Le Testament d’un excentrique/I/7

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Jules Verne
Hetzel, 1899 (pp. 85-104).
Il convenait d'observer le jeune peintre au moment du départ. (Page 89.)

VII

le premier partant.

Le lendemain, la grande gare de Chicago présentait une animation particulière. D’où provenait cette animation ?… Évidemment de la présence d’un voyageur, en costume de touriste, son attirail de peintre au dos, suivi d’un jeune nègre porteur d’une légère valise et d’un sac en bandoulière, qui se préparait à prendre le train de huit heures dix du matin.

Ce ne sont pas les railroads qui manquent à la République fédérale. Ils desservent son territoire en toutes les directions. Aux États-Unis, la valeur des chemins de fer dépasse cinquante-cinq milliards de francs, et sept cent mille agents sont employés à leur exploitation. Rien qu’à Chicago, il se fait un mouvement de trois cent mille voyageurs par jour, sans compter les dix mille tonnes de journaux et de lettres que les wagons y transportent annuellement.

Il résulte de là que n’importe où le caprice des dés devait les envoyer à travers l’Union, aucun des sept partenaires ne serait embarrassé ni retardé pour s’y rendre. Et encore convient-il d’ajouter à ces multiples voies ferrées, les steamers, les steamboats, les bateaux des lacs, des canaux, des rivières. En ce qui regarde Chicago, il est facile d’y aller et non moins facile d’en partir.

Max Réal, revenu, la veille, de son excursion, se dissimulait, parmi la foule, qui encombrait l’Auditorium, lorsque les chiffres quatre et quatre furent proclamés par maître Tornbrock. Personne ne le savait là, on ignorait son retour. Aussi, à l’appel de son nom se produisit-il un assez inquiétant silence que rompit la voix tonitruante du commodore Urrican, lequel cria de sa place :

« Absent…

— Présent ! » fut-il répondu.

Et Max Réal, salué par les applaudissements, était monté sur la scène.

« Prêt à partir ?… demanda le président de L’Excentric Club, en se rapprochant de l’artiste.

— Prêt à partir… et à gagner ! » répondit en souriant le jeune peintre.

Le commodore Hodge Urrican, comme un cannibale de la Papouasie, l’aurait dévoré vivant.

Quant à cet excellent Harris T. Kymbale, il s’avança et lui dit sans amertume :

« Bon voyage, compagnon !

— Bon voyage à vous aussi, lorsque le jour sera venu de boucler votre valise ! » répliqua Max Réal.

Et tous deux échangèrent une cordiale poignée de main.

Ni Hodge Urrican, ni Tom Crabbe, l’un furieux, l’autre hébété comme d’habitude, ne crurent devoir s’associer aux compliments du journaliste.

Quant au ménage Titbury, il ne formait qu’un vœu : c’était que tous les mauvais aléas du jeu s’abattissent sur la tête de ce premier partant, qu’il allât s’enfoncer dans le puits du Nevada ou se fourrer dans la prison du Missouri, dût-il y demeurer jusqu’à la fin de son existence !

En passant devant Lissy Wag, Max Réal s’inclina respectueusement et dit :

« Mademoiselle, vous me permettrez bien de vous souhaiter bonne chance…

— Mais c’est parler contre votre intérêt, monsieur… fit observer la jeune fille, un peu surprise.

— N’importe, mademoiselle, et soyez certaine que je fais des vœux pour vous !…

— Je vous remercie, monsieur », répondit Lissy Wag.

Et Jovita Foley de glisser dans l’oreille de son amie cette observation, très juste d’ailleurs :

« Il est fort bien de sa personne, ce Max Réal, et il sera mieux encore, si, comme il le souhaite, il te laisse arriver première ! »

Cette opération finie, la salle de l’Auditorium fut peu à peu évacuée, et le résultat du coup de dés se répandit aussitôt à travers la ville.

Le match Hypperbone, suivant l’expression adoptée par le public, allait commencer.

Dans la soirée, Max Réal acheva ses préparatifs, — combien peu compliqués, – et, le lendemain matin, il embrassa sa mère, après promesse formelle de lui écrire le plus souvent possible. Puis, il quitta le numéro 3997 de Halsted Street, précédé du fidèle Tommy, et arriva pédestrement à la gare, dix minutes avant le départ du train.

