Les Mœurs électorales aux États-Unis

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Les mœurs électorales aux États-Unis
Comte E. de Sartiges


La comédie politique n’est pas un genre de littérature populaire aux États-Unis, bien que les Américains tiennent de leurs pères, plus Irlandais qu’Anglais, un fonds de verve humoristique qui les dispose à rire tout aussi philosophiquement de leurs faiblesses que de celles d’autrui. Ce n’est pas non plus un sentiment de fausse susceptibilité nationale qui éloigne de la scène la satire politique, attendu que, satisfaits, et à bon droit, de leur prospérité sans pareille, ils font bon marché de ce qu’il peut y avoir d’incomplet dans les institutions à l’ombre desquelles ils l’ont acquise et développée. Si en Amérique la comédie politique ne vient pas frapper plus souvent à la porte du théâtre, c’est qu’elle se joue d’habitude dans la rue : les stump speeches (discours en plein vent), la barbicue (pique-nique électoral où pour son plat le candidat offre un bœuf rôti sur place), les processions politiques sont de véritables représentations théâtrales avec affiches, tréteaux, musique et comptes-rendus. Il en résulte que, lorsqu’un homme éminent a été livré aux sifflets de quelques millions de spectateurs et de quelques milliers de journaux, quand la foule et la presse l’ont déshabillé de la tête aux pieds pour lui chercher des plaies sur la poitrine, des meurtrissures sur le dos, le poète satirique a beau vouloir ne mettre en scène que les côtés plaisans de la victime, son public n’en regarde que les côtés saignans. L’auteur voulait amuser ses spectateurs, il les fait pleurer ou bâiller ; le squelette n’a pour eux rien d’émouvant, ils ont disséqué l’homme.

Pourtant le Rabagas de M. Sardou avait eu un devancier aux États-Unis : dès 1854 paraissait à New-York the School for politics. A cette époque, nous, avions parcouru la comédie de M. Gayarré avec l’attention distraite que l’on n’apporte que trop souvent à étudier les symptômes de maux dont on n’est pas incessamment menacé ; nous l’avons relue depuis avec l’intérêt que le malade, astreint à un régime en désaccord avec son tempérament, met à étudier le tempérament de son voisin que ce même régime fait vivre. Cette seconde lecture ne nous a servi qu’à constater une fois de plus l’exubérance de la vie politique en Amérique, qui tuerait toute société dont la vie matérielle ne serait pas exubérante à pareil degré, — et même dans ce pays l’avenir de la société paraît déjà au moraliste américain sérieusement menacé par l’invasion d’un mal qui l’inquiète et qu’il signale à ses concitoyens, la corruption politique. Il s’en explique sans hésitation dans sa préface, en même temps qu’il décline éventuellement le reproche d’avoir mis en scène une individualité quelconque à laquelle les spectateurs auraient pu appliquer un nom. « Je me suis proposé, dit-il, en écrivant l’ouvrage que je présente au public sous le titre de l’École de la politique, d’attaquer des maux qui sont devenus tellement sérieux qu’ils sont alarmans, et non d’attaquer un parti ou une personnalité. Quant aux caractères que j’ai dépeints, ils sont fictifs, quoiqu’il n’y ait que trop de réalité dans les scènes de dégradation politique que j’ai retracées. »

La corruption électorale, et c’est plus particulièrement de celle-là qu’il est question ici, est l’accusation ordinaire des minorités battues aux élections. Nous savions déjà par les discussions de tribune et de presse les prix du vote vénal en France et en Angleterre ; M. Gayarré, en nous disant les prix courans de ce genre de vote en Amérique, complète cette curieuse statistique. De ces prix comparés, il ressort que, plus libre est le citoyen, plus cher est son vote. Ainsi en France, où le suffrage universel, au lieu d’être la source du pouvoir, n’en est que le prétexte, le vote de l’électeur trafiquant de son mandat se paie d’un repas d’auberge, d’une surenchère de marchandise sans valeur. En Angleterre, où le vote fait le député, qui fait le ministre, qui fait le cabinet, le prix du vote négociable est déjà fort élevé ; en Amérique, où l’élection est la source des pouvoirs législatif, administratif, judiciaire, le prix de ce genre de vote n’a pas de limite.

Pour mettre un étranger au courant des compromis qui se pratiquent dans les élections aux États-Unis, il fallait un homme du pays et du métier. M. Gayarré est l’un et l’autre ; citoyen de la Louisiane, membre de la législature et ultérieurement du congrès, il sait tout ce que l’on peut savoir des agissemens des partis, il en dit certainement tout ce qu’on en peut dire. S’en est-il servi lui-même à son profit ou à celui de ses amis ? Ce n’est pas probable, puisqu’il en dénonce la pratique ; mais il a vu ses adversaires, il a pu voir ses amis s’en servir, et c’est avec indulgence qu’il les gourmande les uns et les autres des hardiesses électorales que leur fait commettre leur dévoûment à leur cause.

Son cadre est l’élection au congrès d’un sénateur par l’état de la Louisiane ; son intrigue, il l’emprunte à la scène française. Ses deux principaux personnages, Randolph et Beckendorf, sont copiés sur Bertrand et Raton, cet impérissable Raton qui tire éternellement du feu les marrons que dévore le non moins impérissable Bertrand ; il n’y a jamais de différence que dans la forme des pincettes. Comme dans l’Art de conspirer de M. Scribe, des courtisans du souverain font le siège du pouvoir, de ce pouvoir partout et en tout temps le même, le distributeur de la fortune publique. Seulement le souverain, qui dans la pièce française est Christian VII de Danemark, se trouve être le peuple dans la pièce américaine, et c’est là surtout ce qui donne de l’intérêt à ce pastiche, qu’il faut parcourir comme une sorte d’enquête électorale dialoguée.

Les deux pièces principales de cette enquête sont une séance dans les bureaux de la chambre des représentans de l’état de la Louisiane, et une leçon de stratégie électorale donnée par de vieux politiciens à un politicien novice. Sur ce terrain, plus particulièrement le sien, l’auteur américain se montre hardi, neuf, original. Analyser ses discours, c’eût été diminuer leur valeur ; le lecteur français se serait d’ailleurs refusé à relire, traduit de l’anglais, Bertrand et Raton, qu’il a vu jouer tant de fois sur notre scène. Nous avons donc pensé que le mieux serait de détacher des cinq longs actes de l’École de la politique les scènes où il est question d’agissemens électoraux, et de négliger celles qui ont simplement rapport à l’action. C’est dans la ville de Bâton-Rouge, la capitale politique de la Louisiane, où se font réellement les élections fédérales de l’état, que l’auteur a placé la scène de son élection fictive. Ses personnages sont : le gouverneur de l’état et sa fille Henriette, Beckendorf, un Allemand, citoyen naturalisé et représentant à la législature, Gertrude, sa femme, Mortimer, son fils, John, son commis, Randolph, sénateur de l’état, Gammon, Trimsail, Turncoat, Lovedale, Wagtail, représentans à l’assemblée législative de la Louisiane.

Trimsail est seul dans le bureau, il regarde sa montre et commence à s’impatienter.

