Les écoles de commerce en France et à l’étranger

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Les écoles de commerce en France et à l’étranger
L. Simonin

Revue des Deux Mondes T.98, 1872
Les écoles de commerce en France et à l’étranger


La fondation d’écoles supérieures de commerce est sérieusement agitée en France depuis quelque temps. Mulhouse, que nous avons perdue avec l’Alsace, était rapidement devenue une de nos premières villes industrielles. On y avait fondé en 1866 une école de commerce sur le type de celles d’Amérique et d’Allemagne, et surtout de celle d’Anvers, dont la Belgique a le droit d’être fière. Deux négocians de Mulhouse, MM. Jacques et Jules Siegfried, qui avaient richement doté l’école de leur ville natale, ayant transporté récemment leur comptoir au Havre, n’ont pas tardé à provoquer dans cette dernière ville l’établissement d’une école sœur de celle de Mulhouse. Rouen a bien vite imité Le Havre; Lyon, Marseille, ont spontanément suivi la même voie. Partout c’est l’initiative des citoyens qui a tout fait; c’est par des souscriptions privées que la dotation de ces écoles a été constituée. Au Havre, à Rouen, on a réuni en quelques jours 250,000 fr., à Marseille plus de 500,000 fr., à Lyon on a dépassé 1 million. On voudrait dire ici en quoi ces institutions se distinguent de celles du même genre qui existent déjà et quel degré d’utilité immédiate elles présentent pour notre pays.

Un reproche qu’on fait volontiers aux Français et que Goethe a formulé d’une façon sévère, c’est d’ignorer la géographie. A cette ignorance, qui est traditionnelle, s’ajoute celle des langues étrangères. Ce manque de deux connaissances spéciales devenues si nécessaires aujourd’hui arrête surtout les développemens de notre commerce. Pendant que le globe, partout attaqué par la science, s’ouvre de plus en plus aux investigations de hardis explorateurs, que des régions nouvelles sont colonisées, la France et toutes les nations latines avec elle demeurent en partie étrangères, indifférentes même, à ce grand mouvement. Les autres races, notamment les races anglo-saxonne et germanique, sont ainsi entraînées à une large expansion au dehors, tandis que, attachés au rivage, nous participons trop peu à ces vastes courans d’émigration et de trafic qui se créent autour de nous. Quelle part du reste prendrions-nous, quel rôle pourrions-nous jouer dans toutes ces grandes œuvres? Nous ignorons quelquefois en quel lieu précis du globe se passe l’action à laquelle il faudrait se mêler.

La théorie scientifique des affaires et du travail, l’économie politique, nous est-elle d’ailleurs mieux connue? A peine si nous entrevoyons comment se produit, circule et se distribue la richesse. Dans le domaine du commerce et de l’industrie, comme dans celui de la politique proprement dite, on paie cher cette ignorance. Il suffit de citer à cet égard les malheureuses résolutions fiscales qui sont prises si souvent par les chambres françaises, et qui vont si directement contre le but qu’on se propose, celui de venir en aide à la marine, au commerce, à l’agriculture, à l’industrie. Il en est de même pour un autre ordre de problèmes économiques, ceux qui se rattachent à la question ouvrière, dont nous ne savons pas non plus poursuivre la solution, et qui renferment la source de toutes nos révolutions sociales. Si l’on nous avait enseigné à discuter toutes ces choses à l’âge où l’on apprend encore, nul doute que nos industriels, nos commerçans, nos hommes d’état eux-mêmes, seraient souvent moins embarrassés. Il faut étudier la théorie du travail et des affaires, la géographie, les langues modernes, comme on étudie les littératures, les sciences, le droit, la médecine, la théologie; en d’autres termes, ce qu’il faut pour compléter l’éducation d’une partie de la jeunesse, française, ce sont en quelque sorte des facultés de commerce s’ajoutant aux autres facultés que nous possédons déjà.