Que le réseau des railroads rayonne en tous sens autour de la cité chicagoise, Max Réal n’en était plus à l’apprendre, et il n’avait à se préoccuper que de choisir entre les deux ou trois voies ferrées qui se dirigeaient vers le Kansas. Cet État n’est pas limitrophe de celui de l’Illinois, mais il n’en est séparé que par celui du Missouri. Aussi le voyage que le sort imposait au jeune peintre ne comprendrait que cinq cent cinquante ou six cents milles, suivant l’itinéraire qui aurait sa préférence.

« Je ne connais pas le Kansas, se dit-il, et c’est là une occasion de faire connaissance avec le « désert américain », comme on l’appelait jadis !… Et puis, parmi les cultivateurs du pays, on compte pas mal de Franco-Canadiens… Je serai là comme en famille, car il ne m’est pas interdit de cheminer à ma fantaisie pour me rendre à l’endroit qui m’est assigné. »

Non, cela n’était pas interdit. Tel avait été l’avis de maître Tornbrock, consulté à ce sujet. La note rédigée par William J. Hypperbone imposait à Max Réal l’obligation de gagner Fort Riley dans le Kansas, et il suffirait qu’il s’y trouvât le quinzième jour après son départ, afin de recevoir par télégramme le chiffre du second coup qui le concernerait, – soit le huitième de la partie. En somme, des cinquante États rangés sur la carte dans l’ordre que l’on sait, il n’en était que trois où le partenaire dût se rendre dans le plus court délai à l’endroit où il aurait peut-être la chance d’être remplacé dès le coup suivant : c’étaient la Louisiane, case dix-neuvième affectée à l’hôtellerie, le Nevada, case trentième affectée au puits, et le Missouri, case cinquante-deuxième affectée à la prison.

Et maintenant, qu’il convint à Max Réal de gagner son poste par le chemin des écoliers, suivant l’expression française, rien de mieux. Mais il était à supposer qu’un enragé comme le commodore Urrican ou un avare comme Hermann Titbury n’useraient ni leur patience ni leur bourse à flâner en route. Ils fileraient à toute vapeur, en grande vitesse, peu désireux de transire videndo.

Voici quel était l’itinéraire adopté par Max Réal : au lieu de se diriger par le plus court vers Kansas City en traversant obliquement de l’est à l’ouest l’Illinois et le Missouri, il prendrait le Grand Trunk, cette voie ferrée qui, sur une longueur de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles, va de New York à San Francisco, « Ocean to Ocean », dit-on en Amérique. Un parcours de cinq cents milles environ lui permettrait d’atteindre Omaha sur la frontière du Nebraska, et de là, à bord de l’un des steamboats qui descendent le Missouri, il atteindrait la métropole du Kansas. Puis, en touriste, en artiste, il arriverait à Fort Riley au jour fixé.

Lorsque Max Réal entra dans la gare, il y trouva nombre de curieux. Avant d’engager de fortes sommes à propos de la partie qui allait se jouer, les parieurs voulaient voir de leurs propres yeux le premier qui se mettrait en voyage. Bien que des cotes, reposant sur des probabilités plus ou moins valables, n’eussent pas encore pu être établies, il convenait d’observer le jeune peintre au moment du départ… Son attitude inspirerait-elle confiance ?… Serait-il bien en forme… Y aurait-il lieu de penser qu’il deviendrait grand favori, malgré que la possibilité de primes à payer pût donner à craindre qu’il fût arrêté en route ?…

Il faut l’avouer, Max Réal n’eut pas l’heur – ce qu’il s’en moquait ! – de plaire à ses concitoyens par cela seul qu’il emportait son attirail de peintre. Jonathan, en homme pratique, estimait qu’il ne s’agissait point de voir du pays ni de faire des tableaux, mais de voyager en partenaire, non en artiste. À son avis, la partie imaginée par William J. Hypperbone s’élevait à la hauteur d’une question nationale, et il valait qu’elle fût sérieusement jouée. Si aucun des « Sept » n’y mettait toute l’ardeur dont il était capable, ce serait un manque de convenance envers l’immense majorité des citoyens de la libre Amérique. Aussi le résultat fut-il que, parmi les assistants désappointés, pas un seul ne se décida à monter dans le train afin d’accompagner Max Réal au moins jusqu’à la première station et de lui faire, comme on dit vulgairement, « un bout de conduite ». Les wagons s’emplirent des seuls voyageurs que les obligations du commerce ou de l’industrie appelaient hors de Chicago.

Max Réal put donc s’installer tout à son aise sur une des banquettes, et Tommy se placer près de lui, car le temps n’était plus où les blancs n’eussent pas supporté dans leur compartiment le voisinage des hommes de couleur.