« TRIMSAIL. — En vérité, c’est intolérable ! J’ai attendu ici plus d’un quart d’heure les autres membres du comité des cinq, nommés par la chambre pour examiner si l’article 5,000 du code civil de la Louisiane a besoin d’être amendé. Nous sommes invités à faire notre rapport demain à l’ouverture de la session, il est près de 7 heures 1/2, la séance était fixée à 7 heures, et je suis seul présent au poste. Cette ponctualité, je l’ai observée ces dix dernières années, durant lesquelles mes constituai m’ont envoyé à la chambre. Il est vrai que personne autre que moi ne veut être candidat dans ma paroisse, peuplée de planteurs indolens d’origine française ; pourtant mes services n’en sont pas moins notoires. Je suis fatigué de faire des sacrifices inutiles, mon temps aurait pu être employé plus profitablement qu’à la législature, et, si je m’étais dévoué à ma profession d’avocat, j’aurais pu… mais non ! Il n’y a pas de procès dans cette paroisse somnolente où je me suis installé. J’aurais pu encore devenir un honnête ouvrier et faire ma fortune comme tant d’autres, mais j’aurais été obligé au début de travailler de mes mains, et le travail manuel est vulgaire ; j’en hais jusqu’à la pensée ! Je suis trop gentleman pour cela. Après tout, ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était d’essayer de la législature avec l’espoir de devenir un jour juge de canton. Qui n’est pas juge en ce temps-ci ? Ce n’est pas grand’chose, et pourtant cela donne un certain rang dans la société : « Juge, je vous présente mes respects… Juge, aurai-je l’honneur de boire avec vous ?… Monsieur, laissez-moi vous présenter le juge un tel… » Cela sonne bien, et m’aurait mis à même, comme ce lourdaud de Thomas Snub, d’épouser une plantation de sucre sans autre charge qu’une grosse veuve.

« Depuis dix ans, j’ai été candidat à ce poste sous toutes les administrations, et toujours sans succès ! Mais, Dieu merci, une occasion se présente, et je la saisirai aux cheveux ; juge aujourd’hui ou jamais, à moins que le diable ne s’en mêle. Comptons les atouts que j’ai en main : une place est vacante au banc des juges du troisième district ; un sénateur au congrès doit être élu dans quelques jours ; la place de juge est à l’option du gouverneur, et le cher homme est décidé à aller régler au sénat de Washington les affaires de la nation. Il a deux formidables compétiteurs ; j’ai de l’influence dans la chambre, et à moins de faire des étourderies d’écolier, j’ai la partie en main. Il ne sera pas dit qu’un politicien comme moi n’aurait pu être autre chose que membre de la législature et colonel de milice. Colonel ! fi ! Il y a si longtemps que ce nom résonne à mon oreille qu’il me donne des convulsions. Colonel ! fi donc ! je n’ai pas encore rencontré un maquignon ou un cabaretier qui ne fût appelé colonel !

« TURNCOAT, entrant. — Salut, mon digne colonel ! toujours la ponctualité incarnée !

« TRIMSAIL. — Encore du colonel ! Vous continuez à être aussi paresseux que d’habitude ! c’est honteux. Depuis une demi-heure, vous me laissez méditer sur cet intéressant ouvrage, le code civil, et vous restez au café ! Mais où sont Wagtail et les autres ?

« WAGTAIL, entrant. — Où puis-je être, sinon à mon poste de fidèle représentant du peuple ? J’aurais été ici le premier, si je n’avais rencontré ce vieux renard de Joe Gammon, qui depuis quarante ans n’a jamais cessé de remplir une fonction ou une autre, que ses amis, avec la persistance la plus cruelle, ont tenu à lui infliger pour le besoin du pays. Il manœuvre aujourd’hui en désespéré pour ne pas être précipité au sénat des États-Unis par ses amis obstinés. Je m’en suis débarrassé à la fin, mais j’ai laissé entre ses griffes Fawning et Talebearer, qu’il a invités à souper, et qui, avant qu’ils n’en aient fini avec lui, seront obligés d’user de violence pour lui faire accepter leur concours.

« TRIMSAIL. — Toujours méchante langue !

« WAGTAIL. — Je ne suis que vrai ; mais nous sommes en nombre, et n’avons pas besoin d’attendre. Nos collègues, et ils ont raison, aiment mieux déguster les huîtres et le sauterne que discuter le code civil.

« TURNCOAT. — Trimsail, vous êtes président du bureau ; exposez-nous les motifs de la réunion.

« TRIMSAIL, ouvrant le code. — Messieurs, vous savez que nous nous réunissons pour une affaire sérieuse. Il s’agit de décider si l’article 5,000 du code civil concernant la sécurité, le bonheur, la destinée de la partie la plus intéressante de la population, les femmes et les mineurs, nécessite ou non un amendement. Mon esprit s’émeut de la grandeur du sujet ; le peu de connaissance que je possède se trouble devant les difficultés à surmonter pour résoudre cette question d’une manière satisfaisante, et mon cœur… (Pendant que Trimsail parle, Turncoat met ses jambes sur la table et sa renverse sur sa chaise, la tête en arrière comme pour faire confortablement un somme. Wagtail prend une feuille de papier et fait une cocote, qu’il place sur le nez de Turncoat, et après avoir imité le chant du coq.)

M WAGTAIL. — Éveillez-vous, le jour se lève, et Trimsail s’endort en parlant ! (ATrimsail.) Je voudrais qu’au lieu d’avoir été chargés de faire un rapport sur notre ami le code civil, on nous eût demandé d’inventer quelque mesure administrative pour mettre fin à cette avidité d’emplois qui corrompt les mœurs du peuple.

« TURNCOAT. — Celui qui détruirait ce mal aurait autant de droits à la gratitude de sa nation que Washington lui-même.

« TRIMSAIL. — En cela, je suis parfaitement de votre avis ; mais, hélas ! je crains que l’infection ne soit tellement répandue et ne soit si contagieuse que nous ne soyons les seuls membres de la législature qui puissent se vanter de leur indépendance.

« LE SECRETAIRE PARTICULIER DU GOUVERNEUR, à wagtail. — Je suis chargé par le gouverneur de vous informer qu’il est à son bureau, et qu’il désire causer avec vous de la pétition que vous lui avez adressée…

« WAGTAIL, embarrassé. — Oui ! oui, cela a été fait, messieurs, à la demande même du gouverneur, sollicité par de hautes influences en faveur d’un candidat inacceptable. Vous connaissez notre intimité, je ne pouvais refuser. Vous m’excusez, messieurs, (Il va pour sortir.)

« TRIMSAIL. — Mais nous ne serons plus en nombre, Wagtail, comment ferai-je le rapport demain ? « WAGTAIL. — Continuez comme si j’étais présent ; je vote pour le maintien de l’article tel qu’il est.

« TURNCOAT. — Au nom des dieux ! dites-moi, Trimsail, avez-vous jamais vu quelque chose de si honteux ? Ceci confirme ce qui m’a été dit ; le drôle est sur mon chemin et postule l’emploi pour lequel mon nom a été mis sous les yeux du gouverneur. Il faut, sans perdre de temps, le surveiller, ou il me jouerait quelque méchant tour. (Il court vers la porte.) « TRIMSAIL. — Eh ! qu’y a-t-il, Turncoat ? Etes-vous malade ? Vous avez mauvaise mine, où allez-vous ?

« TURNCOAT. — Je suis tellement étranglé par l’indignation que me cause l’hypocrisie de ce drôle, que je suis impropre à tout travail. Je vais prendre l’air ; je me sens incapable d’écrire autre chose qu’une satire sur cette époque de dégénération.

« TRIMSAIL. — Mais notre rapport, mes amis, notre rapport sur l’article ?

