Les Mystères de Londres. Livre 1 : Les Gentilshommes de la nuit/Texte entier

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Les Mystères de Londres. Livre 1 : Les Gentilshommes de la nuit
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Paul Féval
Première partie : Les Gentilshommes de la nuit
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I


PAR LE BROUILLARD.


Un soir de novembre, — un soir de dimanche, — le bon capitaine Paddy O’Chrane était attablé devant un gigantesque verre de grog dans le parloir de la taverne The Crown’s Arms.

Comme il y a dans Londres un demi-cent de tavernes qui portent pour enseigne les Armes de la Couronne, nous ne croyons pas inutile de spécifier que l’établissement dont nous parlons ouvre ses quatre fenêtres, ornées de rideaux rouges, et sa porte qui surmonte un raide perron de cinq marches, dans Water-Street, au quartier de la Tour.

Quant au capitaine Paddy, c’était un Irlandais de six pieds de long sur six pouces de diamètre, vêtu d’un frac bleu à boutons noirs, d’une culotte chamois, bouclant sur des bas de filoselle, et chaussé de larges souliers non cirés.

De l’autre côté du parloir (the parlour [1]) s’asseyait un homme d’une quarantaine d’années, à la physionomie honnête et calme. Il portait un costume décent, sans prétentions à l’élégance, mais éloignant toute idée de gêne.

Ses yeux, immobiles et dilatés, avaient le regard fixe des yeux qui ne voient plus. Il venait parfois à la taverne, où il était connu sous le nom de Tyrrel l’Aveugle.

Mistress Burnett, la souveraine de céans, dont le trône était naturellement dans le comptoir, venait à de rares intervalles dire un mot gracieux au capitaine Paddy, qui, très évidemment, était un habitué de la maison.

Une fille de taverne se tenait debout entre les deux portes.

Cette fille eût fait sa fortune à ne rien faire, au temps où les artistes étaient des princes et payaient leurs modèles au poids de l’or. Elle était admirablement belle. Autour de son front, dont le profil rappelait la courbe idéale du dessin antique, il y avait comme une auréole de robuste et calme dignité. Ses longs cheveux, d’un noir de jais, tombaient en larges boucles sur ses épaules demi-nues. Sa taille, magnifique en ses contours, gardait une grâce latente, mais exquise, parmi sa vigueur hautaine, et ajoutait à la fière perfection de son visage, comme un noble piédestal met en lumière la valeur d’une statue.

Le type juif dominait dans ses traits, et sa carnation n’était point celle d’une Anglaise.

Elle était debout. Dédaigneuse du point d’appui que lui offrait le lambris, elle n’inclinait point sa superbe taille, dont les profils immobiles semblaient de marbre. Son œil noir, grand ouvert, restait terne et sans reflets comme l’œil d’une somnambule. Nul mouvement parmi les muscles de son visage. La lumière croisée des lampes venait frapper la mate pâleur de son front et s’y absorbait comme en un cristal dépoli.

C’était sur elle que se fixait sans cesse l’œil sans regard de l’aveugle, qui cependant savourait lentement et à petites gorgées un verre d’eau-de-vie sucrée. Dans l’intervalle qui séparait chaque gorgée de la suivante, ses lèvres remuaient. Il semblait suivre un de ces intimes entretiens que les gens privés de la vue entament souvent avec eux-mêmes.

Dans la salle commune (the tap) une vingtaine d’individus, dont le costume en désordre se rapprochait de celui des watermen (mariniers) de la Tamise, venaient d’arriver ensemble et buvaient, debout, le petit verre de gin pur.

— Susannah ! dit le capitaine Paddy O’Chrane, mélangez-moi, mon cœur, pour six pences de gin avec de l’eau froide, sans sucre… Vous mettrez une idée de citron, Susannah !

La belle fille à qui s’adressait cet ordre ne l’entendit point et ne bougea pas.

— Je veux être damné si elle m’entendra ! grommela le capitaine ; je vais me voir forcé d’appeler mistress Burnett.. Mistress Burnett !

La dame et suzeraine de la taverne des Armes de la Couronne entra d’un pas majestueux et discret à la fois. Elle était fort rouge, fort courte, et portait un bonnet dont le fond de dentelle avait bien deux pieds anglais de haut.

— Je veux que Dieu me damne, mistress Burnett, reprit le capitaine, si je n’ai pas commencé par appeler Suky… mais le Vanguard tirerait une pièce de quarante-huit à son oreille, — le diable m’emporte, mistress Burnett ! — sans la faire bouger plus qu’une souche.

— Suky ! cria mistress Burnett d’une voix stridente.

Un imperceptible tremblement agita la paupière de l’aveugle. La jeune fille ne bougea pas.

— Voyez, de par Dieu ! mistress Burnett, dit le capitaine, je gage un shelling contre six pences, — de par tous les diables, oui ! qu’elle ne daignerait pas répondre au lord mayor en personne.

Pendant que le capitaine parlait ainsi, mistress Burnett s’était élancée vers Suzannah, dont elle avait rudement secoué le bras.

— Hé bien ! fainéante ; hé bien ! dit-elle avec colère.

La belle fille recula d’un pas et devint pourpre. Une reine eût envié le geste involontaire avec lequel elle répondit à la brutale attaque de sa maîtresse. Ce fut un mouvement de hauteur si soudaine, de dignité si vraie, que la tavernière demeura, bouche béante, incapable d’articuler un mot de plus.

L’aveugle, en ce moment, sourit et se frotta les mains, comme si une joyeuse pensée eût subitement traversé son esprit.

Mais Susannah reprit bien vite son attitude de morne indifférence. L’éclair de ses beaux yeux noirs s’éteignit. Mistress Burnett retrouva son courage.

— Donnez donc du pain à une malheureuse ! dit-elle ; prenez donc chez vous une mendiante toute nue !… Pour vous remercier, elle ruinera votre établissement, mécontentera vos pratiques…

— Mistress Burnett, interrompit de loin le capitaine, — du diable si je croyais causer tout ce bruit… Laissez là cette pauvre fille, de par Dieu !… et donnez-moi mon grog.

La tavernière obéit, mais, offensée du ton d’insolite brusquerie que prenait avec elle le capitaine, elle voulut s’en venger, et, par un geste commun aux femmes de bas lieu de tous les pays, elle porta son poing fermé jusque sous les narines de Susannah.

La belle fille se prit à sourire dédaigneusement. L’aveugle avala d’une seule gorgée tout le reste de son eau-de-vie sucrée.

— Je ne donnerais pas ma soirée pour cent livres ! murmura-t-il.

Cinq heures sonnèrent à la pendule de la taverne. Les individus qui buvaient dans le tap s’agitèrent en murmurant, et l’un d’eux, grand garçon taillé en Hercule, avança la tête jusqu’à la porte du parloir.

Le capitaine se leva vivement.

— Bien ! Turnbull ; bien ! pitoyable drôle, grommela-t-il en boutonnant militairement son étroit frac bleu. Susannah !… Elle ne m’entendra pas, vous verrez… Mistress Burnett ! je reviendrai ce soir, ma chère dame, ou le diable m’emporte ! Faites préparer mon grog, je vous prie… Vous savez ? du gin pour six pences, madame, mélangé avec de l’eau froide, sans sucre… une idée de citron !

Le capitaine prit sa canne et descendit les degrés de la taverne. Les watermen l’avaient précédé. Ils se dirigèrent de compagnie vers Lower-Thames-Street, la seule grande rue qui les séparât de la Tamise. Les matelots allaient par petits groupes de trois ou quatre hommes, feignant l’ivresse et chantant à tue-tête. Paddy les suivait à une vingtaine de pas de distance.

En passant devant la porte de Custom-House [2], où deux ou trois douaniers prenaient le brouillard en fumant des cigares de contrebande, Paddy porta la main à son chapeau.

— De joyeux drôles, monsieur Bittern, dit-il en montrant les matelots.

— De gais coquins, monsieur O’Chrane, répondit le douanier.

— Un diable de brouillard ! ajouta Paddy.

— Un brouillard du diable, monsieur !

Paddy rejoignit ses matelots dans une ruelle déserte qui conduit à la Tamise, au bout de Bototph-Lane. Ils longèrent la ruelle dans le plus profond silence et atteignirent un escalier en mauvais état et hors d’usage à cause de la proximité de Custom-House-Stairs (escalier de la douane). Le capitaine jeta tout autour de soi un regard perçant. Rien de suspect ne se montra, faut-il croire, car il fit un signe, et les matelots commencèrent à descendre sans bruit les degrés.

— Qui porte le manteau ce soir ? demanda Paddy.

Deux hommes sortirent des rangs.

— Saunie et Patrick ? reprit le capitaine. Veillez bien, mes drôles… et nous autres, embarque !

Saunie et Patrick restèrent en haut des degrés, déplièrent de lourds manteaux de watchmen qu’ils portaient sous le bras, s’en enveloppèrent et se couchèrent immobiles sur le sol.

Le reste des matelots et le capitaine Paddy O’Chrane se partagèrent également entre trois bateaux à quille, noirs, effilés, et dont le plat-bord s’élevait très peu au dessus de l’eau.

— Borde les avirons ! dit à voix basse Paddy, qui commandait le bateau-amiral ; — nage !

Les trois barques quittèrent silencieusement la rive, louvoyant et se frayant passage à grand’peine à travers les embarcations de tous genres qui encombrent les deux côtés du canal de la Tamise. Tantôt ils glissaient sous l’avant gigantesque d’un gros navire marchand ; tantôt ils rangeaient un steamer éteint et désert ; tantôt encore ils embarrassaient leurs rames dans le réseau d’amarres et de câbles qui les enveloppait de toutes parts.

Un brouillard dense, presque palpable, et tout imprégné des lourdes vapeurs de la houille, recouvrait le fleuve comme un immense linceul. C’est à peine si l’on voyait çà et là quelques feux lointains et rougis par la réfraction de la brume. Presque toutes les lumières des navires à l’ancre étaient éteintes. Personne sur les alléges, personne sur les embarcations de haut-bord. De loin en loin seulement, un fanal oublié achevait de charbonner sa mèche noirâtre au dessus d’un gardien endormi.

C’était un soir de dimanche. Les affaires dormaient. Au delà des navires abandonnés ou gardés par des somnambules, Southwark et la Cité montraient leurs gaz obscurcis et les croisées écarlates de leurs tavernes, d’où s’échappaient, à rares et cacophoniques bouffées, les chants de la lugubre et pesante ivresse du peuple de Londres.

Les trois bateaux de l’amiral Paddy O’Chrane avaient gagné enfin le canal central et commençaient à remonter le fleuve.

— Joli temps, Tomy, mon garçon, joli temps, ou le diable m’emporte ! dit le capitaine en passant sous une arche de New-London-Bridge.

— Joli temps, capitaine ! répondit le robuste Tom Turnbull, mais la marée va atteindre son plein…

— Et la brise se lèvera au reflux, ajouta l’un des rameurs, dont l’exubérant embonpoint emplissait presque toute la largeur du bateau ; — il faut nous presser. La brume ne tiendra pas.

— Pressons-nous, gros Charlie, pressons-nous, dit un petit garçon, jeune drôle fort précoce qui répondait au beau nom de Snail (limaçon). Aussi bien, nous avons besoin de donner de nos nouvelles à Son Honneur ; nos poches sont vides et la vie est durement chère, comme dit maître Bob Lantern…

— Silence, extrait de brigand, silence, mon fils bien aimé, dit paternellement le capitaine. Moins on parle de Son Honneur et mieux cela vaut… Mais que diable devient ce vil pendard, ce cher garçon de Bob Lantern ?

— Marié, répondit Charlie ; marié dans St-Giles avec une créature de six pieds sans semelles… On ne le voit plus guère…

— Ah mais ! s’écria le petit Snail, maître Bob est plus fin que nous. Il travaille pour son compte… Les dimanches au soir, il va dans les églises… Il y a de bons coups à faire dans les églises, savez-vous ?…

— La paix, graine de pendu, la paix, mon enfant chéri ! interrompit encore le capitaine ; nous voici sous le pont de Blackfriars, où les policemen croissent en pleine terre… Charlie ! tu vas toucher, gros oison !… scie à babord, scie !

Charlie obéit. Le bateau sortit de l’ombre épaisse qui régnait sous l’arche, et les deux rives apparurent de nouveau.

— Ho ! ho ! s’écria Tom Turnbull, trois lumières ! La besogne est au complet, et nous n’aurons pas trop de trois bateaux ce soir.

Les lumières dont parlait Tom se distinguaient parfaitement à travers la brume : l’une d’elles brillait entre le pont et Whitefriars ; la seconde se voyait du côté du fleuve, sous Temple-Gardens ; la troisième, enfin, était dans Southwark, à gauche des degrés d’Old-Barge-House. Toutes trois lançaient des rayons verts d’une grande intensité ; néanmoins, au milieu des feux de toute sorte qui brillaient en plein air ou derrière les fenêtres, ces trois lumières devaient nécessairement passer inaperçues.

— Il faut nous séparer, dit le capitaine. Je me réserve pour ma part ce vieux coquin de Gruff, le meilleur de mes camarades, et son hôtellerie maudite du Roi George, que Dieu bénisse !… À toi l’auberge des Frères-Blancs, Gibby… à toi Southwark et l’hôtel de la Jarretière, Mitchell… Et comportez-vous, misérables, comme de jolis chrétiens.

L’un des bateaux, en conséquence de cet ordre, nagea vers Southwark ; le second, coupant le courant de la Tamise en sens inverse, gagna la Cité. Celui du capitaine continua à remonter le fleuve.

— Pas de fanal jaune aujourd’hui, dit Turnbull ; c’est drôle, en ce temps-ci où les gens du continent arrivent par bandes.

— C’est heureux, ou que je sois pendu, répliqua Paddy ; je n’aime pas à voir le fanal jaune… Il me semble toujours entendre le dernier cri du pauvre diable qu’on égorge… Oui… c’est une faiblesse, mais quand je vois le fanal jaune, je change mon gin du soir pour de l’old-tom [3] afin de me remonter le cœur… Tu ris, Tomy, coquin sans entrailles… Eh bien ! je te dis, moi, que cela me coûte un shelling de plus, et que c’est un objet.

— Un mort de plus, un mort de moins, prononça Turnbull avec indifférence, — sur la quantité, cela ne fait rien.

— Rien de rien ! ajouta en riant le petit Snail.

— Et puis, reprit le gros Charlie, il faut que tout le monde vive, capitaine. Si nos trois hôteliers ne faisaient pas de temps en temps leur métier d’assommeurs, que deviendraient Bishop et compagnie, nos bons frères de la Résurrection ?

— Moi, j’aime la lanterne jaune ! conclut le petit Snail.

— Dans un âge si tendre ! murmura Paddy ; ce cher enfant est déjà le plus venimeux reptile que je connaisse… Attention à toi, Charlie !

Le bateau, qui voguait maintenant seul, venait de quitter le milieu du fleuve pour s’engager dans ce dédale d’alléges, de barques pontées, de steamers grands ou petits et de pleasure-boats qui encombrent les abords du rivage. Charlie joua fort habilement de l’aviron, Turnbull saisit le gouvernail, et le bateau toucha sans encombre au dessous de Temple-Gardens.

L’endroit où il s’était arrêté formait une sorte de petit havre, protégé par la saillie d’une haute maison construite en partie sur pilotis, en partie sur la terre ferme.

C’est cette maison qui portait le fanal aux rayons verts.

Paddy tâta l’un des énormes poteaux qui soutenaient la voûte, et trouva un fil de fer terminé par un anneau : il sonna.

Au bout de quelques instants, un grincement se fit entendre juste au dessus du bateau. On eût dit la charnière d’une trappe jouant sur ses gonds rouillés.

Who’s there ? (qui est là ?) prononça une voix prudemment contenue.

Fellow, mon brave, fellow (camarade), honnête et très digne Gruff, répondit le capitaine ; — que Dieu me damne sans pitié si je ne suis pas bien aise de vous offrir le bonsoir ! Comment se porte, je vous prie, votre respectable compagne ?…

Paddy fut interrompu par un très rude soufflet que lui donna un ballot qui se balançait au bout d’une corde dont l’autre extrémité pendait à la voûte.

— Bien, Gruff, triste coquin, gronda-t-il avec humeur. — Puisses-tu glisser toi-même, une belle nuit de brouillard comme celle-ci, par le trou de ta trappe !

Tout en maugréant, il s’effaça vivement, et ses hommes détachèrent le ballot, qu’ils jetèrent au fond de la barque. La corde remonta.

— Ça sent le muse, dit Tom ; — il y a là une valise de gentleman, pour sûr… Charlie, amarre la soupape avant que la cale soit pleine.

— La soupape joue comme un charme, Tomy, mais je n’aimerais pas à prendre un bain ce soir, répondit le gros rameur.

Un second ballot vint se balancer à hauteur d’homme ; il eut le même sort que le premier. La corde remonta pour redescendre encore. Cinq ballots furent ainsi jetés dans la barque.

Good night ! (bonne nuit ! ) dit alors la voix d’un ton bourru.

La corde disparut ; la trappe se referma.

— Nage, Charlie, mon gros cygne ! commanda le capitaine. Le brouillard a l’air de vouloir se lever… Good night, Gruff, vieux vampire, boucher nocturne, misérable tueur, bonne nuit !… Mais voici le bateau de Whitefriars… Ohé !

— Six ballots, capitaine.

— Bien !… nagez, mes drôles ! J’aperçois la barque de cet abject scélérat de Mitchell, notre bon camarade… Ohé !

— Deux petits paquets, capitaine.

— Deux petits paquets ! répéta Paddy, en haussant les épaules d’un air mécontent.

Les trois bateaux commencèrent à redescendre le fleuve. La marée était encore pour eux. Ils avançaient rapidement, et ils se retrouvèrent bientôt sous les arches monumentales de London-Bridge.

Le brouillard avait diminué d’intensité par l’effet d’une forte brise qui s’était levée avec le reflux. On voyait maintenant s’élancer de toutes parts une forêt de mâts sveltes et penchés en arrière, reliés par mille écheveaux de minces cordages ; l’eau du fleuve commençait à répercuter vaguement les lointaines clartés du gaz.

— Le jeu se brouille, dit Turnbull. Nous sommes éclairés en plein par les réverbères du pont. On doit nous voir…

— Nage, Charlie, gros marsouin ! commanda le capitaine. Encore un coup d’aviron et nous nous cachons derrière ce trois-mâts de la Compagnie… S’il plaît à Dieu, nous arriverons à bon port : sinon…

Paddy s’interrompit, poussa un gros soupir et continua :

— L’eau doit être froide pour un bain, mes chéris !

La barque quitta le milieu du canal, où les ténèbres se faisaient visibles, pour entrer sous l’ombre du trois-mâts. Charlie cessa de ramer. On était à cent brasses environ des degrés où s’était opéré l’embarquement. — Les deux autres bateaux arrivèrent et imitèrent l’exemple du premier : ils s’arrêtèrent.

— Miaule, Snail, méchant matou, dit le capitaine.

À l’instant même un miaulement aigu et merveilleusement modulé partit du fond du bateau.

Quelques secondes après, un sourd aboiement se fit entendre du côté du rivage.

— Malédiction ! grommela Paddy, nous sommes barrés !… Mais, après tout, ce diable de Saunie aboie si bien qu’on ne sait jamais si c’est lui ou quelque dogue galeux égaré par les rues… Miaule encore, Snail.

Le cri du chat fut imité une seconde fois. Un second aboiement lui répondit.

— Il n’y a pas à dire non ! murmura Turnbull ; — c’est Saunie… Le police-boat est entre nous et les degrés.

— Brigands de douaniers ! ajouta Paddy ; — comme si nous faisions la contrebande, nous autres !… Allons, mes drôles ! il nous faut virer de bord et tâcher de prendre terre au dessus du pont… Heureusement, la brise mollit et le brouillard revient… Nage partout !

Les trois bateaux s’ébranlèrent à la fois, mais, au moment où la barque de Paddy sortait de l’ombre, une masse noire doubla l’avant du trois-mâts de la Compagnie.

— Ho ! de la barque ! cria une voix impérieuse.

— Vire, Tomy !… nage, Charlie ! dit tout bas le capitaine.

Le bateau répondit aux efforts combinés des deux matelots et s’élança du côté du rivage, mais un lourd grapin mordit le plat-bord et arrêta instantanément la marche.

— Coupez-moi cela en deux temps, de par l’enfer, mes jolis compagnons ! dit le capitaine.

Tomy donna un furieux coup de hache.

— C’est une chaîne ! murmura-t-il avec dépit.

— Ho ! de la barque, ho ! répéta-t-on à ce moment.

Point de réponse.

La chaîne qui retenait le grapin se tendit, et le bateau fut violemment attiré vers la masse noire, qui était une patache du Thames police-office.

Le capitaine enfonça son chapeau et mit sa canne à sa ceinture.

— Attention ! dit-il. — Du diable si j’avais envie de prendre un bain ce soir… Détale, Charlie, tu pèses sur la soupape… Largue l’amarre, Tomy… et sauve qui peut !

Ce fut un coup de théâtre.

Le fond de la barque s’ouvrit soudainement : hommes et ballots tombèrent à l’eau. — Le grapin de la police n’amena qu’une coque vide et percée. Les deux autres barques, profitant de la bagarre, avaient gagné le débarcadère, où l’équipage du bateau-amiral arriva presque en même temps qu’eux.

— L’eau est froide, dit le capitaine en mettant le pied sur les degrés ; — froide, ou le diable m’emporte !

Il n’avait perdu ni sa canne ni son chapeau.

Snail se secoua comme un barbet mouillé, miaula et se fourra sous le manteau de Saunie, — qui aboya.

Les autres chargèrent les ballots sur leurs épaules et remontèrent les ruelles sombres du quartier de la Tour, en ayant soin, cette fois, de ne point passer devant la douane.

Quant au bon capitaine Paddy O’Chrane, il s’en fut paisiblement chez lui mettre un autre frac bleu et une culotte chamois de rechange ; après quoi il se rendit à la taverne des Armes de la Couronne.

Au moment où il entrait dans le parloir, une scène violente, analogue à celle que nous avons rapportée déjà, avait lieu entre mistress Burnett et sa servante Susannah. Cette dernière opposait aux bruyantes et colériques démonstrations de sa maîtresse un calme qui ressemblait au dédain ou à l’apathie. Mistress Burnett n’avait jamais été fort renommée pour sa patience ; poussée à bout, elle leva sa main qui retomba brutalement sur la joue pâle de Susannah.

— Diable ! pensa Paddy, voilà qui va retarder mon grog !

L’aveugle n’avait pas bougé pendant notre excursion nautique, et s’était fait servir un deuxième verre d’eau-de-vie sucrée. Il entendit sans doute le bruit du coup, car il se leva brusquement. Son col se tendit ; son visage, insignifiant d’ordinaire, exprima tout-à-coup une curiosité surexcitée jusqu’à la passion.

— Est-ce une virago ? pensa-t-il tout haut ; — est-ce une femme forte ?

Susannah avait éprouvé une secousse terrible. Ses traits livides se contractèrent. Un feu sombre brûla au fond de son œil. Sa robuste nature se révoltant d’instinct contre l’outrage, on put croire qu’elle allait bondir en avant et frapper ; son corps souple et musculeux se ramassa soudainement comme le torse généreux d’une jeune et gracieuse panthère qui va s’élancer sur sa proie.

— Eh ! eh ! se dit le capitaine, je parie un shelling contre six pences que ma digne amie va recevoir son compte… Mon avis est qu’il n’y aura pas grand mal à cela.

Mistress Burnett eut la même pensée, car le carmin foncé de sa joue disparut : elle trembla.

Mais la belle fille, comprimant sa fougueuse colère, croisa ses bras sur sa poitrine avec mépris.

L’aveugle laissa échapper un soupir de soulagement.

Susannah, sans dire un mot, traversa le comptoir à pas lents et descendit les degrés de la taverne.

Tyrrel jeta une couronne sur la table, oublia de demander sa monnaie, et sortit en tâtonnant.

— Allons ! dit le bon Paddy, ma digne amie l’a échappé belle !… Quant à Suky, grâce à ce diable de Tyrrel, elle aura du moins où coucher ce soir… pourvu qu’il ne se casse pas le cou.

Tyrrel, en arrivant au bas du perron, entendit un pas léger dans la direction de Thames-Street. Il se mit en marche aussitôt.

Le pas de Susannah était ferme et frappait le sol à intervalles réguliers. Elle ne se hâtait point. À la lueur douteuse des réverbères, la beauté de ses formes atteignait une perfection presque fantastique. — Tyrrel la suivait sans hésiter, comme si un instinct mystérieux eût éclairé sa nuit profonde. Il ne tâtonnait plus.

En sortant de Lower-Thames-Street, Susannah prit le même chemin que nos matelots, et entra dans le lane étroit qui mène au fleuve.

Tyrrel s’élança et la rejoignit.

— Où allez-vous, ma fille ? demanda-t-il avec sollicitude.

— À la Tamise ! répondit Susannah sans s’arrêter et sans presser le pas.

C’était le premier mot que Tyrrel l’entendit prononcer. Sa voix, douce et grave, participait de l’expression de son visage. Elle était belle, mais elle était morne.

— À la Tamise ! répéta Tyrrel. Songeriez-vous donc à mourir ?

— Oui, répondit Susannah.

— Pourquoi, ma fille ? pourquoi ?

— Parce que je n’ai ni espoir pour l’avenir, ni asile pour le présent.

— Je vous donnerai un asile, Susannah, et je vous rendrai l’espoir.

Susannah ne s’arrêta pas.

— Bien souvent des gens sont venus vers moi pour me parler ainsi, dit-elle ; ils voulaient m’acheter… Vous êtes comme eux, sans doute… je ne suis pas à vendre.

— À Dieu ne plaise ! Susannah.

— J’aime un homme, reprit-elle ; c’est pour cela que je ne puis pas me vendre.

Tyrrel recula, étonné.

— Seulement à cause de cela ? demanda-t-il.

— Oui, répondit la belle fille avec fatigue.

Elle allait faire les quelques pas qui la séparaient encore de la Tamise. Tyrrel lui saisit le bras et lui dit avec une singulière émotion de curiosité :

— Vous n’auriez donc pas honte de vous vendre, Susannah ?

— Honte ! répéta-t-elle ; — non.

— Que vous a donc appris votre mère ? s’écria Tyrrel stupéfait.

— Rien… Je suis l’enfant d’une femme qui déserta mon berceau, et d’un juif qu’on a pendu à Newgate, parce qu’il avait volé.

Susannah prononça ces mots d’un ton simple et sans effort.

— Vous ignorez donc tout ! reprit Tyrrel.

— Non, répondit-elle ; je sais vivre.

Puis, s’animant soudain, elle ajouta d’une voix vibrante :

— Mon père était bien riche avant d’être pendu !… J’ai appris à me parer, à chanter, à danser, à parler les langues du continent…

— Vrai, Susannah ; dis-tu vrai ? interrompit Tyrrel.

— Je vais mourir, répliqua froidement la jeune fille.

La lueur égarée de quelque lampe allumée dans une maison voisine vint éclairer vaguement le visage des deux acteurs de cette scène. Les traits exquis de Susannah avaient repris leur morne immobilité ; l’œil de Tyrrel, au contraire, brillait d’un éclat étrange.

— Et si on te rendait la vie que tu menais chez ton père, enfant ? demanda-t-il.

— Ma vie ! ma vie ! murmura la belle fille ; — ma vie d’autrefois !

— Je te la rendrai, te dis-je.

Elle sembla hésiter un instant, puis, se dégageant par un brusque mouvement, elle franchit la distance qui la séparait du fleuve en disant :

— Il y en a tant déjà qui m’ont parlé ainsi !… Non ! mon cœur et mon corps, tout cela est à lui !

— Mais je ne te demande ni ton cœur, ni ton corps, enfant, s’écria Tyrrel ; — je suis aveugle !

Ces paroles arrivèrent aux oreilles de Susannah au moment où elle se balançait déjà, en équilibre, au dessus de l’eau. Elle se rejeta en arrière.

— Ni mon cœur, — ni mon corps ! répéta-t-elle ; — aveugle !… Alors que voulez-vous ?

— Je veux ta volonté.

Susannah pencha sa belle tête sur son sein.

— Un jour, murmura-t-elle, je suis tombée, mourant de fatigue et de faim, sur le seuil de cette femme qui vient de me frapper… En échange de ma liberté, elle me donna du pain, rien que du pain !… Je puis bien être encore servante.

— Vous acceptez ? demanda Tyrrel.

— Que faut-il faire ?

Tyrrel sortit de sa poche une bourse bien garnie, qu’il mit dans la main de Susannah.

— Attendre, dit-il… Écoutez bien ceci : Je vous achète, non pas pour moi qui suis faible, mais pour une association qui est terrible et forte… Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même et sais ce que vous pouvez… Silence sur notre rencontre !… Fidélité, obéissance passive, voilà vos devoirs… Ce soir, retirez-vous où vous voudrez… Demain, à midi, frappez à la porte indiquée sur cette adresse (il lui remit une carte) ; la porte s’ouvrira, vous entrerez et vous ordonnerez, — car cette maison sera la vôtre… Adieu ! Susannah. Vous me reverrez !


II


UNE QUÊTE À TEMPLE-CHURCH.


À l’heure où le capitaine Paddy O’Chrane échappait par un plongeon à la poursuite du police-boat, Stephen Mac-Nab, Écossais de naissance, médecin de profession et âgé de vingt-quatre ans moins deux mois, prit ses cousines sous le bras pour les conduire à l’église du Temple.

Les cousines de Stephen Mac-Nab allaient ainsi tous les premiers dimanches du mois à Temple-Church pour entendre le sermon du révérend John Butler et chanter des psaumes. L’aînée avait nom Clary, la cadette Anna. Leur père, l’un des juges de paix du comté de Dumfries, demeurait au château de Crewe, près de Lochmaben, et s’appellait Angus Mac-Farlane.

Clary et Anna étaient les deux plus jolies petites misses qu’on puisse voir. Leur aspect rappelait involontairement cette gravure où Thompson a traduit d’une manière toute gracieuse une des plus charmantes créations de notre grand romancier : Minna et Brenda Troïl. Elles n’avaient point pourtant la beauté nuageuse et hyperboréenne des vierges du Nord ; c’étaient bien deux filles de l’Écosse méridionale, à la tournure gracieuse et dégagée, au sourire fin, à l’œil civilisé. Seulement, Clary avait le regard plus fier, le front plus hautain, le sourire plus mélancolique. C’était Minna. Anna, au contraire, timide et rieuse à la fois, avait gardé, jeune fille, sa physionomie d’enfant : elle ne voyait que joie et bonheur dans le lointain de sa vie à venir ; aucune pensée de tristesse n’avait plissé jamais son front insoucieux ; son grand œil noir, qui riait et chatoyait sous les longs cils châtains de sa paupière, ne connaissait de larmes que celles qui coulent sans amertume et se sèchent sur la joue sans laisser de trace à l’âme : c’était Brenda.

Toutes deux avaient été élevées dans les idées enthousiastes de la dévotion écossaise. Prier était leur occupation principale, et les choses de la religion remplissaient leur vie. La mère de Stephen Mac-Nab, leur tante, chez qui elles demeuraient, était comme elles Écossaise et pieuse comme elles. Sa maison n’était fréquentée que par quelques bonnes mistresses charitables, mais peu divertissantes, et le révérend John Butler, qui s’était pris pour les deux sœurs d’une affection paternelle.

Quant à Stephen, c’était un brave jeune homme qui, après avoir étudié cinq ans la médecine, exerçait à Londres, en attendant que Royal-College voulût bien l’admettre au nombre de ses savants agrégés, — et pensait connaître à fond la vie. Il jouait passablement au whist, portait comme il faut le costume fashionable et n’était point trop odieusement pédant pour un docteur en herbe. Il aimait beaucoup ses deux cousines, savoir : Clary d’amour ou quelque chose d’approchant, et Anna d’amitié ; mais ces deux sentiments ne différaient point assez en lui pour qu’il pût s’en rendre compte d’une façon arrêtée. En les définissant, nous anticipons sur leur développement, et si vous eussiez interrogé Stephen, il n’eût certes point pu vous en dire aussi long.

Quoi qu’il en soit, ce dimanche dont nous parlons, mistress Mac-Nab se trouvant souffrante, Stephen fut chargé de l’office de chaperon. Il descendit gaillardement le trottoir de Cheapside, et se sentit tout fier d’avoir au bras de si charmantes compagnes. Clary et Anna s’appuyaient de chaque côté sur son bras. Clary était silencieuse et pensive, souriant parfois, machinalement ou par complaisance, aux plaisanteries de son cousin. Anna écoutait de toutes ses oreilles, et ne se souvenait point d’avoir jamais rencontré un homme qui eut autant d’esprit que Stephen.

À mesure qu’on approchait de l’église, ce dernier perdait un peu de sa gaîté. Cinq années d’université avaient sensiblement émoussé l’ardeur de dévotion qu’il avait, lui aussi, apportée d’Écosse. Il était toujours bon chrétien, mais un sermon suivi de plusieurs psaumes lui semblait une perspective médiocrement attrayante.

— Mes chères cousines, dit-il tout-à-coup en quittant Fleet-Street pour entrer dans Inner-Temple, je suis un détestable étourdi !

— Pourquoi cela ? demanda Anna.

Clary n’avait pas entendu.

— Parce que j’ai oublie de visiter l’un de mes malades.

Stephen prononça ces mots avec une certaine emphase. Ce malade était son premier client.

— Vous la ferez demain, dit Anna.

— Demain ?… Il sera peut-être trop tard !

Clary regarda Stephen en souriant et fit un signe de tête. Elle crut que son cousin venait de faire un calembourg.

— C’est charmant, dit-elle. Stephen leva sur elle son œil plein de surprise.

— Que trouves-tu donc de charmant à cela, Clary ? s’écria Anna ; Stephen prétend qu’il a une course importante à faire… Nous resterons seules.

— Qu’importe ?… mon cousin viendra nous retrouver.

— Sans doute ! s’empressa de dire Stephen. Ce sera l’affaire d’un instant.

Ils arrivaient au perron de l’église. Anna quitta d’un air boudeur le bras de son cousin, et entra ; Clary la suivit : Stephen resta sous la porte et se prit à réfléchir.

— Clary a de singulières distractions, pensa-t-il ; et je trouve qu’elle fait fort aisément le sacrifice de ma haute protection… si j’entrais ?…

Dût le lecteur prendre une opinion très défavorable de Stephen Mac-Nab, qui remplira dans ce récit un rôle recommandable, nous sommes forcés d’avouer qu’il n’avait aucune espèce de visite à faire dans l’intérêt de son client. Le sermon du révérend John Butler l’avait effrayé, voilà tout. C’était très mal, mais il y a des grâces d’état pour les médecins de vingt-quatre ans moins deux mois. — Donc, au lieu d’entendre le sermon, il avait projeté une bonne causerie au coin du feu, chez quelque ami du voisinage, ou bien une partie de billard, ou bien encore tout autre chose, mais la distraction de Clary lui donna à penser. Il franchit le seuil à son tour, et, se glissant derrière les piliers du chœur, il prit place à un endroit où, sans être vu, il pouvait espionner à son aise les deux sœurs. — Ceci était encore fort mal, mais il y avait eu des paroles prononcées touchant un mariage entre Stephen Mac-Nab et l’une de ses cousines, — à son choix ; — Stephen avait donc un peu le droit de se poser en observateur.

Temple-Church avait été rempli toute la journée. À cette heure, il n’y avait plus guère dans l’église que le petit troupeau du révérend John Butler, composé en presque totalité de femmes. Cette petite congrégation vaquait au service du soir dans le chœur, car Temple-Church, l’un des plus vieux débris de l’architecture gothique qui soit à Londres, conserve l’apparence et les distributions d’une église catholique.

Stephen ne vit rien d’abord. Les deux jeunes filles, à genoux au milieu d’un décuple rang de femmes, étaient absorbées par la prière. Le révérend John Butler, debout dans la petite chaire qui se colle à l’une des parois de l’abside, récitait un psaume que l’assistance répétait en chœur. Quand le prêtre se tut, il se fit un long silence, pendant lequel chacun se recueillit et continua mentalement l’oraison. Puis tout le monde se leva.

Alors seulement Stephen put découvrir le visage des deux sœurs. Anna, avant de s’asseoir pour écouter la lecture, adressa dans la foule un ou deux sourires bienveillants à ses compagnes. Clary n’imita point son exemple, mais elle tourna vers le pilier auquel s’adossait Stephen un regard indifférent et distrait. Au même instant, elle tressaillit vivement ; sa tête se pencha ; une pâleur subite chassa les fraîches couleurs de sa joue.

— Maladroit que je suis ! se dit Stephen ; — elle m’a reconnu.

Et par un mouvement instinctif, il se cacha derrière le pilier. Au bout de quelques secondes, il allongea de nouveau la tête avec précaution.

Clary avait gardé la même position. Bien que le ministre eût prononcé les premières paroles du sermon, elle ne s’était point assise. Une force mystérieuse semblait immobiliser chacun de ses membres, et son regard perçant et plein de feu ne se détachait pas du pilier.

— Voilà qui est étrange ! pensa Stephen ; — je ne l’avais jamais vue regarder ainsi.

Puis, quand il eut répété par deux fois le même manège, il se fit cette question, qu’un autre se fût faite peut-être dès la première épreuve :

— Est-ce bien moi qu’elle regarde ? Pour s’en assurer, il fit rapidement le tour du pilier, et se trouva en face d’un homme, appuyé, comme lui-même l’était tout à l’heure, contre la pierre. Cet homme avait les yeux fermés ; un vague sourire s’épanouissait sur sa lèvre.

Stephen tressaillit et pâlit à son tour. Il jeta un rapide regard vers Clary, mais celle-ci avait maintenant le dos tourné ; elle venait de s’asseoir. Ce fut Anna qui répondit à son regard par un coup d’œil reconnaissant, qui voulait dire :

— À la bonne heure ! vous n’avez pas été long-temps dans votre course.

Alors Stephen se sentit venir au cœur une angoisse profonde et véritable, la première peut-être qu’il eût jamais éprouvée. Sa conscience, ce livre que chacun porte au dedans de soi, et qu’on ne feuillette guère qu’à son corps défendant, s’ouvrit et lui montra un nom écrit en lisibles caractères. Il perdit tout-à-coup ce calme insoucieux qui résulte de l’ignorance de soi-même. Clary qu’il avait jusqu’alors aimée à ses heures, pour ainsi dire, et quand il n’avait rien de mieux à faire, Clary lui apparut comme le but de sa vie, la chose nécessaire à son bonheur. Plus d’hésitation ; pas même une pensée pour Anna, pas même un soupçon qu’Anna eût pu jamais contrebalancer sa sœur. Il aimait Clary ; il le savait, il ne se souvenait plus de ce temps lointain, qui était la minute précédente, et dont un abîme le séparait désormais, de ce temps, disons-nous, où il méconnaissait sa passion. Son front brûlait ; son cœur battait par violents soubresauts dans sa poitrine ; ses yeux se troublaient et voulaient pleurer…

Or, pourquoi cette brusque révélation d’un amour latent jusqu’alors, et dont le germe existait à peine ?

C’est que toute passion sommeille en face d’un but qu’on peut toucher en étendant la main ; c’est que pour sentir le prix d’un trésor il faut avoir frayeur de le perdre ; c’est que Stephen venait de se dire :

— Ce n’était pas moi qu’elle regardait !

Il resta quelques minutes anéanti sous ce coup de massue. Son naturel ferme et positif fit effort pour prendre le dessus et n’y put réussir. Il releva son œil plein de haine sur l’homme qu’il croyait son rival, et lui déclara, au fond du cœur, une guerre à mort.

Celui-ci n’avait garde de s’en douter. Ses yeux restaient fermés ; sa bouche gardait son sourire.

Stephen fut violemment tenté de lui toucher le bras et de l’entraîner au dehors pour le provoquer et en finir d’un seul coup, mais quel motif donner à son cartel ? D’ailleurs, bien que Stephen fût ce qu’on appelle un homme brave et qu’il eût eu plusieurs duels durant ses cinq années d’école, il y avait en lui de l’Écossais. L’épée et le pistolet lui semblaient être des moyens chanceux et peu sûrs dans une affaire importante. Il était de ces gens avisés et logiques dans leurs rancunes, qui se battent volontiers pour un regard de travers, mais qui pensent que, pour réparer un tort grave, le duel est un expédient insuffisant et souvent dérisoire. Il se faisait cet argument digne d’un licencié d’Oxford : X… me blesse dans mes intérêts les plus chers ; je le provoque ; il me tue : suis-je vengé ?

Ici le raisonnement acquérait une force nouvelle. L’individu adossé au pilier, et qui était, pour le moment, l’X...... du problème ci-dessus, semblait un modèle de souplesse et de vigueur musculaires. C’était un homme d’une trentaine d’années, au moins en apparence, d’une taille haute, élégante et de modèle aristocratique. Sa mise, d’une simplicité parfaite, mais d’un goût merveilleux, ressemblait à la mise des esclaves de la mode, comme un tableau de maître peut ressembler à la pâle copie d’un barbouilleur. Quant à son visage, il offrait un remarquable type de beauté mâle et intelligente ; son front haut, large et sans ride, mais traversé de haut en bas par une légère cicatrice presque imperceptible quand sa physionomie était au repos, s’encadrait d’une magnifique chevelure noire. On ne pouvait voir ses yeux ; mais, sous sa paupière baissée, on devinait leur puissance. Sa bouche, entr’ouverte maintenant par le sourire, était surmontée d’une fine moustache noire, à l’espagnole, et laissait voir une rangée de dents, petites et blanches, qui eussent fait honneur à la bouche d’une jolie femme. Cet ensemble de traits un peu trop délicats peut-être était relevé par deux sourcils tranchants et hardiment dessinés qui lui prêtaient un aspect de fermeté et de hauteur. Adossé au pilier, dans une attitude nonchalante, il avait l’air de dormir et de suivre en dormant un rêve joyeux ; sa physionomie reflétait au passage une série de sensations fugitives, mais agréables.

Stephen le contempla long-temps avec dépit. Le jeune médecin se savait joli garçon, mais il ne lui vint pas même à l’idée qu’on pût établir un parallèle entre lui et ce superbe étranger. Sa jalousie le lui montrait plus parfait encore qu’il ne l’était réellement. Pour lui, ce nonchalant dormeur prenait des proportions extraordinaires, fatales : c’était un de ces hommes au profil magnétique, qui viennent, dans les romans, tout exprès pour mettre à mal les vertus les plus inexpugnables ; c’était don Juan : et encore il est douteux que don Juan eût d’aussi beaux favoris ; — il est certain qu’il n’avait point un gilet aussi désirable.

Stephen ne pouvait pas même lui reprocher cette légère cicatrice qui coupait son front ; il ne la voyait pas, bien que la partie de l’église où il se trouvait resplendît d’une très vive lumière. Il fallait, en effet, pour que celle cicatrice apparût, blanche et tranchée, que le front se rougît sous l’effort d’une passion soudainement excitée. Or, en ce moment, le front du rêveur était pâle et uni comme celui d’un enfant.

En désespoir de cause, Stephen s’en prit à ses yeux fermés ; il se les représenta rouges, éraillés, puis, emporté par son espoir, il se frotta les mains en s’écriant :

— Il louche peut-être !

Cette bienfaisante idée le calma sensiblement, et, comme le sermon touchait à sa fin, il s’éloigna du beau rêveur pour observer plus commodément la conduite de Clary dans le mouvement qui allait avoir lieu parmi les congréganistes.

À peine était-il à son nouveau poste, que l’assistance se leva en masse : l’âme de Stephen passa dans ses yeux.

En se levant, Clary jeta un second regard vers le fameux pilier. Cette fois encore le regard fut long, perçant et plein de feu. Stephen eût donné six mois de sa vie pour une œillade semblable. Il voulut voir comment y répondait le rêveur.

Chose étrange ! le rêveur rêvait toujours ; il n’avait point ouvert les yeux ; il n’était pour rien dans tout cela. Stephen se sentit profondément humilié.

Il ne la voit seulement pas ! murmura-t-il en frémissant de rage ; — c’est elle qui aime et non pas lui !… cet homme m’a vaincu sans le savoir !

Donc la chose n’était pas fort difficile. Cette conclusion implicite blessa vivement Stephen et lui fit venir la sueur froide. Il envia les héros du théâtre d’Adelphi, qui ont toujours des poignards dans leurs poches, afin de se suicider à l’occasion.

Cependant un soupir souleva la poitrine de Clary, qui se retourna à regret vers l’autel. Le ministre entonna un psaume, et un chœur de voix fraîches et pures étouffa bientôt sa voix chevrotante.

Le rêveur dressa voluptueusement l’oreille, comme un lézard près duquel on joue de la flûte. Son sourire s’épanouit davantage, toute sa physionomie exprima un vague ravissement. Stephen le contemplait avec surprise. À mesure que le psaume avançait, la pose de l’inconnu devenait plus molle et plus sensuelle ; il semblait en proie à une ravissante extase.

— Pour nos malades ! dit en ce moment une voix douce derrière Stephen.

Il se retourna et reconnut Anna, qui tenait la bourse de quêteuse, suivant la mode qui commence à revenir dans certaines congrégations protestantes.

Stephen, dans sa détresse, se crut en droit d’agir comme un fou : il fouilla la poche de son gilet, et, pris d’un accès de prodigalité inqualifiable, il jeta bruyamment, l’une après l’autre, quatre demi-couronnes dans la bourse. Anna le remercia par un gracieux sourire.

Après cet acte romanesque de générosité, Stephen se redressa et respira bruyamment, puis il jeta un regard triomphant vers son mystérieux rival.

— En cela, du moins, pensa-t-il, je te surpasserai, haïssable inconnu !

— Pour nos malades ! dit encore Anna en s’arrêtant devant le rêveur.

Celui-ci tressaillit et ouvrit à demi les yeux. À la vue d’Anna, il recula d’un pas en portant la main à son front, comme on fait quand on se croit le jouet d’une illusion ; puis il demeura immobile, couvant la jeune fille du regard.

Anna, honteuse et rougissant, voulut s’éloigner ; mais le rêveur la retint d’un geste plein de grâce, et, sortant de sa poche un riche portefeuille, il prit une bank-note de dix livres qu’il déposa dans la bourse en s’inclinant profondément.

Stephen serra convulsivement les poings et se mordit la lèvre jusqu’au sang.

Il avait vu au coin de la bank-note distinctement gravé en lettres gothiques le mot ten (dix).

— Dix livres !… et moi dix shellings ! grommela-t-il.

L’inconnu suivit quelque temps Anna du regard, tandis qu’elle continuait de quêter. Quand elle se fut perdue dans la foule, il redressa tout-à-coup sa riche taille, et jeta un coup d’œil autour de soi. Ce coup d’œil tomba indifférent et distrait sur Stephen.

— Il ne louche pas ! pensa ce dernier avec douleur.

Puis, se ravisant tout-à-coup, il ajouta :

— Mais où diable ai-je vu cette figure-là ?

Ce fut en vain qu’il fouilla ses souvenirs ; il dut bientôt reconnaître qu’une vague ressemblance l’induisait sans doute en erreur.

L’inconnu ne louchait pas, en effet : tant s’en fallait. Ses grands yeux, d’un bleu obscur, doublaient le charme de sa physionomie. Son regard était impérieux et plein de pensée ; en même temps, l’émail qui entourait sa prunelle avait cette apparence sèche et mate qui indique, au dire de Lavater, une sensualité raisonnée et sans bornes.

Il faisait nuit déjà depuis long-temps. La partie du temple où se tenaient les congréganistes était brillamment éclairée, tandis que la nef et les bas-côtés disparaissaient, plongés dans une complète obscurité. Le bel inconnu, interrompu dans son rêve, quitta le pilier où il s’appuyait naguère et se dirigea lentement vers l’un des bas-côtés.

En même temps que lui s’ébranla un homme mal vêtu et de mine patibulaire, qui avait ouvert de grands yeux à la vue du billet de banque donné à la quêteuse. Cet homme, au lieu de suivre notre rêveur, prit le bas-côté opposé ; de telle sorte que, dans leur promenade circulaire, tous deux devaient se rencontrer au centre de la nef, c’est-à-dire à l’endroit le plus obscur et le plus désert.

Stephen avait vu cela, et une soudaine pensée traversa son esprit. Il était à Londres depuis assez long-temps pour savoir que notre civilisation est désormais si avancée que le commun des malfaiteurs se fait un jeu du sacrilège. Il crut deviner qu’un meurtre allait être tenté. Ce meurtre, au cas où ses soupçons eussent été fondés, aurait merveilleusement servi ses intérêts ; mais Stephen, bien qu’il ne fût point un héros de roman, était un homme d’éducation et d’honneur. Repoussant donc l’égoïste sentiment qui l’avait porté d’abord à se réjouir, il quitta sa place à son tour et s’enfonça sous l’ombre de la voûte, résolu à prêter, s’il en était besoin, un loyal secours à l’inconnu.

Celui-ci marchait à pas lents ; il s’arrêtait parfois, revenait sur ses pas, puis recommençait sa promenade, comme s’il eût cherché, en connaisseur, le point précisément le plus favorable pour entendre, voilée et perdue dans le lointain, la sainte musique des psaumes. D’autres fois il levait la tête et admirait les mystérieuses guirlandes formées par les nervures de la voûte, auxquelles arrivaient de pâles reflets des lumières de l’abside, tandis que la voûte elle-même restait plongée dans l’obscurité. Il admirait la confuse forêt des hauts piliers éclairés sur une seule de leurs arêtes, et qui ressemblaient ainsi à une étroite bande de lumière jaillissant du sol et touchant la charpente. À chaque pas, c’était un nouvel aspect toujours plus saisissant et plus étrange. Ce gigantesque kaléidoscope, variant à l’infini ses sombres tableaux, reculait les limites de la plus bizarre fantaisie. Notre rêveur n’avait fait que changer son rêve. Celui-ci était plein de féeriques péripéties. Il s’y plongeait avec délices et allait toujours, oublieux de soi et du monde entier.

Stephen le suivit long-temps, mais la nef était plongée dans une obscurité si profonde, qu’à dix pas les objets disparaissaient complètement. Dans un de ces capricieux détours auxquels se livrait notre rêveur, Stephen le perdit tout-à-coup, et, quoi qu’il fît, il ne put le découvrir de nouveau. Alors Stephen s’élança vers l’autre bas-côté pour arrêter le misérable auquel il supposait des projets sacrilèges. L’homme mal vêtu fut introuvable.

Stephen tomba dans une singulière perplexité : devait-il, sur un simple soupçon, qui, au premier abord, pouvait paraître absurde à chacun, devait-il interrompre la cérémonie religieuse et faire éclairer la nef ? Devait-il attendre un cri, un signe, qui lui dît où il fallait porter secours ? Le premier moyen était assurément le plus sûr et le meilleur. Stephen n’osa l’employer. Il attendit, livré à une sorte d’oppression fiévreuse, et croyant ouïr parfois le cri rauque et strangulé d’un homme frappé à mort.

La musique des psaumes continuait de monter, harmonieuse et sainte, vers la voûte.

C’était un contraste étrange et terrible entre les bruits mélodieux de l’abside et le mortel silence de la nef, entre l’éclat de l’une et la nuit profonde de l’autre, — surtout lorsqu’on venait à penser que de ce silence et de cette nuit pouvait sortir à chaque instant un soupir d’agonie…

Notre beau rêveur, cependant, ignorant le danger peut-être imaginaire et la sollicitude dont il était l’objet, poursuivait sa promenade enchantée. Il était arrivé à cet endroit de la nef que recouvrent d’épaisses nattes de jonc. C’étaient ces nattes qui, étouffant le bruit de ses pas, avaient fait perdre sa trace à Stephen. À cet endroit, les notes du chant religieux, brisées par la double barrière des piliers de l’abside et des colonnes du maître-autel, lui arrivaient mourantes et tout imprégnées d’une mélancolique harmonie. L’abside resplendissait en face de lui ; le crucifix de marbre blanc semblait rayonner une lueur divine. Notre inconnu donnait son cœur sans réserve aucune à toute cette poésie. Il appelait les souvenirs des jours de sa jeunesse chrétienne. Il se reposait des fatigues d’une vie bien agitée peut-être, peut-être bien coupable, dans un extatique bonheur. Car notre inconnu était ainsi fait : homme de volupté, il pouvait se faire chrétien une heure, afin de savourer les émotions sans rivales d’un vague et délicieux mysticisme. Il pouvait être bienfaisant parfois pour jouir du bonheur que donne la bienfaisance. C’était un homme tout de sensations, qui savait extraire une jouissance de chaque chose et de chaque événement ; un homme capable à la fois du bien et du mal : généreux par caractère, franchement enthousiaste par nature, mais égoïste par occasion, froid par calcul, et d’humeur à vendre l’univers pour un quart d’heure de plaisir.

Et l’énergie que d’autres dépensent pour se rapprocher d’un but constant, unique et dès long-temps convoité, il la prodiguait, lui, pour effleurer une jouissance éphémère, pour se passer une fantaisie, pour satisfaire un caprice ; le caprice satisfait cédait sa place à un nouveau désir, et alors c’étaient d’autres efforts, toujours couronnés de succès, parce qu’ils étaient puissants mais toujours suivis d’une lassitude apathique à laquelle succédait une dévorante activité.

Bien que son existence n’eût été jusque alors qu’une longue suite de passions assouvies et de caprices réalisés, son cœur et ses organes avaient conservé une sensibilité virginale. Il prenait l’amour à petites gorgées, comme un gourmet hume son vin ; sa haine, quand par hasard il haïssait, lui était chère ; il n’eût point voulu de ces brutales vengeances dont les blessures s’adressent au corps et se font avec l’acier d’un poignard. Mais il était trop fort pour avoir souvent occasion de haïr. Ceux qui ne le connaissaient point l’admiraient et l’aimaient ; ceux qui le connaissaient ne savaient pas lui résister et courbaient le front sous sa volonté de fer.

Ce jour-là, il avait caprice de rêverie, et s’en donnait à cœur joie. La poésie débordait autour de lui : il savourait la poésie comme un rhétoricien ou une femme auteur. Le lendemain il eût souri de dégoût en songeant à son bonheur de la veille.

Les congréganistes avaient entonné leur dernier psaume. Notre rêveur, sentant qu’on allait éloigner la coupe de ses lèvres, voulait n’y point laisser une goutte : il s’étendit sur un banc pour regarder et écouter mieux.

En s’asseyant, il crut entendre un léger bruit derrière lui, et n’y prit point garde autrement ; mais bien peu de chose suffit pour faire virer sur son axe de brume cette girouette qu’on nomme la rêverie. Insensiblement, et sans qu’il s’en doutât, d’autres idées envahirent le cerveau de notre inconnu. L’immense nef, ténébreuse et solitaire, s’offrit à lui tout-à-coup sous un aspect lugubre. Les derniers bruits de la musique sacrée lui semblèrent propres à étouffer un râle d’agonie. L’ombre pouvait cacher des malfaiteurs, et pendant qu’on priait Dieu là-bas, au milieu des lampes et des cierges allumés, Satan veillait peut-être dans la nuit, et guidait en riant les pas cauteleux d’un assassin.

Il donnait son esprit à ces nouvelles pensées, lorsqu’un autre bruit, léger encore, mais plus voisin, vint frapper son oreille. C’était comme le frôlement d’un corps contre la natte. L’inconnu demeura immobile ; mais le rêve s’envola, et son esprit, rendu subitement au domaine de la réalité, examina froidement sa situation. Par un mouvement lent, continu, imperceptible, il tourna la tête, et vit une masse noirâtre s’avancer vers lui en rampant.

— Ce drôle m’a volé mon idée, pensa-t-il ; — il veut m’assassiner.

Il ne bougea point encore, et attendit ; au bout de quelques secondes, l’individu qui rampait ainsi, et qui était l’homme mal vêtu, se releva brusquement et fit un bond en avant ; — mais son couteau, supérieurement dirigé pourtant, ne frappa que le dossier d’un banc. L’inconnu s’était prestement effacé. Quand l’assassin voulut se redresser, il sentit son poignet serré comme par un étau.

— Ouf ! fit-il en laissant échapper un douloureux gémissement ; — je croyais qu’il n’y avait au monde qu’un poignet comme celui-là !

Il approcha son visage de celui de l’inconnu. Leurs yeux étaient habitués à l’obscurité ; ils se reconnurent en même temps.

— Bob-Lantern ! murmura notre beau rêveur.

— Grâce ! Votre Honneur ! s’écria l’assassin en tombant à genoux. — Je ne vous avais pas reconnu.

Son Honneur lâcha le bras de Bob-Lantern. Ce dernier joignit aussitôt les mains en suppliant.

— Mon bon maître, dit-il, mon bon monsieur Edward, avec cet habit-là, vous avez la taille fine comme une demoiselle… Je ne vous reconnaissais pas.

— Est-ce une raison pour assassiner… dans une église !

— J’avais faim, mon bon monsieur… vous ne donnez pas souvent, et la vie est durement chère à Londres… si c’était comme là-bas, en Écosse…

— Silence ! dit impérieusement M. Edward ; — que font tes camarades ?

— Pas grand’chose… la vie est durement chère…

— Venez demain, on vous paiera ; mais, par le diable, plus de mauvais coup comme cela, maître Bob !

M. Edward s’achemina vers l’arrière-chœur. Bob le suivit, les mains dans ses poches, de l’air d’un chien que vient de corriger son maître.

De guerre las, Stephen avait regagné l’abside où la congrégation se préparait au départ. Ce fut avec une inexprimable surprise qu’il vit l’inconnu revenir escorté par l’homme mal vêtu. Le danger passé, toutes ses idées de dépit et de haine reprirent le dessus, et il se repentit presque de ses inquiétudes.

M. Edward ne méritait plus en ce moment qu’on lui appliquât cette épithète de rêveur que nous lui avons si souvent donnée. Il marchait le front haut et la taille cambrée, comme un homme dégagé de toute préoccupation. Il s’arrêta un moment devant les congréganistes, et, jetant le gant avec lequel il avait touché Bob-Lantern, il entreprit la longue et difficile opération de faire entrer ses doigts dans un autre.