Les écoles supérieures de commerce que l’on fonde en ce moment ont précisément pour objet de remplir ce desideratum. Au Havre, à Rouen, à Lyon, à Marseille, on a mis en première ligne l’enseignement de la géographie, de l’économie politique, des langues étrangères : l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’italien. L’anglais n’est-il pas devenu la langue par excellence du commerce? L’allemand est frère de l’anglais, l’espagnol est parlé dans les deux Amériques, l’italien est adopté, depuis le moyen âge, comme la langue des affaires dans tout le bassin méditerranéen. Avec ces langues, les élèves apprennent à connaître les usages commerciaux des places où on les parle, les poids et mesures usités en ces différens endroits. Bientôt ils combinent toutes ces connaissances au moyen des calculs de l’arithmétique appliquée. Dans une salle qu’on appelle le bureau, ils se livrent à des opérations commerciales simulées. Expliquons en peu de mots ce cours ingénieux, imaginé en premier lieu par les Américains dans leurs écoles de commerce, mais surtout développé et pratiqué à Anvers, importé ensuite à Mulhouse, au Havre et dans les autres écoles.

Le bureau commercial, tel qu’il fonctionnait naguère à l’institut supérieur du commerce d’Anvers, comprenait différentes sections : celles de Londres, de New-York, de Bombay, correspondant avec celles d’Anvers. Dans chaque section était réparti un certain nombre d’élèves. Ceux d’Anvers faisaient par exemple en français une demande de coton à ceux de New-York; ceux-ci répondaient en anglais. On discutait les prix, le cours du change, on fixait le fret, l’assurance. A l’arrivée, on réglait les avaries, on vendait la marchandise au cours du jour, on payait le courtage, etc. De la sorte, on avait passé par tous les détails d’un achat et d’une vente. Tout cela se trouvait indiqué sur des livres régulièrement tenus d’après les principes de la comptabilité en partie double. On a substitué tout récemment à ce système de sections, qui offrait quelques inconvéniens, une organisation plus large. Chaque élève se livre à des spéculations de tout genre en marchandises; on traite des affaires de banque, de fonds publics, de change, d’armement, de transport, pour son compte personnel ou le compte de tiers, — en un mot on passe en revue toutes les opérations commerciales auxquelles peut se livrer un négociant, un banquier, un agent de change, un courtier, un-armateur, un commissionnaire, un agent de transports. A la fin de l’année, toutes les opérations sont liquidées. La maison fictive établit son bilan, et le résultat dit si elle est en bénéfice ou en perte. Le jeu seul des opérations est idéal, la base sur laquelle on a marché est certaine, et c’est sur les prix courans transmis chaque jour à l’institut des différentes places commerciales du monde que se font les opérations. On comprend combien un cours si pratique doit ouvrir l’intelligence des élèves, les intéresser, et quel profit ils peuvent retirer d’un enseignement si positif et si précis. Aussi quelques-uns ne suivent-ils que ce cours, qui est divisé en deux années. J’ai assisté aux opérations du bureau commercial de l’une et l’autre section. Il y avait soixante élèves dans la première année, vingt-quatre dans la seconde, et tous se livraient à leurs travaux avec beaucoup de zèle et d’entrain. On n’a eu garde, dans les écoles qu’on a récemment fondées ou que l’on fonde en ce moment en France, d’oublier l’établissement du bureau commercial. Nous le voyons fonctionner à Mulhouse à peu près sur le même pied qu’à Anvers; il a été établi au Havre et à Rouen; Marseille, Lyon, l’ont également adopté.