Enfin le sifflet se fit entendre, le train s’ébranla, la puissante locomotive hennit par sa bouche évasée qui lançait des gerbes d’étincelles mêlées de vapeur.

Et, au milieu de la foule, restée sur le quai, on aurait pu apercevoir le commodore Urrican jeter à ce premier partant des regards chargés de menaces.

Au point de vue du temps, le voyage débutait mal. Ne pas oublier qu’en Amérique, à cette latitude, – et bien que ce soit le parallèle de l’Espagne septentrionale, – l’hiver n’a pas pris fin au mois d’avril. À la surface de ces vastes territoires que ne couvre aucune montagne, il se prolonge jusqu’à cette époque de l’année, et les courants atmosphériques, lancés des régions polaires, s’y déchaînent en toute liberté. Cependant, si le froid commençait à céder devant les rayons du soleil de mai, les rafales troublaient encore l’espace. Des nuages bas, d’où tombaient de larges averses, brouillaient l’horizon et le bornaient à courte distance. Fâcheuse circonstance pour un peintre en quête de sites lumineux et de paysages ensoleillés. Toutefois, mieux valait parcourir les États de l’Union aux premiers jours de la saison printanière. Plus tard, les chaleurs deviendraient insoutenables. Après tout, il était permis d’espérer que le mauvais temps ne durerait pas au delà du mois, et quelques symptômes attestaient déjà de meilleures dispositions climatériques.

Un mot maintenant sur le jeune nègre, depuis deux ans déjà au service de Max Réal, qui allait l’accompagner dans un voyage probablement si fécond en surprises.

C’était, on le sait, un garçon de dix-sept ans, par conséquent né libre, puisque l’émancipation des esclaves remontait à la guerre de Sécession, terminée une trentaine d’années avant, au grand honneur des Américains et de l’humanité.

Le père et la mère de Tommy vivaient au temps de l’esclavage, étant originaires de cet État du Kansas où la lutte fut si violente entre les abolitionnistes et les planteurs virginiens. Les parents de Tommy, – c’est sur ce point qu’il est à propos d’insister – n’avaient pas été soumis à un sort trop rigoureux, et l’existence leur fut plus facile qu’à beaucoup de leurs semblables. Ayant vécu sous un bon maître, homme sensible et juste, ils se considéraient comme étant de sa famille. Aussi, lorsque l’on proclama le bill d’abolition, ils ne voulurent pas plus le quitter qu’il ne songeait à se séparer d’eux.

Tommy était donc libre à sa naissance, et, après la mort de ses parents et de leur maître, – était-ce l’influence de l’atavisme ou le souvenir des jours heureux de son enfance ? – il fut fort embarrassé, lorsqu’il se trouva seul en face des nécessités de la vie. Peut-être son jeune cerveau ne comprit-il pas les avantages que devait lui procurer ce grand acte de l’émancipation, quand il n’eut plus qu’à compter sur ses propres forces pour se tirer d’affaire, lorsqu’il lui fallut songer au lendemain, lui qui ne s’était jamais préoccupé de l’avenir, lui à qui le présent était tout. Et ne sont-ils pas plus nombreux qu’on ne le croit, ces pauvres gens qui regrettent, en enfants qu’ils sont encore, d’être devenus des serviteurs libres après avoir été des serviteurs esclaves ?…

Par bonheur, Tommy avait eu cette chance d’être recommandé à Max Réal. Il était assez intelligent, de franche nature, de bonne conduite, prêt à aimer ceux qui lui témoigneraient quelque affection. Il s’attacha au jeune artiste, chez lequel il allait trouver une situation assurée.

Un regret, un seul – et il ne le cachait pas, – c’était de ne pas lui appartenir d’une façon plus complète – de corps comme il l’était d’âme, – et il le répétait souvent.

« Mais pourquoi ?… demandait Max Réal.

— Parce que, si vous étiez mon maître, si vous m’aviez acheté, je serais à vous…

— Et qu’y gagnerais-tu, mon garçon ?…

— J’y gagnerais que vous ne pourriez pas me renvoyer, ce qu’on fait d’un serviteur dont on n’est pas content…

— Eh ! Tommy, qui parle de te renvoyer ?… D’ailleurs, si tu étais mon esclave, je pourrais toujours te vendre…

— N’importe, mon maître, c’est très différent, et ce serait plus sûr…

— En aucune façon, Tommy.

— Si… si… et puis… moi… je ne serais pas libre de m’en aller !

