Les Tronçons du Glaive/Texte entier

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Paul et Victor Margueritte
Les Tronçons du Glaive
Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 161, 1900 (pp. 5-67).


PREMIÈRE PARTIE


I

Le dimanche 9 octobre 1870, à une heure de l’après-midi, la rue Royale, à Tours, n’était que fourmillement d’affairés et d’oisifs, cohue d’uniformes. Sur le va-et-vient et le stationnement des groupes, planaient une rumeur bourdonnante, un brouhaha de curiosités en éveil. On se pressait aux abords de l’Archevêché. À côté de francs-tireurs bariolés, gesticulans, des officiers et des soldats de toutes armes montraient leurs visages énergiques où s’imprimait l’abattement de la défaite. Les capotes crasseuses, les dolmans usés des échappés de Sedan coudoyaient les tuniques neuves des troupes de dépôt. Les pantalons gris de la mobile, l’incroyable abondance des aiguillettes d’argent et des épaulettes d’or, une floraison empanachée d’états-majors sortis de terre encombraient la chaussée, le trottoir, parmi la multitude des habits civils et des toilettes claires. Des élégantes, préservant leurs robes de soie, des ouvriers en casquette, les fonctionnaires du régime nouveau et les habitans paisibles de la ville, des journalistes en rupture de boulevard, Paris et la Province, toutes les classes de la société, amalgamées dans un vaste et surprenant tohu-bohu.

Charles Réal, l’ingénieur des mines, et son frère Gustave, le médecin, descendaient le courant. Ils se tenaient par le bras, et, quoique différens de stature, la même ronde et fine bonhomie donnait un air de famille aux traits mâles, à l’aspect svelte et jeune encore du premier, à la figure rougeaude et rasée, à l’embonpoint trapu du second. À travers le moutonnement humain massé devant l’Archevêché, ils aperçurent les hautes fenêtres du palais, le perron, la cour d’honneur ombragée du vieux cèdre. Une pensée unique, un frémissement d’attente, rapprochaient cette foule. Gambetta venait d’arriver. Il était là, communiquant à ses trois collègues de la Délégation les nouvelles et les instructions du gouvernement de la Défense, la grande âme de Paris.

Charles Réal se retourna, quelqu’un lui frappait sur l’épaule.

— C’est toi, Lucien ? fit-il en reconnaissant son beau-frère, le chimiste Poncet, membre de la Commission spéciale de l’armement par le concours de l’industrie privée. Le « Sorcier », — Poncet, avec sa mèche grise, son grand nez et ses lunettes d’or, jouissait depuis longtemps de ce surnom d’amitié, — tout joyeux, répondit :

— Eh bien ! vous l’avez vu ?

Gambetta ! Ce nom déjà célèbre malgré les trente-deux ans du tribun, ce nom courait sur toutes les bouches, dans un chuchotement qu’enfiévraient le présent tragique, l’avenir inconnu.

Un enthousiasme agitait Poncet.

— J’étais à la gare ; il a passé devant moi, avec Clément Laurier et Spuller, au milieu d’un cortège républicain. À la bonne heure, voilà enfin un homme jeune, un caractère ! Cela nous changera.

Gustave Réal, bonapartiste, fit la moue. Charles, un de ces conservateurs pour qui le régime est peu et la tranquillité tout, hocha la tête. Au reste, ces trois hommes s’unissaient dans le sentiment des malheurs de la patrie, l’ardent désir de les venger.

Moment désespéré. À l’Empire effondré le 4 septembre dans le sang des désastres de Reischoffen, de Gravelotte, de Sedan, avait succédé le gouvernement de la Défense nationale. L’Empire s’était abattu d’un seul coup, tombant de lui-même, au milieu de la lassitude unanime. Il avait suffi que la foule poussât la grille du Corps législatif, envahît la salle. Et aussitôt la Chambre, qui n’avait pas su proclamer à temps la déchéance et se saisir du pouvoir légal, de disparaître, le ministère de se dissoudre, l’impératrice de fuir. Elle quittait les Tuileries brusquement désertes, gagnait à travers les corridors du Louvre la porte basse de l’exil. Quant au Sénat, il s’était évanoui comme une ombre. Nulle révolution qui se fût accomplie avec moins de violence ; on eût dit le cours naturel du Destin. La France se réveillait aux mains connues d’Arago, de Crémieux, de Garnier-Pagès, de Favre, doublés de politiques nouveaux, Pelletan, Ferry, Gambetta, Rochefort, qui avaient grandi pendant ce sommeil de dix-huit ans. Le déclin de 70 rejoignait l’aube de 48. La République renaissait.

Mais dans quel état le pays sortait de son rêve ! Les gloires militaires cachant le néant de l’armée, l’apparat de luxe détournant du travail fécond, la paresse dorée, la frivolité niaise, ces causes de la catastrophe, quelles étaient loin déjà ! Les soldats, les aigles, les canons d’Italie et du Mexique, victimes d’une impéritie criminelle, emplissaient les casemates allemandes. La capitulation de Sedan, avec 100 000 hommes, cinquante généraux, un maréchal de France, un Empereur, s’inscrivait comme une tache sans exemple dans l’histoire. Nos dernières troupes régulières, 175 000 combattans, étaient acculées aux fossés de Metz, sous le patient regard du prince Frédéric-Charles. Par la brèche saignante de l’Alsace et de la Lorraine, le flot de l’invasion coulait, coulait sans cesse ; les bataillons prussiens, la landwehr de l’Allemagne entière, plus de 800 000 hommes pullulant comme des sauterelles noires, s’avançaient irrésistiblement. Leur marche impitoyable, leurs durs talons foulaient en maîtres le sol gaulois. Province à province, imposant la loi du plus fort, ils organisaient la ruine et le pillage systématiques. Un quart des départemens obéissait à des préfets teutons. Toul et Strasbourg, malgré une défense tenace, étaient en cendres, Marsal et Laon rendus, Bitche, Phalsbourg, Neuf-Brisach bombardés. Paris enfin, malgré la ceinture de ses forts et son immense armée improvisée autour du corps de Vinoy, Paris, depuis trois semaines, se voyait séparé de la France, étreint dans un cercle formidable d’investissement. Il semblait que la guerre fût finie ; elle commençait. Cette fois, c’était la véritable, aussi légitime qu’avait été absurde l’autre. Guerre de la patrie envahie, guerre sainte. Et cependant, partout le désarroi, la surprise des partis ; le plus grand nombre doutant de l’utilité de la résistance et nourrissant une arrière-pensée de restauration, impérialiste, légitimiste ou orléaniste ; la République suspecte à beaucoup, ardemment servie par quelques-uns, travaillée elle-même de fermens révolutionnaires ; la poussée de l’Internationale ; la province mal résignée à recevoir la loi d’un gouvernement où elle n’était pas représentée ; hier, aujourd’hui, demain, bouillonnant dans le vaste creuset de l’heure trouble ; la masse du pays hostile à se défendre ; les enrichis d’hier, les campagnes souhaitant plus encore que les villes la fin de ce cauchemar.

La France se cherchait et ne se retrouvait pas. Elle était étourdie de son essor rapide, cramponnée à la jouissance du sol fructueux, de cette terre où l’or venait de circuler par mille voies nouvelles, les chemins de fer, les chemins vicinaux, tout un réseau artériel et veineux. Privée de son cœur, ce Paris de qui elle était accoutumée de recevoir le sang vivace, l’impulsion des idées, la province se désagrégeait en ligues diverses, en efforts tumultueux et vains. Lyon, Marseille revendiquaient leurs franchises communales, s’isolaient dans une agitation séparatiste. Sous la présidence militaire de Trochu, les ministres restaient stérilement enfermés derrière les murs de la capitale. Au lieu des titulaires des Finances, de la Guerre, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, dont l’action eût été indispensable, le gouvernement n’avait délégué pour le représenter que Crémieux, Glais-Bizoin et l’amiral Fourichon, trois vieillards. À peine s’installaient-ils, que la notification de l’entrevue de Ferrières venait comme un coup de massue anéantir tout espoir de paix immédiate. Jules Favre, le 19 septembre, était allé implorer l’humanité de Bismarck. Il réclamait un armistice qui permît à la nation de convoquer l’Assemblée, au gouvernement de déposer un pouvoir dont les responsabilités étaient lourdes. La Prusse, en échange, demandait la cession des départemens du Haut et du Bas-Rhin, une partie de celui de la Moselle avec Metz et Château-Salins. Devant ces conditions inacceptables, le gouvernement renonçait aux élections, jurait de nouveau de ne céder jamais « ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. »

Le rôle de la Délégation était tracé : plus d’élections ! Or, de sa propre autorité, elle les reportait au 10 octobre, quand seule la guerre devait absorber toutes les pensées. À quoi bon délibérer sous le canon ennemi ? La guerre, rien que la guerre ! Ce n’était pas trop que l’activité la plus sagace, l’union la plus complète.

Malheureusement, des trois délégués, le premier arrivé, Crémieux, garde des sceaux de 48, avocat de talent, avait usé sa vie dans les luttes oratoires. Ce septuagénaire assumait, avec une enfantine vanité qui l’empêchait d’en sentir le poids, l’effrayante charge de six ministères. Il s’était, faute de place, installé avec sa tribu dans les appartemens du coadjuteur, à l’archevêché. Grâce à l’aménité de Mgr Guibert, Israël et le Christ fraternisaient. La fidèle Mme Crémieux prenait part discrète au conseil, donnait de sages indications. Bientôt, au grand désappointement de Crémieux, surgit Glais-Bizoin. Point de mission définie. Tel on le vit descendre à l’hôtel de Londres, coiffé d’un vaste chapeau gris à longs poils, vieux parlementaire n’ayant jamais fait qu’interrompre les ministres à la tribune, vieux garçon sans tenue et sans autorité, au demeurant animé des meilleures intentions, tel on le vit, les jours suivans, errant d’une administration à l’autre, prodiguant ses audiences en plein trottoir, interrogeant à tort et à travers, déblatérant sur ses collègues. Ce triumvir ambulant couchait au Lycée ou à l’Hôtel, mangeait à table d’hôte, siégeait au café du Commerce plus qu’à l’archevêché. L’amiral Fourichon enfin, débarqué en même temps que Glais-Bizoin, dirigeait les ministères de la Guerre et de la Marine. Avec ses vêtemens noirs et sa haute cravate, son collier de barbe soigneusement taillé, sa correction gourmée, l’honorable marin apportait, au milieu de l’immense désorganisation, ces vertus bonnes pour la paix : respect du train-train et culte étroit de la hiérarchie. D’où tiraillemens continus, une bonne volonté à l’entrave. Il venait, après une scène des plus vives, de résigner le ministère de la Guerre, refusant de sanctionner l’arrestation du général Mazure, commandant à Lyon, faite sur l’ordre de Challemel-Lacour, préfet du Rhône. Crémieux, sans embarras, avait ajouté ce nouvel intérim à ses titres nombreux, tandis que Glais-Bizoin, nu comme devant, harcelait d’avis le général Lefort, organisateur en sous-ordre, mais efficace, de la partie militaire.

Elle se débrouillait lentement, pendant que la Délégation s’évertuait de son mieux, et que M. Thiers, ambassadeur officieux, voyageait de cour en cour, cherchant à réchauffer, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Florence, des sympathies refroidies par le malheur. Où étaient les alliances projetées, les promesses de l’Autriche et de l’Italie ? Il n’y avait plus qu’une ligue des neutres, somme toute contre nous.

Pour nous défendre, soldats, fusils, canons manquaient. De l’armée impériale, il ne restait en France et en Algérie que cinq régimens de ligne, six de cavalerie, une seule batterie montée. À peine 23 000 à l’effectif. Les troupes de dépôt ? Oui, 150 000 hommes, mais épars, dont 100 000 non-valeurs, recrues de la classe 69, ouvriers hors rang. Le matériel ? Des pièces rayées, mais seulement de quoi constituer 48 batteries, et encore disséminées aux quatre coins du territoire, sans leurs affûts ; au lieu des 26 000 chevaux qu’il eût fallu pour l’attelage, 1 800 seulement. L’armement ? Des chassepots, mais en nombre insuffisant ; des fusils à tabatière, mais discrédités. Munitions, équipement, habillement, campement, tout à créer, et dans une proportion gigantesque. Ajoutant à ces difficultés, la routine affolée, l’indiscipline dissolvante.

Le 15e et le 16e corps s’amassaient petit à petit, l’un à Nevers, Bourges, Vierzon, l’autre à Blois. Des dépôts sortaient escadrons et compagnies, formés au fur et à mesure en unités de marche. On enrégimentait de même, reconstituée en hâte, grossie des célibataires ou veufs sans enfans au-dessous de trente-cinq ans, la garde mobile, œuvre du maréchal Niel que l’incurie de Lebœuf avait laissée lettre morte. Mais, malgré le dévouement du général Lefort, l’activité du colonel Thoumas, tels étaient la pénurie, le décousu, qu’on vit longtemps des bataillons en blouse et en sabots ; on s’attachait à l’épaule avec de la ficelle des havresacs improvisés ; certains étaient sans baïonnettes.

Cependant les bureaux de la Guerre, établis au maréchalat avec force cloisons provisoires, ne désemplissaient pas. Offres généreuses ou suspectes, dévouemens spontanés : officiers et soldats prisonniers évadés à réintégrer, démissionnaires reprenant du service, civils en quête d’emplois, fournisseurs à l’affût de marchés, inventeurs prônant leurs merveilles. Partout, à la préfecture où, avec les services de l’Intérieur et les Finances, voisinaient les Postes et Télégraphes, à l’archevêché qui abritait dans ses combles les Affaires étrangères, au petit séminaire où fonctionnaient administration départementale et communale, hôpitaux, prisons, comptabilité, commission d’armemens, au lycée hébergeant la Marine, les Cultes, l’Instruction et les Travaux publics, au palais de Justice devenu son propre ministère, c’était le même tourbillon de zèles, d’ambitions, de convoitises, de rancunes, sous même couleur de patriotisme.

Pour achever de sacrer Tours capitale, délégation aussi de ce grand pouvoir : la Presse. La Gazette de France et le Constitutionnel, le Moniteur Universel, le Français, l’Union, une succursale de l’Agence Havas, campaient dans les imprimeries, si débordées que le Figaro, le Siècle, l’Univers n’y pouvaient trouver place. On se montrait le visage glabre d’Émile de Girardin, la silhouette pensive d’Hippolyte Taine. La Banque de France, l’Observatoire, la compagnie des chemins de fer d’Orléans complétaient ce vaste ensemble. Les hôtels regorgeaient ; impossible à prix d’or d’y dénicher une chambre. À la gare, des montagnes de malles, un encombrement fou. La ville, bondée de voitures, d’étrangers, de voyageurs, grouillait comme une fourmilière. Rues et quais, naguère silencieux, étaient sillonnés d’ivrognes, de mendians, de chanteurs, presque tous en uniforme. Les cabarets faisaient fortune ; pour dix sous, on y buvait à l’heure ; le vin abondant de la dernière récolte faisait tourner les têtes. Une longue Marseillaise battait, du matin au soir et du soir au matin, les pavés et les murs.

Au mail, la vie mondaine continuait. Profitant des derniers beaux jours, des cocodettes, assises sous les grands platanes, étalaient leurs toilettes parisiennes précipitamment emportées. Autour de leurs chaises, émigrés de marque et beaux jeunes gens paradaient. Et, pêle-mêle, les marchands de fusils problématiques, de draps avariés, les démocrates des plus lointains villages, les épaves de 48, vieilles barbes proscrites, blessés de Février, les utopistes aux plans capables de réformer en quinze jours la société entière ; commérages, intrigues, coteries ; les bruits les plus extraordinaires étaient accueillis avec une imbécile crédulité : noblesse et clergé vendus, prêts à livrer la patrie aux Prussiens, dépôts d’armes mystérieux dans les caves des châteaux ; une bière circulant à travers les départemens, couverte d’un drap doré, et renfermant sans nul doute quelque haut personnage, Moltke, Guillaume, peut-être ! Tout un déballage de prophéties obscures, toute une littérature spéciale gobée à l’aveugle ; les tables d’hôte centres de stratégies, foyers des dissensions de parti ; le salon de Mme Pelouze à l’hôtel de Bordeaux, avec son cénacle de ministres futurs, politiciens en réserve, satellites de M. Thiers.

Et, en face de tout cela, la présence polie, mais ironique, du corps diplomatique, logé tant bien que mal au hasard des relations ou de la chance : lord Lyons, le prince de Metternich, Okouneff, Nigra, l’Espagne, la Suède, la Suisse, la Grèce, la Perse, le Chili. Seul, pour correspondre avec la métiance prudente des puissances, le représentant de Jules Favre, le comte de Chaudordy. Mais ambassadeurs, chargés d’affaires, attachés de légation, n’étaient là que surveillans, disposés bien moins à intervenir favorablement qu’à juger à l’œuvre le gouvernement nouveau. L’Europe, le monde civilisé, suivaient, de tous ces regards attentifs, les convulsions de la France.

Les Réal et Poncet s’éloignaient à petits pas. Le Sorcier reprit :

— Nous avions besoin d’un coup de fouet. Au diable les élections ! Pas de discours, des actes ! Si vous aviez vu Gambetta passer au milieu des cris, des vivats, des questions… Il n’a répondu que par ces mots : Toute l’armée de la Loire sur Paris !

— C’est le cas de dire qu’il tombe du ciel, fit Gustave Réal, avec cette bonhomie dont on ne savait jamais si elle raillait ou non.

Poncet, convaincu, donnait des détails. Gambetta était audacieusement parti de Paris avec Spuller, le vendredi matin, dans la nacelle de l’Armand-Barbès ; au-dessous pendait une flamme tricolore. Le ballon avait essuyé le feu des avant-postes prussiens ; à hauteur de Créteil, une balle effleurait la main du voyageur. Près de Montdidier, l’aérostat manquant de lest restait accroché à un chêne : des paysans accourus aidaient à la descente. Gambetta gagnait Amiens, le Mans, jetant sur sa route de vibrantes exhortations.

— Au fait, Gustave, il a passé par chez vous, continua Poncet, mais vous aviez déjà quitté Rouen.

Et affectueusement :

— Eh bien ! qu’est-ce que vous comptez faire, affreux bonapartiste ?

Médecin estimé, connu par son Traité des fractures, Gustave Réal était de ces célibataires invétérés que le spectacle de la souffrance ne parvient pas à blaser ; malgré ses quarante-neuf ans, il cachait un cœur tendre sous une réserve moqueuse. Il répondit :

— On se battra dans le Nord ; il n’y aura que trop d’ambulances à diriger.

Charles l’approuva ; lui-même, ingénieur jouissant d’une situation faite, père de famille aux cheveux grisonnans, il comptait bien, malgré son manque de foi républicaine, offrir au pays ses services.

— Je repartirai après la noce, dit le docteur.

Les deux frères sourirent à ce mot qui en d’autres temps n’eût évoqué que joies. Eugène Réal, le fils aîné de Charles, épousait dans quelques jours sa cousine Marie Poncet, nièce du chimiste et de Mme Réal. C’était une orpheline, recueillie après la mort de son père, explorateur connu, tombé dans un lointain pays d’Afrique ; les Réal, encore sans fille alors, avaient voué une affection profonde à cette enfant d’une sensibilité délicate. Elle avait grandi au milieu des autres, Eugène, Louis, Henri, Marcelle, Rose ; elle était une petite sœur de plus, traitée sans différence. Eugène l’aimait du premier jour, quand, garçonnet de neuf ans, il l’avait vue apporter endormie de fatigue, frimousse pâle et cheveux blonds. Tendresse protectrice et jalouse, devenue peu à peu, à travers les jeux, l’étude, un amour partagé, quoique ignoré d’eux-mêmes, et qui, sitôt révélé, les emplit d’une pensée absorbante, unique : s’appartenir l’un à l’autre pour la vie.

Marie, Mme Réal et ses autres enfans étaient en ce moment à Charmont, près d’Amboise, au château des grands-parens Réal, qui habitaient là toute l’année. Eugène, resté à Tours, où, depuis la formation des mobiles d’Indre-et-Loire, il avait changé sa toge de jeune avocat contre une vareuse aux galons neufs de sous-lieutenant, était sur le point, avec son père et ses oncles, d’aller rejoindre sa fiancée.

— Ah ! ces amoureux, bougonna Poncet, ils sont fous ! A-t-on idée de se marier à la veille d’aller se battre ?

Et, prenant Charles à partie :

— Ma sœur est aussi déraisonnable que toi.

Le mariage était, depuis le commencement de l’année, fixé au mois d’octobre. Et, lorsque, en présence des événemens, on avait parlé de le remettre, le désespoir des jeunes gens avait été tel qu’on s’était résigné à ne rien changer.

— N’accuse pas Gabrielle, dit Charles. Tu sais bien que, s’il n’avait dépendu que de nous, la fête eût été retardée. Grand’père est le seul coupable.

Tous appelaient ainsi le vieux Jean Réal, chef incontesté de la famille, qui vénérait son intelligence, sa bonté, ses soixante-dix-huit ans alertes. Une vie forte et simple, comme cette terre de Touraine qu’il aimait, qu’il cultivait en fils pieux et avisé, et dont il portait le ciel léger dans ses yeux clairs. Soldat de Leipzig à l’âge où l’on sort de l’école, sous-lieutenant de la campagne de France décoré de la main de Napoléon sur le champ de bataille d’Arcis-sur-Aube, lieutenant des derniers carrés de Waterloo, Jean Réal, après cette ouverture de vie aventureuse et sanglante, rentrait au foyer natal avec l’enivrement et l’horreur du rêve guerrier qui l’avait promené des champs de la Prusse aux plaines de la Champagne, aux vallons de Belgique. Entre la première abdication et le retour de l’île d’Elbe, le sous-lieutenant, revenu à Charmont, avait épousé sa chère femme Marceline. Licencié après la bataille sous Paris, il regagnait le pays, s’attachait au sol, et, à force de travail patient, d’habiles améliorations, il élargissait la propriété paternelle, s’élevait au rang des premiers viticulteurs. La Restauration, la monarchie de Juillet, la République, le second Empire, ne le détournaient pas du labeur quotidien, et aujourd’hui, officier de la Légion d’honneur, possesseur du château de Charmont et de deux cents hectares en vignes, bois et prés, il achevait simplement sa vie, sans fonctions publiques, appuyé sur sa vieille et bonne compagne, au milieu de ses petits-enfans, dans la respectueuse estime de la contrée.

Gustave dit :

— Je trouve cela touchant, moi, cette volonté du grand-père, qui entend qu’Eugène et Marie soient heureux, fassent comme lui-même a fait, à la veille de Waterloo. Est-ce qu’on sait ce que demain nous réserve ? Il faut saisir le bonheur au passage.

Poncet haussa les épaules.

— Ces vieux garçons ! Avec cela que vous prêchez d’exemple.

Et lui-même pensa à son fils, le sculpteur, ce grand diable de Martial, enfermé dans Paris, soldat à cette heure. Un remous de la foule les bouscula. Un murmure, des exclamations. Un Italien à foulard rouge, drapé du manteau garibaldien, traversait théâtralement la rue.

— Vous devez être content. Sorcier ? Tous les sauveurs de la République débarquent le même jour ! Vous ne nous avez pas encore parlé de Garibaldi.

Cette fois Poncet se fâcha :

— Ah ! oui, parlons-en ! Voilà un des plus nobles républicains de l’Europe, un héros qui a partout versé son sang pour la liberté, le bonheur des pauvres. Et quand ce grand vieillard vient nous offrir son épée, à peine si on ose l’accepter. Il arrive ; personne pour le recevoir ; pas de logement prêt. On le mène dans un quartier perdu, on le fait poser sous la pluie ; pas de clef. Enfin, la porte ouverte, rien, ni l’eu, ni chaise. Au bout d’une heure seulement on a daigné lui trouver une chambre à la préfecture.

Il consulta sa montre :

— Mais vous me faites bavarder ! J’ai du travail au petit séminaire. Adieu.

Il les quittait avec son sans-façon habituel. Charles Réal loua les qualités éminentes du Sorcier. Il rendait de précieux services à la commission d’armement. L’intransigeance de ses opinions n’excluait pas la pitié la plus généreuse pour tous les déshérités. Cet inventeur d’explosifs terribles, ce chimiste jouant avec les secrets de la vie et de la mort était un vrai philanthrope. Ses revenus et ceux de sa femme passaient à des charités. Pour seul luxe, quelques fleurs dans son jardinet de Montmartre. S’il parlait ainsi de la République des pauvres, c’est qu’il les connaissait bien, pour avoir soulagé leurs misères.

Ils étaient devant le café où Charles Réal avait rendez-vous. Par miracle, une table se vidait à la terrasse. Ils la prirent d’assaut. Tandis que son frère traitait son affaire, Gustave contempla le défilé de la rue. Le nombre et la diversité des francs-tireurs l’amusa. Un homme verdâtre, dont l’enthousiasme se mesurait à la pile de bocks, énuméra :

— Ah ! un zouave pontifical ! Un volontaire de Nice : gris de fer et chapeau tyrolien… Celui-là, avec son gilet brodé, doit être un engagé de Cathelineau. Hip ! Hip ! Hurrah ! pour les volontaires américains !

L’attention se concentra sur deux partisans vêtus de noir qui marchaient d’un pas funèbre. C’étaient des francs-tireurs du Gers. Ils avaient étonné Tours avec leur étendard noir orné d’une tête de mort et d’ossemens croisés. Un serment terrible les liait. On parlait aussi des Ours de Nantes, des Panthères d’Oran. Les tirailleurs espagnols étaient annoncés. En général, on n’augurait pas trop de ces contingens bizarres, ils flattaient néanmoins le chauvinisme futile. Soudain, sur le trottoir en face, on s’attroupa. Un vieux monsieur, d’un ton majestueux et familier, questionnait un franc-tireur girondin. Son nom se répandit : Glais-Bizoin ! Il protégeait particulièrement ces corps libres, dans son idée, belle en principe, que chacun combattît, fût-il armé d’une faux, d’une fourche. Ces défenseurs de tout acabit lui donnaient du fil à retordre. Il avait dû apaiser une sédition des volontaires Aronsohn, passés maintenant sous les ordres du Polonais Lipowski.

Quelqu’un hurla : « Vive le père des Francs-Tireurs ! »

Glais-Bizoin, satisfait, salua.

— Le conseil est donc fini, dit Gustave… Puis, comme l’ami de Charles partait, le docteur, sautant à une autre idée, en homme qui, arrivé de la veille, a mille choses à dire :

— As-tu des nouvelles d’Amélie ?

— Je crains que sa sciatique ne l’empêche de venir au mariage. Mais Du Breuil sera là.

Ils parlaient de leur sœur, mariée au vieux commandant Du Breuil ; elle vivait au fond de la Creuse, toute au regret de son fils cadet, tué au Mexique, aux angoisses de savoir l’aîné, le commandant Pierre, bloqué sous Metz avec l’état-major et l’armée de Bazaine.

— Eugène ! cria tout à coup M. Réal en apercevant son fils.

Le sous-lieutenant de mobiles s’arrêta court. Il avait belle mine, sous le képi noir, dans sa vareuse bien ajustée. Svelte et grand comme son père, le sourire fin, la barbe en pointe, très blond, les yeux clairs des Réal. Tous trois partaient ensemble.

— Je reviens de l’exercice, dit le jeune homme.

Son bataillon prenait tournure. Il parla de son apprentissage en mots courageux, confians, calculant la distance au but. Comme ils tournaient au coin du boulevard Heurteloup, un soldat déguenillé, la tête entourée d’un linge, la capote de ligne relevée sur un pantalon abject, les accosta la main tendue, demandant l’aumône avec une haleine de vin. Il bredouillait des explications. Eugène, secouant la tête, soupira. Les deux frères détournaient les yeux. L’ivrogne, comme ils le dépassaient, les injuria.

— À quoi servent les ordres ? demanda M. Réal. Et la loi martiale ?

— Que faire ? murmurait tristement Eugène. Puis, avec une conviction profonde : — Ah ! comme nous avons besoin d’un maître !… Il ajouta : — J’ai entendu dire qu’une armée allemande s’approche réellement d’Orléans. Espérons que le général La Motte-Rouge et le 15e corps ne vont pas faire comme le général de Polhès, qui, l’autre fois, a déguerpi, évacuant la ville, sans même avoir aperçu l’ennemi.

La foule, à chaque pas, devenait plus dense. Ils arrivaient à la préfecture. Gambetta venait d’y faire son entrée. Un nouveau rassemblement les attira. Par groupes, on commentait avec fièvre les nouvelles. Plus d’élections ! Un ordre du gouvernement de Paris les ajournait. On était tout à la guerre. Il n’y avait pas dix minutes que le décret, copié à la main, était placardé derrière le grillage des arrêtés officiels.

— Poncet va être content ! dit M. Réal.

Certains spectateurs ne l’étaient pas, et le montraient. D’autres approuvaient avec passion. Eugène, en pleine ardeur de jeunesse, s’écria :

— On ne va donc plus avoir qu’une idée : se battre !

— Et des chefs ? dit le docteur.

On se précipitait sous le porche. Portés, bousculés, un flot les poussa dans la cour intérieure. Ils étaient coude à coude, pressés, entre leurs voisins, dans un immense corps ondulant et bruyant, secoué de sentimens contradictoires. Foule compacte, adolescens, femmes, vieillards, soldats, ouvriers. Brusquement les têtes se levèrent ; beaucoup se découvrirent. Une acclamation retentit : — Vive Gambetta ! Puis, progressivement, comme une houle s’apaise, le silence, l’immobilité.

Sur un large balcon de pierre, un homme venait de paraître. Il se détachait de ses compagnons. On ne voyait que lui. De taille plutôt ramassée, les épaules larges, une figure pleine encadrée d’une barbe noire et fournie, le front vaste, le nez aquilin, ses cheveux longs rejetés en arrière, Léon Gambetta promena sur la foule un regard dominateur.

Tous eurent cette sensation nette : quelqu’un ! Tous contemplaient, avec la curiosité de savoir comment il allait répondre à leur attente, le jeune député qu’une récente fortune politique environnait pour la plupart d’un éclatant prestige, pour d’autres de suspicion. Célèbre en 68, au lendemain de l’audience où, sous le couvert du procès Baudin, il avait d’une voix tonnante instruit celui de l’Empire, l’avocat devenu homme d’État, l’élu de Paris et de Marseille arrivait précédé d’une belle réputation d’éloquence, d’une autorité chaque jour accrue par deux ans de sagace et courageuse opposition, autorité à laquelle ajoutait encore sa part dans les derniers événemens. Quoique ayant blâmé la guerre avant d’en voter la déclaration, il s’était depuis ardemment efforcé à la servir, en proie à cette idée fixe : faire de chaque citoyen un soldat ; quoique ayant blâmé l’envahissement du Corps législatif au 4 septembre, il avait su prendre à temps la barre en main, diriger, sinon dominer les événemens. On adorait, on haïssait en sa personne le proclamateur de la déchéance et l’un des fondateurs du gouvernement provisoire. Si, pour beaucoup, l’idée de république s’incarnait en lui, à cette minute on ne songeait qu’à la défense de la patrie et aux forces vives qu’il y apportait. On couvait des yeux cet homme nouveau dont la vaillance assumait une si lourde charge, ce ministre de l’Intérieur qui, après avoir enfiévré Paris, venait insuffler à la province la flamme de son espoir et la confiance de la capitale.

Une légende l’accompagnait, comme quiconque déchaîne la bête aux mille voix, la popularité. On se racontait que, fils d’un Génois, d’un petit épicier établi à Cahors, il s’était élevé lui-même ; ainsi, son œil droit, l’œil de verre si semblable à l’autre qu’il paraissait vivant, il se l’était crevé, enfant, au séminaire de Montauban, pour ne pas devenir prêtre. Non ! ripostaient de mieux renseignés, un simple accident, l’éclat d’un foret d’acier, un jour qu’il flânait dans la boutique d’un coutelier. Ils vantaient son adolescence laborieuse, le furieux appétit de lecture qui faisait de sa mémoire l’une des plus riches et des plus exercées, à ce point qu’il vous récitait sans sauter un iota ou une virgule telle Olynthienne de Démosthène, tel discours de Mirabeau ; et le feu ! la conviction ! le geste !… Bah ! un hâbleur, disaient les uns, bon pour enthousiasmer une salle de café ! un débraillé, usant ses coudes à toutes les tables de brasserie ! — Un tempérament ! affirmaient les autres, à la fois réfléchi et passionné, une de ces natures débordant de vie généreuse et d’énergie contenue. On verrait à l’œuvre.

Mais, penché sur le balcon de pierre, maintenant Gambetta parlait. Des mots brefs, un accent qui mordait la chair. Et déjà, la communion s’établissait, sous l’influence de cette voix mâle et chaude, de ce geste assuré, qui imposaient leur charme, leur volonté. Le ministre, avec une gravité austère, presque triste, rendait hommage à l’héroïsme de Paris, reprochait à la province de n’avoir pas fait son devoir. Le temps n’était pas aux discours. Bientôt on distribuerait des affiches, faisant connaître sa mission. Il fallait travailler immédiatement…

— Nous n’avons pas une minute à perdre. Que chacun soit à son poste de combat. Séparons-nous en criant : Vive la République !

À cet avertissement brusque, chacun, surpris, se recueillait, descendait en soi. La sévérité de ces phrases si simples trouvait un prolongement dans bien des âmes. On se dispersait avec calme.

Deux heures après, rentrés dans leur appartement, les Réal, songeurs, voyaient accourir Poncet, une proclamation à la main. Il la jeta sur la table.

— Lisez.

Troublés encore, mais envisageant l’avenir avec plus d’espérance, ils écoutèrent, les yeux picotés d’émotion, Eugène scander, d’une voix tremblante, ces mots décisifs qu’attendait le pays, poignans et sonores comme un appel de clairon :

«… La situation vous impose de grands devoirs. Le premier de tous, c’est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance ! Le second, c’est, jusqu’à la paix, d’accepter fraternellement le pouvoir républicain, sorti de la nécessité et du droit… Il faut mettre en œuvre toutes nos ressources, qui sont immenses, secouer la torpeur de nos campagnes, réagir contre de folles paniques, multiplier la guerre de partisans, et enfin inaugurer la guerre nationale !… La République fait appel au concours de tous… C’est sa tradition à elle d’armer de jeunes chefs : nous en ferons ! Levons-nous donc en masse, et mourons plutôt que de subir la honte du démembrement ! »

Poncet, d’un air triomphant, regarda Charles et Gustave. Leur visages répondaient. Un commun élan d’énergie et de fierté leur mettait une flamme aux joues. Plus d’opinions politiques : un seul cœur. M. Réal se tourna vers son fils :

— Tu demandais un chef. Nous l’avons !

II

Le soleil reparut ; dans la fente des nuages, un coin d’azur s’élargissait ; parmi la brume froide, l’air encore pluvieux, un voile d’or tomba sur les hêtres roux de la longue avenue de Charmont. Et ce fut un sourire à travers les larmes, l’acquiescement des choses, le symbole de cet après-midi même, éclaircie de bonheur entre les tristes jours.

Marcelle et Rose, entraînant Marie pâle et joyeuse dans l’ampleur de la robe de satin blanc et du voile, relevés de fleurs d’oranger, firent irruption sur le perron. Elles guettaient du côté de la grille, au bout de l’avenue. Tout à coup, ce furent des cris, des battemens de mains : « Les voilà !… » Une voiture débouchait. Elles avaient reconnu l’oncle Poncet, que leur plus jeune frère Henri ramenait de la gare d’Amboise, dans le phaéton. Rose, une gamine encore avec ses treize ans éveillés, fit demi-tour, et courant à la porte-fenêtre, dans l’envolement de ses cheveux blonds et de sa courte jupe de soie bleue : « Les voilà ! Venez vite !… » Henri, très fier, en adolescent pour qui tout est triomphe à l’entrée de la vie, arrivait à toute allure. Il décrivit une savante courbe méditée d’avance, arrêta d’un coup de main trop brusque son cheval ruisselant, tant il l’avait mené bon train.

Poncet, grognon d’avoir manqué la messe de mariage : — « Impossible de quitter Tours ! Une séance qui n’en finissait pas ; vingt personnes à entendre ! » — s’élançait déjà vers Marie. Mains aux épaules, avant de l’embrasser, il la contempla, le temps de recueillir en lui l’image délicieuse de ce frais visage dont le teint diaphane et les yeux candides resplendissaient d’une félicité grave. Elle rendit tendrement le baiser, devinant ce que contenait l’étreinte silencieuse de ce vieil homme qui l’aimait : mélancolie des circonstances, ardens souhaits d’avenir.

— Ah bien ! tonton, vous faites un joli témoin ! s’exclama Marcelle, petite personne décidée en qui le sens pratique se mêlait de façon piquante à la grâce de la seizième année.

— C’est le cousin Maurice qui vous a remplacé, déclara Rose d’un ton de reproche espiègle.

On sortait en hâte du salon, Mme Poncet la première, puis les jeunes, puis les vieux. Sur le vaste perron, ainsi groupés devant la façade du château, c’était un beau spectacle que celui de cette grande famille unie, si diverse et si saine, pleine de force et de simplicité : les deux ancêtres, Jean Réal et sa femme, dominant de leurs têtes blanches, de leurs troncs desséchés, robustes encore, les rejetons pressés de la double lignée des Réal et de leurs cousins les Réal de Nairve, seize parens de souche commune, avec cette variété des âges et des caractères, ce fonds identique qui est le patrimoine de la race, vertus et défauts inhérens à cette riche terre maternelle, à cet air subtil de Touraine.

Poncet, entouré, fêté, ne savait à qui entendre. Depuis quinze jours, il vivait dans la fournaise, sans avoir pu trouver une heure où venir embrasser les siens, goûter quelque repos dans ce doux paysage de Charmont, au milieu de figures chères. Il baisait le front du grand-père et les vieilles joues de Marceline, dont les traits ridés avaient une gaie sérénité d’enfant. Il serrait les mains d’Eugène, — son rayonnement était touchant, — de ses beaux-frères Charles et Gustave, de sa sœur Gabrielle. Ce garçon réfléchi, pâlot, gardant dans sa maigreur un air de souffrance récente, c’était son neveu Louis, le second fils de Charles ; sorti de l’École centrale, réformé pour myopie et voulant se rendre utile, il avait été s’offrir à Paris ; la direction des Postes et Télégraphes l’envoyait à Strasbourg ; il y avait subi les cinquante jours de siège, s’évadant après la capitulation, et, l’âme ébranlée, les oreilles bourdonnantes encore du furieux bombardement, il se refaisait à Charmont… Cet homme encore vert, long, sec, de tournure militaire, nez d’oiseau de proie et cheveux gris, le bras droit amputé sous la manche repliée, c’est le vieux Du Breuil… Cet autre, un solide gaillard avec sa barbe poivre et sel, son air déluré de chasseur et de cavalier, c’est le cousin Maurice, un Réal de Nairve, l’inspecteur des forêts. Celui-là, qui tend la main en souriant, Poncet hésite, cherche dans sa mémoire… Ce masque hardi, hâlé, cette ressemblance…

— Tu ne le reconnais pas ? dit le grand-père avec malice.

Gabrielle vint à la rescousse :

— Voyons, Lucien ! Mais c’est Frédéric.

Un Réal de Nairve, lui aussi, le frère du forestier. Un risque-tout, qui, sa fortune jetée au vent : jeu, femmes, écurie de courses, s’en était allé se refaire une existence neuve dans les pampas de la République Argentine, grand fermier, éleveur de chevaux, et qui aujourd’hui accourait, fils prodigue, pour la défense de la mère patrie. Il ramenait un corps de vingt-cinq volontaires, équipé à ses frais, et désigné déjà pour rejoindre Garibaldi et l’armée des Vosges.

Mais, apercevant Mlle de la Mûre, plate et blême jeune fille qui causait avec Henri, son garçon d’honneur, Poncet se récria. Il avait oublié de saluer la grosse comtesse, qui justement était à un pas de lui, et qui, légitimiste agressive, se découvrit une raison de plus de le trouver antipathique. Le comte, vieil ami du grand-père et l’un des témoins d’Eugène avec M. Du Breuil, inclina son crâne rose, dans un plongeon mécanique. Le second témoin de Marie, M. Brémont, président du tribunal d’Amboise, vieillard jaune et fin comme l’ambre, interpella Poncet, traduisant la pensée de tous, cette constante impatience de savoir, cette anxiété de l’inconnu dont chacun souffrait, même dans la trêve du moment.

— Quelles nouvelles ? Poncet, encore fiévreux de l’activité dont il sortait, de ce tumulte de plans, de projets, de marchés, de décrets, jeta :

— Confiance ! Tout s’organise, vous verrez.

Puis, changeant de ton :

— Je mangerais volontiers quelque chose. Vous savez que je n’ai pas déjeuné.

On s’apitoyait, on s’empressait. Tandis que le chimiste gravissait les marches du perron, Eugène profita de la diversion pour retenir sa femme. Les uns entraient dans le salon ; d’autres, allumant un cigare, gagnaient, à droite du château, la terrasse d’où l’on domine la Loire.

Marie, levant ses yeux bleus, regarda le jeune homme. Ce compagnon des jeux d’enfance, ce doux, ce beau, ce cher fiancé de toujours, voici qu’il était à présent son mari. Dans ce long et timide regard, où Eugène plongeait éperdument, il y avait l’extase presque incrédule du rêve réalisé, une joie douloureuse à force d’intensité, la pensée d’aujourd’hui et de demain ; il y avait l’attente confuse du mystère, un trouble divin fait de désir et de crainte.

— Marie ! dit-il.

Ce simple mot leur mettait les larmes aux yeux, éveillait au fond de leur cœur un infini de tendresse et d’amertume ; ils savouraient la pleine conscience d’eux-mêmes, l’ivresse d’éprouver dans cette courte minute humaine la toute-puissance éternelle de l’amour. Ils se regardaient toujours ; brusquement la vierge rougit ; alors il se mit à parler des événemens de la journée, ces riens qui resteraient dans leur souvenir, forme précise des choses, lucidité de leurs sensations. À la dérobée, elle considérait son mari, — son mari ! — admirait ce svelte officier tête nue, son expression de tendresse virile, de généreuse volonté. Subitement il s’inquiéta : — Tu n’as pas froid ?

— Non, fit-elle, mais toi ?

Bien qu’ils se fussent tutoyés de tout temps, il leur sembla le faire pour la première fois ; ils y trouvaient un sens plus intime, une émouvante douceur.

Un bras autour de la taille, il l’entraînait lentement ; ils suivirent l’allée des peupliers, témoins des parties de cache-cache aux vacances de naguère, contournèrent la grande pelouse ; ils laissaient en arrière le château, les fenêtres pareilles à des yeux. Un besoin de solitude les attirait vers cette charmille où, deux ans auparavant, Marie, convalescente après une crise d’anémie, aimait à se promener au soleil. Ils revirent le kiosque de chaume et ce jour où, rêveuse, il l’avait surprise, d’une arrivée brusque. Elle se levait en sursaut, si jolie avec l’ombre mouvante des feuilles sur son chapeau de roses et son visage empourpré. Ils firent le pèlerinage de tous ces lieux où leur moi de jadis, ces frêles enfans qu’ils n’étaient plus et dont ils gardaient avec attendrissement l’image vivante, avaient passé, pleuré, souri. Là, sous ce châtaignier centenaire, le gros chagrin qu’elle avait eu pour une poupée cassée ! Et l’épagneul de cousin Maurice, Tom, aussi gros qu’elle, qui de sa large langue lui léchait la face, en guise de consolation ! Plus loin, dans ce petit bois de saules, il venait lire des heures entières ; elle incarnait pour lui toutes les héroïnes. La bonne mousse épaisse où, couché de son long, il avait dévoré en cachette Paul et Virginie ! Il se grisait d’aventures lointaines, d’exploits fabuleux. Oh ! les savanes merveilleuses, le vent des pays inconnus !… Ces arbres, ce gazon, l’ovale glauque de l’étang dans son cadre de nymphéas et de roseaux, l’odeur de la terre, ce soir plus pénétrante que jamais, ce relent de feuilles mortes et d’humus, tout leur parut avoir une signification nouvelle. Ce décor, où tant d’eux était lié par des fils invisibles, se mêlait à leur âme, d’une communion si profonde qu’il en recevait une insolite magie, un frémissement de vie insoupçonnée encore.

Le soleil descendait au-dessus des massifs rougis, dans l’air vaporeux, la poussière dorée de l’automne ; ils revenaient à la terrasse, au spectacle accoutumé des couchans de feu, des nuages mirés en îles vermeilles dans l’eau tranquille de la Loire. Ils étaient seuls. Ils s’accoudèrent aux balustres, emplissant leurs yeux du tableau familier ; à gauche, de l’autre côté de l’avenue, derrière les hêtres jaunissans, les toits d’ardoise du village ; plus bas, séparé par la route, le groupement des dernières maisons de Charmont, jusqu’à la berge ; en avant, les grasses prairies du château, semées de noyers, le fleuve sablonneux, l’horizon bleuâtre où se fondait la silhouette d’Amboise ; à droite, à perte de vue, l’étendue des champs, des vignes et des bois, tout le fertile domaine dont le grand-père Réal était fier, ce sol qui leur semblait une chose animée, une si grande part d’eux-mêmes. Une sereine impression de silence et de recueillement flottait dans l’air lumineux.

— Quelle paix ! murmura Eugène. Le bel endroit pour être heureux !…

Ces mots, à mesure qu’il les prononçait, l’écartaient de ce coin béni, de cette terre si doucement nommée « le jardin de la France. » Ils étalaient devant lui d’autres campagnes dévastées, pleines d’incendies fumans, de villages à sac, et le morne labour des batailles, hérissé de fosses fraîches et de débris sans nom… La patrie morcelée, le drapeau noir sur les villes conquises, cette même terre piétinée de bottes sanglantes, défoncée par les lourds canons, les interminables charrois de l’envahisseur, l’armée bavaroise dans les murs d’Orléans, ses éclaireurs longeant la Loire, à vingt-cinq lieues d’ici.

Et, dans trois jours, il lui faudrait s’arracher de son bonheur, aller retrouver à Ouzouer-le-Marché son bataillon, détaché à la 3e division du 16e corps ! L’incertitude de l’avenir, la menace du danger le tenaillèrent d’un affreux déchirement, mal pansé par l’acceptation noble du sacrifice. Il songeait surtout à sa femme, à sa souffrance de leur séparation, suivie pour elle de quelle anxiété ! Craignant qu’elle ne le devinât, il se hâta de rompre le silence, sans qu’elle en fût dupe.

— Comme nous trouverons bon l’an prochain de revenir à cette place ! La guerre sera finie, nous aurons oublié ce mauvais rêve. Nous serons délivrés, qui sait ? vainqueurs peut-être ! Il n’y aura plus qu’à travailler, pour réparer la brèche, élargir le foyer. Il faut songer à ceux qui viendront.

Il lui saisit tendrement les mains. Il parlait à phrases caressantes, évoquant le moment où il reprendrait sa robe d’avocat ; il ne plaiderait que de belles causes, elle serait orgueilleuse de lui ; ils habiteraient à Tours un clair appartement sur le mail ; tout un bercement de projets qui enveloppaient, ouataient l’avenir. Marie enivrée l’écoutait avec une extase enfantine, un regard presque craintif. Fragile dans sa robe blanche, dont les fleurs suaves exhalaient un faible parfum, elle souriait, souriait toujours davantage, un pli douloureux au coin de la bouche ; tout d’un coup le pauvre sourire s’effaça, dans un muet flot de larmes. Elle s’abattit sur l’épaule d’Eugène.

De loin, M. et Mme Réal, bras dessus bras dessous, qui venaient en causant avec le grand-père et l’oncle Gustave, les aperçurent. Ils obliquèrent, faisant le grand tour, par le bois de saules ; et, tandis que leur père expliquait à Gustave une plantation future, M. Real confiait à sa femme le parti qu’il venait de prendre. La situation lui dictait son devoir : il ne pouvait se résoudre à rester inactif. Il ne lui avait parlé jusque-là que de son désir et de ses scrupules : « Comment servir le mieux ? Les hommes capables de tirer un coup de fusil ne manquaient pas. Que chacun utilisât son savoir, ses aptitudes ! »

Inquiète, Mme Réal l’interrogea du regard.

— Tu te souviens de mon projet de torpilles ? On peut l’appliquer à la destruction des ponts, des voies ferrées. Poncet a parlé à la Commission. On a décidé de m’en faire construire un certain nombre. Mais les poudres spéciales et divers objets font défaut. Je suis forcé d’aller chercher cela en Angleterre.

Le visage de Mme Réal s’éclaira. Elle avait craint un départ plus dangereux. C’était bien assez des périls qu’allait courir Eugène, et que comptait affronter Louis de nouveau, dans le service de la télégraphie de campagne. Sans parler de la folie d’Henri, qui, malgré ses dix-sept ans, voulait absolument être soldat, lui aussi ! Il les harcelait de supplications, jurait de s’engager en fraude ; son père avait dû se fâcher.

— Quand comptes-tu partir ? demanda-t-elle simplement.

Elle ne faisait aucune objection, sachant que son mari n’agissait pas à la légère. Elle avait appris à respecter sa douceur ferme. Vive, expansive, ayant dans le ménage une part d’initiative et d’autorité, elle suivait du même pas depuis vingt-cinq ans la route quotidienne, se retrouvant toujours à l’unisson, dans un mutuel élan de confiance et de franchise. Belle encore, sous ses bandeaux noirs, le teint frais et le buste jeune, elle gardait une bonne humeur avenante, un constant équilibre moral.

— Je me mettrai en route avec Gustave, dit M. Réal, et de Rouen je gagnerai Honfleur ou Le Havre.

— Il ne faut pas songer à s’embarquer à Calais, intervint le docteur. On tomberait dans les croiseurs ennemis.

Il retournait créer une ambulance qui suivrait les mouvemens de l’armée de Bourbaki, sitôt celle-ci constituée. Le commandant de la Garde, chargé par Bazaine d’une mission politique auprès de l’Impératrice, n’avait pu rentrer dans Metz, et, venu offrir son épée à la Défense nationale, il avait accepté le commandement des troupes du Nord.

Le grand-père dit de sa voix menue, restée très nette :

— Gambetta a raison d’accueillir tous les dévouemens, sans distinction de parti. Bourbaki, Cathelineau, Charette, c’est bien.

Ils avaient rejoint sur la terrasse les jeunes gens. Marie avait encore les yeux rouges, mais son sourire était revenu.

— Est-ce qu’ils ne sont pas gentils à voir ? fit le vieux Jean Réal. Et dire qu’on ne voulait pas marier ces enfans-là ! Que diable, il n’y aura jamais trop de Réal !

Les yeux perçans entre les paupières ridées avaient immédiatement vu le drame intime. Il attira Marie, et, caressant d’une tape amicale la joue de son petit-fils :

— Va, mon garçon ! Je me suis marié comme toi la veille d’une guerre, et d’une rude ! Mais, en me battant, je revoyais ta grand’mère qui m’attendait, je pensais à mon toit de Charmont, à ces arbres, à ce champ-là. Ça me donnait du cœur. Tu vois, j’en suis revenu.

Rose, qui accourait, se jeta dans les bras de sa mère et, l’embrassant, annonça, essoufflée, avec une révérence comique :

— On réclame Messieurs et Mesdames pour le vin d’honneur.

Jean Réal, dont la bienfaisance s’étendait sur le village entier, avait invité tous les paysans amis du château. Une collation était préparée pour eux dans les communs. Pendant le dîner de noces, ils se régaleraient du bon vin pétillant et léger, de ce clos Réal célèbre à la ronde.

— Dépêchons-nous, avant que la nuit tombe. Et préviens ta grand’mère, dit Mme Réal à Rose, qui repartit au galop.

Sous un hangar tendu de toiles et décoré de branchages, une quarantaine d’hommes en blouse propre et de femmes au costume noir égayé d’un blanc bonnet de dentelles, les jardiniers du parc, les vignerons du domaine se pressaient autour des trois couples, en qui, de génération en génération, s’était renouvelée la famille des propriétaires de Charmont, Jean, Charles, Eugène Réal et leurs femmes. De la vieille Marceline à Charles, de Gabrielle à Marie, c’étaient, reliant le vétéran de Waterloo à la recrue de la Loire, une chaîne solide, un siècle de vertus domestiques et de traditions françaises. Tous obscurément les respectaient, reconnaissant en eux des représentans autorisés de leur race, des fils de cette terre tourangelle, leur aïeule commune. M. Pacaut, le maire, un forgeron retiré, porta la parole. La jeune Céline, la fille du garde champêtre, venait d’offrir un bouquet. Les trois femmes l’embrassèrent ; Eugène remercia. On débouchait, sur un signe du grand-père, les premières bouteilles, et quand les verres furent pleins, on trinqua à la santé des mariés, à la santé de la France. Les tables étaient couvertes de viandes, de gâteaux et de fruits ; les Réal et le maire s’éloignèrent, souhaitant bon appétit.

Ils sortaient de la cour, Marie poussa un cri. Surgi devant elle, un être hirsute gambadait, avec une grimace effroyable. Ricanant, il répétait, un doigt tendu : « les Prussiens ! » — C’est l’Innocent, fit Eugène, en rassurant sa femme d’une pression de bras, tandis que Pacaut écartait l’homme, une espèce de fou inoffensif, vivant de la charité publique. N’importe, Marie en conservait une impression pénible.

Une demi-heure après, dans la vaste salle à manger étincelante de bougies, autour de la nappe ornée des dernières roses de l’automne, de lourds surtouts d’argenterie et de monumentaux plats froids, les vingt-deux convives étaient attablés. Les potages desservis, le vieux Germain, tout ragaillardi, — il se rappelait le mariage de M. Charles ! — versait un porto sec, dont la solennité de sa main tremblante et le conseil respectueux de sa voix soulignaient la valeur.

Grand’mère Marceline tournait d’un côté, puis de l’autre, son regard joyeux ; ayant à sa droite le curé, à sa gauche le maire, elle surveillait avec une sérénité souriante l’assemblée : en face d’elle, son vieux Jean, à l’un des bouts, Eugène et Marie qu’ils n’avaient pas voulu séparer, à l’autre, le coin déjà bruyant des petits-enfans ; puis, répartis selon les préséances, les témoins, son gendre Du Breuil, ses cousins de Nairve, Poncet près de la comtesse de la Mûre, ses fils, sa bru. D’une oreille distraite, elle écoutait le murmure des conversations, si vieille, si blasée par sa longue vie, que ce terrible et inévitable sujet de la guerre, où malgré soi on revenait toujours, ne la troublait pas plus que l’affairement de Germain lançant, d’un regard de chef d’armée, deux domestiques et trois servantes portant saumons magnifiques et saucières.

M. Brémont, regardant avec bienveillance le plat qui allait lui arriver, disait à Mme Poncet :

— Je compte beaucoup sur M. Thiers. Il a rapporté de son voyage les sympathies de l’Europe. On affirme que, muni d’un sauf-conduit, il va se rendre à Paris, puis à Versailles, pour conférer d’une paix possible avec Bismarck. C’est un fin négociateur.

Mme Poncet, née Vedel, femme à grands os, à forte carrure d’Auvergnate, la bonté même, observa :

— Bismarck est plus malin que lui.

M. Bompin, le curé, vantait les volontaires de Cathelineau s’équipant au château d’Amboise. Cependant Eugène, aux hochemens de tête sceptiques du comte de la Mûre, peu convaincu de la nécessité de la défense : — « Que ne réunissait-on plutôt l’Assemblée ? » — racontait :

— Oui, on nous a distribué des Remington. L’armée de la Loire est solidement réorganisée, Vous avez beau m’objecter toujours Artenay, Artenay ! Eh bien ! oui, La Motte-Rouge a été battu, Orléans évacué. Après ? Depuis que le général d’Aurelles a pris le commandement, le 15e corps ne se ressemble plus. La discipline a refait des hommes, au camp de Salbris. On sait maintenant qu’il y a des lois martiales. Le 16e corps, sous le général Pourcet, s’est constitué de toutes pièces.

— La discipline, s’écria le cousin Frédéric avec son indépendance de partisan, belle chose ! Quel dommage que nous ne l’ayons pas tous dans le sang ! Cela dispenserait de faire fusiller pour un oui, pour un non, une broutille, un poulet volé.

L’inflexibilité de d’Aurelles devenait légendaire.

— Vous avez raison, dit de sa voix tranchante le vieux commandant Du Breuil ; chacun devrait trouver dans son patriotisme l’obéissance au chef et le respect de soi-même. Un homme qui répond non, ce n’est rien ; laissez-le dire à cinq cents, c’est la révolte. Un poulet volé, ce n’est rien ; mille, c’est la maraude. Sans discipline, pas d’armée !

M. Pacaut approuva, de toute son âme paysanne : c’était bien assez qu’un Allemand pût lui enlever sa basse-cour ou son cochon. Mais des Français, ah non !… Une exclamation de Mlle de la Mûre attira l’attention ; la jeune fille, de blême, en devint rouge. Louis, qui à sa prière donnait des détails sur le bombardement de Strasbourg, timide sous ce cercle de regards, baissa le voix, et avec une colère qui animait son visage calme :

— Nous avons reçu près de 200 000 obus. Vers le milieu du siège on était si habitué qu’on allait et venait dans les rues. Les faubourgs de Pierres et de Saint-Nicolas étaient en cendres, les musées, le Temple neuf et la Bibliothèque détruits ; car les Badois tiraient sur la ville plus que contre les remparts. Ils n’ont eu raison du général Uhrich et des habitans que la veille de l’assaut. Pas un édifice public ne restait debout.

— C’est horrible ! soupira Mme de la Mûre, entre deux bouchées d’un salmis de perdreaux. Oh ! les vandales !

Henri, jaloux de l’impression produite par son frère, regardait avec dépit sa demoiselle d’honneur tout oreilles. Il eût voulu, lui aussi, pouvoir étonner l’assistance par quelque aventure héroïque. Et dire qu’on allait encore laisser Louis, avec son peu de santé, repartir quand on lui défendait, à lui, de s’engager ! Henri maudissait ses dix-sept ans. Avec des muscles pareils ! Louis expliquait maintenant son évasion, sous un passeport d’employé de commerce. C’est égal, il avait de la chance d’être assis là, devant ce verre de Corton.

Tous pensèrent aux manquans, les Poncet à leur fils Martial, Frédéric et Maurice à leur frère Georges, le marin. Et avec eux l’image de Paris, où étaient enfermés le jeune sculpteur, soldat de la garde nationale, et le capitaine de frégate, détaché au fort d’Ivry, avec son équipage de la Minerve, — la grande image de la capitale s’empara des esprits. On savait que Paris résistait avec vaillance. Un ballon avait apporté la nouvelle de combats heureux. Mais pour combien de temps ?

Mme Réal, tournée vers son beau-frère, le vieux Du Breuil, lui demanda :

— Toujours sans nouvelles de Pierre ?

Il secoua tristement la tête. L’inexplicable inertie de Bazaine était depuis un mois le sujet de ses angoisses. Pourquoi le maréchal ne bougeait-il pas ? Quelle tactique obscure le maintenait acculé à Metz ? Non, pas de nouvelles ! Il ne savait si son fils était vivant.

— Il court des bruits alarmans, reprit Mme Poncet.

Le grand-père frappa de son couteau sur son assiette. Il voulait faire participer les absens à cette réunion de la famille, et, songeant à sa fille aînée, Mme Du Breuil, restée souffrante au fond de la Creuse, il leva son verre :

— Je propose de boire au souvenir de tous. — Dans ce toast qui englobait Amélie et Pierre Du Breuil, Martial, Poncet et Georges de Nairve, les regards, par une cordiale intention, se dirigèrent, dans un second haussement de verres, sur Frédéric si longtemps éloigné. Seul Maurice, le forestier, gardait un front soucieux ; que faisait à cette heure son fils, si différent de lui, trop pareil à sa mère, une créature dont il avait dû se séparer ? Gontran, petit crevé gros et fort comme un Turc, s’était, aux premiers bruits de la guerre, découvert une irrésistible vocation d’infirmier, puis, bientôt las du brassard, il était parti retrouver à Londres d’autres compagnons de plaisir.

Dans le court silence qui suivit, la voix de Poncet s’éleva, continuant d’horripiler Mme de la Mûre que l’éloge de Gambetta et tout ce qui touchait à la République, par conséquent à la Défense, faisait bondir :

— Mais songez donc, Madame, à la prodigieuse énergie de cet homme, à l’impulsion qu’il a donnée à la nation entière. En quinze jours, cet avocat de trente-deux ans, improvisé ministre de la Guerre et de l’Intérieur, non seulement rétablit l’ordre, mais, à force d’activité, de divination, d’entrain, rend confiance aux troupes, en fait jaillir du sol de nouvelles, crée du jour au lendemain des approvisionnemens, des armes. Ce que j’admire en lui, c’est moins ses étonnans côtés pratiques que le souffle fiévreux, l’intense patriotisme qui l’anime.

— Pourquoi pas 93 tout de suite ? lança M. de la Mûre.

Poncet répliqua :

— 92 seulement ! La Patrie en danger, la levée en masse !

Cette idée, continuait-il avec une conviction éloquente, écouté de tous, sauf d’Eugène et de Marie isolés dans la contemplation l’un de l’autre, cette idée du pays debout contre l’oppresseur était le grand honneur de Gambetta. La guerre, sacrilège en dehors des frontières, est sacrée en dedans. Vaste et criminel assassinat lorsqu’elle poursuit un but de conquêtes, c’est le premier, le plus beau des devoirs, aussitôt qu’elle défend les champs, les villes, la race même, les trésors et le passé d’un peuple, la patrie. Il fallait savoir gré à Gambetta, à ses collaborateurs, de leur immense effort. Rien qu’au ministère de la Guerre, délégué à un ingénieur civil, Charles de Freycinet, en deux jours le service avait été réorganisé. Il n’existait qu’un seul exemplaire de la carte d’état-major, trouvé à grand’peine ; par la photographie, l’autographie, on en fabriquait des milliers. Un bureau de reconnaissances centraliserait les renseignemens sur l’ennemi. Un comité d’étude des moyens de la Défense, avec Naquet, — Poncet était trop modeste pour parler de lui, — examinait, utilisait les inventions. On allait en Amérique chercher des canons, des harnais. On achetait des fusils à toutes les industries d’Europe. À Tulle, à Saint-Étienne, à Châtellerault, à Bourges, nos manufactures d’armes et de munitions fonctionnaient nuit et jour. En même temps, les décisions se succédaient, portant aux extrémités du pays le sang jeune d’une volonté ardente : — formation des corps de gardes nationaux mobilisés ; — suspension des lois d’avancement : à temps troublés, mesures exceptionnelles ; on n’avait plus de cadres, il fallait en faire ! — les mobiles, les mobilisés, la légion étrangère et les corps francs, groupés en armée auxiliaire, assimilée à l’armée régulière, noble idée fondant dans une même foule tous les soldats de la France ; on avait les mêmes devoirs, on aurait les mêmes droits ! — organisation de vastes camps régionaux ; vingt autres décrets encore !

Le maire, réservé jusque-là, et qui, de ses doigts d’ancien forgeron, déformés en spatule, s’ingéniait à manier verres et fourchettes aussi aisément que ses voisins, prit la parole. Tout cela était bel et bon. Mais, de cette masse de décrets, un pourtant l’offusquait : la déclaration de l’état de guerre pour tout département à moins de 100 kilomètres de l’ennemi.

— Quoi de plus naturel ? protesta le cousin Maurice. Dans le rayon de son inspection, il venait précisément de mettre en état de défense la forêt d’Amboise : vastes terrassemens, coupures de chemins, abattis d’arbres. Souffrant d’une chute de cheval au moment de l’enrégimentation des gardes forestiers à Paris, sur l’appel du capitaine des chasses, il avait été heureux de ne pouvoir s’y rendre ; il serait plus utile avec quelques vieux gardes, dans un pays dont il connaissait les ressources et jusqu’aux moindres sentiers.

Mais Pacaut grommela :

— Allez, ça n’est pas ça qui les empêchera d’arriver ! Alors, pourquoi nous forcer, nous autres, à nous en aller tous, avec nos femmes, nos enfans, le bétail, les grains, le fourrage, ne laissant derrière nous que les hommes valides, pour se faire tuer ? Comment ! il faudra brûler nous-mêmes les provisions qu’il n’y aurait pas moyen d’emporter. Et nos maisons, nos meubles, nos vignes, qu’est-ce que ça deviendra ? Et, s’ils avancent toujours, faudra-t-il avec nos troupeaux reculer jusqu’à la mer ? Non, ça n’a pas de bon sens.

M. Bompin opina :

— Et pourquoi nous rendre responsables, maire, curé, notables, de l’exécution d’une mesure aussi barbare ? Pas une commune ne s’y résignera.

Poncet, le seul qui eût l’âme vraiment stoïque (il n’était pas propriétaire), se disait en regardant ces deux faces préoccupées, Pacaut avec sa face bovine, M. Bompin avec son air de mouton triste : « Hélas ! là est vraiment le mal. Les paysans sont incapables de comprendre la beauté d’un semblable sacrifice, l’évacuation totale, le vide devant l’ennemi ! Ils préféreront voir leurs récoltes et leur bétail saisis, leur vin bu, leurs maisons souillées. Tout, plutôt que de mécontenter le vainqueur et de s’exposer aux représailles ! »

Le grand-père méditait, si absorbé qu’il ne remarquait pas Germain lui offrant du chaud-froid de volaille. Et Poncet, avec regret, songea :

— Lui non plus n’est pas de mon avis.

Mais le vieux Jean Réal parla :

— Je ne suis pas suspect d’indifférence envers mon pays, mais je crois que nous le servirons mieux en ne l’abandonnant pas. Cette terre qui est mienne et que j’aime d’une longue habitude, je ne veux pas la quitter ; je ne veux pas mourir hors de mon toit. Le sol est un être vivant, il faut le défendre pied à pied. Qu’il y ait un fusil derrière chaque haie, derrière chaque mur ; soldat ou non, que chacun prenne une arme, combatte sans répit, sans quartier. Voilà comme je comprends la lutte à outrance. Que tout le peuple de France se lève, jusqu’à ce qu’il ait chassé l’ennemi du territoire, jusqu’à ce que nous ayons reconduit le… dernier Prussien, de village en village, à la baïonnette, dans le rein !

À cette gaillardise, qui répondait au sentiment de la plupart, il y eut une petite ovation de bravos et de rires. Mais Pacaut, obstiné, riposta :

— Nous serons bien avancés quand Charmont rôtira comme Ablis et Châteaudun !

