Le Dragon Impérial/Texte entier

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Armand Collin et Ccie (p. --332).

À


LA MÉMOIRE DE MON PÈRE


THÉOPHILE GAUTIER


CHAPITRE I

TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LA TERRE


Nul n’ignore que si l’ombre d’un homme prend la forme d’un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.

Mais nulle bouche ne doit s’ouvrir pour révéler le miracle qu’ont vu les yeux ; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.


C’était dans le grand champ de Chi-Tse-Po, à trente lis de Pei-King. Le vent de la troisième lune secouait les arbres, les arbres peu nombreux, car il n’y avait qu’un orme dans ce champ, à côté d’un néflier.

Vers l’orient s’élevaient les dix étages retroussés d’une pagode au delà de laquelle apparaissait une pagode encore, plus vague et plus lointaine. C’était tout ; l’œil pouvait s’emplir d’espace et arriver sans halte à la ligne vaporeuse et rose de l’horizon.

Sous le néflier un homme était assis, riant à la lumière qui blanchissait la plaine d’un bout à l’autre, sans intervalle ni hésitation, et parfois grelottant un peu malgré les trois robes somptueuses dont il était vêtu ; car le soleil des jours de printemps réchauffe beaucoup moins qu’il n’éclaire, et les retours de froidures sont les plus sensibles au corps, comme le reproche de celui qu’on croyait ami blesse le cœur plus douloureusement.

Cet homme, jeune encore et d’agréable mine, était singularisé au plus haut point par l’extrême mobilité de ses traits qui ne laissaient aucun sentiment inexprimé, se tendant, se ridant, s’allongeant ou s’épanouissant sous les diverses influences d’un esprit sans doute très prompt ; ses petits yeux, que tour à tour couvraient et découvraient des paupières clignotantes, roulaient avec tant de vitesse tant de pensées joyeuses, malignes ou bizarres, qu’ils faisaient songer par leur palpitant éclat au miroitement du soleil sur l’eau ; et sa bouche bien faite, toujours entr’ouverte par quelque sourire, laissait voir deux rangées de jolies dents blanches, gaies de luire au grand jour et de mêler leurs paillettes claires aux étincelles du regard. Tout cet être était délicat, fluet ; on pressentait des dextérités infinies dans la frêle élégance de ses membres ; il devait monter aux arbres comme un singe et franchir les rivières comme un chat sauvage ; ses petites mains étroites, un peu maigres, aux ongles plus longs que les doigts, étaient certainement capables de tisser des toiles d’araignées ou de broder une pièce de vers sur la corolle d’une fleur de pêcher.

Comme lui-même, ses vêtements étaient clairs, pailletés, vivaces : sur deux robes de crêpe grésillant il portait un surtout en damas rosâtre qu’ourlait une haute bordure de fleurs d’argent et que serraient à la taille les enlacements d’une écharpe frangée, d’où pendait un petit encrier de voyage à côté d’un rouleau de papier jaune ; un grand collet de velours tramé d’argent lui couvrait les épaules, et, sur son chapeau de velours noir, à grands bords relevés, qu’ornaient un effilé rouge et une mince plume verte, le bouton de corail rose uni des lettrés de première classe se dressait fièrement comme la crête d’un jeune coq.

Quant à ses noms, qu’il devait à son bon goût, car le fait de son existence était la seule chose par laquelle il fût induit à croire qu’il avait probablement eu des parents, ils se composaient de trois syllabes aimables qui faisaient le bruit d’une petite pièce d’argent remuée dans un plat de cuivre, et son métier, si l’on peut dire que Ko-Li-Tsin eût un métier en effet, était celui des gens qui n’en pratiquent point d’autre que de causer agréablement à tout propos et d’improviser des poèmes chaque fois qu’un sujet favorable se présente à leur esprit. Son enfance avait joué dans les rues d’un village, profitant sans ennui des leçons d’un vieux lettré charitable, qui, dans de longues promenades, lui empruntait de la gaieté et lui donnait de la science ; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse grâce aux libéralités des personnes, innombrables dans ce temps, qui aimaient la poésie, courait de ville en ville, de province en province, au gré de cent désirs futiles. Pourquoi se trouvait-il à cette heure dans la solitude mélancolique des campagnes ? Pour l’amour d’une jeune fille qu’il n’avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient crû et décru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui résidait alors dans le Chen-Si, fut prié à dîner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas, découvrit à ses convives qu’il était dans le dessein de donner sa fille unique en mariage à quelque poète très savant, ce poète fût-il pauvre comme un prêtre de et eût-il les cheveux rouges comme un méchant Yé-Kiun. Après avoir vanté les grâces et les vertus de son enfant, non sans vider un grand nombre de tasses, l’aimable gouverneur déclara même que celui d’entre les jeunes hommes ses hôtes, qui, en l’espace de huit lunes, composerait le plus beau poème sur un noble sujet de philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre et, par suite, s’élèverait, sous sa protection, aux postes les plus enviés. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s’était immédiatement mis en devoir d’assembler des rythmes et des consonances ; mais, au lieu de chanter les gloires d’un empereur ou d’éclaircir quelque obscure question de morale, il dépeignit dans ses vers le charme des nattes noires mêlées de perles, des sourcils fins comme des traits de pinceau et du sourire timide et doux que ne pouvait manquer d’avoir la fille du mandarin. Les jours suivants, Ko-Li-Tsin ne réussit pas mieux à diriger son inspiration dans la voie indiquée. Qu’était-ce donc qui le rendait distrait à ce point ? Ce pouvaient être les mille bruits et les aspects de la rue joyeuse qui s’agitait sous ses fenêtres. Il espéra que dans le calme des champs son esprit serait plus réfléchi et plus sérieux, et, tirant de sa bibliothèque les Annales historiques, avec les livres des philosophes, il se réfugia dans le pays de Chi-Tse-Po. Là, s’abritant, la nuit, dans une cabane solitaire, et, le jour, errant au soleil dans la belle plaine immense, il entreprit résolument la tâche prescrite. Hélas ! les grands épis souples et les blés de riz entr’ouverts, et les marguerites étoilant l’herbe lui fournirent trop de comparaisons neuves et charmantes avec la future épouse qu’il entrevoyait en rêve pour qu’il pût composer le moindre quatrain philosophique ou historique. L’automne puis l’hiver s’écoulèrent. Cependant il ne perdit point courage. Chaque matin il s’éveillait avec la conviction intime qu’il pourrait, le soir, réciter aux étoiles son poème achevé. Et voilà par quelle suite de circonstances Ko-Li-Tsin grelottait au soleil, le premier jour de la troisième lune, dans le champ désert de Chi-Tse-Po, sous un néflier.

À quelques pas de lui, sous l’orme, un laboureur bêchait ; il ne sentait certainement pas ce dernier souffle de l’hiver qui faisait frissonner Ko-Li-Tsin, et, par instants, il essuyait du revers de sa manche son visage en sueur ; car bien des fois déjà sa bêche s’était enfoncée sous la pression de son pied pour ressortir brillante de la terre noire et humide.

Ce paysan, âgé de vingt ans à peine, était d’un aspect farouche : fort et hautain, il avait l’air d’un cèdre ; son front ressemblait à la lune sinistre d’un ciel d’orage ; ses longs sourcils obscurs s’abaissaient comme des nuages pleins de tempêtes ; de tyranniques puissances roulaient dans ses yeux sombres, et les lèvres, souvent ensanglantées par des dents furieuses, témoignaient des pensées féroces qui mordaient son cœur. Cependant il était beau comme un dieu, bien qu’il fût terrible comme un tigre brusquement apparu au détour d’un chemin.

Il avait pour tout costume une courte chemise en coton bleu sur un pantalon de même étoffe, un chapeau de paille claire, retroussé comme le toit d’un pavillon, et, à ses pieds nus, des souliers à larges semelles ; mais ces vêtements vulgaires, tout dorés par le soleil, étaient splendides, et paraient le jeune laboureur tout autant que l’aurait pu faire la robe de brocart jaune, traversée de dragons d’or, que porte dans la Ville Rouge l’éblouissant Fils du Ciel.

Depuis quelques instants il bêchait avec rage, fouillant, tranchant, déchirant le sol pierreux. Cette furie déplut au lettré Ko-Li-Tsin, qui attendait patiemment sous son arbre une pensée philosophique propre à être mise en vers de sept caractères.

— Laboureur, demanda-t-il, comment te nommes-tu ?

— Ta-Kiang, répondit le jeune homme d’une voix rude et sans interrompre sa violente besogne.

— Eh bien ! Ta-Kiang, dit Ko-Li-Tsin, je te conseille de ne pas mettre autant de colère dans ton travail.

Puis il rêva un instant, en comptant sur ses doigts, et, fidèle à sa coutume invétérée d’appuyer ses moindres discours par des improvisations poétiques, il ajouta, parlant en vers :


Ô jeune laboureur qui maltraites la terre, si la terre a de la rancune, elle te donnera d’affreux épis contrefaits !

Et tes blés de riz, au lieu de sourire coquettement, seront semblables à des bouches édentées ;

Si bien que les poètes, en quête de comparaisons gracieuses, se trouveront singulièrement désorientés.

Cesse donc, ô jeune laboureur, de brutaliser la terre bienfaisante !


— La terre ! Je la hais, dit Ta-Kiang en mordant sa bouche. Tu penses que je la creuse afin de me nourrir ? Tu te trompes. Je la frappe comme je frapperais un ennemi, esclave sous mon talon. Ce sont des blessures que je lui inflige avec ce fer, et, si elle pouvait prendre un corps, comme je dévorerais sa chair et comme je boirais son sang avec délices !

— Eh ! qu’as-tu donc, qu’as-tu donc ? dit Ko-Li-Tsin. Il faut se résigner au sort que le ciel nous a fait. Vois, je suis poète, est-ce que je me plains ?

En ce moment Ta-Kiang heurta un caillou de sa bêche avec un tel courroux qu’elle se brisa dans un pétillement d’étincelles.

— Tant mieux ! cria-t-il. Ah ! terre détestée, je me suis trop souvent courbé vers ta face triste et noire ; je respire depuis trop longtemps le parfum malsain des plaies que je fais ; c’est assez. Tu me reprendras un jour, terre vorace ; alors tu me rongeras et tu me détruiras ; mais jusqu’à ce jour du moins tu ne me verras plus, car je veux tourner désormais mon visage vers le ciel salutaire, vers le grand ciel salutaire et lumineux !

Ta-Kiang se dressa fièrement et, croisant ses bras sur sa poitrine, il se mit à marcher avec agitation.

— Prends garde ! s’écria Ko-Li-Tsin en riant de tout son cœur ; prends garde au mauvais génie qui te conseille la révolte ! car, un, deux, trois, quatre, ajouta-t-il en comptant sur ses doigts :


Les méchants Yé-Kiuns nous montrent souvent du doigt un diamant qui scintille sous le soleil au fond d’un précipice ;

Nous descendons pleins de joie et dédaignant les piqûres des ronces, mais le soleil se cache, et à la place du diamant il n’y a plus qu’un caillou humide.

Honteux et tristes nous remontons péniblement ; les mauvais Génies, pendant notre absence, ont mis le feu à notre maison et dérobé notre sac d’argent.


Le poète cessa tout à coup de parler, il jeta sa main sur sa bouche comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui, et au soleil, l’ombre du laboureur s’était déformée : ce n’était plus le reflet d’un être humain qui se dessinait bleuâtre sur la terre grise, mais c’était le reflet gigantesque d’un dragon. Or Ko-Li-Tsin n’ignorait pas que « si l’ombre d’un homme prend la forme d’un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial ». Le poète fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise, mais il le retint sagement, parce qu’il savait aussi que « nulle bouche ne doit s’ouvrir pour révéler le miracle qu’ont vu les yeux ; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel. »

Ta-Kiang continuait de marcher, levant vers le ciel un front superbe.

— Frère, dit Ko-Li-Tsin encore stupide d’étonnement, tu auras raison de faire ce que tu te proposes. Pardonne-moi si j’ai ri tout à l’heure ; je n’avais pas vu ton front.

— Adieu donc, dit Ta-Kiang.

Et il s’éloigna à grands pas.

Non loin de là, dans un pli à peu près insensible du terrain, reluisait un petit lac qui semblait d’acier bleu ; étoilé de nélumbos, encadré de bambous souples qui se penchaient gracieusement au moindre souffle, il disparaissait presque tout entier sous des entrelacements de minces tiges et sous des parasols de larges feuilles envahissantes, de sorte que le ciel y trouvait à peine une petite place pour se mirer.

Ses cheveux mêlés aux feuilles et ses petits pieds nus chaussés d’herbes humides, une jeune fille trempait dans l’eau de jeunes bambous qu’elle venait de cueillir et les rangeait ensuite dans une corbeille, tout en chantant un joli chant rapide.

C’était une enfant de quinze ans, toute charmante, un peu farouche ; son tendre front avait la douceur du premier croissant de la lune, et sa bouche fleurissait plus délicieusement qu’une petite rose pleine de soleil ; mais ses grands yeux noirs, sous leurs longs cils brillants, avaient cette expression hardie et sauvage qui étonne dans les yeux d’une hirondelle que l’on vient de prendre.

Son costume de paysanne ne manquait pas de quelque recherche. Sur un large pantalon orange, elle portait une robe de lin couleur œufs de cane, liserée de noir ; et quelquefois, coquette, elle interrompait son travail pour aller cueillir une fleur rose ou bleue qu’elle piquait dans ses longues nattes, en penchant son visage vers l’eau.

Tout à coup elle tressaillit ; la tête renversée en arrière, elle prêtait l’oreille à un son lointain.

— Comme je reconnais vite le bruit de ses pas ! dit-elle. Je vais aller au-devant de lui.

Cependant elle ne bougea point.

— Cet empressement serait peu convenable ; il vaut mieux que je feigne de ne pas l’avoir entendu venir.

Et, rougissante, elle continua son travail et sa chanson.

Ta-Kiang apparut bientôt. Écrasant les bambous sous la fermeté de ses pas, il s’approcha de la jeune fille qui tournait vers lui un visage plein de sourires.

— Voici Ta-Kiang, dit-elle, qui a laissé sa bêche pour venir un instant rire avec Yo-Men-Li, sa fiancée, près du petit lac des bambous.

— J’ai, en effet, laissé ma bêche, répondit Ta-Kiang, mais c’est pour ne plus la reprendre ; je suis venu voir ma fiancée, mais c’est afin de lui dire que je vais partir pour toujours.

— Partir ! répéta Yo-Men-Li avec surprise et comme prononçant une parole dont le sens lui aurait été inconnu.

— Oui, affirma Ta-Kiang.

— Pourquoi essayes-tu de me faire peur ? dit-elle avec un sourire indécis. Il ne se peut pas que tu penses sérieusement à quitter ta fiancée.

— Ma fiancée prendra un autre laboureur pour époux, et son cœur m’oubliera quand ses yeux auront cessé de me voir.

— C’est donc vrai ! cria-t-elle ; et des larmes soudaines obscurcirent ses yeux. Tu t’en vas, tu me laisses, et méchant, tu me conseilles de choisir un autre fiancé ! Ah ! crois-tu que jamais je puisse…

Yo-Men-Li s’interrompit brusquement ; son visage prit une expression d’épouvante admirative, et ses larmes, en un instant, se séchèrent ; car elle venait d’apercevoir dans le lac clair le reflet net d’un dragon, et tout aussi bien que le poète Ko-Li-Tsin, elle savait que « si l’ombre d’un homme prend la forme d’un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial. »

— Pars, pars, dit-elle alors, tandis qu’une fière joie gonflait son cœur douloureux. Tu seras riche, tu seras glorieux, et Yo-Men-Li se réjouira solitairement de ton bonheur.

— Adieu donc, jeune fille, dit Ta-Kiang.

Et il se dirigea rapidement vers sa cabane.

Large et basse, sous un vieux toit en paille de sorgho, la cabane sordide, entourée d’une palissade où séchaient quelques linges pendus, se montra bientôt à lui, dans un coin fauché du champ.

Il poussa la porte et entra. La nuit se faisait déjà entre les quatre murs de terre de la triste demeure car elle n’avait qu’une seule fenêtre aux carreaux de corne, jadis diaphane, maintenant épaissie de poussière. Avec Ta-Kiang entra un peu de jour : un vieil homme, jaune et usé, frottait une faux d’un caillou dur ; une femme, plus vieille, faisait cuire du riz pour le repas du soir, devant un petit feu de racines, chiche et fumeux.

— Parents vénérés, dit Ta-Kiang, j’ai formé une résolution : je quitterai ce soir le champ de Chi-Tse-Po, parce que je veux conquérir la richesse et la renommée, afin de soulager et de consoler votre vieillesse.

Il se tut, prévoyant des colères et des résistances, mais sa grande ombre miraculeuse s’étalait sur le sol dans l’angle clair que produisait L’entre-bâillement de la porte.

— J’approuve la résolution que t’inspire Koan-In elle-même ! bégaya le vieux père dont un grand frisson secoua les membres tremblants.

— Pars, élève-toi, triomphe et méprise tes parents inutiles ! dit la mère qui sentait son cœur battre d’épouvante et d’orgueil.

Tous deux étaient tombés à genoux.

— Que faites-vous ? demanda Ta-Kiang, surpris de les voir en cette posture.

— J’ai laissé choir, dit le père, le caillou dont j’aiguise ma faux.

La mère dit :

— Je cherche une pièce de cuivre qui s’est échappée de mes doigts dans la cendre.

Et si les deux vieillards mentaient ainsi, c’est qu’ils connaissaient, comme le poète Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li la vannière, ces paroles d’un sage ancien : « Nulle bouche ne doit révéler le miracle qu’ont vu les yeux, car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel. »

Trois heures plus tard, comme le soir tombait, le laboureur Ta-Kiang quitta pour toujours la cabane située dans un coin fauché du grand champ de Chi-Tse-Po, et, monté sur un lourd cheval, qui traînait d’ordinaire la charrette où s’entassent les gerbes de blé de riz, il commença de marcher dans la plaine, vers l’horizon.

Où allait-il ? où tendait son élan ? il n’aurait pas pu le dire. La cataracte ignore dans quel gouffre elle se précipite ; la flèche impétueuse ne sait pas quel cœur elle va percer. Mais il sentait que la détente irrésistible dont il était lancé le décochait vers un but certain et que sa volonté s’adaptait à la destinée. Or, son désir, indéfini encore, était immense. Ses vieux parents, sa cabane, Yo-Men-Li, qu’était-ce que cela ? Le passé, l’oubli, la fumée d’un feu éteint ; il voyait s’allumer l’avenir. D’ailleurs, fatal, il ne concevait ni espérance ni joie, ayant la certitude et l’orgueil. Avant l’entreprise il jouissait du succès. Ses grandeurs étaient en lui, virtuelles. Des batailles futures se tordaient, furieuses dans le champ de sa pensée ; il sentait déjà sur sa tête comme un poids de couronne, et ses mains tenaient un grand faisceau de puissances et de victoires.

Cependant il traversait solitairement le champ de Chi-Tse-Po, sur un vieux cheval las, à la tête humble, au pas boiteux.

La nuit était venue. Une dernière lueur s’éteignait du côté de l’occident. La plaine semblait une mer obscure et immobile.

Ta-Kiang, dans l’ombre, dévia du chemin où il s’était engagé. « Lorsque les Bouddhas vous égarent, pensa-t-il, ils vous mettent dans la bonne route. » Mais son cheval marchait avec peine dans les terres fraîchement remuées et buttait à chaque pas. Le voyageur tourna la tête dans l’espérance d’apercevoir un sentier ; il vit dans les ténèbres deux personnes à cheval qui s’avançaient vers lui.

— Qui vient là ? cria-t-il en faisant halte.

— Frère, dit une voix qui était celle de Ko-Li-Tsin, je t’aime, permets-moi de m’associer à ta fortune. Un esprit ingénieux et un dévouement attentif ne sont pas des compagnons inutiles.

— Je t’accepte pour serviteur, répondit Ta-Kiang d’un ton hautain.

— Ô toi dont je ne suis plus la fiancée, dit une voix de femme, veux-tu que je te suive comme une servante ? Si tu me repousses, je vais subitement mourir, pareille à une plante saisie par la gelée.

— Pauvre petite, emmène-la, insinua le poète.

Mais Ta-Kiang dit avec rudesse :

— Je n’ai pas besoin qu’une femme me suive.

— Une femme ! s’écria Yo-Men-Li en résistant aux larmes qui lui montaient aux yeux. J’ai revêtu les habits de mon jeune frère et j’ai pris un cœur d’homme en même temps que ce costume d’homme. S’il faut du courage pour te servir, j’en aurai plus qu’un guerrier ; s’il faut de l’adresse et de la ruse, je serai plus adroite qu’un voleur et plus rusée qu’un juge ; s’il faut mourir, je mourrai, et, morte, s’il faut revenir des pays d’en haut pour te servir encore, sois tranquille, j’en reviendrai.

Yo-Men-Li parlait d’un ton ferme. Ta-Kiang songea qu’une femme hardie peut accomplir de grands travaux.

— Si tu le veux, sois ma servante, dit-il en poussant son cheval en avant.

— Attends, dit Ko-Li-Tsin, j’ai encore quelques mots à te dire.

— Parle, mais hâte-toi.

— Oh ! dit le poète, je serai bref. Il y a quelques lunes, pendant mon séjour dans la ville de Tong-Tchou, qui est certainement une ville remarquable par la beauté de sa pagode, de ses remparts, de sa tour à sept étages, et par la laideur de ses bonzes, il y a quelques lunes, donc, je fis la connaissance d’une très jeune veuve, que je n’hésiterais pas à proclamer la plus jolie des femmes si je ne connaissais Yo-Men-Li, ta servante, et si le gouverneur du Chen-Si n’avait pas une fille destinée à devenir l’épouse du lettré Ko-Li-Tsin dès qu’il aura trouvé une pensée philosophique propre à être mise en vers de sept caractères.

— Abrège, dit Ta-Kiang.

— C’est ce que je fais. J’eus le bonheur de rendre à l’époux de cet aimable personne un signalé service d’ami, en consolant sa femme inconsolable de la perte qu’elle avait faite. Je la consolai, dis-je, en d’aimables entretiens égayés par les improvisations réjouissantes que m’inspire communément mon naturel enjoué.

Ta-Kiang fit un geste d’impatience, mais le poète n’y prit point garde.

— Un, deux, trois, quatre, dit-il en comptant sur ses doigts.


Un matin une jeune pivoine crut qu’il fallait mourir parce que la lune s’était éteinte ;

Mais le soleil joyeux vint rire au-dessus d’elle, et la jeune pivoine, oublieuse de la lune, s’épanouit avec tendresse.


— Je me lasse, dit Ta-Kiang.

— D’écouter les vers que j’improvise ? Cela ne saurait être. Enfin, reconnaissante d’avoir retrouvé en ma compagnie ses sourires d’autrefois, la jeune veuve voulut, quand je partis, me donner en souvenir d’elle une large ceinture pleine de liangs d’or. Je me défendis d’abord d’accepter, objectant que la joie d’avoir obligé une si gracieuse femme me récompensait au delà de mes mérites ; mais elle insista de telle façon que, dans la crainte de lui déplaire, je dus recevoir son présent.

— Achèveras-tu ? cria Ta-Kiang.

— Je n’ai pas tiré un seul liang de cette ceinture, continua Ko-Li-Tsin ; ne la refuse pas, car l’argent est utile pour voyager au loin.

— Tu pouvais m’épargner le récit, dit Ta-Kiang en acceptant la ceinture.

Yo-Men-Li, timidement, reprit la parole.

— Je ne possède qu’une bien faible somme, murmura-t-elle. Depuis longtemps je l’amassais ; elle était destinée à acheter mes habits de noces ; mais maintenant je ne me marie plus. Si Ta-Kiang daigne la recevoir des mains de sa servante, Yo-Men-Li sera très heureuse.

Elle versa une petite poignée d’or dans la main de celui qui avait été son fiancé. Ta-Kiang cria :

— Partons !

Les trois aventuriers se mirent en marche. Ils se dirigèrent silencieusement vers une colline lointaine, au delà de laquelle passe la route qui conduit à Pei-King. La lune, large et claire, montait à l’horizon. Derrière Ta-Kiang, l’ombre démesurée d’un dragon s’étendait d’un bout à l’autre de la plaine, comme si elle avait voulu embrasser le monde de ses grands anneaux déroulés.

CHAPITRE II


PEI-KING


Un voyageur traversait une grande plaine, non loin du Fleuve Blanc, et c’était à l’heure où la lune s’allume mélancoliquement dans le crépuscule du soir, et il vit une grande lueur du côté de l’orient.

« Oh ! oh ! se dit-il, voici un pays étrange, un pays certainement plus étrange que tous les pays où j’ai voyagé jusqu’à ce jour ; car, ici, c’est à l’orient que le soleil se couche. »

Et s’adressant à un homme, qui harcelait d’un aiguillon de bambou un troupeau de buffles noirs : « Quel est donc ce pays, dit-il, où le soleil se couche du côté de l’orient ? »

« — Sou-Tong-Po lui-même n’a jamais vu de pays où le soleil se couche du côté de l’orient, et ce que tu prends pour le coucher miraculeux d’un astre, c’est la splendeur de Pei-King », dit le pâtre.


De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil se leva, se coucha, se leva. Point d’auberge sur la route ; on mangeait à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec ses pensées ; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des larmes ; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement la plaine sablonneuse qui environne Pei-King, plaine monotone, bosselée de dunes mouvantes, où le regard ne rencontre rien pour se poser, jusqu’aux collines d’un bleu laiteux de l’horizon et palpite, ébloui et las, comme un oiseau sur l’Océan. Enfin, tandis que le soir tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent une gigantesque muraille qui barrait le ciel, noire à sa base, rougeoyante à son faîte. C’était le premier rempart de la Capitale du Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur la clarté, il masquait les feux du soleil qui se couchait derrière la ville ; mais les rayons triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau jaillissaient des flammes.

Flanqué de lourdes tours carrées qui saillissent hors du mur, le rempart quadrangulaire qui cerne Pei-King de sa fierté puissante, projette de loin en loin un bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d’une longue galerie voûtée et dont la plate-forme s’exhausse d’un pavillon de bois pourpre où, sur deux terrasses superposées, des soldats attentifs veillent près des embrasures, fermées, en temps de paix, par des panneaux rouges, sur lesquels sont peintes des gueules de canons, qui cachent les vrais canons de bronze vert.

Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante, choisirent, pour entrer dans la ville, la galerie centrale du bastion qui faisait face à leur arrivée. C’était celle qu’on nomme la Porte qui Salue le Sud.

— Arrêtez ! cria une sentinelle.

Ils firent halte.

— Qui êtes-vous ?

Ko-Li-Tsin répondit :

— Ta-Kiang, laboureur ; Yo-Men-Li, vannier ; Ko-Li-Tsin, poète. Le poète, ajouta-t-il, c’est moi.

— D’où venez-vous ?

— Du champ de Chi-Tse-Po.

— Où allez-vous ?

— À Pei-King.

— Passez.

Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du Centre, qui s’ouvre au delà de la Porte qui Salue le Sud et traverse la Cité Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pei-King. Il n’avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit :

— Il me semble que j’ai conquis cette ville.

L’Avenue du Centre, qui s’éloigne large et directe, est pavée de grandes dalles, disjointes et effondrées, que les roues des lourds chariots défoncent et brisent de plus en plus et dont les ornières et les gouffres infligent de bien cruels cahots à ceux qui passent en voilure.

Après quelques corps de garde et des postes de douaniers, apparaissent, face à face, à droite le Temple du Ciel, qui est rond, à gauche, le Temple de la Terre, qui est carré. Leurs magnifiques jardins, plantés de cèdres, de saules, de jujubiers, et bordés d’un mur rose à crête émaillée de jaune, laissent voir à travers les branches, des dômes couleur d’azur, des murs dont l’émail bleu est parsemé d’étoiles d’or et de hardis escaliers d’albâtre.

Après ces riches frondaisons, qui projettent leur ombre sur l’avenue, des maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en saillie, que protègent mal de minces auvents d’ardoises, se dispersent parmi des terrains cultivés et tournent de ci, de là, sans règle, leurs petites façades grises. Mais, à mesure qu’on pénètre plus avant dans la Cité, les maisons se rapprochent, s’exhaussent et s’alignent ; les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées circulent autour des corniches, et les toitures, à chaque angle, se décorent de dragons ou d’oiseaux fantastiques ; on était dans un chemin, on se trouve dans une rue. L’Avenue du Centre, naguère monotone et traversée à peine par quelques paysans, se colore et se peuple ; une triple porte triomphale apparaît. Des banderoles multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues, argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s’ouvrent sur la voie principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs maisons. On piétine dans la poussière on se coudoie, on crie. Des groupes de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences facétieuses ou d’impertinentes épigrammes adressées à quelque grand dignitaire, et la foule autour d’eux les approuve et se pâme de rire. Des deux côtés de l’avenue, devant les maisons, des marchands de ferrailles, de poissons, de gibier de Mongolie, des ravaudeurs, ont dressé des baraques afin d’y installer leurs industries, ou s’abritent simplement sous de grands parasols carrés, bleus, gris, blancs, roussâtres ; ils vocifèrent, hurlent, chantent, imitent des cris d’animaux, choquent des tams-tams, secouent des clochettes, et font claquer des claque-bois, pour attirer l’attention des chalands qui se pressent entre deux rangs d’étalages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le feu de leurs fourneaux ; le riz fume, la friture grésille, et plus d’un gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant, qui ne s’attendait guerre à cette agression, et, roulant autour de sa main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête ; une troupe de musiciens fait un tapage assourdissant ; un orateur, monté sur une borne, s’égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands d’eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le dos de la foule le contenu de leurs vastes seilles.

Des chameaux à grands poils fauves, en longues files, reliés entre eux par la même corde attachée à l’anneau de leur narine, passent d’un air digne, scandant leur marche sur les tintements de la cloche pendue au cou de celui qui est en tête, et dont on perçoit de loin la claire et sonore vibration.

À droite, à gauche, les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarme dans plus de poussière et dans plus d’encombrement. Artère principale à son tour, chacune d’elles reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands carrefours où s’entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de fruits, des montagnes de légumes et d’immenses quartiers de viande crue. Au-dessus des victuailles, parfois, dans des cages de bois suspendues à des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment exécutés ; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes, retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement, verdâtres, grimaçantes, effroyables. Meng-Tze a dit : « Il faut des exemples à la foule. » En suivant jusqu’au bout les rues transversales, les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens efflanqués, furetant dans des tas d’immondices, peuplent seuls des chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà des marchés ; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s’engager dans les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre obliquement l’Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre qu’exhale leur entrée obscure. Mal éclairé, de quelques lampes qui fument et tremblotent, enduit d’une boue glissante où sont épars des débris informes, des tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques inconnues, leur terrain se bosselle périlleusement entre deux rangées d’affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques, et, sous le prétexte de faire commerce d’objets d’art anciens, des brocanteurs y entassent d’horribles vieilleries poussiéreuses : porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies, bronzes bossués, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus, bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles antiquailles, les marchands s’efforcent de ne pas étouffer entièrement ; au-dessus de chaque étalage, se dresse une vieille tête jaune, pointue, au crâne pelé, aux yeux cerclés d’immenses lunettes, qui célèbre sans relâche d’une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique. Mais l’acre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge, les loques décolorées qui se balancent en guise d’enseigne et semblent des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le passant le moins délicat résiste à l’éloquence des brocanteurs et se hâte de continuer son chemin vers l’Avenue du Centre, claire, bruyante, directe, où les poumons se peuvent emplir d’air pur, les oreilles de bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d’aspects souriants depuis la Porte du Sud, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu’à la Porte de l’Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la populaire Cité Chinoise.

La Porte de l’Aurore qui donne entrée dans l’élégante Cité Tartare, est précédée d’un fossé souvent à sec, et d’un pont de marbre blanc que d’exquises balustrades à jour partagent en trois ; le chemin du milieu est réservé à l’empereur, qui y passe rarement ; d’ordinaire il est envahi par les mendiants : ils s’y installent et l’encombrent, si bien que ce pont est nommé : Pont des Mendiants. Là, des êtres hâves et décharnés grouillent au soleil, étalent leurs plaies, implorent la charité, ou bien font la chasse à leur vermine, ils jouent aux dés leurs misérables loques, se dépouillant si complètement, parfois, qu’ils sont réduits, pour s’en faire un pagne, à nouer une brique à une ficelle.

La Porte de l’Aurore s’ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci vers la gauche, celui-là vers la droite, en face une allée au sol blanc, très large, assez peu longue, se déroule entre des palissades en bois de fer d’où débordent agréablement des branches tortueuses et des grappes de glycines fleuries. C’est la promenade favorite des poètes de Pei-King. Lentement un parasol ouvert à la main, ils y marchent d’un pas mesuré, balançant la tête au vent de leur rêverie, souriant à l’inspiration, et quelquefois suivant d’un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée d’un léger rideau de soie, où l’indiscrétion des brises leur a permis d’apercevoir un mystérieux et doux visage. L’allée s’achève tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune ; mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la Tranquillité s’éloigne, en le longeant d’abord, de l’est et de l’ouest de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l’Allée des Poètes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses : elle ressemble à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental est triste ; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu nombreux ; la grande Avenue de l’Ouest n’offre elle-même qu’un aspect monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu’interrompent des édifices en ruines. C’est dans ce quartier que séjourne la population mahométane de Pei-King ; une mosquée s’y élève, non loin de la pagode des Piliers de l’État, où l’on conserve, gravée sur des tablettes de jade, l’histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode Blanche, antique monument tombé. Mais à l’orient la ville rit, moderne et remuante. Elle n’a pas, quoique marchande, l’aspect généralement sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants de vernis, ouvrent d’éclatantes boutiques sur des rues spacieuses qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l’Avenue de l’Est, qui resplendit inondée de soleil, mille banderoles voltigent et s’entremêlent au-dessus des maisons basses, mais gracieuses ; de vifs scintillements s’allument sur les caractères d’or, d’argent et de vermillon qui surchargent les enseignes verticales ; des lanternes sont accrochées aux angles des toits, faites de soie, de papier, de verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques, ou carrées, peintes, bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux dès qu’un souffle très léger les frôle. De loin en loin une porte triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit la largeur de l’avenue ; ses quatre piliers de pierre ou de bois, sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, forment trois baies et portent haut les toitures en tuiles de couleurs qui les surmontent, celles du centre dominant les deux autres. Sous ces portiques, la houle des passants se resserre un moment et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés, vêtus de soie, une pierre précieuse brillant sur leur calotte, au-dessus du front, passent sur de belles mules dont le harnachement est orné de plaques d’argent niélé, ou, à pied, cachant leurs pâles visages derrière des éventails fleuris, ils circulent nonchalamment dans la multitude affairée. Quelquefois ils s’arrêtent devant l’ouverture carrée et encadrée de bois à jour d’une boutique aux belles enseignes ; ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins, de brocarts et de soies qui ruissellent de l’étalage, puis ils s’éloignent, indifférents. Autour d’eux la foule se hâte ; les cou-lis, courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche d’un cri doux et mélancolique : A-ho ! a-ho ! Les chaises à porteurs se croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes d’un toit flottant de coton bleu ; les autres hautes, larges, en bois de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d’un dôme de laque noir incrusté d’or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer dans de petites charrettes traînées par un âne. Quelquefois, glorieux et superbe, s’avance un soldat à cheval ; un serviteur à pied lui fraye le chemin en criant : La, la, la ! Des escamoteurs, des jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d’une maison une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent sous des treillis de bois rose ; ils chantent, babillent, improvisent des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec eux assaut d’ingénieuses reparties. Çà et là des cou-lis et des porteurs de chaise, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs ; quelques oisifs observent les coups d’un air grave en fumant une petite pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au grand trot : ce sont les avant-coureurs d’un cortège officiel ; les jeux sont renversés, la cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans les rues voisines. Dans la trouée se montrent bientôt des musiciens aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et grincer des cymbales ; derrière eux, fièrement portées par de jeunes serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées en forme de dragons ou d’animaux symboliques, alourdies d’énormes caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui s’avance ; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous le faix d’un coffre où s’entassent de somptueux costumes et agitant continuellement de petits encensoirs de bronze ; un homme splendidement vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la dimension indiquent le rang du mandarin ; il apparaît, lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle argentée que fixe au-dessus de lui un manche d’ivoire enfoncé dans le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc termine le cortège, et brusquement la foule se referme pendant que le mandarin continue sa route, vers le Tribunal des Rites, situé dans la partie septentrionale de l’Avenue de l’Est, à côté du Temple des Mille Lamas et en face de la pagode de Kong-Fou-Tze, ou vers l’une des hautes portes qui donnent entrée dans l’auguste Cité Jaune.

Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte ; quelques graves bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement rasées, laissant traîner leurs longues robes grises, rouge feu, jaunes d’or, à collet et parements noirs, et cachant leurs mains dans de grandes manches flottantes ; de hautains lamas, au front inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d’illustres fonctionnaires dans de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils ont coutume de faire leurs dévotions ; plus rarement passe un lettré de haut grade qui se fait conduire, accompagné d’un nombreux cortège, au Palais des Érudits, qu’on nomme Han-lin-Yuan. Aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues, pavées de marbre, de la Cité Jaune ; immense, claire, calme, avec ses innombrables temples, qu’entourent des bois mystérieux, ses fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille splendeurs éclatent. Au-dessus d’une forêt de cèdres noirs et de saules au feuillage clair, s’étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux, où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l’Autel de la Terre et des Champs, kiosque énorme, qui espace d’innombrables colonnettes incrustées d’émail bleu et renfle une toiture légère, formée de lames d’argent brillant comme des ailes de cigogne. Imposante et précédée d’un vaste escalier de marbre gris, s’élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et les frères de l’empereur subissent les épreuves littéraires s’enorgueillit de deux pavillons magnifiques aux colonnes en bois de teck, aux portes de cinabre ; le long de leurs murs, autour de leurs piliers, sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent, combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de l’un des pavillons s’érige démesurément le terrible dragon Impérial. Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yuan-Fei est petite, mais glorieuse ; elle voit chaque année l’épouse auguste du Fils du Ciel offrir des sacrifices à l’ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie. Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un couvent bouddhique dresse, à son centre, un superbe édifice de marbre blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d’une majestueuse colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou à têtes d’animaux. Enfin Koang-Ming-Tien, la pagode impériale, située dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement, au milieu d’un grand parc solitaire : deux kiosques légers surmontent sa noble porte ; entre mille branches enlacées, étincellent la laque rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures, où tinte une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui s’y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d’argent qui enveloppent tout l’édifice de frissons lumineux. Mais la plus pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent ; à chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse qui termine une calotte de satin ; et rien n’est plus charmant que les labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. À chaque pas les rares promeneurs font s’envoler des faisans d’or et des pigeons aux ailes roses, ou s’enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau, puis, curieusement, s’arrête. De tous côtés se groupent de petits rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De minces filets d’eau circulent sous la mousse ; des violettes et des pervenches se répandent dans l’herbe humide ; des touffes d’hydrangées, de citronnelles et de lilas blancs prennent d’assaut les pins parasols, les châtaigniers, les acacias, les pommiers tout en fleur ; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond d’un pavillon entr’ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et farouche, qu’entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes d’argent, et qu’étourdissent de leur croassement, quand vient le soir, des milliers de corbeaux. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l’on peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des sièges de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais le promeneur privilégié ne s’arrête que peu de moments, tant il a hâte d’atteindre le faite du mamelon ; car de là le regard ébloui embrasse Pei-King dans sa totalité magnifique.

Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence, mais quadruple en effet, Pei-King enferme quatre villes dans son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en briques sanglantes, se cache la Cité Rouge ; c’est le Cœur du Monde, l’Enceinte Sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toutes parts la Cité Jaune l’enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu’un grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de l’immense coffre.

Au pied de la Montagne de Charbon la Ville Rouge est cernée d’un large canal ; et l’eau limpide qui reflète la rigidité des murailles semble prolonger jusqu’au cœur de la terre le voile impénétrable posé entre l’impériale splendeur et l’admiration vulgaire. Mais du haut de l’éminence on découvre les toits dorés des édifices et des pavillons du palais, et l’on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d’un soldat à la veste écarlate, au bouclier bosselé d’une tête de tigre qui grimace.

Autour de l’Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments de la Cité Jaune ; tout près, sur une éminence voisine, émerge du feuillage la Tour blanche, monument Bouddhique de forme bulbeuse ; plus loin, laquées de cinabre ou de vert émeraude, les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et tordent les spirales de leurs colonnes ; partout des globes d’or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des flèches claires ; des tours, des pavillons, des portiques et des kiosques s’étagent ; au milieu d’eux reluit la Mer du Centre, qu’on appelle aussi l’Océan de Jade, grand lac limpide qui frissonne entre de vieux saules échevelés, et, d’une île verdoyante de robiniers et d’ifs, s’élance un pont de marbre sculpté ; vu d’en haut, il semble un ruisseau de lait qui coulerait dans l’air. Sous ce pont : le Pont du Fleuve de Jade, fourmillent, parmi les sagittaires et les lotus, de merveilleux canards aux plumes d’or, des poules d’eau et des sarcelles.

