Les sports de la neige/21

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Anton Fendrich
Traduction par René Auscher.
Hachette & Cie, 1912 (pp. 102-116).

LE SAUT

L’agréable sensation que fait éprouver une descente rapide croit encore quand on arrive sur un terrain coupé de faibles ondulations. Le léger mouvement de montée et de descente pendant la marche fait naître dans notre poitrine un rare mélange de plaisir et d’appréhension. Cette dernière provient de ce que, lors d’un passage pardessus une crête, on perd quelquefois, et pendant un instant, contact avec la neige. Le corps a plus d’élan qu’il n’en serait nécessaire pour passer par-dessus le vallonnement et le surplus se transforme en vol.

Il peut arriver aussi qu’un changement de la pente soit si notable, que le contact du ski avec la neige subisse une interruption et qu’on ne puisse continuer sa course qu’après un court trajet dans l’air, jusqu’à un point inférieur. Les premières fois la respiration en est coupée, nous tombons généralement, nous n’avons pas été préparés à une pareille modification de notre course et nous faisons alors un beau trou dans la neige. Nous estimons tout de même, par la suite, que tout cela, en réalité, a été agréable : on a sauté ou plutôt on s’est laissé sauter.

Mais la volonté élève en toute chose les impressions, dans le saut en ski en particulier, et on est arrivé à faire un plaisir de la nécessité en installant sur des pentes naturelles des tremplins artificiels, de petits, de grands, ascendants ou descendants. De l’agréable petit incident est résulté un des actes les plus énergiques que puisse accomplir le sportsman et, si on admet que le ski est peut-être le sport qui exige le plus de sang-froid et d’énergie, cela provient surtout des sauts puissants par lesquels d’habiles et courageux skieurs coupent une descente rapide.

Le saut en ski est un saut en profondeur et en longueur. Les distances atteintes par ce saut dépendent d’abord de la vitesse du skieur, puis de la hauteur du tremplin et enfin de la pente du terrain.

Un objet inanimé, un traineau par exemple, qu’on laisserait sur une piste filer par-dessus un tremplin, ferait de même un saut, conformément aux lois de la physique. Mais, tandis que l’objet inanimé subit simplement ces lois, le sauteur sur ski les utilise et les domine. Pour arriver à ce but, certaines qualités physiques et morales sont nécessaires : avant tout, le courage et le sentiment de l’équilibre, la force musculaire et la souplesse.

C’est de l’appréhension qu’il est le plus difficile de triompher dans le saut. Sur les grandes pentes qui lui sont destinées, on ne voit généralement pas, du tremplin, la partie la plus raide


influence du tremplin sur la forme de la trajectoire.

de la piste qui se trouve au delà, et l’imagination nous fait entrevoir un gouffre sans fond vers lequel on se précipite. De plus on a en tête l’idée, assez fondée d’ailleurs, que, dans une chute à une certaine hauteur, on peut se briser facilement le cou et les jambes. En réalité, les accidents sont très peu fréquents.

Si l’on considère que d’abord le saut se fait, non pas sur de la terre dure, mais sur de la neige qui, quoique fortement piétinée, est tout de même élastique, ensuite que ce n’est pas le corps qui a à résister à tout le poids de la chute, mais plutôt les longs skis sur lesquels le poids de celui-ci est largement réparti, et enfin qu’il ne s’agit pas du tout d’un saut sur un terrain horizontal, mais bien d’une arrivée permettant de continuer à glisser plus loin sur un versant raide dont la ligne de pente coupe la trajectoire du sauteur sous un angle très faible, on comprend pourquoi les accidents sont si rares.

Au début le skieur est encore sous l’impression de ces idées de crainte qui proviennent de notre manière d’apprécier le saut ordinaire, et seule une expérience de longues années peut l’en guérir.

Sauf de très rares skieurs de tout premier ordre — et même, pour ceux-là, on ne peut pas savoir ce qui se passe en eux — tous les sauteurs, surtout sur des tremplins nouveaux, ou au premier saut, après une période assez longue de repos, éprouvent le sentiment du danger ou encore la crainte de réussir plus ou moins bien. L’assurance convenable revient généralement quand on s’est entrainé de nouveau une ou deux fois.

