Les Frères Trois-Points/VI

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Letouzé et Ané (2p. 1-49).

VI

GRADE DE COMPAGNON


§ I

Cérémonial de la Réception.

« — As-tu vu l’Étoile Flamboyante ?

« — Quelle étoile flamboyante ?… De quel astre veux-tu parler ?… Explique-toi, et je te répondrai.

« — Non, il est inutile que je m’explique davantage. Ce que tu viens de me dire prouve que tu n’as pas vu l’Étoile Flamboyante. Tu n’as rien vu, mon cher ; tu n’es qu’un Apprenti ! »

Tel est le dialogue qui peut s’établir entre deux Frères Trois-Points, l’un, modeste Apprenti, l’autre, tout fier d’avoir été reçu Compagnon.

Je vous certifie qu’il y a de quoi être fier. C’est, en effet, lorsqu’un Apprenti-Maçon a l’insigne honneur de passer Compagnon, qu’on lui fait voir l’Étoile Flamboyante.

On paie en général cinquante centimes, dans les foires, pour admirer une femme colosse, la Vénus Auvergnate ou la Sémiramis des Alpes, pesant en moyenne deux cents kilog. Dans la Franc-Maçonnerie, la somme à payer pour pouvoir contempler l’Étoile Flamboyante varie entre quarante et soixante francs, suivant les Loges. On le voit, la différence de prix entre les exhibitions foraines et les exhibitions maçonniques est sensible ; mais aussi la contemplation de l’Étoile Flamboyante est autrement sublime que la vue de la Vénus Auvergnate ou celle de la Sémiramis des Alpes. C’est pourquoi, tandis que dans les baraques de la foire on ne paie qu’en sortant et si l’on est satisfait, dans les Loges de la Franc-Maçonnerie on paie avant d’entrer, tant il est sûr et certain que l’initié ne regrettera pas son argent.

Or donc, je vais vous raconter comment un Frère Trois-Points acquiert le droit de pouvoir dire avec orgueil :

« J’ai vu l’Étoile Flamboyante ! »

Une fois reçu Apprenti, le nouveau sectaire est admis aux séances ordinaires de sa Loge ; il assiste aux initiations des Profanes, et alors, en voyant les trucs de l’échelle sans fin, de l’introduction dans la caverne, de la coupe des serments « si fatale aux parjures », du sceau maçonnique, etc., il a l’agréable loisir de se rendre un compte exact de la façon ingénieuse dont il a été lui-même tarabusté.

Il a aussi le droit d’entendre certaines conférences que des Frères plus ou moins réputés viennent faire à l’Atelier.

Parfois, tandis qu’il s’était promis de passer une belle soirée maçonnique, il éprouve une déception humiliante. À un moment donné, le Vénérable frappe un coup de maillet et dit : « Mes Frères, notre Respectable Loge va maintenant ouvrir ses travaux au second degré ; par conséquent, tous les Frères qui ne sont qu’Apprentis sont priés de couvrir le temple. » Ce bref discours signifie : « Comme nous allons à présent nous occuper d’affaires intéressantes et dans lesquelles les Apprentis n’ont pas à mettre le nez, les initiés du premier grade vont nous faire le plaisir de repasser la porte, et vivement ! » Les Apprentis en pensent ce qu’ils veulent ; mais pas moyen de regimber, il leur faut obéir à l’invitation du Vénérable. Ils sortent donc, laissant leurs collègues des grades plus élevés traiter les affaires intéressantes et mystérieuses.

À la troisième ou quatrième réédition de ce congé aimable et poli, l’Apprenti se tient ce langage :

« — Ah ! çà, quelles sont donc ces affaires intéressantes que mes Frères plus gradés que moi traitent hors de ma présence ?… Qu’il est fâcheux que je sois seulement Apprenti ! »

Et notre homme, piqué par la curiosité, aspire dès lors à devenir Compagnon.

Un beau matin, il lit, au bas de sa planche de convocation, ce court avis :

« Une tenue de Compagnonnage et de Maîtrise devant avoir lieu très prochainement, le Vénérable invite les Frères Apprentis de l’Atelier qui désireraient une augmentation de salaire à en faire immédiatement la demande. »

Afin de savourer cette notice comme il convient, il faut d’abord savoir ce qu’en style maçonnique on entend par « une augmentation de salaire ». Le lecteur a déjà pu constater, et il constatera encore, que, les trois quarts du temps, il est nécessaire, pour comprendre le jargon des Frères Trois-Points, d’interpréter les mots et les phrases tout au rebours. Ainsi, la liberté maçonnique consiste dans une soumission absolue aux ordres des Chefs ; l’égalité de la secte est une hiérarchie qui ne comporte pas moins de trente-trois à quatre-vingt-dix grades, selon les rites ; quant à la fraternité, elle se traduit par l’envie, la haine, la persécution à outrance, et au besoin l’assassinat. De même, « augmenter le salaire » d’un Frère, c’est lui faire payer une forte somme en sus de celles qu’il s’est précédemment laissé extorquer.

L’avis du Vénérable signifie donc que, moyennant un nouveau versement à la caisse de la Loge (cinquante francs en moyenne), l’Apprenti pourra être admis à se faire recevoir Compagnon.

Ce n’est pas tout. D’après les Statuts, il faut, pour passer du premier au second grade, avoir été initié depuis cinq mois au moins et avoir assisté régulièrement aux séances de l’Atelier pendant tout ce temps-là.

L’Apprenti qui satisfait à ces conditions, et qui a cinquante francs à dépenser, écrit sa demande, la signe et la dépose dans le sac des propositions à la fin d’une tenue. Le Vénérable annonce qu’un Frère du 1er degré demande une augmentation de salaire, et fixe à la séance suivante l’examen du candidat, pour avoir lieu en Loge d’Apprenti.

Au jour pris pour la réception, tous les Frères, quel que soit leur grade, sont admis dans la Loge. Le temple est décoré comme pour l’initiation au 1er degré.

Le Vénérable, après un coup de maillet que répètent les deux Surveillants. — Frère Premier Surveillant, êtes-vous Maçon ?

Le 1er Surveillant. — Tous mes Frères me reconnaissent pour tel.

Le Vénérable. — Quel est le premier devoir d’un Surveillant en Loge ?

Le 1er Surveillant. — C’est de s’assurer si la Loge est couverte.

Le Vénérable. — Faites-vous-en donc assurer, mon Frère.

Le Grand-Expert s’en assure (voir au chapitre V) et en rend compte au 1er Surveillant.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le temple est couvert extérieurement et intérieurement.

Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, à quelle heure les Francs-Maçons ont-ils coutume d’ouvrir leurs travaux ?

Le 2e Surveillant. — À midi, Vénérable.

Le Vénérable. — Frère Premier Surveillant, quelle heure est-il ?

Le 1er Surveillant. — Il est midi, Vénérable.

Le Vénérable. — Puisqu’il est midi et que c’est l’heure à laquelle les Francs-Maçons commencent à travailler, je vais ouvrir les travaux au premier degré symbolique de notre rite… (Un coup de maillet :) Debout, et à l’ordre, mes Frères ! (Tout le monde se lève et se met dans la posture consacrée, dite ordre d’Apprenti.) À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, je déclare les travaux d’Apprenti ouverts dans la Respectable Loge constituée sous le litre distinctif de… etc. À moi, mes Frères, par le signe (on fait le signe), par la batterie (on frappe trois coups dans les mains), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Vénérable ordonne au Secrétaire de lire le procès-verbal de la dernière séance, et, quand il a été approuvé selon les formalités du Rituel, on procède à l’introduction des Frères Visiteurs.

Il est inutile de rappeler ici ces formalités ; elles ont été indiquées d’une manière complète au chapitre précédent.

Quand les Visiteurs ont pris leurs places, le Vénérable informe l’assemblée du motif de la réunion ; puis, il ordonne au candidat de se placer entre les deux colonnes, et, là, il lui fait subir un examen sévère sur l’instruction et sur les symboles du premier degré. Après quoi, il lui commande de couvrir le temple, en compagnie de l’un des Experts désigné comme préparateur.

Le Vénérable. — Frères Premier et Second Surveillants, invitez les Frères qui décorent vos colonnes à présenter leurs observations sur l’examen que vient de subir le Frère N…, à l’occasion de sa demande d’admission au grade de Compagnon.

Les Surveillants répètent cette annonce.

Les observations (s’il y en a) ayant été entendues, le Vénérable ordonne à l’Hospitalier de circuler, muni du tronc de la Veuve, parmi les Apprentis présents à la séance. Quand les Apprentis ont suffisamment rempli le tronc, le Vénérable les invite à s’en aller.

Le Vénérable. — Les travaux étant sur le point d’être ouverts au second degré, les Frères Apprentis de cette Respectable Loge sont priés de couvrir le temple.

Sortie des Apprentis.

La Loge n’étant plus composée que de Frères possédant le grade de Compagnon et les grades supérieurs, le Vénérable soumet à l’appréciation de l’assemblée les observations qui ont pu être faites. On décide ensuite si le scrutin doit avoir lieu, et, les conclusions de l’Orateur entendues, le Maître des Cérémonies, sur l’ordre du Vénérable, distribue les boules ; les Surveillants annoncent que le scrutin va circuler ; on vote ; un Expert porte au Vénérable l’urne du scrutin ; un autre Expert monte à l’Orient pour assister au dépouillement. Il faut, pour l’admission, la majorité absolue des voix.

Le Vénérable annonce le résultat du scrutin, et, s’il est favorable, il fait applaudir.

(Lorsque l’admission est rejetée, un Expert va dans la salle des pas-perdus et informe le candidat que, sa demande étant ajournée, il est prié de quitter le local et d’attendre des circonstances plus favorables.)

Le Vénérable. — Mes Frères, le Frère N… ayant été agréé pour être admis au second degré symbolique, nous allons nous mettre en tenue de Compagnon pour procéder à sa réception. Je déclare donc les travaux d’Apprenti suspendus… (Un coup de maillet :) Frère Premier Surveillant, quel âge avez-vous ?

Le 1er Surveillant. — J’ai trois ans.

Le Vénérable. — Allez-vous plus loin ?

Le 1er Surveillant. — Interrogez-moi.

Le Vénérable. — Êtes-vous Compagnon ?

Le 1er Surveillant. — J’ai vu l’Étoile Flamboyante.

Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, quel est le devoir des Surveillants en Loge de Compagnon ?

Le 2e Surveillant. — C’est de s’assurer si tous les Maçons sont Compagnons.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Debout, et à l’ordre de Compagnon, mes Frères, face à l’Orient ! (Tout le monde se lève.) Frères Premier et Second Surveillants, faites votre devoir.

Les Surveillants parcourent leurs colonnes respectives et constatent que chaque assistant est bien Compagnon. À cet effet, chacun a soin de se mettre dans la posture consacrée qui est spéciale au second degré.