Dans les écoles de commerce d’Amérique, le bureau fonctionne autrement qu’à Anvers. A l’université de MM. Bryant et Stratton, qui ont établi des succursales dans les principales villes des États-Unis (à Brooklyn, près New-York, Chicago, San-Francisco, la ville elle-même du Lac-Salé, capitale des Mormons), il est divisé en plusieurs sections : le bureau proprement dit, puis la banque, l’assurance, l’agence des transports, la compagnie maritime. Dans le bureau, l’élève tient le journal, le grand-livre, le livre de marchandises, dresse des factures, des comptes de vente, échange des correspondances; dans la banque, il fait l’office de commis de chèques, de caissier, il négocie des titres; à l’assurance, il rédige des polices, règle des avaries; à l’agence des transports, il écrit des lettres de voiture; à la compagnie maritime, des connaissemens. Il passe ainsi par toute la succession des opérations commerciales, et cela très rapidement, à l’américaine. Aux États-Unis, on entend consacrer le moins de temps possible à l’éducation théorique, et aborder les affaires dès la première adolescence. L’université de MM. Bryant et Stratton publie un journal commercial mensuel. Ce journal donne les principales nouvelles qui peuvent intéresser les hommes d’affaires, des prix courans de marchandises, des correspondances de l’étranger. Contrairement aux usages américains, il donne aussi, comme nos journaux, un feuilleton. Un autre trait curieux de ces écoles, c’est qu’elles admettent des élèves des deux sexes sans qu’il en résulte aucun désordre.

Le collège commercial national de Poughkeepsie (état de New-York), fondé par M. Eastmann, fonctionne un peu différemment de celui de MM. Bryant et Stratton. D’abord il est concentré dans un seul établissement et n’a aucune succursale. L’élève reçoit une certaine quantité de monnaie fictive, avec laquelle il achète et vend des marchandises représentées aussi par des signes conventionnels; il échange des factures, inscrit les écritures sur les livres, puis devient successivement détaillant, marchand à la commission, assureur, expéditeur, changeur, courtier, commis de douane, banquier. La balance générale qu’il fait de toutes les opérations, établies jour par jour avec les prix-courans de la place de New-York, lui indique si, en fin de compte, il a gagné ou perdu; après quoi il quitte les bancs de l’école et entre immédiatement dans la vie réelle des affaires, non sans avoir essayé d’acquérir, avec la connaissance des opérations de bureau, une belle écriture. Les Américains ont tenu à honneur que la calligraphie fût pratiquée chez eux encore mieux qu’elle ne l’est en Angleterre. Il fallait jeter ce rapide coup d’œil sur les écoles de- commerce américaines pour montrer en quoi elles se distinguent de celle d’Anvers, qui a servi de modèle aux nôtres. Là-bas, on n’a que des écoles spéciales, ici seulement nous avons affaire à une véritable école supérieure. En Amérique, on tient à sortir de l’école le plus vite possible, au bout de quelques mois, et à gagner tout de suite le plus d’argent qu’on peut. En Belgique au contraire, on garde les jeunes gens longtemps, et on ne les renvoie que capables d’être immédiatement des chefs de maison. A l’institut d’Anvers, le fonctionnement du bureau, l’étude de la géographie commerciale et industrielle, des langues étrangères, de l’économie politique et de la statistique, complètement négligées aux États-Unis, ne sont pas seuls à remplir les deux années que les élèves passent sur les bancs. On y étudie aussi les principes de la morale et du code civil, le droit commercial et maritime, le droit des gens, la législation douanière comparée, l’histoire générale du commerce et de l’industrie, l’armement et la construction des navires, enfin l’histoire des produits négociables des trois règnes, appuyée sur de nombreux échantillons et sur des essais de marchandises qu’on exécute dans le laboratoire de chimie. Tout cet ensemble constitue un enseignement de tout point supérieur, si bien que le gouvernement belge regarde l’institut d’Anvers comme l’équivalent d’une véritable université. L’institut dépend du ministère de l’intérieur, il est doté à la fois par l’état et par la commune; le produit des inscriptions scolaires complète le budget de l’établissement. La durée des cours est de deux ans. A côté de l’institut est l’école préparatoire de commerce, où les candidats qui ne sont pas suffisamment exercés se préparent aux examens d’entrée. Ceux-ci portent sur les élémens du français, de l’anglais et de l’allemand, sur les principes de la géographie, de l’histoire universelle, de l’arithmétique commerciale, de l’algèbre, de la géométrie et de la physique. A l’issue des examens de seconde année, les élèves obtiennent un diplôme de capacité. Ceux qui ont subi leurs épreuves avec le plus de distinction reçoivent en outre une bourse de voyage à l’étranger; ils peuvent aussi être admis dans les consulats à titre d’élèves.