Le public non skieur, qui n’assiste que comme spectateur aux grandes épreuves, surmonte assez vite la crainte qui s’empare de presque tous ceux qui voient pour la première fois un saut considérable sur skis. L’étonnement et l’enthousiasme sont les sentiments qui s’imposent les premiers, mais bientôt le spectateur s’habitue aux prouesses les plus importantes. Moins les sauteurs tombent à l’arrivée, plus il éprouve le besoin de sensations plus vives. Ce qui a plongé, il y a un ou deux ans, les curieux des grands concours de ski dans une émotion étonnée, leur parait maintenant tout naturel et ils deviennent presque hostiles si on ne saute que 20 à 25 mètres.

Celui qui par orgueil et pour rechercher des applaudissements rend encore plus difficile, sans aucune nécessité, les concours de sauts par des tours de force et des difficultés, comme celle de sauter sur un seul ski, ou de terminer par un saut en travers, ne doit pas se figurer qu’il pourra longtemps satisfaire ainsi le public. Toujours on exigera du nouveau et, d’autre part, un tel sauteur n’agit pas bien vis-à-vis de ses camarades. Les courses publiques doivent stimuler et encourager le sport du ski, elles doivent exciter les maitres à continuer à travailler avec persévérance, mais elles ne doivent pas être une représentation devant la foule d’une tribune qui souvent n’est que curieuse ou bien encore est déjà blasée.

Malheureusement il arrive trop souvent que les sauteurs font parade de leur talent devant le public. Le saut en ski est quelque chose de si magnifique et de si grandiose par lui-même que la satisfaction personnelle d’un saut bien exécuté doit être placée au-dessus de tout. Si le suffrage des assistants vient s’y ajouter, au moment précis et à sa vraie place — et il n’en est pas toujours ainsi _ cela ne nuit certainement pas. Mais la fierté sportive et le jugement personnel doivent être préférés à l’opinion de la foule : avec leur appui on peut se passer d’étre un acrobate du ski.

Construction du tremplin. — II y a de bons et de mauvais tremplins. La plupart de ceux qui sont construits par des commençants peuvent se ranger dans cette dernière catégorie. La longueur de la plate-forme est le plus souvent trop courte et la pente d’accès pas assez raide. Aussi sur les terrains d’exercice il faut veiller, avant tout, à obtenir la proportion exacte qui doit exister entre la pente qui précède et celle qui suit le tremplin. Cette question, bien qu’essentielle, est pourtant souvent négligée pour des détails sans importance. Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de s’en aller armé d’une pelle et d’un râteau et de se construire un tremplin sur une pente choisie la veille, sans se laisser influencer par des gens qui se prétendent plus compétents.

Les considérations suivantes seront à observer : la piste de départ ne doit pas être trop raide mais avoir cependant une inclinaison suffisamment accentuée pour qu’on puisse obtenir la vitesse convenable. En outre, elle doit être assez longue pour que, après l’apprentissage des premiers sauts, on puisse augmenter à volonté la longueur de l’élan. Si elle est déjà limitée à 20 mètres du tremplin par un bois touffu ou un terrain horizontal, elle ne vaut pas grand’chose.

Pour le début il ne faut pas que la hauteur du tremplin soit de plus de 40 centimètres, mais il doit être assez large pour qu’on puisse varier la piste. Le départ sur une trace souvent utilisée est toujours peu sûr, et on n’améliore pas un tremplin étroit en le ratissant souvent.

Un tremplin d’exercice doit toujours être un peu incliné vers le bas, ce qui facilite le saut. Il est bon aussi qu’il soit relié par une pente progressive à la piste d’élan, sinon les skis porteraient à faux.

Avant l’arête du tremplin, il doit y avoir une surface presque horizontale d’environ deux longueurs de ski. On pourra indiquer cette plate-forme au sauteur, au moyen de deux poteaux par exemple, afin qu’il puisse se préparer à temps. En creusant la neige en de certains endroits et en remblayant d’autres, toute pente passable peut être rapidement et bien corrigée. Un peu de sens technique et d’habileté sont plus utiles que de longues instructions.

La partie horizontale du tremplin qui précède l’arête ne doit pas être trop longue, car dans ce cas on perd facilement de la vitesse ; mais si, par contre, elle est trop courte, un départ correct devient impossible.

