eu quatre voix pour monter au trône qu'occupe le gendre de Philippe. Je dis à Madame : « Je me soumets à la volonté de « Votre Altesse Royale^ mais je crains de tromper ses « espérances. Je n'obtiendrai rien à Prague. » Elle me poussa vers la porte : « Parlez, vous pouvez « tout. »

A onze heures, je montai en voiture : la nuit était pluvieuse. Il me semblait retourner à Venise, car je suivais la route de Mestre; j'avais plus envie de revoir Zanze que Charles X.

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