« TURNCOAT. — Au diable l’article ! j’en vote, avec Wagtail, le maintien tel quel, faites votre rapport en ce sens. (Il sort.)

« TRIMSAIL. — Voilà un autre parasite flagorneur, un mendiant qui se vendrait à Tom, Dick ou Harry pour une croûte à mettre dans son sac. Et, ce qui pis est, des drôles comme Wagtail et Turncoat ont la présomptueuse hardiesse de vouloir se faire passer pour des hommes indépendans ! Et ce sont pourtant ceux-là qui obtiennent toutes les places, tandis que des hommes de mon mérite sont méconnus et mis de côté. Je serai vengé un jour ou l’autre ! mais voyons, comment rédigerai-je ce rapport ? (Il écrit.)

« A l’honorable assemblée des représentans de…

« Nous soussignés, par suite d’une résolution de votre honorable assemblée, ayant formé un comité, déclarons que, après avoir examiné à fond l’article 5,000 du code civil, soumis à notre appréciation, après avoir étudié la question sous toutes ses formes, nous sommes unanimement arrivés à la conclusion que ledit article ne demandait aucun amendement et devait être maintenu tel quel pour les raisons, — quelles raisons donnerai-je ? voyons,… ah ! c’est cela : — pour les raisons qui sont données par de savans commentateurs lorsqu’il fut inséré dans le code Napoléon, auquel il a été emprunté. » Voilà ! que les curieux cherchent ces raisons, ils les trouveront, s’ils le peuvent. Maintenant je n’ai plus qu’à signer : Trimsail, président. »

Ainsi le politicien américain n’est pas, comme le Rabagas français, un placeur de révolutions là où se fait sentir le besoin de déplacer le centre de gravité sociale, c’est au début de sa carrière un courtier d’élection et, s’il le faut, un entrepreneur de corruption électorale pour son compte au pour celui de s’on parti. La politique dans la république américaine n’est point le simple passe-temps d’hommes engagés en des poursuites industrielles ou autres ; c’est une profession distincte et presque une vocation. L’on est politicien comme l’on est médecin, négociant, banquier. Le stage du politicien est laborieux ; il lui faut avant tout prendre ses degrés de lawyer, et l’homme de loi américain doit embrasser dans sa profession élastique les connaissances de l’avocat, de l’avoué, du notaire, de l’homme d’affaires et, en matière d’élection, de l’homme à tout faire. Il doit être journaliste, orateur, négociateur, servir de la plume, de la parole, au besoin du poignet, les intérêts du parti sous la bannière duquel il s’est enrôlé. Quand pendant des années il aura rempli ces conditions, qu’il sera devenu utile à tous ses amis politiques, ceux-ci le porteront à la législature de son état, et, si là ses qualités d’homme de parti s’affirment, ils le feront arriver au congrès. Sur cette grande scène se rencontre toujours pour le politicien aux aguets l’occasion de passer homme politique ; s’il sait en profiler, son nom, jusque-là connu de ses seuls commettans, devient familier aux électeurs des autres états, et sa candidature aux plus hautes fonctions, y compris celle de président, est dès lors acceptée par l’opinion publique.

Le fauteuil présidentiel est pour les jeunes Américains ce qu’est pour nos soldats le bâton de maréchal. Là-bas tout homme né avec de l’ambition se dit qu’il pourra un jour échanger l’escabeau de bois sur lequel il travaille dans l’office de son lawyer contre ce glorieux fauteuil. Seulement, comme il lui faut acquérir des connaissances spéciales que ne procure pas l’école primaire, l’aspirant politicien est obligé de compléter son instruction à ses frais, de suivre des cours particuliers, de se loger, de se nourrir. Bien souvent il n’a rien à lui ou de chez lui, les parens qui sont pauvres ne pouvant rien donner, et ceux qui ont fait eux-mêmes leur fortune ayant pour principe de laisser à leurs fils le soin de faire la leur. Il arrive alors que, pour se procurer les moyens de subvenir à ces diverses dépenses, le jeune politicien qui dans son enfance avait appris un métier se résigne à faire œuvre de ses bras quelques heures de la journée durant pour consacrer le reste de son temps à son éducation professionnelle.

Ce sont ces traces de travail manuel, retrouvées dans la biographie d’hommes américains éminens, qui ont fait dire à tort en Europe que la démocratie américaine allait chercher à l’établi un tailleur ou un menuisier pour en faire le président de la république. Ils avaient pu travailler de leurs mains courageuses avant que de travailler de leur tête puissante, les Douglas, les Fillmorre, les Lincoln et tant d’autres hommes illustres ; mais ensuite ils avaient lentement gravi un à un les échelons glissans de l’estime publique, et occupé les situations les plus considérables : ce n’était pas à l’échoppe qu’allait les chercher la confiance de leurs concitoyens, c’était dans l’armée, dans la diplomatie, dans la plus haute magistrature. Le peuple américain, éminemment logique, ne va point prendre, pour faire ses lois, des charpentiers, pour construire ses demeures des hommes de loi. Le premier magistrat de la république, ainsi qu’on le nomme, le premier serviteur du peuple, ainsi qu’il a la hauteur de se nommer lui-même, est donc toujours un homme éminent à un degré quelconque. Il est à noter qu’une supériorité relative est plus avantageuse au candidat présidentiel qu’une supériorité absolue : la démocratie américaine, soit par instinct, soit par raisonnement, n’a pas les enthousiasmes et les abandons d’elle-même de la démocratie française ; le candidat à la présidence, s’il s’est montré orateur entraînant, politique habile et actif manœuvrier, s’il s’est acquis une popularité trop générale, peut, une fois au pouvoir, s’affranchir de la tutelle du parti qui le lui a confié et lui imposer sa propre politique. La renommée de l’homme illustre plaît aux masses, qui s’approprient son illustration ; — sa personnalité leur porte ombrage. Les Américains rendent à leurs grands hommes vivans les hommages les plus éclatans, ils les accablent en toute occasion d’ovations passionnées, mais ils ne les nomment pas présidens de la république. Aux élections préparatoires (conventions) dans lesquelles tous les quatre ans sont décidées les élections présidentielles, les délégués des états qui les composent ont la coutume traditionnelle d’inscrire par courtoisie sur leurs bulletins le nom de l’homme populaire du moment, tout en ayant soin de ne pas laisser leurs votes arriver au chiffre qui assurerait son élection. Pendant ce temps, les meneurs de la majorité se sont abouchés avec le candidat dont à l’avance ils ont fait choix pour fixer avec lui le programme de la nouvelle administration et la répartition des emplois fédéraux au prorata des votes acquis à son élection. Cela fait, les noms illustres disparaissent des bulletins pour faire place à un nom unique, celui du candidat qui a le plus sincèrement reconnu que, si le président devait régner, c’était son parti qui devait gouverner.