Bob ramassa le gant et le mit dans sa poche. C’était une pauvre prise ; mais il y a des gens qui n’aiment pas à voir se perdre une épingle, et Bob-Lantern était homme à ramasser dans les poches d’autrui plutôt que de ne rien ramasser.

Tout en mettant son gant, M. Edward avisa la charmante quêteuse qui lui était apparue au sortir de son rêve, mais il n’aperçut point Clary, dont le regard ne le quittait pas un instant. Stephen, lui, par contre, ne voyait que Clary, et la jalousie lui faisait bouillir le sang.

Avant de partir, M. Edward mit le binocle à l’œil.

— Elle est décidément ravissante, murmura-t-il, en faisant signe à Bob de s’approcher.

Quand Bob fut à portée, il se pencha à son oreille et dit :

— Tu vois bien cette jolie enfant, là-bas, près de la chaire ?

— J’en vois plusieurs.

— La plus jolie.

— C’est suivant les goûts.

— Celle qui ferme son livre de prières.

— La quêteuse ?

— Précisément… Tu vas la suivre, et demain tu m’en diras des nouvelles.

Bob-Lantern fit un signe affirmatif, et M. Edward ayant achevé de mettre son gant, effectua sa retraite. Il passa tout près de Stephen, mais il ne prit pas garde au haineux regard que lui jeta le jeune médecin. Clary le suivit des yeux jusqu’à la porte.

À peine était-il parti, que Stephen s’élança vers Bob-Lantern.

— Le nom de cet homme ? dit-il.

— Quel homme ? demanda Bob au lieu de répondre.

— L’homme qui vient de vous parler.

— Ce n’est pas un homme, dit Bob avec emphase, c’est un monsieur.

— Son nom ?

— Je n’en sais rien.

Stephen plongea ses doigts dans sa poche et en retira un souverain, qu’il fit glisser dans la main de Bob-Lantern.

— C’est différent, dit ce dernier, qui mit la pièce d’or en lieu sûr ; — vous voulez savoir son nom ?

— Oui ; dépêche !

— Je n’en sais rien.

Puis, exécutant cette manière de révérence qui est, par tout pays, le mode de remerciement des gueux, il ajouta :

— Que Dieu vous bénisse ! mon jeune gentleman.

Et il disparut.


III


L’AVÈNEMENT D’UN LION.


Ce même soir, il y avait bal à Trevor-House. Lord James Trevor, grand seigneur de naissance et de fortune, avait joué un fort brillant rôle politique quelques années auparavant. Depuis l’avènement du ministère whig, il s’abstenait, et ses salons étaient le rendez-vous des notabilités du parti tory. Il était veuf et vivait avec sa sœur, lady Campbell, laquelle s’était bénévolement chargée de l’éducation de miss Mary Trevor, fille unique du comte.

Lady Campbell avait été charmante en 1820. En 183., époque où se passe notre histoire, elle avait perdu une notable portion de sa beauté, mais non point le désir de plaire. Ce désir ne se traduisait point chez elle en ces façons mignardes et grotesques dont nos romanciers diplomates, qui sont de fins observateurs, affublent les coquettes du grand monde. Elle ne jouait pas de l’éventail plus qu’il n’était besoin pour se rafraîchir le visage ; elle ne roulait pas à tout propos de languides et surprenants regards ; elle ne condamnait point ses intimes à l’entraîner dans le rapide tourbillon de la valse. Sa coquetterie était autre et plus adroite. Femme d’esprit et d’excellent goût, elle avait jeté bas de bonne foi toute prétention extérieure à la jeunesse. Si bien que, à l’encontre du reproche qu’on fait d’ordinaire aux femmes de son âge, on était tenté de formuler contre elle cette invraisemblable accusation :

— Lady Campbell se vieillit !

Ce qui est une preuve éclatante, quoique détournée, de l’éternelle vérité de cette promesse de l’Écriture : Quiconque s’abaisse sera relevé !

Mais il ne suffit pas de se vieillir pour se faire pardonner de n’être plus jeune. Un écueil se présente qu’il faut nécessairement éviter sous peine d’être et de rester vieille de fait. Lady Campbell avait reconnu de loin cet écueil, et l’avait doublé en pilote accompli. Tout en s’abstenant des plaisirs de la jeunesse, elle les comprenait, elle les exaltait, et savait même au besoin avouer d’une façon charmante ce qu’elle appelait ses regrets, de sorte qu’on se demandait pourquoi elle prenait de si bonne heure sa retraite : question rare et flatteuse.

Lady Campbell était donc, dans le monde où elle vivait, une femme à part et dont l’âge restait hors de discussion ; elle trônait au milieu d’un cercle choisi, dont elle était la reine et l’oracle. Ses cavaliers-servants étaient la fleur des jeunes gens à la mode. Quoi qu’elle pût faire, on ne la respectait point, on l’aimait.

C’était un glorieux résultat, mais peut-être l’honneur n’en devait-il point être attribué tout entier aux savantes manœuvres de lady Campbell. Indépendamment de sa puissance d’attraction, il y avait près d’elle un aimant dont nous ne devons point mettre en oubli le pouvoir.

Miss Mary Trevor avait dix-huit ans ; elle était belle de cette beauté suave, mais frêle et comme effacée, dont le type se trouve reproduit souvent dans les toiles de notre Reynolds, et qu’on entrevoit parfois derrière les stores d’un équipage blasonné ou sous la voûte noble de Westminster. Sa taille était haute et se courbait légèrement en avant, pour être trop élancée. Une blancheur diaphane et nacrée formait le fond de son teint, qui s’animait parfois d’une légère nuance rosée, mais n’atteignait jamais ce coloris, brillant symptôme de vigueur et de santé, que les connaisseurs appellent : de la fraîcheur, et les Français : la beauté du diable. La transparence de son teint se remarquait surtout autour des yeux, où elle prenait un pâle reflet d’azur, au milieu du front et sur les tempes, où elle laissait voir un écheveau délié de petites veines bleues. Ses cheveux blonds, d’une finesse extrême, tombaient en légères boucles le long de sa joue. Ses yeux, d’un bleu tendre, se fermaient fréquemment à demi et semblaient alors nager dans un milieu humide et scintillant. Son sourire était celui d’un enfant, mais quand elle devenait sérieuse, une ride, tremblante et ténue, touchait de chaque côté le bout de ses lèvres et donnait à sa bouche une expression de dédain.

Miss Mary était ainsi par nature ; l’éducation lui avait donné de nouveaux charmes. Elle savait parler et se taire ; chacun de ses mouvements dévoilait une grâce inaperçue ; quoi qu’elle fît, elle faisait bien et à propos. Timide autant qu’il faut et ignorant d’ailleurs ce que les femmes n’ont pas besoin de savoir, elle avait appris à paraître douter de soi-même, ce qui est la modestie des gens orgueilleux ; elle avait appris aussi à ne jamais douter de la valeur d’autrui, à ne point mentir, sauf dans les cas d’urgence, et à prolonger son sourire long-temps après qu’est oublié le mot qui l’a fait naître.

Miss Mary était l’ouvrage de lady Campbell. Faible d’esprit comme de corps, elle avait été entre les mains de son habile tante une argile molle et douce à modeler. Lady Campbell était avec raison fière de son œuvre et jalouse outre mesure du despotique pouvoir qu’elle exerçait sur sa nièce.

Miss Mary était fille unique. Son père avait trente mille pounds sterling de revenu, au dire du plus grand nombre, mais quelques uns affirmaient que le chiffre réel de son revenu allait beaucoup au delà.

On doit penser que l’héritière de cette fortune, qui, pauvre, aurait pu être aimée pour elle-même, ne manquait point d’adorateurs. Deux ans auparavant, en effet, à l’époque de sa première entrée dans le monde, elle avait été entourée tout d’abord d’une innombrable cour. À l’apparition d’un astre nouveau, chacun, si humble qu’il soit, se sent venir espoir : on a vu l’amour faire tant de miracles ! Mais à mesure que l’astre s’élève sur l’horizon, le cercle s’éclaircit, Les humbles se rendent justice, à moins qu’ils ne préfèrent jaunir de tendresse à distance ; il ne reste plus que les forts. Puis, entre les forts, la lutte s’établit. Ce serait un beau spectacle, s’il n’était commun et visible gratis dans tout salon où se trouve une héritière.

La lutte entre les forts a un résultat : la jeune fille choisit, ou sa famille pour elle. Alors les rangs se resserrent de nouveau ; les ambitions vaincues se taisent ; les humbles et les forts redeviennent égaux ; tous ont part aux rayons de l’astre, car l’astre, pour être désormais la propriété d’un seul, entre de droit dans le domaine de tous.

L’existence mondaine de miss Mary avait régulièrement suivi ces phases diverses. Le fort entre les forts avait été un jeune homme de fortune modeste, mais d’origine princière, fils cadet de feu le lord comte de Fife, et qui portait le nom de Frank Perceval. Miss Mary, ou plutôt lady Campbell, le distingua, et tout le monde crut la bataille finie ; mais tout à coup survint un nouveau champion qui rétablit la lutte et la mena rondement.

Aussi, faut-il le dire, ce champion n’était rien moins que Rio-Santo en personne.

La mode a bâti parfois d’étranges fables auxquelles se laisse prendre le vulgaire. Ainsi, pour citer un exemple, Londres et Paris ont cru naguère à l’existence de ce mythe qu’on appelait M. de Montrond. Les journaux en parlaient, beaucoup de gens prétendaient l’avoir vu, qui aux Tuileries, qui chez M. de Metternich, qui dans Apsley-House, à la table du duc de Wellington, qui enfin dans quelque taverne borgne. Il était lié avec toute la diplomatie européenne et fréquentait tous les usuriers de l’univers.

C’étaient d’audacieuses inventions, voilà tout. Les meilleurs historiens révoquent en doute depuis mil huit cent quarante-trois l’existence de M. de Montrond et de son valet fantastique, qui était en même temps son propriétaire. Un curieux Mémoire, qui doit être soumis sous peu à Royal Society of litterature, ne laissera aucun doute à cet égard.

Mais tout le monde a connu, en 183., le marquis de Rio-Santo, l’éblouissant, l’incomparable marquis. Tout le monde se souvient de sa magnificence orientale ; tout le monde a pu savoir qu’il dépensait quatre millions chaque saison, quatre mille livres sterling par mois, et qu’il n’était point juif cependant !

Une année, avril vint sans que Rio-Santo fût installé dans son palais de Pall-Mall, avril, puis mai. Le jockey’s-club se voila la face comme un seul sportman ; Hyde-Park prit le deuil, et le corps de ballet d’Italian-Opéra-House dansa un pas funèbre en son honneur. Était-il mort ? était-il ruiné ? Nul ne pouvait le dire ; nul ne l’a jamais su. Et après tout, qu’importe ? Les gens comme Rio-Santo ont-ils besoin de vivre long-temps ? Ils passent un jour, une année dans une cité, puis ils s’en vont ; mais leur souvenir reste. Les gens qui portent des cravaches se découvrent avant de prononcer leur nom ; quand on parle d’eux, les ladies baissent les yeux en ébauchant un mélancolique sourire.

Le plus grand nombre pense que Rio-Santo reviendra quelque jour. Nous ne sommes point en mesure de donner aujourd’hui notre opinion à cet égard.

Toujours est-il qu’en 183., Rio-Santo arriva de Paris, où il avait été pendant quatre ou cinq hivers de suite le roi du fashion. Il arriva suivi de son armée de laquais, de ses écuries, dont le moindre cheval valait trois ou quatre coursiers du célèbre pseudonyme, comte de Cambis, de ses meutes royales et de plusieurs douzaines de baronnes qui se mouraient de rêverie pour l’amour de son teint pâle et de ses fulgurants yeux bleus.

D’ordinaire Londres ne s’émeut qu’à bonnes enseignes. Les princes étrangers, les fils d’empereurs y passent parfaitement inaperçus ; les ténors les plus prodigieux y opèrent le transit de leur ut de poitrine sans exciter la moindre révolution. Pour faire beaucoup d’effet dans cette ville surprenante et civilisée, il faut être osage, bayadère ou pour le moins bélier à quatre cornes. Rio-Santo n’était rien de tout cela. Ce n’était qu’un marquis. Pourtant, trois jours après son arrivée, à tous les étages de toutes les maisons de toutes les rues de Londres, il faisait l’objet de toutes les conversations. Les palais de West-End parlaient de lui ; les boutiques d’Holborn et du Strand faisaient de nombreux cancans sur sa personne, les échoppes de Bishop’s-Gate retentissaient de son nom estropié. Il était le sujet des conversations à Saint-James, dans Clare-Market, à Richmond et dans les bouges de Smithfield.

Et cependant personne ne pouvait se vanter d’avoir vu ce fameux marquis de Rio-Santo, dont tout le monde s’entretenait. Il passa dans la solitude de sa magnifique maison de Pall-Mall les trois ou quatre premiers jours qui suivirent son arrivée en Angleterre. Mais qu’importait cela ? Il y avait dans les salons de l’une et l’autre aristocratie une vingtaine de jeunes seigneurs, merveilleusement couverts, qui chantaient ses louanges sur tous les tons et racontaient de lui des histoires à faire tomber un raout en syncope. Il y avait dans des réunions bourgeoises et jusque dans les sociétés d’arrière-boutique d’honnêtes demi-lions, jolis adolescents ornés d’éperons, mais maniant l’aune, qui génufléchissaient au nom respecté de l’illustre marquis ; enfin, au fin fond des tavernes, il y avait d’ignobles drôles qui, entre deux verres de gin, estropiaient ce même nom. Pourquoi cela ? nous ne saurions le dire.

Or, quand les hommes parlent, les femmes enchérissent et caquettent. De là cet assourdissant concert qui, du salon, de l’antichambre, de la boutique et de la mansarde, envoya au ciel nuageux de Londres le nom mille fois répété de Rio-Santo.

Et chacun se représentait ce mystérieux marquis suivant la pente naturelle de ses idées. Les maris, trompés par son nom et sa réputation, s’attendaient à lui voir le manteau rouge de Fra-Diavolo, ou tout au moins le feutre à plume de don Juan. Les femmes dotaient son visage inconnu de ce je ne sais quoi fatal que le fretin des romanciers donne à ses pauvres diables de héros. Les jeunes filles le voyaient en songe avec un œil rêveur, un front ravagé, un nez d’aigle et un sourire infernal, mais divin. Les vieilles servantes enfin se figuraient qu’il avait trois bagues de similor à chaque doigt, une canne en rhinocéros et des breloques valant trois mille livres sterling.

On doit penser combien ce mystère et cette incertitude ajoutaient au désir que chacun avait de connaître le marquis de Rio-Santo. Ce désir pourtant ne dépassait pas une certaine latitude sociale. Les gens de bas lieu, en effet, se contentent d’admirer de confiance les rois de la mode ; lorsqu’un courtaud aperçoit par hasard le lion, — nous disons le lion parce que ce monarque est toujours unique, et que les personnages communément appelés ainsi par le vulgaire nous semblent être tout au plus d’assez laids épagneuls, — il le méconnaît et passe, n’ayant point ce qu’il faut pour apprécier ses redoutables perfections ; la bonne envie que chacun avait de voir enfin Rio-Santo restait donc concentrée surtout dans l’aristocratie, et débordait seulement un peu sur le haut commerce. Comme s’il n’y eût point eu encore assez de motifs de curiosité, la politique se mit de la partie. Un bruit vague se prit à circuler dans les clubs ordinairement bien informés. On disait que le grand marquis était un envoyé secret d’une cour étrangère de premier ordre. Sa mission était, assurait-on, confidentielle et des plus importantes. Au reste, nul ne pouvait affirmer positivement le fait ; mais, justement à cause de cela, le fait passa pour positif et matériellement prouvé.

Aussi ce fut à qui des whigs ou des tories aurait sa première visite. Trente invitations se croisèrent, signées de noms renversants et dont le moindre avait derrière lui un palais et des million, Rio-Santo ne se pressa point de choisir. Il se laissa désirer le temps convenable ; puis un soir, après sa première excursion à Richmond, il se fit conduire à Derby-House.

Lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, était veuve d’un chevalier de la Jarretière. Sa fortune aurait pu rivaliser avec la fortune des premiers banquiers de Thames-Street ; elle avait vingt-cinq ans et passait pour la plus charmante femme de King’s-Road, qui est une rue très longue et toute peuplée de femmes charmantes.

Lorsqu’on annonça Rio-Santo, il courut une émotion muette parmi le double rang de femmes qui bordait les salons de la comtesse de Derby. Le premier rang frémit d’une délicieuse curiosité, le second rang, — la tapisserie, — avança ses cinquante visages de douairières par dessus les frais minois du premier, à peu près comme fait la seconde ligne mettant le fusil en joue sur l’épaule du chef de file dans les feux de pelotons. Rio-Santo entra. On le trouva bel homme ; mais il y eut çà et là quelques petits désappointements, parce que son ensemble n’était point suffisamment romanesque. De prime abord, on s’étonna que ce marquis, irréprochable à coup sûr, mais n’ayant rien de précisément extraordinaire, eût pu enlever pendant trois ans à notre compatriote lord S*** le sceptre, ou mieux, la cravache du fashion parisien ; on eût voulu lui voir une cravate plus ineffable, une démarche plus poétique, un regard plus impossible à définir. En somme, la première impression ne répondit pas tout à fait à l’attente générale. — Mais Rio-Santo parla. Le charme opéra d’autant mieux et plus vite, qu’il y avait eu contre ses séductions annoncées une sorte de réaction préalable. Les jeunes ladies laissèrent aller leur cœur au courant de sa parole électrique, et la tapisserie regretta le temps heureux où elle pouvait être électrisée.

Il y a de par le monde un préjugé stupide entre tous les préjugés. On s’imagine que, pour être roi de la mode, il suffit d’être riche, beau, ferme sur la hanche, frivole de caractère et spirituel assez pour dire de jolis riens. On se trompe du tout au tout. La royauté de la mode est élective ; ce trône-là ne se prend que par droit de conquête. Si l’on a vu parfois s’y asseoir des monarques fainéants, on compte, d’autre part, dans la liste princière du fashion, des noms que l’histoire prononce avec respect. Le premier lion connu, Alcibiade, n’était pas un personnage ordinaire. Plus tard, — et nous ne citons que plusieurs dandys romains tous pleins de mérites, — nous trouvons Clodius, nous trouvons César. Plus tard encore, nous rencontrons François de France, le roi chevalier, Essex, W. Raleigh, Walpole, lord Byron ; et, de nos jours, l’homme de Londres, le comte d’Orsay, ne passe-t-il pas parmi les gens qui s’y connaissent pour une des têtes les plus vigoureusement organisées de notre siècle ?

On dut reconnaître bientôt que Rio-Santo était un esprit d’élite. Il savait causer, ce qui est rare, mais il savait parler aussi. Son intelligence, souple et forte, embrassait tout. C’était un homme grave et c’était un homme brillant. Son éloquence, pour peu qu’il le voulût, pouvait ne point tarir, et cependant il avait au suprême degré cet art qui est le premier de tous : l’art du silence.

En même temps, on fut ébloui du faste royal qu’il déploya, non pas en escompteur enrichi, mais en véritable grand seigneur.

De sorte que, au bout de quelques semaines, Rio-Santo fut à Londres ce qu’il avait été à Paris, l’homme par excellence, le roi, le dieu.

Vers l’époque de son arrivée en Angleterre, quelques nouvelles figures s’étaient introduites dans le grand monde, c’étaient tous gens de bon lieu, portant noms qui sonnaient comme il faut et menant un noble train de vie. Nous citerons, parmi ces nouveau-venus, le major Borougham, sir Paulus Waterfield, le docteur Muller, le cavalier Angelo Bembo. Ces messieurs connaissaient tous plus ou moins le marquis, qu’ils avaient vu soit à Paris, soit ailleurs, mais aucun d’entre eux ne semblait être admis dans son intimité.

La première maîtresse de Rio-Santo à Londres fut, dit-on, la comtesse de Derby. Jusque-là lady Ophélia avait eu la réputation la plus enviable pour une jeune veuve. C’était, selon le sentiment général, une femme de merveilleux goût, d’esprit fort délicat, mais de cœur sec ; une coquette enfin, des plus dangereuses et des moins attaquables. C’était en outre, car la coquetterie n’exclut rien quand on sait s’en servir, c’était une femme de principes choisis, pensant haut et bien, dévote autant qu’il faut l’être, et portant sans reproches le nom de feu son époux, l’un des plus nobles et beaux de la vieille monarchie anglaise. Dans le monde où tant de médisances se croisent avec tant de calomnies, lady Ophélia avait passé invulnérable ; nulle tache, si petite qu’elle fût, n’avait terni le miroir vierge de sa renommée. Les hommes l’aimaient et la craignaient, ses rivales l’enviaient et la haïssaient. Rio-Santo vint : l’existence de la comtesse s’enveloppa tout-à-coup d’un mystère inaccoutumé, que les langues méchantes ne tardèrent pas à rendre suspect ; elle eût pu se défendre, c’est-à-dire lever le voile et donner comme autrefois chaque heure de ses jours aux regards de la foule. Mais il était vrai ; elle aimait Rio-Santo, elle l’aimait de l’amour qu’inspirait à coup sûr ce terrible don Juan : amour fougueux, jeune, étourdi, sans prudence…

Rio-Santo, lui, aimait fort et vite. Sa passion brûlait trop pour durer. Il jeta aux pieds de lady Ophélia son cœur qui était sincère, son génie un moment dompté, son être entier, plus que son être, car il lui promit l’avenir. Mais Rio-Santo, s’il ne mentait jamais, se trompait, hélas ! bien souvent. Il se donnait à l’amour sans réserve comme ces enfants qui prodiguent leurs jouets à leurs compagnons de plaisirs, pour ensuite les reprendre. Rio-Santo reprenait ainsi tout ce qu’il avait donné à l’amour. Et il n’avait pas plus de remords que ces enfants dont nous venons de parler, parce qu’il était toujours de bonne foi. — C’était, comme diraient certains poètes, une magnifique nature.

Mais que Dieu vous garde, misses et miladies, de la rencontre de Rio-Santo !


IV


COMMENT L’AMOUR VIENT EN RÊVANT.


Tout Londres fashionable s’occupa pendant une semaine du mariage de Rio-Santo avec lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby. C’était un couple très bien assorti. Néanmoins, le mariage n’eut pas lieu. Rio-Santo déclara tout haut qu’il avait échoué. Quelques uns ajoutèrent foi à cette déclaration, d’autres pensèrent qu’il avait trop réussi.

Rio-Santo était alors tout à fait acclimaté dans notre capitale. La supériorité fantastique que lui avait d’abord prêtée la renommée, avait subi l’épreuve. Il était décidément digne de sa gloire. Les salons se l’arrachaient. C’était avec acharnement qu’on se disputait sa personne. Il y avait des femmes charmantes de banquiers millionnaires qui se seraient compromises avec joie dans le légitime espoir de rendre jalouses les fières châtelaines de Belgrave-Square. La rivalité de coterie à coterie prenait tous les caractères d’une passion. Le marquis passait, calme et serein, entre ces inimitiés profondes. Il fréquentait le West-End, parce que les mœurs du quartier noble caressaient doucement les penchants aristocratiques de sa nature ; mais il ne dédaignait point la Cité. En somme, l’éclectisme n’est mauvais que dans la pédante et niaise philosophie de nos collèges ; c’est un mot peu gracieux, mais nécessaire. La chose qu’il exprime est au fond de tout cœur voulant et sachant vivre. Entendu comme il faut, il n’exclut rien, pas même cette loyauté rigide et chevaleresque qui meurt pour la couleur d’un drapeau ou l’émail d’un écusson : car nous ne prétendons point parler d’autre chose que de l’éclectisme sensuel qui prend son bonheur où il le trouve. Celui-là seul est une réalité. Hors de ce cercle, et dès qu’il ne s’applique plus au plaisir, nous disons : fi de l’éclectisme ! Dans les arts, il est balourdise ou pâleur ; en politique, mensonge ou doctrine, ce qui est tout un ; en religion, erreur et impiété ; en philosophie, faiblesse et néant.

Rio-Santo n’était ni membre du parlement, ni artiste, ni professeur, il était peut-être pis que cela, mais du moins échappait-il à ces trois travers. Pour tout dire, il n’était rien de tout ce qu’on a coutume d’être dans notre société étiquetée comme une boutique d’apothicaire. Cela lui donnait incontestablement le droit de faire comme l’abeille : de choisir sans exclure.

Il avait pour métier ostensible d’être marquis, riche à millions et tout pétri de distinction. Nous ne savons pas de plus adorable métier que celui-là. Impossible de dire la prodigieuse dépense d’esprit et de diplomatie que firent les deux camps politiques pour, chacun, l’attirer à soi. Il y eut des jeunes ladies qui se dévouèrent en vraies Romaines ; il y eut des ladies d’un certain âge qui combinèrent des plans miraculeux. Une whiggesse de lettres fut jusqu’à lui proposer, à mots couverts, de l’illustrer à l’aide d’un roman en quatorze parties de six volumes in-octavo chacune. Rio-Santo apprécia le dévoûment des jeunes ladies, ignora les plans des douairières, et fit don d’une pipe de Turquie à la whiggesse de lettres, en la priant d’illustrer tout le monde, excepté lui.

Il menait cependant la vie la plus rigoureusement fashionnable qu’on puisse imaginer. Lui seul donnait despotiquement le ton pour toutes choses. On citait ses mots avec une componction véritable. Quant il n’en laissait point échapper par hasard, de bonnes âmes se faisaient un devoir de lui en prêter. En parlant de lui, on était toujours sûr d’intéresser les femmes, et certains séducteurs émérites inventaient sur son compte de ravissantes histoires qu’ils allaient essayer, en guise de fausses clés, à la porte de tous les boudoirs.

On l’affubla d’un nombre si exorbitant de bonnes fortunes, que le compte en passait toute vraisemblance. Mais il était discret, faut-il croire, car chaque aventure racontée gardait ce demi-voile d’incertitude nécessaire au succès d’une anecdote, et jamais on ne put citer aucune preuve convaincante à l’appui des jolies médisances dont il était le héros.

Règle générale : le lion qui vise au titre de bourreau des cœurs n’est pas un lion de franc aloi ; c’est inévitablement quelque quadrupède vulgaire, — un âne peut-être, — revêtu de la peau du roi des animaux. Or, le marquis de Rio-Santo était un lion véritable, le lion le plus lion qui fût jamais. Il aimait à ses heures et derrière le rideau, se gardant bien de publier des choses qui perdent leur charme à être divulguées. Faire autrement est agir en fat. Rio-Santo ne se posait sans doute point cet axiome ; il le prenait pour règle de conduite à son insu et parce que le bien, tout le bien était en germe dans ce cœur héroïque. — Le mal y était aussi, mais seulement ce mal de fière essence d’où vient le crime hardi et les vices audacieux. Quant aux penchans de bas lieu, quant à ce qui est purement honteux ou mélangé d’infamie et de ridicule, Rio-Santo était sans reproche.

Après la comtesse de Derby, il aima d’autres femmes sans doute. Nous aurions fort à faire s’il nous fallait établir à la rigueur le bilan de ses équipées.

Un jour, il rencontra miss Mary Trevor, et il pensa que cette enfant pâle, aux traits effacés, à la beauté presque nuageuse, était une fort insignifiante personne. Peut-être même n’en pensa-t-il pas si long. Mary, elle, se sentit mal à l’aise en présence de cet homme dont la bizarre renommée repoussait ses instincts de timide faiblesse. — Une seconde fois ils se trouvèrent en présence. Miss Mary chanta. Sa voix douce, mais sans portée, effleura l’oreille de Rio-Santo comme un vain bruit. Rio-Santo parla. Son organe vibrant et grave affecta douloureusement l’ouïe de miss Trevor. Pourquoi ? Mary n’aurait point su le dire.

Une troisième fois enfin, c’était à un concert dans les salons de lady Ophélia, Rio-Santo ce soir-là était pâle, taciturne et jetait autour de soi, sans voir, ses yeux vaguement distraits. Miss Trevor, assise auprès de miss Diana Stewart, sa meilleure amie, dans une salle de jeu que n’avait pas encore envahie le bataillon des joueurs, causait tout bas. Diana était la cousine et avait été la compagne d’enfance de Frank Perceval, qu’un voyage retenait loin de miss Trevor, sa fiancée. Les deux jeunes fille, cela va sans dire, parlaient de lui. Rio-Santo, debout, appuyé contre une colonne en demi-relief dont la saillie le cachait à moitié, était à portée d’entendre et n’entendait pas. Mary lui tournait le dos et ne pouvait l’apercevoir. Insensiblement, les deux jeunes filles, qui d’abord avaient parlé tout bas, cessèrent de retenir leur voix, parce qu’elles se croyaient loin de tout indiscret écouteur. Leur conversation monta comme un murmure jusqu’aux oreilles de Rio-Santo. Il n’y prit point garde, et continua de rêver, profitant avec une sorte d’avidité de ce moment de répit que lui laissait l’attention curieuse de la foule.

Car Rio-Santo était un déterminé rêveur. Non content des jouissances sans nombre que lui prodiguait la réalité, il appelait souvent à soi les puissances soigneusement cachées de son organisation éminemment poétique, et, bercé par les fantômes évoqués, il se laissait glisser sur la pente de quelque beau songe. Il avait pour cela ses jours, et, parmi tous les bonheurs qu’il effleurait incessamment de sa lèvre sensuelle, ce bonheur était peut-être le plus chéri, le plus jalousement aimé. C’était avec délices qu’il sentait approcher l’heure de sa voluptueuse extase ; il s’y plongeait sans réserve et de tout cœur, trouvant, au fond, une ivresse calme et à la fois infinie, que les choses réelles ne savent point provoquer.

Il va sans dire que Rio-Santo ne choisissait point, d’ordinaire, le tumulte d’une fête pour s’endormir en ses illusoires voluptés, mais le concert et sa rêverie n’étaient point incompatibles pourtant. La mélodie de l’orchestre le conduisait en certaines galeries du palais féerique de son imagination, qu’il n’explorait point dans le silence. Ses songes étaient volontiers des souvenirs ; la musique faisait surgir ces souvenirs joyeux où passaient, comme de douces ombres, les vagues ressentiments de ce suave amour qui, le premier, fit battre le cœur et souffla sa chaude haleine sur l’indifférence des jeunes années.

En ce moment dont nous parlons, Rio-Santo rêvait, et il rêvait d’amour. Il voyait, dans ce lointain mirage que l’extase présente aux yeux de l’âme et qui semble une décoration théâtrale, il voyait une blonde enfant qui élevait vers lui son regard d’ange, confiant, tendre, timide. — L’orchestre accompagnait une mélodie, brodée sur l’un de ces motifs simples et touchants que trouvent dans leurs sauvages bruyères les bardes inspirés de la verte Irlande. On eût dit que cet air avait un rapport direct et réel avec la jeune fille du rêve, et après tout, cela était possible, puisqu’il s’agissait d’un souvenir. Le visage de Rio-Santo exprimait une sorte d’enchantement mêlé de mélancolie.

Lorsque l’orchestre couvrit de son dernier accord les dernières vibrations de la voix du chanteur, une larme filtra au travers des longs cils noirs demi-baissés de sa paupière.

— Marie, murmura-t-il ; ma douce Marie !

— Pauvre Mary ! s’écria au même instant miss Diana Stewart, la jeune fille avec qui s’entretenait miss Trevor. Puis elle ajouta avec un petit éclat de rire :

— Tu l’aimes donc bien ?

À ce nom de Mary, Rio-Santo avait ouvert les yeux, et son regard était tombé d’aplomb sur le gracieux profil de miss Trevor. Les hommes, et, entre tous les hommes, ceux dont l’imagination sans frein ni règle a coutume d’errer où le caprice la conduit et de n’être jamais contrôlée, peuvent voir le même objet sous des faces diverses et même complètement opposées. L’impression du moment change, pour ainsi dire, le milieu à travers lequel ils regardent. Entre leur œil et ce qu’ils voient, il s’opère une sorte de réfraction mystérieuse qui peut embellir la laideur et qui peut enlaidir la beauté. Rio-Santo avait déjà vu miss Mary, et cependant il crut la voir pour la première fois. Peut-être le délicat et gracieux sourire de miss Trevor trouva-t-il sa place dans le rêve qui dominait Rio-Santo à ce moment ; peut-être quelque ressemblance éloignée vint-elle en aide à ce nom de Mary, pour porter au comble l’illusion du marquis. Pour cette raison ou pour d’autres, il sentit son cœur bondir et s’élancer vers cette charmante fille qui donnait à propos un corps à sa fantaisie du moment. Il la couva du regard comme une proie prochaine, et, gâté par le succès, il ne s’occupa même pas des moyens de triompher.

Miss Trevor avait hésité un instant avant de répondre à la question de Diana.

— Je suis triste depuis son départ et j’attends son retour avec impatience, dit-elle enfin.

Rio-Santo savoura lentement l’harmonie de cette voix qu’il avait dédaignée la veille. Il admira sa douceur ; la faiblesse de son timbre le charma, parce qu’elle fut chercher en un coin obscur de sa mémoire quelque corde au repos depuis des années, qu’elle fit vibrer et sonner une note oubliée.

Il fit un mouvement. Miss Trevor se retourna, et sa joue pâle devint pourpre, parce qu’elle devina que sa réponse avait été entendue. Puis, saisie de nouveau par cet instinct de terreur qui l’avait prise déjà à la vue du marquis, elle frissonna de la tête aux pieds et serra le bras de Diana.

— Viens, dit-elle, en entraînant son amie étonnée vers les salons où se tenait le concert.

— Y avait-il un serpent derrière ton fauteuil ? demanda gaîment miss Stewart.

— Il y avait un homme, murmura Mary.

Diana se retourna vivement à son tour et aperçut le regard ardent de Rio-Santo qui suivait la retraite de sa compagne. Elle devint sérieuse.

— Comme il te regarde ! dit-elle avec une naïve envie. — De son œil jusqu’à toi, il y a comme un rayon de feu…

Mary trembla plus fort.

Rio-Santo quitta sa colonne et vint s’étendre dans le fauteuil occupé naguère par miss Trevor. Il y resta long-temps et ne rentra dans le concert que lorsque la foule des joueurs fit irruption dans la salle.

— Pauvre Marie ! murmura-t-il en se levant ; depuis, je n’ai point aimé ainsi…

Quelques jours après, Rio-Santo fut présenté à lady Campbell et à lord Trevor. Lady Campbell était précisément faite pour apprécier toutes les qualités du beau marquis ; elle fut flattée de l’initiative qu’il avait prise auprès d’elle et prévit que son importance mondaine allait s’en augmenter considérablement. Trevor-House devint en effet tout-à-coup à la mode. Tout le monde y voulut être présenté, et les jeunes gentilshommes que nous avons vu arriver à Londres presque en même temps que Rio-Santo, furent des premiers à solliciter cet honneur. Certes, le major Borougham, le docteur Muller, sir Paulus Waterfield et le beau cavalier Angelo Bembo étaient gens à ne trouver nulle part porte close.

À peine introduits chez lord Trevor, ils environnèrent lady Campbell et lui firent une cour assidue. Ces quatre gentilshommes n’étaient point sans avoir entre eux ces liaisons superficielles et d’occasion qu’on noue si aisément dans le monde, mais il ne régnait parmi eux aucune intimité apparente. Néanmoins, on aurait dit qu’ils se fussent donné le mot pour faire auprès de lady Campbell les affaires de Rio-Santo. C’était peut-être le hasard…

Rio-Santo, du reste, n’avait nullement besoin d’aide. Plus une femme était spirituelle, et moins elle avait chance d’échapper aux séductions de son esprit ; or, nous croyons l’avoir déjà, lady Campbell, en fait d’esprit délicat et choisi, ne le cédait à personne. Elle fut vite et bien subjuguée. Au bout de quelques jours, elle regarda Rio-Santo comme un ami de famille ; au bout d’un mois, elle ne vit plus que par ses yeux. Comme lady Campbell était, de fait, la tête de la maison de son frère, tout le monde y subit, plus ou moins, l’influence du marquis, tout le monde, miss Trevor elle-même.

Nous devons dire néanmoins que Rio-Santo n’agit point directement sur miss Mary Trevor. Ce fut lady Campbell qui prit la peine, à son insu, de solliciter le malléable cœur de sa jolie nièce. Cette femme aimable, en effet, toute pleine des perfections du marquis, ne pouvait se taire. Sa chaude amitié, son admiration se faisaient jour par tous les pores. Elle présentait Rio-Santo à sa nièce comme un sujet d’étude, un motif d’analyse, un dernier type, qui, connu, compléterait sa science du monde. — Il était bon, disait-elle, bon, quoique supérieur, ce qui fait de la bonté une chose sublime ; il faisait le bien, lui, si puissant pour le mal ! Chaque mois des sommes énormes tombaient de sa main dans la bourse de quelque agent discret, et des centaines de malheureux avaient du pain… Il était inconstant, léger en amour ; qui disait cela ? Des rivaux ? mensonge ! Des femmes ? rancune ! Et d’ailleurs pourquoi le fatiguait-on de tant d’hommages ? Devait-il, de bon compte, faire sérieux état de toutes ces faveurs effrontément prodiguées ?…

Et mille autres choses encore. — Si bien que miss Trevor eut honte et regret de sa frayeur passée. Elle prit pour Rio-Santo une sorte d’admiration à laquelle se mêlait encore une crainte indéfinissable, mais qui n’était plus de la répulsion.

Elle savait que Rio-Santo l’aimait. Lorsqu’une femme sait cela, et que de l’aversion elle passe néanmoins à quelque chose de mieux que l’indifférence, on peut, suivant la croyance commune des observateurs au demi-cent, parier qu’elle aimera. C’est une question de temps. Nous verrons bien si, avec miss Mary, nos observateurs eussent doublé leur enjeu.

Il se répandit une fois dans Londres un bruit extravagant et dénué de toute vraisemblance. Ce bruit fit hennir le jockey’s-club à gorge déployée, et pâmer tout ce qui pouvait prétendre au titre de gentleman d’un bout de la ville à l’autre. Les femmes en causèrent avec leurs sigisbés, les maris avec les amies intimes de leurs femmes, les grooms en baragouinèrent entre eux.

Rio-Santo, disait-on, voulait se marier.

Se marier comme le plus simple des mortels, faire une fin, briser son sceptre, couper ses éperons, changer sa poésie en prose, mettre un bonnet de coton par dessus sa couronne.

C’était maladroitement inventé, ridicule, impossible ! — C’était vrai.

Lorsque ce bruit se répandit, Rio-Santo avait demandé la main de miss Mary Trevor.

Contre son habitude, il avait rencontré plusieurs obstacles dont le moindre n’était pas à dédaigner. D’abord lady Campbell, qui était la loyauté même, refusa, malgré sa bonne envie, de prêter son aide au marquis. L’amour mutuel de Frank Perceval et de sa nièce était son ouvrage ; elle avait laborieusement préparé leur union. Abandonner les intérêts de Frank absent eût été trahison toute pure, et lady Campbell en était incapable. En second lieu, lord James Trevor, vieux gentilhomme à la foi chevaleresque, avait donné sa parole à Frank. En troisième lieu enfin, miss Trevor aimait ce même Frank Perceval.

Aussi le marquis essuya-t-il un refus triplement motivé.

Il ne s’émut point trop à l’intérieur, parce que sa longue habitude du succès ne lui permettait pas de désespérer ; mais il appela sur son visage une morne tristesse, baisa la main de lady Campbell avec découragement et se retira précipitamment comme un homme qui craint de se montrer faible contre le malheur.

En regagnant sa maison, il disposa dans sa tête la plus éblouissante corbeille de mariage qu’imagination surexcitée de jeune fille coquette ait jamais pu rêver.

Lady Campbell était désolée. Elle se repentait amèrement d’avoir donné sa parole à Frank, qui était un homme fort distingué assurément, mais qui n’était rien, comparé à Rio-Santo. Mais les regrets sont chose oiseuse au dernier point, et lady Campbell n’avait pas coutume de perdre son temps. Elle s’ingénia ; ce fut en pure perte ; elle chercha des moyens et n’en trouva point. — Heureusement les femmes d’esprit subtil ont toujours à leur service une suprême ressource, celle de se tromper elles-mêmes.

Lady Campbell, qui se désespérait, put croire naturellement que Mary se désolait. Ceci n’était pas rigoureusement exact, mais c’était possible. Une fois le chagrin de miss Trevor admis, ce chagrin pouvait s’interpréter de plusieurs manières ; le choix était permis : lady Campbell choisit. Elle se dit que sa nièce aimait, qu’elle aimait Rio-Santo, et que le refus subi par ce dernier causait toute la peine de la jeune fille.

Elle se dit cela plusieurs fois sans le croire, puis enfin elle le crut. Le croyant, elle avait incontestablement le droit de faire partager son opinion à autrui ; or, à qui communiquer ses impressions, si ce n’est à sa nièce chérie, à sa fille d’adoption ?

À la première ouverture, Mary tomba de son haut. Mais lady Campbell était de si bonne foi, et elle avait tant d’éloquence ! Mary, faible et habituée à ne point questionner rigoureusement le fond de son cœur, habituée aussi à faire siennes sans examen toutes les idées de sa tante, Mary se laissa persuader.

Le fait peut sembler étrange, mais il se présente tous les jours.

Désormais, lady Campbell fut à son aise. Elle recouvra toute sa sérénité. La position était bien changée, convenons-en. — Ce n’était plus d’elle qu’il s’agissait, mais de sa nièce. Elle eût été coupable d’écouter ses propres impressions au point de fausser les paroles données, mais sa nièce !… En conscience, par exagération de loyauté, on ne peut pas, comme cela, sacrifier le bonheur d’une jeune fille. Loin d’hésiter encore, elle se crut engagée d’honneur ; ce qui lui avait paru une faiblesse, lui sembla un étroit devoir ; elle s’avoua que, dans ces circonstances, il ne faut pas demeurer à moitié route et qu’il devenait pour elle obligatoire de soutenir Rio-Santo de son mieux.

Une chose ravissante, c’est que lady Campbell crut devoir faire en cette occasion à sa nièce un fort joli sermon sur l’inconstance. Mais, une fois cette satisfaction donnée à la morale, elle promit à miss Mary de servir ses nouvelles amours, et entonna, sans y penser, un cantique à la louange de Rio-Santo.

Miss Trevor, à vrai dire, vivait alors dans une sorte d’étourdissement perpétuel, plein de fatigues et d’ennui. Rio-Santo avait fait sur elle une impression étrange et qu’elle ne savait point définir. Lady Campbell nommait cela de l’amour ; ce devait être de l’amour.

Et pourtant l’image de Frank Perceval restait au fond de son cœur. La pauvre Mary hésitait, ne savait et voulait à peine savoir. Accablée par l’infaillibilité de lady Campbell qui n’était point, pour elle, chose contestable, conseillée d’ailleurs par l’indolente faiblesse de son caractère, elle s’endormait en ce doute étrange, presque fantastique. Elle en souffrait silencieusement et sans chercher remède ; elle faisait effort quelquefois, rarement, non pour réagir, mais pour étouffer les murmures de son cœur et troquer contre le repos de l’apathie sa tranquillité perdue.

Restait à vaincre l’opposition que Lord Trevor, fidèle comme l’acier et se souvenant de la parole donnée, ne manquerait point de faire à ce nouvel arrangement. Directement et de front, il n’y fallait point songer, mais ceci, soit dit entre le lecteur et nous, était la moindre chose. Quand on a réussi à se tromper soi-même, à escamoter la conscience d’une jeune fille et à garder la paix du cœur, on peut raisonnablement espérer faire perdre la tête à un vieux gentilhomme dont le pied botté foula plus souvent les champs de bataille que les discrets tapis des officines diplomatiques.

Rio-Santo fut admis à déclarer ses sentiments à miss Mary Trevor, qui, durant toute la nuit suivante, rêva de Frank Perceval.

Il faut convenir que ce jeune nobleman avait mal choisi son temps pour voyager. Ainsi fait-on d’ordinaire à son âge, lorsque des parents, afin de prouver à tous leur sagesse supérieure, ajournent une union souhaitée, sous prétexte qu’il n’est pas temps encore.

Pauvre sagesse ! pauvre prétexte ! Il y a un moment pour être heureux. Quand on laisse passer ce moment en disant : Il n’est pas temps, ou toute autre fadaise, le diable rit et marque un point. Frank Perceval, accueilli par toute la famille Trevor, était le fiancé presque officiel de Mary, mais Mary était si jeune ! Dans un an, lui disait-on… Frank se demanda comment il pourrait attendre trois cent soixante-cinq jours sans mourir sept cent trente fois. Un de ses amis, — car, lorsqu’un homme doit se casser le cou, c’est toujours un ami qui l’y aide, — un de ses amis lui conseilla de prendre la poste et d’aller voir la Suisse. Frank alla voir la Suisse. Il y resta un an, ni plus ni moins, et il commanda des chevaux de poste à Genève, de manière à revoir Londres juste le trois cent soixante-cinquième jour.

On n’est pas plus exact que cela, et le hasard lui devait une de ces bonnes aubaines qu’il réserve parfois aux amants voyageurs : par exemple, trouver chez soi en arrivant une lettre de sa belle —, reconnaître ses traits charmants dans la première figure rencontrée, etc., etc. — Frank espérait quelque chose de ce genre, car en remontant la Tamise, bien que la brume tombât lorsqu’il passa au dessus du tunnel, il interrogea du regard tout le long de la route les bateaux allant et revenant de Greenwich. Il ne vit rien que des figures inconnues, des chapeaux de cuir, des jaquettes de marin, et aussi, sur les tillacs des steamers, beaucoup de vieilles dames, munies de petits chiens, ce qui l’intéressa médiocrement. En revanche, au moment où il arrivait chez lui, la femme de charge de sa maison lui remit une lettre de huit jours de date, qui l’invitait à passer la soirée chez lord James Trevor.

Frank n’eut que le temps de faire toilette. C’était ce soir-là même qu’avait lieu le bal de Trevor-House.


V


LE BAL.


Trevor-House, seigneurial édifice situé dans Norfolk-Street, et l’un des rares palais particuliers de Londres que l’équerre de l’ingénieur-voyer n’ait point outrageusement nivelés, dresse, entre grille et jardin, la fière architecture de son corps de logis flanqué de deux ailes en saillies. La façade principale donne sur de magnifiques bosquets, au delà desquels s’étend une pièce de gazon qu’entoure un épais fourré d’arbustes destinés à cacher le mur qui sépare le jardin de Park-Lane ; ce jardin, d’une grande étendue encore, est rendu plus vaste par la savante ordonnance de son dessin. C’est, en somme, une splendide habitation qui fait regretter les magnificences des anciens jours et regarder en mépris les confortables masures qui composent Londres moderne.

Ce soir-là, les hautes croisées de la façade étaient brillamment illuminées, et les pauvres sentinelles, chargées de garder la statue colossale d’Achille, élevée en l’honneur du duc de Wellington, devaient voir, à travers les branches dépouillées des arbres, les feux des lustres adoucis par le diaphane écran des draperies. Ces sentinelles n’en avaient que plus froid aux pieds sans doute ; car l’homme est si généreusement constitué, que le bonheur d’autrui double sa misère ; — elles battaient la semelle avec humeur sur le sable de Hyde-Park, et se passaient la langue le long de la moustache, en songeant que si Dieu était juste, les lords monteraient quelquefois la garde, tandis que le soldat anglais boirait du punch glacé dans des verres de cristal et mangerait les puddings qu’on sert dans les sociétés.

L’heure où l’on arrive au bal avait sonné, les salons s’emplissaient peu à peu, et l’orchestre conduit par Angelini, ce roi du quadrille que le Français Jullien n’avait pas détrôné encore pour manier, à la place du sceptre métronomique, le gourdin mal taillé de sa royauté populacière, préludait en des accords indécis et timides. La danse n’avait pas commencé, mais le cordon de fauteuils placés autour des salles commençait à se garnir ; le salon principal surtout, où se tenait lady Campbell, présentait déjà un charmant coup d’œil et semblait une corbeille à demi pleine qui n’attend plus que quelques fleurs.

On causait. Lady Campbell et miss Trevor, entourées d’un groupe nombreux qui se renouvelait sans cesse, saluaient, subissaient un compliment, répondaient, saluaient encore et recommençaient. Tel est l’agréable emploi des maîtresses de maisons un soir de bal, de dix heures à minuit. Pour notre part, nous aimerions mieux faire faction durant le même espace de temps au pied de la statue d’Achille. Mais les maîtresses de maison n’ont pas le choix.

— Faites-moi la grâce de me permettre, madame…, dit M. le vicomte de Lantures-Luces, en élevant la main de lady Campbell jusqu’à un demi-pouce de sa lèvre, et faisant le geste de baiser, — mademoiselle, faites-moi la grâce de me permettre… Vous avez là, je parle très sérieusement, un ravissant éventail !

— Vicomte, dit lady Campbell en souriant, voici la septième fois que l’éventail de ma nièce vous ravit.

Le groupe qui entourait les deux dames à ce moment ne put faire moins que de rire beaucoup, parce que ce mot semblait prétendre à la saillie. Le vicomte de Lantures-Luces rit plus fort et plus long-temps que les autres.

— Adorable ! grasseya-t-il ; sept fois charmant ! sept fois charmant !…

Mais ici le groupe ne rit pas, ce qui surprit fort le vicomte de Lantures-Luces, lequel, désappointé, balbutia dans son jabot :

— Je parle très sérieusement !

Lady Campbell s’inclina trois ou quatre fois à droite et à gauche pour mettre à jour son compte-courant de saluts ; elle donna la main à lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, qui entrait, et Mary embrassa Diana Steward, dont la mère venait de se faire annoncer.

— Sir Paulus, dit lady Campbell à l’un des arrivants, nous conterez-vous quelque nouvelle ?

— Le bruit court, répondit sir Paulus Waterfield, que le marquis de Rio-Santo renouvelle ses équipages et le mobilier de sa maison.

— Parlez-vous sérieusement ? demanda le vicomte, il n’y a pas trois mois qu’il a fait déjà maison nette.

— Le marquis a ses raisons pour cela.

— Ce cher Rio-Santo ne m’en a rien dit ! murmura le vicomte de Lantures-Luces dont la marotte était de se faire passer pour le Pylade du marquis.

— Et quelles raisons ?… commença lady Campbell.

— Un mariage, répondit le major Borougham. C’est la grande nouvelle du moment.

Mary perdit le sourire de circonstance qu’elle avait fixé à demeure sur sa lèvre. Sa tête brûla tout-à-coup et ses mains eurent froid. — Lady Campbell la regarda en dessous.

— Comme elle l’aime ! pensa-t-elle.

Miss Trevor songeait à Frank Perceval qu’elle n’aimait plus, puisque c’était chose convenue, mais qui, du matin au soir, occupait sa pensée, concurremment avec Rio-Santo ; car Mary en était arrivée à donner au marquis la moitié de son esprit, sinon la moitié de son cœur. Rio-Santo avait fait sur elle une impression malaisée à expliquer, qui n’était point de l’amour, mais qui en avait souvent les symptômes. De sorte que, les conseils de lady Campbell aidant, Mary connaissant mal et ne sachant point définir, en somme, le sentiment que lui inspirait le marquis, pouvait douter, pouvait croire même, et prendre pour de l’amour sa préoccupation de chaque minute. Mais, comme on le pense, cette croyance factice ne s’attaquait qu’à l’esprit de la jeune fille et ne pouvait entamer son cœur, qui neutre, en ces mystiques débats, gardait enfouie et latente sa tendresse première. Lady Campbell avait mis sa parole comme un épais bandeau entre le cœur de sa nièce et son intelligence. Le cœur, aveuglé, s’était engourdi en un apathique sommeil. Mary ne vivait plus que par la tête, et, en ce sens, elle était à sa tante, c’est-à-dire à Rio-Santo.

Et la tête, ainsi prévenue, restait hostile au cœur, silencieux, mais rempli par un souvenir. Mary, obsédée par la confusion épuisante qui était en elle, s’irritait contre sa mémoire trop fidèle, et repoussait l’image de Frank comme une obsession importune, lorsqu’elle ne l’accueillait pas avec caresses et transport. Ainsi, son âme errait, indécise, en une sorte de dédale où son libre arbitre seul aurait pu lui tenir lieu du fil d’Ariane, mais lady Campbell était là, serrant le bandeau sans cesse, et pesant sur le débile caractère de Mary de tout le poids de sa tyrannique supériorité.

Les femmes d’esprit sont ainsi faites : plutôt que de ne point gouverner autrui, elles renonceraient à se gouverner elles-mêmes. Ce qui serait souvent fort bien vu.

Donc, comme nous l’avons dit, lady Campbell eut un franc mouvement d’allégresse, en voyant le trouble de Mary, qui révélait toute la vivacité de son amour. C’était du moins ce que pensait lady Campbell. Elle se trompait. Le trouble de Mary ne révélait rien, sinon une crise de sa confuse et continuelle souffrance. Elle avait compris la portée de ce bruit qui courait sur le compte du marquis ; elle avait compris que l’heure où il faudrait agir et se décider approchait, et sa chancelante nature avait défailli au choc, subissant au centuple ce malaise qu’éprouve toute jeune fille au moment d’accueillir définitivement l’homme qui doit être son époux.

Lady Campbell eut pitié d’elle et ne demanda point le nom de la fiancée de Rio-Santo.

— Le marquis est bien changé ! reprit avec intention le beau cavalier Angelo Bembo.

— C’est à ne le plus reconnaître, ajouta le major Borougham.

Sir Paulus Waterfield dit quelque chose d’analogue, et le docteur Muller fit entendre un de ces grognements gutturaux, au moyen desquels les larynx germaniques expriment leur approbation.

— Que trouvez-vous donc à ce cher marquis ? demanda le vicomte de Lantures-Luces.

— Il est amoureux, répondirent en chœur les quatre gentlemen dont nous venons de prononcer les noms.

— Pour trois jours, ajouta le vicomte en jetant son claque sous le bras gauche.

— Pour la vie, dit le cavalier Angelo Bembo, avec une gravité pleine de conviction.

Miss Mary Trevor eut un tressaillement d’orgueil, mais un frisson d’angoisse : l’orgueil était naturel à la fille d’Ève et l’on n’eût pas trouvé peut-être dans tout Londres une seule femme qui pût s’en défendre en voyant mettre Rio-Santo à ses pieds ; l’angoisse était une vague protestation du cœur ; un demi-réveil, un cri étouffé de la conscience.

Le vicomte de Lantures-Luces partit d’un éclat de rire aussi bruyant et aussi long que le lieu pouvait le permettre.

— Délicieux ! s’écria-t-il, je parle sérieusement.

On ouvrait le bal. Le cavalier Angelo Bembo prit la main de miss Trevor pour la conduire au quadrille. Il s’opéra un mouvement général dans les salons ; les groupes déplacés se mêlèrent ; lady Campbell, sans perdre sa cour masculine, se trouva entourée d’un cercle de dames, de ces dames qui forment un moyen terme, une transition, entre la partie active et la partie passive d’un bal, entre la tapisserie et sa brillante bordure ; de ces dames enfin à qui la loi mondaine ne défend pas encore rigoureusement la danse, mais qui n’osent danser toujours. — Il y a des enchanteresses parmi ces dames, et c’est l’une d’entre elles qui a fourni au conteur français Balzac le type de sa femme de trente ans, laquelle, à l’heure où nous écrivons, croît en grâces, en séductions de toutes sortes, et accomplit sa quarante-cinquième année.

La conversation allait, frivole, médisante, spirituelle, Lady Campbell y mettait des mots charmants, le vicomte de Lantures-Luces des exclamations délectables, et le docteur Muller des notes enrouées et des germanicismes effrénés.

— Vraiment, lorsque notre marquis est absent, dit lady Campbell avec une imperceptible moquerie, — monsieur de Lantures-Luces est la providence de nos réunions.

— Pourquoi mettre le vicomte au second rang ? demanda une baronne.

— Certes, ajouta une pairesse, le marquis ne pourrait qu’être fier de la comparaison.

— Ah ! mesdames !… mesdames !… balbutiait Lantures-Luces ; — de grâce… faites-moi quartier. Je suis trop l’ami de ce cher marquis pour prétendre…

— Point de modestie, vicomte !… Vous avez toujours en réserve quelque spirituelle histoire…

— Quelque anecdote piquante…

— Quelque médisance de bon goût…

— Ah ! mesdames ; mesdames !… Vous me flattez !.. Je parle sérieusement.

Le vicomte s’évaporait en vaniteuse allégresse. Il n’y tenait plus : il était au ciel.

C’était un petit Français d’âge moyen, de taille commune, de visage ordinaire. Ses cheveux, crêpés et pommadés, s’enroulaient en fer à cheval au dessus de son front étroit, suivant cette mode disgracieuse dite : à la Louis-Philippe. Son costume avait quelque chose de prétentieux et d’outré, bien qu’il ne ressemblât point toutefois aux costumes vainqueurs des jeunes dandys du commerce. C’eût été, en d’autres salons, une toilette de goût présentable ; mais, à Trevor-House, la suprême élégance de la simplicité bien entendue pouvait seule être de mise. Nous croirions faire injure au lecteur en lui expliquant que ce mot simplicité est plus riche et comporte plus de luxe que le mot faste lui-même. Pour compléter le signalement de M. le vicomte de Lantures-Luces, nous ajouterons seulement qu’il s’écoutait parler et grasseyait outrageusement ; qu’il souriait en homme sûr de son sourire, et portait un lorgnon-binocle en pincettes, qu’il maniait avec une certaine supériorité.

Sa noblesse était médiocre ; sa fortune honnête ; son esprit eût suffi peut-être à un homme très modeste, mais Lantures-Luces était très vaniteux. Rio-Santo, dont il n’apercevait que les surfaces, lui tournait la tête. Il se damnait à vouloir imiter ce modèle inimitable. Dieu avait mis entre eux la distance qui sépare le héros du soldat, sinon une distance plus grande encore ; mais Lantures-Luces n’avait garde de mesurer cet abîme. Rio-Santo n’était pour lui, à tout prendre, que l’homme disert, le causeur piquant, le cavalier élégant et beau par excellence. Ce qu’il y avait de puissance et de grandeur sous cette aimable enveloppe échappait totalement au binocle de M. de Lantures-Luces.