[Nota. — Chaque grade de la Maçonnerie a sa façon particulière de se mettre à l’ordre, son attouchement, sa marche, sa batterie, son mot de passe, son mot sacré, etc. Pour la clarté de cet ouvrage, j’ai réuni et classé tous ces Secrets Maçonniques en un chapitre spécial que l’on trouvera plus loin. Et d’autre part, afin de ne pas répéter inutilement ces bizarreries de la secte, je me contenterai désormais, en exposant le cérémonial des réceptions, des tenues ordinaires et extraordinaires, des banquets, etc., de dire : « Ici, on se met à l’ordre de Compagnon », ou bien : « Ici, on exécute la marche de Maître », ou encore : « Ici, on applaudit par la batterie de Rose-Croix », et ainsi de suite. Le lecteur n’aura qu’à se reporter au chapitre consacré à la divulgation générale de tous ces mystérieux et grotesques signes de reconnaissance.]

Lorsque l’inspection est terminée, les Surveillants retournent à leurs places et annoncent au Vénérable que tous les Frères présents sont Compagnons. Alors, le Vénérable se met à l’ordre du grade et tous les Frères qui siègent à l’Orient en font autant.

Le Vénérable. — Je reconnais pour Compagnons les Frères qui siègent à l’Orient. Frères Premier et Second Surveillants, et vous tous, Frères de l’une et l’autre colonnes, je vais ouvrir les travaux au second degré. (Il frappe cinq coups de maillet, que les Surveillants répètent successivement.) Les travaux de Compagnon sont ouverts dans la Respectable Loge constituée sous le titre distinctif de… etc. À moi, mes Frères, par signe (tous les assistants font le signe de Compagnon), par la batterie (on exécute la batterie du grade), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Vénérable. — En place, mes Frères.

Chacun s’assied. Les Experts apportent quatre écussons qu’ils placent sur des chevalets. Le premier écusson porte ces mots : « La Vue, l’Ouïe, le Toucher, l’Odorat, le Goût ». Le second écusson : « Ordre Toscan, Ordre Dorique, Ordre Ionique, Ordre Corinthien. » Le troisième écusson : « Grammaire, Rhétorique, Logique, Arithmétique, Géométrie, Astronomie, Musique. » Le quatrième écusson : « Solon, Socrate, Lycurgue, Pythagore, INRI. » Au milieu de la Loge, vers l’Orient, on installe deux sphères, l’une céleste et l’autre terrestre. Au-dessus de la tête du Vénérable, on suspend un transparent ayant la forme d’une étoile à cinq pointes, avec des rayons dans les intervalles entre les pointes ; ce transparent ridicule, qui a au centre la lettre G, est éclairé par des chandelles placées à l’intérieur. Sur la table où sont les deux sphères, on met divers instruments maçonniques qui vont servir à la réception. On enlève le tableau de la Loge (tableau du grade d’Apprenti), et on le remplace par un autre où sont représentés : les marches du temple et le pavé mosaïque ; les deux colonnes J et B surmontées de deux sphères au lieu des grenades ; au-dessus de la colonne J, est une perpendiculaire, et à côté, une pierre brute, un maillet, un ciseau, une pince et une règle ; au-dessus de la colonne B, un niveau, et à côté, la pierre cubique à pointe ; entre ces deux colonnes, la porte du temple, et au-dessus, un compas ouvert, les deux pointes en haut ; à gauche de la partie supérieure du tableau, paraît la lune ; au-dessus, une planche à tracer ; à droite, le soleil ; entre ces deux astres, une équerre ; le fond supérieur représente un ciel parsemé d’étoiles ; trois fenêtres sont tracées à l’Orient, au Sud et au Sud-Ouest ; sous la fenêtre de l’Orient est dessinée une grande étoile à rayons semblable à celle qu’on a suspendue au-dessus de la tête du Vénérable ; c’est la fameuse Étoile Flamboyante dont la vue coûte cinquante francs.

Tout étant ainsi disposé, le Grand-Expert, sur l’ordre du Vénérable, va trouver le candidat, qui a été placé dans la salle des réflexions et dont le tablier a sa bavette relevée. N’oublions pas ce dernier point essentiel ; car, si par malheur il rabattait sa bavette, tout serait perdu ; seuls, les Compagnons ont le droit de la rabattre.

Le Grand-Expert place dans la main gauche de l’Apprenti une règle, qu’il lui fait poser en travers sur l’épaule, comme un ouvrier qui se rend à son travail avec ses outils ; il le conduit à la porte du temple, où il frappe en Apprenti. Le Frère Couvreur, sans ouvrir, répond par trois coups semblables.

Le 1er Surveillant. — Vénérable, on frappe en Apprenti à la porte du temple.

Le Vénérable. — Voyez qui frappe ainsi.

Le 1er Surveillant. — C’est un Frère Expert qui conduit un Maçon dont le désir est de passer de la perpendiculaire au niveau.

Le Vénérable. — Demandez à cet Apprenti son nom, son âge, sa profession et son domicile.

Le 1er Surveillant. — Vénérable, le Maçon que présente le Frère Expert se nomme N…; il est âgé de trois ans ; il est ouvrier de notre Atelier du premier degré et comme tel membre de cette Respectable Loge.

Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, vous qui commandez à la colonne du Nord, connaissez-vous cet Apprenti ? a-t-il fait son temps ? êtes-vous content de son travail ?

Le 2e Surveillant. — Oui, Vénérable.

Le Vénérable. — Je vais alors consulter les autres Maîtres. Très chers Maîtres, consentez-vous à l’augmentation de salaire demandée pour cet Apprenti ? (Les Maîtres étendent la main droite et la laissent retomber bruyamment sur la cuisse.) Frères Compagnons, n’avez-vous aucune réclamation à faire contre la décision des Maîtres ? (Naturellement, les Compagnons gardent le silence, puisque l’admission vient d’être votée quelques minutes auparavant.)

Le 1er Surveillant. — Vénérable, le silence règne sur la colonne du Sud.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Faites entrer, par les trois pas de son grade, l’Apprenti qui sollicite une augmentation de salaire, et retenez-le entre les deux colonnes :

On fait entrer l’Apprenti, qui exécute la marche du premier degré. Tous les Frères se lèvent, saisissent leurs glaives de la main droite, et se tiennent debout, mais sans être à l’ordre. L’Apprenti salue le Vénérable en faisant le signe de son grade et se tient debout, les pieds en équerre, entre les deux colonnes.

Le Vénérable. — Frère Apprenti, les Maîtres consentent à vous accorder l’augmentation de salaire que vous sollicitez ; les Compagnons ne font aucune objection ; mais, avant de vous accorder cette faveur, dites-nous quelle idée vous vous faites de ce grade de Compagnon que vous demandez.

Réponse de l’Apprenti.

Réplique du Vénérable. — Mon Frère, depuis que vos yeux se sont ouverts à la lumière, vous avez été décoré du tablier du travail intellectuel et vous êtes devenu ouvrier de l’intelligence. Vous avez travaillé au bruit du maillet, symbole de la puissance directrice ; vous avez dû remarquer que les plus grandes choses portent chez nous les noms les plus humbles : ces tabliers, ces maillets, ces pierres, ces outils, cette enceinte même, sont la figure du travail, mais d’un travail moral, dont les matériaux sont en vous. Soyez donc attentif, mon Frère : le voile des mystères va se lever en partie ; le temple de la Maçonnerie va s’éclairer davantage ; vous allez connaître de nouveaux symboles. Frère Expert, faites asseoir l’Apprenti.

On apporte deux sièges, l’un pour le récipiendaire, l’autre pour le Frère Expert, qui ne le quitte point pendant le cours de la réception ; ils s’assoient tous deux.

Le Vénérable. — Mon Frère, dans le grade d’Apprenti, on procède à la réception du candidat par des épreuves physiques, pour connaître la nature et la fermeté de son caractère, sa franchise ou sa dissimulation, et, par des questions ou épreuves morales, afin d’apprécier l’étendue de son esprit, les qualités de son cœur, la justesse et la droiture de son jugement et de sa raison, enfin son genre d’étude ou d’instruction, et jusqu’à ses préjugés profanes… Dans la réception au grade de Compagnon, les épreuves physiques cessent. Il voyage pour apprendre le sens naturel et la signification symbolique des choses. On ne fait de questions au récipiendaire que pour connaître ses progrès intellectuels dans la Maçonnerie. On procède ensuite à son initiation par une instruction symbolique et interprétative, propre au développement de ses idées, qui doivent le porter à étudier la nature des êtres et des choses, pour arriver à la connaissance de lui-même et des hommes, à bien comprendre ses rapports avec tout ce qui l’environne, à trouver un remède à ses défauts, un frein à ses passions, et le perfectionnement de sa raison pour se conduire avec sagesse et guider ses frères, s’il est nécessaire, afin d’entrer plus sûrement dans l’esprit de l’institution qui est tout le secret maçonnique. Voilà pourquoi nous cherchons à donner au néophyte une idée de toutes les sciences qui honorent le génie humain et la connaissance des hommes qui se sont occupés du bonheur de l’humanité… Mon Frère, à votre initiation au premier degré, les questions qui vous ont été posées n’étaient que morales et basées sur les connaissances indispensables dans la première saison de la vie. Parvenu, aujourd’hui, au deuxième âge de l’homme, votre esprit se trouvant plus éclairé, plus développé, les questions qui vont vous être faites sont naturellement d’un ordre plus élevé. Êtes-vous décidé à en subir l’épreuve ?

L’Apprenti. — Oui, Vénérable.

Dans les Loges du Rite Français, on pose alors au récipiendaire la série des questions suivantes : — Qu’est-ce que la vie ? — Qu’est-ce que l’intelligence ? — Qu’est-ce que l’instinct, et en quoi diffère-t-il de l’intelligence ? — Qu’est-ce que la perfectibilité ? — Qu’est-ce que l’univers ? — Qu’est-ce que le monde, et quelle est son origine ? — Quelles sont vos idées sur l’électricité ? (sic)

Comme toujours, le Vénérable réplique au récipiendaire après chacune de ses réponses, et ses répliques sont imprimées en gros caractères sur un cahier qu’il tient entre les mains. Il va sans dire que ces répliques, rédigées dans un style boursouflé et pédantesque, servent, sous prétexte de science, à donner au récipiendaire et aux autres Frères qui écoutent l’habitude de considérer Dieu comme n’ayant qu’un rôle très secondaire dans la création et le mouvement de l’univers. Ainsi, le Vénérable dit, entre autres choses : « L’univers, c’est le dieu des platoniciens, qu’ils appelaient le Grand-Tout. Le monde, c’est l’univers, le ciel et la terre et tout ce qui s’y trouve compris. La Bible fait remonter la création du monde à quatre mille ans environ avant Jésus-Christ ; mais les annales des Chinois et celles des autres peuples orientaux datent leur origine d’une époque bien plus reculée et lui attribuent une antiquité de plusieurs centaines de millions d’années. Les philosophes et les érudits regardent comme erronées et mensongères toutes ces cosmogonies. L’astronomie et la géologie ont fourni sur ce sujet des données sur lesquelles on peut s’appuyer avec plus de confiance. Moïse croyait que le monde se borne à la planète que nous habitons[1] ; Moise était dans la plus grande erreur. » Tout cet exposé soi-disant scientifique est dans ce goût.

Au Rite Écossais, le Vénérable interroge principalement l’Apprenti sur ses idées morales ; il lui demande quels fruits il a retirés de son initiation dans la Maçonnerie, quelles vertus il a acquises depuis ce moment, et quels sont les défauts dont il s’est corrigé. Il lui fait aussi un petit cours de morale, d’où le nom de Dieu est banni avec le plus grand soin.