Ce n’est pas le politicien transfiguré en homme politique que fait comparaître sur la scène de Bâton-Rouge le moraliste américain, c’est le politicien suant sang et eau pour escalader le pouvoir. Chaque acteur de cette comédie est un politicien à un degré quelconque, depuis celui qui est chargé d’aller dans les cabarets faire boire l’électeur et marchander son vote jusqu’à celui que son habileté fait manœuvrer au milieu de la fange électorale sans se salir ni les bottes ni les gants. Deux amoureux, introduits dans la pièce pour servir non pas au dénoûment, mais simplement à la marche de l’action, prêtent leur concours empressé aux agissemens électoraux du Bertrand de l’endroit. La mère de l’amoureux, brave femme allemande, qui fait des tirades toutes germaniques sur les douceurs d’une existence que ne troublent ni la politique ni les politiciens, en vient elle-même à marchander et acheter quatre consciences d’électeurs. Il n’est pas jusqu’à l’auteur de la satire qui, après avoir menacé de sa férule les corrompus et les corrupteurs, ne finisse, à la vue des belles passes d’armes électorales qu’il décrit, par s’éprendre à son insu du beau joueur qui, en jouant plus serré, a gagné la partie, et qui ne joigne en connaisseur ses bravos aux hourras que pousse la foule en l’honneur de l’homme que sans le vouloir, sans le savoir, elle a élu sénateur au congrès.

L’une des habiletés du candidat victorieux a été d’unir en mariage les deux amoureux chacun de condition différente, le fils de Beckendorf, riche à millions, propriétaire, député à la législature, à la fille du gouverneur de l’état. C’était là une mésalliance que le père de la jeune personne repoussait, — résistance que la mère du jeune homme et le jeune homme lui-même jugeaient. Insurmontable, et qui l’aurait été sans le besoin d’un vote décisif. Il y a en effet dans chaque état, à défaut de noblesse titrée, un patriciat formé des familles dont l’histoire se rattache à la guerre de l’indépendance, de celles qui se sont installées les premières dans la contrée déjà riches ou en train de le devenir. Lorsque pendant plusieurs générations ces familles ont conservé et développé leur fortune, ont occupé des charges municipales et fédérales, ont doté des établissemens publics, ont exercé une large hospitalité, elles sont naturellement classées par l’opinion comme familles patriciennes. C’est le patriciat des villes libres de l’Italie du moyen âge : il ne procure pas d’influence politique, son influence se borne aux relations de salon. L’influence véritable, celle avec laquelle l’administration doit compter, parce qu’elle peut dans une certaine mesure déplacer la majorité électorale, c’est celle des grands banquiers, des grands brasseurs d’affaires de New-York, de Chicago, de San-Francisco, qui forment une oligarchie puissante.

Dans la mêlée électorale dont M. Gayarré a placé la scène à Bâton-Rouge, le sens moral semble faire défaut à tout le monde ; chacun trompe, chacun est trompé, et cependant l’on entrevoit à travers les ardeurs de la lutte que l’électeur, une fois son vote donné ou négocié, s’en retournera plus ou moins sobre au logis, et que là, assis au foyer domestique, les pieds en l’air, il racontera gaîment à sa femme et à ses enfans, qui en comprendront les finesses, les bons tours que son parti et le parti contraire se seront réciproquement joués. Au lendemain de ce jour enfiévré, il sera redevenu bon père, bon époux, bon planteur, et il ne donnera pas à son nouveau représentant au sénat le mandat impératif de renverser la constitution de son pays.

La constitution, personne aux États-Unis ne l’attaque, bien que la plus simple logique révolutionnaire suffise à démontrer qu’un contrat passé en 1776 entre 3 millions d’Anglais campés sur un coin du littoral de l’Atlantique n’engage pas en 1872 leurs 30 millions d’héritiers, possesseurs de la moitié du globe. Il se trouve en effet que cette vieille charte, dont l’esprit peut être changé sans qu’il soit besoin d’en altérer la lettre, répond aux besoins politiques et sociaux du nouveau peuple américain, comme elle répondait à ceux des premiers colons anglais, et cela parce qu’elle consacre en principe les droits et les devoirs de tous devant la loi, la religion, l’instruction, en même temps qu’elle proscrit toute autorité révolutionnaire, personnelle ou collective.

Les rédacteurs du pacte fédéral étaient, comme leurs commet-tans, attachés aux institutions anglaises, les seules au XVIIIe siècle qui assurassent sans sous-entendu la sincérité du gouvernement du pays par le pays ; c’était pour défendre leur interprétation de la constitution contre celle qu’en avait faite la couronne qu’ils avaient combattu les troupes de George III. Après le succès, leur interprétation était restée la bonne, celle des ministres du roi était devenue la mauvaise : aussi supprimèrent-ils la royauté. Le clergé anglican avait persécuté les sectes dissidentes ; ils supprimèrent l’église officielle. Ils n’eurent pas à supprimer la noblesse, qui n’existait pas à l’état d’ordre politique chez eux ; basée sur le revenu des immeubles dans la vieille Angleterre, elle n’avait pas trouvé place dans cette société nouvelle, qui avait à se créer, au milieu d’inutiles richesses immobilières, une fortune mobilière. Les treize états étaient placés sous toutes les latitudes ; ils étaient peuplés, au sud, de planteurs, de légistes, d’hommes politiques, au nord, de commerçans, de manufacturiers, de fermiers : ici le travail blanc, là le travail noir, partout des intérêts antagonistes. Chaque état était souverain, chaque citoyen maintenait sa part de souveraineté individuelle. Il fallait une habileté et une sobriété excessives de rédaction pour fondre ces intérêts particuliers dans l’intérêt général, et faire voter dans la même urne le planteur et le laboureur, le manufacturier protectioniste et l’armateur libre échangiste. Ils firent une constitution d’ordre législatif, et, pour l’appliquer, un gouvernement aussi peu exécutif que possible. L’individu libre et souverain délégua par voie d’élection sa part de souveraineté aux mandataire, de son choix, qui, réunis aux mandataires élus par ses concitoyens des autres états, formèrent l’assemblée souveraine. Le congrès fut chargé d’exercer directement ou par délégation tous les actes de la souveraineté. Il délégua le pouvoir exécutif à un président éligible au second degré et élu pour quatre années. Au-dessous de lui, il plaça le pouvoir initiateur des lois de finance, la chambre, qui, n’ayant que deux ans de durée, n’a pas le temps de se faire dictatoriale, — à côté d’elle, le pouvoir pondérateur, le sénat, qui pendant la durée de son mandat (six ans) a le temps de voir la présidence changer deux fois de mains et la chambre se renouveler trois fois. C’êtait bien là le règne de la chose publique, de la res publica ; les Américains lui en laissèrent le nom. Ils ne s’étaient pas préoccupés de théories humanitaires, et leur déclaration de l’indépendance ne fit mention des droits de l’homme que pour réglementer ceux de l’immigration future volontaire ou contrainte.