Le monde, qui devine tous les ridicules et saisit chaque travers par une sorte d’intuition où il y a de la magie, avait bien vite découvert la grotesque émulation du pauvre vicomte. On s’en divertissait fort, et le vicomte ne voyait goutte en ces moqueries voilées, que recouvrait toujours une couche suffisante de courtoisie. Loin de s’alarmer, il se réjouissait et se gonflait comme la grenouille de la fable, — mais il ne crevait point, parce que les sangles de son gilet l’empêchaient de se gonfler outre mesure.

La tournure que venait de prendre la conversation était donc pour lui un vrai triomphe. Il se défendait mollement contre la louange, et repassait déjà dans sa mémoire une anecdote préparée de longue main pour soutenir sa réputation de conteur.

— Allons, vicomte, reprit lady Campbell, la modestie vous sied fort bien, mais il ne faut rien exagérer, pas même les vertus… Je gage qu’en ce moment même vous nous apportez quelque récit.

— Écoutez, écoutez ! répéta-t-on de toutes parts.

Le vicomte se fit prier durant les trois quarts d’une minute.

— J’aurais voulu ne point vous dire cela, commença-t-il enfin ; — je parle très sérieusement… parce que l’histoire regarde ce cher Rio-Santo…

— Le marquis !… Contez, de grâce, contez vite !

Ce fut un chœur de voix féminines qui prononça ces mots.

— C’est une vieille histoire, reprit le vicomte ; mais je ne l’ai apprise qu’aujourd’hui d’un Parisien de ma connaissance… C’est assez drôle, on pourrait même dire que c’est très drôle…

— Mais contez donc !

— Figurez-vous, belles dames, que pendant le séjour de Rio-Santo à Paris, la comtesse de L… et la comtesse de P… étaient fort éprises de ce cher marquis… on pourrait même avancer qu’elles en étaient folles… Un jour le garde du bois de Boulogne entendit deux coups de feu dans le fourré. Il se précipita… et vit… je vous le donne en mille…

— Un assassinat ?

— Non pas.

— Un tir à la cible ?

— Encore moins… Un duel, mesdames… un duel entre madame la comtesse de P… et madame la comtesse de L…

— Charmant ! s’écria le chœur en éclatant de rire.

— Un duel entre deux comtesses ! dit sir Paulus Waterfield, — il n’y a que Rio-Santo pour cela !

— Un tuel endre teux gondesses ! répéta le docteur Muller ; che ne gonnais, tarteifle ! que ze ger Rio-Zanto bur zela !

— Attendez donc ! le meilleur, c’est le motif du duel. Figurez-vous, belles dames, que la comtesse de P… et la comtesse de L… avaient conclu entre elles un accord : aussitôt que l’une d’elles aurait fait la conquête du marquis, l’autre devait céder la place et abandonner toutes prétentions.

— Mais c’est le monde renversé, interrompit lady Campbell. — Ne dirait-on pas qu’il s’agit de deux rivaux ? Ces deux femmes déshonorent leur sexe.

— Et déshonorent la noblesse ! ajouta la baronne.

— Non pas, non pas, mesdames ; la noblesse n’a rien à faire en ceci… Il s’agit tout bonnement de deux comtesses de l’empire.

— À la bonne heure !

— Ces deux dames avaient donc passé un contrat, reprit Lantures-Luces. Au bout de huit jours, la bataille sembla décidée : la voiture de madame de L… avait stationné pendant deux heures devant la porte de Rio-Santo. Madame de P… employa un jour à se désespérer ; le lendemain, elle prit des informations et acquit la certitude que sa rivale avait fait comme ces délicieux scélérats de la régence, qui compromettaient une femme en envoyant leur carrosse vide à sa porte… Madame de L… avait compromis Rio-Santo.

— Charmant ! entonna le chœur.

— Jarmant ! jarmant ! appuya le docteur Muller ; — ché tis drès jarmant !

— Vous comprenez, belles dames, reprit encore Lantures-Luces, que la comtesse de P… devint furieuse. La première fois qu’elle rencontra son ennemie dans les salons de la Chaussée-d’Antin, elle lui dit : — Madame, vous êtes un fat !

— Cette comtesse de P… n’était pas sans esprit, dit lady Campbell.

— La comtesse de L…, en vrai raffinée de l’empire, lui répondit par un coup d’éventail sur la joue. — Assez ! dit madame de P… Point de bruit… Votre arme ? — Le pistolet. — Votre heure ?

— Midi… — À demain, porte Maillot, sans témoins, combat à mort !

Elles se serrèrent la main, et tout fut dit.

— Quels dragons que ces dames !

— Ce Rio-Santo, dit sir Paulus, change les agneaux en tigres.

— En digres et en bandères ! ajouta le Germain.

Le quadrille prenait fin, le cavalier Angelo Bembo vint reconduire miss Trevor à sa place. À peine était-elle assise auprès de sa tante, que la voix sonore de l’huissier (usher) dominant tout-à-coup les mille bruits de la fête, jeta par les salons le nom de l’Honorable Frank Perceval.

Miss Trevor perdit aussitôt les délicates couleurs que la danse avait fait monter à sa joue ; elle devint plus pâle qu’un visage de marbre, et mit la main sur son cœur qui défaillait.

Lady Campbell se pencha vers elle et lui dit tout bas :

— Du courage, ma fille ! Le pauvre Frank se croit des droits ; l’entrevue sera pénible… Mais vous étiez si jeune ! votre cœur s’était trompé… Qui sait d’ailleurs si Frank lui-même n’a pas changé ?

Cette dernière parole, qui voulait être une consolation, amena une larme dans les yeux de miss Mary Trevor.

— Point de faiblesse ! reprit lady Campbell ; en voyant pleurer une femme, l’homme croit toujours à un reste de tendresse… Et vous ne l’aimez plus, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle avec une véritable sollicitude.

Mary ne répondit point.

— Comment pourriez-vous l’aimer encore ? poursuivit lady Campbell. Pauvre Frank ! C’est un grand malheur pour lui que la venue à Londres de notre irrésistible marquis…

La spirituelle femme n’en dit pas davantage et se prit à penser que sans elle sa nièce aurait méconnu le cri de son cœur, qu’elle eût combattu vainement et dans le silence son amour pour le marquis, qu’elle eût épousé par timidité Frank Perceval, qu’elle eût été malheureuse, peut-être coupable…

L’imagination est une chose sublime !

Lady Campbell n’avait jamais eu un si parfait contentement de soi-même. — Quant à miss Trevor, jamais elle n’avait si cruellement souffert.

Frank Perceval fut accueilli par lord Trevor avec la plus franche cordialité. Le vieux lord vint lui-même le présenter à sa fille, mais ici la scène changea. Mary reçut son fiancé avec une froideur d’autant plus grande, que son cœur éveillé soudain s’élançait vers lui avec plus de force. Le nom seul de Frank avait violemment secoué sa torpeur et déchiré un lambeau du voile diabolique où l’on avait enveloppé son libre arbitre. La vue de Frank acheva cette cure métaphysique. La cataracte qui obstruait l’œil de Mary, l’œil de son cœur, tomba tout-à-coup, elle vit ; elle fut étonnée, elle fut effrayée de voir clair ainsi au dedans d’elle-même. Puis, par une réaction nécessaire et soudaine, elle se révolta contre la main despotique qui l’avait aveuglée. Mais elle était faible, elle était domptée ; l’esclave noir ne se redresse que la nuit, dans les grands bois où ne le suit point l’œil redouté du maître ; lady Campbell était près de Mary.

Mary se courba de nouveau. Ses yeux à peine dessillés se refermèrent. Elle fit ce que fait l’esclave noir lorsque la nuit s’éclaire et qu’il entend le fouet du commandeur ; elle étouffa sa volonté de se plaindre ; elle redevint passive.

Voilà comment une excellente femme très spirituelle peut ne point valoir mieux qu’une femme très mauvaise et très stupide. Voilà comment la soumission poussée jusqu’au vasselage et privée d’examen peut ressembler comme deux gouttes d’eau à l’idiotisme, et jeter hors de la voie raisonnable les natures les plus choisies. Quel remède à cela ? le hasard. Et puis encore la rareté du fait, car les jeunes filles ne pèchent point d’ordinaire par trop d’obéissance.

Dieu sait que lady Campbell ne songeait point à mal. Celui qui lui aurait montré du doigt la plaie saignante qu’elle entretenait au cœur d’une personne chère, l’eût non seulement étonnée, mais navrée. Mais qui donc eût soupçonné une chose si invraisemblable ? Miss Trevor était une des plus brillantes filles qu’on puisse voir, et certes, dans toute cette foule dorée qui encombrait les salons de son père, il n’y avait que bien peu d’observateurs capables de comprendre ou de deviner l’excentricité poignante de sa situation.

Elle baissa les yeux sous le regard de Frank, et ne répondit à son compliment, prononcé d’une voix émue, qu’en balbutiant quelques paroles dépourvues de sens. Frank se sentit venir une cruelle crainte. Il voulut parler encore, mais lady Campbell lui toucha légèrement le bras du bout de son éventail.

— Vous avez fait un bon voyage, milord [4] ? dit-elle.

Puis, changeant de ton subitement, elle se pencha à son oreille et lui glissa ces mots :

— Pas ce soir, Frank, je vous conjure ; on a les yeux sur elle, sur nous !…

Frank ne comprenait point.

— Demain, continua lady Campbell d’une voix où il y avait trop de pitié pour que Frank se méprît plus long-temps : — demain, je vous expliquerai… Croyez-moi toujours votre amie, cher Frank… la pauvre enfant a bien résisté… bien souffert…

— Quoi, milady ! s’écria Frank ; dois-je penser ?…

— Je vous en prie, milord, attendons à demain.

En même temps, lady Campbell prit la main de Frank qu’elle serra avec une sensibilité non feinte. Frank salua et s’éloigna, la mort dans le cœur.

— Miss Trevor m’a fait l’honneur d’accepter ma main pour ce quadrille, dit le major Borougham aux premières notes de l’orchestre qui entamait un prélude.

Mary demeura immobile, anéantie.

— Vous voudrez bien excuser ma nièce, monsieur le major, répondit lady Campbell, qui avait l’œil à tout, — avant la fin du bal, elle se dédommagera en dansant avec vous.

Un singulier sourire erra sous la moustache du major Borougham.

— Rio-Santo vient bien tard ! dit-il à l’oreille du docteur Muller.

Le docteur Muller répondit à voix basse, mais dans l’anglais le plus pur, sinon le plus choisi, et sans aucun accent germanique :

— Il compte sur lady Campbell, et je veux que le diable m’emporte s’il n’a pas raison d’y compter… Sans elle, je ne répondrais pas de la petite.

— La petite se tâte… elle ne sait trop… Je crois qu’elle aime l’autre…

— Il y a la tante, d’ailleurs !…

La tante disait à sa nièce :

— Mon enfant, le plus fort est fait… Maintenant, le reste me regarde… Ah ! si ce n’était pour vous, Mary, je me dispenserais de cette ambassade… Pauvre Frank !.. Mais il s’agit de votre bonheur : je me dévouerai, ma chère fille.

Elle mit un baiser au front de miss Trevor qui était froid et humide.

— Seriez-vous malade, mon amour ? demanda-t-elle avec sollicitude.

— Je ne sais, répondit Mary, je souffre… Je crois…

— Que croyez-vous, ma fille ?

— Je crois que nous nous trompons toutes les deux. La vue de Frank…

— N’est-ce que cela ? interrompit lady Campbell, qui recouvra aussitôt sa sérénité ; — fiez-vous à moi, ma fille, je m’y connais. Ah ! vous êtes bien heureuse, Mary, que j’aie su lire au fond de votre cœur !…

Frank errait par les salons, cherchant à repousser loin de lui la crainte douloureuse qui opprimait sa pensée ; il voulait espérer encore. Après tout, l’accueil de lord Trevor avait été aussi cordial qu’autrefois, et les paroles de lady Campbell pouvaient s’interpréter en plus d’un sens. Mais Mary ! Était-il possible de se méprendre à cette froideur glaciale qui avait tout-à-coup succédé à son doux abandon d’autrefois ? Le doute était-il permis encore ? Frank essayait bien de combattre ; mais l’évidence victorieuse réduisait ses efforts à néant.

Çà et là, ses amis l’arrêtaient pour lui presser la main et lui souhaiter la bien-venue.

— Quelles nouvelles du Simplon ? lui demandait l’un ?

— Vous me montrerez votre album, Frank, lui disait l’autre.

— Comme vous voilà triste, s’écriait un troisième. Est-ce que vous sauriez déjà ?…

Frank interrompit vivement ce dernier.

— Quoi ? demanda-t-il avec une ardente anxiété.

— Pauvre garçon ! murmura l’ami ; — mais il n’y a rien d’officiel encore… ce sont de simples bruits…

— Que disent-ils, ces bruits ?

— Ils disent… Ils mentent peut-être… Ils disent que miss Trevor va épouser Rio-Santo.

Frank passa sa main sur son front.

— Quel est ce Rio-Santo ? demanda-t-il.

L’ami le regarda stupéfait.

— Vous n’avez pas entendu parler de Rio-Santo, Frank ?… De qui donc parle-t-on en Suisse ?… Rio-Santo est un marquis, — un marquis comme il n’y en a point, — un marquis… Au revoir, Perceval, mon pauvre ami ; j’aperçois là-bas sir Paulus qui me fait signe qu’il manque un quatrième au whist.

Frank demeura seul, étourdi par ce nouveau coup…

— Eh ! bonjour, très cher, s’écria une voix de fausset à son oreille : il y a un siècle qu’on ne vous à vu, et je disais hier… À qui donc disais-je cela ? Ah ! je le disais à ce cher marquis… Je lui disais : Il y a un siècle qu’on n’a vu Frank, je suis sûr qu’il fait des siennes en Suisse… Je parle sérieusement, je disais cela… Mais vous avez l’air chagrin, très cher… Je devine… On vient de me dire que Rio-Santo…

— C’est donc vrai ? murmura Frank.

— Très cher, je n’en sais rien ; mais ce diable de Rio-Santo sait si bien mener sa barque !… Et puis, très cher, il a plus de millions que vous n’avez, vous, de cent livres de rentes… Ah ! c’est un terrible champion !…

Le vicomte de Lantures-Luces, à ce dernier mot, pirouetta sur lui-même et s’en fut caqueter ailleurs.

Frank marchait sans voir et chancelait comme un homme ivre ; il sentit un bras de femme se glisser sous le sien.

— Milord, lui dit la comtesse de Derby, vous êtes malheureux, bien malheureux ! je vous plains… Car vous savez déjà sans doute…

— Je crois tout savoir, milady.

— Tout ?… Non, milord, vous ne savez pas tout… Écoutez, moi aussi je souffre ; je voudrais soulager votre peine, et peut-être…

Il y a un démon de fatuité au fond du cœur de tout homme. Frank, malgré son accablement, comprit à faux et regarda lady Ophelia d’un air étonné.

Celle-ci se prit à sourire avec tristesse.

— Peut-être vous donnerai-je les moyens de combattre Rio-Santo, poursuivit-elle ; car on ne peut pas vaincre Rio-Santo avec des armes ordinaires…

— Toujours Rio-Santo ! pensa Frank, qui se sentait monter au cœur une haine furieuse et sans limites.

— Venez me voir demain, poursuivit la comtesse de Derby, les choses que je dois vous apprendre se disent à voix basse et portes closes, dans une chambre où l’on est deux… et encore celui qui parle est en péril, comme celui qui écoute… À demain, milord ; je vous attendrai.

Elle s’inclina, gracieuse et souriante comme au sortir d’un entretien frivole. Frank n’eut pas tant de force. Sa détresse se lisait sur chacun de ses traits ; il continua de marcher, cherchant un lambris où s’appuyer, un siège où tomber.

Miss Diana Stewart, sa cousine, l’aperçut et l’appela.

— Asseyez-vous près de moi, Frank, dit-elle ; j’ai bien des choses à vous dire… Oh ! je savais que ce coup vous frapperait cruellement.

— Vous êtes son amie, murmura Frank, qui avait peine à parler, vous devez connaître le fond de son cœur… dites-moi ?..

— Je vous dirai tout ce que je sais, mon pauvre cousin ; mais faites effort et rappelez votre courage…

— Diana, parlez-moi d’elle, j’attends.

— Elle souffre autant que vous, Frank, croyez-moi. Il se passe en elle quelque chose que je ne comprends pas, mais son cœur n’a point changé. Miss Trevor vous aime toujours.

Un souffle d’extatique bonheur passa par l’âme navrée de Frank.

— Mais ce mariage ?… lui dit-il.

— On en parle ; lady Campbell le désire… Mary ne s’y oppose pas.

— Elle ne s’y oppose pas ! répéta automatiquement Frank.

— Rio-Santo les a ensorcelées !…

— Encore Rio-Santo !… Diana !… le connaissez-vous ?

— Je le connais, répondit miss Stewart qui baissa les yeux et rougit.

— Montrez-le moi… dites-moi ce qu’il est…

— C’est un homme à qui rien ne résiste, prononça tout bas la jeune fille ; un homme beau, noble, fort et auquel les autres hommes ne peuvent ressembler que de loin… Malheur à ses rivaux, Frank.

— Malheur à lui plutôt ! interrompit Perceval qui se leva dans un moment d’exaltation terrible. — Montrez-le-moi, vous dis-je !… Ah ! il faut que je le voie face à face, cet homme ; il faut…

La voix monotone et sonore de l’huissier interrompit Frank et annonça emphatiquement :

— Don José-Maria-Tellès de Alarcaon, marquis de Rio-Santo !…

Ce nom de Rio-Santo, ainsi pompeusement lancé à travers les salons, déchira l’oreille de Frank Perceval et retentit au dedans de lui comme un discordant fracas. C’était au moment où il appelait ce rival inconnu, mais détesté déjà, que le sortie jetait bruyamment à sa face. Frank, tremblant de colère et galvanisé par cette joie farouche qui prend les vaillantes natures à l’approche de l’ennemi, secoua tout-à-coup sa torpeur et fendit la foule d’un pas précipité. D’instinct il se posa à moitié chemin de la porte d’entrée à la partie du salon occupée par lady Campbell et miss Trevor. Il devinait que, tout d’abord, Rio-Santo passerait par là.

Rio-Santo, en effet, parut presque aussitôt.

C’était un homme de grande taille et d’héroïque prestance. Son visage, aux traits fins et délicatement arrêtés, avait cette expression de calme surhumain que nous avons admirée en quelques physionomies italiennes, mais à un moindre degré. Il était beau, beau comme les peintres d’élite peuvent rêver un roi ou un dieu. Le pur ovale de sa joue n’était tatoué par aucun de ces dessins de barbe romantique dont les étrangers apportaient la mode extravagante jusque dans les plus hauts salons. Il portait seulement une légère moustache, noire comme le jais et retroussée à la manière des habitants de la Péninsule, espagnols et portugais. Ses cheveux, bouclés naturellement, n’affectaient point de coiffure précise et groupaient au hasard leurs mèches gracieusement ondées, laissant à découvert un front large, plein de franchise et de fierté. Ses yeux charmaient et dominaient sous l’arc hardiment dessiné de ses noirs sourcils.

Une seule chose dans ce visage magnifique eût pu faire tache aux yeux d’un observateur sévère. Il y avait, dans le regard de Rio-Santo, dans les lignes épanouies de sa bouche, le cachet d’une sensualité qui, au repos, devait le bercer doucement dans des rêves de poète, mais qui, soudainement irritée, pouvait ne point connaître de frein et arriver, chez cet homme fort et passionné sans doute, aux excès de l’emportement et de la frénésie.

Mais quelle est la figure où certains observateurs ne découvrent pas mille motifs de soupçonner ou de craindre ?

La démarche de Rio-Santo était royale, mais sa majesté échappait à l’emphase en s’alliant à une grâce inimitable. Il portait un costume sévère dans son irréprochable élégance. Trois ordres souverains brillaient sur sa poitrine.

Son nom prononcé souleva un murmure contenu dans la foule. Quelques ladies faussèrent les figures des quadrilles ; d’autres oublièrent de donner réponse à une banale question de leur partner. Le murmure s’étouffa bientôt, mais l’émotion resta. Il y avait dans la fête un élément de plus, et chaque cœur féminin sentit grandir son instinct de coquetterie.

Frank Perceval ne pouvait être comparé au brillant marquis sous le rapport des avantages extérieurs. Il était beau, lui aussi, mais sa beauté ne consistait pas tant dans la régularité de ses traits que dans le noble reflet d’intelligence et de générosité qui éclairait son front loyal. Il y avait en lui quelque chose de chevaleresque ; sa timidité était hautaine, mais sa hauteur était courtoise. En somme, il aurait été le roi de cette jeunesse élégante et choisie si Rio-Santo n’eût pas existé.

Frank était beaucoup plus jeune que le marquis, bien que celui-ci fût de ces hommes auxquels l’âge ne laisse point de trace et que le temps semble oublier dans sa course. On n’aurait pu dire précisément combien d’années pesaient sur le front de Rio-Santo. Seulement on ne trouvait plus en lui cette fleur de jeunesse que gardaient les traits de Frank.

Celui-ci regarda fixement et longuement son rival, auquel il barrait l’étroit passage qu’avait ouvert la foule. Au premier aspect, il lui sembla que cette figure avait déjà frappé ses yeux, mais cette impression fut courte et fugitive ; ce que Frank vit, ce qu’il remarqua avec une passionnée jalousie, ce fut l’extraordinaire beauté de Rio-Santo. Sa haine s’augmenta de toute la frayeur qui étreignit son âme. Car, en ces moments de détresse amoureuse où l’angoisse paralyse la réflexion, la beauté apparaît comme l’arme unique et souveraine : Frank se sentit vaincu, écrasé sous la beauté de son rival.

Il le regardait toujours et barrait toujours le passage. Rio-Santo ralentit d’abord son pas, puis il s’arrêta tout à fait, cherchant de l’œil lady Campbell et sa nièce. Il n’avait pas même aperçu Frank.

— Là-bas, marquis, là-bas ! s’écria l’officieux vicomte de Lantures-Luces en désignant l’angle du salon où s’asseyait lady Campbell ; ces dames se plaignent de votre retard…. Eh bien ! Perceval, mon très cher, ayez donc la bonté de nous faire place, au marquis et à moi.

Frank ne bougea pas, et mit dans ses yeux, toujours fixés sur le marquis, l’expression du plus provoquant dédain.

Rio-Santo abaissa sur lui son regard serein, et ne répondit au froid défi de Frank que par un salut plein de courtoisie :

— Je tâcherai d’avoir l’honneur d’être présenté à l’Honorable Frank Perceval, dit-il avec simplicité.

Et avant que Lantures-Luces eût empiré la situation par son empressement intempestif, le marquis fit un imperceptible signe de tête, auquel répondit un personnage qui venait d’entrer et sur la route duquel chacun s’écartait avec cette condescendance ostensible et de mauvais goût qui est au fond de la courtoisie anglaise.

Ce personnage que nous connaissons, et à qui son élégant habit de bal ne pouvait enlever l’apparence insignifiante et bourgeoisement honnête que lui avait donnée la nature, marchait tête haute et les yeux grands ouverts sans se détourner jamais pour éviter un choc ou saluer une connaissance.

C’était Tyrrel, l’aveugle de la taverne des Armes de la Couronne.

Au geste de Rio-Santo, il changea de route et vint se planter devant Frank, auquel il fit ainsi perdre de vue le marquis.

— Rangez-vous, monsieur ! dit Frank avec colère.

— Est-ce à moi que vous parlez ? demanda l’aveugle avec douceur.

— C’est à vous, monsieur, et je trouve étrange…

— Là, là ! très cher, s’écria Lantures-Luces en éclatant de rire ; — sur quelle herbe avez vous donc marché ce soir ?… N’allez-vous pas chercher querelle à sir Edmund Makensie, qui est aveugle ?

— Je vous fais mes excuses, murmura Frank qui se mordit les lèvres.

Et il chercha des yeux Rio-Santo, tandis que l’aveugle murmurait bénignement :

— C’est moi, monsieur, qui vous demande pardon.

Rio-Santo avait disparu dans la foule.

— Serait-ce un lâche ? se demanda Frank.

Il parcourait les salons du regard. Il trouvait étrange que le marquis eût saisi avec tant d’empressement l’occasion de s’esquiver que lui offrait le hasard.

— Serait-ce un lâche ! répéta-t-il ; ah ! c’est qu’il me le faut brave !…

— Vous l’aurez tel qu’il vous le faut, mon jeune gentleman ! interrompit une voix railleuse à son oreille.

Frank se retourna vivement. Il n’y avait plus auprès de lui qu’un long personnage à figure exotique qui essuyait laborieusement les verres d’un gigantesque lorgnon.

— Qu’avez-vous dit ? demanda le jeune homme avec hauteur.

— Che n’ai pas tit, répondit flegmatiquement le long personnage, qui n’était autre que le docteur Muller.

— Vous m’avez adressé la parole, monsieur !

— Che n’ai bas atressé la barole, tarteifle ! répliqua le Germain en tournant le dos.

Frank crut s’être trompé ; ses oreilles avaient tinté ; sa fièvre lui avait fait ouïr des paroles que personne n’avait prononcées. Il avait d’ailleurs autre chose à penser.

Rio-Santo venait de rejoindre lady Campbell et sa nièce. L’angle où elles s’asseyaient devint tout-à-coup le centre du bal. Tous les regards y convergèrent, et la cour de lady Campbell se trouva instantanément doublée. Il est probable que cette spirituelle femme avait dès long-temps constaté ce résultat inévitable de la présence de Rio-Santo, et que ledit résultat entrait pour quelque chose dans l’attachement qu’elle portait au beau marquis.

Elle le reçut comme une mère reçoit son fils, un fils chéri et admiré.

— Mary devenait triste, dit-elle, tandis que Rio-Santo baisait la main de la jeune fille.

— N’y avait-il que mon absence pour causer la tristesse de miss Trevor ? demanda Rio-Santo en souriant et sans intention.

Miss Mary essaya de sourire aussi, mais elle ne put. Son malaise se compliquait maintenant de la présence du marquis, lequel n’avait point perdu le mystique pouvoir de terreur qu’il avait exercé dès l’abord sur la jeune fille. Ce pouvoir s’était seulement combiné avec le charme que Rio-Santo savait opérer sur toute femme et dont miss Trevor n’avait pu se défendre. Vis-à-vis de Rio-Santo, et lorsqu’elle était sous son regard, Mary perdait réellement toute conscience de ce qui se passait en elle. Eût-elle, en ces instants, pris le courage de secouer la domination morale de sa tante, nous ne savons pas ce qu’elle aurait pu répondre à cette question posée à bout portant : — Qui aimez-vous ?

De sorte que l’erreur de lady Campbell était rigoureusement excusable. Elle aussi subissait le charme ; pouvait-on lui imputer à mal l’erreur où tombait quelquefois miss Trevor elle-même ?

Ce soir-là Rio-Santo fut plus empressé, plus tendre, plus éloquent encore qu’à l’ordinaire. Miss Mary, qu’une voix intérieure, avertissait de se souvenir, se laissait aller malgré elle aux enchantements dont l’entourait cet homme qu’elle n’aimait pas, et oubliait Frank qu’elle aimait. C’était plus qu’une fascination, et miss Diana Stewart avait employé le mot propre : Mary était ensorcelée.

Lady Campbell écoutait Rio-Santo, lui donnait la réplique le plus spirituellement du monde, et trouvait encore le temps de s’extasier sur le bonheur de sa nièce. L’assistance plaçait son mot et admirait ; le vicomte de Lantures-Luces accomplissait des grimaces d’enthousiasme à chaque parole de son illustre modèle, et se promettait bien de les répéter à l’occasion.

Frank se tenait debout dans une embrasure. Il était trop éloigné pour rien entendre, mais il voyait tout, et buvait avec une poignante avidité la coupe amère de la jalousie. Il regardait, mettant son âme entière dans ses yeux, interprétant chaque geste, donnant à chaque mouvement une signification qui attisait sa fièvre et doublait sa souffrance. Lorsque Rio-Santo se penchait vers Mary et l’enveloppait de la magie de son regard, Frank tressaillait de rage ; lorsque Mary levait les yeux sur Rio-Santo, Frank croyait y lire un amour timide, mais éloquent dans son silence, et sa rage devenait agonie.

Et il restait là, passant de la colère au martyre ; il n’essayait point de fuir, parce, — et nous ne copions pas ici une vaine fadeur dans les romans des blue stockings, — parce que l’homme qui aime chérit jusqu’à sa torture.

Et puis, en ces instants d’accablant supplice, la pensée de s’éloigner ne vient pas ; il semble que le mal dont on est témoin doive être moins grand. L’esprit calcule d’instinct et naïvement ; on se dit : En ma présence, ils n’oseront pas !… Éloigné, d’ailleurs, la torture ne s’augmenterait-elle pas de tous ces cruels détails que l’imagination malade se représente avec un si grand luxe de circonstances aggravantes ?

Les heures se passaient. — Une seule chose vint faire diversion à l’obsédant espionnage de Frank. Au moment où la conversation du groupe présidé par lady Campbell atteignait son plus haut degré d’admiration, Rio-Santo, emporté sans doute par la chaleur de l’entretien, fronça un instant les sourcils. La lumière d’un candélabre tombait d’aplomb sur son visage. Frank, qui le regardait, tressaillit et se demanda pour la seconde fois où il avait vu cet homme. Mais les traits de Rio-Santo reprirent leur position normale, et Frank douta de nouveau. Le souvenir qui venait de traverser son esprit se liait à un événement si horrible ; sa mémoire, sur une ressemblance réelle ou imaginaire, venait d’évoquer un si hideux tableau, que la haine elle-même, ou ce qui pis est, la jalousie, n’y pouvait donner place à la sereine et noble figure de Rio-Santo. Franck pensa qu’il s’était trompé. Il le pensa d’autant plus fermement, qu’il y aurait eu folie à supposer le contraire. Un terrible malheur l’avait frappé autrefois dans des circonstances étranges. L’homme qui avait joué le principal rôle dans ce drame effroyable, dont nous devrons compte au lecteur, cet homme et Rio-Santo se ressemblaient, — comme un misérable peut ressembler à un prince. Frank rejeta loin de lui tout soupçon. Il avait assez de motifs récents de haïr, sans rattacher son aversion à de douteuses hypothèses, bâties sur de lointains outrages.

Aussi, rendit-il son âme tout entière à son courroux actuel. Sa colère ne se méprenait point ; elle se concentrait sur le marquis, laissant à l’écart Mary dont il connaissait le caractère débile et subjugué.

Enfin Rio-Santo se leva pour faire son tour de bal et rendre ses devoirs aux dames. Frank, qui attendait ce moment avec impatience, quitta son poste et l’aborda.

— Monsieur, dit-il, avec ce calme affecté que l’homme du monde sait toujours mettre sur ses émotions les plus grandes ; — vous manifestiez tout à l’heure le désir de m’être présenté.

Rio-Santo ne le reconnut pas de prime-abord. Lorsqu’il le reconnut, il sourit et lui tendit la main.

— Monsieur Perceval ?… dit-il. En effet, je ne pouvais que désirer faire la connaissance d’un homme dont lady Campbell m’a parlé souvent avec une affection de mère et que miss Trevor aime comme un frère chéri…

Frank prit la main de Rio-Santo et la serra fortement.

— En êtes-vous donc déjà à aimer tout ce qu’elle aime ? demanda-t-il avec un sourire amer. — Milord, vous avez le beau rôle, et je tombe malgré moi dans ce ridicule personnage d’amant oublié qui gêne tout le monde, et que tout le monde prend en mépris ou en pitié… J’aime miss Mary Trevor, monsieur !

Rio-Santo ne retira point sa main.

— Je le savais, dit-il d’un ton plus froid, mais avec une mesure exquise ; — lady Campbell me l’avait appris… J’espérais… nous espérions que l’absence…

— Pour qui parlez-vous, monsieur ? interrompit Frank.

— Je parle pour moi, pour lady Campbell…

— Voilà tout, monsieur, voilà tout ! interrompit encore Frank d’une voix impérieuse ; — je vous déclare menteur si vous prononcez un autre nom !

— Et aussi pour miss Mary Trevor, prononça lentement Rio-Santo.

En même temps il retira sa main et mit un doigt sur sa bouche. Son regard restait calme ; pas une ride ne vint à son front.

— Monsieur Perceval, reprit-il avec douceur, je ne crois pas avoir été au devant de votre provocation. J’aurais voulu votre amitié, vous en avez décidé autrement, qu’il soit fait suivant votre volonté.

Frank rougit de plaisir.

— À demain donc, monsieur, dit-il ; ma volonté est que l’un de nous meure, et je remercie Dieu de trouver en vous un cœur de gentilhomme… À demain !

Rio-Santo fit son tour de bal, rendit ses devoirs aux dames, et revint s’asseoir auprès de Mary.

— Je vous ai vu causer avec Frank Perceval ? lui dit tout bas et d’un ton d’inquiétude lady Campbell.

— C’est un fort aimable cavalier, répondit Rio-Santo.


VI


LA FILLE DU PENDU.


La carte donnée par Tyrrel l’Aveugle à la belle fille de taverne Susannah, le soir précédent au bord de la Tamise portait : Wimpole-Street, 9.

À midi, Susannah, exacte au rendez-vous, franchit la grille ouverte, monta les degrés de granit du perron et souleva le marteau de la porte du n°  9 de Wimpole-Street.

C’était une maison de fort belle apparence. Susannah n’eut pas besoin de redoubler son appel. La porte s’ouvrit au moment même où le marteau retombait. Un domestique à brillante livrée la reçut sans mot dire et la précéda dans la première pièce du rez-de-chaussée, où une suivante, qu’on eût prise volontiers pour une lady, était assise et semblait attendre.

À l’entrée de Susannah, la suivante se leva précipitamment et accomplit une révérence à la française, aussi gracieuse, aussi prolongée, aussi parfaite enfin que jamais soubrette de théâtre ait pu faire.

— Je vais annoncer madame la princesse à madame la duchesse, dit-elle ensuite en français. — Que madame la princesse veuille bien entrer au salon… à moins que madame la princesse ne préfère monter à son appartement… Madame la princesse est chez elle.

— Je le sais, répondit Susannah.

Elle entra dans un fort beau salon, meublé avec luxe et dans le style qu’on nomme rococo de l’autre côté du détroit. Elle se jeta dans un fauteuil. La femme de chambre sortit à reculons en faisant force révérences.

La belle fille de taverne avait reçu ce titre de princesse et ces marques de respect sans manifester le moindre étonnement. Elle avait quitté ses habits de la veille pour revêtir un costume élégant, mais bizarre et presque théâtral. Une robe de velours noir dessinait ses formes magnifiques ; au lieu de chapeau, sa tête s’entourait d’un vaste voile de dentelle, jeté comme au hasard et dont les plis diaphanes laissaient voir, courant parmi sa chevelure, les facettes miroitantes d’un diadème de jais.

Au jour, comme à la lumière des lampes, elle était admirablement belle ; mais on pouvait découvrir maintenant de la fatigue sous le fier repos des lignes de son visage ; on devinait que l’angoisse seule, une angoisse cruelle et longue et vaillamment combattue, avait pu voiler d’un nuage d’apathie le feu natif de ses grands yeux noirs.

Au jour enfin, il y avait moins de vigueur et moins d’audace virile dans la physionomie et dans la pose de cette merveilleuse créature. Le dédain de la veille avait pris aspect de souffrance ; c’était tant mieux pour ses charmes : trop de force étonne et repousse ; l’homme qui l’eût aperçue ainsi aurait éprouvé une sorte d’égoïste bonheur à sentir la faiblesse aimée de la femme derrière ces hautaines perfections.

Son coude s’appuyait au bras sculpté du fauteuil, et sa tête se penchait sur sa main. Elle ne donnait pas un regard aux magnificences du salon où elle entrait ainsi de plain-pied, presque au sortir d’une taverne. Son œil ouvert tombait, lourd et distrait, sur le lambris qui lui faisait face et qu’elle ne voyait point. — On aurait pu la prendre pour une de ces vénustes filles des campagnes circassiennes que l’esclavage du harem stupéfie, qui deviennent de pierre et ne gardent que cette beauté matérielle, suffisante pour les brutales voluptés d’un pacha.

Mais, à la mieux considérer, on voyait que cet endurcissement, chez elle, n’affectait que les surfaces. Sous ce beau corps, immobile, froid, mort, il y avait une âme qui se taisait, qui sommeillait peut-être, — mais il y avait une âme.

Une porte du salon tourna sur ses gonds, tandis que la draperie qui la masquait glissait le long d’une tringle dorée. Sur le seuil se montra une figure de vieille femme qui disparaissait presque au milieu d’un flot exubérant de rubans et de dentelles. Au centre de cette figure, dont les traits aquilins et bien dessinés luttaient encore contre « l’irréparable outrage des années, » deux yeux vifs, mobiles outre mesure, perçants et curieux, brillaient sous des paupières agitées d’un tremblement nerveux.

Il y avait beaucoup d’astuce dans ces yeux-là, et beaucoup d’astuce encore dans l’ensemble des traits qui les accompagnaient. Il y avait aussi une aménité de commande et une certaine joyeuseté qui n’étaient pas sans distinction.

La propriétaire de ces yeux et du reste était une petite femme frêle et maigre, enveloppée dans une ample douillette de satin.

Elle s’arrêta sur le seuil et braqua son regard sur la jeune fille. Ce regard dura long-temps. C’était celui d’une femme experte et connaisseuse. Examen fait, elle laissa échapper un sourire et un geste de satisfaction.

— Parfait ! murmura-t-elle ; parfait !… Parlez-moi d’un aveugle pour déterrer les jolies femmes !

Elle toussa et laissa retomber la porte. Susannah se retourna lentement.

— Ma chère enfant, dit la vieille femme, je suis la duchesse douairière de Gêvres ; vous êtes, vous, la veuve de mon malheureux neveu, mort à la fleur de l’âge et que je regretterai toujours, le prince Philippe de Longueville… Embrassez-moi, chère nièce.

La vieille Française se pencha et baisa au front Susannah qui se laissa faire.

— Princesse, reprit-elle, vous vous souviendrez, j’espère, du nom de votre mari, que vous pleurez depuis six mois… Philippe de Longueville, ma chère belle, — Philippe-de-Longueville… Est-ce entendu ?

Susannah leva ses grands yeux chargés de nonchalance sur sa nouvelle tante :

— Philippe de Longueville ! répéta-t-elle. — Autant ce nom-là qu’un autre.

— Fi, Suzanne !… Vous vous appelez Suzanne ; nous enlevons la terminaison hébraïque… Fi, mon enfant !… Pas plus de respect que cela pour le nom des descendants de Dunois !… Nous sommes bâtards du sang royal, ma chère belle, et cent poètes ont chanté plus ou moins bien notre illustre ancêtre !

La vieille Française déclama cette tirade avec une emphase moitié sérieuse, moitié comique.

— Princesse, poursuivit-elle en approchant un fauteuil où elle enfouit brusquement sa petite personne, — vous êtes ma nièce, je suis votre tante, il faut que nous nous aimions beaucoup… La loi de nature est formelle à cet égard… Vous êtes vraiment la plus belle fille que j’aie rencontrée depuis soixante ans que je suis sur la terre !… Mais on vous l’a déjà dit sans doute ?… À propos, voici vos armes, ma chère nièce ; ce cachet sera désormais le vôtre.

Elle mit au doigt de Susannah un large anneau enrichi de brillants, au chaton duquel était gravé l’écusson de France avec la brisure d’Orléans et la contrebrisure de bâtardise.

— Parlons affaire maintenant, reprit-elle. D’abord, veuillez lire cette lettre qui est à votre adresse.

Susannah prit la lettre et l’ouvrit. Voici ce qu’elle contenait :

« En quittant l’homme qui vous a sauvé la vie hier au soir, vous avez gagné Goodman’s-Fields, quartier des Juifs. Là, vous avez tourné long-temps autour des ruines d’une maison démolie… »

— La maison de mon père ! interrompit Susannah.

« Vous êtes revenue ensuite par Leadenhall-Street ; vous avez monté dans un fiacre au bout de Cornhill, auprès de la Banque, et vous vous êtes fait conduire à Warren’s-Hôtel, Regent-Street, où vous avez passé la nuit. Ce matin, vous êtes partie avec le jour, à pied ; vous avez acheté ce costume qu’il vous faudra changer contre un autre plus décent ; puis vous avez passé deux heures à attendre au coin de Clifford-Street une personne qui n’est pas venue… »

— Qui n’est pas venue ! répéta tristement Susannah.

« Vous aviez grand désir de la voir, pourtant ! continuait la lettre qui semblait répondre à l’interruption de Susannah ; — vous avez quitté Clifford-Street, puis vous êtes revenue, puis vous vous êtes éloignée de nouveau pour revenir encore…

» Rien n’est caché pour l’œil ouvert désormais sur vos actions.

» Attendez. — Quand l’ordre viendra, soyez prête ; quand vous aurez obéi, silence ! »

Point de signature.

Susannah jeta la lettre et regarda la vieille femme en face.

— On m’a suivie, dit-elle ; à quoi bon ?… Ces gens se disent puissants ; que m’importe ?.. Ils me menacent : c’est folie de menacer une femme qu’on a rencontrée sur le chemin de la mort.

Les yeux perçants de madame la duchesse douairière de Gêvres se baissèrent sous le regard de Susannah, comme les cornes d’un limaçon se renfoncent au contact inattendu d’un corps étranger. Elle se sentit instantanément dominée et garda le silence long-temps après que la voix ferme et grave de Susannah eut cessé de vibrer à son oreille.

— Dieu me pardonne, mon enfant, dit-elle enfin d’un ton soumis et tout à fait exempt de cette nuance de raillerie qui perçait dans ses premières paroles, — vous allez beaucoup trop loin. On vous a suivie peut-être… je penche à le croire, mais c’est pure sollicitude. On se dit puissant : on l’est, ma fille, on l’est à un point que vous ne pouvez soupçonner. Quant aux menaces, fi donc ! je prends sur moi de vous affirmer que vous vous trompez… Point de menaces !… Vous servirez à l’accomplissement d’un projet… de plusieurs projets… que sais-je ? Mais, en échange, vous aurez le luxe, vous aurez les plaisirs, vous aurez le bonheur…

— Le bonheur ?… murmura la belle fille dont l’œil perdit sa morne fixité ; — il ne m’aime pas !

— Qui pourrait donc ne pas vous aimer, ma fille ?

— Il ne me connaît pas !

— Tant mieux !… Savez-vous tout ce qu’il y a de séductions nouvelles en vous depuis hier ?… Hier, vous n’étiez que belle ; aujourd’hui, vous êtes riche et vous êtes princesse… Écoutez et croyez, Suzanne… À votre portée sont désormais des moyens dont la force est presque surnaturelle… De même que vous servirez cette puissance mystérieuse dont nous parlions tout à l’heure, de même cette puissance vous servira… Vous êtes dès aujourd’hui l’un des mille atomes qui la composent ; vous augmentez son irrésistible pouvoir et ce pouvoir est à vous… Ce que vous souhaiterez s’accomplira ; ce qui vous apparaissait comme un rêve plein de démence deviendra réalité…

Susannah s’était levée à demi. Son beau visage perdait graduellement son expression de morne insensibilité. Son œil scintillait par intervalles sous l’arc violemment tendu de ses noirs sourcils. Ses narines s’ouvraient, son sein battait ; une sorte de courant magnétique semblait injecter la vie à flots dans chacune de ses artères.

Elle n’était plus belle, elle était sublime.

La Française, éblouie par ce rayonnement soudain, se taisait et la regardait.

— Ce que je souhaiterai s’accomplira, répéta Susannah avec effort ; — ce qui m’apparaissait comme un rêve deviendra réalité…

Elle leva les yeux au ciel, et deux larmes descendirent lentement le long de ses joues.

— Oh ! ce que je souhaite, reprit-elle en joignant les mains avec une exprimable passion ; — ce qui est mon rêve, c’est son amour !… Sont-ils assez puissants pour me donner son amour ?

La Française se prit à sourire et attira vers soi les deux mains de Susannah.

— Ils peuvent tout, répondit-elle en donnant à sa voix contenue une mystérieuse emphase. — Vous avez bien pleuré, n’est-ce pas ?

— Oh ! bien pleuré ! répondit Susannah.

— Vous oublierez ce que c’est que les larmes… Dites-moi… l’homme que vous aimez est sans doute puissant et riche ?

— Je le crois pauvre… Il venait bien souvent emprunter à mon père, — du temps qu’il y avait de l’or dans la maison qui est maintenant démolie, à Goodman’s-Fields.

— Quel est son nom ?

— Brian de Lancester, répondit la belle fille avec un mouvement d’orgueil.

— Brian de Lancester ! répéta la Française qui ne put retenir une grimace de dédain, — le pauvre frère du riche comte de White-Manor !… Bon Dieu ! ma fille… Et c’est pour M. de Lancester, le pauvre garçon, que vous avez tant pleuré !…

Susannah retira vivement ses mains et son regard sévère renfonça les paroles dans le gosier de la duchesse douairière de Gêvres.

— Je l’aime, dit-elle en relevant sa tête avec cet air de reine que nous lui connaissons ; — je suis fière de l’aimer.

— Vous avez raison, ma toute belle ; répliqua timidement la vieille femme ; je suis Française et j’aime à rire : il ne faut pas vous fâcher contre moi… Après tout, l’Honorable Brian de Lancester héritera peut-être un jour de White-Manor et de la pairie… C’est lui que vous cherchiez au coin de Clifford-Street ?

Susannah fit un signe de tête affirmatif.

— Pauvre chère enfant ! s’écria la duchesse, — mais s’il avait passé devant vous il ne vous aurait pas aperçue ; — s’il vous avait aperçue, il ne vous aurait point remarquée ; — s’il vous avait remarquée, vous étiez perdue !… N’ouvrez pas ainsi vos beaux yeux étonnés, ma fille… perdue, je le répète !… Bon Dieu ! pensez-vous que Brian de Lancester, tout original et fou qu’il soit,… — je vous prie de m’excuser, — aille se prendre ainsi de passion pour les demoiselles qu’il rencontre par hasard au coin des rues ?

— C’est vrai ! murmura Susannah, qui pâlit comme on fait après un danger évité.

— Ce n’est pas ainsi qu’il vous faut le rencontrer, princesse, c’est dans quelque splendide raout du West-End… à Almack… au Park, derrière les glaces de votre équipage armorié.

— C’est vrai, c’est vrai, dit encore Susannah ; — le luxe, la richesse, il m’avait fait oublier tout cela… Hier, on m’a promis du luxe…

Elle se leva et, comme si ses yeux se fussent dessillés tout-à-coup, elle promena son regard autour du salon. Ce qu’elle vit la fit sourire joyeusement, et sa joie était noble et belle comme sa douleur.

— C’est bien, reprit-elle ; — on m’a tenu parole. Tout cela est presque aussi brillant que la maison de Goodman’s-Fields, — qui est maintenant démolie, — avant que mon père fût pendu… Oh ! je vivrai, ici, comme autrefois… je peindrai de belles fleurs, et je vous en donnerai, madame… je chanterai… puis je le verrai… Quand le verrai-je ?

Susannah avait prononcé les premiers mots d’un ton rêveur et plein de doux ravissement ; ce fut d’une voix brusque et passionnée qu’elle fit cette dernière question.

La vieille femme réfléchit un instant, croisant ses petites mains ridées sur ses genoux, et fermant les yeux à demi :

— Vous le verrez ce soir, dit-elle enfin.

— Ce soir ! s’écria Susannah qui bondit comme une jeune biche et parut en proie à une sorte de délire ; — ce soir !

Puis, reprenant son attitude de grâce exquise et hautaine, elle tendit sa main à la Française et lui dit avec une expression d’infinie gratitude :

— Merci ; je vous aimerai.

La vieille femme secoua lentement la tête.

— Ma pauvre enfant, vous l’aimez bien, vous l’aimez trop. Un tel amour est dangereux parce qu’il exclura la prudence… Saurez-vous avoir des secrets pour lui ?

— Non, répondit Susannah, je lui dirai tout.

— Vous vous perdrez, ma fille !…

— Qu’importe ?…

— Et vous le tuerez ?

Susannah perdit son sourire et fronça le sourcil.

— Je ne menace pas, mon enfant, reprit la Française ; — votre colère est superflue ; je dis ce qui est… je connais, comme tout le monde, le caractère excentrique et audacieux de l’Honorable Brian de Lancester. Si vous dites un mot, il comprendra le reste, il devinera, il voudra combattre… Or, combattre contre eux c’est mourir. Il est seul, l’association est si nombreuse, qu’elle ne sait plus compter ses membres. Il est cadet de famille, simple gentilhomme et pauvre ; il y a parmi nous des lords et des gens dont l’opulence est passée en proverbe… Au premier choc, il sera brisé comme verre.

— Je me tairai, interrompit Susannah.

— Je le crois ; vous vous tairez, ma fille, poursuivit la douairière en attachant sur sa nièce improvisée un regard profond et scrutateur ; — vous vous tairez, car vous savez qu’il y a des yeux et des oreilles ouverts autour de vous… Vous saurez savourer le bonheur présent et ne point engager une lutte insensée… Vous êtes la princesse de Longueville ; quels secrets peut-on vous demander ? Vous lui donnerez votre amour ; n’est-ce donc pas assez pour un pauvre gentilhomme que l’amour de la veuve d’un prince qui a vingt ans, qui est plus belle qu’un ange et qui est plus riche qu’une reine ?…

— Non, oh ! non, ce n’est pas assez, dit Susannah ; — si j’étais véritablement reine, ce ne serait pas assez encore, car Brian est au dessus de tout ; — mais je me tairai… Vous m’avez dit que je le verrais ce soir ?

— Je vous tiendrai parole, ma fille.

La Française se leva et sonna. La femme de chambre parut, et, sur un ordre, apporta ce qu’il faut pour écrire.

— Il est trois heures, murmurait la duchesse douairière tout en traçant quelques mots sur le papier ; — nous avons trois heures encore ; c’est plus qu’il ne faut… Donnez ce billet à Joe, Mariette, et ordonnez-lui qu’il le porte en courant au docteur… Donnez cet autre à Dick ; il faut que le major l’ait dans une demi-heure… Faites aussi que Ned tienne prête pour six heures et demie la voiture de madame la princesse… Allez !

La femme de chambre sortit.

— Ma chère nièce, reprit la duchesse, il y a ce soir une représentation allemande au théâtre de Covent-Garden… Par extraordinaire, le fashion désertera aujourd’hui King’s-Theatre… Commencez votre toilette, ma chère belle ; nous irons à la représentation allemande.

— Et Brian ?

— L’Honorable Brian de Lancester y sera.

— Comment savez-vous ?…

— Il y sera, ma fille.


VII


EDWARD AND C°.


Il y avait alors, un peu au delà de l’angle formé par Finch-Lane et Cornhill, une ruelle étroite, à peine macadamisée, du fond de laquelle on n’apercevait qu’une mince bande du ciel en demi-deuil. Cette ruelle longeait l’un des côtés d’une énorme maison carrée, qui donnait d’autre part sur Finch-Lane et aussi sur Cornhill où s’étalait sa vaste façade.

Depuis, M. Nash a passé par là. Son impitoyable niveau, heurtant les vieux murs de la maison carrée, l’a mise bas, ni plus ni moins que si c’eût été une barraque. À sa place, on a élevé des maisons de Londres, ce qui est tout dire.

Par compensation, la ruelle sans nom a disparu.

En ce temps, Finch-Lane était encore plus boueux et plus noir qu’aujourd’hui. La ruelle n’ajoutait pas peu à sa mauvaise renommée. On n’y voyait guère que de ces ombres de courtiers qui promènent autour de Royal-Exchange leur famélique et orgueilleuse misère. Ceci pendant le jour.

Pendant la nuit, des feux rougeâtres apparaissaient au fond de la ruelle. Des clameurs sortaient des sombres tavernes. On entendait le son fascinateur de l’or remué, la voix provocatrice des courtisanes et les rauques malédictions des querelles populaires.

Aucune des conditions qui font les excellents coupe-gorges ne manquait à ce lieu d’élite. Pauvre au milieu d’un quartier riche, sombre à deux pas d’une voix splendidement éclairée, il n’avait pas même à désirer le voisinage d’un bureau de police, cette suprême protection des retraites suspectes. Le poste de Bishop’s-Gate veillait à quelques centaines de pas tout au plus, à portée d’entendre, presque à portée de voir.

La partie du rez-de-chaussée de notre grande maison qui donnait sur Cornhill était occupée par deux beaux magasins jumeaux. Le premier montrait derrière les glaces de ses croisées un magnifique assortiment de bijouterie ; l’autre contenait tous les divers objets qui constituent la toilette des deux sexes, depuis les bottines vernies, les bas à jour et les manchettes, jusqu’aux fracs confectionnés et aux cachemires de l’Inde.

Ces deux magasins, parfaitement achalandés, faisaient merveilles. — On lisait sur l’enseigne du bijoutier le nom de Falkstone ; sur celle du costumier le nom de Bertram.

Sur Finch-Lane s’ouvrait, toujours dans la même maison, une boutique de changeur ; mais ici l’aspect était tout différent. Finch-Lane, rue étroite et encaissée, formait une espèce de moyen terme entre la grande artère et la noire allée dont nous avons parlé. Le jour y était déjà plus sombre, ce qui, joint à la disposition particulière des rideaux et grillages intérieurs, donnait au change-office une physionomie presque mystérieuse. Nonobstant, il ne s’y passait rien de fort extraordinaire, il faut le croire, car, tant que durait la journée, on y troquait des bank-notes contre de l’or et de l’or contre des bank-notes.

À côté du changeur, il y avait un brocanteur. Ici, une couche d’ombre de plus. On était moins près du street et plus avant dans le lane. Le brocanteur allumait ses lampes vingt minutes avant le changeur.

Le changeur se nommait M. Walter ; le brocanteur s’appelait Peter-Practice.

Enfin, sur les derrières de la maison, dans l’étroite allée actuellement détruite, s’ouvraient huit ou dix fenêtres grillées, dont les carreaux blanchis à la craie ne laissaient point pénétrer les regards indiscrets à l’intérieur.

C’était là que se tenaient les bureaux de la maison de commerce Edward and C°.

Quel commerce faisait cette maison ? Nul n’aurait pu le dire au juste, et ce mystère préoccupait fortement les petites marchandes de Finch-Lane et les grosses marchandes de Cornhill. On disait bien vaguement et sans savoir qu’Edward and C° tenaient entrepôt de marchandises étrangères. — Quelles marchandises ?

On voyait souvent des hommes arriver avec des paquets ; on voyait parfois des charriots s’arrêter à la porte. Ballots et paquets entraient, mais jamais, au grand jamais on ne voyait rien ressortir.

C’était, on en conviendra, fort étrange.

Il y avait telle rouge mistress Brown, telle étique mistress Black, telle lymphatique mistress Krubb, qui se seraient passées de thé pendant trois quarts d’heure pour savoir ce que vendait la maison de commerce Edward and C°.

Mais elles auraient voulu encore savoir bien autre chose.

Pourquoi, par exemple, n’apercevait-on jamais ni commis ni maître dans cette maison extraordinaire ? Ceux qui avaient pénétré dans les bureaux soit sous prétexte de prendre une bank-note sans escompte, soit sous tout autre prétexte usité commercialement, avaient vu des grillages ; derrière ces grillages d’impénétrables rideaux verts, voilà tout.

Un valet à livrée couleur de feu, qui se tenait à la porte d’entrée, était le seul être vivant qui montrât son visage dans ce singulier office.

Pourquoi, en outre, — et ceci était vraiment fait pour harceler la curiosité des boutiquiers des alentours, — pourquoi le costumier, le bijoutier, le brocanteur et le changeur étaient-ils venus s’établir là en même temps tous les quatre, et en même temps que les bureaux de la maison Edward et C° s’installaient sur la ruelle sans nom ?

Peut-être, beaucoup l’avaient pensé d’abord, Edward and C° étaient-ils commanditaires de ces quatre marchands subalternes que nul ne connaissait du reste dans la Cité ; mais alors pourquoi ne se fréquentaient-ils point entre eux et surtout pourquoi n’avaient-ils aucun rapport, ne fût-ce que de simple voisinage, avec les bureaux Edward and C°.

C’étaient là de graves questions, et ardues, et insolubles ! Mistress Brown, mistress Black et mistress Krubb, sans parler de mistress Dodd et aussi de mistress Bloomberry, leurs voisines, en causaient tous les jours de la vie avec mistress Bull, mistress Footes et mistress Crosscairn, sans pouvoir avancer d’un pouce la solution du problème.

De temps en temps, tous les mois environ, on voyait s’ouvrir les larges croisées du premier étage donnant sur Cornhill. Un beau, un magnifique gentleman apparaissait alors derrière les soyeuses draperies des rideaux. Quel était ce gentleman ? Était-ce le chef de la maison Edward and C° ?

Sur cette question encore, toutes les mistresses susnommées jetaient leurs huit langues aux chiens.

Ce que l’on savait, c’est que Edward and C°, le brocanteur, le changeur, le costumier et le bijoutier étaient là depuis un an, qu’ils faisaient en apparence de très bonnes affaires et qu’il n’y avait pas le plus petit mot à dire sur leur crédit.

Une fois les huit marchandes et huit douzaines d’autres marchandes que nous aurions pu nommer ici, si la fantaisie nous en fût venue, crurent avoir trouvé le mot de l’énigme. Elles avaient vu une trentaine d’hommes robustes et pauvrement couverts franchir le seuil d’Edward and C°. Évidemment, ces hommes étaient des matelots ; évidemment, ils venaient chercher de l’emploi ; évidemment, Edward and C° étaient des courtiers d’engagement.

Bon et lucratif et moral métier !

Excellent raisonnement !

Mais, au bout d’un mois, on vit revenir les mêmes hommes. Ces matelots s’engageaient bien souvent ! Au bout d’un autre mois, on les vit revenir encore ; puis encore, au bout du troisième mois. Ce n’étaient pas des matelots.

Qu’était-ce donc ?