— Eh bien, sois tranquille, si je suis satisfait de ton service… je t’achèterai un jour…

— Et à qui… puisque je ne suis à personne ?…

— À toi… à toi-même… quand je serai riche… et aussi cher que tu voudras ! »

Tommy approuvait de la tête, ses yeux brillant au fond de leur orbite noire, découvrant sa double rangée de dents d’une éclatante blancheur, heureux à la pensée de se vendre un jour à son maître, et ne l’en aimant que davantage.

Inutile de dire combien il était satisfait de l’accompagner pendant cette promenade à travers les États-Unis. Il aurait eu gros cœur à le voir partir seul, même s’il ne se fût agi que d’une séparation de quelques jours… Et que durerait la partie engagée dans ces conditions, si le sort ne se prononçait pas à bref délai, si le gagnant mettait des semaines, et – qui sait, – des mois, à atteindre le soixante-troisième État ?…

Que le voyage dût être court ou non, il fut certainement très maussade pendant cette première journée entre les vitres du wagon brouillées de buée et de pluie. Il fallut se résigner à passer à travers le pays sans le voir. Tout se perdait dans ces tons grisâtres, abhorrés des peintres, le ciel, les champs, les villes, les bourgades, les maisons, les gares. Les paysages de l’Illinois apparurent confusément sous les brumes. On n’entrevit que les hautes cheminées des minoteries de Napiersville et les toitures des fabriques de montres d’Aurora. Rien d’Oswego, de Yorkville, de Sandwich, de Mendoza, de Princeton, de Rock Island, de son pont superbe jeté sur le Mississippi, dont les eaux laborieuses entourent l’île du Roc, rien de cette propriété de l’État, transformée en arsenal, où des centaines de canons allongent leurs volées entre les taillis verdoyants et les buissons en fleurs.

Max Réal était fort désappointé. À passer entre les rafales, il ne resterait rien dans son souvenir de peintre. Autant eût valu dormir toute cette journée, – ce que Tommy fit consciencieusement.

Vers le soir, la pluie cessa. Les nuages regagnèrent les hautes zones. Le soleil se coucha dans les draps d’or de l’horizon. Ce fut un régal pour les yeux de l’artiste. Mais presque aussitôt l’ombre crépusculaire envahit l’espace sur les limites géodésiques qui séparent l’Iowa de l’Illinois. Aussi la traversée de ce territoire, quoique la nuit fût assez claire, ne donna-t-elle aucune satisfaction à Max Réal. Il ne tarda pas à fermer les yeux et ne les rouvrit que le lendemain au petit jour.

Et peut-être eut-il raison de regretter de n’être pas descendu la veille, à Rock Island !

« Oui ! j’ai eu tort !… grand tort, se dit-il à son réveil. Le temps ne m’est point mesuré, et je ne suis pas à vingt-quatre heures près !… La journée dont je compte disposer pour Omaha, j’aurais dû la passer à Rock Island… de là à Davenport, cette cité riveraine du Mississippi, il n’y a que le grand fleuve à traverser, et je l’aurais enfin vu, ce fameux Père des Eaux, dont je suis peut-être appelé à visiter toute la lignée, pour peu que le sort me promène à travers les territoires du centre ! »

Il était trop tard pour se livrer à ces réflexions. À présent, le train courait à toute vapeur sur les plaines de l’Iowa. Max Réal ne put rien apercevoir d’Iowa City, dans la vallée de ce nom, et qui, pendant seize ans fut la capitale de l’État, ni Des Moines, la capitale actuelle, un ancien fort, bâti au confluent de la rivière de ce nom et du Racoon, maintenant une cité de cinquante mille habitants, campée au milieu d’un réseau de railroads.

Enfin le soleil se levait, lorsque le train vint stopper à Council-Bluff, presque sur la limite de l’État, et à trois milles seulement d’Omaha, ville importante de ce Nebraska, dont le Missouri forme la frontière naturelle.

Là s’élevait jadis la « Falaise du Conseil ». Là s’assemblaient les tribus indiennes du Far West. De là partaient les expéditions de conquête ou de commerce qui devaient entraîner la reconnaissance des régions sillonnées par les multiples ramifications des Montagnes Rocheuses et du Nouveau Mexique.

Eh bien, il ne serait pas dit que Max Réal « brûlerait » cette première station de l’Union Pacific comme il en avait brûlé tant d’autres depuis la veille !

« Descendons, dit-il.