Les immigrans, d’après les tableaux statistiques tenus par les officiers fédéraux, appartiennent à trente et tant de nationalités ; ils sont classés dans l’évaluation publique en trois groupes distincts : le groupe de race anglaise, qui comprend les Anglais, les Écossais, les Irlandais, — le groupe de race allemande, embrassant l’ensemble des races du nord, — le groupe de race latine, composé de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Portugais. Les Anglais et les Écossais travaillent aux mines, les Irlandais aux chemins de fer et aux canaux ; ce sont eux qui font la fortune des États-Unis, et dont les États-Unis font la fortune. Vient ensuite le groupe allemand, qui comme un flot humain s’avance incessamment sur les terres en friche de l’ouest, et qui fortifie l’élément conservateur du pays, le cultivateur, qu’improprement on appelle farmer (fermier), puisqu’il est toujours propriétaire du sol. Quant aux hommes du groupe de race latine, ils ne se classent dans le pays qu’à titre d’individualités ; ils n’y viennent qu’avec l’esprit de retour, et ils le quittent aussitôt qu’ils ont gagné quelque argent ou perdu l’espérance d’en gagner. L’Irlandais et l’Allemand, une fois établis en Amérique, engagent leurs parens et leurs amis à venir les rejoindre ; le Français, et avec raison, détourne les siens de tenter la même aventure. Les premières lois de naturalisation furent faites par des législateurs qui, soigneux de se réserver l’influence municipale et politique, apportèrent des entraves, non pas à l’immigration européenne, qu’ils appelaient, mais bien à la jouissance, pour les immigrans, des droits du citoyen américain. Les besoins électoraux des partis ont facilité l’accès de l’étranger à la citoyenneté américaine, et, une fois que les nouveaux citoyens se sont trouvés en nombre, ils ont élargi les portes de l’indigénat et ont fini par les ouvrir toutes grandes. Il en est résulté des différences notoires entre le peuple américain actuel, — produit de la fusion des nationalités dont les individus abordent annuellement dans les ports des États-Unis sans savoir même qu’il y a eu une fois sur cette terre un grand homme qui s’appelait Washington, — et les premiers habitans des treize états de la Nouvelle-Angleterre, qui furent le noyau de ce même peuple.

Pour retrouver la république de Washington, celle des livres de M. de Tocqueville et des romans de mistress Beecher Stowe, il faut l’aller chercher dans l’histoire de son passé, laborieux à l’intérieur, fièrement réservé vis-à-vis de l’étranger, — histoire commencée à la guerre de l’indépendance pour finir à la guerre de la sécession en traversant la guerre du Mexique, de 1776 à 1862. Les Américains, après un siècle de labeurs, avaient acquis l’outillage producteur, manufacturier, commercial, monétaire, qui constitue la puissance des nations modernes, ils étaient virtuellement maîtres du continent nord-américain ; mais le Mexique, dans sa présomptueuse faiblesse, se refusait à reconnaître le fait accompli. Le peuple américain s’indigna de cette résistance ; 100,000 hommes s’en allèrent droit devant eux sans trop savoir où ils allaient, franchissant les obstacles, ouvrages de terre ou armées, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à Mexico. Là les Mexicains offrirent la dictature au général Scott, ou, à son choix, la présidence à vie ; celui-ci reçut de ses soldats, redevenus ses électeurs, l’ordre de refuser. Ils pouvaient tout prendre ; ils se contentèrent d’acheter, moyennant 50 millions de francs qu’ils se réservaient de payer à ceux de leurs concitoyens qu’aurait lésés la guerre, la Californie, la Sonora et la route pour s’y rendre, route large de cent lieues et longue de six cents.

Ils étaient partis miliciens, ils revinrent soldats. C’était en 1847. Le militarisme entra comme élément dans les mœurs des Américains, qui à partir de cette époque se livrèrent au perfectionnement et à l’invention des armes de précision. Ils étudièrent la grande guerre au moyen de commissions militaires qu’ils envoyèrent en Europe, partout où l’on se battait et jusque dans les deux camps des belligérans. Quand ils eurent connu l’art de s’entre-tuer, n’ayant pas de voisins à qui l’appliquer, ils se battirent entre eux. Les états du sud, qui depuis l’annexion du Texas, de la Californie et des territoires sur l’Océan-Pacifique s’étaient trouvés le centre de la confédération nord-américaine au lieu d’en être la limite extrême, voulurent profiter des accroissemens de territoire qui doublaient leur influence pour assurer la prépondérance politique que jusque-là le nord leur avait abandonnée en échange de la prépondérance industrielle et mercantile. Passé une certaine limite, les territoires acquis ne pouvaient recevoir que des travailleurs libres : les hommes du sud y envoyèrent des noirs. Les états du nord répondirent à cette agression politique par une agression sociale : ils encouragèrent partout clans le sud la fuite des noirs, et, contrairement à la loi fédérale, se refusèrent à leur extradition. A cette époque finissait la dernière présidence de compromis, celle de M. Buchanan. M. Lincoln fut porté au pouvoir par la majorité anti-esclavagiste ; c’était planter au Capitole le drapeau de l’abolition de l’esclavage. Les états du sud y répondirent en arborant le drapeau de la souveraineté de l’état dans ses limites. C’était la guerre civile compliquée de questions sociales et religieuses ; elle eut le caractère sombre et impitoyable de ces sortes de luttes. Les états du sud furent subjugués, et le droit de propriété de leurs habitans fut anéanti. Leurs 3 millions d’esclaves, dont le pacte fédéral, leur garantissait la possession, furent déclarés libres et citoyens. A 1,000 dollars par, tête, cela faisait un capital de 15 milliards de francs enlevé à la propriété foncière. Les terres suivirent la condition des bras qui les travaillaient, et furent les unes séquestrées, les autres confisquées au profit des nouveaux affranchis. La constitution de 1776 était violée, mais telle était la volonté du peuple, formulé, par le congrès, où siégeaient seuls les représentans des vingt-quatre états victorieux : le nord restait en pleine légalité, il était la majorité. Les dix états du sud rebelles étaient la minorité, ils se trouvaient légalement condamnés. Cette guerre, pendant les quatre années qu’elle avait duré, avait coûté 13 milliards de francs. Grâce aux immenses ressources du pays, à son crédit sur les places étrangères, ces 13 milliards, sortis des presses de l’état et restés dans le pays, acquirent la même valeur monétaire que s’ils fussent sortis en lingots d’or des mines de la Californie. Ce décuplement de capital produisit en Amérique l’effet qu’avait produit en Espagne l’exploitation des mines d’or et d’argent du Mexique et du Pérou. L’or perdit de sa valeur, relative, tous les produits virent doubler la leur, résultat dont le contre-coup commence à se faire sentir partout en Europe. Cette unité du pays et ces richesses nouvelles ont permis aux États-Unis d’affirmer hautement, leur politique extérieure, dont jusque-là ils s’étaient contentés de plaider la légitimité. Cette politique repose sur deux ou trois aphorismes anglais apportés en germe par les premiers colons, et affirmés au fur et à mesure du développement du pays sous le titre « d’aspirations nationales. »

Ce à quoi aspire le peuple des États-Unis, c’est à rester par l’annexion, l’achat ou la conquête le maître unique du continent nord-américain et des îles qui géographiquement s’y rattachent, — à dominer par voie d’infiltration les Amériques espagnole et portugaise, — à substituer dans l’inde, en Chine, au Japon, par le bas prix des marchandises ; et la modicité des transports, son commerce au commerce anglais, — à faire enfin, comme camionneurs maritimes, concurrence aux marines d’Europe, dans les ports européens. Ce qu’il repousse en principe (doctrine Monroë), c’est l’intervention européenne armée dans les deux Amériques. Avec un tel programme, non-seulement les États-Unis n’ont pas besoin d’alliances, mais les alliances les gêneraient, car elles assignent un but à une entreprise commune, et le peuple américain ne veut se lier les mains en quoi que ce soit dans la voie de ses aspirations nationales. Quant à la politique intérieure, elle consiste, pour l’administration régnantes à mettre en œuvre l’idée sortie triomphante des dernières élections, et à mettre en place les hommes qui l’ont fait triompher. L’idée politique varie, et depuis Washington jusqu’au général Grant, les présidens qui ont successivement occupé le fauteuil présidentiel y ont été portés chacun par l’idée qui dominait au moment de leur élection. Ces idées ont fait place à d’autres idées plus neuves quand les partis qui les avaient lancées les ont trouvées trop usées pour les faire durer plus longtemps.