L’institut a été fondé en 1852, et depuis n’a cessé de fonctionner. Moitié environ des élèves sont étrangers, principalement Anglais, Allemands, Suédois, Norvégiens, Danois, Américains, Espagnols des Antilles. Quelques-uns ignorent à peu près le français en entrant à l’école, mais l’y apprennent vite, car les cours se font dans cette langue. Bon nombre des anciens élèves d’Anvers occupent aujourd’hui une haute position commerciale; néanmoins une partie des négocians de la ville persiste à penser que cette école est à peu près inutile pour l’enseignement pratique, et que les connaissances spéciales que les commis acquièrent à la longue par la fréquentation journalière des bureaux et des comptoirs sont suffisantes. Quelques personnes soutiennent en France la même thèse; cependant nous avons vu que les Américains eux-mêmes, bons juges en cette matière, préparent les jeunes gens à l’intelligence des affaires commerciales dans des universités et des collèges spéciaux.

Il faut revenir sur quelques-uns des cours professés à l’institut d’Anvers pour en montrer toute l’importance et le côté éminemment élevé. Ce qu’un cours d’économie politique et de statistique, de géographie commerciale et industrielle, peut présenter d’utile et d’intéressant pour les élèves, cela se devine aisément. L’histoire des produits négociables des trois règnes, étayée d’une part sur les données de la zoologie, de la botanique; de la minéralogie, et de l’autre sur les essais du laboratoire et les pratiques en usage dans les usines, les manufactures, ne peut manquer non plus de piquer la curiosité des jeunes auditeurs. Ne sont-ils pas destinés plus tard à trafiquer de la plupart de ces produits, à les transporter, à les chercher aux lieux d’origine? De même pour l’élude du droit examiné dans ses principes généraux ou comme application au commerce, à la navigation, aux relations internationales : si jamais les études juridiques furent nécessaires à une profession, c’est bien à celle du négociant, puisqu’il a fallu foncier pour le commerce des tribunaux spéciaux. On comprend aussi l’intérêt du cours de législation douanière comparée, qui appelle l’attention sur les questions de protection et de libre échange, sur les différens systèmes coloniaux et les traités de commerce. Restent deux cours principaux pour lesquels l’école d’Anvers pourra revendiquer l’honneur de l’initiative, le cours d’histoire du commerce et le cours de constructions maritimes; cela mérite quelques explications.