— Est-ce que nous sommes arrivés ?… demanda Tommy, en ouvrant les yeux.

— On est toujours arrivé… quand on est quelque part. »

Et, après cette réponse étonnamment positive, tous les deux, l’un le sac au dos, l’autre sa valise à la main, sautèrent sur le quai de la gare.

Le steamboat ne devait pas démarrer du quai d’Omaha avant dix heures du matin. Or il n’en était que six, et le temps ne manquerait même pas pour visiter Council Bluff sur la rive gauche du Missouri. C’est ce qui fut fait, après la courte halte du premier déjeuner. Puis le futur maître et le futur esclave s’engagèrent entre les deux voies ferrées qui, aboutissant aux deux ponts jetés sur le fleuve, établissent une double communication avec la métropole du Nebraska.

Le ciel s’était rasséréné. Le soleil lançait une gerbe de rayons matineux à travers la déchirure des nuages qu’une légère brise d’est promenait au-dessus de la plaine. Quelle satisfaction, après vingt-quatre heures d’emprisonnement dans un wagon de chemin de fer, que d’aller ainsi d’un pas libre et dégourdi !

Il est vrai, Max Réal ne pouvait songer à prendre quelque site au passage. Devant les yeux s’étendaient de longues et arides grèves, peu tentantes pour le pinceau d’un artiste. Aussi marcha-t-il droit vers le Missouri, ce grand tributaire du Mississippi, qui s’appela jadis Misé Souri, Peti Kanoui, c’est-à-dire en langage indien, le « Fleuve bourbeux », dont le cours en cet endroit mesure déjà trois mille milles depuis sa source.

Max Réal avait eu une idée, que n’auraient sans doute ni le commodore Urrican, ni l’entraîneur de Tom Crabbe, ni même Harris T. Kymbale : c’était de se soustraire, autant qu’il le pourrait, à la curiosité publique. Voilà pourquoi il n’avait pas fait connaître son itinéraire en quittant Chicago. Or, la cité d’Omaha s’intéressait non moins que les autres à cette partie du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique, et si elle eût su que le premier partant venait d’arriver ce matin-là dans ses murs, elle l’aurait reçu avec les honneurs dus à un personnage de cette importance.

Une ville considérable, cette Omaha, et, compris son faubourg du sud, elle ne compte pas moins de cent cinquante mille habitants. C’est le « boom », – ce que Reclus appelle justement la « période de réclame, de spéculation, d’agiotage et en même temps de travail furieux qui, en 1854, l’a fait surgir des solitudes, comme bien d’autres, avec tout son appareil d’industrie et de civilisation ». Joueurs d’instinct, comment les Omahiens résisteraient-ils au besoin de parier pour tel ou tel des partenaires que l’aveugle destin allait éparpiller sur les territoires de l’Union ?… Et voici que l’un d’eux dédaignait de leur révéler sa présence !… Décidément, ce Max Réal ne faisait rien pour se concilier la faveur de ses concitoyens !… En effet, il se borna à prendre repas dans un modeste hôtel, sans y décliner son nom ni ses qualités. Il était possible, du reste, que le hasard le renvoyât plusieurs fois au Nebraska ou dans les États que dessert vers l’ouest le Grand Trunk.

C’est précisément à Omaha que s’amorce cette longue voie ferrée, appelée Pacific Union entre Omaha et Ogden, puis Southern Pacific entre Ogden et San Francisco. Quant aux lignes qui mettent Omaha en communication avec New York, les voyageurs n’ont que l’embarras du choix.

Donc, non reconnu, Max Réal déambula à travers les principaux quartiers de cette ville, de forme non moins « échiquière » que sa voisine Council Bluff, cinquante-quatre cases juxtaposées et rectangulaires dont la géométrie impose les limites rectilignes.

Il était dix heures lorsque Max Réal, suivi de Tommy, revint vers le Missouri par le nord de la ville, et redescendit le quai jusqu’à l’embarcadère du steamboat.

Le Dean Richmond était prêt à partir. Ses chaudières ronflaient comme un ivrogne, son balancier n’attendait que l’ordre de mise en marche pour se mouvoir au-dessus du spardeck. La journée suffirait au Dean Richmond, après un parcours de cent cinquante milles, pour atteindre Kansas City.

Max Réal et Tommy vinrent s’installer sur la galerie supérieure, à l’arrière.