On alla jusqu’à parler de choses inouïes : — de ténébreuses associations, de criminels trafics, de brigands !… des sottises enfin dont les gens raisonnables auraient eu pudeur de s’occuper.

Quoi qu’il en soit, le lendemain du bal de Trevor-Place était justement le jour choisi par les prétendus matelots pour rendre visite aux bureaux de la maison de commerce Edward and C°. Vers onze heures du matin, on les vit arriver par escouades et franchir la porte de la maison carrée qui donnait sur la petite ruelle.

Le valet en habit couleur de feu les reconnaissait, saluait et livrait passage.

Il y en avait trente-six. — Quand le trente-sixième fut passé, le valet ferma la porte à double tour et se retira.

Les trente-six nouveau-venus étaient presque tous des gaillards robustes, à la mine déterminée. Quelques uns portaient au visage ces ignobles traces que laissent les habitudes de débauche ; d’autres gardaient sur la joue d’honorables blessures, résultat d’une rencontre récente au pugilat ; d’autres enfin montraient une face nette et pleine entre la double haie de leurs épais favoris. Ceux-là n’avaient point l’air d’avoir balayé fort longtemps la boue de Londres, mais on n’eût point aimé à les rencontrer la nuit en rase campagne par les chemins déserts. Ils avaient réellement des physionomies d’honnêtes et intrépides outlaws. Sauf le costume, les compagnons de Robin Hood devaient jadis avoir de ces tournures-là.

Un ou deux jeune gens à peine sortis de l’enfance faisaient partie de la réunion.

La plupart d’entre eux ont déjà passé sous nos yeux, et le lecteur eût reconnu dans cette honorable assemblée bon nombre de nos nocturnes navigateurs de la Tamise.

Ainsi se trouvaient là le robuste Tom Turnbull, qui, à la lumière du jour, il faut le dire à sa louange, avait tout l’air d’un déterminé coquin, — le gros Charlie, rameur du bateau amiral commandé la veille au soir par le bon capitaine Paddy O’Chrane, — Patrick, Saunie l’aboyeur, Snail le miauleur, et les autres dont nous n’avons point prononcé les noms.

Il ne manquait là que le bon capitaine lui-même, son frac bleu à boutons noirs, sa culotte chamois et sa canne sauvée naguère du naufrage.

Le bureau où ils se trouvaient réunis était une grande pièce coupée en deux par un grillage aux mailles duquel se collait un opaque rideau vert. Ce grillage avait de petites fenêtres. Au dessus de l’une d’elles se lisait le mot : caisse.

Nos trente-six gaillards savaient lire assez pour déchiffrer ce mot magique.

Ils s’étaient assis en silence sur un banc de bois disposé comme un divan tout autour de la chambre. Le dernier venu seulement, ne trouvant point de place sur le banc, se tenait debout dans une embrasure et collait son nez aux vitres dont la transparence se cachait sous une épaisse couche de craie.

Au premier aspect, on eût dit qu’il essayait de regarder à travers cette opaque barrière ; mais, à le considérer mieux, on aurait pu reconnaître qu’un travail moins matériel occupait son esprit. L’index de sa main droite parcourait rapidement, l’un après l’autre, chacun des doigts de sa main gauche : il supputait, il additionnait. Cet homme était un calculateur en haillons.

En haillons n’est pourtant pas tout à fait le mot. Les diverses pièces du costume de cet homme tenaient encore dans la plus rigoureuse acception du terme, mais elles ne tenaient pas beaucoup. Il avait un court paletot étriqué comme en portent les lightermen (bateliers d’allèges) sur une chemise bleue, un pantalon de cotonnade rayée, fendu au dessus de la cheville et laissant voir des bas immodérément rapiécés. Sa coiffure consistait en un vieux chapeau de feutre à bords microscopiques, sa chaussure en souliers dont la semelle avait bien deux pouces d’épaisseur.

Malgré l’exhaussement produit par ces formidables galoches, notre homme était de fort petite taille, et ses membres disgracieusement attachés offraient un ensemble dépourvu de toute symétrie. En revanche, chacun de ses membres pris en particulier avait un vigoureux dessin. Les bras longs et musculeux se renflaient tout-à-coup au dessous du coude ; les jambes contournées en dedans descendaient comme il faut sur un jarret de fer ; la tête enfin se plantait gauchement, mais ferme entre deux épaules d’une largeur fort respectable.

Quant à son visage, on ne peut dire qu’il eût une expression commune. Le chapeau avait beau être petit, il ne laissait à découvert qu’un front large tout au plus comme trois doigts. De ce front, partait sans transition aucune un nez aquilin, mince, pâle, fortement busqué, dont les étroites narines avaient peine à introduire la quantité d’air indispensable à la respiration. Point de barbe, si ce n’est, çà et là, quelques durs baliveaux de couleur roussâtre qui perçaient, à une ligne d’intervalle, la peau chagrinée de sa joue. Une bouche mince et rentrée, aux deux côtés de laquelle un sourire d’habitude avait creusé deux petites rides assez joviales. Un regard pénétrant, cauteleux parfois, parfois hardi sous les poils recourbés de sourcils roux et touffus. — Un ensemble de physionomie enfin exprimant à la fois une sorte de bonhomie native, une avidité sans limites et la dure insouciance qui trône sur presque tous les fronts des enfants du Londres populaire.

Tel était notre homme au repos. Quand il venait à se mouvoir, tout l’ensemble de sa personne s’enduisait d’une couche plus épaisse de laideur. La disgrâce de ses mouvements atteignait à l’ignoble, et les rides mouvantes de sa bouche se mêlant d’une façon rapide et bizarre donnaient à sa figure un caractère d’audace cruelle et d’humble hypocrisie.

Avant de dire son nom, que le lecteur connaît, nous ajouterons un trait qui a son originalité : partout, à son pantalon, à son paletot, à son gilet, et jusqu’à sa chemise, il avait des poches. Son paletot seul en comptait cinq. La principale, placée à un endroit où la coutume évite d’en mettre d’ordinaire, descendait de la ceinture à la hauteur de mi-cuisse, par devant, et se trouvait solidement doublée en cuir. Les autres, vastes et consciencieusement cousues, se dissimulaient de leur mieux.

Cet homme était Bob-Lantern, notre assassin de Temple-Church.

Les trente-cinq compagnons de Bob-Lantern étaient au complet depuis quelques minutes, lorsqu’une voix s’éleva derrière les rideaux verts.

— Êtes-vous là ? demanda-t-elle.

— Nous sommes tous là, monsieur Smith, répondit Tom Turnbull, le vigoureux garçon qui semblait exercer une certaine influence sur le reste de la troupe.

— Nous sommes là ! répéta en fausset le petit Snail.

On entendit, derrière le rideau, le bruit strident et sec du tourniquet d’une serrure à combinaisons.

— Étourdi que je suis ! dit au même instant l’invisible M. Smith ; — j’ai oublié de faire changer mon papier… Nicholas !

Et comme on n’arrivait pas assez vite à son appel, il secoua violemment une sonnette.

Nicholas, le valet en habit couleur de feu, entra aussitôt par une porte intérieure dans le réduit réservé où se tenait M.  Smith. Celui-ci lui mit entre les mains une liasse de bank-notes.

— De la monnaie ! dit-il ; — tout de suite !

Nicholas sortit.

— Avez-vous entendu, vous autres ? dit Tom Turnbull à voix basse ; — de la monnaie !

— Eh oui ! Tomy, mon mignon, répondit le gros Charlie en dirigeant sa salive noircie par le tabac au beau milieu d’un carreau blanchi, — on va nous chercher de la monnaie !

— Charlie a raison, appuya Snail, enfant demi-nu, dont les traits, flétris déjà, reflétaient, en gerbe, toutes les passions mauvaises.

— Tais-toi, Snail, méchant escargot ! reprit rudement Charlie ; — on sait que j’ai raison, bambin maudit.

— Oui, Charlie, grommela l’enfant ; on sait cela, Charlie.

Tom Turnbull s’était levé. Puis, sans mot dire, il était monté sur le banc afin de voir par dessus le grillage.

— Que diable fais-tu là, Tomy ? demanda Charlie.

— Oui, Tomy, que diable fais-tu là ? ajouta l’aigre voix du petit Snail.

Tomy retomba sur ses pieds au milieu de ses compagnons et mit un doigt sur sa bouche.

— Chut ! siffla-t-il tout bas.

— Chut !  !  ! imita Snail avec force gestes pour recommander le silence.

Charlie lui tira l’oreille.

— Je t’étoufferai quelque jour entre mes deux cuisses, méchant avorton, murmura-t-il ; — et toi, Tomy, qu’as-tu à dire ?

Snail miaula plaintivement.

Tomy rassembla toute la troupe en cercle autour de lui.

— Ici, — derrière, — à deux pas de nous, dit-il en coupant sèchement sa phrase, — il y a une caisse de fer, une caisse ouverte.

— Eh bien ?…

— Dans cette caisse, point d’argent…

— Tant pis !

— Point d’or…

— Ah ! bah !…

— Taisez-vous, pour l’amour de Satan ! s’écria Tom Turnbull. J’assomme le premier bavard !

Snail se retira prudemment au dernier rang.

— Point d’or ! répéta Turnbull ; savez-vous pourquoi il n’y a point d’or ?…

— Non, Tomy ; tu vas nous le dire.

— C’est que la place manque ! c’est que, depuis le haut jusqu’en bas, il y a des banknotes…

Tous les yeux brillèrent ; un sourd murmure s’éleva.

— C’est que, reprit Tom, il y a là, — derrière, — à deux pas, — de quoi faire chacun de nous millionnaire.

Le murmure grossit. Une avidité passionnée se peignit sur tous les visages. Tous les regards attaquèrent la grille.

— Patience ! mes amis, patience ! dit M. Smith qui prenait cela pour un signe d’ennui.

M. Smith était assis devant son bureau et lisait tranquillement les colonnes immenses et serrées du journal le Times.

Impossible de vous faire son portrait. Ce pouvait être un fort bel homme, mais de larges lunettes vertes et un garde-vue d’une dimension extraordinaire masquaient presque entièrement son visage.

— Millionnaire ! murmura le petit Snail ; c’est fameux d’être millionnaire !

— Millionnaire ! répéta le gros waterman Charlie.

— Mes chéris, dit une voix qu’on n’avait point encore entendue, — il faut de la prudence.

— Bob-Lantern ! s’écria-t-on de toutes parts : d’où diable sors-tu, Bob-Lantern ?

Bob-Lantern avait quitté doucement la position qu’il occupait auprès de la fenêtre pour se joindre au groupe qui entourait maintenant Tom Turnbull.

Tout le monde s’était tourné de son côté. Il fit un signe de main pour réclamer le silence, cligna de l’œil et dit tout bas :

— Je ne fais jamais plus de bruit qu’il ne faut, mes chéris. Je suis là depuis que vous y êtes… Ah ça ! j’ai été vous chercher ce matin, de la part de Son Honneur, mais si j’avais su que vous alliez faire comme ça les méchants !…

— Maître hypocrite ! dit Tomy, tu va nous aider tout le premier… Je te dis qu’il y a là des monceaux de bank-notes !…

— C’est durement tentant ! riposta Lantern qui passa sa langue sur sa lèvre. — Si on pouvait travailler tout doucement… je ne dis pas… Le capitaine ne va pas venir, au moins ?

— Non, répondit Charlie.

— C’est durement tentant ! répéta Bob qui se prit à réfléchir.

Il se glissa jusqu’à la grille qu’il ébranla avec précaution.

— Patience, mes amis, patience ! dit M. Smith qui lisait toujours son journal.

— C’est fort, murmura Bob-Lantern ; c’est durement fort !

— Fort ! répéta Tom Turnbull en haussant les épaules ; écoutez, vous autres, êtes-vous des hommes ?

— Oui, Dieu me damne ! répondit le petit Snail.

— Que faut-il faire ? demandèrent les autres.

Tom ne répondit pas, mais il bondit en avant et lança sa botte massive dans la menuiserie qui soutenait le grillage.

Le grillage trembla, mais ne tomba pas.

— Qu’est cela ? s’écria M. Smith d’une voix émue et courroucée.

Tom voulait redoubler. Bob-Lantern l’arrêta.

— Tu fais trop de bruit, mon petit, dit-il ; — il faut toujours s’arranger pour ne donner qu’un coup.

Et, sans prendre d’élan, sans faire en apparence de grands efforts, il frappa la serrure du grillage d’un coup si violent de son talon ferré que la serrure vola en éclats.

Cela fait, il se jeta de côté, laissant la foule se ruer dans le bureau réservé.

— Je n’ai donné qu’un coup, murmura-t-il avec satisfaction, mais il était durement joli !

Lorsque nos trente-six assiégeants s’élancèrent dans l’enceinte réservée, M.  Smith, averti par le premier coup de Tom Turnbull, essayait de se mettre en défense. Il avait roulé son bureau entre la porte et la caisse, et maintenant il tâchait de fermer cette dernière, mais, dans son trouble, il n’y pouvait point réussir. Un pan de sa redingote, pris dans la jointure, rendait vains tous ses efforts.

— Ne vous donnez pas tant de peine, monsieur Smith, dit rudement Tom Turnbull ; — l’affaire est faite, et, si vous êtes gentil, nous vous laisserons partager.

— Misérables ! s’écria M. Smith, dont le garde-vue laissait voir un bas de visage plus pâle que celui d’un mort. — Avant de toucher à cette caisse, vous m’assassinerez sur place.

— Ça peut se faire, répondit froidement Tom Turnbull.

Un immense éclat de rire accueillit cette saillie.

— Ça peut se faire ! répéta le petit Snail ; Dieu me damne ! ça peut se faire.

Bob-Lantern avançait le cou derrière la porte et plongeait son regard cauteleux et tout brillant d’intelligence jusqu’au fond de la caisse.

— Le fait est que le coup promet, murmura-t-il ; mais j’ai vu de ces plaisanteries-là tourner durement mal…

L’intérieur du bureau réservé formait à peu près la moitié de la pièce. Il était meublé comme tous les bureaux. À droite s’ouvrait une porte, qui communiquait à d’immenses magasins servant à la maison Edward et C° ; à gauche, un escalier tournant montait au premier étage.

Nos assaillants ne prirent point souci de remarquer tout cela. Ils avaient autre chose à faire. Tandis que Tom, Charlie et d’autres tournaient la table que M. Smith avait jetée comme un rempart au devant de la caisse, un autre, plus agile ou plus pressé, sauta sur cette table en criant :

— À moi la première part.

— Bravo, Saunie ! dit la foule. M. Smith cessa tout effort pour fermer la caisse.

— À toi la première part ! répéta-t-il en mettant rapidement sa main dans son sein d’où il tira une paire de pistolets.

Il visa. Saunie chancela. Sa cervelle éclaboussa les assaillants qui reculèrent.

— Ah ! c’est comme ça ! dit Bob-Lantern en faisant retraite jusque auprès de la porte d’entrée.

Mais les autres n’imitèrent pas son exemple. Tom Turnbull et Charlie, s’élançant en même temps, renversèrent M. Smith. Turnbull chercha son couteau pour le lui mettre dans la gorge.

À ce moment, il se passa quelque chose d’étrange. Tous les assaillants, à l’exception de Turnbull et de Charlie, subitement saisis d’une panique terreur, firent comme Bob-Lantern et se retirèrent lestement derrière le grillage, laissant le cadavre de Saunie étendu sur la table. Tous se cachèrent de leur mieux, la tête basse et de l’air qu’ont les enfants surpris en faute par un professeur sévère.

Voici ce qui causait cette terreur.

Au bruit du coup de pistolet, amorti pour la rue, mais qui avait dû retentir fortement à l’intérieur de la maison carrée, un homme masqué de noir s’était montré au haut de l’escalier.

Tous l’avaient vu, excepté Charlie et Tom, lesquels étaient sérieusement occupés.

L’homme masqué s’adressant au caissier, lui dit avec nonchalance :

— Pourquoi ce bruit, monsieur Smith ? J’ai besoin de repos… Que l’on fasse silence !…

Turnbull et Charlie lâchèrent prise en entendant cette voix et levèrent la tête ; puis ils reculèrent de plusieurs pas, tremblant de la tête aux pieds.

— Son Honneur ! dit Tom.

Charlie prit une posture suppliante.

— Ils sont durement pincés murmura Bob-Lantern dans son coin. J’avais toujours pensé que ce diable d’escalier menait quelque part…

Son Honneur reprit à pas lents le chemin par où il était venu.

Charlie et Tom s’en furent piteusement rejoindre leurs camarades.

M. Smith se releva et remit son bureau à sa place.

— Il faudra me débarrasser de cela, dit-il froidement en montrant le cadavre de Saunie.

— Oui, monsieur Smith, répondit respectueusement Turnbull.

Comme si de rien n’eût été, M. Smith ouvrit le Times et reprit sa lecture où il l’avait interrompue, en attendant que Nicholas apportât la monnaie.


VIII


DES DEUX CÔTÉS DE LA RUE.


Les trente-cinq individus qui venaient de faire le siège de la caisse Edward and C° demeurèrent une minute ou deux sous l’impression de l’apparition qui avait mis fin à leur émeute. Cette impression était sans doute bien vive et profonde ; car ils n’osaient plus souffler le mot. Les plus turbulents étaient maintenant les plus timides. Turnbull se cachait derrière Charlie, lequel essayait vainement de mettre son embonpoint à l’ombre de la maigreur du petit Snail. — Personne ne pouvait se cacher derrière Bob-Lantern, attendu que ce digne garçon s’était, pour ainsi dire, incrusté dans la muraille.

Au dehors, quelques petites marchandes et aussi quelques grosses marchandes avaient cru entendre quelque chose comme un coup de pistolet. Mistress Black s’en fut chez mistress Brown qu’elle conduisit chez mistress Grubb, laquelle se joignit à elles pour rendre visite à mistress Bloomberry. Chez cette dernière, mistress Dood prit à témoin mistress Bull que la ruelle sans nom était habitée par le diable sous le pseudonyme d’Edward and C°. Mistress Foote et mistress Crosscairn affirmèrent que la chose n’était point absolument impossible.

On causa beaucoup, et tous les doutes se noyèrent dans plusieurs décalitres de thé.

Au bout de trois minutes, Snail, qui n’aimait point à rester en place, fit un mouvement ; Charlie se redressa ; Tom Turnbull toussa discrètement. La glace était rompue.

— Pauvre Saunie ! murmura Turnbull.

— Pauvre Saunie ! répéta le petit Snail en faisant mine de pleurer ; — il aboyait si bien !

Ce petit Snail était un extrait de bandit assez curieux à voir. Il paraissait avoir treize ans tout au plus ; mais son visage pâle, flétri, jaune, ridé, ressemblait déjà à un visage de vieillard. Ses traits avaient une expression double : tantôt ils respiraient l’abrutissement le plus complet, tantôt ils s’illuminaient d’un rayon de malice véritablement diabolique. Il avait à peine la taille d’un enfant de onze ans, car ses membres grêles, sans muscles et dessinés tout d’une pièce, n’annonçaient nullement l’approche de la puberté. Comme tous les enfants, mauvais ou bons, il tâchait volontiers de se hausser jusqu’à l’importance d’un homme, et, par le fait, il avait descendu déjà assez de degrés de l’échelle du mal pour prétendre à quelque considération parmi son entourage.

— Pourquoi M. Smith ne nous a-t-il pas dit tout de suite que Son Honneur était là-haut ? gronda Charlie en lançant au caissier un regard peu bienveillant, — nous serions restés tranquilles.

— Ça aurait pu s’arranger, dit tout bas Bob-Lantern, si on n’avait pas fait de bruit… Quant à Son Honneur, celui-là serait bien fin qui pourrait dire d’avance où il sera et où il ne sera pas…

— Tu le connais, toi, Bob ? interrompit Tom Turnbull avec une ardente curiosité.

— Moi !… Mes chéris, la vie est durement chère, et je ne m’occupe que de mes petites affaires… Tant il y a que M. Smith a jeté bas Saunie comme il faut… On ne peut pas dire non.

— Pauvre Saunie ! dirent encore quelques voix.

Et le petit Snail répéta lamentablement : — il aboyait si bien !

Bob quitta son coin et s’approcha du cadavre qu’il tâta un instant en connaisseur.

— C’était un gaillard solide, reprit-il enfin ; ça fera un sujet passable, et on en aurait bien une guinée là-bas à la Résurrection… Qui veut m’aider à l’emporter ?

— Que personne ne bouge ! s’écria Turnbull. Ce corps est à moi.

— Pourquoi cela, Tom ?

— Parce que, répondit Turnbull en essuyant une larme, Saunie était mon ami… c’est bien le moins que je profite de son pauvre corps !

Ce sentimental argument fut admis par tout le monde et le corps de Saunie fut décerné à Turnbull, son meilleur ami, pour que ledit Turnbull le vendît une guinée aux résurrectionnistes.

Bob s’éloigna du cadavre avec une grimace de dépit.

À ce moment, Nicholas, le domestique à livrée couleur de feu, entra dans le bureau, sans se douter des malheurs que son retard avait manqué d’occasionner. À l’aspect du corps de Saunie et du grillage rompu, il ne manifesta aucune surprise, ce qui tendrait à faire croire qu’il voyait souvent d’étranges choses dans les bureaux d’Edward et C°.

Il remit à M. Smith un sac pesant que celui-ci vida sur son bureau qui fut en un instant couvert d’or.

M. Smith fit trente-six petites piles de cinq guinées chacune. Ensuite, il prit dans l’un de ses tiroirs une pancarte où se trouvaient inscrits trente-six noms et il fit l’appel. Chaque fois qu’il prononçait un nom, un homme se présentait qui recevait cinq guinées.

À l’appel du nom de Saunie, Turnbull et Bob-Lantern se présentèrent à la fois.

— J’étais son meilleur ami ! dit Turnbull avec emphase.

— Tu as déjà le cadavre, riposta Bob qui avança la main pour saisir l’or.

Turnbull ferma ses gros poings.

— N’y touche pas ! dit-il, ou je t’assomme.

Bob mit la main sous sa chemise et caressa la lame du couteau qui ne le quittait jamais. En même temps ses jambes torses se ramassèrent sous lui ; ses yeux lancèrent un fulminant éclair. — Turnbull pâlit et crut sentir déjà le froid du couteau entre ses côtes.

Mais Bob-Lantern se ravisa et regagna son coin d’un pas fort paisible. Il venait de voir M. Smith attirer à soi les cinq guinées et les rejeter parmi le tas d’or qui s’amoncelait à l’autre bout du bureau.

Turnbull le vit aussi. Son premier mouvement fut de s’élancer sur M. Smith. Il n’en fit rien.

— Sans la crainte de Son Honneur, qui est le diable ou quelque chose de pire, grommela-t-il en refoulant au dedans de soi sa furieuse colère, — je t’enfoncerais tes lunettes vertes dans le crâne, misérable valet !

M. Smith entendit peut-être.

Il fit comme s’il n’avait point entendu. La dernière pile de cinq guinées fut enlevée au moment où l’on prononçait le dernier nom de la liste.

— Maintenant, dit M. Smith, en montrant le cadavre de Saunie, débarrassez-moi de cette ordure, et soyez plus sages une autre fois.

— Il faudrait un sac, monsieur Smith, répliqua Turnbull, et de la paille, — pour l’emballer… le pauvre cher garçon !

M. Smith sonna Nicholas, qui apporta un sac et de la paille. En deux tours de mains le malheureux Saunie, convenablement emballé, ressembla comme deux gouttes d’eau à un colis de roulage. En cet état, Tom Turnbull le chargea sur ses robustes épaules.

Il ne restait plus dans le bureau que M. Smith, Nicholas et Bob-Lantern

— Que fais-tu là ? dit M. Smith à ce dernier.

— J’attends, répondit Bob, Son Honneur serait bien aise de me voir.

— Toi ?…

Bob jeta son regard tout autour de la chambre avec une impertinence pleine de naïveté.

— Il n’y a que moi ici, mon bon monsieur Smith, répliqua-t-il.

— Et que peut te vouloir Son Honneur ?

— Ceci ou cela, mon bon monsieur Smith… peut-être s’informer des nouvelles de ma famille… Une chose certaine, c’est qu’il m’attend.

— Nicholas, dit M. Smith, allez demander à Son Honneur s’il veut recevoir ce drôle.

— Non pas ! interrompit Bob ; je suis tout rond, moi, et n’aime point les façons… Demandez tout bonnement à Son Honneur s’il veut causer un petit peu avec le pauvre Bob-Lantern.

L’instant d’après, Bob montait l’escalier tournant qui conduisait au premier étage et mettait ses lourdes semelles crottées sur les tapis d’un beau salon. Il traversa le salon, précédé de Nicholas ; il traversa ensuite deux ou trois pièces somptueusement meublées où il eut occasion de faire disparaître une demi-douzaine de menus objets dans les vastes abîmes de sa poche de cuir.

— Ce sera pour Tempérance ! pensait-il chaque fois qu’il s’appropriait ainsi quelque chose.

La dernière pièce où il entra était une sorte de grand boudoir donnant sur Cornhill. Auprès de l’une des fenêtres, dont les épais rideaux relevés laissaient pénétrer le pâle soleil des matinées de décembre, notre beau rêveur de Temple-Church, demi-couché sur une bergère de velours, fumait une pipe orientale au long tuyau d’ambre. Il était pâle, défait, et sa pose indiquait cette indolence anormale qui est le résultat d’une nuit de lassitude. Il y avait un large cercle de bistre sous ses grands yeux bleus. Tout, jusqu’à la blancheur presque diaphane de sa main dégantée dénotait chez lui une maladive fatigue.

Devant lui, un petit nègre, vivant pupitre, soutenait un livre ouvert, aux pages duquel M. Edward jetait de temps en temps son regard distrait.

À ses côtés, sur un fauteuil, il y avait un masque noir et un court pistolet à quadruple canon. Nous avons vu le masque ; quant au pistolet, si les assaillants eussent essayé de faire résistance lorsque Son Honneur avait descendu l’escalier tournant, nous l’eussions, sans nul doute, entendu placer son mot dans l’entretien.

Au bruit des pas de Bob-Lantern, M. Edward prit instinctivement son masque et s’en couvrit le visage d’un geste rapide, mais il le replaça soudain près de lui.

Bob s’avança le corps en double, saluant gauchement de pas en pas et reculant devant chaque rosace du tapis où il n’osait point poser le pied. M. Edward fit un signe de tête qui renvoya le petit nègre.

— Que veux-tu ? dit-il à Bob.

Celui-ci appela sur sa lèvre mince et hâlée un patelin sourire.

— Je viens, si ça est égal à Votre Honneur, pour lui présenter le bonjour et aussi pour la petite affaire que Votre Honneur sait bien.

Bob cligna de l’œil en prononçant ces derniers mots.

— Je ne sais rien, répondit M. Edward. Tâche de l’expliquer vite et clairement.

— Je vais tâcher, Votre Honneur… Comment ! vous avez oublié déjà Temple-Church et la petite quêteuse ?… Un joli brin de miss, sur mon âme et conscience !

Edward avait oublié, en effet, ou du moins sa pensée était ailleurs ; mais ce peu de mots suffit à lui remettre en mémoire la scène de la veille. Les sensations qu’il avait éprouvées à Temple-Church avaient été si douces et à la fois si vives qu’il en ressentit comme un arrière goût au dedans de lui-même. Il mit la main sur ses yeux, pour rappeler par la pensée ces fugitives images.

— Oui, dit-il, après une ou deux minutes de silence ; — c’est une délicieuse enfant ! Que de sainte ferveur il y avait dans son attitude ! que d’ignorance dans son regard ! que de modestie dans sa voix ! — et que d’amour parmi tout cela !

— Le fait est, appuya Bob-Lantern, que c’est, on peut le dire, une miss fièrement comme il faut !

Edward laissa tomber sa main et regarda Bob-Lantern.

— Je t’avais donné une commission, dit-il.

— Juste ! c’est pour ça que j’ai pris l’avantage de venir saluer Votre Honneur… J’ai suivi la demoiselle… les demoiselles, car elles sont deux, — avec une manière de blanc-bec (boy) qui fait trois… À propos, il m’a demandé comment qu’on vous nomme ?

— Qui ?

— Le blanc-bec… Il m’a donné un beau souverain pour ma peine.

— Tu lui as dit ?…

— Rien du tout, Votre Honneur, rien du tout… C’est bien payé, pas vrai ?

— Et où demeure cette jeune fille ?

— Ah ! pour ça, Votre Honneur, vous n’aurez pas besoin de prendre un cab à l’heure pour lui rendre visite, et je me suis dit tout de suite : c’est comme un fait exprès !…

— Où demeure-t-elle ? interrompit Edward avec impatience. Bob-Lantern renfonça son obséquieux sourire.

— À portée de la main, répondit-il, en face de vous, de l’autre côté de la rue.

Edward, par un mouvement instinctif, tourna vivement la tête et suivit le geste de Bob qui désignait, de l’autre côté de la rue, les fenêtres du second étage. Son mouvement fut si rapide, qu’une ravissante figure de jeune fille, qui se montrait à demi derrière un rideau curieusement soulevé, n’eut pas le temps de se cacher. Edward lui lança un regard où il y avait trois ou quatre déclarations, pour le moins. La jeune fille devint pourpre ; ses yeux se fermèrent, — et le rideau tomba.

— C’est elle, dit Edward ; je n’ai pu voir ses cheveux ; mais c’est elle, j’en suis sûr… Comment sais-tu qu’elle demeure à cet étage ?

— Je m’en vas vous dire, répondit Bob. Je ne peux pas frapper aux portes, vu mon uniforme qui n’inspire pas de respect… Quand les deux misses et leur blanc-bec sont entrés là, je suis resté dans la rue, pas mal penaud comme ça. Puis il m’a poussé une idée. J’ai regardé en l’air : toutes les fenêtres étaient éclairées, excepté celles du second étage, où la lumière s’est allumée au bout de trois minutes… juste le temps que le blanc-bec ait battu le briquet.

Où la logique ne va-t-elle pas se nicher !

M. Edward trouva sans doute l’argument irréprochable, car il fit un signe de tête approbatif.

— C’est bien, dit-il ; prie M. Smith de te payer.

— J’aimerais mieux, si ça vous était égal, répondit Bob-Lantern avec embarras, recevoir ça de la main de Votre Honneur.

— Pourquoi ?

— La vie est durement chère, et…

— Eh bien !

— Et M. Smith va me dire qu’il m’a déjà payé une fois.

M. Edward lui jeta deux souverains et le congédia d’un geste.

Bob-Lantern baisa les pièces d’or comme font les mendiants de l’aumône qu’ils reçoivent.

— Que Dieu bénisse Votre Honneur ! dit-il.

En se retirant, il ajouta :

— Quarante malheureux shellings, quand il donne des bank-notes de dix livres aux quêteuses ; ça n’est pas juste… Peut-être bien que le blanc-bec serait plus généreux que ça !… J’ai durement envie de voir…

M. Edward était resté dans sa bergère et regardait toujours la fenêtre aux vitres de laquelle se collaient maintenant les plis discrets d’un rideau. Il rappela vers soi les souvenirs de Temple-Church et tâcha de rebâtir par la pensée ce beau palais de magique poésie où il s’était doucement endormi la veille. Parfois d’importunes idées venaient se jeter à la traverse de son rêve, mais il les repoussait et savourait jalousement les quelques gouttes de mystique poésie qu’il avait laissées au fond de la coupe ; il entendait de nouveau et mieux peut-être que dans la réalité la sacrée mélodie des hymnes pieuses ; il revoyait plus angélique et plus suave, en son cadre de brillants cheveux bruns, le visage de cette belle jeune fille, dont l’apparition avait si bien clos sa rêverie, lorsque, appuyé contre un pilier de l’église du Temple, il donnait son âme entière à des souvenirs de religion, d’amour candide et d’innocence…

Il était si absorbé dans cette laborieuse jouissance de songeur volontaire, qu’il ne vit point le rideau de la fenêtre qui lui faisait face se soulever de nouveau et le beau front de Clary Mac-Farlane montrer pour la seconde fois la moitié de sa courbe gracieuse. La jeune fille abaissa vers lui un de ces regards longs et perçants que Stephen Mac-Nab avait trouvés si étranges la veille au soir à Temple-Church. Son œil couvait, ardent et triste, le beau visage d’Edward, et semblait ne point pouvoir s’en détacher. Clary était plus pâle encore que la veille. Il y avait des traces de larmes sous sa paupière endolorie, et sa joue accusait une longue nuit d’hiver sans sommeil. Pourtant, à mesure qu’elle regardait Edward, toute sa physionomie s’illuminait graduellement ; sa tristesse faisait place à la mélancolie, qui, elle-même, se transformait en austère et spirituel bonheur.

Clary était bien belle ainsi. Son âme chaste, mais passionnée, brûlait au travers du feu de ses regards. Son sein battait avec force ; son haleine tombait, sèche et brûlante, sur le verre dont elle obscurcissait à peine la transparence ; sa lèvre devenait blanche et tressaillait en murmurant d’étranges paroles dont sa volonté n’était point complice.

Clary aimait Edward ; elle l’aimait de cet amour profond, exalté, délirant, que fomentent la solitude et la pureté quasi claustrale des mœurs, chez ces généreuses natures dont la chaleur propre fermente parmi le repos comme une liqueur gazeuse trop soigneusement séparée du grand air. Loin du monde et suivant, les yeux fermés, le lit tout creusé où s’écoulait obscurément sa vie, elle n’avait nulle occasion de dépenser en des choses utiles ou en des choses frivoles le trop-plein de vigueur engendré par l’exubérante sève de sa jeunesse. Cette vigueur amassée s’additionnait sans cesse avec elle-même et demandait issue.

Clary et sa sœur cadette Anna avaient passé leur enfance à Lochmaben, dont M. Mac-Farlane, leur père, était le principal magistrat. À l’âge où toute jeune fille a le plus grand besoin des caresses et des enseignements d’une mère, Clary et Anna avaient perdu la leur. M. Fac-Farlane les garda pendant deux ou trois ans auprès de lui. Puis, tout-à-coup, — Clary était alors bien jeune, mais elle se souvenait vaguement, néanmoins, — la conduite de M. Mac-Farlane changea et s’entoura d’un mystère inusité. Des hommes inconnus prirent accès en sa maison ; il eut avec eux de longues, de fréquentes conférences ; il fit de secrets voyages dont personne ne connut jamais ni le but ni le motif.

Ce fut alors qu’il pria sa sœur, mistress Mac-Nab, que des relations de famille retenaient à Londres, de se charger de ses deux filles. Clary, lorsqu’elle songeait à cet événement, ne pouvait s’empêcher de penser que son père désirait s’affranchir de leur enfantine surveillance, et qu’il avait de mystérieuses raisons pour faire ainsi le vide autour de soi.

Lorsque cette proposition fut faite à la mère de Stephen, elle était veuve depuis peu de temps et restait accablée sous le coup d’une catastrophe terrible qui lui avait ravi son époux. M. Mac-Nab était mort assassiné. Elle accueillit ses nièces avec douceur, mais sans empressement. Cependant, à mesure que sa douleur s’assoupissait, elle appréciait davantage le charmant naturel de ses nièces. Clary et Anna ne se ressemblaient point, mais elles étaient toutes deux également aimables et bonnes. Mistress Mac-Nab se prit pour elles d’une tendresse de mère.

Chaque fois que M. Mac-Farlane venait à Londres, et il faut avouer que ses visites n’étaient point très fréquentes, l’excellente dame tremblait qu’il ne lui vînt désir d’emmener avec lui ses deux filles. Elle avait grand tort de craindre ; M. Mac-Farlane, — le laird, Comme on l’appelait, — témoignait en revoyant ses filles une joie passionnée, mais sombre, et ne songeait guère à les emmener.

C’était un homme d’un caractère étrange.

Le peu de temps qu’il restait à Londres se passait en courses faites à la hâte et qu’il expliquait en bloc par ce mot qui répond à tout : affaires, mot admirable et spécialement inventé pour déjouer toutes les tentatives de la curiosité. À chaque nouveau voyage, Clary et Anna remarquaient avec chagrin le rapide changement qui s’opérait chez leur père. Il devenait vieillard avant l’âge ; à cinquante ans, son front pâle et ridé ne gardait pas une seule mèche de cheveux, — Les deux pauvres filles eussent voulu porter quelque consolation à cette douleur cachée dont les effets se montraient si palpables ; mais M. Mac-Farlane n’aimait point les questions. Clary et Anna, brusquement repoussées, n’insistaient plus et se bornaient à plaindre silencieusement leur père.

Stephen Mac-Nab faisait comme sa mère. Il aimait fort ses cousines. La mort de son père, dont il avait été témoin par hasard, avait d’abord ébranlé violemment ses jeunes facultés. Mais il était encore un enfant alors, et les années remirent son intelligence en son assiette. Seulement, le souvenir de son père mort et celui de l’assassin étaient gravés en traits de sang dans sa mémoire. L’assassin, qu’il n’avait vu qu’un moment, par suite de la chute du masque qui couvrait son visage, ne se présentait pas à lui sous une forme bien arrêtée ; mais une circonstance restait, lumineuse et précise au fond de ses souvenirs : c’était un homme grand, robuste, souple ; à l’instant où la chute du masque avait découvert ses traits, il frappait ; en frappant ses noirs sourcils se fronçaient et dessinaient en blanc sur son front rougi, la ligne tremblée d’une longue cicatrice. Stephen voyait cela dans la veille comme lorsque le sommeil lui apportait ses songes. Il le voyait et frémissait alors d’un ardent désir de vengeance.

Stephen n’était pourtant rien moins que romanesque. Élevé à Londres, ce grand centre du monde matériel, ayant passé dix années de sa vie au collège et à l’université d’Oxford, parmi cette population ambitieuse, savante, sceptique, qui étudie pour parvenir et à laquelle l’étude apprend de prime-saut à rejeter toute poétique croyance, Stephen n’avait garde de s’égarer dans les sentiers perdus où l’imagination promène parfois la jeunesse. Il était Écossais d’ailleurs, c’est-à dire réfléchi, prudent et fort. Au premier moment, suivant la pente de sa nature et l’exemple de tout ce qui l’entourait, professeurs et camarades, il s’était dépouillé de toute croyance et avait mis son âme à nu ; mais ce qui en lui était honnête et bon avait regimbé contre le vide où nageait sa conscience. Il était redevenu chrétien, parce qu’il était homme de cœur.

À cela n’avaient pas peu contribué ses habitudes d’enfance, les conseils de sa mère et surtout la douce société de ses jolies cousines.

Cet écueil une fois évité, Stephen, au sortir d’Oxford, fut ce qu’il devait être, c’est-à dire un jeune médecin pourvu d’une instruction suffisante, doué d’un esprit estimable et positif, d’un cœur susceptible d’aimer bien, mais à l’abri de ces passions terribles qui usent ou brisent une vie, et incapable aussi de ces sentimentales tendresses que chantent nos élégiaques modernes, et qui nous semblent à nous, parmi la lourde atmosphère de prose où fonctionnent nos poumons essoufflés, une impossible et charmante chimère.

On a des connaissances à la douzaine qu’on fréquente assidûment ; on a un ami, un seul, et c’est beaucoup, qu’on ne voit pas une fois tous les mois. Stephen était dans ce cas. Londres lui fournissait ces camarades qui aident à perdre le temps et qu’on oublie avec un sensible plaisir lorsqu’on n’a plus de temps à perdre. Stephen les voyait presque tous les jours, parce que sa profession de médecin lui laissait, hélas ! d’excessifs loisirs.

Mais il avait contracté durant les premières années de son séjour à l’université une liaison plus sérieuse : cette liaison, résistant à la séparation qui suit presque toujours entre jeunes gens de conditions diverses la première entrée dans le monde, était devenue bonne et solide amitié. Stephen et son ancien compagnon d’enfance s’aimaient d’autant plus peut-être que tout chez eux était différent, presque opposé : l’un était, en effet, fils de bourgeois, tandis que l’autre appartenait à la plus haute noblesse d’Angleterre. Le gentilhomme, hautain, énergique, romanesque et mettant son avenir entier dans un amour poussé jusqu’au culte, contrastait avec le physician, dont le caractère ne manquait pas de fermeté, dont le cœur possédait cette bravoure commune à tout galant homme, mais qui ne poussait rien à l’extrême et ne pouvait avoir aucune espèce de prétention au titre de héros.

L’ami de Stephen Mac-Nab était Frank Perceval.

La journée de la veille avait été un grand jour pour Stephen. Il avait fait un choix entre ses deux cousines qu’il croyait aimer jusque-là d’une affection égale. Son amour, qui, faute d’obstacles, était resté à l’état latent, venait de se révéler avec une sorte de violence. Cet amour, soudainement reconnu, changeait quelque peu sa manière d’être. Stephen était devenu rêveur depuis la scène de Temple-Church. Il avait soupiré durant toute la nuit comme un jeune rôle de théâtre ; il subissait enfin cette langueur que le premier amour met dans l’âme la moins suspecte de sensiblerie. — Et puis il était jaloux, ce qui dompte vertement les plus fanfarons !

Aussi était-il rentré chez sa mère dans un état de tristesse profonde. Il était invité ce soir-là à un bal du grand monde, au bal de lord James Trevor. Certes, un grand bal est chose attrayante pour un homme de l’âge de Stephen, surtout lorsque ce bal doit lui donner accès dans un monde nouveau, inconnu. Tel était le cas de notre jeune médecin. Né sur la frontière d’Écosse, dans le comté de Dumfries, où lord Trevor possédait de magnifiques propriétés, il recueillait en ceci l’héritage de l’estime qui avait autrefois entouré son père. Lord Trevor, en effet, auquel il avait été présenté depuis peu, l’avait accueilli comme on accueille le fils d’un ami, et s’était rangé de grand cœur parmi les futurs clients du jeune docteur. Cette clientèle, outre qu’elle flattait Stephen, plus que nous ne saurions dire, lui donnait naturellement entrée à l’hôtel, et il avait reçu une lettre d’invitation qui l’avait fort occupé durant huit grands jours. Pourtant, l’heure étant venue où il fallait revêtir l’habit noir et chausser l’escarpin, Stephen demeura boudeur, dans son fauteuil, vis-à-vis de son feu presque éteint.

À dix heures, mistress Mac-Nab frappa doucement à sa porte.

— Eh bien, mon enfant, dit-elle, tu ne pars pas ?

— J’aurais payé chacun de ces regards au prix de six mois de vie ! répondit Stephen avec chaleur.

Cette réponse nous donne suffisamment la clé des pensées de Stephen. Il songeait à Clary et à ce détestable inconnu de Temple-Church, si beau, si riche, si dédaigneux !…

— Ne comptes-tu point aller au bal ? demanda encore la vieille dame.

— À quoi bon ! s’écria Stephen ; — qu’irais-je faire parmi cette noblesse orgueilleuse qui se rira de moi ou ne me regardera pas !… Je déteste les nobles, ma mère !

Et il ajouta à part soi :

— Je suis sûr que ce vaniteux donneur de billets de banque est pour le moins un comte !

— Ah ! Stephen, dit mistress Mac-Nab d’un ton de reproche, tu oublies que ton pauvre père avait l’estime de tous les gentilshommes de notre comté… leur estime et leur amitié, reprit-elle avec un léger mouvement d’orgueil. — Notre famille n’est pas noble, mais elle vaut mieux que la bourgeoisie de Londres, car le clan de Mac-Nab…

— Eh ! qu’importe cela, ma mère ! interrompit Stephen avec impatience.

Mistress Mac-Nab le regarda étonnée.

— Comme tu me parles, ce soir, mon enfant ! dit-elle ; il faut que tu aies quelque chose… Quant à ce bal, tu feras ce que tu voudras. Je n’étais pas venue seulement pour t’en parler. Voici une lettre… mais tu n’auras point de plaisir à la lire, car elle est, je crois, d’un bon gentilhomme.

— De Frank ! s’écria vivement Stephen dont le front se rasséréna.

— J’ai appris à reconnaître son écriture, mon enfant, parce que ses lettres te donnent de la joie.

Stephen baisa sa mère d’un air qui demandait grâce pour sa mauvaise humeur.

— Il arrive aujourd’hui ! dit-il après avoir lu les premières lignes. — Il doit être arrivé !… Pauvre Frank ! lui aussi va être bien malheureux !…

— Lui aussi ! répéta mistress Mac-Nab. Serais-tu donc malheureux, toi, Stephen ?

Celui-ci s’efforça de sourire, et la bonne mère, rassurée, quitta son fils pour aller reposer.

À peine était-elle sortie que deux coups légers furent frappés à la porte et une douce voix de jeune fille, passant par le trou de la serrure, apporta ces mots timidement prononcés :

— Merci, mon petit cousin.

Puis on entendit un pas de gazelle effleurer lestement les marches de l’escalier conduisant aux étages supérieurs.

Il faut savoir que la jolie Anna avait employé depuis huit jours toute son éloquence pour détourner Stephen d’aller au bal de Trevor-House. Elle aussi avait sa naïve jalousie. Elle comprenait vaguement de combien d’irrésitibles séductions une femme à la mode doit être entourée ; son instinct de femme devinait l’ivresse qui saisit un jeune homme au seuil de ces chaudes salles où les sourires se croisent au milieu d’une atmosphère embaumée, où les regards se cherchent, se provoquent, s’interrogent, se répondent… et elle avait grande frayeur, la pauvre enfant, car elle aimait Stephen tant qu’elle pouvait.

Ce dernier avait brusquement dressé l’oreille et sa tête s’était inclinée vers la porte.

— C’est la voix d’Anna ! murmura-t-il après un silence ; c’est le pas d’Anna. Pauvre douce fille !… Ah ! Clary ne viendra pas, elle ! que lui importe que j’aille ou non au bal !…

Il mit sa tête entre ses mains.

— Qu’elle était belle, mon Dieu ! reprit-il, et comme ce regard m’eût rendu fier ! Oh ! je l’aime depuis que j’ai peur de n’être pas aimé… Mais quel est donc cet homme ? ajouta-t-il avec une violence soudaine ; — où l’a-t-elle pu connaître ! Est-ce bien lui qu’elle regardait ? Et si c’est lui, lui qui nous est étranger, qui n’a jamais passé le seuil de ma mère, que ne peut-on pas croire ?…




IX


LE CENTRE DUNE TOILE D’ARAIGNÉE.


Stephen Mac-Nab fut comme étourdi par la pensée qui venait de traverser son esprit. Son caractère était de ceux auxquels le soupçon vient aisément, et qui n’abandonnent point facilement le soupçon une fois conçu.

Mais ce soir, le premier vent d’amour qui soufflait sur son âme donnait un autre cours à ses idées. Il soupirait autant qu’un tome entier de Richardson ou qu’un lecteur endurci de miss Maria Porter. Or, les soupirs, ceci est fort connu et joli, amollissent les soupçons comme les premiers zéphyrs fondent les frimas des prairies.

— Je suis fou ! reprit-il après quelques minutes de silence ; — elle est pure comme les anges dont elle a la beauté… Ah ! je souffre bien !… Il faut que je voie le pauvre Frank. Nous nous plaindrons ensemble, si nous ne pouvons mutuellement nous consoler.

Il y avait plus d’un an que Stephen n’avait vu Frank. Encore, la dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés, ç’avait été une entrevue courte, une causerie frivole. Ils étaient alors heureux tous les deux et tous les deux insouciants. Récemment, Stephen avait appris par hasard une partie des bruits qui couraient sur miss Mary Trevor. Il savait que, dans des cercles bien informés d’ordinaire, on parlait de son mariage prochain avec le fameux marquis de Rio-Santo comme d’une chose certaine et presque faite. C’était à cette circonstance qu’il avait fait allusion dans son entretien avec mistress Mac-Nab.

Frank et lui étaient donc désormais dans cette situation qui rend l’amitié doublement précieuse et fait des mutuels épanchements un impérieux besoin. Aussi Stephen attendait-il le lendemain avec impatience. La joie qu’il éprouvait à la pensée de revoir Frank étouffait un peu la voix de sa souffrance.

Il n’alla point au bal de Trevor-House.

Le lendemain, il se leva, souffrant encore, mais plus calme. Il y a toujours de la ressource chez ces caractères positifs qui n’attisent point soigneusement la cuisante brûlure de leurs peines, qui ne se complaisent pas plaintivement en leurs douleurs, et ne demandent qu’à être consolés.

Stephen avait passé tant bien que mal sa première nuit de martyre d’amour ; il n’avait aucune espèce d’envie de recommencer et se promettait bien de clore brusquement ce chapitre d’incertitudes et de doutes en demandant une explication à Clary Mac-Farlane. C’est ce qui s’appelle aller droit au but. Si tous les amoureux prenaient cette route bourgeoisement logique, aucun roman n’atteindrait la fin de son premier volume.

Ce qui serait une publique calamité.

Au déjeûner de famille, Clary était distraite et comme absorbée par de tyranniques pensers. Stephen ne manqua point de le remarquer ; mais il se contint et résolut d’attendre l’avis de Frank pour frapper le coup décisif.

Anna, au contraire, était joyeuse, et adressait à son cousin qui n’y prenait point garde, les naïfs élans de sa reconnaissance. La pauvre enfant avait la ferme croyance que Stephen s’était privé du plaisir du bal pour l’amour d’elle, et ne savait point dissimuler son contentement.

Tout de suite après le déjeuner, et tandis que le thé fumait encore sur la table, Clary s’esquiva. Nous savons où elle se rendit ainsi. — Ce fut derrière le rideau qui, demi-soulevé, permettait à son regard de plonger dans le salon de la maison carrée, de l’autre côté de Cornhill. Clary venait là tous les jours. Elle y venait bien souvent en vain, car les apparitions qu’Edward faisait en ses bureaux étaient courtes et peu fréquentes. Mais elle ne se lassait point d’y venir.

Ce jour-là, elle y trouva ce qu’elle y cherchait.

Nous n’essaierons point de peindre les impressions profondes et multiples qui se succédèrent dans l’esprit de la jeune fille, tant que dura sa muette contemplation. C’était à cette place qu’elle avait vu Edward pour la première fois ; c’était à cette place qu’elle venait l’attendre chaque jour ; c’était à cette place qu’elle souffrait, qu’elle était heureuse, qu’elle avait appris à aimer…

Elle restait là, charmée, sans s’apercevoir du passage des heures. Lorsque Edward, guidé par le geste de Bob-Lantern, jeta les yeux vers elle, son cœur fut pris d’une émotion douce et poignante à la fois. Elle eut froid ; ses jambes fléchirent, puis un flot de sang brûlant roula le long de ses veines jusqu’à sa joue, qui devint pourpre. Sa main lâcha le rideau.

Elle demeura long-temps ainsi, honteuse, émue jusqu’à la détresse, heureuse jusqu’au transport, derrière le faible écran de mousseline qui la protégeait contre la fascination commencée. Elle avait grand désir de soulever encore la draperie, mais elle avait remords aussi de l’avoir soulevée déjà, et peur et pudeur. — Et puis encore, la voix jusque-là si respectueusement écoutée de sa craintive dévotion, lui criait : — Arrête !

Pauvre fille !

L’amour était à l’autre oreille, l’amour puissant, éloquent, irrésistible ! Nous ne savons ce qu’il disait, mais, quoiqu’il parlât tout bas, sa douce voix couvrait la voix menaçante de la conscience.

Clary avança timidement sa main blanche et déliée, puis elle la retira, puis elle l’avança encore. Le rideau se souleva de nouveau, mais si peu !… Ce fut assez. Elle put voir celui dont la pensée emplissait sa vie. L’œil d’Edward, distrait et nageant dans le vide, ne cherchait plus la fenêtre. Alors Clary eut moins peur et reprit sa position première.

Au bout de quelques minutes, ce qu’elle aurait pu prévoir, ce qu’elle désirait peut-être, arriva. La rêverie de M. Edward prit fin et son œil revint naturellement caresser la fenêtre.

Oh ! nous pouvons l’affirmer, Clary eut le dessein de se cacher encore. Elle tira brusquement la mousseline, mais la mousseline s’accrocha ; un obstacle quelconque, une épingle oubliée sans doute, l’empêcha de tomber, — et la jeune fille resta sans voile en face du beau rêveur qui la contemplait passionnément.

— Clary ! cria la voix de mistress Mac-Nab à l’intérieur.

Clary n’entendait pas.

Edward mettait dans son regard d’enivrantes paroles. Muet, il disait : je vous aime, plus tendrement que n’eût pu faire sa voix.

— Clary ! s’écria Stephen à son tour. Clary n’entendait pas. — Sa tête se perdait ; son cœur s’élançait vers Edward, qui suppliait du geste maintenant et semblait demander pitié.

Deux larmes tremblèrent aux dis de la jeune fille et tombèrent brûlantes sur sa joue.

— Il m’aime, mon Dieu ! murmura-t-elle.

Edward, qui voyait sa victoire, posa sur sa bouche ses doigts réunis en faisceau et jeta un baiser à travers la rue.

Cette fois l’épingle fut impuissante à retenir le rideau. Clary s’offensa. Le rideau tomba.

Au même instant, deux portes qui donnaient entrée dans la chambre de la jeune fille s’ouvrirent brusquement.

— Clary ! Clary ! crièrent à la fois mistress Mac-Nab et Stephen qui entraient en même temps.

Clary trembla comme notre mère Ève surprise par le Sauveur.

— Que faites-vous là, mon enfant ? demanda mistress Mac-Nab avec douceur ; — il y a cinq minutes que je vous appelle !

— Il y a donc ici quelque chose de bien intéressant, miss Clary, dit sévèrement Stephen, — pour que vous n’ayez entendu ni ma voix ni la voix de ma mère ?…

La jeune fille balbutia et ne sut point répondre. Stephen, qui avait toujours en tête ses soupçons jaloux, s’élança vers la fenêtre et fit mine de soulever le rideau. Clary voulut l’arrêter d’un geste suppliant, mais Stephen ne tint compte de cette muette prière, et la draperie glissa en grinçant sur sa tringle.

Clary, Stephen et mistress Mac-Nab plongèrent à la fois leurs regards au dehors.

Il n’y avait plus personne aux fenêtres du premier étage de la maison carrée, dont chaque croisée montrait, closes, les doubles draperies de ses rideaux de soie.

Clary respira longuement, et Stephen refoula une exclamation de dépit. Quant à mistress Mac-Nab, il fallait pis que cela pour troubler son éternelle quiétude.

Edward avait quitté sa place au moment où Clary s’était de nouveau cachée derrière son rideau. Il se leva de l’air d’un homme que le jeu commence à fatiguer, et tira le cordon d’une sonnette.

Le petit nègre parut aussitôt.

— Va frapper sur le gong du salon du centre, dit-il.

— Combien de coups, maître ?

— Cinq coups.

Le petit nègre sortit par une porte autre que celle qui avait donné entrée à Bob-Lantern.

Quelques secondes après, on entendit cinq coups sourds et prolongés retentir dans la direction suivie par le petit nègre. M.  Edward prit la même route et sortit du boudoir.

Il pénétra dans un salon de forme ronde, qui, autant qu’on pouvait s’orienter, tenait exactement le milieu de la maison carrée. Ce salon n’avait point de fenêtres et s’éclairait, à cette heure de midi, par un lustre allumé.

En revanche, il avait six portes, dont cinq donnaient immédiatement sur des escaliers en spirale. C’était par la sixième que M. Edward avait pris entrée.

À son arrivée, le gong promenait encore le long des lambris sonores ses profondes et onduleuses vibrations. Le salon était désert.

Cinq chaises et un fauteuil étaient rangés autour d’un vaste poêle, dont les bouches, ouvertes, échauffaient le salon de leurs brûlantes haleines.

M. Edward se jeta nonchalamment sur le fauteuil.

Presque au même instant, les cinq portes s’ouvrirent. Les deux premières, percées dans la direction de Cornhill donnèrent passage à une dame fort richement parée et à un gentleman de fashionable tournure. La troisième, qui tournait du côté de Finch-Lane, servit de chemin à un monsieur de mine bien honnête, vêtu en négociant de bon lieu et se présentant comme il faut. Par la quatrième s’introduisit un petit homme tout jaune et tout maigre, dont le costume râpé s’usait à l’anguleux contact de ses jointures pointues.

La cinquième porte enfin donna passage à M. Smith, paré de ses lunette vertes et de son vaste garde-vue.

La belle dame venait des somptueux magasins des costumes de Cornhill, dont elle était souveraine et maîtresse, sous le nom de mistress Bertram.

Le gentleman, M.  Falkstone, était son voisin, le bijoutier.

Le monsieur à prestance honnête tenait la boutique de changeur dans Finch-Lane. C’était M.  Walter.

Le quatrième enfin n’était rien moins que le vieux Peter Practice, ancien attorney (procureur) ruiné, lequel trônait dans la poudreuse et sombre boutique de brocanteur qui venait, aussi sur Finch-Lane, après l’exchange-office.

De ces cinq personnages, mistress Bertram et Peter Practice étaient les seuls qui montrassent leurs visages tels que la nature les avait faits. C’était tant pis pour le vieux procureur, qui avait la laide mine d’un usurier retors et déhonté, mais c’était tant mieux pour mistress Bertram, laquelle était belle encore, bien qu’elle eût franchi dès longtemps les limites de la première jeunesse.

Les trois autres portaient de ces sortes de masques permis par notre civilisation. Ainsi, M. Smith avait son garde-vue ; M. Walter, le changeur, partageait avec lui le bénéfice des lunettes vertes, auxquelles il joignait une perruque noire qui ne laissait pas de contraster un peu avec le ton blanchâtre du duvet de sa joue aux endroits où ne passe point le rasoir ; M. Falkstone, le brillant bijoutier, avait au contraire la joue bleue, ce qui ne l’empêchait point de porter de jolies moustaches blondes et une chevelure de la même couleur, admirablement frisée.

En somme, tout ceci pouvait être fort innocent. M. Smith avait peut-être la vue faible ; M. Walter avait sans doute appris dans Byron à chérir les brunes chevelures ; quant à M. Falkstone et à sa fourrure d’emprunt, nous dirons que tous les coiffeurs de Londres déposeraient instantanément leurs bilans s’il n’était plus loisible aux jeunes dandys du commerce de se teindre la chevelure et la moustache.

Quoi qu’il en soit, les cinq nouveau-venus s’avancèrent d’un pas discret vers M. Edward et le saluèrent respectueusement.