La piste d’arrivée doit avoir une pente d’au moins 20. La déclivité d’une pente est très difficile à mesurer à l’œil au début ; avec trois cannes on peut cependant s’en faire une idée quand il s’agit de petites étendues. On place l’une d’elles dans la direction de la pente. Au milieu on plante la seconde de manière à former un angle droit. La troisième est enfoncée par sa partie supérieure horizontalement dans la neige à l’intersection des deux premières, de sorte que la moitié apparaisse encore. L’angle aigu compris entre la partie saillante de la troisième canne et la première placée dans la direction de la pente donne à peu près l’inclinaison de celle-ci. La pente du croquis ci-contre a une inclinaison d’environ 30° ; sur le papier elle ne parait pas forte, mais elle semble beaucoup plus accentuée sur le terrain. Ce n’est que par suite d’une grande expérience qu’on peut arriver à estimer une pente à l’œil.

Il faut adapter les conditions de chute à la pente et le point d’arrivée du saut doit être fortement tassé par les skis. La neige très profonde et molle est plus dangereuse que celle qui est tout à fait durcie, et, si son épaisseur n’est pas d’au moins 30 centimètres, il vaut mieux abandonner le saut.

Il y a de grands avantages à ce que l’extrémité de la piste, c’est-à-dire l’endroit où l’on s’arrête habituellement après le saut, soit horizontale ; mais rarement on trouve toutes ces conditions réunies sur un terrain d’exercice.

Autant il est agréable d’étre seul pour construire le tremplin, autant il est peu désirable de l’être pendant le saut lui-même. On n’est pas en bonnes dispositions, l’émulation manque. Dans un livre technique on peut à la rigueur apprendre à manier correctement ses skis, mais pour le saut, rien ne remplace les leçons que donnent à l’observateur attentif les bons et même les mauvais exemples. Il faut aussi un peu de courage pour effectuer le saut, et surtout pour reconnaître en silence la faute commise quand on tombe. Encore une recommandation : ne pas vouloir aller trop vite.

Si on est resté debout quatre fois sur cinq sauts, avec un tremplin de 40 centimètres de hauteur, on peut l’élever peu à peu et prendre un élan plus grand. Sauter correctement et loin est presque un art. Il ne deviendra cependant jamais un bon sauteur celui qui place un cordon étalonné le long de la piste afin de pouvoir lire de suite à quelle distance il est parvenu : au début, ce résultat n’a aucune importance. Celui qui, tout d’abord, n’apporte pas tous ses soins à faire de petits sauts dans une attitude correcte et élégante, n’obtiendra jamais de résultats satisfaisants. Quand on entend un commençant parler du saut de 10 mètres qu’il a fait, on a souvent sur la langue la réflexion suivante : “ Surtout ne me demandez pas de quelle façon ! ”

Il y a dans le saut une très grande quantité de règles qui ne peuvent être observées qu’avec la plus grande difficulté et que les événements imprévus modifient. En passant brusquement d’un tremplin de 40 centimètres à un autre de 1 mètre on le comprendra à merveille.

La construction de grandes pistes de saut est presque devenue une science. Les profils de deux pistes connues, celle de Livbaken, près de Hönefes, en Norvège, et celle du Feldberg,
dans la Forêt-Noire, caractérisent deux types bien différents. À celle de Livbaken la pente de départ n’a que 59 mètres ; au Feldberg, 100 mètres. Ce que la première a en moins comme longueur de pente de départ, elle doit le racheter par son inclinaison, afin que le sauteur, à l’arrivée sur le tremplin, ait acquis la vitesse nécessaire. Dans les cas envisagés, la pente moyenne, à Livbaken, est de 18 1/2 p. 100 ; au Feldberg, seulement de 16. Cette correction du manque de longueur de la pente de départ par une inclinaison plus forte serait seule insuffisante pour obtenir d’aussi beaux sauts que sur la piste modèle du Feldberg, par exemple, si la pente inférieure n’était, elle aussi, construite en conséquence. À Livbaken, la moyenne de la pente inférieure est presque aussi forte que la pente maxima de la partie supérieure, c’est-à-dire 35°,5. En d’autres termes, cela signifie que la pente inférieure commence directement sa plus grande inclinaison sous le tremplin et se continue ainsi jusqu’à la fin de la course. Au Feldberg, la pente maxima n’est que de 33 et la pente moyenne de 23 seulement. Mais il est aisé de se rendre compte, par le croquis ci-dessous, comment une inclinaison plus forte de la piste inférieure influe sur la longueur du saut.

