Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829/Texte entier

La bibliothèque libre.
Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
 
Aller à : Navigation, rechercher
Jean-François Champollion
Firmin Didot, 1833 (pp. i-472).



LETTRES


ÉCRITES


D’ÉGYPTE ET DE NUBIE.


LETTRES


ÉCRITES


D’ÉGYPTE ET DE NUBIE.


EN 1828 ET 1829


PAR CHAMPOLLION LE JEUNE


COLLECTION COMPLÈTE ACCOMPAGNÉE DE TROIS MÉMOIRES INÉDITS ET DE PLANCHES.




PARIS
FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES,
RUE JACOB, n° 24.
1833
PRÉFACE
DE L’ÉDITEUR.


Un voyage en Égypte fut pour Champollion le jeune le premier projet qu’il forma dès l’âge de quinze ans[1] ; il a été le terme de sa carrière à quarante et un. Elle a commencé et fini pour lui avant le temps marqué par les lois de la naturel ; elle lui a suffi néanmoins pour mériter et obtenir une durable renommée.

Après avoir publié en 1822 son Alphabet des hiéroglyphes phonétiques[2], en 1824, le Précis du système entier des écritures égyptiennes, il voulut voir tous les monuments égyptiens transportés en Italie, et il consacra trente mois à les étudier. Durant ce voyage, les deux Lettres relatives au Musée de Turin furent publiées à Paris, et une nouvelle édition du Précis, plus ample, plus développée en certains points, mais en tout conforme à la première dans ce qui touche aux principes de la science, y fut aussi mise sous presse ; elle parut en 1828.

Dès 1826, des collections importantes avaient été acquises par la liste civile ; le Musée royal égyptien du Louvre était fondé ; une façade entière de ce grand palais lui avait été assignée ; dans l’espace d’une seule année, ses vastes salles avaient été magnifiquement disposées, les collections classées, leurs descriptions méthodiques publiées, et le roi avait visité, en 1827, un admirable Musée, décoré à l’envi des chefs-d’œuvre de tous les arts, là où une année auparavant des murailles toutes nues n’annonçaient qu’une vaste solitude. L’approbation publique fut la juste récompense des administrateurs et des conservateurs qui avaient au faire si vite et si bien ; et cet assentiment universel était à la fois une récompense et un encouragement.

Dès le mois d’avril 1827, le plan du voyage en Égypte était arrêté dans la pensée de Champollion ; il y avait mis à profit et les fruits de ses propres études sur l’esprit et les mœurs des orientaux, et les conseils qu’il avait sollicités des voyageurs nationaux ou étrangers qui avaient vu l’Égypte.

Le Vice-Roi lui-même, Mohammed-Ali, avait été pressenti sur ce projet ; il avait promis, sans hésiter, toute sa protection. Il ne restait plus au savant français qu’à obtenir celle de son gouvernement et le concours de l’administration publique à une entreprise dont les dépenses étaient au-dessus de la fortune du voyageur.

Un mémoire contenant le Plan et les Motifs du voyage fut rédigé, communiqué, approuvé prouvé, admiré ; mais ajourné. Le mot sinistre et banal de Budget fut aussi prononcé en cette mémorable circonstance : d’une part, on n’avait à s’occuper que des découvertes nautiques ; de l’autre, quelques raisons particulières empêchaient de contribuer en rien à une telle entreprise ; ailleurs on ne le pouvait que faiblement ; la liste civile seule montrait de bonnes dispositions : M. le duc de Doudeauville en avait alors l’administration.

Ces obstacles ne détournèrent pas Champollion de ses résolutions ; il voulait les accomplir seul à tout hasard, bien convaincu que ce ne serait pas sans quelque avantage marquant pour les études historiques et l’archéologie ; il le voulait toutefois à certaines conditions, et sacrifiant aux convenances les plus honorables des avantages de plus d’un genre, il rejeta un projet proposé par quelques capitalistes, parce que ce projet ne pouvait échapper aux apparences d’une spéculation mercantile sur les dieux et les arts de l’antique Égypte.

Il recourut alors à une intervention d’une efficacité souvent éprouvée, et dont l’histoire des arts, de l’archéologie, celle surtout des études égyptiennes en France, proclamera hautement, si elle est équitable, l’active et trop courte influence. En 1828, M. le duc de Blacas, ambassadeur de France à Naples, vint passer quelques mois à Paris : il connaissait dans dans ses détails le projet de voyage en Égypte ; il s’y intéressait vivement, comme il le faisait à tout ce qui pouvait être utile aux sciences historiques, accroître leur progrès, accroître ainsi la gloire littéraire de la France, et il encourageait le voyageur autant que le lui permettaient l’affectueux intérêt dont il lui avait donné tant d’honorables marques, et l’idée des périls d’une telle entreprise. Sur les instances de Champollion, M. le duc de Blacas s’occupa de tout concilier, remit le plan du voyage au Roi, prit ses ordres, vit ses ministres, et bientôt des fonds suffisants et le passage sur les vaisseaux de l’État furent mis à la disposition du voyageur français. Ces décisions sont du mois de juin 1828.

Champollion ne songea plus dès lors qu’aux détails d’exécution. Un succès complet en au prouvé suffisamment la parfaite convenance en tous les points ; aucune circonstance n’a mis ses prévisions en défaut.

Il ne fut pas moins heureux dans le choix de ses collaborateurs ; tous ont répondu dignement à sa confiance, et ceux qui lui en survécu le regrettent comme un père et comme un ami.

Des approvisionnements de tout genre furent faits à Paris pour tous les travaux qui étaient projetés ; les armes, les moyens sanitaires, les objets pour présents, des instruments d’optique, des outils de diverses professions, les ustensiles de ménage firent partie ide ces approvisionnements : les provisions de bouche ne furent faites qu’à Alexandrie.

La corvette l’Églé, commandée par M. Cosmao-Dumanoir, fut désignée pour le voyage, et reçut l’ordre de se disposer à partir du port de Toulon à la fin de juillet 1828.

Le grand-duc de Toscane ayant désiré qu’une commission, désignée par M. H. Rosellini, fît aussi le voyage d’Égypte avec la commission française, ce projet fut agréé, et sur la demande de Champollion, les voyageurs toscans furent reçus gratuitement sur l’Églé, au même titre que les voyageurs français. Rendez-vous leur fut donné à Toulon pour le 25 juillet.

Tel fut le résultat des mesures prises de concert par MM. de La Ferronnais, ministre des affaires étrangères ; de Martignac, ministre de l’intérieur ; Hyde de Neuville, ministre de la marine, et de La Bouillerie, intendant général de la maison du Roi, M. le vicomte de Larochefoucauld ayant le département des beaux-arts. M. l’amiral de Rigny donna aussi des ordres à tous les vaisseaux du Roi dans le Levant, en faveur des voyageurs en Égypte. Ils reçurent également de M. le préfet maritime de Toulon, M. le vice-amiral Jacob, le meilleur accueil et les marques de la plus honorable bienveillance.

Champollion partit de Paris le 16 juillet 1828, arriva à Lyon le 18, à Toulon le 24, et prit la mer sur l’Églé le 31 du même mois, après avoir échappé de quelques heures seulement à une lettre de M. Drovetti qui l’engageait à remettre son voyage, et à une dépêche télégraphique de Paris qui suspendait son départ.

Il avait associé à ses travaux MM. A. Bibent, architecte ; Nestor Lhote, Salvador Cherubini, Alexandre Duchesne, Bertin fils, et Lehoux, comme dessinateurs.

Il frêta à Alexandrie deux maasch, ou grandes barques du Nil, qu’il appela l’Isis et l’Athôr, du nom de deux déesses égyptiennes. Il prit aussi dans ce port les hommes du pays nécessaires à l’expédition, les reis et matelots, l’interprète, les gens de service, et deux janissaires chargés par le Vice-Roi d’Égypte de protéger en son nom les voyageurs et leurs travaux.

Un trouvera dans ce volume, comme introduction naturelle aux Lettres écrites d’Égypte, le Mémoire remis au roi par M. le duc de Blacas. Ce mémoire pourra être utile à d’autres voyageurs, et donner à leurs recherches une direction fructueuse. Il est suivi de l’Extrait des lettres écrites depuis le départ de Paris jusqu’au débarquement à Alexandrie : cet extrait a paru nécessaire pour l’histoire complète du voyage.

Les dix-neuf premières Lettres écrites d’Égypte ont été imprimées en tout ou par fragments dans divers recueils littéraires, et dans le Moniteur ; quelques exemplaires d’épreuves tirées à part ont été conservés par des mains bienveillantes : on reproduit ici ces mêmes lettres avec quelques corrections dans les noms propres ; la vingtième lettre et les suivantes n’avaient pas encore été publiées. Les sept planches qui ornent ce volume ne peuvent qu’ajouter encore è l’intérêt de l’ouvrage[3].

L’appendice aux Lettres se compose de trois objets : 1° MémoireE sommaire sur l’histoire d’Égypte, rédigé par Champollion pour le Vice-Roi Mohammed-Ali qui l’avait désiré ; les bons usages des temps anciens sont rappelés dans ce mémoire comme de bons conseils pour les temps modernes ; 2° d’une Notice également remise au Vice-Roi dans l’objet de prévenir la destruction toujours imminente des monuments de l’Égypte et de la Nubie ; 3° de quelques lettres d’un des principaux agents de l’administration égyptienne. Des extraits de l’Itinéraire ou journal du voyageur devaient entrer dans ce volume ; le lecteur y aurait ainsi trouvé réunie ami notions archéologiques une série d’observations variées sur l’Égypte moderne ; l’étendue des Lettres a fait réserver ce Journal pour une autre publication : on y retrouvera à la fois l’homme et le savant à qui la science et l’amitié ont voué d’unanimes et d’éternels regrets.

C. F.
MÉMOIRE
SUR
UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE EN ÉGYPTE
PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827[4].


PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE.



On peut considérer comme un fait positif, lorsqu’il s’agit de nos connaissances réelles sur l’ancienne Égypte, que les recherches des savants et des voyageurs n’ont produit jusqu’ici de résultats complets, de documents certains qu’à l’égard du seul système d’architecture suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts ont commencé ; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et qu’il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à chaque genre d’édifice. Ce point important pour la science ne peut être éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants ; et telle frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition calculée pour l’oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un fait historique.

Les doctrines le plus généralement adoptées sur l’art égyptien, et sur le degré d’avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses ; les nouvelles découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude ; mais ces doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices publics de Thèbes et des autres capitales de l’Égypte. C’est aussi l’unique moyen de décider clairement l’importante question que des esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la transmission des arts de l’Égypte à la Grèce.

Nos connaissances sur la religion et le culte des Égyptiens ne s’étendent encore que sur les parties purement matérielles ; les monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et les attributs des divinités principales ; mais comme ces mêmes monuments proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n’avons de renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs des morts, et présidant aux divers états de l’âme après sa séparation du corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des tombeaux, n’est retracée que dans les sanctuaires des temples et les chapelles des palais : sur ces édifices couverts intérieurement et extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils retracent l’image, les divinités égyptiennes de tous les ordres, hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions que chacune d’elles était censée remplir dans le système théologique égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de l’Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la mythologie égyptienne.

Toutes les branches si variées des arts, et tous les procédés de l’industrie égyptienne sont encore loin de nous être connus. On a bien recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie, la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l’art du charron, du forgeron, du cordonnier, de l’émailleur, etc., etc., etc. ; mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart, négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d’eux n’était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été copiés, les dates précises de l’époque où ces divers arts furent pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment d’origine égyptienne, propres à l’Égypte, ou s’ils ont été introduits par l’influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C’est donc encore ici une question très-importante à éclaircir pour l’histoire de l’industrie humaine ; et cependant il en est beaucoup d’autres encore et d’un intérêt bien plus relevé.

« Si l’historien s’enquiert d’abord des bas-reliefs historiques et ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les mœurs de la nation et celles des souverains, etc., il demande précisément les objets qui sont le moins éclaircis. » Ainsi s’exprimait, il y a douze ans un des hommes les plus distingués de l’Allemagne[5] ; et tout ce qu’on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune, n’a pu qu’augmenter encore les regrets des savants qui apprennent seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses de bas-reliefs, que les grands édifices de l’Égypte offrent encore, sculptée dans tous ses détails, l’histoire entière de ses plus grands souverains, et que des compositions d’une immense étendue y retracent les époques les plus glorieuses de l’histoire des Égyptiens ; car ce peuple a voulu qu’on pût lire sur les murs des palais l’histoire de ses plus illustres monarques, et c’est la seule nation qui ait osé sculpter sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.

L’Europe savante connaît l’existence de cet amas de richesses historiques : son ardent désir serait d’en être mise en possession. Elle a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu’un gouvernement éclairé se hâte d’envoyer enfin en Égypte des personnes dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant qu’ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses imposantes couvrent les deux rives du Nil. L’Europe, sachant aussi que la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces respectables témoins d’une antique civilisation, âte de tous ses vœux le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte est donc aujourd’hui l’un des plus utiles qu’on puisse entreprendre.

Mais ce n’est point à l’histoire seule de l’Égypte que le voyage proposé dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu’on chercherait vainement autre part que dans les palais de Thèbes : c’est là qu’existent également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables qu’inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans l’Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec l’Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments érigés par les triomphateurs : on y lit les noms de ces peuples, le nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs imposés aux peuples vaincus ; et les noms des objets précieux enlevés à l’ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions explicatives, sont d’autant plus utiles à connaître que les artistes égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu’ils ont eu à combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l’étude directe de cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à des époques sur lesquelles l’histoire est encore muette, le pouvoir des Pharaons en rivalisant avec l’Égypte, pour lui disputer l’empire de cet ancien monde que nous n’apercevons encore qu’à travers mille incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n’en est pas moins surprenante ; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un esprit de système plus hardi que raisonné.

On ne saurait fixer l’importance des découvertes historiques que peut amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices antiques de l’Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce pays s’est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands peuples connus de l’antiquité : si ses vénérables monuments nous montrent une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et déposant aux pieds des Pharaons l’or, les matières précieuses, les oiseaux rares et les animaux curieux de l’intérieur d’un pays encore si peu connu, nous trouvons d’autre part le tableau des luttes sanglantes des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être), nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n’en point douter, que les temples et les palais de l’Égypte offrent les images et des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis l’Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis ; ailleurs celles des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao, que les Livres saints nous peignent entrant dans le cœur de la Syrie à la tête d’armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès ; on notera les lieux où se lisent encore le grand nom d’Alexandre, celui de son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui releva l’Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On éclaircira toute l’histoire des Lagides ; et cet examen des inscriptions monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont précédé tant d’empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les empereurs. Ainsi les monuments de l’Égypte conservent des inscriptions qui se lient à l’histoire ancienne tout entière, et en recèlent une grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée : c’est donner une idée de l’immense moisson de faits et des documents qu’un gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études solides, en ordonnant l’exécution d’un voyage auquel sont directement intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons enfin que ce voyage, où l’on pourra étudier et comparer entre elles le nombre immense d’inscriptions qui couvrent tous les monuments de l’Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances sur l’écriture hiéroglyphique, et qu’il fournira, sans aucun doute à cet égard, des lumières qu’on ne pourrait peut-être point obtenir d’une étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments égyptiens que le hasard y ferait transporter à l’avenir. Sous ce point de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables.

Les travaux des Français qui firent partie de l’expédition d’Égypte n’ont fait que préparer l’Europe savante à de tels résultats, en lui montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments historiques, tout ce qu’elle doit désirer encore, et tout ce qu’on peut attendre d’un examen approfondi et d’un voyage dont ces monuments seront l’objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits et jeter tant de lumières sur l’obscurité des temps antiques, étaient impossibles alors. On n’avait, en effet, à la fin du siècle dernier et dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur le système des écritures égyptiennes ; aussi les membres de la Commission d’Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces, persuadés peut-être qu’on n’arriverait jamais à l’intelligence des signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d’intérêt à copier avec exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs historiques ; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s’est contenté de marquer seulement la place occupée par ces légendes. C’était cependant, sinon pour cette époque, du moins pour l’avenir, la partie la plus intéressante d’un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n’en pouvoir douter, qu’il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l’histoire des conquêtes de plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l’Égypte du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la venue et la captivité des Hébreux ; dans les sculptures de Kalabsché, le tableau des conquêtes de Rhamsès II à l’intérieur de l’Afrique ; dans les galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun contre les peuples de l’Asie ; dans divers temples de la Nubie, des hauts faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II ; dans le palais de Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc. ; enfin, dans les palais de Louqsor, les édifices d’Ibsamboul et le palais dit d’Osimandyas, les détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris, tant en Asie qu’en Afrique.

De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes historiques, qui s’éclairent les unes par les autres, et surtout des copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu’on y a mêlées en si grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu’y rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le mécanisme de l’écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l’on a reconnu le sens d’un nombre de caractères assez considérable, pour retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces inscriptions, et tous les documents utiles qu’ils renferment ; enfin, avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de l’ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira incontestablement des résultats scientifiques tels qu’on eût en vain osé les espérer dans le temps même que l’Égypte, au pouvoir d’une armée française, était livrée aux recherches d’une foule de savants qui ont beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques, mais qui manquaient de l’instrument essentiel et indispensable pour exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait connaître à fond l’Égypte moderne, sa constitution physique, ses productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la couvrent : c’est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d’une civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une terre qui en fut le berceau : elles en sortirent pour éclairer l’Europe encore à demi sauvage lorsque l’Égypte était déjà déchue de sa première splendeur : l’Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques origines.

Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à indiquer l’ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes chargées de cette entreprise littéraire.

1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en faire dessiner l’ensemble, et lever le plan du petit nombre de ceux que les voyageurs ont négligés ou n’ont point suffisamment étudiés. 2° Rechercher sur chaque temple les inscriptions dédicatoires donnant l’époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours l’époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration. C’est, en d’autres termes, recueillir les éléments positifs de l’histoire et de la chronologie de l’art en Égypte.

3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs propres, les images des différentes divinités auxquelles chaque temple était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.

4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont mises en scène.

5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies religieuses, et tous les instruments de culte.

Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond l’ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de l’Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la religion des Grecs fit à celle de l’Égypte. On terminera ainsi les dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les difficultés. 6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures représentant les divers souverains de l’Égypte, et avec tous les détails de costume, afin de former ainsi l’iconographie des rois et des reines ; ces bas-reliefs, surtout ceux de l’époque la plus ancienne, offrant le portrait des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.

7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d’Ahydos, de Sohleb, et dans tous les genres d’édifices, tous les bas-reliefs historiques ; les dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.

8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.

9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la vie civile des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, les métiers et la vie intérieure des Égyptiens ; faire le recueil des costumes des diverses castes, etc.

10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les fois que ces inscriptions porteront une date clairement exprimée. 11° Recueillir toutes les légendes royales, sculptées sur les édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se lisent, pour déterminer ainsi l’ancienneté relative de chaque portion d’un même édifice, et l’état soit progressif, soit rétrograde de l’art.

12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et tableaux astronomiques, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique l’époque assez récente de ces compositions, que l’esprit de système s’obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement historiques. On fixera également ainsi l’opinion encore incertaine des savants à l’égard du point réel d’avancement auquel les Égyptiens avaient porté la science de l’astronomie.