Edward toucha la main de mistress Bertram et fit aux autres un signe de tête protecteur.

Mistress Bertram s’assit. Les quatre hommes restèrent debout jusqu’à ce qu’un geste royal d’Edward leur eût donné licence de prendre des sièges.

Ah ! si mistress Brown, mistress Black ou mistress Crubb avaient pu glisser un œil curieux au trou de quelque serrure, comme elles eussent appelé à grandes et glapissantes clameurs mistress Dodd et mistress Bull ! comme elles en eussent conté à mistress Foote ! comme elles eussent rendu jalouses mistress Crosscairn et même mistress Bloomberry !

Un silence de quelques minutes régna dans le singulier et mystérieux congrès. M.  Edward s’était renversé sur son fauteuil et semblait avoir mis en oubli la présence de ses partners. Ceux-ci se taisaient et attendaient.

Enfin, M.  Edward mit la main au gousset dont il retira une montre splendide, enrichie de diamans.

— Midi et demi ! murmura-t-il. — Vais-je bien, Falkstone ?

— Vous allez parfaitement, monsieur.

Peter Practice atteignit une montre d’argent, large et dodue, qu’il mit à l’heure de M.  Edward.

— Si je vais bien, reprit ce dernier, je n’ai pas beaucoup de temps à vous donner… Venons tout de suite au fait : J’ai besoin de dix mille livres.

— Dix mille livres ! répéta Peter Practice en serrant convulsivement le large ventre de sa montre d’argent.

— Dix mille livres ! répétèrent en chœur le changeur, le bijoutier, M.  Smith et mistress Bertram.

— Pour ce soir, ajouta froidement M.  Edward.

Toutes les têtes se baissèrent à la fois.

— Monsieur Walter, reprit encore Edward, pouvez-vous me les compter sur-le-champ ?

— Je le puis, monsieur, mais…

— Mais quoi ?

— En la monnaie que vous savez.

— Je n’en veux pas… Et vous, Falkstone ?

— Les affaires languissent déplorablement, monsieur.

— Et vous, Fanny ? interrompit Edward avec impatience, en s’adressant à mistress Bertram.

— Ma caisse est à votre disposition, monsieur, répondit la belle marchande ; — mais il s’en faut de beaucoup que cette somme s’y trouve.

— Je prendrai ce qu’il y a, Fanny… Vous êtes une bonne et charmante fille… Et vous, maître Practice ?

— Je dirai à Votre Honneur, répondit l’ancien attorney ; — je lui dirai clairement et sans ambages, je lui dirai ce que lui a dit mon honorable voisin, M.  Falkstone : les affaires languissent ; elles languissent déplorablement ; j’ajouterai même qu’elles ne vont pas du tout.

— Et la conclusion, maître Practice ?

L’ancien procureur ouvrit par trois fois la bouche avant de prononcer la réponse suivante :

— Ma caisse, — telle qu’elle est, — et Dieu sait qu’elle n’est pas opulente, — mais enfin elle est ainsi, — est à la disposition de Votre Honneur.

M. Edward réfléchit durant une minute.

— Quant à vous, Smith, dit-il ensuite, je sais ce que vous avez… Pardieu ! messieurs, vous vous endormez, sur ma parole ! Chaque fois que je vous demande une misère…

— Dix mille livres ! soupira Peter Practice.

— Vous poussez d’interminables hélas ! poursuivit Edward. Ceci est intolérable !… Vous laisse-t-on manquer de marchandises ? N’avez-vous pas une part raisonnable ? La police vous inquiète-t-elle ? Tout le fashion de Londres n’a-t-il pas appris la route de vos magasins ? — Et à qui devez-vous tout cela, s’il vous plaît ? Marchandises, sécurité, vogue, c’est moi qui vous donne tout, et vous semblez hésiter à me satisfaire ?

— À Dieu ne plaise ! dit Falkstone.

— Vous savez bien, monsieur, que je suis toute à vous, murmura mistress Bertram.

— Vous, Fanny, je le crois, et je vous remercie. … Mais ces messieurs…

— Nous sommes prêts, interrompit Falkstone.

— Je suis prêt, appuya Peter Practice, qui ajouta entre ses dents : — Mais je proteste en la forme due, déclarant agir tanquam coactus [5], et non pas autrement, — dont acte, sous toutes réserves.

— À la bonne heure, reprit Edward en se levant. Je compte sur vous, pour ce soir..... Comptez sur moi vous-mêmes et ne craignez rien. Je suis entre vous et la gêne comme entre vous et le danger. Adieu, Fanny.

Mistress Bertram repassa la porte par où elle était venue et qui conduisait à l’une des boutiques du rez-de-chaussée, la cinquième communiquant avec les bureaux Edward and C°.

— Avez-vous quelque chose à me dire, Falkstone ? demanda Edward.

— Votre affaire de cette nuit ?… répondit le bijoutier en souriant.

— Comme toujours, Falkstone, comme toujours… Celui-là ne nous inquiétera pas de long-temps !

— C’est au mieux !… à qui remettrai-je mon contingent de fonds ?

— Comme d’habitude, à mistress Bertram.

Falkstone salua et sortit.

— Mauvaises nouvelles, monsieur, dit le changeur Walter dès qu’il fut seul avec Smith et Edward ; on m’a refusé hier trois de nos bank-notes et des bruits inquiétants commencent à courir dans la Cité.

— Que dit-on ?

— On ne dit rien de précis, mais chacun entre en défiance ; on ne prend plus une malheureuse bank-note de cinq livres sans la retourner vingt fois en tous sens.

— N’aie pas peur, Walter, mon ami, dit Edward en souriant ; — sous peu je te donnerai des bank-notes que personne ne refusera… Va.

Le changeur, personnage posé s’il en fut, traversa le salon à pas comptés et disparut par la porte qui s’ouvrait sur l’escalier de sa boutique.

Smith fit doucement le tour du salon et entr’ouvrit toutes les portes pour voir s’il ne restait point d’indiscret écouteur. Cela fait, il revint vers Edward.

— Ami Smith, lui dit ce dernier, il faut être prudent à l’avenir et ne jouer du pistolet qu’à la dernière extrémité. C’est une arme bavarde et nous ne sommes pas ici dans notre paradis terrestre du Teviot-Dale… Mais c’est assez parler sur ce sujet : j’ai vu par moi-même que tu étais serré de près… J’espère que nos hommes n’en sont pas encore à refuser nos bank-notes ?

— C’est selon, répondit M. Smith ; nos fournisseurs, — il appuya sur ce mot en souriant, — prennent tout sans défiance, mais vos anciens gardes-du-corps du pays que vous venez de nommer ne veulent que de l’or… Ce sont d’intraitables coquins !

— Je les aime comme cela… Dis-moi… et l’affaire de Prince’s-Street [6] ?

— J’y suis allé ce matin, Paddy pousse son géant tant qu’il peut. Il le gorge de bœuf, il le sature de gin, et le géant travaille plus que quatre hommes robustes ne pourraient le faire ; mais il s’épuise…

— C’est bien long ! dit Edward avec un soupir de dépit.

— Prince’s-Street a quarante pieds de large ! répliqua Smith, et notre éléphant creuse à vingt pieds de profondeur… encore une huitaine, le géant crèvera comme un bœuf, mais le boyau sera fait.

— Dieu t’entende, bon Smith ! alors ta caisse sera une vérité…

M. Edward repoussa son fauteuil et mit ses doigts blancs dans une paire de gants parfumés.

— Adieu ! dit-il ; veille à ce que ce vieux Peter Practice s’exécute pour ce soir… Chaque fois qu’on lui demande mille guinées ou quelque chose comme cela, son cœur se fend.

M. Edward prit l’escalier qui conduisait chez le bijoutier Falkstone, et y demeura quelques minutes comme pour marchander et choisir des joyaux ; puis, sortant comme un acheteur qui a fait ses emplettes, il franchit le marchepied d’un magnifique équipage, attelé de deux chevaux, dont les pareils ne se fussent peut-être point trouvés à Londres, — fût-ce même dans les écuries sans rivales du marquis de Rio-Santo.

À peine était-il étendu sur les coussins, que l’équipage partit au galop, brûlant le pavé dans la direction des parages fashionables du West-End.


X


FAITS ET GESTES DE BOB-LANTERN.


En sortant de la maison Edward and C°, Bob-Lantern joua des jambes et des coudes le long du boueux trottoir de Cheapside et remonta vers le quartier Saint-Giles. Cet honnête et digne garçon poussait très fort les enfants et mettait ses coudes noueux dans la poitrine des femmes ; mais si quelque gentleman lui barrait le passage, il se hâtait de faire un circuit ou de s’effacer de son mieux. Telle est la chevaleresque coutume des bonnes gens de Londres.

Bob-Lantern rasait les maisons et perçait le brouillard avec une agilité que ne semblaient point promettre ses formes disgracieuses et l’apathie ordinaire de ses mouvements. Il eut bientôt franchi l’espace qui sépare Cornhill du fangeux labyrinthe qui porte le nom de Saint-Giles, et enfila une ruelle étroite et tortueuse où l’air s’épaississait, où le brouillard se faisait si lourd et si opaque qu’on voyait à peine devant soi, bien qu’il ne fût guère que midi.

Il poussa une porte de bois, dont les planches vermoulues et comme pulvérulentes se reliaient par des crampons de fer rouillé.

La maison où il entrait ainsi, comme presque toutes celles de cet immonde quartier, n’avait qu’un étage. Bob Lantern ne demeurait point au rez-de-chaussée ; il n’habitait point non plus le premier : l’escalier qu’il prit fut celui de la cave.

À mesure qu’il descendait, une atmosphère chaude et pesante l’enveloppait ; des miasmes fétides emplissaient sa poitrine. Un autre eût été révolté, peut-être suffoqué ; mais Bob-Lantern accueillit ces exhalaisons comme un cheval accueille la bonne odeur de l’écurie. Il poussa un grognement de bien-être, tâta sa poche pour s’assurer que son pécule avait résisté aux dangers du voyage, et souleva le loquet d’une porte en plein-cintre qui donnait entrée dans une manière de cellier chauffé à trente degrés centigrades par un poêle en fonte rempli de coke incandescent.

— Dieu me pardonne, Tempérance, dit-il en entrant, tu te brûles comme une vieille damnée que tu es.

Personne ne répondit. — Le poêle, rouge, ronflait comme un soufflet de forge.

— Tempérance ! reprit Bob-Lantern ; Tempérance ! fille de Satan, me répondras-tu ?

Un ronflement humain se mêla au ronflement du poêle, et une voix grondeuse prononça ces mots avec le lourd bégaiement du sommeil :

— Encore un verre, mistress Goose ; le gin est bon, et c’est le vieux Bob qui paie.

Lantern bondit comme un tigre vers l’endroit de la cave où la voix s’était fait entendre. Un instant il disparut dans la profonde obscurité qui régnait partout où ne frappait point la lueur rougeâtre sortant de la porte du poêle, puis il revint traînant après soi un objet inerte, une sorte de paquet massif et d’un considérable volume.

Arrivé auprès du poêle, il lâcha prise. Le paquet s’affaissa immobile.

— Elle est ivre comme un tonneau de porter ! s’écria-t-il avec colère. — Tempérance ! sorcière maudite ! Tempérance !

Tempérance, — c’était le nom du paquet, — ne bougea pas.

— Dieu me damne, reprit Bob ; elle ne peut pas rester ici… je saurai bien l’éveiller, peut-être.

Il saisit le tisonnier brûlant et l’approcha des narines de Tempérance qui tressauta violemment et se dressa, chancelante, sur ses pieds.

C’était une grande et forte femme de quarante ans, dont le teint ardent et les yeux rougis accusaient la passion favorite.

— J’ai soif ! dit-elle d’une voix rauque en abaissant sur Bob son regard hébété.

— Ah ! tu as soif, éponge ! riposta celui-ci qui brandit son tisonnier ; — tu as soif !… Quand je travaille toute la journée pour gagner quelques misérables pences, tu as soif, tu bois et tu t’enivres… Dieu m’écrase, Tempérance, quelque jour, je te briserai sa tête contre le mur.

Malgré l’énergie brutale de ces menaces, il y avait de la tendresse dans la voix de Bob, tandis qu’il parlait ainsi.

— Eh ! là ! là ! mon joli Bob, répartit la grande femme, — un verre de plus, un verre de moins… Pardieu ! vois-tu, le gosier me brûle…

— Du gin plein l’estomac, du coke plein le poêle… me crois-tu donc riche pour aller de ce train-là, femme ?

Tempérance avait fait machinalement le tour du poêle et s’était approchée d’une table où il y avait un verre et une cruche de genièvre, tous deux vides.

— Pas une goutte ! grommela-t-elle avec dépit. — Mon joli Bob, n’as-tu pas dans ta poche quelque demi-couronne pour faire plaisir à ta petite femme ?

— Une demi-couronne, damnée ! C’est le gain d’un homme pour huit heures de travail. Tu me ruineras…

— J’ai soif ! interrompit Tempérance, qui s’était accroupie derrière le poêle et commençait à se rendormir.

— Il faut pourtant que je la renvoie ! murmura Bob ; si elle savait… Femme, ajouta-t-il tout haut, je veux que le diable m’emporte si je puis te rien refuser… Tiens, voilà six pences… va boire.

— Six pences !… Mon joli Bob, encore six autres !

Lantern fronça ses sourcils fauves et leva son tisonnier d’un air menaçant. Tempérance, à qui l’idée de humer deux ou trois verres de gin rendait des jambes, déguerpit et remonta l’escalier en chantant.

Lantern la suivit doucement jusqu’à la porte de la rue, qu’il referma derrière elle. Cela fait, il revint en son réduit, dont il barricada soigneusement la porte.

— Est-il possible, murmura-t-il en allumant une lampe au feu du poêle, — qu’un bijou de femme comme cela ait des goûts de dépense semblables… Cinq pieds six pouces !… et des couleurs !… On ferait tout le quartier Saint-Gilles, et Holborn, pardieu ! et Cheapside, ma foi !… et Cornhill !… et Whitechapel, ou le diable m’étrangle par dessus le marché, sans trouver sa pareille… Je souhaite que le tonnerre me brûle s’il n’y a pas bien des lords qui la voudraient pour lady… À propos de lord, ma course d’hier soir pourra servir à deux fins… Le comte est un fier connaisseur, et cette petite quêteuse est bien la plus gentille fillette… pas pour moi : je préfère les femmes de taille ; mais pour les gentlemen qui aiment à promener des maîtresses de cinq pieds… Cinq pieds !

Lantern haussa les épaules et se dirigea vers un des angles de sa cave.

— De sorte que, poursuivit-il, le comte de White-Manor mordra comme il faut à l’hameçon… C’est une cinquantaine de guinées, — l’un dans l’autre, — que me vaudra cette colombe méthodiste… peut-être davantage… ça tombera bien ! la vie est durement chère et Tempérance boirait la Tamise… Il faut dire qu’elle a des qualités…

Il tâta l’une des pierres de la muraille, qui céda sous la pression de son doigt.

— Et cinq pieds six pouces ! ajouta-t-il, et même une idée de plus.

La pierre, sollicitée par sa base, bascula et tomba, laissant à découvert un trou large et profond. Lantern y plongea son regard. Il ne parlait plus. Une joie avide et passionnée faisait scintiller ses petits yeux, derrière les poils recourbés de ses sourcils.

Il posa la lampe allumée par terre et s’en fut écouter à la porte.

Puis, en deux sauts, il regagna son trou et y jeta ses deux mains convulsivement ouvertes. Tout son corps eut un frémissement et le trou rendit un bruit d’or qu’on remue.

Le visage de Lantern, éclairé d’en bas par la lampe posée à terre, reflétait les énergiques élancements d’une jouissance parvenue à son paroxysme. Il remua l’or doucement d’abord et comme on caresse une femme aimée, puis ses deux mains se crispèrent ; il murmura des mots étranges ; ses doigts semblèrent pétrir son trésor.

Nous ne saurions dire au juste combien de livres contenait cette caisse d’espèce originale, mais le trou était grand, et quelquefois les bras de Lantern disparaissaient dans l’or jusqu’au coude.

Il en retirait parfois de pleines poignées qu’il élevait follement au dessus de sa tête pour les rejeter avec bruit dans le trou.

Quand il se fut bel et bien soûlé de la vue et du contact de son trésor, il sortit de sa poche les sept souverains qu’il avait récoltés dans la maison de commerce Edward and C°, et les envoya rejoindre le reste.

— Pauvres petits amours ! soupira-t-il ; — c’était bien chaudement dans ma poche !… N’ayez pas peur, je reviendrai vous voir ; je vous amènerai de la compagnie, s’il plaît à Dieu !

Il regarda encore, il toucha encore. L’excellent Bob avait grand’peine à se séparer de son cher pécule. Enfin, après avoir hésité long-temps, il replaça la pierre et l’enfonça si adroitement que l’œil le plus exercé n’aurait pu la distinguer des autres pierres, ses voisines.

— Tempérance a le nez fin quand elle n’est pas ivre, dit-il ; mais elle est toujours ivre, et je suis plus fin qu’elle, moi !… D’ailleurs, ajouta-t-il en défaisant les barricades intérieures de sa porte, — n’est-ce pas pour elle que je travaille, le cher cœur !

Quelques minutes après, Bob-Lantern franchissait la dernière marche de son escalier et revoyait le jour, c’est-à-dire l’épais brouillard qui emplissait la ruelle. À quelques pas de chez lui, dans une taverne enfumée, il aperçut sa compagne Tempérance qui dormait, la tête sur la table.

— Quel dommage ! grommela-t-il avec regret ; — une femme de cinq pieds six pouces !

Il recommença la course précipitée que nous lui avons vu déjà fournir et rasa les maisons avec une rapidité de locomotive.

Il était environ deux heures après midi.

Une fois hors du quartier Saint-Giles, Bob-Lantern se lança dans Oxfort-Street, et, méprisant désormais les trottoirs, éclaboussa les fiacres en galopant dans la boue. Sa course le mena au milieu de Portman-Square, devant une grande maison d’aspect opulent, dont, selon l’usage, une grille défendait la façade.

Entre la grille et la maison, des deux côtés du perron, une armée de grooms et de valets oisifs causaient et riaient.

Bob-Lantern mit le pied sur la première marche de l’escalier.

— Que veut ce drôle ? cria un apprenti jockey du poids de quinze kilogrammes.

— Mon bon petit monsieur Tulipp, répondit Bob, vous ne me remettez pas ?

— Quelque mendiant !…

— Fi donc ! s’écria Bob avec un beau mouvement de fierté.

Et il ajouta à part soi :

— Je ne mendie jamais que le soir, entends-tu, quart d’homme !… Mon bon petit monsieur, reprit-il tout haut, je suis votre serviteur Bob-Lantern.

— C’est juste, s’écrièrent deux ou trois grooms, Bob-Lantern, l’époux de mistress Tempérance…

— Pour vous servir, mes bons messieurs.

— Et que veux-tu ?

— Vous offrir mes respects… et voir, si ça se peut, l’intendant de milord.

— L’intendant est en affaires.

— C’est son état et ça ne fait rien… M. Paterson et moi nous sommes de vieilles connaissances, soit dit sans orgueil ; je suis sûr qu’il verra ma face avec plaisir.

— Oh ! oh ! master Bob ! promettez-nous alors votre haute protection… Tulipp ! va annoncer master Bob.

— Faites place à master Bob !

— À master Bob-Lantern !…

— Époux de mistress Tempérance, la bien nommée !

— Pour vous servir, mes bons messieurs, pour vous servir, murmura Bob, qui passa tête nue et sans perdre son humble sourire au milieu des gros quolibets de cette valetaille.

Bob-Lantern était un homme prudent.

L’apprenti jockey Tulipp voulut bien, pour cette fois seulement, descendre aux fonctions de groom, et précéda Bob dans l’escalier qui conduisait aux étages supérieurs.

— Tu attendras long-temps, puissant Bob, dit-il en ricanant, car il y a déjà bien du monde dans l’antichambre de M.  Paterson.

— Que voulez-vous, mon bon petit monsieur Tulipp, répondit Bob, — la vie est durement chère, et j’ai grand besoin de travailler pour gagner mon pauvre pain ; — mais, s’il faut attendre, j’attendrai.

Il y avait en effet foule nombreuse dans l’antichambre de l’intendant. C’étaient cinq ou six tenanciers de milord qui venaient renouveler leurs fermages, des fournisseurs, des clients, dans le sens latin du mot, et une demi-douzaine de maquignons, prenant titre de maîtres de haras.

Tulipp entr’ouvrit la porte de M. Paterson et prononça le nom de Lantern.

Les pauvres diables, qui attendaient là depuis plusieurs heures peut-être, plongèrent un avide regard par l’ouverture de la porte afin de voir quel était l’importun dont la visite prolongée outre mesure leur barrait impitoyablement le seuil de M. l’intendant. Ils regardèrent de leur mieux, mais ils ne virent personne que M. Paterson lui-même, qui, demi-couché sur un fauteuil à bas dossier, appuyait ses gros pieds sur la grille de sa cheminée, et se curait les dents avec un très grand soin.

Les fournisseurs, fermiers et maquignons pensèrent qu’ils ne voyaient pas tout.

— Lantern ! répéta M. Paterson, sans, regarder Tulipp… Ah diable ! Lantern, dis-tu… Qu’est-ce que c’est que Lantern ?

— C’est moi, s’il plaît à Votre Honneur, répondit Bob qui voulut s’avancer.

— Après nous, l’homme, après nous ! prononcèrent en chœur les fermiers, fournisseurs et maquignons.

— Il me semble que je connais cette voix, murmura Paterson. — Eh ! j’y suis ! ce Lantern est un coquin de mérite… Fais entrer !

Il s’éleva un murmure parmi les fermiers, fournisseurs et maquignons, qui firent mine de barrer le passage.

— Mes bons messieurs… commençait Bob avec son humilité ordinaire quand il parlait à plus fort que soi…

Mais il n’eut pas besoin de se mettre en frais d’éloquence. Tulipp, qui tenait encore à la main une longue brosse mouillée, se précipita vaillamment et distribua une pluie d’eau noire à droite et à gauche ; maquignons, fournisseurs et fermiers se reculèrent en grognant.

Bob se hâta de profiter de la route frayée et passa, en saluant à la ronde.

— Ferme la porte, lui dit M. Paterson sans se tourner de son côté.

Bob ferma la porte.

— Avance ici, dit encore l’intendant.

Bob s’avança.

M. Paterson était un homme de taille moyenne, légèrement obèse, dont les cheveux rares et parfaitement incolores encadraient un visage blafard. Au milieu de ce visage rayonnait un nez charnu, couleur de feu. Ce nez était prodigieux. On l’avait vu pâlir deux ou trois fois durant les cinquante années que M.  Paterson avait passées sur terre ; mais en ces cas, par une réaction explicable, ses joues jaunâtres d’ordinaire étaient devenues pourpres. Évidemment ce nez avait la propriété de déteindre sur le visage.

La physionomie de M. Paterson exprimait, en somme, un calme apathique, presque brutal. Ses yeux ne disaient rien. Sa bouche, plate et pincée, parlait avec grimaces et par soubresauts, comme si les mots eussent écorché son larynx en passant. Le type anglais se révélait chez lui surtout par l’excès de l’élément lymphatique.

Bob, en entrant, fît comme les patients de l’antichambre ; il regarda tout autour de lui, mais il ne vit personne. M. Paterson n’avait d’autre motif pour ne point recevoir que son bon plaisir et son cure-dents.

Au bout d’une minute environ, il leva les yeux sur Bob et haussa les épaules.

— Tu vends quelque chose ? dit-il en cherchant une plaisanterie qu’il ne trouva pas ; — quelque chose comme ?… Oui, par le diable ; quelque chose qui… tu m’entends, méchant drôle !

Bob se mit à rire débonnairement.

— C’est plaisant ce que vient de dire Votre Honneur, murmura-t-il ; — le fait est que je vends quelque chose comme cela.

— Tu arrives mal ; ta marchandise est en baisse ici… Milord n’en veut plus.

— C’est fâcheux, répartit Bob avec froideur ; fâcheux pour Sa Seigneurie, car, pour moi, voyez-vous, monsieur Paterson, je ne suis pas exposé à garder long-temps cette marchandise, — comme vous appelez cela, — en magasin.

— Elle est donc bien jolie ? demanda l’intendant.

— Un ange !… Et encore je voudrais parier qu’il n’y a pas beaucoup d’anges comme cela.

M. Paterson haussa une seconde fois les épaules.

— Les maquignons vantent leurs chevaux, dit-il sentencieusement.

— Votre Honneur pourrait la voir…

— À quoi bon ?… Milord est blasé, mon pauvre Jack-Lantern.

— Bob-Lantern, s’il plaît à Votre Honneur… Ah ! milord est ?… je n’ai pas bien compris.

— Blasé !… Tu ne saisis pas ?… C’est un mot qui nous vient de France, comme les vins frelatés et les petits couteaux de deux pences… Il veut dire… Ma foi ! c’est difficile à expliquer, honnête Jack…

— Bob, s’il plaît à Votre Honneur.

— Honnête Bob… c’est difficile… Dis-moi, as-tu quelquefois mangé plus de tranches de bœuf rôti que ton estomac n’en pouvait contenir ?

— Rarement, Votre Honneur, la vie est si durement chère !…

— Enfin cela t’est arrivé une fois ou cent fois, peu importe… Eh bien, ce jour-là tu étais blasé sur le bœuf.

— C’est-à-dire que je n’en voulais plus.

— Juste !… Milord ne veut plus d’anges.

— Parce qu’il en a trop consommé… je conçois cela… Mais, à ce compte, ma femme Tempérance devrait être depuis long-temps blasée sur le gin… Quant à ce qui est de milord, c’est un grand dommage pour Sa Seigneurie… Fâché d’avoir dérangé pour rien Votre Honneur.

Lantern salua bien bas et prit le chemin de la porte. Au moment où il touchait le seuil, la voix de Paterson l’arrêta.

— Quel âge a-t-elle ? demanda celui-ci d’un air qui voulait être négligent.

— Quelque chose comme dix-sept ans… peut-être dix-huit ans… Ah ! Votre Honneur, c’est frais comme une cerise, c’est élancé comme une baguette de saule, c’est gracieux, c’est gentil, c’est blond, c’est modeste…

— Ta, ta, ta, ta ! interrompit l’intendant ; où demeure-t-elle ?

— Ceci fait partie de ce qu’on m’achète, répondit Lantern avec un ignoble sourire ; — la rue et le numéro, c’est la moitié de la chose… et d’ailleurs, milord est… je ne me souviens pas du mot, mais je sais que Sa Seigneurie est comme moi quand j’ai mangé trop de tranches de bœuf… elle n’a plus d’appétit.

— Écoute, honnête John, reprit Paterson.

— Bob, s’il plaît à Votre Honneur.

— Jack, Bob ou John, tout cela me plaît, mon garçon ; mais ne m’interromps plus… on pourrait tenter un dernier essai… Si elle est aussi charmante que tu le dis…

— Mille fois plus charmante !

— Peut-être que milord ne pourrait la voir sans l’aimer.

— Je veux que Dieu me damne s’il le pourrait, Votre Honneur.

— Il faut essayer.

— C’est mon avis.

— Aussi bien, depuis que milord a changé de vie, mon crédit se perd. Croirais-tu bien, honnête Jack, que Sa Seigneurie m’a demandé l’autre jour quelques explications sur ses affaires ?

Bob prit un air profondément stupéfait.

— Est-ce bien possible ! dit-il sans rire.

— Ce n’est que trop vrai… Il est temps de le remettre en sa route. Je verrai cette jeune fille.

— À la bonne heure !

— Je la verrai dès demain.

— Quand Votre Honneur voudra.

— Que te faut-il ?

Bob revint vers le foyer et mit son coude sur la tablette de la cheminée.

— Je vous dirai son nom, je vous dirai son adresse, et vous me compterez trente souverains d’or, répondit-il.

— Tu es fou, digne John ! s’écria l’intendant. Trente souverains pour une adresse !

— Et un nom… le nom et l’adresse de la plus jolie miss de Londres. Que faut-il de plus ? Votre Honneur n’a-t-il pas de l’argent pour faire le reste ?

— Mais, trente souverains…

— C’est pour rien… Quand vous l’aurez vue, vous direz : ce pauvre Bob-Lantern est un sot. Cela vaut cent guinées.

— Tout autre que toi aurait pu rencontrer cette jeune miss.

— Londres est grand. Si Votre Honneur veut chercher, je ne m’y oppose pas.

Monsieur Paterson réfléchit un instant, puis il se leva sans mot dire et se dirigea vers son secrétaire. Bob le suivit d’un regard avide.

L’intendant ouvrit l’un des tiroirs et compta lentement trente souverains d’or.

— C’est cher, murmura-t-il, mais ce drôle ne m’a jamais trompé. C’est le plus fin limier de Londres pour ces sortes, de choses… Et puis, en définitive, c’est milord qui paie… Approche ici, continua-t-il tout haut : si tu me trompes !…

— Allons donc ! interrompit Bob ; Votre Honneur se moque, je ne voudrais pas, pour si peu, perdre une pratique comme lui.

— Prends cela !

Bob ne se le fit point répéter. Il saisit l’or et le fit disparaître comme par enchantement dans une de ses vastes poches.

— Anna Mac-Farlane, dit-il ensuite à voix basse, tandis que Paterson écrivait sous sa dictée, — 32, Cornhill, vis-à-vis de Finch-Lane ; deux sœurs, une vieille tante ou mère… un blanc-bec qui doit être un frère ou un cousin.

— Je n’aime pas le blanc-bec ! grommela l’intendant.

— Ça gêne ; mais… au besoin… j’entreprends aussi ces sortes d’affaires.

Lantern avait fait un geste atroce, à la signification duquel on ne pouvait point se méprendre. M. Paterson le regarda en face et se prit à rire.

— Tu dois amasser des millions, digne Jack ! dit-il après un silence.

— Moi !… la vie est durement chère, Votre Honneur ; je n’ai pas un penny vaillant outre les trente souverains que je viens de recevoir… Adieu, Votre Honneur, et merci ! je reviendrai dans quinze jours voir si l’on a besoin de moi… à moins que le blanc-bec ne vous offusque par trop.

— Reviens demain, dit Paterson.

Bob fit un signe affirmatif et sortit. Les fermiers, les fournisseurs et les maquignons le regardèrent passer avec une hargneuse envie. Lui sortit en les saluant humblement.

Quand il fut parti, la sonnette de l’intendant se fit entendre, et un valet vint annoncer aux patients de l’antichambre que Son Honneur ne recevrait plus que le lendemain.

Bob reprit intrépidement sa course ; mais comme il était quatre heures après midi et que la nuit de Londres commençait, il eut soin de tenir sa main sur la poche qui renfermait ses trente souverains.

— Voilà une bonne affaire ! se disait-il ; je donnerai six pences à Tempérance.

Un monsieur bien couvert lui barra le trottoir, au moment où il retournait vers Finch-Lane ; Bob voulut passer à droite ou à gauche ; mais le monsieur l’arrêta d’un geste et lui dit avec un fort accent français :

— Mon ami, l’église Saint-Paul ?

— C’est une belle église, répondit froidement Lantern.

— Pourriez-vous m’indiquer la route ?

— Hé ! hé ! dit Bob, c’est malaisé ; mais pour deux shellings je le ferais.

— Deux shellings, se récria le Français ; pour un mot !…

— Allons, je le ferai pour un shelling, puisque vous n’êtes pas un Russe, monsieur le Français…

Bob tendit la main. L’étranger y mit un shelling en grondant quelques paroles peu flatteuses contre l’hospitalité anglaise.

— C’est bon, dit Bob… Eh bien, milord, ne changez point de chemin, faites cent pas tout droit devant vous, et vous rencontrerez le portail de Saint-Paul.

— J’y allais donc ? demanda le Français.

— Directement, milord.

Bob passa de côté et se jeta dans la foule, laissant le Français partagé entre l’étonnement et le dépit.

— Maintenant, se dit Bob, irai-je chez le blanc-bec lui vendre le nom de M. Edward ?… Non. Il faut laisser aller les choses. Cela le mettrait en défiance et pourrait empêcher l’affaire de marcher convenablement… Ah ! ah ! ah ! le bon marché qu’a fait M. Paterson ! M. Edward lui soufflera la belle avant qu’il ait le temps de dire zest ! Cela le regarde.

En conséquence, Bob ne poursuivit point sa route vers Finch-Lane. Comme il n’était pas encore l’heure de se coucher, il voulut utiliser le reste de sa journée. Bob était un effréné travailleur.

— Ce soir, pensa-t-il, j’irai voir mes amis de la Résurrection… Leur besogne est durement désagréable et ça n’est pas payé… mais il faut bien gagner son pauvre pain… Dieu me damne ! le temps est bon pour mendier ce soir. Le brouillard est chaud et les vieilles femmes sortent de leur trou… Attention aux policemen !

Bob, en finissant ces mots, fit un haut-le-corps qui disloqua entièrement son torse et lui donna l’aspect le plus misérable que gueux puisse désirer. L’une de ses épaules se haussa, tandis que l’autre s’effaçait ; son bras gauche, tordu et retourné, joua merveilleusement la paralysie. Sa jambe gauche volontairement raccourcie, boita et donna à toute sa personne un mouvement de tangage qui faisait compassion à voir.

Il jeta autour de soi un regard circulaire et cauteleux pour s’assurer que le trottoir était pur de tout agent de police.

Un second regard tria, parmi la foule, une vieille dame au grand chapeau noir qui ne pouvait être moins que la veuve d’un patron de barque ou d’un bosseman décédé au service de l’état.

Bob se traîna vers elle en se balançant comme un sloop battu par la tempête.

— Respectable madam, murmura-t-il derrière elle, je n’ai pas mangé depuis cinq jours et demi.

La dame pressa le pas.

— Ô bonne mistress ! reprit Bob, ayez compassion d’un malheureux marin qu’une blessure reçue à la mémorable bataille de Trafalgar, sous les yeux du glorieux Nelson, empêche de travailler et réduit au triste métier de mendiant !

— Je n’ai rien, brave homme, dit la dame.

— Hélas ! reprit encore Bob, je tendrai donc encore aujourd’hui en vain cette main qui a touché celle du grand Nelson…

La dame regarda la main de Bob. Le nom de Nelson est toujours d’un effet puissant sur une oreille anglaise.

— Ayez compassion, bonne mistress, ou je vais mourir à vos pieds sur le pavé..

La dame fouilla dans son vaste sac et en retira une demi-couronne qui sans doute devait servir ce soir à sa partie de whist. Bob baisa la couronne et promit à la dame les bénédictions de Dieu.

— Milady ! s’écria-t-il en s’attachant aux pas d’une seconde victime qui, selon lui, avait une tournure tory, — ne laissez pas périr d’inanition un brave soldat de notre demi-dieu, Sa Grâce le puissant duc de Wellington… J’ai cinquante-trois blessures, noble lady, et Napoléon, — Napoléon en personne, je le jure sur mon salut, m’a brisé la jambe d’un coup de botte forte…

Milady lui donna un shelling pour s’en débarrasser.

Bob continua ce jeu durant une heure environ avec diverses chances de succès. Il récolta ainsi un certain nombre de couronnes ; mais il empocha grand nombre de rebuffades et une demi-douzaine de coups de canne que lui octroya un membre du parlement à pied, qu’il avait pris pour un marchand de cigares de contrebande.

Au moment où il allait quitter la partie, il aperçut une antique mistress dont l’aspect le tenta fortement. Bob ne savait point résister aux tentations de ce genre. Il aborda la vieille dame et commença un poétique récit de la bataille de Trafalgar. Au milieu de son récit, il sentit une lourde main se poser sur son épaule.

Bob ne prit point la peine de se retourner. Il connaissait la main des policemen.

Par un mouvement rapide comme l’éclair, il rendit à son torse sa forme accoutumée, et se baissant tout-à-coup, il fit lâcher prise à l’agent : avant que celui-ci eût pris une attitude de défense, les deux poings de Bob frappèrent en même temps sa poitrine qui sonna comme un tambour.

L’agent tomba dans la boue au grand plaisir des cokneys. Bob s’en alla le cœur paisible. La soirée s’avançait. Il possédait bien encore quelques petites industries qu’il mettait en pratique à ses heures de loisir, mais, ce soir, il se sentait pris de tendres pensées à l’endroit de Tempérance, dont les cinq pieds six pouces ne lui avaient jamais semblé si pleins de charmes.

— Je verrai les gens de la Résurrection une autre fois, se dit-il. La journée n’a pas été mauvaise et je suis fatigué. — Bishop me ferait passer la nuit pour une guinée… Une guinée est quelque chose !… Mais Tempérance m’attend, la pauvre chère belle… Je veux que Dieu me damne si je ne donnerais pas dix shellings pour qu’elle ne s’enivrât que six fois par semaine !

Bob reprit donc le chemin de Saint-Giles par Holborn : il marchait maintenant le front haut et les mains dans les poches, comme fait tout honnête homme dont la conscience est tranquille et qui a reçu le prix d’un labeur honorable.


XI


MORS FERRO NOSTRA MORS.


L’honorable Frank Perceval ne portait point de titres. Ce n’était pas dédain de sa noblesse ; c’était au contraire un honnête et fier respect du nom historique de ses aïeux. Aux temps où l’état de gentilhomme donnait puissance et privilèges, il pouvait y avoir quelque grandeur à faire fi de sa naissance et à renier ses droits, mais, en notre siècle où noblesse ne fait plus qu’obliger, il n’y a guère que les lâches et peut-être encore les sots pour affecter le mépris d’une haute origine et jeter bas leur écusson comme on fait d’un vêtement passé de mode. Frank n’était point de ces gens-là, mais il n’était pas non plus de ceux qui croient ajouter à leur mérite intrinsèque en faisant graver sur leurs cartes de visites les feuilles de persil d’une couronne ducale ou les six rangs de perles fines d’un diadème de baron. Il n’y avait nul méchant et petit orgueil dans la hauteur qu’il mettait à porter bien son nom : Frank était un gentilhomme dans le vrai sens du mot.

Son frère aîné, le comte de Fife, avait hérité de presque toute la fortune paternelle, suivant la loi anglaise. Malgré cet inégal partage, le comte n’était pas assez riche pour servir une pension à son frère déshérité. Il était du reste bien en cour et tenait état de grand seigneur.

Frank était donc forcé de mener une existence modeste, eu égard au train de prince qu’avaient jadis affiché ses ancêtres. Il vivait de son faible patrimoine et, d’une part de la fortune de sa mère qui habitait l’Écosse avec la dernière de ses filles, âgée de douze ans. La comtesse douairière de Fife aimait Frank avec une sorte de passion. Il était son enfant préféré, pour lui d’abord, et aussi parce que son caractère, son âge et sa figure, lui rappelaient l’aînée de ses filles, morte malheureusement quelques années auparavant. Cette sœur, miss Harriett Perceval, et Frank étaient jumeaux.

Frank habitait à Londres Dudley-House, propriété de sa mère, située dans Castle-Street, auprès de Cavendish-Square. Il avait un seul domestique, outre sa femme de charge, point d’équipages, point de chevaux.

La matinée était déjà fort avancée, lorsque Stephen Mac-Nab passa le seuil de Dudley-House. Il fut reçu par le vieux domestique de Frank.

— Bonjour, vieux Jack, dit notre jeune médecin ; ton maître n’est-il point levé encore ?

Jack était un digne, discret, honnête, fidèle et dévoué serviteur. Il y aurait eu en lui du Caleb si Frank Perceval eût été dans la position désespérée du maître de Rawenswood. Mais Frank était fort loin de cette magnanime misère dont notre Walter Scott nous a fait un si émouvant tableau. Sa pauvreté, toute relative, eût été pour bien d’autres de l’opulence. Aussi Jack gardait-il une tenue fort respectable ; sa livrée, d’une propreté minutieuse, n’accusait point de trop longs services, et il y avait sur son visage un air de prospérité qui éloignait toute idée de famine.

Il aimait son maître avec passion et ne lui trouvait d’autre défaut que de ne s’appeler point à tout le moins sir Francis Perceval, lui qui était fils de comte, et dont la mère, miss Dudley, descendait des Stuarts et portait écartelé d’Écosse et de Courtenay ! Jack eût donné trois années de gages pour déterminer son maître à prendre un titre quelconque qui le dispensât, lui Jack, de dire à tout bout de champ : Son Honneur.

Son Honneur tout court. — Tandis que, de l’autre côté de la rue, il y avait un sir Marmaduke Twopenny qui était ancien marchand de goudron et knight [7] par contrebande. De sorte que son valet de chambre avait le droit d’écraser le pauvre Jack en disant vingt-deux fois par heure : — Son Honneur sir Marmaduke.

Jack était tenté de lui rompre les os, mais il hésitait à se compromettre avec cette noblesse de comptoir. Toute sa vengeance consistait à faire sonner ce nom de Twopenny de façon à montrer son incommensurable dédain, et à jurer par les neuf quartiers du grand écusson de Perceval.

Il connaissait Stephen depuis l’enfance et savait toute l’amitié que lui portait Frank ; à ces causes, il pardonnait un peu au jeune médecin de n’être point noble.

— Votre Honneur va faire bien plaisir à Son Honneur, dit-il en continuant sa besogne et avec une cordialité respectueuse ; — Son Honneur parlait souvent de Votre Honneur dans nos voyages… Son Honneur est sorti ce matin de bonne heure, mais si Votre Honneur veut l’attendre, je lui ouvrirai le cabinet de Son Honneur.

Comme on voit, Jack avait quelque raison de souhaiter un titre à son maître. Cela lui eût réellement épargné une très énorme quantité de redites. La troisième personne demande impérieusement des distinctions sociales ; il n’y a point d’égalité possible devant la troisième personne.

Stephen se fit introduire dans le cabinet de Frank. C’était une chambre dont la description n’aurait point d’intérêt pour le lecteur. Beaucoup de livres, quelques objets d’art, deux ou trois portraits de famille et un grand écusson à quartiers, portant, sur le tout, les armes propres de Dudley, composaient sa décoration.

Stephen s’assit près du feu.

— Rien n’a été changé ici, dit-il, en souriant ; voici les auteurs que nous aimons tous deux, le portrait de la pauvre demoiselle Harriett…

Jack découvrit tristement son front.

— Voici, continua Stephen, la statuette de la duchesse de Berry… Frank est donc toujours un chevalier errant ?

— Je voudrais qu’il fût au moins chevalier, répondit Jack.

— Voici le grand écusson de Perçeval.

— Plairait-il à Votre Honneur que je le lui blasonne ? interrompit vivement le vieux valet.

Et sans attendre la réponse de Stephen, il commença d’une voix rapide et monotone cette explication technique, si souvent entendue que les mots s’en étaient gravés un à un dans sa mémoire :

— Il est, s’il plaît à Votre Honneur, parti de trois traits, coupé de deux. Au premier, de Fairfax : burellé d’or et de sable au lion d’argent brochant sur le tout ; — au deuxième, d’Argyle : d’argent à la nef d’azur équipée et ramée de même ; — au troisième, d’Errol : d’argent à trois écus de gueules ; — au quatrième, de Dudley-Stuart : contrécartelé aux premier et quatrième d’argent à la fasce échiquetée d’argent et d’azur de trois tires, qui est Stuart ; aux deuxième et troisième, d’or à trois tourteaux de gueules, qui est Courtenay, et, sur le tout, échiqueté d’argent et d’azur de douze pièces à la bande d’hermines, qui est Dudley ; — au cinquième, de Douglas. : d’argent au cœur sanglant de gueules, au chef d’azur, chargé de trois étoiles d’argent ; — au sixième…

Stephen bâilla et poussa un long soupir.

— J’ennuie Votre Honneur ? demanda timidement Jack ; — il n’y a plus que quatre quartiers et l’écusson en abîme…

— Tu me les décriras une autre fois, mon vieux Jack, dit Stephen.

— Je serai toujours aux ordres de Votre Honneur.

Jack répondit cela, mais il ajouta à part soi :

— « On voit bien que Son Honneur n’est pas nobleman ! »

— Ton maître avait donc emporté ses armes ? reprit Stephen, qui voulait poursuivre l’entretien afin de ne point froisser le bon vieux valet.

Certes, Son Honneur avait emporté ses pistolets de voyage…

— Je ne vois plus son épée…

— Votre Honneur se trompe, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi.

— Sa boîte de combat aussi n’est plus à sa place, poursuivit Stephen.

Jack pâlit et trembla.

— C’est vrai, balbutia-t-il ; Votre Honneur a raison… Que Dieu ait pitié de nous !

— Que veux-tu dire ? s’écria Stephen en se levant.

— Son Honneur est sorti de grand matin, répondit Jack d’une voix étouffée ; — si matin que j’étais encore au lit… Je ne l’ai pas vu… Il a emporté son épée… sa boîte de combat…

— Un duel !… interrompit Stephen.

— Et son Honneur n’est pas encore revenu ! dit le vieux valet qui tomba faible sur un fauteuil.

— Stephen se prit à parcourir la chambre à grands pas.

— Un duel ! répéta-t-il avec agitation ; — arrivé d’hier !… un duel ce matin !… Voilà qui est étrange !… Mais peut-être n’est-ce qu’une querelle sans importance qui n’aura pas de suite…

Jack secoua lentement sa tête grise.

— Tout ce qui touche à l’honneur de Perceval a de l’importance, dit-il, et mon maître n’est pas de ceux qui prennent leurs armes pour ne s’en point servir… et midi va sonner !… et il est parti depuis sept heures !…

Il mit son front entre ses mains.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, vous ne permettrez pas que le vieux Jack voie cela !

— Mon pauvre Jack, reprit Stephen, qui tâchait de se rassurer lui-même, nous nous alarmons à tort. Frank n’a pu avoir de querelle sérieuse depuis hier.

— Son Honneur n’a vu personne et n’est sorti que pour aller au bal de lord Trevor…

— Lord Trevor ! s’écria Stephen frappé d’un trait de lumière.

Puis il ajouta avec accablement :

— Le marquis de Rio-Santo !

Jack le regardait sans comprendre.

— Le marquis, répéta-t-il avec dédain, le marquis de Rio-Santo ! Tous ces étrangers sont marquis, pour le moins. Ils se croiraient déshonorés de n’être que baronnets… Son Honneur ne connaît pas ce marquis-là, Votre Honneur.

— Rio-Santo ! dit encore Stephen ; ils se seront trouvés en présence… Et où s’informer, bon Dieu ! où savoir !…

— Où courir ! ajouta Jack ; par pitié, Votre Honneur, ayez compassion d’un pauvre vieillard. Je n’ai point compris vos paroles, mais j’ai cru deviner… Oh ! si vous savez où est mon maître, dites-le-moi… Je courrai, dussé-je succomber en chemin, j’essaierai de lui porter secours… Mon maître ! poursuivit-il en joignant les mains et avec des larmes dans les yeux ; — mon petit Francis, que j’ai porté dans mes bras, que j’ai bercé, que j’aime !…

Stephen, dont l’inquiétude personnelle s’augmentait du désespoir du vieux Jack, s’approcha de la fenêtre et souleva machinalement le rideau.

Une voiture débouchait en ce moment à l’angle de Regent-Street.

— Hélas ! poursuivit Jack, — il y a comme une fatalité sur la noble maison… Presque tous les Perceval sont morts en duel de père en fils… et la devise qui entoure leur écu semble une éternelle et sanglante menace…

Stephen tourna la tête pour lire la devise.

Mors ferro nostra mors ! murmura-t-il. (La mort par le fer est notre mort.)

Il est des instants où l’âme, malade, accueille sans combattre les plus superstitieux pressentiments. Stephen détourna les yeux de la devise avec horreur. Il lui sembla voir du sang sur les brillants émaux du grand écusson ; il lui sembla voir perler des larmes sous l’austère prunelle des nobles lords dont les portraits tapissaient le cabinet.

Mors ferro nostra mors ! répéta lentement le vieux Jack. — La dernière fois que j’entendis prononcer ces mots latins, ce fut de la bouche du père de Son Honneur, feu le comte de Fife. — Dieu ait l’âme de Sa Seigneurie ! Il les prononçait, Votre Honneur, en accompagnant le cercueil de l’aîné de ses fils, mort en combat singulier.

Stephen n’entendait pas. La voiture s’était arrêtée devant le perron de Dudley-House. Deux hommes inconnus descendirent, qui, aidés du cocher, soulevèrent un objet inerte, étendu sur l’une des banquettes du fiacre.

Stephen poussa un cri déchirant.

— Frank ! mon pauvre Frank ! s’écria-t-il en s’élançant au dehors.

Le vieux Jack, se précipita vers la fenêtre et jeta en bas son regard.

— Son Honneur ! murmura-t-il en tombant lourdement à la renverse : Mors ferro nostra mors !

Il était évanoui.

Lorsqu’il recouvra ses sens, il gisait à la place même où il était tombé. Nul n’avait songé à le relever.

Il parcourut la chambre d’un regard terne et stupide. La chambre était déserte.

Le souvenir de ce qui s’était passé tournait confusément autour de sa mémoire et n’y voulait point entrer. Il avait la vague conscience d’un affreux et récent malheur ; mais il ne pouvait pas, il ne voulait pas peut-être éclairer ces propices ténèbres de son intelligence, parce qu’il sentait que la lumière y réveillerait trop de douleurs engourdies.

Tandis qu’il fuyait ainsi toute explication avec lui, ses yeux tombèrent sur l’écusson à quartiers, autour duquel courait la devise latine des Perceval. Ce fut un coup de foudre qui le frappa au cœur.

— Son Honneur, dit-il en un cri déchirant ; — un duel… du sang !…

— Chut ! fit une voix inconnue à la porte qui s’entrebâilla ; sur votre vie, taisez-vous !

La porte se referma.

Jack se mit sur ses genoux et rampa jusqu’au seuil.

— On n’entend rien, murmura-t-il en collant son oreille aux jointures de la porte : — rien ! Que se passe-t-il, mon Dieu !… Est-il vivant ?… est-il…

Jack n’eut point la force d’achever sa pensée.

Un faible bruit se fit dans la chambre voisine. C’était comme un grincement de deux morceaux d’acier qu’on frotte doucement l’un contre l’autre.

Jack se redressa et colla son œil à la serrure.

Il vit au milieu de la chambre le lit de son maître, qu’on avait retiré de l’alcôve pour avoir plus de jour. Sur le lit, Frank Perceval était étendu sans mouvement, les yeux clos, le visage livide, les membres affaissés comme sont les membres d’un cadavre.

Çà et là, sur le, sol, il y avait, épars, des linges tachés de sang.

Auprès de la fenêtre, Stephen Mac-Nab, assis, pâle et la tête penchée, se voilait le visage de ses deux mains.

Des deux côtés du lit, deux inconnus se tenaient debout : l’un, vêtu de noir, aux traits de marbre, impassibles et mornes, tenait le poignet de Frank ; l’autre avait retroussé ses manches. Ses mains pleines de sang tenaient un long instrument d’acier, dont le bout disparaissait sous la chemise du pauvre Frank. Ce deuxième personnage n’était pas moins impassible que le premier. C’était lui qui avait entr’ouvert la porte pour ordonner le silence.

Jack ne respirait pas. Toute sa vie s’était concentrée dans sa faculté de voir.

L’homme habillé de noir, qui était sans nul doute un médecin, continuait de tâter le pouls de Frank. L’autre inconnu, l’aide du premier, suivant toute apparence, introduisait sa sonde, palpait, tâtait et secouait la tête d’un air d’incertitude.

il prononça quelques mots que Jack ne put entendre. L’homme noir y répondit par un haussement d’épaules accompagné d’un sourire étrange.

— Qu’a-t-il dit ? se demanda le pauvre Jack, — et que signifie ce sourire ?… Est-ce un présage de salut ?…

L’aide, à ce moment, retira la sonde ensanglantée et mesura froidement la profondeur de la blessure.

Jack n’y pouvait plus tenir. Il fit jouer doucement le pêne. La porte s’entr’ouvrit. Les deux inconnus ne prirent pas garde. Jack put entendre, mais il ne pouvait plus voir.


XII


LA FIOLE.


Ce fut l’aide qui parla le premier :

— Une demi-ligne de plus, dit-il à voix basse, l’artère bronchiale était attaquée.

— Une demi-ligne ! répéta l’homme noir du même ton ; — êtes-vous bien sûr, Rowley, que l’artère n’est pas touchée ?

— Très sûr, monsieur ; il s’en faut d’une grande demi-ligne.

Un instant de silence suivit ces paroles. Jack, qui n’entendait plus rien, voulut recommencer à voir et colla de nouveau son œil au trou de la serrure.

L’aide avait passé à son patron sa sonde ensanglantée. Sa main droite s’était introduite sous le revers de son habit. De l’autre main il tenait un paquet de charpie.

— De la charpie ! pensa le pauvre Jack, dont un long soupir souleva la poitrine oppressée ; ils espèrent donc le sauver !

Il n’avait rien compris à l’entretien technique des deux praticiens, mais son sens droit et sain lui disait qu’un remède appliqué est déjà un gage d’espoir : on ne soigne que les vivants.

Il regardait toujours.

L’aide-chirurgien, avant de retirer la main qui se cachait sous les larges revers de son frac, jeta un coup d’œil cauteleux du côté de Stephen Mac-Nab, qui demeurait toujours immobile et comme insensible. D’un signe de tête il le désigna au médecin. — Celui-ci se fit un garde-vue de sa main pour examiner Stephen avec attention.

Ce double mouvement étonna le vieux Jack. Pourquoi cette défiance ? pourquoi ces précautions ?…

Le docteur laissa retomber sa main et ouvrit la bouche pour parler. Jack remit son oreille à l’ouverture de la porte.

— Ce jeune homme ne voit rien, dit le docteur à voix basse ; faites ce que je vous ai ordonné.

Nouveau silence.

Lorsque Jack, de plus en plus intrigué, essaya de regarder encore par la serrure, il vit l’aide tirer de son sein une petite fiole dont il fit tourner prestement le bouchon de cristal. Il l’approcha de la charpie ; mais avant d’imbiber cette dernière, il jeta encore un regard vers Stephen.

Un regard tel, que le cœur de Jack bondit dans sa poitrine.

Stephen ne bougea pas. Le docteur fit un geste d’impérieux commandement. — Rowley versa une goutte du contenu de la fiole sur la charpie.

À ce moment, Stephen fit un mouvement.

Rowley trembla et pâlit. Au lieu d’appliquer la charpie sur la plaie, il la fit tomber à terre et la couvrit de son pied.

Ce terrible soupçon, qui grandissait depuis quelques secondes dans le cerveau de Jack, éclata tout-à-coup et se fit certitude. Il chercha des yeux une arme, et, apercevant un dirk écossais suspendu à la muraille, il s’en empara, poussa la porte et s’élança dans la chambre où gisait son maître :

— Votre Honneur ! monsieur Stephen ! s’écria-t-il, vous ne voyez pas ce qui se passe ici !

— Silence ! dit Rowley en montrant le blessé.

— Silence, toi-même, répondit Jack, misérable assassin… J’étais là, — il montrait la porte ; — j’ai tout vu !

Rowley fit instinctivement un pas vers la porte.

— Cet homme est-il un fou ? demanda le docteur en s’adressant à Stephen ; — faites-le sortir, monsieur, ou je ne réponds plus de la vie de l’Honorable Franck Perceval.

Stephen s’était levé. Il regardait tour à tour Jack et Rowley, qui avait réussi à reprendre son sang-froid.

— Taisez-vous, Jack ! dit-il enfin ; — et vous docteur, au nom de Dieu ! achevez ce pansement, qui, je le crains, a été déjà trop retardé.

Jack se mit entre son maître et le docteur.

— Votre Honneur, dit-il d’un ton respectueux mais ferme, en s’adressant à Stephen, — je respecte vos ordres parce que vous êtes l’ami de Perceval, mais cet homme ne touchera plus mon maître, j’en jure par notre grand écusson !

— Ce valet est fou, répéta le médecin avec froideur. Il tue l’Honorable gentleman, en retardant nos soins, aussi positivement que s’il lui donnait au cœur un coup du poignard qu’il tient à la main.

Jack trembla de la tête aux pieds. Une sueur froide perça la peau de son crâne sous les mèches rares de ses cheveux gris, — mais il ne bougea pas.

— J’ai vu, dit-il d’une voix basse et profonde ; — ne doutez pas de ce que je vais dire, monsieur Mac-Nab, car je jure sur le souvenir de mon père mort, et je n’ai jamais menti… Un assassinat vient d’être tenté… ici… à l’instant… en votre présence… un assassinat sur un homme à l’agonie… Oh ! je l’ai vu, vous dis-je ! ces hommes ont voulu tuer Perceval !

Stephen attacha sur le docteur Moore un regard profond et scrutateur.

— Ce domestique est le plus digne homme que je connaisse, monsieur, dit-il ; d’un autre côté, je sais que le docteur Moore est l’un des plus illustres membres de Royal-Collège et je m’incline devant son profond savoir et ses précieuses lumières… mais ce gentleman est mon meilleur ami… pardonnez donc mes doutes bizarres et souffrez que je vous serve d’aide dans le pansement que vous allez continuer : je suis licencié d’Oxford, monsieur.

Stephen retroussa vivement ses manches.

— Votre Honneur, dit Jack, prenez garde !..

Il s’approcha vivement du jeune homme et lui dit quelques mots à l’oreille.

Pendant qu’il parlait ainsi tout bas, Rowley se baissa doucement et ramassa la charpie qui était sous son pied.

Puis il regarda le docteur. Celui-ci remua imperceptiblement les prunelles. Rowley comprit et s’esquiva.

— C’est impossible ! dit Stephen, répondant à la confidence du vieux valet.

— Impossible, Votre Honneur ?… Eh bien ! dussé-je fouiller le drôle jusqu’à la peau, je retrouverai cette fiole…

Il se retourna vers Rowley ; Stephen l’imita. Ce fut alors seulement qu’ils s’aperçurent de sa fuite.

— Eh bien ! Votre Honneur, s’écria Jack ; me croyez-vous maintenant ?

Stephen attacha sur le docteur son œil perçant et sévère.

Le docteur Moore s’était croisé les bras sur la poitrine et demeurait immobile, suivant toute cette scène d’un calme et dédaigneux regard.