Ah ! si les passagers avaient su que l’un des tenants de la fameuse partie allait descendre en leur compagnie les eaux missouriennes jusqu’à la ville de Kansas, quel accueil enthousiaste ! Mais Max Réal continua de garder le plus strict incognito, et Tommy ne se fut pas permis de le trahir.

À dix heures dix, on largua les amarres, les puissantes aubes se mirent en mouvement, et le steamboat prit le courant du fleuve, semé de ces pierres ponces flottantes, arrachées à ses sources dans les gorges des Montagnes Rocheuses.

Les rives du Missouri, à la surface du Kansas, plates et verdoyantes, ne présentent point l’aspect bizarre que leur donnent en
Omaha. — City Hall (Hôtel de Ville).
amont les encaissements de roches granitiques. Ici, le jaune fleuve n’est plus interrompu par les cataractes, les barrages, les écluses, ni troublé par les sauts et les rapides. Gonflé des apports de ses tributaires venus des lointaines régions du Canada, il est largement affluencé par de nombreux cours d’eau, dont le principal est la Yellowstone-river.

Le Dean Richmond marchait rapidement au milieu de la flottille de ces bâtiments à vapeur ou à voile qui utilisent son cours d’aval, le cours d’amont n’étant guère navigable, soit que les glaces l’encombrent pendant l’hiver, soit que les sécheresses le tarissent pendant l’été.

On arriva à Platte City, sur la rivière qui donne un de ses noms à l’État, car elle porte aussi celui de Nebraska. Mais, en réalité, celui de Platte est mieux justifié, car ses méandres se déroulent entre des rives herbeuses, très découvertes, qui laissent peu de profondeur à son lit. À vingt-cinq milles de là, le steamboat fit escale à Nebraska City, et cette ville est en réalité le véritable port de Lincoln, capitale de l’État, bien qu’elle se trouve à une vingtaine de lieues à l’ouest du fleuve.

Pendant l’après-midi, Max Réal put prendre quelques croquis à la hauteur d’Atkinson, et un site remarquable près de Leavenworth, où le Missouri est franchi par l’un des plus beaux ponts de son cours. C’est là que fut élevé, en 1827, un fort destiné à défendre le pays contre les tribus indiennes.

Il était près de minuit, lorsque le jeune peintre et Tommy débarquèrent à Kansas City, il leur restait une douzaine de jours pour atteindre Fort Riley, l’endroit indiqué en cet État par la note de William J. Hypperbone.

Tout d’abord, Max Réal fit choix d’un hôtel de certaine apparence, où il passa une bonne nuit, après vingt-quatre heures de chemin de fer et quatorze de bateau.

Le lendemain fut consacré à la visite de la ville ou plutôt des deux villes, car il y a deux Kansas situées sur la même rive droite du Missouri, qui forme en cet endroit une boucle resserrée ; mais, séparées par la Kansas-river, l’une appartient à l’État du Kansas, l’autre à l’État du Missouri. La seconde est de beaucoup la plus importante avec cent trente mille habitants, tandis que la première n’en compte que trente-huit mille. En réalité, elles ne feraient qu’une seule et même cité, si elles étaient dans le même État.

Au surplus, Max Réal n’avait pas l’intention de séjourner plus de vingt-quatre heures ni dans la Kansas du Kansas, ni dans la Kansas du Missouri. Ces deux villes se ressemblent comme deux damiers, et qui a vu l’une a vu l’autre. Aussi, dès le matin du 4 mai, il se remit en route à destination de Fort Riley, et cette fois, il allait faire le voyage en artiste. Sans doute, il prit encore le railroad, mais il était bien résolu à descendre aux stations qui lui plairaient, à excursionner en quête de paysages, dont il saurait tirer bon profit, si, le premier parti, il ne devait pas être le premier arrivé.

Ce n’était plus le désert américain d’autrefois. La vaste plaine remonte graduellement vers l’ouest jusqu’à l’altitude de cinq cents toises sur la frontière du Colorado. Ses ondulations successives se coupent de fonds larges et boisés, séparés par des steppes à perte de vue, que parcouraient, cent ans avant, les Indiens Kansas, Nez-Percés, Oteas, et autres tribus désignées sous le nom de Peaux-Rouges.

Mais ce qui avait amené une transformation complète de la contrée, c’était la disparition des cyprières et des sapinières, la plantation de millions d’arbres à fruits à la surface des savanes, et aussi l’établissement de pépinières pour l’entretien des vergers et des vignobles. Des espaces immenses, livrés à la culture du sorgho entré dans la fabrication courante du sucre, alternaient avec les champs d’orge, de seigle, de sarrasin, d’avoine, de froment, qui font du Kansas l’un des plus riches territoires de l’Union.