Étant donnés un gouvernement qui est tout le monde et personne, un président qui n’est que le porte-voix de la majorité, un ministère dont la liste lui est imposée, l’opposition en est réduite, pour se maintenir à l’état de parti, à entamer, au lendemain de l’élection présidentielle, contre la majorité au pouvoir une campagne électorale qu’elle poursuivra jusqu’au jour de la nouvelle élection, pour devenir à son tour majorité et élire son président. Cette élection entraîné le renouvellement intégral du personnel des administrations qui relèvent du gouvernement fédéral : postes, douanes, contributions, diplomatie, armée et marine, du moins quant aux employés civils de ces deux derniers départemens. C’est là l’opération que les Américains appellent « le partage des dépouilles, » ou plus brièvement « les dépouilles, » the spoils. Le pouvoir qui en dispose ne pouvant, comme chez nous, s’acquérir par la violence, c’est sur les manœuvres électorales que se rejettent les partis. Tout ce qui ne dépasse pas la limité extrême de la lettre de la loi rentre dans le domaine des agissemens tolérés. C’est une science dont l’auteur de l’École de la politique s’est fait l’éditeur pour en combattre les excès, et qu’il expose à son public par l’intermédiaire des politiciens émérites de Bâton-Rouge. Gammon, Lovedale et consorts veulent faire accepter à Randolph la candidature éventuelle de gouverneur pour l’état de la Louisiane, et voici les leçons qu’ils lui donnent.

« LE GOUVERNEUR. — Je vais proposer un toast qui sera cordialement accepté : à Jean Washington Randolph, notre futur gouverneur !

« RANDOLPH. — D’où vient cet honneur inespéré, auquel j’ai si peu de titres ?

« LE GOUVERNEUR. — Connaissant votre modestie et votre aversion pour la politique, nous avons tout arrangé sans vous en prévenir. L’élection vient dans six mois, il est nécessaire de tout préparer d’avance. Veuillez seulement nous donner pleine liberté d’agir en votre nom.

« RANDOLPH. — Messieurs, je vous suis reconnaissant de ce témoignage d’estime ; mais, avant de me séparer de ce que je chéris le plus, mon repos, je désire savoir au juste ce que j’obtiendrai en échange. Je tiens à m’assurer à l’avance que je n’aurai pas à payer les violons trop cher.

« GAMMON. — C’est fort raisonnable.

« TRIMSAIL. — Notre expérience est à votre service.

« RANDOLPH, *- Je suis disposé, à m’instruire à votre école, mais à la condition que vous me laisserez me sauver comme l’écolier paresseux, si je n’aime pas votre discipline.

« TURNCOAT. — Agréé à l’unanimité.

« RANDOLPH. — Voyons votre prospectus, mes chers maîtres.

« LOVEDALE. — Rien que le plus jeune, je demande à être l’orateur. Attention, mon élève !

« RANDOLPH. — J’écoute ; mais une question d’abord. Quels motifs vous ont poussés à me choisir comme gouverneur ? De retour depuis deux ans seulement, je ne connais personne dans l’état. Élu sénateur dans ma paroisse, parce qu’il était impossible de trouver dans toute sa longueur et sa largeur quelqu’un disposé à venir à Bâton-Rouge, je n’ai pas jusqu’à présent dit un mot dans cette assemblée et n’ai pris aucune part aux affaires de la législature. Pourquoi donc m’avez-vous choisi ?

« LOVEDALE. — Par la raison même que vous avez donnée.

« RANDOLPH. — Très flatteur en effet.

« LOVEDALE. — Vous avez incontestablement de grands talens, mais heureusement ils ne sont pas connus : ils exciteraient l’envie, et tant d’esprits inquiets vous regarderaient comme un obstacle possible sur leur route que vous seriez repoussé par leurs intrigues. Si votre manque d’ambition, votre amour pour l’indépendance et votre aversion pour la politique leur étaient aussi connus qu’ils nous le sont, cela pourrait contre balancer le mauvais effet produit par vos talens. Il est fort heureux qu’on ne s’en doute pas.

« Tous. — Nous ne sommes pas d’accord avec vous !

« LK GOUVERNEUR. — Au contraire, Lovedale, nous adoptons notre ami pour ses talens, et nous désirons le pousser aussi loin et aussi haut que possible.

« LOVEDALE. — Nous, certainement, parce que nous sommes ses amis désintéressés, mais non les autres meneurs.

« RANDOLPH, A pan. — Vieux renards ! (A Lovedale.) Avez-vous sondé le peuple en ce qui regarde ma candidature ?

« LOVEDALE. — Est-il naïf ! Que diable le peuple a-t-il à faire en cette matière ? Le peuple ne se mêle pas de ces choses-là, si ce n’est pour aller ratifier ce que nous, ses meneurs, nous avons décidé ; grâce à notre organisation de parti, nous arrangeons les choses de façon que personne ne puisse se révolter contre nos ukases, et que le peuple est forcé d’accepter les candidats que nous lui choisissons. Le plat est servi chaud et fumant, il doit l’avaler comme il est.

« RANDOLPH. — Vous m’étonnez ! « LOVEDALE. — Pour être bref, voici ce que vous aurez à faire. Vous devez commencer par acheter le concours d’une douzaine de journaux influens dans le pays et aussi par vous assurer toute la presse de la Nouvelle-Orléans. Il sera pourtant entendu qu’un de ces journaux paraîtra vous être hostile, et appuiera les titres de l’un des rivaux que vous pouvez avoir avant la convention, mais de manière à lui couper la gorge. C’est de la bonne politique. Il vous faudra aussi un journal indépendant, et l’opération sera complète.

« RANDOLPH. — Acheter la presse, le grand palladium de nos libertés !

« LOVEDALE. — Le grand palladium de nos libertés ! Quelle innocence primitive !

« RANDOLPH, — Mais ce doit être assez cher, cet achat de la presse ?

« GAMMON. — Non, — à peu près six mille dollars, et vous avez les moyens de les dépenser.

« LOVEDALE. — M. Gammon a raison. Pour une légère rémunération, ces journaux diront que vous êtes la perfection même, et démontreront que le peuple vous réclame à grands cris comme gouverneur. Après cela, il faudra travailler les assemblées préparatoires. Dans toutes les paroisses de campagne, il y a deux ou trois hommes qui mènent et qui peuvent faire nommer tels ou tels délégués qu’il leur plaît. En s’assurant de ces hommes, nous nous assurons l’influence du pays, et, soyez-en sûr, nous connaissons les moyens à employer. Quant à la Nouvelle-Orléans, c’est la chose la plus facile du monde ; c’est tout simplement une affaire de dollars.

« RANDOLPH. — En sommes-nous donc là ? Des hommes libres peuvent-ils donc s’acheter comme du bétail au marché ? Bien ! Quel prix cela coûtera-t-il ?

« WAGTAIL. — Pour contrôler les arrangemens préliminaires et pour avoir des délégués à soi dans les arrondissemens de la ville, il faut compter cinq mille dollars.

« LOVEDALE. — Une fois admis par l’assemblée préparatoire, le reste est facile. Tout ce que vous avez à faire, c’est de remettre dix mille dollars entre les mains du comité central, qui achètera ou fabriquera pour vous, s’ils n’existent pas, quatre mille votes pour la Nouvelle-Orléans. Cela seul suffit pour assurer votre élection.