Après cet exorde, on passe aux cinq voyages de l’initiation au grade de Compagnon.

Le Vénérable. — Frère Expert, munissez cet Apprenti d’un maillet et d’un ciseau, et faites-lui faire le premier voyage.

Le Frère Expert retire des mains du récipiendaire la règle qu’il lui avait remise avant son entrée et lui place en échange dans la main gauche un maillet et un ciseau ; puis, le prenant par la main droite, il lui fait faire une fois le tour de la Loge en passant par le Sud. En terminant ce voyage, il le conduit à l’Occident et lui fait lire le cartouche portant l’inscription des noms des cinq sens ; après quoi, il le ramène entre les deux colonnes et prévient le 1er Surveillant que le premier voyage est terminé.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le premier voyage de l’Apprenti est terminé.

Le Frère Expert ramène le récipiendaire à sa place et va poser les deux outils sur la table où sont les sphères ; cette table se nomme « l’Autel du Travail. »

Le Vénérable. — Apprenti, quelle idée a fait naître en vous ce premier voyage ?

Réponse du récipiendaire.

Réplique du Vénérable. — Mon Frère, ce premier voyage représente la première année des études des néophytes. Son symbolisme, c’est le maillet et le ciseau : jusqu’à ce moment, vous n’avez été occupé qu’à dégrossir la pierre brute ; maintenant, en qualité de Compagnon, il faut que vous appreniez à tailler les matériaux et à leur donner le poli et l’élégance qui doivent briller dans l’édifice que nous sommes appelés à élever. Tel est l’usage que l’ouvrier pratique fait des outils que vous avez eus entre les mains ; vous êtes déjà trop instruit dans le langage figuré de la Maçonnerie pour qu’il soit nécessaire d’insister sur la signification de cette allégorie… Vous savez que vous devez appliquer au moral les principes et les préceptes de l’art manuel auquel la Maçonnerie a emprunté les formes extérieures. Mais, avant tout, le Maçon doit chercher à se connaître lui-même, et c’est pour ce motif que l’on vous a indiqué comme premier sujet de vos études les cinq sens… Ce titre, les Cinq Sens, ne doit pas être considéré comme absolu, puisqu’il s’agit des organes du corps et des facultés de l’âme. Or, l’âme, en fait de sens, n’en possède pas un nombre fixe et déterminé ; elle dispose tout simplement des cinq organes que le corps met à sa disposition pour connaître le monde externe et pour en prendre possession. Et voyez quelle admirable disposition dans l’organisation de ces organes !… La Vue, l’Ouïe, le Goût et l’Odorat, se trouvent rassemblés, pour ainsi dire, sur un seul point, parce qu’ils concourent plus immédiatement à la production des idées et à la conservation de l’être, tandis que le Toucher, répandu sur toute la surface du corps, n’est que l’auxiliaire et le compagnon des autres… Nous allons donc, mon Frère, passer rapidement l’examen des cinq facultés dont la synthèse est pour l’homme la connaissance de sa nature et de soi-même au point de vue physiologique et moral… La Vue ! L’œil humain est sans contredit le plus étonnant, le plus merveilleux et le plus parfait de nos organes. La vue peut être considérée comme la génératrice de l’imagination. Dans un espace de un ou deux millimètres, l’œil enserre l’univers tout entier ; il discerne les couleurs et les nuances de l’arc-en-ciel, les plus variées et les plus délicates. Il fournit à notre imagination un champ sans limites et une source de jouissances incessamment renouvelées avec le changement des saisons, des mois et des jours. Beauté des corps, que seriez-vous ? Harmonie des signes, splendeur de la lumière et de la gamme des tons, où vous chercher, où vous trouver sans la vue ? Sans elle, plus d’imagination, et sans imagination, plus d’idéal, plus de vie ; l’homme privé de la vue serait comme mort dans la vie même… L’Ouïe ! L’ouïe, qui nous communique l’harmonieux langage des sens, est le sens social par excellence. Mais, au point de vue moral, elle évoque dans l’homme, avant tout, l’idée de la voix de la conscience ; nous entendons, en effet, les cris du remords comme les éclats du rire et de la joie. Ainsi, l’ouïe est associée à notre vie morale, et l’on peut même dire qu’elle participe à notre vie intellectuelle… Le Toucher ! Si le toucher n’est pas le plus délicat de nos sens, il est au moins un des plus sûrs. Sans son concours, les autres sens, celui de la vue, par exemple, seraient souvent en défaut. Moralement, il donne à l’âme l’idée du « moi » et du « non-moi », c’est-à-dire la connaissance et la rectitude du monde interne et du monde externe. Sans la résistance que nous oppose la nature physique, pourrions-nous discerner des phénomènes et démêler notre propre être des faits généraux et des milieux ambiants ? Il faut le toucher, il faut la résistance, il faut l’effort, pour que notre âme oppose le monde physique au monde moral et distingue le moi du non-moi… L’Odorat et le Goût ! Le sens du goût symbolise la sensibilité dans la partie la plus voisine du monde physique, tandis que l’odorat a quelque chose de plus subtil et de plus pénétrant. On pourrait donc rapporter les sensations agréables ou désagréables au goût, et les sentiments si profonds et si variés du cœur humain à l’odorat. Ne sont-ils point, en effet, comme des parfums de l’âme, tous les nobles sentiments qui poussent aux plus vertueuses actions ? Et d’autre part, n’y a-t-il pas dans le goût quelque chose de plus solide, de plus stable, mais aussi de plus matériel, qui fait qu’un homme doué d’un certain bon sens, d’une éducation cultivée, appréciateur du vrai, du bien et du beau, est à juste titre appelé un homme de goût ?… C’est ainsi, mon Frère, que les cinq organes du corps, symboles naturels des cinq sens de l’âme, peuvent devenir, pour le Maçon studieux et intelligent, autant de symboles de nos facultés spirituelles. L’initié doit donc commencer ses études par la connaissance de soi-même et se pénétrer de cette maxime : que rien de ce qui touche à l’humanité ne doit rester étranger à l’homme et par conséquent au Maçon… C’est pour vous rappeler ce devoir, mon Frère, que vous voyez briller à l’Orient de l’Atelier du second degré cette Étoile Flamboyante, emblème nouveau pour vous et dont l’explication vous sera bientôt donnée. Veillez donc toujours sur vous-même et attachez-vous à corriger et à enlever avec le ciseau de la morale les aspérités que vous reconnaîtrez en vous.

Ainsi finit le boniment qui est censé expliquer le premier voyage du futur Compagnon. Je l’ai reproduit tel quel, sans y changer un mot, sans y déplacer une virgule. Cette charlatanerie pseudo-scientifique ne rappelle-t-elle pas Sganarelle, dans le Médecin malgré lui, faisant étalage des lambeaux grotesques de son érudition tronquée ? Quel dommage que la Maçonnerie n’ait pas existé en France du temps de Molière !

Voyez-vous la tête d’un bon paysan ou d’un honnête détaillant en mercerie, à qui le Vénérable propose de prendre possession du monde externe, à qui il parle du moi et du non-moi et des milieux ambiants ?… Si la Franc-Maçonnerie avait pour but l’instruction réelle de ses adeptes, elle les conduirait, entre deux initiations, aux cours de nos Facultés. Mais non, toutes ses séances sont consacrées à la chicane et à la politique. C’est seulement lorsqu’un Frère passe d’un grade à un autre qu’on lui débite pompeusement de ridicules fadaises en lui déclarant qu’on l’élève aux plus hautes connaissances humaines. Si le Vénérable ne réussit qu’à faire rire l’homme instruit, par contre il éblouit l’ignorant ; — qu’on me permette le mot, — il l’épate. Et l’imbécile sort de sa Loge avec la conviction que la Franc-Maçonnerie recèle toutes les sciences.

Poursuivons.

Le Vénérable, au récipiendaire. — Donnez-moi le signe d’Apprenti.

Le récipiendaire exécute la momerie demandée.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Frère Expert, faites faire au candidat son second voyage ; remettez-lui une règle et un compas.

On fait faire au récipiendaire le tour de la Loge en passant par le Nord et en revenant par le Sud ; on lui fait remarquer l’écusson où sont inscrits les noms de quatre ordres d’architecture, et on le ramène à l’Occident entre les deux colonnes.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le second voyage de l’Apprenti est terminé.

Le récipiendaire est ramené à sa place.