L’atrocité inutile de ces vengeances épouvantait les campagnes, indignait les villes. Des francs-tireurs, ayant surpris un escadron de hussards à Ablis, le village, aussitôt repris, avaient été régulièrement et froidement brûlé par le général major von Schmidt. À Châteaudun, un millier de francs-tireurs et de gardes nationaux commandés par Lipowski et de Testanières, avaient défendu la ville. Nul acte plus légitime, nul droit plus sacré. En retour, le général von Wiltich, maître enfin de la place, ordonne la destruction et l’incendie. Les soldats vont de maison en maison épongeant les bois au pétrole ; ils mettent le feu avec soin, contraignent, pistolet sous la gorge, des habitans à enflammer leurs propres maisons. Ils allument la paillasse d’une paralytique, ils tuent un vieillard et le jettent dans le brasier. Deux cent trente-cinq maisons sont calcinées ; la lueur est telle qu’elle rougeoie sur dix lieues. Et, lorsqu’ils s’en vont, après avoir frappé une contribution de 200 000 francs, et envoyé jusqu’à paiement complet quatre-vingt-seize otages au fond de la Poméranie, on trouve derrière eux le campement bestial d’une horde : des planchers jonchés d’os énormes et de viandes crues, des vêtemens de femme lacérés, salis, les portraits et les glaces troués de balles, partout des vomissemens, et sur la Grande Place des milliers de bouteilles vides et cassées.

Charles Réal s’écria :

— Raison de plus ! La guerre au couteau, puisque nous avons affaire à des sauvages.

— Et ce qui est pis, reprit Poncet, à des sauvages policés, agissant avec méthode. Ils refusent de traiter en soldats nos francs-tireurs, nos paysans. Ont-ils donc oublié leur propre exemple, leur levée en masse de 1813, les ordres de leur roi de ne pas revêtir l’uniforme et de nous courir sus ? Ils déclaraient ne faire la guerre qu’à l’Empereur ! Non, non, ils ont levé le masque. Ce qu’ils font, c’est une guerre de race ; ce qu’ils veulent, c’est l’anéantissement de la France !

Un souffle grave passa. Muets, les Réal unifiaient leur âme au destin de la patrie. Les visages montraient l’émotion intérieure, révoltée chez les hommes, douloureuse chez les femmes. Marceline et le grand-père revoyaient les heures cruelles de la première invasion. Mme Réal ne songeait qu’à ses fils ; Eugène et Marie jouissaient avec désespoir des minutes si brèves.

Une rumeur, un bruit de voix croissant, des pas dans le jardin se firent alors entendre. Il y eut un instant de surprise ; les domestiques étonnés, laissant là leur dessert, se rapprochèrent des portes-fenêtres. Jean Réal commanda d’ouvrir. On criait : au feu ! Une clarté confuse emplissait la nuit noire. Tout le monde se leva, désertant brusquement la table en désordre ; des chaises tombèrent ; on envahit le perron. Sur la terrasse, le groupe des paysans mêlés aux serviteurs du château considéraient, avec des exclamations étouffées, l’horizon rouge. On eût dit la réverbération d’un immense incendie. Lentement la lumière montait, empourprant le ciel sombre, effaçant les étoiles. Troublés, les convives gagnaient la terrasse, les deux groupes se fondirent.

— C’est Amboise qui brûle ! dit le maire.

Mais non, la silhouette de la ville se détachait sur le rayonnement de ce voile écarlate ; la clarté venait de plus loin, de foyers invisibles. Une vieille femme murmura :

— Les campagnes sont en feu !

L’étrange aurore resplendissait ; on voyait les pays s’étendre, à travers une inquiétante profondeur. Des arbres paraissaient prêts à flamber dans une fumée rousse ; la course des nuages agitait de grands spectres, la Loire roulait une eau sanglante. Soudain, ajoutant au mystère et à l’angoisse, le tocsin s’éleva des quatre coins de l’horizon ; au branle des clochers, la peur des villages appelait à l’aide. L’Innocent, grimpé sur le rebord des balustres, courait en criant, le bras étendu :

— Les Prussiens ! Les Prussiens !

Mais Poncet rassura les femmes :

— Ce n’est qu’une aurore boréale. J’en ai vu de pareilles, en Norwège.

Une gerbe de rayons fulgurans s’échappait du Nord. À l’Est, dans la partie qui dominait Paris, Metz, Orléans, Bourges, Dijon, un flux de sang noyait tout le firmament. On se regardait, émus du reflet sinistre aux visages. Eugène serrait dans ses bras Marie effrayée, dont la robe blanche était devenue rose. Malgré les explications de Poncet, les paysannes, autour du curé, faisaient le geste de la croix ; les paysans béans contemplaient en silence, consternés comme devant un signe annonciateur, une menace de fléaux terribles. Le tocsin sonnait toujours. Et chacun, tout en écartant l’idée superstitieuse, se sentait point d’un malaise indéfinissable, d’une crainte inconnue.

III

Martial Poncet s’éveilla, la tête lourde, dans le jour blafard de son atelier, rue Soufflot. Les images confuses du sommeil le poursuivaient, ce prolongement en rêve de la tumultueuse réalité : visions de foules et de remparts, fracas assourdi des canons du siège.

Décidément, il avait eu tort de boire hier soir tant de bocks au triomphe du parti de l’ordre. Son ami Thérould, — avait-on idée d’un anarchiste pareil ? — n’était qu’un saltimbanque : débiter de sang-froid des insanités pareilles ! Quant à Nini, pas de plus gentille petite femme. Il avisa, en désordre sur un escabeau, sa vareuse et son pantalon noir de garde national, trempés du déluge de la veille ; les passe-poil et la bande rouge avaient déteint. « Sale drap, sales fournisseurs ! » Dans un coin son flingot, un antique fusil à percussion, inoffensif et terni. Et encore Martial était des privilégiés, beaucoup ne possédant qu’un képi. Il bâilla, s’étira, puis, debout d’un saut, les pieds dans des babouches turques, il gagnait la petite cuisine, pour faire sa toilette, tournait le robinet ; l’eau ne vint pas ; on la mesurait. « Heureusement que la concierge a rempli les seaux ! » Et, barbotant à plaisir, il songea : « C’est aujourd’hui dimanche, 9 octobre, je ne suis pas de garde aux remparts avant mercredi. Trois jours de libres ! Nini viendra me poser mon Andromède… À moins qu’on ne batte le rappel comme hier, pour aller encore sauver le gouvernement ! »

À l’aise dans le vieux costume de velours brun qu’il affectionnait, il mouilla les linges qui enveloppaient l’argile de la statue. Sur des sellettes, deux ou trois maquettes grises dressaient la vie rudimentaire de leur nudité, sortant du limon vigoureusement pétri à coups d’ébauchoir et de pouce. Des moulages au mur plaquaient leur blancheur crue. Grand, maigre, visage spirituel et tourmenté, un front large qui rappelait celui de son père, le sculpteur allait d’une œuvre à l’autre avec une envie de travail, un regret du temps perdu ; il roulait sous ses doigts une boulette de glaise ; mais il la lança d’une chiquenaude à l’autre bout de la pièce : « Rien à faire ! »

Il revoyait la place de l’Hôtel-de-Ville envahie d’une foule compacte. Des affiches, placardées par les soins de la faction de Belleville, avaient donné rendez-vous aux gardes nationaux et aux citoyens pour demander d’immédiates élections communales. Les bataillons de Blanqui, de Flourens, de Millière étaient là, hurlant devant les portes fermées. Arrivent, sous une pluie torrentielle, Trochu à cheval et son état-major. On crie : « À bas les traîtres ! À bas les capitulards ! Vive la Commune ! » Pendant ce temps, les mobiles bretons prévenus accourent par le souterrain qui relie la caserne Napoléon à l’Hôtel de Ville. Leur apparition décontenance l’émeute. C’est alors qu’avait débouché sur la place son bataillon, avec plusieurs autres formés en hâte. Les membres du gouvernement, rassurés, sortaient pour les passer en revue ; il voyait Trochu prononçant un discours. Grandes acclamations de : « Vive la République ! À bas la Commune ! » On s’était dispersé quittes pour la peur. La pluie tombait toujours.

À peine un mois depuis le 4 septembre ! Qu’on était loin de cette radieuse journée où, dans un allégement universel, la jeune République souriait à tous les yeux, enivrait tous les cœurs, de cette première quinzaine où Paris semblait une énorme fête, avec ses rues débordantes de passans et de voitures, ses cafés bondés de filles et d’officiers de mobiles. La guerre, on n’y pensait plus ! Les choses s’arrangeaient du coup ; Paris n’était qu’espoir, azur, soleil. Ce gouvernement de la Défense, quel crédit il avait rencontré tout d’abord ! Martial se souvint d’avoir erré toute cette après-midi du 4, dans la gaieté de la foule. Il avait vu abattre les aigles aux devantures des fournisseurs, Favre et Ferry quitter la Chambre et annoncer à Trochu, rencontré au pont de Solférino, la proclamation de la déchéance. Le Gouverneur, venu au petit pas, regagnait le Louvre au trot, et, se mettant en civil, s’empressait, sur la prière d’une députation, de rallier l’Hôtel de Ville. Il y trouvait les onze élus de Paris, déjà constitués en gouvernement, — un moyen d’écarter les noms, inquiétans pour la masse, de républicains trop avancés, tels que Blanqui, Delescluze, Félix Pyat, Millière, accourus les premiers. Le général, sous condition qu’on sauvegardât les trois principes : Dieu, la famille, la propriété, promettait son concours ; on le nommerait Président, avec pleins pouvoirs militaires pour la défense.

C’est ainsi que, sous la direction de Trochu, ancien Gouverneur impérial, les députés de l’opposition, Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, Jules Simon, toute la représentation de Paris, moins Thiers, se trouvaient investis d’un pouvoir, illégal par la force des choses, mais consenti par la nation entière. La fraction du Corps législatif qui avait fini par se mettre d’accord, le palais évacué, convenait elle-même, sinon de reconnaître un gouvernement né de l’insurrection, au moins de ne pas le combattre, tant qu’il aurait à lutter contre l’étranger. Quant à Paris, grisé de sa révolution pacifique, seule la marche toujours avançante de l’ennemi avait pu le persuader que la guerre durait encore, et que la ville sacrée, la capitale du monde, était menacée à son tour. L’arrivée du corps de Vinoy, sauvé du désastre de Sedan par une retraite habile, la nomination de l’énergique Ducrot, prisonnier évadé, au commandement de l’armée, la reprise fiévreuse des travaux de défense commencés par Palikao, mais interrompus par le chômage dont les ouvriers avaient salué huit jours durant la chute de l’Empire, l’horizon chaque jour rétréci par le rideau des colonnes allemandes, les ponts de la Seine, de l’Oise et de la Marne sautant à mesure, les chemins de fer se repliant jusqu’à ce qu’Asnières et Vincennes devinssent têtes de ligne, jusqu’à ce que les derniers wagons rentrassent enfin derrière les portes murées, tous ces avertissemens réveillaient les craintes, sans dissiper les illusions ; personne ne croyait à l’éventualité d’un blocus, à la durée d’un siège.

Paris affamé, vaincu, cela paraissait à tous une chimère, un sacrilège impossibles ! Et pourtant on était sur un qui-vive perpétuel, on redoutait le bombardement ou un assaut brusque qui eût emporté les fortifications vieillottes, bousculé l’armée régulière, le 13e et le 14e corps, vieux soldats de Vinoy et formations hâtives de Renault. Ce qui n’empêchait pas d’aller voir, en badauds, les immenses parcs à bestiaux établis à l’intérieur des fortifications, l’engouffrement prodigieux des approvisionnemens aux Halles. On montait la garde aux remparts avec une insouciante légèreté : deux heures de faction, le reste en flâneries le long des tentes où l’on couchait le soir, en parties de cartes ou de bouchon, en tournées chez le marchand de vins. On était tout à cette vie nouvelle, au changement d’habitudes, de personnes, d’idées qu’apportait avec soi la République : souvenirs de 48, rappel de 92. Mais l’investissement, complet le 19 septembre, le cercle cadenassé des IIIe et IVe armées allemandes. Prince royal de Prusse et Prince royal de Saxe, avec le grand quartier général de Guillaume à Versailles, la débandade de Châtillon, ses zouaves hagards et son remous d’attelages éperdus, les intolérables conditions de Bismarck, publiques après l’entrevue de Ferrières, avaient, en même temps que fouetté le patriotisme et l’indignation, rendu plus nerveuse cette impressionnable population de Paris, de cœur ardent, d’esprit mobile, sautant de l’enthousiasme le plus fou au découragement sans cause, criant à la victoire le matin, le soir à la trahison.

Derrière le gouvernement débordé, pliant sous la multiplicité des besognes, derrière ces républicains honnêtes, mais incapables de se hausser à la maîtrise de leur mission, se levait un parti d’agitateurs, brûlant de remettre la main sur le pouvoir qui leur avait échappé, le 4 septembre. Ah oui ! on était loin des premières heures, où ce beau mot de République simplifiait, illuminait tout ! Quel chemin parcouru, ou plutôt quel piétinement !…

Au moment de rouler une cigarette, Martial s’aperçut qu’il n’avait plus de tabac. Il passerait aussi à la crémerie, avalerait une tasse de café, — il vivait d’une façon un peu bohème, mais sobre. Son petit groupe en marbre de Daphnis et Chloé lui avait l’autre année rapporté deux mille francs, mis alors en réserve pour les mauvais jours. Il ouvrit un vieux secrétaire Louis XV un peu bancal, dont il appréciait la courbe heureuse, fit jouer un tiroir à secret et prit à même quelque monnaie.

Il poussa le vantail de la porte, traversa de plain-pied la cour séparée de son atelier par un jardinet et par une haie de lilas. Devant l’écurie ouverte, un cocher et un palefrenier, rouges de santé, pansaient deux beaux chevaux, attachés aux anneaux du mur. Leur propriétaire, M. Blacourt, les contemplait avec satisfaction. Il salua Martial, dont il connaissait le nom depuis qu’ils habitaient la même maison. Comment, se dit l’artiste, ces trois gaillards ne sont-ils pas gardes nationaux comme moi ? Dans son bataillon, les gens mariés et d’âge mûr étaient en majorité. Au troisième, logeait un petit rentier, M. Delourmel, qui, pliant sous le sac, s’en allait courageusement monter sa garde. Pendant ce temps, les magasins, les cafés regorgeaient de commis et de garçons, gros et gras, qui se moquaient pas mal de la loi appelant tous les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans.

— Pas de lettres ? jeta-t-il sans conviction devant la loge. Depuis dix-neuf jours, il était, comme tout Paris, sans nouvelles, partageant l’inquiétude, la fièvre d’attente de cette multitude séparée du reste de la terre. Les journaux, avec leurs proclamations à effet, leurs tirades emphatiques, au lieu de tromper cette faim, l’excitaient. On avait bien appris la semaine dernière la reddition de Toul et de Strasbourg, nouvelles pires que le silence.

La concierge, Mme Louchard, femme hydropique et maussade, — car elle faisait tout dans la maison depuis que son mari, élu officier de la garde nationale, sans cesse dehors, pérorait aux clubs et chez les marchands de vins, — s’appuya sur son balai :

— Des lettres ? ah bien ! oui. Est-ce qu’ils pensent à nous, en province ? Et l’étranger, monsieur, pour qui nous avons tant fait ! Mais Paris n’a besoin de personne, Paris supportera tout !

Martial reconnut, dans cette amertume, l’exaltation du mari, homme remuant et bavard, aujourd’hui foudre de guerre, à l’admiration des petites gens du quartier.

Dans la rue, où des passans riaient, causaient comme en temps habituel, une averse commençait. Les trottoirs se vidèrent : seule une compagnie de gardes nationaux, derrière les grilles du Luxembourg, continua de gesticuler : — Portez armes ! Reposez armes ! avec plus de zèle que d’ensemble. Il se hâta d’acheter son maryland, entra dans la crémerie, au coin de laquelle se balançait, découpée en zinc, une vache rouge. La patronne, derrière son comptoir, sommeillait, énorme et apoplectique.

— Comme vous venez tard, monsieur Poncet !

L’horloge marquait onze heures. Disposant la tasse et deux morceaux de sucre sur une soucoupe, elle versait le liquide noir et fumant.

Bien que fortement additionné de chicorée, on ne buvait à la Vache Rouge, elle l’attestait du moins, que du vrai moka. À la devanture, une terrine de beurre salé étiquetée 5 francs le kilo, — de beurre frais, il n’était plus question, — faisait pendant au luxe inouï d’un croissant de Hollande. Une corbeille d’œufs sur le comptoir complétait le maigre assortiment. Deux ouvriers en blouse, coiffés du képi et déjà éméchés, firent irruption, poussant devant eux un lieutenant de leur bataillon. Ils réclamèrent de l’eau-de-vie. C’était le plus clair du commerce de Mme Groubet.

— À ta santé, citoyen lieutenant !

— Encore un que Bismarck ne boira pas, dit l’officier en absorbant la rasade.

Ils entamaient une discussion sur la réunion publique de la veille, rue de l’École-de-Médecine : « Tant qu’on n’aurait pas balayé le gouvernement ! » Une vieille femme, un cabas de tapisserie à la main, se glissa dans la boutique, et, tendant un litre, elle demanda comme la chose la plus naturelle :

— Deux sous de lait, je vous prie.

Les trois consommateurs écarquillaient les yeux. Mme Groubet, scandalisée, s’écria :

— Du lait ? mais d’où tombez-vous ? Du lait ? c’était bon du temps de l’Empire. Il n’y en a plus que pour les millionnaires.

Étonnée, la vieille femme murmura :

— Alors un œuf, je vous prie.

Elle posait deux sous sur le comptoir. La crémière éclata :

— C’est six sous pièce, madame !

Et, comme l’acheteuse, reprenant ses deux sous, s’en allait sans rien dire, Martial, en partant, entendit les gardes nationaux ricaner : « Elle débarque de la lune ! » Il regarda disparaître l’humble robe noire, le mannequin voûté sous le châle, pensif à l’idée de ces existences de cloporte autour desquelles le monde pouvait crouler, sans qu’elles s’en aperçussent. Cette réflexion lui suggéra : « Si je rentrais aussi dans ma coque ! Essayons de travailler, il n’y a que ça ! » Mais, sous le porche, il se heurtait à Mme Thédenat, portant un lourd panier. Elle habitait au quatrième avec son mari, le fameux Jules Thédenat, l’historien. C’étaient de vieux amis de la famille Poncet, des Du Breuil et des de Nairve. Martial s’élança :

— Je vais vous monter votre panier.

Mme Thédenat avait rougi sous ses bandeaux blancs. « Sans ce diable de charbon !… Et encore elle avait dû faire plusieurs boutiques, avant d’obtenir ses cinq kilos !… Quant aux provisions, elles ne pesaient guère. » Elle acceptait quand même de bon cœur, montant l’escalier devant lui ; elle raconta qu’elle venait des Halles : c’est là seulement qu’on avait chance de trouver un chou, des carottes. « Je sais bien que ce sont des légumes volés, dit-elle, mais la banlieue est abandonnée, les jardins n’ont plus de maîtres, et, sans nos maraudeurs, tout cela serait perdu. »

Martial sentit la délicatesse du scrupule. Il aimait Mme Thédenat pour son inépuisable bonté, pour les soins si dévoués, si discrets, dont elle entourait son mari ; il était sa divinité, son culte ; elle jouissait avec un orgueil touchant du prestige de l’ancien professeur au Collège de France, exilé volontaire du coup d’État, l’ami de Victor Hugo, de Louis Blanc, de Quinet. Depuis dix ans, Jules Thédenat, de retour, installé rue Soufflot, suivait de son modeste cabinet de travail, dominant le Luxembourg et Paris, le cours fatal des événemens. Tout en écrivant l’Histoire de la Révolution, il appliquait au tourbillon de l’heure actuelle sa philosophie prophétique, sa claire conception des choses.

Martial et Mme Thédenat avaient dépassé le premier, où logeait le jeune M. Blacourt. Des voix, venant du second, les frappèrent. Un chien aboya derrière la porte ; il y eut un caquètement éperdu, des battemens d’ailes de volatiles. « À bas, Pataud ! » gronda quelqu’un. — C’est le fermier de Clamart, dit Mme Thédenat. Quand l’immigration des paysans s’était rabattue, avec leurs basses-cours et leurs meubles, un arrêté du gouvernement avait mis à leur disposition les appartemens laissés vides par les fuites en province. C’est ainsi qu’au second, déserté par les Du Noyer, un magistrat et sa femme, gens d’une morgue et d’une prétention insupportables, campait, comme en pays conquis, toute une famille de paysans : fermier, mère, femme, frères, sœurs, sans compter les animaux. Martial, en passant devant le troisième, s’enquit du petit mobile de la Côte-d’Or, blessé à Chevilly, et que les Delourmel hébergeaient. À l’arrivée à Paris des 100 000 mobiles équipés en hâte dans les départemens, par le ministère Palikao, on les avait, faute de casernes, répartis provisoirement chez l’habitant. Mme Thédenat, sur son palier, mit la clef dans la serrure.

— Je ne sonne pas, dit-elle, car ma femme de ménage ne vient pas le dimanche.

Elle prenait le panier des mains de Martial, et, comme il s’esquivait :

— Restez, je vous en prie ! Mon mari sera content de vous voir.

Elle le fit passer de force par l’étroite antichambre, l’introduisit chez Thédenat : — Jules, M. Martial.

Thédenat, qui causait avec un ami, se leva, la main tendue. Il avait grand air malgré sa petite taille, une façon à lui de porter haut la tête, ses blancs et fins cheveux bouclés rejetés en arrière. Le regard se plantait droit, dardé par de larges yeux verts qui éclairaient la figure ardente et pâle.

— Asseyez-vous là, fit-il, en désignant une chaise au coin de la fenêtre… M. Poncet, le sculpteur ; M. Jacquenne.

Martial salua, avec curiosité, le proscrit de 52, un des irréconciliables qui, à l’exemple d’Hugo, n’avaient pas voulu profiter de l’amnistie impériale, un homme long et sec, à front fuyant, à menton volontaire, hérissé de barbe grise ; il avait une expression dure et paraissait perpétuellement irrité. Il reprit sa phrase interrompue :

— Vous avez beau dire ! la vérité n’est pas avec les avocats bavards. De quel droit veulent-ils garder en main la barre qu’ils ont indûment saisie ? Paris entend se gouverner lui-même. Ses députés ne sont plus à son image ; les élections communales s’imposent. Voyons, Thédenat, ne sentez-vous pas que la justice, le vrai patriotisme, sont du côté du peuple qui travaille et souffre, du peuple qui, lui, veut véritablement se battre et réclame la sortie en masse ? L’Association Internationale des travailleurs, la Fédération des sociétés ouvrières, c’est de là que part le plus sincère élan de la résistance. Le cerveau de Paris n’est pas à l’Hôtel de Ville, dans le Salon jaune ; il est dans ce pauvre troisième étage de la place de la Corderie, au Comité central des vingt arrondissemens !

Thédenat l’écoutait avec une sympathie mêlée de doute. Dix-huit ans d’exil, loin d’émousser les convictions de son vieux camarade, en avaient aiguisé le tranchant. C’était cette même verve qui rendait si vigoureux ses pamphlets de Bruxelles et de Genève, plus âpre encore.

— Non, Jacquenne. Je ne sens pas que le vrai patriotisme soit de faire de la politique sous le canon prussien. Et Dieu sait si j’aime ce peuple si vivant, si intelligent, quelle foi j’ai dans son idéal de justice et de liberté ! Mais tenez ! Hier, quand on criait sur la place : Vive la Commune ! notre ami le général Tamisier fit signe de prêter l’oreille à la voix des canons ennemis. — « Elle parle assez haut, a-t-il dit, écoutez- ! » J’ajoute, moi : — Tant qu’elle parlera, qu’on se taise !

Jacquenne reprit :

— J’admets. Alors, que le gouvernement fasse son devoir ! Au lieu de se borner à des proclamations ronflantes, à des hochemens d’encens sous le nez de la garde nationale, qu’il utilise les forces innombrables dont il dispose ! Qu’on se batte pour de bon ! Pourquoi a-t-on abandonné, après la débâcle honteuse de Châtillon, toutes les hauteurs du Sud-Est, cette ligne de redoutes commencées qui eût éloigné d’autant le cercle tonnant dont vous parlez, pour essayer de les reprendre, quand on a vu que les Allemands n’entraient pas le lendemain dans Paris, comme un couteau dans du beurre, selon le mot de Crémieux ? Cette réoccupation du plateau de Villejuif, belle victoire, ma foi ! Les ouvrages étaient vides. Et Chevilly, on prend soin de prévenir l’ennemi par une canonnade, on sort, le général Guilhem se fait tuer, oui, bravement. Mais à quoi ça sert-il ? une reconnaissance sans autre résultat que plus de 2 000 tués ou blessés, un mouvement dont la retraite est ordonnée d’avance ! Et Trochu ! parlez-moi d’un général en chef qui ne se donne même pas la peine de venir sur le terrain ou qui arrive le combat fini ! Comment, nous disposons de 500 000 soldats, nous avons pour centre d’opérations une ville formidable d’où nous pouvons rayonner contre un ennemi moins nombreux et dispersé ! Et nous ne tentons pas une trouée ! À défaut, pourquoi ne pas les harceler sans cesse, bouleverser leurs travaux ? On finirait par en avoir raison ! C’est fou d’immobiliser 300 000 hommes sur les remparts ! Pourquoi n’emploie-t-on pas autrement cette immense armée de la garde nationale ? Elle s’aguerrirait comme une autre.

Jacquenne parlait avec une conviction agressive. Aussi les choses justes qu’il disait paraissaient injustes dans sa bouche. Accouru d’exil au matin du 4 septembre, trop tard, il partageait les rancunes secrètes, les griefs publics, d’ailleurs en partie fondés, des Delescluze et des Blanqui. Non qu’il eût le bas appétit d’une place ; mais, sectaire, il souhaitait mettre en œuvre tout un système d’idées, mûries, aigries par trente années d’apostolat et de misère.

— Seuls, continua-t-il, Rochefort et Dorian valent quelque chose parmi ces gens-là.

Martial, qui comme tout Paris, s’était amusé aux cinglans articles de la Lanterne, ne put s’empêcher d’objecter :

— Ironie à part d’instituer une commission des barricades et de l’en nommer président, je ne vois pas qu’on utilise bien Rochefort. À quoi riment ces amas de pavés, aussi encombrans qu’inutiles ? Quant au ministre des Travaux publics, si populaire…

— Dorian, intervint Thédenat, c’est autre chose ! Je connais un ingénieur qui, aux Arts-et-Métiers, centralise les diverses commissions des Travaux publics. Leur activité est prodigieuse. Malgré le mauvais vouloir de l’artillerie, l’éternelle routine ! on fond des canons, on fabrique des affûts, on fait de la poudre, des cartouches ; les grandes usines construisent des mitrailleuses ; les industries privées travaillent à la confection des chassepots : au Louvre et dans les ateliers des chemins de fer, des centaines d’ouvriers transforment les vieux fusils en armes à tir rapide. Partout la science intelligente improvise des miracles. Nous voyons ce que peut la vertu de l’effort, le génie de la nécessité.

Un coup de sonnette, une exclamation joyeuse de Mme Thédenat, le bruit d’une voix connue. La porte s’ouvrit, donnant passage à un capitaine de frégate, aux favoris grisonnans, au visage froid et réfléchi. C’était Georges Réal de Nairve, commandant en second du fort d’Ivry. Il avait été appelé pour renseignemens de service au ministère de la Marine, on ne l’attendait pas au fort avant le soir, il en profitait pour venir sans façon visiter ses amis à l’heure du déjeuner.

— Vous voyez si je fais fond sur votre affection, dit-il.

La pénurie des vivres avait suspendu les invitations accoutumées. Toute une part de relations mondaines était tombée du coup ; on ne partageait qu’avec ses vrais amis.

— Bah ! dit gaiement Thédenat, les marins sont sobres.

De Nairve échangeait avec son cousin Martial une poignée de main. Jacquenne, qui à la vue de l’uniforme s’était renfrogné, reprit son réquisitoire, à l’adresse de Thédenat :

— Et les vivres ? pourquoi les laisse-t-on gaspiller de la sorte ? Quantité de gens n’ont jamais mieux vécu. Une telle imprévoyance confine à la folie : dans toute place assiégée, le rationnement est de règle. Mais, voilà, veut-on seulement tenir jusqu’au bout ? A-t-on la foi ? Ce n’est pas huit jours après l’investissement qu’aurait dû fonctionner la Commission des subsistances, onze jours après, qu’on aurait dû réquisitionner blés et farines. On a dilapidé un mois de résistance.

Théoricien de gouvernement, il trouvait toutes simples des mesures qu’à la place des gouvernans il n’eût peut-être ni osé, ni pu imposer.

— Ce que dit monsieur, releva de Nairve, est exact en principe. Mais pourquoi suspecter ceux qui ont assumé le périlleux honneur de la défense ? À qui ferez-vous croire qu’ils ne veuillent pas tenir jusqu’au bout ?

Jacquenne secoua la tête, comme s’il en savait long ; mais il dédaigna de répondre. De Nairve, blessé par ce mutisme, mesura la distance qui séparait leurs idées ; cet homme, qui une minute auparavant lui était indifférent, soudain lui fut antipathique. Jacquenne s’était levé, cherchant son chapeau. Il eut un léger ricanement, et, comme s’il espérait atteindre l’officier, — sans doute un de ces suppôts de l’Empire ! — il dit à Thédenat :

— Et les papiers des Tuileries ! Le rôle de ce Devienne, un président de la Cour de cassation mêlé aux louches amours de Marguerite Bellanger et de Napoléon le Petit ? Pour toute sanction, on le défère à l’enquête de ses pairs, et monsieur voyage, et quête continue. C’est à croire que votre gouvernement se fait le complice du régime de la corruption.

Il ajouta plus bas :

— Réfléchissez, il faut que vous soyez des nôtres.

Serrant sans chaleur la main de son ami, il partit, saluant à peine de Nairve et Martial.

— Diable de Jacquenne ! fit Thédenat, en rentrant. Et vous savez, Georges, c’est un esprit supérieur, un écrivain de race ; mieux, c’est un caractère ; il vit pauvre et dignement ; je sais des traits qui l’honorent. Il mourrait pour le bonheur du peuple. Seulement, il ne sait pas tenir la balance égale ! Sa logique inflexible pèse sur l’un des plateaux. — Il eut son fin sourire : — D’un côté toutes les satisfactions, de l’autre toutes les revendications humaines. Ah ! si les plateaux pouvaient se mettre en équilibre ! Je crains bien que, malgré sa bonne volonté, Jacquenne augmente encore l’écart.

Mme Thédenat annonça le déjeuner, et, voyant Martial brusquement debout pour prendre congé :

— Mais votre couvert est mis, vous n’allez pas nous faire l’affront de refuser.

Elle les précédait dans la salle à manger, intime avec son vieux bahut de noyer sculpté orné de plats d’étain, sa table ronde sous une nappe blanche, les chaises paysannes, la cage des canaris pendue devant la fenêtre. Martial se sentit à l’aise, touché par les assiettes à fleurs, la simplicité du service bourgeois, le pain rassis, la boîte de sardines pour premier plat. La bonhomie de ces deux vieux, qui lui rappelaient les habitudes de son père et de sa mère, la présence de son cousin de Nairve, lui donnaient une impression de famille, dont il était privé depuis longtemps. Que faisaient les absens à cette heure ? Ne pouvant se les imaginer, les uns à Tours en train de commenter l’arrivée de Gambetta, les autres à Charmont, tout aux derniers préparatifs du mariage, il jouissait de cette minute de détente, de sécurité au milieu de l’isolement et de l’inconnu.

On parlait du manque de nouvelles. Que devenait la province ? s’organisait-elle ? Quand les armées de secours pourraient-elles se mettre en marche ? C’était la hantise de tous. Le marin espérait. Il n’avait pu saluer sans émotion, en sortant du ministère, la statue de Strasbourg dans sa robe de drapeaux, et ses couronnes de gloire devenues des couronnes de deuil. Du moins, comme Toul, l’héroïque cité avait fait son devoir. Et Laon ! Il rappela la folie sublime de ce garde d’artillerie, révolté par la lâcheté de la ville se livrant elle-même : Henriot attendait que les Allemands entrassent et faisait alors sauter la poudrière, s’ensevelissant sous les morts et les ruines. Pour lui, il savait bien que son fort, s’il devait se rendre, se vendrait chèrement. Il était là comme dans un navire à l’ancre, avec une bonne cargaison de munitions et de vivres dans les soutes. L’équipage ne pouvait descendre à terre sans permission. Il dépeignit, avec la poésie simple de l’homme qui aime son métier, les habitudes conservées, la stricte discipline ; il évoqua la gueule des lourds canons marins aux sabords, les sentinelles aux bastingages, le timonier à sa longue-vue. À ces mots, ses yeux prenaient la nostalgie des grands cieux clairs au-dessus de la mer, balayés par les vents du large. Martial reconnaissait leur expression particulière aux de Nairve ; ils avaient, plus que les Réal, le goût de l’action, un besoin d’espace et d’aventure qui, des trois frères, avait fait un forestier, un matelot, un colon d’Amérique.

Mme Thédenat se levait pour changer les assiettes ; le sculpteur la prévint, voulut même, quoiqu’elle s’en défendît, apporter solennellement le Horsesteack entouré de pommes de terre bouillies. Et chacun de s’escrimer, avec bonne humeur, contre la chair coriace.

— N’est-ce pas que c’est très mangeable ? dit Mme Thédenat. Ils s’étaient mis au cheval depuis huit jours ; on faisait queue moins longtemps aux grilles des boucheries.

— D’ailleurs, dit Thédenat, bœufs et moutons ne sont pas meilleurs. Rien de navrant comme ces troupeaux malades, décroissant chaque jour, qui se traînent à la pâture, dans le Bois de Boulogne.

— Notre pauvre Bois ! soupira Mme Thédenat.

Elle n’y allait pas deux fois l’an, mais en bonne Parisienne avait souffert de sa dévastation.

— J’ai vu des francs-tireurs tuer à coups de fusil les derniers cygnes du lac, dit Martial. C’était le jour où l’on m’a pris pour un espion prussien. Comme je rentrais, avec mes petits croquis, les gardes nationaux m’ont arrêté, malgré le képi. Mais je les excuse, railla-t-il, on est garde national ou on ne l’est pas. Dans le service, nous ne connaissons personne.

On rit, sachant que, si la manie de la foule était de voir partout des espions, et des signaux suspects dans les lampes du soir, la rage de la garde nationale était d’arrêter tout le monde, les ingénieurs, les officiers, Trochu lui-même, l’autre jour.

Plaisamment, Martial prit de Nairve à partie.

— Vous souriez ? Mon Dieu, c’est vrai, nous sommes un peu mêlés ; on voit de drôles de figures dans les nouveaux bataillons. Mon lieutenant est un serrurier failli, mon sergent sort de Mazas. Les trente sous par jour ? La plupart les acceptent, évidemment, et les boivent ; on ne trouve plus d’ouvriers, ils aiment mieux gagner moins et ne rien faire. Mais, tout de même, il y a de braves gens. Témoin Delourmel. Et combien d’autres, le vieux président Bonjean, par exemple. Les soixante anciens bataillons sont bons. Je ne dis pas que nous méritions les éloges que nous a prodigués Trochu, après la grande revue où nous étions entassés 300 000, de la Bastille à l’Arc de Triomphe. Pourtant, à la longue, si on utilisait tout ce qu’il y a de valide, ça finirait par faire de vraies troupes. Il n’y a que le premier pas qui coûte.

— Pour cela, dit Thédenat, je suis de votre avis et de celui de Jacquenne. Une distribution d’armes et d’uniformes ne crée pas une armée ; mais il faut se garder de l’excès contraire : on peut devenir soldat sans vingt ans d’exercice ? N’est-ce pas, Georges ? Voyez les mobiles. Certains ont fui à Châtillon ; ensuite, à Villejuif, à Chevilly, ils ont crânement tenu. Demandez au petit Dijonnais qui est soigné chez les Delourmel, avec une balle dans l’épaule.

— J’aurais plus de confiance, déclara le marin, dans les mobiles de province que dans ceux de la Seine, dont l’indiscipline est déplorable. Ils se croient tout permis, abandonnent leurs postes. Et ce système néfaste des élections ! Cette liberté absurde de nommer leurs officiers ! Dire qu’ils s’occupaient à voter, pendant le combat de Châtillon !

— Pour moi, dit Thédenat, j’augure aussi bien de ce vaillant peuple de Paris, si l’on sait s’en servir, que de nos recrues des campagnes, dont je connais les qualités profondes. J’admirais à leur arrivée les Bretons pensifs et têtus, les Bourguignons au sang chaleureux comme leur vin, les Auvergnats solides, les Languedociens alertes. Il faut avoir confiance dans les vertus de la race.

Georges approuva, silencieusement.

Mme Thédenat parlait des ambulances. C’est là que Paris se montrait admirable, dans un élan de charité, qui faisait de toutes parts affluer les bons vouloirs, l’argent. En dehors des hôpitaux de la ville, de grandes sociétés, soudainement organisées, les Ambulances de la Presse, la Société française de Secours aux blessés, l’Internationale, créaient des milliers de lits. Les colonies étrangères rivalisaient de zèle. Un personnel médical et administratif surgissait et se multipliait. Des ambulances de campagne et des ambulances volantes doublaient les ambulances fixes, allaient jusque sous le feu. Au Palais de l’Industrie, au Corps législatif, aux Tuileries, à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, dans les jardins publics, dans les foyers des théâtres et beaucoup de maisons particulières, les blessés trouvaient des soins assidus ; et, si du cabotinage et parfois de vilains calculs s’y mêlaient, ces petitesses disparaissaient dans le grand mouvement de généreuse pitié. Ce que Mme Thédenat omit de dire, c’est qu’affiliée aux Sœurs de France, elle-même passait de longues heures au chevet des malades, dans une ambulance du Luxembourg.

Le dessert achevé, un pot de ces confitures où elle excellait, — on n’en referait pas cette année ! — les trois hommes, rentrant dans le cabinet de travail, s’accoudèrent au petit balcon. Ils contemplaient les maisons voisines, prudemment munies de drapeaux d’ambulance, les pelouses du Luxembourg couvertes de maigres troupeaux et, dans le jour bruineux, la masse d’arbres tachée de rouille par l’automne. Au loin, par delà le vaste horizon de toits et de cheminées, une ligne bleue voilait le cercle des bois, les collines indistinctes, le profil confus du Mont-Valérien. Ils se taisaient, songeant à l’autre cercle, aux milliers, milliers d’ennemis qui occupaient, bouleversaient les rians villages, cette jolie terre des environs où ils avaient promené leurs amours et leurs rêveries de jeunesse. Berges de Bougival, étangs de la Celle-Saint-Cloud, taillis de Clamart ! Noms frais comme des fleurs et savoureux comme des fruits : Fontenay-aux-Roses, Montreuil, Montmorency ! Ils erraient en pensée à travers les sentiers de ces bois harmonieux, dénouant de colline en colline leur frémissante guirlande, de ces bois où l’on avait essayé de mettre la torche, si pleins de sève qu’ils avaient refusé de brûler. Puis ils en revenaient à l’énorme ville étalée sous leurs pieds, et dont ils percevaient la rumeur, faite du sourd écho du canon, du bourdonnement des clairons, des voix, des pas, du battement des ateliers d’armes, des charrois sans fin, de l’immense vie confondue de deux millions d’êtres.

Thédenat, répondant à la discussion intérieure qui depuis le départ de Jacquenne se livrait en lui, dit à cœur ouvert :

— Ah ! si chacun n’avait qu’une idée : la Défense !… Puis, hochant la tête, il confia : — Je suis allé souvent à l’Hôtel de Ville, j’y ai de vieux amis, j’en suis toujours revenu peiné. Chaque fois, c’étaient des délégations de Belleville, des gardes nationaux en armes ; un jour, les délégués du Comité central et cent sept chefs de bataillons venant faire au gouvernement un cours de stratégie politique et militaire, réclamant l’envoi de commissaires du peuple aux armées. Un autre jour, c’est ce toqué de Flourens, le major de rempart, qui déploie ses troupes, exige 10 000 chassepots. Le temps passe en discussions, en harangues. Il faut calmer celui-ci, satisfaire celui-là. Les ministres, le gouverneur, le maire de Paris, ne savent à qui entendre. La réunion des vingt maires, nommés par le vieil Étienne Arago, défend les intérêts de chaque quartier, en face de la réunion du conseil, divisé lui-même sur l’intérêt public. On temporise, on tâtonne. J’en suis à me demander comme Jacquenne : Ont-ils la foi ? Pourtant ils sont patriotes. Trochu, un citoyen accompli, un brave, certes ! Mais cette force morale qu’il nous vante comme panacée universelle, en des temps pareils d’autres qualités la priment : la décision, l’élan, la volonté de vaincre. Cela lui manque. Moins de discours, plus d’actes ! Triste chose qu’un général noyé dans la politique ! Le premier de nos chefs semble mener le deuil du siège… Favre, l’honnêteté, l’éloquence : un homme de sentiment, quand il faudrait un homme, tout court. Jules Ferry, un travailleur, un résolu ; mais que peut-il dans la confusion générale ? Jules Simon, orateur flou, fait pour la chaire, non pour la tribune. Picard, un sceptique, un habile Garnier-Pagès, la bonté même. Rochefort, pas à sa place, Emmanuel Arago, un nom sonore ! Pelletan, sans grande influence. Tous, on dirait que le poids de leur responsabilité les écrase… Il y avait Gambetta, il est parti.

Il regardait du côté de l’horizon, derrière l’océan des toits, derrière les retranchemens invisibles, vers l’étendue de la France. Martial ému, de Nairve déguisant son trouble, l’écoutaient encore. Tout cela, le marin se l’avouait ; mais, regard triste et bouche close, il s’enfonçait dans le chagrin de sa clairvoyance, le mutisme de sa discipline.

Tous trois ne pouvaient détourner leurs yeux de la ligne bleuâtre et de ce ciel brumeux qui, par delà l’ennemi, planait sur le mystère des provinces lointaines, sur l’agitation de la patrie.

IV

— Il faut, dit Nini, que je sois à quatre heures au Café de la Régence.

— Bon, dit Martial, en lui faisant signe de garder la pose, nous avons deux heures devant nous.

Et, avec cette ardeur fébrile où l’artiste tentait de s’arracher à la tristesse de l’heure présente, il pétrissait d’un pouce nerveux l’argile molle d’où sortait, frissonnant de vie, le torse crispé d’Andromède captive. L’aveu, cette fois officiel, de la capitulation de Metz, la perte du Bourget, il ne pouvait distraire sa pensée de ces deux nouvelles, dévoré d’une douleur et d’une humiliation qu’augmentait encore l’annonce de l’armistice probable, négocié par M. Thiers. Arrivé de Tours et descendu au ministère des Affaires étrangères, le vieux diplomate, avec l’appui du gouvernement, allait s’efforcer d’obtenir à Versailles une suspension d’armes et un ravitaillement qui eussent permis de convoquer une Constituante. À la lecture des journaux que Mme Louchard leur avait apportés en même temps que le déjeuner, sa colère avait été telle, qu’aussitôt expédié le ragoût venu de la crémerie, une ou deux cigarettes fumées rageusement, il avait voulu se rejeter aussitôt dans le travail, essayer de reprendre le fil interrompu de la matinée.

Debout contre un paravent en guise de rocher, Nini nue jusqu’à la ceinture, d’où sa chemise retombait en blanche draperie, retenue au renflement de la hanche, cambra son jeune buste renversé, les bras inégalement levés, tordus par des lions imaginaires. Ses cheveux blonds ruisselaient sur son dos ; sa poitrine dressait la double rondeur des seins, petits et fermes avec leurs fleurs en pointe. Chauffé à rouge, un grand poêle jetait sur sa peau mate un reflet rose. La jolie frimousse parisienne souriait d’un air d’ennui résigné, conscient de la mission d’art remplie. Martial s’acharnait à rendre le modelé vivant des côtes, soulevées par la respiration et l’effroi. Il ne retrouvait pas l’émotion plastique du matin, cette entente du sculpteur et du modèle, cette secrète communion de l’argile et de la chair. Tout à coup Nini cessa de sourire et dit :

— Si on tenait Bazaine, on lui ferait griller les pieds dans le poêle !

Martial laissa son ébauchoir ; plus moyen ! Et, sans embrasser sa maîtresse, comme il faisait d’habitude, la pose finie, il se mit à marcher de long en large, exhalant à petites phrases saccadées son indignation :

— Douze balles dans le corps !… Quel misérable !… Livrer une armée pareille, des généraux par douzaines, trois maréchaux, cent soixante-quinze mille hommes ! Et des aigles, des armes, des canons, en veux-tu, en voilà ! Et Metz encore !

— C’est ignoble ! dit Nini, qui, assise près du poêle, rajustait à son épaule ronde les dentelles de sa chemise.

— Et c’est le moment que le gouvernement choisit pour parler d’armistice ! Comme s’il n’y avait plus de Français en France, plus d’armées, plus de Paris, plus rien. On met les pouces, après un pareil soufflet sur la figure ! Alors quoi, il n’y a plus qu’à se coucher dans la boue, à tendre le dos aux bottes allemandes ! Et le Bourget, c’est du propre ! On enlève une belle position, le lendemain on la laisse reprendre. Tant pis pour ceux qui se font tuer ! Trochu s’en fiche. Il a son plan !

Nini fredonna l’air connu :

Je sais le plan de Trochu,
Plan ! Plan ! Plan ! Plan ! Plan !
Je sais le plan de Trochu ;
Grâce à lui, rien n’est perdu.

Elle avait une grâce frondeuse de gamine de Paris, un charme à elle ; avec cela, la franchise d’un camarade, une petite personnalité qui tenait à distance les galanteries trop libres.

On sonnait vigoureusement, une voix sépulcrale proféra :

— Ouvrez, au nom de la loi !

— C’est ce fou de Thérould, dit Nini déjà derrière le paravent, tandis que Martial déverrouillait la porte.

Sur un long corps dégingandé, une longue figure osseuse, canaille et bon enfant. Le rapin se glissa avec une flexibilité de Pierrot funambule et, jetant un regard circulaire, il désigna en louchant effroyablement le chapeau de Nini suspendu à un chevalet, le lit défait, les reliefs du déjeuner ; puis, prenant la voix de Gil Pérez, il lança sur trois notes différentes :

— Oh !… Oh !… Oh !…

— Bonjour, Thérould, cria Nini, je me rhabille.

— Le flagrant délit étant constaté, je n’insiste pas. Eh bien ! mes petits agneaux, qu’est-ce que vous pensez de ça ? — Avec emphase, un bras au ciel, il parodia la grosse lèvre et les yeux sourcilleux de Jules Favre : « Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses ! Nous sommes au péril, non à l’honneur… » Et patati, et patata !

— Tais-toi, dit Martial, j’en suis malade.

— Malade ? Pas tant que le gouvernement. Ce qu’on va le flanquer par terre ! Tout Paris est dehors, ce n’est qu’un cri… Ah ! mon vieux, épatante, ton Andromède !… Oui, a-t-on idée de soliveaux pareils ?

Martial ne protesta pas. Chaque jour, en lui comme en presque tous, baissait la confiance du début dans les hommes du 4 Septembre. Leur popularité s’amoindrissait, aux récriminations furieuses des journaux et des clubs, motivées par tant d’impuissance et d’inaction. Qu’avait-on fait depuis le 9 octobre ? Deux sorties inutiles, l’une sur Bagneux-Châtillon, l’autre sur la Malmaison. Deux pertes d’hommes et de munitions, tentées sans véritable esprit de lutte, sans but précis, et qui ne répondaient ni à la trouée en masse, ni au harcèlement continu. Deux satisfactions publiques à la nécessité de faire quelque chose. D’avance, la retraite était prescrite, et, pourvu qu’elle s’effectuât en bon ordre, le Gouverneur était content. L’indifférence avec laquelle il avait qualifié la perte du Bourget, « trop en flèche, de nulle importance stratégique, » et laissé égorger sans l’appui d’un canon 1 200 braves par la Garde prussienne entière, cette superbe, mêlée à tant d’inertie, se conciliait mal avec l’intelligente ardeur qu’on eût souhaitée du chef suprême de la défense.

Nini sortit de derrière le paravent. Thérould, balayant de son képi le plancher dans une révérence à la mousquetaire, se déclencha le cou, comme s’il eût voulu lui jeter sa tête en hommage. Un rouleau sortait de sa poche ; Nini, fureteuse, s’en empara :

— Voyons le chef-d’œuvre !

Thérould feignit l’angoisse :

— Touchez pas ! Collection unique !

Il étala une série de caricatures, Napoléon, l’Impératrice en déguisemens ignobles, toute la basse revanche de la haine. Thérould était de ces intransigeans qui n’estimaient pas payer trop cher des malheurs de la France l’écroulement de l’Empire. Il poursuivait les rois d’une inimitié personnelle, ne jurait qu’anarchie, république universelle. Non qu’il eût des convictions réfléchies, mais il avait pâti de l’insuccès et de la pauvreté, il était de ces cervelles creuses que toute aristocratie offusque ; sa vanité puérile prenant à la lettre les excitations révolutionnaires, il jugeait que places, gloire, honneurs, la société les lui volait, devait les lui rendre un jour. Au demeurant, excellent diable, très gai, tournant à tous vents, dangereux seulement quand il avait bu. Il déploya des journaux, une affiche vert tendre qui appelait les femmes aux armes, et lut :

— Les Amazones de la Seine. Hein ! Nini,… « pour rendre aux combattans tous les services domestiques et fraternels compatibles avec l’ordre moral et la discipline militaire. »

Elle eut un franc éclat de rire.

— Ce n’est pas tout, Nini, tu peux te signaler par des services plus éclatans encore. Suppose que les Prussiens entrent à Paris ; ils te trouvent gentille et veulent te le dire. Tu leur tends un doigt ; au bout de ce doigt il y a un dé, dans ce dé de l’acide prussique : Prussique ! Admire la coïncidence ! Tu piques, le Prussien tombe foudroyé. Plusieurs s’approchent, mais toi, tu te dégages, tranquille et pure, laissant à tes pieds une couronne de morts.

— Que c’est bête ! fit Nini, choquée.

— Très bon moyen, affirma Thérould, préconisé par le citoyen Allix. — Il frappa sur ses journaux : — J’ai là des choses étonnantes : le feu grégeois retrouvé, les pareballes qu’on pousse devant soi comme des brouettes. Nous avons encore l’inondation des égouts par un bras de la Seine, avec un appât irrésistible pour y attirer l’armée allemande ; la manière de prendre les obusiers au piège comme des éléphans. Ça vous fait tordre ? Du sérieux, maintenant. J’en ai pour tous les goûts. Des documens de première marque, des pièces pour l’Histoire ! Il montra un Bulletin des Municipalités tout chiffonné. Voilà l’immortelle proposition de Courbet — saluez ! — demandant que la colonne Vendôme soit déboulonnée, les rues portant des noms de victoires ou de généraux débaptisées comme coupables de perpétuer « le souvenir et l’idée anti-démocratique de la guerre ! » Voici le Combat de jeudi, ce que j’appelle « le bon Combat » du citoyen Félix Pyat, la trahison de Bazaine encadrée de noir, un exemplaire échappé à la fureur de la foule. Hein ! le toupet du Gouvernement qui a osé démentir, et qui, aujourd’hui, nous sert le poisson avec la sauce du Bourget et le persil de l’armistice !

L’armistice ! Martial revit les siens ; il ne savait rien d’eux ni de la province, depuis la dépêche de Gambetta, annonçant la perte d’Orléans après Artenay et la formation de l’armée de la Loire. Il leur avait cependant écrit plusieurs fois, mais, si les ballons emportaient les cartes-lettres, aucune réponse privée ne parvenait ; seules, quelques dépêches officielles, confiées au retour précaire des pigeons-voyageurs. Que pouvaient penser son père, tous les Réal, de la mission de Thiers ? Cette perspective de l’armistice ne devait-elle pas les révolter comme lui ? Bien des braves gens, qui faisaient leur devoir, pensaient pourtant que ce parti douloureux était le plus sage, éviterait de pires désastres. Possible ! Mais la paix qu’on signerait ensuite ruinerait et démembrerait la France. Tout serait perdu, même l’honneur. Non, une partie de la bourgeoisie seule pouvait songer à acheter aussi chèrement son repos. Le pays n’y consentirait pas ! Il eut un doute… la province ? les campagnes ?… Et puis, que faisaient les armées de secours ?

Nini, avec cette foi simple, cette résolution sincère qui animait les femmes de Paris, protesta, une flamme dans ses jolis yeux marrons :

— L’armistice ? Je voudrais bien voir ça ! Il n’y a donc plus de chevaux aux abattoirs ? plus de pain sur la planche ?

Sous la pluie et la rafale, dans le jour glacé du petit matin, des queues résignées s’allongeaient aux boucheries, attendant l’ouverture. La petite bourgeoise et l’ouvrière, les riches d’hier devenus les nécessiteux d’aujourd’hui, sans une plainte, sans une bousculade, se rapprochaient dans la communauté du besoin, l’acceptation de la nécessité, payant d’une pénible patience l’humble morceau de viande quotidien.

Thérould roula soigneusement sa collection, signalant au passage deux ou trois pièces remarquables : l’Appel au Peuple anglais de Louis Blanc, l’Appel aux Provinces d’Edgar Quinet, la Lettre aux Allemands de Victor Hugo. Le grand poète jouissait d’une vogue énorme. C’est à lui qu’on avait été demander le premier sou pour la souscription des canons. Thérould aperçut sur le divan un volume neuf des Châtiments, qui pour la première fois venaient de paraître en France. L’acteur Berton devait, le lendemain, lire à la Porte Saint-Martin l’Expiation ; avec la recette, on fondrait un canon. Et, campé théâtralement, le rapin déclama :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo, sombre plaine !
Comme une onde qui bout…

— M’sieu Poncet ! M’sieu Poncet !

Le concierge, Louchard, faisait irruption, très ému :

— On bat le rappel dans les quartiers voisins ! Les rues sont pleines de gens qui courent. Il y a plus de cent députations à l’Hôtel de Ville. Beaucoup de bataillons lèvent la crosse en l’air.

Il paraissait déguisé sous l’uniforme ; on s’étonnait de voir un képi à deux galons surmonter sa face blême et sournoise, un sabre lui battre aux jambes. Une jubilation relevait d’un vilain sourire sa bouche tombante, faisait cligner ses yeux.

— Ça va être le tour des purs. Dans quarante-huit heures nous aurons la Commune. Tous les bons citoyens vont marcher.

Il disparut, bruyant comme un frelon noir qui se cogne ; il allait à toutes les portes et jusqu’aux maisons voisines annoncer la grande nouvelle, ce « chambardement » où il comptait bien pêcher en eau trouble. On ne voyait que lui à la mairie, où, dans les comités d’armement, d’équipement, de vigilance surtout, il avait des amis. Une bonne nomination d’adjoint ne lui semblait pas au-dessous de son mérite. Il s’était distingué lors de la parade des engagemens. Un décret ayant ordonné dans chaque bataillon la formation d’une compagnie de marche, 6 500 volontaires seulement s’étaient offerts, malgré la réclame à grand orchestre. Au Panthéon, sur une estrade drapée de rouge avec l’inscription : La patrie en danger, surmontée d’un drapeau noir portant : Strasbourg, Toul, Châteaudun, se dressaient des tables couvertes de registres. Au bas, des tambours exécutaient toutes les cinq minutes un roulement. Les bataillons de l’arrondissement défilaient, mais le plus souvent, pour éviter l’enrôlement, ils se bornaient à crier au passage : « Tous ! tous ! » sans que personne sortît du rang.

— Une révolution ? s’écria Thérould. Il faut aller voir ça !

— Nous n’attendons pas le rappel ? demanda Martial.

— Plus souvent ! moi, d’ailleurs, je lève la crosse.

Le bataillon dont ils faisaient partie n’était cependant pas hostile, quoique du deuxième ban. À mesure qu’il s’était créé de nouveaux bataillons, ils se trouvaient, par le mode même de recrutement, de moins en moins bien composés. La nécessité d’armer, d’équiper, au milieu d’un désarroi total et dans le plus bref délai, cette énorme masse d’hommes, n’avait pas été sans quantité d’abus, de fraudes, de gaspillages. Beaucoup s’étaient fait délivrer plusieurs fusils, les marchands de vins en avaient à revendre. L’équipement s’effectuait mal, livré à l’arbitraire des maires, la garde nationale relevant comme la garde mobile du ministère de l’Intérieur, non de la Guerre. Ce qui contribuait puissamment au désordre, c’était la nomination des officiers à l’élection. Autant de primes données à des calculs plus ou moins avouables, tablant sur de vils intérêts. Quelques bons choix ne compensaient pas les mauvais.

Martial et Thérould avaient sauté sur leurs képis ; Nini, prête en un tour de main, rose de plaisir à l’idée d’une bagarre, répétait :

— Dépêchons-nous, nous descendrons ensemble jusqu’au pont Saint-Michel.

Ils étaient sur le pas de la porte, quand elle dit :

— Martial, et ton flingot ?

— Ça, non ! fit-il : réservé à l’usage des Prussiens !

Une pluie fine tombait. Ils aperçurent dans l’écurie ouverte les deux chevaux de Blacourt, gras et luisans sur leur bonne litière. Le palefrenier, qui n’avait pu se dérober plus longtemps à ses devoirs militaires et que Louchard avait pris dans son bataillon, relevait la paille à la fourche, tandis que le cocher, également affublé du pantalon noir à bande rouge, coupait en petits morceaux un pain entier dans une vannette. Depuis que l’avoine était rare, plusieurs propriétaires nourrissaient ainsi leurs chevaux.

— Si ce n’est pas dégoûtant, murmura Nini, quand tant de pauvres gens se rationnent !

Par l’entremise de Louchard, Blacourt avait trouvé à la mairie l’emploi de ses facultés pacifiques, un service qui le dispensait de monter la garde. Sous le porche, le locataire du troisième, M. Delourmel, et Tinet, un ouvrier relieur qui logeait avec sa femme dans une mansarde au cinquième, entouraient Louchard en pérorant : — Les capitulards sont renversés ! Dorian est président de la République. Le pouvoir nouveau se constitue. — Et, apercevant Martial : — C’est un délégué qui me l’a dit, il vient de monter chez M. Thédenat, pour lui demander, de la part de Jacquenne, le grand proscrit, s’il veut entrer dans le gouvernement.

Justement le délégué descendait, plutôt amer. On le pressa de questions.

— Le citoyen Thédenat se réserve. On se passera de lui. Place aux purs ! En avant, citoyens.

Souterraine et puissante, toute une organisation révolutionnaire couvait. À côté de l’Internationale et de la Fédération ouvrière, fondues dans le Comité central des quatre-vingts délégués d’arrondissement, collaboraient des petits partis, guidés par des hommes d’action et des publicistes : Blanqui, le vétéran légendaire des prisons, martyr de son idéal ; Flourens, jeune, paré de son courage et de ses aventures ; le proscrit Delescluze, avec l’accent de conviction de sa voix douce et ardente ; Félix Pyat, le faux romantique ; Jules Vallès, écrivain de talent fourvoyé ; et combien d’autres ! Leurs journaux ne prêchaient que guerre à outrance, lutte à mort. Ils avaient trouvé dans les dernières nouvelles un thème excellent.

Le boulevard Saint-Michel était plein de monde, les omnibus n’avançaient plus. Des compagnies de gardes nationaux, sans fusils, s’écoulaient vers l’Hôtel de Ville. Le long des trottoirs, dans les cafés, aux fenêtres, on se groupait, on s’interpellait. Sur toutes les figures, une animation inusitée ; on sentait la révolution dans l’air. Les rappels intermittens, battus dans la brume, croissaient et décroissaient, en cadences angoissantes et sourdes. Nini les quittait au pont Saint-Michel, perdue aussitôt dans la fourmilière. Un même sentiment de révolte et d’hostilité courait de l’un à l’autre : Metz, le Bourget, l’armistice ! On n’avait pas une plainte pour le gouvernement ; tant d’impéritie avait lassé les bonnes volontés, promptes d’ailleurs au changement, faciles à rebuter. En aval, en amont, la Seine, que malgré soi l’on sentait barrée, de Choisy à Sèvres, hérissait sous le voile de la pluie ses vaguelettes, en un remous d’étang, non de fleuve libre. Une tristesse flottait sous le ciel bas, où le vent chassait les nuages. Plus le courant humain les entraînait, de la rue de Rivoli vers la place de Grève, plus ils se laissaient aller à la fièvre ambiante. Ils s’abdiquaient peu à peu dans cette âme spontanée, collective, des foules. Une immense rumeur se propageait en ondes. En se rapprochant du centre de l’agitation, Martial était frappé par le nombre de ces faces de douleur et de colère. On ne discutait plus le gouvernement, on en voulait un autre.

Lorsque après un long piétinement, ils débouchèrent sur la place de Grève, le soir rapide commençait à tomber. En proie à la surexcitation générale, ils n’entendaient plus ce bourdonnement qui les avait troublés tout à l’heure ; ils étaient une des voix perdues, une des mille parcelles de cet immense amalgame humain, d’où montait un tumulte de vociférations, de huées, de vivats, un des mille souffles de cette forge aveugle d’où demain allait sortir. Ils ne pouvaient faire un pas, serrés dans l’étau de la masse mouvante. Le vaste rectangle compris entre le quai de Gesvres, les bâtimens annexes, la rue de Rivoli n’était qu’une nappe noire en ébullition ; en face, au-dessus du frémissement des têtes d’où émergeaient des bustes de cavaliers, des drapeaux, des crosses, l’Hôtel de Ville, dans le crépuscule blême, dressait sa façade monumentale, avec le cadran déjà lumineux de l’horloge, les hautes fenêtres d’où se penchaient en gesticulant des grappes d’hommes.

Autour d’eux, Martial entendait les propos se croiser : — Les sept baies de milieu, c’est la salle du Trône. — À bas Thiers ! — C’est de cette fenêtre-là qu’Étienne Arago a parlé ! — Qu’est-ce qu’il a dit ? — « Vous aurez les élections municipales, elles ont été demandées parles maires et acceptées par le gouvernement ! » — La Commune, alors ? — Vive la Commune ! — Non, non ! pas de Commune ! Arago l’a crié lui-même. — Si ! vive la Commune ! — Une vague soulevait Martial et Thérould. Ils se trouvèrent au milieu de la place. Quelqu’un dit : — Le général Tamisier vient d’arriver… Un autre : — Les deux bataillons qu’il amenait ont refusé de marcher. Tous ceux qui viennent en font autant. Le gouvernement a donné sa démission. Le départ d’une compagnie causa un reflux. Les gardes s’éloignaient, insoucians, dans un échange de quolibets et de rires. Mais un violent mouvement se produisit. Les tirailleurs de Flourens se faisaient place, leur chef caracolant en tête, manches cousues de galons, bottes à l’écuyère vernies. Des acclamations partirent, saluant une chute de petits papiers lancés du premier étage par les envahisseurs. C’étaient des listes du gouvernement nouveau ; elles couraient de main en main, applaudies, conspuées. Il n’y en avait pas deux pareilles ; les noms de Dorian, de Blanqui, Pyat, Delescluze, Millière, Louis Blanc, Victor Hugo étaient les plus fréquens. Des réclamations s’élevèrent ; une voix demanda : Jacquenne ! Sur un morceau de liste déchiré, maculé, Martial put lire : « Mégy, Ledru-Rollin, Barbès… » — Mais il est mort ! s’exclama Thérould. On le regarda d’un mauvais œil.

Des hurrahs retentirent ; il y eut une poussée formidable. Martial et Thérould, à demi étouffés entre des poitrines et des dos, meurtris de coups de coudes, furent jetés en avant, pris dans le flot irrésistible qui, mêlant aux tirailleurs de Flourens des centaines de badauds, de gardes, d’ouvriers, franchissait le porche, envahissait d’assaut l’escalier, se répandait à travers couloirs et salons, dans un fracas de portes, un effrayant vacarme. Lorsque cette trombe s’arrêta, Martial ne vit plus Thérould. Il essaya de respirer, étourdi, avec la sensation qu’il n’avait pesé qu’un fétu. Il était entre un vieillard qui ricanait stupidement et un homme barbu, nu-tête, braillant : — La déchéance ! — D’autres cris répondaient : — Destitution ! à Mazas ! à Vincennes !… Martial se rendit compte qu’il était dans l’embrasure d’une porte, accoté au mur. Il ne pouvait rien distinguer à travers la forêt des bras levés et des fusils brandis, seulement un plafond peint et doré, le haut des larges fenêtres et des rideaux jaunes, dans la dernière lueur du jour. Ce jour qui tombait, la tristesse du ciel gris derrière les vitres, le traversèrent d’une brève mélancolie. On le bousculait, il s’arc-bouta ; prenant appui sur l’épaule du vieillard, qui marmonna furieux, il se servit de la plinthe du mur pour se hisser. Il était là comme dans une tribune vivante, la foule si tassée qu’on ne pouvait faire un mouvement. Il put voir la longue et large table du Conseil, les membres du gouvernement assis ; il reconnut Jules Favre à sa moue dédaigneuse, Jules Simon, le général Trochu avec son képi brodé d’or, Jules Ferry, Garnier-Pagès dans son faux col, tous immobiles sur leurs sièges, très pâles, mais résolus. Les tirailleurs de Flourens les enveloppaient. Trochu fumait un cigare avec calme.

Le tapage était assourdissant. L’atmosphère, chargée de la fumée du tabac et d’acres émanations, s’épaississait. Martial vit Jules Favre se lever, jeter quelques mots, mais de toutes parts jaillissait : — Vive la Commune ! En face, dominant la salle, un individu coiffé d’un bonnet rouge, et juché sur des banquettes, faisait entendre des roulemens de tambour, entrecoupés de cris sauvages. Une étrange ivresse luisait dans les yeux égarés, tordait les bouches hurlantes. Martial, devant ce spectre de 93, fut pris aux nerfs : l’orgueil d’assister à un spectacle de l’histoire, et aussi une sympathie pour ces hommes silencieux, dépositaires du pouvoir, dignes sous l’avalanche des griefs et de l’insulte.