Plus loin, c’est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d’émeraude et ses gracieuses portes triomphales. À l’est, la grosse Tour de la Cloche de Bronze, pareille à un géant, se dresse au-dessus des murailles ; cette cloche, la première, frappe les veilles et c’est un signal entendu par tous les veilleurs de la ville ; au nord, près de la pagode de Koan-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas bleus, de bambous à aigrettes, de nélombos roses, et, plus haut, près du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s’étend la Mer du Nord ; à l’ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte l’Observatoire de Kang-Shi : du sommet de la tour carrée, où les lettrés se réunirent jadis pour admirer les astres, souvenirs des astronomes arabes attachés aux empereurs Mongols, des instruments et des machines astronomiques, soutenus par de merveilleux dragons de bronze vert, tendent vers le ciel leurs grands bras extravagants ; au sud, enfin, s’élève le pavillon à trois étages de la Porte de l’Aurore.

Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent une troupe de tortues ; leur monotone ondulation n’est dépassée de loin en loin que par la potence peinte en rouge d’une balançoire publique ou par quelqu’une de ces minces tours à sept étages destinées, par leur poids immobile, à fixer le pouls du Dragon de la Terre, et à faire naître dans leur ombre des poètes glorieux.

Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec leurs grands créneaux, leurs lourds bastions, leurs portes lamées de fer et boulonnées d’or ; et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d’un palais.

Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes ; puis, vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yuan-ming-yuan, la résidence d’été ; et, au fond de l’horizon, à l’ouest, les dentelures bleuâtres des montagnes.

Dôme immense du paysage, le ciel, d’un azur profond, qui sous la poussière embrasée prend, par instants, d’étranges tons d’émeraude, roule un aveuglant soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change en diamants les dalles de marbre, en topazes le jaune des toitures, en langues de feu les banderoles multicolores, et fait de la grande Capitale du Nord, un éblouissement d’or, de pourpre, de flamme.

CHAPITRE III


LA PRUDENCE DE KO-LI-TSIN


Le voyageur qui vient de loin dans la poussière et sous le soleil

Chemine péniblement, et dans son esprit mille projets se construisent ;

Il songe à l’auberge pacifique, aux cuisines parfumées et à la table où il s’accoudera

En tournant la face du côté de la route qui s’éloigne vers l’avenir.


— Et moi, dit Ko-Li-Tsin en entrant à la suite de Ta-Kiang dans la Cité Chinoise, je crois voir déjà le Dragon à Cinq Griffes tordre ses anneaux d’or sur ma robe de mandarin et le globule de saphir rayonner à ma calotte ; je suis le Grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et le Fils du Ciel, la tête dans sa main, écoute avec extase les vers que j’improvise. Un, deux, trois, quatre, cinq, ajouta le poète en comptant sur ses doigts.


Le jeune homme de Chi-Tse-Po avait des pensées hautaines, mais ses actions étaient inférieures.

Il cultivait le chanvre et le riz ; il cultivait aussi l’aloès et le blé.

Mais les Génies immortels avaient semé dans son esprit une graine d’ambition ;

Et le jeune homme, laissant se courber les épis et les tiges de chanvre, se dirigea vers d’autres travaux afin de faucher les blés d’or de l’approbation.


L’improvisateur se tourna vers Ta-Kiang dans le but d’apaiser avec modestie les enthousiasmes qu’il prévoyait ; mais Ta-Kiang, silencieux et en proie à son rêve hautain, n’avait pas prêté l’oreille. Ko-Li-Tsin, déconcerté, regarda Yo-Men-Li. Celle-ci contemplait Ta-Kiang avec une tendre inquiétude : timide et retenant son souffle, elle suivait sur la face morne du maître le reflet des luttes intérieures. Quand il fronçait les sourcils, elle sentait son cœur battre d’effroi ; mais s’il laissait échapper un cruel sourire, elle redevenait joyeuse et pensait : « Maintenant il est victorieux. » Ko-Li-Tsin, plein de dépit, se mit à chantonner d’un air qui voulait paraître indiffèrent et se fit à part lui la promesse d’être peu prodigue, à l’avenir, des trésors de son esprit.

Les trois aventuriers suivaient la longue Avenue du Centre, cahotés par le pas inégal de leurs montures lasses.

— Oh ! oh ! dit un barbier ambulant en toisant avec dédain Ko-Li-Tsin, voici un voyageur qui n’a guère de liangs à sa ceinture, car il ne s’est point arrêté dans une auberge pour y changer de costume ; avec sa robe somptueuse, noire de boue et grise de poussière, il ressemble au lendemain d’une fête.

— Femelle d’âne ! pensa le poète.

Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse :

— Vous êtes des comédiens, n’est-ce pas ? Et c’est toi qui remplis, parce que tu n’as pas de moustaches, le rôle de la belle Siao-Man dans la comédie intitulée la Servante malicieuse ? Il faut me dire dans quelle pagode vous donnerez des représentations, afin que j’aille voir si tu ressembles à une femme quand tu as une tunique longue et de très petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un métier qui n’est pas honorable.

Yo-Men-Li, en rougissant, détourna la tête.

— Des comédiens ? cria un marchand de dîners qui haranguait devant sa porte un groupe de mangeurs attablés. Tu te trompes, vénérable mère ! Ce sont certainement des voleurs qui, chassés de quelque province, viennent exercer leur métier dans la grande Capitale ; et, de leur arrivée, il ne résultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me souviens d’un criminel qui est passé devant ma porte, il y a peu de jours, entre quatre bourreaux, et dont la tête, le lendemain, était pendue dans une cage de bois au-dessus justement du quartier de mouton que vous mangez en ce moment, mes hôtes. Eh bien celui-ci, ajouta le marchand de dîners en désignant Ta-Kiang, ressemble à l’homme qui a été décapité : avec même visage, il aura même sort.

Ko-Li-Tsin, précipitamment, saisit son encrier, l’ouvrit, y trempa son pinceau, et plongeant sa main dans sa botte de satin noir il y prit ses tablettes et traça quelques caractères.

— Qu’écris-tu là ? demanda Yo-Men-Li.

— L’ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou à ce bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Dragon entre Yo-Men-Li, sa première épouse, et Ko-Li-Tsin, son premier mandarin.

Cependant le soir montait. L’obscurité et le silence s’établissaient dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture des portes. Les veilleurs de nuit commençaient à rôder, portant des lanternes à leurs ceintures et faisant s’entre-choquer de petites plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser les honnêtes gens. Quelques passants attardés regagnaient à la hâte les ruelles transversales, déjà closes de barrières à claire-voie, échangeaient à voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien du quartier, puis longeaient les murs noirs ; et l’on entendait leurs semelles claquer sur les dalles.

— Ces gens-là vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en révolte. Il me rappelle, comme si je ne m’en souvenais pas, que l’heure du repas du soir est depuis longtemps passée. Que puis-je lui répondre ? Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d’ambition et Yo-Men-Li d’extase ; mais ces régimes sont peu substantiels.

— Toi qui as habité Pei-King, ne pourrais-tu pas nous conduire dans quelque auberge ? demanda Yo-Men-Li.

— Et où donc penses-tu que je vous conduise ? s’écria le poète, stupéfait qu’on pût lui attribuer d’autre dessein que d’obtenir un bon gîte après un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de l’Aurore, qui de la Cité Chinoise donne entrée dans la Cité Tartare, tu ne tarderas pas à voir briller les grandes lanternes, dont se décore l’auberge de Toutes les Vertus, où Kong-Pang-Tcha, qui achète cher, vend à bon marché.

Ko-Li-Tsin se tut un instant : puis les yeux à demi fermés, et caressant par moments de la langue les deux ou trois poils noirs de sa lèvre supérieure :

— Combien de fois, reprit-il en se parlant à lui-même, combien de fois, sous l’auvent de la galerie extérieure, Kong-Pang-Tcha m’a versé, dans de petites tasses enveloppées de paille de riz, le thé des premières pousses ou le Pi-Kao à pointes blanches ou la Rosée d’automne de la dernière récolte ! Je connais le portail et la première cour toujours pleine d’une odeur charmante de fricassées et de rôtis, qui souhaite la bienvenue à l’appétit des arrivants ; je sais en quel coin de cette cour s’ouvre la citerne où des domestiques viennent incessamment puiser de l’eau dans de grands seaux d’osier, et je me rappelle les auges de bois, accrochées au mur, que chaque voyageur remplit d’avoine et de paille hachée pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle bien mieux la salle où l’on s’assied devant des tables délicieusement odorantes de viandes et de poissons. Réminiscences savoureuses ! quels repas ! Les pâtés, les volailles succèdent sans relâche aux confitures, aux gâteaux, aux pistaches, aux noisettes sèches, et le tiède vin de riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante. Toute l’auberge est pleine de joie et de vie. Des cou-lis entrent, sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, réclament de l’argent. Les voyageurs appellent, s’informent et s’irritent. On voit s’engouffrer sous la grande porte des chaises à porteurs que des chariots renversent, des chameaux, des mulets, des ânes. Injures, piétinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants qui se sont insinués dans la cour glapissent aigrement leurs infirmités douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifère des ordres, que ses serviteurs répètent en hurlant ; de jeunes garçons chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prêts à partir ; et, en même temps, tous les chiens du voisinage s’imaginent qu’il est de leur devoir d’aboyer à perdre haleine ; de sorte que, tout en mangeant, fût-on morose comme les pénitents qui se macèrent dans la Vallée du Daim Blanc, on se sent pris d’un rire inextinguible. Puis, le soir vient, les bruits s’apaisent, les voyageurs se retirent dans les appartements intérieurs. Là, les corps fatigués s’enroulent dans les couvertures, et l’obscurité des songes est doucement illuminée par la blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles. Quelquefois il est vrai, les dormeurs sont éveillés en sursaut par un formidable tapage : toutes les montures, libres la nuit dans la première cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient intolérablement. Mais il est un moyen de réduire au silence la plus bavarde bête : on prend une planchette de bois et une corde, on relève la queue de l’âne ou du cheval criard, on la lie à la planchette, puis on attache solidement celle-ci à la croupe de l’animal ; ainsi forcé de tenir sa queue en l’air et privé de la faculté d’accompagner de gestes aimables ses bruyants discours, le plus obstiné tapageur se résigne à se taire et laisse dormir son maître dans l’auberge de Kong-Pang-Tcha. Ah ! belle auberge ! chère auberge ! ne verrai-je pas bientôt luire les douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalière ! Un, deux, trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obéissant encore à sa manie invétérée.


Comme l’amoureux absent désire entendre la voix délicate de sa bien-aimée, mon oreille aspire à ta voix rauque, ô Kong-Pang-Tcha !

Le cœur de celle qu’on aime ressemble au foyer bien flambant de l’hôtellerie où le voyageur se chauffe et reprend des forces.

Mais la femme perd sa beauté ; le feu s’éteint ; le voyageur s’égare en des sentiers couverts de neige.

Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte ; le dîner sèche sur la cendre des fourneaux, et Ko-Li-Tsin, affamé, erre encore par les chemins.


Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l’Aurore ; maintenant ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l’Est, et ils allaient dans peu d’instants atteindre la rue transversale où est située l’auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent qu’affamé, pensa : « Il serait périlleux d’arriver chez Kong-Pang-Tcha avant que les lanternes soient éteintes, car l’ombre miraculeuse qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer à des personnes indiscrètes. Je sais bien que d’ordinaire les Pou-Sahs réservent les visions sacrées aux yeux seuls qui en sont dignes ; néanmoins il ne faut pas s’exposer inutilement à un péril, même douteux. » Et Ko-Li-Tsin dit à son cheval : « Là ! là ! par pitié pour les reins de ton maître, garde une allure modérée. » Mais tout à coup, au moment même où il sacrifiait sa juste impatience d’un repas et d’un lit aux intérêts de son maître, d’éblouissantes lumières éclatèrent, multicolores, à deux ou trois cents pas devant lui.

— Oh ! dit Yo-Men-Li, qu’est-ce que cette foule pompeuse précédée par un homme qui porte un gong, et chargée de tant de belles lanternes ?

— C’est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortège d’un mariage, car je vois des personnes à cheval, de grandes tables où s’amoncèlent de somptueux costumes, des chaises à porteurs et d’innombrables musiciens. Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-même, autrement dangereuses que les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que le cortège, sorti d’une petite rue, remonte, comme nous, l’Avenue de l’Est ; mais il s’éloigne si lentement que nous ne manquerons pas de le rejoindre, avec quelque prudence que je modère l’allure de nos chevaux. Ceci est grave. Que faire ?

Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang :

— Maître glorieux, dit-il, je crains de m’être égaré ; car depuis cinq années je ne suis pas venu dans la Capitale du Nord. Si tu le permets, j’irai seul à la recherche d’une auberge, tandis que tu m’attendras avec Yo-Men-Li sous le portique obscur de ce monument, qui est, je crois, la Pagode de Koan-In.

— J’y consens, dit Ta-Kiang en se dirigeant, suivi de Yo-Men-Li, vers l’ouverture qu’avait désignée Ko-Li-Tsin. Et celui-ci, satisfait, s’éloigna vivement en pensant : Quand le cortège aura disparu je reviendrai et je leur dirai : « Allons, j’ai trouvé l’auberge. »

Ta-Kiang et Yo-Men-Li, sous le portique, dans l’ombre, se tenaient immobiles. Le lieu était noir. La jeune fille aurait eu peur si elle avait osé. Elle s’efforça de voir autour d’elle. Elle distingua un grand mur que dépassaient de sombres arbres emplis de frémissements indécis et de bruits éteints. Il lui sembla que ce mur était hostile et plein d’embûches. Si elle n’avait craint de s’exposer à quelque dure réponse, elle aurait dit à Ta-Kiang : « Allons-nous-en ! » Tout à coup elle jeta un cri parce qu’un homme était sorti de l’ombre qui le cachait.

— Ah ! qui vient là ? dit-elle.

— Un chien, je pense, dit Ta-Kiang. Non, ajouta-t-il, c’est un homme, et en voici un autre.

— Un autre encore ! cria douloureusement Yo-Men-Li.

Bientôt douze hommes les enveloppèrent. Les uns saisirent Ta-Kiang, les autres Yo-Men-Li. Ils les arrachèrent de leurs selles, les lièrent de cordes et les emportèrent dans la nuit, tandis que Yo-Men-Li poussait de grands sanglots, et que Ta-Kiang, farouche, hurlait : « Je ferai pendre ces hommes ! »

CHAPITRE IV


LA SECTE DU LYS BLEU


Lorsque les sabres sont couverts de rouille et que les bêches sont brillantes ;

Lorsque les greniers sont pleins et que les prisons sont vides ;

Lorsque les boulangers vont en chaise à porteurs et les médecins à pied ;

Quand les degrés des pagodes sont usés et les cours des tribunaux couvertes d’herbe,

L’empire est bien gouverné.


La quinzième année du glorieux règne de Kang-Shi, second empereur de la dynastie tartare des Tsings, la troisième nuit de la dixième lune, il y avait une assemblée mystérieuse dans la Pagode de Koan-In.

Ce temple est vaste. Plafond, sol et murs sont de marbre. Sous le miroitement des pierreries incrustées, sous l’éclat pâle des émaux bleus, entre des Pou-Sahs dorés accroupis dans des niches pavées de turquoise, se dressent, gigantesques, sur quatre piédestaux de bronze, les statues de cuivre des quatre gardiens de Fô ; celle-ci est armée d’un glaive, celle-là porte une guitare ; la troisième s’abrite sous un large parasol ; la quatrième serre la gorge d’un serpent ; au milieu d’elles, Fô, d’argent, resplendit, avec un soleil sur la poitrine, entre deux Génies de porphyre, couchés, l’un sur un lion, l’autre sur un éléphant, et, derrière lui, dominant toutes les statues, en or, s’élève Koan-In, la déesse miséricordieuse, qui chevauche un tigre de jade.

Or, cette nuit, de nombreux personnages, en divers groupes, emplissaient la pagode. D’un côté, sous les vives lumières des lanternes, brillaient des hommes au costume somptueux, qui étaient de grands dignitaires de l’empire ; les uns appartenaient à la Cour des Rites ; d’autres semblaient venir de la Forêt des Dix Mille Pinceaux ; plusieurs étaient des Chefs de Troupe ; un seul faisait partie du Palais impérial et était vêtu de jaune. À droite se mouvait tumultueusement un flot d’individus se rattachant aux castes inférieures des Cent Familles. Enfin, devant la statue de Fô, trente bonzes, la tête entièrement rasée, enveloppés de robes noires, longues, aux manches pendantes, se tenaient agenouillés, et, parmi eux, le Grand Bonze, très vieux, au crâne luisant, le front orné d’une tiare, le cou chargé d’un grand collier de perles qui tombait jusqu’au ventre, se dressait dans une longue robe couleur de feu, et, levant la face vers Koan-In, étendait les bras.

Chacun des assistants, sur sa manche ou sur sa calotte, portait l’image d’un Lys Bleu.

Le Grand Bonze, d’abord, pria, puis frappa les dalles de son front, et, se retournant vers l’assemblée, il dit :

« Honorables assistants, nous nous sommes réunis dans un but grave et saint sous le dôme de la Pagode de Koan-In. Pendant qu’il en est temps encore nous voulons guérir le peuple malgré lui, et par tous les moyens permis ou défendus, de la déplorable maladie qui le ronge et l’enveloppe ; je veux dire de l’indifférence tranquille que lui communique l’empereur Kang-Shi, le plus tolérant et le plus pacifique des maîtres. Sans colère contre les crimes, sans respect pour les institutions, Kang-Shi adoucit les lois, recule devant la nécessité des châtiments, excuse la négligence des rites, autorise les insultes aux antiques coutumes, et déjà l’exemple salutaire des supplices a presque entièrement disparu de la Grande Capitale. Les cent Familles tombent dans un engourdissement funeste et la Patrie du Milieu s’endort dans une paix détestable. D’ailleurs Kang-Shi n’est point, comme les empereurs de la dynastie des Mings, le père et la mère de ses sujets : le roi tartare Tien-Tsong, mort au milieu de ses triomphes, légua l’empire conquis à son jeune fils, Choun-Tchi, qui fut le père de Kang-Shi ; Kang-Shi donc est Tartare ; l’impératrice a des pieds de servante ; et il est impossible que les Chinois soient les fils de Kang-Shi. Le peuple, il est vrai, se réjouit de ce que son père n’est pas de sa famille, comme des enfants confiés à la surveillance distraite d’un étranger s’estiment d’abord heureux de n’être plus sous le regard sévère et pénétrant du père ; mais nous dirons au peuple : « Tu as tort de te réjouir », et le peuple reconnaîtra qu’il a tort. Cependant si Kang-Shi, vil Tartare, s’était borné à laisser tomber en désuétude les règles sublimes de la civilisation chinoise, je me serais borné moi-même à éveiller contre lui la colère des justes Pou-Sahs, et je ne me serais pas mis à la tête de la révolte ; mais, parmi les institutions ébranlées, la religion, plus dangereusement que toute autre, est atteinte. Kang-Shi ne s’inquiète pas du culte sacré ; les dieux sans doute lui paraissent inutiles ; il est incrédule aux présages, peu soucieux des prescriptions religieuses ; durant la dernière éclipse il s’est dispensé du jeûne et n’a point visité les pagodes. Des prêtres chrétiens, venus du Pays des Plantes sans Fleurs ou de la Reine des Fleurs de l’Ouest, circulent et blasphèment librement dans la Patrie du Milieu ; Pei-King leur est ouvert, leurs pagodes s’élèvent à quelques pas de nos pagodes ; l’empereur en a même laissé pénétrer quelques-uns dans l’enceinte interdite de la Ville Rouge, et jusque dans les chambres augustes de son palais. L’an dernier, nouvelle et cette fois intolérable insulte aux vrais Pou-Sahs et aux usages immémoriaux de la Nation Unique, un prêtre européen a été attaché avec le titre d’interprète à l’ambassade envoyée sur la frontière de la Patrie des Russes ; car Kang-Shi préférait aux purs Tao-Ssés, instruits dans la crainte des divinités éternelles, ce prêtre vil, dont le dieu est mort !

Il y eut un frémissement indigné parmi les assistants ; seul le personnage qui portait une robe couleur d’or, secoua la tête et rit.

— Que chacun de vous à son tour exprime d’une voix ferme les crimes qu’il impute à Kang-Shi, continua le Grand Bonze. Moi, j’ai dit.

Celui qui avait ri s’avança de quelques pas. Il avait le visage glabre et blafard, le corps empâté de graisse ; il parla ainsi d’une voix glapissante :

— Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l’usurpateur tartare m’est tout à fait indifférent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la Patrie du Milieu, qu’il honore ou méprise les prêtres cela m’inquiète peu. J’ai contre le maître une haine violente, spéciale ; c’est pourquoi j’ai voulu m’unir à vos complots confus et souterrains. J’aiderai de toute ma puissance et de toute ma richesse à la chute de Kang-Shi, surintendant du palais et des Banquets Impériaux, je vous livrerai le Maître ; si vous êtes pauvre je soudoierai des assassins, et, s’il le faut, je lui arracherai moi-même le fouet du commandement et la vie, dussé-je être écrasé sous le renversement de son trône ; car je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n’a le droit, Grand Bonze, de le savoir.

Le Chef des Dix Mille Eunuques cessa de parler. Un membre de la Cour des Rites sortit du groupe de ses collègues, et dit avec gravité :

— Il est d’usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre ou n’élise un gouverneur sans les approbations des Lettrés et des Censeurs ; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrés, Kang-Shi vient de nommer un gouverneur dans la province du Fou-Kin. Cette irrévérence nous a choqués et nous irrite contre l’usurpateur tartare.

— Nous, cria un des Chefs de Troupes, — et sa voix hardie fit frémir le papier huilé des lanternes, — nous voulons des guerres et des sièges ! ce n’est pas la rouille, c’est le sang qui doit rougir nos fers glorieux. Or Kang-Shi, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort enveloppent Kang-Shi, qui ne fait pas se tremper dans le sang les glaives magnanimes des guerriers !

Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua l’assemblée d’un mouvement bien rythmé, remua sa tête avec élégance d’une épaule à l’autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses pensées :

— Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouen-Tchang descend des nuages sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pêchers Fleuris, tandis que volette près de sa tête la chauve-souris inspiratrice, il écoute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le suit de branche en branche, et lorsque l’oiseau a fini de chanter, le Pou-Sah des vers, reconnaissant, ôte une bague de ses doigts sacrés et la met, comme un collier, au cou frêle du musicien, afin que, le lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa parure, se disent entre elles : « Voilà la grive qui a chanté pour le doux Ouen-Tchang ! » Or, Grand Bonze, comme Ouen-Tchang, l’usurpateur, issu d’un père mongol, se plaît à entendre les sons gracieux d’un chant bien rimé ; mais, ajouta l’orateur en regardant les Chefs de Troupes non sans quelque mépris, ce n’est pas au cou des poètes qu’il attache les colliers somptueux.

Le lettré se tut, salua de nouveau avec grâce, puis sourit vers ses collègues en lissant délicatement son sourcil gauche du bout de l’ongle très long de son petit doigt.

— Et vous, dit le Grand Bonze en s’adressant aux hommes tumultueux qui appartenaient aux castes inférieures des Cent familles, que reprochez-vous à Kang-Shi ?

Cent voix éclatèrent, répondant :

— Nous lui reprochons d’avoir posé sur notre cou son pied tartare ! C’est lui qui nous contraint à porter de ridicules nattes entre nos deux épaules ! Chinois, nous voulons un maître chinois ! En haut les Mings, en bas les Tsings !

— En haut les Mings, en bas les Tsings ! répéta furieusement l’assemblée tout entière, et le Grand Bonze s’écria : « Gloire à Koan-In, qui unit tous nos esprits dans une seule volonté ! »

Puis, quand le silence fut rétabli, il ajouta :

— Mais il ne suffit pas de vouloir d’une façon vague et incertaine. Kan-Shi doit mourir ; qui le frappera ? Kang-Shi frappé, qui régnera ?

Ces paroles gravement prononcées rendirent les auditeurs pensifs. En effet, qui régnera ? se disaient les personnages illustres en se regardant l’un l’autre d’un œil fier. Et les pauvres gens n’ignorant point que les plus dures besognes sont d’ordinaire imposées aux plus humbles, se poussaient du coude en murmurant : « Qui frappera Kang-Shi ? »

— Qui frappera ? qui régnera ? répéta le Grand Bonze.

En ce moment un grand bourdonnement de voix et de pas se fit entendre, et d’une porte tout à coup ouverte jaillirent au milieu de l’assemblée, deux hommes furieux, les mains liées, et trébuchant et poussés par des bras brusques et nombreux.

— Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode, dirent ceux qui les poussaient.

Tous les assistants frissonnèrent. Plus d’un pâlit. Le Chef des Dix Mille Eunuques essaya de se dérober derrière son voisin, de sorte qu’un Chef de Troupe, en le suivant des yeux, pensa : « Celui-ci, un jour, pourra nous trahir. » Cependant le Grand Bonze étendit les bras et dit :

— Que craignez-vous ? Ces deux hommes vont être interrogés, et, si ce sont des espions, ils ne retourneront pas vers leurs maîtres. Qu’on les conduise dans la chapelle d’Amida ventru.

Les deux captifs, geignant et résistant, furent emportés, et le Grand Bonze, à pas lents, les suivit.

La moitié d’une heure s’écoula avant son retour. Quand il reparut, son front rayonnait comme celui d’un homme qui a subi la présence éclatante d’un dieu. Il alla s’agenouiller devant la statue de Fô et pria longuement. Puis tourné vers l’assemblée, les yeux extatiques, il dit avec lenteur :

— Ces deux hommes ne sont pas des espions. Nous ne courons aucun danger. Retirez-vous, mes hôtes.

Les conspirateurs ne se hâtaient point d’obéir.

— Nous séparer, objecta une voix, sans avoir désigné celui qui doit frapper et celui qui doit régner ?

— Les Pou-Sahs vous l’ordonnent, répliqua le Grand Bonze.

Il leva les mains vers l’image de Koan-In et ajouta :

— Que la miséricordieuse Koan-In détourne de moi sa face, si sa volonté n’a point parlé par ma bouche !

La statue d’or ne bougea point. La foule fut convaincue et s’écoula silencieusement, par une galerie obscure qui s’ouvrait derrière un des quatre gardiens de Fô.

— Toi, demeure, dit le Grand Bonze au Chef des Eunuques.

CHAPITRE V


CELUI QUI VIENT N’EST PAS CELUI QU’ON ATTEND


Lorsqu’il monte à un arbre pour dérober un fruit, ou escalade un mur pour voir, à travers le papier rosé des fenêtres, une jeune fille envelopper de bandelettes ses petits pieds parfumés.

Le sage ne manque pas de rouler sa natte autour de sa tête prudente ;

Car il pourrait arriver que les oies gardiennes du logis, happant et tirant sans respect une belle natte pendante,

Secouassent vivement la cervelle dans la tête du curieux.


— Où sont-ils ? s’écria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous côtés la tête. Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de trace que l’oiseau Youen n’en laisse dans les ondes bleues du ciel.

Il se mit à crier.

— Ta-Kiang ! Yo-Men-Li !

Des cliquettements secs et peu distants répondirent seuls, mêlés à des bruits de pas.

— Ho ! ho ! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laissé prendre par les veilleurs de nuit. Ils n’auront pas su répondre à cette question posée sans politesse : « Que faites-vous si tard hors de chez vous ? » Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en bien mauvaise société : voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront : Frères ! J’espère que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la licence de se promener jusqu’à la onzième heure sans s’excuser.

Deux lueurs rousses parurent au fond d’une rue et s’avancèrent en se balançant.

— Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu’il vienne avec ses griffes crochues et ses moustaches roides ; comme je saurai lui répondre sans hésitation : « Ma femme est en train de me donner un fils ; je vais promptement quérir la marna. » Et le tigre s’éloignera en me souhaitant bonne chance. Mais, continua le poète, cette réponse était d’usage autrefois quand j’habitais Pei-King ; depuis, les naissances ont dû se multiplier à un degré d’invraisemblance, visible même pour l’œil de la police, et je risque fort d’être traité de radoteur, de menteur, et probablement de voleur. Dans cette appréhension, je juge prudent de me dérober adroitement et d’éviter tout conflit ; car il faut que je demeure libre pour retrouver mes compagnons s’ils sont égarés, pour les délivrer s’ils sont captifs.

Ko-Li-Tsin sauta à terre, attacha son cheval à la barrière d’une ruelle transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l’ombre.

La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses claque-bois, et la clarté dénonciatrice des lanternes fouillait au loin l’obscurité.

— Je suis pris ! pensait Ko-Li-Tsin.

Les veilleurs aperçurent le cheval et l’entourèrent en agitant leurs bras levés.

— Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds [mon cheval, mais le bambou me perd. Le dos de l’animal connaîtra peut-être de lourds cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou noueux.

Ko-Li-Tsin rencontra l’encoignure d’une grande porte et s’y blottit ; mais, par un mauvais hasard, la porte était mal close ; et, en s’appuyant sur elle, il tomba en arrière, dans une posture peu compatible avec sa dignité.

— Voici une façon d’entrer tout à fait contraire aux rites, dit-il, mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.

Le poète se trouvait dans un jardin élégant ; il aperçut au milieu d’arbustes plusieurs bâtiments larges et bas ; à quelques pas de lui se dressait le kiosque du portier.

Cependant la ronde se rapprochait ; elle passa devant la porte. Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau de bronze résonna brusquement.

— Tien-Hou ! dit Ko-Li-Tsin, ils m’ont vu entrer. Comment prouver que je ne suis pas un voleur ? Je regrette le bambou, car je n’éviterai pas la cangue.

Il se cacha derrière un arbre.

Les hommes de police poussèrent la porte et apparurent avec leurs lanternes au moment où le portier sortait de son kiosque, effaré et somnolent.

— Femelle d’âne ! lui cria le Chef des veilleurs, c’est ainsi que tu exposes ton noble maître ? Tête sans front ! tu n’es pas même capable de gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d’ici et bâtonner sur le seuil.

— Grâce, grâce ! maître magnanime, dit le portier tout à fait éveillé. Si la porte est ouverte, c’est que les voleurs sont venus ; car j’ai tourné trois fois dans le cadenas la grosse clef qui pend maintenant sur ma cuisse.

— Cerveau englué dans la colle ! dégoût des chiens galeux ! répliqua le veilleur, les voleurs n’entrent pas par la porte. Vois ton cadenas qui te tire la langue en signe de dérision. Tu as tourné la clef tandis qu’il était ouvert comme l’est en ce moment ta bouche d’idiot. Allons, fils de mule ! ferme vite et retourne dans ton écurie ; demain tu entendras parler de nous.

Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en grommelant.

— Le chien ! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l’hôte contraint du respectable propriétaire de ce jardin. Un poète n’est pas une Rou-li. J’aurai beau faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il feindra de ne pas m’entendre, et je n’aurai pas lieu d’être blessé de son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kong-Fou-Tzé ou pour le grand Li-Tai-Pé.

Des vibrations de cloches s’envolèrent de la Tour Orientale, tantôt sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains ; c’était la première veille qui sonnait.

— Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte ; il faut que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutable. D’ailleurs, j’ai très faim. Pourquoi ai-je commis l’imprudence de me mettre en voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d’hirondelle dans un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de mon pinceau ? C’est sans doute parce que je suis parti peu de temps après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la troisième lune, et les cerises à peu près mûres, en cette saison, pendent aux arbres verts.

Ko-Li-Tsin pénétra dans l’intérieur du jardin et se mit à suivre les contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue et de trouver quelque fruit parmi les branches gracieuses des arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d’une petite maison ; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des carreaux de papier diaphane.

— Ho ! ho ! se dit-il.

Et il resta quelques instants immobile.

— Cependant je voudrais bien connaître le visage de l’aimable seigneur qui me loge cette nuit ; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre, un jour ou l’autre, sa politesse.

Ko-Li-Tsin s’approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute pour qu’il y pût atteindre, il monta sur un siège de porcelaine qui se trouvait là, puis, délicatement, après avoir plusieurs fois mouillé le papier avec son doigt trempé de salive, du bout de son ongle le plus aigu, il y fit un petit trou et regarda.

Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée, qu’éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi déroulé ; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu’une jeune fille assise devant la table et trempant par instants un pinceau dans l’encre qu’une servante, debout à côté d’elle, délayait sur une pierre à broyer.

— Que le Pou-Sah du mariage m’entende ! s’écria le poète. Je ne rêve pas celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon esprit. Ah ! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rythmiques,


Son front, sous ses cheveux obscurs, ressemble à la lune émergeant, de la nuit ;

Ses joues sont deux plaines couvertes de neige ; son nez est une colline de jade ;

Ses grands yeux aux cils luisants sont deux hirondelles d’été ;

Et ses dents sont un ruisseau clair qui coule entre deux rives où fleurissent des pivoines.


Comme Ko-Li-Tsin achevait d’improviser cet ingénieux poème, une conversation s’établit entre les deux personnes qu’il épiait.

— La dixième heure est passée, dit la maîtresse ; se serait-il méfié ?

La servante répondit :

— Cela se pourrait bien.

— Tu as ouvert la porte de la rue, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, dès que le portier a été couché, j’ai entr’ouvert la porte.

— Ah ! quel dommage s’il ne venait pas !

— En effet, il serait si bien reçu !

Toutes deux se mirent à rire aux larmes ; Ko-Li-Tsin, sur son siège de porcelaine, se mit à rire aussi.

— N’as-tu rien entendu ?

— J’ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.

— Oh ! s’il venait, quel bonheur ! dit la maîtresse en battant des mains.

Elles recommencèrent à rire ; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.

— Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les règles admises, attend un homme cette nuit ; elle parait même l’attendre avec beaucoup d’impatience. À vrai dire, il me semble que l’approche d’un homme qu’on aime devrait donner plus d’émotion et moins de gaieté. Moi-même, qui suis d’un caractère joyeux, le jour où j’entrerai dans la Chambre Parfumée de l’Orient pour m’asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai un peu, je pense ; et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la recherche de Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu’il sentit que quelqu’un tirait violemment sa natte et l’agitait sans aucun égard, comme on fait de la corde d’une cloche.

— Ah ! ah ! cria une voix courroucée, je te tiens ! Tu ne savais pas que je te guettais de ma terrasse ! Coquin, après le tour que tu m’as joué, tu viens te mettre sous la griffe du tigre ! Tu vas voir comment je sais venger ma fille !

Ko-Li-Tsin, d’un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa natte et sauta à terre. Il se trouva en face d’un petit vieillard très gras qui portait une lanterne.

— Grands Bouddhas ! le mandarin gouverneur du Chen-Si ! Oh ! qu’elle est belle l’épouse que j’obtiendrai dès que j’aurai achevé mon poème philosophique !

Et le poète fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme qu’il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.

En dépit de sa colère, le gouverneur fut bien obligé déposer sa lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.

— Bien, bien, chien ! grommelait-il en se courbant avec cérémonie, je serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout à l’heure.

Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.

— Âne sans probité ! disait le mandarin, tandis qu’il pliait le cou et levait les mains à la hauteur de son front, ton dos se souviendra de moi. Misérable, je vais te battre jusqu’à ce que tu crèves sous les yeux de ma fille qui se tordra de rire.

La fenêtre s’ouvrit, et la fille du gouverneur apparut avec sa servante. En même temps, plusieurs domestiques armés de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin comprit que ces gens, moins polis que leur maître, ne perdraient pas le temps à lui rendre ses saluts, et résolut de chercher son salut dans la fuite. Le mandarin étendit la main pour l’arrêter, mais il n’attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu’un lambeau de ceinture dorée.

Les serviteurs se lancèrent à la poursuite du fugitif, sûrs de l’atteindre dans le jardin bien clos. Leur maître les excitait de la voix, et courait lui-même aussi vite que son embonpoint le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hérissés de cactus, franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se dérobait assez facilement aux domestiques, qui, de crainte d’être battus, respectaient les fantaisies des allées. Ne trouvant pas d’issue, il revint sur ses pas. Son agilité défiait les bâtons menaçants, qui frappaient au hasard les ténèbres. Il passa sous la fenêtre où riaient les deux jeunes filles, il leva la tête vers elles, et la lueur des lampes tomba sur son visage.

— Ce n’est pas lui ! s’écria la servante.

— C’est un jeune homme, dit la maîtresse.

Ko-Li-Tsin était déjà loin. Après lui la meute des valets traversa rapidement le sillon clair qui tombait de la fenêtre, et, les suivant à grand’peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrière eux.

— Qu’il est agile pour son âge ! grommelait-il. C’est la peur qui le rend léger comme une cosse vide. Mais il ne m’échappera pas.

Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement, trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite, tantôt à gauche par le poids de son ventre majestueux.

Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par l’élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s’étant retournés, étaient sur le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.

Depuis quelques instants il tournait autour d’un pavillon qui semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le poursuivaient, il s’arrêta dans l’angle d’une porte pour reprendre haleine. Quelqu’un le tira doucement par la manche ; c’était la jeune servante de la fenêtre.

— Suis-moi, dit-elle à voix basse.

Et elle l’entraîna de l’autre côté de la porte, qu’elle ferma sans bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu’éclairait assez obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d’un escalier.

— Apprends-moi d’abord qui tu es, dit la servante ; car si tu étais un voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.

Ko-Li-Tsin répondit d’une voix entrecoupée par son souffle haletant :

— J’étais perdu dans les rues de Pei-King à une heure avancée. Pour éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte était ouverte. J’espérais que je pourrais sortir sur l’heure ; mais on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m’appelle Ko-Li-Tsin, et je suis poète.

— Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen orne ton chapeau. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse : « Je m’appelle Tsi-Tsi-Ka, et j’aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur du Chen-Si, déclara dans un festin que j’épouserais celui qui composerait le plus remarquable poème philosophique. Trente jours plus tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix d’un grand nombre de liangs, envoya un poème que mon père trouva parfait, et il fut décidé que j’appartiendrais au mandarin. Mais, ayant lu moi-même le poème, je fis remarquer à mon père qu’il avait été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu’au surplus, il était écrit d’une écriture lourde et maladroite : Mon père, furieux, voulut attirer le faux poète dans un piège afin de le bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j’ai vu, quand tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d’un jeune homme. Prends donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos. »

— Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j’assistais au dîner du vénérable gouverneur du Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à elle avec tendresse ; dis-lui que, malgré l’insuffisance de mon talent, je m’efforcerai si ardemment que je composerai un poème digne d’elle. Maintenant, ajouta Ko-Li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre pour éviter les bambous.

La servante le prit par la main, le guida à travers plusieurs chambres obscures, et lui montra enfin une petite cour solitaire.

— Traverse cette cour, dit-elle. Dans le mur qui nous fait face, tu trouveras, à gauche, une petite porte, et tu pourras l’ouvrir avec la clef que ma maîtresse t’a confiée. Va, et que les Pou-Sahs te conduisent.

Ko-Li-Tsin traversa la cour, trouva la porte en tâtant les murs, l’ouvrit, vit une rue et pensa : Je suis sauvé.

Mais les serviteurs du mandarin, convaincus, après avoir fouillé le jardin en tout sens, que leur victime future n’y était plus, étaient allés, par groupes, surveiller toutes les issues de la maison et du jardin. Quatre ou cinq d’entre eux aperçurent Ko-Li-Tsin au moment où il mettait le pied dans la rue, et se précipitèrent sur lui en hurlant.

— Je crois que tous les méchants Yé-Kiuns sont conjurés contre moi, mais je leur échapperai, s’écria le poète, aussi certainement que Ta-Kiang sera empereur et que j’épouserai la fille du gouverneur du Chen-Si !

Et il se mit à courir tout droit devant lui, d’une course folle que hâtaient les cris menaçants de la troupe acharnée à le suivre. Il entra dans l’Avenue de l’Est et la gravit vers le nord. Les domestiques le harcelaient encore. Il courut plus vite, il étouffait. Il se trouva tout à coup devant l’énorme lac artificiel qu’on nomme la Mer du Nord. Contraint de s’arrêter, il entendit plus proche les clameurs et les pas de ses ennemis. Il pensait à se précipiter dans l’eau, lorsqu’il aperçut une barque amarrée au tronc d’un saule. D’un bond il y tomba, rompit la corde qui la retenait au rivage, saisit la godille, et, furieusement, tandis que les domestiques du mandarin allaient, eux aussi, atteindre le bord, il dirigea le léger bateau vers la partie la plus obscure du grand lac. Enfin, quand il n’entendit plus rien, quand il ne vit plus rien, il se laissa choir dans le fond de l’embarcation, exténué, et brusquement, comme on tombe dans un trou, s’endormit.

CHAPITRE VI


LE POISSON JAUNE


Garde-toi de dire d’un homme qui passe avec un poisson sur le dos : Voilà un pêcheur ;

Car souvent une jeune fille cache en un sein délicat le cœur furibond d’un guerrier.


Le lendemain, avant qu’il fit grand jour, un homme, à travers les rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l’élégante Ville Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d’or qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte Septentrionale, il dut s’arrêter et attendre l’ouverture de la ville.

Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des maisons ; les enseignes, les banderoles frissonnèrent multicolores, et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur, pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des portes triomphales, dont les triples toitures s’estompaient dans le matin vaporeux.

La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion septentrional les soldats commencèrent à s’agiter, et bientôt le gong d’airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les portes pourpres étoilées de clous d’or s’ouvrirent largement ; un pont mobile s’abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à l’épaule. L’homme qui pliait sous le poids d’un Poisson Jaune mit le pied sur le pont et s’avança vers la porte.

— Eh ! parc à poux ! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que les estropiés, les mendiants et les gueux n’entrent pas dans la noble Cité Jaune ?