Le Vénérable. — Mon Frère, ce voyage représente la deuxième année ou plutôt la seconde époque des études de l’initié ; sa synthèse est l’action générale de l’art sur la société… Je ne vous parlerai plus de l’usage matériel des outils dont vous êtes porteur ; vous savez qu’il ne s’agit point ici de la Maçonnerie pratique, mais bien de la décoration d’un temple symbolique. Je veux parler de l’homme moral. La règle nous enseigne que nous devons être justes, droits, équitables, dans nos relations avec nos semblables ; le compas est l’emblème de la sagesse, de la prudence et de la circonspection… Nous allons, mon Frère, esquisser aussi brièvement que nous le pourrons, ce deuxième cartouche que vous venez de lire… L’Architecture, le plus noble des arts manuels, est une science de laquelle les sages de l’antiquité se sont servis pour exprimer la beauté et la grandeur. Ces sages furent nos illustres prédécesseurs ; ils nous ont transmis ce nom de Maçons dont nous nous honorons… Ces vaillants ouvriers de la première heure sont peu connus. Les villes fondées par eux ont disparu ; le temps n’a pas respecté les œuvres colossales de leur génie, mais quelques-uns de leurs monuments sont restés debout, attestant leurs travaux gigantesques. Si le nom des plus illustres entre ces maîtres est resté ignoré, la tradition et l’histoire ont pu néanmoins en sauver quelques-uns de l’oubli… Le premier, c’est Caïn, qui bâtit une ville qu’il appela Enoch ; vient ensuite Noé, qui construisit l’arche où il se retira pendant le déluge ; puis, Phaleg, qui éleva la tour de Babel ; Nemrod, qui jeta les fondements de Babylone ; après, c’est notre maître Hiram, qui bâtit le Temple de Salomon ; dans l’Asie-Mineure, c’est Pythéus, qui construisit le Temple de Minerve à Priène ; en Crête, c’est Dédale qui bâtit le fameux labyrinthe ; plus tard, chez les Romains, le plus célèbre fut Vitruve… Les architectes qui bâtirent les villes fameuses de Thèbes et de Memphis nous sont inconnus, ainsi que ceux qui illustrèrent l’éclatante et glorieuse période de l’art grec ; inconnus aussi, les ouvriers qui élevèrent les splendides monuments du moyen-âge ; la France a eu, elle aussi, ses artistes ignorés ; mais, à une époque plus rapprochée de nous, elle peut s’enorgueillir, à juste titre, des Du Cerceau, des Vignolle, des Philibert Delorme, des Perrault et des Mansart, qui ont eu et ont encore aujourd’hui de dignes successeurs… L’Architecture a eu pour berceau l’Égypte, pays originaire de la Franc-Maçonnerie. Les Grecs ne furent que les heureux imitateurs des Égyptiens, plus anciens qu’eux dans cette science. Les Grecs connaissaient trois ordres d’architecture : le Dorique, l’Ionique et le Corinthien. Plus tard, le Toscan, qui n’est autre chose qu’un Dorique grossier, fut apporté en Italie par les Péslages. Quant à l’ordre Composite, il n’est qu’un mélange bâtard des trois ordres grecs… En outre, chez les différents peuples, l’art s’est manifesté sous des formes diverses, empruntant un caractère propre à chacune des civilisations qui se sont succédé. On peut donc dire que chaque pays a voulu posséder un style architectural particulier, style dont les types les plus remarquables frappent encore le regard ébloui et charmé du voyageur… Ainsi, pour ne citer que les plus connus, le style égyptien nous fait admirer les Pyramides, la Colonne et les ruines du temple de Carnac ; le style grec, le Parthénon ; le Style arabe, l’Alhambra ; le style romain, l’arc de Titus et le Colisée ; le style byzantin, Sainte-Sophie ; le style vénitien, le palais des Doges ; le style ogival, Notre-Dame de Paris ; la Renaissance, le château de Chambord et le vieux Louvre… Nous ne voulons pas multiplier les citations et nous revenons aux ordres d’architecture… Le plus ancien est le Dorique. Dorus, roi d’Achaïe, fit bâtir à Argus, dans un lieu consacré à Junon, un temple dans un style auquel il donna son nom. Dans ce style, la frise est ornée de triglyphes ou espèces de bandes séparées par des cannelures, et des métopes en forme de tête de bœuf, de bassins ou de vases… L’ordre Ionique est le plus élégant. Il doit son nom à Ion, fils de Créüse, qui conduisit treize colonies grecques dans l’Asie-Mineure et y fonda treize villes fameuses et florissantes, parmi lesquelles Éphèse fut une des plus célèbres. Ces villes élevèrent des temples aux dieux : le premier de ces temples fut dédié à Apollon et bâti comme ceux construits en Achaïe, dans les données du genre Dorique ; lorsqu’on éleva les colonnes de ce temple, on leur donna les proportions, la force et la beauté du corps de l’homme. Dans l’ordre Dorique, le chapiteau des colonnes est à volutes formées d’ornements recourbés en lignes spirales, et la corniche présente une suite de modillons ou pièces saillantes de figure carrée. Plus tard, les Ioniens bâtirent un temple consacré à Diane, et, d’après la même méthode, ils donnèrent à ses colonnes la grâce et la perfection du corps de la femme. La colonne Dorique avait emprunté au corps de l’homme sa noblesse ; la colonne Ionique emprunte au corps de la femme sa caresse et sa beauté… L’ordre Corinthien est le plus riche des ordres d’architecture. La colonne Corinthienne représente toute la grâce d’une jeune fille à laquelle un âge plus tendre donne des formes plus déliées. Cette colonne a les mêmes proportions que la colonne Ionique, à l’exception du chapiteau, dont la grandeur fait qu’elle est à proportion plus haute. Au sujet de l’invention de ce chapiteau, il existe une touchante légende. Une jeune fille de Corinthe fut atteinte d’une maladie qui l’emporta en quelques jours. Après sa mort, sa nourrice déposa sur sa tombe une corbeille renfermant les fleurs que la pauvre enfant avait aimées pendant sa vie, et elle les recouvrit d’une tuile. Cette corbeille se trouva, par hasard, placée sur une racine d’acanthe. Au printemps, la racine poussa des tiges et des feuilles qui grandirent autour de la corbeille et qui, rencontrant une résistance aux angles de la tuile, se recourbèrent à leur extrémité en forme de rouleau. Le sculpteur Callimaque, que l’élégance et la délicatesse de son ciseau firent nommer par les Grecs le premier des ouvriers, passant auprès de ce tombeau, aperçut le panier et les feuilles qui l’entouraient. Charmé de cette forme nouvelle et gracieuse, il l’adopta pour l’ornement du chapiteau des colonnes qu’il éleva à Corinthe, et il régla d’après ce modèle les proportions de l’ordre Corinthien… En résumé, mon Frère, les trois principaux ordres d’architecture, le Dorique, l’Ionique, le Corinthien, dans leurs différentes parties, sont une déduction des rapports trouvés dans celles du corps humain. C’est en observant ces rapports que les plus célèbres sculpteurs de l’antiquité ont acquis une réputation et une gloire si grande et si durable… Au moral, l’étude de l’architecture a pour but de faire comprendre à l’initié le soin qu’il doit apporter à l’ornement du temple que nous voulons élever à la Vérité et au Progrès. Souvenez-vous que les seuls ornements qui puissent lui convenir sont les vertus des Maçons chargés de son édification.

Silence de quelques instants.

Le Vénérable. — Apprenti, donnez l’attouchement au Frère Expert.

Le récipiendaire donne l’attouchement qu’il connaît, c’est-à-dire celui du premier degré.

Le Frère Expert. — Vénérable, l’attouchement est juste.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Frère Expert, faites faire au candidat son troisième voyage, et qu’il soit muni d’une règle et d’une pince.

Le Frère Expert remet au récipiendaire une règle et une pince ; il lui fait faire le tour de la Loge en passant par le Sud ; en revenant à l’Orient, il lui montre le cartouche où sont inscrits les noms des arts libéraux et les lui fait lire ; puis, il le ramène entre les deux colonnes.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le troisième voyage de l’Apprenti est terminé.

On conduit le récipiendaire à son siège.

Le Vénérable. — Ce voyage, mon Frère, représente la troisième année des études de l’initié. Son symbolisme est l’enseignement appelé à diriger l’action des facultés humaines. Cet enseignement comprend les arts dits libéraux, dont vous venez de lire la nomenclature sur cet écusson. Les trois premiers, qui se rapportent à l’art de parler n’en forment en réalité qu’un seul… Grammaire ! Rhétorique ! Logique ! La Grammaire est l’art de parler, correctement selon les règles appliquées aux divers langages. La Rhétorique est l’art de parler éloquemment ; elle enseigne les moyens de persuader et de fixer l’attention ; elle donne la force et la grâce au discours ; c’est l’art de bien dire. La Logique est l’art de penser juste et de raisonner avec méthode ; car, si vous voulez persuader, il faut que vos pensées soient justes et vraies dans leurs conséquences naturelles. La parole est un instrument puissant pour conduire les hommes ; elle ne doit donc les guider que dans la voie de la vérité et de la justice… Arithmétique ! L’Arithmétique est l’art de compter. C’est la science des nombres, science indispensable à l’homme vivant en société ; et de même que l’art de parler et de raisonner est le levier au moyen duquel on peut mettre en mouvement toutes les facultés de l’homme, de même, la science des chiffres, qui est la clef de toutes les sciences exactes, peut remuer les masses les plus imposantes dans le monde matériel… Géométrie ! La Géométrie est l’art de mesurer. Le géomètre a soumis l’étendue à son compas et jaugé les dimensions de l’univers visible. Cette méthode rationnelle a conduit l’homme de vérités en vérités jusqu’à l’infini. Aussi cet art doit-il être l’objet des études spéciales du Compagnon. La lettre G, que l’on remarque au centre de l’Étoile Flamboyante, est le symbole particulier du second degré. C’est l’image de l’Intelligence universelle !

Ici, le Frère Expert se lève de son siège et fait une génuflexion devant la lettre G de l’Étoile Flamboyante. Le récipiendaire en fait autant. Après quoi, tous deux se rassoient.

Le Vénérable. — Astronomie ! L’Astronomie est l’art de connaître les astres et les lois de leurs mouvements. S’appuyant sur la Géométrie, l’Astronomie nous a donné la hardiesse de mesurer le soleil, la lune et les myriades d’astres qui peuplent la profondeur et l’effrayante étendue de la voûte étoilée… Quels sont ces globes lumineux dont les feux rayonnent incessamment dans l’immensité ? Qui les a créés ? Vers quelles régions inconnues de l’espace dirigent-ils leur course éternelle ? Quelle loi détermine et règle leurs mouvements dans cette harmonie sublime qui révèle cette puissance mystérieuse que la science est aussi impuissante à démontrer qu’à nier et que nous reconnaissons sous le nom de Grand Architecte de l’Univers ?… Magnifiques problèmes que la science astronomique est parvenue à résoudre, en se dégageant de toute vaine hypothèse !… Admirable puissance de l’intelligence ! L’homme, cet atome perdu sur ce grain de sable que nous appelons la terre, invente les appareils qui centuplent la pénétration de ses organes ; il sonde les profondeurs du firmament, étudie les mouvements, mesure les dimensions et les distances, évalue les masses, et, sa pensée s’élevant par un suprême effort aux plus abstraites spéculations, il arrive à relier la terre au ciel et à définir la nature de la force universelle qui équilibre les mondes… L’Astronomie était tenue en grande estime par les sages de l’antiquité et principalement en Chaldée et en Égypte. L’étude des phénomènes célestes a usé vingt générations d’astronomes et de savants. Presque tous les symboles de la Franc-Maçonnerie sont tirés de la science astronomique… Musique ! La Musique est un art qui traite du rapport des sons et de leurs diverses modifications ; elle éveille dans notre âme les sensations les plus opposées. Elle exprime tour à tour la joie, la douleur, les ivresses de la passion, les triomphes glorieux, comme aussi le désespoir, les revers et les deuils de la patrie. Elle a le pouvoir d’exciter l’ardeur et le feu de l’enthousiasme, mais elle a aussi celui de ramener le calme dans les esprits ; elle fait pénétrer dans le cœur de l’homme la volupté de la vertu. Jean-Jacques Rousseau a dit qu’elle était un bienfait du ciel.

Silence de quelques instants.

Le Vénérable. — Après cet examen rapide des arts libéraux, vous devez comprendre, mon Frère, qu’aucune science ne doit être étrangère au Maçon, puisque toutes peuvent être la source d’une vertu. Travaillez donc à acquérir celles qui vous manquent. Dans l’antique initiation, le néophyte n’entrait dans la société qu’après avoir parcouru le cercle des connaissances humaines et alors seulement qu’il était réputé sage ou savant. Ce n’est pas, mon Frère, qu’il s’agisse pour vous de connaître à fond toutes les sciences ; il est bon cependant qu’un Maçon et que tout homme possède au moins des notions élémentaires sur chacune d’entre elles, afin d’éviter les erreurs et les préjugés qu’une ignorance absolue pourrait lui faire admettre… C’est pour vous rappeler la puissance des arts en général, leur influence sur l’état des sociétés humaines, que l’on vous a mis entre les mains une pince ou levier dans ce voyage… (Après une pause :) Mon Frère, donnez-moi le mot sacré.

Le récipiendaire. — Je ne dois ni lire ni écrire, je ne puis qu’épeler ; dites-moi la première lettre, je vous dirai la seconde.

On épèle le mot sacré du grade d’Apprenti.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Frère Expert, faites faire à l’Apprenti son quatrième voyage avec une règle et une équerre dans les mains.

Le Frère Expert remet au récipiendaire une règle et une équerre ; il lui fait faire le tour de la Loge, le conduit près de chacune des deux sphères et lui fait lire les noms inscrits sur le quatrième écusson ; après quoi, il le ramène à l’Occident entre les deux colonnes.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le quatrième voyage de l’Apprenti est terminé.