Maintenant, un inconnu au visage jaune occupait la table, devenue tréteau public. — Lefrançais ! Un lapin ! dit à son côté un homme barbu, je le connais bien, je suis boucher à la Villette ! — Plus haut ! lança le vieillard qui paraissait plongé dans le ravissement. On n’entend rien… C’est cela ! Bravo, la déchéance ! Vive le Comité ! Donnez les noms !… Lefrançais parut déconcerté. Sans doute la liste n’était pas préparée. Mais, aux cris de : Vive Flourens ! À bas Trochu ! un nouvel orateur s’emparait de la table. Gustave Flourens, — c’était lui, — marchait de long en large, le verbe haut, l’air arrogant ; il agitait ses manches lisérées de galons, faisait voler les encriers et les écritoires sous le martèlement de ses bottes éperonnées. Millière se joignait à lui ; figure de quaker, les yeux tendus sous des lunettes, les mains fiévreuses ; impossible d’obtenir un moment de silence. À peine saisissait-on par bribes : — … Prisonniers…, otages… Toutes les voix protestaient : — Il faut les fusiller ! Qu’on en finisse ! Et par-dessus tout, couvrant le bruit, revenait dans un mugissement la clameur souveraine : Vive la Commune ! Du temps passa ; la nuit était proche. Flourens, maître de la table, lisait des décrets, sommait, toujours en vain, les membres du gouvernement impassibles à leur place, bras croisés sur la poitrine, de donner leur démission. Il arpentait le tréteau comme un fou, repoussant un vieux capitaine qui à chaque instant lui tendait un brevet, répétait d’une voix aiguë : — Nommez-moi donc ministre de la Guerre, je réponds du succès ! — Une diversion se fit. Martial brusquement perdit pied. Autour de lui, on s’écartait, on criait : Gare ! Dans un ah ! ah ! de satisfaction, des garçons de bureau apportaient les lampes Garcel. D’un pas assuré, d’un air tranquille, automates de l’habitude, ils accomplissaient à l’heure précise leur besogne accoutumée ; un gouvernement s’effondrait, Paris changeait de maîtres, mais eux continuaient leur service, projetant sur le grouillement des corps le cercle paisible de la lumière jaune.

Dans le sillage, Martial, sous l’impulsion de ses voisins, avança. Cinq ou six rangs pressés le séparèrent des membres du gouvernement et de la table ; il suffoquait, tant la chaleur, l’écrasement étaient forts. Devant lui, en l’air, rien, que le buste agité de Flourens, le singulier raccourci de ce visage hagard que les lampes éclairaient par en dessous, le voile dense et flottant de la fumée, les dorures vagues du plafond. Les figures qui l’entouraient, l’ensemble de la salle, dans ce mélange d’ombre et de clarté, lui parurent fantastiques ; il entendait Flourens proclamer, son nom en tête, au milieu de dénégations ironiques, la liste de son choix. On la discute avec violence, repoussant Rochefort, acclamant Millière, Delescluze, Dorian, Dorian surtout dont la popularité fait l’homme de tous les partis ; Blanqui et Félix Pyat soulèvent une tempête ; des noms encore… À bout de souffle, Flourens faiblit. Dorian, dans un émoi inexprimable, proteste qu’il n’est pas un homme politique, mais un travailleur, un fabricant ; il ne peut diriger la guerre !… Multipliant les refus, le ministre descend de la table et se retire, en plein bacchanal… — Dorian président ! Dorian dictateur ! Quelques-uns, les moins enragés, imitent sa retraite. Un double courant s’établit, renouvelle en partie, autour des prisonniers, le cercle de geôliers et de curieux. Martial parvient en jouant des coudes à gagner la porte qui se referme derrière lui.

« Quelle heure est-il ? Qu’est-ce que je fais là ? » fut sa première pensée. Il se trouvait dans un vestibule où l’on circulait moins difficilement ; un couloir spacieux, de hautes portes sculptées, un grand escalier de marbre ; et partout des groupemens, un va-et-vient, une vibration de ruche. Sa rancune contre le gouvernement tombait, n’avait plus la forme hostile de ce matin ; il lui en voulait toujours, mais il le jugeait à plaindre ; les outrages et la violence, loin de servir à quelque chose, n’étaient bons qu’à compliquer la situation. La fermeté que ces hommes montraient en refusant leur démission aux menaces, les intentions patriotiques, quoique désordonnées, de leurs adversaires, est-ce que tout cela ne devrait pas aboutir, dans cette heure si grave, à mieux que ce gâchis ? Tant à faire, et tant de forces perdues ! Au dépaysement de l’endroit, au spectacle insolite, une tristesse l’étreignit. Déjà, le 8 octobre, il avait été peiné par la dernière manifestation. Sans les bataillons de l’ordre ! Viendraient-ils seulement aujourd’hui ? Il sentit son impuissance, fut humilié avec Trochu, Jules Favre, les autres. Que se passait-il à présent dans la salle ? Une générosité plus forte que ses préventions, la conscience soudaine que Flourens et consorts n’étaient qu’ambitions brouillonnes, plus dangereuses mille fois que la bonne volonté maladroite du gouvernement, le ramenaient à une appréciation juste. Un besoin de dévouement le saisit : se rendre utile.

« Tâchons de sortir ! Si je pouvais rejoindre mon bataillon ! » Comment s’orienter ? Un dédale de pièces, de corridors, de galeries. Quel escalier prendre ? Après bien des crochets et des détours, il atteignait le rez-de-chaussée, puis une cour. Les tirailleurs de Tibaldi gardaient la porte, visaient brutalement les laissez passer. Il dut revenir sur ses pas. Et toujours cette foule d’hommes armés, ces faces de colère, de méfiance, de triomphe ; des meneurs fanfarons, de pacifiques gardes nationaux ébahis d’être là ; et ces profils sinistres qui surgissent des troubles, et ces badauds incorrigibles dont la présence obstinée sanctionne les révolutions. Mais Thérould ? Où pouvait-il être ? Martial pénétrait dans l’immense salle du Trône, envahie comme le reste, quand il croisa Jacquenne, portant haut la tête, d’un air grave et mécontent. Allait-il sauver la République ? Une horloge au mur marquait sept heures et demie. Il s’étonna, ayant perdu la notion du temps. Quelqu’un lui prit le bras. — C’est vous, Méjean ? fit-il en reconnaissant un employé des Archives, petit homme rageur, ancien militaire. D’où sortez-vous ? — De là, dit Méjean, en désignant un couloir sur lequel donnaient les bureaux des adjoints et des secrétaires. Il haussa les épaules, et, baissant la voix, il attira Martial dans une embrasure :

— Vous n’imaginez pas ce qui se trame ! Il paraît que le gouvernement, avant d’être tout à fait envahi, a accordé, sur la requête des maires, les élections municipales, sans fixer de date. Dorian vient d’arriver chez Étienne Arago, et supplié de tous côtés, il a signé avec le patron, Schœlcher, Floquet et Brisson, un décret fixant le scrutin à demain. L’affiche vient de partir à l’imprimerie. On croit tout sauver ainsi ! On ne fait que céder à l’émeute, sans bénéfice aucun… Il parlait d’un jet, trouvant enfin quelqu’un à qui se confier : — Au lieu de masser quelques bons bataillons, qui enfonceraient les portes et nettoieraient la salle du Conseil ! Le gros Picard, dès le début, s’est esquivé à l’anglaise. Malin comme il est, j’espérais qu’il nous enverrait la garde. Rien encore ! Et dire qu’on était averti depuis hier ! Étienne Arago avait prévenu Adam, le préfet de police… Et ce jobard de Trochu qui a fait retirer les postes de mobiles, quand il a vu que ça se gâtait ! Pas de coups de fusils, pas d’effusions de sang ! La force morale ! Une bonne blague. Quand on pense que, si l’on voulait, par les souterrains… Méjean allait trop loin. Qui sait ? la garde nationale finirait par arriver ! Tout se dénouerait pacifiquement. Cette horreur de la guerre civile, plutôt que d’amoindrir Trochu, l’honorait. Illusion certes, mais noble. L’archiviste continua :

— Si vous aviez vu l’envahissement du Conseil municipal, une bande menée par Delescluze et Tibaldi ! Ils ont enfoncé à la hache la grande porte du bas, et, grimpant par l’escalier en fer à cheval, ils ont fait place nette, saccageant fenêtres, banquettes et pupitres. En un clin d’œil, plus de maires. Ces Tibaldiens, quelles brutes !

Une clameur lointaine, qui venait de l’intérieur du palais, les fit se regarder. À ce moment une bousculade les sépara. On entendait un bruit montant de tambours battant la charge ; Martial suivit des Bellevillois qui couraient. Il était dans le vestibule de tout à l’heure. Subitement, du grand escalier, précédés des tambours roulant, un chef de bataillon et des gardes nationaux du 106e s’élancèrent. Ils se heurtèrent à la porte close de la salle du Conseil, et après sommations l’enfoncèrent. Mais, à l’intérieur, l’entassement était tel que seuls, le commandant, le porte-drapeau et quelques hommes purent pénétrer. Collé contre un mur, Martial interrogea un des arrivans : Charles Ferry était avec eux, ils étaient du 7e secteur, et conduits par M. Ibos. Inquiets de leur chef, ils s’impatientaient déjà devant la porte refermée, et, l’enfonçant une seconde fois, un plus grand nombre pénétra. Le hourvari ne cessait pas. Un petit sergent, resté dehors, grimpa sur les épaules de ses camarades, et de là put commenter la scène interminable. De longues minutes d’attente, des phrases brèves : les Tibaldiens harangués par Flourens veulent à tout prix faire feu ; le commandant Ibos monte aussi sur la table, il commence un discours. Soudain la table se rompt en deux, Ibos bascule et tombe. Remonté sur l’autre moitié, Flourens parle toujours. La situation empire. On parle de conduire les prisonniers à Mazas, de les fusiller en route. Le commandant fait un signe, les gardes se massent d’un seul côté, contournent la table… — Attention ! dit le sergent. Ils se rapprochent des membres du gouvernement ! Ils les enlèvent !… et, dégringolant, il rallia sa troupe, fit la haie. Dans une confusion, un tumulte, au milieu des coups de poing, Martial vit passer, emporté à bras, le général Trochu, un képi de garde national sur la tête. Les hommes du 106e enserraient Jules Ferry, Emmanuel Arago. Mais le flot se referma, barrant la fuite aux autres. Sous les imprécations, les fusils en joue, les trois libérés descendaient l’escalier dans ce tourbillon. Martial, saisissant l’occasion, voulut s’échapper avec eux. Il ne put franchir dix marches ; furieux, les Tibaldiens le repoussaient, l’un d’eux l’avait empoigné au collet : — De quel bataillon es-tu ? Pour qui ? — Lâchez-le ! c’est un frère, commanda une voix connue. — Martial stupéfait hésita à prendre la main que Thérould lui tendait. Le peintre, tout débraillé, les yeux brillans, le teint rouge, sentait l’eau-de-vie. Il déclara, plein d’attendrissement et de mansuétude :

— Ah ! ma vieille, quel beau jour ! Tu n’en reviens pas, hein ? — Il s’appuyait sur lui, comme heureux de fortifier son équilibre. Et plus bas : — Parfaitement. Il n’y a qu’à faire la grosse voix, ils obéissent. On me prend pour un membre de la Commune ! Ce sont de bons diables, nous avons trinqué. Et, montrant une porte près d’eux, il ajouta : — J’ai fait de la besogne depuis que je t’ai quitté. Tiens, voilà le salon de Blanqui. J’ai copié plus de vingt listes.

La porte s’ouvrit, démasquant la profondeur d’un salon rouge, et, dans la lumière des lampes, des dos courbés sur une table, d’autres personnages se démenant. Ils entendirent : — Eh bien ! tu seras préfet de Metz ! — Ah ! mais non, je n’en veux pas. Bordeaux, soit ! — Toi, Lechurel, à Nîmes… Bacu, directeur des Postes ? — Qui a la Préfecture de police ? — On la supprime. — C’est idiot ! Est-ce qu’on gouverne sans police ? Donnez-moi la Police ! Dégoûté, Martial se détourna : la curée !

Plus loin, des marchands, des femmes qui portaient des brocs de vin, des paniers avec des saucissons, des cigares, allaient de groupe en groupe. On vint chercher à manger pour les prisonniers. Il vit emporter une tranche de cheval dans un morceau de pain, destiné à Jules Favre. Des affamés en sueur mâchaient, buvaient ; beaucoup, de fatigue ou d’ivresse, gisaient par terre. D’autres, congestionnés, leur fusil entre les jambes, assis le dos au mur, ronflaient. On respirait un air lourd et surchauffé ; une buée couvrait les vitres, les panneaux et les glaces. Une horrible odeur de chair malpropre, de drap et de cuir mouillé écœurait Martial. La tête lui tourna. Sa tristesse croissait avec sa lassitude.

À partir de ce moment, tout se résuma pour lui en une suite incohérente de tableaux, avec cette précision coupée de lacunes, cette sensation de l’absurde qu’on trouve si naturelle en rêve. Allant, venant, prisonnier libre, il vécut des heures tumultueuses, hanté par une succession de visages, dont certains l’obsédaient. Il errait comme un somnambule.

Du temps s’écoula… Un tirailleur de Flourens saigne du nez. Un gros chien remuant la queue furète partout, cherchant son maître. Une nouvelle poussée de gardes nationaux ! Ils montent sans trop de résistance. Ce sont des bons, du 17e. Charles Ferry est encore avec eux. Ils occupent un salon, mettent des sentinelles aux portes de la salle du Conseil et de celle de Blanqui. Ils arrêtent et déchirent au passage les ordres de la Commune. Les insurgés finissent par s’en rendre compte, crient : — Aux revolvers ! — Blanqui et Flourens se montrent, s’enquièrent. Le commandant du 17e ordonne ; — Empoignez-moi le citoyen Blanqui ! — Une lutte. Un petit vieux qui semble n’avoir que le souffle se débat, secoué, tiraillé, écartelé. On voit blêmir sa face grisâtre où proémine un grand nez cassé, sur une bouche démeublée. Un vaste front, des yeux où l’idée brûle. Son col est arraché, sa houppelande se déchire. Un coup de pistolet éclate. Où est Thérould ?…

… Ailleurs, ce grand vieillard ascétique, à l’air orgueilleux et fin sous des cheveux blancs, c’est Delescluze. Il parle avec un chef de bataillon de la garde nationale couvert de boue. Autour d’eux, des gens à mauvaise mine. Ils murmurent : — C’est un commandant qui accourt des avant-postes. — Aussitôt des vivats. — Il faut y aller aussi ! Il faut sortir ! La levée en masse ! — Exécutez les lois, dit l’officier, les hommes de vingt à vingt-cinq ans au combat, de trente-cinq à quarante-cinq dans les forts, les vieillards derrière les remparts. — Un tonnerre d’applaudissemens. On veut le proclamer général en chef…

… Martial est maintenant dans la salle du Conseil. Comment, déjà minuit ? Voilà Blanqui, délivré, qui réapparaît, le cou nu, les vêtemens en désordre. On l’accable de poignées de mains, on lui fait fête. Il s’asseoit à la table avec Delescluze, Flourens, Minière et un homme blême qui est Banvier. L’ascendant tranquille de Blanqui, sa voix grêle, mais nette, annoncent le maître. Sa plume grince sur le papier. Il signe des ordres, des ordres. Il réglemente l’émeute. Au bout de la pièce, dans l’embrasure d’une des deux fenêtres sur la Seine, les prisonniers sont réunis, assis sur des chaises, plongés dans leurs réflexions. Garnier-Pagès et le général Tamisier se taisent, Jules Simon échange un mot avec son voisin le ministre de la Guerre, le général Le Flô en civil. Jules Favre, avec un beau mépris, dort la tête renversée, la bouche ouverte. Les tirailleurs de Flourens, postés en demi-cercle, les surveillent, prêts à faire feu à la moindre tentative de délivrance.

… Encore un trou ; une vision qui ne se relie à rien. Il a dû s’écouler des heures. Martial, la tête dans ses mains, est affalé sur une marche d’escalier, près de la cour des cuisines… Mais que fait donc la garde nationale ? Va-t-on laisser tuer comme cela les représentans de la France ? Vingt bataillons devraient être arrivés depuis longtemps. Pourquoi Paris ne se lève-t-il pas ?… Des voix. C’est Delescluze et Dorian qui passent. Ils causent avec animation. Les choses ne vont donc pas toutes seules ? Méjean, — d’où sort-il ? — s’asseoit près de lui, bien las. Martial n’est pas surpris, c’est le songe qui continue. Méjean parle : — Ils sont moins fiers ! Les bons bataillons arrivent et cernent l’Hôtel de Ville ! Ah ! Ah ! Ah ! Pas moyen de quitter la souricière. Aussi on négocie, on transige. Il faut voir leurs figures : d’abord la jactance, puis le doute, maintenant l’inquiétude. Dorian, croyant bien faire, s’est entremis. On ne les poursuivra pas… Mais entendez-vous ? Il y a du nouveau en bas. On débouche des souterrains ! … » Tous deux se précipitent. Des commandemens en breton ; les mobiles du Finistère, baïonnette croisée, foncent, déblayant le rez-de-chaussée.

… Une heure encore. Il paraît qu’on a trouvé Étienne Arago errant dans un escalier, à l’entrée des sous-sols. Méjean s’est fait reconnaître d’un capitaine. Il donne des indications sur la disposition des couloirs : on aurait vite fait d’enlever toute cette canaille ! Ce n’est pas l’envie qui en manque aux mobiles. Mais non, on compromettrait la vie des otages ! Le général Le Flô lui-même est venu donner des ordres. À aucun prix, que le sang ne coule. Du moins on a ramassé deux cent cinquante braillards, ils sont sous clef dans les caves. Enfin, enfin, les portes s’ouvrent devant deux compagnies du 106e et du 17e, envoyées par Trochu, Jules Ferry en tête. Ils parlementaient depuis des heures. Les mobiles leur frayent le chemin, prennent d’assaut le grand escalier, et parvenus à la salle du Conseil, s’écartent pour laisser passer Ferry et les gardes. La porte cède. On aperçoit les émeutiers en désarroi, braquant le fusil sur leurs captifs. On entend la dure voix de Ferry, et, quelques instans après, Blanqui sort au bras de Tamisier, qui protège de l’autre côté Flourens. Décidément, il y a eu transaction. Pêle-mêle descendent, fripés, livides, les yeux cernés, les cheveux collés, Jules Favre, Millière, Garnier-Pagès, Delescluze, Simon, Ranvier, les deux gouvernemens délivrés ensemble, et s’amnistiant l’un l’autre.

Dans la fraîcheur glacée de la nuit, Martial s’éveillait ! Hors de la fantômale clarté de sa prison, les ténèbres que rendait plus noire la lueur tremblotante des réverbères, les haies épaisses de gardes nationaux dont les fusils scintillaient confusément, le souffle vif du vent, lui furent un soulagement infini. En même temps, il gardait une souffrance, une honte obscures. Le vertige dont la ville entière venait d’être frappée l’emplit de regrets. Il pensait à ce débordement d’excès et de folies, à ce coupable exemple de guerre civile ; amèrement il évoqua les garnisons des forts, l’armée aux avant-postes, les sentinelles en faction ; au delà, la France qui, confiante dans sa capitale, s’armait pour la défendre ; et entre eux, derrière leurs tranchées, les Allemands à l’aguet, attendant joyeux que les Parisiens s’égorgeassent, pour entrer.




DEUXIÈME PARTIE


V

Charles Réal sortait, avec Poncet, du Petit Séminaire, où il venait de rendre compte à la commission d’armement. Il ramenait de Londres des caisses d’explosifs. Tous deux allaient à la Préfecture faire régulariser sa nouvelle mission : la fabrication à Saint-Étienne des fameuses torpilles perfectionnées par Poncet. M. Réal disait en quelques mots son voyage, Gustave aperçu à Rouen ; — le docteur organisait son ambulance de campagne. Le train était plein d’officiers échappés de Metz, venant s’offrir. Ils commentaient la proclamation de Gambetta, regrettaient qu’on vînt parler aux soldats de trahison. N’importe ! puisque Gambetta voulait se battre, ils en étaient.

Le Sorcier avait reçu la veille une carte-lettre de Martial qui donnait sur l’émeute et les élections de Paris quelques détails confirmant une dépêche tombée d’un ballon à la Flèche. Le gouvernement, sentant le besoin de faire renouveler ses pouvoirs, avait obtenu au nouveau plébiscite une majorité énorme : 442 000 oui contre 49 000 non. Deux jours après avaient eu lieu les élections municipales : un maire et trois adjoints par arrondissement.

— Diables de Parisiens ! dit Poncet, ils choisissent bien leur moment pour jouer à la révolution ! Enfin, cela aura du moins servi à consacrer la République aux yeux des brid’oison pour qui la « fôorme » est tout.

— Reste à connaître, dit M. Réal, le jugement de la France.

— Bah ! bah ! que ferions-nous aujourd’hui d’une Assemblée ? Orléans, Napoléon, Chambord, chaque parti voudrait tirer à soi, et pour cela traiter au plus vite. Les élections se feront toujours assez tôt. Moi, je répète avec Favre : « N’ayons qu’un cœur et qu’une pensée : délivrance de la Patrie. »

— Qui sait pourtant ce qui sortira de la démarche à Versailles de M. Thiers ?

— Mais, mon bon Charles, c’est une question tranchée. Thiers a échoué, il nous revient. La Prusse n’a voulu admettre ni le ravitaillement de Paris, ni la participation à une Constituante des élus de l’Alsace et de la Lorraine. Autant avouer qu’elle compte nous arracher les deux provinces !

— Alors, fit M. Réal, en pensant à ses fils, — car, bien qu’il eût préféré une paix honorable, il acceptait dans toute sa rigueur le sacrifice, — adieu vat ! comme dit notre cousin le marin.

À la Préfecture, antichambres et couloirs bourdonnaient de solliciteurs. Ils croisèrent des silhouettes de policiers devant les bureaux de la Sûreté, oh régnait depuis trois semaines A. Ranc. Il était arrivé par ballon en même temps que Kéralry, qui, ayant résigné ses fonctions de préfet de police, était, après une courte mission à Madrid en vue d’obtenir des secours militaires du maréchal Prim, reparti pour le camp de Conlie, où il devait organiser les forces de Bretagne. Plus loin, des journalistes venus à la publicité, une armée de postulans à toutes fonctions publiques, des radicaux en quête de sous-préfectures, garnissaient les embrasures, couvraient les banquettes. Grâce à Poncet, ils n’attendirent qu’une demi-heure. Plus rien qu’un timbre à faire apposer au Maréchalat. Ils descendaient l’escalier quand le « Sorcier » salua familièrement un monsieur très pressé, qui souleva sa casquette blanche à guirlandes d’or entrelacées, M. Steenackers, le directeur des Postes et Télégraphes.

— Une rude besogne !

C’est à la Préfecture que se centralisaient les innombrables fils dont le réseau, toujours frémissant, enveloppait les provinces encore libres, portait aux extrémités du territoire et jusqu’aux confins du monde les palpitations du cœur national qui, Paris bloqué, battait à Tours. C’est là que venaient s’amonceler lettres et dépêches après la course périlleuse des ballons, là que les pigeons prenaient haleine, avant de remporter en plein ciel, vers la ville captive, leurs messages ailés, guettés des faucons et des balles.

— Au fait, que je vous montre quelque chose ! dit Poncet.

Il le conduisit dans une autre partie des bâtimens ; un employé sourit en les voyant venir.

— Il y en a justement de ce matin, fit l’homme ; avec précaution, sans bruit, il les introduisit dans une vaste pièce aux fenêtres grillagées, salon démeublé qu’on avait transformé en volière. Contre le mur du fond, un large perchoir s’étalait, couvert de pigeons endormis. D’autres, sur le tapis semé de bassins miroitant d’eau claire, lustraient leurs plumes, se nettoyaient les pattes à petits coups de bec minutieux. Poncet prit des mains du gardien un morceau de pain qu’il émietta. Certains, apprivoisés, venaient dans un battement d’ailes saisir au bout de ses doigts une parcelle à la volée. Un se laissa prendre et caresser.

— Quand ils arrivent ahuris, froissés par la cage étroite et les secousses de la nacelle, dit Poncet en lissant de sa main osseuse le tiède duvet de neige, ils ont beau être affamés, ils ne mangeraient pas avant d’avoir pris leur bain et fait leur toilette. Il baisa sur la tête le pigeon inquiet : « Cher petit, tu ne sais pas, quand l’amour te ramène au colombier, la beauté de ton rôle, quels vœux te suivent, quelle impatience t’attend ! »

Et cet homme à l’apparence bourrue, cet amant des pauvres et de l’humanité, qui par horreur de la guerre ne rêvait aujourd’hui que moyens de destruction terribles, mettant la science au service du meurtre, eut, en reposant l’oiseau sur son perchoir, un regard d’une douceur infinie.

Au Maréchalat, où fonctionnaient les bureaux de la Guerre, un empressement d’affairés, de quémandeurs, ceux qui venaient offrir des plans, des inventions, ceux qui rôdaient autour des marchés avantageux ; on les voyait dans les jardins feuilleter leurs carnets, parler chiffres et fournitures, s’éloigner en courant vers le télégraphe ou la gare pour faire affluer sur Tours leurs commandes trop souvent fallacieuses : draps brûlés, souliers à semelle de carton, armes de pacotille. À côté d’achats excellens, de détestables. Des fusils hors d’usage, vendus à bas prix à l’Italie, rachetés le sextuple. D’autres, par lots énormes, négociés cinq ou six fois de suite, passant et repassant comme des figurans de cirque, et finalement payés le maximum. Mais comment, dans un pareil tourbillon, s’y reconnaître, discerner d’avance l’honnête homme du coquin ? Le contrôle était plein d’abus et de fraudes. Le moyen de vérifier un par un quarante mille fusils livrés d’un coup, quand le jour même tout devait partir pour l’armée réclamant des armes à cor et à cri. La variété des modèles ajoutait à la confusion. Au milieu de cette tourmente, le désordre était inévitable. Mais quelle activité efficace, que de prodigieux efforts !

L’aspect des bureaux était modifié par quantité d’officiers échappés de Metz redemandant du service. La marche de l’armée de la Loire vers Paris, décidée à la fin d’octobre, avait été remise à cause des pluies torrentielles défonçant les chemins et sous le coup de la chute de Metz. Depuis deux jours on en avait résolu la reprise. Les corps d’armée de d’Aurelles et de Chanzy, successeur de Pourcet, massés derrière la forêt de Marchenoir, commenceraient les hostilités par l’attaque d’Orléans, occupé par le corps bavarois de Von der Thann, tandis que la division Martin des Pallières, franchissant la Loire à Gien, exécuterait un mouvement tournant. Pour dissimuler la concentration des troupes, de Freycinet, habilement, avait répandu le bruit de transports au Mans. On s’était arrêté à cette campagne sur Paris de préférence au plan préconisé par Trochu, dont Ranc avait apporté l’écho : atteindre Rouen par l’Ouest, et là donner la main à une sortie de l’armée de Paris. On eût opéré ensuite dans la Normandie, menaçant Versailles et les communications ennemies. Mais une marche de flanc aussi prolongée était irréalisable ; gagner Paris par la Beauce en reprenant Orléans, point stratégique qui couvrait Tours, Bourges et le Mans, était le plus simple. On était à la veille d’une bataille. De petits combats, dont un heureux à Saint-Laurent-des-Bois, — on en recevait le bulletin au même instant, — avaient noué le contact. M. Réal, soudain assombri, tenta de s’imaginer où pouvait être Eugène. Pas une lettre depuis qu’il avait rejoint son bataillon.

Ils traversaient une pièce d’attente, où il reconnut et salua quelques-uns de ses compagnons de voyage. Le commandant Garrouge, qui causait avec un jeune commandant d’artillerie de la Garde Impériale à figure énergique et maigre, s’inclina. Au même moment une porte s’ouvrit ; un vieillard long et sec, très pâle, moustache grise relevée, s’avançait d’un pas brusque, sans voir personne, absorbé dans son émotion. Charles Réal regardait avec surprise la manche repliée sur l’avant-bras amputé. Poncet, non moins stupéfait s’écria :

— Mais c’est Du Breuil ! Qu’est-ce que vous faites ici ?

Ils le croyaient retourné près d’Amélie, dans son château de la Creuse. M. Du Breuil leva sur eux un regard d’une acuité douloureuse, un visage encore marqué d’un combat violent :

— Vous venez chercher des nouvelles de Pierre ? demanda Poncet.

Il répondit, contraint :

— Non, j’en ai.

— Voilà, dit Réal en montrant discrètement Carrouge, un commandant avec qui j’ai voyagé ; il connaît Pierre. Voulez-vous que je vous le présente ?

Sans attendre, il mit les deux hommes en rapport. Carrouge s’empressait de renseigner le père, racontant les douloureuses péripéties du blocus, inquiet d’ailleurs qu’on lui prît son tour et surveillant la porte.

— Mais, ajouta-t-il, d’Avol vous dira cela mieux que moi ; et le hélant : — C’était le meilleur ami de votre fils. M. Du Breuil s’avança, la main ouverte : il savait les anciennes relations de M. d’Avol et de Pierre, il était heureux de le rencontrer. Gêné, le jeune officier, tendant le bout des doigts, répondit :

— Vous m’excuserez, monsieur. J’ai en effet été l’ami du commandant Du Breuil. Mais dans les tristes jours que nous avons traversés, nos idées ont cessé de se trouver d’accord. Nous n’envisagions plus le devoir de la même façon.

— Que voulez-vous dire ? demanda sèchement M. Du Breuil, blessé au vif.

D’Avol, avec une sincérité dont l’effort mettait une rougeur à ses pommettes maigres, continua :

— Nous ne nous donnions plus la main. Il préférait subir la capitulation et ses conséquences. Je repoussais cela comme une honte. Voilà comment nous sommes aujourd’hui, lui captif de l’autre côté du Rhin, moi libre, prêt à servir de nouveau. Croyez, monsieur, qu’il m’en coûte de parler ainsi.

Dans l’esprit ulcéré de d’Avol repassait le drame de cette amitié brisée, sa jalousie haineuse pour la tendresse dont sa cousine, Anine Bersheim, avait favorisé Pierre. Il détourna les yeux du vieillard immobile et qui semblait peser en lui-même ces dures paroles. M. Du Breuil dit enfin, d’une voix pénétrée :

— Vous êtes sévère, monsieur. Pour moi, ceux qui ont courbé la tête sous le joug cruel de la discipline, je ne les blâme pas, je les honore et je les plains. On peut subir sans honte les lois de la guerre quand on les a courageusement observées. Un mot encore. Un Du Breuil est forcé de faire défaut, un autre le remplace. Mon fils est prisonnier, je redeviens soldat.

D’Avol salua, conscient de la grandeur simple d’un tel acte. Très digne, M. Du Breuil s’éloignait, suivi de Réal et de Poncet. Dans la rue, encore vibrant, il rompit le silence :

— Oui, mes amis, c’est fait. Me voilà lieutenant-colonel du 3e zouaves de marche, au 20e corps. Je vais embrasser ma femme, boucler ma cantine et chercher mon cheval.

Il lut dans le regard de son beau-frère une admiration mêlée d’inquiétude et continua rondement :

— C’est tout naturel ; soyez tranquilles, je m’en tirerai très bien. Mon bras ? J’en serai quitte pour garder le sabre au fourreau, voilà tout. La tête est bonne, c’est l’important, et le coffre encore solide.

Autour de sa propriété, les paysans d’Aubusson étaient habitués à le voir parcourir infatigablement les routes, au trot de son alezan, petit courtaud robuste qu’il enfourchait sans aide. Il avait contracté dans tous les actes quotidiens une étonnante adresse de gaucher. Réal et Poncet, qui eussent tenté de le dissuader d’un parti si douloureux pour Amélie, si hasardeux pour lui, n’osèrent plus insister devant le fait accompli, cachèrent leur préoccupation.

— Mon parti a été pris dès que j’ai su que Pierre était prisonnier. Parbleu, s’il n’a pas cru devoir s’évader, c’est qu’il est en repos avec sa conscience. Personne n’a de reproches à lui faire. Il s’est bien battu. Mais notre pays a besoin de ses fils, il faut que toute la famille soit représentée. Alors je me suis dit : Pierre n’est pas là, j’ai bon pied, bon œil, je peux marcher, je marche. Ce n’est pas vous qui allez vous en étonner quand Martial, Eugène, Louis et vous-mêmes faites votre devoir.

Il eut un retour de colère, grommela :

— Je leur ferai bien voir, à ces blancs-becs, qu’un Du Breuil en vaut un autre.

Ce qu’il ne contait pas, c’est qu’un débat pénible, le même qui avait dû déchirer l’âme de son fils, se prolongeait en lui. S’il ne pouvait se résoudre à condamner l’attitude de Pierre, il ne pouvait non plus refuser son approbation à ceux qui, au péril de leur vie, étaient accourus relever le drapeau. Du moment que nul engagement ne les liait… Et peut-être, dans sa détermination, entrait-il l’instinct d’une compensation obscure.

M. Réal, le lendemain, revoyait encore cette scène dans le cabriolet de louage qui, de la gare d’Amboise, le menait à Charmont. Ses affaires terminées, il avait voulu, entre deux trains, aller surprendre, embrasser les siens, avant de partir pour Saint-Étienne. Le roulement adouci des roues dans la grande avenue, les clartés courantes des lanternes faisaient surgir les troncs des hêtres, le fouillis roux des branches. Malgré le froid vif et la brume qui montait de la Loire, le silence, la paix des arbres, du sol le pénétraient du charme accoutumé. Jamais il n’avait mieux ressenti la beauté de ce nid de Charmont où il allait laisser les siens. Comme tout était précaire aujourd’hui, avenir, famille, maison ! Laissant le vieux Germain, tout content, s’emparer de sa valise. « Mais comment monsieur n’a-t-il pas prévenu ? » M. Réal, sans vouloir qu’on avertit personne, entrait rapidement, poussait la porte du salon. Marcelle et Rose, que le bruit de la voiture avait attirées à la fenêtre, se retournèrent avec des cris de plaisir, et, bondissant vers lui, se pendirent à son cou. « C’est papa, nous en étions sûres ! » Entre leurs frais visages, il apercevait avec bonheur l’intimité rompue d’un sursaut, la vaste pièce claire sous les lampes, sa femme qui s’élançait, son fils Louis penché sur un livre et se levant très vite, son père et sa mère à leur table, laissant tomber cartes et jetons, et se renversant dans leurs fauteuils avec une joie étonnée. La bonne étreinte ! Marie, descendue en hâte de sa chambre, accourait. Pâle, nerveuse, quoique résolue, elle avait perdu l’éclat subtil qui l’illuminait le jour de son mariage ; la femme était née de la jeune fille, dans un épanouissement où il y avait moins de cette divine fraîcheur heureuse, plus de sérieux prématuré. Une rêverie ardente l’emportait hors d’elle, à la suite d’Eugène ; son corps seul était là. Maintenant Charles Réal devait expliquer, raconter, répondre ; il jouissait de tout, des interruptions, des sourires, de la vie muette des choses, de la forme et de la place habituelle des meubles, de la lumière des petits abat-jour sur l’ovale vert de la table à jeu, du grand feu de bûches pétillant et dansant qui lui chauffait si délicieusement le dos. Mais bientôt il lui sembla que la gaieté générale avait quelque chose de factice ; il surprit un regard de sa femme et de Marcelle ; au fait, qui donc manquait ? il n’avait pas son compté ; et soudain inquiet :

— Où est Henri ?

Il perçut de l’embarras ; le grand-père souriait malicieusement, la sérénité de grand’mère Marceline, bien que rassurante, couvrait un mystère. Rose avait une mine sournoise de petite personne renseignée, la jolie Marcelle ne se départait pas de son calme.

— On me cache quelque chose ? Voyons, Gabrielle, où est Henri ?

Mme Réal, avec la loyauté de son regard, l’enjouement de sa belle nature pondérée, — pourtant son fils lui avait fait bien peur ! — prit la parole :

— Henri va venir, tranquillise-toi, tu l’as devancé de peu. Nous espérions que tu ne saurais jamais son escapade. Eh bien, voilà : il n’a pas pu résister à son désir. Deux jours après ton départ, il a disparu, nous avertissant par une lettre que, ne pouvant entrer dans la ligne sans ton consentement, il allait s’engager avec des francs-tireurs. Heureusement, le cousin Maurice l’a rencontré, par miracle, dans la forêt de Marchenoir, l’a sermonné et nous le ramène. Nous avons reçu hier sa dépêche ; tu penses si depuis nous respirons… Mais ne te fâche donc pas, c’est fini !

M. Réal s’indignait. Le garnement ! Désobéir ainsi, effrayer tout le monde, désoler sa mère ! Mais on l’entourait ; Marcelle et Rose intercédaient ; le grand-père déclara : « Voyons, voyons, il a du cœur, cet enfant ! Il faut être juste, ses frères s’en vont, il veut faire comme eux. » Louis, qui partait le lendemain pour prendre, dans une des sections de télégraphie de campagne attachées au quartier général, une place devenue vacante, essaya aussi de convaincre son père. Bien que n’ayant pas la facilité de parole, l’esprit distingué d’Eugène, ni la flamme d’Henri, on l’écoutait toujours pour sa raison placide et son bon sens fin qui rappelaient l’oncle Gustave. Le plus fort était fait ; et quand, une demi-heure après, un roulement de voiture annonça le cousin Maurice et le fugitif, M. Réal ne gardait plus qu’une sévérité apparente.

— Voilà le criminel, dit gaiement le forestier, dont le teint haut en couleur, la barbe épaissie, attestaient la vie au grand air, à parcourir routes et lisières de la forêt de Marchenoir, dont il organisait la défense avec ses gardes. C’était dans un véritable campement de bohémiens, au milieu de francs-tireurs de mauvaise mine, qu’il avait découvert Henri, tout fier de son escapade, voyant la vie et ses compagnons en beau. Le jeune homme ne s’attendait pas à trouver là son père ; son visage offrit un curieux mélange de bravade et de confusion. Mais la façon dont Réal lui dit : « Embrasse ta mère, et ne recommence plus ! » l’indulgence qu’il devinait chez son grand-père et chez le cousin Maurice, l’enthousiasme de ses sœurs eurent vite guéri sa blessure d’amour-propre. Il avait fait acte d’homme. L’orage était passé. La soirée s’écoula dans l’intimité reprise, pareille, eût-on dit, à tant d’autres, presque gaie sous les lampes amicales, à la chaleur des braises croulant dans le foyer ; mais chacun poursuivait au fond de soi sa pensée, espoir insouciant des jeunes, tristesse pacifique des vieux, songerie grave du cousin Maurice, de M. et de Mme Réal, tandis qu’appliquée à sa broderie, les yeux fixes, Marie, silencieuse, tramait du même fil sa douleur et la soie.

À la même heure, ce soir-là, Eugène, sous sa petite tente, grelottait. Une botte de paille pour matelas, sa cantine pour oreiller, blotti dans sa couverture et son manteau, il essayait de dormir. Le froid, qui traversait la toile raide, glaçait sa rêverie. L’exquise figure de sa femme se détachait des autres visages chers, le hantait comme une présence : obsession d’autant plus amère qu’une seconde après il ne sentait que l’absence, le vide. Les courtes minutes de son bonheur, sa jeunesse toute parfumée de Marie, le souvenir de ses actes et de ses pensées, lui semblaient presque le rêve d’un autre, parmi la tumultueuse, l’inexorable réalité. Poussé aux épaules, emporté par une force invincible, il se rendait compte du peu, du rien qu’il était, au milieu de ce formidable déchaînement. Deux grands peuples, la vieille société française, ce qui pour lui représentait la patrie, sol, pierres, traditions, histoire, l’échafaudage du présent et jusqu’aux fondemens du passé, tout était bouleversé par une rafale furieuse. Parens, amis, lui-même s’évanouissaient, atomes imperceptibles, dans cette multitude de Français en armes. Un jeu de hasards obscurs menait à l’aveugle ces masses d’hommes opposées à d’autres masses d’hommes, n’ayant plus entre elles d’autre fraternité que la mort. Son infime, sa totale impuissance lui étaient une souffrance aiguë ; à la longue, un jour indistinct se faisait en lui, mais coupé d’éclipses brusques, de ténèbres où il roulait de nouveau ; puis revenait la pâle aube mystérieuse : il ne pouvait rien à ce colossal conflit d’événemens et d’êtres, mais il pouvait quelque chose sur lui-même. Si minime, si borné que fût son champ d’action, c’était un petit univers qui lui appartenait en propre, et dont il connaissait certains chemins battus, certaines parties, dont d’autres lui demeuraient ignorées. Il savait que bien des coins étaient en friche, l’aube de ce jour indécis lui en révélait l’étendue, lui faisait pressentir tout un travail à faire. En même temps, avec une joie mêlée de surprise et d’hésitations, il croyait se découvrir des domaines nouveaux, et ce petit univers, plein de terres vierges et vastes, invisible à autrui, n’était autre que le commencement de la possession de soi. Jusqu’à présent il avait peu réfléchi, s’était laissé vivre, au courant tracé ; malgré sa sensibilité vive, il n’avait pas souffert, enfant, jeune homme, du contact de ses camarades, de ses égaux, de ses supérieurs. Nature heureuse, et de plus trouvant le nid construit, l’aisance assurée, jouissant de l’existence comme d’un héritage, côte à côte avec Marie, il n’avait qu’à suivre la pente facile, dans la régularité de son labeur, l’épanouissement de leur destinée. Et voilà que d’un coup tout s’abattait autour de lui comme un décor de théâtre ; il se trouvait aux prises avec des circonstances inouïes, d’impérieux devoirs ; pour seul horizon, ce soir, dans cette insomnie de fièvre aux avant-postes, l’angoisse de l’inconnu, la crainte de la mort… La mort ? Naguère, elle ne lui apparaissait que comme un improbable accident, ou le terme d’une lointaine vieillesse. Mais, demain, il allait se battre, et il avait beau secouer le cauchemar terrible, il en revenait toujours à ce saisissement, la mort, qui d’un instant à l’autre pourrait fondre sur lui, le séparer à jamais de Marie, des siens. L’abîme lui semblait d’autant plus noir que, malgré son éducation religieuse, il gardait un doute, dont il s’était jusqu’alors accommodé, mais qui le torturait à cette minute. La survie ? Elle ne s’imposait pas à sa raison. Cependant ne jamais revoir sa femme, son cœur ne s’y pouvait résoudre. Il s’en rejetait plus violemment dans l’amour de la vie, dont les sources chaudes bouillonnaient en lui. Comme elle était belle cette vie, comme il l’aimait, non plus à la manière d’autrefois, riante et légère, mais pour ce qu’elle contenait d’intime et de profond, d’insoupçonné ! Suffisait-il de vivre honnêtement, égoïstement ? N’y avait-il pas une plus haute notion du devoir ? une mission de bien à remplir vis-à-vis de soi, des autres, de son pays ? une règle de conduite qui pouvait se formuler : se rendre utile, selon ses forces ? Il eut conscience que s’il mourait demain, malgré l’immense tendresse qu’il avait vouée à Marie, et c’était le sentiment le plus fort et le plus noble qu’il avait éprouvé, il n’aurait pas complètement vécu. Non, il n’aurait pas vécu…

Allons ! il ne fermerait pas l’œil de cette nuit. Mieux valait se dégourdir un peu, faire les cent pas. À tâtons, il souleva le triangle de toile, se glissa dehors. Les blancheurs vagues des tentes voisines lui firent penser à ses hommes, à cette cinquantaine d’existences dont il était le maître, hier gens quelconques, paysans, ouvriers, bourgeois, aussi étrangers à lui que s’ils n’eussent pas été, et qui maintenant, sous l’uniforme, soldats improvisés, attendaient de son inexpérience, responsable pourtant, le réconfort humble et tout-puissant de l’exemple. Dans quelques heures, ces visages qu’il commençait à peine à connaître, beaucoup anonymes encore, se tourneraient vers lui, cherchant l’impulsion, le signe. Il ne distinguait, tant la nuit était sombre, que la ligne immédiate des faisceaux, une sentinelle allant et venant dans le froid vif. On avait défendu d’allumer les feux. Pas une étoile. Le ciel invisible. Bien qu’un voile flottant d’ombre et de nuages ; toutes les épaisseurs du noir et de l’espace. Il crut entendre le souffle d’un dormeur ; et de proche en proche, au long des files de tentes couvrant la plaine, sur les rangées d’hommes et de chevaux, sur les bivouacs épars, le campement des bataillons, des régimens, des brigades, le souffle lui parut s’étendre, grandir, s’enfler, rythme inégal, respiration géante.

Derrière le rideau des cavaliers de grand’garde et des cavaliers en vedette, ces milliers de vivans voyaient-ils à travers leur songe les milliers d’êtres pareils, si différens, qui comme eux sans doute, par-delà ces champs et ces villages, proches dans la nuit, dormaient et rêvaient avant de s’entre-tuer ? Tragique sommeil pour un grand nombre, à peine interrompu bientôt, et qui reprendrait ensuite, mais éternel. Avec l’horreur de la mort, la monstruosité de la guerre l’emplit d’une indicible révolte. Adolescent, il n’avait, dans ce terme funèbre, vu qu’imagerie de gloire, héroïsme pompeux, des fanfares de clairons et des claquemens d’étendards, des hourras et de la fumée. Enseignemens d’école et fiction des livres : Turenne et son canon, Murat caracolant, Ney dans la neige, fusil en main. Jamais il n’avait songé aux dessous répugnans et affreux, à cette folie du meurtre, à cette exaltation de la force et des instincts sauvages, à toute la basse animalité lâchée. Il exécra les fous qui avaient précipité leur pays dans le gouffre sanglant. Mais du fond de sa chair une intuition naissait, l’aube pâle de tout à l’heure, lumière qui devint évidence : cette guerre dont il subissait le fléau, il ne devait pas s’attarder à la maudire, mais plutôt l’aimer, lui sacrifier passionnément ses idées et sa vie, maintenant qu’elle dévastait le sol sacré. Il se dit avec orgueil que loin de faire œuvre de mort, il faisait œuvre de vie. Il défendait sa femme, les siens, la douce terre de Charmont ; il défendait d’autres existences et d’autres terres semblables, le passé, l’avenir. Il servait la justice, le droit, tout ce que résumait d’inaliénable ce mot suprême : l’intégrité de la France. Hors d’ici, l’étranger ! Hors d’ici, les barbares ! Ces Allemands dont, il y a quatre mois, il admirait les puissantes qualités de volonté, d’énergie, l’esprit de méthode, dont il reconnaissait la science militaire et la forte discipline, il les haïssait aujourd’hui, pour leur froide cruauté, pour leur âpre faim de conquête, pour leur dureté dans la victoire.

Longtemps il médita, en marchant pour se réchauffer. Il pensait à bien des choses pour la première fois, il se répétait : oui, là est le devoir ; d’abord, remplir de son mieux son métier d’officier et de soldat, aujourd’hui se bien tenir, donner l’exemple sous le feu, plus tard, la guerre finie, se développer dans un sens meilleur. Son affection pour Marie, cette tendresse brûlante de volupté, s’exaltait d’une pureté grave. En lui montait l’aube, tandis que peu à peu dans les ténèbres l’Orient se mettait à blêmir, et que, blanchissant le ciel et les nuages, le matin d’un grand jour se levait. Le souffle des mille sommeils se changeait en rumeur croissante, la toile des tentes s’agita, et sur deux lieues d’étendue, un réveil sans dianes fit surgir de terre la jeune armée de la Loire, dans le murmure des hommes et le hennissement des chevaux.

La soupe mangée, le 75e mobiles, où le bataillon d’Eugène, 3e d’Indre-et-Loire, fusionnait avec les bataillons du Loir-et-Cher, partait à son tour, dernier régiment de la brigade Bourdillon, division Jauréguiberry. La brigade servait de réserve à l’aile gauche du 16e corps, flanquée elle-même de la division de cavalerie Reyau. Il faisait moins froid, une trouée de soleil illuminait le jour gris. Eugène, à son rang, piétinait. Une bonne humeur animait sa compagnie. Au malaise de savoir qu’on marchait à l’ennemi, se mêlait une confiance instinctive, un entrain qui fréquemment devenait factice. Puis des silences, puis une plaisanterie, et des rires. L’Indre-et-Loire, fier au début de ses remingtons, jalousait le Loir-et-Cher pourvu de baïonnettes. Les képis blancs ondulaient. Eugène, au sommet d’une côte, s’émerveilla du soudain spectacle : la vaste plaine mollement accidentée était couverte du déploiement des deux corps d’armée de d’Aurelles et de Chanzy ; leurs vagues successives noyaient les creux, serpentaient aux crêtes. Le roulement des batteries, des ambulances et des bagages, le martèlement des sabots et des pas se fondait en un bruit sourd qui émouvait le cœur. Depuis l’anéantissement des armées régulières et l’échec du corps de La Motte-rouge, ces troupes étaient les premières que le pays mît réellement en ligne, armée de 75 000 hommes créée de toutes pièces, dans un hâtif et magnifique labeur, armée disparate mais disciplinée, premier effort de la province vers Paris.

À neuf heures et demie, sur la droite, on entendit le canon. À cette voix brutale Eugène tressaillit, un désarroi dans tout l’être. Puis aussitôt il se raidit, secoué à chaque détonation : tel un homme ivre essaie de marcher droit. Le regard de ses hommes se fixait sur lui, cherchait le sien, quêtant un modèle à leur propre tenue. Quand le rose revint à ses joues pâles, il osa seulement alors les regarder. Tous avaient partagé sa peur, quelques-uns étaient encore verts. On marchait cependant, et pour des conscrits, les mobiles faisaient assez bonne contenance. À mesure que les coups espacés de la canonnade s’unifièrent dans un fracas continu, la gaieté revint, plus fébrile ; ils se sentaient à l’abri ; l’idée que leurs camarades essuyaient le feu, tout en les emplissant d’une angoisse, leur laissait une sécurité. Après une halte on repartit. Eugène n’avait pas fait cent pas que, pour la seconde fois, le champ de bataille se déroula devant lui. C’est à droite qu’avait lieu le combat, un choc d’artillerie à distance. À ras de terre floconnaient de petits nuages blancs ; puis un roulement rauque et terrible, dont le sol tremblait. Il crut distinguer des sifflemens particuliers, le vol strident de l’obus. La fusillade crépitait de plus en plus vive ; des fermes en avant sur la route brûlaient. Eugène contemplait avec un intérêt poignant le panorama, les lignes mouvantes dans le jour gris, les éclairs rouges des batteries, la terre vivante sous la fourmilière, et, à travers les pans de fumée, des taches claires de villages. Leurs noms, qu’il connaissait pour avoir traversé jadis le pays et que lui avait rappelés l’ordre de mouvement, se précisaient dans sa mémoire. Rozières, Coulmiers, Baccon, lequel serait taché ce soir du sang de la défaite ou de la victoire ? Lequel conserverait dans l’histoire la marque éblouissante ou sombre ?

Maintenant, descendant le versant, les bataillons s’engageaient dans la plaine. Eugène cessa de voir. Il n’y avait plus autour de lui qu’un paysage limité, des champs qu’une haie cachant l’horizon bordait, un bouquet d’arbres dont les dernières feuilles frissonnaient au bout des branchettes. De se retrouver avec ses hommes dans l’ignorance et l’attente, l’énervement le reprit. Ils ne voyaient rien ; étaient-ils invisibles ? Le tonnerre gronda plus fort ; on entendait distinctement cette fois la plainte déchirante et l’éclatement des obus. Soudain, à cent mètres sur la droite, un vol noir, une explosion de terre et de fumée. Ils étaient découverte. Une griffe convulsive saisit Eugène aux entrailles : la peur hideuse qui dissout la volonté, affole d’un vertige. Un second, un troisième obus éclatèrent, se rapprochant. Instinctivement les mobiles courbaient le dos, s’aplatissaient. Un quatrième s’abattit dans le tas ; des balles sifflèrent. Eugène perçut à côté de lui le bruit mat du plomb trouant un corps, son voisin tomba ; d’une voix étranglée, inconsciente, il commanda : Serrez les rangs ! On ne l’écoutait pas, un flottement d’abord, une panique brusque éparpillèrent sa section, la compagnie entière. Dans une bousculade, lui-même fut emporté, d’une volte-face irrésistible. Une lueur de conscience le traversa : il fuyait donc ? Non ! Il voulait arrêter ses hommes, c’était cela qu’il voulait ! Et pris d’une rage inexplicable, il empoigna le premier venu, le secoua. Il courait de l’un à l’autre, les adjurant de faire demi-tour, les encourageant. Près de lui, son capitaine, un colosse roux, bras étendus, parvenait à grouper quelques hommes ; il les appelait par leur nom, les raillait, les gourmandait, avec une grosse voix confiante. Presque aussi vite qu’ils s’étaient débandés, les mobiles se reformaient ; la compagnie redevint un organisme ; Eugène compta son peloton. Ils passaient près du mort : il avait l’air d’un enfant, couché sur le dos, ses jambes repliées, les bras en arrière comme dans une sieste. On remontait le versant, on stationnait dans une ferme.

Eugène, humilié, souffrait d’une façon atroce : il avait fui. Ses hommes, qu’il avait presque aussitôt tenté de ramener, avaient-ils été dupes ? Le capitaine s’y était-il mépris ? Est-ce que sa lividité ne l’avait pas trahi ? Non, il avait réussi à donner le change, sincère d’ailleurs à cette seconde où il avait colleté le gros Neuvy, qui en restait confus. On devait croire qu’il n’avait pas hésité, qu’il avait rempli son devoir… Allait-il se mentir à lui-même ?… Il avait fui ! Où étaient toutes ses belles résolutions de la nuit ? En un instant balayées. L’aube intérieure ? Rien qu’un souvenir, les ténèbres. Et Dieu sait s’il avait voulu, s’il voulait être brave ! La chance seule avait fait qu’on ne vît point sa défaillance ; sa honte s’en accrut, et aussi sa résolution de dominer ses nerfs à l’avenir, de mériter vraiment le crédit qu’on lui faisait.

On avait quitté depuis longtemps la ferme, on gravissait une petite côte. Dans l’éloignement, une masse sombre de cavalerie parut : Allemands ? Français ? De nouveau l’incertitude, la bonne volonté en suspens. Renseignemens pris, c’était la division Reyau, attendant des ordres au lieu d’agir. Le bataillon s’arrêta. Des heures d’immobilité. Assis sur la terre gelée, on écoutait le grondement. Eugène s’étonnait : c’était donc cela, une bataille ? Marcher, s’arrêter, attendre. À la longue, cette inertie devenait intolérable : ne pas bouger, ne rien savoir…

C’était pourtant l’heure où, venant renforcer les tirailleurs de la division Peytavin, encore tout échauffés de la prise de la Renardière, une colonne de la division Barry, composée du 38e de marche, du 7e bataillon de chasseurs et des mobiles de la Dordogne, s’ébranlait pour l’attaque de Coulmiers ; sous un feu meurtrier, elle prenait pied dans le parc, donnait l’assaut de maison en maison. À cette minute, le général Barry, voyant ses troupes fatiguées, mettait l’épée à la main, et criant : « En avant ! vive la France ! » enlevait d’un bond héroïque les mobiles de la Dordogne. Leur jeune enthousiasme refoulait les vieilles troupes bavaroises, emportait le village, poussant à la pointe des baïonnettes l’élan de la nation.

Un peu plus tard, venue d’où ? apportée comment ? l’insaisissable nouvelle de la victoire, courant d’un bout à l’autre de l’armée, venait aboutir au bataillon d’Eugène. Les visages exultaient, un enivrement montait aux yeux. Il était cinq heures du soir. Le jour hésitait à mourir. À l’horizon confus grouillait en tronçons noirs le serpent de l’armée bavaroise en retraite : où était la cavalerie de Reyau ? C’était le moment de poursuivre ! Eugène la chercha des yeux. Vainement. Elle avait pris pour l’ennemi les tirailleurs de Lipowski chargés de l’appuyer, et, sans autre éclaircissement, avait regagné son campement du matin. Eugène ne pensait à rien. Il suivait dans le crépuscule l’éloignement des Bavarois vaincus. Une pluie fine, fouettée de neige fondue, commençait à tomber. Il n’avait plus ni faim, ni soif, ni fatigue. Une joie immense le transportait, effaçait tout. On était vainqueurs !

VI

Trois jours après, à quelques kilomètres d’Orléans, sur le seuil de la petite maison de Villeneuve-d’Ingré où fonctionnait la section de télégraphie de campagne attachée au quartier général de l’armée de la Loire, Louis Réal guettait une porte à quelque distance, devant laquelle stationnaient deux voitures crottées et, promenés en main par des ordonnances, des chevaux sellés ayant de la boue jusqu’au ventre.

— Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu ri cm venir ? gronda de l’intérieur une voix de basse-taille.

Louis rentra dans la pièce, où deux de ses camarades, affublés comme lui d’un uniforme de lieutenant, noir à bande bleue, tout battant neuf, se chauffaient les mollets devant une haute cheminée de pierre pétillante de sarmens. Ils savouraient avec délices les instans de répit que donnait à leur labeur le conseil de guerre tenu à cette minute dans la maison de d’Aurelles entre le général en chef, le ministre de la Guerre et son délégué, le général Borel, chef d’état-major, et le général Martin des Pallières. Gambetta, en même temps qu’arrêter le plan à suivre, était venu apporter aux troupes les félicitations de la République pour l’heureux succès de Coulmiers, le premier depuis le commencement de la guerre.

— Ouf ! reprit la voix de basse-taille de Sangbœuf ; en attendant que militaires et pékins se mettent d’accord, on a le temps de souffler.

— Oui, mais gare la bombe ! dit le plus petit des deux employés, Guyonet, aussi glabre que l’autre était barbu, les ordres vont pleuvoir !

Il louchait, avec le sentiment de son importance, sur les deux galons d’or qui ornaient sa manche, quand, impérieuse, la sonnerie électrique retentit. C’était justement à lui d’assurer la transmission ; avec une grimace comique il se dirigea vers son appareil : Pas une minute tranquille !

Quoique arrivé du matin, Louis avait pu déjà se rendre compte de l’importance de ce service, dont les installations provisoires, le travail incessant étaient des plus compliqués et des plus pénibles. Il fallait, avec des appareils très lents, mettre en relation le général en chef et le gouvernement de Tours, suffire à la correspondance des quartiers généraux, aux demandes des intendans et des médecins, une multiplicité de dépêches souvent fort longues et chiffrées.

Au bruit saccadé du manipulateur, Sangbœuf murmura :

— Où serons-nous demain ? Que vont décider les grands manitous ? Si on n’écoutait que moi, il y a longtemps que nous arpenterions la route de Paris. Guyonet, cessant d’enregistrer, déclara du ton péremptoire d’un stratège :

— À quoi sert une victoire, si l’on ne sait en tirer parti ? On a éreinté pour rien les troupes de des Pallières, avec un long mouvement tournant dans le vide. C’est vrai, on a battu les Bavarois, mais on ne les a pas poursuivis. Est-ce que la cavalerie de Reyau, au lieu de rentrer paisiblement à son campement, n’aurait pas dû leur couper la retraite ? Le commandant de Lambilly, et les quarante-cinq cavaliers d’escorte de Jauréguiberry ont ramassé le lendemain deux canons attelés, plus de cinquante caissons et voitures, et cent trente prisonniers ! Hein ! jugez si notre cavalerie avait marché !

— Pour moi, dit Sangbœuf, Gambetta va nous pousser en avant. Ils sont en train de décider qu’on marche. Je parie trois cigares !

Louis ne disait rien, peu bavard, tout à l’incertitude du lendemain, au tourbillon de ses souvenirs récens : le départ de Charmont, le long voyage de Blois à Orléans par la voie ferrée réoccupée de la veille, son arrivée dans la ville en fête, où les volontaires de Cathelineau, accueillis comme des libérateurs, étaient entrés au branle des cloches célébrant la victoire de Coulmiers. Il revoyait Charmont, la trêve heureuse du jour des noces. Il pensait à Marie, à Eugène : quand serait-on de nouveau réunis dans la grande salle à manger ? Puis Strasbourg ; il croyait être encore tristement assis dans une pièce de la citadelle, suivant de la fenêtre aux carreaux brisés le spectacle du bombardement ; les remparts déserts, les pièces démontées ; plus loin l’esplanade jonchée de branchages ; et, par delà, des murs, des toits qui s’écroulaient dans la fumée et les flammes.

Du seuil, de nouveau penché, il inspectait la route, — les deux voitures et les chevaux de selle y étaient toujours, — contemplait à travers le vent, la pluie, la boue, une corvée de lignards pliant sous des sacs de pain, un trot d’estafettes, et, fuyant dans la direction de l’armée, suspendu à des arbres en guise de poteaux, le petit fil télégraphique si mince qui, tout à l’heure, allait peut-être porter, par tous les camps dispersés, l’ordre attendu, le mot bref qui ferait s’abattre les tentes, courir aux faisceaux, dans la joie du départ, au rythme des clairons. Le frêle lien le ramenait à Eugène. Divination fraternelle, prescience obscure ? Pas un instant il ne se l’imaginait mort ou blessé. Il se le représenta dans l’inaction du bivouac, dépaysé, isolé comme lui. Mais un mouvement se produisait devant la maison du commandant en chef. Louis vit sortir, monter en voiture un personnage robuste, enveloppé dans une pelisse de fourrures… — Gambetta ! souffla Guyonet accouru. Derrière le ministre, la silhouette nerveuse du délégué se hâtait… — Freycinet, dit Sangbœuf. Ils n’avaient d’yeux que pour ces deux hommes, en qui s’incarnait, au-dessus des généraux, la pensée directrice, l’âme de la guerre. Les voitures s’éloignaient. Un général, des officiers supérieurs, des aides de camp se mettaient en selle. Les trois télégraphistes virent se diriger vers eux un officier d’ordonnance. — Canonniers, à vos pièces ! dit Sangbœuf. — Je suis curieux de savoir quel plan il nous apporte ? grommela Guyonet, tout prêt à la critique.

Louis reconnut un camarade d’Eugène, fils d’un manufacturier de Tours. Tous deux s’écrièrent : — Ah ! par exemple ! Avide de savoir, Louis demandait presque aussitôt : — Eh bien, on marche ? L’officier qui avait remis les dépêches à Sangbœuf, haussa les épaules, et prenant Louis à part : — Vous êtes jeune, vous ! D’Aurelles, qui est vieux, préfère ne pas bouger. Il n’a pas confiance dans les troupes qui viennent de faire leurs preuves. Il n’a voulu se rendre ni à l’avis du délégué, ni au désir du général Borel, qui tous deux conseillaient de porter l’armée en avant. On s’établit autour d’Orléans ; on crée un camp retranché qu’on fortifie. Au revoir, mon cher, vous avez de quoi vous occuper.

Louis, devant l’appareil Morse, transmettait mécaniquement les ordres amoncelés, aux interjections indignées de Guyonet, dont les hautes conceptions ne pouvait admettre des « mesures aussi saugrenues. »

— Dites donc, Sangbœuf, vos trois cigares !

Préférant ne pas juger une décision dont la portée et les motifs lui échappaient, Louis, joyeux de s’appliquer à sa tâche, faisait aller son manipulateur : appel immédiat à Orléans d’ingénieurs et d’ouvriers, réquisitions d’outils dans les départemens voisins ; on devrait dès le lendemain creuser des fossés, dresser des palissades, asseoir les plates-formes des batteries fixes ; les ports militaires enverraient des pièces de marine à longue portée. Et dans le silence de la chambre tiquetaient sans discontinuer le pianotement sec et inégal, la transposition précipitée des signes.


Une aube maussade et froide se levait sur la plaine de Beauce, bruinait dans une grisaille tramée de pluie, autour du village de Saint-Péravi-la-Colombe. Depuis le soir de Coulmiers tombaient la même neige et la même pluie, dix jours de monotone intempérie qui faisaient du sol un étang de boue, pénétraient les habits, détrempaient l’âme. Eugène entendit sonner la diane, mais se pelotonnant dans la chaleur humide de sa couverture et de son lit de paille, il goûtait une somnolence, où les voix des caporaux réveillant les hommes, le cinglement de l’eau sur les tentes, se mêlaient comme en rêve. Quand il rouvrit les yeux il faisait grand jour. Il eut honte, se secoua, et passant la tête dans l’entrebâillement de la porte flottante, cria : — Ricard !

L’ordonnance, un jeune paysan de Vouvray, face ronde et matoise criblée de taches de rousseur, sortit d’une tente voisine, et, pataugeant dans la boue liquide, vint prendre contre la tente d’Eugène une marmite remplie par un ingénieux système de gouttière. Une corvée de moins. Celle de l’eau était des plus pénibles, souvent loin des camps, et si peu qu’employassent pour leur toilette ces masses d’hommes, encore en fallait-il beaucoup. Eugène, couchant tout habillé, fut vite prêt. Il mit en ordre ses petites affaires, disposa sur sa cantine sa lampe à alcool, ses brosses, ce qu’il appelait faire son ménage. Combien de temps habiterait-il cette étroite maison, plantée d’hier en face du parc de Sainl-Péravi ? C’était depuis Coulmiers sa troisième installation.

Disparue, l’ivresse qui lui avait fait supporter la première nuit de triomphe sans sommeil, le piétinement sans fin, la halte transie aux distributions tardives. Et le feu qui ne prend pas, la lavasse du café, le biscuit dur ! Petits malheurs, à côté d’une grande joie : on apprenait la reprise d’Orléans, le recul des Allemands jusqu’à Étampes ; l’espérance de compléter la victoire par une vigoureuse offensive, une marche à travers les campagnes joyeuses au-devant des frères prisonniers de Paris, rendait moins lourd le sac, moins harassante l’étape. La neige entrait dans le cou, fondait le long du dos ; une glu fangeuse collait aux semelles, on soulevait à chaque pas un poids de plomb. Puis les heures, les jours coulèrent. On prenait vite conscience du manque de plan, d’idée dirigeante. Poursuite, pointe en avant ? Non, stationnemens sans but, remous de nappe qui, au lieu de se précipiter en torrent hors de la digue rompue, reflue, clapote, s’immobilise.