— Je suis aussi droit, répondit l’homme, qu’on peut l’être sous un fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car j’entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de Tartarie ; je n’ai aucune infirmité cachée ; je ne t’ai pas tendu la main en glapissant mes misères : donc je ne suis pas plus mendiant qu’estropié.

— Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux ; par conséquent, tu n’entreras pas.

Et il abaissa sa pique devant l’homme.

— Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.

Là-dessus il fit mine de s’en retourner.

— Où donc allais-tu avec ton poisson ? demanda la sentinelle avec un commencement d’inquiétude.

— Que t’importe, puisque je m’en vais ?

— Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.

— Oh ! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer ; mon poisson m’a été payé d’avance par le Chef des Dix Mille Eunuques, qui m’attend en ce moment ; et je ne risque rien, puisque je dirai que c’est toi qui m’as empêché de remplir mon devoir.

L’homme était déjà au milieu du pont ; le soldat courut après lui.

— Mais entre donc, queue de mulet, groin de truie, misérable, qui veux me faire mettre à la cangue par méchanceté ; tu vois bien que je ne t’empêche pas d’entrer, gueux fétide !

Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.

Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises, suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique qui enferme la Ville Rouge ; puis arrivé à la Montagne de Charbon, il la gravit et s’arrêta près d’un palais superbe, au toit couleur d’émeraude. Les portes étaient grandes ouvertes sur la cour d’honneur ; l’homme entra, et ne voyant personne, après avoir un peu hésité, frappa de son poing fermé un gong suspendu à un arc de pierre porté par deux lions cabrés. Aussitôt des serviteurs accoururent des différents côtés, donnant des signes d’une vive émotion qui se changea en colère, quand ils aperçurent celui qui avait fait sonner le bronze.

— Veux-tu donc mourir sous le bâton ? lui cria-t-on, un vermisseau tel que toi faire vibrer le gong qui n’annonce que des mandarins ou des princes !

— Eh bien ! j’annonce le roi des poissons, répondit l’homme sans se déconcerter, ne voyez-vous pas que j’ai pêché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu’on puisse imaginer ? Il est de l’espèce de ceux qu’il est interdit à tout homme de manger, et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel ; je viens l’offrir à votre noble maître le noble Kouang-Tchou, surintendant du palais, pour le repas de l’empereur.

— Ce serait en effet un plat très somptueux. Reste là. Nous appellerons les cuisiniers.

Le pêcheur déposa lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s’essuyer le front avec sa manche ; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier étage.

Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés de même étoffe. L’un d’eux, qui ne portait pas de tablier, s’avança, les bras croisés.

— Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d’un air dédaigneux.

— Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.

Le poisson bâilla et se tordit faiblement.

— Soit, reprit le cuisinier ; mais il aura peut-être un goût prononcé de vase.

Le pêcheur se mit à rire.

— Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs ; je ne l’ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.

— Allons, il vaut un liang d’or.

— C’est-à-dire qu’il coûterait à ton maître trois liangs d’or ; tu m’en donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.

Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos et s’éloigna ; mais il revint.

— Je te donnerai un liang d’argent avec le liang d’or.

Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux épaules, et se dirigea vers la porte.

Or, depuis un moment, un personnage d’aspect illustre, ayant à son côté un jeune serviteur, était venu s’accouder au rebord de la galerie. Il avait regardé la scène qui se passait dans la cour ; il avait écouté les propos du cuisinier déloyal. C’était Kouang-Tchou lui-même, le Chef des Dix Mille Eunuques. Il médita pendant quelques instants ; puis un sourire cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.

— Voleurs ! drôles ! cria-t-il, rentrez dans les cuisines !

Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.

— Pêcheur, reprit le mandarin, je t’achète ton poisson.

Le pêcheur salua profondément.

— Toi, continua Kouang-Tchou en s’adressant au jeune serviteur qui l’accompagnait, va donner seize liangs d’or à cet homme. Je te charge de garder ce poisson ; s’il tombe une seule écaille de son dos je te ferai couper la tête.

Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec rapidité, s’approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de surprise :

— Ko-Li-Tsin ! cria-t-il.

— Yo-Men-Li ! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.

— Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur ?

— Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré de l’eunuque Kouang-Tchou ? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d’un air inquiet, Ta-Kiang ?

— Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.

— Gloire aux Pou-Sahs ! Moi, j’ai été poursuivi. On voulait me battre. J’ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin je mourais de faim, et je n’avais pas un tsin. J’ai trouvé des filets dans la barque. J’ai péché. Par bonheur, j’ai pris un Poisson Jaune. On m’a indiqué la demeure de l’Intendant des Banquets de la Munificence Impériale. Le Pou-Sah des rencontres m’a bien servi, et je t’ai revue. Voilà mon histoire, raconte-moi la tienne.

— D’abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi ; mais n’oublions pas le poisson.

Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques. Tandis que le poète déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des graines de pastèque, des amandes salées, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite table et dit à Ko-Li-Tsin : « Assieds-toi et mange ». Il obéit avec un empressement peu conforme aux rites, mais qu’excusait un long jeûne.

— Maintenant, écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as quittés devant une pagode ? Tu étais parti depuis quelques instants à peine, quand des hommes, sortis d’un mur, entourèrent nos chevaux, puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.

Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une, laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.

Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché ; il se remit à manger. Elle continua :

— Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d’avancer plus vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J’aperçus enfin, élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se superposaient en se rétrécissant.

— C’était la pagode de Koan-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.

— On nous obligea de monter les degrés innombrables d’un escalier d’albâtre ; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et longtemps nous roulâmes dans l’ombre, et enfin on nous poussa dans une salle rayonnante, et j’entendis crier : « Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode ! »

Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.

— Un Grand Bonze, très majestueux, parlait à une assemblée nombreuse. À notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois jeunes prêtres nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d’un laboureur en qui j’avais foi et dont l’ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de parler. Alors le Grand Bonze dit aux prêtres : « Levez vos lanternes vers le visage de cet homme, afin que je voie s’il porte le front d’un traître. » Et les prêtres levèrent lentement leurs lanternes.

Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un petit bâton qui n’était pas tombé.

— Bien ! bien ! très bien ! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu’elle. Ils levèrent leurs lanternes. Ah ! ah ! ils firent très bien.

Et craignant de hasarder la moindre allusion à l’ombre miraculeuse qu’avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poète se mit à contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse qu’il n’avait pas vidée.

— Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se passa alors ; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les jeunes prêtres en témoignant pour notre maître du respect le plus profond.

Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre dans la bouche tant d’amandes salées à la fois qu’il faillit étouffer. Yo-Men-Li poursuivit :

— Une heure plus tard, les prêtres revinrent ; ils emmenèrent Ta-Kiang, et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m’y laissa que peu de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous avions été introduits d’abord. L’assemblée était beaucoup moins nombreuse qu’auparavant ; je vis environ trente bonzes, et à côté du Grand Pontife un somptueux personnage qui portait une robe couleur d’or. Ta-Kiang aussi était là. Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était assis ; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et avait dans la main un sceptre de jade vert. L’un après l’autre les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient : Houang-Ti ! Je crus que j’allais mourir de joie, car je compris que nous étions tombés au milieu d’une réunion de conspirateurs, qui n’ayant pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur !

— Remercions les pieds de Koan-In ! dit Ko-LiTsin en battant des mains, et il ajouta, enthousiaste :

Ta-Kiang marche ? Devant lui les obstacles s’évanouissent et les murailles s’écroulent.

Ta-Kiang montre sa face superbe ? Tous les hommes s’agenouillent dans la poussière de ses souliers.

Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l’égal du Fils du Ciel ; bientôt il aura conquis Pei-King,

Bientôt l’empire, bientôt le monde ! Sa gloire fera tressaillir tous les peuples,

Et le Dragon l’ira proclamer aux immortels dans les nuages !


Ko-Li-Tsin se leva tout ému ; ses petits yeux brillants s’ouvraient et se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses mains ; elle sanglotait tout en riant.

— Mais toi, petite, reprit le poète, comment et pourquoi es-tu ici ?

— Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze m’a dit : « Jeune homme, es-tu capable d’accomplir une action terrible pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître ? » J’ai dit : « Oui » ; et le Grand Bonze a ajouté : « Suis donc le mandarin Kouang-Tchou, Chef des Dix Mille Eunuques, et ce qu’il t’ordonnera, fais-le. » J’ai suivi le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu’il me faudra faire, mais ce qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l’empereur, qu’il sache que Yo-Men-Li lui dit : « Je sais que je dois peut-être mourir pour toi, mais je t’aime, et en mourant, je glorifierai ton nom sacré. »

— Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de manger, s’était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres pensées ?

— Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d’or, et hâte-toi de rejoindre le maître.

Le poète quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour. Yo-Men-Li le suivit jusqu’à la grande porte.

— Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.

Ko-Li-Tsin la considéra d’un œil attendri.

— Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.

Et pendant qu’il s’éloignait il put entendre la voix impérieuse du Chef des Eunuques appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire :

— Que mon cortège soit prêt à me suivre avant la quatrième heure ; et toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m’accompagneras dans la Ville Rouge.

Mais Ko-Li-Tsin n’entendit pas le mandarin ajouter d’une voix plus sourde :

— Monte d’abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la longueur égale celle du Poisson Jaune.

CHAPITRE VII


LA VILLE ROUGE


Un homme s’endormit, et, dans un rêve, il vit la Ville Rouge.

« Par tous les Sages ! dit-il, qu’est-ce que cette pivoine plus rayonnante que le soleil ? »

Et l’homme s’éveilla, et il ne vit ni sa maison ni sa femme, et maintenant c’est lui qu’on nomme

L’aveugle aux yeux rouges.


L’immense mur quadrangulaire, rose, aux créneaux gris, qui dérobe la Clarté Impériale à l’admiration populaire, s’élève à trente coudées du sol ; l’eau limpide d’un fossé le reflète et le prolonge jusqu’au cœur de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds, près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans l’Enceinte Sacrée. Donc les murailles sont formidables et les gardes sont féroces.

Au delà, du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur, la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple Unité ! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s’ouvrent à peu de mortels. Celle de l’Est consent à laisser passer les pieux Tao-Ssés les Lamas du Thibet et de la Mongolie, les philosophes honorables ; par celle de l’Ouest, étroite et peu magnifique, vont et viennent des serviteurs ; l’ouverture du Nord, porche immense, livre passage à des armées ; l’ouverture du Sud, qui est le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune d’une tour à quatre étages ; à droite passent les parents de l’empereur ; à gauche, les grands fonctionnaires de l’empire ; la voûte centrale, plus élevée que ses voisines, s’ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au bruit d’une cloche d’argent et rentre au bruit d’un gong d’or.

Ce triple portail s’achève en un double escalier de marbre rose qui a la forme d’un croissant nouveau et descend vers la première place, au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si vaste qu’un corps d’armée peut à l’aise s’y exercer au combat. À gauche et à droite elle projette une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du rempart. C’est le Boulevard de la Force où habite l’armée d’élite qui a la gloire de protéger le Ciel : une montée, douce assez pour que des canons puissent la gravir, gagne le terre-plein des murailles ; et parallèlement aux fortifications, de l’autre côté de l’avenue, s’alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs. Ils sont symétriquement construits et joints l’un à l’autre par des palissades de laque ; sur leurs toits dorés flottent d’innombrables banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes, brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d’une armée.

Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant le Portail du Sud, le boulevard s’épanouit en une immense place qu’entourent des arsenaux, des greniers à riz, des magasins de costumes guerriers, les quatre précieuses bibliothèques impériales et le Quartier de la Force contient les habitations de plus de trois mille eunuques.

Mais, par quelque porte qu’on entre, si l’on pénètre dans les larges rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on ne rencontre plus que des mandarins sans cortège, des savants ou des glorieux poètes. La ville change de caractère ; on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé d’ingénieux paysages : fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris d’où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx. On voit s’élever le Nei-Ko, la Grande Chancellerie ; l’enceinte des Gloires Intellectuelles, où Kong-Pou-Tzé est honoré, le Monument de la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de l’empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies religieuses ; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter au Fils du Ciel une biographie de son père ; le Palais des Livres, plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique d’albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là, monte vers le Ciel le palais de la Souveraine Concorde. Carré, à pans coupés, il se compose de neuf terrasses qui se superposent en se rétrécissant. À chaque étage une toiture couverte d’émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protège une plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans des cassolettes, auprès de géantes grues de bronze ; les parois des murs extérieurs, revêtues de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent les innombrables facettes d’une pierre précieuse, et tout l’édifice scintille merveilleusement. C’est au faîte de la plus haute des neuf terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une estrade et sanctifié par ce caractère : Tchin. Aux jours de fêtes officielles tous les hauts fonctionnaires s’étagent selon leur grade, sur ces neuf terrasses, en grand costume de gala, et le spectacle qu’ils offrent est magnifique.

Une immense galerie suit les quatre façades de la cour, qu’on peut traverser à l’abri du grand soleil ; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles s’appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d’ébène doré, où s’enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées par un large toit verni d’or. Dans ces salles s’amoncèlent depuis des siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes tables d’albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert, merveilles de sculpture, s’entr’ouvrent et laissent déborder des perles de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de grosses gouttes de lait ; dans des tasses d’or mat, ainsi qu’une liqueur lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants ; les rubis saignent dans des coupes d’ivoire ; les sombres saphirs luisent sourdement au fond de jonques en cristal clair ; l’ambre fauve jette des rayons chauds ; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s’entrelacent, pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d’opale tremblent sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et encombrées de miracles. Aux dieux d’or, accroupis dans leurs niches pavées de turquoises, succèdent les fantastiques idoles sculptées dans les blocs de jade pur. On voit Ouen-Tchang, le Pou-Sah des poètes, à côté de Lei-Kong, le roi du Tonnerre, Tien-Nong, qui donne le ciel pur et la mer calme, entre Koan-Ti, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen, déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels s’élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés, qui sont les Ye-Kiuns, Génies du Mal, apparaissent des symboles sacrés. Un globe d’or et un globe de cristal sur un rocher d’ébène représentent le Ying et le Yang, les deux principes générateurs sortant du chaos primitif : l’eau émane du Ying, principe femelle et passif, et la lune est la pure essence de l’eau ; le soleil, qui est le feu, naît du Yang, principe mâle et actif, et tous les astres sont issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le dragon Long-Ma on lit les huit Kouas qui sont les signes des éléments. Puis s’alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les poètes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l’homme primordial : produit sublime du Yang et du Ying, géant merveilleux composé de force, de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille ans ; des animaux fabuleux l’assistent dans sa rude tâche ; le phénix Fong-Hoang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d’une hirondelle, la queue d’un poisson et la tête couronnée d’une aigrette de cinq couleurs, le console et l’encourage ; l’unicorne Ki-Lin, au corps de cerf, l’aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la Tortue vénérées, de sa patience ; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre ; son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre ; ses veines, fleuves purs, courent dans sa chair, champ fécond ; sa tête est la plus haute montagne ; sa barbe flamboie en rayons ; les poils de son corps sont les chênes et les cèdres ; sa sueur forme la pluie ; ses dents se font métaux, ses os rochers ; et les insectes qui pullulent sur son cadavre, ce sont les hommes voraces. Après la statue d’onyx qui figure le Géant Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre et l’Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie, et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d’or ou de cuivre, Yu-Tcho, l’homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le grand Fou-Shi, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et Kong-Fou-Tzé et Lao Kiun et Meng-Tzé, et vingt poètes et cent empereurs. D’autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en marbres rares, des dents de lamentins finement sculptées, des tours d’ivoire, des coupes faites d’une corne de rhinocéros ou de buffle, et qui neutralisent la méchanceté des poisons, des émaux superbes et d’antiques porcelaines étoilent et fleurissent les plafonds ou les murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d’or, s’entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d’argent sculpté. Dans des armoires, parfumées de musc et de camphre, sont suspendues de splendides fourrures ; des peaux de renard noir, de renard bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d’astrakan, de rat de Chine et de dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes, les robes somptueuses et les manteaux princiers, ornent les bonnets de cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives, des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des canons pris à l’ennemi.

De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre dans le jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers, de lacs étoilés, de nénuphars roses ; et l’on y voit l’Arbre Coupable, qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes ; car il n’a pas refusé ses branches au suicide du dernier empereur de la dynastie des Mings.

Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, se dresse, vaste et resplendissant, le Palais du Fils du Ciel. Il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs, avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d’oiseaux d’or, et les transparences d’albâtre de ses précieuses murailles où s’enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en émail vert et bleu.

Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent, s’étagent, s’escaladent l’un l’autre dans un désordre plein d’éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la douce impératrice, tartare aux grands pieds, s’adosse à une colline artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis fantasque, s’incline vers l’un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l’eau. Çà et là des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s’interrompent pour laisser descendre les marches lisses d’un escalier de marbre. Devant des portails légers s’accroupissent des lions de jaspe aux crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de jade vert s’épanouissent, par touffes splendides, des pivoines, des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les couleurs éclatent, radieuses : sur les plates-formes, sur les murailles, sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l’un des ponts. Chaque kiosque est un écrin. L’or, le jade, l’ivoire, les émaux, marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d’où s’élève un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Long. Au faîte du palais impérial, sur un globe d’or éclatant comme le soleil, il pose ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans cesse palpitantes. Sa tête est celle d’un chameau, augmentée d’une longue barbe d’où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un serpent. Son dos se hérisse d’écailles d’or. Il a les serres d’un aigle et le ventre d’une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant ; son haleine au souffle du feu. C’est lui qui crache le tonnerre et renverse les nuages ; et c’est lui qui produit les tempêtes par le battement prodigieux de sa queue annelée.

CHAPITRE VIII


LA MAIN QUI TIENT LE SABRE N’EST PAS CELLE QUI A FRAPPÉ


Les jeunes filles sont plus délicates que les premières pousses du thé impérial.

Elles se plaisent à lancer le volant léger que leur pied attrape et rend à leur main,

Ou à faire éclore des pivoines écarlates sur des robes de soie, tandis que devant leur fenêtre un petit oiseau chante, près de l’eau, sous un saule.


Peu d’instants avant la quatrième heure, Ko-Li-Tsin sortait de la pagode de Koan-In, où il venait de voir l’empereur Ta-Kiang. Il avait l’air soucieux ; ses regards, si vifs d’ordinaire, étaient fixés à terre ; il remontait machinalement la grande Avenue de l’Est.

— Ta-Kiang est bien cruel, se disait-il. Il me semble que si j’étais empereur mon cœur ne cesserait point de battre et qu’il continuerait d’aimer, de compatir aux souffrances. Mais Ta-Kiang marche, inflexible comme le bronze, vers son but glorieux, et ne voit pas les fleurs qu’il écrase en chemin. Pauvre Yo-Men-Li, quelle terrible action on te fait commettre ! Devant elle les plus féroces guerriers sentiraient leur cœur pâlir et leurs mains trembler. Que sera-t-elle donc pour toi, douce fille au grand dévouement ? Tu seras morte avant de lever le bras. De toutes façons d’ailleurs tu périras. Mille supplices déchireront ton corps charmant ; et lui, à qui tu auras donné tout ton amour et ta vie, il ne retournera même pas la tête pour donner une larme à ton cadavre.

Ko-Li-Tsin frappa du pied avec colère et s’essuya rapidement les yeux.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas choisi ? ajouta-t-il. Un homme a de la force pour souffrir.

Il resta un instant immobile, mordant ses ongles. Les passants, étonnés, tournaient la tête pour le voir.

— Je veux la sauver ! s’écria-t-il subitement. Il est impossible que je la laisse mourir.

Et il se mit à courir. Il enfila la ruelle du Poisson Sec, qui débouche dans l’avenue de la Tour Blanche, atteignit la rue des Parents de l’Empereur et remonta le chemin des Lions de Fer, qui le conduisit à l’une des portes de la Ville Jaune. Il passa si vite sous l’arcade du portail que la sentinelle n’eut pas le temps de l’arrêter. Enfin, arrivé devant le palais de Koueng-Tchou, il s’élança dans la cour.

— C’est encore toi ? dirent les portiers, en courant après lui, que veux-tu donc ? As-tu un autre poisson à vendre, ou réclames-tu quelques coups de bambou ?

— Je veux voir le jeune serviteur à qui j’ai parlé ce matin, dit Ko-Li-Tsin essoufflé.

— Il est parti pour la Ville Rouge, dans le cortège du maître, dirent les portiers, en poussant le poète dehors.

Ko-Li-Tsin commença de courir vers la Ville Rouge, mais bientôt il s’arrêta.

— Que je suis fou ! dit-il. Je ne peux pas entrer dans l’Enceinte Sacrée.

Il regarda avec désespoir les hautes murailles de brique sanglante.

— C’est là que va mourir la joyeuse jeune fille qui tressait des bambous dans le champ de Chi-Tse-Po. Comme elle doit se trouver perdue et abandonnée dans ce grand palais ! comme elle tremble en voyant les gardes majestueux et les eunuques farouches ! et comme son cœur se serre de douleur quand elle songe qu’aucun regard ami ne lui dira adieu lorsqu’elle partira pour les pays d’en haut !

Ko-Li-Tsin regarda encore le large fossé, les hautes murailles, et haussa les épaules.

— C’est impossible, murmura-t-il. Pourtant il ne sera pas dit, lorsque la cigogne entre d’un coup d’aile, que le poète Ko-Li-Tsin reste à la porte.

Il se dirigea vers le Portail du Sud. Une sentinelle tartare marchait d’un bout à l’autre du large pont de marbre qui précède l’entrée, et faisait sonner le bois de sa pique sur les dalles.

— Si je tuais ce soldat ? dit Ko-Li-Tsin, je le jetterais ensuite dans le fossé ; sa cotte de mailles et ses lourdes bottes l’attireraient au fond. Oui, ajouta-t-il en se moquant de lui-même, je tuerai, moi qui n’ai pas seulement un couteau, cet homme armé de toutes pièces. Avant que je me sois approché de lui, sa pique m’aurait traversé le cœur.

La sentinelle, dans sa promenade monotone, jetait parfois un regard sur Ko-Li-Tsin.

— Bien ! dit le poète, il m’a déjà remarqué et se défie de moi ; il paraît que j’ai l’air suspect.

Mais, à la grande surprise de Ko-Li-Tsin, le soldat semblait lui faire des signes d’intelligence.

— Que veut dire cela ? Pourquoi porte-t-il sa main à sa bouche ? pensa le poète, en imitant les mouvements de la sentinelle.

Cette manœuvre parut la satisfaire entièrement, car elle lui fit signe d’approcher du pont.

Lorsqu’ils furent près l’un de l’autre :

— Tu viens de sa part ? demanda rapidement la sentinelle.

— Chut ! dit Ko-Li-Tsin.

Le soldat cligna des yeux et se retourna vers la ville.

— De quelle part ? pensa Ko-Li-Tsin. Comment paraître tout savoir en ignorant tout ? Soyons prudent et audacieux ; cet homme est la porte par où j’entrerai. Il faut le vaincre. Entre un âne tartare et un poète chinois, la partie n’est pas égale.

La sentinelle revenait.

— T’a-t-elle remis quelque chose pour moi ? dit-elle.

— Non, dit Ko-Li-Tsin ; le message est verbal.

— Ah ! tu lui as parlé ? Elle est donc seule ? dit le soldat forcé de s’éloigner.

— Bon ! pensa Ko-Li-Tsin, je sais déjà qu’il s’agit d’une femme et qu’elle a des parents qui la surveillent. Ce Tartare est amoureux, tant mieux ! il sera facile de le tromper.


L’amour fait bourdonner le sang si fort qu’on entend un mot pour un autre ;

Il trouble la vue au point qu’on prendrait une poule pour l’oiseau phénix.


Le soldat avait marché plus vite.

— Elle est seule ? reprit-il.

— Oui ; sa mère est partie en chaise pour la pagode de Koan-In.

— Comment ! sa mère ? dit l’homme en riant.

— Sa maîtresse, veux-je dire, reprit vivement Ko-Li-Tsin. Âne que je suis, pensa-t-il, je ne songe pas que ce Tartare est un homme vil ; celle qu’il aime ne peut être qu’une servante.

Le soldat n’allait plus que jusqu’au milieu du pont.

— Que t’a-t-elle dit ?

— Elle t’attend.

— Elle m’attend ! Mais, si je quitte la Porte du Sud, je perds la vie.

— Si tu restes, tu perds l’amour.

— Il vaut mieux perdre l’amour que la vie, dit le soldat en s’en allant.

— Encore ! pensa Ko-Li-Tsin ; je mérite la cangue ! Voilà que je prête à cet homme des sentiments élevés.

Il ajouta tout haut :

— Tu perds une précieuse occasion ; elle ne se retrouvera jamais.

— C’est vrai, dit le Tartare, qui s’oublia jusqu’à s’arrêter devant Ko-Li-Tsin.

— Va donc ! insista le poète.

— C’est impossible.

— Pourquoi ?

— On me couperait la tête.

— Personne ne s’apercevra de ton absence.

— Tu crois ? Les guerriers, du haut des murailles, verraient que personne ne garde la Porte du Sud. Il faudrait que quelqu’un me remplaçât.

— Eh bien ! donne-moi ta pique, je marcherai sur le pont en t’attendant ; mais fais vite. Le bonheur t’attend là-bas, et ici l’ennui te tient.

— Attends, il faut que je réfléchisse, dit le soldat ébranlé.

Il reprit sa promenade, mais revint en courant :

— Prends mon sabre, dit-il. Au prochain tour, je te donnerai ma pique.

Ko-Li-Tsin prit le sabre et ferma à demi les yeux pour cacher les pétillements de ses prunelles.

Le soldat parcourut le pont en trois enjambées.

— Tu ne bougeras pas avant mon retour ? dit-il en confiant sa pique au poète.

— Sois tranquille.

Il n’y eut pas d’interruption dans la promenade ; Ko-Li-Tsin commença d’arpenter le pont au moment même où la sentinelle s’éloignait rapidement.

À cent pas elle se retourna ; elle fit un signe de tête au poète, qui la guettait, puis disparut.

Alors Ko-Li-Tsin s’enfonça sous la voûte centrale du grand portail. Il était sûr de n’y rencontrer personne. Il posa la pique contre la muraille et mit le sabre à sa ceinture.

— Cela peut servir, dit-il.

Bientôt ses semelles claquèrent sur les dalles du Boulevard de la Force. Les eunuques qui le voyaient passer le prenaient pour l’un d’entre eux. Une émotion violente le tenait par la gorge. Son cœur battait d’orgueil et de joie.

— Quoi ! pensait-il, je suis dans cette mystérieuse cité, merveille incomparable, qui apparaît souvent dans les rêves des hommes ! Moi, poète obscur, je pénètre par mes propres forces dans l’enceinte où nul n’entre ; je lève mes regards sur les splendeurs sacrées ; je viole la demeure du Ciel ! Je suis sacrilège et glorieux !

Il s’arrêta pendant un instant ; il n’osait avancer davantage.

— Allons, dit-il, en se faisant violence, Yo-Men-Li est en péril. Elle va mourir peut-être. Il faut que je meure à sa place.

Le poète tira son éventail de sa manche et le déploya pour se donner une contenance tranquille. Il traversa lentement la grande cour des manœuvres, s’engagea dans les rues somptueuses, franchit le seuil d’un haut portail et poussa un cri d’admiration devant le palais de la Souveraine Concorde. Il ne put s’empêcher d’en faire le tour.

— C’est là, disait-il, que, depuis des siècles, les plus glorieux empereurs tiennent leurs conseils. L’illustre dynastie des Mings, issue d’un rebelle, a moins duré que cette tour insensible, qui a vu Hong-Vou, Yong-Lo, Kia-Tchin, Ouan-Li, Tien-Tsong, et qui ne s’écroule pas sur l’usurpateur tartare. Oh ! mille fois vaut mieux le laboureur Ta-Kiang, choisi par les Sages immortels, que l’étranger Kang-Shi de la dynastie des Tsings !

Ko-Li-Tsin s’aperçut que les soldats de la tour le regardaient avec défiance ; il entra sous la galerie qui suit les quatre faces de la cour, et s’engagea dans une rue.

— Cette rue me conduit-elle vers la résidence Impériale ? D’ailleurs, je sais que pour passer sous le Portail du Ciel Serein, il faut être muni d’une tablette de jade qui témoigne que l’on est mandarin de service pour la semaine courante. Je ne peux pas me procurer cette tablette. Vais-je donc perdre le fruit des prodiges déjà accomplis ?

Le poète passait devant de longues salles dont les portes étaient ouvertes. Il y voyait des serviteurs occupés à différents travaux. Il remarqua une femme seule qui disposait dans un coffre des plats d’argent et d’or.

— Si je parlais à cette femme ? elle m’indiquerait peut-être une porte de service. Je pourrais lui raconter une histoire bien compliquée et bien touchante ; elle ne manquerait pas d’être attendrie. Voyons, ajouta-t-il, si je saurai lire sur son visage quel est le côté de son caractère le moins fortifié. Bon ! elle n’est plus très jeune ; et cependant son visage est soigneusement fardé. Je vais lui dire que ses yeux ont rendu mon cœur malade ; c’est toujours d’amour qu’il faut parler aux femmes qui ne sont plus capables d’en inspirer.

Il entra. La femme poussa un cri plein de coquettes terreurs.

— Tais-toi ! dit Ko-Li-Tsin d’une voix tendre ; ne me fais pas payer de ma vie l’imprudence que j’ai commise pour te voir.

— Qui es-tu ? Comment es-tu entré ?

— Je ne sais ce que je suis depuis que je t’ai vue, car je n’ai plus d’âme ; autrefois j’étais un riche marchand de sabres. J’ai franchi le fossé, escaladé la muraille ; pour venir vers toi j’ai des ailes.

— Yu-Tchin, pourtant, ne te connaît pas, dit-elle en baissant les yeux.

— Non. Il y a cependant bien longtemps que je te poursuis, ingrate Yu-Tchin ! Chaque jour j’allais cueillir pour toi des pivoines rouges et blanches ; mais elles se fanaient sans que je pusse te rencontrer. Aujourd’hui je t’en apportais, mais elles sont tombées dans le fossé.

— Vraiment ? dit-elle en penchant la tête, et souriante.

Ko-Li-Tsin se rapprocha et lui prit la main, non sans tendresse.

— Ah ! grands Pou-Sahs ! s’écria Yu-Tchin, entends-tu ces pas ? Je suis perdue ! Surprise par les eunuques, avec un homme, dans le palais ! je périrai dans les supplices !

Elle se mit à courir avec effarement d’un bout à l’autre de la salle.

— Voyons, folle ! dit le poète, cache-moi quelque part.

— Oui ! oui ! dit la pauvre femme, en lui désignant le grand coffre d’ébène ; fourre-toi là dedans et ne bouge pas.

Ko-Li-Tsin se blottit dans le coffre, qui se referma sur lui. Il se trouva soudain dans le silence et dans l’obscurité.

— Me voici dans une position incommode et mélancolique, pensa t-il. Quels sont donc ces angles aigus qui me déchirent les jarrets ? Ah ! je me souviens ; je suis couché sur des pièces d’argenterie. Allons ! je crois le moment venu de composer mon poème philosophique.

Et il commença de méditer ; mais sa rêverie fut bientôt interrompue : il sentit qu’on enlevait sa cachette.

— Bien ! où m’emporte-t-on ? pensa-t-il.

Après une suite de balancements assez uniformes, des cahots réitérés et brusques firent comprendre au poète qu’il gravissait un escalier ; parfois il lui semblait qu’on reprenait un chemin uni, mais bientôt on montait encore.

— Ils m’élèvent aux pays d’en haut ! pensa-t-il.

Enfin Ko-Li-Tsin rebondit dans la boîte pleine de pointes aiguës. On venait de la poser à terre. Aucun mouvement ne suivit ce dernier choc. Il n’entendait plus rien. Mais il étouffait. Avec son front, sans trop d’efforts, lentement, il tâcha de soulever le couvercle de sa prison. Il obtint une petite fissure, et pour la maintenir y introduisit le manche d’un pinceau qu’il tira de sa ceinture. L’entre-bâillement laissait pénétrer un peu d’air, et, en y appliquant son œil, il pourrait peut-être voir autour de lui.

— Je tuerai le premier qui ouvrira le coffre, dit-il en posant la main sur la poignée de son sabre.

Puis il regarda où il était. Il vit une vaste salle aux murs revêtus de bois de fer découpé, au plafond pesant de dragons en relief dorés sur un fond vert émeraude, puis, dans un angle, une table aux pieds de jade vert, recouverte d’une nappe de satin jaune brodée de fleurs multicolores, et enfin, auprès d’elle, un lourd trône de bronze qui avait la forme d’un dragon cabré. La table était surchargée de porcelaines rares et de bols d’or fin ; quatre monstres d’ébène à la queue épanouie, au corps couvert de pustules de nacre, dressaient à chacun de ses angles leurs larges mufles béants, destinés à recevoir des lampes d’argent.

— Je suis dans la Salle du Repas Impérial ! s’écria intérieurement Ko-Li-Tsin. Je ne peux manquer de voir tout ce qui se passera.

Il se disposa du mieux qu’il put dans sa boite et se reprit à songer à son poème philosophique.

Tout à coup des flûtes, des pi-pas, des tam-tams éclatèrent avec joie ; le tambour bourdonna, le gong vibra violemment, et des mandarins inférieurs, appuyés aux chambranles des portes, soulevèrent les lourdes draperies de brocart d’or.

Le Fils du Ciel, une main sur l’épaule d’un eunuque, s’avançait au milieu d’un brillant cortège de mandarins glorieux ; il parlait des affaires de l’empire d’une voix grave et haute. Il s’assit lentement sur son trône de bronze.

Les mandarins s’agenouillèrent et trois fois frappèrent la terre du front.

Puis on couvrit la table des mets que la loi prescrit et que la saison comporte ; car il est interdit au souverain de la Chine de manger des plantes potagères hâtives ni des fruits mûris en serre chaude.

Enfin Ko-Li-Tsin, attentif, vit entrer le Chef des Dix Mille Eunuques, suivi de Yo-Men-Li pâle, tremblante et affaissée sous le poids d’un grand Poisson Jaune.

Le chef s’avança vers l’empereur et s’agenouilla près de lui.

— Maître de la terre, dit-il, Souveraine Splendeur, Fils bien-aimé du Ciel, superbe Kang-Shi au glorieux règne ! permets à ton vil esclave de t’offrir ce poisson, que tu daignes préférer, bien qu’il soit indigne de ta divine personne.

Il prit le plat d’or des mains de Yo-Men-Li et l’éleva vers l’empereur. Alors la jeune fille, les joues empourprées, les yeux brillants de fièvre, tira du poisson un large sabre qu’on y avait enfoui comme dans un fourreau d’or, et, d’un mouvement rapide, en dirigea la pointe, qui jeta un éclair, vers la poitrine du souverain.

Kang-Shi, qui n’avait pas encore tourné la tête, tressaillit à la piqûre du fer, un rubis limpide vint se mêler aux pierreries de sa robe. Il se leva brusquement, et le lourd trône de bronze se renversa avec un retentissement terrible.

Yo-Men-Li, évanouie, roula sous la table, dans les grands plis de la nappe. Les mandarins précipitèrent leurs fronts vers le parquet, et les serviteurs, épouvantés, s’enfuirent en poussant de grands cris, tandis que le Chef des Eunuques, faisant mille contorsions de douleur, voulait palper la poitrine de son maître ; mais Kang-Shi le repoussa violemment.

Il regarda avec mépris Koang-Tchou courbé et frissonnant d’épouvante.

— Traître ! s’écria-t-il, tu oses t’attaquer au Ciel même, toi que le Ciel a élevé jusqu’à lui ! Pendant qu’il répandait vers toi les rayons éblouissants de sa splendeur, tu méditais un crime odieux ! Mais le Ciel est invincible, et il va faire tomber sur ta tête ses tonnerres et t’écraser.

— Grâce ! divin seigneur, soupira le mandarin.

— Peux-tu tenir à une vie si misérable et si infâme ? dit l’empereur, les lèvres crispées de dégoût. Avant de te la prendre je te ferai subir de nombreuses tortures, afin que tu confesses les profondeurs de ton crime ; ensuite tu mourras de la Mort Lente.

Les mandarins se relevèrent, dénouèrent rapidement la ceinture, faite de cordonnet blanc et nommée Pei-taï, qu’ils doivent porter enroulée à leur taille quand ils sont de service au palais, et, saisissant le condamné, le ligotèrent solidement au moyen de ces ceintures.

— Mais, ajouta le Fils du Ciel, un autre a porté le coup. Ce lâche avait un complice, qu’est-il devenu ?

— Qu’on le cherche ! hurlèrent les assistants, qu’on l’amène, qu’on le mette en pièces ! Où est-il ? Quel est le monstre odieux qui a osé frapper le Souverain du Ciel ?

Et ce cri retentit dans tout le palais.

Alors Ko-Li-Tsin apparut au milieu de la salle ; il secoua sa tête spirituelle et fière, et jetant son sabre sur le parquet :

— C’est moi, dit-il.

CHAPITRE IX


LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L’ACIER FOUETTE


L’homme qui a lu les sentences des poètes et a reçu les enseignements des philosophes résiste avec courage aux plus dures épreuves ;

Car il sait qu’il faut frotter le diamant pour le polir,

Et que le Sage doit se plier aux circonstances, comme l’eau prend la forme du vase qui l’étreint.


Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent, s’enroulent, s’enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des couloirs sans issue, où l’atmosphère, prisonnière depuis des siècles, pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n’a vu ce sinistre labyrinthe, et le pâle condamné qu’y poussent des bras cruels, après avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains les murs humides, il jette un cri de désespoir ; mais son cri s’enfuit devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant, lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d’un monstre gigantesque ; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse choir, le cœur brisé, et meurt dans l’ombre intense, pleuré par la sueur froide des murailles.

Sous le palais même s’étendent des cachots affreux. Dans plusieurs tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour le corps d’un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s’appuie aux murs, mille blessures torturent ses membres ; alors lui-même, affolé et furieux, se jette sur la mort. D’autres cachots, à la place du sol, montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plate-forme de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place. Le condamné ne peut ni s’asseoir, ni se coucher, ni même changer de posture. Il est rare qu’après deux jours le malheureux ne se soit pas précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces prisons sont solitaires. L’empereur Kang-Shi est glorieux et clément.

Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants : bien des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir ; bien des aveux ont été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre les murailles de ce lieu morne ; et beaucoup d’innocents y ont avoué des crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.

C’est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d’instants après son arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu’un soldat tirait.

La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portées par les gardes, ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux voûtes et les murailles confuses où saillissent en caractères d’or les sentences des philosophes.

Au fond de la salle, sur une estrade, s’élève un fauteuil de laque, dont le dossier dessine une niche d’idole, et devant les marches de l’estrade sur un vaste écran de satin noir, apparaît, finement brodé, le mystérieux symbole du Tang. C’est un lion monstrueux qui veut dévorer le Soleil : les poils de sa queue retroussée retombent comme les branches d’un saule ; son corps est entièrement bleu ; sa face, hérissée de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, armée de dents : le Soleil est représenté sous la figure d’un jeune homme vêtu de blanc, dont le visage est rouge et qui a des yeux d’or.

Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s’asseoir sur le fauteuil de laque ; deux mandarins de second ordre se tinrent débout à côté de lui.

Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait le cou et lui enjoignirent de s’agenouiller. Mais il s’assit sur un bloc de marbre sellé au sol, qui était un tabouret de torture.

— Rebelle, dit le juge, quel est ton nom ?

— Un joli nom, dit le poète en s’inclinant avec politesse : Ko-Li-Tsin.

— Où es-tu né ?

— Ah ! j’étais fort jeune alors ! et, comme je n’ai jamais vu mes parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis rencontré j’avais huit ans ; c’était sur la place d’une belle cité, dans la province de Ho-Nan.

— Quels sont tes parents ?

— Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.

— Imprudent ! s’écria l’interrogateur, ne te moque pas de la justice !

— Qu’elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n’ai jamais vu mes parents, et elle me demande : quels sont tes parents !


Lorsqu’on a réuni les œufs dans une corbeille on ne saurait dire quelle poule a pondu cet, œuf-ci ou celui-là ;

Et quand les poulets, éclos dans le four de briques, se promènent dans la campagne, ils ne savent pas quels sont leurs parents.


— On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.

— C’est une largesse que je vous fais.

— D’ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis longtemps dans la Capitale du Nord ?

— Depuis deux jours.

— Et d’où viens-tu ?

— Des champs, où l’air est pur et le vent doux.

— Avec qui es-tu venu ?

— Avec l’empereur.

— Tais-toi, misérable ! cria le juge.

Ko-Li-Tsin continua :

— Pour quelques-uns, Kang-Shi est le Fils du Ciel ; pour moi, le Fils du Ciel, c’est un autre.

— Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps. Mais, parle, pourquoi t’es tu livré ? Plusieurs affirment que ce n’est pas toi qui as porté le coup criminel.

— Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j’ai frappé, si les troupes de cigognes n’arrivaient pas du septentrion.

— Tu as des complices : où sont-ils ?

Le poète se mit à balancer la tête en chantonnant.

— Ko-Li-Tsin ne le dira pas.

— Avoue, ou la torture saura t’arracher ton secret.

— Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts :


Lorsqu’on aura dépecé mon corps en cent morceaux et ouvert chacun de mes membres,

On ne découvrira pas dans quel lambeau de ma chair est caché le secret ;

Et quand je ne serai plus qu’une boue sanglante, les lâches oreilles penchées vers mes débris fumants n’entendront aucun souffle traître.