Il n’est pas extraordinaire que le plus long de tous les sauts (41 mètres) ait été fait sur la piste la plus raide, si ce n’est la plus difficile, celle de Gustadbaken, près de Modum, tandis que le plus long saut fait à Holmenkollen n’ait été que de 29 m,50. Cette piste si renommée, est en effet très défectueuse à cause de sa déclivité insuffisante.


La grande différence qui existe entre la pente moyenne et la pente maxima de la piste inférieure au Feldberg est compréhensible si on se rend compte que la, comme au Solbergbaken, près de Christiania, un espace d’environ 15 mètres, presque plat, et qui se continue par une descente très raide, se trouve en avant du tremplin. Cette partie intermédiaire offre l’avantage que pour une même longueur la hauteur d’un saut est plus faible et le choc à l’arrivée, par suite, moins sensible qu’avec une pente uniformément raide. Avec un saut de 30 mètres, au Livbaken, la chute est d’environ 18 mètres ; au Feldberg, de 13 seulement. Il est évident toutefois qu’un saut élevé, immédiatement après avoir quitté le sol, parait beaucoup plus imposant. On peut affirmer que, pour produire une impression favorable, un saut, sur un terrain dont une petite portion est horizontale a l’origine, devrait avoir un tremplin deux ou trois fois plus haut que s’il est effectué sur une pente débutant par une forte inclinaison.

De tout ce qui précède, il ressort que de bonnes pentes peuvent avoir des différences quant à leur longueur et leur déclivité, mais il faut qu’elles restent dans des limites déterminées. Ces limites sont celles où la force humaine est encore suffisante pour achever le saut en assez bonne position, pour pouvoir atterrir sûrement et continuer sa route. Des sauts corrects de beaucoup plus de 40 mètres dépassent notre pouvoir. Un sauteur audacieux peut certainement sauter à une distance de 50 et 60 mètres, et même davantage, pourvu que la piste de départ soit assez longue et celle d arrivée assez raide. Mais dans quel état arrive-t-il au but ?

La maitrise des obstacles naturels est facilitée par trois facteurs. D’abord par une méticuleuse et soigneuse préparation de la piste de départ, surtout dans sa dernière partie : un départ nerveux et inquiet est souvent motivé par le manque de cette condition. La même observation est à faire au sujet de la piste inférieure qu’on ne pourra jamais assez piétiner et ratisser. Ensuite, un saut est d’autant plus facile que le tremplin est mieux disposé. S’il est tout à fait horizontal, il contribue a donner aux skis une position défectueuse et à augmenter les difficultés. Une inclinaison de 5 à 10 vers le bas parait être la meilleure.

Enfin le sauteur arrive au but d’autant plus sûrement que la pente, à l’endroit où il tombe, est plus raide et que la trajectoire décrite coupe la ligne de plus grande pente de la piste sous un angle plus faible. Les premiers skieurs qui avant 1880, en Norvège, et avant 1900, dans la Forêt-Noire, tentèrent de sauter et qui, de tremplins élevés, tombèrent sur un terrain horizontal, durent se blesser grièvement.

Comment doit-on sauter ? — Il règne à ce sujet, parmi les meilleurs sauteurs, des opinions diverses. Le poids du corps, la longueur des jambes, la force des jarrets et d’autres différences de stature ou de tempérament ont pour conséquence de nombreuses variétés dans l’art du saut ; les classer serait impossible, mais il y a des principes et des règles qui toujours doivent être observés. D’abord, maintenir les skis en bon état. Celui qui, par une bonne neige, descend la pente de départ en soulevant des tourbillons, doit avant tout apprendre à farter. Ensuite, ne sauter que quand on est absolument calme et qu’on est maître de ses cinq sens en se souvenant qu’on est calme quand on a confiance. Enfin, ne jamais faire consécutivement plus de cinq sauts à de petits tremplins, ou de trois à de grands. Le saut épuise rapidement les forces musculaires et nerveuses. Si on est surmené, il est peu prudent de continuer, on ne peut plus réussir.


Le départ. — Le trajet de départ doit être parcouru dans une position naturelle, les skis réunis l’un à l’autre et décrivant une piste bien droite ; il faut ployer les genoux 10 ou 20 mètres avant le tremplin et amener les pointes des skis rigoureusement sur la même ligne. La marche dans cette position est peut-être moins sûre, mais elle rend possible un départ plus net et plus énergique. Il faut laisser tomber les bras simplement et ne pas arrêter la respiration, mais aspirer plutôt.