Le récipiendaire est reconduit à son siège.

Le Vénérable. — Mon Frère, après avoir étudié les arts libéraux, la quatrième époque des travaux de l’Initié est employée à l’application de ses connaissances au bien de la société… On vous a montré les deux sphères sur lesquelles sont tracées les grandes divisions de la terre et de la voûte céleste ; c’est par leur moyen que l’on explique les changements résultant de la révolution annuelle de notre globe autour du soleil et de la rotation diurne de la terre sur son axe. Il n’y a pas trois siècles, le savant Galilée, qui découvrit le mouvement de la terre autour du soleil, paya de sa liberté la hardiesse qu’il eut de l’annoncer et de le prouver. La science le compte au nombre de ses martyrs. En examinant avec attention la sphère céleste, vous y découvrirez l’origine de la plupart de nos symboles maçonniques… Nous allons passer maintenant à l’examen du quatrième cartouche que vous venez de lire. Cet écusson présente, par les noms des premiers sages, législateurs, philosophes, savants et fondateurs de cultes, la série des développements chronologiques des connaissances philosophiques dans l’humanité… Solon ! L’un des sept sages de la Grèce, poète et grand orateur. Il vivait 700 ans environ avant l’ère chrétienne. Il avait donné à la ville d’Athènes une constitution abolissant l’ancienne législation draconienne. Plus tard, voyant les Athéniens se courber sous le joug de Pisistrate, il s’exila. Sa maxime était : « En tout il faut considérer la fin »… Socrate ! Philosophe, né à Athènes, 470 ans avant l’ère chrétienne. Il a enseigné la croyance en Dieu et à l’immortalité de l’âme. Il a créé la science de la morale du devoir. Sa maxime était : « Connais-toi toi-même. » Ses disciples les plus illustres furent Xénophon et Platon… Lycurgue ! Législateur de Sparte, comme Solon fut le législateur d’Athènes. Il vivait deux siècles avant lui. La législation de Lycurgue avait pour but principal d’établir l’égalité entre tous. Sparte lui dut sa grandeur… Pythagore ! Comme Solon, dont il est à peu près le contemporain, il fut un des sept sages de la Grèce. C’est tout à la fois un législateur et un philosophe. Sa philosophie, comme celle de Socrate, a pour base la croyance en Dieu et la morale du devoir. Il enseigna la métempsycose et substitua au nom de sages (sophos), qu’avaient porté ses devanciers, le nom de philosophes ou amis de la sagesse. Il fut l’auteur de la démonstration du carré de l’hypoténuse… INRI ! Ces quatre lettres, mon Frère, ne sont point un nom, mais l’inscription mise sur la croix du Christ ; et, d’après la légende, elles signifieraient : « Iesus Nazarenus, Rex Iudeorum », ce qui veut dire : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs. » Jésus est adoré comme un Dieu par les chrétiens, il doit être respecté comme un sage par les philosophes. Sa doctrine, essentiellement humanitaire, pourrait se résumer en ces mots : « Aimez-vous les uns les autres. » Il fut crucifié pour sa morale et ses enseignements qui depuis ont rempli le monde. Cela prouve que la Force ne peut rien contre le Droit et la Vérité.

Silence de quelques instants.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Frère Expert, faites faire à l’Apprenti son cinquième voyage, les mains libres.

Le Frère Expert retire les outils des mains du récipiendaire et les place sur l’Autel du Travail ; puis, il lui fait faire le tour de la Loge et le ramène entre les deux colonnes.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le cinquième voyage est terminé.

Le récipiendaire est reconduit à son siège.

Le Vénérable. — Mon Frère, vous avez accompli ce cinquième voyage les mains libres, mais en conservant toujours votre tablier, emblème du travail. Ne l’oubliez jamais, mon Frère, nous sommes avant tout des travailleurs ; et dans ce vaste champ de la pensée, où nous travaillons selon nos moyens et nos forces, le laboureur ne récolte souvent que la raillerie et la persécution… Comment entendez-vous et comprenez-vous le travail ?

Réponse du récipiendaire.

Réplique du Vénérable. — Pour nous, Maçons, le travail est un effort soutenu de nos bras et de notre esprit ayant un résultat utile. Le travail est matériel ou intellectuel. Matériel, il s’exerce par les bras et les mains de l’homme. C’est la culture de la terre, la construction des édifices, la fabrication des outils et des objets nécessaires à la vie physique. Le travail intellectuel, qui commence par l’instruction obligatoire et qui s’élève jusqu’aux plus hautes conceptions de l’esprit humain dans les arts et les sciences, développe toutes nos facultés, nous révèle les secrets de la nature, et, avec l’aide et le concours du travail matériel, élève les plus magnifiques monuments, léguant de la sorte aux siècles futurs toutes les richesses acquises par l’association de leurs deux forces réunies. C’est ainsi que, par le voile allégorique de l’architecture, la Franc-Maçonnerie honore la réunion du travail de l’intelligence et du travail manuel… Le travail est le gardien de la vertu, a dit Hésiode, un poète grec de l’antiquité ; et ce poète païen a raison, même contre la Bible. Oui, mon Frère, la Bible est dans l’erreur quand elle indique le travail comme un châtiment, tandis qu’il n’est qu’une heureuse nécessité, un besoin salutaire de l’organisation de l’homme, basé sur la nature, la divine nature, qui produit sans cesse et ne se repose jamais. Si Dieu se reposait, tout mouvement cesserait ; ce serait la fin de l’univers… C’est encore pour honorer le travail que nous nommons « travaux » le temps de fraternité passé dans nos séances ; et comme tout travail mérite salaire, nous avons aussi fait entrer cet autre mot dans notre vocabulaire imagé. Le salaire maçonnique est symbolique : il signifie que l’initié, comme tout homme de bien, n’attend pas sa récompense dans l’avenir, mais qu’il la reçoit ici-bas et se trouve satisfait ; il est vertueux, non pour que sa conduite le rende un jour heureux, mais parce que la vertu, objet de ses travaux, lui procure la paix de l’esprit, la satisfaction et le bonheur… Enfin, mon Frère, le symbolisme de votre dernier voyage, c’est la Liberté. Vous devez donc vous pénétrer des devoirs que la liberté impose à l’homme social, et le grand secret pour en jouir sans désordre, c’est d’en faire usage sans nuire à vos semblables… Votre éducation d’initié est maintenant terminée ; il ne vous reste plus qu’à classer dans votre esprit ce que vous avez appris, afin de pouvoir, par votre exemple et vos discours, rendre à ceux qui viendront après vous l’instruction que vous avez reçue vous-même… Notre but constant, à nous Maçons, c’est la civilisation de la société par la propagation des sciences et l’amélioration de l’espèce humaine par la morale qui résulte de l’influence de chaque science en particulier. En résumant donc tout ce que vous avez appris dans le cours de vos précédents voyages, vous verrez que l’étude de soi-même est la première à laquelle doit se livrer celui qui veut parvenir à la sagesse ; que l’étude approfondie des sciences a pour objet de nous faire juger sainement de nos droits et de nos devoirs envers nos semblables ; de nous mettre à même d’exercer les uns et de remplir les autres avec intelligence et fermeté ; de nous placer au-dessus des vicissitudes humaines, et de nous donner la force nécessaire pour les supporter avec courage et résignation… C’est d’une des sciences les plus élevées, la science astronomique, que la Maçonnerie a tiré les formes allégoriques qui donnent une espèce de corps à sa pensée. Ainsi, tous les emblèmes qui décorent ses temples nous rappellent le Grand Temple de l’Univers, et cette Étoile Flamboyante que vous voyez au-dessus de ma tête est la figure sacrée qui nous rappelle la cause mystérieuse de tant de merveilles, le Grand Architecte des Mondes.

En prononçant ces derniers mors, le Vénérable frappe sur son bureau un coup de maillet des plus vigoureux. Tout le monde incline la tête, pour saluer l’Étoile Flamboyante.

Le Vénérable, après une pause. — Frère Expert, faites faire au candidat son dernier travail d’Apprenti.

Le Frère Expert met dans la main du récipiendaire un maillet et le conduit à un gros bloc de pierre informe (dit : la pierre brute), sur lequel il lui fait frapper trois coups conformes à la batterie du premier grade ; ensuite, il le ramène à l’Occident, et le 1er Surveillant annonce au Vénérable que le candidat a accompli son dernier travail d’Apprenti.

La mission de l’Expert étant dès lors terminée, celui-ci retourne à sa place ordinaire, et il est aussitôt remplacé auprès du récipiendaire par le Maître des Cérémonies.

Le Vénérable. — Frère Maître des Cérémonies, faites avancer le candidat vers l’Autel du Travail par les pas mystérieux du Compagnon.

Le Maître des Cérémonies fait faire au récipiendaire les trois pas d’Apprenti ; au dernier pas, il lui fait faire le signe du premier grade ; après quoi, il lui fait faire encore deux pas d’une façon particulière, qui complètent la marche du Compagnon ; et le candidat se trouve ainsi arrivé devant l’Autel du Travail, où sont réunis tous les outils que le Frère Expert y a déposés après chaque voyage.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Debout et à l’ordre, mes Frères !… (S’adressant au récipiendaire :) Mon Frère, veuillez poser la main droite sur l’Autel du Travail.

Le récipiendaire exécute cet ordre.

Le Vénérable. — Mes Frères, élevons nos cœurs dans une commune pensée pour glorifier le travail, la première et la plus haute vertu maçonnique… Ô Travail ! devoir sacré de l’homme libre ! force et consolation des cœurs généreux ! toi qui préserves des passions lâches et mauvaises, toi qui rends plus douces au cœur les caresses de l’enfant et l’affection de l’épouse, sois glorifié !… C’est toi qui nous donnes l’estime de nous-même et qui nous fais meilleur pour les autres ! tu nous protèges contre la corruption du vice, tu nous assures la liberté, tu nous enseignes l’égalité, et tu mûris nos âmes pour la divine fraternité !… Sois glorifié, ô Travail ! sois béni par les Enfants de la Veuve pour tes présents du passé, et sois béni pour les bienfaits de l’avenir !… (Levant la main :) Gloire au Travail !

Tous les Frères présents, levant aussi la main. — Gloire au Travail !

Le Vénérable, au récipiendaire. — Maintenant, mon Frère, veuillez vous approcher pour prêter votre obligation.

Le Maître des Cérémonies fait avancer un peu le récipiendaire, et celui-ci, ayant la main droite posée sur l’équerre et le compas qui sont sur l’autel, répète le serment suivant que lui dicte le Vénérable.

Le Vénérable. — Moi (ici le nom du récipiendaire), je jure et promets solennellement et sincèrement, en présence de cette respectable assemblée, de ne jamais révéler à aucun Profane ni même à aucun Apprenti les secrets du grade de Compagnon. Je renouvelle ma promesse d’aimer mes Frères et de les secourir dans leurs besoins. Si jamais je deviens parjure, puissé-je avoir le cœur arraché, afin qu’il ne soit plus mémoire de moi parmi les Maçons.