Ainsi, juge vénérable, prépare tes instruments, remplace dans les sentences des Sages Compassion par Cruauté,

Et que tes rêves soient sereins.


— Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.

Deux bourreaux s’emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses vêtements ; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un pinceau et un rouleau de papier s’assit à quelques pas.

— Tu peux jeter tout cela, dit le poète.

Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de ses ongles une lame aiguë de bambou.

— Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi longs que ceux d’un prince. Vous allez les briser et les rendre semblables à ceux d’un homme vulgaire qui s’occupe de vils travaux. N’importe, faites.

Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de bambou, qui s’enfoncèrent cruellement dans les doigts du poète.

Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences des philosophes en or sur le mur noir.

Lorsque de chacun de ses doigts s’élança un jet de sang vermeil, les bourreaux s’écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les étendit vers le juge.

— On parle beaucoup d’une fontaine qui se trouve dans les jardins de Yuan-Ming-Yuan, dit-il. Elle est construite d’après un modèle étranger ; c’est un grand cerf qui s’effraie au milieu d’un large bassin d’albâtre ; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets d’eau limpide, et des chiens furieux l’entourent, crachant sur lui des hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu’une fontaine vivante, pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux ?

— Veux-tu parler ? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe blanche et pointue.

— Je suis très bavard de ma nature, dit Ko-LiTsin, et tout disposé à te soumettre les ingénieuses observations que j’ai faites sur la culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela ne manquera pas de t’intéresser.

— Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.

— Non ! dit Ko-Li-Tsin.

Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui ; l’un portait de la poix enflammée dans un bassin de cuivre, l’autre tenait un poignard aigu.

— Maudits cuisiniers, dit le poète, que préparez vous là ? C’est au moins le repas du mandarin des enfers ; car je ne vis jamais pareil aliment.

— Tu vas en goûter, dit le juge.

— Tant mieux ! lorsque j’aurai la bouche calciné et la langue réduite en cendres, tu n’espéreras plus me faire trahir mes amis.

— Tu n’en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu’il ne soit rien fait à ta langue.

Le malheureux poète sut bientôt de quoi il s’agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l’autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.

Un silence profond régnait parmi les gardes : ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.

— Pauvre Yo-Men-Li ! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.

— Veux-tu parler enfin ? cria le juge.

— Attends, dit le poète d’une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir, sans avoir composé un poème philosophique des plus importants ; car, lorsqu’elle l’aura lu, la jeune fille adorable que j’aime se croira veuve et ne se mariera pas ; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d’en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.

— Cette fois ma patience est lassée ! s’écria le juge en se levant.

Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.

— Ah ! ah ! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie ; cela augmente le mépris que j’avais pour toi. Ton maître Kang-Shi, lui-même, a quelque estime pour les poètes.

Quand les tortionnaires revinrent, chacun d’eux tenait à la main un martinet dont les longues lamelles d’acier flexible avaient été rougies au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s’approcha pour compter les coups. L’un des affreux instruments s’éleva, jetant des étincelles, puis retomba sur les reins du poète. Les lames brûlantes s’enfoncèrent si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants. Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis retomba dans l’horrible blessure. Cette fois le poète crut qu’il allait mourir, et il poussa un long cri.

— Grand empereur, venge-moi ! hurla-t-il, en s’affaissant, évanoui.

Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.

— Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements, poussez-le dans un coin, et introduisez l’eunuque Koang-Tchou.

On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans un coin obscur.

Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand dignitaire. Il avait une corde au cou ; un soldat le tirait violemment. Sa large face était d’une lividité terreuse ; ses yeux obliques et bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse ; sa bouche épaisse se crispait de dédain dans sa face glabre. Il portait encore la robe couleur d’or et le manteau de cérémonie. Il jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché de lambeaux de chair. Bien qu’il demeurât impassible en apparence, il sentait l’effroi faire pâlir son cœur.

— Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui se tord sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui ; tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de saphir. Arrachez-lui ses insignes d’honneur, ajouta-t-il.

Deux gardes s’approchèrent de Koang-Tchou et portèrent leurs mains sur l’agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les saisit à la gorge, chacun d’une main, si violemment que ces hommes, la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koang-Tchou les lâcha alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus, ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles avec un bruit atroce.

Les gardes, poussant un cri d’horreur, se précipitèrent vers leurs compagnons expirants, et s’agenouillèrent près d’eux. Le juge était devenu blême sur son trône de laque.

— Monstre, cria-t-il, sacrilège ! que le Ciel me pardonne d’avoir vu cela ! L’empereur est outragé, et le Dragon Sacré devient complice d’un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements ; il est impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce meurtrier infâme.

Tous se ruèrent vers Koang-Tchou, qui se débattit furieusement. La robe couleur d’or s’empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin. Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.

— Faites-lui subir la torture, et qu’il dénonce ses complices, dit le juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.

Koang-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques instants auparavant.

— Tu n’auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.

— Parle donc, lâche ! s’écria le magistrat.

— Voici, dit Koang-Tchou. Il s’est formé une société révolutionnaire dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs ; ils ont élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au Règne aimé du Ciel. Un laboureur ! ajouta le mandarin d’une voix ironique. Celui qui a frappé Kang-Shi ne porte pas son vrai costume ; c’est une femme, une concubine de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas ? Je l’ignore. Celui qui s’est fait prendre pour elle se dit le poète ; il est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pei-King et réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Koan-In. Vous savez tout.

Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire les paroles du traître.

— Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers ; et il enverra dans la Pagode de Koan-In un pa-tsong suivi de deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans un cachot l’homme qui n’a point parlé. Quant à Koang-Tchou, qu’il subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté miséricordieuse de l’empereur.

Koang-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin où l’on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n’était plus là.

CHAPITRE X


LES PIEDS DU PENDU


Son âme, chassée à grand’peine de son corps, s’exhale autour de lui en une atmosphère pestilentielle ;

Et lorsqu’il sera dans la terre, entre les pierres de sa tombe pousseront des herbes empoisonnées.


Les gardes poussèrent Koang-Tchou dans un lieu entièrement obscur. Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.

Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.

Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. À son centre se dressait une très haute échelle double, surmontée d’une planchette assez longue pour qu’un homme s’y pût coucher. Du plafond pendait un anneau noir.

Le bourreau demanda à Koang-Tchou s’il comptait faire quelque résistance.

— Non, dit le mandarin.

— N’importe ! dit l’autre. Et à l’improviste il lança circulairement une corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koang-Tchou ; il avait retenu une extrémité de la corde, il saisit l’autre au passage, tira et noua : le mandarin était bien garrotté.

— Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en attendant.

— Je ne puis monter, ayant les bras liés.

— C’est juste.

D’une seule main il empoigna Koang-Tchou, monta vingt degrés de l’échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil, visa de l’autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui passa dans l’anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud coulant, le mit au cou du patient, descendit de l’échelle, la retira vivement, et dit : Tu es pendu !

Puis il s’assit à terre, leva les yeux et reprit :

— Tu sais que ton complice s’est envolé ? Oui, oui. Pour ma part, je crois que c’est une rou-li malicieuse. La corde te gène ? tu t’y habitueras. Si tu avais fais comme lui, tu ne serais pas ballotté entre le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas te servir d’ailes. À propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera singulièrement tout à l’heure. Ne te remues pas tant ; tu forces le lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable ; si l’on apprenait que je t’ai donné un conseil je perdrais ma place. Tiens, tu es déjà bien rouge ! D’ordinaire, tu dois avoir l’haleine courte. Attends, n’étouffe pas ; voici ton lit.

Le bourreau replaça l’échelle sous le mandarin, monta, desserra le nœud et dit : — Repose-toi, honnête Koang-Tchou. Si tu as un liang dans ta poche, je t’apporterai une tasse d’eau. Tu ne veux pas boire ? Je comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu’un lacet de soie change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme toi. Mais, dit le bourreau, tu t’es assez reposé, je crois.

Il descendit de l’échelle et la retira en disant :

— Te voilà encore pendu.

Puis, s’étant assis à terre, il continua :

— Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus désagréable qu’une autre. Je ne veux parler que des morts violentes, n’étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien ! je suis persuadé que la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t’échappes de mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de ne pas t’y faire condamner. Les Sages l’évitent ; ils préfèrent la simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais dû te borner aux méfaits qui s’expient par la décollation. Allons, tu deviens jaune maintenant ? Je n’ai jamais vu d’homme aussi sensible à la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en montant l’escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.

Il replaça l’échelle, monta et desserra le nœud.

— Écoute, vénérable Koang-Tchou. J’ai une femme qui a été mère plusieurs fois. Je comprends qu’on chérisse ses enfants, les garçons bien entendu ; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en filles est celui qui n’a que des garçons. Eh bien ! donne-moi quelques liangs, et j’irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas ? Tu as le foie bien dur. Quoi ! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour se dire avec mélancolie : « Notre père pensait à nous le jour où il a été pendu ? » Tu as tort. C’est peut-être que tu n’as pas d’enfants, chef des dix mille. Ah ! ah ! tu respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents ?

Le bourreau descendit vivement et renversa l’échelle, en disant :

— Descends au pays d’en bas, impérial Koang-Tchou !

Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s’il n’oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu, qui s’agitait ; mais il rencontra l’échelle renversée, et, pour ne pas faire un petit détour, mit le pied dessus.

Alors il dut se passer quelque chose d’assez inattendu, car deux heures plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles, aux langues longues, osciller l’un sous l’autre dans la nuit, le premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.

CHAPITRE XI


LES AILES DU DRAGON


Sans doute un grand renversement a eu lieu, car ceux qui priaient combattent et les Sages se sont armés de glaives.

« Oh ! oh ! disent les Pou-Sahs des nuages, depuis quand les terrasses des pagodes sont-elles des champs de bataille ?

« Et quels sont ces hommes qui renversent les statues d’or des Dieux vénérés ? »


Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité, avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs. Il entendit un vague murmure de paroles ; c’était la voix du traître mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se soulever. À travers la haie des soldats il vit Koang-Tchou qui parlait d’un air fier.

— Le misérable ! le lâche ! et je n’ai pas la force de me traîner jusqu’à lui pour l’étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge. Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l’empereur. Que faire ? Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas ! je suis prisonnier et mourant.

Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête et, dans la pénombre, aperçut une femme qu’il lui sembla avoir entrevue déjà.

— Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle ; tu as souffert plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je veux te sauver. Traîne-toi jusqu’à cette porte pendant que les gardes contemplent la méditation du juge et suis-moi.

— Ah ! se dit Ko-Li-Tsin, c’est la femme qui m’a fait entrer dans le coffre.

Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement douloureuses.

— Se pourrait-il qu’elle me sauvât ? pensait-il.

Le poète s’était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le soutenait en tremblant.

— Encore un effort ! disait-elle ; les soldats ne regardent pas, tu vas être sauvé. Viens, pauvre meurtri ! viens, je baiserai tes blessures !

Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se lever ; il ressentait d’atroces douleurs ; des sanglots lui montaient à la gorge ; mais on avait omis de lui rompre les jambes : il se tint debout.

— Courage, cher malheureux ! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite l’extrémité de ce couloir : on ne te cherchera pas d’abord sous cette voûte, car on croit qu’elle n’a pas d’issue. La porte de la prison où elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à mourir de faim.

Ko-Li-Tsin s’appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité ; elle avait même prudemment poussé un verrou.

— Mais comment sortirons-nous, s’il n’y a pas d’issue ? demanda Ko-Li-Tsin à voix basse.

— Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais, dit-elle ; c’est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous cette fenêtre.

— Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs douloureux de mes mains mutilées ?

— La fenêtre est basse, tu n’auras qu’à te laisser glisser. Je passerai d’abord, et puis je te soutiendrai ; car je veux te sauver. Quand nous serons hors d’ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous marierons, et nous serons heureux loin des palais.

— Oui, oui, bonne créature.

Ils arrivèrent devant la fenêtre. C’était en effet une ouverture carrée, percée très bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement dans l’obscurité.

— Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras afin que tu tombes doucement dans le bateau.

Elle se courba pour passer par l’ouverture, puis sauta sans hésiter.

Ko-Li-Tsin, à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé, parvint à s’asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.

— Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.

Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.

— Oh ! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de mes reins.

— Comment faire ? dit-elle avec désespoir.

— Attends.

Le poète, s’aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre, puis il s’efforça de descendre. La manœuvre d’abord fut aisée ; mais lorsqu’il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita ; une sorte de vertige le prenait ; il sentait qu’il lui faudrait se cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de saisir, et qu’il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper malgré lui.

— Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai.

Ko-Li-Tsin ferma les yeux. Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa tomber, étourdi, effaré.

Au moment où son poids l’entraînait dans le lac, elle le saisit, et il se trouva assis sur la petite banquette d’un bateau qui faisait mille soubresauts, comme s’il eût été sur les vagues orageuses de la mer.

Yu-Tchin prit la godille et se hâta d’éloigner l’embarcation.

— Tu es sauvé ! dit-elle en sanglotant de joie. Koan-In m’a protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde était en émoi sur les terrasses et dans les galeries ; j’appris qu’on avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté n’était pas celui qui avait porté le coup sacrilège ; je m’informai de son visage et de son costume ; je reconnus qu’il s’agissait de toi, et j’appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je me glissai dans cette salle. Là j’ai souffert autant que toi, pauvre innocent ! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander grâce ; mais on ne m’aurait pas écoutée. J’aurais été emprisonnée peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je vis qu’on te jetait dans l’angle de la salle, à quelques pas de la porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et, toute tremblante, je courus détacher un bateau ; je ramai vigoureusement vers cette ouverture que je connaissais ; je te rejoignis ; et tu sais le reste.

— Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge ?

— Il est plus aisé d’en sortir que d’y entrer, dit-elle.

Le bateau toucha le bord du lac à un point très éloigné du palais, et les fugitifs descendirent sur l’herbe épaisse, étoilée de fleurs. Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant Ko-Li-Tsin ; ensuite elle lui fit traverser des cours qu’il ne connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l’Ouest, qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui saute le fossé qu’un murmure confus leur arriva de l’Enceinte Sacrée.

— Entends-tu ? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre ; la cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons ! fuyons vite !

— Si je pouvais courir ! dit le poète. D’ordinaire je vais plus vite qu’un cheval furieux.

Par un hasard favorable, un char de louage traîné par une mule passait à trente pas devant eux.

— Par ici ! par ici ! cria Yu-Tchin. On a besoin de toi.

Le cocher tourna la tête.

— La journée est finie, dit-il.

— Tu auras un liang d’or, répliqua Ko-Li-Tsin.

Le char s’approcha rapidement.

— Conduis-moi vite à la pagode de Koan-In, dit Ko-Li-Tsin en se hissant sous le dôme couvert d’une étoffe de coton bleu.

— Alla-ta ! cria le cocher.

Et la mule se mit en route.

— Pourquoi vas-tu à la pagode ? demanda Yu-Tchin, qui s’était assise sur les brancards. Viens chez ma sœur qui est mariée ; nous te soignerons toutes deux.

— Il faut avant tout remercier le ciel, dit le poète.

— La pagode est fermée à cette heure.

— Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais lorsque j’aurai adressé quelques paroles à Koan-In, qui t’a protégée, j’irai où tu voudras.

— Oh ! oui, dit-elle ; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu es riche ? Je ne suis pas pauvre ; nous achèterons une maison loin de la ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours ; jamais nous ne resterons l’un sans l’autre ; nous serons semblables aux tendres sarcelles.

— Oui ! oui ! dit Ko-Li-Tsin en souriant.


L’oiseau youen et l’oiseau youan seront jaloux de notre union.

Les Sages immortels se pencheront du haut des nuages pour nous voir,

Et la postérité nous offrira comme exemple aux époux.


— Hu !… fit le cocher.

Et la mule s’arrêta.

— Prends un liang d’or dans ma ceinture et jette le à cet homme, dit le poète en sortant péniblement du char. Maintenant soulève le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois coups, puis deux, puis un seul coup.

Yu-Tchin obéit. La porte s’ouvrit aussitôt.

— En haut les Mings ! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la porte.

— En bas les Tsings ! répondit celui-ci. Entrez. Ko-Li-Tsin, suivi de Ya-Tchin, entra et dit rapidement :

— Ferme les portes. Donne l’alarme. Qu’on emplisse d’eau les fossés ; les Tigres de guerre nous suivent.

Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode, les bras levés.

La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait lentement dans l’allée de marbre.

Bientôt sur l’escalier d’albâtre de la pagode parurent des bonzes portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de Ko-Li-Tsin.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il.

— Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n’est point entré dans la poitrine. L’enfant avait la main faible. Je me suis fait prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant la torture.

— On t’a torturé ? dit le bonze. Tu n’as rien avoué ?

— Rien, dit Ko-Li-Tsin ; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont venir s’emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le Dragon a les nuées pour ailes, qu’il s’en serve.

— Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative ; il y a des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.

— Oh ! qu’as-tu, malheureux ? dit le Grand Bonze. On t’a meurtri à ce point ? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.

— Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poète ; allons d’abord vers l’empereur.

— Quelle est cette femme ? dit le bonze.

— Celle qui m’a sauvé et nous a sauvés tous.

— Qu’elle soit la bienvenue !

Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poète, gravit l’escalier d’albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon qu’habitait l’empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée de quelques lanternes obscures.

— Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l’eut à voix basse prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un moment.

Ko-Li-Tsin s’avança.

— Permets-lui de ne pas s’agenouiller, dit le Bonze ; il s’est fait presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.

— Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l’empereur ; je te récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars, je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et, grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi, reste à Pei-King, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les hommes robustes. Je te nomme général de l’armée que tu auras conquise. Aujourd’hui nous avons fait une faute. Si le sabre n’a pas atteint le cœur de l’ennemi, c’est que le sabre avait été confié à une main faible et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves travaux. J’ai parlé.

— Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c’est que je serai mort ou prisonnier.

Les trompes guerrières se firent entendre dans le lointain.

— Voici les Tigres de guerre ! s’écria le poète ; il n’est plus temps de fuir ; nous sommes perdus.

Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.

— Ne dis jamais devant moi qu’il n’est plus temps.

— J’ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est invincible.

— Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze ; hâte-toi, Ta-Kiang ! je te suivrai ; car à ma voix les couvents et les pagodes se lèveront. Les soldats viennent du côté de l’Est, ajouta le prêtre ; fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, défends la pagode, occupe les soldats afin qu’ils ne nous poursuivent pas.

— Oui, dit le poète.

— À présent, au revoir ! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys Bleu.

L’empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d’un étroit escalier, montèrent à cheval et s’éloignèrent au galop, suivis d’une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.

— Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de l’étendard des Mings ! dit Ko-Li-Tsin.

Cependant les trompes qui s’étaient tues un instant, éclatèrent soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers et nombreux.

— Allons ! dit le poète à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse donner des ordres et préparer la défense.

— Mais, dit Yu-Tchin, tu n’es donc pas un marchand de sabres ?

— Non.

— Ah ! dit Yu-Tchin. Qu’es-tu donc ?

— Poète et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.

— Ah ! dit Yu-Tchin.

Puis, elle ajouta :

— Veux-tu me permettre de panser tes plaies ?

— Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.

Yu-Tchin se mit à pleurer.

— C’était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux encore t’exposer à mourir !

— Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.

— S’il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu’il emploiera des siècles à se guérir et ne m’épousera jamais !

— Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.

Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.

— Frappe ce gong de toute ta force, dit le poète.

Yu-Tchin obéit : les bonzes accoururent.

— Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres ?

— Les fosses sont pleins d’eau, répondirent les prêtres ; les portes de fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d’une hache et d’un sabre.

— Combien d’hommes êtes-vous ?

— Nous étions trente ; dix d’entre nous sont partis avec l’empereur.

— La victoire est impossible ; mais que la résistance soit longue. Toi, Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l’empereur. Quand tu le jugeras hors d’atteinte, tu viendras me prévenir.

Yu-Tchin, résignée, s’éloigna.

— Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin, pâle et s’appuyant au mur ; allez donc enlacer aux troncs des cèdres de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s’y embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles d’araignées.

Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.

— Bien ! ils attaqueront d’abord la porte de l’Est. À votre besogne ! qu’un seul reste près de moi pour m’empêcher de tomber, et hâtez-vous pendant que je parlementerai avec les soldats.

Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu’un second coup de marteau ébranla.

— Qui frappe ici après les heures prescrites ? Qui vient troubler d’un bruit sacrilège le repos glorieux de Koan-In, Mère de la Miséricorde ?

— Ouvrez ! cria le pa-tsong, c’est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.

— Le Dragon est-il blessé ? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel ? En ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les bonzes pieux, et ils se mettront en prières.

— Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.

— Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Koan-In ; tu ne les trouverais pas.

— Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode, pourquoi hésites-tu à ouvrir ?

— Parce qu’un prêtre doit du respect à la Mère de la Sagesse.

— Ta-Kiang, le rebelle, est ici ! cria le pa-tsong ; livre-le et je te laisserai la vie, bien que j’aie ordre de vous exterminer tous.

— Tu offenses les Pou-Sahs ; je ne veux pas m’associer à ton crime, dit Ko-Li-Tsin en se retirant.

Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur les dalles.

— Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.

— Cerne, cerne, il n’est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.

Il revint sur la première terrasse ; les bonzes se réunirent autour de lui.

— Que faut-il faire, maître ?

— Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est impossible de défendre la première. L’escalier d’albâtre est si large que nous tous, sur une même ligne, n’en fermerions pas l’entrée. Celui qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et étroit ; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant quelques instants.

Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.

Les soldats avaient franchi le fossé ; mais ils s’embarrassèrent dans les cordes tendues entre les cèdres, et l’on entendait monter de toutes parts leur cri rauque et bestial.

— Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris de distance en distance.

Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d’eux.

Les assaillants s’étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie qui avaient entravé leur marche ; ils s’avançaient avec précaution, craignant quelque nouvelle embûche.

Un bonze, plus âgé que les autres, s’approcha de Ko-Li-Tsin.

— Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici ; il faut que je t’apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses qu’il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc : dans le socle de la statue de Koan-In une porte s’ouvre sur l’escalier d’un souterrain…

Une flèche siffla à l’oreille de Ko-Li-Tsin. Le prêtre, frappé à la tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d’or.

Le poète se baissa, prit les clefs et les cacha dans sa ceinture.

Les Tigres de guerre et les archers avaient gravi l’escalier d’albâtre et hurlaient au pied de la pagode. Une nuée de flèches s’envola des arcs bien tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse de pierres et de marbre, dont la blancheur s’ensanglantait dans les épaules brisées et dans des crânes rompus.

— Bien ! dit Ko-Li-Tsin ; ils détériorent nos murailles, mais nous cassons leurs têtes.

Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.

— Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu’ils soient revenus de leur frayeur ! cria Ko-Li-Tsin.

Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.

Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.

— Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.

Une flèche vint le piquer à l’épaule.

— Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la flèche, qu’il cracha aux soldats.

— Femelle d’âne ! cria le pa-tsong à celui qui avait lancé la flèche ; ne tire pas sur celui-là ; nous avons ordre de le prendre vivant. Le bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons les murs.

Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode ; des coups de hache ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se couvrirent de corps agiles qui, s’accrochant aux saillies des colonnes, montaient rapidement.

Ko-Li-Tsin était anxieux.

— Nous n’avons plus rien à leur jeter, disait-il.

Il regarda autour de lui : il ne vit que les colossales statues dorées des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de turquoises.

Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration haletante des soldats qui approchaient. Le poète regarda les Dieux tranquilles : il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s’élança vers l’un d’eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des mains et des genoux. Le Dieu s’inclina vers l’ennemi, lui montrant sa large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal, s’abattit pesamment, et les corps qu’il rencontra furent aplatis sur les dalles de marbre.

— Ah ! ah ! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide ! Suivez mon exemple. Vous n’avez plus de pierres ? jetez des Dieux aux soldats de l’empereur.

Les bonzes s’arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte partie de l’édifice descendit une masse énorme et brillante.

Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux d’or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne s’élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.

Cependant, après quelques instants d’effroi, les Tigres de guerre et les archers reprirent courage, recommencèrent l’ascension, et bientôt des mains s’accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières furent abattues à coups de hache ; mais un soldat mit le pied sur la plate-forme. Un bonze, s’élançant vers lui, l’enlaça ; ils luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse ; puis, s’entraînant mutuellement, roulèrent ensemble sur les épées aiguës des Tigres de guerre. D’autres soldats succédèrent au premier et, Ko-Li-Tsin, appuyé à la muraille, se disait : « Je suis à bout. » Ses blessures, aggravées par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s’en aller avec son sang ; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin, dit à son oreille : « Tes amis sont sauvés. »

— Ah ! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.

Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les soupirs des bonzes égorgés. Puis il s’évanouit entre les bras des soldats qui le chargeaient de chaînes.

CHAPITRE XII


L’HÉRITIER DU CIEL


La lune monte vers le cœur du ciel nocturne et s’y repose amoureusement.

Sur le lac lentement remué, la brise du soir passe, passe, repasse en baisant l’eau heureuse.

Oh ! quel accord serein résulte de l’union des choses qui sont faites pour s’unir !

Mais les choses qui sont faites pour s’unir s’unissent rarement.


La nuit emplissait la Salle du Repas lorsque Yo-Men-Li, cachée dans les longs plis de la nappe de satin, se réveilla de son évanouissement.

— Où suis-je ? dit-elle en regardant avec effroi l’obscurité. Dans un affreux cachot, sans doute.

Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles d’albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.

— Que s’est-il passé ? dit-elle. L’empereur était sur son trône de bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l’ai frappé d’un sabre aigu. J’avais du sang dans les yeux ; j’avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel s’est levé avec un effroyable fracas d’orage ; j’ai pensé que le tonnerre venait défendre l’empereur. Mais ensuite je ne me souviens pas. Pourquoi ne m’a-t-on pas enchaînée ? Pourquoi ne m’a-t-on pas tuée ? Ah ! s’écria-t-elle en se levant brusquement, j’ai entendu le mandarin demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que j’avertisse Ta-Kiang. Il faut qu’il fuie.

Elle fît quelques pas, les bras étendus.

— Hélas ! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu ?

Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis demeura immobile ; les rapides battements de son sang faisaient à ses oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu’avait-elle donc vu ? Sur le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d’épouvante.

— Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J’ai peur, je n’ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour sa vie inutile, et j’oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats se dirigent vers sa retraite ; ils vont l’arrêter, le tuer. Oh ! quand je devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.

Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains ; elle faillit s’évanouir en sentant des écailles humides et froides ; cependant elle ne retira pas ses doigts.

— Si c’est un monstre venu de l’empire des Yé-Kiuns, qu’il me dévore tout de suite, pensa-t-elle.

Mais soudain elle s’écria :

— C’est le poisson coupable, le complice de mon crime !

Et elle se recula vivement ; mais le plat d’or que son pied heurta rebondit sur les dalles et un bruit métallique éclata dans l’obscurité.

Yo-Men-Li s’enfuit, égarée.

— Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les terreurs y habitent.

Elle atteignit la muraille et chercha frénétiquement une issue ; un lourd rideau s’écarta sous sa main ; palpitante, elle se précipita hors de la Salle du Repas.

Une clarté presque insensible emplissait la chambre où Yo-Men-Li venait d’entrer ; c’était une lumière vague, indécise, n’éclairant rien, mais blanchissant doucement l’obscurité ; on eût dit de la neige sous une nuit noire : la lune s’était levée et caressait faiblement les fenêtres où s’enchâssaient entre des nervures d’or des coquillages nacrés aux pâles transparences.

Yo-Men-Li avança d’un pas ferme ; mais le claquement de ses semelles sur le sol lui fit peur.

— S’il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes endormis qui s’éveilleraient brusquement ! oh ! combien leur effroi serait moins violent que le mien !

Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frôlait le ventre rebondi d’un grand vase de porcelaine ou le rebord d’une balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s’éteignit ; elle foulait un épais tapis de fourrures : sans s’en apercevoir elle avait pénétré dans une autre salle. Elle s’arrêta, épouvantée : elle voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui la regardaient avec courroux ; on eût dit d’une troupe innombrable d’affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchés sur des buissons noirs.

Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.

— J’ai versé le sang du Ciel, murmura-t-elle ; j’ai vu sur la poitrine sacrée une larme rouge au milieu des pierreries ; voici les Pou-Sahs terribles qui demandent vengeance. Oh ! Ta-Kiang ! Ta-Kiang !

Pour calmer son cœur elle pensa au fier regard et au front superbe de celui qu’elle adorait.

Elle releva la tête ; les yeux dans les murailles brillaient toujours. Cependant elle vit un large espace complètement noir. Baissant les paupières et étendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement vers lui. C’était une porte. La jeune fille en écarta les draperies moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.

La lune éclatait, bleue et claire, de l’autre côté du rideau ; mais ce n’était pas une chambre qu’elle éclairait ; c’était un lac. Yo-Men-Li vit distinctement des roseaux et des bambous se refléter dans l’eau pure, des saules fins y tremper leurs chevelures, et des nénuphars entr’ouvrir leurs coupes blanches à sa surface. Plus loin elle vit un pont léger qui se courbait ; et, auprès des rives, des cormorans dormaient, un pied dans l’eau.

— Il me faudra donc revenir en arrière et traverser de nouveau ces salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec désespoir.

Elle tourna la tête et vit les yeux farouches qui brillaient comme des étoiles rouges.

— Oh ! non ; j’aime mieux mourir tout de suite.

Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et avança sa tête, qui se refléta dans l’eau.

— Ta-Kiang ! soupira-t-elle.

Et, prise de vertige, elle s’élança, faisant fléchir les roseaux et tomber de clairs diamants qui roulèrent sur le lac. Mais son pied rencontra une surface solide. Le lac n’était qu’un vaste miroir, fait d’acier lumineux.

— Quoi ! dit Yo-Men-Li, l’eau elle-même me repousse et la mort ne veut pas de moi !

Tout affolée par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les roseaux et les bambous de satin.

— Il faut pourtant que je sorte du palais ! s’écria-t-elle en s’arrêtant subitement ; il s’agit bien de mourir inutile et criminelle ! il faut sauver Ta-Kiang : ma vie n’est pas à moi.

Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d’albâtre découpé et monta quelques marches où se tordaient des branchages de corail aux fleurs de topaze.

— J’arriverai peut-être dans le jardin impérial, dit-elle.

Elle marcha sans hésitation. Mais, de l’autre côté du pont, elle se retrouva dans l’obscurité. Elle entendit un mugissement sourd, pareil au murmure d’une cascade lente ou aux vibrations lointaines d’un gong.

— Où suis-je ? Hélas ! dans le palais encore, et les soldats sont en marche sans doute, et je n’arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera perdu !

Elle se mit à pleurer silencieusement, puis une autre terreur l’envahit.

— Je suis peut-être dans la chambre du fils du Ciel ! Si j’allais le voir apparaître avec sa poitrine sanglante et son visage terrible ! Oh ! je mourrais d’épouvante. Je ne veux pas le voir, l’empereur courroucé.

Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas légers éveillaient un bruit lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une armée de guerriers aux cuirasses de bronze s’était levée derrière elle. Elle poussa un cri d’agonie et se mit à courir, éperdue au milieu du tumulte qui grossissait formidablement.

Soudain, en face d’elle, un rideau s’écarta, laissant passer un flot de clarté. Éblouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le rude sol, lorsqu’un bras rapide la saisit et l’emporta.

Quelques instants après, le front baigné d’eau parfumée, le corps enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d’elle.

Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu’éclairaient quatre lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu’à la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d’une épaisse couche de laque noir où mille réseaux d’or formaient des cadres irréguliers, et, dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d’azur traînaient de longues queues en fils d’argent, des grues aux pieds grêles poursuivaient des mouches d’émeraude, des oisillons aux ailes écarlates serraient dans leurs griffes d’or des branches transversales. Et des jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles était voilée d’un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond s’entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées. Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux en cuivre jaune ; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d’or pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies, d’immenses vases de porcelaine rendaient leurs flancs polis ; enfin, au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis, formant un angle brusque, s’étendrait horizontalement pour redescendre bientôt, et enfin remonter en deux degrés d’escalier dont le dernier, restant suspendu, se terminait par l’enroulement de l’autre bout de la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de larges pivoines, sur l’autre un plat chargé de fruits mûrs ; la tablette horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d’encre, les Quatre Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.

Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu’elle voyait. L’atmosphère doucement tiède de la chambre l’engourdissait. Elle était couchée sur un lit de repos partagé en deux par une petite table à thé ; près d’elle une grande cigogne d’argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.

— Es-tu bien ou mal, pauvre petite ? dit une voix à ses pieds. Tu étais si froide tout à l’heure que je t’ai crue morte pour toujours.

Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi non loin d’elle et qui lui souriait.

— Qui es-tu ? dit-elle, tremblante.

— Est-ce que je te fais peur ? dit le jeune homme d’une voix douce. Je suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Shi, et je n’ai pas le cœur cruel.

— Le fils de Kang-Shi ! s’écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses yeux.

— Tu ne veux pas me voir ? dit le prince en se dressant. Kang-Shi est un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de Kang-Shi ?

La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le prince Ling paraissait n’avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage à l’ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches d’automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d’or, et le Dragon Impérial brillait sur l’étoffe dans des rosaces et des lunes.

— Mais toi-même, qui es-tu, cher petit frère ? reprit le prince, qui regardait en souriant les vêtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi pourquoi tu es ainsi vêtue, et pourquoi tu étais à cette heure dans la Salle d’Airain, faisant un tapage si épouvantable ? Ne voulais-tu pas me tuer, comme on a voulu tuer aujourd’hui mon père bien-aimé ?

La jeune fille frissonna ; mais le prince lui riait si doucement qu’un peu rassurée, elle pensa : « Il faut cacher l’émoi de mon cœur et user d’artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais. »

— Laisse-moi, dit-elle, m’agenouiller devant toi et te rendre l’hommage qui t’est dû.

— Regarde-moi avec des yeux moins sombres : ainsi tu caresseras mon cœur plus agréablement que par un salut.

Yo-Men-Li s’était levée, écartant les fourrures qui l’enveloppaient.

— Je dois m’humilier devant l’Héritier du Ciel, dit-elle, devant le maître futur de l’Empire.

Le jeune homme s’assit sur le lit de repos, et, prenant les mains de Yo-Men-Li, il l’attira près de lui.

— Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix d’oiseau. Je serai plus honoré que si tu frappais le sol de ton front.

Yo-Men-li, frémissante, n’osait pas retirer ses mains.

— Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que si tu étais entrée ailleurs que chez moi on t’aurait emprisonnée et torturée, pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacré ? Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t’ait conduite vers moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu’un immortel.

La jeune fille essaya de se dégager.

— Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu’à genoux.

— Oh ! non, dit-il ; si tu te mettais à genoux devant moi j’aurais envie de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombée sur la terre. Dis ton nom, je l’écouterai avec recueillement.

Yo-Men-Li était émue et confuse ; jamais on ne lui avait parlé ainsi.

— Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de délices.

L’Héritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.

— Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J’ai voulu, curieuse et sacrilège, voir la Ville Mystérieuse. J’ai revêtu les habits de mon jeune frère ; je me suis introduite dans le Palais à la suite d’un cortège ; mais, juste châtiment de mon crime, je me suis égarée dans la nuit effrayante.

— Chère criminelle ! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal à ce joli cou, pareil au jade laiteux ; moi, pour le punir, je vais le charger d’une lourde chaîne.

Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie, et le plaça sur les épaules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois fois vers la poitrine de l’enfant. Elle était adorable au milieu de ces fourrures éparses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage inquiet et fier.

Le prince la regardait, stupéfait et ravi.

— Comme tu es belle ! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparaître, te changer en oiseau, t’envoler et me laisser seul, pour toujours désespéré. Écoute : mon père veut que je choisisse des épouses, car j’ai dix-sept ans. Chaque matin on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et les plus belles de l’Empire. Je les regarde avec indifférence. Mon cœur reste froid, et mon père bien-aimé me réprimande. Je n’ai jamais aimé aucune femme ; mais, ce soir, j’ai choisi mon épouse, et demain, à son réveil, mon père sera heureux.

— Non ! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis être ton épouse : je suis fiancée depuis longtemps.

— À qui ? à qui ? s’écria le jeune homme en pâlissant. Tu ne peux être fiancée ; tu ne l’es plus, puisque je t’aime ! Personne ne viendra te disputer à moi. Quel est celui qui t’aime ? continua-t-il en fronçant les sourcils, je le tuerai ; si tu ne veux pas dire son nom, j’exterminerai tous les jeunes hommes de l’Empire, et quand nous serons seuls, enfin tu seras libre !

— Je suis fiancée, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un soupir où il y avait des larmes.

Le prince se méprit sur le sens de cette parole.

— Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je t’ai parlé durement, à toi ! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu seras mon épouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai impératrice rayonnante, et je t’adorerai sans fin.

— Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n’as tu pas le cœur de ce jeune homme ?

Le prince avait les yeux humides et souriait.

— Tu ne souffres plus, au moins ? dit-il. Tu es si pâle ! Comme tu as eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j’avais su que tu étais dans le palais ! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir les merveilles de la Ville Rouge ? Viens, tu prendras tout ce que tu trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir ? Je mettrai mon bras sous ta tête, et je ne bougerai pas.

— Je veux partir, s’écria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand prince, tu es bon ; indique-moi la route ; fais-moi sortir d’ici !

— Oh ! non, dit le prince avec inquiétude ; tu ne partiras pas. Ta seule présence a bouleversé mon âme. Je suis transformé, comme un ciel noir où se lève la lune. Ne me replonge pas dans l’ombre ; je ne pourrai plus y vivre. Je veux rester éternellement lié à toi, comme la lumière au soleil.

— Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fiévreuse ; ma mère mourrait d’inquiétude en ne me voyant pas revenir ; mon père me tuerait à mon retour, et ma mémoire serait déshonorée !

— Non ; car demain des envoyés glorieux iront dire à tes parents que tu vas être l’épouse du prince Ling.

— Nous ne nous sommes pas rencontrés selon les rites, dit la jeune fille ; le Fils du Ciel ne consentira pas à notre mariage.

— Si, méchante enfant ! Mon père ne me laissera pas souffrir, car il m’aime. Mais toi, tu ne m’aimes pas, tu me détestes ; tes regards tombent sur moi froids et courroucés.

— Je t’aimerai si tu me laisses partir.

— M’aimer ? Tu ne m’as même pas appris ton cher nom.

— Mon nom est Yo-Men-Li.

— Yo-Men-Li ! — Beauté faite de Désir et de Mélancolie, — dit le prince en fermant les yeux.

— Montre-moi la route, dit la jeune fille.

— Oh ! mauvaise ! mauvaise ! Tu dis que tu m’aimeras ? dis-tu vrai ? Je ferai ta volonté pour que tes yeux deviennent doux en me regardant. Mais tu ne m’aimeras pas, tu t’enfuiras, tu te cacheras ; je ne te verrai plus et je mourrai de douleur.

Le prince posa son visage dans ses mains ; des larmes coulaient entre ses doigts.

— Non, dit Yo-Men-Li ; je reviendrai, je ferai ce que tu voudras, je t’aimerai, je serai ton esclave.

— Vraiment ? s’écria le prince, tu m’aimeras et tu reviendras vers moi ?

Il la saisit dans ses bras et l’étreignit contre sa poitrine à l’étouffer ; mais Yo-Men-Li se déroba vivement. Le prince s’appuya à la muraille, défaillant.

— Partons, dit la jeune fille.

— Jure-moi que tu reviendras ! soupira-t-il.

— Tu me reverras demain à la dixième heure ; je le jure sur les cercueils de mes ancêtres. D’abord, pensait-elle, il faut sauver Ta-Kiang.

— Attends, dit le prince, mets cette robe d’hermine sur tes épaules, car la nuit est froide ; puis je t’obéirai. Le cœur pâle de tristesse, je te conduirai où tu voudras.

Le prince fit entrer les petites mains de Yo-Men-Li dans les larges manches de la robe d’hermine, et boucla l’agrafe d’or sur la poitrine de l’enfant ; puis il alla dans une chambre voisine, qui était la Salle du Sommeil. Une ouverture ronde percée dans la muraille laissait apercevoir cette chambre, éclairée d’un jour bleuâtre. Le prince Ling reparut bientôt, suivi d’un eunuque vêtu de rouge.

— Ne crains rien, dit-il à Yo-Men-Li, cet homme est moins qu’un chien, car il est muet.

L’eunuque prit les lanternes au bec de la cigogne et ouvrit dans le mur de laque une petite porte invisible.

— Allons, dit Yo-Men-Li.

— Appuie-toi sur moi, dit doucement le prince, je t’en supplie.

Elle posa sa main sur l’épaule du jeune homme. L’eunuque éleva les lanternes et passa devant. Ils s’engagèrent dans une longue galerie contournée, qui déboucha dans un vestibule où se hérissaient des lions et des monstres sculptés.

— Demain, disait le prince, je donnerai une grande fête. Je conduirai vers mon père la belle Yo-Men-Li, et mon père lui sourira.

— Revoir Kang-Shi ! pensait Yo-Men-Li en tremblant.

Ils arrivèrent sur les terrasses, dont la lune changeait l’albâtre en neige. Ils descendirent un grand escalier, sous la clarté douce de la nuit. Le prince tournait la tête pour voir Yo-Men-Li, et appuyait sa joue à la petite main posée sur son épaule. Après avoir franchi la porte du Ciel Serein, ils traversèrent de longues rues, et arrivèrent au rempart. L’eunuque réveilla les soldats, la grande porte fut ouverte, le pont fut abaissé.