Ils avaient traversé des villages où les inscriptions allemandes, les carreaux cassés, les litières de paille souillée disaient la tristesse de l’invasion. Le sang de chevaux morts, tout raides, rougissait des flaques. Deux ou trois vieillards, quelques femmes regardaient d’un air hébété le défilé des colonnes… La secousse devant les premiers cadavres ennemis, trois fantassins à l’uniforme bleu, pieds nus ! Parbleu, il s’attendait bien à cette rencontre ; il ne l’avait pas prévue si saisissante. Ces corps à l’abandon ayant subi le vol sacrilège, ce qui restait d’expression à leurs visages crispés, l’idée que ces chairs blêmes avaient été des hommes, et qu’au fond d’une ville bavaroise des parens, une mère, une fiancée les suivaient encore de leurs vœux ardens, lui inspiraient une horreur profonde, ajoutaient à sa nausée.

Du bivouac de Villardu à celui de Clos-Aubry, toujours la pluie, la boue, — une semaine s’allongeait dans l’inaction et l’ennui. Décidément on ne bougeait pas ; Coulmiers resterait sans lendemain. Qu’attendait-on ? Que les troupes de Von der Thann se reformassent, que celles du grand-duc de Mecklembourg descendissent de Chartres ? Une reconnaissance culbutant à Viabon un régiment de uhlans avait trouvé sur la table de son chef, le prince Albrecht, un ordre de mouvement explicite. Et l’armée de Frédéric-Charles, disponible depuis la reddition de Metz ? Ne devait-elle pas, à marches forcées, accourir aussi ? Mais le 16e corps resserrait ses cantonnemens ; on demeurait acculé à Orléans. En vain Chanzy demandait à d’Aurelles d’occuper la ligne plus avancée de la Conie, en vain Lipowski et ses éclaireurs pouvaient pousser jusqu’à Voves, aux deux tiers du chemin de Chartres. Sous prétexte de réapprovisionnemens, on perdait un temps précieux, on payait un remède contestable par un mal certain.

Assis sur un pliant, Eugène griffonnait quelques mots au crayon pour tenir sa promesse à Marie. Longue causerie intermittente, où tenait le meilleur de sa tendresse, et qu’il tentait de lui faire parvenir comme il pouvait. Il relut la dernière lettre reçue, vieille de huit jours, usée aux plis, tant il l’avait rouverte. Mais, bien vite, il la remit dans son portefeuille, craignant de s’attendrir. Il ne voulait pas penser à leur séparation, il n’était déjà pas si brave ! Se dévouer pour la patrie, oui, c’était très beau, mais on ne pouvait pas se montrer stoïque du matin au soir. L’exaltation du combat dure peu, ensuite il y a le terre à terre, les fatigues, les privations, tout l’écœurement du jour à jour. Il glissait sur la mauvaise pente, il voulut réagir : le meilleur moyen de s’habituer à son devoir était encore de l’accomplir. Que devenaient ses hommes ?

Le temps s’était un peu éclairci. Le vent balayait le ciel gris. Le coq gaulois perché sur le clocher de Saint-Péravi se découpait sur les nuages mouvans ; les arbres dénudés du parc s’agitaient avec un murmure. Eugène passa le long des tentes. Le sergent vint au devant de lui, rendit compte : « Trois malades. Il avait dû infliger une garde de police à un tel. Toutes les cartouchières étaient à changer. Et toujours pas de baïonnettes. » Il parlait d’un ton délibéré, en exagérant l’attitude militaire. Ses yeux fureteurs, son grand nez au-dessus de sa petite moustache blonde, exprimaient, avec le contentement de soi, l’orgueil de détenir une part d’autorité. Fils d’un commerçant en soieries, élevé pour les amabilités du comptoir et l’empressement à l’égard du client, il s’enivrait de commander à ses maîtres de la veille ; un galon, le plaisir d’exercer la tyrannie en réserve chez tout homme avaient transformé Seurat.

Eugène s’enquit des malades. La variole sévissait. Pas étonnant, avec une vie pareille. Il allait d’une tente à l’autre, voyant se dessiner un sourire de sympathie chez les uns, l’indifférence ou l’hostilité chez d’autres, saisissant les nuances de cette âme complexe du soldat vis-à-vis du chef ; lui-même partageait ces sentimens. Ainsi il s’arrêta complaisamment devant Neuvy qui, graissant avec soin son fusil, lui adressa un bon regard ; loin de garder rancune à l’officier depuis la volte-face de Coulmiers, le gros moblot lui vouait un respect affectueux. Ami encore, ce petit homme noir comme une taupe, aux yeux doux, appelé Verdette, un apprenti cordonnier. En revanche Cassagne, le grêlé, à qui il avait fait une observation la veille, détourna la tête ; il brossait avec rage sa vareuse plaquée de boue, fronçant le sourcil, comme s’il rendait le lieutenant responsable de cette vase tenace qui rejaillissait partout, coulait dans les guêtres, poissait paille et couverture, bouchait le canon des fusils.

Traversant la ligne des faisceaux, Eugène s’approchait des feux ; les cuisiniers surveillaient leurs marmites noircies, posées sur deux grosses pierres ; une fumée acre, rabattue par le vent, sortait du bois mouillé.

— Ah ! mon lieutenant, dit un mobile de la section, qui planté devant le foyer regardait Michot, le cuisinier, éplucher un oignon, si c’est pas malheureux ! Jamais ça ne sera cuit ! Quand il y a tant de bois sec dans les fermes. Mais non, les paysans le gardent pour les Allemands !

Eugène, à la volubilité du moblot, au brillant de son regard, devina qu’il conservait de son ébriété de la veille. Pas un méchant garçon, au contraire, serviable et dégourdi, ce Pirou, un ouvrier charpentier que la ville avait contaminé, — trop de lundis arrosés d’alcool. En continuant sa tournée dans le camp, il songeait à l’étonnant mélange de sa section, image réduite de la compagnie ; il en était ainsi du bataillon au régiment, dans cette armée improvisée de la mobile, où toutes les professions, tous les caractères se fondaient dans un ensemble disparate, image de la société.

Au dessous, les paysans plus nombreux, puis les ouvriers des villes, les fils de commerçans, puis les privilégiés de la bourgeoisie et de la noblesse. Un monde sans cohésion, avec ses heurts et ses préjugés, militarisé en hâte, en gros, peu formé au joug de la discipline. Avec son déplorable système, la France n’avait d’armée que les troupes impériales, troupes de métier, où des officiers braves, trop confians, des soldats pour la plupart engagés ou remplaçans, croupissaient dans l’illusion de leur gloire et l’oisiveté des garnisons. Grâce à l’incurie du souverain et des ministres courtisans, aux déplorables théories de l’opposition, redoutant de faire du pays une caserne — « (Prenez garde d’en faire un cimetière ! » avait prophétisé le maréchal Niel,) — la France, aux appels impétueux de Gambetta, ne trouvait pour la défendre que des milliers et des milliers d’hommes arrachés à la charrue, aux ateliers, aux salons. Mais le courage et la bonne volonté ne suffisent pas à improviser des armées. Les maîtres d’aujourd’hui, les contradicteurs de la veille s’en apercevaient. Il faut un esprit, une éducation spéciale ; l’un et l’autre manquaient. On avait beau mettre debout la nation, la foi sublime de 92 était éteinte, le pays était tiré à quatre partis, désagrégé par le goût et le besoin corrosifs de l’argent, l’abaissement du niveau moral. L’absence d’institutions militaires, la pénurie des chefs laissaient presque désarmées ces foules en armes, promptes au soupçon, à l’abattement, aux défaillances. Des généraux très jeunes ou très vieux, changés à tout instant, ne parvenaient pas à faire jaillir l’étincelle, les belles qualités dormantes. Trop souvent les officiers subalternes, sans prestige et sans autorité, ignoraient les premiers mots d’une science qui ne s’acquiert qu’à l’usage. Bien des dévouemens réels demeuraient stériles.

Et pourtant, se disait Eugène, fallait-il désespérer au lendemain de la victoire, lorsque ces jeunes troupes, où tous les coins du sol imprimaient leur marque, n’attendaient qu’un signal ? Rien que dans son régiment, la France du centre groupait la fine et forte santé des Tourangeaux, la vivacité plus âpre des Beaucerons, la douceur des Solognots fiévreux. Dans la brigade, la division, le corps d’armée, il y avait, sous les ordres de Chanzy, des hommes venus de la Charente, de la Mayenne, de la Nièvre, de la Sarthe, des Bouches-du-Rhône, de l’Isère, de la Haute-Loire, de la Dordogne, tous avec les traditions et l’orgueil de leur clocher, les loquaces et les silencieux, ceux de la plaine et de la montagne. À la forme de leur visage et de leurs corps, à leurs traits distinctifs, s’évoquaient le cours sinueux des fleuves, le vent salé de la mer, ou bien la brume des vallées, l’air sec et léger du Midi. On voyait l’admirable diversité des races, chacune avec son groupement de patois, d’habitudes, défauts et qualités. D’antiques rivalités de province à province se faisaient jour, réveillées par le contact, pour disparaître aux heures de bataille dans la fraternité du danger, la communauté de la patrie.

— Venez-vous déjeûner, Réal ? disait la voix brusque et cordiale du capitaine. Eugène salua avec plaisir le colosse roux. M. de Joffroy était un ancien lieutenant qui, après la Crimée, avait démissionné et fait un riche mariage, homme paisible, grand chasseur, aimant son chez-soi, ses enfans, ses terres.

À la popote, Eugène serra la main de son camarade le lieutenant Groude, architecte mal bâti, longue figure bizarre, un de ces vieux garçons sentencieux à qui les phrases toutes faites tiennent lieu de pensées. Ils constituaient à eux trois le cadre de la compagnie, vivaient ensemble ; un mobile, aide de cuisine d’un grand restaurant de Tours, dirigeait leur table, mettant son amour-propre à varier, par trente-six façons, l’art d’accommoder les pommes de terre.

Une longue après-midi, mal abrégée par une inspection des remingtons. Allait-on mettre au moins cette inaction stupide à profit pour distribuer des baïonnettes ? Eugène, qui s’ennuyait ferme, accepta volontiers l’offre de son capitaine ; s’ils allaient faire un tour du côté de Patay, jusqu’à la Boissière ? Sortis du camp, ils s’étonnaient de suivre en promeneurs la route libre à travers les champs nus ; la haie des talus, les arbres bas leur parurent nouveaux et reposans ; pour un instant ils oubliaient la guerre, s’émerveillaient de respirer un air plus pur, l’odeur des prés mouillés fleuris de pâles colchiques d’automne. Il y avait donc des coins de nature paisibles, des horizons que ne mouvementaient pas des défilés d’hommes et de charrois. Des rainettes vertes, en les entendant venir, plongeaient dans les fossés. Comme c’était joli, cette éclaircie d’invisible soleil couchant, cette frange orangée au bas des nuées grises ! Là-bas, une ferme en était toute dorée. Une vapeur montait de la terre rougeâtre. Ils prirent un chemin qui menait vers les murs lumineux.

— Un bon temps de chasse, dit M. de Joffroy. C’est celui-là que je préfère. Je m’en vais avec de bons souliers, le carnier s’emplit ; devant moi, mon chien Ravaud marche en remuant la queue, et quand on rentre, quelle faim de loup, quel plaisir de retrouver sa femme et les moutards autour de la soupe fumante !

Eugène, lui, contemplait de la terrasse les prairies en pente de Charmont, la brume qui flotte au-dessus de la Loire. Il s’en allait avec Marie ; elle était emmitouflée dans une capeline, tout contre son épaule. Les brindilles sèches craquaient sous leurs pieds, la douceur du soir descendait dans leur cœur.

Une voix avinée, des cris de colère les surprirent.

— Cela vient de la ferme, dit M. de Joffroy. Ils pressèrent le pas. La dispute s’échauffait, avec des glapissemens aigus de femme. Ils débouchèrent sur une grand’route que longeaient les bâtimens. Devant la porte cochère, un rassemblement se démenait. À la vue des officiers, plusieurs soldats détalèrent. Il n’en resta qu’un, aux prises avec un vieillard en tricot. Ils tentaient de s’arracher un fagot de bois sec. Le képi blanc du moblot dodelinait aux secousses, tandis qu’écumant de rage, le paysan suffoquait : — Voleur ! Brigand ! La femme, une bique jaune, bramait à fendre l’âme. L’ivrogne se retourna, Eugène reconnut Pirou. En même temps la femme s’élança, les prenant à témoin : — C’est pis que des Prussiens ! Ils ont volé des poules ! Ils prennent tout notre bois ! Le capitaine regarda la route : à gauche s’avançait une compagnie revenant des avant-postes ; à droite, deux officiers d’état-major, au trot. M. de Joffroy fronça le sourcil : « Cet imbécile va se faire pincer. » Indulgent, il ne demandait qu’à arranger l’affaire, quitte à indemniser plutôt les paysans de sa poche. Cette arrivée inopportune l’inquiéta,

— Lâche donc ça ! fit-il.

— Voyons, Pirou, dit Eugène.

L’ouvrier, qu’un petit verre avait dû replonger dans l’ivresse, cligna de l’œil :

— Vous, je vous respecte, mais ces… là ! Qui qui se fait casser la gueule pour eux ? C’est à nous d’abord, ce bois !

Et, d’un ébranlement furieux, il fit tomber l’homme. La compagnie n’était plus qu’à trente mètres ; les officiers d’état-major arrivaient. La femme hurla de plus belle. Que faire ? Très contrarié, le capitaine crut, en usant de son autorité, — il le fallait d’abord, — qu’il convaincrait Pirou. Il empoigna le fagot et, grossissant la voix : — Lâche ça ! La compagnie, presque à sa hauteur, regardait. Il sentait derrière son dos le regard des officiers d’état-major arrêtés, le souffle tiède de leurs chevaux. Pirou, les yeux injectés, eut un éclair d’hésitation, mais l’ivresse fut la plus forte ; avec une mauvaise figure butée, il se cramponnait aux branchages. M. de Joffroy, que l’irritation gagnait, tira de toutes ses forces. Seconde tragique, puis le geste irrémédiable : Pirou, du plat de la main, bousculait le capitaine.

— Halte ! criait une voix. On entendit l’arrêt, le choc sourd des armes reposées. Eugène, très pâle, embrassa d’un regard la compagnie immobile, la tristesse sévère des officiers d’état-major, M. de Joffroy pourpre, Pirou livide, à demi dégrisé par le silence terrible.

— Arrêtez cet homme, dit l’un des deux cavaliers. Un caporal saisissait l’ivrogne qui se laissa faire. Les visages montraient clairement l’émotion, l’inflexible sentence. — En avant, marche ! commanda la voix. Les officiers d’état-major, après un colloque rapide, les noms relevés sur un calepin, s’éloignaient. Le paysan rentrait chez lui, satisfait, son fagot serré dans ses bras, derrière la femme qui ricanait.

Lentement, sans oser se regarder, sans échanger un mot, Eugène et M. de Joffroy revenaient au camp. Le crépuscule baignait la plaine d’une humidité vaporeuse ; au loin tout était silencieux et recueilli. La frange de feu des nuages avait disparu ; l’étendue des prés couverts d’eau s’estompait dans l’air gris ; les colchiques mauves s’étaient refermés. De l’ombre s’éleva des sillons : les haies des talus, les arbres bas devenaient noirs.

La journée qui suivit fut pour Eugène très douloureuse. Il en revoyait les détails dans l’interminable nuit qui précéda l’exécution. Son témoignage devant la cour martiale, les visions obsédantes de la veille le hantaient. Devant lui se dressait Pirou, près du feu de bois vert, à côté du cuisinier épluchant un oignon ; la soupe cuisait dans la marmite noircie. Il entendait la voix avinée, blagueuse de l’ouvrier. L’après-midi encore, il l’avait remarqué devant sa tente recousant un bouton. Pirou lui avait souri, méditant déjà son exploit. Maudite promenade ! quel besoin avaient-ils de sortir avant le dîner, de se diriger vers cette ferme ! Le drame se précipitait : les cris perçans de la femme, ce misérable bois mort tiraillé aux mains du vieux, de Pirou, du capitaine, l’arrivée malencontreuse des témoins, et puis le geste fatal, le mouvement sans méchanceté de l’ivrogne défendant sa conquête, cette impulsion inoffensive, moins qu’une injure, moins que rien. Et par une convention barbare, cela devenait un outrage mortel ! La discipline était atteinte. Il fallait du sang pour l’exemple… Maintenant c’était la cour martiale terrifiante à force de simplicité. Une grange vide, une table, les cinq juges sur des chaises de paille ; en face, debout, l’accusé. Eugène entrait, commençait sa déposition. Pendant qu’il parlait, essayant, comme M. de Joffroy, d’atténuer la scène, il épiait anxieusement le président, un vieux chef de bataillon impassible, les assesseurs, deux capitaines, un lieutenant et, ainsi que l’exigeait le décret, un sergent de la compagnie. C’était Seurat qui, gonflé d’importance, écoutait seul avec intérêt. Un des capitaines dessinait d’un air absorbé, l’autre s’agitait comme s’il avait hâte de voir la séance levée ; le lieutenant, déguisant un bâillement, tourmentait sa moustache. Et Pirou ! Cette figure contractée, où le désir de vivre luttait avec la crainte, cette révolte de l’individu jeune contre une loi sauvage, ce clin d’œil gouailleur qui revenait comme un tic ! Eugène emportait un regard de bête traquée, reconnaissante pourtant. Avec M. de Joffroy, il revenait de Saint-Péravi, siège du quartier général et de la prévôté. Échangeant leurs réflexions, ils attendaient le retour de Seurat. La compagnie, assemblée autour des tentes, chuchotait avec animation. On vit venir le sergent, grave.

— Eh bien ? demanda le capitaine d’vme voix mal assurée.

— La mort.

Ces mots faisaient courir un souffle, le murmure tombait, dans un silence. Brusquement M. de Joffroy avait regagné sa tente. Il n’était pas venu dîner. Eugène, se retournant dans la paille, fixait son attention sur la toile de la tente qu’un vent secouait. Nuit d’encre. Qu’elle s’abrégeât pour lui, ne finît jamais pour Pirou. Avait-il des parens, une amie ? Avec une angoisse que plus d’un partageait à cette heure, Eugène s’effara : pourvu que le peloton d’exécution ne fut pas désigné dans la compagnie ; que lui-même… Et Seurat, dormait-il après avoir prononcé les mots meurtriers ? Sa voix n’avait-elle pas tremblé, en assumant une telle responsabilité ? Sans doute les circonstances, l’usage la lui avaient imposée. L’armée, comme toute société, plus encore, ne peut subsister sans une règle rigoureuse, l’observation d’un servage étroit. Existait-il pourtant au monde un plus dur devoir ? Du jour au lendemain, pour une peccadille que tant d’autres commettaient impunément, pour une des résultantes infimes de cette œuvre de brutalité et de carnage, devenir le juge sans appel d’un camarade, d’un frère, son bourreau peut-être ?… L’idée que, soldat, il eût pu être tout à l’heure de ceux qui brûleraient leur cartouche contre un Français, qu’officier il pouvait être celui qui, d’un mouvement de sabre, ordonnerait le feu, le révulsait jusqu’aux moelles…

Comme au matin de Coulmiers, l’aube le trouva hors de sa tente. Mais cette fois le jour avait beau grandir, aucune clarté ne se faisait en lui ; il n’était que doute et ténèbres. Il vit les hommes se lever, procéder, mornes, à leurs habitudes. À la pâleur de M. de Joffroy, dont, par une sorte de pudeur, il évita d’aller serrer la main, il comprit que la nuit avait été aussi cruelle pour lui. La lenteur avec laquelle la section se préparait, le rassemblement, l’inspection lui furent autant de supplices. Il n’osait regarder ses hommes. Maintenant, par une impatience qu’il se reprochait, il souhaitait, tant l’attente lui était odieuse, que la chose fût faite. Il avait, avec un soulagement infini, appris que le premier bataillon était chargé de la besogne. Clairons sonnans, un régiment de marche, un bataillon de chasseurs longeaient le front de bandière ; il fallait, pour la solennité de la leçon, que la brigade fût réunie. Dans un vaste champ voisin de la ferme, les troupes étaient formées sur trois côtés d’un carré. À l’un des bouts, Eugène, en avant de sa section, regardait le centre vide, un groupe d’officiers autour du général à cheval. Près d’eux, sur un rang, les douze hommes du peloton funèbre. Il entendit un bruit de voiture ; elle s’arrêta. Entre deux gendarmes, Pirou descendit : un frémissement courut parmi ses camarades. Eugène, figé, vit passer devant lui le mobile. Pirou, dont les traits ravagés criaient une révolte contre la fatalité, lui jeta un regard de haine. Eugène en souffrit, se rappelant la façon dont le malheureux, avant la catastrophe, lui avait souri ; évidemment n’y comprenait rien ; et lui-même, à cette minute, comprenait-il davantage ? Dans le carré, Pirou, entre ses gardiens, suivi du médecin-major et de l’aumônier, s’éloignait, diminuait. Visible de tous les points, le colonel commandant les troupes éleva son sabre : « Portez vos armes ! « Du même geste les trois côtés du carré obéirent, dans le scintillement simultané des cinq mille fusils. D’un seul mouvement, les bras gauches retombèrent, dociles à cette discipline pour laquelle un homme allait mourir. La voix lointaine, impersonnelle, reprit : « Tambours, ouvrez le ban ! » Un roulement lugubre, suivi d’un silence plus lugubre encore. On crut entendre le souffle rauque du prisonnier. Eugène songeait au ciel libre, à l’espace ouvert ; maintenant le sort s’accomplissait, toute fuite était impossible. Une voix grêle lisait le jugement ; dans l’oppression muette, on distingua les derniers mots : « Au nom de la patrie envahie, le soldat Pirou est condamné à la peine de mort. » Presque aussitôt, une forte détonation, puis un petit coup sec, isolé, sinistre. Le coup de grâce ! Avec une ironie amère, Eugène regardait monter et se dissiper le nuage de fumée.

De nouveau le colonel commandait : « Armes au bras ! » Les tambours fermèrent le ban ; l’impitoyable défilé commença. La compagnie d’Eugène, étant la dernière, dut attendre ; enfin M. de Joffroy, qui avait de grosses larmes au coin des yeux, la mit en marche. Eugène suivait passivement. On arriva devant le cadavre. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur ; Pirou, face à terre, gisait sur le côté, dans une mare de sang noir. On reprit le chemin du camp. Un poids alourdissait les cœurs, scellait les bouches.

Eugène revoyait toujours le regard de haine du supplicié. Il se trouvait amoindri dans sa dignité d’homme, ressentait pour tout une horreur confuse. Ses hommes, que son regard interrogeait maintenant, partageaient ce qu’il éprouvait lui-même. Seurat n’avait plus sa morgue, semblait aplati ; le gros Neuvy roulait des yeux éplorés ; Verdette, si doux, avait un air farouche ; Cassagne ne se gênait pas pour déclarer : — C’est barbare et idiot ! Eugène fit semblant de ne pas entendre. Oui, c’était barbare ! Il se répétait pourtant : « Au nom de la patrie envahie… » Puis les mots tranchans qu’avait dits M. Du Breuil au cousin Frédéric, le soir des noces : — « Sans discipline, pas d’armée ! » Et cela, il était bien forcé de le reconnaître : une armée forte, le salut du pays avant tout ! Qu’était cette pauvre existence sacrifiée, au prix des innombrables existences fauchées déjà et que faucherait demain ? À Coulmiers, son voisin, le petit mobile, était tombé sans qu’il l’eût plaint de tant de regrets. Et il était innocent ! Pirou, un pauvre diable, un ivrogne, victime lui aussi d’une loi supérieure. Un holocauste à la patrie, qui, pour vaincre, avait besoin de troupes disciplinées… Mais tout à coup le regard haineux du mort le transperçait, ce regard d’un être vivant, d’un homme pareil à lui. Sa conscience chavirait. Il ne ressentait plus qu’un indicible dégoût pour la guerre, pour cette meule sanglante qui broie tout sentiment individuel, étouffe toute pitié, toute fraternité, pour la guerre qui brûle, qui viole, qui saccage, qui massacre, pour la guerre qui change l’homme en bête sauvage !…


La nuit du 27, en pâlissant, laissa voir dans l’ombre terne et le froid du petit matin la compacte ondulation de divisions en marche. Ce n’étaient pas le 15e et le 16e corps sortant enfin de leur trop longue inaction, c’étaient, beaucoup plus à l’Est, du côté de Beaune-la-Rolande, le 18e et le 20e qui, sur les ordres du délégué à la guerre, tentaient l’offensive, à l’extrême droite. L’armée de la Loire, à ce moment, se composait du 17e corps, général de Sonis, couvrant la gauche ; au centre, des corps de Chanzy et de Martin des Pallières, qui avait remplacé d’Aurelles, promu au commandement en chef ; enfin des deux corps qui évoluaient en ce moment, le 18e, dirigé par le chef d’état-major colonel Billot, et le 20e, général Crouzat. De ces trois corps nouveaux, éclatant témoignage de l’activité de Gambetta et des bureaux de la guerre, le 17e en avant de Châteaudun, venait de faire une reconnaissance heureuse à Brou ; mais inquiété par les troupes du grand-duc de Mecklembourg, il s’était replié en désordre sur Écoman, permettant aux Allemands de réoccuper Châteaudun. Quant au 18e, formé à Nevers, transporté à Gien et de là à Montargis, il manquait de commandant ; le 20e, composé des élémens hétérogènes qui avaient opéré dans les Vosges, arrivait seulement, après avoir couvert Lyon, si mal équipé que quantité de mobiles étaient en blouse, les pieds enveloppés de toile ou de peaux de mouton.

Inquiet de voir s’accomplir sans entrave la concentration de l’armée de Frédéric-Charles, las de l’inertie de d’Aurelles, dont il ne pouvait tirer une velléité d’action, et voyant les effets démoralisans de la vie de bivouac, pressé d’ailleurs par les dépêches de Paris réclamant un concours rapide, Freycinet avait fini par s’arrêter au plan d’une marche sur Fontainebleau. Si l’armée de Paris trouait, ce ne pouvait être que dans cette direction. Ainsi, en s’avançant vers Beaune-la-Rolande et Pithiviers, on lui tendait la main. Mais surtout, le mouvement commencé entraînerait d’Aurelles, aurait l’avantage d’opérer une diversion nécessaire pour dégager les provinces de l’Ouest, où s’opérait la formation du 21e corps, et la gauche de l’armée de la Loire, menacée par le grand-duc de Mecklembourg. Malgré les conseils et les récriminations de d’Aurelles, proposant enfin de bouger, Freycinet s’entêtait au mouvement prescrit. C’était pour l’exécuter qu’après les engagemens de Mézières et de Ladon, le 18e corps par la droite et le 20e corps de front se portaient sur la petite ville de Beaune-la-Rolande.

À huit heures, le général Crouzat donnait l’ordre d’ouvrir le feu. Le commandant de l’artillerie, un colonel à figure énergique et maigre, trente-quatre ans à peine, disposait lui-même, au nord de Saint-Loup, la batterie de 12 d’où le premier coup de canon allait partir. Il portait l’uniforme de commandant de l’artillerie de la Garde Impériale, sous lequel il était sorti de Metz, franchissant en plein jour les lignes allemandes à cheval, après avoir dispersé une patrouille de uhlans. Le galon neuf ajouté aux quatre anciens donnait à Jacques d’Avol un prestige de jeune chef, entreprenant et résolu.

En avant de son état-major, il indiquait au capitaine de la batterie un emplacement meilleur pour l’une des pièces. Inspectant d’un regard canons et servans prêts à la manœuvre, les officiers à leur poste, la ligne des caissons en arrière, il sourit. Une cruauté joyeuse éclairait son visage tendu ; on devinait qu’il exultait de bonheur devant cette minute fiévreusement souhaitée. Les longues humiliations dans la boue de Metz, la rage de voir inutilisées, perdues pour la France et livrées à l’Allemand, ces deux magnifiques batteries de la Garde si patiemment dressées, qui le jour de Rezonville avaient pourtant su cracher leur mitraille, la joie d’être libre, la fierté de retrouver ces mêmes troupes de Frédéric-Charles, la rage de la défaite et l’espoir exaspéré de la revanche, tout cela se concentrait dans une jouissance orgueilleuse, si intense qu’elle était prête d’éclater en rire ou en sanglots. Il tira sa montre, vérifia de nouveau, de sa main en abat-jour, le champ de tir. Le chagrin de canonner une ville française s’évanouissait pour lui dans l’âpre volupté de frapper d’abord ces taches remuantes et noires, cette fourmilière envahissante de l’ennemi.

D’une voix dure, il jeta : — Allez ! On entendit : « Première pièce, feu ! » Un éclair rouge, une explosion qui fit se cabrer les chevaux, l’acre odeur de la poudre. « Seconde pièce, feu ! » À ce signal, la première division débouchait de Boiscommun, précédée de ses tirailleurs. La fusillade crépita, les canons tonnaient. Le colonel d’Avol fit pivoter sa jument, et, les oreilles bourdonnant de cette musique divine, il piqua des deux, rayonnant. La bataille était commencée.

À quatre heures elle durait encore. Les Allemands rejetés dans Beaune s’y maintenaient. La deuxième division entrait en ligne ; mais zouaves et mobiles, après avoir enlevé les premières maisons, se repliaient sous un feu décimant. Et le 18e corps qui n’arrive pas ! Une colonne d’artillerie et d’infanterie allemande, venant de Pithiviers, débouche sur le flanc gauche. La première division la repousse, en lui enlevant un canon. Le 18e corps n’arrive toujours pas. Il est quatre heures et demie.

À ce moment le général Crouzat, voulant tenter un dernier assaut, court vers trois compagnies des Pyrénées-Orientales et vers les zouaves. En avant de ceux-ci, un vieux colonel talonne de l’éperon son petit courtaud qui boite. Ferme en selle, tenant dans la main gauche une canne avec les rênes, la manche droite repliée sur l’avant-bras, le vieillard montre un visage calme, empreint d’une volonté stoïque. Il a confiance dans les soldats qui le suivent, de jeunes zouaves encadrés de vétérans d’Afrique, qui lui rappellent ceux que jadis il conduisait, avec ses cavaliers, dans les montagnes kabyles.

— Colonel Du Breuil, encore un effort !

— À vos ordres, mon général !

Avec son escorte, Crouzat se met en tête et fait sonner la charge ; la petite troupe s’élance sur Beaune-la-Rolande. Le cheval de M. Du Breuil s’abat, blessé dm éclat d’obus. Sain et sauf, le colonel se relève, et regagnant sa place à longues enjambées, — son sabre inutile est resté accroché à la selle, — il va droit devant lui, la canne à la main, le front haut. Ce n’est pas un enthousiasme amer qui, comme d’Avol, l’étreint. C’est une ardeur sereine, réfléchie. Certes, à cette seconde, il ne se doute pas que le 18e corps, forcé de se battre en route, n’arrivera qu’à la tombée du soir, et encore pour envoyer ses balles par méprise sur les tirailleurs du 20e ; il ne se doute pas qu’éreintées, disjointes, les troupes qui autour de lui se ruent avec une fureur sauvage, rentreront comme lui, la nuit close, dans leurs cantonnemens. L’eût-il su que sa pensée n’en eût pas été troublée, son pas ralenti. Mobiles et zouaves jonchaient le chemin. Il marchait toujours. Il ne songeait pas à sa femme, il ne songeait à son fils prisonnier que pour se dire : « À ma place, il marcherait ainsi. » Ils étaient arrivés aux premières maisons de la ville ; des fenêtres et des portes roulait le feu à bout portant ; une barricade flambante coupait la rue. Sans ivresse ni défaillance, une foi profonde dans son regard d’acier, rigide comme le devoir, grave comme le sacrifice, M. Du Breuil marchait toujours.

VII

— Mais enfin, s’écria Frédéric, avec un violent coup de poing sur la table, à qui dois-je m’adresser alors ?

Plus tanné qu’à son retour d’Amérique, bien pris dans son uniforme gris de fer à ceinture-cartouchière, guêtre de cuir et boueux jusqu’au genou, béret épinglé d’une cocarde tricolore, le commandant des chasseurs des Pampas, Frédéric Réal de Nairve, empoignait au bras et secouait un officier italien, blouse rouge et grandes bottes, dont le teint de cire, les fines moustaches noires, toute la physionomie rageuse souriait comme si elle eût voulu mordre.

Démuni de souliers et de cartouches après un mois passé aux avant-postes, surtout après la retraite précipitée qui de Dijon, le coup de main manqué, le ramenait à Autun avec sa compagnie, Frédéric, laissant ses hommes campés aux portes de la ville dans le couvent de Saint-Martin, était arrivé tout droit au bureau de la Place.

Pazienza, Signor. Il maggior di piazza va venir. Si volete aspettare un po !

Frédéric lâcha prise, et tandis que le garibaldien se remettait à écrire, penché sur une table à tréteaux salie d’encre, où des bouteilles tenaient lieu de chandeliers, il arpenta la pièce empuantie de tabac. Des images collées au mur représentaient Garibaldi, un poignard à la main, arrachant la Liberté d’entre les bras du Pape et de Napoléon. Devant une fenêtre, une table plus petite, ornée d’une couverte de campement et d’un flacon d’absinthe, attendait il maggior. Tout dansait dans sa tête : le combat de Dijon, la retraite, succédant à trente jours de vie à travers la campagne, de coups de feu dans les bois, de repas incertains, de courts sommeils. Où en était-on ? Quel décousu ! Quel désarroi !

Un éparpillement, une confusion extraordinaires ; foison de chefs, sans hiérarchie. Werder, mal à l’aise dans un pays dont il ne connaissait pas les projets, les moyens de lutte, était entré dès le 30 octobre à Dijon, bravement défendue par une faible garnison. Depuis tout s’était borné à des escarmouches de partisans, à l’heureuse surprise de Châtillon-sur-Seine par Ricciotti Garibaldi.

Frédéric, le nez à la fenêtre, contemplait le spectacle qui depuis le matin animait rues et places. Autun semblait une ville conquise. Chariots et fourgons, montures d’état-major, causaient un enchevêtrement inextricable. Une foule hétéroclite, déjà remise de sa débandade, tenait le haut du pavé, traînant le sabre et parlant fort. À côté des patois italiens les idiomes les plus divers : le polonais, l’anglais, le turc. Des Espagnols à interjections gutturales coudoyaient des Égyptiens silencieux et basanés, des Grecs à figure noble. Il y avait de tout dans cette armée, pompeusement titrée Armée des Vosges, et répartie en quatre brigades commandées par le vaillant général Bossak-Hauké, un Polonais proscrit, ancien colonel de l’armée russe ; par le colonel Delpech, hier encore préfet de Marseille, avant-hier teneur de livres ; enfin par les deux fils de Garibaldi, Menotti et Ricciotti. Issue de rien, elle comptait aujourd’hui douze mille hommes, où l’on voyait de l’excellent et du pire, des braves et des lâches, d’honnêtes mobilisés et des francs-tireurs de tout poil, les corps libres les moins disciplinés de la France, pêle-mêle avec des aventuriers venus des quatre coins du monde. Pas de jour où ne s’élevassent des plaintes d’habitans, de prêtres molestés, de commerçans volés. Et cependant, de cette tourbe bariolée, de cette lie écarlate, où s’étaient égarées bien des bonnes volontés, on pouvait attendre d’héroïques exemples de ce courage que donnent la brutalité des penchans et le dédain de la mort. Frédéric avait pu en juger à l’attaque de Dijon.

Un petit vieillard olivâtre, revêtu d’une pelisse à brandebourgs, entra dans un cliquetis de sabre et d’éperons.

Il maggior ! dit le garibaldien.

Frédéric exposait sa demande ; on ne pensait pas que ses hommes allaient marcher sans souliers, se battre sans cartouches ! Le Niçois l’ayant toisé avec la visible antipathie qu’il portait à tout ce qui n’était pas chemise rouge, s’asseyait à sa table, soulevait la bouteille d’absinthe. Satisfait de la retrouver au même niveau, il daigna secouer la tête, déclarer que les Bureaux de la Place n’étaient pas un magasin. Voir au quartier général !

Frédéric tournait les talons, claquait la porte. Il éprouvait une répulsion à servir sous de tels hommes. Lui, Français, accouru de si loin pour se battre avec son pays, il ne s’était pas attendu à ce qu’on lui infligeât des maîtres étrangers si arrogans, si oublieux du devoir commun. Certes, il n’incriminait pas le chef des Mille, le héros d’Aspromonte et de Mentana ; il respectait le pur désintéressement de sa vie, la noblesse de son idéal ; il admirait l’élan de gloire et de sacrifice qui, à son âge, le tirait de sa retraite de Caprera, l’exposait aux fatigues rigoureuses, à la mort possible. Sans aller, comme bien des fanatiques, jusqu’à penser que la présence de Garibaldi équivalait à un concours de cent mille hommes, il subissait, avec une partie de l’Europe, le prestige légendaire du vieux champion des revendications sociales et de la liberté des peuples. Il conservait, de la seule rencontre qu’il eût eue avec lui, — sa présentation à l’arrivée, — une impression de grandeur et de sympathie. Garibaldi, assis au coin du feu, ses béquilles auprès de lui, une fourrure sur ses jambes à demi paralysées, un fichu de soie rouge aux épaules, lui avait tendu gracieusement une longue main sèche aux doigts raides, lui souhaitant, sans l’ombre d’accent étranger, la bienvenue. L’air souffrant, un binocle sur le nez, il lui implantait dans le souvenir sa pâle et léonine figure à barbe et crinière blanches, d’admirables yeux de force et de douceur. Frédéric, de le voir si faible, si usé, n’en avait que plus admiré, à l’attaque de Prénois, avant Dijon, la vaillance qui maintenait à cheval ce corps débile, encastré dans une selle mexicaine, tandis qu’un petit clairon, tenant la bride, sonnait la charge.

Il était parvenu au quartier général, traversait des antichambres pleines d’un ramage d’officiers garibaldiens, au plumage pourpre et doré. Il fit passer sa carte, patienta longtemps. On l’introduisait dans une pièce élégante et tiède ; un tapis moelleux assourdissait le pas ; des fleurs fraîches embaumaient dans des vases de Sèvres, sur la cheminée. Devant la flamme claire, enfouis en de confortables fauteuils, des officiers coquettement frisés, mains blanches chargées de bagues, chuchotaient et riaient. Autant qu’il put comprendre, il s’agissait d’un succès remporté le jour même par le général Crémer, à Nuits, où il venait d’entrer, après avoir battu les Allemands.

— Pas si haut, Luigi ! fit un personnage maigre et blafard, dont les galons couvraient la manche rouge. — Et aussitôt le colonel Lobbia, penché sur un guéridon de marqueterie, replongea son regard myope dans les paperasses. Frédéric, choqué, allait élever la voix, lorsque la porte s’ouvrait devant un homme de haute taille et de belle mine, pincé dans une casaque écarlate bordée d’astrakan et rehaussée d’aiguillettes d’or. Blond, les yeux gris, l’air insolent et intelligent, c’était le seigneur du lieu, le chef d’état-major colonel Bordone. Ex-chirurgien de la marine française, puis pharmacien à Avignon, l’ancien combattant des Mille, ayant italianisé son nom de Bourdon, portait avec désinvolture des trois condamnations d’amende et de prison dont les tribunaux l’avaient gratifié pour coups, détournemens et escroquerie. Se targuant d’avoir facilité la venue en France de Garibaldi, il avait, à force de ruse et d’audace, évincé le chef d’état-major primitivement désigné, le colonel Frappoli, ancien ministre de la Guerre à Turin, grand prêtre de la franc-maçonnerie péninsulaire. D’une totale nullité militaire, il abusait de l’ascendant que lui avaient donné sur le général son aplomb et son activité pour escamoter le pouvoir à son profit, décidant de tout, tranchant du maître, traitant sur un pied d’outrecuidante égalité jusqu’au délégué à la guerre lui-même. Freycinet, si cassant d’habitude, le tolérait par force, lui prodiguant, comme à son maître-esclave, d’hyperboliques louanges, des cajoleries à l’italienne, tant le renom républicain de Garibaldi en imposait.

Bordone écoutait la requête de Frédéric avec sa mauvaise humeur habituelle. Il allait le congédier sans réponse, lorsque, radouci devant l’insistance énergique du partisan, il le dévisageait : — N’est-ce pas vous, commandant, qui êtes entré avec nous un des premiers dans Prénois ? — Et, tout miel, Bordone signa.

Dehors, Frédéric, voyant que la nuit tombait, voulut, avant le dîner de ses hommes, leur porter le précieux papier, grâce auquel son lieutenant toucherait demain matin cartouches et souliers. Malgré l’heure peu avancée, des ivrognes battaient les murs, des chants licencieux montaient des ruelles. Au couvent de Saint-Martin, il trouva ses volontaires groupés dans une salle basse. Les fusils alignés, propres, s’appuyaient au mur comme sur un râtelier d’armes. Prés de chaque botte de paille, le fourniment était en ordre. La soupe aux choux mijotait dans un énorme chaudron qui emplissait l’âtre. Des chasseurs, rudes figures bronzées et calmes, rapiéçaient leurs vêtemens, d’autres jouaient aux osselets, un lisait la Bible. Le lieutenant, vieil homme taciturne, causait avec un moine qui, avec un soupir, montra à Frédéric le promenoir jonché de soldats débraillés,

— Il y a aussi, ajouta-t-il, la Guérilla d’Orient qui murmure. Ils disent qu’ils n’ont ni munitions ni chaussures, qu’il n’y en a que pour les garibaldiens. Ils parlent de quitter Autun et l’armée.

Frédéric, fier de constater la tranquillité de ses hommes, — il était pour beaucoup dans ce maintien de l’obéissance, si rare au milieu de l’indiscipline ambiante, — regagnait allègrement la ville, tout au délassement d’une soirée de liberté et d’oubli. Les Allemands ? Personne n’y songeait. Sans doute, enfermés à Dijon, ils se remettaient de leur alerte. Et pressée de jouir, joyeuse de se retrouver dans ses cantonnemens, l’armée entière de Garibaldi, insoucieuse et bourdonnante, se répandait dans les hôtels, les auberges, les tripots et les bouges. Une heure après, attablé au milieu d’officiers de mobilisés et de garibaldiens qui se regardaient comme chien et loup, Frédéric, dans la grande salle de l’hôtel de la Poste, savourait un dîner copieux arrosé de Champagne. Des rires de femmes, qui étaient là nombreuses, les unes en corsage voyant, d’autres en travesti d’uniformes, perçaient le bruit de la table d’hôte. Il les regardait avec une curiosité ardente, sa lassitude, son énervement évanouis dans une détente complète. Il se sentait léger, plein de force et de jeunesse. À quarante-trois ans, retrempé par sa vie coloniale, il retrouvait des sensations lointaines de plaisir et de fête, d’autant plus violentes au contraste des derniers jours ivres d’éreintement, fouettés par la vue du sang et l’odeur de la poudre. Il était assis entre un superbe nègre aux galons de lieutenant et un camarade qui lui avait fait signe, le Polonais Malonsky, chef d’un minuscule corps franc semblable au sien, un diable d’homme, courageux et chevaleresque, dont la raison vacillait dans des yeux d’un vert étrange. En face d’eux, une très jolie blonde qui trônait, entourée de Gênois, souriait avec une bienveillance manifeste. Sa peau très blanche, sous la torsade drue et dorée de ses cheveux relevés d’un ruban amarante, avait la douceur d’un camélia neigeux. Des yeux noirs, luisans d’effronterie, une petite bouche impérieuse et fine, la paraient d’un charme d’aventurière qui la distinguait des autres, brunes populacières, filles sorties on devinait d’où.

— J’ai cru d’abord, dit Malonsky, qu’elle reluquait le nègre, puis moi. Mais décidément, mon cher, c’est vous.

Frédéric, flatté, répondait à l’œillade. Une conversation générale s’engageait ; dans un langage hybride, coupé de mots en o et en i, des exploits fabuleux étaient célébrés, on toastait à des santés diverses ; et quand, après de multiples tasses de café et des petits verres, on se leva de table, certains assez peu solides sur leurs jambes, il partait bras dessus, bras dessous avec les Génois et la femme. Ils paraissaient de vieux amis. Elle se laissa prendre la main, lui dit tout de suite : — Tu me plais. Comment t’appelles-tu ? Elle répéta : — Frédéric, Frédéric ! Cela sonnait bien. Un vrai nom d’homme. Lui-même redisait, ravi, les syllabes charmantes : Madeleine. Il regardait avidement sa nuque, les petites mèches lumineuses et l’éclat de son cou, avec un signe noir dans un pli comme une mouche dans du lait.

Ils entrèrent tous ensemble au café. Une dispute s’éleva : Malonsky menaçait de fendre la tête d’un consommateur qui le regardait de travers. Les Génois en s’interposant compliquaient la querelle, dont Frédéric profita pour baiser tranquillement Madeleine sur la bouche. Ce fut un éblouissement. Tout son passé de voluptés faciles et de passions vives lui remonta dans le sang et l’étourdit. Il jouissait à plein corps de l’instant si précaire, si fugace. Que pesait sa vie ? S’il était tué demain ? L’air froid de la nuit ne dissipait pas cet entraînant vertige, l’avivait encore. Le ton de jalousie irritée dont un des Génois, dans la rue, appela : Maddalena ! le transportait d’une fureur subite. Mais la belle fille, serrée contre lui, se mit à rire… Qu’on lui… laissât la paix ! Elle était libre ! Résignés à son empire et sachant qu’elle leur reviendrait, les Génois prirent le parti de fermer les yeux. Malonsky, radicalement ivre, récitait d’une voix élégiaque des vers de Slovacki. Une horloge sonna minuit. Ils étaient arrivés devant une vieille maison de la rue Saint-Saulge. À travers les contrevens d’une pâtisserie filtrait un filet de lumière. Un des garibaldiens se fit ouvrir, et par la porte entre-bâillée tous se glissèrent. Ils pénétraient au premier, dans une pièce déjà pleine, crûment éclairée de bougies. Autour d’une table chargée de cartes, de billets de banque et d’or, se pressaient un double cercle de joueurs et de spectateurs, une cohue de toute race et de tout rang, des figures ravagées, exultantes ou sombres, des mains fiévreuses, crochues. Avant chaque coup, des silences gros d’émotion ; après, des brouhahas d’exclamations et d’injures. Un major obèse tenait la banque.

— Tu joues, n’est-ce pas ? dit Madeleine.

Frédéric, qui n’avait pas touché une carte depuis le serment qu’il s’était fait à son départ pour l’Amérique, hésita. Mais sa pointe d’ivresse, son désir pour cette créature, l’occasion, tout ressuscitait le vieil homme ; il s’abandonna au torrent de l’heure.

Signori, faites vos jeux, il y a 1 500 francs en banque.

Frédéric s’emparait d’une chaise, Madeleine penchée derrière lui ; il sentait la flamme de son haleine, le contact souple et ferme de sa gorge. Monnaie, billets, s’entassaient sur les deux tableaux. Il ponta à droite, perdit, gagna. Son tour venu de prendre la main, il abattait huit, ramassait une liasse. Dès lors, repris par son démon, il joua frénétiquement, des heures. Par moment, il songeait à ses frères, à Maurice si indulgent, au marin dont le puritanisme l’avait toujours blâmé. Si Georges le voyait ? Et au lieu d’une honte, il éprouvait une envie de rire. Le gosier sec, les pommettes rouges, il jouait avec délices, perte ou gain l’appliquant davantage. Il voyait dans une fumée, intensément, les traits crispés de ses partenaires. Tiens, le nègre du dîner, comme il est blême ! Est-ce qu’il déteindrait ? Et celui-là, avec ses cinq galons, on jurerait un garçon coiffeur. Des bougies meurent, des bobèches éclatent. Un tumulte, des huées : « Ladro ! Filou ! Bandit ! » On prend au collet le banquier, un Levantin bouffi, qui a remplacé le major. On se bouscule. Les poches bourrées d’or et de chiffons bleus, Frédéric se retrouve dans la rue, au bras de Madeleine. Un escalier noir, une chambre inconnue, des lèvres qui se collent aux siennes, et tout sombra dans une folie de caresses, un néant divin.

Il n’en sortait que l’après-midi, sursautant du lit au cri de Madeleine demi-nue :

— Les Prussiens !

Une fusillade désordonnée épouvantait Autun. Le fracas du canon ébranlait les vitres. Il s’habilla comme un fou, s’élança. Ses hommes !… Il se heurta, en dégringolant les marches, contre un garibaldien suppliant qu’on lui donnât un déguisement ; quelques-uns cherchaient la cave. D’autres couraient au feu, les tambours battaient le rappel. Les habitans effarés rentraient dans leurs maisons, les magasins se fermaient. Des galops d’estafettes faisaient étinceler le pavé.

Frédéric, hors d’haleine, atteignit le bout de la ville : — Le couvent de Saint-Martin ? criait-il. — Pris par l’ennemi ! — Quels ordres ? — On ne sait pas. Garibaldi, Bordone, introuvables… Un remords lui déchirait l’âme. Enfin, aux dernières maisons, la vue de l’uniforme gris bien connu le rassérénait. Son lieutenant l’informa, à mots brefs. La Guérilla d’Orient ayant plié bagage, les Badois avaient pu enlever le couvent. Eux-mêmes avaient battu en retraite en tiraillant. Heureusement on avait les cartouches. Frédéric prit son fusil, qu’un des chasseurs portait en bandoulière, et posément, derrière un pan de mur crénelé, l’esprit aussi vif qu’à un matin de chasse, heureux et ragaillardi, il chargeait, ajustait, tirait, tandis que Ricciotti tentait un retour offensif, et que de la hauteur du Grand Séminaire, trois batteries, tonnant en hâte, repoussaient l’attaque.

Journal de Gustave Réal.

Un carnet de toile grise, tout neuf, fermé par un élastique rouge, où pêle-mêle avec de brèves ordonnances, des mémentos hiéroglyphiques, le docteur, aux instans de répit, notait plus longuement ses sensations. Entre deux feuillets, des lettres de famille épinglées qu’il gardait précieusement, mettaient l’intimité des souvenirs, la silencieuse paix de Charmont, une douceur d’oasis dans l’aridité de ces heures de sang, de fièvre et de fatigue.

16 novembre, Fontaine des Sablons.

Première note sérieuse depuis huit jours. Voilà mon petit monde en train. De Rouen à Lille, de Lille à Arras, démarches, tracas. Sapristi, civils ou militaires, ça ne brille pas par l’organisation ! Leur république, en cela encore, détrône l’Empire. Enfin, j’ai mes deux voitures, des brancards, une tente, une caisse de pharmacie complète, mes boîtes à amputation et à résection. Comme personnel, deux aides, trois infirmiers. Quatre bons chevaux pour tirer le tout. Seuls les blessés manquent. Ils viendront toujours assez tôt. Les journaux de Beauvais, où les Saxons règnent, annonçaient il y a huit jours l’arrivée à marches forcées, sur Amiens et Rouen, de 80 000 hommes de l’armée de Metz sous Manteuffel. Les contributions pleuvent ! Saint-Quentin, ville ouverte, pour avoir essayé de résister, a dû payer en expiation 900 000 francs, emportés bien vite dans des petits tonneaux ! À Soissons, tant l’ombre d’un franc-tireur épouvante, le gouverneur édicte que quiconque sera pris les armes à la main sans faire partie de l’armée régulière sera jugé « comme traître et pendu ou fusillé sans autre forme de procès. » J’ai copié la phrase, admirable d’impudence. Traître qui, sur son propre sol, défend la vie des siens et sa propriété ! Non, c’est roide !… Grâce aux efforts de Farre, notre petite armée grossit. Le 22e corps a presque 23 000 hommes. Le terrible c’est, comme toujours, le commandement. Où sont les armées impériales ? Bourbaki est bien là, mais son âme ? Ce n’est plus le brillant général de la Garde, dont la prestance, l’entrain au feu électrisaient les vieilles troupes ; il n’a pas confiance dans ces recrues. Il doute de tout, des autres, de lui-même. Les suspicions que son passé inspirent l’énervent et le blessent. Malgré lui, il est gêné, sent qu’il gêne. Pour certains caractères, l’habitude du succès est le grand ressort. S’il manque, tout plie. Il a demandé à être relevé de son poste.


Lettre de Charles.

17 novembre, Saint-Étienne.
Cher frère.

Je t’écris d’une table de café. Pas une minute ! Il a fallu trouver une usine qui consentît à se charger du travail, très délicat et très dangereux, de mes torpilles ; pas moyen de songer aux manufactures de l’État en pleine trépidation. Saint-Étienne n’est qu’un immense chantier de tuerie, un entrepôt de mort. Belle œuvre pour des hommes instruits et policés ! Après tout, on lutte pour sa peau, l’air qu’on respire, les êtres qu’on aime, on lutte pour les souvenirs et l’avenir de notre chère France !… Je me sens seul, loin de Charmont, d’où m’arrive une grande lettre. Gabrielle parle longuement de Marie, dont le désespoir résigné fait peine. Pauvre petite ! Eugène, Dieu merci, est sain et sauf ; je suis tranquille aussi pour Louis. Mais combien de temps va durer l’accalmie ? Les Allemands de Metz arrivent à grands pas. Que de périls et d’inconnu ! Je n’ai aucune sécurité avec Henri, dont l’idée fixe est d’aller se battre. Il me tourmente chaque jour pour s’engager. J’ai peur qu’il ne médite un nouveau coup. A-t-on jamais vu un garnement pareil ? Il est terrible : monsieur n’a-t-il pas été s’amouracher de la jeune Céline, la fille du garde champêtre ; tu te rappelles, la blondinette qui nous a offert un bouquet le jour des noces, au vin d’honneur ? Marcelle est, paraît-il, très débrouillarde, elle a le sens pratique de sa mère, une décision étonnante. Quant à Rose, c’est l’âge où tout glisse ; ses rires égaient la vieille maison. Père et maman vont bien. Elle, tu la vois d’ici, sa vie de petites habitudes, réglée comme du papier à musique. Lui, Coulmiers l’a tout rajeuni ; il est plus vert que jamais, parcourt le pays en prêchant la lutte ; il a fait venir quelques remingtons pour les jardiniers et les vignerons. Cette énergie, dit Gabrielle, est loin d’être du goût de notre voisin le comte de la Mûre : leur amitié se refroidit. Le comte ne se console pas de l’échec de Thiers et du rejet de l’armistice, déclare toute résistance locale inutile, absurde ; il exploite, auprès des notables trop disposés à l’entendre, la peur des représailles. Le maire et le curé, Pacaud et M. Bompin, ont des visages longs d’une aune. « Faisons le vide dans les campagnes ! » a dit Gambetta. « Faisons le vide ! Faisons le vide ! » répète le comte à satiété. Et pour être prêt à donner l’exemple, il fait ses malles. Déjà Mlle de la Mûre a fui chez des cousins de Dordogne, et la comtesse brûle d’aller la rejoindre. Elle ne comprend pas que ma femme et mes filles puissent, quoi qu’il arrive, rester à Charmont. Espérons que l’invasion n’avancera jamais jusque-là ! Agathe Poncet pourrait bien à la rigueur prendre Marcelle et Rose. Car pour Gabrielle et Marie, elles pensent comme moi, leur place est auprès des vieux, au foyer.

Allons, docteur, assez bavardé. Je t’embrasse,

Charles.


22 novemvre. Corbie.

Bourbaki est parti. Farre commande en attendant Faidherbe, le Sénégalien. Les Allemands marchent sur Amiens, d’où notre grand mouvement d’aujourd’hui. Toute l’armée (trois brigades) s’est portée en avant pour couvrir la ville.


27. En avant de Corbie.

On s’entre-tue. Canonnade et mousqueterie au-delà de Villers-Bretonneux, depuis les bois de Morgemont, sur une immense ligne qui doit aller jusqu’à Dury, à hauteur d’Amiens. Les minutes me semblent des siècles. D’ici je ne vois rien. Le drapeau de Genève flotte pour indiquer l’ambulance. Personne encore ; tout à l’heure nous ne saurons où donner de la tête. Ce bruit est horripilant. Midi. Du monde sur la route, une charrette, des brancards… Ils arrivent !


30 novembre. Corbie.

Depuis trois jours, je vis double. Les blessés à soigner, les morts… Et mon petit monde ! Les nôtres ont battu en retraite, les Allemands sont maîtres d’Amiens ; craignons de les voir apparaître à chaque instant. Premier combat qui fait honneur à nos formations improvisées. Le général Farre, avec des troupes sans expérience, sans cohésion, a tenu en échec les vainqueurs de Gravelotte, s’éloigne librement. Cette attitude de la jeune armée du Nord console un peu de la perte d’Amiens et de sa citadelle, dont le brave commandant, Vogel, a été tué.

Pour combien de temps suis-je à Corbie ? Quand pourrai-je rejoindre ? Mes malades dorment. Je viens de dîner d’un peu de soupe et d’un morceau de fromage. Une méchante bougie tremblote sur les murs. C’est effrayant ces rafales qui, à l’improviste, remplissent les premiers villages venus de blessés et de cadavres. Au début il y en avait trop, j’étais sur les dents. À présent, seize évacués, huit décédés, on voit clair. J’en ai trois qui n’iront pas loin.

Moi qui me croyais blasé ! J’ai vu jusqu’ici toutes les formes de la mort : celle qui vide les berceaux, celle qui vient à la fin de la vie et vous emporte comme tombent la feuille sèche et le fruit mûr, celle qui entre à pas inattendus et vous assassine dans le dos, celle qui s’étiole dans les lits d’hôpital ou saigne sur les tables de dissection. Mais cette boucherie, détruisant tant d’êtres qui n’étaient pas encore marqués du signe, toutes ces chairs foudroyées, déchirées, tailladées… J’entends dans la maison en face les coups rythmés d’un menuisier qui cloue en hâte des bières ; depuis trois jours le marteau frappe sans s’arrêter ; je pense aux parens qui ne savent pas, à leurs songes anxieux où vivent encore ceux qui sont sous terre. Je songe à tous les miens. Quels mauvais sommeils ont mes blessés ! Le marteau du menuisier cloue toujours.

VIII

— Ah ! mes enfans, qu’il fait bon chez vous ! déclara Thérould assis par terre, le dos au poêle. La famille, il n’y a que ça !

L’atelier de la rue Soufflot gardait toujours sa simplicité bohème, — le secrétaire bancal, un vieux coffre de bois sculpté, le divan effondré, les statues sur leurs sellettes ; mais une armoire à glace, un paravent autour du lit, des giroflées dans un vase de Delft, marquaient une présence féminine, l’intimité d’une vie à deux gentiment arrangée. Nini en peignoir, dans un grand fauteuil Louis XIII à tapisserie usée, cousait lestement une dentelle à un corsage ; une jambe croisée, l’étoffe épinglée au genou, elle allongeait, dans le joli naturel de cette pose, son pied fin chaussé d’une mule pendante.

Martial, debout, devant une figurine de glaise fraîche, modelait une silhouette de Parisienne du siège, jupe courte et pieds nus, ramassant un fusil. Andromède, sous un voile, séchait à l’autre bout de l’atelier ; sa nudité, dressant ses bras purs et son torse délicat, lui semblait à cette heure une chose morte, un art de luxe, sans signification. Le moyen de ne pas subir l’obsession du moment ? Ses émotions, au lieu de revêtir une forme symbolique, ne pouvaient plus se manifester qu’immédiates, vivantes : rendre ce qu’il avait sous les yeux, les préoccupations de chacun. Il captait, à petits coups d’œil, la ressemblance de Nini, ne parvenant plus à incarner autrement que sous les traits de son amie les trouvailles de sa pensée.

Au début, la jeune femme n’avait été pour lui qu’un caprice charmant. Puis à mesure que la longueur, l’ennui du siège avaient infligé à chacun l’isolement, la rupture des habitudes, Martial, sentant son cœur vide, son atelier désert et froid, s’était rapproché d’elle. Nini venait de perdre une tante qui partageait son logement, tenait le ménage. Sa vie libre, assurée jusqu’alors par des travaux de broderie riche, des poses de modèle qu’elle ne consentait qu’à son gré, achevait d’en être bouleversée, parmi le cataclysme qui appauvrissait les bourses les mieux garnies, ruinait les petites. Un jour Martial l’avait trouvée aussi esseulée que lui, supportant sans le dire la gêne, des privations sans doute. Touché, il saisissait tout le charme de cette petite nature vaillante, dont il n’avait senti d’abord que la grâce prime-sautière. Empaquetant le linge, pliant les robes dans une malle, il lui mettait son collet aux épaules, nouait les brides de son chapeau. — Qu’est-ce que tu fais ? demandait-elle, émue. — Je t’emmène ! Si tu savais comme l’atelier est triste sans toi !… Ils avaient uni de la sorte leur détresse : à deux ils se réchaufferaient, s’encourageraient. Et depuis, Nini, à qui Martial avait déféré le pouvoir, confié le secret du bureau Louis XV, du tiroir à argent, — satané argent, ils y touchaient à peine, et le tas diminuait si vite ! — Nini, veillant à tout, dispensant le feu et la lumière, un rire ici, une fleur là, était le génie familier, la douce providence du lieu.

Thérould, cuit d’un côté, se releva d’un bond de singe, et de ses bras ouverts entourant le poêle à la manière d’un autel, il s’écria :

— Ô feu bienfaisant, tu mérites qu’on te célèbre d’une louange païenne ! Hélas, le bois est introuvable, le charbon se fait rare, le coke a disparu. Bientôt le gaz va nous manquer ! De loin en loin clignote un pauvre réverbère. Nos maisons, à partir de sept heures, plongent dans la nuit. Heureux qui possède alors la lampe fidèle ou la bougie coûteuse ! — Quittant le dithyrambe, il reprit de sa voix faubourienne : — Ah ! là là ! J’étais hier sur les boulevards, les cafés empestent le pétrole, on n’y voit goutte. Sale gouvernement, qui, au lieu d’éclairer les Parisiens, met la lumière sous le boisseau. Poursuivre les grands patriotes, les héros du 31 octobre !

Ce que Thérould évitait soigneusement de dire, c’est que, fait prisonnier par les mobiles bretons pendant l’échauffourée de l’hôtel de ville, il avait été jeté dans une cave où, dégrisé, il avait passé la nuit. Son irritation contre le gouvernement venait du magistral coup de pied dans le derrière dont un mobile l’avait remis en liberté. Depuis il était révolutionnaire à mort. Il ne manquait pas une réunion des clubs rouges, n’ayant que l’embarras du choix. Dans la plupart, ce n’était qu’incohérence, violente et basse démagogie. Chaque soir, par tous les quartiers, des salles s’emplissaient d’une foule de braillards. Des orateurs cocasses émettaient des motions insensées. L’un voulait qu’on lâchât contre l’ennemi les fauves du Jardin des Plantes ; un autre, qu’on chassât au rempart à coups de fouet les prêtres en chemise ; un troisième regrettait de ne pouvoir escalader le ciel pour aller poignarder Dieu. Thérould en prenait et en laissait ; il excellait aux interjections gouailleuses, y avait gagné plus d’une expulsion. Il reprit :

— Ce que je leur ai collé un de ces Non ! le jour du plébiscite ! Par malheur vous êtes un tas de fainéans qui, le jour où on vous livrera pieds et poings liés, irez encore de votre Oui.

Martial haussa les épaules :

— Si je préfère aux Tibaldiens, des mains desquels tu m’as tiré, Trochu, Favre et consorts, ça ne veut pas dire que j’absolve l’inertie passée, présente et future. Comme toi j’ai souffert de cet interminable mois. Mais enfin, depuis Coulmiers, la reprise d’Orléans, tout est changé. Songe donc ! la province dont nous doutions, la province arrive avec une véritable armée ! La délivrance approche ; d’Aurelles n’est pas loin. Oui, nous aurions dû nous élancer au-devant d’eux ! Mais Trochu s’est réveillé. On va sortir ! Demain, c’est la grande bataille ; qui sait ? nous débloquons Paris. Ce n’est plus le moment de politiquer !

— Amen, dit Thérould, on ne fera jamais de toi qu’un gâcheur de plâtre. Il chantonna : Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Voilà les portes closes. Les marchands de vin sont dans le marasme. Et le trafic des maraudeurs ? Fini ! J’en ai crayonné de ces types ! Ils revenaient par centaines, courbés sur leurs sacs, poussant des brouettes, des petites voitures : pommes de terre, poireaux, des choux, des navets encore humides et terreux, arrachés en hâte sous le feu de l’ennemi.

— Taisez-vous donc, dit Nini, c’était pour les richards, ces légumes-là ! Oh ! manger un bon plat de petits pois frais, ou seulement une belle chicorée avec de l’huile qui ne soit pas de l’huile de lampe !

— Oh ! se lamenta Thérould, un rosbif aux tranches larges et rouges…

— Huh ! fit Martial, les yeux fermés, et humant une grillade imaginaire, rien qu’une pauvre petite côtelette de mouton…

— Adieu, dit Thérould, d’une voix de mélodrame. De pareils souvenirs font mal… Il se baisa galamment la main : — Mes respects, princesse !… Puis, à Martial : — Au revoir, garde national modèle !

Sur le seuil il se ravisa, et revenu à pas solennels :

— Non ! mais pourrais-tu me dire ce que signifient tous leurs micmacs ? Le but, n’est-ce pas, c’est de tirer enfin de ces 400 000 hommes une armée qui puisse se battre ? Il serait temps, nous voilà le 28 novembre, au soixante-treizième jour du siège. Les volontaires n’ont rien donné. Pourquoi n’avoir pas décidé que de vingt-cinq à trente-cinq ans on ferait partie des compagnies de marche ! On aurait eu des troupes capables de devenir solides. Pas du tout. On décrète que chaque bataillon, quel que soit sa composition et son effectif, fournira quatre compagnies actives, composées d’abord des volontaires de tout âge, puis des célibataires ou veufs sans enfans, enfin des hommes mariés ou pères de famille de trente-cinq à quarante-cinq ans. Qu’est-ce qui arrive ?

Martial avoua :

— Le gâchis. Les anciens bataillons, qui sont des gens mûrs et mariés, épuisent rapidement toutes les catégories. Les nouveaux, plus nombreux et formés de célibataires, restent pleins de jeunes gens. Ainsi, dans la maison, Delourmel, avec ses quarante-quatre ans, va être forcé de planter là sa femme, tandis que l’ouvrier relieur du cinquième se promènera libre comme l’air. Les vieux iront se faire tuer, les jeunes joueront au bouchon sur le rempart.

— Moi, dit Thérould, je m’en fiche. Je marche comme toi. Mais c’est égal, quelle sacrée organisation !