Il est inutile de tendre trop tôt tous les muscles et les nerfs au maximum et de garder cette tension inutilement. En particulier, la course les genoux ployés dès le début fatigue trop les muscles dont dépendra l’effort. Ce qu’on gagne en vitesse par cette position, étant donnée la moindre résistance de l’air, est perdu en énergie. De plus, cela nuit au tableau d’ensemble, quand on ne voit pas l’impressionnante préparation du saut et la flexion préparatoire.


Le saut. — En approchant du tremplin, on s’assurera encore une fois que les pieds sont fortement accolés. Un saut, les pieds écartés, peut avoir des conséquences fatales ; on ploiera les genoux encore plus qu’au départ et on portera le haut du corps très en avant. Peu avant l’arête, d’un effort subit et énergique on redressera tout le corps, sans attirer les genoux à soi une fois en l’air, comme dans le saut ordinaire. Le moment exact de ce mouvement ne peut être indiqué, il faut qu’il soit instinctif et sûr et résultant de l’observation la plus attentive. Si on saute au moment voulu, le corps est droit comme un I, à l’instant où il vole par-dessus le tremplin.

Ce qu’il y a de plus difficile à vaincre, c’est le besoin instinctif de se pencher en arrière en sautant. Si on cède à cette tentation subite, tout se passe comme dans un départ rapide sur une pente raide : les skis filent trop vite, on tombe sur le dos. Il n’y a qu’un seul remède : se placer, au premier essai, énergiquement sur les orteils et se lancer de la sorte en avant. Il faut tenir la tête haute et porter les épaules en arrière. Les commençants, et souvent aussi des gens expérimentés, ont une tendance à enfoncer la tête entre les épaules, c’est un dernier reste de crainte. Si, au moment du saut, on redresse le cou et si on lève la tête afin de bien voir l’abîme, tout le reste résulte presque involontairement de cette position.

Les bras, pendant le saut, peuvent être placés de très différentes façons : les uns les jettent en l’air pour arriver aussi haut que possible ; ce mouvement n’est d’ailleurs pas toujours très beau. D’autres les écartent horizontalement comme des ailes, d’autres encore les tiennent raides au départ, les poings fermés en arrière et se donnent avec eux, au moment du saut, une courte et brusque secousse en avant. D’autres enfin les portent au départ en avant et, la poitrine bombée, les lancent avec raideur en arrière et un peu à l’extérieur, pour rétablir par derrière l’équilibre du corps fortement penché en avant.

Beaucoup de sauteurs aussi laissent les bras pendre mollement et les lancent en l’air seulement en arrivant au sol.

En résumé, toutes les manières de sauter sont bonnes si le saut lui-méme est accompli sans peur et avec calme, les skis bien collés l’un à l’autre et le corps bien droit. Un bon départ doit être un bond vigoureux ; la longueur du saut est augmentée ainsi de plusieurs mètres.

L’opinion qu’on peut, par le saut, s’élever de beaucoup au-dessus du tremplin, est erronée. Ce dernier fournit l’élan qui permet au corps de se maintenir le plus longtemps possible à la même hauteur. Avec des tremplins inclinés, le sauteur commence déjà à descendre un mètre après l’arête. Tout le reste n’est qu’illusion d’optique.


Le maintien dans l’air. — Le maintien dans l’air est d’autant plus beau qu’il est plus tranquille. Le corps doit être perpendiculaire à la pente. On évitera le plus possible les mouvements de bras désordonnés. Si on ne peut se dispenser d’en faire, faut-il au moins qu’ils soient symétriques. Après qu’on a quitté le tremplin, on peut faire mouvoir deux ou trois fois les bras en cercle comme une hélice

Ce mouvement ressemble au battement d’ailes d’un gros oiseau et aide à parcourir un trajet un peu plus long. La position qui produit l’effet le plus imposant est celle où les bras sont légèrement ployés en avant et où les mains, ou au plus les avant-bras, sont


un sauteur norvégien (position très correcte).
(Cliché Tairraz.)

employés en quelque sorte à ramer. Si le sauteur maintient en même temps, dans cette position, ses skis serrés l’un contre l’autre, bien parallèles entre eux et à la pente, il semble planer comme en un vol majestueux.