— À la dixième heure, demain, dit le prince, tu viendras et tu m’aimeras, n’est-ce pas, Yo-Men-Li ?

— Tu as mon serment, dit-elle.

Le prince l’attira dans ses bras, et, penchant son visage vers le front parfumé de la jeune fille, il le respira longuement comme une fleur précieuse.

— À présent je suis mort, dit-il, tu emportes ma vie. Va, l’eunuque t’éclairera jusqu’à ta maison. Où est-elle ?

— Dans l’Avenue de l’Est.

Le prince fit un signe. L’eunuque lui donna une des lanternes et se mit à marcher devant Yo-Men-Li.

— Je suis fou, disait le prince en les regardant s’éloigner : je laisse partir mon bonheur.

CHAPITRE XIII


ROSES, PERLES, FLEURS


Il avait naguère autant de rêves qu’il y a de fleurs de pêcher sur la colline orientale ;

Mais maintenant son front n’a plus qu’une pensée,

Comme une porcelaine blanche où trempe une pivoine.


Le prince Ling suivit Yo-Men-Li des yeux aussi longtemps qu’il put la voir. Lorsqu’elle eut disparu avec l’eunuque il rentra lentement, rêveur.

— J’étais un guerrier dans une plaine brûlante, écrasé sous le poids de son armure en corne noire ; mais soudain un serviteur inconnu m’enlève ma lourde cuirasse, un vent parfumé souffle de l’est, et je pense qu’à l’été lourd succède le tiède printemps.

Il remonta les escaliers des terrasses. Le regard levé vers la lune, il souriait et murmurait :

— Yo-Men-Li ! Yo-Men-Li !

Revenu dans sa chambre, où brûlaient les quatre lampes odorantes, il jeta les yeux sur le poème qu’il composait avant l’arrivée de la jeune fille.

— Ah ! ah ! Voilà ce que j’écrivais avant de l’avoir vue. Il n’y a pas une heure que je la connais, et pourtant je n’écrirai plus jamais rien de semblable ; je ne saurais même pas finir le vers commencé. Celui qui me verra désormais ne reconnaîtra pas le prince Ling ; comme le voyageur qui trouve au retour son champ inondé par le fleuve se dit : « Ce lac brillant sous le ciel peut-il bien être la plaine féconde où se dressaient autrefois les grands épis ? » ainsi mes amis s’étonneront devant moi.

Le prince froissa le papier où s’alignaient ses vers anciens.

— Aux Yé-Kiuns, esprits des ténèbres, l’étude, la morale et les sages maximes ! Grands philosophes que je vénérais, je vous quitte ; vous n’êtes plus mes conseillers ni mes maîtres ; mon cœur ne peut contenir désormais que la joie ou le désespoir.

Le prince trempa un pinceau dans l’encrier et écrivit sur une page blanche :


J’étais pareil à un pavillon inhabité au milieu d’un lac glacé par l’hiver.

Sous le ciel noir, lourd de pluie, dans les arbres grêles et dépouillé, les oiseaux, gonflant leurs plumes, dormaient tristement, croyant que c’était la nuit.

Mais soudain le grand soleil s’épanouit ; le toit d’or du pavillon s’éclaire et sur le lac fondu fleurissent les tulipes d’eau ;

Et les fenêtres s’ouvrent joyeusement, et une femme penche vers les fleurs son visage plus beau que la lune, pendant que les oiseaux en fête chantent pour elle avec tendresse.


Le prince Ling s’éloigna de la table et alla s’asseoir sur le banc d’honneur, regardant la place vide où était naguère Yo-Men-Li ; et il baisa les fourrures qui l’avaient enveloppée.

— Pourquoi l’ai-je laissée partir ? soupira-t-il.

Et pendant très longtemps il rêva, triste et heureux.

L’eunuque rentra dans l’appartement.

— Eh bien ! t’a-t-elle répété sa promesse ? Parle-moi d’elle. Où l’as-tu conduite ?

L’eunuque traça en l’air des caractères avec son éventail.

— Elle m’a dit : « À demain ! » écrivit-il. Je l’ai conduite à l’extrémité septentrionale de l’Avenue de l’Est.

— Et tu n’as pas vu dans quelle maison elle est entrée ?

— Non, glorieux maître ; elle m’a ordonné de m’éloigner sans retourner la tête.

— Tu crois qu’elle viendra ?

— Certes ! traça l’eunuque.

— Allons, dit le prince, viens me mettre au lit ; si le sommeil pouvait me prendre et me conduire à demain ! Il me semble que je vais mourir d’impatience.

Le prince se coucha, mais il ne put dormir. Appuyé sur un coude, les yeux ouverts, il vit pâlir la lune, la dernière étoile s’éteindre, et avant que l’aurore fût levée, il se leva.

Il courut au jardin, une petite jonque de laque au bras. Il voulait choisir pour sa bien-aimée les fleurs nouvellement écloses. Il prit des touffes de roses pourpres et les roses pâles qui ont l’arôme du thé ; il cueillit le koei-hoa, cette fleur d’amour dont le parfum trouble le cœur, la fleur de lune, le lys d’or et la pervenche humide ; il se penchait sur les lacs pour saisir les nélumbos et les nénuphars jaunes, il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre les camélias grimpants et les claires hydrangées qui faisaient pleuvoir sur lui leur rosée odorante.

Il disposa son bouquet dans la jonque et se dirigea vers les longues galeries où sont entassées les richesses des empereurs. Il parcourut lentement les salles, remuant du bout de ses grands ongles les diamants et les saphirs au fond des coupes d’or.

— Quelle est la pierre assez belle pour Yo-Men-Li ? Quelle est la gemme digne de son regard ? Où sont les perles qui valent son sourire ?

Il ôta sa calotte de satin et l’emplit jusqu’aux bords des pierres les plus rares.

— Lorsqu’elle sera assise près de moi je les verserai sur sa robe, et elle se divertira un instant de les voir, entre ses genoux, briller comme des fleurs de feu ; puis, se levant et secouant sa robe, elle rira peut-être du bruit joyeux qu’elles feront en roulant sur le sol.

Il continua à fureter, ouvrant les coffrets, renversant les tasses d’or mat.

— Je lui poserai moi-même cette aigrette de rubis sur le front ; je pourrai ainsi toucher un instant ses cheveux lisses. Et ce bracelet d’escarboucles ? peut-être aimera-t-elle son éclat de soleil et me donnera-t-elle, en échange du bijou, son bras de jade à baiser.

Il prit encore des colliers d’émeraudes, des agrafes de corail, des bagues de topaze, puis remonta vers le Palais, écoutant, le cœur gonflé de joie, la huitième heure du matin qui tintait sur le gong du Portail Serein.

En rentrant dans sa chambre, le prince s’arrêta devant un large miroir d’acier poli, semblable à la lune sur les roseaux ; il se vit, les joues empourprées par la fraîcheur du matin, les mains ensanglantées par les épines, les vêtements ruisselants de rosée, les bras enlacés de colliers flamboyants, les cheveux étoiles de fleurs et de lueurs, et les yeux pleins d’amour.

— Ah ! s’écria-t-il en souriant, m’aimerait-elle si elle me voyait ainsi, outragé par les ronces et chargé comme un paysan qui se rend au marché ?

Il versa tous les bijoux dans une grande corbeille de porcelaine et plaça sur la table de laque la jonque pleine de fleurs.

— Allons, reprit-il en frappant sur un petit gong d’argent, qu’on apporte les parfums les plus purs, les plus superbes costumes, et qu’on m’habille ! Si ma bien-aimée me surprenait ainsi, elle me prendrait pour un homme vil.

Des serviteurs entrèrent. Les uns portaient de larges coffres de laque fleuris d’or, d’où ruisselaient à demi déployées des étoffes resplendissantes ; les autres des plateaux d’or débordant de plumes multicolores, d’aigrettes, de calottes brodées, des boîtes précieuses renfermant les globules honorifiques, et des vases de jade où fumaient des parfums.

Le prince, impatient, plongea ses bras dans les coffres et retira les vêtements l’un après l’autre. Il dispersait à terre ceux qui ne lui plaisaient pas. Lorsqu’il eut préféré une robe qui lui sembla digne de plaire à Yo-Men-Li, il se livra aux serviteurs qui le lavèrent avec du lait odorant, l’inondèrent d’essence de thé, terminèrent sa longue natte par des brindilles de soie, puis le revêtirent du costume choisi. C’étaient une robe de damas, couleur de saphir, ramagée de broderies d’or et bordée d’une haute bande de satin dont les couleurs alternées formaient un triple arc-en-ciel ondoyant, un manteau court, aux larges manches, en satin jaune, qui portait sur la poitrine et sur les épaules le Dragon à Cinq Griffes, et une calotte de brocart jaune ornée d’un œil de chat. Couvert de ces splendeurs, il mit à son pouce une bague d’or au chaton formé d’un gros rubis conique et lisse, dont la douce caresse rafraîchit les paupières, puis, ayant fait appeler l’eunuque muet, il lui dit :

— Vas attendre ma bien-aimée à la porte de la Ville Rouge ; il est temps.

L’eunuque s’éloigna.

— Comme la fièvre palpite dans mes tempes, disait le prince, à demi couché sur le banc d’honneur ; comme l’attente oppresse mon cœur et fait trembler mes membres !

L’homme de bronze qui est assis au sommet du Portail Serein commença de frapper la dixième heure sur le gong.

Le prince devint pâle et se leva brusquement.

— Elle vient ! elle est à présent près des murailles ; dans un instant elle sera ici ; je vais mourir de joie. Il faut dix minutes pour venir des murailles à cette chambre. Oh ! longues minutes !

Elles s’écoulèrent. Le prince souriait.

— La voilà, disait-il.

Cinq minutes encore se passèrent.

— Elle marche lentement ; elle se repose de moment en moment, pendant qu’elle monte les degrés des terrasses.

Il écarta le store bleu de sa fenêtre et regarda.

L’eunuque revenait seul.

— Misérable ! cria le prince, que fais-tu là ?

— Elle ne vient pas, traça l’eunuque.

— Je te ferai mettre à la cangue ! elle est à la Porte du Sud, elle t’attend, chien, pendant que tu te promènes !

L’eunuque tourna les talons et se mit à courir vers les murailles.

Le prince attendit longtemps.

— Si elle ne venait pas ! se dit-il tout à coup.

Une douloureuse terreur l’envahit.

— Pourquoi ne viendrait-elle pas ? Pourquoi cette enfant voudrait-elle me faire mourir ?

La onzième heure retentit. Le prince Ling n’essaya point de se contenir plus longtemps. Oubliant toute étiquette, il se précipita hors de la chambre, descendit l’escalier des terrasses et alla rejoindre l’eunuque.

Celui-ci était seul.

Le prince, mortellement triste, n’osa point lui parler ; il tourna des yeux pleins de larmes vers l’Avenue de l’Est, demeura immobile et attendit.

La douzième heure tinta ; le prince frémit.

— Elle ne viendra pas ! dit-il avec désespoir.

L’eunuque secoua la tête.

— Viens ! gémit le prince. Conduis-moi où tu l’as laissée ; puisqu’elle ne veut pas venir, allons la chercher.

Le jeune homme se mit à marcher rapidement ; il traversa la Ville Jaune et entra dans la Ville Tartare, accompagné longtemps par le regard des passants étonnés de voir l’Héritier du Ciel courir les rues sans cortège et suivi d’un seul eunuque. Il arriva à l’extrémité de l’Avenue de l’Est.

— C’est ici que tu l’as laissée ? dit-il.

L’eunuque écrivit :

— Oui.

Le prince regarda autour de lui ; puis il alla frapper à une maison ; mais lorsque le portier vint ouvrir il ne sut que demander. Il tourna la tête vers l’eunuque ; celui-ci traça en l’air des caractères avec son éventail.

— Demande, voulait-il dire, si l’homme qui habite la maison a une fille.

Le prince répéta la question au portier.

— Il en a trois, répondit le portier ; la plus âgée a huit ans.

Le prince s’excusa et se dirigea vers une autre porte. Aux portiers de vingt maisons il fit la même demande ; aucun ne connaissait la jeune fille qu’il cherchait. Il arriva devant la pagode de Koan-In ; et il errait, plein de tristesse, jetant aux murailles muettes des regards désespérés.

Un vieillard, de la terrasse de sa maison, appela le prince.

— Jeune seigneur, dit-il, que cherches-tu ?

Le prince leva la tête.

— As-tu vu une jeune fille rentrer seule chez elle, cette nuit ? demanda-t-il.

— Si cette nuit n’avait pas été pleine de troubles et de batailles, ta question serait oiseuse ; car un vieillard ne passe pas volontairement la nuit à regarder ce qui se fait dehors. Mais, ayant été réveillé par les cris des soldats, j’ai ouvert ma fenêtre et j’ai observé le combat sanglant qui s’est livré devant la pagode de Koan-In.

— Et tu as vu une jeune fille ?

— Non ; mais un jeune garçon qui, après la bataille, est venu frapper à la pagode.

— C’est elle ! s’écria le prince en battant des mains. Et que s’est-il passé, bon vieillard, après que ce jeune garçon eut frappé à la porte de la pagode ?

— Les vainqueurs lui ont ouvert, et il est entré en donnant les signes de la plus vive inquiétude.

— Ensuite ?

— Ensuite, je suis allé me coucher.

— Merci, honorable seigneur, dit le prince ; et il se dirigea vers la pagode.

La porte rompue encombrait l’entrée. Il fut obligé d’enjamber des débris. Les longues allées de marbre étaient désertes. Sur les degrés des terrasses grimaçaient des têtes de cadavres ; et la pagode à demi écroulée brûlait lentement. Le prince, épouvanté, se mit à courir autour du monument ; il se penchait sur les morts en frémissant et appelait tristement Yo-Men-Li.

— Où est-elle ? où est-elle ? criait-il avec égarement ; et, fou de douleur, il arrachait les broderies de sa robe et étouffait ses sanglots en mordant ses mains mouillées de larmes.

L’eunuque se jeta à ses pieds, le suppliant par ses gestes d’apaiser cette douleur, de reprendre espoir et de revenir au Palais pour ne pas se montrer aux passants, lui, le fils du Maître, ainsi oublieux de l’étiquette ; mais le prince ne voulut pas comprendre. Ce ne fut qu’avec la nuit qu’il rentra dans son palais splendide, le cœur et le foie brisés, plus misérable que le mendiant affamé qui grelotte sous la pluie.

CHAPITRE XIV


LA CIGOGNE VOYAGEUSE


Tan-Jo-Su, voyant parmi le cortège d’un mandarin un bourreau qui tirait des chaînes et portait sur sa tête une cage pleine d’oiseaux :

« La ! la ! dit-il, pourquoi cet homme porte-t-il sur sa tête une cage pleine d’oiseaux ? »

« C’est pour témoigner, dit le bourreau, du soin avec lequel je garde les prisonniers que la justice me livre. »

« N’est-ce pas plutôt, dit Tan-Jo-Su, pour témoigner que les prisonniers ont des ailes ! »


Dans le quartier le plus occidental de la Cité Tartare se groupe une suite de bâtiments noirs, tristes, peu élevés, qu’une mince tour à dix étages surmonte : ce sont les prisons de Pei-King, redoutées et cruelles.

À l’intérieur, en de longues galeries sordides, froides, grouillantes de rats, se traînent et gémissent de misérables criminels. Tous appellent avec instance la mort, qui met un terme à tous les supplices. Affreux, sales, mangés de vermine, les uns, chargés de chaînes trop courtes qui circulent du cou aux poignets et des poignets aux pieds, peuvent à peine se tenir debout ; d’autres, blottis dans des cages étroites et boueuses, mendient avec des cris de bête sauvage un peu de nourriture ; car les aliments chétifs auxquels ils ont droit sont souvent diminués par les geôliers cupides. Plusieurs, liés ensemble en longue file par leurs mains que traverse un clou rivé, arrivent à une maigreur effrayante, et quelquefois un prisonnier, au milieu de ses compagnons, tombe mort ; il est aussitôt dévoré par les rats. Quelques-uns ont les poignets serrés dans des menottes trop petites, qui, déchirant la chair, mettent les os à nu ; et souvent leurs mains et leurs avant-bras, enflés horriblement, recouvrent les rudes bracelets et les ensevelissent sous d’affreuses boursouflures tuméfiées.

C’est dans ce lieu lugubre de supplice et de misère que les soldats lâchèrent Ko-Li-Tsin. En entrant, le délicat poète sentit son cœur se serrer de compassion et de dégoût.

— Je ne veux pas mourir ici ! s’écria-t-il.

— Tu n’y mourras pas, mais tu y vivras, dit un geôlier qui remuait des chaînes.

— Toutes choses pesées, j’aime encore mieux y mourir.

— À moins que tu n’aies de l’argent, chuchota le geôlier en le regardant à la dérobée.

— Ah ! dit Ko-Li-Tsin, combien te faudrait-il pour ne pas me mettre ici ?

— Pour un liang d’or je te donnerai une chambre propre ; pour deux liangs, je te logerai au sommet de la grande tour, où l’air est pur et d’où l’on peut voir la ville tout à son aise.

— Conduis-moi au sommet de la tour, dit Ko-LiTsin en lui donnant deux liangs d’or et soutiens-moi, car je ne peux pas marcher.

Quand ils eurent gravi les dix étages de la tour, le geôlier fit entrer Ko-Li-Tsin dans une petite cellule et prépara des chaînes.

— Ne m’attache pas ; mes mains sont toutes meurtries et mes reins saignent.

— Donne un autre liang d’or, dit le rapace gardien.

— Prends-le dans ma ceinture.

— Du reste, tu ne t’envoleras pas d’ici, ajouta le geôlier en se retirant et en fermant à triple tour une porte solide.

Ko-Li-Tsin se traîna vers un grabat, s’y laissa tomber, exténué, et s’endormit soudain d’un sommeil lourd et douloureux.

Lorsqu’il rouvrit les yeux le soleil emplissait sa prison. Il promena autour de lui son regard appesanti. Il était dans une étroite chambre ronde, située sur la dernière plate-forme de la tour. Il n’y avait d’autres meubles que le lit et une petite table cagneuse. Mais en face du grabat s’ouvrait une terrasse demi-circulaire, et la porte qui y conduisait n’était pas verrouillée.

Ko-Li-Tsin était trop faible pour se lever. Il resta plusieurs jours sur sa couche, abattu et fiévreux.

— Ta-Kiang est sauvé, pensait-il ; il sera empereur, et moi je vais mourir ici, sans gloire ; la fille du gouverneur du Chen-Si ne me pleurera même pas.

Affaibli par la perte de son sang, triste pour la première fois de sa vie, le poète se laissait aller à un engourdissement profond ; il ne s’éveillait guère qu’une fois par jour : c’était quand le geôlier, vers la douzième heure, lui apportait une maigre pitance.

Cependant, après quinze jours de prostration complète, il sentit la vie revenir et l’appétit renaître. Au moyen de quelques liangs d’argent il obtint du geôlier une nourriture supportable et des remèdes pour ses blessures. Bientôt il vit les longs ongles de ses mains noircir et tomber un par un. Il ne souffrait plus ; les plaies de ses reins étaient cicatrisées. Un jour, sentant sa poitrine avide d’air pur, il ouvrit la porte de sa cellule et mit le pied sur la terrasse. Un grand oiseau blanc perché sur la balustrade de porcelaine, s’envola bruyamment.

— Tiens ! dit Ko-Li-Tsin, les cigognes sont arrivées. Voici venir l’automne, la saison des vents furieux. Et il se remémora ces vers d’un poète qu’il aimait :


Les sauterelles vertes poussent en même temps que le blé ; ainsi, dans la belle saison, les jeunes gens boivent et folâtrent.

Mais ceux dont l’esprit s’élève deviennent bientôt tristes, car les nuages noirs se balancent à moitié chemin du ciel.

Les hirondelles noires s’en vont, les cigognes blanches arrivent ; ainsi les cheveux blancs suivent les cheveux noirs.

Et c’est une règle unique sur toute la terre, comme il n’y a qu’une lune dans le ciel.


Puis il s’avança et regarda en bas.

— En effet, dit-il, je ne m’envolerai pas d’ici, c’est trop haut.

La ville se déroulait et miroitait à ses pieds ; il l’entendait murmurer comme une mer lointaine. La tour était placée à un angle du mur quadrangulaire qui enfermait tous les bâtiments de la prison ; elle surplombait légèrement une petite route sale et étroite où se promenaient continuellement des sentinelles tartares ? Ko-Li-Tsin s’amusa à regarder le réseau des rues et des carrefours, qui, vu de si haut, ressemblait aux fibrilles d’une grande feuille sèche ; et sa gaîté renaissante improvisa des vers.

— Un, deux, trois, quatre, dit-il, en comptant sur ses doigts :


Je vois la plaine et les montagnes bleues ; je vois aussi le grand ciel fin et tout uni.

La Capitale du Nord me paraît un immense troupeau de buffles, et le Palais de l’Empereur semble un grand éléphant couché à mes pieds.

Nul n’est au-dessus de moi. L’oiseau qui s’envole d’auprès de moi descend.

Je vois le monde comme doivent le voir du haut des Nuages les Sages immortels.


— Ces vers, ajouta Ko-Li-Tsin, révèlent une certaine pente vers des idées sérieuses. Pendant que je suis tranquille et solitaire, je vais enfin composer mon grand poème philosophique ; et je pourrai accomplir le rêve de ma vie.

Cependant la cigogne tournoyait au-dessous de la terrasse, inquiète, n’osant revenir. Ko-Li-Tsin rentra sans bruit dans sa cellule.

— Je ne veux pas l’effrayer, dit-il ; elle pourra devenir pour moi un compagnon agréable.

L’oiseau se posa sur la balustrade dès que la terrasse cessa d’être occupée.

— Fort bien ! pensa Ko-Li-Tsin. Et, derrière les vitres de corne transparente, il faisait à la cigogne mille signes amicaux. Elle y fut apparemment sensible, car lorsque le poète, lentement et d’un air doux, mit de nouveau le pied sur la terrasse, elle ne s’envola point. Le lendemain, elle poussa la condescendance jusqu’à permettre à Ko-Li-Tsin de lui caresser les ailes. Reconnaissant, il lui récita des vers et inventa sur la blancheur des cigognes mille comparaisons gracieuses. À partir de ce moment le poète et l’oiseau furent deux amis. Ils prenaient leur repas ensemble. Souvent la cigogne, à cause des grands vents, dormait dans la cellule de Ko-Li-Tsin. Le cachot et le ciel se mêlaient.

Mais un jour, pendant que la cigogne, perchée sur la balustrade, lissait ses ailes, familièrement, à côté de Ko-Li-Tsin, une flèche habilement lancée vint la frapper, et elle tomba en tournoyant au pied de la tour. Ko-Li-Tsin poussa un cri de colère et de douleur : il se pencha rapidement, et vit dans la petite rue quelqu’un qui ramassait l’oiseau et s’enfuyait en l’emportant. Plein de rage, il lança vers le fuyard toutes les tasses et tous les plats qui couvraient sa table. Mais la porcelaine se brisa sur les dalles de la rue sans atteindre le ravisseur, qui disparut avec la cigogne. Ko-Li-Tsin sentit alors toute l’horreur de la prison : pour la première fois il fut pris d’un désir farouche de liberté. Jusque-là il avait eu patience, se disant que ses amis travaillaient dans l’ombre, que Yo-Men-Li avait sans doute rejoint Ta-Kiang, et que celui-ci, triomphant bientôt, viendrait le délivrer. Il était presque heureux, au milieu du ciel clair, composant des vers sur la lune et sur les cigognes, bercé la nuit par les vents mélancoliques de l’automne, songeant parfois à son poème philosophique et à la fille du gouverneur du Chen-Si, qu’il revoyait, dans des rêves pleins de bambous, derrière le papier rosâtre d’une fenêtre imaginaire. Mais l’absence de son compagnon ailé changea sa résignation en impatience et sa tranquillité en tristesse ; il songea alors que, pendant qu’il était prisonnier et inactif, ses amis réunissaient des armées, organisaient des batailles, conquéraient des villes, et que toutes ces choses glorieuses se faisaient sans lui. Il fut pris de désespoir, et finit par se demander pourquoi les soldats de l’empereur ne venaient pas le prendre pour le tuer.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas encore étranglé ? demanda-t-il un jour au geôlier.

— Paye, tu le sauras.

Ko-Li-Tsin lui donna un demi-liang.

— Eh bien ! dit le gardien, c’est parce que l’empereur ne signe les sentences de mort qu’à la fin de l’année, et nous ne sommes qu’au huitième mois.

— Encore quatre mois à rester ici ! répéta dès lors bien souvent Ko-Li-Tsin, penché hors de la balustrade et mesurant des yeux la hauteur de la tour.

Mais un jour il eut une grande joie ; il vit un oiseau blanc s’élever rapidement vers la terrasse : c’était la cigogne qui revenait. Retrouvant pour un instant toutes ses gaietés, il se mit à battre des mains, et lorsqu’elle fut posée sur le rebord de porcelaine il baisa tendrement le bec effilé de son amie.

— Tu n’es donc pas morte ! lui disait-il. On te tenait prisonnière ? Tu t’es échappée pour revenir ? Si tu savais combien j’ai été triste de ton absence et comme je suis heureux de te revoir ! Mais tu as été blessée ; es-tu bien guérie au moins ?

Ko-Li-Tsin regardait la cigogne, en lui caressant les plumes. Il s’aperçut qu’elle avait au cou un petit rouleau de papier retenu par un cordon de soie.

— D’où vient ceci ? s’écria le poète, détachant le cordon et déployant le rouleau avec un battement de cœur.

C’était une lettre d’une écriture grosse, maladroite et vulgaire. Les caractères s’alignaient en colonnes tortueuses. Elle était ainsi conçue :

« Grand poète et maître souverain, c’est moi qui ai lancé une flèche sans pointe contre la cigogne, après m’être exercée au tir pendant plusieurs jours ; je voulais emporter l’oiseau chez moi et l’habituer à ma maison. Je lui ai donc présenté une compagne de son goût. Maintenant il rentrera chaque soir au soleil couchant dans ma demeure ; mais, comme je ne lui donnerai jamais à manger, c’est vers toi qu’il ira chercher sa nourriture. De la sorte, nous pourrons correspondre. Je ne peux pas vivre sans toi ; j’ai failli devenir folle quand j’ai vu qu’on t’emmenait. Je t’ai suivi, criant et pleurant. Les soldats se moquaient de moi. À force de ruse je suis parvenue à voir le geôlier ; je lui ai donné mes bijoux, et il m’a dit que tu étais au sommet de la tour. Alors j’ai cherché à te voir de la rue ; mais tu ne sortais pas et j’avais peur des sentinelles. Enfin, un jour je t’ai vu, j’ai compris que tu étais guéri, et j’ai imaginé de prendre la cigogne pour t’envoyer une lettre. Dis-moi ce que je puis faire pour te tirer de cette affreuse tour. Que veux-tu que je devienne, mon époux étant au ciel et moi sur la terre ?

« Au glorieux Ko-Li-Tsin, son esclave humble et agenouillée,

« Yu-Tchin. »

— Bonne créature, dit le poète, comme elle m’aime ! j’en ferai certainement mon épouse du second rang, si la fille du gouverneur le veut bien.

Il répandit tout le bol de riz destiné à son repas du soir ; la cigogne sauta sur les dalles de la terrasse et becqueta les grains rapidement.

Ko-Li-Tsin se promenait, plongé dans une réflexion profonde. Les vents s’étaient levés si fort, qu’ils faillirent, par deux fois, emporter sa calotte. Il se frappa le front et s’écria :

— Oh ! quelle idée !

Mais il se mit à rire de tout son cœur.

— Idée burlesque, ajouta-t-il.

Cependant il continua de marcher sur la terrasse, les yeux brillants, la bouche serrée.

— Pourquoi pas ? murmurait-il. Ce sera, en tout cas, une mort moins honteuse que la strangulation. Allons, l’entreprise est digne de Ko-Li-Tsin.

Prenant à sa ceinture son écritoire de voyage, il répondit brièvement à Yu-Tchin, roula sa lettre et l’attacha au cou de la cigogne. L’oiseau n’avait pas l’air d’être disposé à repartir sur-le-champ. Il s’était perché sur la balustrade et commençait une toilette consciencieuse. Ko-Li-Tsin essaya de le pousser, mais il voletait un instant et revenait. Ce ne fut qu’au moment où le soleil allait disparaître que la cigogne ouvrit ses ailes et descendit. Ko-Li-Tsin la suivit des yeux. Elle franchit le Lac du Nord et se posa sur une maison isolée, dont le large toit retroussé était surmonté d’un petit belvédère.

— Bon ! dit Ko-Li-Tsin, la maison est haute et peu éloignée. Aucun monument entre elle et ma tour. Le vent soufflera de l’est pendant toute la onzième Lune. Ce sera presque possible.

Ce soir-là le poète mangea peu et dormit moins. Il médita toute la nuit, faisant à voix basse de mystérieux calculs, et attendit le jour avec impatience. Dès l’aurore il se mit à marcher sur sa terrasse, calculant toujours, et songeant ; on eût dit d’un architecte qui combine des mesures.

— Je dois peser bien peu, disait-il, car j’ai déplorablement maigri depuis que j’habite cette tour. Tant mieux !

Il regardait souvent du côté de la maison d’où devait partir la cigogne. Il écarquillait les yeux et tâchait de reconnaître Yu-Tchin dans les formes vagues qu’il apercevait sur le belvédère. Enfin un point blanc se détacha de la toiture et monta lentement. C’était l’oiseau ; mais il semblait voler péniblement. De temps en temps il baissait le cou et regardait ses pattes comme avec étonnement. Il arriva enfin. Il portait une tige de bambou creuse, longue d’au moins vingt pieds, d’une légèreté excessive. Ko-Li-Tsin la détacha avec empressement.

— C’est cela ! c’est bien cela ! s’écria-t-il. Merci, bonne Yu-Tchin !

Après avoir donné à manger à la cigogne, il se mit activement à l’ouvrage. Détachant les longs cordonnets de soie mêlés à sa natte, il les unit solidement l’un à l’autre de manière à n’en former qu’une corde, puis tordit, ploya et lia le bambou.

— Cela me sert à quelque chose, disait-il, d’avoir été pendant toute mon enfance un affreux vaurien n’aimant qu’à courir et qu’à jouer dans les champs.

Le poète travailla tout le jour. Il ne s’interrompit que lorsque la douzième heure fut sur le point de sonner ; alors il rentra dans sa cellule afin que le geôlier ne vînt pas le surprendre sur la terrasse. Le soir, la tige de bambou avait le contour vague des épaules d’un animal, et la cigogne était partie, emportant une seconde lettre pour Yu-Tchin. Il se coucha, mais, auparavant, il avait attaché la carcasse de bambou à la balustrade de porcelaine, car depuis quelques jours les terribles typhons de Tartarie soufflaient avec une violence redoublée, et ils auraient pu emporter le précieux bâton contourné.

Le lendemain l’oiseau apporta une seconde tige plus courte que la première. Ko-Li-Tsin l’attacha par un bout de sa fantastique bête ; puis, liant un cordon à l’une des épaules, il le fit passer sous l’extrémité inférieure de la tige centrale, le ramena vers l’autre épaule, l’y fixa, et, ces choses faites : Il ne me manque plus que du papier, dit-il.

La cigogne employa trois jours à transporter les papiers de diverses couleurs dont Ko-Li-Tsin avait besoin ; il les découpa soigneusement et étiqueta les morceaux. Le quatrième jour, Yu-Tchin envoya un morceau de colle ; mais, n’ayant pas de feu, il ne savait comment le faire fondre. Il attendit la douzième heure, et dit au geôlier, qui venait lui apporter sa nourriture quotidienne :

— Voilà bientôt un mois que je suis ici ; je m’ennuie.

Le geôlier fit un geste qui signifiait parfaitement : Cela m’est bien égal.

— Ne pourrais-tu rien faire pour me distraire un peu ?

Le geôlier secoua la tête.

— Regarde l’horizon et les montagnes, dit-il.

— Je les ai regardés.

— Regarde-les encore.

— Que font les autres prisonniers ? demanda Ko-Li-Tsin.

— Ils geignent et gémissent à m’assourdir.

— Ils ne se promènent pas ?

— Leurs chaînes ne leur permettent même pas de se tenir debout. On leur détache le bras droit seulement à l’heure où ils doivent préparer leur repas.

— Ah ! dit Ko-Li-Tsin, ils préparent eux-mêmes leur repas ? Cela me divertirait peut-être de faire cuire mes aliments.

— Oui ; mais cela me fatiguerait beaucoup de porter ici un fourneau et du bois à brûler.

— Mais, dit Ko-Li-Tsin, tu n’aurais plus la peine de préparer mon dîner.

— Ce n’est pas moi qui le prépare, c’est un prisonnier. Je n’ai la peine que de lui donner quelques coups de bambou.

— Je te donnerai un liang d’argent.

Le geôlier tendit la main.

— Apporte le fourneau d’abord.

— Tu l’auras demain.

— Tu auras ton liang demain.

— Allons, je vais le chercher ; mais tu me donneras quelques tsiens de plus pour m’avoir fait monter deux fois les dix étages ?

— C’est convenu.

Le gardien descendit et revint bientôt avec le fourneau et les fagots. Ko-Li-Tsin lui donna un liang, y joignit quelques tsiens, le congédia et se remit au travail, tout joyeux. D’abord il alluma le feu et fit fondre son morceau de colle, puis il commença à étendre le papier sur les tiges de bambou et à le coller avec précaution. Le grand vent de Tartarie ne s’était pas calmé. « Souffle, souffle », disait le poète. Bientôt le squelette léger fut entièrement recouvert. L’animal prenait un corps. Ko-Li-Tsin, avec de l’encre et son pinceau, lui fit de gros yeux ronds et des écailles.

Cependant la cigogne avait emporté une dernière lettre pour Yu-Tchin : et en se couchant, le poète se dit : « C’est pour demain. » Il ne dormit pas. Il écoutait le vent furieux battre les murs de sa cellule. Il entendait son ouvrage de bambou et de papier claquer et s’agiter comme s’il voulait s’envoler. Il se leva plusieurs fois pour aller voir s’il n’était pas arrivé quelque malheur.

— Allons ! allons ! fougueuse monture, ne pars pas sans ton cavalier, disait-il en resserrant les cordelettes.

Dès le lever du soleil le poète s’accouda à la balustrade de porcelaine ; il ne s’occupa nullement de son déjeuner. Il tenait ses yeux fixés sur le belvédère de la petite maison et murmurait :

— Pourra-t-elle l’apporter jusqu’ici ?

Vers la onzième heure la cigogne s’envola du toit de la maison et franchit le lac rapidement ; mais bientôt son ascension se ralentit. À quelques pieds au-dessous de la terrasse, elle s’arrêta, ne pouvant aller plus loin. Ko-Li-Tsin ne respirait pas. L oiseau s’était posé sur la balustrade de l’étage inférieur. Il essayait par moments de s’élever encore, puis retombait. Son maître, penché vers lui, l’appelait et lui montrait de la nourriture. La cigogne fit un effort suprême ; elle s’approcha, posa son bec sur le rebord de porcelaine, et le poète, tendant les bras, la saisit et l’amena sur la terrasse.

— Enfin, s’écria-t-il, belle cigogne, tu m’as sauvé. Je ferai pour ta gloire plus de cent poèmes.

L’oiseau avait à la patte le bout d’une corde de soie mince mais solide. Cette corde s’éloignait de la tour, franchissait le lac et se perdait dans les vapeurs d’un jour d’automne. Après l’avoir attachée au milieu d’une autre corde qui reliait, en flottant, les deux pointes de son animal, Ko-Li-Tsin n’eut que le temps de se précipiter dans la cellule, car le geôlier venait d’y entrer. L’espion sorti, il revint sur la terrasse et attacha à l’extrémité inférieure du monstre léger une interminable queue formée des cent lambeaux liés ensemble de sa propre robe déchirée. Puis il attendit, assis sur la balustrade, les jambes dans l’espace. Son cœur battait, il avait le visage blême, mais aucune hésitation ne passa dans ses yeux.

Le soir monta. Les vents étaient furibonds. La machine de bambou et de papier claquait à se briser. Ko-Li-Tsin la tenait d’une main, de l’autre il se cramponnait au dernier morceau de sa robe allongée en queue. La corde, qui descendait vers la ville, paraissait bien tendue. Enfin la nuit s’établit tout à fait, et les vents étaient devenus formidables.

— En route ! dit Ko-Li-Tsin.

Et il lâcha le monstre, qui s’éleva avec une rapidité vertigineuse, entraînant derrière lui sa queue, et, au bout de sa queue, Ko-Li-Tsin.

CHAPITRE XV


LE DRAGON VOLANT


Quand des hommes voient quelque chose d’extraordinaire, ils ont peur et adorent.

Mais dès qu’ils n’ont plus peur,

Si la chose est inanimée, ils la brisent ; si elle est vivante, ils la tuent.


— Seize.

— Trente-cinq.

— Fils de chien ! nous n’avons que dix doigts, et à nous trois nous ne pouvons pas faire trente-cinq. Tu boiras deux tasses de vin.

— Je les boirai.

Les gardes de nuit pariaient au jeu de la mourre dans le pavillon qui exhausse la Porte Septentrionale de la Ville Tartare. Trois étaient accroupis sur le parquet autour d’une lanterne. Le dos hérissé de flèches aux plumes teintes, la tête ornée d’un casque de cuivre terminé par une pointe d’où pend un gland rouge, ils tendaient l’une vers l’autre leurs larges faces épanouies, qui ont la couleur du cuir vieux ; ils plissaient leurs petits yeux obliques ; ils ouvraient à de gros rires leurs larges bouches que cernent de noires moustaches tombantes ; et derrière eux leurs nattes se traînaient comme des couleuvres. Les autres gardes, appuyés du dos aux balustrades de bambou, tenant d’une main leur pique et croisant un pied sur l’autre, regardaient les trois joueurs gras et bruyants.

— Par mon fiel de brave guerrier ! tu triches !

— Ton fiel est celui d’un lapin aux yeux rouges, si tu dis que je triche.

— D’un lapin ? femelle d’âne, ne dis-tu pas que j’ai le fiel d’un lapin ?

— Je le dis, si tu dis que je triche.

— D’un lapin ! que Koan-Ti t’extermine !

— Allons, dit un des spectateurs, qu’il boive une tasse de vin.

— Je la boirai.

— Vingt ! J’ai gagné. Donne l’argent.

— Non ; et c’est toi qui as le fiel d’un lapin, car tu as fermé le pouce.

— Que la poussière de Tartarie t’emplisse la gorge ! je n’ai pas fermé le pouce.

— Tu n’auras pas l’argent.

— Mais je te dénoncerai comme voleur, traître, homme sans rate, et je te ferai mettre à la cangue !

La querelle allait devenir vive, lorsqu’un des soldats appuyés à la balustrade leva la tête et dit :

— Oh ! oh ! quel est cet oiseau prodigieux qui traverse le ciel ?

Tous se précipitèrent et dressèrent leurs fronts hors du pavillon. En effet, un fantastique animal passait lentement devant la lune. Sa silhouette se détachait en noir sur la profondeur bleuâtre du ciel.

— C’est le Dragon ! c’est le Dragon ! s’écrièrent les soldats en se jetant la face contre terre.

Et ils demeurèrent longtemps prosternés, en proie à la plus vive terreur et se poussant l’un l’autre du coude.

— Que vient-il nous annoncer ?

— Est-ce la pluie ou la sécheresse ?

— Si c’était un Yé-Kiun de l’enfer revêtu d’une fausse apparence ?

— On dirait qu’il s’approche et descend.

— Si nous appelions le pa-tsong ?

— Oui, oui ; appelons-le bien vite.

Un des soldats rampa vers l’escalier et reparut avec un jeune chef.

— Voilà, dit celui-ci en regardant le Dragon Volant, voilà un voyageur qui est entré sans demander la permission au Général des Neuf Portes.

— C’est un génie peut-être qui vient répandre sur nous une dangereuse maladie ?

— Eh bien ! prenez les gongs, les tam-tams, et, en hurlant, faites un grand tapage pour l’effrayer et l’empêcher de se poser. Mais je crois voir le Fan-Koui lui-même ! ajouta le jeune chef. Allons ! lancez des flèches.

Les soldats ayant bandé leurs arcs, tirèrent ; mais leurs mains tremblaient et les flèches s’éparpillèrent dans le ciel.

— Maladroits et vauriens ! cria le pa-tsong, c’est ainsi que vous savez votre métier ?

Il banda un arc et tira à son tour. La flèche atteignit le dragon, qui vacilla un instant, mais reprit sa marche tranquille. Les soldats, voyant que rien de terrible ne s’était produit, lancèrent une nouvelle nuée de traits. Cette fois, le dragon volant fut entièrement transpercé. À travers ses plaies béantes, on apercevait des étoiles. Puis, aux cris et aux trépignements de joie des soldats, le monstre tournoya dans l’air et s’abattit profondément.

CHAPITRE XVI


KO-LI-TSIN TROUVE UN AMI DIGNE DE LUI


Une vapeur enveloppe le bateau comme d’une gaze légère, et une dentelle d’écume l’entoure, semblable à un rang de dents blanches.

La lune lentement s’élève en souriant à la mer, et la mer semble une grande étoffe de soie brodée d’argent.

Les poissons viennent souffler à la surface des globules qui sont autant de perles brillantes, et les flots clairs bercent doucement le Bateau des Fleurs.