Martial se mit à rire :

— Je crois bien ! Blacourt, son palefrenier et son cocher ont assez traîné ! À propos de Blacourt, une bien bonne. Tu sais que Louchard l’avait embusqué à la mairie. Arrive le décret. Voilà mon Blacourt désigné pour la compagnie de guerre. Un désespoir ! Aller risquer sa peau quand on a cinquante mille livres de rente… Il ne dormait plus, cherchait un remplaçant. Ses larbins ? Impossible, pris comme lui. Est-ce que Louchard ?… Oui, peut-être. Mais un homme si important, lieutenant, marié… Cela valait, au bas mot, huit mille francs. Blacourt, qui tondrait un œuf, a failli en faire une jaunisse. Enfin il se résigne. Patatras ! Le chef de bataillon, flairant une transaction, refuse net ; c’est au tour de Louchard à se désoler. Non ! Il faut voir leurs têtes !

— Je le déteste, moi, ce poseur, dit Nini révoltée. Ses sales chevaux m’empêchent de dormir, en tapant toute la nuit.

Cette fois Thérould s’en allait, lorsqu’en ouvrant la porte il s’effaça devant un vieillard aux fins cheveux blancs, aux yeux pensifs. C’était Thévenat.

— Je ne vous dérange pas ? fit-il en s’inclinant devant Nini avec cette galanterie respectueuse qu’il témoignait à toutes les femmes, même aux plus humbles, comme à des reines.

Il admira la maquette que Martial venait de quitter, reporta d’un bon sourire vers Nini, fière et confuse, la louange silencieuse. Il savait que depuis huit jours les deux jeunes gens vivaient ensemble, et sa bonhomie indulgente le comprenait.

— Comment vais-je oser maintenant demander à l’artiste un service si au-dessous de lui ? Vous connaissez ma réduction en plâtre du Persée de Cellini, qui est à l’angle de la cheminée, contre ma bibliothèque ? Je l’ai rapportée de Florence il y a quarante ans, et j’y tiens comme au souvenir même de ma jeunesse. Je me plais à y voir la noble image de la Vérité triomphant de l’ignorance et de la méchanceté humaines. Ce matin, maladroit que je suis, j’ai laissé tomber dessus un tome de Gibbon. Le bras qui tient le glaive s’est détaché. Vite, il faut que vous veniez me raccommoder ça. Je ne peux pas voir sans douleur le héros mutilé. Il me semble qu’il souffre d’une blessure réelle, et que le bras qui soulève la face horrible et le cou ruisselant de Méduse va faillir à son tour et lâcher son trophée.

— Nous allons essayer, dit gaiement Martial. Laissez-moi seulement me munir d’un peu de chair de rechange.

Tandis qu’il préparait une poignée de plâtre et une petite éponge, Nini se risqua timidement.

— Nous avons avec bien du plaisir, monsieur, lu dans le journal que le gouvernement vous avait rendu votre place au Collège de France.

Thédenat parlait avec simplicité de sa joie de reprendre, après dix-huit ans de silence, l’enseignement interrompu. Certes l’histoire offrait de grandes leçons ! Mais, pour l’instant, les auditeurs manquaient. Il ajouta malicieusement : — Je catéchise devant les banquettes. Lycées, facultés et cours, toutes les administrations publiques fonctionnaient tant bien que mal. Rares élèves, professeurs intermittens. Les pantalons d’uniforme passaient sous la robe. Au palais de justice, on appelait les causes dans le vide, un des avocats manquait toujours.

— Nous y sommes ? demanda Martial. Thédenat prit congé, en s’excusant, et tous deux sortaient, le sculpteur se retournant vers sa maîtresse, dans un sourire terminé en baiser muet.

En traversant la cour, un bruit de dispute les frappa. Gagnant en hâte l’escalier, fuyait le dos courbé de Blacourt. Devant la loge du concierge, Tinet, l’ouvrier relieur du cinquième, criait furieux :

— Rapiat, voleur ! Quand on pense que ce cœur de poule a eu le toupet de m’offrir quinze cents francs pour aller m’faire casser la margoulette à sa place. Et moi, godiche, je me laisse attendrir, je vais m’offrir au chef de bataillon. Qu’est-ce qu’il me répond ? « Ce monsieur vous vole. Il a déjà proposé 8 000 francs à Louchard. »

— Oui, citoyens ! glapit le lieutenant-concierge, vouloir corrompre un pur comme moi ! Mais j’ai su repousser les tentations de l’aristocrate !

Martial ne put se retenir de rire, tout en faisant chorus à la lâcheté de Blacourt. Le relieur, — il avait la mine d’un furet, le nez pointu, les yeux rouges, — s’exaspérait à sa propre rage :

— Quinze cents francs à moi, parce que je suis un pauvre ouvrier, quand il en offre 8 000 au lieutenant ! Un rabais de six mille cinq ! Fesse-Mathieu ! Capon !…

Mais des aboiemens, des cris, des caquetemens remplirent l’escalier d’une poursuite et de vols aveugles. Des plumes tournoyèrent. Martial et Thévenat virent s’abattre dans leurs jambes des poules affolées. D’autres grimpaient aux étages supérieurs. Ne sachant vers lesquelles s’élancer, le fermier de Clamart, sur le palier du second, invectivait sa femme, devant la porte ouverte. Des lapins s’échappaient maintenant.

— Ferme donc l’armoire, hurla-t-il, en rattrapant l’un par ses longues oreilles, au lieu de rester là comme une buse !

Prenant son parti, il se précipita vers un gros de poules qui, perchées sur la rampe du cinquième, battaient frénétiquement des ailes, Martial avait fini par saisir deux des volailles étiques et, poussant la porte de l’appartement, il héla la paysanne, tandis que Thévenat caressait Pataud, le chien noir à longs poils qui remuait la queue avec satisfaction. Ils restaient suffoqués de l’odeur, de la vue. L’antichambre, la salle à manger, le salon des Du Noyer étaient jonchés de fumier, un sol de basse-cour gluant de détritus et d’immondices. Les murs n’étaient pas épargnés, les tentures lacérées et souillées, les bibelots et les meubles empilés dans les coins. Sur les étagères, des pommes achevaient de mûrir. Ah ! quand le magistrat reverrait son cher mobilier, les tapis dont Mme Du Noyers’enorgueillissait. Martial et Thévenat s’esquivaient bien vite. Au troisième, ils trouvaient, attirés par le bruit. Mme Delourmel et le petit mobile qui, remis de sa blessure, était venu remercier les braves gens qui l’avaient si bien soigné. Il tournait son képi dans ses mains rouges, l’air ému et content.

— Revenez nous voir, dit Mme Delourmel, une petite femme en boule, au cordial visage rond sous les anglaises noires. — Dieu veuille, fit le Bourguignon. On se bat demain. — Si ! si ! À bientôt. Mais vous savez, — elle menaça du doigt, — plus de folies ! — Il avait par reconnaissance apporté un cadeau ruineux, où toutes ses économies avaient passé, un magnifique gîte à la noix de huit livres, piqué d’une rose en papier.

— Entrez ! Entrez, messieurs. Votre femme est là, monsieur Thévenat. Elle tient compagnie à mon mari qui est rentré tout enrhumé de sa dernière garde.

Elle fermait la porte au moment où le fermier redescendait, tenant en main deux grappes de poules que Mélie, la compagne du relieur, l’avait aidé à capturer.

— C’est bien fait ! L’horreur d’homme ! Je voudrais que ses bêtes meurent toutes. Il les garde soigneusement pour les vendre plus cher, quand, au lieu de 15 francs, un poulet en vaudra 30 !

Le fermier était détesté de la maison pour sa brutalité d’abord, et pour son avarice, depuis que, dénoncé par Louchard, on avait saisi chez lui, au moment de la réquisition, des pommes de terre amoncelées jusqu’au plafond. — C’est comme le relieur d’au-dessus, ce Tinet, dit Mme Delourmel en levant les yeux au ciel, un pas grand chose non plus, un gobeloteur !

Elle les introduisait dans la salle à manger, où M. Delourmel, sous un amas de manteaux et de couvertures, toussait. Elle invoqua Mme Thévenat :

— N’est-ce pas, chère madame, vous croyiez que Tinet et Mélie étaient mariés depuis cinq ans ? Eh bien ! pas du tout. Ils n’ont passé devant le maire que ce matin. Et vous savez pourquoi ? C’est à cause de la loi qui vient de paraître : quinze sous par jour aux femmes des gardes nationaux dans le besoin ! Et dame ! trente et quinze, ça fait quarante-cinq.

— Je gage, dit Mme Thévenat, que nous allons voir beaucoup de mariages comme celui-là.

— Des mariages à 15 sous ! dit M. Delourmel, enchifrené.

Et aussitôt tous se mirent à parler du sujet unique. Où en était depuis Coulmiers l’armée de l’intrépide d’Aurelles, ignoré hier, célèbre aujourd’hui ? À Pithiviers, à Étampes peut-être ? Demain enfin, après ces quinze jours d’inexplicable torpeur, Paris se levait à son tour. On ne savait pas bien les détails. Ce devait être du côté de la Marne. La deuxième armée entière, commandée par Ducrot, opérait. Un certain nombre de gardes nationaux mobilisés appuieraient le mouvement. Martial se plaignit de leur petit nombre : trois mille à peine ; il eût souhaite marcher. Ils critiquèrent la réorganisation des troupes, le partage en trois armées. Seule celle de Ducrot, l’ami de Trochu, réunissait tous les élémens vigoureux, la première restant composée de la garde nationale, sous Clément Thomas, qui avait remplacé Tamisier ; la troisième sous Vinoy, faite de divisions éparses, des mobiles sans artillerie. Pourquoi n’avoir pas unifié tout cela ? À l’idée qu’il serait probablement inutile demain, Martial confessait son humiliation.

— Heureusement, dit M. Delourmel, que le contingent bavarois commence à se lasser de la guerre. Ah ! s’il est vrai que Garibaldi soit entré, comme on l’affirme, dans leur pays. On dit que le roi Louis a pris la fuite devant les chemises rouges.

Ces dames épuisaient leurs ordinaires plaintes : la rareté, la cherté des vivres, si cruelle aux pécules restreints. On avait eu beau parquer dans Paris d’innombrables troupeaux, entasser aux halles, dans les caves, les magasins, les entrepôts, 300 000 quintaux de farine, 100 000 de riz, des tonneaux de viande fumée, des meules de fromage, des murs de conserves, des montagnes de légumes secs ! En deux mois la ville géante avait englouti le bétail sur pied, dévoré à demi sa réserve de pain, fait disparaître ses menus vivres. Malgré le rationnement, les bons municipaux qui, aux boucheries, faisaient s’allonger d’interminables queues, les ressources baissaient à vue d’œil. Seul le pain était en abondance, et sauf le riz, les salaisons, les pâtes, le café et le vin, — tout manquait. Les quelques rares denrées de commerce, le chocolat, l’huile, quintuplaient de prix. Pour tout assaisonnement, des graisses innommables, à 4 francs le kilo. L’œuf valait 14 sous, une paire de lapins 36 francs. Le cheval était presque l’unique viande ; ânes et mulets, requis dès le commencement du mois, n’avaient fait qu’une bouchée. On prenait gaiement son parti de ces innovations gastronomiques. Aux crocs des étals pendaient, festonnés et parés, des écorchés qui étaient des chiens, des chats. On vendait des saucissons de cheval. Le marché aux rats, place de l’Hôtel-de-Ville, étalait ses cages de fer toujours pleines, 60 centimes la pièce. Rue Croix-des-Petits-Champs, on en confectionnait des pâtés.

— Qui est-ce qui nous aurait dit, il y a un an, dit M. Delourmel, qu’avec des trous remplis de glucose, nous essaierions d’attirer les rats des carrières, des égouts et des caves, afin d’en faire notre régal ?

— Pouah ! fit Mme Delourmel qui était, comme tant d’autres, partagée entre le dégoût et la faim.

Thévenat, avec une pointe d’ironie, insinua :

— Mais voyons, chère madame, de quoi vous plaignez-vous ? Avouez que nos ressources sont infinies. Il y a plus de vingt millions de rats dans nos sous-sols. Sans aller jusqu’à l’osséine, qu’un chimiste féroce propose d’extraire des ossemens des catacombes, celle qu’on tire des os des animaux tués dans Paris fournit un potage excellent.

— La soupe aux boutons de guêtre ! jeta Martial.

Des rires accueillaient la plaisanterie. Si dures que parussent les privations, tous les supportaient de bon cœur. Le gai courage de Paris, même aux jours les plus noirs, se traduisait en blague. Si facile, si médiocre qu’elle fût d’habitude, la blague, dans un tel moment, c’était de la vaillance, de la résignation, du sacrifice. Âme légère de la Ville, capable d’endurer une grande souffrance et d’en sourire. Ce Paris frivole, où l’Europe n’était accoutumée de voir qu’un bazar de plaisirs, s’était retrempé dans le malheur comme dans une source lustrale. Paris ne tiendrait pas quinze jours, avait-on dit, Paris tenait depuis deux mois et demi. Les femmes, qu’on prétendait si futiles, montraient une ténacité stoïque, une admirable simplicité de dévouement, elles sur qui pesaient les charges chaque jour plus lourdes de la vie.

La voix de M. Delourmel s’éleva :

— J’assistais, il y a quatre jours, à la matinée du Théâtre-Français pour l’œuvre de secours aux victimes de la guerre. Un acte d’Hernani, de Lucrèce Borgia, des pièces des Châtimens. On met Victor Hugo à toutes les sauces. Aujourd’hui les blessés, hier les canons.

On parla de la souscription toujours ouverte, de la voiture municipale, annoncée dans les rues à son de clochette et recueillant au passage tous les débris d’airain ou de cuivre pour la fonte. Thévenat raconta sa visite à l’usine Cail, la lave ardente coulée dans le moule d’où elle sortait canon, la curiosité des tours entraînant dans leur rotation les pièces comme d’énormes gigots de bronze à la broche. Malgré la résistance, la mauvaise volonté du comité d’artillerie opposé à toute initiative de l’industrie, les canons du commerce et les affûts fabriqués dans les ateliers des chemins de fer, des omnibus et des petites-voitures étaient en train de constituer une artillerie excellente, se chargeant par la culasse, égale, sinon supérieure à l’artillerie ennemie. Les Parisiens étaient fiers de leur armement. Quelques grosses pièces de marine à longue portée étaient connues, aimées, à l’égal de personnes vivantes. Dans le sourd grondement des détonations, on distinguait leur voix. On disait : — Voilà Cunégonde qui crache, ou : — Tiens, Joséphine soupire. Au Mont-Valérien, la Marie-Jeanne, d’un coup de tonnerre, jetait à 8 kilomètres des projectiles de 200 kilos.

Ainsi, tous trois, d’un sujet à l’autre, prolongeaient leur causerie, revenant toujours à l’inconnu du lendemain, à cette tentative qui allait réunir peut-être enfin Paris et la France. Ils sympathisaient dans un sentiment qu’ils ne connaissaient pas autrefois, une solidarité née des événemens traversés ensemble. Si différens avec cela ! La haute sérénité de Thévenat plongé dans ses études, sa foi dans l’avenir ; la bonne humeur de Martial, jeune, amoureux, artiste ; l’équilibre prudent de M. Delourmel, bourgeois placide et timoré, homme d’ordre, de principes et de lieux communs. Avec sa benoîte figure soigneusement rasée, son corps tassé par la grippe, ses pantoufles tendues vers le feu maigre, le petit rentier n’avait nullement la mine d’un soldat d’avant-postes. Il soupira :

— Maintenant que voilà les portes fermées, quand reverrai-je mon jardin de Nogent ? À moins que la bataille imminente ne nous libère, je ne referai pas de longtemps l’excursion.

Il montra le bouquet d’asters desséchés dans un vase, sur le buffet. Ils le gardaient comme un souvenir. Il dépeignit les gares vides et nues, l’ironie des vieilles affiches : Voyage circulaire dans l’Alsace et dans les Vosges. — Train de plaisir pour Nancy…, les files de wagons au repos, gris de poussière. À Nogent, la tristesse des maisons dévalisées, de la Marne, si vivante jadis, des collines brumeuses d’où, brusquement, des coups de fusil partaient. Si mélancolique que fût le tableau, une bouffée d’air pur entra. Thévenat dit :

— Le printemps reviendra ; les arbres reverdiront. Bientôt la France délivrée sentira monter la sève. Nous ne pourrons subir toujours le dur germanisme, une réaction est fatale. Mais je vous fais perdre votre temps, Martial. — Les deux hommes prenaient congé. — Attendez-moi ! attendez-moi ! s’écria Mme Thévenat. Je pars aussi. — Elle se leva en jetant un coup d’œil à son mari, avec une hâte que rien ne semblait justifier, pas plus que la lenteur que Thévenat mettait à monter les marches. Elle les précédait dans l’appartement. Martial, devant le Persée, ayant constaté l’état de la fracture, dit, en jouant le médecin :

— Ce ne sera rien ; donnez-moi seulement un bol plein d’eau, une soucoupe et un vieux manche de porte-plume. Thédenat allait les chercher lui-même, surveillait avec un plaisir d’enfant Martial mouillant son plâtre, rafraîchissant avec l’éponge les segmens du bras cassé. Il taillait lui-même le bois du porte-plume destiné à servir d’armature et, le rapprochement des deux morceaux opéré, soutenait le bras porteur du glaive tandis que Martial plâtrait la suture.

Une voix bourrue les fit se retourner. Thévenat parut ennuyé.

— Laissez donc, madame, ce n’est pas le fils du républicain Poncet qui me trahira !

Martial, stupéfait, vit entrer Jacquenne. C’était toujours cet air hérissé, ce port de tête raide, tendant le visage au front fuyant, au menton volontaire, où la rude barbe grise s’était épaissie, mais les traits hâves et tirés marquaient une exaltation nerveuse, un retour fixe d’idées, tout le crispé de la fièvre obsidionale. Il sourit pourtant, d’un gauche sourire qui étonnait dans sa morose figure :

— Non, ce n’est pas monsieur qui me livrera.

Martial revit le soir du 31 octobre, la salle du Trône envahie, le sectaire passant, rigide et mécontent.

Au lendemain du décret d’arrestation, Jacquenne croyant rendre, libre, plus de services à une cause qui était pour lui la vérité, le salut, s’était caché dans diverses maisons ; l’autre semaine les Thévenat l’avaient vu arriver. L’historien ne se souvenant que de sa vieille camaraderie lui disait seulement : « Vous êtes chez vous. » Il commençait aussitôt des démarches pour qu’on abandonnât toute poursuite. Mme Thévenat, avec ce dévouement à son mari qui était sa vie, sans songer à se plaindre de la gêne causée dans son petit ménage, se multipliait en attentions et en soins délicats.

Insensible à la sortie, Jacquenne se consumait dans la rancœur du passé, la méfiance de l’avenir. Le gigantesque élan qui poussait la province vers Paris, le mouvement réflexe qui allait lancer demain Paris contre la province, le laissait en somme assez froid. Il n’avait d’yeux que pour les fautes, tout à son amour exclusif de la grande cité, à sa chimère que la Commune proclamée, Paris ville libre, c’était le meilleur moyen d’expulser l’étranger, le commencement de la libération des peuples, une ère nouvelle.

Il était assis près de la fenêtre où une brume opaque empochait de voir, par-delà le Luxembourg défeuillé, la ligne molle des collines, le profil austère du Mont-Valérien. Et amèrement il se mit à parler, ressassant les souffrances, la longueur de cet interminable mois.

— Vous voyez trop en noir, M. Jacquenne, dit Mme Thévenat. Depuis Coulmiers, tout est oublié. Comment penser à autre chose ? La province qui s’est levée, la province victorieuse qui vient à nous ! N’allons-nous pas tenter le grand combat ! Ah ! quand le pigeon est arrivé, portant la bonne dépêche ! Pauvre petit ! dire qu’il était blessé. Ainsi il s’en est fallu de rien que nous ignorions le triomphe de nos frères ! Moi, quand je vois une de ces mignonnes bêtes s’abattre à l’angle d’un toit, toute lasse de sa course, les plumes trempées, je suis si attendrie que le cœur me fait mal. Tout le monde se rassemble. On l’appelle, on lui tend les mains. Et quand on le voit s’élever, repartir droit vers son colombier, quelle émotion ! Que va-t-on apprendre, quelles nouvelles de ceux qu’on aime, du bonheur ou de la peine ?

— Vous ai-je dit, interrompit Martial, qu’un des pigeons arrivés d’Orléans m’a apporté une courte dépêche de mon père. Trois mots seulement : « Allons tous bien. » C’est une fière invention, ces réductions photographiques ! À eux deux, les derniers pigeons ont apporté 1100 dépêches.

On centralisait à Tours tous les télégrammes de la province, qu’on typographiait en forme de journal condensé et que la photographie réduisait. Roulé en cylindre, le précieux envoi était glissé dans un tuyau de plume qu’un fil de soie cirée fixait sous la queue du pigeon. Ces messagers que guettait l’ennemi, Paris les honorait d’un culte pieux. Ils étaient le seul lien, bien frêle, bien chanceux, qui le rattachât au reste de la nation. Quant aux ballons, dont vingt-huit s’étaient déjà envolés, qu’on confectionnait sans trêve sous le hall des gares, ils partaient, mais ne revenaient pas, quelques-uns capturés, d’autres allant atterrir jusqu’en Norvège ou se perdre en mer. Voyages périlleux : les vents, la menace d’engins spéciaux, du mousquet de Krupp, sans parler, pour les aéronautes, du risque de se voir, une fois pris, traités en espions.

Qui sait si tout cela n’allait pas devenir superflu ? Jacquenne contemplait d’un air têtu la vitre qui le séparait de la vie, le brouillard opaque du dehors. Il se rongeait d’impuissance dans cette geôle amicale, prisonnier malgré tout. Martial venait de terminer sa réparation. Un bruit sonore monta de la rue, les notes cuivrées d’un clairon qui s’égrenèrent stridentes. Cette voix familière que d’autres jours, à force de l’entendre, ils n’écoutaient plus, parla dans le silence, fut l’appel guerrier, le sursaut violent de leur espoir. Tout le frémissement de l’armée prête à s’ébranler s’agitait dans cette vibration. Thévenat dit :

— Confiance en demain, mes amis !

Ils se rapprochèrent de la fenêtre, dont Jacquenne s’éloignait, contemplèrent à leur tour, l’âme angoissée de désir et d’attente, l’énorme ville noyée dans la brume et recueillie comme eux, l’océan confus des toits, et, par-delà ce rideau mystérieux, l’horizon qu’allait percer, dans les flammes et le sang, l’effort gigantesque de Paris, l’horizon vague derrière lequel la province était en marche.


TROISIÈME PARTIE


XI

C’était le grand jour, l’immense effort de la sortie en masse, gigantesque essai de délivrance. On allait rompre enfin le cercle de fer, l’étau derrière lequel Paris étouffait ; on allait au-devant de l’armée de la Loire, au-devant de la France qui accourait avec ses levées jaillies du sol, ses drapeaux neufs déjà laurés par la victoire. Chacun, sur cette page encore blanche du 29 novembre, inscrivait d’avance une des dates sacrées de l’histoire, sentait vibrer en soi l’héroïsme qui enflammait la proclamation de Ducrot ; toutes les âmes suivaient de leurs vœux ce général qui, à la tête de son armée, jurait de ne rentrer que mort ou victorieux.

Les groupes commentaient les affiches de Trochu et du Gouvernement. La Ville se tendait dans un seul élan, vers le bruit sourd du canon qui tonnait du côté de Choisy et de l’Hay, où l’armée de Vinoy opérait une diversion, en même temps que le contre-amiral Saisset s’emparait du plateau d’Avron, et que d’autres sorties essayaient de donner le change sur la véritable trouée : Ducrot franchissant les ponts, enlevant les plateaux de la Marne.

Par malheur, dans la nuit l’ingénieur, sur qui reposait la charge essentielle du lançage des ponts, s’était convaincu, un peu tard, qu’ils ne pourraient être prêts à l’heure dite. Une petite flottille portant le matériel de construction devait, remorquée par le vapeur la Persévérance, capitaine de frégate Rieunier, franchir l’arche restée debout du pont de Joinville, en amont duquel les points de passage étaient fixés. Mais, par suite du resserrement du fleuve, où les arches écroulées et toutes sortes de matériaux formaient obstacle, par suite aussi d’une manœuvre antérieure d’abaissement des hausses mobiles d’un barrage en aval, hausses qu’on avait omis de relever, le courant se ruait d’une violence telle que la Persévérance perdit un temps irréparable avant de pouvoir forcer la barre. M. Krantz, l’ingénieur responsable, se persuadait de l’existence d’une crue subite, et sans espoir de remplir sa mission avant le jour, allait faire part au général Ducrot de sa déconvenue. Celui-ci, dont le plan croulait, galope au fort de Rosny où le Gouverneur avait établi son quartier général pour se rapprocher du champ de bataille. De cruelles minutes s’écoulent : désarroi, incertitude. Comment modifier les ordres de mouvement, imprimer à la sortie une autre direction ? L’armée va s’ébranler, le temps manque. Renoncer à l’opération ? Mais une déception pareille, pour les troupes, pour Paris surtout, fanatisé d’attente et d’espoir ! C’est la Révolution ! Trochu et Ducrot, bouleversés, sautent d’une idée à l’autre, prennent le pire parti : laisser faire, suivre le cours des choses. On lancera les ponts la nuit suivante, et le 30, à l’aube, on attaquera. Mais la surprise est éventée. Et tandis que Vinoy, qu’on oublie d’avertir, fait tuer son monde inutilement, l’ennemi emploie ces vingt-quatre heures de répit à se masser sur les plateaux, presque libres la veille, et que demain, hérissés de canons et de fusils, il faudra lui arracher de haute lutte.


Enfin le matin se leva, éclairant d’une lumière paisible les pentes des coteaux, l’S brumeux de la Marne, l’étendue encore endormie du vaste terrain semé de bois et de villages. Le sol, durci par la gelée, était blanc au loin ; les arbres défeuillés se découpaient nettement ; un magnifique soleil illuminait le ciel sans nuage. Soudain les forts retentirent, donnant le signal. Du plateau d’Avron, de Rosny, de Nogent, de la Faisanderie et de Saint-Maur, une volée d’obus s’éleva, pour aller s’abattre, dispersée, inutile, sur la ligne des positions ennemies, tandis que, sortant du bois de Vincennes, les colonnes profondes des quatre divisions du 1er et du 2e corps s’ébranlaient, franchissant la Marne, au tremblement des ponts de bois dans l’eau verte.

Les routes sonores résonnaient sous le piétinement immense, le roulement ininterrompu des canons et des voitures. Armée de cent mille hommes, où seuls les deux vieux régimens de la retraite de Vinoy, le 35e et le 42e, subsistaient des troupes aguerries de l’Empire, au milieu des masses flottantes de la jeune République. Agglomération de recrues, de mobiles, avec des cadres de hasard ; multitude prête à se faire tuer, sans un chef capable d’utiliser vraiment ces admirables bonnes volontés. Du général au sous-lieutenant, la bravoure tenait lieu de tactique. On croyait avoir fait tout son devoir, en n’étant ménager ni de sa vie, ni de celle de ses soldats. Et les pommettes brûlantes de froid, les doigts raides à la crosse des fusils, les bataillons gravissaient la route libre, la pente des champs dont les mottes dures s’écrasent, interrogeaient du regard cet horizon clair, où le soleil fait miroiter des vitres, dore les murs, se pose en nappes blondes à la cime des bois. Champigny se détache sur la hauteur ; à gauche, les arbres du Plant, troués de maisons, et le remblai du chemin de fer de Mulhouse. Un grand silence plane en avant, qui angoisse par son mystère. De quel fossé, de quel talus partira le premier coup ? Les yeux guettent la petite fumée blanche, l’oreille la détonation brusque. Il est neuf heures.

Tout d’un coup, une batterie wurtembergeoise ouvre le feu, toute la ligne des avant-postes s’enflamme, le 1er et le 2e corps se déploient, refoulant les compagnies saxonnes de Champigny, du Plant et de Bry. À la gauche, en avant de la division de Maussion, marchant avec le bataillon d’éclaireurs, le général Ducrot a lui-même enlevé les hommes, hésitans devant une barricade sous la voûte du chemin de fer. Les gabions sont bousculés, les poutres renversées. Le général en chef, ferme à cheval, précède son état-major, qu’il dépasse du képi brodé ; sa taille athlétique, sa forte tête aux épaules larges expriment l’audace et l’entrain. Il ne semble pas se douter que sa place n’est pas là, mais en arrière, à un point d’où il pourrait embrasser l’ensemble du panorama, les mouvemens des troupes ; visiblement, il estime son rôle bien rempli, parce qu’en payant de sa personne, il essaye de les mener à la victoire, ou à la mort. Lui, le représentant de tant de vies, des destins de Paris et de la France, il joue cette partie suprême presque à l’aveugle, jetant dès le début ce qui devrait être la carte dernière, l’atout de sa vie. Il est dix heures. Les renseignemens arrivent, apportés par des officiers d’ordonnance au galop ; on occupe, de Bry à Chanipigny, la crête du plateau. Paris vient de mettre le pied sur les collines, voit plus loin, respire.

Que faire maintenant ? À droite, le château et le parc de Cœuilly, à gauche ceux de Villiers dressent leurs forteresses naturelles, dominent le plateau. Enlever cela ! Sans doute, le général en chef, qui dispose de 400 canons, va faire avancer son artillerie ; il a prévu que les pentes, battues par l’ennemi, sont exposées ; il a pris ses précautions pour abriter ses pièces, par des épaulemens provisoires. Non, c’est l’infanterie qui fera tout, celle de Maussion abordera Villiers de face et celle de Miribel de flanc ; les régimens de Faron se porteront directement sur Cœuilly. L’attaque se dessine. Les rares batteries qui la soutiennent sont aussitôt démolies par les batteries adverses, qui surplombent ; et pendant ce temps, les forts se taisent, ayant éparpillé leurs munitions, au lieu de concentrer le feu sur les villages. Du moins, Ducrot est persuadé que le 3e corps, son aile gauche, a franchi la Marne au-dessus de Nogent, et va, suivant l’ordre donné, attaquer Noisy, pour se rabattre ensuite sur Villiers qui, débordé, tombera.

Sur toute la ligne, pantalons rouges et capotes bleues fourmillent ; par petits paquets, enflant une énorme vague humaine, les compagnies et les bataillons montent, débordent lentement la crête. Au dessous de Cœuilly, la pente est raide. Faron, sans attendre ses batteries qui s’attardent dans Champigny encombré, a lancé les fantassins de la Vendée, du 35e et du 114e. Des canons, derrière la grille du parc de Cœuilly, les arrêtent, sous un feu de mitraille ; les tirailleurs wurtembergeois visent comme à l’affût, par les meurtrières. Enfin, voici deux batteries ; elles sont fauchées, se débandent ; ramenées, elles disparaissent encore. Une autre lutte bravement, a le même sort. Enhardis, les Wurtembergeois s’élancent hors du parc, mais le 35e et le 114e, conduits par les lieutenans-colonels Lourde-Laplace et Boulanger, foncent à la baïonnette et les rejettent, arrivent jusqu’au pied des murs ; là, criblés de balles, assaillis de flanc par de nouvelles troupes, ils plient sanglans, noirs de poudre, entraînant avec eux la division entière. La vague brisée reflue jusqu’à Champigny, abandonne dans son remous des centaines de blessés et de morts, pêle-mêle avec quatre cents Wurtembergeois.

En face de Villiers, le général en chef avait dirigé, mais sans plus de succès, l’effort du 2e corps. Les tirailleurs de Maussion, à peine la crête dépassée, sont accueillis par un ouragan de fer qui les refoule dans les vignes ; l’artillerie n’est pas plus heureuse. Onze heures ! Que devient le 3e corps ? Le général d’Exéa a dû franchir la Marne, il s’approche de Noisy, il va surgir au delà de Villiers ?… Et Ducrot, impatient, scrute l’horizon, prête l’oreille. Un aide de camp arrive, son cheval trempé fume ; le cœur du général, allégé, bat plus vite : D’Exéa ? — Ah ! bien, oui ! le 3e corps est encore sur la rive droite et ne fait pas mine d’en bouger, pas un pont n’est jeté !… La situation est intenable. Il faut prendre un parti. Alors la division Maussion s’avance à découvert, la brigade de Miribel tente de suivre le chemin de fer, pour déborder le parc vers le Sud. Généraux en tête, l’attaque de front ondule, hésite, repart. Vain courage ! cinq cents hommes, deux colonels, quantité d’officiers jonchent le sol. On regagne la crête. L’attaque de flanc échoue de même contre la fusillade qui jaillit du mur fatal. Il est midi. Ducrot se rend enfin compte que l’artillerie seule aura raison de ces réduits imprenables. Il fait donner huit batteries, à l’abri desquelles on se réorganise.

Et d’Exéa ? Pour le tirer de son inexplicable torpeur, le commandant Vosseur lui est détaché. Il trouve le chef du 3e corps en plein désemparement. À onze heures, sur les récriminations amères du général de Bellemare, le vétéran indécis s’était décidé à faire jeter les ponts, à laisser passer la rivière à Bellemare ; mais voyant l’ennemi progresser sur la rive opposée, de Choisy à Dry, il avait aussitôt donné contre-ordre, et Bellemare, la rage au cœur, avait dû retraverser. Du haut des coteaux, les Saxons tiraient maintenant sur les marins de Rieunier, en train d’établir d’autres ponts à Bry. D’Exéa, que déjà dans la matinée un envoyé de Trochu était venu talonner sans résultat, argue : les Saxons gagnent, le 3e corps courrait le risque d’être jeté à la Marne ! Pourtant ces pentes soi-disant occupées, le commandant Vosseur vient de les suivre. Il réitère l’ordre : franchir la rivière le plus tôt possible, repart vers le plateau où la canonnade répercutée en tonnerre roule, où à chaque seconde la foudre des détonations éclate. Et d’Exéa attend toujours : quoi ?

Sur le plateau de Villiers, tandis que les batteries mitraillent parc et village où les renforts allemands grossissent, les Wurtembergeois attaquent ; les chassepots les dispersent vite. Mais des masses noires s’approchent, longent les bords du plateau. Français ? Allemands ? Ducrot croit voir enfin l’invisible 3e corps… Les éclaireurs Franchetti, partis reconnaître, essuient des coups de fusil. Plus de doute, les Saxons ! Ducrot fait coucher les hommes : silence absolu ! Quand les premiers rangs ne sont plus qu’à quelques mètres, il crie : — Debout ! Joue, feu ! Sous la grêle furieuse, l’ennemi s’arrête, tombe, tourbillonne. Sabre haut, baïonnette brandie, pêle-mêle, les état-majors, les cavaliers d’escorte, les fantassins se précipitent ; le général en chef brise sa petite épée dans la poitrine d’un Allemand. Les masses noires sont en déroute, talonnées. Mais de nouveau les murs du parc vomissent la mort ; il faut reculer, à l’abri de la crête. Quatre batteries de la réserve générale accourent au galop, les servans sont décimés, impossible de tenir : les quatre batteries s’établissent plus en arrière, abandonnant deux canons faute d’attelages. La gauche du 2e corps est menacée. Les Saxons envahissent Bry. Par bonheur, de l’autre coté de la Marne, un aide de camp de d’Exéa les aperçoit ; une batterie de mitrailleuses, du Perreux, les prend d’enfilade. En même temps, Ducrot engage la réserve d’artillerie du 2e corps ; soixante pièces sont braquées de Champigny à Villiers ; les éclairs rouges jaillissent, un lourd voile de fumée blanche s’épaissit et flotte, l’air vibre, déchiré par le sauvage tumulte, saturé par l’odeur acre de la poudre. Il est deux heures.

À Cœuilly, après la retraite du 35e et du 114e, le combat avait continué avec la même frénésie. Le commandant du 1er corps, général Blanchard, après avoir fait donner son artillerie, vite écrasée en contre-bas, avait de nouveau porté en avant la division Faron. Mais un feu terrible part des créneaux et des meurtrières, broie ce dernier élan. Les moblots de la Vendée lâchent pied. Tout le 42e exécute, sous le feu précipité, une calme retraite par échelons marqués de jalonneurs, à hauteur desquels se portent, comme à l’exercice, un tambour et un clairon, sonnant halte et en retraite aussi crânement que tout à l’heure ils sonnaient la charge.

Maintenant, cramponné au coteau sans pouvoir y reprendre pied, en face de Villiers et de Cœuilly dressant leurs écueils au pied desquels est venue se briser l’énorme vague, le général Ducrot continue le duel d’artillerie, d’un bord à l’autre du plateau que jonchent des milliers de cadavres ; de longues minutes s’écoulent, dans le stupéfiant fracas qui achève de rendre sourd, dans la fumée qui prend à la gorge. Les canonniers chargent automatiquement, tirent toujours. La mort fauche, les servans se clairsèment, des affûts se brisent, des caissons sautent ; le général Renault, commandant du 2e corps, « Renault l’Arrière-garde » des guerres d’Afrique, a eu la jambe broyée d’un éclat d’obus. Peu à peu le feu ralentit. Il est trois heures ; le jour baisse. Ducrot prend alors la résolution de rester sur la défensive jusqu’au lendemain, puis se dirige vers le Four-à-Chaux, près de Champigny, pour faire construire des épaulemens. Mais un officier vient lui demander de la part de Blanchard l’autorisation de battre en retraite vers les ponts. Un assez grand nombre de généraux, peu confians dans leurs troupes, avaient accueilli la sortie avec froideur et la soutenaient sans entrain. Ducrot s’indigne : — « Allez dire partout que, sous peine de mort, je défends d’abandonner aucune position ! » Il pique des deux, vers Champigny : plus de Blanchard, rentré chez lui sans attendre, après avoir donné l’ordre d’évacuer. Ducrot arrête à temps la division Faron en désordre et la reporte dans le village. Il prend le chemin de la villa Palissy où il espère rattraper Blanchard lorsque, comme un incendie mal éteint, la bataille se rallume sur la gauche. On entend une vive fusillade, du côté de Bry et de Villiers. Ducrot s’y précipite. Il est quatre heures. La nuit tombe.

C’était l’entrée en scène, inutile et tardive, de la division de Bellemare, qui vers deux heures était enfin parvenu à arracher à d’Exéa l’autorisation de marcher. Il avait franchi la Marne, et au lieu de se porter sur Noisy, comme l’ordre le prescrivait au 3e corps tout entier, escaladé Bry, d’où il avait chassé l’ennemi après un corps-à-corps acharné. De là, pensant pouvoir enlever de front ce redoutable parc de Villiers contre lequel le 2e corps avait échoué, Bellemare lançait la brigade Fournès. Les mêmes zouaves, qui avaient fui à Châtillon, d’un bond superbe arrivaient jusqu’à cent mètres du parc, et là, épuisés, hachés, reculaient, ramenant les deux canons abandonnés. La nuit s’est faite, le ciel rougeoie, Ducrot arrive, amenant le dernier renfort : quatre bataillons et deux batteries, tandis qu’immobile, retenu par d’Exéa, là-bas, de l’autre côté de l’eau, le 3e corps piétinant ronge son frein. Alors toutes les troupes de Bellemare s’ébranlent, avec une intrépidité fougueuse. En vain, Villiers, inexpugnable dans un cercle de feux, émiette et disperse le dernier assaut.

Nuit noire, le froid augmente. L’armée de Paris, campée sur ses positions, voit tomber sur elle, comme un suaire de glace, le poids de sa fatigue et le frisson des mortelles heures sans feu, sans pain, sans couverture. C’est, à ces oreilles encore bourdonnantes, à ces cerveaux pleins d’images tumultueuses, une saisissante impression que celle du silence auguste et de l’ombre. À cette heure Paris va s’endormir, confiant. Tout le jour il a été bercé par ce sourd grondement d’orage où les coups étaient si pressés qu’on ne distinguait plus qu’une basse profonde, continue. Le défilé des blessés, des prisonniers redoublait sa fièvre. Les cœurs étaient tendus du côté de la Marne. On s’inquiétait peu de l’insuccès de la vaillante diversion tentée par le général Susbielle sur Montmesly, diversion dont on avait oublié de prévenir, cette fois encore, Vinoy, en sorte qu’il s’était borné à reprendre, puis à évacuer la Gare aux Bœufs. On s’inquiétait peu de la diversion de l’amiral La Roncière sur Épinay. On ne songeait qu’à Ducrot : demain on compléterait la victoire, on percerait ; c’était la délivrance, la main tendue aux armées de secours, la capitale réunie à la France !

Ducrot, de retour à Poulangis, où, sans que l’armée en sût rien, son quartier général était établi, se rendait si bien compte des illusions de Paris, et du danger qu’il y aurait à les braver, qu’il recula devant le seul parti raisonnable : rentrer, pour ressortir dans une direction nouvelle. L’opération était manquée ; on s’était heurté à des lignes devenues infranchissables ; on avait sans résultat perdu l’élite des soldats et des cadres ; chaque heure de sursis renforçait les Allemands. Pourquoi s’entêter ? Mais l’opinion ! S’avouer vaincu, sans tenter l’impossible ? On allait au-devant de l’insurrection. Alors, se battre encore, pour l’honneur des armes. Essayer de justifier l’imprudente promesse : mort ou victorieux… Quelques généraux, consultés, s’accordent sur cette étrange nécessité : on est dans une impasse, on y restera. Il n’y a plus qu’à informer le généralissime. Inlassable, Ducrot remonte à cheval, et par l’éclatant clair de lune, va trouver au fort de Rosny Trochu, invisible de la journée et dont le rôle s’est borné à une promenade sous le feu à Montmesly ; puis, à trois heures du matin, il rentre à Poulangis, dormir un instant.

Une âpre bise souffle du Nord, balaie, sous la clarté bleue, l’S argenté de la Marne, les pentes des coteaux, le plateau funèbre. Là, au milieu de débris informes, de chevaux éventrés, d’arbres fracassés, les milliers de blessés et de morts gisent dans les flaques de sang gelé. Ceux qui n’ont plus de souffle sont violets et rigides. Ceux qui respirent encore sentent le froid leur pénétrer le cœur, et se tordent, crispés, avant de s’assoupir à jamais. Les gémissemens et les râles se mêlent au sifflement du vent dans les branches noires. Quand on se hasarde au secours, qu’on fait un pas sur le plateau, les Wurtembergeois, par terreur d’une attaque, tirent. Lente, la lune baisse ; les étoiles se montrent et cruellement scintillent. Le froid devient atroce. Les râles diminuent ; la mort achève de glacer les tas immobiles.

Harassée, grelottante, le ventre creux, l’armée, encore lourde de son insomnie ou de son mauvais sommeil, se dressa dans ses vêtemens raides et fripés, agita ses membres perclus. Les appels s’égrenèrent dans le petit Jour. On entendait : Présent ! puis des silences : blessé, mort, disparu, mille trous sinistres entre les répons. Figures hâves, traits tirés ; beaucoup avaient travaillé à remuer la terre, épaulemens et tranchées. Ceux qui avaient dormi demeuraient, transis de leur cauchemar sur le sol dur. De longues toux se faisaient écho. Pourtant l’insouciance de ces troupes jeunes, leur patriotisme, se lisaient aux visages. Ici, là, les plaisanteries du soldat, ces gros rires d’hommes assemblés. Le physique plus que le moral avait souffert. Ducrot, dans la blancheur de l’aube, parcourait avec son état-major la ligne des avant-postes. À Champigny, au Four-à-Chaux, les divisions Faron et de Malroy, faute d’outils, n’avaient presque rien fait. Son mécontentement, qui se calmait à la vue de la division Berthaut, solidement retranchée en face de Villiers, éclata lorsque, à la hauteur de Bry, il s’aperçut de la disparition de Bellemare. Ignorant que ce dernier, à l’annonce de nombreux renforts allemands, inquiet pour ses troupes décimées, l’avait fait chercher toute la nuit afin d’obtenir l’ordre de retraite, et ne pouvant soupçonner que le commandant du 3e corps avait pris sur lui de donner cet ordre sans le consulter, Ducrot, dans une colère violente, fait intimer à d’Exéa de réoccuper Bry sur-le-champ. Néanmoins, de part et d’autre, on n’avait aucune envie d’attaquer, les généraux allemands trop heureux d’avoir le temps d’arriver à la rescousse, de masser troupes et munitions, les Français de reprendre haleine. Ne fallait-il pas terminer les travaux, combler les vides, reconstituer les attelages, garnir cartouchières et caissons ? Ne fallait-il pas surtout, dans un armistice d’abord tacite, puis ratifié avec satisfaction par l’ennemi, relever les blessés, enterrer les morts ?

Tandis que le long du front de bataille sonnait dans les abris le fer des pioches, que les soldats, laissés sans vivres, déterraient de pauvres légumes, mangeaient à moitié cuits, dépecés sur place, des lambeaux de chevaux tués, on se hâtait, sur le plateau d’agonie. Parmi les sillons bruns, l’herbe jaune, un pâle soleil éclairait les traînées et les amas de corps défigurés, les coquelicots des pantalons rouges. Le froid coupant, sous l’azur, annonçait une nuit plus meurtrière encore. Les corvées de lignards et de mobiles, de Wurtembergeois et de Saxons, se regardant sans haine, d’un air triste, ramassaient, ramassaient… Les blessés d’abord ; ils ne repasseraient pas une deuxième nuit ! puis les morts… Dans les fosses s’entassèrent les corps anonymes. La nuit tomba. Il en restait encore.

Et de nouveau douze heures glaciales, la prostration et les souffrances de l’armée vautrée à terre, l’ombre sereine, le silence, — un silence si profond qu’il semblait que toute vie fût en suspens, comme avant l’ouragan. Il était près de sept heures et demie quand, dans la cour de la ferme de Poulangis, Ducrot entendit éclater canonnade et fusillade, au-dessus de Champigny. Il sauta à cheval, galopa sur sa droite, vers la route. Une masse grossissante de voitures, de fantassins et de cavaliers, dans un tourbillon de panique, dévalait à fond de train vers la Marne. Affolés, des centaines d’hommes couraient devant eux, sans voir. La peur rendait le flot irrésistible. Le général et ses officiers, sabre et pistolet au poing, se mirent en travers. Le flot se divisa, s’étala dans la plaine. Des groupes firent halte ; on leur parlait, on les rassurait. Ducrot ordonna de barrer les ponts, appela en toute hâte deux divisions de réserve et, sur la rive droite, en soutien, des bataillons mobilisés de la garde nationale, puis il s’élança aux premières lignes. Il traversait une inextricable confusion de fuyards. Du Four-à-Chaux à la Marne, le front se trouvait presque dégarni. Dans Champigny, surpris, à demi-envahi par deux régimens wurtembergeois, quelques braves tenaient bon, et, à l’abri des maisons, des enclos, des jardins, faisaient tête. La fusillade, dans le village, crépitait avec fureur.

Les Wurtembergeois avaient profité des mouvemens de relève et de la brume. Vers six heures et demie, les troupes montantes s’avançaient ; à leur ignorance habituelle de toutes règles militaires, s’ajoutaient l’engourdissement du réveil, la fatigue des journées et des nuits précédentes. Les mobiles, plus jeunes, sont plus las. Ceux de la Côte-d’Or arrivent sur le plateau du Signal, les sentinelles garnissent la Plâtrière et la lisière du bois en avant et à gauche de Champigny.

Derrière un arbre, serrant anxieusement de ses mains crevassées d’engelures son fusil chargé, le petit Bourguignon des Delourmel, écarquillant les yeux, tentait de percer le brouillard matinal, le taillis confus. Le jour commence à poindre. On y voilà peine. Hum ! Ce n’était pas drôle d’être là, tout seul, en face de ce diable d’endroit inconnu, des Prussiens partout ! Ventre vide, sale régime ! Pas même une goutte de café… ou de vin, le bon vin de Meursault ! C’est ça qui réchaufferait… Et des visions le hantaient : le pays, la maison, le champ ; puis Châtillon, sa blessure, les bonnes gens qui l’avaient soigné, Mme Delourmel, une tasse de bouillon à la main, souriant sous ses boucles noires, l’air content de M. Delourmel devant le beau gîte à la noix qu’il leur avait apporté l’autre jour. Fameux rôti… Ah ! rien qu’une tranche, une belle tranche maintenant… Soudain, un sifflet strident ; les taillis bougent, des hurrahs, des coups de feu. Dans un craquement de branches, le moblot distingue une barbe rousse. Son saisissement est tel, sa terreur si paralysante qu’il sent tout chavirer. Il ne peut ni tirer, ni crier ; à toutes jambes, le cœur sautant, il détale ; les balles sifflent, il lui semble qu’une lourde main va s’abattre sur son épaule, ses oreilles bourdonnent. Des camarades le dépassent, il butte dans une racine, le soufflet des branches le décoiffe ; voilà des murs, c’est la Plâtrière, et en avant, des gens qui se groupent ; il reconnaît les capotes bleues. Plus qu’un fossé… Une vague conscience lui revient, un obscur sentiment du devoir. Il tourne la tête, les assaillans sont à vingt mètres. Machinalement il lâche au hasard son coup de fusil ; son arme lui échappe, il porte les mains à ses cuisses, où il vient de recevoir un coup de fouet terrible. Ses mains sont couvertes de sang. Qu’est-ce qu’il y a ? Il est par terre, les deux fémurs brisés, évanoui, dans le fossé.

L’attaque des Wurtembergeois refoule tout devant elle, envahit le plateau du Signal, renversant les tentes sur les dormeurs, lardant à coups de baïonnette les renflemens des toiles mouvantes. Les mobiles qu’on parvient à ramener finissent par maintenir, par rejeter les agresseurs. Le jour se lève, on se voit enfin. Plusieurs barricades de Champigny, toutes les maisons du haut sont aux mains de l’ennemi, qui vient se briser contre les poignées du 35e et du 42e. Il n’a pas mieux réussi au Four-à-Chaux où la brigade Paturel l’arrête court et le pourchasse. Le 1er corps se remet de sa surprise. Ducrot reprend haleine, il ne sera pas tourné sur sa droite.

Au centre, sur le plateau de Villiers, la division Berthaut, bien retranchée, tient ferme. À gauche, où la brigade Daudel occupe Bry, l’alerte a été chaude. Les Saxons ont emporte le parc Dewinck et la moitié du village. Comme à Champigny, la journée commence par une débandade, rapidement contenue, grâce au général Daudel et au colonel Coiffé. On se bat de mur à mur, de jardin à jardin, on se fusille sur les pentes. Mais cédant aux craintes exagérées de d’Exéa, resté sur la rive droite, et voyant les Saxons descendre de Noisy, Ducrot prescrit à Daudel de retraverser la rivière. Celui-ci, en pleine lutte, n’exécutait qu’à regret le mouvement, quand Trochu, venant se mêler à l’action, ordonne de se reporter en avant. Sur toute la ligne, l’artillerie accourue avait engagé un feu violent, tandis qu’en arrière du plateau d’Avron, du Ferreux, du fort de Nogent, une tourmente d’obus fend l’air et s’abat.

Il est à peine neuf heures ; la première poussée du prince de Saxe, pour culbuter l’armée, la jeter à la Marne, a échoué ; le général de Fransecky lance contre le 1er corps une brigade fraîche. L’un des régimens se heurte à la troupe du général Paturel, qui tombe grièvement blessé ; mais sous la fusillade des tranchées et des carrières, les Poméraniens rétrogradent, disparaissent dans Villiers. Ils en ressortent, leur artillerie prenant le dessus ; leurs tirailleurs, derrière les haies, les clôtures, les vergers, descendent des pentes de Cœuilly, tirent de la Maison-Rouge ; la brigade Paturel les ramène à la baïonnette, reprend la Plâtrière. À Champigny, le second régiment prussien et les Wurtembergeois s’acharnent à l’assaut, au milieu des maisons en flammes, de la fumée épaisse. Partout, des coins de rue, des barricades, des fenêtres, des greniers, du clocher de l’église, les détonations partent. Au-dessus l’azur clair s’éploie, dans la gaieté du ciel vif et l’éblouissement du soleil. L’ennemi arrêté recule.

Au plateau de Villiers, la division Berthaut se défend énergiquement. La réserve générale accourt à l’aide des batteries. Les Saxons débouchent de Noisy et du Villiers. On se dispute, on s’arrache, champ par champ, verger par verger, le plateau repris, perdu, repris. Ducrot, surexcité, le sang aux joues, éperonne un cheval blanc comme neige ; il galope derrière la ligne des tirailleurs, cible vivante. Mais le feu faiblit, les cartouches manquent. Les éclaireurs Franchetti vont en chercher, les rapportent de Bry dans des sacs sur l’arçon des selles. Le commandant Franchetti est tué ; le feu reprend intense. Ducrot galope toujours. La direction de la bataille ? Il n’y pense pas, il ne voit que le court cercle qui se déplace avec lui, pare au plus pressé, un régiment ici, un bataillon là. La victoire ? Trouer, maintenant c’est fini, c’est impossible. Mais y a-t-il jamais cru ? Reste la mort. Certes il ne la craint pas, il la nargue. Et si elle ne le frappe pas, c’est qu’elle ne veut point de lui. Un autre général galope à sa rencontre. C’est Trochu, sans état-major, suivi de quelques officiers et de deux hommes d’escorte. Vient-il en généralissime ? Non, il s’efface devant Ducrot qu’il aime, — et dont il redoute le caractère entier. La victoire, plus encore que Ducrot, il la considère comme une chimère. Il est le serviteur résigné de Paris, par crainte de la guerre civile et manque de foi dans l’avenir. Paris veut qu’on sorte, on sort. C’est un fataliste que le patriotisme, non l’ambition, retient à son poste. Un autre ferait-il mieux ? Sa présomption l’empêche de le croire. Il vaut surtout pour critiquer, pour raisonner, en juste et beau langage. C’est un esprit méthodique, un homme d’étude, un philosophe, un sage. Bon juge des défauts, mais incapable d’action. Au demeurant l’honneur, l’intégrité, l’intrépidité même. Il encourage les hommes, félicite les officiers. Il vient de Champigny, où les soldats des deux vieux régimens tiennent « comme des teignes. » Il discourt maintenant devant Villiers, paisible comme si les balles ne pleuvaient pas autour de lui. Le jour avance, dans cette effroyable mêlée qu’agite un ressac furieux, où les vagues d’hommes avancent, reculent, s’écrasent en choc de marée. Enfin, les Saxons se replient. Il est une heure. Trochu se dirige vers Bry, suivi de Ducrot soucieux et contraint ; ces harangues l’impatientent. À Bry aussi les Saxons ont cédé. À travers les pans de fumée qui se déchirent et tournoient, sous l’azur lumineux s’étalent les maisons crevées, les rues encombrées de prisonniers, de blessés, de morts, les pentes semées d’armes, de casques, de havresacs, le plateau funèbre où de nouveau s’amoncellent, par tas épais, par files serrées. Saxons, Wurtembergeois, Français. À Bry, la division Bellemare relève les défenseurs épuisés. Sur le plateau de Villiers et au Four-à-Chaux, la division Susbielle renforce les divisions Berthaut et Malroy. De nouvelles pièces crachent ; il passe d’incessantes volées d’obus ; vis-à-vis, l’artillerie de réserve allemande, des hauteurs de Cœuilly et de Villiers, répond sans relâche. Deux heures.

C’est l’instant suprême, à Champigny.

Quatorze batteries le bombardent. La division Faron, rivée aux murs qui chancellent, résiste au troisième effort désespéré de l’ennemi qui, depuis onze heures, a fait avancer une nouvelle division. Les soldats sont rendus, exaspérés. On s’est battu, on se bat avec une sauvagerie héroïque ; les sapeurs trouent les murs à mesure, on progresse ; ce n’est pas maison par maison, c’est chambre par chambre qu’on regagne le village ; les coups de feu claquent dans la figure, la baïonnette cloue, la crosse broie. On tue, on tue, dans l’acre fumée, l’odeur de poudre, l’explosion des obus, qui font sauter les toits, pleuvoir poutres et moellons. Le soleil rayonne. Les quelques habitans, qui restent blottis dans cette fournaise, contemplent, hagards, leurs ruines.

De l’autre côté de la Marne, à quelques centaines de mètres, l’artillerie du général Favé, malgré l’ordre du Gouverneur, reste silencieuse. Ducrot envoie son sous-chef d’état-major, le lieutenant-colonel Warnet, qui ne peut rien obtenir ; le général Favé n’en veut agir qu’à sa tête. Devant cette inertie, Ducrot lui renvoie Warnet, chargé de prendre le commandement ; mais, Favé, éludant l’humiliation méritée, se décide à avancer trois batteries, qui font un simulacre de tir. Le moment efficace est passé.

Des deux côtés la lassitude vient. Au Four-à-Chaux, Français et Prussiens, à cinquante mètres, restent face à face, hypnotisés dans une attente hébétée et tragique : ceux-ci sourds à la voix de leurs officiers qui les poussent, les frappent, les injurient ; ceux-là criant : « À la baïonnette ! » sans tirer. Il est trois heures. Seuls désormais les canons tonnent. La grande voix des forts s’élève. Toutes les réserves donnent, mêlant leurs tonnerres dans un formidable déchaînement qui peu à peu fait taire l’artillerie allemande. L’ennemi est rejeté de partout. On reste maîtres des positions. Stérile succès, qu’une retraite suivra. Graduellement le feu s’éteint, le silence tombe, avec le crépuscule. Le soleil s’est couché dans des nuées rouges, puis violettes. Les silhouettes noires de Cœuilly et de Villiers se fondent, disparaissent ; le froid, oublié durant la fièvre du combat, dégrise et mord. La nuit vient.

Elle étend l’immense suaire des ténèbres sur les troupeaux de soldats confondus, campant sur place, sur le va-et-vient des ambulanciers et des brancardiers, sur les routes sillonnées de convois gémissans, sur la Marne et la Seine, où les bateaux-mouches allongent leurs tristes cargaisons. Par milliers, chair ensanglantée, paquets inertes, reflue vers Paris le torrent des blessés, partis joyeux, pleins de sève et d’espoir. Tout le jour la Ville, comme hier, comme avant-hier, a vécu dans une exaltation fébrile, parmi la rumeur de la bataille invisible et si proche. Dans toutes les avenues qui avoisinent Vincennes, une foule innombrable se presse, piétine. Les blessés, empilés sur toutes sortes de voitures, défilent au milieu d’un frisson douloureux et d’une curiosité avide. Il y en a de farouches, d’anxieux, de loquaces. À la portière d’un coupé on distingue la cornette blanche d’une sœur, des linges tachés de sang, une figure blême d’officier. On s’élance au-devant des galops d’estafettes, on s’attroupe, on veut savoir. Bonnes, mauvaises, les nouvelles contradictoires éclairent, assombrissent, se propagent en ondes. Qui parle haut est écouté. On commente, on suppute. Puis des silences, des regards absorbés, et sur tous les visages jaunis par la longueur et les privations du siège, cette obsession de la bataille, de la sortie, le rêve d’en finir, l’idée fixe.

Partout où l’on peut voir, Paris s’est porté en masse. Au Père-Lachaise on s’écrase. Le cimetière regorge : on dirait une fête des morts. Et par-dessus les tombes communes, grimpée aux grilles, couvrant le mur d’où l’on aperçoit la plaine, les forts, l’horizon du champ de bataille, une cohue se pousse, l’oreille, les yeux vers les colonnes de fumée blanche qui sur le plateau, là-bas, cachent l’autre cimetière. Les proclamations du gouvernement entretiennent l’espoir : la trouée serait faite, l’ennemi en déroute. Le gouvernement délibère s’il nommera Trochu maréchal de France. Pourtant beaucoup doutent, et le soir descend, et l’angoisse grandit.

Sur le plateau, le petit mobile des Delourmel gisait toujours, au fond du fossé ; un halètement mécanique soulevait sa poitrine. D’atroces souffrances, depuis quatorze heures, l’avaient aplati à la place où il était tombé. Longtemps, pour soulager son supplice, il avait, comme une bête, hurlé, pauvre soupir dans le vacarme. D’indicibles affres, suivies de longs évanouissemens. Puis il avait gémi, d’une voix d’enfant ; puis il s’était tu, comprenant qu’il était seul, dans cette multitude furieuse. Un moment il avait essayé de se mettre sur le flanc, de ramper. Impossible, il avait cent kilos à la place des jambes. Maintenant il ne les sentait plus, anéanti de faiblesse, vidé de sang, anesthésié par le froid. Une seule sensation, de soif horrible. Tout le reste dissipé, disparu.

D’abord, dans les accalmies de la douleur aiguë, il avait perçu la vie de son horizon borné, les talus du fossé, l’herbe maigre, la terre où pourrissait une racine brune. Des arbres balançaient leurs branches nues, dont il voyait le réseau se détacher sur l’azur. Au-dessus, le ciel infini. Lentement, si lentement qu’il n’aurait jamais cru qu’un jour pût durer ainsi, le soleil avait décrit sa courbe ; l’or fluide dépassait les arbres, atteignait le fossé, lui baignait le visage, lui brûlait les yeux. Pourtant cette tiédeur était bonne ; puis le rayon glissait, remontait le talus ; alors un frisson l’avait secoué ; avec le froid l’envahissait une détresse affreuse. L’oreille contre le sol, il entendait se répercuter en lui le tremblement de la terre, tout le chaos de la bataille ; pas de course des régimens, galops d’attelages, le roulement des canons, les explosions. Maintenant voilà que de grosses bottes accouraient, de lourds fuyards sautaient le fossé. Des cris, des coups de fusil. Et puis voilà des pantalons rouges ; cela se calme ; plus rien. Alors, dans la fièvre ardente, les visions défilaient, le pays, la maison, le champ… Il est sous les tilleuls, devant la mairie ; c’est l’heure du jeu de boules. Les filles ont des rubans dans leurs cheveux ; le vin blanc rit dans les verres… Pourquoi a-t-il quitté son village ? Qu’est-ce qu’on lui veut ? Il ne demandait rien. Pourquoi est-il là, dans ce fossé ? Si seulement l’on était vainqueurs, si l’on trouait ?… Tout à coup, la moitié du talus versa, dans le tapage d’un obus éparpillant une gerbe d’éclats, de terre et de fumée. Sur les jambes mortes du petit moblot venait de s’abattre un pan de linceul. Quand il reprit connaissance, le jour avait baissé, le cercle de ses idées s’était rétréci. Un délire confus l’agitait. Les Delourmel ? Braves gens ! Ils sont là, penchés au-dessus de son lit. Est-ce vrai qu’il va mourir ? Est-il bien nécessaire qu’il meure ? Puis, dans un éclair, toute son enfance remonte. Sa mère, les siens… Le cercle se rétrécit encore, le froid gagne ; et la mémoire achève de sombrer ; c’est la torpeur d’avant la fin. Il s’en réveille encore, la nuit est complète, le froid l’a saisi tout entier. Il n’a plus ni regrets, ni souffrances. Contorsionné, raidi, il n’est qu’un peu de chair terreuse, contre la terre, dans les ténèbres. Victime obscure entre d’autres, humble sacrifice perdu dans un grand sacrifice inutile. Le souffle mécanique cesse. Le petit moblot est mort…

La nuit mortuaire, auguste, plane, sur le plateau que couvre, de ses sommeils fourbus, l’armée survivante. L’aube point ; les soldats s’étirent et grelottent. Va-t-il falloir recommencer encore ? On est à bout de faim, de fatigue et de découragement. Ducrot, sombre, parcourt le front des positions. Il se rend compte que tout nouvel effort est impossible. Il n’a plus le choix : ni victorieux, ni mort, — en retraite ! Il réunit ses généraux, donne l’ordre qui, d’un bout à l’autre du plateau, ébranle en silence les troupes mornes. Un épais brouillard voile le mouvement ; il assourdit la marche, pénètre l’âme. On ne voit pas devant soi. Que réserve l’avenir ?

À Vincennes, Trochu s’émeut à la nouvelle qu’on repasse les ponts. Qu’en va-t-on dire à Paris ? Lui qui, hier, annonçait la victoire !.,. Et l’armée de la Loire !… D’après une dépêche de Gambetta arrivée d’hier, elle est en route, espère être le 6 à Fontainebleau ! Mais puisque Ducrot en juge ainsi… D’ailleurs, aussitôt ravitaillés, on tentera de percer de nouveau. La partie n’est pas perdue, elle est remise.


Et tandis que le Gouverneur se consolait avec ces phrases, Martial, sur la route de Nogent à Vincennes, au pas désuni des bataillons mobilisés en soutien depuis la veille, inutiles cette fois encore, Martial tristement songeait à cette gigantesque tentative avortée, au déplorable retard des ponts de la Marne, au sang prodigué dans ces batailles stériles. Qui accuser ? Certes pas cette armée improvisée de Paris, ces jeunes troupes qui venaient de tenir glorieusement en échec les vainqueurs de Wœrth et de Sedan ! Certes pas ces vaillans officiers, tombés à la tête de leurs compagnies et de leurs régimens. Autour de lui on murmurait ; on maudissait Ducrot, héroïque mais malheureux ; Trochu, dévoué à la patrie, mais sans la flamme qui inspire les grandes volontés.

Et las, les larmes aux yeux, il traînait la jambe sous le poids du siège, qui lourdement retombait sur tous.

X

D’un bout à l’autre de la rue Royale, à Tours, l’émotion d’une grande nouvelle faisait s’assembler les passans, animait les visages. L’armée de Paris, victorieuse, aurait percé le blocus, marchait vers la Loire. C’était le premier décembre, à l’heure où, en face de Villiers et de Cœuilly, fermant le passage, on enterrait les morts. Le soleil couchant, tout le jour, avait doré les maisons, les platanes défeuillés du mail, et s’éteignait dans une calme gloire, qui ajoutait à l’espérance.

Poncet courait à la Préfecture, retrouvait l’agitation de la rue. Il pénétrait jusqu’à Gambetta, apprenait de lui confirmation de la victoire.

À travers les fenêtres closes, la rumeur entrait. Quelqu’un, front collé à la vitre, dit :

— On vous réclame. Ils s’impatientent.

Gambetta se leva, de ce même mouvement brusque d’orateur, dont naguère, aux tables du café Procope, il était coutumier. Et familièrement, avec assurance, ayant fait signe d’ouvrir, il gagna le balcon. Poncet, par-dessus Spuller et Glais-Bizoin, dont les traits grimaçans paraissaient sculptés dans la pierre, entrevit à la lueur des réverbères le moutonnement des têtes dans le soir. La voix descendait en paroles vibrantes, sous lesquelles l’enthousiasme naissait, grandissait. Elle disait l’hosannah du triomphe, la délivrance prochaine de la patrie, l’héroïque Trochu se joignant à Ducrot pour entraîner les troupes au delà de la Marne, le cercle de fer rompu, l’amiral La Roncière poussant jusqu’à Épinay, au delà de Longjumeau, Amiens évacué, l’armée d’Orléans marchant à la rencontre de celle de Paris. Le génie de la France, un moment voilé, réapparaissait… « Qui donc oserait douter de l’issue finale ? »

Poncet, sans attendre la fin, partait au milieu d’une pause d’acclamations. Il lui tardait de retrouver sa femme, de causer des grands événemens, de Martial… La nuit était close, magasins illuminés, cabarets pleins. Des bandes chantaient la Marseillaise. Des inconnus se donnaient des poignées de main ; on se congratulait, on s’arrachait des carrés de papier distribués par des enfans et des femmes, criant : « Demandez la grande nouvelle ! La victoire de Paris par le général Trochu ! » Les murs se couvraient de placards.