Le maintien convenable de la position des skis est la partie la plus difficile de la tenue dans l’air. Une position absolument correcte, les pointes dirigées vers le bas, est exceptionnellement rare. Si, peu après avoir quitté le tremplin, on jette de côté et en arrière les bras qui étaient en avant au début, et si de nouveau on redresse puissamment le corps, il en résulte naturellement, par le fait que les orteils sont tendus vers le bas, que les pointes des skis s’abaissent. La recette est bonne, mais l’exécution assez difficile, sans cela on ne verrait pas en l’air tant de skis mal placés.


La chute. — Peu avant l’arrivée sur le sol, un des skis, généralement le droit, est amené un peu en avant, puis le choc est reçu par les genoux moyennement fléchis et formant ressort. Quand le plus grand choc est surmonté, l’un des skis est rapidement avancé encore un peu afin d’assurer l’équilibre.

Quant à l’équilibre latéral, il est facilité par les bras. La chute doit être exempte de toute crainte et être souple ; elle dépend beaucoup du maintien des skis en l’air. Cependant, il est très rare de voir la surface de ceux-ci toucher en entier la neige en même temps, bien que ce soit là pourtant la seule position correcte. En général, la partie arrière décrit déjà une trace d’un à deux mètres dans la neige avant que le profond sillon de la partie médiane du ski indique exactement l’emplacement du point de chute.


L’arrêt. — Pour s’arrêter, on doit se tenir droit autant que possible, et terminer la course par un virage. Mais il faut pour cela disposer de l’espace nécessaire, et ce n’est malheureusement pas toujours le cas.


Bons exercices pour le saut. — On peut sauter sans tremplin pendant une descente, ce qui est d’ailleurs un exercice très amusant. En plaine, si on saute haut et si on se laisse tomber, les genoux ployés, un ski porté en avant, on a une idée de la position correcte à la chute.


Le saut doit-il être long ou élégant ? — À cette question, il est facile de répondre, à condition de lui donner sa vraie portée. Vigueur ou grâce ? Personne n’hésitera à dire : les deux. En effet, on doit posséder l’une et l’autre de ces qualités. Si le sauteur prend un élan énergique sur le tremplin et s’il vole loin dans l’air, un « Ah ! » d’admiration s’élève aussitôt. Mais s’il a dépassé ses forces, s’il gesticule pendant ce parcours et s’il arrive mal ou pas du tout au but le sentiment primitif d’admiration est suivi, chez les spectateurs compétents, de cette mauvaise humeur que l’on a toujours quand une personne ne tient pas ce qu’elle a promis. Un saut téméraire est une lettre de change qu’il faut dégager par une position correcte et une chute sûre ; sans cela on dépasse son crédit sportif. Celui qui fait des sauts courts, mais tranquilles et


un sauteur. l’arrivée sur le sol.
(Cliché Rol.)

corrects, est bien plus apprécié que s’il effectuait un saut de 30 mètres avec une mauvaise tenue.

La meilleure méthode à observer, quand on veut faire un saut de 10 mètres dans une tenue tout à fait impeccable, est de chercher d’abord à augmenter la longueur et, ce résultat obtenu, de toujours s’efforcer de corriger le style.

Au reste l’art du saut ne se laisse pas forcer. Il ne faut pas seulement du courage et de l’activité mais aussi des dispositions naturelles. Maint bon skieur s’épuise et se met en nage pour n’arriver qu’à rafraîchir, à chaque essai, son front en sueur dans la neige profonde, d’autres volent après peu de temps, tout à l’aise, et sans tomber. Mais si tout bon skieur n’est pas un bon sauteur, tout bon sauteur est en revanche un fin skieur et s’il joint à ces qualités l’endurance, c’est encore mieux. Il est indiscutable en tous cas que le saut élève et raffermit considérablement l’assurance intérieure et extérieure du skieur. C’est le plus beau spectacle de l’art du ski. Voir un jeune homme voler tranquille et fier comme un aigle, c’est un coup d’œil qui fait à chaque fois palpiter à nouveau. Je comprends la jeune fille enthousiaste qui, lorsqu’elle vit pour la première fois un long saut a ski, tapa du pied sur le sol et s’écria : « Rien que pour cela j’aurais bien voulu être homme ! »