Mon cœur se tord de douleur en le voyant si éloigné de moi et retenu au rivage par une corde de soie.

Car c’est là que fleurissent les fleurs les plus éclatantes ; c’est là que le vent est parfumé et que demeure le printemps.

Je vais chanter une chanson en vers, marquant la mesure avec mon éventail, et, la première hirondelle qui passera, je la prierai d’emporter là-bas ma chanson.

Et je vais jeter dans la mer une fleur que le vent poussera jusqu’au navire.

La petite fleur, quoique morte, danse légèrement sur l’eau ; mais moi, je chante avec l’âme désolée.


— Par tous les Mandarins de l’Enfer, s’écria Ko-LiTsin, l’eau est froide pendant le onzième mois comme la neige des montagnes de l’Ouest, et coupante, lorsqu’on tombe de si haut, comme mille lames d’acier. Mais les dalles des rues ou les dragons des toitures eussent été plus fâcheux encore.

Le poète secoua sa tête hors de l’eau et regarda de tous côtés la pâleur limpide du lac où se mirait la lune.

— Où suis-je ? dit-il ; que les rivages sont éloignés ! Je suis las et brisé de ma chute. Mes larges manches s’emplissent d’eau ; mes semelles pèsent comme des blocs de plomb, et il me semble que je traîne après moi un flot inerte de lourds cadavres.

Ko-Li-Tsin nageait péniblement et ne savait de quel côté se diriger ; il s’essoufflait de plus en plus.

— Après avoir volé dans l’espace comme les Sages immortels, disait-il, vais-je me noyer ici comme un chien blessé ?

Il luttait courageusement, mais devenait plus lourd à chaque mouvement. Ses tempes battaient ; il fixait des yeux hagards sur les reflets de la lune éparpillés à la surface de l’eau. Tout à coup une petite barque passa dans la clarté. Ko-Li-Tsin jeta un cri, battit l’eau de ses mains, puis, exténué de ce dernier effort, se laissa couler. Il n’avait pas encore perdu connaissance, lorsqu’il se sentit violemment saisi et enlevé par un poignet vigoureux. Après avoir toussé, éternué et frotté ses yeux pleins d’eau, il vit qu’il était assis dans un bateau en face d’un personnage de haute taille qui ramait. Ko-Li-Tsin se hâta de se lever et de saluer selon les règles.

— Mon noble sauveur, dit-il, excuse-moi de t’avoir détourné de ton chemin. Si je n’en avais pas été à mon suprême effort, je n’aurais pas crié pour attirer ton attention. Mon nom est Chen-Ton ; je suis poète, et je chanterai tes louanges.

L’homme quitta la godille, et, à son tour, salua :

— Mon nom est Lou ; je suis originaire du Pé-Tchi-Li. Ce jour est un des meilleurs de ma vie, car j’ai retardé le voyage au pays d’en haut d’un grand poète qui me sera un ami précieux. Mais tu ne peux rester ainsi imbibé d’eau. Quand j’ai entendu ton cri, j’allais au Bateau des Fleurs de la Mer du Nord. Veux-tu que je t’y conduise ? Là de gracieuses femmes te sécheront, te réchaufferont ; puis nous terminerons la nuit en buvant ensemble joyeusement.

— Merci, merci, seigneur Lou, dit le faux Chen-Ton ; c’est avec empressement que j’accepte ta proposition, car il y a bien longtemps que je n’ai bu des tasses de vin avec un ami et que je n’ai respiré les parfums du Bateau des Fleurs !

— Allons, allons, tu me conteras ton histoire, dit Lou en se remettant à godiller.

Il dirigea habilement son embarcation vers des lumières de toutes couleurs qui brillaient non loin du rivage, et pénétra bientôt dans une allée que forment sur le lac deux haies de grandes jonques pavoisées. À droite, à gauche, des coques peintes de tons brillants, couvertes d’emblèmes bizarres et de figures allégoriques, semblent d’immenses corbeilles de fleurs, avec leurs ponts chargés de plantes rares et somptueuses. Sur chaque navire, du milieu des pivoines et des lanternes multicolores s’élève élégamment une porte aux colonnettes dorées et enlacées de feuillage ou d’animaux sculptés, au toit frangé de monstres et surmonté de banderoles flottantes. Ce portique mène, par un étroit chemin ménagé entre les fleurs, jonché de roses et traversé de loin en loin par une tige fantasque de lianes et de jasmins, à une habitation construite en bambou, dont on aperçoit, à travers le feuillage, une rangée de coquettes fenêtres fermées de stores verts. Quatre bancs couverts de riches tapis s’appuient extérieurement à ses quatre faces. Un rideau de soie écarlate voile l’entrée des salles intérieures ; sans cesse gonflé de brises, il palpite comme le soulèvement égal d’un sein, laissant sortir de tendres soupirs de flûte, de doux frémissements de pi-pas, laissant entrer dans les chambres tièdes la fraîcheur embaumée du lac ; et, sur la terrasse qui domine la maisonnette, à demi couchés sur des lits de mousse ou accoudés à de fines balustrades de laque, des hommes de tout âge rêvent ou causent, mêlant l’odeur du tabac opiacé aux parfums chauds des floraisons.

Ko-Li-Tsin et son nouvel ami montèrent sur la plus brillante des jonques, marchant dans les fleurs, écartant les branches souples.

— Salut, salut ! seigneur Lou, crièrent du haut de la terrasse quelques fumeurs. Ne viens-tu pas rire avec nous ?

— Salut, salut ! répondit Lou. Je ne viens pas rire avec vous. Je suis aujourd’hui engagé avec un ami.

Et, soulevant le rideau de soie écarlate, il pénétra avec Ko-Li-Tsin dans l’appartement intérieur. Un parfum de musc et de camphre leur monta aux narines. Leurs pieds enfonçaient dans un tapis profond. Sous la clarté trouble et tendre des lanternes suspendues aux poutrelles d’un plafond doré, des femmes gracieuses, aux costumes éclatants, s’accroupissaient auprès de plusieurs jeunes hommes languissamment étendus sur des coussins ; elles mordillaient le bout d’une flûte de jade ou grattaient de l’ongle les cordes d’un pi-pa, ou parfois, en renversant la tête, laissaient échapper de leurs lèvres un long rire clair comme une cascade.

Le seigneur Lou traversa rapidement la salle, fit un signe de tête aux personnes qu’il connaissait, souleva un autre rideau de soie et, descendant quelques marches, introduisit Ko-Li-Tsin dans la seconde chambre.

Celle-ci était presque solitaire. Trois femmes, seules, sommeillaient dans les fleurs.

Au plafond, sous des treillis de bambou, brillent des miroirs d’acier poli qui reflètent avec mille brisures la chambre et les lumières. Accrochés aux murs, des tableaux peints sur papier de riz représentent des scènes amoureuses, et au fond un petit autel de jade vert supporte une frêle statue, couleur d’or, de la déesse Son-Tse-Pou-Sah, qui s’assied les jambes croisées, et montre sur sa main droite un enfant nouveau-né.

— Allons, s’écria Lou, jeunes oisillons paresseux, venez consoler et réchauffer mon pauvre ami qui sort de l’eau.

Les femmes se levèrent et s’approchèrent chancelantes sur leurs très petits pieds.

— Nous voici, dirent-elles. Où est le cœur endolori ? nous le guérirons par de tendres chansons ; où est le corps glacé par le froid ? nous le réchaufferons sous nos lèvres tièdes.

Leurs paroles s’égrenaient de leurs bouches comme des perles tombent d’un collier.

— Il suffit de vous entendre pour oublier toute tristesse, répondit Ko-Li-Tsin, et de vous voir pour se sentir envahi d’une douce chaleur, comme devant un feu de sarment.

— Il faut trouver des vêtements pour mon ami et lui retirer ses habits mouillés, dit Lou d’un ton impératif.

Puis, il sortit, et deux femmes le suivirent ; mais la troisième s’approcha du poète, l’enveloppant de son lent regard.

À peine comptait-elle seize ans ; elle avait déjà conquis tous les secrets des caressantes attitudes, toutes les grâces et toutes les mollesses des mouvements veloutés. Petite, gracieuse, elle marchait en faisant onduler son corps, et en s’étirant doucement comme lasse et ensommeillée. Ses yeux lourds, chargés de langueur, brillaient paresseusement entre ses grands cils : sa bouche mignonne se gonflait parfois d’une petite moue mutine qui s’affaissait bientôt dans un sourire ; souvent elle balançait la tête avec lenteur, faisant trembler les fleurs et les pierreries posées dans ses cheveux ; et nulle musique n’était plus douce que le si-so-si-so de sa double robe de satin brodée de perles.

Elle déshabilla Ko-Li-Tsin, avec mille minauderies tendres, et lui fit revêtir des robes parfumées et tièdes.

— Maintenant, viens, dit-elle en le tirant par sa manche, viens te reposer sur ces coussins de soie rose gonflés de plumes d’orfraie. Je te chanterai une chanson bien rythmée pour rendre le calme à ton esprit.

— Que parles-tu de me rendre le calme ? dit Ko-Li-Tsin en riant. Chacun de tes mouvements me retourne le foie ; quand tu me chanteras ta chanson, il sortira certainement de ma poitrine.

— Tu ne veux pas que je chante ? dit-elle, en faisant la moue. Alors je vais rejoindre le seigneur Lou.

— Oh ! non ! dit Ko-Li-Tsin, mon ami rit et fume avec tes compagnes ; reste près de moi, et chante pour me réjouir.

Le poète s’étendit sur les coussins, pendant que la jeune femme allait vers le mur pour y prendre son pi-pa. Elle feignit d’abord de ne pouvoir l’atteindre ; mais, faisant un petit saut, elle le décrocha avec un soupir. Puis elle vint s’asseoir aux pieds de Ko-Li-Tsin, et commença de faire vibrer les cordes.

— Je vais te chanter le chi-pa-mo, dit-elle, qui sont les dix-huit trésors d’une jeune femme.


Ses yeux sont comme deux étangs bordés de bambous noirs ; ses sourcils ressemblent à de jeunes épis de seigle.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime les yeux de la belle fille.

Son front ressemble à du jade couvert de gelée blanche ; ses cheveux ont l’air de saules au printemps.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime le front et les cheveux de la belle fille.

Sa bouche est une pivoine rouge près d’éclore ; ses joues sont des pivoines roses tout épanouies.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime la bouche et les joues de la belle fille.

Ses seins sont comme des fleurs voilées de neige, ses épaules comme les ailes fermées d’une cigogne.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime les seins et les épaules de la belle fille.

Ses pieds sont comme des nénuphars entr’ouverts sur l’eau et ses jambes comme deux pi-pas renversés.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime les pieds et les jambes de la belle fille.

Son ventre est comme un lac où donne la lune…..


La jeune femme se renversa sur les genoux de Ko-Li-Tsin et se prit à rire.

— Eh bien ! dit-il en lui caressant les cheveux, tu ne continues pas ?

— Non, dit-elle, secouant la tête, je ne veux pas.

Elle jeta par terre sa guitare et fit semblant de pleurer.

Le poète l’attira dans ses bras et l’embrassa pour la consoler.

— Ai-yo, ai-yo ! dit-il, j’aime la belle fille tout entière.

Le seigneur Lou reparut dans sa chambre.

— Eh bien ! noble poète, t’es-tu assez reposé, et te plaît-il de venir boire et causer en ma compagnie ?

— Je suis, dit Ko-Li-Tsin en se levant, plus frais et plus dispos que je ne l’ai jamais été. Bonsoir, douce sarcelle, ajouta-t-il en saluant la jeune femme ; j’espère te revoir souvent.

Puis il monta avec Lou sur la terrasse pleine de buveurs et de fumeurs. Ils s’établirent en face l’un de l’autre.

— Que le Pou-Sah du souvenir vienne à mon aide, pensa Ko-Li-Tsin en regardant pour la première fois son ami bien en face. Il me semble que j’ai déjà rencontré ce bienfaisant seigneur, qui tire les gens du lac, les fait somptueusement vêtir par de belles jeunes filles et leur offre des tasses de tiède vin de riz.

En ce moment aussi le seigneur Lou paraissait observer le faux Chen-Ton avec une sorte de curiosité inquiète.

— Ne m’accorderas-tu pas la confiance de me raconter ton histoire ? demanda-t-il dès qu’un jeune garçon eut déposé devant eux un grand bol plein de vin et deux tasses.

— Eh quoi ! ne l’ai-je point fait déjà ? dit Ko-Li-Tsin, embarrassé.

— Non. Par suite de quelles circonstances étais-tu dans le lac ?

— Voici. Je suis revenu d’un long voyage.

— Ah ! ah ! Où étais-tu allé ?

— À Kai-Fon-Fou. J’ai des parents dans le Ho-Nan. Ce soir, pour me divertir, pour comparer la lune à son reflet dans l’eau, j’ai détaché mon petit bateau, du saule qui le cache aux regards curieux ; mais pendant mon absence mon bateau avait sans doute reçu une blessure. Il sombra, et j’allais me noyer, quand tu m’es apparu. À ton tour, noble seigneur, parle-moi de ta personne vénérable. Quelle est ta glorieuse profession ?

— Mon père m’a laissé une fortune qui me suffit, dit Lou. Je ne suis encore que Tiu-jen, mais j’espère conquérir bientôt des grades plus élevés dans la littérature et dans les sciences.

Ko-Li-Tsin battit des mains.

— Tu es poète aussi ! s’écria-t-il. Que le Bouddha des rencontres soit loué !


Comme une épouse infidèle ouvre l’oreille aux paroles d’un riche marchand, qui lui offre des perles de Tartarie dans une coupe de jade vert ;

Ainsi ma jonque a laissé pénétrer en elle l’eau dangereuse du lac jaloux.

Mais, pour me sauver, mon frère m’a été envoyé dans un rayon de lune par les Pou-Sahs compatissants ;

Et maintenant j’entendrai les vers de mon frère caresser doucement mon oreille, parfumée encore du souffle d’une belle fille !


— Bien ! bien ! s’écria le seigneur Lou avec enthousiasme. Comment aurais-je pu me douter qu’il y eût un homme pareil dans la Patrie du Milieu ?

Et, faisant des gestes nombreux, il renversa sa tasse devant lui.

— Ah ! ah ! reprit-il.


J’ai rempli ma tasse d’un vin bien fabriqué ; mais, quand j’ai voulu boire, la tasse était vide, parce que l’étoffe de ma manche l’avait jetée à terre.

Quand il pleut, c’est que le vent renverse les tasses pleines des Sages immortels qui s’enivrent dans les nuages, au-dessus des montagnes ;

Mais la rosée des champs et l’humidité des fleurs, aspirées par le soleil, remplissent de nouveau les tasses des Génies ;

Et il reste assez de vin dans le Bateau des Fleurs de la Mer du Nord pour que je puisse boire encore en composant des vers à la louange de la lune et du poète Chen-Ton !


— Oh ! dit Ko-Li-Tsin ravi, quel ami glorieux j’ai rencontré ! Jamais aucun homme, depuis la mort de l’illustre Li-Tai-Pé et celle de Sou-Tong-Po, le voyageur, n’a enfermé de plus nobles pensées en des rythmes plus harmonieux. Mais, ajouta le poète après un silence, que disent donc ces seigneurs qui boivent à côté de nous ? Il me semble que j’entends parler de révolution et d’armées.

— Ils en parlent en effet, dit le seigneur Lou en fronçant les sourcils.

— Me permettras-tu de me dérober un instant aux charmes de la conversation afin d’écouter ce qu’ils racontent ? car j’arrive des champs et j’ignore ce qui se passe dans la Patrie du Milieu.

Le nouvel ami de Ko-Li-Tsin fit un geste d’assentiment.

— En moins d’une Lune, disait un jeune buveur, qu’à son costume et à ses deux sabres croisés derrière son dos il était aisé de reconnaître pour un pa-tsong, en moins d’une Lune la révolte a grossi dangereusement. Après avoir quitté Pei-King dans la compagnie de quelques bonzes, Ta-Kiang a couru les campagnes, soulevant les laboureurs ; plusieurs chefs d’armée, abandonnant le véritable Fils du Ciel, se sont soumis au rebelle, et maintenant une multitude formidable, commandée par le jeune homme de Chi-Tse-Po, campe devant la ville de Hang-Tcheou, dans le Tche-Kiang.

Ko-Li-Tsin eut grand’peine à retenir une exclamation de joie.

— Magnanime Ta-Kiang ! pensa-t-il.

— Croyez-vous, dit-il d’un ton indifférent, que le rebelle renversera la dynastie tartare ?

— Cela pourrait bien arriver.

— Renverser notre glorieux Kang-Shi ! s’écria un personnage obèse, décoré du globule de Mandarin. Qui a dit cela ?

— Kang-Shi est glorieux en effet. S’il était d’une dynastie chinoise, reprit le pa-tsong, il serait inébranlable sur son trône de bronze ; mais il est Tartare ; il se pourrait qu’il fût renversé.

— Je ne crois pas qu’il puisse l’être, dit le seigneur Lou en riant, car les Bouddhas le protègent. Ne savez-vous pas ce qui s’est passé tout récemment dans la Pagode de l’Agriculture ?

— Je le sais, et mieux que vous peut-être, repartit le jeune chef. C’était quelques jours après le siège et l’incendie de la pagode de Koan-In. Le bruit courait que les bonzes du Temple de l’Agriculture conspiraient pour le retour et le triomphe des rebelles enfuis ; mais le Fils du Ciel avait défendu qu’on les inquiétât. Or, un soir, le grand bonze entra seul dans le temple afin de s’y livrer à des méditations pieuses ; en passant à côté de la grande cloche du seuil, il lui sembla qu’elle vibrait sourdement. Une heure après, lorsqu’il sortit, la cloche rendit un son plus fort, et cette fois le bonze s’arrêta, plein de terreur.

— Que veut dire cela ? s’écria-t-il en tremblant. Le Ciel a-t-il quelque chose à me révéler ?

— Oui, dit la cloche d’une voix terrible et sonore.

— Parle ! Qui es-tu ? dit le prêtre en se prosternant.

— Je suis le Dragon, et je viens te réprimander de ta conduite criminelle.

Le prêtre frappait la terre de son front.

— Tu me trahis, continua la voix ; mais je te pardonnerai si tu consens à te repentir et à faire ce que je t’ordonnerai.

— Ordonne, dit le bonze épouvanté, et pardonne-moi mes erreurs.

— L’empereur aimé du ciel, reprit la voix, c’est Kang-Shi au règne glorieux. Votre empereur rebelle est envoyé par les mandarins de l’enfer. Cesse d’encourager la révolte que tu allumes dans la ville, et soumets-toi au vrai maître de l’Empire ; sinon d’affreux malheurs te tortureront. Voilà ce que j’avais à te dire. Retire-toi.

Le bonze fut entièrement converti, et le germe de la révolution fut étouffé dans la Capitale.

— Tu vois bien, dit le seigneur Lou, que j’avais raison de dire que les Bouddhas protègent l’empereur Kang-Shi.

— Tu aurais eu raison en disant que l’empereur se protège lui-même, reprit le pa-tsong. Vous n’ignorez pas, continua-t-il en s’adressant à tous les buveurs attentifs, que Kang-Shi se plaît à sortir quelquefois de son palais pour se promener seul et déguisé dans la ville et se mêler aux groupes des oisifs. Eh bien ! un soir, l’empereur est sorti de la Ville Rouge ; il s’est dirigé sans être vu vers le Temple de l’Agriculture ; il a attendu un instant où il ne passait personne ; alors, se faisant le plus petit qu’il a pu, il s’est blotti dans l’énorme cloche de bronze ; et voilà pourquoi il a été donné au grand bonze de converser avec le Pou-Sah de la cloche.

Les auditeurs éclatèrent de rire. Le seigneur Lou convint que cette histoire était tout à fait vraisemblable et digne de Kang-Shi, duquel on connaissait mille ruses analogues. Puis d’autres propos circulèrent.

— Sait-on, demanda quelqu’un, ce qu’est devenu le poète Ko-Li-Tsin, celui qui avait attenté audacieusement aux jours sacrés du Ciel ?

— Il est dans la prison, dit le pa-tsong ; on le réserve à un terrible supplice.

— Oh ! oh ! fit Ko-Li-Tsin.

— On raconte qu’il a subi la torture avec un courage admirable.

— Il est vrai, dit le seigneur Lou ; Kang-Shi serait heureux d’avoir de pareils serviteurs.

Ko-Li-Tsin fut sur le point de saluer celui qui parlait ainsi ; mais il se retint, heureusement. Il jugea même convenable de donner une direction nouvelle à la conversation.

— Ne faisons-nous plus de vers ? dit-il au seigneur Lou.

— J’allais te le demander, dit celui-ci. Choisis toi-même un sujet favorable.

— Te plairait-il de parler des Rêves en vers de sept caractères ?

— Cela me plairait, dit Lou en prenant un pinceau.

Les deux nouveaux amis se recueillirent un instant. L’œil de Ko-Li-Tsin pétillait de plaisir. Ils écrivirent sans s’interrompre et terminèrent en même temps.

— Voici, dit Ko-Li-Tsin, en offrant ses tablette au seigneur Lou, qui lui tendait les siennes.

Ko-Li-Tsin se hâta de lire les vers de son compagnon. Ils étaient conformes aux bonnes règles, et disaient :


Pendant le sommeil les pensées de l’homme, sortant de son esprit, se promènent devant ses yeux, et les rêves de la nuit comblent les désirs du jour.

Le pauvre se voit riche, et l’homme vil se voit glorieux.

Celui qui, pleurant sa bien-aimée absente, s’endort dans ses larmes refroidies, sent la tête de celle qu’il adore penchée vers son épaule.

Le poète converse avec Kong-Fou-Tzé ; le mandarin se croit empereur.

Mais l’empereur, sur son lit somptueux, froisse les coussins de son front plein de soucis, et, souvent, s’appuyant sur le coude, il parle au chef des Eunuques :

« De quel côté souffle le vent ? dit-il. Des nuages voilent-ils la lune implacable ? La brûlante sécheresse menace-t-elle toujours mon peuple ? »

Cependant il s’endort, et il rêve qu’une pluie abondante est descendue du ciel.


De son côté, le seigneur Lou admirait l’écriture irréprochable de Ko-Li-Tsin et lisait les vers suivants :


Le rêve ressemble à une ombre sur le sable. Mais quand on l’écrit sur des pages blanches, le rêve devient comme un corps au soleil.

Un jeune bonze de Na-Ian écrivait ses songes, sous les treillis du Pavillon Rouge. Sur la plus haute terrasse de la Tour à Neuf Étages une jeune fille écrivait aussi ses songes.

Le rêve du jeune prêtre était tendre ; celui de la jeune fille était doux.

J’ai conduit les deux rêves l’un vers l’autre, comme deux époux timides.


— Voici, s’écria Lou, le plus élégant poème que je connaisse, et j’annonce un glorieux avenir à celui qui l’a écrit.

— Ne parle pas de mes vers, dit Ko-Li-Tsin ; ils semblent être ceux d’un enfant auprès des tiens. Tu me vois encore immobile d’admiration.

— Non, dit Lou avec gravité ; ton poème vaut mieux que le mien, et si l’empereur l’avait sous les yeux il te ferait certainement un des premiers de l’Empire.

En parlant ainsi, le seigneur Lou regardait fixement Ko-Li-Tsin ; ses sourcils s’étaient dressés, son visage avait pris une expression de noblesse et de majesté peu conciliable avec sa condition modeste : Ko-Li-Tsin frissonna.

Lou prit sa tête dans ses mains et songea longuement.

— Où donc ai-je vu cet homme ? murmura-t-il.

Tout d’un coup il releva le front, bondit sur son siège et cria :

— Je me souviens ! c’est celui qui a voulu m’assassiner !

Mais Ko-Li-Tsin n’était plus en face de lui.

Pendant que le seigneur Lou songeait, le poète s’était silencieusement levé ; il avait descendu l’escalier de la terrasse, enfilé le couloir fleuri, traversé, en sautant de barque en barque, l’étroite rue liquide ; et maintenant il courait démesurément vite vers la maison de Yu-Tchin, située à peu de distance.

— C’était lui ! disait-il en haletant ; il allait me reconnaître ; j’étais perdu. Je ne croyais pas, en tombant dans ce lac, tomber dans un danger si grand. J’aurais dû le tuer ! Non, il venait de me sauver la vie. D’ailleurs je n’en aurais pas eu le courage après avoir ri et chanté avec lui.

Il atteignit la maison de son amie et frappa à coups redoublés. Yu-Tchin vint lui ouvrir, et, pleurant de joie, se jeta dans ses bras.

— Te voilà ! cria-t-elle ; je te croyais mort, et j’étais prête à mourir de chagrin. J’avais tout préparé pour notre mariage. Vois, je suis toute parée, les invités sont encore là ; viens vite.

— Il s’agit bien de se marier ! dit Ko-Li-Tsin rapidement. Bonne Yu-Tchin, prends une hache, une corde, une lanterne, et suis-moi.

CHAPITRE XVII


LE TIGRE DE JADE


Vaincu par la flèche du chasseur de Tartarie, le grand tigre est renversé sur le dos dans les ronces du ravin.

Mais dans sa gueule ouverte, comme dans le tronc d’un saule creux, les abeilles ont déposé leur miel,

Et la gueule du tigre, béante, apparaît pleine d’or.


— Eh bien ! s’écria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruinée de la pagode de Koan-In, me suis-je trompé ? Où sommes-nous ? Où est l’escalier d’albâtre ? N’est-ce pas ici que je me suis battu ?

— C’est bien ici, dit Yu-Tchin ; mais l’escalier est démoli, et la pagode, pendant trois jours, a brûlé.

— Misérable Ko-Li-Tsin ! gémit le poète, que faisais-tu dans ta prison ? Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu préparais jour à jour ton évasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu ! Il fallait fuir tout de suite, t’accrocher aux saillies des terrasses, descendre les dix étages de la tour, étrangler les soldats, et enfin exécuter l’ordre du maître. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef d’une armée terrible ; toi, qu’auras-tu fait dans toute cette gloire ? Tu n’as pas même pu sauver Yo-Men-Li ; et peut-être vas-tu causer la perte de l’empereur. Lors qu’il frappera aux portes de Pei-King en disant : « C’est moi ! » tu ne seras pas là pour lui ouvrir, et s’il te demande : « Où sont tes soldats ? » tu lui montreras Yu-Tchin armée d’une pioche.

— Mais qu’as-tu donc, maître ? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu si désespéré en face de ces ruines ?

— C’est qu’il y avait sous la pagode un trésor qu’on m’avait confié, et sans lequel je ne puis rien faire, répondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le voir englouti.

— Si le feu, dit Yu-Tchin, n’a pas brûlé le trésor nous le retrouverons sous les décombres.

— Tu as raison ; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour soulever cette montagne de pierres écroulées, et je ne peux dire mon secret à personne.

— Essayons, tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n’est sans doute pas indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-être nous glisser à travers les interstices de l’écroulement et arriver jusqu’au trésor.

— Essayons ! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me décourager. La prison m’a affaibli l’esprit. Allons bonne Yu-Tchin, quand nous devrions être écrasés sous les débris du monument, tâchons de lui arracher son cœur précieux.

Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier, et tendit la main à Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la première terrasse qui était à demi effondrée et toute couverte de blocs renversés.

— Prenons garde, dit le poète ; parmi l’obscurité nous pourrions glisser dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons le jour.

— Oui, fit Yu-Tchin ; les ombres semblent des trous et les trous des surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clarté plus franche que celle de ma lanterne en papier bleu.

Assis l’un près de l’autre sur le socle d’une statue brisée, Yu-Tchin disait mille choses tendres à Ko-Li-Tsin songeur.

Bientôt des blancheurs bleuâtres frappèrent les monceaux de débris, faisant briller les cassures des pierres et luire çà et là des émaux et des fleurs de porcelaine.

Tout était brisé, détruit, défiguré : les terrasses, les toits échelonnés, s’effondraient entre les murs d’albâtre, dont la blancheur était sillonnée de traces de fumée et de longues traînées de sang noirci ; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache, s’émiettaient en grêlons, où se dressèrent de précieuses colonnettes on ne voyait que des tronçons léchés par la flamme. Cependant, sous le soleil qui se levait, la pagode ruinée gardait encore quelque chose de son ancienne majesté, et formait des monceaux somptueux et brillants.

Ko-Li-Tsin s’avança vers l’édifice tombé.

— Prenons courage ! dit-il à Yu-Tchin ; tâchons d’écarter ces pierres pesantes et de soulever ces toitures affaissées, comme si nous étions une armée entière.

— Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du matin. Il ne faut pas songer à soulever les pierres, mais à profiter des maladresses du hasard qui a dû laisser quelque porche debout.

— Le crois-tu ? Koan-Ti a pris à tâche de tout détruire. On dirait même que Lei-Kong lui est venu en aide, et que le tonnerre est tombé sur la pagode.

— N’importe ! dit Yu-Tchin, nous entrerons.

Posant à terre sa lanterne à côté de sa pioche, elle enroula la corde autour de sa taille, et se glissa par une étroite brèche en se faisant aussi mince qu’elle pouvait. Ses doigts s’égratignaient aux parois ébréchées des murailles. Elle disparut ; mais Ko-Li-Tsin l’entendit battre des mains joyeusement.

— Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la pioche. Bien ! Maintenant, prends le chemin que j’ai frayé.

— À voir l’entrée, fit le poète en s’insinuant à son tour dans la ruine, on ne pourrait pas croire qu’elle fût assez large pour le corps d’une fouine.

— Où sommes-nous ? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d’elle.

La lumière, pénétrant par d’étroites brèches, tombait en rayons blafards sur le sol jonché d’éclats de pierres et formait des ombres singulières que la clarté bleue de la lanterne contrariait ou redoublait. Ce lieu avait été jadis un vestibule. Le plafond ployait dangereusement ; une porte qui conduisait à la salle principale de la pagode était debout ; mais des murs abattus formaient devant elle de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les débris encore chauds, et tendit la main à Yu-Tchin qui les escalada à son tour ; perdant l’équilibre, elle tomba sur le poète, et tous deux roulèrent dans le temple même, au milieu d’un grand fracas de pierres croulantes. Ils ne se firent d’autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les mains. Yu-Tchin n’avait pas lâché sa lanterne ; après avoir eu peur, elle riait dans les décombres. Ko-Li-Tsin se mit à rire aussi ; mais il chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.

Un jour pâle régnait dans l’enceinte autrefois somptueuse, car de minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes des toits calcinés. Le sol était couvert de cendres. Les statues des Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coulé en ruisseaux sombres. Toute une partie du plafond, effondrée, laissait passer par son bâillement déchiqueté les planchers et les toitures des étages supérieurs. Des lambeaux de balustrades dorées s’allongeaient comme des bras hagards ; des dragons, des lions de marbre blanc, souillés de suie, s’appuyaient sur des poutrelles brisées et prêtes à s’affaisser ; des cassolettes, des vases en métal, des autels de jade et des tronçons de dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des décombres ou roulaient dans des cascades de ruines.

— Comment retrouver la déesse Koan-In au milieu de tout cela ? dit Ko-Li-Tsin en promenant ses yeux sur les débris informes. Elle aura fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas même reconnaître la place où elle se dressait.

— Tu sais, dit Yu-Tchin, que Koan-In est d’ordinaire montée sur un tigre blanc ; la déesse était probablement en bronze doré, mais le tigre devait être en jade. Or le jade ne brûle ni ne fond.

— Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.

Ils s’avancèrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de cendres.

— Si le plafond s’écroulait ! dit Yu-Tchin en regardant en haut.

— Nous serions écrasés, bonne Yu-Tchin.

— Ah ! fit-elle en se rapprochant de lui.

— Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de Fô occupaient chacun un angle du temple, et l’un d’eux devait être placé où je suis.

Le poète se baissa et ramassa quelque chose.

— Voici d’ailleurs le manche émaillé de son parasol. La grande statue de Fô était au milieu des gardiens, et la déesse s’élevait à quelques pas derrière lui.

Il se dirigea vers l’endroit où il jugeait qu’elle avait été jadis.

— Ah ! dit-il, la statue est détruite, mais voici le tigre renversé, et le socle est encore debout.

— Prends garde, fit Yu-Tchin ; vois comme les dalles sont fendillées et branlantes autour du piédestal.

Ko-Li-Tsin s’avança lentement et prit à sa ceinture les deux clefs d’or.

— Pourvu que la serrure se trouve de ce côté ! dit-il ; de l’autre l’encombrement des toits croulés nous empêcherait d’y atteindre.

Tout à coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et le poète disparut dans une ouverture qui fut aussitôt refermée par la chute du socle et d’un gros tas de pierres.

Yu-Tchin hurla d’épouvante et de désespoir. Elle se jeta par terre, essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le piédestal, et criant de toute son haleine : « Ko-Li-Tsin ! » Mais rien ne lui répondait ; le silence avait succédé au retentissement bruyant, occasionné par l’engloutissement du poète.

Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frénésie. Pendant une heure elle travailla à déblayer l’entre-bâillement obstrué ; de temps en temps elle gémissait : « Ko-Li-Tsin ! » Enfin elle crut entendre une voix lointaine qui murmurait : « Par ici ! »

— Me voilà ! cria-t-elle.

Attachant la lanterne à sa ceinture, elle continua à écarter les blocs de pierre. Bientôt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.

— Tu n’es pas blessé ? dit Yu-Tchin.

— Non, dit le poète ; mais je ne puis t’aider ; je suis dans une obscurité complète.

— Retire-toi promptement ! s’écria Yu-Tchin avec effroi ; le piédestal va tomber sur toi !

Elle recula elle-même. Un énorme monceau s’effondra lentement.

— Il est mort ! dit Yu-Tchin, l’œil hagard.

Elle restait immobile, regardant avec fixité le trou béant. Mais soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait : « Viens-tu ? »

— Ah ! tu es encore vivant, mon époux chéri ! Où es-tu ?

— Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin ; apporte ta lanterne.

Les pierres en s’écroulant avaient formé une pente douce qui s’enfonçait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser ; elle se trouva bientôt dans un souterrain qu’illumina la lueur de sa lanterne.

— Où sommes-nous ? dit Ko-Li-Tsin. Ah ! Koan-In nous protège ! Car voici le trésor, le merveilleux trésor !

En effet, de tous côtés s’alignaient de grands bassins d’argent pleins de poudre d’or ; dans des vases de jade scintillaient des saphirs ; des Dieux en argent massif, accroupis face à face, formaient une longue allée brillante, et, au milieu du souterrain, sur une estrade, s’ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu’au bord d’un éblouissement miraculeux de liangs d’or.

CHAPITRE XVIII


LES ÂNES NE SAVENT PAS S’ILS PORTENT DE L’OR OU DU FER


Sous ces lunettes, sous cette barbe blanche, oh ! oh ! quel est cet homme ? Vraiment, il reposera bientôt dans la Salle des Ancêtres.

Cependant, si tu lui arrachais ses lunettes et sa barbe, tu verrais

Que ses yeux étincellent comme des rubis et qu’il ne lui manque pas une seule dent.


La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus étroites de la Cité Chinoise. Elle est perdue dans ce réseau inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque côté de l’Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la Cité Tartare. Grouillante, encombrée, tapageuse, brillant de mille couleurs violentes, mais si peu large et si traversée d’enseignes que la nuit s’y établit avant le coucher du soleil, elle donne asile à une foule obscure : petits commerçants, bimbelotiers, revendeurs, raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis à demi rongés par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en métal faux, de bracelets en jade commun ; c’est là aussi que logent, après leur journée terminée, les barbiers ambulants, les cuisiniers, les marchands d’eau, les forgerons en plein vent. Les façades des maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, bariolées d’affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations, des sentences, des maximes, des pièces de vers placardées par un poète dédaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des mœurs, du costume, du visage de quelque grand dignitaire.

Une multitude vulgaire et mal vêtue piétine dans la poussière épaisse de la Rue de Kou-Toung. Des enfants, accroupis sur des tas d’ordures, jouent au prêteur sur gages : le nez chargé d’une paire de lunettes en papier, l’un estime, regarde, retourne avec mépris les trognons de choux que lui présentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu’il prêtera sur les trognons, avec les grimaces d’un vieil usurier. Les marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie de la journée assis devant leur porte sur des nattes de bambous, s’interpellant l’un l’autre, riant bruyamment et assaillant les passants de mille quolibets hardis.

Une des maisons les moins misérables et le plus solidement construites de la Ruelle de Kou-Toung était habitée par un vieux marchand de lanternes retiré depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche parmi les gens du quartier, car il possédait une seconde maison en face de celle où il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du reste, avait l’ampleur d’un ventre de mandarin.

Un jour que, les mains derrière le dos, une petite pipe de métal à la bouche, il parlait sentencieusement à ses voisins des réformes à introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la révolution, des dommages qu’une guerre civile ferait subir au commerce et spécialement aux propriétaires, il vit venir à lui un vieillard courbé par l’âge, le crâne couvert d’un large bonnet de feutre, le visage enfoui dans une barbe blanche, hérissée et ébouriffée, le corps enveloppé d’une robe brune assez misérable. Il était accompagné d’une petite vieille habillée d’affreux chiffons sales, et tous deux mutuellement soutenaient leur faiblesse.

— Salut, salut ! maître, dit le vieillard au propriétaire ventru, en s’inclinant selon les règles.

— Salut, salut ! dit le propriétaire, en se courbant à son tour.

— Je viens de lire les gros caractères d’une annonce ainsi conçue : « Que celui qui veut louer une maison à un prix raisonnable s’adresse à Sin-Tou » ; et l’on me dit que Sin-Tou, c’est toi.

— En effet, je suis Sin-Tou, dit le propriétaire d’un air majestueux, et depuis quelques jours plusieurs personnes se disputent ma maison.

— Ah ! dit le vieillard ; cependant, puisque ton affiche n’est pas retirée, tu n’as pas encore fait choix d’un locataire ; j’espère que, par égard pour mon âge, tu me donneras la préférence.

— Ton âge est en effet vénérable, dit Sin-Tou ; mais, étant pauvre, je ne puis me permettre d’être généreux. Je livrerai ma maison à celui qui m’en offrira le meilleur prix.

— Je suis pauvre aussi, dit le vieillard. Je suis de Kan-Ton, et je me nomme A-Po. Voici la mère de mes trois fils.

Le propriétaire salua la vieille femme.

— Mes trois fils, reprit A-Po, extraient du fer dans les montagnes qui avoisinent Gé-Ol. Chacun d’eux m’envoie un tiers du minerai qu’il récolte chaque jour. Je me charge de le vendre, et c’est ainsi qu’est soutenue ma vieillesse.

— Le fer est d’un bon rapport, dit Sin-Tou ; les riches s’en servent pour rendre non abordables les portes de leurs palais ; ils en font des lions qui ornent leurs jardins et des dragons qui hérissent leurs toitures ; les guerriers ont besoin de sabres et de lances, et le peuple ne peut se passer d’ustensiles solides. Le fer, heureux vieillard, est aussi précieux que l’or.

— Il faudrait pour bien vendre, dit A-Po, avoir l’activité de la jeunesse et l’habitude du commerce. Les grands marchands écrasent les petits ; ils accaparent les débouchés, et lorsqu’on arrive après eux chez les acheteurs, ceux-ci vous répondent : « Nous n’avons besoin de rien. »

— Tu exagères, répondit Sin-Tou. Les grands marchands dédaignent de vendre peu et laissent des chalands aux industriels plus modestes.

— Enfin, où est la maison que tu veux louer ? dit le vieillard.

— C’est celle qui est en face de nous, dit majestueusement Sin-Tou.

— Oh ! oh ! et combien en veux-tu par année ? Elle est dans une rue bien peu aérée et sera bien malsaine pour un homme de mon âge.

— Malsaine ! s’écria le propriétaire ; apprends qu’ainsi abritée du vent et du soleil, elle est fraîche l’été et chaude l’hiver. La rue est peu aérée ! dis-tu. Ne vois-tu pas que la Ruelle des Libraires se croise avec la Ruelle de Kou-Toung, et que ma maison est placée dans un perpétuel courant d’air ?

— Et combien en veux-tu ?

— Mille pièces, dit le propriétaire sans hésiter.

— Mille pièces ! s’écria la vieille femme en ouvrant les bras avec effroi.

— Mille pièces ! répéta le vieillard en tremblotant.

— Pas un tsien de moins, dit Sin-Tou.

— Mais si je louais ta maison, il nous faudrait manger des rats crus et du riz moisi.

— C’est une bonne nourriture, répliqua le propriétaire.

— Et de quoi se compose la maison ? Elle doit être semblable au Palais du Fils du Ciel pour valoir tant de pièces ?

— Elle contient un appartement pour les femmes, une boutique et des caves.

— Les caves sont-elles grandes ? demanda le vieillard.

— Grandes et solidement fermées.

— Je te donne quatre cents pièces de ta maison, car je suis las de courir et de chercher.

— Si tu n’étais pas un homme vénérable, dit le propriétaire, je ne consentirais jamais à ce marché désastreux ; mais, par respect pour ton âge, j’accepte.

— Je te remercie, dit A-Po.

Son épouse lui tendit un sac d’où il tira quatre cents pièces. Sin-Tou, après les avoir comptées lui-même, alla chercher les clefs de la maison ; puis le vieux et la vieille s’éloignèrent en titubant.