13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les caractères hiéroglyphiques de formes différentes, en notant les couleurs de chacun d’eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu’il sera possible de tous les caractères employés dans l’écriture sacrée des Égyptiens.

14° On dessinera toutes les inscriptions qui peuvent conduire soit à confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et aux diverses écritures de l’ancienne Égypte.

15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et philologiques de chercher dans les ruines de l’Égypte des décrets bilingues, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l’enceinte de ces temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense.

16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des fouilles sur les points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de divers genres : ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque attention seraient emportés pour être placés au Musée royal du Louvre, si ces objets étaient d’ancien style égyptien, et au Cabinet des antiques de la Bibliothèque royale, si ces objets étaient des médailles et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les statues grecques ou romaines appartiendraient aussi au Musée des antiques du Louvre.

17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres parties de l’Égypte, des achats d’objets intéressants pour les collections royales ; on pourrait compléter ainsi avec avantage les diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces établissements.

18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que renferment les bibliothèques des moines chrétiens, lesquelles peuvent contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d’acquérir des manuscrits intéressants à peu de frais.

19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d’inscriptions en caractères inconnus, tracées ou gravées sur quelques monuments ; on s’attacherait à les recueillir, précisément parce qu’elles sont considérées comme inconnues. Il en serait de même des manuscrits ou inscriptions en phénicien, dont il n’existe encore qu’un très-petit nombre en Europe, ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou cunéiformes, dont l’alphabet n’est pas encore entièrement connu, quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet alphabet au moyen d’une courte inscription en caractères cunéiformes et en caractères égyptiens. On peut en trouver d’autres, qui seraient soigneusement copiées.

20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles ouvrages de la littérature arabe. On aurait peut-être l’occasion de les acquérir à un prix convenable.


Tels sont le but, le plan et les motifs d’un voyage en Égypte.

Pour l’exécuter, M. Champollion n’attend plus que les ordres du Roi.

EXTRAITS
DES LETTRES ÉCRITES PAR CHAMPOLLION LE JEUNE, PENDANT SON VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE.


Lyon, le 18 juillet 1828.

Me voici arrivé à Lyon en très-bonne santé. J’ai trouvé notre ami M. Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi dans son musée.

J’ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le dieu Nil, morceau d’un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon Panthéon : c’est, jusqu’ici, une chose unique et que je suis bien aise d’avoir rencontrée.

M. Artaud a écrit aujourd’hui à M. Sallier d’Aix, pour l’informer de mon prochain passage par cette ville. Je m’attends donc à faire une bonne récolte dans cette nombreuse collection, et j’y consacrerai deux jours s’il le faut.


Toulon, 25 juillet 1828.

Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et après un voyage moins pénible que la saison d’été et le ciel de Provence ne pouvaient le faire supposer. Partis d’Aix à trois heures du matin, nous étions à Toulon sur les six heures du soir ; je me suis à peine aperçu de la chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis couvert ; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire : Qui pare le froid pare le chaud, doit être émané comme tant d’autres de la sagesse des nations.

Il m’a été impossible d’écrire d’Aix comme j’en avais le projet : le cabinet de M. Sallier m’a occupé pendant les deux jours que j’ai passés dans cette vieille ville. J’y ai trouvé quelques pièces importantes que j’ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non funéraires, dans lequel j’ai trouvé : 1° un long papyrus en fort mauvais état, qui m’a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en belle écriture hiératique ; 2° deux rouleaux contenant des espèces d’odes ou litanies à la louange d’un Pharaon ; 3° un rouleau dont les premières pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de Rhamsès-Sésostris en style biblique, c’est-à-dire sous la forme d’une ode dialoguée, entre les dieux et le roi.

Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de tempsque j’ai donné à son examen m’a convaincu que c’est un vrai trésor historique. J’en ai tiré les noms d’une quinzaine de nations vaincues, parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, Iouni, Iavani, et les Lyciens, Louka, ou Louki ; plus les Éthiopiens, les Arabes, etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de pays étrangers, et ceux de personnages en langues étrangères. J’ai relevé avec soin tous ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s’ils sont effacés en partie.

Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique porte sa date à la dernière page. Il a été écrit (dit le texte) l’an IX, au mois de Paoni, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d’étudier à fond ce papyrus, à mon retour d’Égypte.

M. Sallier m’a promis de me donner l’empreinte en papier des trois pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des denrées et marchandises ; je l’aurais faite moi-même, mais malheureusement on a rempli en plâtre durci les lettres du texte : on les fera laver et nettoyer.


Toulon, le 29 juillet.

J’ai reçu la première lettre de Paris, attendue déjà avec impatience. Ma série de numéros ne commencera qu’après l’embarquement, et ma première sera datée des domaines de Neptune, car j’espère que nous rencontrerons en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu’il sera possible de le charger d’un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes seuls sur le grand chemin du monde, vous n’aurez de mes nouvelles que dans deux mois au plus tôt, les départs d’Alexandrie pour France étant extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments marchands, ne convoiera personne. On n’ose plus se mettre en mer, non qu’il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le commerce avec l’Égypte est dans un état complet de torpeur ; l’Égypte elle-même n’envoie plus de coton. L’amiral m’assure, toutefois, que nos relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, du reste, des nouvelles positives sur notre position à l’égard de l’Égypte, car je reçois à l’instant un rendez-vous au lazaret, de la part de M. Léon de Laborde, arrivant d’Alexandrie en trente-trois jours. Il me dira certainement ce qu’il faut craindre ou espérer ; le ton de sa lettre est d’ailleurs très-rassurant, et je n’en augure que de bonnes nouvelles.

Nos Parisiens sont arrivés ce matin ; et nos Toscans le soir, après un voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d’un capitaine marchand de Marseille, débarqué à Gênes, s’est imaginé que la peste ravageait la Provence ; les régiments ont marché pour occuper tous les débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons ici et à Marseille par centaines : tandis que le temps est superbe, grâce à une brise d’ouest qui rafraîchit l’air et nous jettera en pleine mer en moins d’une heure.

La mer promet d’être excellente. J’ai déjà essayé mon estomac, et je le crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une mer assez grosse.


30 juillet.

Il m’a été impossible de voir M. de Laborde ; la brise était trop forte pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite embarcation ; il m’indique un nouveau rendez-vous pour demain à une heure : mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme. On me fait espérer de toucher en Sicile. J’ai demandé à l’amiral qu’il permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente ; cela est accordé. C’est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est bonne, j’écrirai à l’ombre d’une des colonnes doriques du temple de Jupiter.

Adieu ; soyez sans inquiétude, les dieux de l’Égypte veillent sur nous.


En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828.

Je vais essayer d’écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. Jusqu’ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile est fait : mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le bâtiment, et l’impossibilité de s’y occuper avec quelque suite, ont tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille.

Je ne parlerai point des deux jours passés, n’ayant eu sous les yeux que le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop d’uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien digne de l’aspect de ses anciens Nuraghes, n’offre rien non plus de bien intéressant.

Je parlerai donc de l’espoir plus attrayant de débarquer au milieu des temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette douceur.


Du 4.

Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et couru la côte méridionale, vraie succursale de l’Afrique. Ce matin nous ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l’île de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme malencontreux nous empêche d’avancer.


Du 5.

Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin, à deux ou trois lieues de nous. Le vent s’étant enfin levé, le vaisseau a passé devant les îles de Favignana et Levanzo ; nous avions en perspective Trapani (Drepanum), l’ancien arsenal de Sicile, et le mont Éryx si vanté dans l’Enéide. L’après-midi, nous avons passé devant Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles : il s’est mêlé à mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu’on a dépassé cette ville qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en Sicile. Cette côte méridionale est d’une beauté parfaite.


Du 6.

Je n’ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d’un ton africain à faire plaisir. On a jeté l’ancre dans la rade d’Agrigente ; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le déboire d’être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de Marseille. Étant allés au lazaret d’Agrigente avec le commandant, on nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient expressément qu’on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports méridionaux de France. J’ai soutenu que Toulon était un port du nord ; le bon Sicilien a répondu qu’il le savait très-bien, mais que, n’ayant aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre de débarquer sans l’autorisation de l’intendant de la province d’Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures ; et nous avons regagné la corvette, la mort dans l’âme et sans l’espérance d’admirer le temple de la Concorde. C’est bien là jouer de malheur, et je comprends enfin le supplice de Tantale.


Du 7, à six heures du matin.

Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout espoir. Je vais fermer cette lettre pour l’envoyer dans une heure et demie d’ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers toutes les fumigations d’usage. Nous nous portons tous à faire plaisir, bon appétit, l’oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous traiter en pestiférés ! Je rouvrirais ma lettre si j’avais à vous annoncer qu’on nous permet de voir Agrigente autrement qu’à deux milles de distance ; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces vénérables ruines ! Mais je n’ose y compter.

Si nous n’avons pas l’entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement à la voile, pour courir sur Malte.


Alexandrie, le 22 août 1828.

Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant de l’Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain, je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour la seconde, qui sera le véritable numéro premier.

Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d’Égypte, après laquelle je soupirais depuis longtemps. Jusqu’ici elle m’a traité en mère tendre, et j’y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j’y apporte. J’ai pu boire de l’eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de l’eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé Mahmoudiéh en l’honneur du pacha, qui l’a fait creuser.

J’ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j’ai appris qu’il m’avait écrit et conseillé d’ajourner mon voyage. Depuis la date de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour l’évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon voyage ne rencontrera aucun empêchement ; le pacha est informé de mon arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j’étais le bienvenu ; je lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose au mieux pour mes travaux futurs ; et les Alexandrins sont si bons que j’ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens.

J’occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement délicieux donnant sur le bord de la mer ; l’ordre d’exécution de nos projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé ; ils comprennent les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie exacte, et ensuite la colonne de Pompée ; il faut savoir enfin à quoi s’en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de l’empereur Dioclétien : nous en aurons une bonne empreinte.

Notre jeunesse est émerveillée de ce qu’elle a déjà vu.... A ma prochaine les détails : la série de mes lettres d’observation commencera réellement avec elle....

Adieu.

LETTRES
ÉCRITES D’ÉGYPTE ET DE NUBIE,
en 1828 et 1829.


NOTE PRÉLIMINAIRE
EXTRAITE DU MONITEUR DU 11 AOÛT 1828.


Les journaux français et étrangers ont parlé diversement du voyage littéraire en Égypte, que des savants et des artistes exécutent en ce moment sous la direction de M. Champollion le jeune. Nous devons à nos lecteurs quelques détails exacts sur cette intéressante entreprise. Hâtons-nous de dire qu’elle est un nouveau bienfait du Roi envers les sciences historiques et les beaux arts.

S. M. ayant donné son approbation au plan de ce voyage, ses ministres de l’intérieur, des affaires étrangères, de la marine, et le ministre d’état intendant de la maison du Roi, furent chargés d’en assurer l’exécution ; elle a trouvé dans leurs lumières le concours le plus actif et le plus bienveillant.

Le but même du voyage ne pouvait manquer d’exciter l’intérêt des ministres du Roi, puisqu’il était l’objet des vœux de toutes les sociétés savantes de l’Europe. On est assez avancé, en effet, dans la connaissance des écritures égyptiennes : les monuments égyptiens transportés dans les musées publics et les collections particulières, ont fourni déjà d’assez nombreuses notions sur l’histoire civile et militaire, sur le système religieux et les personnages mythologiques, sur la vie sociale, les mœurs, les usages, la pratique des arts techniques et des arts du dessin en général, dans l’antique Égypte, pour savoir combien il reste encore à apprendre sur ces sujets divers, et combien d’importantes lacunes restent à remplir dans l’histoire du peuple le plus célèbre de l’antiquité, qui, aux plus anciennes époques de ses annales, se trouve déjà mêlé à des nations de l’Orient et de l’Occident, dont les premiers temps ne nous sont pas encore connus. L’Égypte peut donc nous rendre, par le témoignage de ses monuments, plusieurs pages qui nous manquent dans sa propre histoire et dans l’histoire universelle des sociétés primitives. Cette conquête ne sera pas trop chèrement payée de quelques dépenses, de quelques fatigues et de quelques hasards.

Ce sont ces mêmes vues qui ont animé nos voyageurs français, et qui ont excité leur zèle et leur dévouement. Préparés de longue main à cette exploration scientifique, se confiant avec toute raison aux lumières et au caractère de leur chef, protégés partout par le nom vénéré de leur Roi, ils ont quitté la côte de France, le 31 juillet dernier. sur la corvette l’Églé, qui doit toucher d’abord à Agrigente en Sicile, et les porter ensuite à Alexandrie. A M. Champollion le jeune se sont réunis MM. A. Bibent, architecte, connu par ses importants travaux sur Pompei ; et comme dessinateurs, Nestor Lhôte, employé à la direction générale des douanes ; Salvador Cherubini et Alexandre Duchesne, Bertin fils et le Houx, élèves de M. le baron Gros. M. Lenormant, inspecteur au département des beaux-arts, a profité de cette précieuse occasion pour visiter les monuments de l’Égypte.

Une association non moins heureuse pour les voyageurs français, est celle que leur a assurée S. A. I. et R. le Grand-Duc de Toscane. Animé de cette protection déclarée pour les sciences et pour les arts, qui est héréditaire dans sa famille, ce prince a désigné plusieurs savants italiens pour se joindre à M. Champollion le jeune, et les a placés sous sa direction pour seconder ses recherches, et travailler en commun au résultat géuéral de cette mémorable exploration. M. Hip. Rosellini, professeur de langues orientales à l’université de Pise, chargé plus spécialement des ordres de son Altesse, aura avec lui MM. Gaëtano Rosellini, comme naturaliste ; le docteur Alexandre Ricci, qui a déjà habité l’Égypte ; l’habile dessinateur Angelelli, et le professeur Raddi, connu par ses belles recherches d’histoire naturelle au Brésil.

Telle est la réunion de savants et d’artistes unis d’intentions et d’efforts pour accomplir une des plus nobles entreprises de notre époque. Si les circonstances ne sont pas trop défavorables, l’Europe savante lui sera redevable d’importants documents pour l’histoire et les beaux-arts, et les annales littéraires de la France signaleront ce voyage avec reconnaissance ; il sera pour elles une occasion de plus de célébrer le nom du Roi, protecteur de toutes les gloires.

PREMIÈRE LETTRE[6].


Alexandrie, du 18 au 29 août 1828.

Ma lettre d’Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour de notre départ de Toulon sur la corvette du roi l’Églé, commandée par M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu’au 7 août que nous avons quitté la côte de Sicile après une station de vingt-quatre heures, et sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d’après les informations parvenues de bonne source aux autorités siciliennes, nous étions tous en proie à la grande peste qui ravage Marseille, à ce qu’on dit en Italie. J’ai vainement parlementé avec des officiers envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu’en tremblant, à trente pas de distance ; nous avons été déclarés bien et dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer à descendre à terre, au milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. Nous remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que nous doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à une portée de canon des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous avons parfaitement vue dans ses détails extérieurs.

C’est après avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrénaïque et le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la côte blanche et basse de l’Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, que nous aperçûmes enfin, le 18 au matin, l’emplacement de la vieille Taposiris, nommée aujourd’hui la Tour des Arabes. Nous approchions ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous révélaient déjà la colonne de Pompée, toute l’étendue du Port-Vieux d’Alexandrie, la ville même dont l’aspect devenait de plus en plus imposant, et une immense forêt de mâts de bâtiments, au travers desquels se montraient les maisons blanches d’Alexandrie. A l’entrée de la passe, un coup de canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui dirigea la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sûreté au milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là entourés de vaisseaux français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, et le fond de ce tableau, véritable macédoine de peuples, était occupé par les carcasses des bâtiments orientaux échappés aux désastres de Navarin. Tout était en paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la puissante influence du vice-roi d’Égypte sur l’esprit de ses Égyptiens.

Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq heures du soir : il ne nous restait qu’un seul regret, celui de nous séparer de notre commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous égards, et des autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur instruction tous les charmes de la plus agréable société ; mes compagnons et moi n’oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.

A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers supérieurs des vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous donnèrent d’excellentes nouvelles du pays : ils nous apprirent la prochaine évacuation de la Morée par les troupes d’Ibrahim, en conséquence d’une convention récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la première division de l’armée égyptienne. M. le chancelier du consulat-général de France voulut bien aussi venir à notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir même, à six heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres : je baisai le sol égyptien en le touchant pour la première fois, après l’avoir si longtemps désiré. A peine débarqués, nous fûmes entourés par des conducteurs d’ânes (ce sont les fiacres du pays), et, montés sur ces nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.

Les descriptions que l’on peut lire de cette ville ne sauraient en donner une idée complète ; ce fut pour nous comme une apparition des antipodes, et un monde tout nouveau : des couloirs étroits bordés d’échoppes, encombrés d’hommes de toutes les couleurs, de chiens endormis et de chameaux en chapelet ; des cris rauques partant de tous les côtés et se mêlant à la voix glapissante des femmes, ou d’enfants à demi nus ; une poussière étouffante, et par-ci par-là quelques seigneurs magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux richement harnachés, voilà ce qu’on nomme une rue d’Alexandrie. Après une demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de détours, nous arrivâmes chez M. Drovetti, dont l’accueil empressé mit le comble à toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au milieu des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et nous donna l’assurance que notre voyage d’exploration ne souffrirait aucune difficulté ; son crédit, fruit de sa conduite noble, franche et désintéressée, qui n’a jamais pour objet que le service de notre monarque dont le nom est partout vénéré, et l’honneur de la France, est une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore à ses prévenances, en m’offrant un logement au palais de France, l’ancien quartier-général de notre armée. J’y ai trouvé un petit appartement très-agréable, c’est celui de Kléber, et ce n’est pas sans de vives émotions que je me suis couché dans l’alcôve où a dormi le vainqueur d’Héliopolis.

Du reste, le souvenir des Français est partout dans Alexandrie, tant notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j’ai entendu battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur les mêmes airs qu’à Paris. Toutes les anciennes marches françaises pour la troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter l’obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines de sables qui couvrent les débris de l’antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe aveugle et âgé, conduit par un enfant : j’approchai, et l’aveugle, informé que j’étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me saluant de la main : Bonjour, citoyen ; donne-moi quelque chose ; je n’ai pas encore déjeuné. Ne pouvant ni ne voulant résister à une telle éloquence, je mets dans la main de l’Arabe tous les sous de France qui me restaient ; en les tâtant il s’écria aussitôt : Cela ne passe plus ici, mon ami. Je substituai à cette monnaie française une piastre d’Égypte : Ah ! voilà qui est bon, mon ami, ajouta-t-il ; je te remercie, citoyen. De telles rencontres dans le désert valent un bon opéra à Paris.

Je suis déjà familiarisé avec les usages et coutumes du pays ; le café, la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur ; surtout la sobriété, qui est une véritable vertu à la table de M. Drovetti, où nous nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.