Le Vénérable, après que le récipiendaire a répété la dernière phrase. — Frère Secrétaire, prenez acte du serment.

La consécration a lieu aussitôt.

Le Vénérable, posant sur la tête du nouveau Compagnon son sabre de fer-blanc tordu. — À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, en vertu des pouvoirs qui m’ont été conférés, je vous reçois et constitue Compagnon Maçon dans l’Atelier de la Respectable Loge, etc., (frappant cinq coups de son maillet sur la lame du glaive :) vous, Frère N…, et je vous donne le baiser fraternel au nom de l’Atelier.

Là-dessus, il quitte son trône et vient embrasser le nouveau Compagnon sur les joues et sur la bouche, comme toujours. Puis, il remonte à son autel.

Le Vénérable, au néophyte. — Mon Frère, en votre qualité de Compagnon, vous porterez à l’avenir la bavette de votre tablier abaissée. C’est là un droit qui vous est acquis dès ce jour et dont votre esprit devra s’appliquer à comprendre toute l’importance… Mon Frère, rabattez votre bavette.

Le nouveau Compagnon rabat la bavette de son tablier.

Le Vénérable. — En place, mes Frères !

Tout le monde se rassied.

Le Vénérable, au nouveau Compagnon. — Désormais, mon Frère, vous travaillerez sur la pierre cubique à pointe, et vous recevrez votre salaire à la colonne du Sud[2]. Cette prérogative, dont la Maçonnerie vous honore, vous rappellera que comme Compagnon, vous êtes choisi pour perfectionner le travail ébauché par les Apprentis, c’est-à-dire que vous devez mettre tous vos soins, non seulement par vos conseils et vos exemples, à corriger les défauts de vos Frères moins éclairés que vous, mais encore à les couvrir du tablier de la charité fraternelle… Il ne me reste à présent qu’à vous enseigner les secrets du second degré.

Ici le Vénérable fait connaître au nouveau Compagnon la manière de se mettre à l’ordre à ce grade, le signe de reconnaissance, l’attouchement, le mot de passe et le mot sacré. Il lui indique aussi son âge.

Le Vénérable. — Comme Compagnon, vous avez cinq ans. La progression qui suit le grade indique les lumières et l’expérience que vous êtes censé avoir acquises ; mais apprenez, mon Frère, que l’âge ne les donne réellement qu’à celui qui s’est associé aux hommes et aux choses. Cet âge vous rend apte à visiter les Loges d’Adoption où tout se compte par cinq.

L’explication de cette dernière phrase se donne à l’oreille, et, généralement, elle a pour résultat de plonger le nouveau Compagnon dans une stupéfaction profonde. Mais, comme il a juré le secret, il est bien obligé de garder bouche close et même de mettre tous ses efforts à dissimuler son étonnement, afin de ne point se rendre suspect. — Le lecteur saura de quoi il s’agit, quand le moment sera venu de dévoiler les turpitudes de la secte. Pour l’instant, nous ne nous occupons que des révélations concernant son but politique et son travail de déchristianisation.

Après avoir communiqué les secrets du grade au Compagnon nouveau reçu, le Vénérable reprend la parole à haute voix.

Le Vénérable. — Allez, mon Frère, porter aux Frères Premier et Second Surveillants les mots, signes et attouchements que je viens de vous donner, afin qu’ils vous reconnaissent pour Compagnon et qu’ils achèvent votre instruction.

Le Maître des Cérémonies et le Grand-Expert conduisent le récipiendaire au Premier Surveillant, auquel il donne les signes, mots et attouchements. Celui-ci l’envoie au Second, auquel il les répète.

Disons en passant que le mot de passe est Schibboleth, pour le Rite Français, le Rite Écossais et le Rite de Misraïm. Quant au mot sacré, qui s’épèle comme au grade d’Apprenti, c’est BOOZ, pour le Rite Français, et JAKIN pour le Rite Écossais et le Rite de Misraïm.

Le Vénérable, au Maître des Cérémonies et au Grand-Expert. — Mes Frères, conduisez le nouveau Compagnon à la pierre cubique à pointe, et que le Frère Grand-Expert lui apprenne la manière de travailler.

On conduit le récipiendaire à la fameuse pierre cubique, sans lui en donner l’explication (c’est au grade d’Écossais seulement qu’on la donne) ; et, lui mettant un maillet à la main, le Grand-Expert lui fait frapper cinq coups sur la dite pierre. Les Surveillants annoncent alors au Vénérable que le nouveau Compagnon a rendu les signes, mots et attouchements avec justesse et qu’il travaille sur la pierre cubique à pointe.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Debout et à l’ordre, mes Frères ! (Tout le monde se met à l’ordre du grade.)… Frères Premier et Second Surveillants, proclamez sur vos colonnes respectives, comme je le fais à l’Orient, que le Frère N… est admis comme Compagnon dans la Respectable Loge constituée sous le titre distinctif de, etc.

Le 1er Surveillant, après un coup de maillet, — Frère Second Surveillant, Frères de la colonne du Sud, je vous informe que le Vénérable vient de proclamer la réception du Frère N… au grade de Compagnon dans cette Respectable Loge et vous invite à le reconnaître pour tel.

Le 2e Surveillant, après un coup de maillet. — Frères de la colonne du Nord, vous êtes prévenus que le Vénérable vient de proclamer le Frère N… Compagnon Maçon dans cette Respectable Loge ; vous êtes invités à le reconnaître pour tel.

Le 1er Surveillant. — Vénérable, l’annonce est faite.

Le Vénérable. — Applaudissons, mes Frères, aux travaux de ce jour, et félicitons-nous de l’heureuse acquisition que vient de faire l’Atelier des Compagnons…. Debout, mes Frères ! À moi, par le signe (tout le monde exécute le signe du second degré), par la batterie (on applaudit en Compagnon), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous les assistants. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le néophyte remercie ; ou, s’il n’est pas capable de prononcer quelques paroles, c’est le Maître des Cérémonies qui adresse en son nom à la Loge les remerciements d’usage. Le Vénérable fait alors répéter l’applaudissement et le triple Houzé.

Le Vénérable, au néophyte. — Très cher Frère, vous allez passer de la colonne du Nord à la colonne du Sud, c’est-à-dire de l’obéissance au commandement, de la perpendiculaire au niveau, qui sont les bijoux distinctifs des Frères Surveillants — Frère Maître des Cérémonies, veuillez placer le nouveau Compagnon. (On fait mettre celui-ci en tête de la première banquette de droite, colonne du Sud.) — En place, mes Frères ! (Tout le monde s’assied.) — (Au néophyte :) Frère N…, le Frère Orateur a bien voulu préparer un morceau d’architecture à l’occasion de votre avancement ; je vous invite à prêter toute votre attention à cette lecture, ainsi qu’à l’instruction qui la suivra. — Frère Orateur, vous avez la parole.

Comme à l’initiation au grade d’Apprenti, l’Orateur, déployant alors toutes les ressources de son éloquence, débite un discours dont les éléments lui ont été fournis par un des manuels ad hoc qui se trouvent à la bibliothèque de la Loge. Le Vénérable fait applaudir à son « speech »; il remercie ; et on répète l’applaudissement.

Le moment de l’instruction est venu. Cette instruction est tout simplement la récitation du catéchisme du grade, laquelle se fait entre le Vénérable et le

1er Surveillant, celui-ci répondant aux demandes. Selon les règlements, cette instruction devrait se faire à chaque initiation ; mais il arrive le plus souvent, surtout à l’initiation au grade d’Apprenti, où les épreuves sont très nombreuses, qu’il est fort tard quand vient cette partie du programme : et, dans ce cas, on la passe. Cette suppression souffre d’autant moins de difficulté que le nouvel initié reçoit, à la sortie de l’Atelier, le petit opuscule qui contient en entier ce catéchisme, ou instruction, par demandes et réponses.

Passons à la clôture des travaux, qui suit immédiatement le dialogue prétendu instructif dont je viens de parler.

Le Vénérable, après avoir, par l’intermédiaire des Surveillants, demandé aux assistants s’ils ont des observations à présenter, fait circuler le sac des propositions et le tronc de bienfaisance. Les choses en cela se passent exactement comme il a été dit au compte-rendu de l’initiation d’Apprenti.

Puis, le Vénérable frappe un violent coup de maillet.

Le Vénérable. — Frère Premier Surveillant, quel âge avez-vous ?

Le 1er Surveillant. — Cinq ans, Vénérable.

Le Vénérable. — À quelle heure les Compagnons ferment-ils leurs travaux ?

Le 1er Surveillant. — À minuit.

Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, quelle heure est-il ?

Le 2e Surveillant. — Il est minuit plein, Vénérable.

Le Vénérable. — Puisqu’il est minuit et que c’est l’heure à laquelle finissent les travaux des Compagnons, Frères Premier et Second Surveillants, invitez les Frères qui décorent vos colonnes à se joindre à vous et à moi pour fermer, par les mystères accoutumés, les travaux de cet Atelier au second degré.

Les Surveillants répètent l’annonce.

Le Vénérable. — Debout et à l’ordre, mes Frères !

Il frappe cinq coups, que les Surveillants répètent. Tout le monde se lève et se met à l’ordre de Compagnon.

Le Vénérable. — À moi, mes Frères, par le signe (on exécute le signe du grade), par la batterie (chacun fait la batterie de Compagnon), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Vénérable. — Les travaux de Compagnon sont fermés, et, à mon premier coup de maillet, nous allons reprendre ceux d’Apprenti qui n’avaient été que suspendus. — (Il frappe un coup de maillet.) — À l’ordre d’Apprenti, mes Frères !

On obéit.

Le Vénérable. — Frères Premier et Second Surveillants, demandez aux Frères qui décorent vos colonnes s’ils ont quelque chose à proposer dans l’intérêt de l’Atelier du premier degré.

Les Surveillants répètent l’annonce et informent le Vénérable du résultat. En général, comme chacun soupire après la clôture définitive, personne ne demande la parole, et le 1er Surveillant n’a qu’à déclarer au Vénérable que les colonnes sont muettes.

Le Vénérable, après un coup de maillet. — Frères Premier et Second Surveillants, annoncez sur vos colonnes, comme je le fais à l’Orient, que je vais fermer les travaux de cette Respectable Loge.

Les Surveillants répètent l’annonce.

Le Vénérable frappe trois coups de maillet.

Les Surveillants, à leur tour, frappent chacun trois coups.

Le Vénérable. — À moi, mes Frères, par le signe (tout le monde avec ensemble exécute le signe qui est, cette fois, celui du premier degré), par la batterie (chacun frappe dans ses mains les trois coups d’Apprenti), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houzé ! houzé ! houzé !

Le Vénérable. — Au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, la Respectable Loge (ici le nom de la Loge), Orient de (ici le nom de la ville), est fermée. Jurons de garder le silence sur nos travaux de ce jour, et sortons en paix.

Chacun étend la main droite d’un air tragique et solennel, et l’on se sépare sans bruit, tandis que le Frère Servant souffle les chandelles de l’Étoile Flamboyante.

§ II.

Catéchisme du Compagnon.