Le lendemain, dès le lever du jour, trois ânes pelés qui trébuchaient à chaque pas défilèrent dans la Ruelle de Kou-Toung ; ils étaient chargés de grands sacs gris qui semblaient fort pesants. A-Po tirait les bêtes par une corde et la vieille femme les suivait, armée d’un bambou. Ils s’arrêtèrent devant leur maison, déchargèrent péniblement les ânes et transportèrent un à un les sacs à l’intérieur ; puis ils partirent. Une heure plus tard, ils revinrent avec les ânes non moins chargés. Vingt fois au moins dans la journée la même manœuvre fut répétée, et le soir Sin-Tou, assis devant sa porte, se disait :

— Ce vieillard est plus riche qu’il ne voulait le dire ; il possède beaucoup de ferraille.

Mais, au grand étonnement du propriétaire, les deux vieilles gens n’habitèrent pas la maison. On les voyait seulement venir quelquefois, suivis d’un âne, et peu d’instants après, s’éloigner en emportant un des lourds sacs de fer.

CHAPITRE XIX


TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LE CIEL


Il ne faut rendre aux vainqueurs que des honneurs funèbres.


Hurlants, hideux, farouches, sanglants déjà, deux cent mille guerriers emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfumée. Quels sont ces hommes ? Ceux-ci, aux visages blêmes, viennent du Nord infertile ; ils ont laissé les champs pierreux qui résistaient à leurs bêches, ouvert l’étable aux bestiaux maladifs et abandonné leurs vieux parents dans les cabanes ; ceux-là viennent du Sud brûlant, où les épis se calcinent sous le soleil ; exaspérés par la famine, après avoir tué leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l’implacable sécheresse ; leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redoutés, sont venus de la mer ; ils sont ambitieux et braves. D’autres sont des bandits des montagnes : ils luttaient avec les grands serpents et les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles ; souvent ils descendaient dans la plaine et remontaient bientôt repus et chargés. Il y a aussi dans cette multitude des mendiants décharnés, haillonneux, et des artisans vaincus par la misère. Des prisons éventrées ont vomi des flots d’hommes hagards. Enfin d’innombrables traîtres transfuges se sont joints à l’armée : leurs corps trapus gardent des lambeaux d’uniformes, leurs visages féroces sont hérissés de poils ; leurs bras, qu’ils n’ont pas essuyés, sont rouges encore jusqu’au coude d’un massacre récent.

Cette foule formidable, fauve, bestiale, c’est l’armée de Ta-Kiang.

Ta-Kiang, durant trois lunes, a crié : « Je suis le Frère Aîné du Ciel ; je libère et je glorifie ! Je ferai grands les ambitieux et riches les avides ; l’esclave sera seigneur et le prisonnier libre ; ceux qui ont faim se rassasieront ; les criminels seront pardonnés. Je suis le Cœur de l’antique Patrie du Milieu, qu’on croyait mort depuis que le Tartare l’a écrasé sous son pied ; mais voilà qu’un sang impétueux le gonfle, et qu’il palpite, et ses battements formidables ébranlent l’Empire. L’imprudente antilope qui s’est aventurée dans l’antre d’un lion endormi a moins de terreur, lorsque le roi famélique ouvre ses yeux d’or, que le Tartare n’en ressent devant le réveil farouche de la Vraie Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m’assiérai sur un trône rouge et fumant, à la clameur triomphale du peuple. Que ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas nés de crimes ou d’adultères et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi, viennent s’abriter sous les plis somptueux de ma bannière et hurlent avec moi : En haut les, Mings ! en bas les Tsings ! » Et la grande voix de Ta-Kiang a roulé d’écho en écho. Des émissaires enthousiastes ont porté sa parole dans les provinces malheureuses. Bientôt un flot d’hommes farouches s’est ébranlé, et, comme un grand fleuve qui déborde, les guerriers se sont avancés, renversant les cités, entraînant les populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrière eux les maisons s’écroulent et fument, les champs sont rasés et stériles. Après avoir pris Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, cette belle ville qui fut la résidence impériale sous la dynastie des Song, renversé Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants ; après avoir enjambé la Rivière Tortueuse, ils ont marché vers le port de Ning-Po-Fou, qu’ils ont surpris la nuit : ils ont jeté les soldats dans le Lac de la Lune et les marchands dans l’Étang du Soleil. Ensuite ils ont campé pendant deux jours dans l’Île aux Buffles, en face de Can-Pou, nommée aussi la Porte Étroite ; lorsqu’ils s’éloignèrent, Can-Pou n’était plus qu’un monceau de cendres. Sur les côtes effrayantes de la Mer Jaune ils recrutèrent de hardis pirates et s’enfoncèrent avec eux dans la province voisine. En même temps, sur les rives de la Rivière du Dragon, les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exigée par la mode nouvelle, se soulevèrent en tumulte ; et l’armée poursuivit son chemin, considérablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et si riant qu’on l’appelle la Fleur du Milieu ; elle se dispersa en tous sens, ravageant et pillant les cités et les villages, dévastant les plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux Fleuve Jaune. Cette ville était fameuse pour ses richesses et ses splendeurs, et les révoltés hurlaient de joie sous ses murs. Mais le chef tartare qui la défendait voyant, après huit jours de résistance, ses soldats faiblir et ses remparts s’ébrécher, héroïque, brisa lui-même la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville fut submergée, mais non pillée, et ses trente mille défenseurs furent engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se ruèrent sur une cité voisine ; ils imposèrent mille tortures aux vieillards, firent rôtir tout vifs les jeunes enfants, et les dévorèrent aux yeux de leurs mères, liées douloureusement à des poteaux.

Maintenant ils sont dans le Pé-Tchi-Li ; ils pourraient en deux jours atteindre la Capitale de l’Empire, mais ils s’attardent devant Sian-Hoa, qui tremble et s’affame.

Le camp s’étend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les hautes murailles crénelées et les grands pavillons aux toits retroussés se dressent, au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent démesurément la plaine. Tournée vers la ville, accroupie comme un lynx prêt à s’élancer, l’armée est là de toutes parts ; les sauvages guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz mêlé de poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils à des troupeaux de grands bœufs couchés.

La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de Sian-Hoa, et les grands mâts en bois de cèdre qui l’entourent élèvent plus haut que les murailles des bannières soyeuses où on lit en caractères d’or : « En haut les Mings ! en bas les Tsings ! » Vaste et superbe, elle est en toile d’argent que voile un léger papier huilé, transparent et imperméable ; les draperies de l’entrée, pompeusement relevées, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d’or et le Dragon Long, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de la tente, est visible de tous les points de l’horizon.

Ta-Kiang a dompté ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour eux, il est bien le Frère Aîné du Ciel, l’Égal des Immortels, le Seigneur du Monde. Lorsqu’il passe, tous se prosternent, n’osant voir sa splendeur. Lorsqu’il parle, tous sont immobiles de terreur et de respect. Il est leur père et leur dieu ; il a comblé les désirs, réalisé les rêves. Koan-Ti, le Roi des Batailles, est son frère cadet : il est le formidable, le triomphateur ; ses pas ébranlent l’empire ; son souffle renverse les cités ; il autorise le pillage et ordonne l’orgie, tout en restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies tempétueuses de son armée, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer frénétique. Et ces hommes féroces lui sont soumis comme des esclaves, dévoués comme des fils ; à sa voix l’ivresse se dissipe, la débauche s’interrompt ; sur un signe, ils se précipitent dans les flammes pour étouffer l’incendie avec leur corps, et s’il les juge criminels ils se retirent à eux-mêmes leurs vies coupables.

Une double haie de soldats agenouillés, qui forme une longue allée, précède l’entrée de la tente que gardent deux lions de jade. À l’intérieur un tapis en poil de chameau s’étend sur le sol, et le jour apaisé est plein de sourds reflets d’or sous les murs de satin jaune. Là, sur un trône de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe et construit l’avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il a abandonné les vêtements tartares ; il est vêtu comme l’étaient Fou-Shi et Kong-Fou-Tze. Sur une robe lilas pâle, aux plis fins et réguliers, il porte une longue tunique en crêpe soyeux, entr’ouverte sur la poitrine et serrée à la taille par une ceinture qui disparaît dans l’ampleur souple de l’étoffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d’or ; une bande de broderies délicates, où les dragons se mêlent aux fleurs, l’ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n’a plus la tête rasée à demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enfermés dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d’un casque, et sur son front brille un saphir énorme. Ses armes sont près de lui : la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins l’entourent et attendent, prosternés, qu’il parle. On voit parmi eux les principaux affiliés de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis dans la Pagode de Koan-In, et qui sont venus rejoindre l’empereur élu.

Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pénètre sous la tente et dit :

— Le chef Gou-So-Gol tremble et s’humilie devant ton auguste porte.

— Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus célèbre de mes guerriers.

Gou-So-Gol parait. C’est un jeune homme de haute taille, beau comme la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.

Il s’agenouille et frappe la terre de son front.

— Parle, dit l’empereur.

— Unique Sublimité, dit Gou-So-Gol, qui se relève, le méprisable gouverneur de Sian-Hoa offre de nous donner cent mesures de perles, vingt chariots pleins d’or et les plus belles jeunes filles de la ville si nous voulons nous retirer sans bataille.

— Cette ville est prise depuis l’instant où notre tente s’est dressée en face d’elle, dit Ta-Kiang. De quoi s’avise le gouverneur de nous offrir une partie de ce qui est à nous tout entier ? Nous prendrons mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d’or et les filles du gouverneur, si cela nous plaît. N’est-ce pas ton avis, ô le plus brave de mes chefs ?

— Auguste. Souverain, dit le guerrier, ta parole n’est-elle pas la sagesse et la vérité ? J’ai la gloire de penser comme toi. D’ailleurs en acceptant nous perdrions un joyeux combat, plein de ruissellements rouges et un flamboyant incendie dans le ciel nocturne.

— Va donc, dit l’empereur, ô favori de Koan-Ti, va prendre cette ville et reviens promptement, afin que je puisse me diriger vers la Capitale, but de ma course, et enfin combler ma vaste ambition.

Gou-So-Gol se prosterne, puis se retire ; ses yeux étincellent, sa face fière rayonne.

L’empereur fait signe au Grand Bonze d’approcher.

— Quelles nouvelles sont venues de Pei-King ? dit-il.

— Depuis plus de cinq lunes Ko-Li-Tsin, sorti de prison, possède le trésor de Koan-In. L’envoyé de Ko-Li-Tsin a ajouté : « Bientôt l’empereur pourra entrer dans Pei-King. »

— Bientôt, dit Ta-Kiang. Que les jours sont longs !

Et son sourcil impérial se fronce.

Cependant Gou-So-Gol est sorti de la tente, levant les bras et poussant de grands cris. Plusieurs soldats s’élancent dans toutes les directions, et, répétant le cri du guerrier, convoquent les chefs principaux. Bientôt autour de Gou-So-Gol cent Tsian-Kiuns sont réunis.

— Écoutez, dit Gou-So-Gol, la parole sacrée de l’empereur.

Tous les chefs se prosternent respectueusement.

— Va ! m’a-t-il dit, prends cette ville, qui est à nous déjà. Emporte mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d’or, toutes les filles qui te plairont ; puis laisse la ville flambante et reviens promptement.

Les Tsian-Kiuns, hurlant de joie, se relèvent et courent chacun vers un point du camp afin de rassembler leurs hommes. Le gong vibre, le tam-tam claque, tout le camp s’ébranle tumultueusement, chaque œil lance un regard féroce : on va piller et tuer. Le sang de la veille, qui noircit et s’écaille sur les bras des soldats, va être lavé dans du sang tiède et vermeil. Le signal du départ tinte, une clameur furieuse lui répond, et les guerriers, par troupes, s’élancent en faisant de grandes enjambées et en brandissant dans chaque main un glaive bien aiguisé.

Gou-So-Gol arrive le premier sous les murs, et l’élite de l’armée se rue derrière lui avec d’effroyables hurlements. La ville, remplie d’effroi, reste silencieuse. Mais les assaillants sont si nombreux que la proie est trop petite pour eux. Tandis que les premiers trépignent au bord du fossé, les derniers ondulent encore au loin dans la plaine, et une irrésistible poussée précipite plusieurs soldats dans l’eau.

Tout à coup une pluie de flèches descend du faîte des murailles vers Gou-So-Gol, mais toutes percent la terre autour de lui sans le toucher. Mille fusées meurtrières, dont les baguettes sont des lames aiguës, s’élèvent bruyamment et retombent sur les crânes des assiégés. Alors les frêles dragons de bronze vert rangés sur les bastions crachent des projectiles brûlants qui vont faire au loin des trous dans les rangs des rebelles, tandis qu’une frange de fumée voile le faîte des remparts.

— Allons ! s’écrie Gou-So-Gol, je ne veux pas que le combat soit long, car le frère Aîné du Ciel m’a dit : « Reviens promptement ! » Qu’on apporte des poutres en bois de cèdre et qu’on lance sur les murailles des bombes fétides.

— Que veut faire le glorieux chef ? se disent les soldats en exécutant ses ordres.

Les bombes sont lancées et éclatent au faîte des murailles, répandant une épaisse fumée sulfureuse, infecte et aveuglante. Gou-So-Gol dit :

— Pendant que les ennemis ne peuvent voir nos actions, mettez debout une poutre et tenez-la solidement.

Agile comme un chat sauvage, Gou-So-Gol l’enlace des pieds et des mains, disant à ses soldats :

— Lorsque je serai en haut du cèdre, vous l’inclinerez lentement et l’appuierez au sommet du rempart.

Les assaillants, remplis d’admiration, poussent de grands cris et glorifient le nom de leur chef. Celui-ci s’élève ; mais ses armes l’alourdissent et l’embarrassent ; il jette sa pique, ses flèches et son arc, et ne garde que les deux sabres croisés derrière son dos. Bientôt il atteint l’extrémité du mât, qui s’abaisse vers la ville et s’emboîte entre deux créneaux. La fumée a voilé toute cette manœuvre aux assiégés. Gou-So-Gol avec précaution dégage ses jambes et cherche le sol : il se trouve qu’il chevauche un dragon.

— Bon ! dit-il.

Et tandis qu’autour de lui les soldats tartares gémissent, toussent et se frottent les yeux, il retourne le canon, et, tranquille, attend que la fumée se dissipe.

De tous côtés, autour de la ville, les chefs principaux de l’armée rebelle ont imité Gou-So-Gol ; des poutres se sont élevées, puis abaissées vers le rempart, y déposant chacun un Tsian-Kiun ; et maintenant les soldats, tenant des poutres embrassées, montent l’un derrière l’autre. Lorsque l’étouffante fumée s’élève enfin et plane au-dessus de la ville, les Tartares épouvantés se voient assaillis de toutes parts. Gou-So-Gol met le feu au canon qu’il a conquis et protège l’escalade de ceux qui le suivent. Quelques assiégés se jettent à genoux et offrent de se rendre ; mais Gou-So-Gol dit :

— L’empereur aimé du Ciel a parlé ainsi : « De quoi s’avisent les Tartares de vouloir nous donner ce que nous tenons dans nos mains ? »

Les vaincus essayent de résister.

Gou-So-Gol, suivi d’un petit nombre de Chinois, tire ses deux sabres, et, plus rapide que les flèches qu’on lui lance, il descend le talus qui conduit à la ville. On veut lui barrer le passage, mais il fauche les têtes et les membres autour de lui. La terreur est telle parmi les assiégés que plusieurs se précipitent du haut des murailles dans les fossés. Gou-So-Gol a atteint une des portes de la ville ; il s’est frayé jusqu’à elle un chemin sanglant. On s’agenouille sur son passage en demandant grâce ; il renverse les suppliants du pied, et, repoussant les lourds verrous, il ouvre largement la porte et abaisse l’arche volante du pont. Alors toute l’armée forcenée des Chinois envahit la ville, comme un fleuve déborde, et se presse d’un si farouche élan que plus d’un soldat tombe et meurt, écrasé sous les pieds de ses compagnons. Les Tartares fuient vers le centre de la ville, mais les rebelles, plus rapides qu’eux, les saisissent, les jettent à terre et, du genou, leur écrasent la poitrine.

— Grâce ! pitié ! crient les misérables ; nous vous dirons où sont nos richesses et où habitent nos jeunes filles aux cheveux longs.

— Nous saurons bien les trouver sans vous, disent les soldats en ricanant ; et, enfonçant dans la bouche des Tartares leur large glaive, ils montrent à leurs yeux mourants des faces féroces aux sourcils dressés, aux poils hérissés.

Quelquefois ils étranglent lentement les vaincus ou se plaisent à leur crever les yeux, à leur couper le nez, la langue, les oreilles, et à les abandonner vivants.

Puis ils se précipitent sur les habitations, brisent les murs, font voler les portes en éclats. À l’intérieur, les vieillards vénérés se tordent les bras et arrachent leur barbe pure, les épouses, les jeunes filles se jettent dans les citernes ou s’étranglent à demi de leurs longues nattes mêlées de perles, et bientôt, sous des sabres sacrilèges, les têtes des vieillards s’entr’ouvrent et pleurent du sang sur leurs barbes blanches, les femmes, mourantes, sont relevées outrageusement, puis, lorsqu’une maison est de toutes part saccagée et pillée, les vainqueurs y mettent le feu et s’éloignent.

Dans les rues on trébuche sur des mourants qui se tordent, les pieds glissent dans le sang qui fume. De tous côtés des cris aigus de femmes se mêlent aux gémissements des soldats et aux imprécations des rebelles. On entend aussi les pétillements des flammes joyeuses qui commencent à prendre leur part du désastre.

Cependant le gouverneur de la ville est monté sur la terrasse de son palais. Il veut tenter un suprême effort pour apaiser les sauvages vainqueurs. Couvert de ses somptueux habits, il s’avance jusqu’à la balustrade et y pose la main. Son front est blême, mais tranquille. Sa main pâle ne tremble pas. Il parle d’une voix claire et forte qui domine le tumulte :

— Vainqueurs, dit-il, pourquoi êtes-vous plus féroces que les tigres et les lions ? Avez-vous donc oublié les sages maximes des philosophes, qui ordonnent la magnanimité après la victoire ? ou bien êtes-vous d’une race où les conseils des philosophes sont dédaignés ? À quoi vous sert ce surcroît de sang versé, puisque le combat est terminé et que Koan-Ti vous a fait victorieux ? Après nous avoir humiliés et défaits, que voulez-vous encore ? Notre or ? nous vous le donnerons ; loyalement nous viderons nos coffres, sans garder pour nous un tsien de cuivre, et demain nous irons vous mendier un peu de riz. Mais au moins laissez vivre nos parents vénérables et nos fidèles épouses.

L’infâme multitude ricane sans pitié. Une flèche cruelle vient emplir la bouche du gouverneur, et son discours s’achève en un vomissement rouge. Mais Gou-So-Gol se retourne plein de courroux ; il démêle dans la foule le soldat qui a lancé la flèche, saisit à son tour un arc et cloue le rire à la gorge du traître : puis il se dirige vers le palais du gouverneur et seul y pénètre, défendant à tous de le suivre. Il enjambe les marches des escaliers de laque et traverse de grandes salles ; il se trouve bientôt en face d’une jeune fille belle comme Miao-Chen ; elle tient un sabre de chaque main et barre une porte avec un air de courage et de décision.

— Tu n’entreras pas, monstre sauvage ! crie-t-elle les dents serrées. Tu ne vas pas, sous mes yeux, égorger ma vieille mère, et tu mourras avant d’avoir fait cela !

Gou-So-Gol regarde la jeune fille sans insolence et s’incline devant elle.

— Belle guerrière, dit-il, je veux te parler avec politesse. Tu es mon bien, et je n’aurais qu’à te prendre ; mais tes yeux fiers, ta voix impérieuse ont troublé mon cœur farouche, et je te demande si tu veux être la première épouse de Gou-So-Gol, le chef glorieux.

— Je ne m’approcherai de toi qu’avec répugnance, répond la jeune fille ; mais si tu me promets d’épargner ma vieille mère et de la faire respecter par tes soldats, je consentirai à te cacher le dégoût que tu m’inspires.

— J’ai déjà vengé la mort de ton père, dit Gou-So-Gol, comme si j’avais prévu que j’allais aimer sa fille ; et il ne sera rien fait à ta vieille mère, je te le jure.

— Mon père est mort ! s’écrie la jeune fille en sanglotant. Ô chef des cruels guerriers ! tu auras une épouse éternellement désolée.

— Je tâcherai de te consoler, dit Gou-So-Gol, par ma gloire et par ma douceur ; mais maintenant indique-moi où sont les richesses de la ville, car l’Empereur Unique m’a dit : « Prends cinquante chariots pleins d’or et mille mesures de perles. »

— Je vais te conduire, dit la jeune fille ; le trésor de la ville est dans ce palais.

Pendant ce temps, au dehors, le carnage a continué. Les vainqueurs ruissellent de sang et de sueur, ils halètent, car les maisons à piller sont nombreuses, et les victimes à égorger se succèdent sans fin. Partout les demeures éventrées craquent et fument. Sur les toits les dragons de bronze se tordent douloureusement. Aux fenêtres, des hommes dont la tête a roulé au loin se penchent vers la rue et laissent jaillir de leurs cous mutilés des fontaines écarlates.

Gou-So-Gol sort du palais, il lève les bras et s’écrie :

— Que le massacre et le pillage cessent ! Qu’on réunisse sur cette place tout le butin conquis et qu’on amène de solides chariots et tous les Tartares vivants encore.

Le gong tinte, l’ordre circule, les rebelles, traînant de lourds et précieux fardeaux, tirant des chars, poussant devant eux des Tartares humiliés, se rassemblent de toutes parts devant le palais. On surcharge les chars, on y attelle les vaincus pleins d’horreur ; on les frappe, ils s’élancent. Bientôt, à travers les rues obscurcies par le soir et par la fumée, au milieu des guerriers emportant chacun une femme en pleurs qui se cache le visage, une longue file de chariots roule péniblement, écrasant des cadavres. Les Tartares, courbés sous les fouets, criblés de blessures, tombant à chaque pas sur les genoux, le cœur plein de honte et de désespoir, rugissent de conduire leurs propres richesses au camp de l’ennemi. Dans le premier chariot, Gou-So-Gol triomphe, entre deux femmes vêtues de blancs habits de deuil, qui pleurent et regardent en arrière. Dans le second s’entassent, désolées et tremblantes, les plus belles jeunes filles de la ville. D’autres véhicules sont chargés de lingots d’or et d’argent, de pierreries lumineuses, de vases précieux, d’étoffes superbes, qui étincellent dans le crépuscule. Enfin le cortège, sorti de la ville, entre dans la plaine, aux retentissements du gong, aux voix formidables de soldats qui hurlent à tue-tête : « En haut les Mings ! en bas les Tsings ! » Lorsqu’il arrive devant la tente impériale, Gou-So-Gol fait halte et pousse le cri de victoire ; les draperies somptueuses se soulèvent ; et l’empereur apparaît sur son trône de marbre noir, le menton dans la main.

Le chef des guerriers se prosterne et frappe la terre de son front.

— Parle, dit Ta-Kiang, ô le plus illustre des combattants !

— Voici, dit Gou-So-Gol, cinquante chariots pleins d’or et mille mesures de perles. De plus, je t’amène, ô Fils Céleste, de timides femmes, choisies parmi les plus belles, et je t’offre aussi, magnanime vainqueur, ma jeune épouse, que j’aime comme moi-même.

— Je te donne l’épouse de ton choix, dit l’empereur, et toutes les jeunes filles belles parmi les belles pour la servir. Mais n’as-tu fait que prendre les trésors et les femmes ?

— Vois, dit Gou-So-Gol en dressant la tête, cette ville flamboyante est belle dans le soir.

Tourné vers le formidable incendie qui se lève devant le soleil couchant et l’efface, l’empereur admire le désastre ; ses yeux augustes et son front le reflètent ; il en sent la chaleur, et il dit :

— Sois loué, Gou-So-Gol !

CHAPITRE XX


LES BEAUX CHEMINS NE VONT PAS LOIN


Sur un trône d’or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries, est assis au milieu des mandarins ; il semble un soleil environné d’étoiles.

Les mandarins parlent gravement de graves choses, mais la pensée de l’Empereur s’est enfuie par la fenêtre ouverte.

Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée de feuillage, l’impératrice est assise au milieu de ses femmes.

Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil, et, avec ennui, elle agite son éventail.

Une bouffée de parfum caresse le visage de l’empereur.

« Ma bien-aimée, d’un coup de son éventail, m’envoie le parfum de sa bouche. » Et l’empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les mandarins étonnés.


Au moment où le premier soleil levant de la cinquième lune dorait les ruines fumantes de Sian-Hoa, le nouveau Chef des Eunuques pénétra, comme d’habitude, dans la Chambre Sereine de l’empereur Kang-Shi. Ayant dans sa main droite une horloge à eau, il s’approcha du lit impérial et réveilla le maître.

— C’est aujourd’hui le premier jour de la lune dit le Fils du Ciel, en s’appuyant sur un coude. Le soleil lance quelques rayons à travers les coquillages des fenêtres ; le ciel sans doute est pur, l’air frais, la route sèche ; il serait doux de courir aux bords des lacs sur un jeune cheval de Tartarie !

— Il faut contenter ses désirs, dit l’eunuque, lorsqu’ils ne font tort à personne.

— Oui, dit Kang-Shi ; mais l’empereur, qui est le père et la mère d’un grand enfant plein de caprices et de colères injustes, ne s’éloigne jamais sans avoir le cœur troublé par de vives inquiétudes.

— Le grand enfant dort à cette heure, dit l’eunuque, en présentant à l’empereur une infusion des premières pousses de thé à l’arôme exquis et printanier.

Le Fils du Ciel reçut la tasse et soupira.

— Comment se trouve à présent mon quatrième fils, le prince Ling, dont le cœur est déchiré par un chagrin inconnu ? dit-il douloureusement.

L’eunuque, après avoir hésité un instant, répondit :

— Que ton noble esprit soit en repos ; le glorieux prince, depuis hier, a recouvré toute sa joie ; il chante sans cesse et rit de tout son cœur.

— Mon thé me semble plus parfumé que les lèvres de l’impératrice ! s’écria Kang-Shi tout joyeux. Je redoutais secrètement que mon fils, malgré la surveillance dont il est l’objet, ne fit abus de l’exécrable opium pour endormir son chagrin cuisant. Mais puisqu’il rit et puisqu’il chante, mon cœur reprend sa sérénité.

L’empereur, qui, en parlant ainsi, s’était levé et revêtu de somptueuses robes, entra avec majesté dans une chambre où l’attendaient déjà, prosternés, les mandarins de service. Il reçut les mémoires des autorités supérieures de Pei-King et les rapports envoyés par les gouverneurs de provinces ; il les lut tous avec attention, faisant de temps en temps au papier une marque du bout d’un de ses longs ongles.

— Tous ces rapports sont rassurants, dit-il aux mandarins qui l’entouraient ; ils annoncent que l’Empire pacifique est florissant. Mais on avait parlé d’insurrection et de soulèvements en de lointaines provinces ?

— Il est vrai, Maître du monde, mais ces insurrections insignifiantes ont été promptement étouffées.

— Et la secte du Lys Bleu ? je la croyais assez dangereuse.

— Dangereuse, Souverain Unique ? dangereuse comme une fourmi qui veut escalader le ciel. D’ailleurs, depuis l’incendie de la Pagode de Koan-In, c’est-à-dire depuis plus de dix lunes, elle n’existe plus.

— Et ce fou, ce rebelle qui avait eu l’audace de se faire proclamer empereur ?

— Est-ce qu’une telle audace peut exister, ô gloire unique ? Cet homme n’est-il pas le héros d’une fable ? Mais s’il a jamais été vivant, il doit être mort.

— Cependant le bruit courait, il y a peu de mois, que le rebelle, à la tête d’une armée de voleurs, avait mis le siège devant Hang-Tcheou, dans le Tche-Kiang ?

— Ô unique Sublimité ! comment cela se pourrait-il ? D’ailleurs si cela, seul un instant, a été, le gouverneur du Tche-Kiang a dû chasser les rebelles comme l’eût fait de son souffle le Dragon lui-même.

— Et le poète Ko-Li-Tsin qui avait réussi à s’évader de la prison où il attendait une mort méritée ?

— Il a été bientôt ramené dans le cachot où ta clémence le laisse vivre, ô Pacifique !

— Ainsi, dit Kang-Shi glorieux, l’Empire est tranquille et satisfait ?

— Comment, sous ta miséricorde et sous ta justice, ne serait-il pas satisfait ?

— Sans manquer à mes devoirs de père et de mère du peuple, je puis aller chasser pendant quelques journées dans les Montagnes Fleuries ?

— Maître du Ciel, tu peux t’absenter sans inconvénient.

— C’est bien, dit Kang-Shi ; je partirai dans une heure.

Alors il commanda au Chef des Eunuques de faire tout préparer pour le départ ; puis joyeux en pensant qu’il allait se livrer à sa noble passion pour la chasse, il sortit du palais le visage rayonnant, descendit les escaliers d’albâtre, et, se faisant précéder de trois eunuques qui portaient des pierreries, il se dirigea vers le pavillon de l’impératrice, afin de lui dire un tendre adieu et de puiser dans le doux aspect de sa bien-aimée une heureuse influence pour son voyage.

CHAPITRE XXI


LA VALLÉE DU DAIM BLANC


On va à la gloire par le palais, à la fortune par le marché, à la vertu par le désert.


Le jour doré tombait dans la profondeur de la vallée. Le soleil, triomphant des vapeurs matinales, les dispersait comme des plumes de cygne. Sur les pentes des montagnes humides et brillantes se répandaient d’onduleuses cascades, pareilles à des chevelures argentées par les ans. Les sommets qui déchirent les nuages paraissaient fumer lentement, et, au fond de la vallée, le lac qui les reflète était de cristal bleu.

Sur les plateaux des Montagnes Fleuries, au lieu de neige, blanchissent éternellement des camélias purs ; du haut en bas s’accrochent aux flancs des collines d’immenses touffes de magnolias, des badianes étoilées, des clématites, des pivoines arborescentes. Les amandiers en fleur, les pêchers, les abricotiers sauvages, le mûrier et les figuiers rampants s’enlacent ; ils forment un réseau inextricable et parfumé au-dessus duquel tournoient sans relâche des insectes bourdonnants, et volètent des oisillons sans nombre au plumage multicolore, aux perpétuelles roulades, qu’interrompt quelquefois un grognement rauque ou un long miaulement plein d’une tendresse dangereuse. Aux bords du lac, des tiges de bambou, minces, espacées, s’élèvent directes. Quelques saules au pâle feuillage se tordent ou se penchent. Parfois une tortue qui nage lentement écarte les nélumbos en fleur, tandis qu’un oiseau aux pattes grêles traverse l’eau et jette un cri.

Les Montagnes Fleuries sont d’ordinaire désertes, et la Vallée du Daim Blanc est une vallée de solitude. Les jours sont rares où un pieux voyageur, venant du Hou-Pé ou du Ho-Nan, monté sur un buffle qu’il dirige du bout d’un rameau symbolique, suit le sentier à demi effacé qui s’enroule autour du mont et descend dans la vallée jalouse. Aucun bruit humain ne se mêle au chaud bourdonnement, épars dans la lumière, qui vient des arbres, des cascades, des fleurs, des papillons.

Cependant le premier jour de la cinquième Lune, une clameur inaccoutumée, qui roulait de sommets en sommets et de ravins en ravins, fit ouvrir l’œil aux tigres somnolents et gronder les ours noirs. C’était une rumeur confuse de musique, de cris, de hennissements, de galops entrecoupés. Par instants, un chevreuil épouvanté s’élançait d’une broussaille et bondissait dans la vallée, des renards et des onces fuyaient par groupes, des faisans superbes et des paons s’envolaient lourdement.

Tout à coup, au milieu d’abois aigus, un loup descendit la pente d’une colline, poursuivi par une troupe de grands chiens au corps bleu, à la queue touffue, à la tête ornée d’une aigrette de poils. Au même moment parurent au faite de la côte des cavaliers pompeusement vêtus ; et l’un d’eux, plus superbe que les autres, portait sur un poing un immense oiseau de proie.

Les cavaliers s’arrêtèrent et suivirent du regard le loup et les chiens. Furieuse, les yeux sanglants, la bête sauvage s’était retournée et tenait tête aux bêtes domestiques, qui formaient autour d’elle un cercle hurlant. Ses crocs blancs infligeaient de cruelles morsures. Par moments elle s’élançait et arrachait un lambeau de chair à ses ennemis, qui s’éloignèrent successivement, poussant des cris de détresse.

Alors, du haut de la colline on rappela les chiens, et le grand cavalier lâcha son oiseau.

L’épervier étendit ses larges ailes et se précipita vers le loup qui fuyait : il plana au-dessus de lui et longtemps le vol furieux suivit la course épouvantée. Puis, brusquement, l’oiseau s’abattit et serra la gorge du quadrupède dans ses serres formidables. Une lutte terrible s’engagea. Le grand cavalier, ému, se penchait sur le cou de son cheval et regardait attentivement : l’épervier couvrait entièrement son ennemi de ses ailes qu’on voyait battre de temps en temps ; on entendait les aboiements suprêmes et les convulsions du loup faisant tressauter l’oiseau ; enfin, celui-ci leva sa tête fière, referma ses ailes, et se tint immobile. Alors, les cavaliers, faisant éclater les flûtes, les tcha-kias et les sangs, descendirent la colline et se réunirent autour du cadavre du loup. On appela l’oiseau, qui revint se poser sur le poing de son maître, et tous les chasseurs, descendus de cheval, se couchèrent sur les fleurs, au bord du lac, pour se reposer et pour boire.

— Allons ! dit le grand cavalier, qu’on donne à manger à mon épervier ! Il a bien gagné sa nourriture. Si tous les Chinois de mon empire accomplissaient leurs devoirs comme ce noble oiseau accomplit le sien, la cangue et le bambou deviendraient superflus.

— En effet, magnanime seigneur, répondit un mandarin à globule rouge, bien peu d’hommes valent ton oiseau favori.

L’empereur remit l’animal à deux fauconniers qui s’approchèrent, puis il regarda autour de lui le paysage.

— La ravissante vallée ! dit —il ; quelles rougeoyantes collines ! Elles méritent bien leur nom de Montagnes Fleuries, car ici le sol est un parterre brillant, le vent un parfum, le son une musique. Qu’il serait doux de vivre en ces lieux, exempt de soucis et d’attachement, car Lao-Tze a dit : « La perfection consiste à être sans passions pour mieux contempler l’harmonie de l’univers. »

Et Kang-Shi, rêveur, s’éloigna lentement de ses mandarins, cueillant çà et là une pivoine et roulant dans son esprit des rythmes poétiques.

Il se trouva bientôt seul et s’assit près d’un ruisseau, le sourire aux lèvres, l’âme bienveillante ; il ne songeait plus à son empire ni à sa gloire ; il se sentait libre et enveloppé par la nature, et tout bas il récitait des vers champêtres.

Il entendit un petit bruit doux, furtif, hésitant ; il tourna la tête et vit un daim, blanc comme le jade, qui, tenant en l’air une de ses fines pattes, le regardait avec de grands yeux clairs.

— Oh ! l’adorable bête ! s’écria-t-il, ne remuant pas de peur de l’effrayer. N’est-elle pas le Génie de la vallée ? En la voyant, j’ai pensé à la douce impératrice.

Le daim, faisant rouler quelques pierres sous ses pieds, s’approcha du ruisseau et le franchit d’un bond léger.

— Ah ! il s’en va, dit Kang-Shi attristé.

Mais le daim, sur l’autre rive, se retourna, et, penchant le cou vers l’eau, y trempa son mufle couleur de neige. L’eau refléta sa jolie tête et ses minces pattes de devant.

— Je comprends, dit l’empereur, il voulait boire ; par prudence, il a mis le ruisseau entre nous deux.

Et il continua d’admirer les coquets mouvements de la bête blanche. Mais, depuis quelques instants, derrière elle une grande broussaille, d’où jaillissaient par places des morceaux de rochers noirs, s’agitait tumultueusement avec un bruit étrange. Un ours en sortit, cassant les branches, et, lentement, en balançant la tête d’un air horriblement caressant, s’approcha du svelte animal, qui continuait à boire, paisible. Kang-Shi se leva d’un bond, et prenant son élan, sauta sur l’autre rive. L’ours avait déjà saisi le daim. Il s’était couché sur le dos et avant de le tuer, s’amusait à le rouler entre ses pattes sans lui faire aucun mal. L’empereur tira les deux sabres croisés derrière son dos et s’avança. L’ours renversa la tête et, ouvrant sa large gueule, regarda Kang-Shi d’un air doux.

— Attends ! traître, dit l’empereur, tu as l’air de rire et de te moquer de moi, mais tout à l’heure tu mugiras de douleur.

Il le frappa d’un coup de sabre faiblement et avec précaution, craignant de blesser le daim. L’ours devina un adversaire dangereux, lâcha sa proie et se remit sur ses jambes, tandis que le daim fuyait rapidement.

— Très bien ! dit Kang-Shi. À présent, à nous deux.

Et, placé en face de l’ours, il faisait de grands gestes terribles. L’animal s’était assis sur son derrière et balançait sa tête, la gueule entr’ouverte. L’empereur se jeta sur lui et lui enfonça ses deux sabres dans la poitrine ; l’ours, furieux de douleur, le saisit entre ses lourdes pattes et lui fit sentir ses griffes dans les épaules ; puis, d’un mouvement brusque, attira son adversaire et le serra à l’étouffer contre ses poils souples. Kang-Shi se vit inondé du sang de la bête, et ses nobles narines étaient offensées par une odeur violente et fauve. Alors, d’un effort irrésistible, il se dégagea et enfonça un sabre dans la gorge de l’ours, qui tomba sur le dos et ne remua plus.

— Mais, dit l’empereur haletant et souillé, pendant que je tuais l’ours, le joli daim blanc s’est enfui.

Il se trompait. En promenant ses regards autour de lui, il le vit à mi-chemin de la colline, furtif, aux grands yeux ouverts.

— Ah ! dit-il en s’élançant à sa poursuite, j’ai risqué ma précieuse vie pour sauver la tienne ; je veux au moins te conquérir et t’amener avec moi.

Le daim parut d’abord voir venir l’empereur sans inquiétude ; mais lorsqu’il le jugea un peu trop proche, sans doute, il bondit soudain en avant, puis à peu de distance, il s’arrêta encore. Kang-Shi continua à courir. Toujours le charmant animal feignait de vouloir se laisser prendre et s’enfuyait subitement ; mais, tout à coup, sans que le sentier eût tourné, le daim blanc disparut.

— C’était décidément le Génie de la vallée ! dit l’empereur en s’arrêtant.

Comme il achevait cette phrase, la petite bête blanche avança la tête hors d’une grotte naturelle ouverte sur le chemin.

— Ah ! s’écria le Fils du ciel, tu es rentré dans ta demeure, tu ne m’échapperas plus.

Mais lorsqu’il mit le pied sur le seuil de la grotte il se trouva en face d’un Solitaire grave et serein, qui s’inclina devant lui.

Ce sage, ce philosophe, ce disciple de Kong-Fou-Tze et de Lao-Tze, portait une ample et longue robe déchiquetée et sale, de coton jaunâtre, aux larges manches plus longues que les bras, et serrée à la taille par une corde noire. Il avait la tête et les pieds nus. Il s’appuyait sur un long rameau tortueux. Sa bouche était douce, son front était plein de pensées, ses petits yeux bridés, sans cils, jetaient un éclat tranquille. Il avait le crâne entièrement rasé. Il portait une barbe blanche, mince et pointue sous le menton et une longue touffe de poils à chaque joue.

— Salut ! noble Kang-Shi ! dit-il ; salut, magnanime empereur !

— Ô grand Sage, ta science a deviné mon nom ! dit le Fils du Ciel en saluant avec respect.

— Je ne sais pas seulement ton nom, dit le philosophe, je sais aussi que ton cœur est le plus compatissant et le meilleur de tous les cœurs de l’empire. Je sais pourquoi tes habits sont souillés, et pourquoi ton dos saigne. Je te rends grâce de m’avoir conservé cet animal ; car on peut se passer des hommes mais on a besoin d’un ami.

Le daim blanc vint mettre son mufle doux dans la main de l’empereur.

— Oui, tu as là un précieux compagnon, dit Kang-Shi en caressant les poils lisses de la bête.

— Entre dans mon humble grotte, dit le Sage, tu m’écouteras pendant quelques instants ; si le hasard t’a conduit vers moi, c’est parce que j’avais de grandes choses à te révéler.

L’empereur suivit le philosophe et entra dans la caverne. Il jeta les yeux autour de lui. L’habitation du Solitaire était d’une simplicité complète : un amas de feuilles sèches formait le lit, deux rochers étaient le siège et la table ; pour tout ustensile, une écuelle de porcelaine ébréchée ; mais les parois de rochers lisses étaient creusées de ces maximes célèbres :


Le Ciel ri a pas de parents, il traite également tous les hommes.

Le sage fait le bien comme il respire ; c’est sa vie.

Qui trouve du plaisir dans le vice et de la peine dans la vertu est encore novice dans l’un et dans l’autre.

Accueillez vos pensées comme des hôtes, et traitez vos désirs comme des enfants.


— Écoute, dit le philosophe, lorsque Kang-Shi se fut assis sur une pierre. L’erreur n’a qu’un temps ; mais quelquefois lorsqu’elle se dissipe, il est trop tard pour réparer les maux qu’elle a causés. Pendant que tu chasses joyeusement dans la Vallée du Daim Blanc, ton empire s’écroule.

— Que dis-tu ? s’écria Kang-Shi en se levant.