« RANDOLPH. — Est-ce tout ?

« TURNCOAT. — Non ; vous aurez à éparpiller trois ou quatre mille dollars pour employer des agens, et acheter tous les votes qui peuvent être achetés dans les différentes paroisses de la campagne.

« LE GOUVERNEUR. — Comme somme ronde, vous pouvez mettre tous les frais à vingt-cinq mille dollars.

« RANDOLPH. — Si tel est l’état des affaires, un homme pauvre a bien peu de chances politiques.

« LOVEDALE. — Je vous demande pardon, il en a, mais d’une autre manière. Si vous étiez pauvre, j’aurais dit : Montrez vos talens, endettez-vous, simulez quelque vice. L’envie vous pardonnera alors vos talens. Chacun des mérites que vous pouvez avoir doit être contre-balancé par quelque imperfection éclatante. Si le peuple peut seulement dire : Quelle intelligence a ce gaillard ! quel malheur que ce soit un tel vagabond ! vous pouvez être sûr qu’ils voteront tous pour vous ; mais si vous êtes un candidat exceptionnel, vous êtes condamné. Donnez une poignée de main à tout individu que vous rencontrerez ; plus il sera sale, mieux cela fera, — habillez-vous avec négligence, affectez d’être grossier, jurez aussi haut et aussi fort que possible, frappez affectueusement sur l’épaule de tout le monde, enivrez-vous une fois par semaine et dans un cabaret en renom, devenez membre d’une de ces associations qui surgissent journellement à la Nouvelle-Orléans, déclamez contre les tyrans, les aristocrates et les riches ; mais par-dessus tout parlez éternellement du pauvre peuple oppressé et de ses droits, et vous courrez la chance d’une élection triomphante, surtout si…

« RANDOLPH. — Vous semblez hésiter ? Si… je promettais d’être un instrument pour les chefs ?

« GAMMON. — C’est cela même.

« TRIMSAIL. — Jouons franc jeu. La science de la politique consiste maintenant en ceci : acheter ou être acheté, se servir des autres comme d’instrumens ou être à son tour leur propre instrument.

« RANDOLPH. — Avez-vous d’autres instructions à me donner ?

« LOVEDALE. — Oui. Lorsque vous aurez été choisi par la convention, et que vous aurez réuni tous les moyens nécessaires entre les mains du comité, vous voyagerez tranquillement dans l’état, et de temps en temps vous lancerez un petit discours. C’est utile pour l’effet théâtral, le véritable travail se fera derrière le rideau.

« RANDOLPH. — Mais, messieurs, je prévois plus de difficultés que vous ne vous en doutez. On parle de Cramford comme gouverneur, et personne n’a la centième partie de ses droits. A mon avis, il a autant de talent qu’aucun homme d’état aux États-Unis. Il sera certainement élu.

« le GOUVERNEUR. — Cramford est hors de place et de saison ; il manque de jugement et de bon sens.

« LOVEDALE. — D’ailleurs il ne nous va pas, il n’est pas notre ami, et il est facile de l’écarter. Avec quelques agens habiles répandus dans la ville et quelques autres dans la campagne, nous en viendrons aisément à bout, toutes les fois que le nom de Cramford sera prononcé, nos agens feront semblant d’être ses meilleurs amis, et diront qu’il est la perfection même ; mais avec un geste de découragement profond ils s’écrieront : « Quel malheur qu’il soit si impopulaire ! L’opinion publique est contre lui, et on ne peut résister à ce courant impétueux. »

« RANDOLPH. — Bien ; mais j’ai voyagé dernièrement dans l’état, et je sais que le pays est pour lui. « TURNCOAT. — Vous oubliez que nous aurons des agens dans le pays qui feront circuler, le bruit que la ville lui est hostile. Ils en auront l’air chagrin, et cette manœuvre habile le, fera abandonner de tout le pays.

« LE GOUVERNEUR. — D’ailleurs, mon cher Randolph, il est très facile de persuader séparément, chaque paroisse. Dans chacune d’elles, nous envoyons des agens : à Attakapas et à Opelousas, par exemple. — Pour qui êtes-vous ? disent-ils au peuple. — Pour Cramford. — Et nous aussi, répondent-ils, et toute la Nouvelle-Orléans est de notre avis ; malheureusement cela ne servira de rien ; c’est un homme si impopulaire. — Quel dommage ! s’écrie, le peuple, nous l’avions choisi ; mais naturellement, nous devons l’abandonner pour assurer l’unanimité dans le parti. — Naturellement, continuent les agens les larmes aux yeux, c’est très triste ; mais il faut qu’il en soit ainsi. — Qui choisirons-nous à sa place ? — Randolph. — Nous n’ayons jamais entendu parler de lui. — Quoi ? l’homme le plus populaire dans l’état ! — Il n’est pas de notre choix ; mais, si tout le monde le désire, nous devons lui donner la préférence. — Nous vous assurons que c’est le candidat qui a le plus de chance de succès, répondent les agens. — Et la chose est ainsi arrangée.

« LOVEDALE. — On joue la même scène dans tous les autres districts de l’état, et l’homme que tout le monde désirait est mis de côté pour tout le reste de sa vie.

« RANDOLPH. — Mais on nous demandera pourquoi il est si impopulaire.

« GAMMON. — Mon cher monsieur, un politicien ne donne jamais de raisons particulières au peuple. Cramford est impopulaire parce qu’il est impopulaire ; c’est inexplicable, mais il est impopulaire ! Peut-être pourrait-on ajouter qu’il est fier, qu’il n’est pas du peuple, qu’il est aristocrate… Cela prend, soyez-en sûr, et il est coulé à tout jamais.

« LE GOUVERNEUR., — Eh bien ! . Randolph, qu’ayez-vous à dires maintenant ?

« RANDOLPH. — Messieurs, si je vous ai bien compris, quoique notre gouvernement soit constitutionnel en apparence et démocratique sur le papier, il n’est en somme qu’une oligarchie.

« LE GOUVERNEUR. — Ce n’est pas notre faute.

« RANDOLPH. — N’importe à qui la faute. Si je suis élu gouverneur, comme j’en serai redevable à cette oligarchie et non au peuple, qu’est-ce que cette oligarchie attendra de moi ?

« LOVEDALE. — Parbleu ! une mutuelle assistance. Vous l’aiderez, et elle vous aidera.

« RANDOLPH. — Mais on, peut me demander des choses contraires a mon serment et à ce que je croirai devoir au peuple.

« LOVEDALE. — Au diable le peuple ! qui s’occupe du peuple ? Nous parlons ici en amis, à cœur ouvert, comme des hommes pratiques, comme des hommes politiques. Je commence à croire que notre ami ne veut pas comprendre. « RANDOLPH. — Messieurs, ma résolution était prise à l’avance. Je répète ce que j’ai toujours dit : je ne veux pas d’emploi. Mon désir suprême est de passer ma vie dans la tranquillité. Recevez pourtant mes remercîmens les plus sincères, et, avant que nous ne partions, laissez-moi porter un toast : Au premier sénateur élu de la Louisiane, qu’il soit grand dans le congrès !