J’ai visité tous les monuments des environs ; la colonne de Pompée n’a rien de fort extraordinaire ; j’y ai trouvé cependant à glaner. Elle repose sur un massif construit de débris antiques, et j’ai reconnu parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n’ai pas négligé l’inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle existent encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera cesser, et je serai heureux d’exposer sous les yeux de nos savants cette copie fidèle qui doit les mettre enfin d’accord sur ce monument historique. J’ai visité plus souvent les obélisques de Cléopâtre, toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un bon cabal (dénomination provençale). De ces deux obélisques, celui qui est debout a été donné au Roi par le pacha d’Égypte, et j’espère qu’on prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet obélisque à Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J’ai déjà copié et fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. On en aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin exact. Ces deux obélisques, à trois colonnes de caractères sur chaque face, ont été primitivement érigés par le roi Moeris devant le grand temple du Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales sont de Sésostris, et j’en ai découvert deux autres très-courtes, à la face est, qui sont du successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont marquées sur ces monuments ; le dé antique en granit rosé, sur lequel chacun d’eux avait été placé, existe encore ; mais j’ai vérifié, en faisant fouiller par mes Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé repose sur un socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.

C’est le 24 août, à huit heures du matin, que nous avons été reçus par le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople ; ces édifices, de belle apparence, sont situés dans l’ancienne île du Phare. Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. Drovetti, tous habillés au mieux, et les uns dans une calèche attelée de deux beaux chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues d’Alexandrie par le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des ânes escortant la calèche.

Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrés dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons été immédiatement introduits dans une seconde salle, percée à jour : dans un de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., dans un costume fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa taille est ordinaire, et l’ensemble de sa physionomie a une teinte de gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si grandes choses. Ses yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe blanche couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos nouvelles, a bien voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner ensuite sur le plan de mon voyage. Je l’ai exposé sommairement, et j’ai demandé les firmans nécessaires ; ils m’ont été accordés sur-le-champ, avec deux chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la nouvelle du jour, qui est la mort d’Ahmed-Pacha, de Patras, livré à des Grecs introduits dans sa chambre par des soldats infidèles soudoyés. Quoique fort âgé, Ahmed s’est vigoureusement défendu, a tué sept de ses assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a fait donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., qui nous a accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. C’est encore une grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés inépuisables de M. Drovetti.

La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a été reçue aussi le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée par M. Rosetti, consul-général de Toscane. Elle a reçu le même accueil, les mêmes promesses et la même protection. L’Égypte, disait S.A., devait être pour nous comme notre pays même ; et je suis persuadé que le vice-roi est très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances actuelles.

Je compte rester à Alexandrie jusqu’au 12 septembre : ce temps est nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en même temps. J’ai déjà bu largement de ses eaux que nous apporte le canal construit par l’ordre du pacha, et nommé pour cela le Mahmoudiéh. Le fleuve sacré est en bon état ; l’inondation est assurée pour le pays bas ; deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d’ailleurs ici comme dans une contrée qui serait l’abrégé de l’Europe, bien reçus et fêtés par tous les consuls de l’Occident, qui nous témoignent le plus vif intérêt. Nous avons été tous réunis successivement chez MM. Acerbi, Rosetti, d’Anastazy et Pedemonte, consuls d’Autriche, de Toscane, de Suède et de Sardaigne. J’y ai vu aussi M. Méchain, consul de France à Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et l’un des anciens de l’expédition française en Égypte.

Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grâces infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux soins inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.

Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre voyage : puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux de nos amis ! Je ne m’épargnerai en rien pour y réussir. J’écrirai de toutes les villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n’y existent plus : je réserverai les détails sur les magnificences de Thèbes pour notre vénérable ami M. Dacier ; ils seront peut-être un digne et juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. J’ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le Nisus, arrivé en onze jours. Adieu.

DEUXIÈME LETTRE.


Alexandrie, le 14 septembre 1828.

Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis appeler l’organisation de l’expédition, chacun ayant sa part officielle d’action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé et des vivres ; M. Duchesne, de l’arsenal ; M. Bibent, des fouilles, ustensiles et engins ; M. Lhôte, des finances ; M. Gaëtano Rosellini, du mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et un cuisinier arabes ; deux autres domestiques barabras ; mon homme à moi, Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.

Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil ; l’un est le plus grand maasch du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali : je l’ai nommé l’Isis ; l’autre est une dahabié, où cinq personnes logeront assez commodément ; j’en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des papillons dans le désert lybique. Cette dahabié a reçu le nom d’Athyr : nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les plus joviales du Panthéon égyptien. D’Alexandrie au Caire, nous ne nous arrêterons qu’à Kérioun, l’ancienne Chereus des Grecs, et à Ssa-el-Hagar, l’antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du rusé Psammétichus et du brutal Apriès ; enfin, je verrai s’il reste quelques débris de Siouph à Saouafé, où naquit Amasis, et à Saïs, quelques traces du collège où Platon et tant d’autres Grecs allèrent à l’école.

Notre santé se soutient, et l’épreuve du climat d’Alexandrie, qui est une ville toute lybique, est d’un très-bon augure. Nous sommes tous enchantés de notre voyage, et heureux d’avoir échappé aux dépêches télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise apparence ont toutes tourné pour nous ; quelques difficultés inattendues sont aplanies[7] : nous voyageons pour le Roi et pour la science ; nous serons heureux partout.

Je viens à l’instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi. S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l’ai priée d’agréer notre gratitude pour la protection ouverte qu’elle veut bien nous assurer. Le vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé hiéroglyphes, et il m’a demandé une traduction des inscriptions des obélisques d’Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu’à quel point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m’a assuré que nous trouverions partout honneurs et protection ; je lui ai exprimé ma reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu’il les repoussait d’une manière fort aimable ; ces bons musulmans nous ont traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.

TROISIÈME LETTRE.


Au Caire, le 27 septembre 1828.

C’est le 14 de ce mois, au matin, que j’ai quitté Alexandrie, après avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal nommé Mahmoudiéh, auquel ont travaillé MM. Coste et Masi ; il suit la direction générale de l’ancien canal d’Alexandrie, mais il fait beaucoup moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre le lac Maréotis, à droite, et celui d’Edkou, à gauche. Nous débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne heure, et je conçus dès lors les transports de joie des Arabes d’Occident, lorsque, quittant les sables lybiques d’Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d’arbres de toute espèce, au-dessus desquels s’élèvent les centaines de minarets des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, et la renommée de la fertilité de la campagne d’Égypte n’est point exagérée.

Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous fîmes une courte halte à Fouah, où nous arrivâmes à midi. A sept heures et demie du soir, nous dépassâmes Désouk ; c’est le lieu où le respectable Salt a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du matin, je trouvai, en m’éveillant, le maasch amarré dans le voisinage de Ssa-el-Hagar, où j’avais recommandé d’aborder pour visiter les ruines de Saïs, devant lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (Voyez les planches n° 1 et 2.)

Nos fusils sur l’épaule, nous gagnâmes le village qui est à une demi-heure du fleuve ; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, et firent lever deux chacals, qui s’échappèrent à toutes jambes à travers les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte que nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L’inondation, qui couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques détours, et nous passâmes sur une première nécropole égyptienne, bâtie en briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et j’y ramassai quelques fragments de figurines funéraires : la grande enceinte n’était abordable que par une porte forcée tout à fait moderne. Je n’essayerai point de rendre l’impression que j’éprouvai après avoir dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses énormes de 80 pieds de hauteur, semblables à des rochers déchirés par la foudre ou par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette immense circonvallation, et reconnus encore des constructions égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5 d’épaisseur. C’était aussi une nécropole, et cela nous expliqua une chose jusqu’ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin des montagnes. Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris colossaux de laquelle on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres funéraires (et il devait y en avoir un nombre infini), n’a pas moins de 1400 pieds de longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait à renfermer les intestins des morts, et faisait l’office des vases dits canopes. Nous avons reconnu du bitume au fond de l’un d’entre eux.

A droite et à gauche de cette nécropole existent deux monticules, sur l’un desquels nous avons trouvé des débris de granit rose, de granit gris, de beau grès rouge et de marbre blanc, dit de Thèbes. Cette dernière particularité intéressera particulièrement notre ami Dubois, qui a tant travaillé sur les matières employées dans les monuments de l’antiquité ; des légendes de Pharaons sont sculptées sur ce marbre blanc, et j’en ai recueilli de beaux échantillons.

Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces édifices sont vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits côtés n’ont pas moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée à 80 pieds, et son épaisseur mesurée est de 54 pieds : on pourrait donc y compter les grandes briques par millions.

Cette circonvallation de géant me paraît avoir renfermé les principaux édifices sacrés de Saïs. Tous ceux dont il reste des débris étaient des nécropoles ; et, d’après les indications fournies par Hérodote, l’enceinte que j’ai visitée renfermerait les tombeaux d’Apriès et des rois saïtes ses ancêtres. De l’autre côté de ceux-ci serait le monument funéraire de l’usurpateur Amasis. La partie de l’enceinte, vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de Néith, la grande déesse de Saïs ; et nous avons donné la chasse à coups de fusil à des chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les médailles de Saïs et celles d’Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques centaines de toises de l’angle voisin de la fausse porte, existent des collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle était celle des gens de qualité : on y a déjà fouillé, et j’y ai vu un énorme sarcophage en basalte vert, celui d’un gardien des temples sous Psammétichus II. M. Rosetti, son possesseur, m’avait permis de l’emporter ; mais la dépense serait trop considérable, et le monument n’est pas assez important pour la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des fouilles sur ce point-là et sur quelques autres, si l’état des fonds me le permet. Cette dernière remarque est importante ; avec peu de fonds on peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays sans avoir pu assurer, à peu de frais, l’acquisition de monuments de choix, les plus propres à enrichir nos collections royales et à éclairer les travaux historiques de nos savants. J’ai l’espoir qu’on voudra bien m’aider pour l’accomplissement de ces vues d’une utilité incontestable.

Cette première visite à Saïs ne sera pas la dernière ; je quittai ce lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passâmes devant Schabour. Le 18, à neuf heures du matin, nous fîmes halte à Nader, où des Almèh nous donnèrent un concert vocal et instrumental, suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A midi et demi, nous étions devant Tharranéh, où je vis des monticules de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous dépassâmes Mit-Salaméh, triste village assis dans le désert libyque ; et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive verdoyante du Delta, près du village d’Aschmoun. Le 19 au matin, nous vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses, quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (Bathn-el-Bakarah, le Ventre-de-la-Vache), à l’endroit même où le fleuve se partage en deux branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, et la largeur du Nil étonnante. A l’occident, les Pyramides s’élèvent au milieu des palmiers ; une multitude de barques et de bâtiments se croisent dans tous les sens ; à l’orient, le village très-pittoresque de Schoraféh ; dans la direction d’Héliopolis : le fond du tableau est occupé par le mont Mokattam, que couronne la citadelle du Caire, et dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement : c’est là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivée. L’orateur était accompagné de deux camarades habillés d’une façon très-bizarre : des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs tranchantes ; des barbes et d’énormes moustaches d’étoupe blanche ; des langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps ; et chacun d’eux s’était ajusté d’énormes accessoires en linge blanc fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d’ancien style. Quelques minutes après, notre maasch donna sur un banc de sable, et fut arrêté tout court ; nos matelots se jetèrent au Nil pour le dégager, en se servant du nom d’Allah, et bien plus efficacement de leurs larges et robustes épaules ; la plupart de ces mariniers sont des Hercules admirablement taillés, d’une force étonnante, et ressemblant, quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze nouvellement coulées. Ce travail d’une demi-heure suffit pour dégager le bâtiment. Nous passâmes devant Embabéh, et après avoir salué le champ de bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de Boulaq, à cinq heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour le Caire, et plusieurs convois d’ânes et de chameaux transportèrent en ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j’avais fait louer d’avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d’Alexandrie, je partis pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite : je m’aperçus que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient : Fransaouï (Français) avec une certaine satisfaction.

Nous arrivions au Caire au bon moment ; ce jour-là et le lendemain étaient ceux de la fête que les musulmans célébraient pour la naissance du Prophète. La grande et importante place d’Ezbékiéh, dont l’inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles tentes sous lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis lisaient en cadence des chapitres du Coran ; là, trois cents dévots, rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient en choeur, Là Ilâh ill Allâh (Il n’y a point d’autre dieu que Dieu) ; plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur poitrine épuisée, le nom d’Allah, mille fois répété, mais d’un ton si sourd, si caverneux, que je n’ai entendu de ma vie un chœur plus infernal ; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs du Tartare. A côté de ces religieuses démonstrations, circulaient les musiciens et les filles de joie ; des jeux de bague, des escarpolettes de tout genre étaient en pleine activité : ce mélange de jeux profanes et de pratiques religieuses, joint à l’étrangeté des figures et à l’extrême variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je n’oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de la ville pour gagner notre logement.

On a dit beaucoup de mal du Caire : pour moi, je m’y trouve fort bien ; et ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, me paraissent parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande chaleur. Sans être pavées, elles sont d’une propreté fort remarquable. Le Caire est une ville tout à fait monumentale ; la plus grande partie des maisons est en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans le goût arabe ; une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que les autres, couvertes d’arabesques du meilleur goût, et ornées de minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un aspect imposant et très-varié. Je l’ai parcourue dans tous les sens, et je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n’avais pas encore soupçonnés. Grâces à la dynastie des Thouloumides, aux califes Fathimites, aux sultans Ayoubites et aux mamelouks Baharites, le Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie ait détruit ou laissé détruire en très-grande partie les délicieux produits des arts et de la civilisation arabes. J’ai fait mes premières dévotions dans la mosquée de Thouloum, édifice du IXe siècle, modèle d’élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à moitié ruiné. Pendant que j’en considérais la porte, un vieux cheïk me fit proposer d’entrer dans la mosquée : j’acceptai avec empressement, et, franchissant lestement la première porte, on m’arrêta tout court à la seconde : il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure ; j’avais des bottes, mais j’étais sans bas ; la difficulté était pressante. Je quitte mes bottes, j’emprunte un mouchoir à mon janissaire pour envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de l’enceinte sacrée ; c’est sans contredit le plus beau monument arabe qui reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette suite de portiques en arcades est d’un effet charmant. Je ne parlerai ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique encore que la première ; cela me mènerait trop loin, et c’en est assez de la vieille Égypte, sans m’occuper de la nouvelle.

Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour rendre visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l’un des hommes les plus estimés par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques conseils pour les étudier plus à l’aise. En sortant de chez le gouverneur, je parcourus la citadelle, et je trouvai d’abord des blocs énormes de grès, portant un bas-relief où est figuré le roi Psammétichus II, faisant la dédicace d’un propylon : je l’ai fait copier avec soin. D’autres blocs épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis d’où ces pierres ont été apportées, m’ont offert une particularité fort curieuse. Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une marque constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière ; la légende royale, accompagnée d’un titre qui fait connaître la destination du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J’ai recueilli sur divers blocs les marques de trois rois : Psammétichus II, Apriès, son fils, et Amasis, successeur de ce dernier : ces trois légendes nous donnent donc la durée de la construction de l’édifice dont ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais royal du fameux Salahh-Eddin (le sultan Saladin), le chef de la dynastie des Ayoubites ; un incendie a dévoré les toits, il y a quatre ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste de ce grand et beau monument : j’ai pu reconnaître une salle carrée, la principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, portant encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures hiéroglyphiques : j’ai même trouvé sur l’un d’entre eux, à la partie qui joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi Nectanèbe, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses à la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les débris égyptiens, j’ai visité le fameux puits de Joseph, c’est-à-dire le puits que le grand Saladin (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser dans la citadelle, non loin de son palais ; c’est un grand ouvrage. J’ai vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un éléphant ; je suis arrivé trop tard pour voir l’hippopotame vivant : la pauvre bête venait de mourir d’un coup de soleil, pris en faisant sa sieste sans précaution ; mais j’en ai vu la peau empaillée à la turque, et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J’ai visité avant-hier Mahammed-Bey, defterdar (trésorier) du pacha. Il m’a fait montrer la maison qu’il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, d’assez beaux bas-reliefs égyptiens, venant de Sakkarah ; c’est un pas fort remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé pour son opposition à la réforme.

J’ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, qui s’occupent beaucoup d’hiéroglyphes, et qui me comblent de bontés. Je n’ai encore fait aucune acquisition ; je présume que notre arrivée a fait hausser le prix des antiquités ; mais cela ne peut durer longtemps. Je pars demain ou après pour Memphis ; je ne reviendrai pas au Caire cette année ; nous débarquerons près de Mit-Rahiné (le centre des ruines de la vieille ville), où je m’établirai ; je pousserai de là des reconnaissances sur Sakkarah, Dahschour et toute la plaine de Memphis, jusqu’aux grandes pyramides de Giséh, d’où j’espère dater ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin d’octobre, après m’être arrêté quelques heures à Abydos et à Dendérah. Ma santé est toujours excellente et meilleure qu’en Europe ; il est vrai que je suis un homme tout nouveau : ma tête rasée est couverte d’un énorme turban ; je suis complètement habillé à la turque, une belle moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté ; ce costume est très-chaud, et c’est justement ce qui convient en Égypte ; on y sue à plaisir et l’on s’y porte de même. Les Arabes me prennent partout pour un naturel ; dans peu je pourrai joindre l’illusion de la parole à celle des habits ; je débrouille mon arabe, et à force de jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J’ai déjà recueilli des coquilles du Nil pour M. de Férussac…… J’attends impatiemment des lettres de Paris…… Adieu.

QUATRIÈME LETTRE.


Sakkarah, le 5 octobre 1828.

Nous sommes restés au Caire jusqu’au 30 septembre, et le soir du même jour nous avons couché dans notre maasch, afin de mettre à la voile le lendemain de bonne heure pour gagner l’ancien emplacement de Memphis. Le 1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de Massarah, sur la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut excessivement pénible ; mais je visitai presque une à une toutes les cavernes dont le penchant de la montagne de Thorrah est criblé. J’ai constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à toutes les époques, et j’ai trouvé : 1° une inscription datée du mois de Paophi de l’an IV de l’empereur Auguste ; 2° une seconde inscription de l’an VII, même mois, d’un Ptolémée, qui doit être Soter Ier, puisqu’il n’y a pas de surnom ; 3° une inscription de l’an II du roi Acoris, l’un des insurgés contre les Perses ; enfin, deux de ces carrières et les plus vastes ont été ouvertes l’an XXII du roi Amosis, le père de la dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux constructions des temples de Phtha, d’Apis et d’Ammon, à Memphis, et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de l’antiquité. J’ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l’époque pharaonique, deux monolithes tracés à l’encre rouge sur les parois, avec une finesse extrême et une admirable sûreté de main : la corniche de l’un de ces monolithes, qui n’ont été que mis en projet, sans commencement d’exécution, porte le prénom et le nom propre de Psammétichus Ier. Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre Thorrah et Massarah, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les Lagides, les Romains et dans les temps modernes ; j’ajoute que cela tient à leur voisinage des capitales successives de l’Égypte, Memphis, Fosthat et le Caire. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux qu’eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile pour Bédréchéin, village situé à peu de distance, sur le bord occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour l’immense bois de dattiers qui couvre l’emplacement de Memphis ; passé le village de Bédréchéin, qui est à un quart d’heure dans les terres, on s’aperçoit qu’on foule le sol antique d’une grande cité, aux blocs de granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de Mit-Rahinéh, s’élèvent deux longues collines parallèles, qui m’ont paru être les éboulements d’une enceinte immense, construite en briques crues comme celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de Memphis. C’est dans l’intérieur de cette enceinte que nous avons vu le grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d’examiner ce monument, dont j’avais beaucoup entendu parler, et j’avoue que je fus agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n’a pas moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de Sésostris, car c’est en grand le portrait le plus fidèle du beau Sésostris de Turin ; les inscriptions des bras, du pectoral et de la ceinture, confirmèrent mon idée, et il n’est plus douteux qu’il existe, à Turin et à Memphis, deux portraits du plus grand des Pharaons. J’ai fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les légendes. Ce colosse n’était point seul ; et si j’obtiens des fonds spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus riches matières et du plus grand intérêt pour l’histoire. Ce colosse, devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des pendants : j’ai fait faire quelques fouilles pour m’en assurer, mais le temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais état. C’était encore une porte.