L’histoire de l’humanité et des civilisations est bien plutôt celle du commerce et de l’industrie que l’histoire des batailles, des conquêtes et des dynasties régnantes, comme on s’est plu trop longtemps à le croire. Dès le commencement des âges, dès l’époque de l’homme préhistorique, l’industrie et l’échange prennent naissance. L’homme fait d’abord des armes de pierre, puis de bronze et de fer, qu’il troque contre des colliers d’ambre ou des morceaux de jade; le commerce naît, et bientôt la navigation. Arrivent les temps historiques. Les Phéniciens, les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs, et plus loin, à l’extrême Orient, les Hindous et les Chinois, sont également remarquables comme peuples commerçans, industriels, artistes, car les beaux-arts touchent de bien près à l’industrie. Les révolutions politiques préparent les révolutions commerciales. Carthage et Alexandrie remplacent Tyr; Rome détruit à son tour Carthage. Le développement de l’industrie et du commerce est entravé par l’institution de l’esclavage, et le mauvais état des voies et des instrumens de transport. Au moyen âge, après l’invasion barbare, nous voyons naître le régime des corporations. La féodalité est l’ennemie de l’industrie et du commerce, elle gêne l’extension des arts manuels. C’est pourquoi les républiques italienne, flamande, hanséatique, sont alors si puissantes. La découverte de l’Amérique, l’esprit de libre examen, l’invention de l’imprimerie, viennent à leur tour changer les conditions du travail. Les colonies se fondent. Le Portugal, l’Espagne, la Hollande, prennent successivement dans le commerce et l’industrie la place des républiques italiennes. Les voies de transport sont améliorées, les canaux à écluses découverts par Léonard de Vinci. Les épices, le sucre, le café, le thé, le tabac, entrent de plus en plus dans la consommation européenne. Le système manufacturier de Colbert, l’acte de navigation de Cromwell, font. la grandeur de la France et de l’Angleterre. La science économique naît, et en même temps qu’elle une invention nouvelle qui va changer la face du monde, l’application mécanique de la vapeur. L’invention de Watt, celle d’Arkwright dans la filature, doublent la production, et donnent naissance à la grande industrie. Viennent les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le télégraphe électrique. Les placers de la Californie, de l’Australie, les mines d’argent de la Nevada, sont découverts et fournissent au monde l’abondante quantité de numéraire dont il a besoin pour ses nouvelles transactions. L’esclavage est peu à peu aboli dans les colonies, et l’on ne tarde pas à reconnaître les avantages du travail libre sur le travail servile; mais, à mesure qu’un progrès se fait d’un côté, un mal s’annonce de l’autre : la question sociale apparaît, et avec elle les grèves, les coalitions, qui créent une situation périlleuse aux affaires. Dans tous les cas, les différens progrès que les sociétés humaines ont réalisés depuis les commencemens de l’histoire ont été presque partout le fruit du commerce et de l’industrie, et c’est grâce à eux que la civilisation, après avoir été un fait local, est devenue un fait universel.

Si les élèves peuvent tirer de l’histoire générale du commerce des enseignemens si élevés, de quel secours encore n’est pas pour eux l’étude de la construction et des arméniens maritimes ! A notre époque, le navire est devenu une machine compliquée, savante, et nous avons eu successivement le grand navire à voiles, à quatre mâts, du poids de 3,000 à 5,000 tonnes, le clipper américain, et le grand navire à vapeur, construit en fer, sur le type du steamer actuel des Anglais. Ces derniers navires, que l’on ne croyait destinés d’abord qu’aux mers fermées, pour faire escale, surtout avec les voyageurs, les colis de poste et les groups de métaux, sont maintenant lancés sur les mers ouvertes, SUE les grands océans, grâce aux perfectionnemens de toute sorte réalisés dans la construction et la disposition des machines. On utilise aujourd’hui la houille mieux qu’on ne l’utilisait hier, et l’on consomme moitié moins de charbon qu’il y a quelques années. Pendant ce temps, les isthmes se percent, les grandes compagnies maritimes à vapeur se fondent, émules sur les mers des grandes compagnies de voies ferrées sur terre. Le steamer comme la locomotive sont devenus le lien des nations. Dans tous les cas, ces grandes évolutions du commerce et de l’industrie, qui peu à peu transforment le globe, en rapprochent les points les plus extrêmes, créent la solidarité des intérêts matériels entre les nations, ne sont-elles pas de nature à frapper vivement de jeunes intelligences? L’enseignement d’un institut commercial, par beaucoup de ses chaires, est analogue a celui de nos facultés; il est réellement d’ordre supérieur, et nous devons appeler de tous nos vœux l’extension de ce genre d’établissemens en France.

Les écoles du Havre, de Rouen, de Lyon, de Marseille, se sont fondées, on l’a dit, sur le modèle de celle d’Anvers. A Marseille, on a joint quelques nouveaux cours à ceux déjà empruntés à l’école belge. Les mathématiques, la physique, la chimie, la calligraphie, ne se demandent pas seulement aux examens d’entrée; on y revient longuement à l’école. Un cours d’hygiène maritime et coloniale, un cours de dessin linéaire et à main levée, un cours d’élocution, seront aussi établis; enfin des conférences seront faites par un professeur spécial sur les devoirs du négociant. La durée totale des cours comprendra d’ailleurs trois années, et l’âge exigé pour l’entrée sera de quinze ans révolus. Les trois années seront indépendantes, de sorte qu’à l’issue de la première il pourra sortir des commis; à l’issue de la seconde, des employés supérieurs; enfin, à l’issue de la troisième, des jeunes gens capables de devenir immédiatement chefs de maison. Comme à l’institut d’Anvers, il y aura un musée d’échantillons, une bibliothèque, un laboratoire de chimie, et les élèves seront conduits dans les docks, les ateliers, les fabriques de la ville et des environs, car c’est ici surtout que la pratique doit être compagne, de la théorie.