RITE FRANÇAIS


D. Êtes-vous Compagnon ? — R. Je le suis.

D. Où avez-vous été reçu ? — R. Dans une Loge juste et parfaite.

D. Pourquoi vous êtes-vous fait recevoir Compagnon ? — R. Pour connaître la lettre G.

D. Que signifie cette lettre ? — R. Géométrie et Génération. Science positive, et science de la vie entretenue et fécondée par l’amour. Union de la raison et du sentiment.

D. Comment avez-vous été reçu ? — R. On m’a présenté à la porte de la Loge où j’ai frappé trois coups.

D. Qu’a-t-on répondu ? — R. On m’a demandé qui j’étais et ce que je voulais. Et quand on a su que j’étais Apprenti et que j’aspirais à un degré supérieur, on m’a interrogé sur ce que j’avais appris dans le premier degré.

D. Qu'avez-vous répondu ? — R. J’ai rappelé les divers incidents de mon initiation et les enseignements que j’avais reçus. J’ai ajouté qu’après avoir mûrement réfléchi à tout ce que j’avais vu et entendu dans la Loge, je m’étais senti transporté d’admiration pour la sagesse et la grandeur de notre institution, et que mon dévouement lui étant acquis à jamais, j’avais employé le temps de mon Apprentissage à dominer mes passions, à régler mes volontés, a me posséder pour être digne de travailler à la réalisation du but qu’elle poursuit et, qu’en outre, ayant reconnu, dans le premier degré, l’impérieuse nécessité d’une instruction solide, je venais la chercher dans le second.

D. Que fit-on alors ? — R. On me fit faire cinq voyages.

D. Que vous a-t-on enseigné dans ces voyages ? — R. Le Vénérable, usant toujours des formes symboliques, me fit remettre, par le Frère Expert, un maillet et un ciseau. Il m’apprit que la première année, ou plutôt la première période du travail d’un Compagnon, figurée par le premier voyage, doit être consacrée à l’étude des matériaux, ainsi qu’au perfectionnement de la coupe et de la taille des pierres qu’il a appris à dégrossir pendant son Apprentissage. Il me rappelait ainsi qu’un Apprenti Franc-Maçon, quelques connaissances qu’il ait acquises, est encore loin de pouvoir mener à bonne fin l’œuvre qu’il a entreprise, et qu’il lui reste des leçons à recevoir et des études sérieuses à faire. Comprenant que j’étais tout à la fois matière et ouvrier du Temple symbolique que la Maçonnerie élève à l’Humanité, je voyais, en outre, dans ces figures, que le travail accompli sur moi-même n’était pas achevé, et qu’il restait d’importantes imperfections que je devais m’efforcer de faire disparaître. En d’autres termes, j’appris dans ce premier voyage qu’il importe, par-dessus tout et avant toutes choses, quand on veut transformer et améliorer les sociétés humaines, de se connaître soi-même et de travailler à se perfectionner et à se dégager des préjugés et des superstitions qui nous aveuglent.

D. Qu’avez-vous appris dans le second ? — R. Armé cette fois d’un compas et d’une règle, on m’enseigna à me servir de ces instruments pour tracer des lignes sur des matériaux dégrossis et dressés. Leur précision me rappelait que notre conduite et tous les actes de notre volonté doivent être sagement mesurés et réglés, et que nous devons être exclusivement guidés, en toute circonstance, par la justice et par la raison, Ces instruments m’indiquaient encore que je devais, dans les travaux que je devais entreprendre, éloigner de mes préoccupations et de mes études premières tout ce que le compas et la règle ne peuvent délimiter et mesurer, tout ce que la raison ne peut admettre. Ils m’invitèrent à écarter de mon esprit les hypothèses trompeuses qui nous égarent, et me conviaient à l’étude des sciences exactes, des mathématiques, de l’astronomie, de la physique, de la chimie, etc., etc.

D. Que vous a-t-on enseigné dans le troisième voyage ? — R. Pour le troisième voyage je conservai la règle ; mais le compas fut remplacé par la pince ou le levier. Le Vénérable m’apprit que pendant cette troisième période, on confie aux soins du Compagnon la conduite et la pose des pierres et des matériaux taillés. Cet emploi suppose qu’il a acquis assez de connaissances pour juger par leur forme de la place à laquelle ils sont destinés. C’est pour cela qu’il tient une règle. Leur déplacement exigeant de la force, le levier vient à son aide et supplée à ce qui lui manque. Ces symboles m’indiquaient que je devais persévérer dans la voie qui m’avait été tracée et dans la méthode rationnelle qui m’avait été enseignée. La règle me prescrivait le discernement, l’ordre dans les études, le classement régulier des matériaux que je recueillais. Le levier devait me tenir en garde contre le découragement que les difficultés de mon entreprise pouvaient me causer. Il me disait que quelques grandes que fussent ces difficultés, elles n’étaient point au-dessus des forces humaines, et que la puissance de la volonté, dont le levier est le symbole, pouvait les surmonter. Cet enseignement devait soutenir mon courage et me déterminer à poursuivre mes travaux. Après l’étude des sciences exactes, qui donnent la sûreté de conception, il restait de nombreux sujets de recherches et de méditations à aborder, et en première ligne, la science de la vie, l’étude de l’homme, des diverses races qui composent la grande famille humaine, des milieux où elles se sont développées et des caractères particuliers qui les distinguent. C’est à ces importantes études que le troisième voyage convie les Compagnons.

D. Qu’avez-vous vu dans le quatrième ? — R. Pendant le quatrième voyage, l’aspirant porte une règle et une équerre. On lui apprend que c’est à cette quatrième période de ses travaux que le Compagnon est occupé à la construction et à l’élévation des bâtiments. Il en dirige l’ensemble et vérifie l’exactitude de la pose des pierres et de l’emploi des matériaux. Ce qui signifie que l’œuvre intellectuelle et morale qu’il a entreprise est en bonne voie. Ses connaissances grandissent et se développent. Grâce à la règle et à l’équerre, il les groupe symétriquement et harmonieusement. Mais, bien que l’édifice s’élève chaque jour davantage, il est loin d’être achevé. Aux connaissances acquises, il faut ajouter encore, ajouter toujours de nouvelles connaissances. Après avoir étudié l’homme en lui-même et dans ses rapports avec le milieu où il a vécu, le Compagnon doit étudier les sociétés humaines, leur développement, leur génie, l’histoire de l’humanité à travers les âges ; un monde d’études devant lequel on reculerait épouvanté, si on oubliait un instant que le travail est la première condition de la vie, qu’il honore les travailleurs, et que le vrai Maçon a pris l’engagement formel, vis-à-vis de ses Frères, de ne se reposer que dans la tombe.

D. Comment se fit le cinquième voyage ? — R. Je voyageai les mains entièrement libres. Suffisamment instruit dans la pratique de l’art, le Compagnon doit consacrer la cinquième année de ses travaux à l’étude des théories. C’est à la recherche de la justice et de la vérité, dans les conceptions de l’esprit, qu’il doit désormais se livrer. Dans cette voie, des génies immortels l’ont précédé. Les travaux immenses qu’ils ont légués à notre génération et aux générations futures attestent la grandeur et la puissance de l’intelligence humaine. C’est dans ces glorieux monuments, élevés par les penseurs de tous les temps et de tous les pays, par les philosophes, les moralistes, les réformateurs et les rénovateurs de toutes sortes, que le Compagnon doit chercher les lumières qui lui manquent et les connaissances qui peuvent lui permettre d’atteindre le but qu’il s’est proposé.

D. Que fit-on de vous quand les voyages furent terminés ? — R. Le Frère Expert me fit monter les cinq degrés mystérieux du Temple et me montra l’Étoile Flamboyante dont la lettre G orne le centre. Puis, m’ayant fait renouveler le serment que j’avais prêté le jour de mon initiation, le Vénérable me reçut Compagnon selon les formes établies, et me communiqua les mots, signes et attouchement de ce grade.

D. Que signifie l’Étoile Flamboyante ? — R. L’Étoile Flamboyante est l’emblème du génie, qui élève aux grandes choses. C’est l’image du feu sacré qui embrase l’âme de tout homme qui, résolument, sans vanité, sans basse ambition, voue sa vie à la gloire et au bonheur de l’humanité. La lettre G, qui rayonne au centre, lui rappelle que la science et l’amour doivent être, en toutes circonstances, ses guides et ses inspirateurs.

D. Donnez-moi le mot sacré. — R. Dites-moi la première lettre, je vous dirai la seconde. (On le donne.)

D. Que signifie-t-il ? — R. Il signifie : Force. On le traduit par ces mots : Persévérance dans le bien. C’était le nom d’une colonne du Temple de Salomon, près de laquelle les Compagnons recevaient leur salaire.

D. Donnez-moi le mot de passe. — R. (On le donne.)

D. Que signifie ce mot ? — R. Nombreux comme les épis de blé.

D. Avez-vous des ornements dans votre Loge ? — R. Oui, Vénérable.

D. Combien ? — R. Trois : le pavé mosaïque, l’Étoile Flamboyante et la houpe dentelée.

D. Que symbolise la houpe dentelée ? — R. La houpe dentelée, formée de nœuds entrelacés, représente le lien intime qui unit si étroitement les Maçons, qu’ils ne forment qu’une seule et même famille. Elle entoure la Loge, c’est-à-dire l’image du monde, pour nous rappeler que nous devons tendre sans cesse vers l’époque où ce lien fraternel sera étendu à tous les hommes sans distinction de races, de nationalités, de conditions sociales, et quelle que soit leur foi religieuse ou politique.

D. Avez-vous des bijoux dans la Loge ? — R. Oui, Vénérable.

D. En quel nombre ? — R. Au nombre de six : trois mobiles et trois immobiles.

D. Quels sont les bijoux mobiles ? — R. L’équerre qui décore le cordon du Vénérable, le niveau que porte le Premier Surveillant, et la perpendiculaire, ou ligne d’aplomb, que porte le Second Surveillant.

D. Quels sont les bijoux immobiles ? — R. La pierre brute, la pierre cubique à pointe, la planche à tracer.

D. Quel est l’usage des bijoux immobiles et leur signification comme symboles ? — R. La pierre brute sert aux Apprentis pour apprendre à travailler. Elle est l’image de l’homme grossier et ignorant que l’étude approfondie de lui-même peut seule polir et perfectionner. La pierre cubique à pointe sert aux Compagnons pour aiguiser leurs outils. Façonnée et polie, elle est le symbole des soins que se donne l’homme sage pour effacer l’empreinte que les préjugés et les superstitions ont faite sur lui. On la termine en pyramide pour nous rappeler que nous devons tendre sans cesse à élever vers la perfection notre cœur et notre esprit. La planche à tracer sert aux Maîtres pour tracer leurs plans et leurs dessins. Symboliquement, elle rappelle le plan général de l’institution et le but que nous devons poursuivre sans relâche : le triomphe de la Justice et de la Vérité. Elle est aussi l’image du bon exemple que nous devons à nos Frères et à tous les hommes.

D. Sur quelle base repose l’édifice que la Maçonnerie élève à l’Humanité ? — R. Sur trois grands piliers de forme triangulaire, nommés Sagesse, Force, Beauté. Sagesse qui conçoit selon la Raison et la Justice ; Force qui exécute ; Beauté qui unit l’agréable à l’utile, l’art à la science, et qui harmonise l’ensemble.