Au nord du colosse exista un temple de Vénus (Hathôr), construit en calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l’orient : j’ai continué des fouilles commencées par Caviglia ; le résultat a été de constater dans cet endroit même l’existence d’un temple orné de colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à Phtha et à Hathôr (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par Rhamsès le Grand. L’enceinte principale renfermait aussi, du côté de l’est, une vaste nécropole semblable à celle que j’ai reconnue à Saïs.

C’est le 4 octobre que je suis venu camper à Sakkarah, car nous sommes sous la tente ; une d’elles est occupée par nos domestiques ; tous les soirs, sept ou huit Bédouins choisis d’avance font la garde de nuit et les commissions le jour ; ce sont de braves et excellentes gens, quand on les traite en hommes.

J’ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l’ancien cimetière de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité, grâce à la rapace barbarie des marchands d’antiquités, est presque tout à fait nulle pour l’étude : les tombeaux ornés de sculptures sont, pour la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est affreux ; il est formé par une suite de petits monticules de sable produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé d’ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux seuls ont attiré notre attention, et m’ont dédommagé du triste aspect de ce champ de désolation. J’ai trouvé, dans l’un d’eux, une série d’oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en hiéroglyphes ; cinq espèces de gazelles avec leurs noms ; et enfin quelques scènes domestiques, telles que l’action de traire le lait, deux cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du fruit de ces découvertes… Adieu.

CINQUIÈME LETTRE.


Au pied des pyramides de Gizeh, le 8 octobre 1828.

J’ai transporté mon camp et mes pénates à l’ombre des grandes pyramides, depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l’une des merveilles du monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu’il me fallait voir enfin avant de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d’être étudiées de près pour être bien appréciées ; elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu’on en approche, et ce n’est qu’en touchant les blocs de pierre dont elles sont formées qu’on a une idée juste de leur masse et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et lorsqu’on aura copié des scènes de la vie domestique, sculptées dans un tombeau voisin de la deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de voiles pour la Haute-Égypte, mon véritable quartier-général. Thèbes est là, et on y arrive toujours trop tard.

Sauf un peu de fatigue de la journée d’hier, nous nous portons fort bien. Mais point encore de nouvelles d’Europe !… Adieu.

SIXIÈME LETTRE.


A Béni-Hassau, le 5, et à Monfaloutli, le 8 novembre 1828.

Je comptais être à Thèbes le 1er novembre ; voici déjà le 5, et je me trouve encore à Béni-Hassan. C’est un peu la faute de ceux qui ont déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée ; mais elles en ont pris quinze, sans que j’en éprouve le moindre regret ; je vais reprendre mon récit de plus haut.

Ma dernière lettre était datée des grandes pyramides, où je suis, resté campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si peu d’effet lorsqu’on les voit de près, mais pour l’examen et le dépouillement des grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, entre autres, celle d’un certain Eimaï, nous a fourni une série de bas-reliefs très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de l’ancienne Égypte, et je dois donner un soin très-particulier à la recherche des monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l’histoire que les grands tableaux de bataille des palais de Thèbes. J’ai trouvé autour des pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands personnages, mais peu d’inscriptions d’un très-grand intérêt.

Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le désert, et de là notre flotte, mouillée à Bédréchéin, où nous arrivâmes le soir même, grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la Haute-Égypte, et ce ne fut que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout l’ennui du calme plat et du manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à Miniéh, d’où je fis partir tout de suite, après une visite à la filature de coton, montée en machines européennes, et après l’achat de quelques provisions indispensables. On se dirigea sur Saouadéh pour voir un hypogée grec d’ordre dorique, déjà décrit. De là nous cinglâmes vers Zaouyet-el-Maïetin, où nous fûmes rendus le 20 même au soir ; là existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs relatifs à la vie domestique et civile ; j’ai fait copier tout ce qu’il y avait d’intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, pour courir à Béni-Hassan à la faveur d’une bourrasque, à laquelle nous dûmes d’y arriver le même jour vers minuit.

A l’aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu’il y avait peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu’elles étaient mouillées avec une éponge, et qu’on avait enlevé la croûte de poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos compagnons. Dès ce moment on se mit à l’ouvrage, et par la vertu de nos échelles et de l’admirable éponge, la plus belle conquête que l’industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la plus ancienne série de peintures qu’on puisse imaginer, toutes relatives à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la caste militaire. J’ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les deux tombes les plus reculées vers le nord ; ces deux hypogées, dont l’architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits, offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux voisins), que la porte de l’hypogée est précédée d’un portique taillé à jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s’y méprendre à la première vue, au dorique grec de Sicile et d’Italie. Elles sont cannelées, à base arrondie, et presque toutes d’une belle proportion. L’intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par des colonnes semblables : nous y avons tous vu le véritable type du vieux dorique grec, et je l’affirme sans craindre d’établir mon opinion sur des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de tous, portent leur date et appartiennent au règne d’Osortasen, deuxième roi de la 23e dynastie (Tanite), et par conséquent remontent au IXe siècle avant J.-C. J’ajouterai que le plus beau des deux portiques, encore intact, celui de l’hypogée d’un chef administrateur des terres orientales de l’Heptanomide, nommé Néhôthph, est composé de ces colonnes doriques sans base, comme celles de Paestum et de tous les beaux temples grecs-doriques.

Les peintures du tombeau de Néhôthph sont de véritables gouaches, d’une finesse et d’une beauté de dessin fort remarquables : c’est ce que j’ai vu de plus beau jusqu’ici en Égypte ; les animaux, quadrupèdes, oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de vérité, que les copies coloriées que j’en ai fait prendre ressemblent aux gravures coloriées de nos beaux ouvrages d’histoire naturelle : nous aurons besoin de l’affirmation des quatorze témoins qui les ont vues, pour qu’on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d’une exactitude parfaite.

C’est dans ce même hypogée que j’ai trouvé un tableau du plus haut intérêt : il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants, pris par un des fils de Néhôthph, et présentés à ce chef par un scribe royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de trente-sept. Ces captifs, grands et d’une physionomie toute particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs comparativement aux Égyptiens, puisqu’on a peint leurs chairs en jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la couleur de chair. Les hommes et les femmes sont habillés d’étoffes très-riches, peintes (surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques sur les vases grecs du vieux style : la tunique, la coiffure et la chaussure des femmes captives peintes à Béni-Hassan ressemblent à celles des Grecques des vieux vases, et j’ai retrouvé sur la robe d’une d’elles l’ornement enroulé si connu sous le nom de grecque, peint en rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails piqueront la curiosité et réveilleront l’intérêt de nos archéologues et celui de notre ami M. Dubois[8], que j’ai regretté, ici plus qu’ailleurs, de n’avoir pas à mes côtés, parce que notre opinion sur l’avancement de l’art en Égypte y trouve des preuves archi-authentiques. Les hommes captifs, à barbe pointue, sont armés d’arcs et de lances, et l’un d’entre eux tient en main une lyre grecque de vieux style. Sont-ce des Grecs ? Je le crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d’Asie Mineure, voisin des colonies ioniennes et participant de leurs mœurs et de leurs habitudes : ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siècle avant J.-C., peints avec fidélité par des mains égyptiennes. J’ai fait copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute particulière : pas un coup de pinceau qui ne soit dans l’original.

Les quinze jours passés à Béni-Hassan ont été monotones, mais fructueux : au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner, colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas, qu’on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la grande salle de l’hypogée, d’où nous apercevions, à travers les colonnes en dorique primitif, les magnifiques plaines de l’Heptanomide ; le soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du repos ; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le lendemain.

Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins parfaitement faits et d’une exactitude complète, qui s’élèvent déjà à plus de trois cents. J’ose dire qu’avec ces seules richesses, mon voyage d’Égypte serait déjà bien rempli, à l’architecture près, dont je ne m’occupe que dans les lieux qui n’ont pas été visités ou connus. Voici un petit crayon de mes conquêtes : cette note sera divisée par matières, alphabétiquement rangées comme l’est mon portefeuille pendant le voyage, afin d’avoir sous la main les dessins déjà faits, et de pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même genre.

Agriculture. — Dessins représentant le labourage avec les bœufs ou à bras d’hommes ; le semage, le foulage des terres par les béliers, et non par les porcs, comme le dit Hérodote ; cinq sortes de charrues ; le piochage, la moisson du blé ; la moisson du lin ; la mise en gerbes de ces deux espèces de plantes ; la mise en meule, le battage, le mesurage, le dépôt en grenier ; deux dessins de grands greniers sur des plans différents ; le lin transporté par des ânes ; une foule d’autres travaux agricoles, et entre autres la récolte du lotus ; la culture de la vigne, la vendange, son transport, l’égrenage, le pressoir de deux espèces, l’un à force de bras et l’autre à mécanique, la mise en bouteilles ou jarres, et le transport à la cave ; la fabrication du vin cuit, etc. ; la culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc. ; la culture de l’ognon, l’arrosage, etc. ; le tout, comme tous les tableaux suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives ; plus l’intendant de la maison des champs et ses secrétaires.

Arts et Métiers. — Collection de tableaux, pour la plupart coloriés, afin de bien déterminer la nature des objets, et représentant : le sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le peintre d’objets d’architecture ; meubles et menuiserie ; le peintre peignant un tableau, avec son chevalet ; des scribes et commis aux écritures de toute espèce ; les ouvriers des carrières transportant des blocs de pierre ; l’art du potier avec toutes les opérations ; les marcheurs pétrissant la terre avec les pieds, d’autres avec les mains ; la mise de l’argile en cône, le cône placé sur le tour ; le potier faisant la panse, le goulot du vase, etc. ; la première cuite au four, la seconde au séchoir, etc. ; la coupe du bois ; les fabricants de cannes, d’avirons et de rames ; le charpentier, le menuisier ; le fabricant de meubles ; les scieurs de bois ; les corroyeurs ; le coloriage des cuirs ou maroquins ; le cordonnier ; la filature ; le tissage des toiles à divers métiers ; le verrier et toutes ses opérations ; l’orfèvre, le bijoutier, le forgeron.

Caste Militaire. — L’éducation de la caste militaire et tous ses exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents tableaux, où sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, avançant, debout, renversés, etc. ; on verra par là si l’art égyptien se contentait de figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre les hanches. J’ai copié toute cette curieuse série de militaires nus, luttant ensemble ; plus, une soixantaine de figures représentant des soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, la tortue et le bélier, les punitions militaires, un champ de bataille, et les préparatifs d’un repas militaire ; enfin la fabrication des lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d’armes, etc.

Chant, Musique et Danse. — Un tableau représentant un concert vocal et instrumental ; un chanteur, qu’un musicien accompagne sur la harpe, est secondé par deux choeurs, l’un de quatre hommes, l’autre de cinq femmes, et celles-ci battent la mesure avec leurs mains : c’est un opéra tout entier ; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de flûte traversière, de flageolet, d’une sorte de conque, etc. ; des danseurs faisant diverses figures, avec les noms des pas qu’ils dansent ; enfin, une collection très-curieuse de dessins représentant les danseuses (ou filles publiques de l’ancienne Égypte), dansant, chantant, jouant à la paume, faisant divers tours de force et d’adresse.

5° Un nombre considérable de dessins représentant l’Éducation des bestiaux ; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, les veaux, le tirage du lait ; la fabrication du fromage et du beurre ; les chevriers, les gardeurs d’ânes, les bergers et leurs moutons ; des scènes relatives à l’art vétérinaire ; enfin la basse-cour, comprenant l’éducation d’une foule d’espèces d’oies et de canards, et celle d’une espèce de cigogne qui était domestique dans l’ancienne Égypte.

6° Une première base du recueil Iconographique, comprenant les portraits des rois égyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille sera complété en Thébaïde. 7° Dessins relatifs aux Jeux, Exercices et divertissements. — On y remarque la mourre, le jeu de la paille, une sorte de main-chaude, le mail, le jeu de piquets plantés en terre, divers jeux de force ; la chasse à la bête fauve, un tableau représentant une grande chasse dans le désert, et où sont figurées quinze à vingt espèces de quadrupèdes ; tableaux représentant le retour de la chasse ; le gibier est porté mort ou conduit vivant ; plusieurs tableaux représentent la chasse des oiseaux au filet ; un de ces tableaux est de grande dimension et gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l’original ; enfin, le dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux ; ces instruments de chasse sont peints isolément dans quelques hypogées ; plusieurs tableaux relatifs à la pêche : 1° la pêche à la ligne ; 2° à la ligne avec canne ; 3° au trident ou au bident ; 4° au filet ; plus la préparation des poissons, etc.

Justice domestique. — J’ai réuni sous ce titre une quinzaine de dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par des domestiques ; l’arrestation du prévenu, son accusation, sa défense, son jugement par les intendants de la maison ; sa condamnation et l’exécution, qui se borne à la bastonnade, dont procès-verbal est remis, avec le corps du procès, entre les mains du maître par l’intendant de la maison.

Le ménage. — J’ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux représentent : 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins somptueuses ; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la matière ; 3° un superbe palanquin ; 4° des espèces de chambres à portes battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de voitures aux anciens grands personnages de l’Égypte ; 5° les singes, chats et chiens qui faisaient partie de la maison, ainsi que des nains et autres individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans après, celle de nos vieux barons d’Europe ; 6° les officiers d’une grande maison, intendants, scribes, etc. ; 7° les domestiques portant les provisions de bouche de toute espèce ; les servantes apportant aussi divers comestibles ; 8° la manière de tuer les bœufs et de les dépecer pour le service de la maison ; 9° une suite de dessins représentant des cuisiniers préparant des mets de diverses sortes ; 10° enfin, les domestiques portant les mets préparés à la table du maître. 10° Monuments historiques. — Ce recueil contient toutes les inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des légendes royales, avec une date exprimée, que j’ai vus jusqu’ici.

11° Monuments religieux. — Toutes les images des différentes divinités, dessinées en grand et coloriées d’après les plus beaux bas-reliefs. Ce recueil s’accroîtra prodigieusement à mesure que j’avancerai dans la Thébaïde.

12° Navigation. — Recueil de dessins représentant la construction des bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers, tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les grands jours de fête.

13° Enfin Zoologie. — Une suite de quadrupèdes, d’oiseaux, de reptiles, d’insectes et de poissons, dessinés et coloriés avec toute fidélité d’après les bas-reliefs peints ou les peintures les mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents individus, est du plus haut intérêt : les oiseaux sont magnifiques, les poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée de ce qu’était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de chiens de garde ou de chasse, depuis le lévrier jusqu’au basset à jambes torses ; j’espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront gré de leur rapporter ainsi l’histoire naturelle égyptienne en aussi bon ordre.

J’espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je n’ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien ; les grands édifices ne commencent en effet qu’à Abydos, et je n’y serai que dans dix jours.

J’ai passé, le coeur serré, en face d’Aschmounéin, en regrettant son magnifique portique détruit tout récemment ; hier, Antinoé ne nous a plus montré que des débris ; tous ses édifices ont été démolis ; il ne reste plus que quelques colonnes de granit, qu’on n’a pu remuer.

Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant un fort intéressant et dont personne n’a parlé jusqu’ici. Nous avons reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis Béni-Hassan-el-Aamar, un petit temple creusé dans le roc, dont la décoration, commencée par Thouthmosis IV, a été continuée par Mandoueï de la XVIIIe dynastie ; ce temple, orné de beaux bas-reliefs coloriés, est dédié à la déesse Pascht ou Pépascht, qui est la Bubastis des Grecs et la Diane des Romains ; les géographes nous ont indiqué à Béni-Hassan la position nommée Speos-Artemidos (la Grotte de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, creusé dans le roc (le Spéos de la déesse) ; et ce monument, qui ne présente en scène que des images de Bubastis, la Diane égyptienne, est cerné par divers hypogées de chats sacrés (l’animal de Bubastis) ; quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous le règne d’Alexandre, fils d’Alexandre le Grand. Devant le temple, sous le sable, est un grand banc de momies de chats pliés dans des nattes et entremêlés de quelques chiens ; plus loin, entre la vallée et le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.

Cette nuit j’arriverai à Osiouth (Lycopolis), et demain je remettrai cette lettre aux autorités locales pour qu’elle soit envoyée au Caire, de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe ; puisse-t-elle être mieux dirigée que les vôtres ! car je n’ai rien reçu d’Europe depuis mon départ de Toulon. Ma santé se soutient, et j’espère que le bon air de Thèbes m’assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.

SEPTIÈME LETTRE.


Thèbes, le 24 novembre 1828.

Ma dernière lettre datée de Béni-Hassan, continuée en remontant le Nil et close à Osiouth, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois ; elle parviendra par Livourne. Dieu veuille qu’elle arrive plus promptement que celles qui, depuis mon départ de France, m’ont été adressées par ceux qui se souviennent de moi ! je n’en ai reçu aucune ! C’est hier seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l’Égypte, que j’ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu’il se trouve dans ce moment au Caire : mais je n’en sais pas davantage pour cela sur ma famille. S’il en était autrement, et que je fusse tranquille sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes ; car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d’abord la suite de mon itinéraire.

C’est le 10 novembre que je quittai Osiouth, après avoir visité ses hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je reconnais chaque jour à Thèbes l’extrême exactitude. Le 11 au matin nous passâmes devant Qaou-el-Kebir (Antaeopolis), et mon maasch traversa à pleines voiles l’emplacement du temple que le Nil a complètement englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines d’Akhmin (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m’a donné l’époque du temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l’image du dieu Pan, lequel n’est autre chose, comme je l’avais établi d’avance, que l’Ammon générateur de mon Panthéon. L’après-midi et la nuit suivante se passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l’un des commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à Saouadji, que j’avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L’air de Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l’ordre de l’apprendre. (Voyez l’Extrait de l’Itinéraire et les lettres du mamour, à la fin de ce volume.)

Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi, on dépassa Ptolémaïs, où il n’existe plus rien de remarquable. Sur les quatre heures, en longeant le Djebel-el-Asserat, nous aperçûmes les premiers crocodiles ; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable, et une foule d’oiseaux circulaient au milieu d’eux. J’ignore si dans le nombre était le trochilus de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de temps après nous débarquâmes à Girgé. Le vent était faible le 15, et nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles, semblaient vouloir nous en dédommager ; j’en comptai vingt et un, groupés sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d’assez près, n’eut d’autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d’heure à désengraver notre maasch qui s’était trop approché de l’îlot.

Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à Dendérah. Il faisait un clair de lune magnifique, et nous n’étions qu’à une heure de distance des temples : pouvions-nous résister à la tentation ? Souper et partir sur-le-champ furent l’affaire d’un instant : seuls et sans guides, mais armés jusqu’aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi, chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme ; nous l’appelons, mais il s’enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car, habillés à l’orientale et couverts d’un grand burnous blanc à capuchon, nous ressemblions, pour l’Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis qu’un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de chartreux bien armés. On m’amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, peu rassuré d’abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de bonne grâce : maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c’était une momie ambulante ; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de même. Les temples nous apparurent enfin. Je n’essayerai pas de décrire l’impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c’est impossible. C’est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au clair de la lune. On ne rentra au maasch qu’à trois heures du matin pour retourner aux temples à sept heures. C’est là que nous passâmes toute la journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l’était encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les détails. Je vis dés lors que j’avais sous les yeux un chef-d’œuvre d’architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. N’en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables, et cela ne pouvait être autrement : ils sont d’un temps de décadence. La sculpture s’était déjà corrompue, tandis que l’architecture, moins sujette à varier puisqu’elle est un art chiffré, s’était soutenue digne des dieux de l’Égypte et de l’admiration de tous les siècles. Voici les époques de la décoration : la partie la plus ancienne est la muraille extérieure, à l’extrémité du temple, où sont figurés, de proportions colossales, Cléopâtre et son fils Ptolémée César. Les bas-reliefs supérieurs sont du temps de l’empereur Auguste, ainsi que les murailles extérieures latérales du naos, à l’exception de quelques petites portions qui sont de l’époque de Néron. Le pronaos est tout entier couvert de légendes impériales de Tibère, de Caïus, de Claude et de Néron ; mais dans tout l’intérieur du naos, ainsi que dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple, il n’existe pas un seul cartouche sculpté : tous sont vides et rien n’a été effacé ; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles de tout l’intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent remonter plus haut que les temps de Trajan ou d’Antonin. Elles ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du sud-est ?), qui est de ce dernier empereur, et qui, étant dédié à Isis, conduisait au temple de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple de Hathôr (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont il est couvert, et non pas le temple d’Isis, comme l’a cru la Commission d’Égypte. Le grand propylon est couvert des images des empereurs Domitien et Trajan. Quant au Typhonium, il a été décoré sous Trajan, Hadrien et Antonin le Pieux.

Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de Coptos (Kefth) : il n’y existe rien d’entier. Les temples ont été démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J’y ai reconnu les légendes royales de Nectanèbe, d’Auguste, de Claude et de Trajan, et plus loin, quelques pierres d’un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si l’on s’en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.

Les ruines de Qous (Apollonopolis Parva), où j’arrivai le lendemain matin 19, présentent bien plus d’intérêt, quoiqu’il n’existe de ses anciens édifices que le haut d’un propylon à moitié enfoui. Ce propylon est dédié au dieu Aroëris, dont les images, sculptées sur toutes ses faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c’est-à-dire sur la face principale, la plus anciennement sculptée par la reine Cléopâtre Cocce, qui y prend le surnom de Philométore, et par son fils Ptolémée Soter II, qui se décore aussi du titre de Philométor. Mais la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes royales de Ptolémée Alexandre Ier en toutes lettres ; il prend aussi le surnom de Philométor. Quant à l’inscription grecque, la restitution de ΣΩΤΗΡΕΣ, au commencement de la seconde ligne, proposée par M. Letronne, est indubitable ; car on y lit encore très-distinctement… ΤΗΡΕΣ, et cela sur la face principale où sont les images et les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor Soter II.

Mais M. Letronne a mal à propos restitué ΗΛΙΩΙ là où il faut réellement AΡΩΗΡEI, transcription exacte du nom égyptien du dieu auquel est dédié le propylon ; car on lit très-distinctement encore dans l’inscription grecque, ΑΡΩΗΡΕΙΘΕΩΙ[9]. J’ai trouvé aussi dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er de Paoni de l’an XVI de Pharaon Rhamsès-Meïamoun, et relative à son retour d’une expédition militaire ; j’aurai une bonne empreinte de ce monument, trop lourd pour qu’on puisse penser à l’emporter.

C’est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l’entrée du sanctuaire, me permit d’aborder enfin à Thèbes. Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée, il est devenu colossal depuis que j’ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l’aînée de toutes les villes du monde ; pendant quatre jours entiers j’ai couru de merveille en merveille. Le premier jour, je visitai le palais de Kourna, les colosses du Memnonium, et le prétendu tombeau d’Osimandyas, qui ne porte d’autres légendes que celles de Rhamsès le Grand et de deux de ses descendants ; le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles ; les Égyptiens l’appelaient le Rhamesséion, comme ils nommaient Aménophion le Memnonium, et Mandouéion le palais de Kourna. Le prétendu colosse d’Osimandyas est un admirable colosse de Rhamsès le Grand[10].

Le second jour fut tout entier passé à Médinet-Habou, étonnante réunion d’édifices, où je trouvai les propylées d’Antonin, d’Hadrien et des Ptolémées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l’Éthiopien Tharaca, un petit palais de Thouthmosis III (Moeris), enfin l’énorme et gigantesque palais de Rhamsès-Meïamoun, couvert de bas-reliefs historiques.

Le troisième jour, j’allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de Biban-el-Molouk : là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d’appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d’une étonnante fraîcheur ; c’est là que j’ai recueilli, en courant, des faits d’un haut intérêt pour l’histoire ; j’y ai vu un tombeau de roi martelé d’un bout à l’autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celles de sa femme, qu’on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C’est, sans aucun doute, le tombeau d’un roi condamné par jugement après sa mort. J’en ai vu un second, celui d’un roi thébain des plus anciennes époques, envahi postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s’emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il faut cependant dire que l’usurpateur fit creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. A l’exception de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties ; mais on n’y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle point ici d’une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses : je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse Hathôr (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de Thôth près de Médinet-Habou, dédié par Ptolémée Évergète II et ses deux femmes ; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre, Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple est d’un fort mauvais goût à cause de l’époque.

Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d’abord Louqsor, palais immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d’un seul bloc de granit rose, d’un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis jusqu’à la poitrine. C’est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon ; plus, des réparations et additions de Sabacon l’Éthiopien et de quelques Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d’Alexandre, fils du conquérant. J’allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à Karnac. Là m’apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j’avais vu à Thèbes, tout ce que j’avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j’étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire ; car, ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu’on doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j’en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, peut-être même pour un fou. Il suffira d’ajouter qu’aucun peuple ancien ni moderne n’a conçu l’art de l’architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Égyptiens ; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et l’imagination qui, en Europe, s’élance bien au-dessus de nos portiques, s’arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.

Dans ce palais merveilleux, j’ai contemplé les portraits de la plupart des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des portraits véritables ; représentés cent fois dans les bas-reliefs des murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et qui n’a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs ; là, dans des tableaux colossals, d’une sculpture véritablement grande et tout héroïque, plus parfaite qu’on ne peut le croire en Europe, on voit Mandoueï combattant les peuples ennemis de l’Égypte, et rentrant en triomphateur dans sa patrie ; plus loin, les campagnes de Rhamsès-Sésostris ; ailleurs, Sésonchis traînant aux pieds de la Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente nations vaincues, parmi lesquelles j’ai retrouvé, comme cela devait être, en toutes lettres, Ioudahamalek, le royaume des Juifs ou de Juda. C’est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du troisième livre des Rois, qui raconte en effet l’arrivée de Sésonchis à Jérusalem et ses succès : ainsi l’identité que nous avons établie entre le Sheschonck égyptien, le Sésonchis de Manéthon et le Sésac ou Scheschôk de la Bible, est confirmée de la manière la plus satisfaisante[11]. J’ai trouvé autour des palais de Karnac une foule d’édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m’établir pour cinq ou six mois à Thèbes, je m’attends à une récolte immense de faits historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l’ai fait pendant quatre jours, sans voir même un seul des milliers d’hypogées qui criblent la montagne libyque, j’ai déjà recueilli des documents fort importants.

Je joins ici la traduction de la partie chronologique d’une stèle que j’ai vue à Alexandrie : elle est très-importante pour la chronologie des derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J’ai de plus des copies d’inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de Cosseïr, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la dynastie persane.

J’omets une foule d’autres résultats curieux ; je devrais passer tout mon temps à écrire, s’il fallait détailler toutes mes observations nouvelles. J’écris ce que je puis dans les moments où les ruines égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler souvent ailleurs comme à Thèbes.

Ma santé est excellente ; le climat me convient, et je me porte bien mieux qu’à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses : j’ai dans ce moment-ci dans ma petite chambre : 1° un aga turc, commandant en chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï ; 2° le Cheik-el-Bélad de Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de Rhamsès-Meïainoun ; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d’Égypte. Je leur fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est chargé de les amuser pendant que j’écris ; je n’ai que la peine de répondre, par intervalles réglés, Thaïbin (Cela va bien), à la question Ente-Thaïeb (Cela va-t-il bien) ? que m’adressent régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j’invite à dîner à tour de rôle. On nous comble de présents ; nous avons un troupeau de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le docteur Pariset vînt me joindre ; nous pourrions causer Europe, dont je n’ai aucune nouvelle, pas même d’Alexandrie. J’écrirai de Syène, avant de franchir la première cataracte, si cependant j’ai une occasion pour faire descendre mes lettres. J’envoie celle-ci à Osyouth, où j’ai établi un agent copte pour notre correspondance. J’ai recueilli à Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac ; j’en ai trouvé aussi de très-beaux à Thèbes. J’espère aussi que notre vénérable ami M. Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que j’ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son enthousiasme à cause de l’honneur qui en revient à l’esprit humain ; je lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que celle de recevoir des lettres de France… Adieu.

HUITIÈME LETTRE.


De l’île de Philae, le 8 décembre 1828.

Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l’île sainte d’Osiris, à la frontière extrême de l’Égypte et au milieu des noirs Éthiopiens, comme eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de chasse aux environs des cataractes.

Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c’est de ce monde enchanté que ma dernière lettre est datée ; il a fallu m’abstenir de donner des détails sur cette vieille capitale des Pharaons : comment parler en quelques lignes de telles choses, et quand on n’a fait que les entrevoir ! C’est après mon retour sur ce sol classique, après l’avoir étudié pas à pas, que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n’est encore pour moi, qui l’ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu’un amas de colonnades, d’obélisques et de colosses ; il faut examiner un à un les membres épars du monstre pour en donner une idée très-précise. Patience donc, jusqu’à l’époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des Rhamsès.

Le 26 au soir, nous abordâmes à Hermonthis, et nous courûmes le 27 au matin vers le temple, qui piquait d’autant plus ma curiosité que je n’avais aucune notion bien précise sur l’époque de sa construction : personne n’avait encore dessiné une seule de ses légendes royales ; j’y passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de m’assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été construit sous le règne de la dernière Cléopâtre, fille de Ptolémée Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse délivrance d’un gros garçon, Ptolémée Césarion, le fruit de sa bénévolence envers Jules César, à ce que dit l’histoire.

La cella du temple est en effet divisée en deux parties : une grande pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du sanctuaire ; on n’entre dans celle-ci que par une petite porte ; vers l’angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce (laquelle est appelée le lieu de l’accouchement dans les inscriptions hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu Harphré. La gisante est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre : l’accoucheuse divine tire l’enfant du sein de la mère ; la nourrice divine tend les mains pour le recevoir, assistée d’une berceuse. Le père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagné de la déesse Soven, l’Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n’ont été qu’une imitation. L’autre paroi de la chambre de l’accouchée représente l’allaitement et l’éducation du jeune dieu nouveau-né ; et sur les parois latérales sont figurées les douze heures du jour et les douze heures de la nuit, sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête. Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission d’Égypte, pourrait bien n’être que le thème natal d’Harphré, ou mieux encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s’agirait donc plus, dans ce zodiaque, ni de solstice d’été, ni de l’époque de la fondation du temple d’Hermonthis.

En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette principale pièce ; il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue encore par la Lucine égyptienne Soven, et présentée à l’assemblée des dieux ; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à Ammon, à Mandou son père, aux dieux Phré, Phtha, Sev (Saturne), etc., qui l’accueillent en lui remettant leurs insignes caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l’enfant, de tout leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et Ptolémée Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la terre. Tout cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de l’ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. Du reste, toutes les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple d’Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée Césarion et de sa mère Cléopâtre. Il n’y a donc point de doute sur le motif de sa construction. Les colonnes de l’espèce de pronaos qui le précède n’ont point toutes été sculptées ; le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être au motif même de la dédicace du temple : Auguste et ses successeurs, qui ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne pouvaient être très-empressés d’achever celui-ci, monument de la naissance du fils même de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du reste, un cachef a trouvé fort commode de s’y faire une maison, une basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de misérables murs de limon blanchis à la chaux.

Le 28 au soir, nous étions à Esné, avec le projet de ne pas nous y arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la rive orientale pour aller voir le temple de Contra-Lato. J’y arrivai trop tard, on l’avait démoli depuis une douzaine de jours, pour renforcer le quai d’Esné, que le Nil menace et finira par emporter.

De retour au maasch, je le trouvai plein d’eau : heureusement qu’il avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il n’avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et retourner à Esné le soir même, pour le radouber et faire boucher la voie d’eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n’est rien auprès du danger qui nous eût menacés si cette voie d’eau se fût ouverte pendant la navigation dans le grand chenal : nous eussions coulé irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué ! Pendant que nous séchions notre désastre dans la matinée du 29, j’allai visiter le grand temple d’Esné, qui, grâce à sa nouvelle destination de magasin de coton, échappera quelque temps encore à la destruction. J’y ai vu, comme je m’y attendais, une assez belle architecture, mais des sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du pronaos, c’est-à-dire la porte et le fond de la cella, contre laquelle le portique a été appliqué : cette partie est de Ptolémée Épiphane. La corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de Claude ; les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et, dans l’intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de Septime Sévère, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié à Chnouphis, et j’apprends, par l’inscription hiéroglyphique de l’une des colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit remonter à l’époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est visible à Esné est des temps modernes ; c’est un des monuments les plus récemment achevés. Le 29 au soir, nous étions à Eléthya (El-Kab) ; je parcourus l’enceinte et les ruines, la lanterne à la main ; mais je ne trouvai plus rien : les restes des deux temples avaient disparu ; on les a aussi démolis il y a peu de temps pour réparer le quai d’Esné ou quelque autre construction récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte ?

Je visitai le grand temple d’Edfou (Apollonopolis Magna), dans l’après-midi du 30. Celui-ci est intact ; mais la sculpture en est très-mauvaise : ce qu’il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée Épiphane ; viennent ensuite Philométor et Évergète II ; enfin, Soter II et son frère Alexandre : ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé ; j’y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptolémée Alexandre, que je connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroëris (l’Apollon grec). Je l’étudierai en détail, comme tous les autres, en redescendant de la Nubie.

Les carrières de Silsilis (Djébel-Selséléh) m’ont vivement intéressé ; nous y abordâmes le 1er décembre à une heure : là, mes yeux, fatigués de tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont très-riches en inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, Rhamsès le Grand, Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. Elles ont de belles inscriptions hiératiques ; j’étudierai tout cela à mon retour, et me promets des résultats fort intéressants dans cette localité.

Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes à Ombos ; je courus au grand temple le 2 au matin ; la partie la plus ancienne est de Ptolémée Épiphane, et le reste, de Philométor et d’Évergète II. Un fait curieux, c’est le surnom de Triphœne donné constamment à Cléopâtre, femme de Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l’intérieur ; c’est à vous autres Grecs d’Égypte d’expliquer cette singularité : j’avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du Louvre. Le temple d’Ombos est dédié à deux divinités : la partie droite et la plus noble, au vieux Sévek à tête de crocodile (le Saturne égyptien et la forme la plus terrible d’Ammon), à Athyr et au jeune dieu Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade d’un ordre moins élevé, savoir : à Aroëris (l’Aroëris-Apollon), à la déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. Dans le mur d’enceinte générale des temples d’Ombos, j’ai trouvé une porte engagée, d’un excellent travail et du temps de Moeris : c’est le reste des édifices primitifs d’Ombos.

Ce n’est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous permettre d’arriver à Syène (Assouan), dernière ville de l’Égypte au sud. J’eus encore là de cuisants regrets à éprouver : les deux temples de l’île d’Éléphantine, que j’allai visiter aussitôt que l’ardeur du soleil fut amortie, ont aussi été démolis : il n’en reste que la place. Il a fallu me contenter d’une porte ruinée, en granit, dédiée au nom d’Alexandre (le fils du conquérant), au dieu d’Éléphantine Chnouphis, et d’une douzaine de proscynemata (actes d’adoration) hiéroglyphiques gravés sur une vieille muraille ; enfin, de quelques débris pharaoniques épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des Romains. J’avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène : c’est ce que j’ai vu de plus misérable en sculpture ; mais j’y ai trouvé, pour la première fois, la légende impériale de Nerva, qui n’existe point ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était dédié aux dieux du pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta).

A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait transporter tout notre bagage dans l’île de Philae, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, j’enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car j’avais une douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d’inscriptions hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l’île sainte, quatre hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusqu’auprès du petit temple à jour, où l’on m’avait préparé une chambre dans de vieilles constructions romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le Barabra et Soliman l’Arabe, j’allai visiter péniblement le grand temple ; au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et de me traquer au passage ; elle est fort benoîte du reste, et j’en serai quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos barques pour le voyage de Nubie : c’est du nouveau à voir. J’écrirai de ce pays, si j’ai une occasion avant mon retour en Égypte ; tout va très-bien du reste. C’est ici, à Philæ, que j’ai enfin reçu des lettres d’Europe, à la date des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; enfin, c’est quelque chose, et il faut bien s’en contenter… Adieu.

NEUVIÈME LETTRE.


Ouadi-Haifa, 2e cataracte, 1er janvier 1829.

Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage : j’ai devant moi la 2e cataracte, barrière de granit que le Nil a su vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au-delà existent bien des monuments, mais de peu d’importance ; il faudrait d’ailleurs renoncer à nos barques, se hucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des déserts et risquer de mourir de faim ; car vingt-quatre bouches veulent au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici : c’est notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement l’exploration de la Nubie et de l’Égypte, dont j’ai une idée générale acquise en montant : mon travail commence réellement aujourd’hui, quoique j’aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins ; mais il reste tant à faire que j’en suis presque effrayé ; toutefois, je présume m’en tirer à mon honneur avec huit mois d’efforts ; j’exploiterai la Nubie pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m’établirai à Thèbes, jusqu’au milieu d’août que je redescendrai rapidement le Nil en ne m’arrêtant qu’à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille. Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.