Il convient de dire un mot sur le cours d’élocution que nous avons mentionné, et dont l’idée est empruntée aux écoles américaines. Il est curieux que dans un pays comme le nôtre, où le beau langage, comme jadis à Athènes, est tenu en si grande faveur, aucune école d’élocution n’existe en dehors des conférences d’avocat et des cours que l’on fait dans les conservatoires aux élèves qui se destinent à la scène. Ainsi s’explique cette espèce de timidité que bien des Français et des plus intelligens éprouvent dès qu’il s’agit de parler en public. Ce n’est pas faute d’idées, c’est faute de savoir les exprimer. Dans nos assemblées législatives, il arrive ainsi que nombre d’hommes d’affaires qui ont la tête remplie de faits n’osent pas les porter à la tribune, et laissent occuper leur place par des avocats ignorans et verbeux. En Amérique, il n’en est point ainsi; dans les moindres écoles, les jeunes citoyens sont instruits dans l’art délicat de développer publiquement leurs idées. De là cette facilité que tout homme possède aux États-Unis de parler dans un meeting, et d’y parler à l’improviste, simplement, laconiquement, comme on le fait aussi en Angleterre. Il ne s’agit pas ici de rhétorique, il s’agit d’élocution familière, et sous ce rapport on ne peut qu’applaudir à l’initiative qu’ont prise les promoteurs de l’école supérieure de commerce de Marseille.

Inutile de dire que la correspondance commerciale formera aussi l’objet d’un cours particulier. Correspondre est un art, principalement quand il s’agit d’affaires. Le commerçant doit être maître de sa plume. Il lui faut n’écrire que ce qu’il veut, et l’écrire très clairement, en peu de mots. Dans les grandes maisons de commerce, on juge souvent un correspondant à son style. « Je ne regarde jamais telle lettre de quatre pages, me disait un négociant, tant c’est prolixe et diffus. Je la laisse à déchiffrer à mes commis, et nous prenons notre temps pour exécuter les ordres d’un homme aussi peu clair. » Savoir ce qu’on veut, le bien dire, sans ambages, tel est le principe général de toute correspondance en affaires, et nos écoles de commerce doivent viser à former sur ce point leurs élèves. Est-il nécessaire d’ajouter que, lorsque ceux-ci auront acquis la pratique d’une bonne correspondance française, on les habituera également à correspondre en langue étrangère d’après les mêmes lois?

Pour conclure, nous demanderions volontiers qu’un cours de droit administratif et un cours de droit constitutionnel complétassent la partie juridique de l’enseignement commercial. Aujourd’hui la bonne expédition des affaires privées dépend trop de celle des affaires publiques pour qu’il soit permis à nos négocians d’ignorer les élémens. du droit administratif et constitutionnel. En dehors de quelques cas particuliers, ces matières sont malheureusement négligées en France.

Nous n’avons parlé que des écoles américaines ou belges et de celles qu’on établit en France sur le modèle de celles-ci. Il existe depuis 1820 à Paris une école supérieure de commerce [1] et une école commerciale fondée en 1863 par les soins de la chambre de commerce, qui patronne également la première. A l’école Turgot et au collège Chaptal, les études commerciales et industrielles sont également poursuivies de préférence aux études classiques. Tous ces établissemens n’ont que peu de rapport avec les écoles pratiques dont il a été question. Les élèves y sont internes; l’enseignement commercial qu’ils reçoivent rappelle celui des divisions dites de français de plusieurs de nos lycées et de quelques-uns de nos grands pensionnats. En Allemagne, on compte plusieurs écoles supérieures de commerce, notamment une très remarquable à Leipzig; mais en Angleterre il n’y en a aucune, et cet oubli des Anglais s’explique par la facilité qu’ont chez eux les jeunes gens, pour s’expatrier, et aller apprendre le commerce dans les comptoirs de la Grande-Bretagne.