D. Combien y a-t-il de signes dans la Maçonnerie ? — R. J’en connais cinq, Vénérable.

D. Comment nomme-t-on ceux que vous connaissez ? — R. Le Vocal, le Guttural, le Pectoral, le Manuel et le Pédestre.

D. À quoi servent-ils ? — R. Le Vocal sert à donner les mots de reconnaissance, le Guttural à donner le signe d’Apprenti, le Pectoral à donner le signe de Compagnon, le Manuel à donner l’attouchement de l’un et de l’autre, le Pédestre à exécuter la marche des deux grades.

D. Combien y a-t-il de fenêtres dans votre Loge ? — R. Trois : une à l’Orient, une à l’Occident, une au Midi.

D. Pourquoi n’y en a-t-il pas au Septentrion ? — R. Parce que le soleil n’éclaire que faiblement cette partie de la terre.

D. Où se tiennent les Apprentis ? — R. Au Nord.

D. Et les Compagnons ? — R. Au Midi.

D. Pourquoi ? — R. Parce que les Apprentis, n’étant pas encore entièrement dégagés des préjugés qui obscurcissent le monde, semblent ne pouvoir supporter qu’une lumière tempérée ; tandis que les Compagnons, mieux préparés, peuvent sans trouble et sans danger recevoir les rayons les plus vifs.

D. Où se placent les Maîtres ? — R. Indifféremment, au Nord et au Midi, pour aider, secourir, encourager et diriger dans leurs travaux les Apprentis et les Compagnons.

D. Quel âge avez-vous ? — R. Cinq ans. Le nombre cinq est le nombre mystérieux consacré aux Compagnons, comme le nombre trois est consacré aux Apprentis.

D. Comment servez-vous vos Maîtres ? — R. Avec joie, ardeur et liberté.

D. Avez-vous reçu votre salaire ? — R. Je suis content.

D. Où l’avez-vous reçu ? — R. À la colonne B.

D. N’attendez-vous plus rien de vos Frères ? — R. J’attends l’heure où, suffisamment instruit de ce que doit connaître un Compagnon, je serai admis à partager les travaux des Maîtres dans la Chambre du Milieu.




RITE ÉCOSSAIS

D. Dans quelle intention les Maçons se réunissent-ils en Loge ? — R. C’est pour s’instruire et s’habituer à la pratique de la vertu.

D. À quel degré d’instruction êtes-vous parvenu ? — R. J’ai la faveur d’être Compagnon, second degré de l’initiation.

D. Qu’avez-vous appris dans le second degré ? — R. J’ai appris à me connaître moi-même et à corriger mes défauts avec le ciseau de la morale.

D. Comment a-t-on procédé pour cette instruction ? — R. D’abord, par l’examen des facultés départies à l’homme, des organes qu’il possède pour exercer ces facultés ; et ensuite, par l’étude des arts libéraux et des sciences.

D. Quels sont ces organes qui servent à exercer nos facultés ? — R. Les sens de la vue, de l’ouïe, du toucher, du goût et de l’odorat.

D. Avez-vous dans votre Loge un signe qui exprime ce système de l’organisation de l’homme ? — R. Oui, Vénérable, on voit briller à l’Orient une étoile dont les cinq pointes figurent les sens ; elle se nomme l’Étoile Flamboyante.

D. Cette étoile symbolique ne contient-elle aucun autre emblème ? — R. On voit au milieu la lettre G, qui signifie Géométrie, l’une des sciences les plus élevées qu’ait produites le génie de l’homme ; c’est pourquoi je vois encore dans cette lettre le symbole par excellence de l’intelligence humaine.

D. Pourquoi vous a-t-on proposé l’étude des arts ? — R. Parce qu’il n’en est pas un seul qui ne puisse produire une vertu chez le Maçon qui se livre à l’étude dans le but d’être utile à ses semblables. En second lieu, parce qu’il en est un qui, en particulier, fournit à la Maçonnerie tous ses emblèmes ; j’ai nommé la Géométrie qui, dans son domaine, comprend l’Architecture.

D. Comment avez-vous été reçu Compagnon ? — R. On m’a présenté à la porte de la Loge et j’y ai frappé trois coups.

D. Qu’a-t-on répondu ? — R. On m’a demandé qui j’étais et ce que je voulais ; on m’a interrogé sur ce que j’avais appris dans le premier degré.

D. Qu’avez-vous répondu ? — R. J’ai répondu que j’avais employé le temps de mon Apprentissage à vaincre mes passions, à soumettre mes volontés et à élever l’édifice selon la perpendiculaire ; enfin, que je désirais perfectionner cet ouvrage en apprenant à me servir du niveau des Compagnons.

D. Que veut dire cela ? — R. Cela veut dire qu’ayant reconnu dans le premier degré la nécessité de l’instruction, je venais la chercher dans le second.

D. Que lit-on ensuite ? — R. On me fit faire cinq voyages.

D. Que vous a-t-on enseigné dans ces voyages ? — R. On m’a enseigné à reconnaître ce qui est en dedans comme ce ce qui est en dehors de moi.

D. Développez cela. — R. Dans le premier voyage, on a fixé mon attention sur les cinq sens, afin que j’apprisse à me connaître moi-même. On m’avait mis entre les mains un maillet et un ciseau, pour m’indiquer que ces organes avaient besoin d’être guidés par le marteau de l’expérience et par le ciseau de l’entendement.

D. Que vîtes-vous dans le second voyage ? — R. On me montra les quatre ordres d’architecture, comme un des premiers arts qui se soient développes, lorsque les hommes commencèrent à avoir le sentiment du beau ; j’avais en main une règle et un compas pour m’aider à mesurer les proportions de cet art dans la construction de mon être moral, afin de le maintenir toujours en harmonie.

D. Qu’apprîtes-vous dans le troisième voyage ? — R. On me fit passer en revue les arts libéraux, et j’appris par là la puissance du progrès de la civilisation sur les sociétés. Ou m’avait donné une règle et une pince pour me faire comprendre l’influence des arts sur l’état des sociétés.

D. Que vous enseigna-t-on dans le quatrième voyage ? — R. On m’apprit à me servir de la sphère, produit de l’étude et des connaissances de nos ancêtres ; on me nomma les sages les plus célèbres de l’antiquité, voulant ainsi me faire comprendre l’influence salutaire de l’exemple sur les hommes et pour m’exciter moi-même à exercer une influence utile, par mon exemple, sur mes Frères Apprentis.

D. Comment fîtes-vous le cinquième voyage ? — R. Je le fis les mains libres ; rien de nouveau ne me fut montré, parce qu’ayant terminé le cours de mes études, il ne me restait plus qu’à en déduire les conséquences propres à m’éclairer ; on me fit glorifier le travail, afin que je pusse à mon tour travailler et me mettre en état d’instruire mes semblables moins avancés que moi.

D. Ces voyages ne symbolisent-ils pas autre chose ? — R. Je le crois, parce qu’ils me paraissent figurer les divers âges de l’homme ou de la société : dans la jeunesse, on s’instruit ; dans l’âge viril, on fait l’application des connaissances que l’on a acquises ; dans la maturité, on fait part aux autres des fruits de sa propre expérience.

D. Ne peut-on pas envisager ces voyages emblématiques sous un autre rapport ? — R. Les travaux du second degré sont aussi une allégorie de la marche des saisons depuis l’équinoxe du printemps jusqu’à celui d’automne, dans notre hémisphère.

D. Comment cela ? — R. Les trois premiers voyages me paraissent figurer les opérations de la nature pendant le printemps, qui sont le développement des germes, l’épanouissement des fleurs et la formation des fruits ; le quatrième figure la maturité et le temps des récoltes ; enfin, le cinquième voyage désigne le repos qui succède à tous ces travaux ; alors il ne reste plus à l’homme qu’à jouir en paix du prix des labeurs de son enfance et de sa jeunesse.

D. Après ces voyages, qu’exigea-t-on de vous ? — R. On me fit prêter le serment de ne jamais révéler les mystères du second degré ; après quoi, je fus admis parmi les Compagnons.

D. Comment se reconnaissent les Compagnons Maçons ? — R. À des signes, des paroles et un attouchement.

D. Donnez-moi le signe des Compagnons. — R. (On fait le signe.)

D. Que signifie ce signe ? — R. En portant la main droite sur le cœur, je renouvelle l’engagement que j’ai pris d’aimer mes Frères et de les secourir ; en élevant la main gauche, j’affirme la sincérité de ma promesse ; et en décrivant une équerre de la main droite, je montre que je veux que la justice et l’équité soient désormais les seuls guides de ma conduite.

D. Quelles sont les paroles de Compagnon ? — R. Il y en a deux : le mot de passe et le mot sacré.

D. Donnez-moi le mot de passe. — R. (On le donne.)

D. Donnez-moi le mot sacré. — R. Je ne puis pas le prononcer, mais seulement l’épeler ; dites-moi la première lettre, je vous dirai la seconde. (On épèle le mot sacré.)

D. Que signifient ces deux paroles ? — Le mot de passe, qui signifie Épi, nous donne le mot de l’allégorie renfermée dans le second degré ; le mot sacré, qui signifie Force, est le nom d’une des deux colonnes qui ornent le portique du Temple, et il figure ici la virilité dont le second degré est l’emblème.

D. Donnez l’attouchement de Compagnon. — R. (On le donne.)

D. L’attouchement étant juste et parfait, à ces signes je reconnais que vous êtes Compagnon. Quelle est la marche des Compagnons ? — R. (On exécute la marche)

D. Que signifie cette marche ? — R. Elle figure la marche apparente du soleil dans sa route céleste ; les trois premiers pas, qui appartiennent au premier degré de l’initiation, nous font voir cet astre dans sa marche ascendante à partir du solstice d’hiver jusqu’à l’équinoxe du printemps. Les deux autres pas, qui caractérisent le second degré, nous le montrent ayant dépassé l’équateur, s’élevant au plus haut degré du méridien, au point solsticial de l’été, et descendant ensuite au point équinoxial de l’automne.

D. Quel âge avez-vous comme Apprenti ? — R. J’ai trois ans.

D. Que veut dire cet âge ? — R. C’est l’emblème de notre existence : la naissance, la vie, la mort. Il figure aussi les trois âges de l’homme : la jeunesse, la virilité, la vieillesse.

D. Quel âge avez-vous comme Compagnon? — R. J’ai cinq ans.

D. Que signifie cet âge ? — R. C’est le nombre de nos sens.

D. À quelle heure commencent les travaux des Compagnons ? — R, À midi.

D. À quelle heure se ferment-ils ? — H. À minuit.

D. Que veut dire cela ? — R. Cela veut dire que l’homme a déjà atteint le midi de son âge avant de pouvoir être utile à la société, mais que dès cet instant il doit travailler au bien commun jusqu’à sa dernière heure.

Conclusion : Employons donc les jours qui nous sont accordés à faire le bien et à pratiquer la vertu jusqu’au dernier jour de notre existence.

  1. Il n’est dit nulle part, dans la Bible, que Moïse ait eu cette prétendue croyance.
  2. Au Rite Écossais, c’est la colonne J, et au Rite Français, c’est la colonne B.