C’était un homme de quarante ans environ, d’une grande et riche taille. Son front demi-chauve avait de la hauteur et de l’intelligence. Son œil perçant et profond savait prendre à l’occasion un regard digne et ferme, mais il glissait aussi parfois, cauteleux et perfidement investigateur, entre les lignes rapprochées de ses longues paupières. L’ovale de son visage, trop évidé aux tempes, trop renflé à la mâchoire, avait un peu cette apparence piriforme que certaines caricatures d’origine française ont adoptée pour populariser le type peu royal de telle auguste physionomie… Son nez droit et dont la base se relevait perpendiculairement au plan de la lèvre supérieure, n’était séparé de la bouche que par un intervalle étroit et blême. La bouche elle-même rentrait et faisait ressortir la disgracieuse éminence d’un menton en galoche [8]. En somme, la partie inférieure de sa figure en déparait la partie supérieure, et son ensemble n’était point de ceux qui gagnent le cœur ou inspirent la confiance.

Le docteur Moore était l’un des plus influents et l’un des plus recommandables membres de Royal-College. Sa réputation était immense et le mettait à coup sûr au dessus de tout soupçon. Dans le premier moment qui avait suivi l’entrée de Frank, Stephen, frappé au cœur, et qui eût sans doute combattu son affaissement moral si la présence du docteur Moore ne lui avait été un gage suffisant que tout ce qui pouvait être tenté le serait habilement et à propos, avait cédé à la douleur, et fait comme ces joueurs qui ferment les yeux pour ne les rouvrir que lorsque la fortune aura décidé. Il avait eu, nous l’avons vu, un rude réveil.

Ce que nous venons de raconter, du reste, en beaucoup de lignes, s’était passé en bien peu de minutes ; lorsque Rowley, chassé, passa la porte de Dudley-House, il n’y avait pas la huitième partie d’une heure qu’il y était entré.

C’était donc, en tout, dix minutes de perdues pour le pansement de Frank Perceval.

— Monsieur le docteur, dit Stephen dont le sang-froid naturel luttait victorieusement contre son indignation, — ce digne serviteur n’est point un fou… Il a bien vu, monsieur… la fuite de ce misérable en dit assez.

— Prétendez-vous m’accuser, monsieur ?

— Ne perdons pas le temps en vaines paroles, s’il vous plaît… Je prétends que vous opériez sur-le-champ le pansement de Frank Perceval… sur-le-champ, entendez-vous !….

— Sur-le-champ ! répéta M. Moore. Ceci ressemble à un ordre, monsieur.

— C’en est un, prononça Stephen avec fermeté.

Les sourcils du docteur se froncèrent. Il recula d’un pas. Ses mains se plongèrent d’instinct dans les vastes poches de son frac noir. Toute sa personne prit un menaçant aspect.

Puis tout-à-coup son front se rasséréna, tandis qu’un sourire amer descendait sur sa lèvre.

— Monsieur le licencié d’Oxford, dit-il avec une gaîté forcée, préparez les bandages et la charpie… Je suis prêt à panser ce gentleman.

L’opération commença aussitôt.

Ce fut un singulier pansement que celui-là. M. Moore, dominé sans cesse par le regard expert de son jeune confrère, y déploya toutes les ressources de pratique chirurgicale qui avaient tant contribué à mettre sa renommée au dessus des réputations rivales.

Il opérait rapidement, sûrement et mettait une sorte d’ostentation à n’omettre aucun des détails commandés par la clinique en pareilles occurrences.

Stephen, tout en exécutant ses ordres avec une minutieuse ponctualité, suivait chacun de ses mouvements d’un œil plein de sollicitude, ce dont le docteur essayait de se venger en gardant son sourire railleur et amer.

Derrière lui se tenait Jack. Le vieux valet n’avait point mis bas ses inquiétudes. Il tenait toujours son dirk à la main, et son œil interrogeait incessamment la physionomie de Stephen.

Il attendait, prêt à frapper sans miséricorde, au moindre signe du jeune médecin. Point de pitié à espérer de lui. On pourrait même affirmer, sans crainte de s’avancer trop, qu’il eût été charmé de trouver le docteur en faute pour avoir occasion de venger le lâche assassinat tenté sur Perceval mourant. — Son front si bienveillant, si candide d’ordinaire, s’était ridé jusqu’à la naissance des derniers cheveux qui tenaient encore à la partie postérieure de son crâne. Ses yeux bleus, si bons, si soumis, avaient maintenant une expression d’impitoyable détermination, et scintillaient durement sous ses sourcils froncés. Il n’y avait plus de courtois sourire à sa lèvre ; sa taille, courbée par l’habitude et par l’âge, s’était vaillamment redressée. Il était fort, en un mot, et résolu et jeune !

Le docteur lui tournait le dos, mais il voyait parfaitement son image réfléchie dans une glace. Peut-être cette menace vivante contribuait-elle à donner une précision mathématique à ses mouvements.

Pourtant, à mesure que l’opération avançait, le cœur du vieux Jack s’amollissait sensiblement. Il gardait encore son apparence terrible, mais, au fond de l’âme, il redevenait lui-même. Lorsque Frank Perceval ouvrit pour la première fois les yeux, les sourcils de Jack se détendirent ; l’éclair de son œil se voila sous une larme, et ne revint plus.

Sa main serrait maintenant le manche du poignard sans colère. Il ne voyait plus dans M. Moore l’assassin, mais le sauveur.

Et il aimait tant Son Honneur Frank Perceval !

Le pansement achevé, un fugitif incarnat revint aux lèvres blanchies du blessé. Jack se prit à rire sous ses larmes, et le dirk tomba de sa main.

— Que Dieu vous bénisse ! murmura-t-il derrière le docteur Moore ; — et que Dieu me pardonne si je me suis trompé tout à l’heure en vous accusant.

Le docteur ne daigna ni se retourner ni lui répondre.

— Ce gentleman est sauvé, dit-il à Stephen. En des mains inexpérimentées, sa blessure aurait pu devenir mortelle, mais, à cette heure, toutes précautions humaines possibles sont prises… Je réponds de lui.

Stephen s’inclina et choisit dans son portefeuille une bank-note de cinq livres qu’il présenta au docteur.

M. Moore repoussa ce salaire sans affectation.

— Je n’ai plus rien à faire ici, dit-il en prenant sa canne et ses gants. — Je suppose, monsieur, qu’il ne vous plaît pas de me retenir davantage ?

— Vous êtes libre, monsieur, répondit Stephen.

— Fort bien ! répliqua M. Moore en se dirigeant vers la porte.

Il s’arrêta au moment de franchir le seuil, mit de nouveau ses deux mains dans les larges poches de son habit noir, et se retourna.

— Maintenant vous me proclamez libre, reprit-il en appuyant sur ce dernier mot, — je veux bien vous faire savoir, mon jeune maître, que je l’ai toujours été… Dans notre profession, — vous pourrez le reconnaître plus tard, — on est souvent exposé à de périlleux guet-apens. Il est de la prudence la plus élémentaire de ne se laisser jamais prendre au dépourvu.

Le docteur sortit de ses poches ses deux mains dont chacune tenait par la crosse un fort pistolet.

— Ce sont là, poursuivit-il, des arguments qu’Oxford n’apprend point, mais que Londres enseigne, mon jeune maître. Je n’en connais point de plus péremptoires… Comme vous voyez, j’avais amplement de quoi vous forcer à me livrer passage et ne pouvais craindre beaucoup le coutelas rouillé de votre vieux highlander… Mais je n’ai pas voulu sortir d’ici sans opposer à un soupçon insensé une preuve matérielle de ma loyauté… J’ai sauvé ce gentleman parce que tel était mon bon plaisir.

Il remit ses pistolets à leur place. — Et maintenant, adieu, mon jeune maître, dit-il encore. — Vous vous êtes fait en moi aujourd’hui un ennemi mortel… En ma vie, je n’ai rien oublié, je n’ai rien pardonné jamais… et je me suis vengé toujours.

La porte s’ouvrit, puis se referma sur le docteur Moore.

Stephen avait écouté froidement la première partie du discours du médecin. À la menace enfermée dans ses dernières paroles, il ne répondit que par un calme et silencieux salut.

Jack n’avait eu garde de donner attention à cet incident. Il s’était agenouillé auprès du lit de son maître, et baisait ses mains froides en pleurant.

Stephen revint, lui aussi, vers le lit de Frank Perceval.

— Que croire ? murmura-t-il. — Un assassinat peut-il être raisonnablement supposé ?.. Dans quel but ?… Et surtout lorsque l’assassin est le docteur Moore… Jack ! es-tu bien sûr d’avoir vu ?

— Sûr comme je vous vois, Votre Honneur, répondit Jack en se levant ; — le brigand tenait d’une main la petite bouteille, de l’autre la charpie… Sur un geste de ce docteur, — qui est peut-être un brave homme après tout, — le coquin d’apothicaire a mouillé la charpie. Alors vous avez bougé ; l’apothicaire a caché la fiole… le diable sait où… et jeté à terre la charpie qu’il a couverte de son pied… Tenez ! elle doit être là encore.

Jack fit le tour du lit. Stephen le suivit. — Non, reprit le vieux valet ; — la charpie a disparu, mais on voit encore la marque.

— La marque ?… interrompit Stephen ; — où ?

Jack lui montra une trace rougeâtre, humide et large comme un shelling, produite par la pression du pied de Rowley sur la charpie mouillée.

Stephen se jeta vivement sur les genoux pour examiner cette trace. En se baissant, il aperçut sous le lit une fiole microscopique dont il se saisit.

— La voilà ! voilà la fiole ! s’écria le vieux Jack.

Stephen, sans la déboucher, l’approcha de ses narines. Elle contenait de l’acide prussique.


XIII


LE PETIT LEVER.


Lady Ophelia Barnwood, comtesse de Derby, s’éveilla le lendemain du bal de Trevor-House, long-temps après le milieu du jour. Ses traits délicats portaient la trace des fatigues de la veille ; ses yeux lassés ne voulaient point s’ouvrir, et les souvenirs de la fête voltigeaient confusément autour de son intelligence engourdie.

Il faisait froid, malgré un grand feu qui rougissait de sa lueur ardente le demi-jour de la chambre à coucher.

Lady Ophelia, au lieu de se lever, se coula, frissonnante, au plus profond de ses couvertures et voulut rappeler le sommeil.

Mais il est une heure où le sommeil fatigue, où le contact des draps agace les nerfs, une heure où il faut être debout, et agir, et vivre.

Cette heure était depuis long-temps sonnée. — Au lieu du sommeil appelé vinrent d’importunes pensées qu’on ne désirait point, des souvenirs, des regrets, des remords…

Elle vit passer devant elle, comme un mouvant tableau, sa fraîche vie de jeune fille. Elle se vit alors que sa beauté, vierge comme son âme, éclipsait toutes beautés rivales ; elle frémit d’aise à la pensée de ces doux triomphes de coquetterie enfantine qui sèment de fleurs le sol sous les pieds de la jeune et jolie miss entrant dans le monde ; elle sourit à ses jeunes amours, si tendres, si rêveurs, si timides, — et si vite évanouis !

Elle se vit ensuite s’asseyant pour la première fois sur les soyeux coussins de l’équipage conjugal. Elle était lady, elle était Comtesse. La fameuse devise : Honni soit qui mal y pense ! courait autour de son écusson ; elle avait des égales et point de supérieures.

Puis elle se vit dans les premiers mois du veuvage, du veuvage qui met une perle de plus à la couronne de toute jeune femme. Comme elle était enviée, adulée, détestée !… Comme elle était heureuse !

Puis encore, elle se vit faible, tremblante, vaincue, — et plus heureuse mille fois que tout à l’heure. Elle aimait. Elle aimait pour la première fois, à vingt-cinq ans, à l’âge où l’amour unit l’énergie à la tendresse, à l’âge où l’on soupire encore, mais où les soupirs brûlent, à l’âge ardent et fort où l’âme et le corps rivalisent dans la plénitude de leur vigueur… Elle se vit passionnée, jalouse, subjuguée, et un vague ressentiment de jouissance passée fit battre son cœur et souleva son sein. Comme elles coulaient vite ces heures de volupté discrète ! comme cette solitude partagée était pleine ; comme ce silence rompu seulement par une voix amie était harmonieux et doux !

Hélas ! les heures maintenant passaient tristes et lourdes, la solitude était vide, le silence était mortel.

Solitude et silence pesaient sur l’âme comme un fardeau de plomb. Le bonheur avait fui. Tout était morne maintenant, morne et maussade, fastidieux et repoussant. L’ennui, ce hideux cauchemar, planait dans l’atmosphère…

Lady Ophelia repoussa brusquement ses couvertures, sauta hors de son lit et mit ses petits pieds dans ses mules de satin.

Elle n’en avait peut-être jamais tant fait sans le secours de sa femme de chambre. Saisie tout-à-coup par le froid, elle passa hâtivement sa robe du matin (morning gown) et se réfugia dans un vaste fauteuil qui lui ouvrait ses bras rembourrés au coin de la cheminée.

Autre souvenir.

Naguère, à ce même moment, un coup discret était frappé à la porte extérieure de Barnwood-House. La femme de chambre, en entrant, annonçait que « milord attendait au salon. » — Milord, c’était l’homme aimé, l’homme que l’on regrettait maintenant avec amertume et détresse : le marquis de Rio-Santo.

Hélas ! hélas ! tout était donc fini.

Ophelia tendit la main pour atteindre la sonnette. Au moment où son doigt touchait le cordon, un coup de marteau retentit à la porte extérieure. Ophelia se redressa tout-à-coup. Un éclair jaillit de son œil ; un rayon d’espoir joyeux illumina son front.

— Si c’était lui ! pensa-t-elle.

Mais cette espérance dura peu. Ophelia se souvint tout-à-coup des événements de la veille. Ses traits se rembrunirent de nouveau.

— C’est le jeune Frank Perceval, se dit-elle ; il vient au rendez-vous que je lui ai donné pour lui apprendre… Je ne veux pas dévoiler ce terrible secret, mon Dieu !… Non ! je ne veux pas !

Une femme de chambre entr’ouvrit doucement la porte.

— Milady est levée ? dit-elle avec étonnement. — Un gentleman sollicite l’honneur de présenter son respect à milady comtesse..... Voici sa carte.

— Ce n’est pas M. Perceval, murmura Ophelia en jetant un coup d’œil sur la carte où était gravé le nom de Stephen Mac-Nab ; — je ne puis recevoir, Jane… Attendez !… Tirez les rideaux ; il y a quelque chose écrit au crayon, sur cette carte.

Jane tira les rideaux, et un jour plus vif éclaira la chambre.

De la part de l’Honorable [9] Frank Perceval, lut Ophelia. — Que veut dire ceci ?… Jane, faites qu’on introduise ce gentleman au salon et revenez m’habiller… revenez bien vite !

— Que veut dire ceci ! répéta lady Ophelia lorsque sa femme de chambre fut sortie ; — de la part de Frank Perceval ! à coup sûr, le pauvre jeune homme aura fait quelque coup de désespoir.

Jane rentra, et lady Ophelia lui ordonna de serrer seulement sa robe et de lisser ses cheveux. Encore ce fut à peine si elle lui donna le temps d’exécuter cet ordre.

— C’est bien, dit-elle ; laissez, Jane.

Et elle gagna d’un pas rapide la porte de sa chambre à coucher.

Stephen attendait au salon. Le jeune médecin n’était pas habitué à causer tous les jours en tête-à-tête avec la veuve d’un chevalier de la Jarretière, mais il venait de quitter le lit où gisait son meilleur ami, et l’émotion ne laissait nulle place à cette petite souffrance de l’amour-propre en travail qu’on nomme déconcertement. Il salua la comtesse avec autant de liberté d’esprit qu’eût pu le faire un habitué d’Almack.

— Madame, dit-il, veuillez excuser ma visite. Je n’ai point eu l’honneur de vous être présenté, mais je remplis un devoir et viens m’acquitter d’un message de Frank Perceval.

La comtesse s’inclina et lui montra un siège.

— M. Frank Perceval n’a pu venir lui-même ? demanda-t-elle.

— Il n’a pu venir, milady, répondit Stephen avec tristesse, — et, pour l’empêcher de venir, il a fallu une impossibilité bien réelle…

— Que lui est-il arrivé, monsieur ?

— Frank a été blessé en duel, madame.

— En duel ! répéta la comtesse.

— Blessé grièvement.

— Et par qui, monsieur ?

— Il ne m’a point dit le nom de son adversaire.

— Et vous n’avez nul soupçon ?…

— Si fait, milady ; les soupçons que j’ai valent une certitude… mais je viens vers vous pour Frank et je dois faire comme lui : oublier ce duel pour m’occuper d’une chose plus importante…

— Plus importante, monsieur ! murmura la comtesse qui manifesta quelque malaise.

— Il y a deux heures à peine, reprit Stephen Mac-Nab, on a rapporté Frank à Dudley-House, évanoui, mourant… Un terrible événement dont je ne puis vous rendre compte a retardé les premiers secours, et bien peu s’en est fallu que mon malheureux ami ne mourût sous mes yeux, victime d’un assassinat…

— Vous me faites frémir, monsieur ! dit la comtesse ; un meurtre tenté sur un blessé !…

— Un empoisonnement, milady.

— Et…pensez-vous… pouvez-vous croire que l’adversaire de M. Perceval… ce serait horrible, monsieur !… ait été pour quelque chose dans cette lâche machination ?…

Stephen ne répondit pas tout de suite ; cette question, il ne se l’était point faite encore à lui-même, et un vague soupçon traversa son esprit. Mais rien ne donnait corps à ce soupçon et il répondit :

— Je ne puis le croire, madame.

Lady Ophelia respira.

— En tous cas, poursuivit Stephen, le danger est évité… Lorsque Frank a recouvré la parole, — il y a de cela une demi-heure, madame, — le premier mot qu’il a prononcé a été le nom d’une personne chère…

— Miss Trevor ?…

Stephen salua et reprit :

— Le second a été votre nom, madame.

L’embarras de la comtesse redoubla.

— Mon nom ! dit-elle ; — Oui… Je pense savoir pourquoi… Hier, au bal de Trevor-House, j’avais prié M.  Frank Perceval… Je suis réellement désolée que sa blessure l’empêche…

— Il m’a envoyé en son lieu et place, madame, dit Stephen.

— Vous, monsieur !… M. Perceval ne peut croire… Ce que j’avais à lui dire était complètement confidentiel…

— Je suis son meilleur ami.

— Je n’en doute pas, monsieur, mais je ne puis…

— Frank souffre bien, madame, et il attend ! interrompit Stephen.

— Vous me navrez, monsieur !… Écoutez…

La comtesse s’arrêta tout-à-coup et prêta l’oreille avidement. Le marteau de la porte extérieure avait faiblement retenti.

— C’est lui, murmura-t-elle, c’est lui !

Son malaise devint une fiévreuse agitation.

— Monsieur, reprit-elle, cette entrevue doit finir à l’instant. Je refuse de vous prendre pour intermédiaire entre moi et M.  Perceval… Ne me jugez pas à la légère, monsieur ; car mes motifs sont bien graves, et veuillez ne point vous offenser, car ces motifs n’ont rien qui vous soit personnel…

Stephen s’était levé.

— J’espérais apporter une consolation au pauvre Frank… commença-t-il.

— Dites-lui, s’écria la duchesse, — dites-lui qu’il saura tout, dites-lui…

— Milord ! interrompit la femme de chambre qui entr’ouvrit la porte du salon.

— Ne lui dites rien, monsieur ; je réfléchirai… Faites entrer milord au boudoir, Jane… Priez M.  Perceval de m’excuser, monsieur… faites-lui savoir combien je prends part à son accident, et… veuillez me pardonner de rompre aussi brusquement cet entretien.

Stephen salua froidement et sortit.

La comtesse retomba, épuisée, sur son fauteuil.

— Non ! murmura-t-elle ; — oh ! non !… je ne puis révéler ce secret… ce serait le perdre… Inspirez-moi, mon Dieu !

En descendant l’escalier, Stephen coudoya un homme dont le chapeau rabattu cachait en partie le visage. Cet homme lui jeta un regard de côté et tressaillit légèrement.

Ce fut lui que Jane introduisit presque aussitôt après dans le salon en annonçant :

— Milady, milord marquis !

Rio-Santo porta respectueusement à ses lèvres la main de la comtesse et se tint debout devant elle. Il y avait dans ses beaux traits quelque chose qui ressemblait au dévoûment, à la tendresse, à la passion même, mais ce quelque chose était un masque dont un observateur expert eût aperçu facilement les jointures, pour habilement soudées qu’elles fussent. — La comtesse savait bien observer, mais elle perdait sa science auprès de Rio-Santo.

Elle le regarda un instant en silence. Son œil, triste et voilé d’abord, s’éclaira graduellement jusqu’à exprimer une sorte de quiétude.

Le marquis sourit doucement et s’en fut s’appuyer au dossier de son fauteuil.

— Vous étiez bien belle hier, Ophelia, murmura-t-il à l’oreille de la comtesse.

Celle-ci se retourna, et son front toucha presque la bouche de Rio-Santo. Elle se baissa honteuse.

— Vous m’en voulez, reprit-il, vous avez raison, madame, car c’est être bien coupable que de vous causer du chagrin, même involontairement… Vous savez mon secret pourtant, tout mon secret !… N’est-ce donc pas aimer que de se confier ainsi sans réserve !…

— Vous avez été quinze jours sans me voir, dit tout bas la comtesse avec des larmes dans les yeux.

— Mais aujourd’hui, je viens, Ophelia, je viens sans calculer le danger ; parce que je souffrais trop de l’absence… Croyez-moi, je regrette autant que vous, — plus que vous peut-être, — ces jours où nous étions heureux sans contrôle… Plus que vous je maudis cette fatalité qui me pousse en avant. — Personne n’échappe à sa destinée, madame. Il faut que j’atteigne mon but ou que je meure !

Rio-Santo s’était relevé. Son noble visage avait pris une expression de fierté indomptable, inflexible et sans bornes.

Lady Ophelia le contempla quelques secondes et joignit ses mains sur sa poitrine.

— Oh ! je vous aime ! murmura-t-elle ; — Dieu n’a point pitié !… Je vous aime plus que jamais !… je vous aimerai toujours !

Il s’assit sur un coussin aux pieds de la comtesse, qui passa ses deux mains dans les boucles lustrées de ses beaux cheveux noirs.

— Vous dites vrai, n’est-ce pas, murmura-t-elle ; vous ne me trompez pas ?… Mon Dieu ! cet amour que vous me donnez ; cet amour, occulte et honteux, — qui est la part dont ne veut pas ma rivale ! — j’y tiens, José-Maria, j’y tiens plus qu’à la vie… plus qu’à l’honneur !… Oh ! c’est moi qui ai tort de n’être qu’une pauvre femme et de n’avoir point à vous donner la puissance qui vous est due… c’est moi qui ai tort d’espérer et de croire que vous, — Rio-Santo, — vous vous abaisseriez jusqu’à moi.

— Folle ! folle enfant ! interrompit le marquis en couvrant de baisers la blanche main d’Ophelia.

Elle cessa de parler ; ses yeux humides se séchèrent et devinrent brûlants. Sa respiration pénible et entrecoupée souleva par soubresauts les charmants contours de sa gorge…

Il y avait maintenant de l’amour, de l’amour véritable dans l’œil ardent de Rio-Santo. — L’homme d’impressions soudaines cédait à l’impression du moment. Il était venu pour jouer une comédie, et, comme ces acteurs qui prennent au sérieux un rôle appris, il subissait au vrai sa fiction passionnée : il aimait.

Lady Ophelia savourait cet instant de bonheur et s’y cramponnait comme si elle eût craint de voir l’illusion s’enfuir.

— Oh ! non… non ! dit-elle enfin, sans savoir que sa pensée s’échappait au dehors ; — je ne le trahirai pas !… Que m’importent ces gens et leurs souffrances ?… il m’aime maintenant… Je ne dirai rien… rien !

Ses yeux fermés à demi ne voyaient plus. Sa pensée nageait vaguement en un rêve.

Rio-Santo, lui, avait saisi au passage chaque parole. Ses sourcils s’étaient froncés, laissant apparaître au milieu de son front rougi la longue ligne blanche d’une cicatrice perpendiculaire. Ses lèvres tremblaient sans produire aucun son, et un frémissement colérique agitait chacun de ses membres.

Il prit la main de la comtesse et la serra sans doute bien fort, car la pauvre femme ouvrit les yeux en poussant un petit cri de douleur.

Elle pâlit en voyant la pose menaçante et les traits bouleversés du marquis.

— Qu’avez-vous, don José ? demanda-t-elle.

— Madame, dit-il d’une voix sévère et contenue, il faut me répondre, entendez-vous !… me répondre clairement et sur-le-champ !… Que parlez-vous de trahir, et quel est cet homme que j’ai rencontré tout à l’heure sur mon chemin ?


XIV


UN TÊTE-À-TÊTE.


Lady Ophelia, brusquement éveillée de son rêve, regardait le marquis avec effroi.

— Je vous attends, madame, dit-il froidement.

— Et que voulez-vous de moi, milord ?

— Vous avez parlé de trahir, vous dis-je ; vous en avez eu la pensée, madame, peut-être le dessein, et je viens de voir un homme sortir de chez vous. — Cet homme est l’ami de Frank Perceval.

— C’est vrai… il venait de sa part.

— De sa part ! répéta Rio-Santo avec amertume ; — je vous ai vue hier causer avec Perceval, madame ; j’ai surpris entre vous des regards d’intelligence… Ne savez-vous pas que rien ne m’échappe et que, lorsque mes yeux sommeillent ou ne voient pas, cent regards sont là pour veiller à leur place ?

— Je sais que vous êtes puissant, milord, répondit la comtesse en relevant sa jolie tête avec une fierté calme ; — puissant pour le mal comme l’ange déchu… Mais je ne vous crains pas.

— Vous ne me craignez pas ! répéta Rio-Santo, dont la voix éclata sourdement et s’emplit de menaces.

— Je vous aime, hélas ! je vous aime ! dit la comtesse après un silence et avec une expression soudaine de navrant désespoir.

Un sourire de triomphe plissa durant une seconde la lèvre de Rio-Santo, qui reprit d’une voix où il n’y avait plus de colère :

— Ophélie, il faut me pardonner ces mouvements de brusque courroux où s’échappe ma secrète souffrance… Je suis malheureux, vous le savez… Deux passions se partagent mon âme et s’y livrent un combat qui me tue… mon amour pour vous…

La comtesse leva ses beaux yeux bleus au ciel.

— Mon amour pour vous, continua résolument Rio-Santo et mon ambition sans limites… cet homme, ce Frank Perceval s’est trouvé sur mon chemin ; je me suis détourné. Sur l’honneur, milady, j’avais pitié de cet enfant, qui, après tout, n’était hier qu’un innocent obstacle… mais cet enfant m’a insulté comme un homme et j’ai dû le punir…

— C’est donc bien vous ? interrompit la comtesse.

— Vous étiez instruite ?… Ah ! milady, ce que vous appelez votre amour a parfois toutes les allures de la haine !… Oui, — c’est moi… mais tout en le punissant, j’ai encore eu pitié… au lieu de le tuer sans miséricorde, comme c’était mon droit et mon intérêt de le faire, je l’ai mis seulement hors de combat.

— Voilà qui est beau, milord, et généreux ! dit la comtesse avec chaleur ; — hélas ! il y a encore en vous de nobles sentiments et c’est ce qui me perd !…

— À quoi m’a servi ma clémence ? reprit Rio-Santo. Vous lui aviez donné rendez-vous hier… Il croyait trouver ici de quoi me nuire… Ne dites pas non, madame… Et sa première pensée en retrouvant la vie qu’il me doit est de dépêcher vers vous un affidé. Mais qui donc vous pousse à me perdre, Ophelia ?… Vous voulez vous venger… Je suis plus malheureux que vous !

— Non, milord, non, répondit la comtesse, je ne veux point me venger… Rien ne me pousse à vous perdre… Le hasard… ou plutôt votre impitoyable colère… m’a fait maîtresse d’un secret terrible… Je ne pense jamais à cette scène affreuse sans frémir… et parfois, il est vrai, ce mystère de sang pèse à ma conscience…

— Vous n’avez donc jamais été jalouse, milady ? demanda Rio-Santo, qui mit en sa voix une expression insinuante et tendre.

— Je le suis, milord.

— Eh bien ! ne comprenez-vous pas qu’un transport de jalousie ?…

— Pas un mot de plus ! interrompit la comtesse… Fi ! milord.

Rio-Santo courba le front sous ce reproche. Il avait essayé le mensonge, et le mensonge lui faisait honte et dégoût, à lui que le crime n’épouvantait pas peut-être.

Il y avait entre lui et la comtesse bien des secrets d’amour, mais il y avait encore un autre secret. Ce secret révélé eût arrêté Rio-Santo dans ses projets les plus chers et mis en danger sa vie. Or, il venait d’acquérir la certitude que lady Ophelia, — soit vengeance, soit jalousie, soit tout autre motif, — avait eu la pensée de parler.

Dès la veille, ses soupçons avaient été excités à cet égard. C’était le motif de sa visite.

Or, maintenant qu’il connaissait le péril, restait à le conjurer. Sa cause était mauvaise et sa position difficile. Il avait brusquement délaissé la comtesse, tout en conservant avec elle, devant le monde, ces rapports de courtoisie qu’un gentleman ne peut point mettre en oubli. La recherche qu’il faisait de miss Trevor était patente et publique. Par lui, la comtesse avait perdu, réputation, repos et bonheur.

Mais la comtesse l’aimait, ce qui compensait tout cela.

Le marquis, fort de son avantage et d’autant plus sûr de soi qu’il avait jeté tout à l’heure au dehors sa fougueuse colère, mit en usage toutes ses ressources et gagna la partie, — ou, du moins, il dut croire qu’il l’avait gagnée.

Parcourant successivement toute une série de transitions habiles, il passa de l’amertume à la tristesse, de la tristesse à la mélancolie, de la mélancolie à la tendresse, de la tendresse aux élans les plus chauds de la passion. Et comme il était doué de cette inestimable faculté de sentir à mesure qu’il parlait, de se créer pour ainsi dire une vérité à lui, factice et réelle en même temps, chacune de ces gradations empreintes de bonne foi, chacune de ces paroles respirant la franchise, acquéraient une irrésistible éloquence.

On est fort lorsqu’on croit : Rio-Santo croyait.

Durant ce tête-à-tête, il passa, de fait et de tout cœur, par toutes les nuances qui séparent la colère de l’amour.

La comtesse écoutait, charmée ; la comtesse revivait, retrouvait sa jeunesse, son espoir et son joyeux amour.

Oh ! comme elle eût accueilli quiconque lui aurait demandé alors le secret de son Rio-Santo !

Mais l’éloquence a ses périls : elle est sujette à dépasser le but. Il n’y a que les rhéteurs pour ne se point tromper, et tel homme de génie capable de galvaniser la grave somnolence de la chambre des lords ou de faire taire les bruyantes conversations qui assourdissent les échos du bas parlement, commettra une maladresse, compromettra sa cause et servira ses adversaires. Au contraire, lord*** parlera pendant deux heures à la chambre haute sans faire plus de mal à ses amis qu’à ses ennemis, et l’honorable M.*** tonnera pendant trois sessions consécutives contre les catholiques d’Irlande sans compromettre le moins du monde ses nobles patrons qui l’estiment, l’aiment et l’apprécient comme doit l’être le plus fastidieux bavard des trois royaumes.

Rio-Santo était éloquent : il dépassa le but.

Voulant persuader et se faire fort de son amour, il lui arriva de dire que parfois, en lui, son ambition et sa tendresse pour lady Ophelia combattaient à armes égales, — son ambition, que pourtant il faisait à dessein si grande ! son ambition, qu’il appelait de ce nom unique, mais qui, en réalité, servait un autre sentiment fort, fougueux, implacable, qui donnait à ses espoirs, à ses projets, à ses efforts une portée réellement gigantesque.

— En ces moments, poursuivit-il, j’hésite et je souffre davantage… Je sais qu’enrayer mes projets ce serait mourir, mais je me demande si mieux ne vaudrait pas mourir avec vous, Ophélie, que de vivre sans vous.

— Vous ne l’aimez donc pas, elle ? demanda la comtesse.

— Mary ?… Pauvre fille !… qui ne l’aimerait ? dit Rio-Santo en affectant la pitié… Je voudrais l’aimer comme elle le mérite, madame ; mais entre elle et moi il y a votre image…

— Si je croyais que vous m’aimez, don José !… murmura la comtesse avec une expression étrange.

— Croyez-le, croyez-le, Ophélie ! s’écria le marquis, emporté par une passion soudaine et véritable ; — si mon but, — mon but qui m’entraîne et me tue, — disparaissait un jour à mes regards…

— Vous redeviendriez ce que vous fûtes pour moi, don José ?

— Ai-je donc changé, madame ?… Que faut-il vous dire pour vous convaincre ?… Je reviendrais à vos pieds… qui sait ?… guéri peut-être de ce mal d’ambition qui me consume.

— Peut-être, — répéta la comtesse qui se prit à rêver ; et vous seriez tout à moi ?

— Tout à vous, madame…

L’entretien continua, tendre et doux ; les heures passèrent. Qui donc, à la place de Rio-Santo, n’eût point cru la victoire complète ?

Pourtant, à dater de cet instant, la comtesse fut distraite ; une secrète pensée, espoir ou crainte, semblait absorber son attention.

— Je vais ce soir à Covent-Garden, dit-elle enfin. — Milord, m’y accompagnerez-vous ?

— Je vous y conduirai, Ophelia ; mais j’ai place dans la loge de lady Campbell.

— Si réduite que soit votre offre, milord, je l’accepte… Veuillez m’attendre un instant.

Elle sonna. Jane parut et reçut ordre de préparer la toilette de milady.

Rio-Santo resta seul dans le salon.

Il se jeta sur un sopha et tomba insensiblement dans l’une de ces rêveries aimées qui lui étaient si habituelles. Mais cette fois sa rêverie n’erra point au hasard et fut déterminée par un beau portrait en pied de lady Ophelia qui décorait le salon.

Ce portrait, frappant de ressemblance, représentait la comtesse à l’âge de vingt ans. Elle avait peu changé depuis lors, et tout au plus pouvait-on dire qu’elle fût moins belle. Seulement, un étroit demi-cercle bleuâtre courait maintenant au dessous de ses yeux qui, dans le portait, surmontaient sans transition de fraîches joues de jeune fille.

Lady Ophelia, — ou son portrait, — avait de charmants cheveux cendrés, ondoyants, fins, à reflets rares et comme nacrés, dont les bandeaux encadraient un front de développement médiocre, mais singulièrement harmonieux de contours. Ses yeux, d’une couleur difficile à saisir et surtout à dépeindre, étaient doux, nobles et gardaient maintenant une arrière-nuance de mélancolie sous l’agate délicatement marbrée de leurs prunelles. Le reste de ses traits avait au suprême degré la beauté anglaise, beauté digne et pure, dont le défaut est de manquer d’expression et de grâce. Mais ce défaut n’était point chez lady Ophelia et d’ailleurs son regard eût donné de l’expression et du charme à la physionomie la plus insignifiante. Sa taille était moyenne et semblait grande à cause de la grâce noble qui régnait en son maintien. Elle avait des pieds de Française et ses mains atteignaient la suprême perfection du modèle aristocratique.

Tout cet ensemble, où dominait énergiquement l’élément aristocratique, « la race, » était un fidèle reflet du caractère de lady Ophelia. Dans sa nature prise à l’état normal, la distinction s’alliait à une sorte de fermeté courtoise et prévenante qui semble, en Angleterre, être le partage exclusif du sexe féminin. Il y avait certes entre elle et miss Mary Trevor quelques rapports éloignés de manières et d’éducation ; le type de leurs deux visages était bien également cette beauté britannique, suave, effacée, tournant un peu à l’idéal, mais, outre la différence d’âge, il y avait de l’une à l’autre un large intervalle. Mary était la faiblesse ; Ophelia était la force domptée ; miss Trevor, la douce et pauvre enfant, ployait, avant d’avoir combattu ; lady Derby, vaincue, gardait sa fierté native et savait encore se redresser à l’occasion.

Ni l’une ni l’autre du reste n’avait de ces caractères qu’on puisse limiter précisément ou dépeindre d’une seule fois. Ils pouvaient se transformer ou tourner au souffle de ces vents capricieux qui apportent le calme ou la tempête dans l’atmosphère parfumée des salons. Faible, Mary pouvait se montrer forte quelque jour, par hasard, et lady Ophelia avait prouvé déjà qu’elle pouvait être faible.

Si nous avons été conduits à établir cette sorte de comparaison, c’est que Rio-Santo la faisait mentalement, tout en contemplant le portrait de lady Ophelia. Il était encore sous le charme de la récente entrevue, mais pas assez pour ne penser point à miss Mary Trevor.

Le lecteur se tromperait s’il prenait à la lettre les paroles prononcées par le marquis dans la chaleur du tête-à-tête. Rio-Santo s’était trompé lui-même lorsqu’il avait dit à lady Ophelia que l’ambition seule le mettait aux genoux de miss Trevor. Il aimait Mary ; il l’aimait davantage peut-être qu’il n’avait aimé lady Ophelia.

Quant à ce qu’il appelait son ambition, c’était, nous l’avons dit, un sentiment vigoureux, patient, indomptable, mais qui méritait, peut-être un autre nom. Rio-Santo avait un vaste but ; ses regards portaient haut ; son bras était de force à atteindre jusqu’où portait son regard, et son cœur était plus robuste encore que son bras. Ce qu’il y avait au fond de son âme, nul ne le savait. Il marchait d’un pas ferme et sûr dans de ténébreux sentiers. Les moyens qu’il employait étaient étranges pour ne rien dire de plus. Sur la question de savoir si le but était de nature à excuser les moyens, le lecteur sera juge en définitive.

Après ce qui précède, il est à peine besoin d’ajouter que le marquis était allé beaucoup trop loin lorsqu’il avait dit à la comtesse : Vous savez tous mes secrets. La pauvre femme avait surpris par hasard l’un des anneaux d’une longue chaîne de mystères, et voilà tout. Ce secret isolé avait bien par lui-même une portée terrible ; mais il n’ouvrait nulle voie à la découverte du reste.

La comtesse ignorait ses projets aussi complètement que personne. Il couvrait tout de ce mot : « Ambition, » qui n’excuse rien, mais qui explique. Ophelia croyait comprendre, regrettait et souffrait.

Tandis que Rio-Santo flottait entre deux images charmantes qui sollicitaient ensemble ou tour-à-tour sa mémoire, lady Ophelia faisait précipitamment sa toilette et pressait sa femme de chambre, laquelle s’étonnait grandement de voir brusquer ainsi une œuvre de cette importance.

— Je vous remercie, Jane ! dit enfin lady Ophelia de cet air qui signifie textuellement : — C’est fini !

— Milady ne se fera pas coiffer ?

— Non, Jane.

— Milady ne mettra même pas quelques fleurs dans ses beaux cheveux ?…

— Non, Jane… Laissez-moi !… Attendez… donnez-moi, je vous prie, ce qu’il faut pour écrire…

— Milady oublie que milord…

Ophelia l’interrompit par un geste de nerveuse impatience, et Jane se hâta d’obéir.

— Allez ! dit Ophelia.

Jane sortit en jetant sur sa maîtresse un sournois regard d’étonnement.

— Il le faut !… il le faut… murmurait la comtesse en trempant sa plume dans l’encrier ; ne m’a-t-il pas dit que s’il venait à échouer…

Elle s’arrêta et posa la plume.

— Mon Dieu ! reprit-elle après un silence, — je ne sais… je ne sais…

Elle mit sa tête entre ses mains et réfléchit durant une minute, puis elle saisit de nouveau la plume et traça rapidement quelques lignes.

— Je prendrai sa parole, dit-elle, sa parole de gentilhomme !… Frank est un loyal cœur… Je lui ferai promettre… Ah ! il le faut ! je ne puis plus vivre ainsi, et cet espoir me rend insensée…

Elle plia sa lettre qu’elle adressa : — À l’Honorable Frank Perceval, etc.

Elle la laissa sur sa toilette et revint au salon.

— Vous jetterez à la poste, de suite, une lettre que vous trouverez sur ma toilette, Jane, dit-elle avant de sortir.

Un instant après, le bel attelage de Rio-Santo brûlait Je pavé dans la direction de Covent-Garden.

Au moment où Rio-Santo descendait devant le péristyle du théâtre et offrait sa main à la comtesse, un homme lui toucha le bras, glissa un papier dans sa main et disparut aussitôt parmi la foule.

Rio-Santo, tout en montant les degrés, déplia le papier et lut à la dérobée :

« Côté gauche, n° 3. — Princesse de Longueville. »

— Occasion unique ! murmura-t-il en jetant un oblique regard à la comtesse ; — la princesse fera comme il faut son entrée dans le monde.


XV


THE PIPE AND POT.


Le théâtre royal de Covent-Garden est situé dans Bow-Street, et donne du côté du nord, dans Harte-Street. C’est un édifice vaste et médiocrement gracieux ; son principal mérite est de n’avoir point été construit par les soins de l’inévitable et terrible M. Nash, ce qui est un heureux et grand hasard.

Ce M. Nash, en effet, maçon infatigable, a rebâti la moitié de Londres. On le retrouve partout, partout on reconnaît son équerre inflexible dans ces maisons rougeâtres, droites, guindées, comme des gentlemen que gênerait l’empois de leurs cravates. M. Nash est le roi du plâtre, le dieu du fil à plomb. — Qu’il soit enterré dans un château de cartes !

Il est peut-être mort. — S’il est mort, qu’on jette en guise de fleurs des briques sur sa tombe et que Dieu soit instamment prié de ne lui point donner de remplaçant en ce bas univers !

Bien qu’il soit situé sur les confins du quartier fashionable, à égale distance du Strand, de Holhorn et d’Oxford-Street, le théâtre de Covent-Garden, comme presque tous les théâtres de Londres, est assez mal fréquenté.

Les gens comme il faut (the gentle people) vont au temple plus qu’au spectacle, et, de fait, Saint-Paul vaut infiniment mieux que Drury-Lane.

Quand le fashion n’a point d’occupation meilleure, les loges de Italian-Opera-House s’emplissent. C’est la salle privilégiée, la seule enceinte admise. Une excursion à Drury-Lane est une exception, une caravane, une débauche. — Un voyage à Adelphi-Theatre passe les bornes de l’excentricité la plus dévergondée. — Quant à Covent-Garden, on y joue les pièces de Shakspeare. De bonne foi, qui voulez-vous qui aille entendre et voir les rapsodies du vieux Will [10] ?

Fi donc ! à Londres, maintenant, nous avons mieux que tout cela ! Shakspeare est bon tout au plus pour la canaille [11].

Nous sommes, — et cela est tellement incontestable que le plus débonnaire cokney boxerait bel et bien avec quiconque prétendrait le contraire, — nous sommes le peuple le plus civilisé de l’univers. À cause de cela, voyez la logique ! nous trouvons pitoyable tout ce qui se fait chez nous et ne savons admirer que les talents exotiques.

Ce qui ne nous empêche pas de nous vanter à tout propos de notre supériorité universelle.

Orgueil de paroles, orgueil grossier, vantard, maussade ! Humilité d’actions, humilité volontaire, hélas ! humilité forcée. — Contraste ridicule !

Nous jouons le rôle de ce lord qui avait, jurait-il, le plus habile cuisinier du monde entier, et qui dînait tous les jours à la taverne.

Nos chanteurs sont italiens ou allemands ou français ; nos danseurs sont français ; nos artistes gravent des tableaux français ; nous applaudissons les tragédies françaises jouées par une actrice du Théâtre-Français. — Quelque jour, Dieu me pardonne, nous traduirons Shakspeare en français afin de le pouvoir comprendre !

Et nous détestons les Français ! Lorsque nous mettons un Français dans nos comédies ou drames indigènes, c’est toujours un malheureux, un faquin, un fanfaron couard, un fat loquace…

À cela, soit dit sans offenser nos compatriotes, on ne peut assigner qu’une raison. Tout débiteur déteste plus ou moins son créancier. Londres emprunte à Paris.

Inde iræ.

Ce soir-là, le théâtre royal de Covent-Garden donnait une représentation allemande. Ses acteurs ordinaires se reposaient pour céder leur place à une société d’artistes germaniques qui devaient chanter le Freyschutz de Carl Weber.

C’était une œuvre étrangère exécutée par des étrangers. La noblesse et le gentry [12] pouvaient donc venir l’admirer sans trop se compromettre.

Dès cinq heures et demie, il y avait foule aux alentours du théâtre. Les public-houses voisins, en s’illuminant, laissaient voir leur intérieur rempli de chalands, et les policemen commençaient à montrer leurs chapeaux à demi-calottes de cuir et leurs sceptres de plomb.

À Londres, quand les policemen se montrent, c’est que les voleurs ne sont pas loin. On serait tenté de croire que ces derniers les poursuivent. À coup sûr du moins, ce ne sont pas les policemen qui poursuivent les voleurs.

Au nord du théâtre, dans Harte-Street, s’ouvre une rue courte et large qui mène dans Long-Acre. Tout le long des trottoirs de cette rue, dans Long-Acre et dans Harte-Street, des groupes nombreux stationnaient, s’abritant de leur mieux contre les flots de lumière qu’épandaient aux alentours les jets multipliés du gaz.

D’un groupe à l’autre allaient et venaient des jeunes femmes merveilleusement parées, lesquelles, après deux ou trois tours de trottoir, allaient se reposer dans quelque public-house, s’asseyant sans façon sur les genoux d’un habitué.

Dans la rue, ces malheureuses créatures semblaient mériter la qualification que nous venons de leur donner ; elles avaient toutes l’air de jeunes femmes, mais lorsque, dans les tavernes, on pouvait les considérer de près, on reconnaissait que beaucoup d’entre elles n’avaient point franchi les limites de l’enfance. Il y avait là des courtisanes de treize ans, de quatorze ans, mêlées aux vétérans femelles de l’infamie.

Il se rencontrait parmi elles de ravissantes filles, des visages d’ange, des traits fins, des yeux pudiques. Quelques unes rougissaient encore pour tout de bon. Mais il y avait des petits démons de quatorze ans qui en eussent remontré aux prostituées émérites du continent ; il y en avait qui eussent distancé en fait de roueries les lorettes parisiennes, les lorettes, ces sirènes que nous a fait connaître, de ce côté du détroit, le crayon spirituel du peintre français Gavarni.

En descendant Bow-Street, et tournant Russell-Lane, à droite du théâtre, on trouvait une autre population, ressemblant à la première comme les petits marchands peuvent ressembler à des négociants bien assis. Les groupes de Brydge’s-Street étaient composés de gens au costume hétéroclite et besogneux ; les courtisanes, qui affluaient là en quantité plus grande, s’il est possible, que dans Long-Acre et Harte-Street, étaient vêtues d’oripeaux brillants et sans valeur. C’étaient aussi, pour la plupart, des enfants, mais des enfants surmenés, fourbus par la précocité du vice, et qui avaient évidemment escompté trop tôt la puissance de mal faire que Dieu laisse à l’homme. Là, les cabarets étaient plus sombres, les becs de gaz plus rares, l’alignement des maisons moins parfait.

Quiconque avait intérêt à se cacher pouvait le faire, — ce qui est précieux aux abords d’un théâtre pour une certaine industrie.

Enfin, au devant même du théâtre, dans une petite ruelle qui mène tortueusement à Drury-Lane, et que ses habitués chérissent sous le nom de Before-Lane (allée de devant), bien que ce ne soit point son étiquette officielle, un troisième système de rôdeurs établissait son quartier-général. Ceux-là étaient en haillons, et l’allée complètement obscure où ils s’abritaient était en merveilleux rapport avec leur sale et misérable apparence.

Quelques pauvres filles, dont la toilette ne jurait point trop avec ce boueux cloaque et la piteuse assemblée qui s’y cachait, s’égaraient parfois jusque dans Before-Lane, en rasant de près et la tête basse les trottoirs de Bow-Street. Elles trouvaient là encore des cabarets, car les cabarets ne manquent nulle part aux environs des théâtres de Londres, mais quelles cavernes, bon Dieu !

Un de ces public-houses, situé à égale distance de Bow-Street et de Drury-Lane, conservait une sorte d’apparence et semblait regretter des jours meilleurs. À l’extérieur, un débris d’enseigne pendait encore à une verge de fer rouillé ; à l’intérieur, le comptoir supportait une douzaine de verres dont six au moins n’étaient que fêlés, et si le parloir n’avait plus de draperies, il possédait en revanche une tenture complète de toiles d’araignées. Quant au tap, c’était un monceau de décombres provenant de la chute d’un plafond, — nul n’entrait jamais dans le tap.

Cette taverne, la plus belle de l’allée, se nommait : The Pipe and Pot.

En ce moment, c’est-à-dire une demi-heure environ avant l’ouverture du théâtre, elle n’était occupée que par deux ou trois chalands à triste mine, buvant et fumant dans le parloir.

De temps à autre, quelqu’une de ces pauvres filles dont nous avons passé entrait, montrait à la lueur douteuse d’un quinquet enfumé son visage d’enfant, usé, flétri, vieilli, et ressortait pour accomplir sur les trottoirs voisins sa faction d’infamie.

Puis, à mesure que l’heure du spectacle avançait, d’autres chalands arrivaient et prenaient un verre de gin dans le comptoir.

— Entrez, Mich, mon beau-frère, dit au dehors une petite voix aigre et cassée ; entrez le premier. Je suis un homme, que diable ! et je sais la politesse.

Presque aussitôt deux couples traversèrent le comptoir et entrèrent dans le parloir.

C’était quelque chose de curieux que ces deux couples. Le premier était composé d’une petite fille pouvant avoir treize ans, laquelle donnait le bras à un fort garçon d’une quarantaine d’années. Cette petite fille résumait en soi tout ce que nous avons dit touchant ces prostituées en bas âge, qui sont la honte la plus hideuse de Londres. Elle était frêle, maigre et d’une extrême pâleur que dissimulait mal une couche épaisse de rouge grossièrement appliquée. Sa taille, arrêtée avant terme dans sa croissance par des excès de tout genre, avait en petit les caractères d’une taille de femme faite. Sa figure, fatiguée, laissait deviner une beauté souillée en sa fleur, mais si bien souillée et dénaturée qu’il n’en restait plus que des traces à peine saisissables. Ses yeux, bordés par une paupière échauffée, avaient de ces regards hardis qui ne connurent jamais la pudeur ; sa bouche s’ouvrait convulsivement pour laisser passer les rauques éclats d’une voix brisée et haletante.

Elle avait nom Loo-la-Poitrinaire.

Son cavalier, qui se nommait Mich, n’avait rien de particulier dans sa tournure ni dans son visage. C’était tout simplement un vagabond de Londres, au grand corps développé par le bœuf et l’ale, aux cheveux roux, à la face enluminée. Le remarquable n’était point en lui, mais dans le contraste frappant qui existait entre lui et sa compagne. Loo, en effet, quoi qu’elle pût faire, pendait littéralement à son bras, auquel sa petite main se cramponnait de son mieux.

Le second couple était le contre-pied exact de celui-ci. Il se composait d’une grande femme à l’air dur, insolent, maussade, et d’un tout petit garçon.

La grande femme était vêtue comme les porteuses à la mer, c’est-à-dire qu’elle avait un chapeau féminin, une redingote masculine et des bottes par dessous ses jupons. Toutes les diverses parties de cet étrange uniforme étaient dans un état de délabrement convenable, le chapeau surtout portait de nombreuses traces de coups de vent, — qui étaient peut-être des coups de poing. Elle se nommait Madge, avait passé la quarantaine et fumait dans une pipe courte à vaste fourneau.

Son cavalier n’était autre que le petit Snail, frère de Loo-la-Poitrinaire.

Bien que ce quadrille ne fût pas, à tout prendre, des plus brillants, son entrée fit révolution dans le personnel de La Pipe et le Pot. La tavernière, Peg Witch, horrible vieille comme il en croît dans les boues de Londres et non pas ailleurs, appela son aide Assy, et se précipita vers la case que les nouveaux arrivants venaient de choisir.

— Bonjour, sorcière Peg, dit Snail d’un ton de gentleman ; bonjour, Assy-la-Rousse ; saluez ma femme Madge et ma sœur Loo, pardieu ! saluez mon beau-frère Mich… Et du gin ! et de l’ale et de tout ce qu’il y a dans votre sale bouge, damnées !… C’est moi qui paie !

— Bien, mon petit monsieur Snail, répondit Peg en saluant à la ronde.

— Je ne suis pas petit ! s’écria Snail avec colère et en frappant la table boiteuse de son faible poing ; — je suis plus grand que ma sœur Loo, qui est la femme de Mich… et Mich a cinq pieds six pouces… — Du gin, fiancée du bourreau !

Peg Witch salua de nouveau, sourit et s’en fut chercher à boire.

D’ordinaire, les reines de taverne ne dérogent point ainsi et restent inamovibles derrière le comptoir ; mais l’étiquette était chose inconnue à La Pipe et le Pot, et Peg Witch n’était pas une femme comme il faut, dans le genre de mistress Burnett des Armes de la Couronne, pour faire ainsi des façons avec ses pratiques.

— As-tu soif, Loo ? demanda Snail  [13].

— J’ai toujours soif, répondit Loo ; — donne-moi du tabac, Mich.

— Vois-tu, Mich, reprit Snail, je veux te faire un sort puisque tu es l’homme de ma sœur, — à qui je tiens lieu de père, le nôtre étant un pauvre diable d’honnête homme.

— Ne parle pas du père, Snail ! dit Loo dont le front se couvrit d’un nuage ; c’est un brave vieux… Donne-moi du tabac, Mich.

— Bien, Loo, bien !… Le père est ce qu’il est… Mais pour ce qui regarde Mich, j’ai une place dans ma manche… Ma jolie Madge, voici le gin : un verre à la santé de votre homme !

Madge ôta sa pipe de sa bouche.

— Mon homme ?… répéta-t-elle d’un air étonné.

— Quelle belle voix elle a, cette petite Madge ! s’écria Snail en caressant le menton barbu de la porteuse à la mer ; — on dirait le basson des Horse-Guards… C’est moi qui suis ton homme, ma gentille… Que diable ! n’est-ce pas vrai cela ?

— C’est juste ! dit Madge, qui remit sa pipe à sa bouche.

— Et quel emploi veux-tu donc me donner, petit Snail ? demanda Mich.

— Je te brise les reins si tu m’appelles petit Snail, beau-frère… C’est entendu… Je veux te donner un emploi… Sais-tu aboyer, Mich ?

— Aboyer ?

— Oui… Moi je sais miauler… Écoute.

Snail mit tout-à-coup sa tête sous la table, et l’on entendit un miaulement aigu, prolongé, tout plein d’atroces cadences chromatiques.

La grande Madge se leva, tant l’illusion fut complète ; Mich regarda sous la table de la meilleure foi du monde, ce qui donna occasion à Loo de vider le verre de son amant d’un seul trait.

Ce ne fut pas tout, Peg Wich et Assy-la-Rousse s’élancèrent dans le comptoir, armées de manches à balais, pour chasser le prétendu matou qui poussait des cris si lamentables.

Le triomphe de Snail était complet.

— Du gin ! sorcière Peg ! dit-il, garde tes manches à balais pour le sabbat… Ma sœur Loo étrangle de soif et ma jolie Madge a le gosier sec comme… Allons ! comme n’importe quoi… Du gin !

— Donne-moi du tabac, Mich ! dit Loo dont la tête était déjà lourde d’ivresse.

— Tu vois si je sais miauler, beau-frère ! s’écria Snail. Sais-tu aboyer, toi ?

— Ce n’est pas un métier, cela, répondit le grand garçon en haussant les épaules.

— Oh ! ce n’est pas un métier !… Combien gagnes-tu, Mich, à décharger les allèges sur le port ?

— Deux shellings, pardieu ! c’est connu.

— Deux shellings… bien !… Et combien gagnes-tu dans ton métier de filou ?

— Parle bas, petit drôle…

— Je ne suis pas petit, de par le diable ! épais coquin que tu es… Combien gagnes-tu !..

— C’est selon… pas grand’chose.

— À boire, Mich, dit Loo ; — et du tabac.

— Pas grand’chose, reprit Snail qui mit la main dans son gousset et en retira les guinées d’Edward and C° ; — eh bien, moi, voilà ce que je gagne, beau-frère, sans compter les aubaines.

— À miauler ? dit Mich, dont les gros yeux exprimaient une stupéfaction complète.

— À miauler, mon beau-frère, à miauler comme un matou au mois de mars… Tiens, ma jolie Madge, je te donne une guinée… prends !

Madge en prit deux sans dire merci.

— Et moi ? demanda Loo.

— Toi, je te donne à boire… Eh bien, Mich ?

— Je voudrais savoir aboyer, Snail.

— Il faut apprendre… Vois-tu, Mich, au lieu de battre la pauvre Loo quand elle ne t’apporte pas le soir une couronne, tu lui donnerais un bowl de grog chaud, pour sa poitrine qui la tue, pauvre fille !

Il y avait une nuance de sensibilité vraie dans ces paroles du petit Snail, qui reprit bientôt d’un air fanfaron :

— Quand tu sauras aboyer, beau-frère, ma protection te vaudra l’emploi de Saunie l’Écossais ; — tu connais Saunie, le premier amant de Loo ? — qui est mort aujourd’hui… par accident.

— Mort ! répéta Loo d’une voix rauque ; — il n’y a plus de gin !

— Du gin, sorcière Peg ! ma sœur Loo a soif, et il faut humecter sa pauvre poitrine… Est-ce entendu, Mich ?

— C’est entendu… Je remplacerai Saunie.

On apporta du gin. Le quadrille but, fuma et but encore durant un quart d’heure environ. Au bout de ce temps, il se fit un mouvement dans la rue.

— L’ouverture ! dit Snail en se levant ; — viens-tu, Mich ?

— Allons, Loo ! cria Mich ; — debout, paresseuse ! debout, et travaillons !

Loo ouvrit ses yeux morts, puis les referma et mit sa tête sur la table.

— J’ai du feu là dedans, murmura-t-elle en montrant sa poitrine maigre et haletante.