Le Havre a désormais son école, rivale de celle d’Anvers, où accourront tous les jeunes gens du nord de l’Europe et ceux des États-Unis et des Antilles. Marseille à son tour desservira tout le bassin méditerranéen, où elle est reine. L’Italie, l’Espagne, la Grèce, la Turquie, l’Autriche, et bientôt l’Afrique, les mers de l’Inde, de Chine, du Japon, enfin les républiques hispano-américaines, avec lesquelles elle entretient des relations si suivies, lui enverront de nombreux élèves; aux langues anglaise, allemande, italienne, espagnole, déjà portées sur son programme, l’école pourra joindre l’arabe, le turc, le grec moderne, indispensables à beaucoup de négocians de cette place, et quelque jour le malais, le chinois, le japonais, qui vont bientôt prendre droit de cité chez elle grâce à la porte toujours ouverte du canal de Suez [2]. Nulle place en France ne convenait mieux à l’établissement d’une semblable institution. Chacun l’a bien vite compris. La chambre de commerce, diverses sociétés financières, industrielles, ont généreusement souscrit des premières et fondé à l’envi des bourses. Tous les grands négocians se sont d’eux-mêmes associés à ce mouvement.

Il ne faut pas se dissimuler que, dans nos écoles de commerce, il sera plus aisé d’avoir des élèves que des professeurs. Dès qu’on abandonne le domaine de la théorie pour entrer dans celui de la pratique, les hommes en France sont difficiles à trouver. Sur ce point, notre infériorité est frappante. Espérons pourtant que les hommes ne manqueront pas aux chaires de l’école de commerce marseillaise. C’est tout un enseignement à créer, et il faut que cet enseignement soit élevé, moral et réellement supérieur. Nos écoles de commerce seront aussi une excellente préparation à la carrière des consulats. Quand on a voyagé à l’étranger, on est étonné, sauf de très rares exceptions, de l’infériorité de nos consuls vis-à-vis de ceux des autres nations. Rarement un consul français par le la langue du pays où-il réside, rarement il y voyage, plus rarement encore il en étudie les usages, les mœurs, la politique. De là une foule de déboires, de mécomptes, qui n’auraient pas eu de raison de se produire, si l’on avait connu tout d’abord la langue du pays. Nos consuls deviennent de véritables pèlerins, inquiets, moroses, qui ne restent jamais longtemps au même lieu, tandis que l’Angleterre et l’Allemagne établissent quelquefois, un agent dans un endroit pour une très longue suite d’années, même pour toute la vie. Les avantages qui résultent de ce séjour continu sont plus grands que les inconvéniens, car il faut avant tout, pour bien faire son service, le bien connaître; d’ailleurs l’homme indépendant et libre, pour longtemps qu’il réside dans un pays, n’en épouse pas forcément les passions. De nos grandes écoles de commerce pourraient également sortir des employés supérieurs d’administration, des commissaires civils pour nos colonies. Une attention sérieuse sera consacrée à l’étude de l’émigration et de la colonisation, questions d’une rare importance et déplorablement négligées. Relever notre enseignement et le faire pratique, c’est la meilleure manière de rendre à la France la place qui lui revient parmi les nations. Le développement des hautes études commerciales est appelé à jouer un rôle important dans cette œuvre de réorganisation.


L. SIMONIN.

  1. La même qui a été fondée et dirigée d’abord par l’économiste Blahqui, sous le patronage de MM. Casimir Perier, Ternaux, Chaptal, Jacques Laffite.
  2. On vient précisément de créer à Marseille une chaire de malais, langue maritime par excellence des ports de l’Indo-Chine et de ceux de la Sonde, Singapour, Batavia.

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