Ma dernière lettre était de Philae. Je ne pouvais être longtemps malade dans l’île d’Isis et d’Osiris : la goutte me quitta en peu de jours, et je pus commencer l’exploitation des monuments. Tout y est moderne, c’est-à-dire de l’époque grecque ou romaine, à l’exception d’un petit temple d’Hathôr et d’un propylon engagé dans le premier pylône du temple d’Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe Ier ; c’est aussi ce qu’il y a de mieux. La sculpture du grand temple, commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane, terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette époque de décadence ; les portions d’édifices construits et décorés sous les Romains sont pires, et quand j’ai quitté cette île, j’étais bien las de cette sculpture barbare. Je m’y arrêterai cependant encore quelques jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts d’inscriptions du temps des Pharaons.

Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à As-Souan (Syène), ces deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte : c’est le 16 décembre que notre nouvelle escadre d’en deçà la cataracte se trouva prête à nous recevoir. Elle se compose d’une petite dahabié (vaisseau amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d’une barque portant la force armée, c’est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha) avec leurs cannes à pomme d’argent, qui nous accompagnent et font les fonctions du pouvoir exécutif. J’oubliais de dire que l’amiral est armé d’une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour d’Esné, nous a prêtée à son passage à Philae : aussi avons-nous fait une belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre pèlerinage.

On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec un assez bon vent ; nous passâmes devant Déboud sans nous arrêter, voulant arriver le plus tôt possible jusqu’au point extrême de notre course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de l’époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face des petits monuments de Qartas, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18, on dépassa Taffah et Kalabsché, sans aborder. Nous passâmes ensuite sous le tropique, et c’est de ce moment, qu’entrés dans la zone torride, nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès-lors de nous charger de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de Dandour, en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le lendemain 19, aux monuments de Ghirché, qui sont du bon temps, ainsi qu’au grand temple de Dakkèh, de l’époque des Lagides. Nous débarquâmes le soir à Méharraka, temple égyptien des bas temps, changé jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à Ouadi-Esséboua ou la Vallée des Lions, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d’un monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de province, construit en pierres liées avec du mortier. J’ai pris un morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., pour notre ami Vicat ; c’est une collection que je pense devoir lui faire plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme, le grand coude d’Amada, dont je dois étudier le temple, important par son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes enfin le 23, et arrivâmes à Derr ou Derri de très-bonne heure. Là je trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès-le-Grand, et j’y recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce Pharaon.

Le cachef de Derr, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement que, n’ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec nous ; ce qui fut fait : cela vous donnera une idée de la splendeur et des ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain ; cela fut impossible, il n’y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d’Ibrim et allâmes coucher sur la rive orientale, à Ghébel-Mesmès, pays charmant et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à Ibsamboul ; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de sable près du lieu où nous couchâmes.

Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à Ibsamboul, où nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La plus petite de ces excavations est un temple d’Hathôr, dédié par la reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d’une façade contre laquelle s’élèvent six colosses de trente-cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l’un ses fils, et l’autre ses filles, avec leurs noms et titres. Ces colosses sont d’une excellente sculpture ; leur stature est svelte et leur galbe très-élégant ; j’en aurai des dessins très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j’en ai fait dessiner les plus intéressants.

Le grand temple d’Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie : c’est une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail que cette excavation a coûté effraye l’imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n’ayant pas moins de soixante-un pieds de hauteur : tous quatre, d’un superbe travail, représentent Rhamsès-le-Grand ; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. C’est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l’entrée ; l’intérieur en est tout-à-fait digne ; mais c’est une rude épreuve que de le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de les pousser, avaient fermé l’entrée. Nous la fîmes déblayer ; nous assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu’on avait pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à la petite ouverture d’une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d’un four, et, me glissant entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à cinquante et un degrés : nous parcourûmes cette étonnante excavation, Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant encore Rhamsès-le-Grand : sur les parois de cette vaste salle règne une file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du Pharaon en Afrique ; un bas-relief surtout, représentant son char de triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre belles statues, bien plus fortes que nature et d’un très-bon travail. Ce groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès-le-Grand assis au milieu d’eux, mériterait d’être dessiné de nouveau.

Après deux heures et demie d’admiration, et ayant vu tous les bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d’air pur se fit sentir, et il fallut regagner l’entrée de la fournaise en prenant des précautions pour en sortir. J’endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et mon grand manteau, dont on m’enveloppa aussitôt que je fus revenu à la lumière ; et là, assis auprès d’un des colosses extérieurs dont l’immense mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite expérimentale m’a prouvé qu’on peut rester deux heures et demie à trois heures dans l’intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de respiration, mais seulement de l’affaiblissement dans les jambes et aux articulations ; j’en conclus donc qu’à notre retour nous pourrons dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de quatre (pour ne pas dépenser trop d’air), et pendant deux heures le matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne ; mais le résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare la chaleur d’Ibsamboul à celle d’un bain turc, et cette visite peut amplement nous en tenir lieu.

Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à Ghébel-Addèh, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et surtout saint Georges à cheval ; mais je parvins à constater, en faisant sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi Horus, fils d’Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie : nous allâmes de là coucher à Faras. Le 29, un calme presque plat ne nous permit d’avancer que jusqu’au-delà de Serré, et le 30, à midi, nous sommes enfin arrivés à Ouadi-Halfa, à une demi-heure de la seconde cataracte, où sont posées nos colonnes d’Hercule. Vers le coucher du soleil, je fis une promenade à la cataracte.

C’est hier seulement que je me mis sérieusement à l’ouvrage. J’ai trouvé ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture et fort peu important. Le second, au contraire, m’a beaucoup intéressé ; c’était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques crues, l’intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou des colonnes de même matière : mais, comme toutes celles des plus anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C’est là l’origine incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon (Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et successeur de Thouthmosis III (Mœris), ce que j’ai constaté en faisant fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de piliers et de colonnes où j’apercevais quelques traces de légendes hiéroglyphiques. J’ai été assez heureux pour trouver la fin de la dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte. J’ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte d’adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier, avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le sanctuaire (ou plutôt à la place qu’il occupait), et nous y avons trouvé une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et fort importante, puisqu’elle représente le dieu Mandou, une des grandes divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d’eux inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu’ils habitaient : 1° Schamik, 2° Osaou, 3° Schôat, 4° Oscharkin, 5° Kôs ; trois autres noms sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu’on les trouve dans aucun géographe grec ; il faudrait avoir le Strabon de deux mille ans avant Jésus-Christ.

Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent, existe un peu plus au sud : il est du règne de Thouthmosis III (Mœris), construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques primitifs, à montants et portes en grès ; c’était le grand temple de la ville égyptienne de Béhéni qui exista sur cet emplacement, et qui, d’après l’étendue des débris de poteries répandus sur la plaine aujourd’hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c’est plus que je n’attendais à la première inspection des ruines… C’est de ce lieu que je vous adresse mes souhaits d’heureuse année… Je vous embrasse tous à cette intention.



A M. DACIER.


Ouadi-Halfa, à la 2e cataracte, 1er janvier 1829.

Monsieur,

Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l’étendue de la Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée, et de tout cœur, à ceux qui vous offrent leurs vœux au renouvellement de l’année. Partant du fond de la Nubie, les miens n’en sont ni moins ardents, ni moins sincères ; je vous prie de les agréer comme un témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous honorer mon frère et moi.

Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son embouchure jusqu’à la seconde cataracte, j’ai le droit de vous annoncer qu’il n’y a rien à modifier dans notre Lettre sur l’alphabet des hiéroglyphes ; notre alphabet est bon : il s’applique avec un égal succès, d’abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des Lagides, et ensuite, ce qui devient d’un bien plus grand intérêt, aux inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l’on n’était pas universellement disposé à leur prêter faveur.

Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde cataracte m’arrête : d’abord par l’impossibilité de la faire franchir par mon escadre composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la famine m’attend au delà, et qu’elle terminerait promptement une pointe imprudente tentée sur l’Éthiopie ; ce n’est pas à moi de recommencer Cambyse ; je suis d’ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de voyage qu’il ne l’était probablement aux siens. Je tourne donc dès aujourd’hui ma proue du côté de l’Égypte pour redescendre le Nil, en étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives ; je prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d’après l’idée générale que je m’en suis formée en montant, la moisson sera des plus riches et des plus abondantes.

Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner quinze jours au magnifique temple d’Ibsamboul, l’une des merveilles de la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil ; et les temples d’Ombos, d’Edfou et d’Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes, m’arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je trouve, sur des monuments plus anciens et d’un meilleur style, les détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu’à des sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et qu’il est utile de conserver.

Mes portefeuilles sont déjà bien riches : je me fais d’avance un plaisir de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte, religion, histoire, arts et métiers, mœurs et usages ; une grande partie de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d’assurer qu’ils reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre intérêt et vos suffrages.

Je vous prie, Monsieur, d’agréer la nouvelle assurance de mon très-respectueux attachement.

DIXIÈME LETTRE.


Ibsamboul, le 12 janvier 1829.

J’ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique excavation de la Nubie. Ils m’ont paru aussi beaux de travail que la première fois, et je regrette de n’être point muni de quelque lampe merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin de convaincre ainsi d’un seul coup les détracteurs de l’art égyptien. Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l’attention publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le grand temple. C’est le 1er de ce mois que j’ai quitte Ouadi-Halfa et la seconde cataracte. Nous couchâmes à Gharbi-Serré, et le lendemain, vers midi, j’abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de Maschakit, un peu au midi du temple de Thoht à Ghébel-Addèh, dont j’ai parlé dans ma dernière lettre ; il fallut gravir un rocher presque à pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu cependant à reconnaître que c’était une chapelle dédiée à la déesse Anoukis (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un prince éthiopien, nommé Pohi, lequel, étant gouverneur de la Nubie sous le règne de Rhamsès-le-Grand, supplie la déesse de faire que le conquérant foule les Libyens et les nomades sous ses sandales, à toujours.

Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le temple d’Hathôr à Ibsamboul ; j’ai déjà donné une note sur ce joli temple. J’ajouterai qu’à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand tableau, dans lequel un autre prince éthiopien présente au roi Rhamsès-le-Grand l’emblème de la victoire (cet emblème est l’insigne ordinaire des princes ou des fils des rois) avec la légende suivante en beaux caractères hiéroglyphiques : Le royal fils d’Ethiopie, a dit : Ton père Ammon-Ra t’a doté, ô Rhamsès ! d’une vie stable et pure : qu’il t’accorde de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à toujours.

Il paraît donc que, de temps en temps, les nomades d’Afrique inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort remarquable, du reste, que je n’aie trouvé jusqu’ici sur les monuments de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l’Égypte que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore sculptée sur les rochers d’Ibsamboul, et dans laquelle un nommé Maï, commandant des troupes du roi en Nubie, et né dans la contrée de Ouaou (l’un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon Mandoueï Ier, le quatrième successeur de Rhamsès-le-Grand, d’une manière très-emphatique ; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que divers princes éthiopiens furent employés en Nubie par les héros de l’Égypte.

Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul : il s’agissait d’exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux bas-reliefs. Nous avons formé l’entreprise d’avoir le dessin en grand et colorié de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du temple, les autres pièces n’offrant que des sujets religieux ; et lorsque l’on saura que la chaleur qu’on éprouve dans ce temple, aujourd’hui souterrain (parce que les sables en ont presque couvert la façade), est comparable à celle d’un bain turc fortement chauffé ; quand on saura qu’il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement d’une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs jambes refusent de les porter.

Aujourd’hui 12, notre plan est presque accompli : nous possédons déjà six grands tableaux représentant :

1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop ; il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre ; il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte. 2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un second d’un coup de lance. Ce groupe est d’un dessin et d’une composition admirables.

3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l’armée ; on vient lui annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi, et des serviteurs modèrent l’ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l’attaque des ennemis, montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est pleine de mouvement et d’action : c’est comparable à la plus belle bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent involontairement.

4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à Thèbes, sans doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de prisonniers africains, les uns de race nègre et les autres de race barabra, formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d’effet et de mouvement.

5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux dieux de Thèbes et à ceux d’Ibsamboul. Il reste à terminer le dessin d’un énorme bas-relief occupant presque toute la paroi droite du temple : composition immense, représentant une bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les chars, les bagages de l’armée, les jeux et les punitions militaires, etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais sans couleurs, parce que l’humidité les a fait disparaître. Il n’en est point ainsi des six tableaux précédemment indiqués ; tout est colorié et copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux Pharaons au XVIe siècle avant J.-C. ; on pourra comprendre alors l’étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je voudrais conduire dans le grand temple d’Ibsamboul tous ceux qui refusent de croire à l’élégante richesse que la sculpture peinte ajoute à l’architecture ; dans moins d’un quart d’heure, je réponds qu’ils auraient sué tous leurs préjugés, et que leurs opinions a priori les quitteraient par tous les pores.

Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur place ou d’après les empreintes lorsqu’elles sont placées à une grande hauteur ; je les collationne plusieurs fois sur l’original, je les mets au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d’avance ont réservé et tracé les colonnes destinées à les recevoir ; j’ai pris la copie entière d’une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche, dans l’intérieur du grand temple ; elle n’a pas moins de trente-deux lignes : c’est celle dont notre ami Huyot m’avait parlé, et que j’ai bien retrouvée à sa place ; ce n’est pas moins qu’un décret du dieu Phtha, en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses travaux et ses bienfaits envers l’Égypte ; suit la réponse du roi au dieu en termes tout aussi polis. C’est un monument fort curieux et d’un genre tout à fait particulier.

Voilà où en est notre mémorable campagne d’Ibsamboul : c’est la plus pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de dévouement, et j’espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour regagner l’Égypte avec notre butin historique. J’ai eu trois jours de goutte en arrivant ici ; mais les bains de vapeur que j’ai pris dans le temple m’en ont délivré pour long-temps, je l’espère. Je n’ai encore reçu que quelques lettres d’Europe… M. Arago m’a-t-il pardonné d’avoir entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes ? Je l’ai pardonné, de mon côté, depuis que j’ai touché à la seconde cataracte… Adieu.

ONZIÈME LETTRE.


El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.

Nous jouons de malheur ; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin d’avoir franchi la distance qui nous sépare d’Ombos, où l’on se rend d’Assouan en neuf heures par un temps ordinaire ; mais un violent vent du nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons amarré, à grand’peine, dans le voisinage de Mélissah, où est une carrière de grès sans aucun intérêt ; du reste, santé parfaite, bon courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce n’est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d’ailleurs, tous ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos tribulations maritimes, et qui m’apporta enfin les lettres de Paris du 26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient parvenues.

Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu’il a bien voulu m’écrire le 26 septembre. J’espère qu’il aura reçu ma lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu’il voudra bien pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l’an, déjà caducs lorsqu’ils lui parviendront ; mais la Nubie, et surtout la seconde cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de telles distances.

J’écrirai de Thèbes à notre ami Dubois[12], après avoir vu à fond l’Égypte et la Nubie ; je puis dire d’avance que nos Égyptiens feront à l’avenir, dans l’histoire de l’art, une plus belle figure que par le passé ; je rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir tous les obstinés.

Je transmets à M. Drovetti la lettre que m’a écrite M. de Mirbel, et je suis persuadé qu’elle sera accueillie par S.A. le pacha d’Égypte, qui ne recule jamais devant les choses utiles.

Ma dernière lettre est d’Ibsamboul ; je dois donc reprendre mon itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque de l’être nous-mêmes par les difficultés de son étude.

Nous l’avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous abordâmes au pied du rocher d’Ibrim, la Primis des géographes grecs, pour visiter quelques excavations qu’on aperçoit vers le bas de cette énorme masse de grès.

Ces spéos (je donne ce nom aux excavations dans la roche, autres que des tombeaux) sont au nombre de quatre, et d’époques différentes, mais tous appartenant aux temps pharaoniques.

Le plus ancien remonte jusqu’au règne de Thouthmosis Ier ; le fond de cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce Pharaon assis entre le dieu seigneur d’Ibrim (Prim), c’est-à-dire une des formes du dieu Thoth à tête d’épervier, et la déesse Saté, dame d’Éléphantine et dame de Nubie. Ce spéos était une chapelle ou oratoire consacré à ces deux divinités ; les parois de côté n’ont jamais été sculptées ni peintes. Il n’en est point ainsi du second spéos ; celui-ci appartient au règne de Moeris, dont la statue, assise entre celles du dieu seigneur d’Ibrim et de la déesse Saté (Junon), dame de Nubie, occupe la niche du fond. Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d’un prince nommé Nahi, grand personnage, portant dans toutes les légendes le titre de gouverneur des terres méridionales, ce qui comprenait la Nubie entre les deux cataractes. Ce qui reste d’un grand tableau sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires publics, présentant au souverain, à ce que dit l’inscription hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau, les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des terres méridionales dont il avait le gouvernement. Sur la porte du spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.

Le troisième spéos d’Ibrim est du règne suivant, de l’époque d’Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi étaient administrées par un autre prince, nommé Osorsaté. Sur la paroi de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes, parmi lesquels Osorsaté occupe le premier rang, présentent au Pharaon les tributs des terres méridionales et les productions naturelles du pays, y compris des lions, des lévriers et des chacals vivants, comme porte l’inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple : quarante lévriers et dix chacals vivants ; mais le texte est dans un état si déplorable de dégradation qu’il m’a été impossible d’en tirer autre chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi Aménophis est assise entre les dieux d’Ibrim.

Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès-le-Grand. C’est aussi un gouverneur de Nubie qui l’a fait creuser en l’honneur des dieux d’Ibrim, Hermès à tête d’épervier et la déesse Saté, à la gloire du Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales, dans le fond du spéos. Mais à cette époque, les terres du midi étaient gouvernées par un prince éthiopien, dont j’ai retrouvé des monuments à Ibsamboul et à Ghirché. Ce personnage est figuré dans le spéos d’Ibrim, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate des terres, l’intendant des biens royaux, et d’autres scribes sans désignation plus particulière.

Il est à remarquer, à l’honneur de la galanterie égyptienne, que la femme du prince éthiopien Satnouï se présente devant Sésostris immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de l’Orient, et se rapprochait de la nôtre ; car on peut apprécier le degré de civilisation des peuples d’après l’état plus ou moins supportable des femmes dans l’organisation sociale.

Le 17 janvier au soir, nous étions à Derri ou Derr, la capitale actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. Ayant lié conversation avec un Barabra du pays, qui, m’apercevant seul à l’écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie en m’offrant de l’eau-de-vie de dattes, je lui demandai s’il connaissait le nom du sultan qui avait fait construire le temple de Derri ; il me répondit aussitôt : qu’il était trop jeune pour savoir cela, mais que les vieillards du pays lui avaient paru tous d’accord que ce Birbé avait été construit environ trois cent mille ans avant l’islamisme, mais que tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si c’étaient les Français, les Anglais ou les Russes qui avaient exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l’histoire en Nubie. Le monument de Derri, quoique moderne en comparaison de la date que lui donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y restâmes toute la journée du 18, et n’en sortîmes, assez tard, qu’après avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j’ai trouvé une liste, par rang d’âge, des fils et des filles de Sésostris ; elle me servira à compléter celle d’Ibsamboul. Nous y avons copié quelques fragments de bas-reliefs historiques ; ils sont presque tous effacés ou détruits. C’est là que j’ai pu fixer mon opinion sur un fait assez curieux : je veux parler du lion qui, dans les tableaux d’Ibsamboul et de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien : il s’agissait de savoir si cet animal était placé là symboliquement pour exprimer la vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement, comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d’Égypte, un lion apprivoisé, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri décide la question : j’ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur les Barbares renversés par Sésostris, l’inscription suivante : Le lion, serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis. Cela me semble démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les batailles.

Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais sur une très-grande échelle : il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le dieu suprême, et à Phré, l’esprit du Soleil qu’on y invoquait sous le nom de Rhamsès, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.

Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments d’Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom de Rhamsès. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait ce culte à lui-même. Rhamsès était simplement un des mille noms du dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus qu’une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple ; cela se reconnaît même à Philae, dans la partie du grand temple d’Isis, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les Isis du sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête évidemment de race grecque : mais la chose est bien plus frappante encore sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des souverains sont de véritables portraits.

Le 18 au soir nous descendîmes à Amada, où nous restâmes jusqu’au 20 après midi. Là j’eus le plaisir d’étudier à l’aise et sans être distrait par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d’abord d’une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés, couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l’on ne peut mieux nommer que proto-doriques, ou doriques prototypes, car elles sont évidemment le type de la colonne dorique grecque ; et, par une singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les monuments égyptiens les plus antiques, c’est-à-dire dans les hypogées de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à Bet-oualli, où sont les plus modernes, bien qu’elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui de son père.

Le temple d’Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l’intérieur ; et dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des dédicaces des autres temples, que j’ai toutes recueillies avec soin. (V. le texte hiéroglyphique, pl. VI, n° 1.)

« Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de l’univers)[13], le fils du Soleil (Thouthmosis)[14], modérateur de justice, a fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure ; il l’a fait pour être vivifié à toujours. »

Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, Aménophis II, continua l’ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu’une partie de celle qui les précède ; les travaux de ce roi sont détaillés dans une énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j’ai toutes copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.

Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le pronaos et les piliers ; on a couvert toutes leurs architraves de ses dédicaces ou d’inscriptions laudatives. L’une d’elles m’a frappé par sa singularité ; en voici la traduction :

« Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux autres dieux qui résident dans Thyri : Accourez et contemplez ces offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand, manifesté dans le firmament ! »

La sculpture du temple d’Amada, appartenant à la belle époque de l’art égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux religieux d’Ibsamboul.

Dans l’après-midi du 20, nos travaux d’Amada étant terminés, nous partîmes et descendîmes le Nil jusqu’à Korosko, village nubien, dont je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l’excellent lord Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de remonter le Nil jusqu’au Sennaâr, pour se rendre de là dans l’Inde en traversant l’Abyssinie, l’Arabie et la Perse. Notre petite escadre s’arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux passés et des projets futurs ; je dis enfin adieu à ces courageux voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de la science !

Le 21 nous étions à Ouadi-Esséboua (la vallée des lions), qui reçoit ce nom d’une avenue de sphinx placés sur le dromos de son temple, lequel est un hémispéos, c’est-à-dire un édifice à moitié construit en pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher ; c’est, sans contredit, le plus mauvais travail de l’époque de Rhamsès-le-Grand ; les pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration, qui sont d’une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, seigneur de justice : quatre colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la fin des deux rangées de sphinx dont se compose l’avenue ; deux tableaux historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du Nord et du Midi, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône ; mais la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l’envahissent de tous côtés.

Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d’un vent du nord très-violent, qui nous força d’aborder et de nous tenir tranquilles au rivage jusqu’au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner Méharrakah, dont nous avions vu le temple en remontant : il n’est point sculpté, et partant, d’aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les hadjar-maktoub (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.

Le soleil levant du 23 nous trouva à Dakkèh, l’ancienne Pselcis. Je courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba sous les yeux m’apprit que j’étais dans un lieu saint, dédié à Thoth, seigneur de Pselk : j’accrus ainsi ma carte de Nubie d’un nouveau nom hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd’hui publier une carte de Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.

Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport mythologique ; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre la nature et les attributions de l’être divin que les Égyptiens adoraient sous le nom de Thoth (l’Hermès deux fois grand) ; une série de bas-reliefs m’a offert, en quelque sorte, toutes les transfigurations de ce dieu. Je l’y ai trouvé d’abord (ce qui devait être) en liaison avec Har-Hat (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et dont lui, Thoth, n’est que la dernière transformation, c’est-à-dire son incarnation sur la terre à la suite d’Ammon-Ra et de Mouth incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu’à l’Hermès céleste (Har-Hat), la sagesse divine, l’esprit de Dieu, en passant par les formes : 1° de Pahitnoufi (celui dont le cœur est bon) ; 2° d’Arihosnofri ou Arihosnoufi (celui qui produit les chants harmonieux) ; 3° de Meuï (la pensée ou la raison) : sous chacun de ces noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du temple de Dakkèh. J’oubliais de dire que j’ai trouvé ici Thoth (le Mercure égyptien) armé du caducée, c’est-à-dire du sceptre ordinaire des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.

Sous le rapport historique, j’ai reconnu que la partie la plus ancienne de ce temple (l’avant-dernière salle) a été construite et sculptée par le plus célèbre des rois éthiopiens, Ergamènes (Erkamen), qui, selon le récit de Diodore de Sicile, délivra l’Éthiopie du gouvernement théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les prêtres du pays : il n’en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu’il y éleva un temple ; et ce monument prouve que la Nubie cessa d’être soumise à l’Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens jusqu’à l’époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit de nouveau à l’Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par l’Éthiopien Ergamènes, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C’est l’empereur Auguste qui a poussé, sans l’achever, la sculpture intérieure de ce temple.

Près du pylône de Dakkèh, j’ai reconnu un reste d’édifice, dont quelques grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace : c’était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Mœris. Voilà encore un fait qui, comme beaucoup d’autre semblables, prouve que les Ptolémées, et l’Éthiopien Ergamènes lui-même, n’ont fait que reconstruire des temples là où il en existait dans les temps pharaoniques, et aux mêmes divinités qu’on y a toujours adorées. Ce point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient aucune nouvelle forme de divinité. Le système religieux de ce peuple était tellement un, tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps immémorial d’une manière si absolue et si précise, que la domination des Grecs et des Romains n’a produit aucune innovation : les Ptolémées et les Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, et dédiés aux mêmes dieux.

Dakkèh est le point le plus méridional où j’aie rencontré des travaux exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la domination grecque ou romaine ne s’est jamais étendue, au plus, au delà d’Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis Dakkèh jusqu’à Thèbes une série presque continue d’édifices construit à ces deux époques : les monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J’en ai conclu que la destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment plus courte que celle du fleuve, impraticable d’ailleurs pour une armée, à cause de nombreuses cataractes ; la route du désert est celle que suivent encore aujourd’hui la plupart des caravanes, les armées et les voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d’Amada, facile à détruire puisqu’il n’est point d’une grande étendue. De Dakkèh à Thèbes on ne voit donc plus que de secondes éditions des temples.

Il faut en excepter le monument de Ghirché et celui de Bet-oualli que les Perses n’ont pu détruire, puisqu’il eût fallu abattre les montagnes dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces spéos, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait la nature des lieux.

Nous arrivâmes à Ghirché-Hussan ou Ghirf-Housseïn le 25 janvier. C’est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable Rhamesséion ou Rhamséion, c’est-à-dire un monument dû à la munificence de Rhamsès-le-Grand. Celui-ci est consacré au dieu Phtha, personnage dont on retrouve une imitation décolorée dans l’Hephaistos des Grecs et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui, en langue égyptienne, portait le nom de Pthahei ou Thyptah, demeure de Phtha. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré que Memphis : il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m’ont appris, par exemple, que Derri avait le même nom que la fameuse Héliopolis d’Égypte, demeure du Soleil, et que le misérable village nommé aujourd’hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du nom d’Amoneï, celui même de la Thèbes aux cent portes.

La portion construite de l’hémispéos de Ghirché est, à très-peu près, détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été dégradée avec une espèce de recherche. J’ai cependant pu relever le sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a taillé six colosses offrant le singulier contraste d’un travail barbare à côté de bas-reliefs d’une fort belle exécution. Sur les parois latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures assises, sculptées de plein relief : le personnage occupant le milieu de ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès, le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme résidant dans Phthaëi, Amoneï et Thyri, c’est-à-dire dans Ghirché, Sébouâ et Derri, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu Soleil Rhamsès, le même qu’on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et d’Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L’étude des tableaux religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois personnages.

La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de Dandour. Nous retombons ici dans le moderne ; c’est un ouvrage non achevé du temps de l’empereur Auguste ; mais, quoique peu important par son étendue, ce monument m’a beaucoup intéressé, puisqu’il est entièrement relatif à l’incarnation d’Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face de Dandour où nous venions d’aborder. Il répète fort distinctement et d’une voix sonore jusqu’à onze syllabes. Nos compagnons italiens se plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de fusil qu’on tirait de tous côtés, et auxquels l’écho répondait par des coups de canon ou les éclats du tonnerre.

Le temple de Kalabschi eut son tour le 27 ; c’est ici que j’ai découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle des formes d’Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Ammon-Ra, l’Être suprême et primordial, étant son propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et femelle, Ἀρσενόθηλυς : tous les autres dieux égyptiens ne sont que des formes de ces deux principes constituants considérés sous différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrompue qui descend des cieux, et se matérialise jusqu’aux incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces incarnations est celle d’Horus et cet anneau extrême de la chaîne divine, forme sous le nom d’Horammon l’Ω des dieux dont Ammon-Horus (le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l’A. Le point de départ de la mythologie égyptienne est une Triade formée des trois parties d’Ammon-Ra, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la femelle et la mère), et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s’étant manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la parité n’est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C’est à Kalabschi que j’ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade initiale : Horus y porte en effet le titre de mari de la mère ; et le fils qu’il a en de sa mère Isis, et qui se nomme Malouli (le Mandouli dans les Proscynéma grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale se formait d’Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et leur fils Khons. Aussi Malouli était-il adoré à Kalabschi sous une forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes insignes : seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur de Talmis, c’est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent en effet Talmis, nom qui se retrouve d’ailleurs dans les inscriptions des temples.

J’ai, de plus, acquis la certitude qu’il avait existé à Talmis trois éditions du temple de Malouli ; une sous les Pharaons et du règne d’Aménophis II, successeur de Mœris ; une du temps des Ptolemées ; et la dernière, le temple actuel qui n’a jamais été terminé, sous Auguste, Caius-Caligula et Trajan ; et la légende du dieu Malouli, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de la Nubie et d’Égypte n’a jamais reçu de modification, on n’innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par le christianisme. Ces dieux d’ailleurs s’étaient, en quelque sorte, partagé l’Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition féodale. Chaque ville avait son patron ; Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction s’étendait sur la Nubie entière ; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada ; Phtah, à Ghirsché ; Anouké, à Maschakit ; Thoth, le surintendant de Chnouphis sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghebel-adheh et à Dakkèh ; Osiris était seigneur de Dandour ; Isis reines, à Philae ; Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ba règne Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/184 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/185 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/186 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/187 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/188 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/189 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/190 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/191 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/192 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/193 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/194 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/195 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/196 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/197 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/198 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/199 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/200 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/201 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/202 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/203 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/204 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/205 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/206 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/207 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/208 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/209 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/210 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/211 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/212 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/213 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/214 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/215 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/216 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/217 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/218 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/219 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/220 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/221 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/222 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/223 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/224 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/225 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/226 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/227 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/228 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/229 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/230 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/231 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/232 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/233 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/234 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/235 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/236 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/237 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/238 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/239 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/240 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/241 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/242 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/243 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/244 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/245 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/246 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/247 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/248 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/249 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/250 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/251 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/252 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/253 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/254 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/255 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/256 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/257 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/258 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/259 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/260 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/261 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/262 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/263 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/264 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/265 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/266 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/267 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/268 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/269 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/270 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/271 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/272 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/273 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/274 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/275 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/276 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/277 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/278 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/279 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/280 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/281 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/282 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/283 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/284 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/285 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/286 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/287 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/288 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/289 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/290 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/291 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/292 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/293 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/294 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/295 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/296 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/297 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/298 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/299 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/300 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/301 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/302 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/303 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/304 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/305 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/306 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/307 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/308 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/309 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/310 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/311 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/312 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/313 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/314 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/315 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/316 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/317 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/318 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/319 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/320 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/321 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/322 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/323 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/324 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/325 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/326 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/327 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/328 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/329 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/330 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/331 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/332 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/333 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/334 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/335 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/336 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/337 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/338 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/339 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/340 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/341 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/342 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/343 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/344 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/345 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/346 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/347 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/348 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/349 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/350 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/351 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/352 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/353 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/354 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/355 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/356 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/357 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/358 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/359 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/360 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/361 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/362 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/363 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/364 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/365 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/366 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/367 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/368 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/369 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/370 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/371 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/372 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/373 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/374 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/375 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/376 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/377 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/378 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/379 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/380 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/381 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/382 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/383 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/384 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/385 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/386 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/387 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/388 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/389 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/390 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/391 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/392 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/393 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/394 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/395 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/396 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/397 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/398 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/399 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/400 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/401 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/402 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/403 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/404 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/405 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/406 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/407 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/408 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/409 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/410 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/411 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/412 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/413 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/414 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/415 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/416 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/417 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/418 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/419 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/420 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/421 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/422 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/423 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/424 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/425 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/426 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/427 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/428 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/429 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/430 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/431 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/432 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/433 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/434 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/435 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/436 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/437 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/438 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/439 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/440 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/441 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/442 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/443 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/444 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/445 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/446 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/447 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/448 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/449 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/450 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/451 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/452 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/453 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/454

APPENDICE


N° Ier.


Notice sommaire sur l'Histoire d’Égypte, rédigée à Alexandrie pour le Vice-roi, et remise à S. A. au mois de novembre 1829.




Les premières tribus qui peuplèrent l’Égypte, c’est-à-dire la vallée du Nil, entre la cataracte d’Osouan et la mer, venaient de l’Abyssinie ou du Sennaar. Mais il est impossible de fixer l’époque de cette première migration, excessivement antique.

Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d’hommes tout à fait semblables aux Kennous ou Barabras, habitants actuels de la Nubie. On ne retrouve dans les Coptes d’Égypte aucun des traits caractéristiques de l’ancienne population égyptienne. Les Coptes sont le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement, ont dominé sur l’Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les traits principaux de la vieille race.

Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l’état de nomades, et n’avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d’aujourd’hui ; ils n’avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de civilisation.

C’est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens, d’abord errants, s’occupèrent enfin d’agriculture, et s’établirent d’une manière fixe et permanente ; alors naquirent les premières villes, qui ne furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes et puissantes. Les plus anciennes villes de l’Égypte furent Thèbes (Louqsor et Karnac), Esné, Edfou et les autres villes du Saïd, au-dessus de Dendérah ; l’Égypte moyenne se peupla ensuite, et la Basse-Égypte n’eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n’est qu’au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la Basse-Égypte est devenue habitable.

Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent gouvernés par les prêtres. Les prêtres administraient chaque canton de l’Égypte sous la direction du grand-prêtre, lequel donnait ses ordres, disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait théocratie ; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui régissait les Arabes sous les premiers kalifes.

Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste, oppresseur, s’opposa bien longtemps à l’avancement de la civilisation. Il avait divisé la nation en trois parties distinctes : 1° les prêtres ; 2° les militaires ; 3° le peuple. Le peuple seul travaillait, et le fruit de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les militaires à leur solde et les employaient à contenir le reste de la population.

Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d’obéir aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement, heureux pour l’Égypte, fut opéré par un militaire nommé Méneï, qui devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit le pouvoir à ses descendants en ligne directe.

Les anciennes histoires d’Égypte font remonter l’époque de cette révolution à six mille ans environ avant l’islamisme.

Dès ce moment, le pays fut gouverné par des rois, et le gouvernement devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain contre-poids dans l’influence que conservait nécessairement la classe des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d’instruire et d’enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des arts. Thèbes resta la capitale de l’État ; mais le roi Méneï et son fils et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de Memphis, dont ils firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de Menf, Mokhnan, et surtout de Mit-Rhahinéh. Les anciens historiens arabes nommèrent Memphis, Mars-el-Qadiméh, pour la distinguer de Mars-el-Atiqéh (Fosthath ou le vieux Caire) et de Mars-el-Qahérah (le Caire), la capitale actuelle.

Une très-longue suite de rois succéda à Méneï ; diverses familles occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en siècle. C’est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de Dahschour et de Sakkarah, les plus anciens monuments dans le monde connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois de la Ve dynastie, nommés Souphi Ier, Sensaouphi et Mankhéri. Autour d’elles s’élèvent de petites pyramides et des tombeaux, construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les arts naquirent et se développèrent graduellement. L’Égypte était déjà puissante et forte ; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises militaires au dehors, notamment sous des rois nommés Sésokhris, Aménémé et Aménémôf ; mais les monuments de ces rois n’existent plus, et l’histoire n’a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce qu’après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face de l’Asie ; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s’en emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage ; Thèbes fut ruinée de fond en comble.

Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l’islamisme. Une partie de ces Barbares s’établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l’État par leurs exactions et leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la population locale. Ces Barbares ayant élu un d’entre eux pour chef, il prit aussi le titre de Pharaon, qui était le nom par lequel on désignait dans ce temps-là tous les rois d’Égypte.

C’est sous le quatrième de ces chefs étrangers que Ioussouf, fils de Iakoub, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.

Avec le temps, diverses parties de l’Égypte supérieure s’affranchirent du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient détrônés. L’un de ces princes, nommé Amosis, rassembla enfin assez de forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi lesquelles on comptait en première ligne Aouara, immense campement fortifié qui exista dans l’emplacement actuel d’Abou-Kecheid ; du côté de Salakiéh.

Les exploits militaires d’Amosis délivrèrent l’Égypte de la tyrannie des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place d’armes d’Aouara, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur ces entrefaites, son fils Aménôf continua le blocus et força les étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent l’Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s’établirent quelques-unes de leurs tribus.

Aménôf, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l’Égypte sous sa domination et releva le trône des Pharaons, c’est-à-dire des rois de race égyptienne. C’était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier et celui de ses trois premiers successeurs, Thouthmosis Ier, Thouthmosis II et Méris-Thouthmosis III, furent consacrés à reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation écrasée par les longues années de la servitude étrangère.

Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à reconstruire. Ces grands rois n’épargnèrent rien pour relever l’Égypte de son abaissement ; l’ordre fut rétabli dans tout le royaume ; les canaux furent recreusés ; l’agriculture et les arts, encouragés et protégés, ramenèrent l’abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent reconstruites ; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de toutes parts, et plusieurs des monuments qu’on admire encore sur les bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la restauration de l’Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont les monuments de Semné et d’Amada, en Nubie, et plusieurs de ceux de Karnac et de Médinet-Habou, qui sont de beaux ouvrages de Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu’on appelait aussi Méris.

Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d’Alexandrie, est celui de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C’est à lui que l’Égypte doit l’existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses travaux qu’il fit faire, et au moyen de canaux et d’écluses, ce lac devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois le nom de lac Méris, aujourd’hui Birket-Karoun.

Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu’ils avaient arraché aux chefs des Barbares ; mais ils n’en usèrent qu’à l’avantage du pays ; ils s’en servirent pour corriger et reconstituer la société corrompue par l’esclavage, et pour replacer l’Égypte au premier rang politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.