Il faisait sombre, ce matin-là, au village de Faverolles. Un jour couvert enténébrait la cour, où les hommes s’agitaient autour du café, de leurs sacs. M. de Joffroy montra le ciel gris : « Un temps de neige ! » Devant le puits blanc de glace, Verdette et Neuvy battaient la semelle. Eugène s’avança jusqu’à la porte de la ferme, regarda la route où des tringlots attelaient des voitures, et sous un auvent, Seurat, qui, dans un groupe de sergens-majors ou fourriers, copiait des ordres dictés par un capitaine. Le bruit lointain des charrois montait toujours des routes sonores, l’armée était en marche, ils ne tarderaient pas à bouger. Seurat, d’un air satisfait, le crayon à l’oreille, vieille habitude de commis, — approcha en bombant le torse. M. de Joffroy et Gronde avaient rejoint Eugène ; Seurat lut, avec des temps et des intonations : selon l’ordre du général Chanzy, on allait poursuivre le succès de la veille, attaquer. Tandis que les divisions Barry et Maurandy devaient se porter sur Loigny et Lumeau, la division Jauréguiberry formant réserve appuierait la 2e division. Puis la bonne nouvelle, la grande victoire de Ducrot, la confiance qu’elle devait donner à tous… M. de Joffroy se frotta les mains :

— Avez-vous entendu, cette nuit, le murmure incessant des convois ? On dit que le 17e corps accourt à la rescousse. Nous serons soutenus par lui, cet après-midi.

Seurat, maintenant, devant la compagnie rassemblée, recommençait sa lecture. Se savoir en réserve, le triomphe de Paris, réjouissaient tous les yeux. Eugène, une soupe chaude avalée, était de bonne humeur, plein d’espoir dans la journée. Ses hommes partageaient son entrain, stimulés comme lui par le succès de la veille. La fatigue restait, aux figures encore engourdies, bleues de froid. Il remarqua les mains crevassées, noires de crasse et de poudre, les vêtemens déteints, déchirés, bizarrement rapiécés, les souliers boueux et percés. Bien des souffrances déjà avaient imprimé sur ces traits jeunes leur usure rapide ; plus d’un avait ployé, maigri sous le sac ; mais l’énergie restait sinon intacte, du moins tendue, capable des plus magnifiques élans. Comme on partait, Eugène aperçut devant leur écurie, gardés par deux gendarmes, les prisonniers qu’on allait joindre au convoi. Ils avaient l’apparence de gens robustes et bien nourris, opposaient un sourire tranquille aux regards curieux, gouailleurs, des moblots. Tiens, ce grand-là, qui hier avait des bottes superbes, a des souliers avachis ! Eugène d’un coup d’œil vérifia les chaussures, constata le troc, aux pieds de Cassagne, imperturbable. Indigné d’abord, il retint une observation, dit seulement d’un ton de blâme ironique : « Elles ne vous ont pas coûté cher, celles-là ! »

Sans qu’il sût comment, dans les longs préparatifs du départ, les marches, les haltes, une partie de la matinée s’était écoulée. Le canon tonnait toujours. Il fut étonné de lire à sa montre : dix heures. Déjà ! La compagnie était arrêtée le long d’une haie. Le soleil avait déchiré la nue, scintillait sur la terre gelée. La plaine se déroulait en larges ondulations semées de villages, de petits bois, de châteaux. Il se rappela le matin de Coulmiers, une plaine semée de villages semblables, le flux ruisselant des divisions déployées. Et, comme à Coulmiers, il se demanda lequel de ces villages était prédestiné, porterait ce soir la marque éblouissante ? La défaite, il n’y songeait pas, il s’était levé pour une journée de victoire. Au sommet d’une colline en pente douce, le parc de Goury détachait son bouquet noir sur le ciel bleu. Moins loin, sur la gauche, Loigny ; plus près encore, Villepion.

La bataille se livrait sur un immense arc de cercle, d’un château vers la droite, dont, minuscule dans l’éloignement, le toit d’ardoises luisait au soleil entre des nuages de fumée, à Loigny, qui déjà flambait. La canonnade et la fusillade assourdissantes ébranlaient les nerfs. Charger les fusils, mettre le sabre à la main, autant d’actes qui trompaient l’attente, en augmentant l’impatience. Quand vint l’ordre de se porter en avant, ce fut presque avec soulagement que d’un seul pas, gagnant la zone dangereuse, un fossé bordé d’osiers à partir duquel les obus pleuvaient, le régiment, aligné comme à l’exercice, parcourut un labour aux sillons givrés. Eugène, sentant derrière lui la poussée de sa section, participait à cette union fortifiante que ses hommes éprouvaient eux-mêmes à le voir devant eux. Solidarité du péril, de l’épreuve. Il contemplait, ainsi qu’un spectacle récréatif, les obus encore éloignés éclater en tombant, leurs ricochets de fonte courir comme des cailloux sur le sol plat. À mesure qu’on se rapprochait, on prêtait malgré soi l’oreille avec un petit frisson à leur musique glapissante coupée de sifflets brusques, de plaintes aiguës. Eugène franchit le fossé, quelqu’un glissa, trouant la glace ; c’était Neuvy, qui, les pieds trempés, lança un juron. « Veux-tu mes bottes ? » dit Cassagne ; et tous de rire. Quelques mètres plus loin, dans la section voisine, doux mobiles tombèrent. Ils ne se relevaient pas. Instantané, le silence revint. À distance, l’artillerie de la brigade, huit vieilles pièces usées, transformées, encore solides, suivaient. Les savoir là rassurait. Eugène distingua, à huit ou neuf cents mètres, une ligne de tirailleurs, et de l’autre côté, sur les pentes de la colline couronnée par le parc de Goury, les Prussiens. Des coups de canon en arrière retentissaient, il vit sur le mamelon d’où le 75e venait de descendre des pièces en batterie, l’éclair rouge des détonations, et, dans la fumée, les servans aller, venir, comme de petites figures automatiques. Tout à coup on cria :

— Ventre à terre !

Quoi ? Que se passe-t-il ? On est dans un pré. Eugène, étonné, fait coucher ses hommes. Ce sont les canons de la brigade qui, à leur tour, vont tirer. Le temps d’aviser, contre une touffe d’herbe au grésil craquant, un portefeuille gras tombé d’une poche, et il entend une voix essoufflée qui commande : « En avant ! En avant ! Les Prussiens sont en fuite. » C’est le colonel qui arrive au galop, crie déjà plus loin. Le régiment est debout. De toutes parts, les commandemens s’élèvent : « En avant ! » Le terrain plonge. Une course spontanée, irrésistible, entraîne Eugène et sa section. La charge sonne, tant pis pour qui tombe ; ils sont déjà loin. On franchit des petits fossés, on enjambe des corps. Une ligne de buissons dentelle les rangs, un vent glacé coupe les visages ; le terrain remonte, on a chaud ; on court sans voir, dans la fumée ; on crie à tue-tête. C’est une minute ivre de vitesse et de force.

— Halte ! Halte !

La masse hurlante se ralentit, oscille. Les hommes soufflent, s’interrogent. Pourquoi halte ? Les Prussiens regrimpaient rapidement la colline, jetant leurs sacs. Voilà un général qui passe, soucieux. Le colonel lui demande des ordres. Là-haut, des murs crénelés du parc, un feu violent crépite. « Il faut emporter cela ! » dit le général Barry, dont la division, ayant échoué déjà devant Goury, se replie en désordre. De front, c’est impossible ; le colonel détache sur la droite le premier bataillon. Celui d’Eugène va reprendre l’assaut. En tirailleurs ! Mais l’ivresse est dissipée, l’élan perdu. N’importe, on marche. Toute la bataille est concentrée pour Eugène dans cet étroit espace, au bout duquel les murs gris, les arbres dénudés se dressent. Voilà Cassagne qui boite, ses bottes le gênent… Ah ! mon gaillard !… Verdette tire coup sur coup, précipitamment ; mais pour viser !… Le caporal Boniface, deux poils de moustache, penche sa tête bandée d’un mouchoir à carreaux, ajuste avec soin. Il ne fait pas bon ici. Le rang se clairsème. À côté de M. de Joffroy, dont plus loin la haute taille se démène, le beau Seurat laisse tomber son fusil. Un éclat d’obus l’a décoiffé, lui rabat sur le visage un lambeau de chair rouge. Bras étendus, il fait trois pas, tourne et s’abat. Eugène voit jaillir la cervelle. On est maintenant dans une carrière. D’ici on peut tirer comme à l’affût. Les balles écornent la pierre tendre ; on a les genoux blancs. Mais voilà les Prussiens qui détalent, s’engouffrent dans une brèche du parc. Feu ! Feu ! Les remingtons s’en donnent. Cette fois c’est le vrai moment de charger. Eugène évalue à doux cents mètres la distance qui le sépare des murs, rien qu’un saut. M. de Joffroy lève son sabre ; il l’imite. En avant ! Toute la compagnie s’élance, plus que cent pas ! Groude, qui tient son sabre bas comme un double mètre, — il a l’air d’arpenter, — est à sa hauteur. Des murs crénelés, le feu redouble ; le bataillon hésite, s’arrête. Soudain Eugène aperçoit là-bas, à droite, la masse imposante d’une colonne compacte. Déjà M. de Joffroy la signale, des remingtons s’abaissent. Mais le colonel se précipite : — Ne tirez pas, c’est le 1er bataillon ! — Eugène relève le canon de Cassagne qui grommelle : — Je parie que c’est des Pruscos ! — En même temps, de la sombre colonne jaillit une gerbe rouge, une grêle de balles. Cassagne triomphe. Michot, le cuisinier, Ricart l’ordonnance, tombent ; vingt autres s’affaissent ; clopin-clopant, des blessés s’écartent. Le colonel a le pied broyé d’un éclat d’obus. Les compagnies hachées, décimées, battent en retraite ; le quart du bataillon gît sur la pente.

À redescendre la colline, à sentir dans son dos la poursuite du vent de grêle, à faire tous les cent mètres demi-tour et de là voir chaque fois plus lointain le but manqué, Eugène, tant le revirement était brusque, ne se rendait pas bien compte encore. À son enthousiasme inconscient succédait de la rage, la conviction que ce n’était pas fini, un espoir quand même. Ce ne fut qu’à l’abri des premières maisons de Loigny qu’il mesura le sanglant échec. Une stupeur l’envahit. Comment, on avait été si près ! Il revoyait l’angle des murs, un arbre brisé pendre sur les créneaux où des casques en pointe fourmillent. Et maintenant il était là, dans cette cour, près d’une charrette et d’un tas de fumier. Découragement ? pas encore. Mais abdication involontaire de soi, dans une série d’actes machinaux, d’images animées comme en rêve. L’instinct seul le guidait. Son âme s’était dissoute. Il n’aurait pu s’analyser, il vivait.

Les ralliés de la section essayent de barricader la route. Eugène les compte. Dix-sept sur trente. Où est donc le sergent Bru ? Boniface l’a vu tomber au moment de la méprise. Il n’aura pas porté longtemps ses galons !… Des tables, des tonneaux, la charrette s’empilent. Dans la cour, Neuvy, avec une pioche, écrête le mur. Qu’est-ce que fait donc Verdette, à genoux sous le hangar ? Il déplace des fagots ? Non, il a découvert un tas de pommes de terre et en bourre sa musette. Le conseil de guerre alors, comme Pirou ? Ah ! bien oui, voilà Cassagne qui en fait autant. Ils mangeront ce soir, les pauvres diables. Dans la cuisine un vieillard bave, gâteux. Il a l’air, sur sa chaise, tant il est immobile, d’une souche déjetée. Où est l’escalier du grenier ? De là, on serait bien pour voir. Des marches branlantes, une odeur de foin, la lucarne pleine de toiles d’araignée. Quelle vue ! Ouf, ça cuit ; la moitié du village flambe. Des lignards tirent à jet continu. Tiens ! il y en a dans le cimetière. Ah ! voilà Groude et M. de Joffroy à la fenêtre de la maison voisine. Bonjour ! C’est étonnant comme la place est bonne. On distingue très bien la plaine, Goury, d’où maintenant les Bavarois arrivent ; l’avant-garde court, il y a un officier à cheval, en tête. Quel malheur de n’avoir pas de fusil. Comme ils vont vite ! Ah ! l’officier est par terre. Bravo, Boniface ! Les lignards du cimetière sont des lurons. Joli, le champ de repos : quel feu d’enfer ! Eh bien, où est ma section ? Les Bavarois sont là, La cour est vide !… Eugène voit les derniers tireurs s’engouffrer sous la porte. Instinctivement il veut les suivre, descend quatre à quatre, traverse la cuisine. Le vieux est allongé, dans une flaque de sang. La compagnie détale. Il trotte côte à côte avec M. de Joffroy, qui lui dit : « Le cimetière tient toujours ! » Une maison en flammes leur darde au passage sa bouffée brûlante ; ça sent mauvais. On traverse des champs où des cadavres font tache. Un caisson saccadant, attelage fou, sans conducteur, passe au galop. On est dans un petit bois. Eugène reconnaît des visages familiers. Voilà Neuvy, Verdette. On souffle. Là-bas, Loigny brûle dans un fracas terrible. Un clairon grêle s’époumone. Quelle heure est-il ? Eugène tire sa montre. Elle est arrêtée, marque onze heures. Il en est trois. Il ne s’en doute pas, sait seulement qu’il est las, qu’il a faim. Quelqu’un lui parle : « Voyez-vous ces troupes en avant ? Ce sont des cuirassiers blancs, n’est-ce pas ? » M. de Joffroy met sa main en abat-jour. « Il y a des uhlans aussi. » À plat ventre, les moblots usent leurs dernières cartouches. Un lignard qui est couché avec eux, appuyé sur ses coudes, pique brusquement du nez, ses mains se crispent sur le chassepot puis se détendent. Une fureur transporte Eugène. Les doigts lui démangent. Il ramasse l’arme, vide la cartouchière, et comme aux tirs de foire, autrefois, sur le mail, avec un plaisir d’enfant fouetté d’un âpre vertige, il charge, épaule, tire. Il ne se rend pas compte qu’il tue. Il accomplit un acte très simple, il fait sans réflexion son devoir.

Les remingtons manquent de cartouches. La culasse de son chassepot ne joue plus. Le clairon grêle sonne : en retraite ! On quitte le bois. La compagnie traverse des champs, des fossés, un village. On s’y bat avec frénésie, dans le parc et le château. Eugène, maintenant presque détaché, contemple ces enragés. Il n’a plus que l’espèce d’irritation sauvage que donnent la fatigue et la faim. Il ne se soucie guère de savoir à présent comment ce village s’appelle. Il s’éloigne de Villepion comme il a fait de Loigny, sans se douter qu’à cette heure, tous deux reçoivent l’immortel baptême, la marque sombre, mais éblouissante. Car il y a des défaites aussi glorieuses que des victoires.

Tandis qu’anéanti, sa fièvre tombée, il gagnait, comme un somnambule, l’étape de hasard où il trouverait, dans la grange inconnue, pleine de cris de blessés, repos et sommeil de bête, le général de Sonis, amenant à marches forcées la poignée d’hommes seule valide du 17e corps, accourait vers le champ de bataille au secours de Chanzy.

Le 16e corps, écrasé dans sa marche en avant par l’armée du grand-duc de Mecklembourg grossie des Bavarois de von der Tann et des renforts de Frédéric-Charles, pliait. La division Maurandy, désorganisée, était jetée sur Terminiers. La division Barry s’arrêtait en déroute au delà de Villepion où Jauréguiberry, seul, se maintenait héroïque, après une résistance acharnée à Loigny. La nuit dans le froid vif venait. C’est alors que le général de Sonis, hier encore colonel de cavalerie à Laghouat, apparaît à la tête des troupes qu’il a pu détacher de son corps, épuisé par une longue marche. Trois brigades et de l’artillerie de réserve entraient en ligne, se débandant presque aussitôt. Il essaye de les entraîner. On refuse de le suivre. Désespéré, comprenant que l’heure du dévouement et de l’exemple suprêmes a sonné, Sonis enlève une petite réserve d’élite. Ils sont huit cents : mobiles des Côtes-du-Nord, francs-tireurs de Tours et de Blidah, volontaires de l’Ouest. Ces derniers, sous Charette, s’appellent dans l’histoire les Zouaves pontificaux, vieux soldais volontaires, complétés de recrues, qui bien vite se sont pénétrés de l’esprit des anciens. Poignée d’hommes, qui est le plus éclatant témoignage de ce que peut, sur des âmes droites, un haut idéal. Ce sont des croyans. Et parce qu’ils ont l’ardeur profonde de la foi religieuse, ils ont le culte du sacrifice dans ce qu’il a de plus élevé, l’offrande entière à la patrie. Les mobiles à droite, les francs-tireurs à gauche, les zouaves au centre accompagnés de leurs aumôniers, tous s’élancent. Immédiatement après les tirailleurs, Sonis et Charette suivent à cheval. Le fanion du général, âme pieuse et mystique, est une bannière de soie blanche où le Sacré-Cœur est brodé. Vers Loigny, qui à douze cents mètres crache balles et mitraille, et où dans le cimetière quelques lignards du 37e tiennent encore, la charge fonce, à la baïonnette. Sa ligne irrésistible balaye le terrain découvert, une ferme, des boqueteaux. Bien des héros tombent. Le rang se serre, la charge avance. Sonis, une cuisse brisée, roule à terre. Le cheval de Charette s’abat. La charge avance. Elle emporte les premières maisons de Loigny, mais le général de Treskow masse sa dernière réserve et, sous un feu meurtrier, l’assaut tourbillonne et reflue. La bannière blanche, quatre fois abattue, aussitôt relevée, passe de main en main. Le porte-étendard Verthamon tué, Bouille tué, son fils tué, Cazenove blessé, la hampe sanglante s’érige aux mains du sergent de Traversay. L’admirable petite troupe bat en retraite, et à peine poursuivie, parcourt fièrement le calvaire semé de ses morts. Partis trois cents, les volontaires de l’Ouest sont soixante-quatorze. Loigny, dans la nuit tombée, brûle toujours. Çà et là quelques fermes fument comme de grandes torches. Les premiers flocons de la neige voltigent. Le 16e corps s’écoule en désordre. C’est la retraite, morne, éreintée, grelottante. Les cœurs fléchissent. Le sourd roulement de l’artillerie qui se retire au galop ébranle les routes sonores, augmente l’effroi.


Deux nuits après, si énervé qu’il ne pouvait dormir, Louis, debout, les tempes battantes, contemplait Guyonet ronflant, renversé sur un dossier de fauteuil. Sangbœuf, rouge de contention, était penché à la lueur de deux bougies au-dessus de l’appareil Morse, dont la mince bande bleue se déroulait, au tic tac du martèlement. Il faisait noir, il faisait froid, en dépit des bougies qui tremblotaient, des braises qui rougeoyaient dans la cheminée. Dehors, un piétinement ininterrompu de troupeaux emplissait l’ombre glacée. À travers fenêtre et porte, Louis l’entendait retentir en lui. Et cette rumeur monotone, parfois soulevée de jurons et de cris, berçait son désespoir taciturne. La fatigue et les émotions de la nuit dernière ajoutaient à cette surexcitation.

Ah ! cette nuit du château de la Monjoie, où un aide de camp de Chanzy avait apporté les nouvelles de Loigny, où, de minute en minute, les aides de camp de d’Aurelle entraient silencieux dans le grand salon encore souillé du récent passage des Allemands, — glaces en miettes, tentures lacérées, sièges crevés, — déposaient leurs dépêches, tendaient un instant leurs bottes couvertes de neige à la flamme du foyer, causant bas… Louis, qu’avait longtemps assombri l’inaction de d’Aurelle, l’indécision du général on chef dont, par la transmission des télégrammes chiffrés, il était le témoin obscur, avait alors achevé de perdre confiance. Tandis que l’armée du duc de Mecklembourg écrasait le 16e corps et partie du 17e, le 15e maladroitement divisé, ne prêtait à Chanzy qu’un secours dérisoire. La 1re division, avec des Pallières, restait immobile à Chilleurs ; les divisions Peytavin et Martineau, qui selon l’ordre de mouvement général entamaient leur marche sur Pithiviers, au lieu de se porter droit au canon, s’engageaient mollement à Pourpry, pour rétrograder bientôt sur Artenay, Apprenant que l’aile gauche était rompue, et n’ayant pas encore reçu la dépêche qui le même soir lui restituait la direction de l’aile droite, 18e et 20e corps, d’Aurelle, réduit par conséquent au seul 15e, prenait le parti de renoncer sur-le-champ à une offensive qu’il n’avait jamais approuvée. Sans essayer de résister au centre, de coordonner son armée éparse, il décidait la retraite sur Orléans. Bien qu’il ne fût pas comme Guyonet stratège en chambre, Louis s’était rendu compte qu’une retraite sans combat, — le 15e corps, malgré l’engagement de Pourpry, demeurait intact, — allait avoir sur de jeunes troupes l’effet le plus désastreux. Et de fait, sitôt les ordres transmis, de dures heures courbé sur l’appareil Morse, — il ne l’avait que trop vu. Devant l’avenue du château, une cohue, pareille à celle qui en ce moment roulait grondante sous la fenêtre, avait jusqu’à l’aube submergé la grande route, le bord des champs de neige. À travers les ténèbres fouettées d’essaims blancs, des ombres coulaient, intarissables. Pliés en deux, sans fusil, sans sac, des centaines d’hommes pieds nus tournaient le dos à l’ennemi, s’empressaient vers la ville. À la vue de ce pêle-mêle où il n’y avait ni officiers, ni rangs, rien qu’un amas de bétail, le cœur de Louis s’était serré d’un affreux pressentiment. Il avait deviné la défaite totale, la ruine foudroyante de ce qui hier encore était l’armée victorieuse de Coulmiers.

Et maintenant, dans la pièce où son insomnie le promenait, des braises mourantes de la cheminée aux bougies presque consumées de la table, il écoutait le torrent de la rue, ce long piétinement de débandade qui faisait un bruit d’eaux grosses dans les ténèbres. Il se remémorait toutes les dépêches de la journée, ces glas de défaite qui annonçaient l’action définitive, l’entrée en ligne de toute l’armée de Frédéric-Charles, accourue de Pithiviers en ne laissant devant le 18e et le 20e corps qu’un masque de quatre bataillons, et tombant tout entière sur le 15e corps en retraite. À Chilleurs, à la Tour, à Neuville-aux-Bois, le Prince Rouge enfonçait la division des Pallières dont les régimens meurtris, harassés, se traînaient dans la forêt, le long des routes, de village en village, vers Orléans, dans le crépuscule, dans la nuit. À Artenay, à Chevilly, il bousculait, après une lutte tenace, la division Martineau dont maintenant, sous la fenêtre, le flot rompu coulait, coulait intarissablement. En vain à l’Encornes, à Huêtres, les divisions Barry et Peytavin réussissaient à arrêter un moment l’envahisseur ; le 16e corps se repliait ; partout, à coups puissans de bélier, Frédéric-Charles précipitait sur le camp retranché, dans un formidable remous, les tronçons de l’armée.

Louis eut devant les yeux d’Aurelle tentant dans la grand’rue de Cercottes d’arrêter les fuyards. Aidé de tous ses officiers d’état-major, des gendarmes de la prévôté, des cavaliers d’escorte, il priait, conjurait, menaçait. Peine inutile ! En proie à la terreur panique, oreilles sourdes, faces closes, le flot coulait toujours. Le cœur brisé, l’homme de la discipline, qui naguère faisait fusiller pour une peccadille, débordé, impuissant, voyait fuir entre ses doigts cette armée, qu’il avait formée, conduite, de Salbris à Coulmiers ; car il ne suffit pas, quand on assume l’honneur de commander en chef, d’être un strict observateur de la discipline, un vaillant soldat. Il faut, à l’ardeur de l’initiative, joindre la force de caractère. Elles lui avaient manqué toutes deux.

Un bruit sec fit tressaillir Louis. Une des bobèches avait éclaté. — Là ! dit Sangbœuf, en consultant la pendule, heureusement que j’ai fini. À vous le tour. Je vais imiter Guyonet. Les bougies sont dans le tiroir.

Louis venait de les renouveler, et, la tête dans ses mains, il songeait à Eugène ; où était-il maintenant ? Pourvu qu’il ne lui fût rien arrivé ! Soudain la porte s’ouvrit sur la nuit glaciale et sur l’interminable défilé de fantômes. Un officier parut, tendit une dépêche à Louis. — « Urgent, dit-il. Très important. J’ai l’ordre d’assister à l’envoi. » Sans donner signe d’émotion, comme un manœuvre, Louis, la main à l’appareil, transposait le texte tragique. C’était le message de d’Aurelle au gouvernement de Tours, annonçant que tous les corps étant plus ou moins éprouvés ou désorganisés, il n’y avait plus lieu de faire des plans de campagne. Une seule ressource s’offrait : évacuer sans défense Orléans, le 16e et le 17e corps gagneraient Beaugency et Blois, le 18e et le 20e Gien ; le 15e se retirerait en Sologne. Louis, tout en manipulant, se revit trois semaines plus tôt, en train de transmettre, après la victoire de Coulmiers, les instructions prescrivant la fortification du camp retranché à l’abri duquel l’armée se referait. Quelle ironie dans ce contraste ! Que de temps stupidement gâché ! Que de forces et de travaux perdus !

Le dernier mot lancé, l’officier salua, sortit, sans parler. Louis retomba au silence de la pièce où, traversant les murs, l’immense rumeur couvrait les ronflemens de Sangbœuf, la faible respiration de Guyonet. Il somnolait, quand la sonnerie tinta, et, brusquement réveillé, lut avidement, sur la bande déroulée, la réponse stupéfaite et sévère de Freycinet… « Il fallait rassembler les cinq corps épars, tenter un vigoureux effort !… » Le planton parti, il se remit la tête dans les mains, rêvassa longtemps, partagé entre le doute et l’espoir. La clarté des bougies devint jaune ; les vitres avaient blêmi. Un jour de neige se leva. Guyonet et Sangbœuf étaient debout, on allait bientôt se remettre en route. Déjà les originaux des dépêches, les copies étaient entassées dans les cantines lorsque l’officier de tout à l’heure reparut, tendit avec une recommandation pressante le télégramme de d’Aurelle. Le général ripostait avec humeur qu’ « étant sur les lieux, il était mieux à même de juger de la situation. Orléans n’était plus défendable ; les forces de l’ennemi dépassaient ses prévisions ! Il maintenait l’ordre d’évacuation. »

Aussitôt l’officier parti, Guyonet, qui avait relayé Louis, levait les bras au ciel, commençait à développer un plan admirable. Mais un chef de service entra en hâte : « Vite, emballez les rouleaux Morse ! Nous filons sur Orléans ! »

Louis n’était plus à Saran quand la réponse du gouvernement, un acquiescement affligé, y parvint. Pris dans le courant rapide, ahuri, ballotté, il n’était maintenant qu’une épave de plus. Nulle volonté humaine, aucun obstacle n’eût pu entraver le déchaînement de ces milliers d’êtres sans chef. Inutilement d’Aurelle, troublé par les représentations de Freycinet, revirait, témoignait l’intention de défendre le camp. À Gidy, à Cercottes, les divisions Peytavin et Martineau recevaient le dernier choc, s’enfuyaient maintenant vers la ville, dans une confusion inexprimable. À Vaumainbert, à Saint-Loup, les restes de la division des Pallières fondaient, les batteries de marine éteignaient une à une leur feu, sur les positions tombant d’elles-mêmes. Le 16e et le 17e corps, coupés du gros, s’en allaient vers la Loire. Le 18e et le 20e passaient le fleuve en amont. Tout croulait. D’Aurelle, sans armée, télégraphia enfin l’abandon fatal. Sur toutes les routes, on ne sait quelle ivresse farouche emportait ces bandes, où parfois des chevaux sans cavalier trouaient, où des batteries au galop se frayaient passage, conducteurs éperonnant au sang les attelages. Les vides se comblaient aussitôt, dans une ruée bourrue vers l’abri. À mesure qu’on approchait d’Orléans, une satisfaction ranimait ces visages éteints ; l’espoir du pain, du vin, du lit. Dans la ville, on s’entassait. Les soldats ivres envahissaient cabarets et bouges ; beaucoup mendiaient ; on se couchait malgré le froid en travers des trottoirs. Les officiers emplissaient hôtels et cafés. La nuit tomba vite. Le cercle allemand se rétrécissait. Ses avant-gardes occupaient les faubourgs. Il fallait se hâter.

Sur le pont de pierre et le pont du chemin de fer, dans le désarroi de l’ombre, l’évacuation continuait, tumultueuse. Comment arracher des maisons cette foule inconsciente, si assommée de lassitude, si hébétée de découragement, que des milliers, plutôt que de faire encore un pas, se laissèrent prendre ? À partir de quatre heures, au-dessus de la Loire charriant des glaçons énormes, sur les ponts secoués, trop étroits, tout ce qui s’élançait trois jours auparavant vers le mirage de l’armée de Ducrot, tout ce qui restait de l’armée de la Loire, l’effrayante horde, lignards, zouaves, chasseurs, mobiles, artilleurs, cuirassiers, hussards, le prodigieux amalgame de canons, de caissons, de voitures s’écrasa, cependant que le long des rues noires et des maisons mortes, dans Orléans évacué pour la quatrième fois, le grand-duc de Mecklembourg entrait, minuit et demi sonnant, derrière les tambours plats et les fifres aigres.

XI

— Dépêche-toi, ma bonne, si tu ne veux pas être en retard, fit Poucet, s’emparant d’un sac de nuit et d’une valise, tandis que sa femme, son chapeau à brides sur la tête, donnait un dernier tour de clé aux placards et aux armoires. Avec une ironie mélancolique, il ajouta : — « C’est que, vois-tu, il y a des gens plus pressés que nous ! Ce soir il ne restera plus à Tours que les Tourangeaux pur sang… » Tous deux embrassèrent d’un regard cet appartement des Réal, où, depuis l’arrivée de la Délégation, ils avaient vécu des heures d’intimité, d’angoisse, d’espoir.

Rue Royale, quantité de gens couraient vers la gare. Devant le Maréchalat, on chargeait sur une charrette des cantines et des caisses précipitamment empilées. Partout, à l’Archevêché, au petit séminaire, à la préfecture, au palais de Justice, au lycée, que les grandes administrations quittaient, c’était le même déménagement fiévreux, où chefs de service, commis, garçons de bureau, chacun mettait la main aux paquets. Tours, dans l’immense remue-ménage, se vidait en deux jours de ce que deux mois d’énorme centralisation y avait entassé de personnel, de dossiers, de paperasses. Déjà, dans la soirée du 8 et dans cette matinée du 9, les services des ministères, les hauts personnages, le corps diplomatique, Fourichon, Grémieux, étaient partis pour Bordeaux. Quant à Glais-Bizoin, toujours mouche du coche, il s’en allait en Bretagne visiter le camp de Conlie. Gambetta, lui, demeurait en arrière, voulant suivre de près le mouvement des armées, où il jugeait la présence du ministre de la Guerre utile. Ah ! sans Gambetta, sans le prodigieux ressort de cet homme que, loin d’abattre, l’imminence du danger redressait, fouettait d’une énergie nouvelle ! Le jour même, des deux tronçons de l’armée, il avait refait des armées nouvelles. D’Aurelle enfin destitué, il donnait à Bourbaki le commandement en chef des 15e, 18e et 20e corps, reconstituant à Sully la première armée de la Loire, avec mission de reprendre immédiatement l’offensive, de se remettre en route vers Melun et Fontainebleau ; Chanzy, en plus du 16e et du 17e corps, prenait le commandement du 21e amené du Mans par Jaurès, et formait la deuxième armée de la Loire, avec mission d’assurer la défensive, de Vendôme à Beaugency, par la forêt de Marchenoir.

À la gare, où la voiture les déposait avec peine, au milieu de la bousculade des voyageurs et des bagages, d’un entassement fou de matériel et d’impédimenta de toutes sortes, les Poncet mettaient deux heures à prendre leurs billets, à faire enregistrer leur malle, à gagner le quai d’attente noir de monde. Les trains se succédaient, pris de force et bondés. Certains croyaient déjà voir apparaître les lances des uhlans, maudissaient la confiance de Gambetta, les illusions dont il les avait bercés. Une autre foule, plus serrée encore que la première, emplissait les salles, couvrait les quais. C’étaient, constamment ramenés par d’interminables files de wagons à bestiaux, des blessés pâles, linges sanglans, vêtemens en loques, un grand nombre, par ce froid lugubre, en pantalons de toile. Personne ne semblait s’apercevoir de leur présence. Sur les garages, des convois entiers stationnaient, tout murmurans de plaintes, sans pouvoir être débarqués. L’évacuation, dans l’affolement de l’intendance éperdue, ne se faisait pas. Et les blessés arrivaient toujours, beaucoup morts en route, ou mourans d’attendre.

Mme Poncet, deux grosses larmes dans les yeux, souffrait d’être à ce point inutile. Il lui tardait maintenant de partir. Poncet, révolté dans sa pitié profonde, éprouva, plus violentes, l’horreur de la guerre et la haine de l’ennemi. Tous deux, le vieux couple de travail et de charité, pensaient à leur fils, si loin dans ce Paris qui allait s’éloigner encore, à leurs neveux Eugène et Louis, à Charmont incertain, où bientôt l’invasion entrerait. Si encore ils avaient pu emmener les deux petites ! Que Gabrielle et Marie voulussent rester avec Marceline, les trois générations de Réal autour du grand-père, obstinément fidèle au foyer et au sol, ils le comprenaient bien. Mais une jeune fille comme Marcelle, une gamine comme Rose ! Est-ce que leur place était là ? Vainement, ils l’avaient dit hier à Charles, arrivé de Saint-Étienne, où la fabrication des torpilles était terminée ; il était venu faire fixer par les bureaux de la Guerre sa destination définitive, et avant de rejoindre l’armée des Vosges, il allait embrasser les siens. Charles avait remercié, refusé. Comme le grand-père, il avait, dans sa religion de la famille, la superstition du toit, gardien des souvenirs et des habitudes, de l’abri tutélaire sous lequel, aux heures de calamité plus qu’à d’autres, il faut se serrer coude à coude, cœur à cœur.

Ils parvenaient enfin à se caser dans un compartiment de seconde bourré de gens et de colis, attendaient une heure, à travers le courant d’air glacé des vasistas sans vitres, que le train, s’ébranlant le long du quai couvert de blessés immobiles, les emportât, transis, accablés, vers un coin de France encore libre, ce Bordeaux reculant, dans les terres meurtries et l’instable avenir, la frontière diminuée de la patrie.


L’après-midi, Gambetta, laissant le gouvernement rouler vers sa destination, reprenait la route de Beaugency. Avec cette souplesse qui s’accommodait aux événemens, avec cette confiance ardente qui l’élevait à leur hauteur, il ne pensait qu’à son plan nouveau. En quatre jours, Chanzy avait su, par une ferme retraite, combattante à Patay, ramener à trente kilomètres en arrière, garder unis le 16e et le 17ecorps, malgré la déplorable panique qui, après les engagemens de Bricy et de Boulay, avait éparpillé les divisions Barry et Maurandy, si démoralisées qu’elles refluaient en désordre jusqu’à Blois. En quatre jours, reformant avec le 21e corps une armée qui devait s’élever à 120 000 hommes et 300 canons, armée composite, d’élémens, d’armes et d’uniformes incohérens, sans autre lien que la patiente et tenace volonté du chef, il s’était établi sur la ligne prescrite, et depuis le 7, cramponné aux positions de Josnes, il résistait victorieusement à l’attaque du grand-duc de Mecklembourg, lancé à sa poursuite par Frédéric-Charles, le lendemain de la prise d’Orléans. On était au troisième jour de la bataille. Depuis soixante-douze heures, les jeunes troupes battues à Loigny, éreintées par des fatigues surhumaines, les marches, les privations, le froid, luttaient avec l’héroïsme de vétérans.

Au delà de Mer, — ne pouvant pousser jusqu’à Beaugency occupé par l’ennemi, — Gambetta descendait de wagon, gagnait en voiture le quartier général de Chanzy à Josnes. La nuit se passa à régler les questions urgentes : complément d’organisation, de cadres, surtout à débattre le grand parti : continuation de la lutte, ou retraite découvrant Tours. Mais puisque d’elle-même la Délégation avait quitté la ville, et que de son côté Bourbaki, après une courte pointe sur Gien, loin de tenir campagne, se retirait vers Bourges, pour aller s’y refaire, — comme si la deuxième armée n’avait pas le même besoin, — il fut décidé qu’on se replierait sur la ligne du Loir, après avoir tenté une fois encore le sort des armes : « Qui sait, disait Chanzy, ce que peuvent apporter les changemens de fortune si fréquens à la guerre ? » Il ajoutait : « L’ennemi est aussi fatigué que nous. » Général et ministre s’étaient vite entendus. Chanzy avait alors quarante-sept ans, une singulière maturité d’esprit jointe à une résistante vigueur physique ; quoique assez chauve, il semblait jeune, avec sa taille élancée, sa figure fine et énergique, au front large, au nez aquilin, au regard vif empreint de volonté. De toute sa personne émanait la marque virile : un caractère. L’échec de la veille, les risques du lendemain n’existaient pas pour lui. Il se réveillait chaque matin avec une résolution indomptable, un espoir intact. Il faisait manœuvrer ses recrues comme de vieilles troupes, et parce qu’il avait confiance en ce qu’elles représentaient de vaillance et d’efforts possibles, elles avaient confiance en lui. Si inexpérimentées qu’elles fussent, si tragiques que se succédassent les revers, il ne formait, comme Gambetta, qu’un vœu, débloquer Paris, lutter à mort. Il croyait au triomphe final, et qu’une nation qui ne veut pas se laisser écraser, peut vaincre.


Et de fait, trois jours durant, il avait résisté pied à pied, cédant à droite par suite du recul de la division Camô, mais regagnant à gauche. Les rudes chocs des Allemands, à bout de souffle, désespérés, échouaient contre cette opiniâtreté. Forte à ce moment de 60 000 combattans, l’armée s’étendait, la droite au fleuve, la gauche à la forêt de Marchenoir. Jauréguiberry avait remplacé Chanzy au 16e corps. Le 7, lutte indécise, chacun conserve ses positions ; le 8, les Bavarois plient au centre, mais enlèvent Beaugency et Messas, évacués après la blessure de Camô. Le 9, cramponné aux hauteurs de Tavers, en arrière de Beaugency, on recule à peine de deux kilomètres, après une lutte vive à Villorceau, à Villejouan, à Origny. Et, tandis que Gambetta, tranquille du côté de Chanzy, reprenait le chemin de Tours, pour de là courir à Bourges vers Bourbaki, le prier de tenter au moins une diversion, la deuxième armée livrait le 10 sa quatrième bataille, reprenait Origny, tentait d’envelopper la droite ennemie. Quatre jours acharnés à la défense, à la possession d’une lieue à peine de terrain. Surgissement devant l’adversaire stupéfait d’une armée nouvelle, jaillie de sa ruine, comme un phénix de ses cendres. Foinard, Gravant, le Mée, Villorceau, Tavers, Origny, noms obscurs, perdus entre tant d’autres, tous dignes pourtant de demeurer glorieux dans l’histoire, car ils sont peut-être les plus significatifs de la défense, portent le plus éclatant témoignage de ce que peut le soldat à la dernière limite de ses forces, ravagé d’épuisement et de froid, quand un chef décidé le ranime, le maintient, de son inébranlable foi. Mais Frédéric-Charles, au secours du grand-duc, dirigeait en hâte deux corps d’armée complets, rappelés de leur poursuite contre l’armée de Bourbaki ; Maurandy se laissait surprendre à Chambord, les restes de la division Barry n’offraient aucune solidité à Blois. Chanzy, sa mission remplie et au delà, redoutant de voir sa droite tournée, se décidait à donner enfin les ordres de retraite, vers Vendôme.


À Charmont, l’angoisse était vive. Les fuyards de Chambord avaient atteint Amboise, semant l’épouvante. À les en croire, l’ennemi accourait sur leurs talons ; il avait pris Blois ; il était là. Un instant, le général de Maurandy essayait de ressaisir ses hommes, songeait à défendre la ville. Un régiment de mobiles était détaché pour surveiller la forêt, mais une panique l’essaimait. Maurandy, recevant l’ordre de rallier Vendôme, se retirait aussitôt, coupant le câble du pont suspendu, faisant sauter le pont de pierre. Vite Amboise désarmait sa garde nationale ; l’ordre était donné de jeter les fusils dans la Loire. On était au soir du 12.

Dans le salon du château, la vaste pièce tiède où se continuait la vie muette des choses, les lampes versaient leur clarté paisible sur la forme et la place habituelles des meubles. Un grand feu de bûches pétillait dans la cheminée, des ronds de lumière tombaient des petits abat-jour sur l’ovale vert de la table à jeu, aux deux bouts de laquelle, maniant cartes et jetons, le grand-père et la grand-mère se faisaient ; face. Leurs vieilles figures durcies semblaient se pétrifier, comme les autres soirs, en une sérénité absorbée. Marie, assise au coin du feu, dans un fauteuil bas, ayant laissé tomber sa broderie sur ses genoux, contemplait avec attention les jets se la flamme dansante. Elle écoutait tomber au loin la pluie torrentielle qui, par toute la campagne, ruisselait dans le gluant dégel ; percée jusqu’aux os, comme si elle marchait avec Eugène sous ce déluge, elle accompagnait son cher mari dans la retraite noire, inconnue ; elle partageait chacune de ses souffrances, elle l’imaginait avec une pitié infinie, couché dans la boue, sans sommeil, sous la tente qui suinte et plie. Leur pensées se rejoignaient à travers le jour, à travers la nuit. Elle ne finirait donc jamais, cette guerre affreuse !… Dans un coin, Charles Réal, tenant les mains de sa femme, lui parlait à voix brève. Gabrielle penchait la tête, dissimulant son envie de pleurer. Et vraiment, à voir le jeu machinal des vieux, les attitudes familières, l’immuable tranquillité de la pièce, où le lent balancier de la pendule scandait l’heure de son grave tic tac, rien n’eût fait présager le drame qui se dénouait là : dans une heure, Henri et son père partaient.

À force de supplications, le jeune homme avait vaincu la résistance des siens. M. Réal, touché, comprenant qu’à cette minute critique, le pays avait besoin de tous, fier aussi de cet enthousiasme juvénile qui poussait Henri à imiter ses frères, avait consenti à le laisser s’engager. Seulement, pour être plus tranquille, il exigeait qu’Henri entrât au 3e zouaves de marche, le régiment de son oncle, le colonel Du Breuil, et tout à l’heure, rejoignant l’armée des Vosges, où, attaché à un corps du génie auxiliaire, il essaierait, avec ses torpilles, de nuire aux communications de l’ennemi, il allait emmener le jeune homme avec lui, jusqu’à Bourges. Là, il le confierait à Du Breuil, avant de reprendre son matériel à Saint-Étienne, pour le transporter à Autun. Mais le temps pressait. IL fallait, à la gare encombrée, coupée de la ville, — heureusement qu’on était sur la rive droite ! — à la gare où refluaient, de Blois et de Mer, dans un tumulte indescriptible, d’innombrables convois de blessés, de matériel et d’approvisionnemens, trouver place dans un train descendant. Avec douceur, avec tendresse, Charles Réal encourageait sa femme. Elle se mordait les lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Dans son amour maternel, elle s’était dit : « Au moins, de mes trois fils, un me restera. Henri est trop jeune, il ne peut partir. » Et voilà qu’une fatalité le lui enlevait ; il lui fallait tout donner, son mari, ses enfans, aller au bout du sacrifice. Et cela, à l’heure la plus cruelle, quand se livrait la partie suprême. À voix étouffée, il essayait de trouver des mots d’espoir, de ramener un pauvre sourire sur le beau visage bouleversé. Lui aussiavait le cœur saignant : quitter Charmont à cette minute, laisser sans protection ces femmes et le vieux père ! Les deux derniers hommes de la maison partis, qu’adviendrait-il de ces existences qui lui étaient plus chères que la sienne ? Tout l’effrayant aléa lui apparut : le château à l’abandon, les Prussiens si près… Qui sait, bientôt peut-être les vexations, l’insolence de l’envahisseur ? Comment le père, avec sa rage patriotique, son caractère vif, supporterait-il ?… Avait-il été sage de céder à sa volonté têtue ? N’aurait-il pas dû, puisque Jean Réal était inséparable de Charmont et que Gabrielle et Marie se faisaient un devoir de ne pas abandonner les vieux, accepter l’offre de Poncet, écarter Marcelle et Rose ?… Mais non, à moins de fuir de ville en ville, il n’y avait qu’un parti digne d’une famille unie comme la leur. Les hommes à l’armée ; femmes, enfans, vieillards à la maison. C’est une lâcheté que de déserter le coin de terre où l’on tient par des racines si puissantes : la naissance, la mort ; de fuir le toit où successivement tous ont vécu, aimé, souffert, dans le jour à jour des tristesses et des joies, la douceur des souvenirs et la force des habitudes, la religion du foyer. Le père avait raison : c’était bien.

Marie avait repris sa broderie, jetait de temps à autre un regard furtif sur Gabrielle. Comme elle la comprenait et la plaignait ! Puis, point à point, elle suivait l’aiguille ; une expression indéfinissable passait alors sur son visage où la douleur et l’amour avaient épanoui une âme de femme ; elle paraissait écouter en elle-même, un doute mêlé d’espoir éclairait ses yeux bleus. Est-ce qu’elle ne se trompait pas, est-ce qu’une vie obscure n’allait pas bientôt remuer dans sa chair ? Elle en sentait courir à travers ses veines, avec un trouble plein d’anxiété, l’émoi précurseur, le frisson délicieux.

Le grand-père posa ses cartes et fit pivoter son fauteuil. Il venait d’entendre la porte s’ouvrir, dans un éclat de voix gaies. Henri entrait, entouré de ses sœurs. Marcelle et Rose le contemplaient avec une admiration attendrie, dont il jouissait naïvement, bien qu’il fît le détaché. Il eût cru d’une âme inférieure de paraître troublé et, bien que l’étant au fond, il éprouvait un orgueil enivrant à faire acte d’homme, — de héros, disaient les yeux de Rose. Mon Dieu, oui, de héros, s’avouait-il, tout en affectant une simplicité de bon goût, conforme à la situation. Il avait beau faire ; ses gestes, la vivacité de son regard, tout disait son triomphe. Il se sentait grandi de cent coudées, croyait porter déjà l’uniforme glorieux des zouaves, braies bouffantes, chéchia crânement plantée. Il n’aurait pas l’air d’un « bleu. » Le chagrin de la séparation s’effaçait devant le champ d’aventures qui s’ouvrait. Il n’était pas jusqu’à son regret de quitter Charmont et la jolie Céline, la petite couturière, fille du garde champêtre, autour de laquelle il tournait depuis deux mois, qui ne lui devînt plaisir amer à l’idée qu’il immolait l’amour au devoir.

Marcelle, en petite personne calme et avisée, — à la place d’Henri, elle aurait été se battre aussi, — le forçait à vérifier s’il n’avait rien oublié : son portefeuille, les photographies, sa montre, sa bourse, le grand couteau à trois lames avec scie, poinçon et tire-bouchon qu’elle lui avait acheté, pareil à celui de l’oncle Maurice. Ses seize ans, qui devenaient chaque jour plus réfléchis, lui laissaient, en dépit de son chignon de demoiselle et de sa robe longue, un air d’extrême jeunesse, qui la désolait. Rose ne lâchait pas la main de son frère, se collait à lui avec une gentillesse affectueuse. Ils avaient toujours été très camarades. La gamine, si bruyante d’ordinaire, toujours dans un envol de jupes et de cheveux blonds, se tenait songeuse, avec cette immobilité des enfans qui pour la première fois découvrent dans la vie des choses mystérieuses. Jusqu’ici tous ces événemens extraordinaires, l’attente et l’inconnu des Prussiens fantastiques, lui avaient été un divertissement passionné, quelque chose d’analogue aux terreurs des histoires de Croquemitaine et de Barbe-Bleue. Elle venait seulement de toucher du doigt une porte d’ombre, qui, redoutable, s’entr’ouvrait silencieusement, devant elle.

— La voiture doit être attelée, dit Jean Réal, en levant les yeux vers la pendule. Vous êtes prêts ?

— Une minute, dit Henri, soudain très rouge. Je reviens.

Quatre à quatre, il s’élançait dans l’escalier, courait à sa chambre où un instinct lui disait qu’il allait retrouver Céline. Elle avait aidé à la valise, il n’avait pu lui dire adieu devant ses sœurs, elle devait être là !… Une forme légère s’avançait dans le couloir ; Céline s’arrêta. Elle avait les yeux rouges, les joues pâles sous ses frisons dorés, un peu défaits. Jamais elle ne lui avait paru plus charmante, avec sa taille ronde et mince, son corsage bleu piqué d’une aiguille au fil blanc, sa frimousse fine. Il prit ses mains, qui étaient brûlantes. Elle osa alors le regarder en face, il ne vit plus l’ouvrière qui jusque-là évitait, partageait son affection timide. Elle fut la fleur brusquement éclose du premier amour, la rose fraîche du désir. Et d’un élan il lui jeta les bras au cou, leurs lèvres se touchèrent, dans un éblouissement. Elle le repoussa confuse, avec un retrait du buste qui était encore une caresse. Il sentit qu’elle lui prenait la main, y glissait un papier plié.

— C’est une médaille bénite, jeta-t-elle, portez-la toujours.

Et défaillante, elle s’enfuit. Henri serra le précieux souvenir. S’il ne portait pas la médaille, certes, il la garderait. Il la baisa avant de la serrer dans son portefeuille. Maintenant il pouvait partir ; il aimait, il était aimé, il était vraiment un homme.

Au salon, Jean Réal et Marceline étaient debout ; les adieux commencèrent par eux. La grand’mère, émue, tremblait ; et cela impressionnait, venant d’elle, si apaisée et si imperturbablement calme. Goguenard, mais avec une petite toux qui en disait long, Jean Réal fit seulement :

— Va, mon brave, et descends-en beaucoup !

Henri était son Benjamin ; il lui avait lui-même, ces derniers jours, appris l’exercice dans le parc, donné des conseils de tir ; l’élève faisait honneur au maître. Qu’Henri s’engageât, rien de mieux, et pourtant son vieux cœur était tout triste ; un peu plus, il l’eût maintenant empêché.

Mme Réal ouvrit ses bras, pour une muette, une interminable étreinte. Henri se hâtait, il abrégea les caresses de ses sœurs, désireux de ne pas montrer de faiblesse. Malgré la pluie battante, on accompagnait les voyageurs jusqu’à la voiture. La clarté jaune des lanternes plaquait, aux pieds du cheval, des reliefs de lumière mouillée. Le vieux Germain, qui avait arrimé les valises, tenait un parapluie ouvert, près de la portière. Charles Réal grimpa vivement, lança un dernier : — Bon courage ! Penché à la portière, tandis que le coupé roulait, Henri, à l’adieu suprême des baisers et des gestes, répondait, d’une voix joyeuse qui affrontait l’avenir : — Au revoir !

Marie, qui en embrassant Henri avait revécu la cruelle minute où Eugène, deux mois auparavant, s’était arraché d’elle, s’approcha de Mme Réal ; et quand, là-bas, au bout de l’avenue, la clarté des lanternes tourna, disparut, les deux femmes s’abattirent l’une sur l’autre en pleurant. Jean Réal dit enfin : — Allons !

La veillée commença morne. Marie, près de Mme Réal perdue dans sa pénible rêverie, avait repris son ouvrage. Marcelle à la table des livres, sous la lampe, ouvrait ses cahiers d’allemand, mais sa pensée y était encore moins que d’habitude. Aux pieds des vieux, Rose, la tête sur les genoux de sa grand’mère, bavardait avec insouciance, et son babil les distrayait. Tout à coup, Marcelle prêta l’oreille : un bruit de roues dans l’avenue… On se levait avec inquiétude : « Reviendraient-ils ? » mais dans le vestibule une voix résonna, étrangère et pourtant connue. Le comte de la Mûre, quittant sa pelisse de fourrure et ses caoutchoucs, montrait un visage défait, où l’inquiétude avait remplacé la morgue. Il inclina son crâne chauve : Mesdames !… baisa la main de la vieille Marceline, puis serrant la main de Jean Réal, il gémit :

— Je viens faire près de vous une nouvelle tentative. Je n’ai pas voulu partir sans essayer de vous convaincre. Mon cher ami, c’est de la folie de rester !

Et attirant le vieillard au coin de la cheminée :

— Vous exposez inutilement ces dames !

Jean Réal regarda cette figure craquelée de rides, ce teint de vieille porcelaine, dont le sourire aimable, la dignité convenue, lui avaient si longtemps fait croire, en dépit de la divergence de leurs opinions, à une entente de sentimens et qui, au rude choc des circonstances, tombait comme un masque, ne laissant voir qu’égoïsme et peur. Il eut un haussement d’épaules, murmura :

— Vous exagérez, mon bon.

M. de la Mûre se récriait. Il tira de sa poche une lettre, l’agita. C’était un mot de M. Brémond, le président du tribunal. Réal allait-il le récuser aussi ? « La forêt s’emplissait de patrouilles ennemies. Les campagnes fuyaient en masse. La lie des traînards, des francs-tireurs débandés, infestaient le pays, pillant et volant, aussi redoutables que les Prussiens. »

— Quant à ceux-là, dit M. de la Mûre, on sait trop de quoi ils sont capables ! Moi, à votre place, je plierais bagages sans perdre une minute. Mme de la Mûre et moi partirons demain matin. Nous n’avons que trop tardé.

— Et où allez-vous ? demanda Jean Réal, marquant ainsi qu’il était inutile d’insister.

— Chez nos cousins, les Grimadac, à Caudéran près de Bordeaux, où ma fille, qui est en Dordogne, nous rejoindra.

— Si loin ? fit malicieusement le vieillard.

— Je tiens à être à proximité du gouvernement. Par le temps qui court, un véritable Français ne peut se désintéresser de l’avenir de notre pays. Cette affreuse guerre ne peut pas être éternelle. Je suis de l’avis de M. Thiers, il faudra toujours finir par la paix, et le plus tôt vaudra le mieux.

— Permettez, dit Jean Réal.

Mais Germain, à pas silencieux, déposait sur un guéridon le grand plateau du thé ; Gabrielle, voulant prévenir la discussion, s’empressa d’offrir une tasse à M. de la Mûre ; Marcelle présentait le sucrier. — Du lait ? fit Rose. — Non, ma mignonne, un peu de rhum. Et tonifiant d’une addition vigoureuse le breuvage parfumé, il reprit : — Il faut être net en affaires. Nous avons perdu. Payons. Plus nous reculons la liquidation, plus cher elle nous coûtera.

— C’est un point de vue, dit Jean Réal, une rougeur légère aux pommettes. Seulement, vous partez d’un principe faux : Nous avons perdu ! Qu’en savez-vous ? C’est vite jeter le manche après la cognée. S’avouer vaincu d’avance, abdiquer toute idée de lutte, c’est pour moi, je l’avoue, un moyen trop simple de sortir d’embarras. Raisonnement de financier, de politique. Nous ne sommes pas en affaires ! Croyez-moi, Gambetta a raison. La seule pensée que nous devrions tous avoir, c’est de nous battre encore. Un peuple n’est perdu que lorsque tout son territoire est conquis, son dernier soldat tué. Et encore !… Non, ce dont une nation meurt, ce n’est pas du sang versé, de la ruine matérielle, c’est de l’abaissement moral. Mon cher, la seule vraie défaite irrémédiable, ce n’est pas celle qu’on subit, mais celle qu’on accepte.

M. de la Mûre laissa tomber les bras, fit la moue : décidément, ce vieux Réal avait la tête trop dure, il ne comprenait rien aux spéculations élevées ; comme de sortir de la vie habituelle vous change un homme ! Froissé au vif, il s’étonnait d’avoir pris pendant tant d’années son voisin pour un sage. Libre à lui de jouer aux hommes de Plutarque ! Il ne perdrait pas davantage son temps à le persuader.

Le silence se prolongeait. M. de la Mûre se leva :

— Après tout, mon bon ami, je n’insistais que dans votre intérêt.

Et tourné vers la grand’mère et Gabriel le : — Ma femme m’a chargé de vous redire encore qu’elle se mettait à votre disposition, si vous changiez d’avis. — Il flatta les joues de Rose et de Marcelle :

— Elle eût été charmée d’avoir ces petites compagnes de voyage.

Jean Réal le reconduisait, le regardant mettre soigneusement ses caoutchoucs, endosser sa pelisse, nouer un foulard à son cou, rabattre les oreillettes de sa toque de fourrure. Il ne prendrait pas froid ! Ils échangeaient une poignée de main molle. — Eh bien, adieu ! mon cher. — Adieu.

La porte claquée, le roulement de la voiture décroissant, Jean Réal rentra au salon, où toutes attendaient, Marcelle s’approchait de lui, et l’embrassant avec effusion : — Cher grand-papa ! — Il secoua sa tête blanche, dit avec bonhomie : — Et voilà vingt ans d’amitié par terre.

Cette nuit-là, on dormit mal. Le lendemain, avant le déjeuner, Jean Réal, sa tournée de propriétaire achevée, — suivait la grande avenue de hêtres qui menait au village. La pluie avait cessé. Un vent froid entre-choquait les branches où bruissait un murmure triste. Tout en marchant, il emplissait ses yeux du paysage familier : la fuite des prairies semées de noyers jusqu’au fleuve, la terre brune des vignes, les massifs des bois, tout le large domaine qu’il avait lentement créé, perfectionné, et que chaque année il voyait avec le même culte fervent, verdir, jaunir, s’épanouir en moissons lourdes, en grappes sucrées, en feuillages ombreux, puis sécher, mourir, pour renaître. Il arrivait à la grille, tournait sur la grande route. À sa droite, quelques maisons s’espaçaient, descendant vers la berge sablonneuse où les hauts peupliers dressaient leurs fuseaux. Il prit à gauche, vers la mairie et l’église, croisa quelques soldats qui lui demandèrent l’aumône. Eux aussi se disaient trahis. C’étaient des mobiles de la colonne de Tours, du régiment même qui, se portant au renfort de Chanzy, avait bivouaqué à Charmont, dix jours avant, et dont Jean Réal avait hébergé au château les officiers. Il revit le salon plein, les uniformes neufs, l’entrain avec lequel on avait toasté, verres de punch en main, au succès. Il écarta les mendians, d’un refus brusque, et poursuivi d’injures, parvint à la petite place plantée d’une rangée de tilleuls taillés. Devant la mairie, les membres de la commission municipale, la séance finie, se disputaient. L’instituteur, un homme chétif aux cheveux roux, aux yeux verts, aperçut le premier Jean Réal et, le saluant, vint comme pour lui demander secours.

— Parlez-leur, monsieur ! Moi, je ne suis rien, on ne m’écoute pas. Pour que personne ne pense à se défendre, ils veulent jeter tous les fusils dans le fleuve !

Républicain convaincu, forcé de se taire sous l’empire, il s’était donné carrière depuis le 4 septembre, parlant haut enfin, jouissant de son triomphe vis-à-vis de la commission municipale, composée de l’ancien conseil, dissous avec tous ceux de France en septembre, mais maintenu par arrêté préfectoral. Il se retrouvait seul, maintenant que, la République en péril, les conseillers la défendaient avec autant de mauvais vouloir qu’ils l’avaient servie d’abord avec platitude. Mais déjà un des gros bonnets, Massard, prenait Jean Réal à partie. Il fallait que le danger fût grand, la peur pressante, pour que le menuisier, connaissant les idées du château, se risquât à contrecarrer le plus grand propriétaire, le bienfaiteur du pays. Rubicond et ventru, il battait l’air de ses bras courts. « Était-on fou ? Ils n’étaient pas soldats. Les mobilisés ? Partis. Les gardes nationaux sédentaires ? Il y en avait treize bien comptés. Quand on n’est pas les plus forts, on se couche. Ce n’était pas la peine de faire brûler Charmont, fusiller les gens. Tout ça pour rien ! » Et voyant que ses argumens rencontraient une approbation générale, il avisa l’Innocent, qui, gravement, à l’autre bout de la place, faisait l’exercice avec un bâton, aux huées des gamins.

— Eh ! l’Innocent ! c’est-il toi qui vas nous défendre ?

On rit. L’idiot, tournant ses yeux rouges et sa tignasse crépue, mit le groupe en joue. Le maire, Pacaud, que la présence de Réal gênait, se décida et très vite : « Il n’y avait pas de déshonneur à agir selon la raison. Pourquoi garder des armes inutiles ? Ça pouvait faire du tort à la communes. À quoi ça servait-il que la guerre durât ? Plus tôt on arriverait aux élections… »

Sous les yeux clairs du vieillard, il parlait avec un embarras irrité, secouait sa tête bovine, frottait l’une contre l’autre ses mains épaisses.

— Mais gardez au moins vos fusils ! cria l’instituteur. On peut les mettre de côté, sans les détruire !

Jean Réal fit un signe : « Qu’on les lui confiât. Il les garderait, lui. Ce n’étaient pas les caves qui manquaient au château. » Soulagé, Pacaud abonda. Parfaitement, on les porterait aujourd’hui même. Les autres, malgré l’opposition de Massard, acquiescèrent sans enthousiasme. On regardait Jean Réal en dessous, avec méfiance. Tous les visages suaient l’inquiétude, l’agitation. Un vent aigre charriait la pluie. Au-dessus de l’église, le ciel était noir.

Jean Réal s’éloignait. Il se rappelait les fanfaronnades du même Massard, en juillet, avant la guerre. Assombri, il songeait à cette apathie des campagnes, couardes et veules, prêtes à tout plutôt que de compromettre leur sécurité animale. Ainsi, on en était venu là ! Ayant toujours tourné dans son cercle laborieux de terrien, limité aux joies et aux soucis de la famille, il ne savait à quoi attribuer cette déchéance d’un grand pays. Il constatait la plaie, et s’étonnait de son étendue rapide, si profonde qu’elle pourrissait toute notion juste du bien et du mal, étouffait jusqu’aux sentimens sans lesquels on n’est pas digne d’être homme.

Le curé, M. Bompin, sorti d’une ruelle, eut un moment d’hésitation, et le saluant de loin, rasant les murs, s’éclipsa. Jean Réal ne fit qu’entrevoir la longue tête de mouton triste, la soutane usée : « Encore un, se dit-il, à qui je fais peur. Un brave homme, charitable pourtant, mais il aime trop la paix… »

Des cris, des voix colères montaient d’une maison, sur le seuil de laquelle parut le garde champêtre. Fayet, le père de Céline, avec sa plaque et son petit sabre courbe, sa blouse propre, avait la Figure rasée, l’air énergique d’un ancien troupier. Loin d’éviter M. Réal, il lui fit le salut militaire, l’accosta avec un respect dévoué :

— C’est la Clicharde, expliqua-t-il, à qui on a volé un jambon, et vingt francs qu’elle avait dans une boîte… Quelque maraudeur, bien sûr. C’est mal pour des soldats… Et comme il en avait gros sur le cœur, il l’accompagnait un moment… « Croirait-on que des dernières troupes qui avaient passé il restait plus de dix soldats dans le village ! Massard en cachait deux, ne se gênait pas pour leur dire de rester là, de travailler chez lui, que ça vaudrait mieux que de se faire conduire à la boucherie… Ah ! au temps d’Inkermann et de Balaklava !… »

M. Réal regagnait la petite porte de la grille, s’engageait dans l’avenue. Le château, entre l’arceau lointain des hêtres, sous le ciel sombre, eut beau montrer sa façade amie, les yeux paisibles des fenêtres, pour la première fois, le vieillard n’en reçut aucune joie. Était-ce bien son Charmont ? Il se sentit vieux, il avait froid. À pas lents, sa haute taille un peu voûtée, il avançait, absorbé. La pluie creva, noyant l’horizon d’une rafale grise. Elle ruisselait des arbres, picotait les flaques, étendait la boue. Alors, devant l’effondrement brusque de toutes les croyances de sa vie, hanté par ce qu’il venait de voir, désertion, lâcheté, abandon stupide, pénétré par cette tristesse des choses, ce midi de pluie qui faisait le jour pareil au soir, il murmura, dans un bref accès de découragement :

— C’est la fin.

XII

Eugène, fourbu, marchait mécaniquement, les pieds meurtris dans ses bottes percées. Abaissant un œil morne sur la route durcie et défoncée, à peine s’il entendait le long murmure des pas, le bruissement inégal de la compagnie, du bataillon, du régiment en retraite. À peine s’il voyait par momens la campagne désolée, les squelettes des arbres noirs sous le givre, le lointain ondulement de l’armée : ici des batteries aux chevaux maigres peinant sur les traits tendus, là des files de convois, des alignemens de cavaliers, tout le lourd amas des colonnes mouvantes. C’était l’après-midi du 11, après les quatre jours de Josnes.

Eugène, qui avançait tête basse, buta contre un caillou ; M. de Joffroy le retint. Eugène avait maigri, l’air souffreteux, l’entrain tombé. Lui résistait, habitué à une vie de campagne, plus tanné seulement, sa barbe poussée. Quant à Groude, malade, il se traînait, la face ravagée de bile. Il restait silencieux des heures, ne sentenciait plus de proverbes, toute son application obstinée à suivre. M. de Joffroy dit à Eugène : — Voulez-vous que je vous passe ma gourde ? Ça vous remettra.