Quant aux fleurs, elles s’épanouissaient, – et combien variées d’espèces ! – surtout le long des rives de la Kansas, plus particulièrement d’innombrables touffes d’armoises à feuilles cotonneuses, les unes herbacées, les autres frutescentes, qui imprégnaient l’air d’un parfum de térébenthine.

Bref, en allant de station en station, en s’éloignant de quatre à cinq milles à travers la campagne, en ébauchant quelques toiles. Max Réal employa une semaine à gagner Topeka, où il arriva le 13 mai, dans l’après-midi.

Topeka est la capitale du Kansas. Son nom lui vient de ces pommes de terre sauvages, qui foisonnaient sur les pentes de la vallée. La ville occupe la rive méridionale du cours d’eau, et se complète du faubourg de la rive opposée.

Demi-journée de repos, nécessaire à Max Réal comme au jeune noir, – repos qui fut interrompu le lendemain par une visite à la capitale. Ses trente-deux mille habitants ne savaient guère qu’ils possédaient le célèbre partenaire dont le nom s’étalait déjà sur les affiches du jour. Et cependant, on l’attendait pour ainsi dire au passage. On n’imaginait pas qu’il eût pris, pour se rendre à Fort Riley, une autre voie ferrée que celle qui longe la Kansas et dessert Topeka. La population en fut pour son attente, et Max Réal repartit le 14 dès l’aube, sans que sa présence eût été soupçonnée un instant.

Fort Riley, au confluent des rivières Smoky Hill et Republican, n’était plus qu’à une soixantaine de milles. Max Réal y pouvait donc être le soir même, si cela lui convenait, ou le lendemain s’il lui prenait fantaisie de flâner en route. C’est même ce qu’il fit après avoir quitté le railroad à la station de Manhattan. Mais il s’en fallu de peu qu’il ne fût arrêté dès le début de la partie et perdit le droit de la continuer.

Que voulez-vous, l’artiste l’avait emporté sur la pièce d’échiquier que le sort poussait à travers cette région.

Dans l’après-midi, Max Réal et Tommy, descendus à l’avant-dernière station, trois ou quatre milles avant Fort Riley, s’étaient dirigés vers la rive gauche de la Kansas. Comme une demi-journée devait suffire à franchir cette distance, même pédestrement, il n’y avait aucune inquiétude à concevoir.

Ce qui engagea Max Réal à faire halte au bord de la rivière, ce fut le charmant paysage qui s’offrait soudain à ses regards. Dans un angle du cours d’eau, capricieusement rempli de lumière et d’ombre, se dressait l’un des derniers arbres d’une ancienne cyprière. Ses branches formaient berceau d’une rive à l’autre. Au bas on voyait les restes d’une cabane en adobe, et, vers l’arrière, s’étendait une vaste prairie, émaillée de fleurs, principalement d’éclatants tournesols. Au delà de la Kansas se montrait un fond de verdure avec d’obscures profondeurs, piquées çà et là de vifs rayons de soleil. L’ensemble « s’arrangeait » à souhait.

« Quel joli site ! se dit Max Réal. En deux heures, j’en aurai achevé l’ébauche. »

Ce fut lui, on va le voir, qui faillit être « achevé ».

Le jeune peintre s’était assis sur la berge, sa petite toile encastrée dans le couvercle de la boîte à couleurs, et il travaillait depuis quarante minutes, sans se laisser distraire, lorsqu’un bruit lointain – le quadrupedante sonitu de Virgile – se fit entendre dans la direction de l’est. On eût dit un formidable chevauchement à travers la plaine qui bordait la rive gauche.

Ce fut Tommy, couché au pied d’un arbre, que cette grandissante rumeur tira le premier du demi-sommeil auquel il s’abandonnait si volontiers.

Son maître n’entendant rien, ne détournant pas la tête, il se releva, remonta de quelques pas la berge, afin de porter sa vue plus au loin.

Le bruit redoublait alors, et, du côté de l’horizon, s’élevaient des volutes de poussière, que la brise, assez fraîche alors, repoussait vers l’ouest.

Tommy revint d’un pas rapide, et, pris d’un sérieux effroi, s’adressant à Max Réal :

« Mon maître !… » dit-il.

Le peintre, très absorbé devant sa toile, ne parut point songer à lui répondre.

« Mon maître !… répéta Tommy, d’une voix inquiète, en lui mettant la main sur l’épaule.