— Pauvre Loo ! dit Snail avec attendrissement. — Je te paie sa soirée deux shellings, Mich… Laisse-la ici !.. Sorcière Peg, donnez du gin à la jolie Madge et à Loo tant qu’elles vous en demanderont… et que le diable, vous confonde, sorcière Peg !

Snail sortit précipitamment avec Mich et enfila au pas de course Before-Lane. Les deux beaux-frères se trouvèrent bientôt devant la façade de Covent-Garden dont les portes s’ouvraient en ce moment.


XVI


INVENTAIRE DE POCHES.


Lorsque Snail et Mich, son beau-frère, arrivèrent devant le théâtre, la scène avait complètement changé d’aspect. Toute la population des tavernes, tous les divers groupes épars naguère dans Long-Acre, Harte-Street, Russell et Before-Lane, s’étaient rués à la fois devant la façade. Il y avait cohue factice, foule dont la moitié à peine représentait des spectateurs sérieux.

L’autre moitié se composait de voleurs et d’agents de police, les premiers travaillant, les autres regardant avec ce calme imperturbable qui va si bien aux policemen de Londres.

C’était un pêle-mêle, un désordre étranges et tels qu’on ne croirait point qu’il pût exister dans une ville civilisée. Les voleurs travaillaient avec une adresse méritante, mais surtout avec un aplomb miraculeux. Les foulards changeaient de poche comme par enchantement. Les bourses tombaient des goussets percés dans des mains à propos tendues ; les montres s’en allaient avec les chaînes de sûreté et les breloques et jusques aux clés.

À ce moment où les portes viennent de s’ouvrir, c’est la foule qui entre, le public, ce qu’ailleurs on appelle les gens de rien. On ne voyait sous le péristyle que d’honnêtes boutiquiers et leurs moitiés. Le lecteur aurait pu y reconnaître avec une satisfaction que nous sommes faits pour apprécier, mistress Crubb, mistress Black, mistress Brown et aussi mistress Bloomberry ; peut-être mistress Dodd et mistress Bull étaient-elles perdues quelque part dans la cohue. Ce qu’il y a de certain, c’est que mistress Foote et mistress Crosscairn les cherchaient activement sans les pouvoir trouver.

Du reste, ces huit excellentes et discrètes personnes devaient se souvenir long-temps de la représentation allemande, car leur huit tabatières passèrent dans la poche des hardis filous, qui eurent soin de ne point crier gare. Snail, pour sa part, en récolta deux et s’en servit pour entretenir l’amitié qui régnait entre lui et la jolie Madge.

Mais il y avait là, ma foi, bien d’autres personnes de notre connaissance.

Voyez ! au plus fort de la foule, un homme se glisse. On dirait un serpent se coulant au milieu d’une haie vive ; Ses mains manœuvrent avec une rapidité prodigieuse. Où donc disparaissent, bon Dieu ! tous les objets qu’il s’approprie ? Il ne dédaigne rien : foulards, mouchoirs de coton, montres, pans d’habits qu’il coupe sans que leur propriétaire s’en doute le moins du monde ; tout lui est bon. Il trouve place pour tout : ses mains s’emplissent incessamment et sont toujours vides.

Suivez bien ! voici un policeman de mauvaise humeur qui le prend sur le fait, — flagrante delicto. — Notre homme se retourne et lui adresse un sourire très aimable.

— Bien charmé de vous rencontrer, monsieur Handcuffs, lui dit-il avec courtoisie ; — je pense que mistress Handcuffs est en bonne santé, comme je le souhaite… Je vous cherchais depuis huit jours pour vous faire un petit présent.

Le policeman sourit à son tour, tend la main et reçoit un souverain qu’il fait disparaître avec une adresse qui sent d’une lieue son ancien filou.

— Bien le bonsoir ! reprend notre homme, — et mes respects sincères à mistress…

Il poursuit paisiblement sa besogne interrompue. — Il prend, il prend toujours ! Encore une fois, quel est donc cet homme et dans quel gouffre s’enfouit le produit de sa piraterie ?

Eh ! qui serait-ce donc, lecteur, sinon notre ami Bob-Lantern, qui a cinq poches à son paletot, quatre poches à son pantalon, trois à son gilet et nous ne savons combien à sa chemise ? qui, sinon Bob, gagnant comme il peut sa pauvre vie, et travaillant pour Tempérance, — le cher cœur ! — que bien des lords voudraient avoir et qui mesure cinq pieds six pouces au plus bas !

La vie est durement chère et Bob n’a pas des représentations allemandes tous les jours.

Çà et là, se montrent aussi quelques uns de nos émeutiers des bureaux Edward and C° : mais la plupart, endimanchés et pourvus de grosses maîtresses fabuleusement altérées, boivent dans les tavernes voisines les guinées de M. Smith.

Mais nulle part vous ne découvririez les larges épaules et la haute taille de la belle Tempérance. Tempérance, modèle accompli de fidélité conjugale, comparable à Pénélope, à Creüse, supérieure à Lucrèce, ne se mêle point ainsi à la foule et boit solitairement une quantité incroyable de gin, dans l’atmosphère brûlante de la cave de Saint-Giles. Elle boit, la vertueuse épouse, voilà son seul et innocent passe-temps. Vous n’obtiendriez point ses faveurs au prix d’un trône…

Mais, à l’aide d’un pot d’old-tom, vous apporteriez très positivement le trouble au sein du ménage de Bob-Lantern.

Passons des filous au public.

Au plus fort de la cohue, voici une tête maigre et longue qui dépasse toutes les autres têtes de quatre bons pouces pour le moins ; elle est grave, soutenue par un col de crin et s’emboîte entre deux épaules que recouvre un frac bleu.

Cette tête appartient à notre digne ami, le capitaine Paddy O’Chrane.

Le capitaine prend ce soir du loisir. Il vient de boire un bowl de cold-without  [14], préparé comme il faut, par les mains de la fille qui a remplacé Susannah aux Armes de la Couronne. Il a son plus bel habit bleu à boutons noirs, il a sa plus jaune culotte chamois ; il est en bonne fortune.

En bonne fortune avec mistress Dorothy Burnett elle-même. Nous ne la pouvons point voir, parce que son rouge et gros visage est à un pied au dessous de la surface de la foule, mais elle est là, nous l’affirmons sur l’honneur, au bras du bon capitaine qui a grand’peine à retenir les marques de sa légitime fierté.

On entrait, cependant, mais on entrait lentement, et les voleurs avaient tout le temps de faire à loisir leur récolte.

— Patience, ma chère mistress Burnett, patience, Dorothy ! disait le bon capitaine ; — encore un petit quart d’heure et nous nous prélasserons dans deux bonnes places de galerie que j’ai louées, — Dieu me damne, Dorothy ! — au prix de deux shellings la pièce.

— Oh ! Paddy ! oh ! monsieur O’Chrane ! murmura mistress Burnett, — j’étouffe… Je donnerais six pences pour avoir de l’air !

Le capitaine, dont la tête recevait en plein le vent du soir qui ne pénétrait pas jusqu’à sa malheureuse compagne, enfouie dans la cohue, respira longuement et avec satisfaction.

— Où diable prenez-vous que l’air manque ici, Dorothy ? demanda-t-il ; le vent vous siffle dans les oreilles… Ah ! misérable drôle ! je t’y prends.

Ces derniers mots s’appliquaient à un personnage dont le capitaine venait de saisir la main dans sa poche. Il tenait ferme, mais ne pouvait point se retourner à cause de la pression de la foule.

— Messieurs, dit-il à ses voisins de derrière, — agissez en vrai Anglais, de par Dieu !… arrêtez-moi ce piteux coquin qui ne sait pas son métier, le diable m’emporte !

Personne ne répondit à cet appel, comme de juste. À Londres, la maxime : chacun pour soi est appliquée avec une rigueur inflexible.

— Dorothy ! s’écria le capitaine, dont le poignet commençait à faiblir ; dégagez votre bras, ou que Dieu vous confonde ! et tâchez de m’aider à retenir ce bandit.

Mistress Burnett essaya de se retourner et réussit à souffler comme une machine à vapeur, voilà tout.

Le filou, pendant cela, usant par une pression continue la force du poignet de Paddy, finit par lui faire lâcher prise et s’esquiva.

Le capitaine fouilla vivement sa poche.

— Le drôle n’en a pas eu le démenti ! grommela-t-il ; — je ne connais que ce coquin de Bob pour avoir un sang-froid pareil… Moi qui avais justement besoin de lui parler… Mon amour, on m’a volé mon foulard.

— Monsieur O’Chrane, répondit la tavernière, j’étouffe !

— Que le diable !… c’est-à-dire, mon amour, je vous plains sincèrement… Ce foulard m’avait coûté une demi-couronne dans Field-Lane, vous savez, mon amour ?

— Eh bien ! monsieur O’Chrane, je dis que Dieu vous a puni… Tous les foulards qu’on vend dans Field-Lane sont des foulards volés… J’étouffe, monsieur !… Et si vous achetiez vos mouchoirs dans d’honnêtes maisons, comme par exemple chez ma cousine mistress Crubb, ou bien encore…

— Ou bien encore chez le diable, madam !

— J’étouffe, monsieur !

Le capitaine Paddy O’Chrane et sa compagne mettaient à ce moment le pied sur le dernier degré du perron. Le supplice de la rouge tavernière touchait à son terme. Elle allait bientôt pouvoir respirer à pleine poitrine l’air fade et chaud qui, dans une salle de spectacle bien emplie, se dégage du parterre et va suffoquer le cintre. Cette perspective la soulageait par avance, de même que la vue du rivage guérit, dit-on, du mal de mer.

Parvenu au sommet du perron, le capitaine Paddy se dressa de toute sa hauteur, ce qui n’est pas peu dire, et jeta un regard circulaire dans la foule au dessous de soi. Il ne vit point ce qu’il cherchait sans doute, car il gronda sourdement, releva son col de crin et se haussa sur ses pointes. Dans cette nouvelle position, il figurait assez bien un baliveau, débris oublié d’une futaie haut lancée, qui dresse son tronc maigre et droit au milieu d’un taillis trapu. Son regard erra long-temps parmi la foule sans plus de succès que là première fois.

— C’est une chose étonnante, sur ma parole ! grommela-t-il en se laissant lourdement retomber sur ses talons ; — étonnante ou le diable m’emporte !… Il n’y a pas un seul de ces pervers coquins dans la foule… Et à qui diable veut-on que je m’adresse, si ce n’est à ces chers garçons ?

— Je sens un peu d’air, monsieur O’Chrane.

— Bien Dorothy, fort bien… Moi, je sens encore une main dans ma poche ; mais, de par tous les diables, celui-là ne m’échappera pas.

Le capitaine avait en effet saisi la main d’un second filou et la serrait à la broyer.

Un miaulement où il y avait de la douleur et de l’ironie se fit entendre derrière lui, et presque en même temps deux dents aiguës et tranchantes comme des dents de brochet s’enfoncèrent dans la chair de ses doigts.

— Snail, abominable matou ! s’écria Paddy en faisant de convulsifs efforts pour se retourner, — de par l’enfer, je te tordrai le cou si tu ne lâches pas ma main !

— Fi, capitaine, fi ! — de par l’enfer ! — répondit Snail après avoir donné un dernier coup de dent. — N’avez-vous pas honte de venir au spectacle sans foulard !… Baissez la tête que je vous dise quelque chose.

— Je veux mourir si cette maudite vipère ne m’a pas mordu jusqu’au sang ! grommela Paddy qui pourtant se baissa ; — qu’as-tu à me dire, Snail ?

— J’ai à vous dire, capitaine… Tiens ! c’est mistress Burnett des Armes de la Couronne ! … Pas dégoûté, monsieur O’Chrane !… J’ai à dire… De par Dieu ! comme mistres Burnett est rouge, capitaine !

— J’étouffe ! dit machinalement la pauvre tavernière, qu’un flux de foule avait rejetée dans son état de quasi-asphyxie.

— Elle étouffe, capitaine ! répéta Snail ; il faut donner des coups de poing dans le dos aux personnes qui étouffent… C’est connu !

Et Snail frappa bel et bien la grosse aubergiste entre les deux épaules.

— Oh ! monsieur O’Chrane ! oh !… râla-t-elle suffoquée à la fois par le manque d’air et la colère.

La cohue riait aux alentours.

— Là ! dit Snail ; la respectable dame est soulagée et me doit un verre de gin gratis pour le moins… Quant à vous, capitaine, ajouta-t-il tout bas, j’ai à vous dire qu’il y a du fun, ce soir, pour sûr !

— Comment sais-tu cela, maître scamp (gamin) ?

— Je sais cela… Eh ! mais, je sais bien des choses, capitaine, allez… Et pour ce qui est du lark [15] de ce soir, comptez-y !… Tous les amis sont à faire l’amour et à boire dans les flash-houses de Drury-Lane et de Bow-Street. Turnbull mugit comme un bœuf dans le spirit-shop, auprès du station-house [16]… Il boit comme un trou à la santé du pauvre Saunie qui est mort… Il y a eu convocation en grand, capitaine, et je parierais Madge contre mistress Burnett que nous allons danser ce soir le vrai bal des larkers !

Paddy et la dame de ses pensées touchaient presque au seuil du théâtre.

— C’est bon, petit tas de boue, c’est bon, cher et charmant enfant ! dit le capitaine entre ses dents. — Tu pourrais bien avoir raison, et du diable si mistress Burnett ne serait pas mieux à son comptoir qu’ici… Enfin n’importe, s’il y a bal, nous danserons.

— À bientôt, capitaine, reprit Snail ; — je ne vous en veux pas, au moins, pour le foulard que vous avez oublié d’apporter… Bien des respects à mistress Burnett !

— Et où vas-tu comme cela ? demanda Paddy.

— À The Pipe and Pot, capitaine ; si vous avez besoin de moi, venez. Vous trouverez là Madge, — ma femme, — ma sœur Loo, Mich et d’autres.

— Bien, Snail, que le diable t’emporte, mon fils !.. Allons, Dorothy, mon amour, entrons, s’il vous plaît.

Dorothy ne demandait pas mieux. Elle lâcha un instant le bras du capitaine et passa le seuil. Paddy se préparait à la suivre, mais il était dit que cette soirée serait pour lui grosse d’incidents bizarres.

Au moment où il allait franchir le seuil, deux mains se posèrent lourdement sur ses épaules, et une voix inconnue murmura ces mots à son oreille :

— Je vous défends de vous retourner pour me voir, gentleman of the night !

Paddy s’arrêta et ne bougea pas. — Le rush (presse, queue) continua d’entrer et le sépara de mistress Burnett qu’il perdit de vue.

— Connaissez-vous lady B…, la maîtresse du duc d’York ? demanda la voix.

— Oui, milord.

— Si elle vient, au premier acte, dans la loge de S. A. R., vous descendrez au foyer, de suite après le tombé du rideau. — Au foyer, un homme vous abordera et prononcera le mot. Vous ferez ce qu’il vous dira.

— Oui, milord.

— Si elle ne vient pas au premier acte, vous attendrez le second : si, au second, elle n’est pas venue, vous attendrez encore…

— Oui, milord… Et quelle sera, s’il vous plaît, ma besogne ?

Les mains cessèrent de s’appuyer sur les hautes épaules de Paddy.

— Point de réponse ! grommela-t-il. — Du diable si je ne donnerais pas un shelling ou deux pour voir la figure de ce mystérieux coquin, — que je respecte, comme c’est mon devoir… Toujours des secrets ! Je ne suis pas curieux : mais si je ne savais que milords de la Nuit sont plus puissants qu’il ne faut pour me faire pendre, je trouverais bien moyen de voir clair en tout ceci.

— Paddy ! monsieur O’Chrane ! cria une voix lamentable sous le péristyle intérieur du théâtre.

— Bien, Dorothy, mon amour, gros robinet à gin ! répondit le capitaine : — Dieu me damne ! il faut bien faire ses affaires.

Et le bon Paddy entra sans oser se retourner pour voir le propriétaire de cette voix mystérieuse qui venait de lui parler à l’oreille.


XVII


LA QUEUE DES ÉQUIPAGES.


La foule était entrée. Une pluie fine et glaciale commençait à tomber. Il n’y avait plus devant le théâtre que quelques gens de police. Les filous avaient regagné les cabarets où ils trafiquaient maintenant des objets volés, soit entre eux, soit avec des receleurs que l’occasion attirait naturellement à cette foire ténébreuse.

Bob-Lantern vendit le foulard du capitaine deux shellings, et Snail retira trois couronnes de l’agrafe de mistress Burnett, qu’il s’était dextrement appropriée pendant sa conversation avec Paddy.

À presque tous les théâtres anglais, il y a trois entrées bien distinctes. La première, celle du public, a lieu à l’ouverture des bureaux : la seconde se fait une demi-heure après celle-ci : le gentle people arrive en voiture ; il y a rush d’équipages comme il y avait tout à l’heure rush de piétons.

Ici, l’avidité des coupeurs de bourse est violemment sollicitée, car la moindre aubaine serait excellente et mieux vaudrait fouiller un seul de ces nobles goussets que vingt poches bourgeoises ; mais les difficultés sont grandes et la plupart des voleurs ne se donnent même pas la peine de quitter les public-houses en entendant sur le pavé le tonnerre des équipages.

D’abord, il n’y a pas foule proprement dite, on ne se presse pas, on ne se pousse plus. Ensuite les grooms ont des cannes longues et flexibles qui prennent la mesure du dos d’un industriel suspect avec une facilité singulière ; ensuite, les policemen, si mous, si indolents lorsqu’il s’agit du public, s’éveillent un peu pour protéger milords et miladies. — Il ne faudrait point pourtant s’exagérer ce dernier obstacle, car, dormant ou éveillé, le policeman est presque toujours une fort maussade inutilité [17].

Quoi qu’il en soit, quelques voleurs, jeunes pour la plupart, hardis, adroits au degré suprême, et à qui l’expérience, aidée de deux ou trois lustres passés à Newgate, n’a pas encore appris à dédaigner la chevaleresque maxime : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ; » quelques filous impubères, disons-nous, se risquent entre les équipages, s’approchent des gentlemen sous un prétexte, avertissent les ladies qu’elles perdent quelque chose, etc., etc., et parviennent parfois à conquérir une cassolette, un mouchoir brodé, une montre, le tout assaisonné d’un nombre décent de coups de cannes.

Il va sans dire que Snail occupait une place distinguée parmi les jeunes aventuriers dont nous venons de parler.

La troisième entrée enfin, l’entrée à demi-prix est un privilège accordé aux dernières classes du peuple. Elle a lieu de neuf à dix heures, et nous aurons à nous en occuper plus tard.

Une des premières voitures qui s’arrêta devant le péristyle de Covent-Garden fut celle de lady Campbell. Miss Mary Trevor et sa tante mirent pied à terre sans encombre et montèrent les degrés du perron.

— Avancez, cocher ! prenez tour…

— Prends tour, maraud ! s’écria du fond d’un autre équipage une voix flûtée et grasseyante. — Ma toute belle, — je parle sérieusement, — ce drôle est capable de laisser passer avant nous cet ignoble cab [18] !

Le marche-pied tomba ; la portière s’ouvrit et M. le vicomte de Lantures-Luces descendit avec précaution. Il tendit la main.

— Vicomte, je cherche mon flacon dit une voix brève et cavalièrement timbrée, à l’intérieur.

— En vérité, charmante, en vérité !…

Le vicomte bondit, rentra dans sa voiture et trouva le flacon. Cela fait, il redescendit et tendit de nouveau la main.

— Je suis sûre, vicomte, dit la voix cavalière, que vous avez égaré mon éventail !

Le vicomte rebondit, escalada le marchepied et fut assez heureux pour trouver l’éventail demandé.

— Allons, diva mia ! dit-il, donnez-moi votre main, je vous prie !

— C’est une chose terrible, vicomte ! s’écria la voix cavalière avec pétulance — mon mouchoir a disparu.

Lantures-Luces, avec une patience admirable se replongea une troisième fois dans l’équipage, et remit le mouchoir aux mains d’une dame assise sur la banquette du fond. — À quelque chose malheur est bon. S’il n’avait pas fait ce mouvement, ses breloques eussent passé dans la poche du petit Snail qui avait déjà la main dessus.

— Charmante, dit le vicomte en redescendant, allez-vous me faire la grâce de me donner votre jolie main ?

— Avancez donc, God by ! — cria le cocher du cab, lequel attendait, pour débarquer sa pratique, que ces façons eussent pris terme.

La pratique, paraîtrait-il, n’était pas moins impatiente que son cocher, car elle lui arracha le fouet des mains et allongea aux deux chevaux un coup en estafilade qui indiquait un véritable bras de sportman.

Les deux chevaux se lancèrent, et l’automédon du vicomte ne put les empêcher de faire en avant deux ou trois pas qui laissèrent le passage libre. — La dame se prit à pousser des cris perçants.

— Qu’avez-vous, charmante, qu’avez-vous, cara mia ? s’écria Lantures-Luces. — Vous êtes, monsieur un brutal ; je parle sérieusement. Voici ma carte, monsieur ! — Il jeta sa carte dans le coupé. — Ne vous effrayez pas, chère belle… et veuillez me faire la grâce de me donner votre jolie main.

Cette fois, la dame exauça la prière du petit Français, mit sa main gantée dans la sienne, et, repoussant le marche-pied d’un coup de jarret qui fit violemment osciller la voiture, elle se trouva portée d’un seul bond à trois pas au delà de Lantures-Luces, sur l’une des dernières marches du perron.

Un groupe de dandies qui s’était rassemblé sous le péristyle se prit à battre des mains en disant :

— Brava ! brava ! la Briotta !

— Charmante ! murmura Lantures-Luces étourdi ; ma parole d’honneur, charmante !… je parle sérieusement.

Snail, changeant de tactique, sollicita doucement un cordon de soie qui correspondait au lorgnon du vicomte. Le lorgnon sortit à moitié du gousset.

Pendant cela, le gentleman du cab était descendu et comptait tranquillement avec son cocher.

La Briotta, légère et folle fille, prit un nouvel élan et s’en fut tomber au milieu du groupe fashionable.

— Diable ! dit Lantures-Luces dont Snail venait de voler le binocle, et qui ne s’en apercevait pas, exclusivement occupé qu’il était de sa volage diva.

À ce même moment, Snail, en possession de son butin, voulut naturellement s’esquiver, mais un policeman, le bâton levé, lui barra le passage. De l’autre côté, le gentleman du cab s’avançait gravement vers Lantures-Luces, sans doute pour lui demander raison de son apostrophe.

Voici ce qui arriva.

Le policeman, impatienté des feintes de Snail qui cherchait passage en se jetant à gauche puis à droite, laissa enfin retomber sa lourde baguette plombée. Snail l’évita en miaulant ; la baguette s’en fut tomber d’aplomb sur l’épaule du gentleman.

— Goddam ! dit stupidement l’agent de police.

Le gentleman recula d’un pas, boutonna d’un mouvement rapide son frac élégant et porta ses deux poings à la hauteur de l’œil. Le policeman eut l’air d’avoir envie de soutenir le choc, mais la lanterne d’un équipage ayant éclairé par hasard le visage de son adversaire, il s’enfuit comme s’il eût eu le diable à ses trousses.

— Hé ! s’écria Lantures-Luces, c’est ce cher Brian de Lancester… Ah ! ah ! vive Dieu ! messieurs, avez-vous vu quelque chose de plus drôle ? comme ce policeman a pris ses jambes à son cou !… Très cher, je voudrais savoir boxer comme vous pour punir un manant qui a fouetté tout à l’heure mes chevaux, au risque de briser notre chère idole, Briotta la diva.

— C’est moi, dit Brian qui redressait avec soin les revers déboutonnés de son frac.

— N’en parlons plus alors, très cher ! s’empressa de dire Lantures-Luces — que diable ! vous êtes assez de mes amis pour vous permettre…

Le vicomte pirouetta.

— Bonsoir, Brian ! s’écria l’Italienne en quittant le groupe de dandies pour s’élancer vers M. de Lancester ; — il n’y a que vous d’amusant à Londres, mon ami… Venez-vous pour me voir danser ?

— Pas flatteur ! murmura Lantures-Luces ; — non !… pas flatteur, ma foi !

Brian et la danseuse échangèrent une virile poignée de main.

— Je viens pour moi, madame, répondit ensuite Brian.

— Pas poli ! pensa le vicomte ; non !… pas poli, ma foi !

Le groupe des dandies fit grande fête à Brian de Lancester. La danseuse plantant là le vicomte qui l’avait amenée, se suspendit bon gré mal gré au bras de ce nouveau venu, qui allait en cab, mais qui semblait occuper dans l’échelle du fashion une magnifique et fort enviable position.

C’était un homme de trente-cinq ans environ, maigre, mais bien constitué, d’une taille au dessus de la moyenne, élancée à la ceinture et carrée aux épaules qui avançaient un peu et se portaient trop haut. Ses traits, admirablement modelés et dont les contours semblaient fouillés au ciseau, avaient cet aspect glacial et compassé des visages anglais de pur sang ; mais dans le regard grave de son œil vert de mer, veiné de noir, il y avait une audace sans mesure, tenant presque de l’effronterie, et quelque chose de froidement railleur, en opposition directe avec l’expression ordinaire d’un regard britannique. Son front haut, large, pur et noblement dessiné, relevait puissamment l’effet de cette physionomie qu’adoucissait une charmante chevelure blonde, molle, bouclée, et où n’avait certes jamais passé le fer indigne du coiffeur.

Pour beaucoup, Brian de Lancester n’eût point été un bel homme, mais certaines femmes le proclamaient un homme charmant, ce qui vaut mieux, et d’autres femmes, rendues plus discrètes par une position plus relevée, pensaient tout bas ce que les premières disaient tout haut. C’était, du moins, pour tout le monde, et cela se voyait de reste sur son visage, un homme énergique et hardi. C’était de plus, malgré son enveloppe de glace, un homme fougueux à sa manière, fougueux jusqu’à la passion, — mais ceci par intervalles et par boutades.

C’était encore un homme original : un eccentric man.

Dieu sait qu’il nous faudrait de longues pages, spéciales, étudiées, consciencieuses, éloquentes, pour expliquer, ne fût-ce que sommairement, le monde d’idées qui se cache sous ce mot sans prétention à l’euphonie et fort laid en soi : eccentric man. Le caractère de l’Honorable Brian de Lancester, pour ceux de nos lecteurs qui daigneront le suivre, expliquera mieux le mot et la chose que toute espèce de dissertation.

Lantures-Luces, Brian et les dandies entrèrent de compagnie. La danseuse alla prendre la porte réservée aux artistes.

Ce fut à ce moment que l’équipage de lady Ophelia s’arrêta devant le péristyle. L’homme, qui avait passé par derrière au capitaine Paddy et qui semblait guetter l’arrivée de quelqu’un, caché derrière l’angle saillant d’une maison, écrivit à la hâte quelques mots au crayon sur une page de ses tablettes, la remit avec un shelling à l’un des aventuriers qui croisaient sur la place et lui désigna Rio-Santo descendant de voiture. Comme nous l’avons vu, le message arriva à son adresse.

Madame la princesse de Longueville et sa tante, madame la duchesse douairière de Gêvres, étaient arrivées depuis quelques minutes.

Le premier acte était près de finir, et la salle de Covent-Garden présentait ce soir-là un fort brillant aspect. Toutes les loges, d’ordinaire désertes ou mal occupées, resplendissaient de magnifiques parures, et il y avait du beau monde (gentle folk) jusques aux galeries.

Nous croyons absolument indispensable de donner ici quelques détails touchant la position de nos personnages dans la salle.

Dans la première loge, sur le théâtre, à gauche (répondant aux avant-scènes des théâtres de France), il n’y avait personne. Cette loge attendait S. A. R. milord duc d’York, dont elle était la propriété ; la loge voisine était occupée par lady Campbell et sa nièce, la suivante par madame la princesse de Longueville et sa tante. De l’autre côté du théâtre, on voyait, dans la première loge, lady Ophelia et Rio-Santo ; dans la seconde un vaste écran interceptait la vue des personnages qui pouvaient s’y trouver ; la troisième était occupée par des dames.

Aux loges de face, nous eussions reconnu bien peu de visages. Mais nous pouvons dire tout de suite au lecteur que ce monsieur, pâle, sombre, ennuyé, fatigué, maussade, qui semble regarder fort attentivement le plafond de sa loge et ne point faire attention à autre chose, est milord comte de White-Manor, frère aîné de Brian de Lancester, et maître de l’honnête M. Paterson, l’intendant qui fait des affaires avec Bob-Lantern.

Au rez-de-chaussée, à gauche, sous la loge du duc d’York, il y avait une immense baignoire, formée de deux loges dont on avait mis bas la cloison. Dans cette loge s’agitait M. le vicomte de Lantures-Luces, au milieu des dandies que nous avons rencontrés sous le péristyle.

Enfin, aux galeries supérieures, le bon capitaine Paddy O’Chrane, droit et raide, élevait sa titus à deux pieds et demi au dessus des bandeaux pommadés de la rouge mistress Burnett, dont la robe détachée, grâce à Snail qui avait volé son agrafe, permettait à ses formes de se montrer dans toute leur effrayante majesté.

Paddy, tout en répondant comme il convient à un Irlandais galant et bien appris aux questions de mistress Burnett touchant le spectacle et les acteurs, ne perdait pas un instant de vue la loge du duc d’York. Cette loge restait déserte et le bon capitaine put croire un instant que l’entr’acte suivant se passerait pour lui dans les douceurs d’une conversation intime avec la tavernière aimée.

Mais au moment où le rideau se baissait, la porte de la loge s’ouvrit avec fracas, et lady Jane B… y fit son entrée, couverte de diamants, sous les feux croisés de cent fashionables binocles braqués sur la personne de Sa Seigneurie.

Paddy poussa un profond soupir.

— Mon amour, dit-il ; ma chère mistress Burnett, — que diable ! — ne mangeriez-vous pas une orange avec plaisir ?

— En avez-vous, monsieur O’Chrane ?

— Je vais en aller chercher, madam, ou que je sois damné !

Et le capitaine quitta précipitamment sa place, laissant sa compagne stupéfaite d’un empressement aussi inusité.

— C’est une bonne pâte d’homme que ce M. O’Chrane, pensa-t-elle, mais j’aurais mieux aimé un verre de rhum.

Paddy, au lieu d’aller chercher des oranges, descendit tout droit au foyer. Il n’avait pas fait trois pas encore, lorsqu’un homme, qu’il ne connaissait point, lui barra le passage et le toisa de la tête aux pieds.

— Capitaine Paddy ?… murmura cet inconnu après examen fait.

Puis il lui toucha légèrement la poitrine de son doigt tendu en disant :

Gentleman of the night.

Paddy s’inclina respectueusement.

L’inconnu le prit à l’écart dans une embrasure. Ils causèrent environ dix minutes.

— Il y a des hommes de la famille dans tous les cabarets des environs, dit le capitaine au bout de ce temps ; — je vous trouverai cela.

— Un homme adroit !…

— Une anguille !… Soyez sans inquiétude, milord.

L’inconnu mit un doigt sur sa bouche et se retira.

Paddy poussa un second soupir.

— Du diable si mistress Burnett ne serait pas mieux à son comptoir qu’ici ! murmura-t-il ; — mais qui choisirai-je de ce boueux misérable de Bob, le pauvre ami, ou du cher enfant, le petit Snail… une immonde créature !… Lequel prendre ?


XVIII


UN ENTR’ACTE.


Au tomber du rideau, un mouvement général eut lieu dans la salle, en même temps qu’un murmure s’élevait de toutes parts. Le parterre se mit à causer ; les galeries commencèrent une multiple et bruyante conversation ; les loges se firent des visites. Il n’y avait peut-être dans toute la salle que la pauvre mistress Burnett qui ne pût communiquer à personne les impressions qu’avait produites en elle la musique allemande et le talent de ses interprètes. Mais elle vivait d’espoir et pensait que le galant capitaine Paddy O’Chrane reviendrait bientôt avec des oranges.

La loge la plus bruyante était, sans aucune espèce de contradiction, la grande baignoire qui contenait Lantures-Luces et les dandies. De cette loge partaient à chaque instant, des exclamations qui s’efforçaient d’être originales et spirituelles, des épigrammes gros-salées et d’extravagantes offres de gageures. — Lantures-Luces se mêlait peu à la conversation. Il lui manquait deux choses : la signora Briotta, qu’il tâchait d’afficher et qui lui échappait par chaque tangente, et son lorgnon en paire de ciseaux, son cher lorgnon dont il sentait bien douloureusement la perte.

Rio-Santo, qui s’était rendu dans la loge de lady Campbell où il avait sa place, revint, en faisant ses visites, vers la comtesse. Il s’appuya sur le dos de son fauteuil et promena son binocle par la salle avec indifférence.

— Mais je ne me trompe pas ! dit-il tout-à-coup avec un air de joyeux étonnement ; — voici madame la princesse de Longueville !

— Où ? demanda la comtesse.

— Là bas, madame, à côté de miss… à côté de lady Campbell… Vous permettez que j’aille lui offrir mes hommages : je l’ai connue beaucoup à Paris.

— Qu’elle est belle ! dit involontairement Ophelia.

— Elle passait pour être la plus belle femme du faubourg Saint-Germain, qui est le lieu du monde où l’on rencontre le plus de belles femmes, répondit Rio-Santo en saluant pour se retirer.

La comtesse le suivit un instant de l’œil et reporta ses regards sur Susannah.

Celle-ci était réellement éblouissante. Elle portait une robe de velours bleu foncé dont la nuance ne se révélait que par les reflets d’azur qui couraient le long des arêtes de chaque pli et vers le sommet des profils. Cette couleur mate et sombre faisait ressortir la chaude carnation de ses épaules et mettait en relief les contours exquis de sa gorge demi-nue, sur laquelle une magnifique agrafe de diamants faisait glisser par intervalles de blanches et rapides lueurs. Ses beaux cheveux noirs, domptés par la main d’une camériste habile, tombaient maintenant en masses symétriques et comme affaissées sous le poids de leur luxuriante abondance. Çà et là, sous une boucle agitée, ou parmi les tresses qui s’enroulaient à quadruple tour sur son peigne d’or, on voyait scintiller l’éclair d’un diamant, comme on voit par les nuits noires d’automne briller sous quelque massif de verdure le thorax phosphorescent d’un lampyre.

Et puis toute cette mort du désespoir ou de l’apathie avait disparu sans laisser de trace. La belle statue vivait maintenant ; elle vivait plus et mieux qu’autrui. Autour de son front de reine il y avait comme une auréole d’intime et vague jouissance. Son regard brûlait sous l’arc renversé de ses grands cils de soie. Sa pose n’avait plus seulement cette grâce immobile que peut chercher et trouver un sculpteur ; c’était un véritable réveil : Galathée avait frémi, mais elle avait frémi avant le baiser de Pygmalion.

Car ce divin sourire, il n’avait fallu que l’espoir pour le faire éclore, ce feu de l’âme qui jetait son éclat jusqu’à l’œil, il n’avait fallu que l’espoir pour l’allumer.

Susannah attendait. — Et que le luxe lui semblait enivrant et doux ! Et quels suaves enchantements elle avait recueillis parmi cette harmonie d’Allemagne qui glisse, bruyante, vide, incomprise, sur le dur épiderme de nos tympans britanniques !

Elle n’avait point aperçu encore Brian, qui écoutait, distrait et froid, juste au dessous d’elle, les pauvres lazzi de Lantures-Luces et les gageures folles de ses compagnons ; mais elle savait qu’elle allait le voir, lui parler…

Comment ? — Susannah ne se demandait point cela. Elle pouvait, à l’occasion, rivaliser de perspicacité avec un diplomate ; mais elle pouvait aussi parfois croire à l’aveugle comme les enfants. Ceci était un peu le résultat de sa nature et beaucoup celui de l’étrange école où le hasard avait mis son enfance.

Nous saurons l’histoire de Susannah.

La comtesse ne pouvait point détacher d’elle son regard.

— Qu’elle est belle, mon Dieu !… qu’elle est belle ! murmura-t-elle encore.

La pauvre Ophelia rapportait tout à son unique pensée. Chaque femme lui était une rivale. La beauté de cette nouvelle venue lui mit au cœur un navrant effroi en même temps qu’une sorte de jalousie rétroactive.

— Il l’a connue, pensait-elle. — Et quel empressement à la revoir !

La loge de madame la princesse de Longueville s’ouvrit, et Rio-Santo entra.

Susannah leva sur lui un regard indifférent. Ce n’était pas lui qu’elle attendait. À ce regard, Rio-Santo répondit par un autre, perçant, froid et scrutateur. La belle fille, habituée à ne s’étonner de rien, ne put soutenir ce coup d’œil puissant et bizarre qui sondait, qui fouillait, qui retournait son âme. Un poids se suspendit à ses cils ; sa paupière tomba sous l’effort d’un trouble invincible. Elle sentit quelque chose comme de la crainte et du respect devant cet homme qu’elle n’avait jamais vu pourtant et dont elle ne connaissait point le nom.

Au moment où elle baissait les yeux, un nuage passa sur le front hautain de Rio-Santo. Il sembla chercher parmi ses abondants souvenirs — peut-être quelque ressemblance lointaine, peut-être…

Mais on perdrait sa peine à vouloir analyser sans cesse les mobiles impressions de cette nature où l’intelligence et le cœur semblaient soutenir une lutte de hâtive vitesse, de cet homme qui dévorait la vie par les deux bouts et par le milieu, jouissant avec les sens, avec la mémoire et avec l’espérance, appelant sans relâche le passé ou l’avenir pour prêter aide au présent, qui ne suffisait point à son appétit de vivre.

La vieille Française cependant s’agitait et faisait force démonstrations. Rio-Santo la salua d’une façon équivoque et qui contrastait étrangement avec la distinction habituelle et exemplaire de ses manières. Ensuite il s’avança vers Susannah qui releva timidement ses grands yeux noirs. Il lui baisa la main.

— Madame la princesse, dit-il, veut-elle bien me permettre de lui offrir mon respectueux hommage ?

— Le marquis de Rio-Santo, ma chère enfant, ajouta la duchesse de Gêvres en guise de présentation.

Susannah s’inclina et dit à voix basse :

— On m’a dit bien des choses, monsieur… Je me souviens de quelques unes ; j’apprendrai les autres…

— Je ne vous comprends pas, madame, interrompit en souriant Rio-Santo. J’étais venu pour vous parler de Paris.. Quelles nouvelles de France, s’il vous plaît ?

— Le marquis ne sait rien, mon ange ! glissa la duchesse à l’oreille de Susannah.

— Je croyais qu’il était le maître que je dois servir, balbutia la belle fille en rougissant.

La duchesse fit un signe d’énergique négation, et Susannah baissa de nouveau les yeux, mais pas assez vite pour qu’on n’y pût lire l’expression d’un doute.

Rio-Santo la contempla encore durant une minute.

— Madame, dit-il ensuite à la Française qu’il avait attirée au fond de la loge, — trouvez sur-le-champ un prétexte pour faire retraite… Il faut que cette jeune fille soit seule quand je reviendrai dans cette loge.

Cela dit, il salua Susannah et sortit.

Madame la duchesse douairière de Gêvres fut peut-être un peu blessée de ce brusque congé, mais il n’y parut point.

— Ma chère enfant, dit-elle, — j’aurais voulu rester près de vous pour vous guider et vous soutenir, mais je me sens sérieusement indisposée, et, à mon âge, il faut de la prudence… Je vais vous laisser seule, Susannah ; souvenez-vous bien de mes instructions… Obéissez aveuglément à tout homme, — fût-il un mendiant de la rue, — qui prononcera à votre oreille les paroles que je vous ai dites.. N’oubliez pas que vous venez de France et parlez comme la veuve du prince Philippe de Longueville, mon malheureux neveu… Quant au marquis, ma fille, plus d’indiscrétion, je vous supplie !… Le marquis n’est pas des nôtres, et…

— Madame, interrompit Susannah, ne verrai-je pas bientôt Brian de Lancester ?

La vieille Française se prit à sourire.

— Patience, ma toute belle, patience ! répondit-elle vous le verrez bientôt et vous le verrez long-temps… Au revoir, ma fille… courage ! et bien du plaisir avec l’Honorable Brian de Lancester !

Madame la duchesse douairière s’enveloppa dans sa douillette. Susannah resta seule.

Rio-Santo était revenu vers lady Ophelia. Il s’assit auprès d’elle et ouvrit la bouche pour parler, mais, — chose à coup sûr fort étrange, car il ne fallait pas peu pour intimider Rio-Santo, — il hésita et sembla chercher ses paroles.

C’est qu’il allait tenter une démarche hardie et peut-être sans précédent chez notre aristocratie, esclave de l’usage et sanglée sans cesse dans l’étroit corset de l’étiquette nationale. C’est que, si grand que fût l’amour de la comtesse, les premières paroles de Rio-Santo devaient révolter en elle, il le savait, tous les instincts de sa fierté d’Anglaise et de lady. — Or, ce sont là choses périlleuses à soulever, car souvent, chez nos dames, ces instincts sont plus forts que l’amour.

Aussi le marquis sentant pour ainsi dire le terrain trembler sous ses pas, hésitait et gardait le silence.

Les femmes qui aiment devinent. La comtesse vint à son secours.

— Auriez-vous quelque chose à me demander, milord ? dit-elle.

— Oui, milady, répondit Rio-Santo dont le malaise fut légèrement diminué par cette avance ; — j’ai une grâce à vous demander… un service, futile en apparence, et qui, en d’autres pays, serait la chose du monde la plus simple, mais qui, eu égard à vos mœurs anglaises…

— Ne savez-vous pas, milord, que je ne refuserai point ?

Rio-Santo devait s’attendre à cette réponse, et pourtant elle lui causa une sensation pénible.

— Certes, madame, dit-il, je crois à votre bonté sans bornes. Je vous demanderais sans crainte un important service ; mais il est des bagatelles… Je crois, voyez-vous, que j’ai beaucoup trop tardé à vous dire ce dont il s’agit… Madame la princesse de Longueville, dont j’ai mis souvent à contribution à Paris la charmante hospitalité, se trouve seule ici avec sa tante, madame la duchesse de Gêvres, dont la mauvaise santé neutralise le bon vouloir… Tenez ! la voici seule maintenant dans sa loge et je voudrais gager que madame la duchesse a été forcée de se retirer… — Je serais bien heureux, milady, si vous daigniez me venir en aide pour acquitter envers la princesse ma dette de courtoisie… J’aurais l’honneur de vous la présenter…

— Ici, milord ? interrompit Ophelia.

— Si vous voulez bien le permettre milady.

— Non, milord… cela ne peut se faire ainsi… les convenances…

— Vous me refusez ! dit Rio-Santo avec reproche.

La comtesse se leva.

— Milord, dit-elle, veuillez me donner votre bras ; pour acquitter comme il faut votre dette, il est bon que les premiers pas soient épargnés à l’étrangère… Vous me présenterez à madame la comtesse de Longueville, et j’aurai l’honneur de lui offrir ma loge, milord.

Santo-Rio baisa la main d’Ophelia avec une véritable reconnaissance, et la comtesse se trouva payée par le caressant amour qu’il mit dans son regard.

Quelques secondes après, la comtesse et Rio-Santo entraient dans la loge de Susannah. Celle-ci se leva, et au grand étonnement du marquis, qui venait de la voir timide et embarrassée, elle fit les honneurs avec une grâce simple, mais parfaite. Elle répondit aux avances de la comtesse comme il convient et de manière à soutenir la vieille réputation de cette noblesse de France qu’elle était censée représenter et qui passe à raison ou à tort pour la plus courtoise de l’univers.

Si le marquis de Rio-Santo avait un intérêt personnel et sérieux à ouvrir pour Susannah les portes closes du grand monde britannique, il dut vivement s’applaudir. Le résultat dépassait toute attente. Deux dames, — une princesse et une comtesse, — présentées l’une à l’autre par un homme, — à Londres !

C’était un travail herculéen, un miracle accompli !

Et maintenant tout était dit. Le premier pas franchi, plus d’obstacles. Au bras de la comtesse de Derby, Susannah pouvait entrer partout, car elle portait titre de princesse ; et primer partout, car elle était belle entre les plus belles.

Mais, sans lady Ophelia, son titre de princesse eût été comme ces clés d’or qui ne s’adaptent à aucune serrure. Il faut être présenté. C’est la règle, c’est l’axiome, c’est le pivot raide, éternel, lourd à virer, autour duquel tourne incessamment l’échafaudage entier de l’étiquette anglaise.

Mais, encore une fois, tout était dit. Susannah, la fille du juif pendu, entrait de plain-pied dans ce palais de l’aristocratie, au seuil duquel se damnent, sans le pouvoir jamais franchir, tant de plébéiens millionnaires.

Rio-Santo prit congé lorsqu’il eût ramené ses deux dames à la loge de la comtesse.

Susannah s’assit. Tout aussitôt, les quinze ou vingt lorgnons de la grande loge du rez-de-chaussée se braquèrent impétueusement sur elle, et l’on entendit toutes sortes d’exclamations admiratives, jointes à des offres de parier ; — qu’elle n’avait pas vingt ans, — qu’elle était Italienne ; — qu’elle avait plus de cheveux que la Briotta, — que son agrafe valait deux mille livres, etc., etc.

Lantures-Luces aurait bien voulu parier et surtout parler, mais il avait perdu son binocle en paire de mouchettes. — Et qu’était Lantures-Luces sans son binocle en fer à papillottes ?

— Je connais les cheveux de la Briotta ! dit-il seulement avec discrétion ; — je parle sérieusement… ce sont de beaux cheveux !… Je ne vois pas cette lady, sans cela, je parierais tout ce qu’on voudrait. Mais j’ai confiance en ce cher Brian… Brian, vive-Dieu ! très cher, dites-moi votre avis sur les cheveux de cette belle inconnue… Voyons !

Brian de Lancester était dans l’ombre, au fond de la loge où il bâillait avec enthousiasme.

Quelqu’un de vous a-t-il aperçu milord mon frère ? demanda-t-il au lieu de répondre à la question de Lantures-Luces.

— Je n’ai pas mon lorgnon, très cher, répliqua ce dernier.

Les autres répondirent négativement, et l’un d’eux ajouta :

— Est-ce que vous voulez lui payer sa rente ce soir, Lancester ?

— Je suis venu pour cela, messieurs.

Il se leva et se pencha vers le devant de la loge.

— Une admirable femme ! dit-il en apercevant Susannah.

— À la bonne heure ! s’écria le vicomte ; maintenant, je jurerais qu’elle est ravissante… J’ai une confiance aveugle en ce cher Brian.

— Au revoir, messieurs, dit celui-ci ; je vais chercher milord mon frère.

— Pauvre comte ! reprit le dandy lorsque Brian fut parti, — savez-vous, messieurs, qu’à la place de lord de White-Manor ce diable de Brian me rendrait fou !

— Il y aurait de quoi.

— Brian le mène bon train, pardieu ! dit un autre, et c’est bien fait !

On se remit à parler sport, danseuses, ladies, gilets, champagne, cravaches, etc.

Susannah et la comtesse étaient restées seules et en présence. De la part d’Ophelia, il y avait certes bien des motifs de préventions défavorables contre cette femme qui lui était ainsi brusquement imposée, — que Rio-Santo avait connue et qu’il tenait tant à servir ; mais bien fou celui qui voudrait subordonner à des causes logiques ou seulement réelles ces sentiments spontanés, rapides, capricieux, qui sont en somme la femme ou, si mieux l’on aime, la conscience de la femme : son cœur et son cerveau. — La comtesse fut invinciblement et dès le premier abord attirée vers Susannah ; elles sympathisèrent tacitement avant d’avoir échangé d’autres paroles que les officielles banalités d’une présentation. Puis, lorsqu’elles se parlèrent, elles pensèrent toutes deux en même temps qu’elles s’aimeraient.

Elles causaient donc sans souci de l’attention que la salle entière portait sur la nouvelle venue et sans s’inquiéter des exclamations diverses partant de la loge infernale [19], comme l’appelait le petit Français Lantures-Luces, lorsque Brian de Lancester se pencha sur le devant de cette même loge pour regarder Susannah. La belle fille l’aperçut et s’arrêta au milieu d’une phrase commencée. Tout son être fut instantanément immobilisé. Le regard de Brian la frappa au cœur, à la tête, partout, comme fait le choc magnétique d’une torpille, touchant sous l’eau le corps nu d’un nageur.

La comtesse eut presque sa part du choc, tant il fut violent et subit ; elle remarqua la pâleur de Susannah, et, suivant curieusement son regard, elle vit Brian qui sortait de la loge infernale.

— Elle l’aime ! pensa-t-elle.

Car c’est là le premier, l’unique soupçon qui vienne à l’esprit d’une femme.

La comtesse garda désormais un discret silence et détourna la tête, laissant sa compagne s’isoler et se complaire en son émotion.

Du reste, on peut affirmer que ce soupçon doubla tout d’un coup sa sympathie, par cela même qu’il mettait Rio-Santo hors de cause, écartant ainsi le seul motif de froideur qui pût contrecarrer la naissante bienveillance de la comtesse.

Susannah, elle, s’attendait à voir entrer Brian de Lancester dans la loge. Ce fut donc avec un pénible étonnement qu’elle l’aperçut vis-à-vis d’elle, assis auprès de lady Campbell.

— Elle baissa la tête et devint triste.

— Il va venir, dit une voix à son oreille ; — bientôt !

Susannah se retourna. Il n’y avait personne derrière elle, mais le vaste écran qui fermait la loge voisine se prit à osciller et Susannah crut apercevoir, par l’ouverture que produisait à intervalles égaux le balancement de l’écran, l’insignifiant profil de l’aveugle Tyrrel.

Elle se pencha pour mieux voir, l’écran cessa d’osciller.

Cependant le bon capitaine Paddy O’Chrane, au lieu d’acheter les oranges promises à la rouge et trop crédule tavernière des Armes de la Couronne, descendit à pas comptés le grand escalier du théâtre et gagna le péristyle.

Tout en descendant, il se grattait fréquemment l’oreille droite, signe certain d’embarras, et mâchonnait entre ses dents une sorte de jérémiade, où les épithètes les plus contradictoires hurlaient de surprise en se voyant accolées au même nom. — Incidemment et en guise de ponctuation, il priait le diable, suivant son habitude, de le vouloir bien emporter.

Le diable faisait la sourde oreille, regardant à deux fois sans doute à se charger d’un Irlandais de six pieds de long sur six pouces de large, qui devait lui arriver tôt ou tard en enfer, franc de port.

Le capitaine traversa Bow-Street devant le théâtre et s’arrêta au coin de Before-Lane.

— Un homme adroit ! murmurait-il ; du diable si c’est difficile à trouver à cette heure aux environs de Covent-Garden !… moi-même, j’ai vu le temps, de par Dieu ! où j’étais aussi adroit qu’un autre… Mais un homme sûr… c’est autre chose !… Il y a ce coquin repoussant, mon vieil ami Bob, qui volerait la langue d’une femme bavarde avant qu’elle eût le temps de dire seigneur Dieu !… c’est, sur ma foi, la vérité pure !… Mais dites-lui donc de rapporter la langue… ou toute autre chose qu’il aurait volé… autant vaudrait lui redemander mon foulard !

Le capitaine hocha tristement la tête au souvenir de son foulard.

— Quant à ce misérable crapaud de Snail, l’aimable enfant, il est assurément impossible de trouver un animal plus pervers et plus nuisible… Il ira loin, je me fais sa caution, de par Satan ! Mais c’est bien jeune pour travailler en public, sous la lumière du lustre… Il est dit, — ou que Dieu me foudroie ! — que je ne pourrai pas conduire un soir mistress Burnett au théâtre sans qu’il arrive comme cela…

Le capitaine n’acheva pas. Il avait mis sans doute un terme à ses irrésolutions, car il enfila Before-Lane à grandes enjambées, pataugeant dans la boue et ressemblant de loin à un ibis d’Égyte trempant le bout de ses longues jambes dans l’historique et bienfaisant limon du Nil.

Il poussa du pied la porte chancelante de The Pipe and Pot et entra.

Le cabaret de Peg Wicth avait une apparence beaucoup plus animée que naguère, et Assy-la-Rousse courait gauchement de table en table, ne sachant auquel entendre.

Madge, impassible, la pipe à la bouche, le chapeau sur la tête, fumait, buvait et ne disait rien.

Mich avait ses deux coudes appuyés sur la table. Sa tête était nue. Une tumeur sanglante apparaissait au dessus de sa tempe et, de temps en temps, une goutte de sang pâle et blanchâtre coulait le long de ses cheveux trempés de sueur et tombait sur son épaule.

Snail buvait, miaulait, chantait, injuriait la sorcière Peg, baisait le rude menton de Madge et jetait le fond de son verre à la tête d’Assy-la-Rousse.

Dans un coin, Loo, stupéfiée par l’ivresse, dansait en chantant un refrain monotone et sourd. Personne ne prenait garde à elle. La pauvre fille, épuisée par cet effort insensé, râlait et suait à grosses gouttes. Sa creuse poitrine haletait. Deux taches écarlates brillaient aux pommettes de ses joues livides.

De temps en temps, elle s’approchait de la table et demandait à boire.

Snail lui versait un plein verre de rhum. Elle buvait et recommençait à danser en tournant sur elle-même dans un espace étroit et tout encombré de débris.

Dans un autre coin Bob-Lantern, attablé devant un petit morceau de fromage moisi, achevait un très frugal repas qu’il arrosait de petite bière.

L’entrée d’un personnage important comme était le capitaine Paddy O’Chrane ne put manquer de faire sensation. Peg se leva à demi par respect ; Assy-la-Rousse cassa un verre, Snail vagit comme un matou amoureux ; Madge fit une sorte de salut militaire ; Loo demanda à boire et Bob-Lantern fit disparaître avec une rapidité magique certain foulard dans lequel il était en train de se moucher.

Il n’y eut que Mich qui ne bougea pas.

— Bonsoir, Peg, laide mégère, dit le capitaine ; bonsoir, ma vieille amie… Servez-moi un verre de rhum, Assy ; — vous devenez plus sale qu’une serviette de quinze jours, mon cher cœur !

Il fit quelques pas en avant et se trouva bientôt entre Snail et Bob. Ses irrésolutions recommencèrent de plus belle.

Bonsoir, — ou que Dieu me damne — capitaine, lui dit Snail.

— Mon bon monsieur O’Chrane, prononça respectueusement Bob, je vous salue.

— Ma foi, va pour ce méchant reptile de Snail, le pauvre bijou ! murmura Paddy ; — cet odieux bandit de Bob est un estimable garçon, mais il me fait peur !

— Aurons-nous l’honneur de boire avec vous, capitaine ? demanda Snail.

— Oui, de par Dieu ! bambin digne de la roue, mon fils ; je boirai avec toi !… et avec le gros Mich, masse stupide, estimable drôle !… et avec ta jolie Madge, comme tu l’appelles, quoique… Mais que me fait cela ?… Et même avec Loo, la pauvre fille… Du diable, mon bien-aimé, si on peut boire en plus abominable compagnie… À vos santés !

— À la vôtre ! monsieur O’Chrane, dit par derrière Bob-Lantern, qui huma une gorgée de sa petite bière.

— Bien ! pestilentiel scélérat, bien, Bob, mon camarade ; je n’ai pas besoin de dire ce que je te souhaite… Maintenant, Snail, mon jeune ami, — de par l’enfer ! — parlons sérieusement, si c’est possible.

Snail éclata de rire.

— L’entends-tu, ma jolie Madge ! s’écria-t-il ; — Loo, l’entends-tu ?… Parler sérieusement, un jour de paie, un soir de fun !… Allons donc, capitaine !

— Tu ne t’en repentiras pas, Snail.

— Je vous dis, moi, dit l’enfant qui avait, lui aussi, dans la tête plus de genièvre que n’en pouvait supporter sa pauvre cervelle, — je vous dis, capitaine, que je veux m’amuser.

— Eh ! bouture de brigand, tu t’amuseras, mon fils… tu t’amuseras après !

— Mais vous ne savez donc pas qu’il y a eu un regular row [20] au spirit-shop de Bow-Street ?..

— Que m’importe cela, fils mineur de Satan ?

— Ah ! que vous importe !… Regardez l’oreille de Mich, mon beau-frère… Loo est ivre, la bonne fille, sans cela elle rirait bien !… Mich et Turnbull se sont disputés et battus comme d’honnêtes vivants, voyez-vous… Mais les policemen sont venus… Mich et Tom se sont donné rendez-vous ici pour ce soir… Il y aura du fun et je ne m’en irais pas quand il s’agirait de la barbe de ma jolie Madge.

— Mais, méchant avorton, s’écria le capitaine indigné, mais mon enfant chéri…

— Écoutez ! interrompit Snail, qui se ravisa tout-à-coup, — Mich est un bon garçon, quoiqu’il batte trop souvent la pauvre Loo… si je vais avec vous, donnerez-vous à Mich la place de Saunie l’aboyeur ?

— Tout ce que tu voudras, bambin maudit.

— Bien sûr ?…

— Bien sûr !

— Tu entends, Mich ? tâche de ne pas te faire assommer ce soir, beau-frère… Allons, capitaine !

Loo, épuisée, haletante, dansait toujours en chantant.

Paddy se hâta de prendre Snail au mot et tous deux gagnèrent la ruelle.

Bob se leva doucement et les suivit.


XIX


PENDANT QU’ON CHANTE.


Le capitaine Paddy attira Snail dans l’un de ces enfoncements obscurs qui abondent sur toute la longueur de la petite ruelle fangeuse, sombre et encaissée que les voleurs et les filles de mauvaise vie ont baptisée Before-Lane.

Avant d’ouvrir la bouche, il prit soin d’éclairer minutieusement ses alentours. Il ne vit personne ; il commença.