Mais Eugène n’avait ni soif, ni faim, ou plutôt tous ses instincts se fondaient à ce moment en un seul besoin : dormir. Une somnolence aux yeux ouverts l’engourdissait. Le grand coup de fièvre de Villepion, de Loigny, la détente harassante des jours suivans, de la retraite aux étapes obscures, l’énervement ensuite des quatre derniers jours de Josnes dans le sursaut des efforts continuels, le cauchemar interminable de la bataille, lui laissaient un accablement moral, une torpeur physique où il ne pensait presque plus à Marie, ni à rien de sa vie passée, tout au défilé des courtes visions immédiates, à une rage sourde d’en finir : humiliation de reculer encore, honte de sentir baisser autour de lui confiance et patriotisme, haine enragée et impuissante contre l’envahisseur. Un arrêt brusque fit courir son remous dans les rangs emmêlés. On se laissait choir, le dos rompu par le sac ; les fusils jonchaient le sol ; on se taisait, ou bien c’étaient des récriminations et des plaintes. Ça n’aurait donc pas de fin, cette guerre ! Le long de la route, dans les champs, un régiment de lignards s’écoulait, corps dépenaillés, visages blêmes aux joues creuses, aux yeux luisans.

Verdette, brûlant de lièvre, accroupi près d’une flaque gelée, cassait, avec la crosse de son remington, des morceaux de glace terreuse qu’il suçait avidement. Et la marche reprit, le piétinement de bêtes. Des coups de feu lointains firent un instant dresser les têtes : « Y’là qu’ils s’aperçoivent qu’on décampe ! » Puis le bruit cessa, les têtes retombèrent. À trois heures et demie, le 75e mobiles arrivait à Villegonceau, dressait ses tentes sur le plateau désert, autour de quelques fermes aussitôt envahies. À coups de poing, à coups de pied, on se disputait la paille. Le sol était si dur que les piquets de bois des tentes n’y pouvaient entrer ; on dut cette fois encore planter les baïonnettes dans les anneaux des cordes. Autour des feux où le plus souvent ne cuisait rien, des ombres se groupaient, noires dans la nuit vacillante. On mâchait du biscuit gelé, on échangeait de rares paroles ; on sentait plus vivement le froid, la faim ; et cette tristesse se prolongeait dans le sommeil.

Le 12, à travers le brouillard, qui peu à peu tournait en pluie, l’armée hâve et lasse se remettait en marche. Par la campagne noyée d’eau, par les routes grises s’étendit la masse d’hommes, dans le roulement confus des charrois, le passage des canons, l’immense fourmillement des fantassins et des cavaliers. Bien vite, sous l’averse incessante du dégel, la terre se liquéfiait, les ornières devenaient lacs ; routes et campagne, à force d’être foulées au pied, n’étaient plus que fange grasse, étangs limoneux, où les arrière-gardes enfonçaient jusqu’aux chevilles. En vain, à Maves, à Nuisement, deux petits combats élevaient dans l’air strié de pluie leur rumeur brève et sourde ; on scrutait anxieusement l’horizon, on écoutait la voix inexorable du canon, ce perpétuel grondement dont toutes les oreilles depuis deux semaines bourdonnaient ; puis les visages, un moment inquiets, se penchaient de nouveau ; l’armée continuait sa marche lente, alourdie par l’épaisse glu qui collait aux semelles en paquets de plomb, trempée du déluge torrentiel qui ruisselait aux képis, imbibait pantalons et capotes. Eugène courbant le dos, pataugeait. La brigade venait la dernière du corps, déployée pour pouvoir, en cas d’attaque, répondre plus rapidement. On cheminait à travers vignes, labours, ravins et fossés, enfonçant dans les sillons, détruisant le blé vert. L’horizon sans arbres, sans clochers, indéfiniment reculait, sur la plaine sans limites, l’océan de boue. De temps à autre, un mobile tombait, demeurait là. Cassagne tout à coup lança un juron : une de ses bottes l’avait quitté. Clopin-clopant, talonné par les rangs suivans, il dut en gémissant poursuivre.

— Ben quoi, dit Verdette dont les yeux doux étaient à présent farouches, tu seras pieds nus, comme les camarades !

Beaucoup avaient depuis longtemps perdu leurs souliers, les pieds enveloppés de linges sans nom, ou s’écorchant à même.

Eugène revit le Bavarois de Faverolles et songea : « Bien mal acquis ne profite jamais, comme dirait Groude. » Mais au fait, où était-il donc, Groude ? Il se retourna, l’aperçut loin en arrière, plié en deux, se tenant le ventre d’une main, l’autre crispée sur un échalas en guise de bâton. La figure lamentable de l’architecte disait un entêtement désespéré à ne pas abandonner le rang, à tenir jusqu’au bout. Plus d’un se serrait comme lui à ses voisins, lié à ce petit centre de l’escouade qui de la section à la compagnie, de la compagnie au bataillon, nouait ce chapelet de soldats. Quitter la colonne, se reposer un instant ? mais après, comment rejoindre ? Où aller, que devenir ? L’intérêt plus que la discipline groupait ces bandes en marche. Pourtant des traînards s’essaimaient, aussitôt maraudeurs, rués à l’assaut des fermes et à la conquête des villages. Ceux qu’on traversait, maisons formées sous la pluie, regorgeaient de blessés et de malades, varioleux ou typhiques.

Depuis huit heures du matin, Eugène marchait ainsi, aux côtés de M. de Joffroy, du même pas automatique qui ne choisissait plus la place où se poser, plongeait indifférent. Des arrêts à toute minute, des départs glissans, et tout autour, le vaste écoulement sans fin de l’armée, hommes et chevaux crottés jusqu’aux épaules, essieux embourbés, canons qu’on pousse aux roues.

— Y a-t-il encore quelque chose dans votre gourde ? demanda-t-il au capitaine. Elle était vide. Une soif ardente les dévorait. Eugène marchait toujours, dans un hébétement où le sommeil parfois le prenait debout. Le passé, l’avenir, un trou noir ; l’idée de boire, de manger, de dormir surtout succédait seule à l’idée de patrie, au doux sentiment de son amour ; ni conscience ni souvenir, un besoin machinal si impérieux qu’il étouffait tout. Cette lumière intérieure quil avait entrevue à la veille de Coulmiers, à la veille de Loigny, cette petite aube pure de devoir et de sacrifice, soufflée, éteinte. Le tendre visage de Marie, loin, trop loin, dissous dans la brume d’eau, la pluie, la pluie.

Cependant, vers le soir, le 75e voyait pointer, grandir le clocher de Pontijou. Tous les corps s’arrêtaient sur un même jalonnement d’avance prévu, fixé par la pensée vigilante. Dans ce vaste désordre de chacun des corps, un ordre général reliait l’armée flottante, maintenait compact ce faisceau énorme. Et c’était l’idée volontaire et minutieuse, jaillie du cerveau du chef, le dispositif quotidien des plus petits mouvemens, la mince ligne d’écriture griffonnée en hâte, dont le fil tenace, enveloppant ces milliers d’hommes, marquait une présence invisible, la sûre volonté du commandement.

Eugène avec sa troupe, — de trente, la section était tombée à quinze, — traversait un ancien camp dont ils ramassaient la paille pourrie. Halte ! On était dans un labour. Une boue si profonde que les piquets n’y mordaient pas, — les baïonnettes d’hier pas davantage. Impossible de dresser les tentes. Ni bois ni eau, que les corvées durent aller encore chercher à un kilomètre et demi. Pour se faire une litière, jouir du fumier, il fallut ratisser avec des bâtons la boue liquide.

Le 13, dans l’aube affreuse, l’armée secoua son sommeil funèbre, sortit de son lit de vase, et de nouveau par les routes en fondrières, la campagne noyée d’eau, la nappe d’hommes s’étendit, dans le roulement plus pénible des charrois, l’ahan des attelages aux canons, l’immense cheminement, ralenti, exténué, des fantassins et des cavaliers. Vendôme pour tous se levait au bout de l’étape dans une attraction de phare, sur cet océan de misères. C’était la ville, avec ses toits, sous lesquels on dort, on mange, on boit, et bien que beaucoup dussent camper autour, sans y entrer, ils souhaitaient la voir apparaître comme un lieu béni de protection et de repos, une terre promise. Tout le jour le mirage recula, sous le flagellement de la pluie, le rejaillissement des flaques. On dépassait des soldats étendus, agonisant de fatigue, où morts. On traversait des villages presque abandonnés ; des traînards occupaient seuls des maisons, s’entassaient aux granges, sourds, hagards, insensibles aux menaces, aux prières. Ils aimaient mieux se faire prendre, bétail humain, par les uhlans à leur poursuite. Plus loin, d’autres villages semblaient déserts, vidés par un fléau. Et la campagne aplanissait toujours la désolation de ses champs uniformes. Des chevaux crevés, déjà raides, des prolonges enlizées obstruaient les routes. La faim, la soif devenaient intolérables, on buvait aux mares, aux sillons ; des plants de choux gelés, en un instant étaient arrachés, avalés crus. Dans une ferme où l’on mettait le pain à cuire, la fournée de pâte molle fut pillée, la farine chaude mangée sur place ; les paysans, — sans doute ils avaient des fils, — pleurèrent de voir cela.

Eugène marchait sous l’impulsion de la souffrance acquise. Lui aussi mourait de besoin, eût voulu se laisser tomber comme sur un lit moelleux dans cette infecte boue : dormir,… dormir… Mais il comprenait qu’il ne se relèverait pas. Ce n’était plus son devoir, son amour, qui le retenaient à la vie ; mais un instinct sauvage de conservation, qui faisait de lui un automate, rivé à l’atteinte du but. Alors, il se serrait contre M. de Joffroy, dans un besoin de s’épauler contre quelqu’un de plus fort ; mais le bon géant, souffrant, marchait en silence, la mine sombre, ne secouant sa tristesse que pour jeter aux hommes une exhortation, un ordre. Et Groude ? Il n’était plus là ; ce matin au départ, il s’était évanoui, on l’avait chargé sur un fourgon. Derrière Eugène, la section suivait, pauvres diables que le même instinct de conservation, l’habitude groupaient en noyau ; une mise en commun de douleurs et de besoins, de forces latentes aussi. Que de manquans, depuis Tours ! Coulmiers, Loigny, Josnes, les privations, les marches… une moitié tuée, blessée, disparue. Ces visages qu’au début il différenciait mal, lui étaient familiers maintenant. Il lui semblait avoir toujours vécu avec chacun, il connaissait leurs façons d’être, leur caractère ; ces épreuves qui faisaient sortir tout ce qu’il y avait en eux de bon et de mauvais, mettaient à nu leur âme véritable, retrempaient les uns, pourrissaient les autres. Il se retourna : le caporal Boniface, très pâle, une lueur têtue dans les yeux, avançait, portant courageusement le sac, fusil à la bretelle. Le gros Neuvy, maigri, roulait des regards éplorés. Cassagne avait l’air de méditer un mauvais coup ; son visage suait la révolte et la haine. Où était donc Verdette ? Tout à l’heure, il trébuchait, avec son museau noir de taupe, parlant tout seul. Eugène en vain se retourna plusieurs fois, il ne le revit pas. Le petit homme, n’en pouvant plus, avait déserté. Beaucoup faisaient comme lui, passant à proximité de leur pays, ou parfois même le traversant. La tentation était trop forte ; ils jetaient leur fusil, restaient au village. Dans quelques régimens, les traînards étaient si nombreux qu’on dut les contenir par de la cavalerie ; Eugène, le cœur serré, vit un moment, sur une route à l’horizon brouillé, les chasseurs d’Afrique charger.

Enfin, de bouche en bouche courut le mot magique : Vendôme ! Vendôme ! La nappe d’hommes s’immobilisa. À ce moment les cataractes du ciel crevèrent, un ruissellement s’abattit. Autour de la ville, brusquement emplie d’un tumulte boueux, les trois corps dressèrent leurs camps. À travers le cloaque de la campagne, par les routes indiquées, la masse flottante, en trois jours d’incroyables fatigues, avait été conduite, rassemblée sur les positions choisies. Pour la seconde fois, par une retraite douloureuse dont la difficulté lui faisait honneur, l’armée échappait à l’ennemi victorieux ; Chanzy venait de l’établir sur une nouvelle base de défense. Vaste front de 30 kilomètres, sur lequel bientôt les feux s’allumèrent. Le courage revint. On allait pouvoir manger, boire, dormir, et demain, se battre.

Le 14, Eugène, à ne pas bouger, goûta une ivresse délicieuse. Bien que restant avec sa troupe, car comme M. de JofFroy il partageait toujours la dureté du lit de terre et la pauvreté des ressources, loin d’imiter tant d’officiers dont le premier soin était de quitter leurs soldats, à ce point que Chanzy faisant la tournée des avant-postes ne trouvait dans sa longue visite ni un général, ni un chef de corps, — quelques heures de sommeil profond, dans de la paille achetée à une ferme, l’avaient à demi rétabli. Il ne gardait plus qu’une courbature. Se débarbouiller, changer de chemise, manger avec du pain qui ne fût pas détrempé un poulet sauté dans une marmite de soldat, se chauffer longuement à la flamme du bivouac, ces actes si simples que la privation rendait si précieux, refirent de lui un homme. Tant est grande la somme de fatigue que peut supporter un organisme jeune, tant se réveillent vile des réserves insoupçonnées d’énergie.

M. de Joffroy comptait son monde, passait une revue sommaire. On porta manquans Verdette et trois autres. La compagnie était de celles qui avaient le moins perdu ; beaucoup d’isolés circulaient au hasard, campaient dans les bois, des détachemens erraient à la recherche de leurs cantonnemens. Gronde et cinq typhiques furent envoyés à Vendôme, d’où Chanzy faisait évacuer en hâte les hôpitaux pleins de varioleux et de blessés. Il parait à tout ; on distribuait les munitions venues de Bordeaux, on réapprovisionnait les convois, on remit de l’ordre dans les chemins de fer et les gares ; le temps pressait, déjà, dans l’après-midi le contact avait été repris. Une fraction de l’armée du grand-duc attaquait. Eugène entendit le canon du côté du Nord, sut le soir qu’on avait conservé Morée, mais perdu Fréteval. Malgré la neige qui s’était mise à tomber, cette seconde nuit fut calme et reposante. Roulé dans sa couverture, blotti dans la paille, il reprenait possession de lui-même : idées, sentimens, images de sa vie passée, de son bonheur si court, Charmont, les siens, Marie… Il s’étonnait d’avoir pu l’oublier si complètement ; tout avait sombré dans cet abîme de lassitude ; tout renaissait, mais sans sécurité, sans vivacité, dans une espèce d’acceptation résignée, de mélancolie sous la meule de cette aveugle fatalité qui pesait sur lui, sur des milliers comme lui… Peu à peu, sa rêverie s’obscurcit, dans un néant sans rêves.

Le 15, Eugène recevait avec joie l’ordre d’abattre les tentes. Chanzy, qui la veille avait étudié le terrain, décidait de faire passer sur la rive droite une partie du 16e corps ; le reste demeurerait sur le plateau de Sainte-Anne, en avant de Vendôme qui ne serait plus considérée que comme tête de pont. Un ordre du jour d’une simplicité magnifique était, avant de partir, écouté sous les armes. Et en route ! La bataille imminente, on évitait d’y penser… On allait revoir une ville, des rues, des magasins ! Par les rampes qui mènent à la vallée, et d’où l’on découvrait les ponts sur les deux bras de la rivière, le hérissement des toits et des clochers, parles rues étroites et tortueuses, le 75e descendit. Eugène foulait allègrement le pavé, s’amusait des visages aux fenêtres. La ville n’était qu’une inextricable cohue de soldats de toutes armes : capotes grises des mobilisés, blouses noires de la mobile, pantalons rouges de l’infanterie, des dolmans à brandebourgs, les vestes bleues et vertes des cavaliers, les manteaux sombres de l’artillerie, armes rouillées, draps plaqués de boue, les visages barbus et sales, tout cela formait un ensemble disparate, bruyant et terne. Entre les files des voitures, l’amoncellement des convois de vivres, on se glissait ; les chevaux osseux, affamés, cherchaient à mordre. Pour la première fois, depuis huit jours, un pâle soleil reparaissait. Eugène en était tout ragaillardi. On gagnait sans trop de peine, sur la rive droite, les hauteurs de Courtiras d’où l’on domine la Loire. Le terrain était plus sec, le temps radouci. Encore un bon repas, une bonne nuig, et après cela les Prussiens pouvaient venir !… Ils étaient là. Comme on achevait d’édifier les petites maisons de toile, le canon, sur la rive qu’on venait de quitter, retentit. Eugène éprouvait un allégement étrange, dont la honte ne diminuait pas le plaisir, à assister en spectateur à la bataille invisible qui, vis-à-vis, débordait en fumée au-dessus de la crête et dont le vent apportait, avec une odeur de poudre, le bruit croissant. Cependant, sur les feux des cuisines, les soupes commençaient à bouillonner. Un ordre : Bas les tentes ! Aux faisceaux ! Eugène partageait la mauvaise humeur de ses hommes. Pas de chance ! retirer précipitamment la viande à peine cuite, renverser les marmites… Adieu le bon repas et la bonne nuit ! et dans le jour redevenu gris, voilé de gros nuages, lentement le 75e reformé se déroula, redescendant vers le Loir, gagnant le bas de la colline grondante qu’ils contemplaient paisiblement de loin tout à l’heure.

À subir sans ordres, l’arme au pied, jusqu’à ce que le soir tombât, une attente interminable, Eugène ne ressentait plus le même énervement que jadis, à Coulmiers. Tant d’impressions violentes avaient passé sur lui ! il se pliait à la nécessité souveraine. L’exaltation qui l’avait transporté à Loigny, la griserie du chassepot brûlant entre ses doigts, quand il tirait coup sur coup, sans réfléchir, avait fait place, après le suprême effort de Josnes et le fléchissement de la retraite, à une indifférence fatiguée. Il avait vu trop de larmes, trop de sang, trop de morts. Son devoir, il le remplissait sans défaillance, mais sans joie. Pourquoi s’était-il réjoui, à Courtiras, d’éviter le combat ? Pourquoi s’affliger maintenant ? Qu’on avançât, qu’on restât là, il ne s’en souciait plus. Est-ce que son destin n’était pas écrit ? Là-haut, devant eux, la fusillade crépite, le canon tonne, le temps passe. La mystérieuse partie se jouait en dehors de lui. Dès le matin, au 21e corps, les marins de Jaurès avaient repris Fréteval, détruit le pont. Le grand-duc, dont l’armée épuisée se traînait depuis Josnes sur les traces de Chanzy, réattaquait en vain. Mais deux corps de l’armée de Frédéric-Charles entraient en ligne et, tandis que tous les efforts de l’un venaient se briser à Sainte-Anne contre la mâle résistance de Jauréguiberry, l’autre réussissait à emporter, au centre, les hauteurs de Bel-Essort, dominant Vendôme. La ville était découverte, Jauréguiberry menacé de flanc. La nuit tomba sur la bataille indécise.

Le 16, à l’aube, elle était perdue. Sans un coup de canon, sans un coup de fusil, dans les ténèbres, dans la décomposition grandissante, une défaite silencieuse accablait l’armée à bout. Les énergies achevaient de s’éteindre, les meilleurs n’en pouvaient plus. Seul, Chanzy, sans une seconde de défaillance, se raccrochait à une foi invincible. Il n’était pas las de la poursuite, ni de sa lourde responsabilité en face de l’ennemi acharné, dans l’immense rumeur de cette canonnade qui depuis dix-neuf jours les enveloppait de son inexorable menace. Il comptait sur l’épuisement fatal des adversaires, autant que sur sa propre ténacité. La fortune changeante reviendrait à la justice de sa cause, au secours du pays saccagé par une horde de dévastateurs. Sa pensée prévoyante planait sur le désastre. Il n’avait qu’une idée : lutter encore, toujours. Ses instructions prescrivaient une résistance poussée aux dernières limites. Force lui fut de se rendre à l’évidence. Les troupes qui avaient dû camper sans feu dans la boue, dans la neige, laissaient trop voir qu’il ne fallait plus rien exiger d’elles. Des rapports alarmans se succédaient à toute minute. Jauréguiberry lui-même venait à cinq heures du matin déclarer que c’était fini. Chanzy, avec sa décision prompte, se résignait à la retraite. La retraite encore ! Sur le Mans, cette fois, le Mans, nœud de routes et de lignes ferrées, centre inappréciable d’approvisionnemens pour une armée qui avait un tel besoin de se refaire, le Mans, qui avec ses environs accidentés, couverts de forêts de pins, de vergers, coupés de talus, de fossés, présentait un excellent terrain de défense. Mais la retraite avec une armée désormais rompue, démoralisée, troupeaux plus que troupes, où rien, ni la volontaire, la minutieuse direction du chef, ni le sentiment du courage utile, de la discipline nécessaire, de la plus simple dignité humaine, ne prévalait contre l’excès de tant de souffrances, de si cruelles misères ! Autant, dès lors, la commencer de suite. Et profilant du brouillard pour cacher ses mouvemens, l’immense agglomération, dissoute dans chacun de ses corps, mais liée toujours par le fil tenace de la pensée en éveil, cette mince ligne d’écriture qui par le dispositif quotidien, le sûr détail des ordres, rassemblait ces milliers d’êtres, — le flot tumultueux se répandit. Par les routes indiquées, vers les étapes choisies, à travers le marécage de la campagne morne, avec une confusion gigantesque, l’armée s’écoula de nouveau, dans le roulement des convois, l’ahan essoufflé des attelages aux traits tendus des canons fangeux, le grouillement exténué des hommes et des chevaux étiques. Tandis que des batteries couvraient le départ, et qu’à l’extrême gauche, le général Rousseau tenait toute la journée encore, devant Morée, dont il reprenait les premières maisons, des explosions se succédèrent. C’étaient les ponts du Loir, qui sautaient derrière l’amas des colonnes, abritées maintenant par la rivière. Dans Vendôme un désarroi éperdu. La gare bourdonnait du tohu-bohu de l’évacuation. On empilait munitions et vivres. Enfin l’énorme file du dernier train, attelé de deux locomotives, s’éloignait à toute vapeur.

Eugène, sur la route noire, marchait, repris à l’inexorable étau de sa place dans le rang. On ne s’arrêterait donc jamais, il faudrait éternellement se battre, reculer ! On avait eu pourtant du courage, autant que les Prussiens. Pourquoi étaient-ils les plus forts ? Pourquoi la France était-elle toujours vaincue ? Quel crime expiait-elle ? N’avait-elle pas montré pourtant un merveilleux ressort ; au souffle de Gambetta, des armées nombreuses ne s’étaient-elles pas levées du sol ? Il ne se doutait pas que, se révélât-il un chef comme Chanzy, déployassent-elles, comme elles l’avaient fait, une bonne volonté sans bornes, un héroïsme spontané, tout cela était vain, car on n’improvise pas des armées ; seule, la longue éducation militaire de l’ennemi lui donnait l’avantage, par un peu plus d’endurance. Et accusant le sort, dans une exaspération impuissante, il retombait au fatalisme. Il s’était dit, au début, avec l’enthousiasme d’une âme jeune et noble : « Je ne suis qu’un atome, dans cet ouragan qui bouleverse deux grands pays, mais, si infime que soit mon rôle, je puis du moins, par cette humble offrande, me rendre utile, selon mes forces. » Il s’était, par un élan de sacrifice, haussé jusqu’à sa propre découverte ; un domaine intérieur, presque vierge lui était apparu : la possession de soi, la conscience de sa mission humaine ! Avec l’aube de Coulmiers, un lever de lumière s’était fait en lui, le fortifiant contre l’égoïsme de ses regrets, de ses défaillances, contre le déchirement de sa vie et la peur de la mort. Sous Orléans, dans l’inaction amollissante du bivouac, un moment l’exemple de Pirou, la nécessité de l’exécution, lui avaient rendu plus pénible son devoir, plus odieuse la guerre. À Villepion, à Loigny, dans l’ivresse du combat, une fièvre meurtrière l’avait soulevé, l’ardent souhait du triomphe sanglant de la Patrie. De quel cœur frénétique il visait, tirait machinalement. À Josnes, ç’avait été le sombre va-tout de l’énergie désespérée, l’entêtement de la religion nationale, et aussi l’humiliation commençante, un enragement personnel à cette tuerie à distance, déjà l’ébranlement, le doute. Puis, avec la retraite sur Vendôme étaient venus, sous le poids trop lourd, la chute rapide et le glissement sur la mauvaise pente. Un moment, restauré, réchauffé, il avait repris pied. Maintenant, achevé par la dernière nuit, il partageait l’écrasement silencieux de la défaite sans combat. Ces dix heures d’abominable insomnie, sous la pluie battante, à changer continuellement de place, tant la boue enfonçait, avaient suffi à le ramener au niveau de cette foule sans âme qui, heurtée par le timon des charrettes et la croupe des chevaux, se traînait bestialement, couverte de haillons et de vermine.

Qu’elle fut dure, la montée de la côte de Villiers, cassés en deux sous le sac, dont les courroies sciaient l’épaule, dont la pesanteur semblait augmenter à chaque pas, à ce point intolérable que beaucoup se débarrassaient de leur fardeau, en jonchaient les fossés. Le pied heurtait des paquets de cartouches, des fusils, et aux endroits des distributions, des monceaux de biscuit et de viande, abandonnés pour ne pas avoir à les porter. Eugène touchait à la plus dure épreuve. Il retombait à cette prostration où seule avait place la détresse physique. De tout son être, il souhaitait la fin de l’étape : ne plus marcher, ne plus souffrir ! Un lit où s’étendre devint son idéal maladif. Le plus humble des lits, une paillasse aux draps rudes… Par instans, il implorait du regard M. de Joffroy, comme si celui-ci eût pu lui donner un peu de sa force. Le capitaine, redressant sa haute taille, s’arrêtait pour interpeller ses hommes. Mais les encouragemens de la grosse voix sonnaient creux. Le caporal Boniface laissait s’allonger son intervalle. Cassagne, verdâtre, à chaque halte, s’accroupissait, vidant ses entrailles. Neuvy, qui depuis longtemps boitait, se laissa rouler d’un coup, criant : « Je n’en peux plus ! J’aime mieux mourir. »

Le 17, la marche reprit. De Lunay, où le 75e avait couché, Eugène, dont le lit comme toujours avait été de paille humide, rentra dans l’éternel cauchemar de boue et de neige. Le régiment formait l’extrême arrière-garde du 16e corps, avec les batteries qui, dans chaque division, établies à des points dominans, devaient protéger les colonnes. Pourvu que, comme hier, l’ennemi ne harcelât pas la retraite ! Une mitrailleuse, une batterie de réserve, un convoi, étaient restés dans ses mains ! Pendant deux heures, le 16e corps défila. Dans ce pays montueux, on ne pouvait plus utiliser que les routes ; elles étaient embarrassées de charrettes, le terrain si glissant qu’on en abandonnait beaucoup, culbutées dans les fossés. Les bataillons, les escadrons, les batteries s’égrenèrent dans la plainte criarde des essieux, le martèlement mouillé des fers des chevaux, et le piétinement crotté, l’interminable écoulement des fantassins et des cavaliers. Un goum passa ; dans leurs burnous rouges et bleus, c’était pitié que de voir se blottir, grelottans, les Arabes basanés, cuits de soleil. Ils laissaient tomber un regard fier et triste, éperonnaient en silence leurs gris pommelés aux jambes nerveuses, aux queues flottantes. D’habitude on les hélait joyeusement. Cette fois ils s’éloignaient au milieu de l’hébétude générale. Cassagne, subitement, se mit à déblatérer, très haut, contre les officiers, contre cette vie ignoble. Eugène, tiré de sa torpeur, lui cria de se taire. Mais le forcené hurlait toujours, si excédant que les camarades eux-mêmes, fatigués de l’entendre, intervinrent ; on lui ferma la bouche. Dès lors, il suivit sans lever les yeux. Le canon se mit à gronder. Allait-il se rapprocher ? Non, la voix inexorable se cantonnait au Nord. Tant mieux ! Ce n’était pas pour eux… Le général Gougeard, assailli à Droué par une division de cavalerie, ralliait ses mobilisés surpris et bousculait résolument l’agresseur. Eugène, heureux de ne pas avoir à se battre, n’avait plus notion du temps qui s’écoulait, de la distance. Un instant Neuvy, qui avait rejoint dans la nuit, lui parla ; il ne le remarqua pas. Il était de nouveau ravalé aux exigences de l’instinct. Il marchait sans entendre et sans voir, il n’était que faim, soif et sommeil. Il tournait à la brute.

Autour de lui la section s’espaçait. Le noyau chaque jour se rapetissait. L’habitude qui jusque-là les avait groupés, le lien des souffrances et des besoins communs se déliait. À la solidarité de la discipline succédait l’égoïsme de l’action individuelle. Chacun pour soi. De toutes parts le faisceau crevait. Rompant toute barrière, filtrant à travers sentiers et campagnes, un flot de débandade grossissait. Malgré leurs pieds saignans, les traînards retrouvaient du nerf, doublaient l’étape. Vers le Mans, fascinant ces malheureux, le Mans, paradis de repos, vers les toits divins sous lesquels on cuve de longs sommeils, on se rassasie à plein ventre, des ruisseaux d’hommes sinuaient le long des chemins creux. En arrivant à la Chapelle-Huon, Eugène compta la section : ils étaient douze.

Le 18, bien que le temps fût un peu meilleur, l’exode se poursuivit, couvrant de son déroulement sans fin les routes encaissées entre haies et talus, les vallées étroites et profondes avec leurs rubans d’eau, l’ondulation des crêtes boisées, les villages aux maisons de briques. Étalant la belle campagne accidentée de la Sarthe, le pays changeait de plus en plus, mais non le découragement, et l’amertume horrible d’aller ainsi, de kilomètre en kilomètre, de lieue en lieue, le front bas, les pieds à vif. Désertant les colonnes, emplissant les traverses, vers le Mans encore lointain, plus attirant à mesure qu’il se rapprochait, la masse des isolés fuyait toujours. Des escortes de convois se débarrassaient de leurs armes, en les fourrant dans les voitures. Des officiers, quittant leurs troupes, envahissaient des charrettes de réquisition, se juchaient sur le chargement et le siège. Eugène se traînait, insensible à la distraction du paysage, sourd aux exclamations de M. de Joffroy admirant un château niché au faîte d’une colline. Il était à la fin de tout, il eût presque souhaité la mort. On venait de s’arrêter pour souffler, au haut d’une côte. Il écoutait vaguement Boniface dire : « Joli endroit tout de même, » et Neuvy : « On n’entend plus le brutal ! » quand derrière eux un coup de fusil partit. Ils sursautèrent. Cassagne, très pâle, un pied nu, la crosse du remington à terre, tenant le canon de la main gauche, secouait sa droite trempée de sang. D’un orteil, il avait pressé la détente. Crevé de fatigue, gorgé de dégoût pour « cette vie de forçat », il venait de se mutiler, préférant la souffrance d’un index broyé à la continuation du supplice.

M. de Joffroy se précipitait. Cassagne eut la présence d’esprit de gémir : « F… sort ! Il ne manquait plus que cela ! » Un silence pesant s’était fait. L’accident, personne n’y croyait. Mais sa blessure dégouttant d’un filet rouge, Cassagne gémissait : « Quel malheur ! C’est en posant ma crosse à terre ; le coup est parti. » Dans tous les regards se marquait une répulsion mêlée de pitié. Quelques-uns l’admiraient et l’enviaient : sa campagne était finie ! Sans être dupe, — mais comment prouver le crime ? et puis, dans ce tourbillon de maux, tant de principes sombraient !… La cour martiale ? on n’avait guère le temps ni le cœur d’y songer !… — M. de Joffroy haussa les épaules et dit au caporal :

— Mène-le à l’ambulance.

Eugène, sous le fouet de cette émotion brusque, s’était ressaisi. C’était donc là qu’on en arrivait, à se laisser abattre ? Une horreur réveillait en lui l’âme abdiquée. Le brouillard du matin dissipé, luisait une après-midi de soleil bien blême, bien court, mais dont le rayon consolant était une caresse d’aube après une si longue nuit. Les villages, plus riches, plus fréquens, le pittoresque vallonnement du paysage, disaient une étape nouvelle, et bientôt la proximité de la grande ville. Il pensa qu’il y aurait des lendemains, se reprocha d’avoir désespéré ; Charmont avec sa chère maisonnée, l’avenir encore bien trouble, mais peut-être un jour possible, rasséréné, aux côtés de Marie, se levèrent dans cette éclaircie. Pour la première fois depuis Vendôme, il se tourna en souriant tristement, avec une lumière d’espérance dans les yeux, vers M. de Joffroy qui marchait près de lui, et fut tout ému et réconforté lorsque le bon géant, paternel, lui jeta : — Courage ! — Il en fallait encore, avant d’atteindre Saint-Georges-la-Couée.

Autour d’eux, l’immense désagrégation continuait. L’armée à vue d’œil fondait. Balayant ses digues, se précipitait, non plus par ruisseaux, mais par rivières, par torrens, le flot des isolés et des traînards. En vain Chanzy barrait les routes, avec de la cavalerie et des gendarmes. Le sortilège de la ville hantait les cervelles affaiblies. Des corps entiers se hâtaient en fraude vers le Mans, déjà encombré par cette avalanche. Bétail confondu, troupeaux lâchés, les fantassins, les cavaliers, les artilleurs, se dépassaient, se bousculaient, avançant d’une poussée irrésistible, vers l’étable.

Le soir, à la section d’Eugène, on était dix.

Le 19, l’armée était enfin établie, en avant du Mans, à cheval sur l’Huisne, garnissait les positions prescrites. Elle allait pouvoir se refaire, attendre l’attaque imminente. Pour la troisième fois, elle échappait à la ruine complète, faisceau de forces dispersées, que seul avait maintenues, allait ramasser le lien volontaire, l’indomptable pensée de Chanzy, — faisceau de forces usées, encore vivantes.


QUATRIÈME PARTIE


XIII

Une lampe fumeuse éclairait à peine l’atelier de Martial ; hors du rond de lumière jaunâtre, les murs, les rares meubles, l’immobilité confuse des statues enveloppées de linges s’enfonçaient dans l’ombre, le froid silence de ce petit matin qui était encore de la nuit. Au dehors, les cadences sourdes des tambours, à tous les coins de la ville, faisaient, dans la misère des mansardes ou le confort des chambres, s’agiter par milliers le réveil de la garde nationale. On était au 19 décembre, et de nouveau une vaste opération, pompeusement annoncée par le Gouverneur après quinze jours d’inexplicable torpeur, allait utiliser cette immense armée de Paris, qui depuis les batailles de la Marne s’usait à vide, dans l’incroyable marasme où la laissait l’incurie de ses chefs. Les soldats, sans jamais voir la plupart de leurs officiers, croupissaient dans la neige et la boue ; jamais d’exercices, nuls soins de propreté ; un abandon de soi qui du corps gagnait l’âme. Deux semaines d’inaction, succédant à l’héroïque effort de Champigny et de Villiers, dissolvaient ces masses doutant de leurs généraux, redoutant de nouveaux échecs, d’autant plus abattues qu’elles avaient plus espéré. La garde nationale, elle, toujours inutilisée à chaque sortie, énervée et sceptique, se demandait : — « Est-ce enfin pour cette fois ? » Beaucoup l’espéraient. Martial, si cruellement déçu lorsque, au retour de l’attente devant la Marne, il avait senti retomber sur ses épaules le lourd blocus, était de ceux-là. Cet être jeune, qui ne demandait pas mieux que de se battre, souhaitant voir bientôt Paris délivré, la France sauve, qui aspirait à la reprise d’une vie normale de liberté, de travail, eût voulu un gouvernement plus actif, moins verbeux, un chef militaire pénétré de la grandeur de son devoir. Trochu, dont comme tant d’autres il avait trop attendu, ne lui inspirait plus, de déception en déception, qu’une antipathie violente. Encore ces députés beaux parleurs, ces avocats portés par les circonstances au pouvoir le plus complexe et le plus écrasant !… Mais Trochu, le chef suprême, le président responsable ! Martial se moquait qu’il eût les mains pures, si elles ne pouvaient tenir la barre.

Il bouclait son ceinturon, dut resserrer un cran :

— Hé ! soupira-t-il ; j’ai maigri. Et, comme il cherchait son képi : Le voilà, dit Nini pâlotte qui toussa, grelottant sous sa camisole. Il fit la grosse voix :

— Qu’est-ce que j’entends ? Tu vas te remettre au lit et soigner ce rhume.

Il la prit par la taille, baisa la nuque gracile, où l’or des cheveux follets frissonnait sous son souffle. Elle se blottit contre lui, en une tiédeur d’oiseau frileux. Il remonta l’étoffe de laine sur le cou délicat, d’où s’arquait la courbe pure de l’épaule. Le jeune corps d’il y a deux mois, l’Andromède aux rondeurs fermes, avait fondu aussi ; un affinement creusait le mignon visage, mettait à fleur de peau un charme souffreteux. C’était le contre-coup des longues journées à avoir froid, dans l’atelier de moins en moins égayé de flambées — ils avaient brûlé, l’autre semaine, la haie desséchée de lilas qui séparait leur jardinet de la cour, — des longues journées à avoir faim, la crémerie de la mère Groubet ayant depuis longtemps clos ses volets… Il avait fallu faire connaissance avec la carne salée et la morue sèche, aller dans l’aube noire, sous les rafales de pluie ou la tombée de la neige, à la queue des boucheries et des boulangeries. En bonne petite compagne, elle se levait courageusement, faisant avec simplicité le ménage, depuis que Mme Louchard, percluse de rhumatismes, geignante, gardait la loge. Elle était heureuse de partager avec Martial ces heures dures ; elle le trouvait si bon, si gentil ; son affection s’était resserrée, de toute la force de l’épreuve subie, de la douceur qu’il y avait à être heureux, malheureux ensemble. Leur tendresse, née d’une sympathie légère, s’était lentement approfondie, grandie en amour.

— As-tu de l’argent ? demanda-t-elle. C’est vrai, il ne savait pas quand il rentrerait. Elle prenait la lampe, allait au vieux secrétaire ; il fit jouer le secret. Tous deux se regardèrent avec un sourire. Diable, le tas avait baissé ! Pas étonnant, au prix des pommes de terre ! Avec leur insouciance, ils n’avaient pas songé à s’inquiéter d’abord, mais voilà que ce maudit siège en était à son quatre-vingt-seizième jour, et pour peu qu’il durât encore…

— Bah ! dit Martial d’un ton de blague convaincu, cette fois-ci on va trouer. Et les communications rétablies…

Les cadences sourdes des tambours se rapprochaient. Nini, les bras autour du cou, le retenait longuement. Elle avait les yeux gros de larmes, la peau brûlante.

— À bientôt, ma chérie. Non, je ne veux pas que tu sortes ! Recouche-toi vite.

Mais elle l’accompagnait jusqu’au seuil ; et, comme elle toussait encore, il dut se fâcher, pour qu’elle rentrât.

Dans la cour, il faisait nuit. Il se cogna contre la porte ouverte de l’écurie. Envolés, les pur-sang de Blacourt ! L’avant-veille, ils avaient disparu, sitôt la publication de l’arrêté qui réquisitionnait les chevaux des particuliers. Où diable les avait-il cachés ? Pas dans l’appartement des Du Noyer, toujours ! Le fermier de Clamart, barricadé, y débitait à poids d’or ses dernières poules et ses derniers légumes… Sous le porche, M. Delourmel, qui, un bout de chandelle à la main, descendait prudemment l’escalier, projetant sur le mur sa silhouette falote, sous l’ombre monumentale du sac surmonté de hauts piquets de tente et d’une gamelle, le héla :

— C’est vous, monsieur Poncet ?

Et, reconnaissant le bonjour cordial.

— J’en étais sûr. Il n’y a que nous de bons, ici. Puis, baissant la voix avec amertume, il soupira : — Quand on pense que ce fainéant de relieur est là-haut, bien au chaud ! M. Tinet dort avec sa Mélie ! Ce sont les vieux qui montent la faction !

En passant devant la loge silencieuse, Martial cria :

— Eh bien ! mon lieutenant !

Mais une voix plaintive sembla sortir de dessous des profondeurs d’édredon. Non, Louchard ne pouvait bouger, il était en proie à sa fièvre intermittente… Pas de chance ! Il l’avait eue déjà à la sortie de la Marne, et, chose curieuse, elle précédait toujours les nuits d’avant-poste, au lieu de les suivre. M. Delourmel cligna de l’œil d’un air entendu, et, soufflant sa bougie, la mit dans sa poche. La nuit en redevint plus opaque ; la porte retomba derrière eux. Ils se séparèrent, allant chacun à leur rassemblement. Le bataillon était à demi réuni ; Martial serra la main de Thérould. Changé, le bohème ; des yeux brillans dans une face barbue, aux pommettes saillantes. Une exaltation saccadait son geste, sa voix. Sur lui aussi, la misère mettait son empreinte famélique ; mangeant moins, il buvait plus, soutenu par l’excitant de l’alcool et du café. Il ne quittait pas les clubs, y pérorait parfois, gagné à la contagion de leur enragement, de leur outrance niaise. L’autre voisin habituel de Martial était un chapelier de la rue Monsieur-le-Prince, homme gras et court. Le rang se formait, avec son étrange amalgame de boutiquiers, de professeurs, de commis, d’avocats, de gens d’affaires. Le dernier sous-lieutenant élu, un marchand de vins du boulevard Saint-Michel, commanda d’une voix de rogomme : — Garde à vos !… Il y eut des adieux. Des femmes qui avaient accompagné leurs maris, leurs amans, s’écartaient. Les lanternes éclairèrent un capuchon sur des frisons bruns, une bouche jetant un baiser, le luisant de fusils et de visières. On entendit une fraîche voix faubourienne lancer : — « Ernest, ne te fais pas casser le cou ! À ton retour nous mangerons le chat ! » Des rires coururent. Le vent bruissait dans les hauts platanes de la fontaine. Martial, de sa place, voyait sa maison et, à une fenêtre du cinquième, une immobile petite clarté. C’était la lampe de Thévenat, déjà debout à son habitude, travaillant dans le recueillement des premières heures. Devant cette lueur sereine, Martial, ému, songea au labeur incessant de son père, penché sans doute lui aussi sur son œuvre, à cette heure, dans quelque chambre lointaine.

L’éreintement d’une longue marche, l’établissement du bivouac à Noisy-le-Sec, le mécompte d’apprendre que, par suite du dégel qui rend le terrain défavorable, on va rester là, attendre, Martial retrouvait la comédie habituelle de la guerre à l’usage de la garde nationale, ce simulacre qu’ils accomplissaient de bonne foi, tandis qu’en haut lieu, on écartait de parti pris l’innombrable armée parisienne, dédaignée en tant que soldats, crainte en tant que citoyens. Une fois de plus, c’était la parade militaire, rien qui annonçât l’opération décisive, l’essai suprême de sortie. En vain, l’immense fleuve de gardes nationaux, les cent bataillons mobilisés, avaient ruisselé par les avenues et par les rues vers les ponts-levis des portes ; en vain, de Pantin à Rosny-sous-Bois, le déploiement des faisceaux et des tentes s’était aligné, dans une vaste stagnation. Martial passait deux jours de longue inertie à tuer l’ennui avec de courtes promenades sur place, d’oiseuses causeries, des parties de cartes sous la tente. Non les fermes préparatifs d’une veillée d’armes, mais l’éternel temps perdu des gardes au rempart. Même sensation de sécurité ; en avant, l’armée régulière ; sur les flancs et en arrière, la protection des forts. Même puérilité d’occupations ; en avait-il assez gaspillé d’heures précieuses, au spectacle du jeu de bouchon et des tournées chez les marchands de vin ! Il avait eu aussi des émotions plus hautes : il revit, du faîte des talus aux gazons flétris, l’immuable horizon avec la monotonie changeante des paysages d’automne, puis d’hiver, l’indifférente splendeur des couchers de soleil, orangés et pourpres, par delà des lignes allemandes, les brouillards épais où l’astre descend comme un bloc rouge, et les rideaux serrés de la pluie, la morne étendue des champs sous le tapis de la neige.

La neige ! Il revécut, avec un regain fier, les minutes d’inspiration, quand, les doigts en feu, il pétrissait, dressait avec les boules blanches que les camarades lui apportaient gaiement, la statue immaculée où, sous les traits d’une jeune République, jupe courte et bonnet phrygien, serrant dans sa petite main un fusil, il avait incarné la grâce frêle de sa maîtresse, le sursaut nerveux de la Parisienne. Il avait eu un joli succès, on venait à la ronde, on le félicitait. Le gel avait durci d’une vie éphémère l’effigie glorieuse, le grain micacé de la chair éblouissante. Le regret le poursuivait maintenant, de la statue fondue en boue, le regret d’une personne morte qu’il aurait aimée. Oui, il avait passé au rempart des heures qu’il n’oublierait pas. Et toujours cette impression d’étouffement, de prison, regards au ciel vers le glissement des nuages libres, une fuite de ballon rapetissé, ou le vol à tire-d’aile d’un pigeon annonciateur. Des séries de froid aigu, d’indicible tristesse, d’espoirs éperdus. Se pouvait-il qu’on eût laissé se consumer stérilement leur flamme d’enthousiasme et de bonne volonté, se corrompre tant de forces vives ? On était toujours à les leurrer de la sortie prochaine, on les cajolait, on les comblait de distinctions et d’éloges hyperboliques, et en même temps, on gardait d’eux une peur manifeste, trahie jusque dans la faiblesse des répressions, le ridicule des punitions. On les jugeait en secret un ramassis incohérent, indiscipliné. Que faire, disaient les généraux, sans songer qu’ils se condamnaient eux-mêmes, de troupes non aguerries ? À qui s’en prendre, si elles ne l’avaient pas été ?

Certes, il y avait dans le tas, et parfois dans des compagnies entières, des saoulards, des chenapans et des lâches. Pas plus tard que l’avant-veille, la moitié d’un bataillon s’était présentée aux avant-postes, ivre, commandant en tête. D’autres avaient déserté leurs tranchées. Clément Thomas avait dû licencier les tirailleurs de Belleville pour fuite devant l’ennemi et refus de marcher. Mais ce ce que, sur plusieurs centaines de mille hommes tirés d’une capitale qui avait ses bas-fonds, il y avait d’inévitables élémens de désordre, devait-on juger à cet exemple la garde nationale entière ? Pourquoi ne l’avoir pas, dès le début, disciplinée ? Pourquoi n’en avoir pas tiré un noyau solide, qui eût fourni une véritable armée ? Vraiment, on était mal venu à lui reprocher son incapacité militaire, quand on avait tout fait pour l’entretenir, rien pour y remédier… Mais Martial était jeune, avait besoin de vivre. Qu’à Noisy quelques-uns se répandissent dans les maisons abandonnées, à la recherche des provisions et du bois ; que, dans les villages voisins, un pillage partiel défonçât armoires et tonneaux, brisât, pour les feux de bivouac, les palissades et les meubles, qu’y pouvait-il ? Qu’y pouvaient tant de lieutenans et de capitaines sans autorité, souvent sans morale, sortis d’élections déplorables ? Et n’était-ce pas la loi terrible de la guerre, qui, quand elle n’élève pas les caractères, les ravale, déchaîne la basse animalité ? Aussi, quand Thérould, absent depuis une heure, reparut, deux bouteilles de Porto blanc sous le bras : « Et, tu sais, provenance garantie ! Le marchand en répond, » Martial, sans s’enquérir davantage, trinqua de bon cœur avec les camarades. Le lieutenant, qui s’y connaissait, eut des clappemens de langue. Le vin était bon.

L’aube du troisième jour se leva dans le brouillard ; au dégel succédait un froid mordant. Dans la nuit finissante, dos mouvemens de troupes avaient annoncé la bataille. La garde nationale prit les armes. Derrière elle, l’artillerie des forts entamait la canonnade. Sur tout l’horizon en avant, le tonnerre se répercuta. Cette fois, on allait donner. Martial ne pouvait se défendre d’un trouble, son cœur battit à grands coups. Mais les quarts d’heure, les demi-heures, les heures passèrent. Le canon grondait toujours.

Ils avaient remis les armes en faisceaux, on attendait. Inemployé aussi, un régiment de mobiles, qui allait s’arrêter un peu plus loin, défila ; comme il passait devant le bataillon voisin, mal composé, des gardes les interpellèrent : « Hardi, les mobiles ! Chaud ! Chaud ! Vive la République ! « Ceux-ci répliquaient par des quolibets : « Hohé ! les Sang-impur ! Hohé ! la Trouée ! C’est votre tour ! » Ligne et mobiles détestaient la garde nationale, qui suspectait leur patriotisme. Un moblot se tourna, fit un geste obscène, accueilli par des huées. Le canon grondait toujours ; Martial, immobile, sentait croître son impatience douloureuse. Du bataillon voisin, un chant guerrier monta, l’inévitable Marseillaise. Piétinant sur place, comme des figurans d’opéra, des braillards hurlaient à pleine gorge :

Marchons, marchons !…
Qu’un sang impur abreuve nos sillons !…

Mais nul ordre ne venait. La masse gesticulante ne bronchait pas.

À ce moment, tandis que son cousin se morfondait, en réserve derrière d’autres réserves, le marin, Georges Réal de Nairve, accourait au galop du Bourget vers la Suifferie, pour rendre compte au Gouverneur. Le capitaine de frégate était passé depuis huit jours de l’état-major de Pothuau à celui du vice-amiral en chef la Roncière le Noury, qui avait désiré reprendre son ancien subordonné. Avancement qui, loin de flatter de Nairve, lui était plutôt à charge. Déjà, en quittant son fort, il avait éprouvé un désenchantement ; ces fonctions d’aide de camp, qui semblaient élargir son rôle, en réalité l’amoindrissaient. Que lui servait d’être mieux au fait des plans et des projets, s’il n’en voyait que davantage l’incertitude et la mollesse ? D’humeur grave, peu courtisan, il était plus à l’aise, surtout plus utile, dans le cercle restreint de ses fonctions primitives. Là, il était, comme sur son navire, le maître, faisant de bonne besogne, aimé, obéi. Les mâles figures des marins se tournaient vers lui, il lisait dans leurs yeux clairs le courage et la confiance. Maintenant, plus près encore des grands chefs, sa désillusion augmentait. Du courage, parbleu, on en avait à revendre ! Mais de confiance, point. Tous jugeaient la partie perdue, ne persévéraient que par discipline. Georges de Nairve, si sûr de l’avenir quand il ripostait à Jacquenne, dans le cabinet de Thévenat, si allègre lorsqu’il croyait à la sortie de la Marne, accomplissait aujourd’hui tristement sa mission. Il savait trop que cet assaut du Bourget, soi-disant destiné à conquérir, d’Aulnay à Garges, la plaine vaste d’où l’armée de Ducrot eût pu ensuite s’élancer, n’était, avec une diversion de Vinoy sur Gournay, et d’autres sur plusieurs points, qu’une bataille platonique, une satisfaction donnée à l’opinion réclamant toujours ou la lutte en détail ou la sortie en masse. Malgré lui, il se disait : pourquoi avoir refusé en octobre de garder le Bourget conquis, y avoir laissé écraser sans secours une poignée de braves, en déclarant alors la position « de nulle importance stratégique, » pour venir la reprendre en décembre, y faire massacrer sans résultat d’autres héros ?… De Nairve poussait son cheval : la situation était critique, les minutes valaient du sang.

Dans le Bourget en flammes, sur les fusiliers marins et le 138e de la brigade Lamothe-Tenet, qui se battaient en désespérés autour des barricades et des maisons, les obus français tombent de toutes parts. Il en vient d’une batterie placée par Trochu lui-même près de la Suifferie, du fort d’Aubervilliers, d’une autre batterie à Drancy. L’aide de camp a vu les marins écrasés par nos propres projectiles ; il court avertir Trochu et la Roncière. La seconde brigade, général Lavoignet, est arrêtée devant un mur blanc. Impossible d’avancer. En vain le lieutenant de vaisseau Peltereau, avec une compagnie de fusiliers, contourne le village, l’attaque à revers.

La gorge sèche, la voix altérée, le marin a rendu compte. Il attend la réponse de Trochu. Le généralissime, à cheval, l’a écouté d’un air placide, tournant vers lui son visage ennuyé. Georges retrouve, sous le képi d’or à visière carrée, ce front de chauve qu’affuble d’habitude un bonnet grec, alors que dans son grand cabinet du Louvre, en veston civil et pantalon garance, une pipe à la main, le général disserte interminablement ; de la même voix pondérée, le Gouverneur, sans émotion apparente, comme s’il attachait peu de prix à la partie qu’il jouait, dit que « c’est bien, qu’il va faire avancer des renforts. Le commandant peut aller en prévenir Lamothe-Tenet. »

De Nairve, péniblement impressionné, galope en sens inverse. Des renforts ! Il est temps. À quoi sert l’armée de Ducrot ? Pourquoi la Roncière a-t-il refusé au conseil de guerre d’hier le concours de la division Berthaut, sous le prétexte qu’en attaquant de deux côtés, les troupes se tireraient les unes sur les autres ! Que font, si l’on veut réellement sortir, les énormes réserves inactives ?… Il rentre dans la zone du feu, son cheval danse. Voilà le pont du chemin de fer, le mur blanc se rapproche. Les soldats de Lavoignet n’ont pas avancé d’une semelle. De Nairve prend à gauche, remonte ensuite vers l’église, où tout à l’heure il a quitté Lamothe-Tenet. Qu’a donc son cheval ? Un écart brusque a failli le désarçonner ; à quelques mètres, sur sa droite, un obus qu’il n’a pas vu venir éclate. Une flambée subite jaillit de terre, un vol acre de fumée et de mottes. De Nairve est loin ; sa bête emballée, les naseaux sanglans, hoche avec furie son chanfrein brisé, hennit de douleur, et l’emporte. Elle ne sent plus le mors, elle est folle. Dans une vision fulgurante, le marin aperçoit sa vie à travers un éclair, des maisons grandissantes d’où les coups de feu partent, une rue, un tumulte de marins bleus qui frappent de la crosse et de la baïonnette. Puis tout croule, en un éblouissement rouge et noir. Son cheval s’est abattu. De Nairve gît évanoui le long de sa bête, contre une barricade. Son front a porté sur un madrier… Quand il revint à lui, un médecin allemand, penché sur sa couchette, était en train de lui bander le crâne. Il vit l’uniforme étranger, des yeux bleus derrière des lunettes, le plafond de toile de l’ambulance, et, poussant un soupir, il s’évanouit de nouveau…

Martial, à cinq kilomètres de l’action, devant les faisceaux, battait la semelle. Il s’était habitué à la rumeur grondante. Décidément ce n’était pas pour eux ! Il lui semblait assister, derrière la toile, à une représentation à grand orchestre. Vers trois heures, quand le bruit cessa, Thérould, dont les grimaces et les bonimens étaient fort goûtés, monta sur une borne et, avec des gestes de pitre : — Messieurs et Mesdames, la grande opéra… tion est terminée ! C’est pour avoir l’honneur de vous remercier !… Et, tourné vers Paris invisible, il ajouta, au milieu des rires : Par ici la Sortie !

Un ordre courut, on s’en allait. À midi, Trochu, devant l’échec de la brigade Lamothe-Tenet, si héroïquement décimée que de la compagnie Peltereau il ne survivait que six hommes, et sans se donner la peine d’envoyer au secours du petit corps d’armée de Saint-Denis, seul engagé, une seule des innombrables troupes massées en arrière, avait rompu le combat, ordonné à Ducrot d’arrêter aussi son mouvement, d’ailleurs presque insensible. Quant à Vinoy, toujours sacrifié à Ducrot et réduit dans la nouvelle réorganisation des forces à une armée de réserve presque sans canons, il n’avait enlevé la Ville-Evrard que pour la voir perdre le même soir.

Martial, à reprendre la route de l’avant-veille, encore une fois vaincu sans avoir entendu siffler une balle, à rentrer dans la geôle plus lourdement verrouillée, dans ce Paris déjà enténébré par le crépuscule, rues noires et boutiques closes, remâchait son irritation. Autour de lui, on blaguait Trochu. Le froid cinglait. Quelqu’un dit : « Tout de même, il fera meilleur dans son lit que dans la plaine ! » Martial songea à l’armée des mobiles et de la ligne qui, d’Aubervilliers à Bondy, dressait ses tentes, au bivouac glacé, eut une satisfaction en pensant à l’atelier, où Nini l’attendait. Mais Thérould lui poussait le coude : « Regarde donc, ma vieille ! Non ! ce toupet ! » Ils venaient de franchir la porte de Pantin. Un attelage fringant les croisait. Dans une calèche pavoisée d’un drapeau de Genève, de beaux messieurs se carraient. « Mais c’est Blacourt ! » s’exclama Martial. Et il reconnut les chevaux gras et luisans. Voilà donc où ils avaient passé ! Blacourt en avait fait don, comme de sa précieuse personne, à une ambulance. Derrière la calèche suivait, tiré par deux rosses, un omnibus ignoble, destiné aux blessés. Le contraste était tel que des murmures et des ricanemens conspuèrent le double équipage. — Ne vous pressez pas ! cria Thérould, et surtout n’en ramassez pas trop ! — Si l’on ne voyait que des ambulances pareilles ! grommela le chapelier.

Heureusement, il y en avait d’autres. Pour quelques inutiles, oisifs protégeant leur peau, curieux de pitié malsaine, bien des dévouemens sincères se consacraient à l’œuvre de secours, ne reculant devant fatigues ni dangers. Aujourd’hui même, un brancardier des ambulances de la Presse, le frère Néthelme, de la Doctrine chrétienne, relevant les blessés sous le feu, avait été frappé mortellement. Paris, à mesure que ses souffrances croissaient, redoublait de tendresse et de pitié pour les blessés, les malades et les pauvres. Au Grand-Hôtel, au Corps législatif, dans les innombrables ambulances où Américains, Belges, Suisses, Anglais rivalisaient de zèle avec la charité française, par milliers les blessés étaient recueillis et soignés ; mais, en dépit du bon vouloir, de l’argent prodigué, des dons en nature, entretien de cantines et fournitures de vêtemens, une effrayante mortalité sévissait. Inévitablement les foyers d’infection s’étendaient ; presque tous les amputés succombaient. La nourriture insuffisante et malsaine, graisses immondes, animaux d’égout, la rigueur du froid féroce depuis novembre, décimaient la ville ; la petite vérole, la bronchite et les pneumonies emportaient chaque semaine des milliers de victimes. Enfans et vieillards périssaient ; les cimetières urbains, trop étroits, regorgeaient.

Il était dix heures du soir quand Martial tourna la clef dans la serrure. Il poussa la porte, entra dans le noir.

— C’est moi, n’aie pas peur !

Un cri de joie. Nini, sautant du lit, rallumait la chandelle, passait en hâte un jupon :

— Te voilà ! Tu n’es pas trop éreinté ?… Et, le prenant dans ses bras, elle l’étreignait. Il sentit contre lui palpiter le torse jeune. Sous la chemise entr’ouverte, il percevait la rondeur du sein et le battement du cœur. Il fut remué jusqu’au fond de lui par cette ardeur de tendresse, cette offre, ce don spontané.

— Tu vois, dit Nini, je t’attendais bien sage, j’étais au lit à sept heures pour avoir plus chaud.

Économisant le feu et la lumière, Paris finissait sa journée de bonne heure, s’endormait tôt. Les petits ménages se couchaient comme les poules.

— Mais ton rhume ? gronda Martial. Recouche-toi bien vite.

Elle ne voulait rien entendre, s’enveloppait d’un châle. Et, dans l’atelier si froid que leurs haleines se condensaient, c’était un gentil remue-ménage, le café préparé sur une lampe à alcool, servi comme par enchantement, un babil gai. Elle lui faisait raconter ses journées, s’inquiétait, riait aux exploits de Thérould. Ils mordaient à belles dents dans le gros pain bis, trop dur, le trempaient dans ce café noir qui avec le chocolat et le vin étaient le plus clair de l’alimentation, soutenaient la fièvre de Paris. Martial faillit s’étrangler, retira un brin de paille d’une bouchée.

— Diable, le pain se mélange.

Depuis dix jours, tout pain blanc avait disparu, toute vente de farine était interdite. Une panique avait suivi, emplissant certains quartiers de tumulte et de rassemblemens. Le bruit du rationnement imminent courait. Mais un arrêté du maire, Jules Ferry, avait démenti cette crainte, promettant que la consommation du pain ne serait pas limitée. Toujours la peur de l’opinion ; comme si, dans toute ville assiégée, on ne devait pas, et dès le premier jour, prescrire le rationnement des ressources.

Nini, à son tour, disait ce qu’elle avait fait, la gentille attention de Mme Thévenat venue voir si elle n’avait besoin de rien. Comme le temps lui avait paru long ! Elle ne pouvait plus se passer de son ami, trouvait un réconfort à cette affection simple et vraie, qui, née des circonstances, fleur délicate de ces ruines, avait poussé de si brusques racines. Ils étaient émus de songer qu’il avait fallu tant de misères pour les rapprocher, changer leur liaison, qui sans elles n’eût été qu’un caprice charmant, en un lien solide de joies et de souffrances ; au lieu d’une ivresse passagère, ils connaissaient ce qui est le véritable amour, la vie partagée, rendue l’un à l’autre plus facile et plus douce.

— Allons, fît Martial, au dodo !

Serré contre elle, dans le petit lit, il éprouvait maintenant une tristesse : le regret de cette bataille perdue, de tous ces jours gâchés ; et à son amertume se mêlait le bonheur d’être là, d’être aimé, une reconnaissance pour celle qui, de vivre étroitement ces heures de détresse avec lui, en allégeait le poids. Il jouissait de sentir le frémissement du corps délicieux, son abandon confiant, et la mollesse de cette minute, tandis que là-bas, dans la plaine, en arrière, des morts, sur la terre gelée si profond qu’on n’y pouvait dresser les tentes, l’armée grelottait, souffletée par l’âpre bise. Le lendemain matin, dans la cuisine, Martial, pour se laver, dut briser la glace du seau. Les vitres disparaissaient sous d’épaisses arborescences. Ce qu’il devait faire froid là-bas !… Si froid qu’on évacua dans la journée des centaines d’hommes aux pieds gelés. Il fallait fendre le pain à la hache. Le vin n’était qu’un bloc dans les tonneaux. L’eau, que les corvées allaient puiser au canal de l’Ourcq, durcissait en route. Faisant feu de tout bois, brûlant charpentes et meubles des villages abandonnés, on vit durant quatre jours, autour des maigres brasiers, tourner mobiles et lignards, misérables à faire pitié. Pelotonnés dans leurs couvertures, ils jonchaient le sol, ou par troupeaux erraient dans la rafale, sous leurs loques. Le thermomètre descendit à 15 degrés. L’oisiveté achevait tout. Beaucoup de mobiles se ruèrent alors vers les portes, en criant : « Vive la paix ! » Ils le criaient encore au passage des généraux, qui, pour la plupart, sous leur air renfrogné, pensaient comme eux. Un corps d’armée de 32 000 hommes était tombé à 17 000. L’artillerie allemande ne cessait de sillonner d’obus la plaine. On ne put même obtenir l’armistice habituel pour l’enterrement des morts. Leurs cadavres sans sépulture se momifiaient, racornis au point de sembler des corps d’enfans. Quand l’armée eut bien souffert et que toute opération fut ainsi démontrée impossible, Trochu donna l’ordre de reprendre les cantonnemens.

Ces quatre jours, Martial ne put travailler ; le froid sibérien, tel qu’il n’en avait jamais vu de pareil, prenait aux moelles, engourdissait la pensée. Dans l’atelier, en dépit des calfeutrages improvisés, il semblait qu’on fût dans la rue. Il gelait jusqu’au coin du poêle, bourré pourtant de cotrets obtenus à grand’peine, — une folie de Martial, inquiet de voir retousser Nini. La réserve du tiroir baissait de plus en plus. Il ne restait que quatre-vingts francs. Allons, il faudrait toucher les trente sous de la garde nationale ! Les journées si courtes, entre le matin gris et la nuit noire dès quatre heures, paraissaient d’une longueur mortelle. Impossible de toucher un ébauchoir ; les maquettes, sous leurs linceuls raidis, étaient toutes crevassées, L’Andromède pétrifiée semblait une vieille. Eût-on pu manier la glaise, l’envie manquait. Cette vie anormale dévorait tout. L’artiste diminuait dans l’homme. Lire, s’évader dans le rêve ? Mais les yeux se détachaient de la page. Comment oublier une minute la réalité tragique ? L’univers se limitait à la ville investie, à ce siège qui durait depuis cent trois jours, à la dureté du présent et à l’inconnu de l’avenir.

Martial essayait de tromper son impuissance en sortant, en se mêlant à la vie des autres. La rue Soufflot, avec ses maisons rares, ses passans filant comme des ombres, avait dans le silence et la neige un aspect de lointaine province. Presque plus de fiacres, les omnibus se traînant à de longs intervalles. Les volet clos de la crémerie Groubet, sous le balancement de l’enseigne, la vache rouge en zinc, lui rappelaient avec un serrement d’estomac les repas évanouis. C’était le bon temps ! On ne mangeait plus maintenant que de la morue et du riz, et, une fois par semaine, de la viande salée. Et encore, pour obtenir cette pauvre ration, il fallait que Nini se donnât tant de mal ! Il revit la Nini de juillet, aux joues de pêche, aux yeux de lumière sous les frisons dorés, sa robe large de tussor à petits plis et à grands volans. L’image de son amie, avec ses yeux meurtris et ses pommettes pâles, l’obséda d’une tristesse étrange. Autour de lui, il remarquait, aux visages, cette même maigreur et ce teint jaune, accusant privations, soucis, et toujours l’idée fixe, la hantise obsidionale, qui selon les natures rendait irritable ou morne. Boulevard Saint-Michel, il s’amusait à voir derrière la vitrine d’un bijoutier, à la place des colliers scintillans et des bracelets d’or, des œufs frais dans la ouate des écrins. Tous les commerces languissaient. On ne vendait plus que ce qui avait rapport aux besoins immédiats, soulageait la faim, le froid. Un ciel terni, au-dessus des toits blancs et des cheminées noires, pesait comme un couvercle. La Seine était gelée.

Martial, avec Thérould, perdit toute une soirée dans les clubs, en rapporta une impression de salles sombres et tristes, de braillerie vaine. Pourtant, ce n’était pas le patriotisme qui manquait à ces gens, mais d’être intelligens, de comprendre, de savoir… Il se débitait là des bourdes énormes. « C’est effrayant, songeait-il, quand on se met à plusieurs, la somme de crédulité, d’imbécillité qui en résulte ! » Les journaux soufflaient sur cette braise, tous hostiles au gouvernement, les conservateurs pleins de réticences et de pusillanimité, les rouges, de bravades et d’injures.