— Eh ! qu’est-ce qui te prend, Tommy ?… répliqua Max Réal, très occupé à mélanger du bout de son pinceau un peu de terre de Sienne et de vermillon.

— Mon maître… vous n’entendez pas ?… » s’écria Tommy.

Il aurait fallu être sourd pour ne point entendre les roulements de cette tumultueuse galopade.

Aussitôt, Max Réal de se redresser, de déposer sa palette sur l’herbe et de gagner la lisière de la berge.

À cinq cents pas se mouvait une chevauchée énorme soulevant des nuages de poussière et de vapeur, une sorte d’avalanche qui se précipitait à la surface de la plaine et d’où sortaient des hennissements furieux. En quelques instants, cette avalanche serait sur le bord de la rivière.

Il n’y avait de fuite possible que vers le nord. Aussi, son attirail ramassé, Max Réal, suivi ou plutôt précédé de Tommy, détala-t-il dans cette direction.

La horde qui s’avançait à toute vitesse se composait de plusieurs milliers de ces chevaux et mulets que l’État élevait autrefois dans une réserve sur la rive du Missouri. Mais, depuis que les automobiles et la bicyclette sont à la mode, ces hippomoteurs, – on va jusqu’à les appeler ainsi – abandonnés à eux-mêmes, errent à travers la campagne. Ceux-ci, affolés, galopaient ainsi sans doute depuis plusieurs heures. Aucun obstacle n’ayant pu les arrêter, les champs, les cultures avaient été dévastés sur leur passage, et si la rivière ne leur opposait pas une barrière infranchissable, jusqu’où iraient-ils ?…

Max Réal et Tommy, bien qu’ils courussent à toutes jambes, se sentaient prêts d’être atteints, et ils eussent été écrasés sous ce piétinement terrible, s’ils n’avaient pu grimper aux basses branches d’un vigoureux noyer, le seul arbre qui se dressait à la surface unie de la plaine.

Il était alors cinq heures du soir.

Là, tous deux étaient en sûreté, et lorsque les derniers rangs de la horde eurent disparu du côté de la rivière :

« Vite… vite ! » s’écria Max Réal. Tommy ne se hâtait guère de quitter la branche sur laquelle il s’était achevalé.

« Vite… te dis-je, ou je perdrai soixante millions de dollars, et je ne pourrai pas faire de toi un vil esclave ! »

Max Réal plaisantait et il ne courait point risque d’arriver en retard à Fort Riley. C’est pourquoi, au lieu de regagner la station, dont il était trop éloigné maintenant, et où il ne trouverait peut-être pas un train en partance, s’en alla-t-il tranquillement de son pied léger à travers la plaine. Puis, le soir venu, il se guida sur les lointaines lumières qui brillaient à l’horizon.

C’est ainsi que s’effectua cette dernière partie du voyage, et huit heures n’avaient pas encore sonné à l’horloge de la ville, lorsque Max Réal et Tommy se trouvèrent devant Jackson Hotel.

Le premier partant était donc à l’endroit que William J. Hypperbone avait choisi dans la huitième case. Et pourquoi ce choix ? Probablement parce que, si le Missouri, situé au centre géographique du l’Union, a pu être appelé l’État Central, le Kansas, d’autre part, justifie celle appellation, puisqu’il en occupe le milieu géométrique, et que Fort Riley est placé au cœur même de l’État.

Or, c’est à ce propos qu’un monument a été édifié près de Fort Riley, au point où se réunissent les rivières Smoky Hill et Republican.

Enfin, que ce fût cette raison ou une autre, Max Réal était sain et sauf à Fort Riley. Le lendemain, en quittant Jackson Hotel où il était descendu, Max Réal se rendit au Post Office, entra dans le bureau et s’informa si un télégramme avait été expédié à son adresse.

« Le nom de monsieur ?… demanda l’employé.

— Max Réal.

— Max Réal… de Chicago ?…

— En personne…

— Et l’un des partenaires de la grande partie du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique ?…

— Lui-même. »

Impossible, cette fois, de garder l’incognito, et la nouvelle de la présence de Max Réal se répandit dans toute la ville.

Ce fut donc au milieu des hurrahs, mais à son grand ennui, que le jeune peintre revint à l’hôtel. C’était là que lui serait apportée, dès qu’elle arriverait, la dépêche indiquant le second coup de dés tiré pour son compte, et qui devait l’envoyer… où ?… Où le voudraient les caprices de l’impénétrable Destin !