— Mon cher enfant, dit-il d’une voix grave et dogmatique, — bien qu’on puisse affirmer que, chez vous, la perversité a devancé l’âge, et bien que vous ayez l’âme noire comme le trou le plus noir de cette ruelle maudite, vous n’avez jamais rempli jusqu’ici aucune mission importante… Miauler n’est pas un métier, que diable ! ajouta Paddy que son éloquence entraînait vers ses formules accoutumées ; — tu ne peux pas, ignoble scamp, mon cher petit, — de par Dieu ! — miauler toute ta vie. Il faut se faire une position, un sort, ou le diable m’emporte !… Les caisses d’épargne (saving’s banks) ne sont pas faites exclusivement pour les chiens… Je disais donc, — que le tonnerre m’écrase !.. Hem !.. hem !.. Je disais, vil espoir de Botany-Bay, mon pauvre cher garçon… je suis sûr que je disais, — de par l’enfer ! je disais… Que disais-je, Snail, au bout du compte ?

— Je ne sais pas, capitaine ; répondit Snail.

— Tu ne sais pas, Snail, tu ne sais pas… ni moi non plus… mais je me souviendrai une autre fois… Veux-tu gagner dix guinées ?

— Ça m’est égal, capitaine.

— Comment, ver de terre ! comment, mon fils !… je te parle de dix guinées… c’est de quoi boire bien des pots de gin, charmant petit coquin ; c’est de quoi, sale reptile, payer bien des onces de tabac à ta jolie Madge, — qui est assurément la plus repoussante créature !… Mais ne parlons pas de cela.

Depuis une seconde, Snail avait tourné la tête à demi et n’écoutait plus. Sans cela il eût sans doute très sévèrement relevé l’inconvenante sortie du capitaine à l’endroit de Madge, la belle porteuse à la mer.

Snail n’écoutait plus parce qu’il était fort occupé à suivre les mouvements d’une masse noire et presque indistincte qui rampait le long des maisons, du côté de The Pipe and Pot. Cette masse avançait lentement, mais par un mouvement continu, vers l’enfoncement où avait lieu l’importante entrevue de Snail et du capitaine Paddy.

— Eh bien, limaçon d’enfer ! reprit ce dernier, — qu’en dis-tu ?

— C’est Bob ! murmura Snail ; — est-il curieux, au moins, ce diable de Bob !

— L’enfant est ivre ou fou, pensa Paddy ; — Snail, mon fils, que viens-tu me parler de ce hideux mendiant de Bob-Lantern, notre bon compagnon ?…

— Le voilà, répondit Snail.

— Où ? demanda Paddy en tressaillant.

Snail montra du doigt la masse noire qui continuait de s’avancer lentement.

— C’est Bob, cela ! murmura le capitaine ; on peut dire que le cher garçon, la nuit comme le jour, ressemble à un tas de boue !.. Quant à toi, petite peste, Snail, cher trésor, je ne connais pas ton pareil… Du diable si j’avais vu cela, moi qui ai des yeux passables pourtant… Parlons bas… et laisse approcher ce cher ami : je lui dois quelque chose ; n’aie pas l’air de faire attention… Nous disions donc que tu as bonne envie, petit Snail de gagner dix guinées ?

— J’aimerais mieux gagner quinze guinées, capitaine.

— Quinze guinées soit, jeune sangsue ! je ne marchanderai pas… Ta besogne est simple et aisée. Tu vas aller chez un fripier où tu achèteras un habit complet de gentleman. Tu fourreras dans ce costume tes maigres os ; tu entreras au théâtre et tu iras t’asseoir au foyer… Est-ce dit ?

— C’est dit… Bob n’est plus qu’à trente pas.

Le capitaine s’enfonça davantage dans l’angle où il se cachait.

— Laisse-le approcher, mon enfant… Au foyer, tu attendras… tu attendras jusqu’à ce qu’un gentleman vienne te toucher la main comme cela.

Il lui toucha le dessous des doigts d’une certaine façon.

— Mais, dit Snail, comment ce gentleman me reconnaîtra-t-il ?

— Est-ce que j’ai oublié cela ? s’écria Paddy ; — je me fais vieux ou le diable m’emporte, graine de pendu, mon cher fils !… Tu mettras à ta boutonnière un bout de ruban jaune.

— C’est bien… Bob n’est plus qu’à vingt pas.

— Laisse-le approcher, mon fils… Ce gentleman te dira ce qu’il faut faire et tu lui obéiras… Tiens, voilà cinq guinées pour ton costume d’homme comme il le faut, et cinq guinées, diabolique enfant, pour te donner du cœur. Tu auras le reste après.

— Bien, capitaine… Bob n’est plus qu’à dix pas.

— Ah ! il n’est plus qu’à dix pas, grommela Paddy, — le cher garçon !…

Et, changeant de ton tout-à-coup, il ajouta de manière à être entendu d’un bout de Before-Lane à l’autre :

— C’est la vérité, Snail, de par Dieu ! jeune scélérat… Ce sont les plus fins qu’on trompe le plus volontiers… Vois, par exemple, cet abject pendard de Bob, notre bon camarade, que nous estimons tous comme il le mérite, de par Satan !… Eh bien, Snail, mon fils, dangereuse teigne, Bob est trompé, indignement trompé par cette Tempérance dont il est fou, le pauvre diable !

Bob s’était arrêté court. Snail riait sous cape. Le capitaine serra vigoureusement la pomme de sa canne.

— Je veux que Dieu me damne, reprit-il, si ce n’est pas dommage ! Bob est une vivante ignominie, un monceau d’ordures ambulant ; mais, — de par l’enfer ! — c’est un honorable compère, après tout… Et quand on pense que sa femme l’abandonne pour ce grand drôle de Tom Turnbull…

— Turnbull ! râla Bob avec rage.

— On a parlé ! s’écria Paddy qui s’élança hors de son trou ; — on a parlé ; mort ! — et sang ! — et damnation !… Qui a passé ?… Un homme ici !… un homme aux écoutes !…

Le capitaine prit sa canne à deux mains et frappa sur Bob à tour de bras. Celui-ci s’enfuit en hurlant.

Snail se tenait les côtes.

— Cela lui apprendra à me voler mes foulards ! murmura Paddy triomphant.

Mais sa vengeance avait été plus loin qu’il ne le pensait. Bob ne sentait pas les coups de canne ; c’était au cœur qu’il était blessé.

Avant de rentrer à The Pipe and Pot, il s’appuya, chancelant, à la muraille et serra convulsivement sa poitrine à deux mains.

— Tempérance ! dit-il ; — ah ! Tempérance !… et Turbull !

Il ferma les poings et fit un geste de menace passionnée.

— Ah ! Turnbull !… répéta-t-il. Quand il rentra au public-house, ce fut auprès de Mich qu’il alla s’asseoir.

Le capitaine Paddy, content du succès de sa comédie, quitta Snail et revint au théâtre de Covent-Garden.

Il oublia, — de par le diable ! — d’acheter des oranges à mistress Burnett, qui ne lui pardonna jamais ce lapsus de galanterie.

Snail s’en alla chez un fripier acheter un habit de gentleman.

Au moment où nous rentrons dans la salle sur les pas du bon capitaine, la représentation allait son train. Le second acte de Freyschutz, chanté bien ou mal par la troupe tudesque, s’achevait sans encombre. Ceci, à vrai dire, était la moindre chose. Nous autres, Londonners, nous donnerions, barbares que nous sommes, le plus bel opéra du monde pour la moitié d’un ballet. Nous n’avouons pas cela tous les jours, mais la vérité finit par trouver une fissure et jaillit tôt ou tard au dehors.

On attendait donc le ballet. Weber était le prétexte de la réunion ; les fines jambes de la signora Briotta en étaient le véritable but.

Pendant qu’on attendait, les visites se continuaient ; chaque loge, occupée par des dames s’ouvrait de minute en minute et donnait asile à quelque gentleman qui venait présenter ses respects.

La comtesse de Derby reçut ainsi successivement Lantures-Luces, qui se fit un devoir d’affirmer à Susannah qu’elle avait un ravissant éventail, ceci, très sérieusement, comme il eut soin de le dire, le cavalier Angelo Bembo, sir Paulus Waterfield, le docteur Muller, le major Borougham et bien d’autres. Susannah se comporta comme si son enfance se fût passée dans ces pensions fashionables où les filles des lords apprennent à se bien ternir. Elle parla peu parce qu’elle était triste, mais elle parla bien, et lady Ophelia put remarquer en tout ce qu’elle disait une sorte de parfum poétique, étrange et séduisant à la fois. — Peut-être était-ce le charme de la langue française dont se servait habituellement Susannah et qu’elle parlait en véritable Parisienne.

Vers le milieu de l’acte, Brian de Lancester quitta la loge de lady Campbell. Le cœur de Susannah battit bien fort. Elle attendit, comptant chacun des pas que pouvait faire Brian dans le corridor circulaire. Elle le sentait venir.

L’attente dura une minute. Au bout de ce temps, un léger bruit se fit à la porte de la loge.

— Le voici ! dit la voix mystérieuse à l’oreille de Susannah, — soyez heureuse, mais soyez prudente !…

La porte s’ouvrit. Brian de Lancester entra.

Il salua respectueusement lady Ophelia et se fit présenter à madame la princesse de Longueville.

Tandis qu’il s’entretenait avec la comtesse, Susannah le contemplait avidement, non point en dessous et à la dérobée, comme ont coutume de faire les jeunes filles, mais la tête haute et sans prendre souci de cacher la puissante attraction qui la portait vers lui.

Brian s’en aperçut peut-être, mais il faisait comme s’il ne s’en fût point aperçu.

— Vous n’étiez pas hier au bal de Trevor-House ? dit la comtesse.

— Non, madame, répondit Brian ; malgré l’attrait d’un grand bal donné en dehors de la saison, j’ai dû vaquer à mes occupations et vendre toute la soirée des briquets phosphoriques à la porte de milord mon frère.

Ceci fut dit d’un ton simple et avec un grand sérieux.

La comtesse ne put s’empêcher de sourire.

— Pauvre comte ! dit-elle ; vous êtes impitoyable pour lui, milord !… Mais vous n’avez pas vendu des briquets toute la nuit, je pense ?

— Non, madame ; jusqu’à onze heures seulement… À onze heures, il est arrivé un petit incident que je me ferai un plaisir de conter à Votre Seigneurie… J’étais tranquillement assis sur la première marche de l’escalier de l’hôtel, criant mes allumettes à pleine voix, lorsque l’intendant de mon frère, — un misérable qui se nomme Paterson, milady, — m’a fait, du haut du perron, sommation de déguerpir… Je lui ai naturellement demandé s’il voulait m’acheter un briquet de deux pences… Pour toute réponse, le maraud a lancé sur moi un groom qui m’a gratifié d’une douzaine de coups de canne.

— En vérité, milord ! s’écria la comtesse.

Susannah rougit.

— Comme j’ai l’honneur de l’affirmer à Votre Seigneurie, reprit M. de Lancester… de bons coups de canne, sur ma parole !

— Et qu’avez-vous fait ?

— Je ne suis pas riche, milady, malheureusement… J’ai tiré mon portefeuille, et je n’ai pu donner à ce groom qu’une misérable bank-note de cinq livres.

— Cinq livres pour des coups de canne, monsieur !

— Je les eusse payés cent guinées, madame, volontiers et de bon cœur, si mes moyens me l’avaient permis… Oh ! voyez-vous, milord mon frère a dû passer une pitoyable nuit !… J’avais là quelques bons amis qui m’ont servi de témoins et j’ai porté plainte devant le magistrat… Il y aura plaidoirie, scandale, milady !… Un frère frappé par le valet de son frère !… Je veux que mon avocat fasse pleurer l’auditoire à chaudes larmes… Il y a de quoi, n’est-ce pas ?… Mais veuillez me dire, de grâce, milady, si vous n’avez point aperçu le comte de White-Manor dans la salle.

— Certes, si je l’avais vu, je ne vous le dirais pas, monsieur, répondit la comtesse ; — j’ai vraiment pitié du pauvre lord.

— Merci, madame ! répliqua Brian avec une légère emphase ; — c’est quelque chose, lorsqu’on est le plus faible, que d’éloigner de soi la pitié du monde pour la renvoyer, accablante et moqueuse, à son adversaire !

Brian de Lancester se leva en prononçant ces derniers mots ; son œil brillait ; il y avait dans toute sa personne une énergie sérieuse qui faisait grandement contraste avec l’apparence frivole de ses paroles.

Susannah avait compris peu de chose à tout cet entretien. Prenant à la lettre tout ce qu’avait dit Brian, elle croyait deviner qu’il était malheureux. Son cœur bouillait d’indignation à la pensée de l’outrage subi par l’homme qu’elle plaçait tant au dessus des autres hommes. Elle eût voulu le consoler et mettre son amour comme un baume sur cette blessure qu’elle voyait saigner à l’âme de Lancester.

La visite de ce dernier semblait terminée, et Susannah eut peur, car il allait se retirer comme il était venu, sans qu’elle fût pour lui, elle qui l’aimait tant, rien de plus qu’auparavant.

Et quand le reverrait-elle ?

La porte de la loge s’ouvrit. Un visiteur entra. Brian, qui avait salué la comtesse et fait un pas vers la porte, se ravisa soudain et vint sans façon s’asseoir auprès de Susannah.

La comtesse causait maintenant avec le nouveau venu.

Ce pouvait être un véritable tête-à-tête.

Brian fut quelques secondes avant de parler. Il couvrait Susannah d’un regard étrange, fixe, continu. La pauvre fille tremblait sous ce regard qui ployait sa vigoureuse nature, et la domptait et la faisait esclave. Un monde de pensées confuses se pressait dans son cerveau, et son cœur battait sourdement dans sa poitrine, comme s’il se fût gonflé tout-à-coup jusqu’à manquer d’espace et d’air.

— Vous êtes bien belle ; madame, dit enfin Brian d’une voix grave et triste. — J’aurais mieux fait de ne point vous voir…

Il s’arrêta et prit la main de Susannah, qui ne la retira point.

— Je ne crains pas le ridicule, moi, poursuivit-il ; si l’on m’a trompé pour me railler ensuite, peu m’importe… Il me suffira de votre pardon que j’implore d’avance… On m’a dit que vous m’aimiez, madame ?

— C’est vrai, répondit Susannah.

Brian de Lancester demeura comme étourdi à cette réponse inattendue. Ses yeux se baissèrent involontairement. Lorsqu’il les releva, deux larmes roulaient lentement sur la joue pâlie de la belle fille.

Brian de Lancester était un Anglais dans toute la force du mot. L’émotion et lui ne se connaissaient guère. À cause de cela, justement, lorsque l’émotion trouvait, par impossible, le chemin de son cœur, elle le prenait d’assaut pour ainsi dire. Il fut ému, ému puissamment, et le manteau de froideur où il s’enveloppait d’habitude se déchira comme par enchantement.

— Vous m’aimez ! répéta-t-il d’une voix altérée ; — hélas ! madame, me connaissez-vous ?… savez-vous ma folle vie ? Moi, je ne vous aime pas, madame ; je ne veux pas vous aimer… ce serait cruauté, perfidie, pitié !…

Susannah le regarda et un sourire éclaira sa paupière où ses larmes achevaient de se sécher.

— Vous m’aimerez, dit-elle ; oh ! vous m’aimerez !… je le sens ; je le sais… votre voix me le dit, malgré vos paroles.

Brian ne répondit pas tout de suite ; il se complut un instant dans la contemplation de cette admirable créature qu’il pouvait faire sienne d’un mot ; il but à longs traits la passion qui jaillissait des yeux demi-clos de Susannah ; il fut vaincu.

— Oui ; je vous aimerai, dit-il enfin d’une voix basse et profonde ; je vous donnerai de moi tout ce que je puis donner, madame… Bien des personnes sages me croient fou, et moi-même, parfois, je ne sais trop que penser… Attendez !!!

Brian prononça ce mot d’un ton sec. Son œil, qui naguère s’attachait, passionné, sur le beau visage de Susannah, lança vers le fond de la salle un éclair plein d’amertume et de colère.

Il venait d’apercevoir dans une loge de face la figure somnolente et ennuyée de son frère le comte de White-Manor.

— Madame, reprit-il en faisant effort pour reprendre son masque de froideur, — si vous m’aimez encore dans dix minutes, je vous aimerai, moi, toute ma vie.

Il se leva et sortit précipitamment, laissant Susannah stupéfaite.

Lady Ophelia, la charmante femme, n’eût garde de remarquer cet incident, et donna son attention entière au finale du deuxième acte que l’on chantait en ce moment.

Brian de Lancester, cependant, descendit quatre à quatre les escaliers, et ne s’arrêta que dans la rue.

— Johnny, cria-t-il.

Le cab qui l’avait amené stationnait à peu de distance. Un homme en descendit.

— Ma boîte et ma veste, Johnny ! reprit Brian qui se dépouilla prestement de son élégant frac noir, en s’avançant vers le cab.

Johnny retira de la voiture une veste de garçon de taverne et un tablier blanc, comme en portent les gens de service des foyers de théâtre. Brian de Lancester revêtit la veste, ceignit le tablier, prit sous son bras une boîte plate et carrée que lui tendait Johnny, et remonta, toujours courant, les degrés de Covent-Garden.


XX


UN ECCENTRIC MAN.


Brian de Lancester, fils puîné de feu Hugh de Lancester, comte de White-Manor, s’était trouvé de bonne heure dans cette situation fausse, presque intolérable, qui est en Angleterre le lot des cadets nobles non membres du clergé. Élevé au sein d’une opulence presque royale, il se trouva tout-à-coup, à la mort de son père, réduit à la portion congrue.

Son frère, grâce aux règles rigoureuses du partage noble, héritait à la fois de la pairie et des neuf dixièmes du patrimoine ; son frère devenait grand seigneur ; lui, au contraire, descendait à un état voisin de la médiocrité.

Brian avait mené jusque-là une vie d’imprévoyance et d’étourderie. L’avenir ne l’avait point préoccupé ; il avait refusé de céder aux observations de sa famille, qui voulait le pousser dans l’Église, cet opulent pis-aller des cadets de grande maison ; il avait refusé, parce qu’il connaissait trop le clergé anglican, si puissant, si riche, si fainéant, si complètement inutile, concussionnaire et méprisable !

Brian avait en lui de nobles instincts et une singulière vigueur de volonté. Lorsque mourut son père, il n’était point trop tard pour entrer dans les Ordres, mais il refusa de nouveau.

Tous ces millions mal acquis que les évêques et bénéficiaires anglicans extraient des sueurs du pauvre lui causaient horreur et dégoût. Il se serait cru irrévocablement souillé en posant le pied seulement sur le premier échelon de cette hiérarchie protestante, si monstrueuse dans son organisation, si vaine dans ses résultats.

Il continua de vivre oisif, mais non plus insoucieux. Une colère sourde grondait au dedans de lui contre cette suprême injustice de la loi, qui vient se mettre entre les fils d’un même père pour enrichir l’un aux dépens des autres, et rompre violemment le niveau parmi des enfants que Dieu avait faits égaux.

L’un des princes du fashion de Londres et membre fort influent des clubs de la jeune aristocratie, il ne déclamait point contre le droit d’aînesse, parce que les rancunes du vrai Saxon ne se traduisent point en vides paroles, comme celles des gens de France ou d’Irlande, mais il amassait en soi sa haine et songeait déjà aux moyens de déclarer à cette loi qui le dépouillait une guerre à mort, — une guerre anglaise, patiente, légale, implacable.

Il mangeait, pendant cela, son peu de bien fort galamment et assurait de mieux en mieux sa position d’homme à la mode, en ajoutant à ses autres mérites une nuance des plus foncées d’eccentricity.

C’est là un mot que les gens du continent ont traduit, et dont ils abusent volontiers, comme de tout ce qui a rapport au fashion britannique, mais qu’ils ne comprennent point. L’eccentricity est, comme l’humour, un mot et une chose spécialement, uniquement anglais. Ce qu’il faut pour faire un eccentric passable se trouve dans le sang saxon, dans l’air épais de Londres, dans les brouillards de la Tamise, et non pas ailleurs.

Aussi l’eccentricity, comme tout ce qui est purement national, jouit en Angleterre d’une vogue immodérée.

Brian, dans sa jeunesse, accomplit de très méritantes excentricités. La plupart de ses exploits ont été attribués à d’autres, en vertu de l’éternelle maxime : Sic vos non vobis ; mais il lui en reste assez pour sa gloire, et le chef actuel de la maison de Beresford, le très noble marquis de Waterford, qui fut son élève et son frère d’aventures, ne parle jamais de lui que le chapeau bas et la cravache au port d’armes.

Il fit mieux, autrefois : il le copia, et les cokneys applaudirent frénétiquement à ces audacieux plagiats.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, ce fut Brian qui, en 183., fit paraître la première édition de ce juggle (mauvaise plaisanterie), qui a conquis depuis une célébrité européenne.

L’Honorable Pegasus Anticorn, membre du parlement, portait d’effrayantes moustaches, lesquelles moustaches eurent le malheur de déplaire à Brian de Lancester. Un matin, il se rendit au club et annonça son intention formelle de faire disparaître lesdites moustaches. L’Honorable Pegasus Anticorn en fut instruit dans la soirée et se munit d’une paire de pistolets chargés à double charge, dans le but de mourir en défendant ses moustaches.

Le lendemain, le Times annonça que l’Honorable Brian de Lancester couperait dans la journée les moustaches de l’Honorable Pegasus Anticorn, membre du parlement.

Celui-ci ajouta un sabre à ses pistolets.

Le surlendemain, on voyait dans Londres des affiches de six pieds de haut qui promettaient cent livres de récompense à quiconque apporterait au domicile de l’Honorable Brian de Lancester les moustaches de l’Honorable Pegasus Anticorn, membre du parlement.

Pegasus mit une cuirasse sous ses vêtements.

Enfin, le jour suivant, le Herald, le Chronicle et le Post racontèrent que plusieurs gentlemen portant de grosses moustaches avaient été massacrés au sein de leurs familles par des bandits désireux de gagner les cent livres promises.

Pegasus réfléchit, fit venir un barbier et envoya ses moustaches à Brian avec un cartel. Brian lui coupa l’oreille droite d’un coup de pistolet.

Nous pourrions remplir des volumes, des volumes in-folio, de tours semblables exécutés avec le sérieux britannique, et véritablement sublimes d’invention et de gravité burlesques. Malheureusement nous avons autre chose à dire au lecteur.

Comme on le pense, ces plaisanteries coûtaient cher à Brian, qui n’en vit que plus tôt la fin de sa modeste légitime. Un incident hâta sa ruine complète : son frère, le riche comte de White-Manor, ou plutôt l’intendant de ce dernier, fit à Brian un procès que le pauvre eccentric perdit faute d’argent et de soins.

Les deux frères ne s’étaient jamais aimés de tendresse fort enthousiaste, et depuis la mort du feu comte, Brian, qui se considérait comme injustement spolié, gardait à son aîné une sourde rancune. Cette occasion la fit éclater soudain ; Brian jura qu’il soutiendrait contre son frère une lutte à mort.

Et il tint parole. — Les armes qu’il choisit furent étranges ; mais il les mania terriblement et frappa sans relâche, de sorte que la blessure se fit, et, une fois faite, resta saignante sans qu’il fût possible de la fermer jamais.

Le comte se repentit alors amèrement d’avoir poussé à bout cet homme que la faveur du monde rendait puissant, et qui, sans passer certaines bornes et en se jouant, jetait à pleines mains l’amertume sur sa vie ; mais il n’était plus temps.

Le comte se ravisa. Il proposa une rente faible, puis une rente plus forte, puis des milliers de livres ; — Brian lui demanda la moitié de son immense fortune : le comte refusa.

Et la guerre continua, guerre merveilleuse du faible contre le fort, où le faible avait toujours l’avantage ; guerre où l’un des combattants, armé d’une épingle, piquait, piquait sans cesse un adversaire invinciblement réduit à l’inertie…

Le comte prit le spleen et devint l’homme le plus malheureux des Trois-Royaumes. — Brian, impitoyable dans son attaque de chaque jour, frappa encore, chercha les défauts de cette sensibilité qu’il avait lui-même engourdie, tâta, poussa et fit comme s’il eût voulu introduire jusqu’au cœur son épingle qui piquait en vain maintenant l’épiderme.

Et, chose étrange, dans la lutte, ses auxiliaires étaient ceux que la nature et les lois auraient dû faire ses ennemis naturels. C’étaient tous de jeunes lords, des héritiers de pairies, des gens qui, dans un temps donné, devaient se trouver vis-à-vis de leurs cadets dans la position où était le pauvre comte en face de son terrible persécuteur. Mais n’en a-t-il pas été ainsi pour tous les temps et pour tous les pays ?

Ne se souvient-on plus de ces petits marquis, papillons étourdis, mouches prédestinées à la flamme, qui, dans les années qui précédèrent la révolution française, caquetaient, cabalaient, conspiraient, faisaient de l’impiété, apportaient enfin chacun leur planchette au grand échafaud qui devait être leur dernière salle de bal ?

Ainsi faisaient nos jeunes lords. — Ils ne voyaient que le côté plaisant de la conduite de Brian de Lancester ; ils ne comprenaient pas que chacune de ses attaques était un coup fourré porté au droit d’aînesse, un trait de lime qui minait insensiblement les antiques supports de cette loi, magnifique dans sa barbarie, qui est une portion de la force et qui sera peut-être la ruine de la Grande-Bretagne.

Plus les bottes portées par Brian dans cette espèce de duel étaient éclatantes et bizarres, plus le beau monde applaudissait. Le West-End entier trépignait d’aise lorsqu’on lisait dans les colonnes du Times quelque nouvelle comme celle-ci :

« Hier, le noble comte de Wh…-M…, ayant voulu faire une promenade sur la Tamise, a reconnu dans l’un des pauvres mariniers qui conduisaient sa barque l’Honorable B… de L… son frère.

» On dit que Sa Seigneurie a tourné la tête d’un autre côté pour ne pas voir le fils de son père, et qu’elle a ordonné de conduire la barque à la rive.

» Nous vivons dans un temps bien étrange !… etc., etc. »

Ou bien encore :

« Par cette soirée si froide et si humide de dimanche dernier, quelques passants ont reconnu, couché sur la pierre des degrés de la maison du noble comte de Wh..e-M…r, l’Honorable Br… de L….r, frère de Sa Seigneurie.

» On dit, — et nous sommes forcés de le croire, puisque les témoins qui l’attestent sont des gens graves et dignes de foi, — que Sa Seigneurie a fait chasser par ses valets son malheureux frère…, etc., etc. »

Et tout le monde riait à gorge déployée ; parce que tout le monde était dans le secret de la comédie. Il n’y avait à ne pas rire que Brian lui-même, lequel accomplissait son œuvre avec tout le sérieux d’un Anglais, perpétrant une atroce plaisanterie, et le malheureux comte, qui perdait le boire et le manger, qui se desséchait, qui jaunissait, qui se blasait, comme disait ce coquin d’intendant Paterson, même sur la marchandise de l’honnête Bob-Lantern.

C’était fort curieux. Le puissant lord n’osait se montrer dans aucun salon. Il promenait timidement son ennui dans les lieux où il espérait ne point rencontrer son bourreau ; mais Brian semblait avoir une police à ses ordres. En quelque lieu que ce se cachât le comte, il trouvait toujours sur son chemin le visage glacial et railleur de Brian. — Brian, lui, au contraire, était de plus en plus à la mode. Ce duel prolongé semblait à tous les connaisseurs une eccentricity de premier mérite. On le fêtait, on se l’arrachait ; il aurait été le lion, à coup sûr, si le marquis de Rio-Santo n’eût supérieurement porté la couronne royale du fashion.

Le rideau s’était baissé pour la seconde fois lorsque Brian de Lancester entra dans la salle, en costume de garçon de taverne. Il avait ouvert sa boîte et la tenait suspendue à son cou par un ruban.

Il fit d’abord le tour du parterre.

— Messieurs, disait-il, achetez, s’il vous plaît, mes pastilles et offrez des bonbons à vos dames… C’est une mode de France… À Paris, on ne peut passer toute une représentation sans manger quelque petit morceau de sucre.

Bien peu achetèrent. Ce n’était pas la coutume, et à Londres on ne se permet que difficilement ce qu’on ne s’est pas permis déjà une fois au moins. — Lorsque Brian arriva devant la loge infernale, ce furent de bruyants bravos et d’enthousiastes applaudissements.

Brian répéta fort gravement sa formule. Chacun voulut acheter des pastilles, et la boîte de l’eccentric eût été vidée en un clin d’œil s’il ne l’eût refermée en disant :

— Assez, messieurs, assez ; il faut qu’il en reste pour là-haut.

En prononçant ces derniers mots, il avait levé les yeux vers la loge où le comte de White-Manor demeurait immobile et ennuyé depuis le commencement de la représentation. Le comte ne s’émouvait pas le moins du monde et ne semblait point s’attendre à l’orage qui grondait au dessus de sa tête.

— Je vous déclare, très cher, s’écria Lantures-Luces, que l’idée est ravissante, ma foi, au degré suprême !… Le fait est que chez nous, — là-bas, — à Paris, on vend des sucres d’orge aux grisettes… Je parle sérieusement… Mais comment diable ! très cher, ferai-je à vous voir quand vous allez être là-haut ?… Je n’ai plus mon lorgnon… Pour en revenir à votre idée, vrai, — sans plaisanterie, — je la trouve ravissante.

Brian était déjà loin que le petit Français babillait encore.

Il monta aux galeries et promena de loges en loges sa boîte et ses pastilles. Partout on l’accueillait par des éclats de rire. Les dames elles-mêmes trouvaient le tour exquis. Dès qu’il était passé, on voyait les locataires des loges se pencher en dehors et le suivre d’un curieux et encourageant regard.

En sorte que lorsqu’il arriva devant la loge du comte de White-Manor, quatre ou cinq cents binocles étaient braqués sur les deux frères.

On attendait avec une joyeuse impatience. De vrai, cet intermède faisait grand dommage à la pièce, et le chef-d’œuvre de Weber avait tort devant cette héroïque boutade.

— De par Dieu ! Dorothy, mon cher cœur, dit le capitaine O’Chrane à mistress Burnett qui n’avait pu secouer encore sa mauvaise humeur, — je veux que le diable me berce si tous les lords et ladies savent ce qu’ils font. Ne regardent-ils pas comme on pourrait faire d’une bête curieuse ce vagabond en tablier blanc qui vend de la farine sucrée !…

— Ils regardent ce qu’ils veulent, je pense, monsieur O’Chrane, répondit la rancuneuse tavernière, — et vous pouvez voir que ces lords achètent à leurs ladies de cette farine sucrée comme vous l’appelez… Tout le monde n’est pas comme vous, Dieu merci, monsieur O’Chrane.

— C’est bien, Dorothy, c’est très bien… mais, de par Satan, madame, vous êtes une…

— Que suis-je, monsieur O’Chrane ?

Le capitaine enfila un chapelet de jurons qui n’eut pas moins de trois douzaines de patenôtres, mais il n’osa pas dire à mistress Burnett ce qu’elle était.

Brian de Lancester venait de s’arrêter devant la loge du comte de White-Manor. Il demeura quelques instants immobile pensant que sa seule présence attirerait l’attention de son frère ; mais il était loin de compte. Le lord, plongé dans une sorte de somnolence chagrine, tournait le flanc au théâtre et regardait fixement d’un air absorbé la paroi de sa loge qui lui faisait face.

Brian, las d’attendre en vain, éleva sa boîte et en frappa doucement l’appui de la loge.

Le comte de White-Manor tourna les yeux avec impatience. — Lorsque son regard tomba sur Brian, il tressaillit de la tête aux pieds, comme on fait au choc d’un appareil voltaïque. Sa face devint verdâtre, ses yeux morts s’allumèrent et sa lèvre se prit à trembler sans produire aucun son.

La salle entière faisait silence.

— Milord mon frère, dit Brian d’une voix claire et sérieuse qui pénétra dans le plus éloigné recoin de la loge la plus reculée, — achetez une boîte de pastilles au fils de votre père, pour qu’il puisse, lui, acheter du pain !

La loge infernale applaudit. — Le parterre, sans savoir pourquoi, applaudit de même ; — les galeries, imitant le parterre, crièrent bravo, et Paddy lui-même, dans l’innocence de sa bonne âme, poussa un « Dieu me damne ! » approbateur.

Les loges où il y avait des dames furent moins bruyantes, mais plus d’un joli visage se cacha derrière son éventail pour sourire, et lady Campbell déclara que Brian de Lancester était un mauvais plaisant de la plus adorable espèce.

Lord de White-Manor, cependant, objet de toute cette outrageante curiosité, demeurait comme frappé de la foudre.

— Eh bien ! milord mon frère ? dit l’implacable Brian.

Le comte ouvrit la bouche comme s’il allait parler. Le silence se rétablit comme par enchantement.

Mais on n’entendit que la voix grêle du vicomte de Lantures-Luces qui disait :

— Je vous affirme sous serment, très chers, que je donnerais trois napoléons pour avoir mon lorgnon… Je parle sérieusement !… Je ne vois rien du tout !

Le comte, incapable de prononcer un mot, avait jeté à son frère un regard de sang et tiré le rideau de sa loge par un dernier effort. — On ne le voyait plus.

En ce moment même, il se fit dans les hautes galeries et au parterre un tapage infernal. Une foule nouvelle se rua tumultueusement sur les spectateurs déjà placés. On jura, on se battit ; on prit d’assaut tous les sièges inoccupés et même une partie des sièges occupés. — Il était neuf heures et demie ; c’était le moment de l’entrée à moitié prix : privilège bien cher à la populace de Londres, et dont elle abuse de la façon la plus grossièrement impudente que l’on puisse imaginer.

Brian put s’échapper à la faveur de cette bagarre. Johnny reprit sa boîte à pastilles et lui rendit en échange son costume fashionable.

Pendant cela, une scène étrange se passait dans la salle.

À l’instant où le tumulte de l’entrée à demi-prix commençait à se calmer, on entendit dans l’une des loges d’avant-scène un cri de femme, un cri de détresse et de terreur.

Il partait de la loge qui touchait immédiatement la scène et où lady Jane B… attendait seule la venue de son illustre protecteur.

Tous les regards qui s’étaient précédemment portés vers le fond de la salle pour jouir de la confusion du comte de White-Manor se tournèrent du côté du théâtre.

On vit lady Jane B… pâle, les traits décomposés, s’élancer impétueusement dans le couloir en criant au secours, — et, presque aussitôt, sur le devant de sa loge se montra le visage inerte de Tyrrel l’Aveugle, que le monde connaissait sous le nom de sir Edmund Makensie.



XXI


LA LOGE NOIRE


Snail fit les choses en conscience. Il dépensa ses cinq guinées chez un fripier de Long-Acre, et en sortit costumé en gentleman des pieds à la tête. Rien n’y manquait : ni les escarpins vernis, ni les bas de soie, ni les gants blancs.

Avant d’entrer au théâtre, il retourna dans Before-Lane et cacha ses habits, dont il avait fait un paquet, dans l’enfoncement même où avait eu lieu son entrevue avec le bon capitaine Paddy O’Chrane. À l’occasion, il eut grand désir de se montrer dans toute sa splendeur nouvelle aux habitués ébahis de The Pipe and Pot, dont les fenêtres rayonnaient une rouge et sombre lueur à cinquante pas de là ; mais il sut résister à la tentation et prit sa course dans la direction de Covent-Garden.

C’était vers la fin du deuxième acte du Freyschutz. Il n’y avait au foyer qu’une demi-douzaine de ces habitués ultra-blasés qui ne font guère apparition dans la salle que durant l’entr’acte et s’enfuient dès que le rideau se lève. Les dames de vertu douteuse, qui font foule en ce lieu durant les entr’actes, avaient été porter ailleurs leurs provoquants sourires et le laisser-aller exagéré de leurs toilettes. — Snail se mit à faire les cent pas de long en large, renflant de son mieux sa maigre poitrine, cambrant ses reins en mâchant un cure-dents de plume qu’il avait acheté pour compléter sa tenue de gentleman.

Il regardait sous le nez de tous ceux qu’il croisait en marchant, toussait, crachait, se mouchait, — le tout en vain. Personne ne prenait garde à lui.

Il avait pourtant arboré sur sa poitrine un large nœud de satin jaune qui ne ressemblait a aucune décoration connue.

S’était-on moqué de lui ? — Snail commençait à le craindre. Il regrettait amèrement les bancs boiteux de La Pipe et le Pot, le menton barbu de la jolie Madge et même le stupide regard de Mich, son beau-frère.

Il s’ennuyait. — Pas moyen même de miauler pour passer le temps !

En désespoir de cause, il s’approcha du comptoir et demanda un verre d’ale. — On lui servit une glace.

Snail n’avait jamais mangé, — ou bu, — de glace. Nous pensons que son mécontentement se serait exprimé d’une façon éminemment désagréable pour la nymphe du foyer, si un monsieur ne fût venu faire diversion à sa colère.

Ce monsieur lui mit le doigt sur la poitrine, à l’endroit où miroitait le fameux nœud de satin jaune.

— Suivez-moi, dit-il à voix basse.

— Comment, suivez-moi ! répliqua Snail en redressant fièrement sa courte taille ; — du diable si vous n’êtes pas un plaisant original, vous !

Le monsieur fronça le sourcil, mais Snail ne s’effrayait pas pour si peu.

— Suivez-moi !… répéta-t-il encore ; — je ne suis que les gens que je connais, voyez-vous, et je ne vous connais ni d’Ève ni d’Adam, de par l’enfer ! comme dit mon brave ami, le capitaine O’Chrane.

Le nouveau venu le regarda un instant en souriant.

— Voilà un déterminé petit drôle, murmura-t-il.

Puis, prenant sa main tout-à-coup, il fit une croix avec son index sur la paume, et ajouta :

Gentleman of the night !

— À la bonne heure ! dit Snail avec importance ; — vous parlez maintenant comme il convient… Mais vous sentez, milord, que, chargé comme je le suis d’une mission de haute confiance, je ne puis écouter le premier étourneau venu qui me dira : — Suivez-moi !

— C’est juste… Comment vous appelle-t-on ?

— Snail, milord… Et vous ?

— Moi ?… mon nom importe peu, mon jeune ami Snail, et le temps presse… Venez avec moi.

Tous deux quittèrent le foyer au moment où la foule sortait par toutes les issues de la salle après le tomber du rideau. Ils parvinrent à grand-peine à se frayer un passage dans les couloirs soudainement remplis, et s’arrêtèrent à deux pas de la loge où se tenaient la comtesse Ophelia et madame la princesse de Longueville.

Le monsieur frappa trois doubles coups à la porte de la loge voisine. La porte s’ouvrit, et Snail, subitement poussé par les épaules, se trouva tout-à-coup dans une complète obscurité.

L’endroit où il se trouvait était évidemment une loge, fermée par un écran, mais si bien, si hermétiquement fermée, que nul rayon des mille jets de gaz épandus partout dans la salle voisine et resplendissante n’y pouvait pénétrer.

Un profond silence régna pendant une minute. Snail entendait seulement le bruit de plusieurs respirations contenues. — Il eut un frisson de peur.

— Je te sens trembler, enfant de la famille, dit une voix sourde et déguisée. — Si tu es un poltron, va-t’en !

— Dieu me damne, milord, répondit Snail, je suis un homme !… Seulement, j’aime assez à voir clair devant moi… Que faut-il faire, en définitive ?

— Il faut se taire.

Snail, au même instant, se sentit prendre par le bras. On l’attira sur le devant de la loge. Une main toucha l’écran, au milieu duquel apparut aussitôt un point lumineux.

— Mets ton œil à ce trou, lui dit-on.

Snail obéit. Sa vue, habituée déjà à l’obscurité de la loge, fut éblouie par les flots de la lumière qui tombaient du lustre et montaient de la rampe. L’homme qui avait passé sembla comprendre cela et attendit quelques secondes avant de reprendre la parole.

— Regarde en face de toi ; dans la première loge, sur le théâtre, dit-il ensuite. — Que vois-tu ?

— Je vois une lady, pardieu, avec une robe de satin et des clinquants qui brillent partout sur elle.

— Vois-tu la main de cette lady ?

— J’en vois une.

— Laquelle ?

— Attendez que je m’oriente, milord… Sa main droite… Non ! sa main gauche qui est appuyée sur le rebord de la loge… Ah ! par saint Georges, les belles bagues ! et que ma jolie Madge serait contente d’en avoir deux ou trois comme cela !

— Tais-toi… Nous disons que c’est bien la main gauche… Au doigt annulaire de cette main, tu dois voir une bague qui brille plus que les autres…

— Je crois bien, milord, je crois bien… On dirait un petit morceau de soleil !

— Ôte-toi de là.

Le trou fut rebouché. Snail se retrouva dans une nuit profonde.

— La main gauche et le doigt annulaire, lui répéta-t-on en lui serrant fortement le bras. Tu te souviendras bien ?

— Oui, milord.

— Maintenant, approche ici.

On le poussa vers le côté droit de la loge. L’écran fut imperceptiblement soulevé et un rayon vif illumina la loge ; mais deux mains avaient saisi la tête de Snail qui ne put se retourner pour voir quels étaient ses compagnons.

— Regarde ! lui dit-on encore, mais cette fois, bien bas ; — que vois-tu ?

— Je vois les épaules d’une femme… Que Satan me brûle, milord, si ce ne sont les plus belles épaules…

— Tais-toi !… Tu ne peux voir son visage ?

— Non, milord.

— Attends.

On continua de tenir la tête de Snail immobile jusqu’à ce qu’il eût dit :

— Je la vois, milord ; je vois sa figure….. Eh ! mais… j’ai vu cela déjà quelque part…

— Silence !

L’écran toucha de nouveau la cloison de la loge. L’obscurité redevint complète. On lâcha la tête de Snail qui se secoua comme un barbet.

— Où diable ai-je vu cette belle lady… se demanda-t-il. Puis, tout-à-coup frappé d’un souvenir, il ajouta :

— Niais que je suis !… C’est qu’elle ressemble à Susannah, la fille des Armes de la Couronne… Il faudra que je la montre au capitaine pour le faire rire.

— Tu vas sortir, dit à ce moment la voix. Tourne-toi vers la porte et ne regarde pas derrière toi.

La porte s’ouvrit ; on poussa Snail dehors comme on l’avait poussé dedans. Lors même qu’il aurait eu l’intention de désobéir à l’ordre que contenaient les dernières paroles de la voix mystérieuse, il ne l’aurait pas pu, car la porte se referma vivement derrière lui.

Il se retrouva dans le couloir, à côté de l’homme qui l’avait accosté dans le foyer. Le grand jour lui rendit toute sa fanfaronne hardiesse.

— Eh bien ! milord, dit-il, je suis le serviteur très humble de Leurs Seigneuries et de la vôtre ; mais voilà une étrange façon de passer son temps ! Ces honnêtes gentlemen qui sont là-dedans n’auraient qu’à descendre dans la cave de leurs maisons sans prendre la peine de venir au spectacle… Ils en verraient, ma foi, tout autant… Quant à moi, je suis bien satisfait de leurs manières, et j’aurais voulu voir un peu leur mine.

— Paix, enfant, paix !

— Milord, je suis un homme… Ma femme Madge et Mich sont là pour le dire… Un seul mot, s’il vous plaît : Son Honneur était-il dans cette loge du diable ?

— Qui appelez-vous Son Honneur ?

— Le patron de Finch-Lane, pardieu !… celui qui paie… M. Edward.

— Il n’est pas là.

— Ah ! fit Snail ; — alors j’ai moins regret de n’avoir pas eu un bout de chandelle… C’est Son Honneur que je voudrais voir face à face.

— Quelques uns l’ont vu malgré lui, jeune homme, dit le monsieur du foyer d’une voix grave et lente ; — mais ceux-là seront discrets…

— On leur a fermé la bouche ?…

Le monsieur fit un signe affirmatif.

— Avec des guinées, reprit Snail.

Le monsieur tira de son sein un petit poignard à lame évidée, adorablement travaillé.

— Non… pas avec des guinées, dit-il.

Snail devint silencieux et suivit d’un regard craintif la main du gentleman qui glissait le petit poignard sous les revers de satin de son gilet.

— Et maintenant, reprit celui-ci, te souviens-tu bien de ce que tu as vu ?

— Parfaitement, milord. — En face une lady, une main et une bague ; — de ce côté, une autre lady et ses épaules… de belles épaules, milord !

— Écoute !

L’inconnu, le prit par la main et lui parla pendant dix minutes environ, répétant plusieurs fois les mêmes phrases, faisant, en un mot, comme ces maîtres d’école qui tâchent de mettre dans la dure tête d’un enfant une leçon difficile.

— Bien, milord, bien ! s’écria enfin Snail avec impatience ; — si vous me le répétez une fois de plus, que diable ! je n’y comprendrai plus rien… C’est convenu, compris, connu… Travaillons !

— Prends garde ! interrompit le monsieur qui n’avait peut-être pas en Snail une aussi grande confiance que Snail lui-même ; — il ne s’agit pas d’une bagatelle.

— Quand il s’agirait de cinq cents livres, et une méchante bague ne peut valoir cela, je serais sûr de moi, milord.

— Surtout retiens bien ceci : quand tu sortiras de cette loge (il montrait celle de la comtesse Ophelia), tu prendras cette petite porte au bout du corridor. L’escalier qui est derrière te conduira dans les coulisses ; j’y serai : c’est moi qui te montrerai le chemin de la rue.

Snail et son compagnon firent le tour de la salle par le couloir de service et se dirigèrent vers le côté occupé par lady Jane.

Un homme qui sortit sans bruit de la loge mystérieuse les suivit à une vingtaine de pas de distance.

Cet homme était Tyrrel l’Aveugle.

Il laissait après lui dans la loge quatre gentlemen qui, l’œil appliqué à quatre trous pratiqués à l’écran et pareils à celui qui avait servi de lunette à Snail, regardaient avidement la loge de S. A. R. le duc d’York.

De l’autre côté du théâtre, on ne pouvait nullement se douter de ce manège. L’écran ne paraissait que bien peu, et seulement à l’endroit où se croisaient les rideaux de la loge. Néanmoins, cette loge hermétiquement fermée avait excité un instant les soupçons du commissaire chargé de la police du théâtre. Il donna mission à un agent de surveiller cette loge. L’agent, suivant l’immuable coutume de ses pareils, écouta, entendit et s’abstint.

C’était à peu près le moment où Brian de Lancester excitait l’attention de la salle entière. Quelques minutes après, comme nous l’avons dit, l’entrée à demi-prix eut lieu. Snail et son compagnon étaient alors à droite de la scène, derrière la loge où se tenait seule lady Jane.

— Attention ! dit tout bas le guide de Snail.

Puis, presque aussitôt, à l’instant même où le tumulte atteignait son comble, il ajouta :

— En besogne !

Et il disparut.

Tyrrel l’Aveugle prit sa place.

Snail frappa résolument à la porte de la loge du duc d’York. Il tenait à la main un papier.

— Milady, dit-il en saluant respectueusement, milord-duc m’envoie vers Votre Seigneurie, et me charge de lui remettre ce message.

Il tendit la lettre. Lady Jane avança la main pour la prendre. Mais, à l’instant où ses doigts rencontraient le papier, Snail les saisit violemment, et, avec un sang-froid inouï, fit effort pour arracher la bague qui entourait le doigt annulaire.

Il avait bien vu, il avait bien écouté ; il ne se trompa point.

Lady Jane terrifiée par cette attaque étrange, ne put d’abord trouver de voix pour pousser un cri. Lorsque son gosier donna enfin passage à une plainte, Snail, vainqueur, repassait le seuil de sa loge et s’esquivait avec la bague.

Lady Jane éperdue, s’élança à sa poursuite, mais, sur le seuil même, elle se heurta contre Tyrrel l’Aveugle, ou mieux contre l’infortuné sir Edmund Makensie.

— Laissez-moi passer, monsieur ! s’écria-t-elle !… Au voleur !…

Le pauvre aveugle fit en vérité de son mieux pour livrer passage, mais la fatalité s’en mêla. Il arriva entre lady Jane et lui comme entre ces passants trop courtois qui, se rencontrant sur le trottoir, se rangent tous deux en même temps d’un côté, puis encore ensemble de l’autre, et ainsi de suite, de façon à se barrer la route durant une demi-heure. Chaque fois que lady B… se précipitait à droite, sir Edmund l’imitait ; chaque fois qu’elle se jetait à gauche elle trouvait cet homme vraiment digne de pitié sur son passage.

— Elle n’est pas à moi, criait-elle en haletant comme une folle ; — Son Altesse royale me l’a prêtée… confiée !… C’est un diamant de la couronne, mon Dieu !… un diamant qui vaut vingt mille livres !… Arrêtez-le !… Au secours !

Enfin, trouvant de la vigueur dans son désespoir, elle saisit les deux bras de sir Edmund Mackensie qu’elle attira violemment au dedans de la loge. Puis elle s’élança, éperdue, par les corridors.

Sir Edmund, qui n’avait rien vu, rien compris, le pauvre homme, mit la main sur l’appui de la loge et jeta dans la salle son œil sans regards. — Sa prunelle voilée se dirigea, par hasard sans doute, vers la loge fermée, et il fit un imperceptible signe de tête. L’écran se baissa à demi.

Snail, cependant, profitant de son avance, avait fait tranquillement le tour de la salle et parcouru une seconde fois le couloir de service ; nul ne songeait encore à le poursuivre.

Il entra dans la loge de la comtesse Ophelia, qui était ouverte. La comtesse, penchée hors de sa loge, tâchait de voir ce qui se passait vis-à-vis d’elle et d’où venaient les cris de lady Jane B…

Susannah, au contraire, regardait, pensive, la place que venait de quitter Brian, au fond de la salle, sous la loge du comte de White-Manor.

Snail toucha du doigt par derrière la peau satinée de son épaule et prononça tout bas :

Gentlewoman of the night !

La belle fille se retourna en sursaut.

— Pardon, Votre Grâce, dit Snail en souriant ; — mettez ceci dans votre sein. C’est un dépôt confié par Leurs Seigneuries.

Susannah prit ce que lui tendait Snail, et celui-ci disparut aussitôt par la petite porte du fond qui mène sur la scène.

Susannah mit l’objet qu’on venait de lui confier, et qui était entouré de papier, dans son sein.

Ce fut alors que lady Jane B… parvenant enfin à franchir l’obstacle que lui opposait l’aveugle Tyrrel, s’élança dans le couloir. Tout fut bientôt en émoi dans la salle. Il s’agissait d’un diamant de la couronne, disait-on, imprudemment confié à lady Jane, d’un joyau valant un demi-million.

Ce qu’il y avait de police au dedans et au dehors s’agita. On chercha ; on mit la main provisoirement sur une foule de bonnes gens portant la robe d’innocence.

Puis une inspiration subite vint au commissaire. Il se toucha le front et dit :

— J’ai notre affaire !

La pauvre lady Jane prit un peu d’espoir.

Le commissaire, allongeant le pas, se dirigea, suivi d’un bataillon de policemen, vers la loge mystérieuse où Snail avait reçu ses instructions. Il rangea les agents, moitié à droite, moitié à gauche.

— Ce sont des gens résolus, dit-il ; tenez ferme !… Êtes-vous prêts ?

— Oui, monsieur, répondirent les agents, qui serrèrent leurs rangs de façon à ne pas laisser passer entre eux une souris.

— Attention !  !  ! dit encore le commissaire.

En même temps il ouvrit la loge.

Personne ne sortit.

Les agents tenaient en arrêt leurs baguettes plombées, tout prêts à assommer le premier qui se présenterait.

Personne ne se présenta.

Mais la loge, malgré l’ouverture de la porte, gardait une obscurité assez grande pour qu’il pût s’y cacher quelqu’un. Le commissaire qui était, — par hasard, — un homme de courage, entra et fit jouer l’écran dans sa coulisse.

Des flots de clarté inondèrent la loge : elle était vide.


XXII


LE BALLET.


L’émotion passa des places fashionables aux galeries et loges supérieures. Chacun s’entretenait de lady Jane B..., de S.A.R. et du diamant de la couronne.

— Voilà ce que c’est, dit mistress Crubb à mistress Foote, que de se déganter pour montrer ses bijoux.

— L’orgueil est un grand péché ! ajouta mistress Black, en faisant mine de rattacher son agrafe de cornaline, qui n’en avait pas besoin.

— Hélas ! mesdames et voisines, soupira mistress Crosscairn ; — la vanité a perdu bien des ladies.

L’entretien continua sur ce ton amusant et instructif entre ces dignes commerçantes. Plus d’un passage de la Bible fut cité par mistress Dodde, qui était presbytérienne, rétorqué par mistress Brown, qui était méthodiste, commenté par mistress Bull, qui était épiscopale, et paraphrasé par mistress Bloomberry, qui était dissidente.

— Vingt mille livres ! disait pendant cela la grosse Dorothy Burnett ; — ah ! monsieur O’Chrane, vingt mille livres !…

— Ni plus ni moins, Dorothy, mon cœur, à ce qu’il paraît, le diable m’emporte !… c’est une jolie affaire.

— Une jolie affaire, monsieur !… C’est un vol qui mérite la corde, à coup sûr !

— Que Dieu me damne, Dorothy, la corde, comme vous dites !… oui, la corde, mon cœur, de par l’enfer !

— C’est le jour des vols, s’écria le petit Français Lantures-Luces, en faisant irruption dans la loge de lady Campbell. — Voulez-vous me permettre, milady… miss, voulez-vous me permettre ?… On ne pourrait trouver, je parle très sérieusement, dans tout Londres, un plus ravissant éventail.

— Et a-t-on rejoint le voleur ? vicomte, demanda lady Campbell.

— Le voleur ? madame… Je vous prie, parlez-vous de mon voleur ou de celui de lady Jane, de mon lorgnon ou de sa bague ?

— Eh ! vicomte, on dit que le diamant valait vingt mille livres !

— Madame, S. A. R. est riche, et je ne suis qu’un pauvre gentilhomme… mon lorgnon m’avait coûté deux guinées, à Paris, rue Richelieu, — Richelieu’s-Street, — madame !… Mais ceci n’est pas la plus triste nouvelle de la journée, je parle sérieusement, et j’en sais une qui vous intéresse davantage… Ah ! voilà ce cher marquis !… Je ne vous avais pas reconnu… Comment allez-vous, très cher, je vous prie ?

— Vous m’inquiétez, monsieur, dit lady Campbell ; de quelle nouvelle voulez-vous parler ?

— J’oubliais… mais vous la savez peut-être, puisque ce cher marquis… Non ?… eh bien ! j’aurai l’avantage de vous l’apprendre… Il s’agit de ce pauvre cher Frank… Frank Perceval, madame.

Depuis le commencement du spectacle, disons mieux, depuis le bal de la veille, miss Mary Trevor était plongée dans une sorte d’engourdissement moral qui la rendait insensible. Elle avait gardé durant toute la soirée un silence morne, et la présence de Rio-Santo avait été cette fois impuissante à galvaniser son apathie.

Lady Campbell la croyait malade et l’accablait de petits soins auxquels miss Trevor ne prenait point garde.

Un observateur au fait de ce qui se passait depuis quelques mois à Trevor-House n’eût point été du même avis que lady Campbell. Il eût deviné ce soir, sinon auparavant, qu’un poids trop lourd pesait sur le cœur de cette pauvre enfant, un poids qui devait finir par l’écraser s’il n’était à temps soulevé et rejeté loin d’elle. Il eût deviné qu’une souffrance occulte minait sourdement cette pâle fille, dont la molle volonté ne savait pas repousser le poison qu’on lui offrait comme un remède.

Et il en eût été touché profondément, car la douce beauté de miss Trevor appelait l’intérêt, en même temps que sa distinction exquise inspirait ce respect que tout Anglais garde à la véritable noblesse.

Or, le marquis de Rio-Santo était un observateur, et un observateur assurément non vulgaire ; en outre, il savait mieux que personne ce qui se passait à Trevor-House depuis quelques mois.

Aussi devinait-il tout ce que nous venons de dire ; et bien plus encore, il devinait la nature de cette souffrance cachée ; il la savait. — Il savait que le poids écrasant sous lequel gémissait le cœur de Mary, c’était l’incertitude, le doute, les ténèbres, incertitude apportée par autrui, doute factice, ténèbres laborieusement amassées autour d’elle.

Il savait que, livrée un jour à elle-même, un seul jour, elle se fût élancée là où l’appelait la vraie voix de son âme, cette voix qu’on avait étouffée, falsifiée, cette voix qui taisait maintenant le nom aimé pour prononcer de force un autre nom appris dans les larmes ; — mais il savait que ce jour ne viendrait pas, ne pouvait pas venir ; que lady Campbell veillait, sentinelle attentive ; que l’illusion, mortelle qu’elle pût être, serait entretenue soigneusement, sans relâche, sans pitié…

Parce que lady Campbell, arrivée au sommet de ce monceau de sophismes échafaudés à prodigieuse dépense d’esprit, était désormais invinciblement persuadée. — Ceci d’autant mieux, que sa persuasion venait d’elle-même, que c’était son esprit qui en avait imposé à son cœur, et que, pour une cervelle parvenue à ce point d’auto-sophistication (s’il est permis d’employer un terme aussi effrayant), l’évidence n’est plus qu’un paradoxe.

Y a-t-il au monde, en effet, des gens plus rigoureusement convaincus que les charlatans de bonne foi ?

Rio-Santo savait tout cela.

Aimait-il donc assez passionnément miss Trevor pour se faire le complice clairvoyant de la cruauté aveugle de lady Campbell ? Son amour était-il de ceux qui renversent toutes les barrières et mettent, pour franchir un obstacle, le pied sur toutes choses ?

Non. — Son amour était réel ; mais, comparé à l’autre sentiment qui était en lui, qui était lui tout entier et plus que lui, son amour descendait à un plan inférieur. C’était un sentiment secondaire, sacrifié, un prétexte peut-être.

Ce pourquoi il eût brisé toutes barrières ; ce pourquoi il eût posé le pied sur une chose sainte, — sur la tête d’un ami, — sur le cœur d’une amante, — afin de s’élancer mieux et plus loin ; — ce n’était pas de l’amour.

C’était ce qu’il appelait son ambition, ce qu’un artiste eût appelé son idée, un conquérant sa politique. — C’était une pensée vaste, un désir immodéré, une passion raisonnée. — C’était la contemplation d’un but, aperçu d’abord autrefois comme une lueur lointaine, et qui, à mesure qu’il avait monté dans la vie, avait grandi, grandi jusqu’à se faire soleil, jusqu’à brûler son imagination qu’il emplissait de rayons trop ardents.

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