Le 27, succédant au froid polaire, la neige se mit à tourbillonner. Ses flocons drus et craquans étoupèrent l’espace, recouvrirent la ville et les toits de leur suaire éclatant. En même temps, une rumeur sourde retentit, un grondement d’orage à travers la blanche tombée silencieuse. Le bruit s’éleva avec l’aube, grandit avec le jour. On se disait : c’est dans la direction des forts de l’Est et du plateau d’Avron. Et, si habitué qu’on fût aux canonnades, il y avait, dans la continuité de celle-ci, une violence singulière qui à la longue angoissait. Les gens se regardaient, une même question dans les yeux. On s’attroupait aux portes des mairies. Enfin, la nouvelle si longtemps jugée absurde, impossible, courut. L’ennemi foudroyait les forts. Le bombardement était commencé.

XIV

En arrivant à Bordeaux, Poncet, au sortir de la gare, grimpait avec sa femme dans un triste omnibus d’hôtel ; ils se sentaient dépaysés et las, furent cahotés, sans le moindre plaisir de curiosité, sur le pavé boueux. À travers les vitres, ils apercevaient la courbe majestueuse des quais, bordés de façades sombres et monumentales, l’immense déploiement de la Garonne, hérissée de coques et de mâts, qui profilaient sur le ciel gris l’enchevêtrement des vergues, encore lisérées de neige. Rue du Pont-de-la-Mousque, étroite et noire, l’omnibus s’arrêta. Leur mélancolie s’accrut, dans l’hôtel comble, où ils purent obtenir à grand’peine une chambrette sur une arrière-cour. Les murs étrangers, la tristesse du soir ajoutaient à leur exil, à leur humiliation de fuite.

Le lendemain, dans le tourbillon des courses, des occupations, leur mauvaise impression s’atténuait. Ils étaient dans une ville autrement vivante que Tours, où la Délégation n’avait imprimé qu’une animation passagère. Bordeaux, avec ses rues bruyantes, ses beaux magasins, avait une magnificence de grande cité, une atmosphère moins molle, fouettée par la vivacité de la mer et la sécheresse du midi proches. Restaurans, cafés, théâtres étaient pleins. À la population déjà dense de la capitale du Sud-Ouest se mêlait, dans une installation hâtive, dans un brouhaha de bon accueil, cette masse flottante, émigrée de Tours et de Paris, qui, des membres de la Délégation et du personnel des ministères jusqu’au remous d’individus que tout gouvernement traîne avec soi, comptait tant de purs dévouemens parmi tant de zèles suspects et d’âpres convoitises. Un flot nouveau de quémandeurs, fournisseurs aux aguets, inventeurs tous de génie, ambitieux politiques, venait grossir les rangs serrés des premiers postulans. Aux chants patriotiques, aux crieurs de presse, aux réunions publiques, aux défilés de gardes nationaux qui, musique en tête, sillonnaient les rues, on reconnaissait les opinions plus républicaines de cette foule qui, le 4 septembre, avait renversé de son socle, jeté dans le fleuve la statue équestre de Napoléon III. Beaucoup de francs-tireurs de trottoir évoluaient belliqueusement sur les allées de Tourny. Matin et soir, sur le champ de bataille des tables d’hôte, il se consommait un grand massacre de cèpes à l’ail, de cruchades à la graisse et de saucisses à la Brunette. Les grands services s’organisaient. À l’Hôtel de Ville et à la division militaire, les bureaux de la guerre reprenaient, sur des tables volantes, entre des paravens, leur labeur forcené qui mettait debout régimens et batteries, activait l’immense création des ressources de toutes sortes ; à la Préfecture, on faisait place aux employés du ministère de l’Intérieur. La marine se casait dans un bâtiment de dépôts ; les Postes et Télégraphes au rez-de-chaussée du Grand-Théâtre. Crémieux, avec la Justice, fut logé à l’hôtel Sarget, dont le vaste balcon de pierre lui servit dès le lendemain aux harangues populaires. Glais-Bizoin, à cette nouvelle, accourait du camp de Conlie, pour prendre sans retard sa part d’importance. Avec ses goûts modestes et son sans-gêne habituel, il se contentait d’un petit logement place des Quinconces, recommençait sa vie d’audiences en plein air, son agitation de mouche du coche ; son triomphe était de passer en revue la garde nationale, en l’absence de Gambetta et en compagnie de Crémieux ; emmitouflés de macfarlanes et de cache-nez, les deux vieillards allaient alors du même pas, se tenant par le bras, — pour que l’un ne précédât pas l’autre.

M. Thiers, qui avait retenu l’entresol de l’hôtel de France, rue Esprit-des-Lois, arrivait sans se presser, avec sa petite cour. Circonspect, il regardait, écoutait. Toute sa politique tenait dans ce mot : attendre. Tandis qu’aux armées, Gambetta accordait son âme avec celle de Chanzy, dans la brève entrevue où tous deux unissaient leur foi au triomphe final de la France, courait de là essayer de galvaniser Bourbaki, à Bourges, l’ancien ministre de Louis-Philippe, dans l’attitude que lui avaient donnée son opposition primitive à la guerre, le dévouement de ses voyages auprès des puissances, sa conviction de l’armistice nécessaire, se préparait paisiblement à recueillir la succession du pouvoir, le jour où ceux qui le confisquaient seraient usés. Une partie de la France escomptait cette inévitable réaction, comptait sur lui. On le considérait comme le sauveur probable ; on avait foi dans sa modération, son bon sens, ses lumières ; et personne n’y croyait autant que lui.

Les journaux de Tours et ceux qui, n’ayant pu y trouver place, paraissaient à Poitiers et à Nantes, affluèrent, ajoutant à la zizanie des feuilles locales leurs ardentes revendications de partis. En face de tout cela, la présence attentive du corps diplomatique matiqiie, suivant la Délégation à Bordeaux, comme il l’avait suivie à Tours, ambassadeurs, chargés d’affaires, attachés de légation, tous moins disposés à des interventions de sympathie efficace, que préposés à une surveillance méfiante, prête à profiter des fautes et à exploiter la situation. Seul toujours, pour correspondre avec l’Europe, le représentant de Jules Favre, le comte de Chaudordy, dont l’éloquente protestation contre les procédés barbares de la guerre allemande venait de retomber sans écho. La France, sous les yeux impassibles de la diplomatie européenne, demeurait isolée, au ban de la pitié du monde civilisé. Elle-même, avec un entêtement farouche, s’obstinait à rester à l’écart. Une conférence était sur le point de se réunir à Londres, la Russie ayant profité de notre abaissement pour dénoncer le traité de 1836, qui limitait à dix bateaux sa flotte sur la Mer-Noire. La France, première signataire du traité, eût dû être la première représentée. Gambetta souhaitait que Jules Favre se rendît à Londres, pour parler au nom de la République ; il eût pu en même temps constater de visu les efforts, les ressources de la province. Chaudordy insistait vivement, espérant que, la conférence transformée en congrès, on pourrait enfin préparer la paix, dans des conditions meilleures. Mais, devant l’intransigeance de la presse avancée, prônant le dédain silencieux, Jules Favre et le gouvernement, par peur de l’opinion, se refusaient à demander à Bismarck l’humiliant sauf-conduit.

Ainsi, l’exode de Tours à Bordeaux n’avait rien changé à la lutte solitaire et désespérée. Par une force irrésistible, qui, en dépit de la faiblesse du gouvernement de Paris, montait de l’âme du peuple des faubourgs, et qui en province, en dépit des campagnes aveulies, s’élançait de l’âme de Gambetta, le cours des événemens aboutissait à ce mot que le conseil de l’Hôtel de Ville, malgré Picard, résigné d’avance à la capitulation, malgré Jules Favre, désormais sans illusions, avait fait placarder aux murs, en réponse aux ouvertures de De Moltke : — Combattre !

Poncet, vite familiarisé avec ses habitudes nouvelles, le chemin qui de son hôtel le menait au bureau de la Commission, repris à la fièvre du travail, retrouvait avec plaisir les visages connus ; d’autres lui devenaient vite familiers. Sous le hâle de la peau brune et l’éclat des yeux noirs, dans la vivacité gasconne, il lisait ses propres préoccupations. Bordeaux ne lui semblait plus une ville étrangère. Jusque-là, il avait cru que Paris seul était la France, qu’en dehors de ses écoles et de ses musées, de son vaste rayonnement d’industrie et d’idées, il n’y avait que vie réflexe, inertie et langueur ; la province lui apparaissait arriérée et stérile. Et voilà que Tours, puis Bordeaux, lui révélaient des capitales subites, pleines d’un ressort imprévu, et d’inépuisables ressources. Il avait senti palpiter sous ses pieds une France inconnue, partout vigoureuse et féconde. Et, si le sort voulait qu’après Tours, Bordeaux succombât, il y avait d’autres foyers intacts, d’où la flamme ne demandait qu’à jaillir. Il y avait Lyon avec ses fourmilières d’ouvriers, Marseille la riche, Toulouse dorée de soleil, Nantes et ses vaisseaux, Grenoble et Clermont, dans la montagne. Il y avait, au cœur des plaines et des imprenables plateaux boisés, toute une réserve de villes, où, dans le cliquetis des armes et le hennissement des chevaux, des centaines de milliers d’hommes pouvaient surgir. Partout, c’était la patrie. Comme il aimait Gambetta de ne pas douter d’elle, de l’avoir réveillée de la torpeur où depuis dix-huit ans elle se corrompait dans un bien-être sans grandeur, livrée au culte lâche de l’argent ! Comme il l’eût voulue plus virile encore, tout entière debout, sans arrière-pensée de paix déshonorante et de vil repos ! Et, dans sa religion filiale, son amour jaloux, il eût voulu lui faciliter la besogne, mettre à son service le peu de science qu’il possédait. Il en revenait, lui qui n’aurait pas tué une mouche, lui qui n’avait d’autre idéal que la paix des peuples et le bonheur des pauvres, à son obsession : le moyen de détruire et de chasser l’envahisseur ; à sa dure cruauté opposer une terreur pire, tuer enfin la guerre par la guerre, en la rendant si terrible, qu’épouvantés, ces civilisés pareils à des barbares fissent trêve à leurs moissons sanglantes, pour laisser grandir sous le soleil la vraie moisson, le blé sacré, le pain de tous.


Le même soir, une petite colonne, péniblement, cheminait aux lianes d’une vallée, gravissant la côte, vers le remblai de la ligne ferrée de Tonnerre à Dijon. Elle avançait avec prudence ; le pays montueux et boisé n’était occupé que par quelques avant-postes garibaldiens, et constamment traversé par les reconnaissances et les réquisitions prussiennes. Les hommes pliaient sous le sac, les mulets tiraient dans la neige. C’était une compagnie du génie auxiliaire qui escortait Charles Réal et ses torpilles ; on espérait faire sauter le lendemain, à l’aube, un pont du chemin de fer. Le petit village de Romont montra ses toits blancs au loin parmi les arbres. À mesure que Charles approchait, il distinguait des allées et venues suspectes, des apparitions d’uniformes sombres, aussitôt disparues. Soudain, comme les premiers éclaireurs de la compagnie atteignaient un taillis bordant la route, une voix rude leur cria : — Qui vive ? Ils répondaient : — France ! On s’abordait, on se reconnaissait. C’était un peloton isolé de francs-tireurs.

La stupeur de Charles n’eut d’égale que sa joie, lorsque, sous le costume gris de fer, hautes guêtres de cuir et béret à cocarde, il vit venir à lui un gaillard bien découplé, qui, en le regardant, s’écriait après une courte hésitation : — Comment, c’est vous, Réal ! — Frédéric !

Du diable si tous deux s’attendaient à se retrouver dans ce coin perdu d’avant-garde ! Le plus étonné était Frédéric. Qu’il fût là, lui, c’était tout simple. Depuis la surprise d’Autun, il avait quitté la ville, rejeté tout entier à l’imprévu fiévreux des coups de main et de l’aventure. Réal, en deux mots, le mit au fait. Ils éprouvaient un égal plaisir à se serrer la main, à ce miracle de leur rencontre, au milieu de la tourmente qui arrachait tout, balayait les familles comme des feuilles sèches ! Se revoir ainsi, dans ce froid d’isolement et de mort, leur faisait chaud au cœur. Jamais ils n’avaient senti à ce point qu’ils étaient parens, liés par la force obscure du sang ; jamais, avec leurs différences de caractère, ils n’auraient cru trouver un tel réconfort à cette communion d’amitié. Frédéric exigeait que, sitôt le cantonnement assuré, Charles fût son hôte. Il partagerait la soupe au lard, et l’on dédoublerait le lit : Ah ! ça ne ressemblerait pas à Charmont ! Que de temps et d’événemens depuis le mariage d’Eugène ! Où était chacun maintenant ?… Charles, à ce souvenir qui était son inquiétude de toutes les minutes, devint si triste que Frédéric n’insistait plus. Au bout d’une heure, la voiture d’explosifs remisée dans une grange devant laquelle une sentinelle montait la garde, ils s’attablaient, le capitaine du génie en tiers. Le feu dansait dans la cheminée ; le vin rouge dans les verres égayait la nappe : deux torchons de toile bise ; les choux de la soupe embaumaient. On avait tant de choses à se dire ! on se quittait demain… Frédéric conta son existence errante, depuis la surprise manquée des Prussiens sur Autun ; trois semaines au plein air, avec des repas et des sommeils de hasard, des affûts de Mohican, parfois des coups heureux, un étrange monde de compagnons ; sa petite troupe restait homogène, grâce à une surveillance rigoureuse ; mais, autour de lui, quelle anarchie ! Charles abondait. Il y eut un silence ; le capitaine du génie hochait la tête. On parla de la surprenante inertie de l’armée des Vosges. Garibaldi était malade, cloué sur un lit de douleur. Mais Bordone ? puisque au demeurant c’était le chef réel ! Ignare et tranchant, vain de sa fortune, fanfaron de promesses, il se bornait à exploiter son ascendant, jouissait de l’heure présente, à l’abri du vieillard, dont la célébrité républicaine, la gloire internationale, imposaient à Gambetta et à Freycinet des ménagemens et des égards qu’ils n’avaient pas toujours pour les généraux français. Les seules opérations de guerre qui se fissent dans la région, on les devait à Crémer, dont la fougue et la résolution osaient. « Un lapin ! dit le capitaine du génie… Soiffard, mais énergique ! » À Nuits, le 18, il avait livré, contre l’armée de Werder, descendue de Dijon, une bataille meurtrière et glorieuse. Tout le jour, avec un régiment de marche, 800 mobiles de la Gironde, la 1re légion du Rhône et 20 pièces, il avait défendu Nuits et le plateau de Chaux. Il tuait ou blessait aux Allemands 900 hommes et 55 officiers, et si, faute de munitions, il battait en retraite, son acharnement intimidait ses adversaires au point que, loin de poursuivre, ils s’étaient repliés sur Dijon.

Un long moment, avant de se coucher, Charles Réal et Frédéric revenaient à la pensée des leurs, au sort de la famille dispersée ; à l’aube, ils se séparèrent, après s’être embrassés. Charles se remettait en route, vers le pont qu’il allait détruire. Frédéric avait une longue étape, devant, à vingt kilomètres de là, essayer de surprendre des uhlans en réquisition…


Trois jours auparavant, tandis que M. Réal partait d’Autun pour son expédition, bien inquiet sur le sort de ses fils : Eugène au Mans, Louis attaché au quartier général de Bourbaki, à Nevers encore, mais où demain ? et Henri, le pauvre, si enfant, si seul, malgré l’appui de son oncle ! — un jeune zouave, perdu dans le rang, se morfondait sous la bise glacée aux abords de la gare de Decize. Dans un désordre inexprimable, le 20e corps embarquait. Ligne, mobiles, artilleurs, cavaliers, services divers affluaient, s’entassaient, encombrant les quais, piétinant la neige. Le 3e zouaves de marche, depuis des heures, attendait son tour. Qui eût reconnu, au front rasé sous la chéchia trop large, au visage gamin creusé déjà, au corps endolori dans la défroque des braies et de la veste de rencontre, le coquet, le fier adolescent qui, guides hautes, naguère conduisait avec tant de maestria le phaéton dans l’avenue de Charmont, l’Henri amoureux de Céline, satisfait de vivre et ne doutant de rien ?

Immobile, appuyé sur son chassepot et courbé sous le sac, il contemplait à droite et à gauche, avec des yeux bouffis de sommeil, la masse remuante de son bataillon aligné. Une palissade les séparait de la voie. Les wagons noirs, à la queue leu-leu, s’allongeaient, débordans d’hommes dont on voyait bras et têtes s’agiter. Les rails étaient jusqu’à perte de vue couverts de trains en souffrance, de files de locomotives et de voitures, bondés d’hommes, de munitions et de chevaux. C’était une bousculade, des cris, des ordres ; le personnel affolé courait en tout sens… Ainsi commençait, dans les pires circonstances, avec un défaut total d’organisation matérielle, le gigantesque mouvement excentrique qui jetait vers l’est la première armée, avec le plan confus de débloquer Belfort au passage, et de couper ensuite les communications des Allemands, par une marche sur les Vosges.

Gambetta, durant son séjour à Bourges, avait usé sa chaleureuse conviction à presser Bourbaki. « Il n’y a que vous en France qui croyez la résistance possible ! » s’écriait le général. Et, arguant de la décomposition de ses troupes, il renonçait à secourir Chanzy, non par manque de camaraderie, car il était tout dévouement chevaleresque, mais tant la perspective de marcher avec des recrues à une défaite qu’il préjugeait certaine, effrayait l’ancien commandant des vieux soldats de la Garde. Alors, de guerre lasse, Gambetta, revenant à son dernier espoir, l’idée fixe qui le poussait à la délivrance de Paris, au lancement têtu, infatigable d’armées convergentes, lui ordonna la reprise de l’offensive, la marche sur Montargis et Fontainebleau. À contre-cœur, Bourbaki obéissait, l’armée s’ébranlait enfin. Mais, de Bordeaux, Freycinet avait conçu un projet plus vaste, projet dont on avait parlé déjà ; abandonné, repris… Au lieu de s’acharner au centre, pourquoi ne pas tenter une diversion puissante, sur le point faible de la circonférence, la ligne de ravitaillement ennemie ? Longtemps, pour ce coup de force, il avait compté sur Garibaldi à Autun, et sur Bressolles à Lyon, mais l’armée des Vosges ne bougeait pas, le 24e corps était lent à s’organiser. L’armée de Bourbaki serait un plus puissant bélier… Les plans du délégué et du ministre se contrariaient. Freycinet, confiant dans ses propres combinaisons, supplia Gambetta de renoncer aux siennes et lui envoya pour le persuader son mandataire habituel, M. de Serres, qui n’était pas étranger au plan de l’Est. Ce jeune ingénieur des chemins de fer, accouru d’Autriche au début de la guerre, et jusque-là sans fonctions précises, mais actif, intelligent, aimable et à qui ne manquaient ni la prévoyance, ni l’énergie, était le confident de Freycinet, un sous-délégué officieux, sans cesse par chemins entre les bureaux de la Guerre et les généraux. À Gambetta, objectant le mouvement commencé, il démontrait les beautés de l’opération lointaine, et le ministre s’était laissé convaincre, subordonnant son acceptation à celle de Bourbaki : celui-ci, trop heureux d’éviter toute rencontre immédiate avec Frédéric-Charles, souscrivait volontiers à un parti qui l’éloignait momentanément des armées allemandes.

Le transport de l’armée de l’Est, composée des 18e et 20e corps auxquels allaient s’adjoindre le 15e le 24e et la division Crémer, en tout plus de 100 000 hommes, commençait aussitôt pour les deux premiers corps. Mais la Compagnie de Lyon et celle d’Orléans, prises à l’improviste, ne parvenaient pas, en dépit des colères et des menaces du délégué, à suffire à ce transit prodigieux. Pénurie de wagons vides, incroyables entassemens de wagons pleins, que l’intendance conservait en magasins roulans, s’obstinait à ne pas décharger ; insuffisance du personnel d’équipe, qui depuis l’appel aux armes n’était souvent que de vieillards et d’enfans ; pluie d’ordres contradictoires sur les employés ahuris, cédant au plus galonné, chacun voulant être servi à la fois ; nulle direction d’ensemble réglant la formation des trains, les graphiques de marche ; et, par-dessus, la complète ignorance des états-majors et des troupes aux manœuvres de l’embarquement et du débarquement, un pêle-mêle de régimens, chevaux, canons, voitures envahissant les gares, à Bourges, à la Charité, à Nevers, à Saincaize. Décidée le 20, l’opération pouvait à peine commencer le 23, et cette tentative énorme, dont tout le succès dépendait du silence et de la rapidité, s’ébruitait, se traînait, en un tumulte stérile, un enchevêtrement inextricable.

Henri, à qui le froid donnait envie de pleurer, lâcha un juron ; il s’efforçait de paraître crâne, jouait à l’endurance du brisquard. Mais, devant lui, le feu des grandes bûches de Charmont ronflait dans le poêle de la salle à manger. Sa faim sourde se repaissait d’une vision de table chargée de plats. Un coup de coude lui défonça les côtes.

— Passe-moi du tabac, mon fi !

Son voisin, un grand diable, sec comme trique, dont le nez d’oiseau de proie pendait entre des moustaches phénoménales, sur une bouche fendue, loucha terriblement, par plaisanterie :

— La fumée, vois-tu, ça creuse ; mais une chique, ça nourrit.

Ce chevronné, vétéran d’Algérie, de Crimée et du Mexique, dont la vie n’avait été que de remplacemens, et s’était bronzée aux camps, avait pris en amitié ce blanc-bec, d’autant plus tendrement qu’il l’avait vu jeune, gauche, les poches garnies, et ce qui ne gâtait rien, neveu du colonel. Rombart, moniteur patient, avait inculqué à Henri les notions de l’art militaire : comment on paquette un sac, comment le parfait zouave roule sa ceinture et coiffe sa chéchia. Avec cela, et le port d’armes, on allait au bout du monde ! Rombart était fier des progrès de son élève, admirait en lui sa propre science. Il lui décocha une autre bourrade amicale, d’avertissement cette fois. « Hep ! v’là le colo ! Il a de la tournure, ton oncle ! »

Le colonel Du Breuil, mécontent de l’attente, passait en avant du front ; suivi d’un adjudant-major, il allait relancer le chef de gare. Barbiche raide, profil austère, sa canne légendaire à la main, il hâtait son pas encore vif. Les voix tombèrent ; on l’accompagnait du regard.

Henri, une fois de plus, se sentit déçu. Il eût voulu que son oncle, par un clin d’œil, lui marquât qu’il s’apercevait de sa présence, il ne se rendait pas compte qu’absorbé par tant de soucis le colonel avait d’autres préoccupations ; il le supposait prévenu contre lui, ennuyé de son inexpérience, doutant de ses qualités. Là où M. Du Breuil, soucieux de la responsabilité que lui avait confiée son beau-frère, s’était borné à de la réserve, veillant en dessous à ce que l’enfant fût bien traité, Henri découvrait de la froideur, l’injure d’un traitement immérité. Cette distance qui souvent sépare, d’une incompréhension méfiante, les très jeunes des très vieux, il la mesurait tout à coup, maintenant que son oncle était devenu son chef. Il le rendait responsable de toutes les déceptions qui avaient fondu sur lui, froissé son enthousiasme. D’abord son dépaysement violent à s’incorporer, atome infime, à ce chaos de troupes de misère, à subir du jour au lendemain le froid, la fatigue des marches, le manque d’abri pire que la hideur des logemens ; et puis cet habillement qu’on lui avait distribué faute de neuf, le costume d’un zouave mort à l’hôpital ! Il avait fallu recoudre la ceinture du pantalon bouffant ; la veste était trouée aux coudes, tachée de graisse ; cela l’humiliait. Le plus dur était cette obéissance forcée, cette abdication perpétuelle de la volonté, insupportable à ses dix-huit ans avides d’indépendance et gonflés du contentement de soi. Il était parti pour la victoire, une libre vie d’aventures, et, depuis dix jours, il tirait la jambe, de halte en étape, par les villes en désarroi, qu’il traversait obscur, par cette plaine sinistre de Saincaize, aux bivouacs de neige fangeuse.

Un ordre retentit ; une poussée. Cette fois on allait partir ! Détendu comme par un ressort, Henri s’élança dans la cohue des camarades. Partir ! L’espoir miroita. L’avenir s’ouvrait… Et, en wagon, on aurait chaud.

Ils arrivaient sur le quai, voyaient déjà se former leur train vide. Mais en même temps qu’eux des artilleurs avaient pénétré. Un jeune colonel, figure tourmentée, voix tranchante, criait que ces wagons étaient les siens, serviraient à ses hommes et à ses chevaux, sommait le chef de gare d’ajouter des trucks pour les canons et les caissons. Voilà assez longtemps qu’il attendait ! Mince, bien pris dans son uniforme d’artilleur de la Garde impériale encore élégant sous l’usure, Jacques d’Avol parlait d’un ton sans réplique. Mais le colonel Du Breuil s’avançait, plus grand, avec sa belle figure respirant le calme et la volonté. Entre eux, le chef de gare se récusait, d’un geste découragé.

— Ce train m’appartient, mon colonel, dit M. Du Breuil.

Il avait reconnu le commandant de l’artillerie du 20e corps, avec lequel plusieurs fois depuis Tours il avait eu des rapports froids. Il sentait en d’Avol l’ennemi de son fils, et, sous sa politesse hautaine, une hostilité remontée jusqu’à lui. La présence de l’évadé de Metz blâmait l’absence du prisonnier de Mayence ; elle insultait, de son reproche tacite, à ce qu’il avait de plus cher au monde, son amour paternel et son sentiment militaire. Mais la conduite de Pierre ne justifiait pas une telle sévérité ; M. Du Breuil percevait vaguement autre chose, et, dans ce mépris silencieux, un motif personnel de haine, quelque intime blessure cachée.

D’Avol l’avait reconnu, et de le voir lui fut aussi une irritation. Tout l’irritait : cette campagne qu’il avait ouverte d’un tel tressaut de cœur, avec le premier coup de canon de Beaune-la-Rolande et qui depuis n’avait été que boues, fuites et inaction ! Ne s’était-il échappé de Metz que pour retomber dans le même cloaque, la même succession de catastrophes ? Il répondit :

— Vous faites erreur, ce train est à moi.

Et comme le colonel Du Breuil protestait, arguant de sa priorité d’occupant, il répliqua sèchement :

— Permettez. Je commande.

Ses fonctions spéciales, ordinairement remplies par un général, lui donnaient le pas. M. Du Breuil, dont l’ancienneté d’âge et de services devait s’incliner devant cette jeune autorité, souffrait cruellement, dans son amour-propre et son sens de la justice. Il ne put se retenir de hausser les épaules, en répétant :

— C’est un passe-droit. J’étais là avant vous !

D’Avol, l’orgueil fouetté par les centaines de regards posés sur eux, satisfait d’humilier dans le père l’image du fils, ce lâche, ce félon qui lui avait volé l’amour d’Anine, étendit le bras, et, dans un rappel aux convenances, dit avec une morgue narquoise :

— La discipline, colonel !

Le mot souffletait M. Du Breuil, de son intention blessante, de son ironie qui visait Pierre. Le vieillard rougit, s’en voulut d’être vieux, amputé, et cédant à regret, dans un sacrifice à cette discipline qu’il respectait par-dessus tout, même injuste, il recula d’un pas, avec une dignité suprême, et, de la main gauche, salua. Les artilleurs embarquaient.

Il était nuit close quand Henri put enfin monter en wagon. Chaque zouave avait reçu pour plusieurs jours deux fromages de Hollande et trois pains. On s’était empilé au petit bonheur. Le train se mit en marche. Il stoppait à tout instant. Henri, ne pouvant étendre bras ni jambes, au bout d’une heure avait une courbature ; il était encastré entre Rombart et un clairon, qui, blême, vomissait de fatigue. L’air devenait irrespirable, et pourtant l’on gelait. D’opaques ténèbres, où voletaient des flocons blancs, pesaient sur le cheminement du train, si lent qu’il ne dépassait pas la vitesse d’un cheval au pas. Impossible de dormir.

Le lendemain, la journée s’écoula, interminable, avec des stationnemens sans fin dans la campagne livide. De brèves minutes où l’on roulait trompaient l’impatience, cette torture d’être immobiles en cage. Le froid pénétrait, glaçant la moelle des os. La neige s’amoncelait au joint des portes. Rien à manger que le pain et le fromage pétrifiés, rien à boire, aux arrêts, que des poignées de neige. La nuit revint, sans repos que des sommeils ankylosés, pleins de frissons. Puis ce fut le jour, le supplice avivé, avec cette terne clarté de mort, ces étendues de pays qui se ressemblaient sous leur suaire.

Henri passait de rêveries fébriles à des abattemens mornes. Est-ce que cela durerait toujours ? Le régiment s’en irait-il, éternellement, dans ces geôles affreuses, vers un intangible but ? Il n’avait plus la notion du temps. Il y avait des siècles que Rombart avait cessé de plaisanter, des siècles que le clairon, qui, un instant avait essayé de sonner les notes allègres, les Schouf, schouf, l’Arbi ! des marches d’Afrique, s’était rencogné, sans le souffle.

Une nuit encore, puis un jour. Ils ne sentaient plus l’odeur épouvantable qui montait d’eux-mêmes, sous le plafond bas. Les pieds gonflés étaient devenus énormes. On avait la gorge brûlante, la faim s’enrageait sur le pain gelé, où les dents ne pouvaient mordre. À une halte, Henri se souvenait confusément d’un aumônier, — c’était la première fois qu’il le voyait, — qui l’avait secoué par le bras, lui avait donné de l’eau-de-vie de sa gourde. Il longeait les wagons, distribuait du tabac, un mot jovial. « C’est le père Trudaine ! avait dit Rombart, en renouvelant sa chique. Un brave type !… » À un autre moment, dans une gare, le colonel s’était informé de lui, l’avait appelé, encouragé affectueusement. Belle consolation ! Il n’en faisait pas moins froid, ce n’en était pas moins horrible, cette lenteur et ces wagons ! Et cela dura trois jours encore. Les infectes cages ne charriaient plus qu’un bétail malade ; Henri fut un matin réveillé par un choc : une tête roulait sur son épaule ; le clairon était mort. Les médecins-majors ne pouvaient suffire à tous les malheureux dont les membres gelaient, ou que ravageaient variole et pneumonie. Des chevaux crevèrent de faim. Un engourdissement funèbre s’était emparé d’Henri. Il ne pensait même plus à ses illusions si cruellement trahies, il n’avait pas cru qu’il devait employer son courage à cela ! Seraient-ce toutes ses victoires ? Il oubliait Charmont, sa vie heureuse, son avenir de rêves. Une paralysie du cerveau l’accablait. Il s’oubliait lui-même, n’était que chair qui souffre. Lorsqu’on arriva à Chalon, Rombart dut le descendre, tant il était raide. Le train avait, en six jours, parcouru cinquante lieues. On était plus éprouvé qu’après une défaite.

XV

Ce fut par un de ces jours lugubres de la fin de décembre que Charmont vit arriver les premières colonnes de l’invasion. Une rumeur d’approche les avait devancées. Le vieux Jean Réal se trouvait au village, dans la matinée. Un gamin tout essoufflé vint dire au maire, Pacaut, que les uhlans avaient couché à la ferme de Mocquart, étaient au bas de la côte. Une panique se répandit ; portes et fenêtres se fermaient, au désespoir de Pacaut, qui craignait qu’on n’indisposât les vainqueurs ; il tremblait pour sa responsabilité, suppliait Jean Réal de ne pas attirer de malheurs sur la commune, en se laissant aller à quelque violence. Il regrettait maintenant que tous les fusils n’eussent pas été détruits. — Au moins, sont-ils bien cachés chez vous ? demanda-t-il à voix basse et peureuse… Écœuré de se sentir isolé, impuissant, dans ce village pusillanime qui allait au-devant de sa servitude, le vieillard s’éloignait à grands pas, d’un air de réflexion décidée. Le maire se rejeta sur l’instituteur, qui, avec ses cheveux roux, ses yeux aigus, son profil émacié, avait écouté rageusement le colloque. Lucache, par ses opinions radicales, ses idées de lutte à outrance, était devenu la bête noire de la Commission municipale. — C’est votre sale République qui est cause de tout, gémissait Pacaut ! Sans elle, y a belle lurette que nous serions en paix ! Mais maintenant vous allez marcher droit ! Et d’abord, la liste des billets de logement est-elle en règle ?… » Massart, le gros menuisier, qui, à la nouvelle, était accouru, son rabot à la main, renchérit. Il eût voulu qu’on préparât du vin à la mairie, même on aurait dû réunir d’avance une provision de fourrage… — « J’ai vu M. le curé, ajouta-t-il. Il est d’avis qu’on enferme l’Innocent. Les fous, on ne sait jamais, — ça peut être dangereux. » Pacaut approuva : la mesure était bonne. On allait tout de suite prévenir le garde-champêtre. Et, comme il apparaissait sur la petite place aux tilleuls, on l’avisa. Le vieux soldat d’Inkermann regarda Pacaut et Massart avec stupéfaction, eut de la peine à réprimer un rire. — On y va, fit-il. Lucache, révolté, rentrait dans son école, en faisant claquer la porte. Derrière la vitre guettait le visage inquiet de sa femme, une pâle créature souffreteuse. Des têtes curieuses avançaient le cou, des enfans se précipitèrent, on entendait les sabots des chevaux, sur le pavé. Et drapés dans leurs manteaux, les uhlans au trot parurent, lance haute.

Tout l’après-midi, Jean Réal, sombre, guettant du vestibule s’il n’apercevait pas au bout de l’avenue les casques à pointe, attendit. À l’exception des armes du village et des souvenirs les plus précieux des chambres, rien n’avait été caché ; toute chose était en place, selon l’habitude familière. Comme si elles eussent marqué des heures ordinaires, les aiguilles des cadrans continuaient leur ronde ; de grands feux égayaient les cheminées ; les habitantes poursuivaient leur vie égale en apparence, silencieuses, plus tristes seulement. Ah ! sans elles !… S’il n’avait pas craint d’attirer les représailles cruelles sur les chères femmes, eu peur pour ses petites-filles !… Il sentait se réveiller l’âme du lieutenant d’autrefois, qui avait affronté kaiserlicks et cosaques. Il aurait retrouvé assez de vigueur pour distribuer ses remingtons aux vignerons, faire ensemble le coup de feu. Mais il n’y avait plus dans la propriété que des vieux comme lui. Et que faire, sans autres bonnes volontés que Lucache et Fayet ? Pouvait-il remonter ce courant de lâcheté, transformer le village, et non seulement Charmont, mais tous les villages environnans, hélas ! qui sait, tous les villages de France ?… Comment résister, seul, quand le pays ne le voulait pas, contre cette marée montante de l’envahisseur ?… Que faire, sinon se terrer, subir les bras croisés l’outrage des réquisitions, donner le moins possible, opposer aux demandes, aux exigences, la force d’inertie, protestation encore ? Mais que ces pillards ne s’avisassent pas de vouloir tout prendre, de mettre à sac ce Charmont que depuis tant d’années il avait vu, sous sa main, s’agrandir et fleurir, avec ses jardins qu’il s’était plu à orner, avec ses étables chaudes, ses caves bondées de vin, ces murs dont il avait dressé les plans et drapé le lierre ! Il embrassait d’une possession méticuleuse, dans un rappel soudain, ses vignes, ses prés, ses bois, dont il connaissait jusqu’au plus petit sentier, et la maison vaste, avec ses recoins et ses greniers, ses pièces dont chaque objet faisait partie de sa vie, était une date, un souvenir. L’idée que des mains étrangères toucheraient à cela, que les bottes boueuses allaient fouler cette terre dont chaque repli lui tenait au cœur, lui était intolérable, enfiellait son attente. Et, bien qu’à chaque minute il crût les voir apparaître, le brusque surgissement des casques, tout là-bas, au fond de l’avenue, l’ébranla d’une commotion. Dans la tristesse du crépuscule, la masse noire grossissait. Il distingua le groupe des officiers à cheval, le sourd balancement du pas ; toute l’ombre du soir entra en lui.

Il fallut pourtant s’avancer, entendre le chef de la troupe, un major à belle barbe blonde, qui parlait un français rude, mais correct, l’inviter à loger le détachement : cent hommes ; il aurait à fournir un bœuf et trois moutons, du vin ; en plus, pour sept officiers, le repas et des chambres. Il fallut veiller à l’installation dans les communs des Saxons à tunique verte, dîner en hâte, pour faire place dans la salle à manger aux maîtres provisoires de Charmont. Toute la soirée, dans le salon où comme d’habitude on se tint, parlant plus bas, le cœur serré, — pour la première fois Jean Réal ne s’assit pas devant ses cartes, — on entendit, à travers les portes, les grosses voix et les rires passer, en un brouhaha de syllabes rauques, avec l’acre fumée des grosses pipes dont l’odeur empestait. Muette dans un fauteuil, la vieille Marceline ne marquait sa colère que par un tapotement nerveux de ses doigts secs sur son étui à lunettes. Jean Réal marchait de long en large, absorbé dans un mutisme que Marcelle ni Rose n’osaient troubler. Elles étaient toutes désorientées par cette rupture des habitudes, ce poids des présences étrangères, qui humiliait l’aînée, agitait la petite de curiosité et de peur. Gabrielle et Marie se tenaient l’une contre l’autre, les mains dans les mains, sur un canapé bas, sans avoir le courage de parler. Par momens, malgré les volets clos, un bruit venait du dehors, les chants assourdis des Saxons. Elles pensèrent à cette autre soirée où, des communs, les voix joyeuses des vignerons s’étaient élevées, fêtant les noces, après le vin d’honneur. Elles revirent l’aurore sanglante, l’étrange mystère de la nuit en feu au-dessus de la Loire et des campagnes rouges secouées de tocsins. Le présage n’avait pas menti. Le fléau était venu. Avec une amertume indicible, elles songeaient aux absens, dont elles étaient sans nouvelles ; voir là ces Allemands, au lieu d’eux, accroissait encore l’éloignement, en soulignait la douleur. Non qu’elles craignissent pour elles-mêmes, mais ce joug brutal de l’invasion rouvrait d’un déchirement brusque toutes leurs blessures ensemble. Gabrielle, qui avait tout donné, saignait dans son mari et dans ses trois fils. Bien qu’elle tremblât autant pour tous, c’est vers le dernier parti, son Henri, le plus jeune, que montait son vœu le plus fervent ; comme si elle avait pu l’entourer d’une protection occulte, elle retrouvait pour lui des élans de prière ardente. Marie, dont l’être entier se concentrait en Eugène, souffrait, par cette seule hantise, autant que Mme Réal, crucifiée à quatre clous. Qu’était-il devenu dans cette affreuse retraite ? Elle le plaignait éperdument, elle eût voulu se dévouer pour lui, prendre sa part de ses fatigues, panser ses pieds meurtris. Sa vie de jeune fille, la courte et éblouissante révélation de sa vie de femme, et cet avenir dont, sur la terrasse, accoudés aux balustres, elle dans sa robe de mariée, lui en uniforme, il avait évoqué la douceur, montré les joies intimes, tout était suspendu à cette chère existence, dans l’inconnu, le noir. Il n’était pas, ce soir, jusqu’au malaise particulier, ces maux de cœur qu’elle supportait bravement à l’espoir du petit être qui se formait en elle, qui ne lui fût presque odieux. Cet inconnu, ce noir où elle se heurtait, tremblante, à l’avenir incertain, empoisonnaient le délicieux émoi des premiers jours ; elle s’attendrissait sur elle-même et sur le germe frêle ; quel sort leur était réservé ? Des mois la séparaient de cette naissance, du nid refait de ces joies intimes dont Eugène parlait d’une voix si douce, — un abîme au delà duquel elle ne parvenait pas à s’imaginer le bonheur futur. Un voile le lui dérobait. Alors la même appréhension, qui dans les bras d’Eugène naguère avait changé son sourire en larmes, l’étreignit. Elle lutta un instant, puis longuement, immobile, se mit à pleurer, si bas qu’on ne l’entendait pas.

Le château s’endormit tard ; la nuit, sur le pays occupé, fut si calme que Jean Réal, à sa fenêtre, put croire que Charmont était encore libre. Les Saxons s’éloignaient au matin, avec ordre. Avant le départ, le major avait, avec ses officiers, voulu saluer le propriétaire. Il avait décliné son nom, remercié, en termes dignes, et ensuite, sur le silence de M. Réal, murmuré : — Grand malheur, monsieur, cette guerre ! Puis, avisant au mur du fumoir un vieux sabre, il s’était informé. Réal, retrouvant la parole, jetait : — J’ai servi sous Napoléon. Le major répétait, avec considération : — Ah ! Napoléon !… et dans ce mot tinrent la marche du temps, les retours du destin.

On respira pendant deux jours. Au village, vint raconter Fayot le garde champêtre, tout s’était bien passé ; on gémissait pourtant sur la réquisition, fourrages et bestiaux enlevés ; on ne tarissait pas sur ces appétits d’ogres, engouffrant pain, rillons, pommes de terre et viande. Du reste, ils n’avaient fait de mal qu’aux garde-manger. Pas mauvais diables, polis avec les femmes, aimant la famille ; plusieurs avaient pris des enfans sur leurs genoux. Devant Céline, un soldat, dans son baragouin, s’était mis à parler d’une fiancée, laissée là-bas.

Puis, à la boue du dégel ayant succédé des routes fermes, ce fut le martellement sonore des passages de cavalerie. De nouveau Charmont fut submergé. Un escadron de Poméraniens entra dans l’avenue dépouillée. Les grands chevaux étiques emplirent écuries et hangars. On dut vider les remises pour leur faire place. Les dragons, cheveux longs et barbes incultes, avaient un air de bêtes affamées et farouches. La cour, avec les harnachemens dressés en tas, les balles de foin éventrées, la fontaine où les bais crottés allaient boire, semblait le camp d’une horde. Les officiers, de hauts reîtres brutaux, tempêtèrent parce que le dîner ne venait pas assez vite. Repus, ils pénétrèrent dans le salon, trouvèrent mauvais que les dames brusquement se retirassent. Enfermées dans leur chambre, elles écoutaient douloureusement la gaîté insultante des éclats de voix et le piano retentir de polkas et de valses. Jean Réal ne put contenir sa colère, quand Germain, scandalisé et les mains tremblantes, vint annoncer qu’ils exigeaient du Champagne. — Il n’y en a pas pour eux ! Et, attends, je me charge d’aller le leur dire !… Gabrielle le retenait à grand’peine, tandis que Marceline, pour arranger les choses, glissait à Germain, dans l’oreille, de servir quelques bouteilles du vin mousseux de l’an dernier, le premier tas à gauche, dans la cave. Le piano résonna de plus belle, sous les durs accords. Des pas avinés et des traînemens de sabre montaient enfin ; tout à coup, un bruit de chute énorme et de dégringolade. Marcelle et Rose, satisfaites, ne pouvaient réprimer leurs rires, pouffaient à se tenir les côtes. Le lendemain les Poméraniens déguerpissaient sans trompettes. On eut du mal à nettoyer la cour.

Au village, on déchantait. Les Poméraniens avaient eu le vin brutal. Massart, dont les amabilités leur avaient paru suspectes, gardait un œil tuméfié, d’un coup de poing. Cette fois on avait razzié sans scrupules, sondé les cachettes, défoncé les tonneaux. M. Bompin se louait d’avoir fait enfermer l’Innocent. L’instituteur, pris à la gorge, s’était vu menacer de prison, pour une simple observation. Le maire demeurait blême, d’un interrogatoire au sujet des fusils : « — Vous en avez ! » affirmait le commandant soupçonneux, et Pacaut geignait : « — Non ! non ! je les ai moi-même jetés dans la Loire !… » À peine Charmont évacué, il vint au château, s’enquit encore si ces armes damnées étaient bien introuvables. Ne valait-il pas mieux les détruire de nuit, sans attendre ?

Le temps s’était mis au froid le plus dur. Cette belle campagne aux horizons paisibles, d’une douceur harmonieuse, étalait des steppes désolés où les villages, les bois, les noyers des routes, au ras de la neige sous le ciel bas, espaçaient leurs taches noires. L’air si mol brûlait, dans une sécheresse de bise coupante. On ne voyait de vivant que le vol de corbeaux par bandes, et, sinuant à travers l’étendue blanche, un fourmillement renouvelé de convois et de troupes. La terre semblait morte, gelée dans ses profondeurs. Les sources mêmes s’arrêtaient. La Loire pétrifiée n’était que glacier lisse, ou chaos de blocs. L’étonnante rigueur de l’hiver, jointe au cataclysme de la guerre, s’abattait comme un châtiment mystérieux, un second fléau.

Alors des nuées d’êtres qui avaient faim, soif, et ravageaient chaque fois le sol au passage, d’interminables colonnes d’infanterie, des masses de chevaux portant des cavaliers, traînant des canons, se succédèrent. Pas de jour où Charmont n’eût à loger pour sa part des centaines de bouches dévorantes. Il défila des fantassins pesans, dont les barbes descendaient sur les tuniques foncées. Écrasés de fatigue, la mine têtue, disciplinée, ils paraissaient traîner à leurs semelles la lourdeur de tant d’étapes, à travers la terre conquise, depuis leurs pays d’Allemagne. Il défila des dragons hessois et des chevau-légers de Bavière, des cuirassiers blancs et des hussards bleus. Ils portaient sur de larges épaules des visages où la morgue de la victoire haussait les mâchoires épaisses, sous la jugulaire des casques.

Le château, dans cette double malédiction de la guerre et de l’hiver, se faisait petit. On n’y parlait qu’à mots rapides, à voix basse ; on pliait le dos avec rage. On ne prenait que le temps de remettre les choses en ordre après chaque fournée, ces écuries et ces hangars où hommes et bêtes laissaient leur fumier, ces chambres familiales devenues chambres meublées, où chaque hôte laissait son relent. Courts intervalles, irrités par les constatations de dégâts qui suivaient chaque départ, exaspérés par l’attente de l’arrivée prochaine. Jean Réal s’assombrissait de plus en plus. Il comprenait trop son impuissance, l’inutilité maintenant de toute révolte. Il avait eu raison, à cause de Marceline, de Gabrielle, de Marie, des petites, de renfoncer en lui son âpre désir de lutte ; il eût fait massacrer inutilement toutes ces faibles vies dont il avait la charge, et qui appartenaient à d’autres. Dans cette abdication du pays entier, qu’il était peu, comme sa résistance eût été folle, en face de ce raz de marée, de ce flot d’inondation qui nivelait tout ! Pourtant, malgré sa force de caractère, cette sagesse qui lui coûtait tant, il avait des bouffées de sang terribles ; il eût voulu alors saisir au mur un de ces fusils que, dans chaque chaumière, chaque Français eut dû décrocher, et redevenu jeune, tirer, tirer, tuer des Prussiens, dans une ivresse rouge, comme à Leipzig. Son Charmont ! D’autant plus il le chérissait, d’autant plus il exécrait l’invasion. La France se résumait pour lui en ce coin où cinquante ans de sa vie avaient semé, récolté. Levé tôt, couché tard, surveillant, dirigeant tout, il avait vu les prés s’ajouter aux champs, les arbres grandir. C’était son œuvre, son bien. Il lui fallait voir fouler cela aux pieds ! Lui, un vieil homme respecté, le premier viticulteur du pays, il n’était plus que serf taillable et corvéable, vaincu anonyme à qui n’importe quel soudard venait dire : — « Vous ! le propriétaire, vous tuerez trois bœufs, donnerez tant de paille, tant de vin ! » Et, à voir de jour en jour se vider les étables, les granges et les caves, son cher bien entamé, ses réserves fondre, un crève-cœur indicible le tenaillait. Il gardait aussi une rancune contre Pacaut et ses acolytes, qui, heureux de nuire à un riche, déchargeaient le village, pour accabler le château.

L’avant-veille de Noël, des Bavarois s’installèrent pour deux jours. Ils étaient si las que beaucoup, leur sac jeté, se couchèrent et s’endormirent. À bout de forces, en loques, plusieurs ayant remplacé leurs uniformes par des blouses de moblots ou des culottes de paysans, ils n’avaient pas cessé de marcher et de se battre depuis deux mois : Coulmiers, Loigny, Josnes, Vendôme… Visiblement, il n’eût pas fallu un grand effort pour achever de les rompre. Ils étaient rassasiés de la guerre. L’approche de Noël, d’habitude joyeusement fêté dans les maisons allemandes, et cette année sans autre cloche ni cierge que ceux des services mortuaires, ravivait en eux le souvenir de la famille et le regret de la patrie. Une tristesse, à l’idée de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfans, de leurs fiancées, pénétrait ces hommes rudes, qui sous leur grossièreté conservaient, comme un frais myosotis, la religion du foyer. Cette nuit-là, les Réal furent réveillés par des cris épouvantables ; une lueur d’incendie venait de la cour. Marcelle et Rose, dressées en sursaut, pâles, croyaient à des meurtres ; on s’informa : c’étaient seulement deux porcs que les Bavarois venaient de saigner, flambaient au-dessus de sarmens. La journée se passa à préparer les grillades et le boudin, à aller scier dans le parc un sapin. Le commandant du bataillon, un homme à figure douce, avait demandé la permission. Il se faisait comprendre avec difficulté, tout heureux quand, aidé par Marcelle, qui traduisait tant bien que mal, il vit sa requête accueillie. Mais Jean Réal n’avait pas prévu qu’ils iraient justement couper le sapin de la grande pelouse, celui qu’il aimait entre tous, l’ayant planté le jour de la naissance de Rose. Quand l’officier l’apprit, il en exprima ses regrets de façon touchante ; lui aussi avait des enfans, trois filles, et de la main partie de bas, levée chaque fois plus haut, il indiquait leur taille. On n’eut pas à se plaindre de lui, ni de ses lieutenans. Mais leur humanité restait impuissante à empêcher, le soir, que leurs hommes, après avoir commencé la fête par le choral de Luther, chanté à voix graves, la finissent par des danses de caraïbes autour de l’arbre illuminé, en brisant et brûlant bancs, palissades et tables, avec un plaisir stupide.

Marceline et Gabrielle eurent beau réunir la famille dans un petit salon, lampes claires, à l’abri des volets clos et des rideaux tirés ; les clameurs rauques passaient au travers. Au coin du feu, le vieux Réal, la tête dans ses mains, s’enfonçait dans une rêverie farouche. Tous faisaient le même retour au passé si proche, à leur Noël de l’an dernier : la famille était au complet, ils avaient attendu dans le grand salon, abandonné maintenant, la messe de minuit. Avec des lanternes, à pas silencieux, dans la neige, on avait suivi l’avenue, gagné l’église. Marie se serrait au bras d’Eugène. Marcelle et Rose marchaient devant. Au retour, dans cette salle à manger où les intrus choquaient leurs verres, ils avaient réveillonné gaiement, avec l’oie grasse et le boudin blanc ; à la cuisine, Germain présidait, très digne, le repas des domestiques, où Céline était venue, fraîche comme une églantine, sa jeannette d’or au cou. Jusqu’à l’Innocent, à qui l’on avait donné, comme tous les ans, son bol de vin chaud et ses crêpes…

Triste Noël pour tous, et dont chacun des absens partageait l’amertume à cette heure, sans autre lien que le vain élancement de leurs cœurs. Jean Réal ne sortit de sa pensée que pour remarquer : « Comment se fait-il que Maurice du moins ne soit pas venu ? Il n’a jamais manqué ! » Depuis le passage de la division Maurandy à Amboise, on n’avait plus de nouvelles de lui. Enfin minuit sonna. Les lents coups de l’heure s’égrenèrent, moururent. Avec une émotion pieuse, mais troublée d’incompréhension et de douleur, ils songeaient à ce minuit qui, par toutes les églises du monde, célébrait, dans la ferveur des hymnes et le branle des cloches, la naissance de l’Enfant-Dieu, de celui qui n’était que paix et lumière, et dont la voix évangélique, toute de tendresse et de pitié, enseignait aux hommes de s’aimer les uns les autres.

Les Bavarois partis, des Silésiens vinrent. Plus brutaux encore, ils répandirent la terreur dans le village : Charmont ruiné voyait avec désespoir disparaître ses bestiaux et ses meules. Les habitans, toujours sur pied, chassés de leurs lits, menaient l’existence la plus misérable, maudissaient cette servitude qu’ils avaient préférée. Bonnes grâces et platitudes ne servaient de rien ; il fallait donner, donner toujours ; ce qui n’empêchait pas que l’on pillât. La seule propriété qui fût ménagée était le château du comte de la Mûre, où le régisseur, par ordre, faisait largement les choses. La cavalerie trouvait son fourrage prêt, les fantassins, des marmites pleines ; aux officiers, une table bien servie. Sur l’avis du garde champêtre, Pacaut avait fait relâcher l’Innocent, gênant à garder, et qui se tenait d’ailleurs tranquille. Mais de l’enfermer sans raison l’avait rendu tout à fait fou ; il errait du matin au soir, dangereux sous son air absent, avec cette espèce de prudence sournoise qu’ont les pires aliénés. Le froid descendait encore. Les branches des arbres, alourdies de neige et gelées sec, cassaient comme verre. À travers les vitres couvertes d’un givre opaque, ne filtrait presque plus de jour. Et, dans le désert blanc, les étendues mortes, sinuait toujours le fourmillement serré des convois et des troupes. En parcs, devant l’église où frémissait encore le bronze des cloches pacifiques, les canons accroupis allongèrent leurs cous de métal, bêtes malfaisantes dont la bouche d’ombre béait, terrible. Puis ce furent des Polonais et des Badois. Les uns montraient des médailles bénites ; ivres, ils étaient cruels. Les autres avaient des mufles de férocité placide. Tous croyaient avoir Dieu avec eux. Un grand nombre chantait en chœur des psaumes. Un matin, devant la grille de l’avenue, cinq cents hommes alignés, à ce commandement brusque : « La prière ! » mirent genou terre, et la main aux casques se recueillirent. Charmont vit ensuite passer les longs échelonnemens de voitures, les chariots bondés et les chariots vides, tout ce qu’une armée traîne avec elle d’innombrables services, les ambulances, les bagages, parfois des prisonniers dont le pantalon rouge faisait mal à voir, puis des figures louches de revendeurs juifs et, derrière, un piétinement de troupeaux, des moutons bêlans et maigres, que touchaient de leur gaules des vétérans de la landsturm. Dans la continuité du flot, cette immigration de croisade où se mêlaient les races de l’Allemagne, il semblait que le Nord entier descendît.

Au château, ces derniers jours de l’année firent aux Réal l’effet de ne jamais vouloir finir. On ne s’indignait plus, en s’apercevant qu’un objet manquait encore. Singulière manie qui s’attaquait aussi bien aux bibelots de prix qu’aux plus vulgaires ustensiles ! Grand’mère Marceline, dont les pommettes roses avaient pâli et qui à présent était en proie à une perpétuelle petite fièvre, notait successivement la disparition d’un métronome, d’une boîte à ouvrage en bois des îles et d’une machine à coudre. Le parc se dévastait. Les carreaux de la serre furent brisés à coups de pierres, les pelouses défoncées par des roues. On ne savait plus quelle pièce habiter. La maison violée avait perdu toute intimité ; par les couloirs souillés, par les portes sans cesse battantes, sa vieille âme était partie. Le soir de la Saint-Sylvestre, comme on se séparait, un toc-toc timide frappa à la porte du petit salon ; c’était Germain, avec un groupe fidèle de serviteurs et de servantes qui venaient apporter leurs vœux, se joindre aux pensées de la famille. 1870 finissait dans la désolation et le sang. Il fallait, quand même, espérer en 1871. Et, malgré soi, chacun essayait de croire, saluait tristement l’an nouveau.


— Zing ! Boum ! dit Martial, mal réveillé, en se frottant les yeux. Nini souleva sa tête charmante sous les cheveux en désordre.

Un grondement confus au-dessus de l’atelier, humble terrier perdu dans le vaste Paris, les tirait de leur sommeil. Le vol des obus, striant de tous cotés le ciel gris avec un fracas sourd et des sifflemens, s’abattait sur les forts de la rive gauche.

— Cette fois, fit-il, ils bombardent Paris. Et dur !

Nini se serra étroitement contre lui, appuya sans parler la joue sur sa poitrine. Elle se sentait bien là, protégée, heureuse à l’idée de partager le péril ; Martial, avec son insouciance de Parisien artiste, s’étira, bien au lit, comme si en effet il n’y avait aucun danger.

— L’année commence bien, railla-t-il. Ça promet !

— Brr ! dit Nini, en sortant le bras des couvertures, pas chaud ! Ce n’est pas drôle de se lever !

Il lui ramenait le drap jusqu’au menton ; rapprochés, ils se pelotonnèrent, prolongeant la grasse matinée, par crainte du froid, ennui des heures vides. Et, le cœur gros de révolte, mais sans souci du tonnerre des lourds obus qui bientôt allaient tomber non loin d’eux, au Panthéon, à l’Observatoire, peu à peu, ils se rendormirent.

Leur vie, depuis que le bombardement s’était abattu sur les forts de l’Est, n’avait été pendant ces huit jours qu’une prolongation des souffrances qui, après le Bourget, avaient étreint Paris : misère du froid, diminution des ressources, rage contre l’inexplicable inertie du gouvernement. Chaque jour davantage, la Ville-Lumière perdait de sa flamme et de sa chaleur, envahie par le froid, l’ombre. Martial et Nini gelaient dans l’atelier obscur, près du poêle éteint ; le charbon et le bois étaient presque introuvables. Le soir, les rues s’enténébraient, désertes, avec des coins de coupe-gorge. Les profondes avenues s’ouvraient dans l’opacité du noir, troué çà et là d’un tremblotement lointain de réverbère. Les quais semblaient ceux d’une cité morte, abandonnée depuis longtemps, avec leurs façades sinistres, au-dessus du fleuve immobile que des péniches bossuaient, dans une croûte de glace et de neige. La diffuse clarté rousse qui, la nuit, flottait sur la plaine d’édifices, emplissant le ciel, et qui faisait dire de loin aux voyageurs : « Voilà Paris ! » et éveillait en eux une émotion devant le rayonnement du gigantesque foyer, s’était éteinte. On s’endormait ; on se réveillait au bruit de cette canonnade incessante qui partait de Montfermeil, de Noisy-le-Grand, du Raincy. Quand on apprit que le plateau d’Avron venait d’être évacué, l’exaspération ne connut plus de bornes. Ainsi, depuis un mois on occupait cette position importante qui, soutenue par le puissant fort de Rosny, entrait comme un coin dans les lignes ennemies, et l’on n’y avait fait que des travaux sommaires, destinés à parer à l’assaut. Personne n’avait semblé prévoir un bombardement, on avait laissé avec une incurie totale les Prussiens dresser en face leurs batteries. Puis, les obus balayant le plateau, artillerie et mobiles recevaient l’ordre de la retraite. Un tolle général s’éleva. Tout le monde, dans l’abandon de ce mont Avron qu’on avait en novembre couvert de batteries pour appuyer la marche de Ducrot sur la Marne, la sortie de Paris au-devant de l’armée de la Loire, voyait la ruine définitive de tout projet d’attaque, une preuve nouvelle de l’incapacité de Trochu.

Si bien qu’ils fussent au lit, ce matin-là, malgré le tapage qui mêlait à leur somnolence des rêves troubles d’ouragan, ils durent se lever, éprouvèrent la nausée de recommencer, les nerfs vibrans, ces journées vides où elle s’ingéniait à conserver le logis propre, à varier leur pitance, si rebutante qu’ils n’eussent pas, avant le siège, songé à l’offrir même à un chien, — où lui se rongeait à attendre l’appel des tambours qui à chaque instant rassemblait des compagnies de marche de la Garde nationale, aussitôt congédiées, dans de perpétuels contre-ordres, un ajournement indéfini de toute opération. Vers deux heures, le fracas des obus s’était rapproché. Leurs explosions assourdissaient, plus fréquentes. Ils entendirent un pas précipité, leur porte secouée. Thérould apparut, blême de saisissement et de révolte. — J’en ai vu éclater un dans le Luxembourg ! jeta-t-il, en s’écroulant dans le fauteuil Louis XIII.

L’indignation le suffoquait.

— Faut croire que la montre de Bismarck vient de sonner le moment psychologique !

Nini haussa les épaules, et dans un rire nerveux :

— Ah bien ! s’ils espèrent que Paris va leur tomber comme ça dans la bouche ! le morceau est trop gros. Passera pas !

Une énergie raidissait son frêle corps. Dans cette ironie gamine passait l’âme de milliers de Parisiennes, des humbles créatures de sacrifice et de dévouement, cramponnées à la résistance quand même. La même rage soulevait les deux hommes, devant la froide cruauté de cette minute prédite qui jusque-là leur avait paru invraisemblable, tant elle était monstrueuse.

— Quand on pense, cria Thérould, debout d’une frénésie subite, et brandissant le poing du côté du Louvre, que c’est ce gouvernement de faux républicains qui nous vaut ça ! Ces donneurs d’eau bénite qui nous ont laissés moisir inutiles ! Ce Trochu qui n’a su rien faire !

Dans la cour, un bruit de pioche mordant la pierre retentissait. Martial et Thérould, s’enveloppant de leur manteau, Nini emmitouflée d’un châle, sortirent. Un froid soleil étincelait sur la neige, pâlissait l’azur brumeux. Ils virent Louchard qui dépavait la cour. Il maniait l’outil, comme s’il n’avait fait que cela aux tranchées.

— Songez donc, monsieur Martial, si un obus tombait là-dessus ! Au moins, avec une bonne couche de sable…

D’autres explosions se succédaient. Du Jardin des Plantes au Panthéon, de l’Observatoire à la rue de Sèvres, les projectiles pleuvaient sur tout le quartier du Luxembourg et de Saint-Sulpice. Les vitres tremblaient ; la secousse ininterrompue des détonations se précipitait, comme les coups de piston d’une machine à vapeur. Sans aucun avertissement préalable que des menaces, le bombardement s’abattait sur les hôpitaux, les écoles, les musées et les églises. Les ténèbres ne ralentirent pas le fracas meurtrier. L’ambulance du Luxembourg était évacuée la nuit, à la panique des blessés. Des gens inoffensifs étaient tués dans leur lit. Les sinistres oiseaux de fonte sifflaient au-dessus des toits, avec un déchirement aigu, suivi d’éclats de foudre, d’un écroulement de débris. Une stupeur morne enveloppait la ville entière, les quartiers intacts comme les autres. Avec le soleil, le dégel était venu. Ce fut dans une fange glissante que, le dimanche au petit jour, Mélie et Tinet, n’y tenant plus, déménagèrent, emportant les outils du relieur et un paquet de nippes. Ils partageraient le taudis d’un camarade, au Temple, où l’on était en sûreté. L’après-midi, un camion, attelé de deux chevaux bien pansés, stationna devant la maison. On vit Blacourt affairé présider à l’enlèvement de ses meubles les meilleurs. Le soir, chargeant eux-mêmes une petite voiture à bras, les Delourmel s’éloignèrent, allant loger plus loin, chez des parens. Ils avaient empilé en deux malles leurs effets ; et, leur appartement bien fermé, lui en redingote et képi, tirant aux brancards, elle en robe de soie du dimanche poussant à la roue, sans retourner la tête ils partirent. Quant au fermier, il se trouvait bien là, dans les meubles de Du Noyer ; hors de sa terre perdue et des profits qu’il tirait de ses derniers restes, tout lui était égal ; il était abêti par cette succession de fatalités et l’unique pensée du lucre.

Quand Nini fut couchée, et que sous le tendre regard de Martial le sommeil l’eut prise, il s’esquiva sur la pointe des pieds, grimpa à tâtons les quatre étages. Il avait besoin de réconfort, le trouverait dans le paisible courage des Thévenat. Dès la porte, le sourire d’accueil le remontait. Mme Thévenat lui prenait la main pour le guider dans l’appartement sans lumière. Il entendit, en traversant la salle à manger, le battement d’ailes éperdu des canaris en cage.

— Les pauvres petits, dit-elle, sont fous depuis trois jours. Ils n’y comprennent rien. Dans le cabinet de travail, sous la lampe à demi baissée pour ménager l’huile, à travers une fumée de tabac, il aperçut Jacquenne et Thévenat, qui, méditatifs, causaient, à longs silences. Jacquenne, que sa vie errante et le perpétuel qui-vive avaient encore aigri, leva son front fuyant et sa figure creuse hérissée de poils gris. Il serra distraitement la main de Martial, en homme dont la pensée est ailleurs. Il avait signé l’avant-veille, avec 440 délégués des arrondissemens de Paris, une affiche rouge placardée sur les murs, et qui invitait le peuple à renverser un gouvernement d’incapables, réclamait le réquisitionnement général, le rationnement gratuit, l’attaque en masse. Il prévoyait des poursuites nouvelles.

— Et par quoi, ricana-t-il, nous répond-on ? Une belle phrase encore : « Courage ! Confiance ! Patriotisme ! Le gouverneur de Paris ne capitulera pas ! »

Thévenat, qui maintenant reconnaissait la justesse de tous les griefs de Jacquenne et partageait son désespoir, mais sans aller jusqu’au bout des conséquences, à l’application des théories communistes, soupira. Il savait que, dans le dernier conseil du gouvernement, on avait estimé n’avoir plus de pain que pour vingt-trois jours. Jacquenne, avec une moue hargneuse, reprit : — Si encore on avait écouté les maires, quand ils ont demandé qu’on associât la municipalité à la défense. Mais non ! ces messieurs du sabre resteront les maîtres !

Il faisait allusion au conseil de guerre adjoint à Trochu, et composé de généraux divers, presque tous convaincus de l’inutilité d’un effort quelconque. Les trois hommes s’étaient tus, la pièce s’estompait dans la fumée bleue, quand un sifflement étrange se fit entendre, et presque aussitôt tout tremblait, l’abat-jour de la lampe, le Persée sur la cheminée, les vitres, dans un effroyable tonnerre. Muets, le cœur en suspens, ils tournaient leurs regards vers la fenêtre obscure, cet abîme du ciel et de la nuit où l’énorme grêle tourbillonnait. Par delà l’océan des toits, ils évoquaient les coteaux liés par une ceinture de fer, le cercle invisible que la province en marche n’avait pu atteindre, que désormais elle ne pourrait plus rompre, tout l’horizon charmant, aux bois noirs saccagés, d’où les batteries de Krupp crachaient leurs obus géans, foudroyaient Paris.

— Quand on pense, fit Jacquenne avec

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