Quelques peuples de l’Asie avaient déjà atteint à cette époque un certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le repos de l’Égypte. Méris et ses successeurs prirent souvent les armes et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne. Parmi ces conquérants, on doit compter Aménôf II, fils de Méris, qui rendit tributaire la Syrie et l’ancien royaume de Babylone ; Thouthmosis IV, qui envahit l’Abyssinie et le Sennaar ; enfin Aménôf III, qui acheva la conquête de l’Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie. Il existe encore des monuments de ce roi ; c’est lui qui fit bâtir le palais de Sohleb, en Haute-Nubie, le magnifique palais de Louqsor, et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre prince.

Son fils Hôrus châtia une révolte d’Abyssins et continua les travaux de son père ; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n’eurent ni la fermeté ni le courage de leurs ancêtres ; ils laissèrent se perdre en peu d’années l’influence que l’Égypte exerçait sur les contrées voisines. Mais le roi Ménephtha Ier releva la gloire du pays et porta ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de la Perse.

À sa mort, les peuples soumis s’étaient encore révoltés : Rhamsès le Grand, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes ; il épuisa les pays vaincus et enrichit l’Égypte des immenses dépouilles de l’Asie et de l’Afrique.

Cet illustre conquérant, connu aussi dans l’histoire sous le nom de Sésostris, fut en même temps le plus brave des guerriers et le meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux nations soumises et les tributs qu’il en recevait à l’exécution d’immenses travaux d’utilité publique ; il fonda des villes nouvelles, tâcha d’exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule d’autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de l’inondation du fleuve ; il creusa de nouveaux canaux, et c’est à lui qu’on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer Rouge ; il couvrit enfin l’Égypte de constructions magnifiques, dont un très-grand nombre existent encore : ce sont les monuments d’Ibsamboul, Derri, Guirché-Hanan et Ouadi-Essebouâ, en Nubie ; et en Égypte, ceux de Kourna, d’El-Médinéh, près de Kourna, une portion du palais de Louqsor, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac, commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique construction qu’ait jamais élevée la main des hommes.

Non content d’orner l’Égypte d’édifices aussi somptueux, il voulut assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles ; la plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l’expulsion des Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant qu’il exista un homme de race égyptienne connaissant l’ancienne histoire de son pays. C’est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou Sésostris, que l’Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de splendeur intérieure.

Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient soumises ou tributaires : 1° l’Égypte, 2° la Nubie entière, 3° l’Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de l’Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l’orient et de l’occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l’Arabie, dans laquelle les plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd’hui Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir existé des fonderies de cuivre ;

9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul) ;

10° Une grande partie de l’Anatolie ou Asie Mineure ; 11° L’île de Chypre et plusieurs îles de l’Archipel ;

12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu’on appelle aujourd’hui la Perse.

Alors existaient des communications suivies et régulières entre l’empire égyptien et celui de l’Inde. Le commerce avait une grande activité entre ces deux puissances, et les découvertes qu’on fait journellement dans les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en bois de l’Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de l’Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que l’ancienne Égypte entretenait avec l’Inde à une époque où tous les peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore tout à fait barbares. Il est impossible, d’ailleurs, d’expliquer le nombre et la magnificence des anciens monuments de l’Égypte, sans trouver dans l’antique prospérité commerciale de ce pays la principale source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce avant que Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour (Palmyre) et Bagdhad, villes toutes du voisinage de l’Égypte, héritassent successivement de ce bel et important privilège. Quant à l’état intérieur de l’Égypte à cette grande époque, tout prouve que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut degré d’avancement.

Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements administrés par divers degrés de fonctionnaires, d’après un code complet de lois écrites.

La population s’élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à l’étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des cérémonies du culte, de l’administration de la justice, de l’établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d’après la nature et l’étendue de chaque portion de propriété mesurée d’avance, et de toutes les branches de l’administration civile. C’était la partie instruite et savante de la nation ; on la nommait la caste sacerdotale. Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées par des membres de la famille royale.

Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C’est dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l’État, et qui formaient la caste militaire, que s’opéraient les conscriptions et les levées de soldats ; elles entretenaient régulièrement l’armée égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des chars à deux chevaux, c’était la cavalerie de l’époque (la cavalerie proprement dite n’existait point alors en Égypte) ; le reste formait des corps de fantassins de différentes armes, savoir : les soldats de ligne, armés d’une cuirasse, d’un bouclier, d’une lance et de l’épée ; et les troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manœuvres régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par compagnies ; leurs évolutions s’exécutaient au son du tambour et de la trompette.

Le roi déléguait pour l’ordinaire le commandement des différents corps à des princes de sa famille.

La troisième classe de la population formait la caste agricole. Ses membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme propriétaires, soit comme fermiers ; les produits leur appartenaient en propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l’entretien du roi, comme à celui des castes sacerdotale et militaire ; cela formait le principal et le plus certain des revenus de l’État.

D’après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au moins de six à sept cents millions de notre monnaie.

Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands, composaient la quatrième classe de la nation ; c’était la caste industrielle, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi par ses travaux à la richesse comme aux charges de l’État. Les produits de cette caste élevèrent l’Égypte à son plus haut point de prospérité. Tous les genres d’industrie furent en effet pratiqués par les anciens Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris un grand développement.

L’Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que l’industrie de l’Inde et de l’Europe exécute aujourd’hui de plus parfait. Les métaux, dont l’Égypte ne renferme aucune mine, mais qu’elle tirait des pays tributaires ou d’échanges avantageux avec les nations indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets de luxe et de parure recherchés à l’envi par tous les peuples voisins. Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie et d’émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de papyrus ou papier formé des pellicules intérieures d’une plante qui a cessé d’exister depuis quelques siècles en Égypte ; les anciens Arabes la nommaient berd ; elle croissait principalement dans les terrains marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou Tennis.

Les Égyptiens n’avaient point un système monétaire semblable au nôtre. Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention ; mais pour les transactions considérables, on payait en anneaux d’or pur, d’un certain poids et d’un certain diamètre, ou en anneaux d’argent d’un titre et d’un poids également fixes.

Quant à l’état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions essentielles nous manquent encore. L’Égypte avait une marine militaire, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un certain essor, quoiqu’il soit à peu près certain que le commerce et la navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un petit peuple tributaire de l’Égypte, et dont les principales villes furent Sour, Saïde, Beirouth et Acre.

Le bien-être intérieur de l’Égypte était fondé sur le grand développement de son agriculture et de son industrie ; on découvre à chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d’un travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation ancienne ni moderne n’a porté plus loin que les vieux Égyptiens la grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration.

Telle fut l’Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité date de l’époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle appartient Rhamsès-le-Grand ou Sésostris ; les sages et nombreuses institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré envers ses sujets, en assurèrent la durée.

Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d’entre eux, nommé Rhamsès-Méiamoun, prince guerrier et ambitieux, étendit encore davantage ; son règne entier fut une suite d’entreprises heureuses contre les nations les plus puissantes de l’Asie. Ce roi bâtit le beau palais de Médinet-Habou (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les batailles qu’il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la marine militaire de son époque.

Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l’Égypte d’un long repos. Pendant ces temps d’une tranquillité profonde, l’Égypte, tout en laissant s’assoupir l’esprit guerrier et conquérant qui l’avait animée sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie ; mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause des progrès de la civilisation qui s’était effectuée dans plusieurs de ces contrées par leur liaison même avec l’Égypte, celle-ci ne pouvant plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces militaires excessif et hors de toute proportion.

Un nouveau monde politique s’était en effet formé autour de l’Égypte ; les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone ; ceux-ci, visant à dépouiller l’Égypte d’importantes branches de commerce, lui disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du commerce des deux puissances rivales, passaient d’un parti à un autre, suivant l’intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue ; il ne s’agissait de rien moins que de l’existence commerciale de l’un ou l’autre de ces puissants empires.

Les expéditions militaires du Pharaon Chéchonk Ier et celles de son fils Osorkon Ier, qui parcoururent l’Asie occidentale, maintinrent, pendant quelque temps, la suprématie de l’Égypte. Elle eût pu jouir longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou Abyssins) n’eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts furent inutiles. Sabacon, roi des Éthiopiens, s’empara de la Nubie, et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les peuples barbares de l’Afrique. L’Égypte succomba après une lutte dans laquelle périt son Pharaon Bok-Hor.

La domination du conquérant éthiopien fut douce et humaine ; il rétablit le cours de la justice interrompue par les désordres de l’invasion. Son second successeur, éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue expédition dans le nord de l’Afrique. L’histoire dit qu’il en soumit toutes les peuplades jusqu’au détroit de Gibraltar. Le roi nommé Taharaka a bâti un des petits palais de Médiniet-Habou, encore existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut chassée d’Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des Pharaons ; ce fut la XXVIe dynastie, appelée saïte parce que son chef, Stéphinathi, était né dans la ville de Saï (aujourd’hui Ssa-el-Hagar), en Basse-Égypte.

Cette dynastie s’étant affermie, voulut relever l’influence de la patrie sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie commerciale. Le roi Psammétik Ier ouvrit aux marchands étrangers le petit nombre de ports que la nature a accordés à l’Égypte, et parmi lesquels on comptait déjà celui d’Alexandrie, qui alors n’était qu’une fort petite bourgade appelée Rakoti. Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, peuples grecs établis en Asie ; non-seulement il permit aux négociants de ces nations de s’établir en Égypte, mais il commit l’énorme faute de leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le privilège de combattre pour l’Égypte, s’irritèrent de ce que le roi confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en arrière encore de la civilisation égyptienne. Psammétik eut, de plus, l’imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l’armée. L’irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie, passèrent les cataractes pour aller se fixer en Éthiopie, où ils établirent un État particulier.

Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs naturels, l’Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance politique devint inévitable.

Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l’Égypte, leur rivale, redoublèrent d’efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de Psammétik 1er, refoula d’abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce, en portant tous ses soins vers la marine ; une flotte sortie de la mer Rouge reconnut et explora tout le contour de l’Afrique, doubla le cap le plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse ; le roi de Babylone, Nebucad-nésar, défit les armées égyptiennes et les chassa de la Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière.

Psammétik II, son fils, essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l’empire égyptien ; son successeur Ouaphré fut plus heureux, il remit sous le joug les peuples de Sour et de Saïde, et l’île de Chypre ; mais il échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de Cyrène (Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l’exaspération de ce qui restait de la caste militaire égyptienne ; sa haine contre le Pharaon Ouaphré, qui s’entourait de troupes ioniennes ou grecques, malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul Psammétik Ier, éclata tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur la tête d’un courtisan nommé Amasis, marchèrent contre Ouaphré, qui fut vaincu et entièrement défait à Mariouth, où il combattit à la tête de ses troupes étrangères. Amasis gouverna pendant quarante-deux ans. Son règne fut heureux et paisible ; le commerce reprit un grand essor et les richesses affluaient en Égypte, non qu’elle fût forte par elle-même, non qu’elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer l’Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul chef, Cyrus, qui attaqua impétueusement l’Assyrie et en fit graduellement la conquête, terminée par la prise et l’asservissement de Babylone.

Dès ce moment, Amasis prévit la fin prochaine de la monarchie égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de l’année nationale, presque entièrement désorganisée par l’impolitique de ses prédécesseurs ; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes grecques, qu’il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui le touchait personnellement, Amasis mourut après un règne prospère, au moment même où les armées persanes s’ébranlaient pour fondre sur l’Égypte.

À peine monté sur le trône que lui laissait son père, Psammétik III nommé aussi Psamménis dut courir à Peluse (Thinéh ou Farama), la plus forte des places de l’Égypte du côté de la Syrie ; là il rassembla tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes étrangères qu’il avait à sa solde ; les Perses, sous la conduite de leur roi Cambyse, fils de Cyrus, favorisés par les Arabes, traversent sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l’Égypte ; et cette immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de Peluse.

Le combat fut long et terrible ; à la chute du jour les Égyptiens plièrent, accablés sous le nombre ; Cambyse vainquit, et l’indépendance nationale de l’Égypte fut à jamais perdue.

Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent Memphis d’assaut ; cette capitale fut livrée au pillage ; la nation persane, encore barbare, porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses plus beaux monuments démolis ou dévastés ; la population, courbée sous un joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître. Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément leur patrie à la servitude ; mais leurs généreux efforts s’épuisèrent bientôt contre la puissance toujours croissante de l’empire persan.

Ce fut Alexandre (Iskander) qui, à la tête d’une armée de Grecs, renversa la domination des Perses en Asie, et l’Égypte respira enfin sous ce nouveau maître. À la mort de ce grand homme, qui avait fondé la ville d’Alexandrie, parce que cette position géographique semblait appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs partagèrent ses conquêtes. Ptolémée, l’un d’eux, se déclara roi d’Égypte, et fut le chef de la dynastie grecque, qui gouverna l’Égypte pendant près de trois siècles.

Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de Ptolémée, la ville d’Alexandrie accomplit les prévisions d’Alexandre. Elle devint l’entrepôt du commerce de l’Asie et de l’Afrique entière avec l’Europe, qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de leur domination.

Cette famille fut détrônée par César-Auguste, empereur des Romains, et l’Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/480 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/481 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/482 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/483 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/484 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/485 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/486 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/487 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/488 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/489 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/490 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/491 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/492

TABLE DES MATIÈRES.


Préface de l’éditeur 
 v à xv
 1
 20
Lettres d’Égypte.Note préliminaire 
 31
 35
LettreII. Alexandrie 
 46
LettreIII. Le Caire 
 49
LettreIV. Sakkarah 
 64
 70
 72
LettreVII. Thèbes 
 87
LettreVIII. Philae 
 103
 114
Lettre IX.Lettre à M. Dacier (même date) 
 125
LettreX. Ibsamboul 
 129
LettreXI. El-Mélissah 
 137
 177
 221
 260
 292
 303
 313
 322
 363
LettreXX. Thèbes (Kourna) 
 380
 394
LettreXXII. Le Caire 
 399
LettreXXIII. Alexandrie 
 402
 405
LettreXXV. Toulon 
 408
 412
 415
LettreXXVIII. Toulon, 14 janvier 1830 
 419
LettreXXIX. Aix 
 422
LettreXXX. Toulouse 
 425
LettreXXXI. Bordeaux 
 428


APPENDICE


 429
 454
 461




Ordre des planches 
 466
Table des matières 
 467
Table alphabétique des noms de lieux 
 469


fin de la table des matières.

Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/495 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/496 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/497 Page:Champollion - Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829.djvu/498

  1. Il présenta, en 1806, à l’Académie de Grenoble ; une Carte d’Égypte divisée par nomes, avec les noms égyptiens des provinces et des lieux, tirés des auteurs classiques et des livres des Coptes : c’est la base même de l’Égypte sous les Pharaons, partie géographique, ouvrage en 2 vol, in-8°, publié en 1814.
  2. Lettre à M. Dacier etc.
  3. Si quelqu’un demandait à qui Champollion adressa ces lettres, et si les originaux existent ou non, le questionneur trouvera ici une réponse : le voyageur lui-même l’avait faite d’avance dans une lettre de Thèbes, 18 mai 1829, dans laquelle il dit à son frère :
    « J’apprends par ta dernière qu’on veut bien faire quelqu’attention à mes lettres, et croire que j’aurais bien fait de les adresser successivement à diverses personnes connues. Je trouve fort inutile d’emprunter des noms tout-à-fait étrangers aux matières archéologiques dont je m’occupe ; d’ailleurs mes lettres contiennent des résultats entassés ; ce sont des notes pures et simples, des espèces d’annonces, et non des lettres à effet telles qu’il les faudrait pour ces personnes ; elles sont pour les savants et non pour les grands seigneurs. Je pense que tu seras de mon avis, et si tu avais eu la précaution d’y mettre ton nom, puisqu’elles te sont adressées, personne : n’eût prétendu y glisser le sien. C’est presque un tort que ta réserve. »
    Quant aux lettres autographes, aucun soin ne sera épargné pour leur parfaite conservation.
  4. Ce Mémoire, comme tous les autres écrits de Champollion, réunis dans ce volume, sont publiés sur les originaux autographes. C. F.
  5. M. de Heeren.
  6. Les dix-neuf premières lettres conservent ici le numéro d’ordre sous lequel chacune d’elles a déjà été mentionnée ailleurs. (Note de l’Éditeur.)
  7. A la veille du départ, les firmans étaient presque refusés ; le commerce des antiquités reclouait un concurrent. Une lettre vigoureuse, écrite par Champollion au ministre du vice-roi, détruisit bien évite les effets de cette machination : les firmans furent délivrés le 10 septembre. C. F.
  8. M. Dubois fait partie de la commission de savants et d’artistes envoyés en Morée par le gouvernement. Il est chargé de diriger la partie archéologique des recherches qui seront faites dans ces contrées. (Note de l’Éditeur.)
  9. M. Letronne a déjà dit d’où est venue son erreur. (Voir son explication des inscriptions du recueil de M. Vidua). On y trouve, quant au nom de la divinité (du temple d’Apollonopolis Parva), que M. Hamilton l’avait lu AΡΩΗΡEI ; mais comme le dessin figuré dans la Description de l’Égypte porte distinctement ΗΛΙΩΙ, il avait dû préférer cette leçon en bonne critique, ne pouvant supposer qu’on eût figuré minutieusement une inscription, pour y insérer un mot qui n’existe pas. C’est ce qui est arrivé, et il est évident qu’on doit préférer le texte de M. Hamilton, l’original portant sans nul doute la leçon AΡΩΗΡEI. M. Guigniaut, qui s’est beaucoup occupé de mythologie ancienne, avait depuis long-temps témoigné ses doutes sur la leçon ΗΛΙΩΙ ; d’après le nom d’Apollonopolis que portait la ville, il ne balançait pas à croire qu’il n’y eût AΡΩΗΡEI : le fait a justifié sa conjecture. (Note de l’Éditeur.)
  10. Ces observations mettent hors de doute l’opinion soutenue par M. Letronne il y a quelques années, et que ce savant a reproduite récemment dans un mémoire spécial, où il établit que cet ancien édifice ne peut être un tombeau d’Osimandyas décrit par Diodore de Sicile. (Note de l’Éditeur.)
  11. Selon la Bible (passage cité), Sésonchis attaqua et prit Jérusalem dans la 5me année du règne de Roboam. C’est cette victoire que rappelle le bas-relief de Karnac. Il est reproduit sur la planche ci-jointe (n° V). Le royaume de Juda y est personnifié, et sans doute avec cette fidélité de physionomie qu’on remarque dans tous les anciens ouvrages d’art des Égyptiens à l’égard des peuples étrangers qu’ils ont représentés sur leurs monuments : on trouve donc sur notre planche la physionomie du peuple juif au Xe siècle avant l’ère chrétienne, selon les Égyptiens. Roboam même en a peut-être fourni le type. (Note de l’éditeur.)
  12. C’est le chef de la Commission archéologique envoyée dans la Morée par le gouvernement français.
  13. 1ercartouche.
  14. 2ecartouche.
© Copyright Wikipedia authors - The articles gathered in this document are under the GFDL licence.
http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html