« LE GOUVERNEUR. — Je vois que vous êtes incorrigibles. J’en suis fâché. Adieu ! »

Les institutions du pays ne résisteraient pas à cette grande curée, qui se renouvelle périodiquement tous les quatre ans, et la constitution tomberait déchirée sous la dent des électeurs, si tous ceux d’entre eux qui ont droit aux dépouilles en revendiquaient leur part. Cette revendication n’est faite que par le petit nombre ; les gens qui recherchent les emplois sont ceux qui accidentellement n’ont pas le moyen de faire autre chose. Un marchand, un banquier, un homme riche ou en train de le devenir s’occupe de ses affaires et non de celles de l’état ; s’il a besoin d’un organe politique, il gagne un politicien, et le fait parler ou écrire pour lui. Il faut qu’un homme jeune et ambitieux soit bien dénué de patronage pour embrasser la carrière de politicien ; il faut qu’un homme intelligent ait bien mal réussi dans ses entreprises commerciales ou professionnelles pour solliciter un emploi du gouvernement. Tout homme qui peut faire fortune dans un autre métier ne fait pas celui-là ; le citoyen américain peut prendre une profession, la changer, être ou ne pas être soldat ou marin, faire et défaire sa fortune, se marier et divorcer, émigrer sans esprit de retour, écrire et dire ce que bon lui semble, et cela sans savoir sous quelle présidence aura vécu sa génération, sans qu’il ait à se préoccuper de règlemens administratifs de nature à aider ou à gêner l’exercice de son droit inné d’évoluer à sa guise dans le cercle de son libre arbitre. S’il sort de ce cercle pour mettre un pied dans le cercle de son voisin, la loi intervient d’office, régulière comme un balancier de machine à vapeur, et elle lui marche sur le pied avec une pesanteur qui le fait rentrer précipitamment dans son cercle individuel ou le rejette de la communauté.

Travailler à sa fortune, tel est le thème que développe l’auteur de l’École de la politique. — Faites de la bière, ne faites pas de politique, dit frau Gertrude à son mari. — J’aurais pu arriver à la fortune en travaillant, si le travail n’eût pas été aussi vulgaire, dit le politicien Trimsail. — M. Randolph, dit Mortimer, l’héritier de plusieurs millions, ne me traite pas en intendant de sa plantation ; il me traite en ami et m’enseigne sur place le métier de planteur. — Le travail à tous les degrés, dans toutes les conditions, à tous les âges, pour toutes les fortunes, voilà le fondement sur lequel repose la société américaine, la cause de la prospérité de l’individu et de celle de la nation ; la constitution n’en est que l’effet. Essentiellement malléable, cette constitution s’est prêtée aux transformations sociales que lui ont fait subir les trois générations qui depuis 1776 se sont successivement superposées sur le sol américain ; elle se prêtera également à celles que voudront lui faire subir les générations futures, et cela sans qu’il soit besoin d’un plébiscite, la majorité des deux tiers des membres du congrès suffisant à la confection des lois organiques. La volonté du peuple, qui aux États-Unis est tout le monde, a fait la constitution et le gouvernement ; elle peut à son gré défaire l’un et l’autre. Chez nous, les constitutions, octroyées les unes par le prince au peuple, arrachées les autres par le peuple au prince, ont-elles porté l’empreinte des mœurs de la génération par qui elles étaient faites, ou chaque génération a-t-elle porté l’empreinte de sa constitution ? A l’avenir seront-ce les mœurs de la nation qui feront sa constitution ? sera-ce la constitution qui fera les mœurs de la nation ? C’est une question dont l’étude des mœurs sociales et politiques de la république américaine peut éclairer certains côtés, et l’un de ces côtés, l’auteur de l’École de la politique l’a mis sans réserve en lumière.

Il a donné à ses concitoyens leurs grandes entrées dans les coulisses du théâtre électoral de leur capitale législative, et en publiant son ouvrage, il semble avoir invité les étrangers à y entrer à leur suite, — libre à chacun d’en rapporter ses impressions. Quant à nous, sans tenir pour acquis que la république, l’une des formes pratiques du gouvernement parlementaire, soit le dernier mot des sociétés modernes, nous ne partageons cependant pas les sentimens de crainte ou de dédain qu’en principe cette forme de gouvernement fait éprouver à nombre de gens honorables. Aux États-Unis, nous admirons et respectons la république, qui, loin d’être une surprise ou un expédient, se trouve être le gouvernement national et légitime du pays, le seul qu’il puisse avoir, le seul qui réponde aux besoins politiques, matériels et moraux de la nation. Partout où se rencontreront les mêmes conditions de race, de civilisation, de territoire, ce même gouvernement pourra s’établir de lui-même sans secousses, sans oscillations ; là où elles ne se rencontreraient qu’en partie, l’application en serait plus laborieuse ; là enfin où elles ne se rencontreraient pas du tout, l’application définitive en serait vainement tentée. Nos races latines ont fait sans doute le premier pas dans cette voie, puisque leurs sociétés en sont arrivées à l’état démocratique ; mais nos mœurs publiques et privées, nos institutions nationales sont loin d’avoir suivi cette marche, que le lecteur pourra nommer à son gré ascendante ou descendante. La société américaine est une démocratie pure ; dans notre société française, l’individu, démocrate pour les autres, reste aristocrate pour lui. La fusion de races qui s’opère sur le sol américain est formée d’élémens du nord, notre race est gallo-romaine ; la civilisation américaine est anglo-saxonne, la nôtre est franco-latine ; notre organisation intérieure est basée sur la centralisation de départemens administrés par l’autorité, la leur est fondée sur la fédération d’états souverains. Leur constitution est d’ordre législatif, la nôtre d’ordre exécutif ; leur instruction est basée sur les connaissances utiles, la nôtre sur les beaux-arts, les sciences, la poésie ; leur religion est le protestantisme, c’est-à-dire la foi humiliée devant la raison, notre religion est le catholicisme, qui représente la raison s’humiliant devant la foi ; leur gouvernement est celui de tout le monde, chez nous il est par malheur trop souvent, presque toujours, celui d’un seul. Le frein moral de la société est chez eux la loi, il est chez nous l’autorité. Chez eux, quand la plèbe usurpe le sacerdoce de la loi, c’est parce qu’elle redoute trop de lénité envers le coupable pris en flagrant délit (Lynch law), et c’est le voleur qui pend le volé ! Chez nous, c’est le volé qui pend le voleur. La guerre chez eux, pour être populaire, doit être profitable ; nous nous contentons de la vouloir glorieuse. Le droit de tester, qui chez eux est libre, chez nous est réglementé ; nous travaillons pour vivre, ils vivent pour travailler ; leur territoire est un monde sur lequel se répand sans se coudoyer l’espèce humaine, le nôtre est un terrain étroit ; dans ses entrailles, les morts sont superposés aux morts, à sa surface les vivans se superposent aux vivans !

Tout en faisant la part de ce qu’il y a d’absolu dans les résumés présentés sous forme de parallèles, il n’en serait pas moins permis de dire, si ces dernières appréciations étaient exactes, qu’il existerait encore entre la société française et la société américaine un écart trop considérable pour qu’une même forme de gouvernement puisse à cette heure les abriter l’une et l’autre avec avantage. Les hommes courageux qui travaillent péniblement à combler les vides laissés entre ces deux sociétés ne doivent pas plus négliger les enseignemens du théâtre que ceux de la chaire ou de la tribune. S’il en est parmi eux qui aient les loisirs de parcourir l’École de la politiquev ils y rencontreront, résultat de dissemblances plutôt que d’analogies, des enseignemens applicables à tous les pays à suffrage universel, que le chef de l’état en soit président ou roi.


Cte E. DE SARTIGES.