— Je dis, reprit le Solitaire, que tes mandarins te trompent en te disant que la Patrie du Milieu est calme. Si tu passais trois jours à la chasse comme tu l’as décidé, tu trouverais à ton retour un usurpateur assis sur ton trône.

— Oh ! les traîtres maudits ! s’écria l’empereur.

— Pendant que tu étais calme et ignorant dans ton palais, une armée formidable marchait vers ta capitale, prenant les villes sur sa route, tuant, saccageant, pillant, et son chef, orgueilleux de ses succès, comme s’il eût ignoré que la victoire n’est que la lueur d’un incendie, se disait empereur et obscurcissait ta gloire.

— Mais où est-il ? Que fait-il à présent, cet homme ? il est temps encore de l’écraser.

— Son armée compte deux cent mille hommes ; elle marche vers Pei-King.

— Pei-King est inexpugnable ! s’écria Kang-Shi. La plus grande tranquillité y règne, et ses habitants me sont dévoués et m’honorent.

— Ce matin, lorsque tu es sorti en grande pompe, dit le Sage, tous les habitants sont rentrés dans leurs maisons, selon le rite, afin de ne pas s’aveugler à ta splendeur, et tu as traversé des rues désertes. C’est pourquoi tu dis : « La ville est tranquille ! » Mais si tu y retournais à présent, seul et dépouillé de ton appareil superbe, tu entendrais gronder l’émeute, tu verrais bouillonner la foule, et tu ne dirais plus : « Ces hommes me sont dévoués et m’honorent. »

— Mais toi qui sais tout, demanda Kang-Shi consterné, ne peux-tu me dire ce que me réserve l’avenir ?

— Je ne le puis, dit le Solitaire ; l’avenir est obscur devant mes yeux. Les Pou-Sahs enveloppent le rebelle de leur dangereuse protection.

— Allons ! dit Kang-Shi, cette cruelle nouvelle a un instant troublé mon cœur ; mais je reprends courage et confiance. Tant que je vivrai l’Empire sera à moi ; s’il doit m’être ravi on me tuera sur mon trône, au milieu de ma gloire

— Va donc, mon fils, dit le philosophe ; mais revêts un humble costume pour rentrer dans ta capitale, car déjà, dans ton apparat impérial, tu ne pourrais peut-être plus passer.

— Peux-tu me prêter une robe ? dit-il.

— Oui, j’ai une très vieille robe qui te rendra méconnaissable.

— Plus vieille que la tienne ? demanda Kang-Shi, inquiet.

— Oui, encore plus vieille, répondit sévèrement le Solitaire.

— Tu me feras honneur en me la donnant, dit l’empereur repentant.

Kang-Shi, sur ses habits somptueux et souillés de sang, jeta une loque informe, grise, fétide, que lui tendait le philosophe.

— Prends aussi ce bâton pour t’aider à marcher, dit le Sage en lui présentant une branche de cèdre, car le chemin est long.

— Merci et adieu, grand Solitaire ! Dans la victoire comme dans la défaite je ne t’oublierai jamais.

— Marche vite, mon fils, et que la divine Raison te conduise et t’éclaire.

L’empereur s’éloigna, et après quelques pas tourna la tête pour saluer encore ; il vit le Solitaire debout, à l’entrée de la grotte, une main sur la tête de son daim blanc. Tous deux, avec douceur, le regardaient partir.

CHAPITRE XXII


IL EN EST DE LA VILLE COMME DE LA MER :
LE VENT QU’IL FAIT DÉCIDE DE TOUT


Lorsqu’un homme vous donne des raisons qui sont carrées avec un trou au milieu,

Qui portent d’un côté des caractères à la signification aimable et de l’autre le nom de l’Empereur,

Qui sonnent joyeusement dans la ceinture de celui qui les approuve, on peut dire :

« Voilà un homme qui donne de bonnes raisons. »


Vers la cinquième heure du soir, un religieux misérablement vêtu pénétra dans Pei-King par la porte qui Salue le Sud et s’enfonça dans la Cité chinoise. Une foule tumultueuse se pressait dans l’Avenue du Centre. Çà et là des groupes inquiets, des harangueurs séditieux. Le misérable qui s’avançait avec peine au milieu de la route encombrée demanda à quelqu’un :

— Pourquoi tous ces gens s’agitent-ils ainsi ?

— Parce que les Chinois dévorent enfin la bannière jaune de Tartarie !

— Tu parles sans respect de la race impériale, dit le religieux avec courroux.

— D’où viens-tu donc ? Défendrais-tu encore la race de l’usurpateur ?

Sans répondre, le religieux s’approcha d’un groupe de soldats chinois et leur dit :

— Arrêtez cet homme ; il insulte l’empereur.

— Quel empereur ? répondirent-ils.

— Est-ce que le Ciel a un autre fils que Kang-Shi ? s’écria le religieux d’une voix menaçante.

— Kang-Shi n’est qu’un traître bâtard, dit un soldat ; le Ciel n’a qu’un fils légitime, ce n’est pas Kang-Shi.

— Qui a dit cela ?

— Notre pa-tsong, qui a reçu mille liangs pour le croire.

Le religieux, crispant ses poings, s’éloigna en silence. Il se mêla à des curieux qui entouraient un homme monté sur une pierre. Mince, petit, élégant malgré des vêtements sordides, cet homme donnait lecture d’une proclamation, et ses yeux pétillaient d’intelligence derrière d’immenses lunettes bordées de noir. Une vieille femme loqueteuse, à côté de lui, était assise sur un sac bien gonflé.

« Aujourd’hui, criait-il, premier jour de la septième lune de notre règne magnanime, nous-même lumineux empereur Ta-Kiang, que le Ciel chérit avons décidé dans notre suprême bonté ce qui suit Que ceux qui vendent et que ceux qui achètent écoutent attentivement ! Ayant songé, dans notre prévoyance paternelle, que l’impôt sur la terre productive était, sous l’ancienne dynastie, d’une exigence exagérée, et sachant que cet impôt pèse spécialement sur les Cent Familles, par la raison que le cultivateur, opprimé et forcé de donner le meilleur de son gain, vend alors, pour ne rien perdre, les produits indispensables le double de leur valeur, et force celui qui a peu de fortune à une sobriété de solitaire ; voulant faire cesser ce déplorable état de choses, avons ainsi réduit l’impôt pour l’avenir : au lieu de payer cent tsiens par mo, on ne payera plus que cinquante tsiens dans les années heureuses, et dans les années de sécheresse le cultivateur sera dispensé de tout impôt. Vous qui écoutez, réjouissez-vous et respectez ceci ! »

— Bien ! bien ! dirent les auditeurs. En haut les Mings !

Quelqu’un cria cependant :

— Les nouveaux venus promettent beaucoup et souvent tiennent peu.

— Ta-Kiang n’est pas un traître, dit l’orateur. Non seulement il tient ce qu’il promet, mais il donne ce qu’il n’a pas promis. Tiens, à toi, que te doit-il ? Rien. Pourtant il te fait présent de cinquante liangs d’or.

La vieille femme se baissa, ouvrit le sac et en tira cinquante liangs d’or, qu’elle remit à l’interrupteur.

— Voilà un homme habile ! dit le religieux en continuant sa route d’un air chagrin.

Il suivait la longue Avenue du Centre. Il vit partout la même agitation. On ne s’occupait plus d’acheter ni de vendre. Les femmes, les vieillards péroraient devant les boutiques. Des enfants qui savaient à peine parler criaient : En bas les Tsings ! en haut les Mings !

Arrivé lentement au grand carrefour formé par la rencontre de la rue de Cha-Koua avec l’Avenue de l’Est, il vit que mille gens faisaient des gestes et poussaient des cris d’enthousiasme vers un homme penché en dehors de la balustrade du pont qui traverse le carrefour. Le religieux reconnut le rusé personnage qui avait lu la proclamation un instant auparavant, bien que celui-ci eût retiré ses grandes lunettes et mis une perruque blanche, qui contrastait comiquement avec son gai visage. Une jeune servante était auprès de lui.

— Oui, disait-il, à quiconque criera avec son cœur comme avec sa bouche : En haut les Mings ! en bas les Tsings ! je donnerai un liang d’or.

Il y avait des cris frénétiques et des mains impatientes tendues vers l’orateur. Il puisait alors dans un grand sac que la jeune femme tenait entrouvert, et jetait une pluie d’or sur la foule.

— Le dangereux ennemi ! dit le religieux qui se hâta de gagner la Porte de l’Aurore.

Dans la Ville Tartare l’émeute avait un autre caractère. Plusieurs maisons étaient ornées de grosses lanternes et de banderoles où ces mots luisaient en caractères d’or : La lumineuse dynastie revient, réjouissons-nous ! Les rues étaient encombrées d’une multitude d’hommes élégants qui ne se promenaient pas ; ils étaient réunis par groupes et se parlaient avec animation.

— On prétend que l’armée approche, disait l’un.

— On croit même qu’elle entrera avant la nuit dans Pei-King, ajoutait l’autre.

— Il y aura de belles fêtes, disait un troisième.

Le religieux grinça des dents.

— Les misérables ! disait-il, pour eux, tout ceci n’est qu’un jeu et qu’une distraction.

Dans un autre groupe composé de Tartares il saisit ces mots :

— On dit que les mandarins de Kang-Shi sont revenus pleins d’épouvante des Montagnes Fleuries. L’empereur les a quittés pendant la chasse. Sans doute il s’est enfui. Que veut-on que nous fassions, nous, si le maître nous abandonne ?

Entendant ceci, le religieux pressa le pas.

Devant la porte de la Cité Jaune, au centre d’une foule, il vit un homme assis sur le dos d’un lion de cuivre ; il était richement vêtu, et le bouton de rubis rougeoyait sur sa calotte. Près de lui une élégante femme s’appuyait à la croupe du lion.

— Quelle joie on éprouve, disait-il, à redresser son corps lorsqu’il est resté longtemps courbé, à étirer lentement ses membres, à bâiller et à reprendre peu à peu une posture normale ! Les prisonniers mis à la cangue, les poltrons réfugiés dans des coffres, connaissent le bonheur de s’étendre à l’aise lorsqu’ils sont délivrés ou rassurés. Mais les Chinois, plus que tous, vont éprouver une joie immense et fière de redresser enfin leur tête et leur dos, courbés depuis si longtemps. Comme des familles rapaces fabriquent dans des pots de porcelaine de déplorables nains, on voulait faire des Tartares avec les Chinois. Mais voici que les fils de la Grande Patrie brisent le vase, redeviennent eux-mêmes ; et ceux qui voulaient les torturer et les falsifier vont à leur tour se courber et s’amoindrir.


Ô enfants de la grande Patrie du Milieu ! depuis quand êtes-vous humiliés et soumis ? Depuis quand vos larmes séchées gercent-elles vos joues amaigries ?

Dans votre propre palais vous êtes esclaves, et vous exécutez ce que vous devriez ordonner.

Le vent a soufflé, et la poussière de Tartarie s’est abattue cruellement et a dévasté les fleurs et les épis.

Mais la pluie, longtemps attendue, tombe enfin abondante, et les fleurs, secouant leurs souillures, reparaissent fraîches et vivaces.


— Voici un homme trop éloquent, dit le religieux, qui cette fois n’avait pas reconnu l’orateur.

Il entra sous la porte de la Ville Jaune, et en passant devant le pavillon des soldats tartares il y frappa.

— Traîtres ! leur dit-il, que faites-vous donc là, inutiles, insoucieux et couchés comme des bœufs qui attendent le coup de massue du boucher ?

— Que veux-tu que nous fassions ? dit un jeune guerrier qui pariait des liangs d’or au jeu de la mourre. Le Maître est parti ; nous n’avons pas d’ordres.

— Vous en aurez bientôt, dit l’homme en s’éloignant.

La Ville Jaune était absolument déserte ; tous les nobles, les riches et les dignitaires, pleins d’épouvante, se cachaient dans leurs palais et s’y fortifiaient. Quelques Tao-Sées seulement apparaissaient en groupes et s’entretenaient d’un air sournois.

Le religieux atteignit la porte méridionale de la Ville Rouge et demanda passage.

— Personne n’entre, dit la sentinelle.

— Comment, tête de bœuf, je n’entre pas ?

— Personne n’entre, répéta le soldat.

— Mais moi, misérable ? cria le religieux en secouant rudement la sentinelle.

— Ni toi ni aucun homme ; et si tu continues à me secouer je te passe ma pique au travers du ventre.

Le religieux devient blême.

— Quoi ! dit-il d’une voix sourde, ici même tout est donc perdu ! Oh ! j’entrerai pourtant ! cria-t-il.

— Tu es décidément fou, vil mendiant. Depuis quand les gueux entrent-ils dans la Ville Sacrée ?

— C’est vrai ! dit le religieux avec un éclair de joie dans les yeux.

Et il arracha l’affreuse loque qui le couvrait.

— L’empereur ! s’écria la sentinelle en tombant la face contre terre.

— Allons ! ouvre vite, dit Kang-Shi.

Le soldat frappa du pied une dalle. Les deux battants du portique central s’écartèrent, le gong vibra, les cloches retentirent, et l’empereur passa sous la voûte d’honneur.

Les mandarins accoururent à sa rencontre et s’agenouillèrent devant lui.

— Ô Maître des Maîtres ! s’écrièrent-ils, Sublimité inouïe ! nos cœurs se noyaient dans le désespoir et dans l’obscurité. Nous avions perdu le soleil et la vie ; nous ne savions où était le Dragon, et nos membres tremblaient d’effroi. Mais le voilà qui reparaît, et la joie nous envahit doucement.

Alors l’empereur, le sourcil froncé, croisa lentement les bras.

— Lâches ! menteurs ! troupeau de courtisans ! chiens qui souillez de bave les nobles mains que vous léchez ! comment osez-vous paraître encore devant moi sans craindre que les flammes de mes yeux ne vous réduisent en cendres ou que le souffle de ma colère ne vous disperse ? Monstres abjects, qu’avez-vous fait de ma gloire ? qu’avez-vous fait de ma splendeur ? qu’avez-vous fait de l’Empire ? Ma gloire est une dérision, l’avenir rira de moi, votre honte voile ma splendeur, l’Empire est un champ de bataille, et j’y suis vaincu. Pourquoi ? Parce que, bouches pleines de lâchetés, vous m’avez fait de faux rapports, pour que ma sérénité ajoutât une faveur à votre fortune. Vous m’avez menti sans trembler, me disant, lorsque le nuage jaune et pestilentiel traversait l’air : « Le ciel est serein », pour que mon sourire vous fit glorieux ! Et maintenant, aveuglé par vos plates louanges, je suis tombé dans un gouffre sans fond. Vous avez coupé les jarrets du Dragon. Je vais tomber comme un mourant, brisant le cèdre vivace de ma dynastie. Cependant, je suis venu du Septentrion, vainqueur et magnanime ; j’ai dompté les cœurs et conquis les pays ; jetant les sabres, j’ai posé mes mains paternelles sur les villes, j’ai laissé derrière moi la joie mêlée au respect, et j’ai pu m’asseoir, rayonnant et superbe, sur le vieux trône de la Chine glorieuse. Mais aujourd’hui, vous que j’entraînais dans mes victoires, vous que je faisais grands, enviés, célèbres, vous que j’aimais comme des fils, voilà que sourdement et lâchement vous avez miné l’édifice splendide que j’avais construit. Ah ! sachez-le bien, il vous écrasera tous en s’écroulant. Mon trône est trop lourd pour ne pas effondrer la terre lorsqu’il tombera. Croyez-vous donc, fumeurs d’opium, débauchés immondes, parce que vous fermez les yeux, que les flèches ne vous atteindront pas ; parce que vous fermez les oreilles, croyez-vous que l’orage ne gronde pas ? Et quand vous cacherez vos lâches visages dans vos mains, la foudre n’osera-t-elle pas tomber sur vos têtes ? Vous ne savez donc pas, étant bien abrités derrière des murailles, que le rebelle triomphe, que les villes pleurent et saignent sous ses pas, qu’il écrase et qu’il dompte, et que le peuple, terrifié mais plein d’enthousiasme, le suit et l’acclame ! Vous ne savez donc pas que Pei-King est à lui, que mes soldats m’abandonnent, que seuls les murs de la Ville Rouge nous protègent encore, et que demain peut-être elle ne sera plus notre ville ! Oh ! misérables flatteurs, qu’avez-vous fait de moi ? qu’avez-vous fait de la Chine glorieuse ?

L’empereur cacha son visage dans ses mains, et laissant les mandarins ternir leur front dans la poussière, il s’éloigna ; il gagna le palais, gravit les escaliers d’albâtre, et, de terrasse en terrasse, monta jusqu’à la petite plate-forme qui domine les toitures de l’édifice, et que surmonte le globe d’or où resplendit le Dragon Long.

— Ah ! s’écria-t-il en tendant les bras vers lui, toi, mon compagnon, toi, mon frère, tu ne me trahiras pas !

Puis l’empereur baissa les yeux. La ville se déroulait à ses pieds, obscure et tumultueuse. Il entendait monter un bruit hostile et menaçant.

Cependant, au delà des murs d’enceinte, dans la plaine démesurée, une masse fourmillante ondulait et roulait et montait.

— Qu’est-ce que cette mer, dit Kang-Shi, qui va submerger Pei-King ?

Le soleil couchant, effleurant la masse mouvante, arracha çà et là des cris de lumière à des piques et à des cuirasses.

— Mon compagnon, mon frère, cria désespérément l’empereur, c’est leur armée !

CHAPITRE XXIII


LA FORCE TREMBLE ET L’ORGUEIL DOUTE


Tandis que les hommes, avant la bataille, appellent leur esprit à l’aide pour défendre leur corps,

Les Pou-Sahs, dans les nuages, inscrivent d’avance ceux qui doivent mourir pendant le combat.


L’empereur ne se coucha point cette nuit-là. Le front soucieux, la bouche crispée, il marcha longuement dans la Chambre Sereine, sous les lueurs des lanternes bleues. Plus d’une fois il appela le Chef des Eunuques, qui se tenait immobile derrière une porte. Il envoya des hommes aux bastions de la Ville Jaune ; il fit donner des instructions aux principaux chefs guerriers ; il dépêcha des espions habiles vers l’armée de Ta-Kiang. Enfin dès que le jour parut il dit à l’eunuque :

— Qu’on éveille tous les mandarins, magistrats, lettrés et chefs de troupes qui se trouvent dans l’enceinte de la Ville Rouge, et qu’ils s’assemblent en conseil extraordinaire dans la Salle des Audiences.

Une heure après, cent glorieux personnages se trouvaient réunis dans cette salle, anxieux et attendant l’empereur.

Kang-Shi entra, le sourcil froncé. Tous se prosternèrent. Il alla s’asseoir sur son trône et parla d’une voix haute.

— Relevez-vous, dit-il. Les Sages enseignent : il ne faut pas employer ceux qu’on soupçonne ni soupçonner ceux qu’on emploie. Je crois que vous m’êtes dévoués ; votre tendresse aveugle pour ma personne et l’inquiétude que vous preniez de ma tranquillité ont été les seules causes de vos erreurs. Mais nous sommes à présent en pleine mer, par la tempête, sur une jonque qui fait eau. Vous avez fait par imprudence une blessure à la coque du navire ; par cette blessure les vagues amères se précipitent, et nous allons sombrer. Hommes frivoles, auteurs du mal, songez si la guérison est possible.

— Invincible souverain ! demanda le grand chef de la Cour des Rites, sommes-nous donc en un très-grand danger ?

— Maître Céleste ! dit le général des Neuf Portes, les entrées de la ville sont bien closes et rudes à défoncer.

— Les vils rebelles n’oseront pas attaquer Pei-King, affirma un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux.

— Ils craindraient d’être foudroyés par l’armée du Ciel, dit un mandarin guerrier.

— Il faut convenir, reprit le Fils du Ciel avec un sourire ironiquement triste, que la vanité vous emplit les yeux de soleil au point que vous ne voyez rien autour de vous. Malheureux ! puisse le Ciel supérieur ne pas vous punir comme vous méritez d’être punis !

Puis, se tournant vers le Chef des Eunuques, il demanda :

— Les hommes que j’attends sont-ils revenus ?

— Oui, Souverain Suprême ! répondit l’eunuque.

— Fais-les entrer l’un après l’autre.

L’eunuque s’éloigna. On introduisit un homme vêtu comme un Chinois du peuple. Il s’agenouilla au milieu de la salle.

— Parle, dit l’empereur, qu’as-tu appris ? La ville est tranquille, n’est-ce pas, et nous n’avons rien à craindre ?

— Maître du Monde ! dit l’homme, voici : Hier, avant la fermeture des portes, des armées formidables attaquèrent la ville. À chacune de ses neuf portes vingt-deux mille soldats se ruèrent. Quelques sentinelles tartares furent renversées et égorgées, puis les rebelles marchèrent, et des neuf entrées se joignirent au centre de Pei-King sans éprouver le résistance. La foule les acclamait, et de plusieurs points s’élevèrent des fusées tandis qu’éclataient des bombes de réjouissance. Souverain seigneur, j’ai parlé sincèrement.

L’empereur tourna les yeux vers les faces blêmes le ses mandarins.

— Va, dit-il au messager, tu seras récompensé.

Un autre homme fut introduit, misérable et hailllonneux ; son visage était bouleversé par l’épouvante.

— Apprends-nous ce que tu sais, dit le Fils du Ciel.

— Ô Maître Unique ! s’écria-t-il, les rebelles entourent déjà la Cité Rouge, cinquante mille hommes campent devant la Porte Occidentale de la ville. Ils poussent des hurlements effroyables ; ils ont des visages terribles.

— Oh ! dit l’empereur, si toutes les bouches étaient aussi franches que la tienne, je ne serais pas si misérable !

On amena deux autres messagers.

— Eh bien ? dit l’empereur.

— Sublimité Céleste ! dit l’un, la Ville Rouge est cernée ; il y a cinquante mille hommes devant chacune de ses quatre portes. En face du Portail du Sud, le chef des rebelles a dressé sa tente et reçoit les hommages d’une grande partie de la population.

— Se préparent-ils à nous attaquer sur l’heure demanda Kang-Shi.

— Adorable Splendeur ! dit l’autre espion, d’après ce que j’ai entendu, les rebelles sont las et veulent quelques heures de repos. Ils n’attaqueront pas avant la douzième heure.

— Bien ! dit l’empereur, retirez-vous. Que pensez-vous de ceci ? ajouta-t-il en s’adressant aux mandarins consternés. Croyez-vous à présent ma mort prochaine et ma dynastie en danger ?

— Ô Maître à jamais unique ! seul Souverain du Monde ! s’écrièrent les mandarins en se frappant le front contre les dalles, comment racheter nos fautes horribles ? Nous ne sommes plus dignes de voir ta face sublime ; mais permets-nous de te défendre de tout notre courage et de verser pour toi jusqu’à la dernière goutte de notre sang coupable.

— Ce sera, dit l’empereur, une grande joie encore de mourir glorieusement au milieu de vous. Mais puisqu’il nous reste quelques heures, tenons conseil, et que les mandarins guerriers donnent leur avis sur les moyens de défense. Combien avons-nous d’hommes dans la Ville Rouge ?

— Cinquante mille de tes meilleurs soldats, ô Gloire Ineffable ! dit le Chef principal de l’Armée Tartare.

— Et vingt mille hommes sans armes, habitants ou serviteurs, dit le Grand Maître des Cérémonies.

— Avons-nous beaucoup de munitions de guerre ? demanda le Fils du Ciel en se tournant vers le mandarin chargé de l’inspection des arsenaux.

— Splendeur incomparable ! répondit le mandarin, chaque homme pourra lancer dix mille flèches, tirer six mille coups de feu, allumer quinze cents fusées, et chaque dragon de bronze crachera deux cents boulets.

— Pour combien de temps avons-nous des vivres ?

— Sérénité immuable ! répondit l’ancien gouverneur du Chen-Si, devenu Chef de la Table Impériale, tous les gens de la ville pourront satisfaire leur appétit pendant un mois.

— Maintenant, dit le Fils du Ciel, que les guerriers exposent des plans de défense.

Le Chef de l’Armée Chinoise s’avança, et, après avoir accompli les trois prosternements du Ko-Tou, parla :

— Divine intelligence ! c’est avec terreur que mon esprit obtus va te présenter son fils difforme. Cependant le voici. Le combat peut durer un mois. Il faut fatiguer l’ennemi et l’écraser continuellement sous une pluie de flèches et de balles, puis, par ruse ou courage, faire sortir de la ville des messagers qui s’en iront dans les provinces, et réuniront ton armée débandée et découragée ; ils ramèneront des soldats forts et nombreux, et les rebelles seront pulvérisés sous les murs inexpugnables de la Cité Rouge.

— Crois-tu que la ville ne puisse pas être prise ? dit l’empereur. Souviens-toi de Sian-Hoa, naguère la plus puissante des forteresses, maintenant un monceau de cendres.

Le Chef de l’armée Tartare s’avança et se prosterna.

— Bonté inaltérable ! dit-il, j’ai conçu un plan hardi et hasardeux, mais qui pourrait décider promptement la victoire.

— Parle, dit le fils du ciel.

— Quand l’armée rebelle attaquera par quatre points de la ville il faudra ouvrir simultanément les quatre portes, et, sans inquiéter les ennemis, les laisser emplir l’immense place qui s’étend devant chaque entrée de la Ville Rouge. Puis on refermera les portes sur eux. Nos soldats, rangés sur le haut des remparts, postés sur les toits des maisons qui entourent la place et sur celles des rues qui s’en éloignent, commenceront alors un feu terrible, incessant et feront tomber une pluie continuelle de flèches : des dragons de bronze, placés devant chaque rue en trois rangs superposés, vomiront horriblement la mort. Assaillis de toutes parts, surpris, tombés dans un piège, les rebelles ne sauront de quel côté diriger leurs armes. Ils ne pourront envoyer leurs flèches qu’aux nuages, de peur de s’entre-tuer ; tandis que nos guerriers, dominant l’ennemi, protégés, cachés, viseront tout à leur aise, et pas un de leurs coups, dans cette foule compacte, ne manquera de frapper un homme. À la fin de la journée il ne restera plus un rebelle.

— Ce plan est audacieux, s’écria le Fils du Ciel mais c’est celui qu’il faut choisir, car la victoire serait éclatante ! Hâtons-nous de préparer les moyens d’exécution et d’élire les principaux chefs. Toi, tu commanderas au Nord, dit-il au mandarin qui venait de parler. Le Chef de l’Armée Chinoise se chargera d’ouvrir l’entrée orientale. Le Maître des arsenaux combattra les ennemis entrés par la porte de l’Ouest. Mais qui donc opposerai-je au chef des rebelles, campé devant le Portail du Sud ?

— Accordez-moi la faveur de lutter contre cet infâme, mon père, dit alors une voix faible et lente.

Le prince Ling, suivi d’un cortège d’honneur, venait d’entrer dans la Salle des Audiences. L’empereur leva les yeux vers lui et ne put retenir un cri de douleur en voyant l’air de lassitude et de renoncement qui enveloppait son jeune fils. Ses joues avaient maigri ; son beau front était devenu grave comme celui d’un vieillard ; ses yeux étaient noircis par l’insomnie, et les coins de sa bouche s’abaissaient désespérément. Il avait la démarche nonchalante et indécise des gens ivres d’opium.

— Il veut mourir, se dit l’empereur, il veut se faire tuer dans le combat. Mon fils, ajouta-t-il tout haut, votre santé semble réclamer le repos et la compagnie du médecin plutôt que l’activité du combat et le voisinage des dragons de bronze. Je ne voudrais pas, au milieu de toutes mes douleurs, avoir à pleurer le plus cher de mes fils.

— Ô mon père ! dit le prince Ling, tu me pleureras, en effet, car je vais mourir de désespoir si tu me refuses de combattre pour ta vie et pour ta gloire.

— Ô mon fils ! dit l’empereur, tes bras alanguis pourront-ils soulever tes deux sabres ? Le sang amer qui emplit ton cœur attendra-t-il une blessure pour s’échapper ?

— Puisque mon père glorieux me méprise au point de me refuser ce qu’il accorde au plus vil soldat, dit le prince en baissant la tête, la vie, dégoûtée de moi, va s’enfuir de mon corps indigne.

— Eh bien ! dit le Fils du Ciel avec un soupir, va donc ranger derrière le Portail du Sud la quatrième partie de l’armée.

— Merci, sublime père, dit le prince Ling en se prosternant par trois fois.

Puis, appuyé d’une main sur l’épaule d’un eunuque, il sortit lentement de la salle.

Cependant un mandarin-juge s’approcha du maître, qui méditait tristement, et son front frappa les marches du trône.

— Que veux-tu ? dit Kang-Shi.

— Souverain clément ! dit le juge, toi qui pleures autant de larmes qu’il tombe de gouttes de sang dans une bataille, m’autoriserais-tu, si cela était en mon pouvoir, à sauver l’Empire par un moyen pacifique qui ne compromettrait nullement, en cas d’insuccès, le plan de défense du noble Chef de l’Armée Tartare ?

— Si ton artifice peut empêcher l’effusion du sang, dit Kang-Shi, emploie-le.

Et le Fils du Ciel, d’un geste, congédia les mandarins et demeura seul, dans la salle, sur son trône.

— Ô solitaire de la Vallée du Daim Blanc, dit-il, si ce jour est le dernier de mon règne, que le Dragon m’emporte vers les pays d’en haut avant le soleil couché !

CHAPITRE XXIV


YO-MEN-LI


Hélas ! d’où viens-tu, petite hirondelle noire, avec ta plume ébouriffée et tes jolis yeux effrayés ?

Les pêchers fleuris disaient : « Est-ce qu’un oiseau de proie, tombé des nuages, a mangé la cervelle de la petite hirondelle noire ? »

Le ruisseau où tu allais boire disait : « Elle a peut-être commis l’imprudence d’aller se désaltérer dans quelque grand fleuve ;

« Et ses ailes, tout à coup mouillées par un flot, sont devenues pesantes au point de ne pouvoir plus s’envoler. »

Les pêchers, le ruisseau se trompaient. L’hirondelle, en voletant dans les petits cadres d’un treillis, a fait des confidences à l’oreille d’un poète.


Lorsque, sortie enfin de la Ville Rouge, Yo-Men-Li était entrée dans la Pagode de Koan-In, des soldats brusques l’avaient saisie et garrottée, et bientôt ramenée au Palais Impérial. Là le mandarin-juge s’était hâté de l’interroger. Sachant que Ta-Kiang était libre, n’ayant rien à craindre que pour elle, elle avait avoué qu’elle était venue de Chi-Tse-Po avec un laboureur, son fiancé, que le chef du Repas impérial l’avait conduite dans la Ville Rouge pour tuer Kang-Shi, et que c’était elle qui avait porté le coup maladroit. On l’avait alors plongée dans un cachot pour la punir avant de lui ôter la vie, et depuis six lunes elle ne voyait pas le soleil. Le lieu où elle se mourait lentement était comme un tombeau profond. Yo-Men-Li ne l’avait jamais vu. Elle n’en savait que l’ombre froide et humide. Une fois par jour une main se posait sur son épaule, tandis qu’un plat était jeté auprès d’elle ; et, lorsque, vaincue par la faim, elle cherchait à tâtons son repas, ses mains rencontraient des animaux velus qui la mordaient dans l’obscurité. Une lutte pleine d’effroi et de dégoût s’établissait entre la prisonnière et les rats, et elle dévorait quelques restes salis. Longtemps elle pleura, se tordant sur La planche qui lui servait de lit. Puis elle ne pleura plus ; ses yeux secs lui semblaient de flammes. Comme d’un murmure confus, elle se souvenait de la vie, de Pei-King, des bonzes, du palais ; le champ de Chi-Tse-Po lui apparaissait vaguement, frais et ensoleillé, avec ses deux tours de pagode sur le ciel clair, minces et lointaines. Alors l’ombre l’étouffait, lui pesait comme une pierre de sépulcre, et, tendant les bras, elle poussait de longs cris de douleur. Ta-Kiang seul se dressait nettement dans son rêve. « Il marche, disait-elle ; quand il aura conquis le monde, il viendra me délivrer. » Elle pensait aussi à un frère bien-aimé, à Ko-Li-Tsin, si doux pour elle. Un jour la fièvre la prit. Elle se mit à trembler, à claquer des dents, à souffrir, à s’affoler. Sa prison se peupla d’êtres fantastiques, effroyables. Ses yeux ouverts démesurément voyaient des lueurs rouges où s’agitaient des hommes monstrueux, des bourreaux, des tortionnaires, des victimes sanglantes, des cadavres, des démons aux faces funèbres qui la menaçaient d’armes brûlantes. Elle entendait leurs voix rauques et bourdonnantes ; elle les sentait s’approcher et lui serrer la gorge. Puis sa tête se troublait, et elle croyait rouler dans des abîmes. Huit jours durant les rats mangèrent seuls le triste repas. Mais la fièvre s’en alla. Yo-Men-Li tomba dans un long abattement. Immobile, les yeux ouverts, elle demeura sans pensées : elle ne savait plus le soleil, ni la vie, ni la parole, ni le son. Ta-Kiang n’était plus qu’un nom qu’elle entendait gronder. Une fois elle essaya de se lever et de se tenir debout ; ses jambes ployèrent, elle retomba. Alors elle fit un effort pour songer. « Je n’ai pu compter les jours, étant toujours dans la nuit. Voilà longtemps, longtemps qu’il n’y a que de l’ombre. Je suis vieille à présent. Mes jambes tremblent, mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, je vais bientôt mourir de vieillesse. C’est cela. Quand je serai morte il fera clair. » Et elle attendait. Quelque-fois ses doigts remuaient comme pour compter. Mais une fois la porte de son cachot s’ouvrit, la lueur d’une lanterne éblouit ses yeux, le bruit d’une voix terrifia ses oreilles. « Viens ! » disait la voix. Et comme Yo-Men-Li ne remuait pas, un homme la prit et l’emporta.

CHAPITRE XXV


LE POU-SAH ROUGE


Koan-Ti, le Pou-Sah terrible, aime le rire des blessures ; il aime qu’on s’égorge dans les plaines brûlantes ;

Il aspire avec délices le sang qui fume et l’odeur des batailles ; mais ses narines palpitent d’un plaisir que ne leur procure aucun autre massacre

Lorsque monte vers elles le parfum courageux que laisse échapper le cœur percé du plus brave.


Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le monde, qu’au son du gong d’or, par le portail d’honneur. Autour de lui se groupait l’élite de son armée, remplissant la grande place qui précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines. Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé ; ils n’avaient pas dressé leurs tentes parce que l’empereur leur avait dit : « Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux. »

Quelques habitants de Pei-King s’étaient mêlés aux rebelles et se disposaient à prendre part au combat ; d’autres applaudissaient de loin ; plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un parti.

Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom retentir comme une fanfare. Pei-King s’était donné à lui avec amour. Il était bien l’empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le glorifiait. Entre lui et son trône il n’y avait plus qu’une muraille ; elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant encore comme un tonnerre qui s’apaise, répondaient de la dernière victoire.

Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de jaune ; il avait la tête couverte d’un casque d’or découpé à jour que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait combattre lui-même. Il s’appuyait de la main sur l’épaule de Ko-Li-Tsin, non moins superbe.

Le poète n’avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il s’envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies, s’épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse. Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines farouches, et il s’appuyait sur sa pique d’une façon remarquablement agressive.

— Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j’ai quitté le champ désormais célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j’ai atteint les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier homme, grandissait d’une coudée par jour ; j’ai grandi de mille coudées par heure. Il y a six mois, j’étais le talon méprisable de la terre ; je suis maintenant le front du Ciel.

— Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n’étais alors que poète. Aujourd’hui, après avoir fait bien des métiers, je suis poète et guerrier. Mais quelque chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ, sous la lune, nous ne sommes que deux ici.

— Oui, dit l’empereur. Qui donc partit avec moi ?

— Yo-Men-Li.

— J’avais oublié cette enfant maladroite. Qu’est elle devenue ?

— Je l’ignore. Elle est morte peut-être.

— Qu’importe ! il ne faut pas s’inquiéter des fourmis qu’on écrase en marchant.

— Elle t’aimait, cette aimable créature, dit le poète, attristé.

— Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous touchons au but. Pourquoi n’a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge ?

Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l’entrée de la tente, s’avança et dit, après s’être prosterné :

— Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d’ailleurs cette fusée devant le rideau de ta tente : quand tu l’allumeras, les quatre parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Koan-Ti les honneurs convenables ; tu as retardé jusqu’à ce jour la cérémonie qui lui est chère entre toutes ; si tu l’omettais plus longtemps, le Pou-Sah des batailles pourrait se retirer de toi.

— Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu’on se hâte !

— As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé le suprême honneur ? Plusieurs Chefs sont là ; ils veulent supplier l’auguste maître de désigner l’un d’entre eux.

— Introduis-les, dit Ta-Kiang.

Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de l’empereur.

— Seigneur Sublime ! cria l’un, glorifie mon nom ! Je n’ai jamais couché dans un lit, ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes mains.

— Splendeur Éblouissante ! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma lance a fait répandre à l’ennemi noierait toute une armée.

— Lumière Inextinguible ! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence de ta justice ne me désigne pas, d’avoir déchiré du talon plus de ventres fumants qu’il n’y aura d’empereurs chers à Tien dans ta précieuse dynastie ?

— Rayonnement de la Raison ! dit le quatrième, j’ai pris cinq villes et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes filles ; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme d’oiseaux funèbres. Un jour j’ai envoyé une caisse pleine d’oreilles droites au gouverneur d’une province ennemie. Qui donc pourrait l’emporter sur moi, si ce n’est toi, ô maître ?

Un seul n’avait pas parlé : c’était Gou-So-Gol. L’empereur l’aperçut et lui fît signe d’approcher.

— Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne ; sois glorieux.

Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et disant aux guerriers : « Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du Ciel ! » Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre. Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front, on devinait qu’une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.

Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel on avait placé un large bassin d’or aux anses formées de dragons contournés ; derrière l’autel, sur un grand piédestal, apparaissait Koan-Ti, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme l’ébène, se hérisse de poils rouges.

Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l’armée était immobile et silencieuse. Une musique formidable se fît entendre ; le gong ébranlait l’air de ses vibrations terribles ; et seulement quand sa voix puissante s’éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes, les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.

Un cortège s’avança ; il était composé des chefs de l’armée. Tous portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes, des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut. Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc ; et le Grand Bonze, à côté de lui, marchait à pied.

Dès que l’armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal s’éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s’avança hors de sa tente et cria :

— Gloire à toi !

Devant la statue de Koan-Ti, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l’autel. Il se dressa fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant. Les cris d’enthousiasme et d’admiration redoublèrent. Gou-So-Gol était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il s’agenouilla sur l’autel, pendant que le Grand Bonze, armé d’une longue lame, s’approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue d’un costume guerrier s’élança vers Gou-So-Gol et l’enlaça fortement. C’était la jeune épouse qu’il avait conquise à Sian-Hoa.

— Ô mon époux ! s’écria-t-elle, pourquoi m’as-tu caché ta gloire ? pourquoi t’es-tu enfui de moi sans m’annoncer ton triomphe ? Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue infranchissable ? Croyais-tu que j’allais retenir le bras levé sur toi et te déshonorer à jamais ? Ô toi que je devrais haïr et que j’aime, sache que je n’ai plus un cœur de femme, et que je t’ai pris tout ton courage !

— Oh ! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi ; tu m’as pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma gorge est serrée par les sanglots. Je t’ai fuie pour ne pas me tordre de désespoir en m’arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs ! avec quelle joie j’eusse accueilli, avant de la connaître, l’honneur, envié de tous les guerriers, qui m’éternise dans les mémoires ! Mais maintenant je dis : Que vais-je devenir au pays d’en haut puisqu’elle n’y est pas ?

— Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme ! après cette guerre je partirai !

— Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne sous la pluie, dans un chemin solitaire.

— Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom ! Songe aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales !

— Lorsque j’habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.

— Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre dit-elle, et je succomberai bientôt, glorieuse aussi.

Elle se tourna vers l’armée et ajouta d’une voix ferme et forte :

— Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J’ai déjà combattu à côté de mon époux vainqueur, c’est moi qui commanderai ses guerriers.

Des cris d’approbation s’élevèrent de toutes parts, et le Grand Bonze dit :

— La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui refuser.

Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en or une face de lion et le donna à sa jeune épouse ; puis, s’agenouillant de nouveau sur l’autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa poitrine palpitante. Le couteau du Grand Bonze scintilla un instant, s’enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s’élança du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin placé au pied de l’autel. Les principaux guerriers s’avancèrent, tenant à la main chacun une coupe de jade ; mais la jeune veuve du glorieux mort tendit la première une coupe, à la fontaine écarlate et but le sang intrépide et chaud, afin de conquérir le courage et la force. Les chefs burent après elle, puis l’armée défila en bon ordre devant le bassin d’or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang précieux de Gou-So-Gol.

— L’attaque ! l’attaque ! crièrent alors les soldats exaltés.

Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.

Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu’il était chargé d’un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l’empereur, et dit :

— Maître, la ville veut peut-être se rendre, il faut écouter cet homme.

— Va l’entendre ! dit Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsïn s’approcha de la muraille. Le mandarin et le poète se saluèrent selon les rites.

— Qu’as-tu à nous dire ? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.

— Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.

Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.

— Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.

— Qu’est cet homme ? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de Kang-Shi ? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne lui-même, et je consentirai peut-être à l’entendre ; mais que le messager s’adresse à toi.

Le poète retourna vers la muraille.

— Le Frère Aîné du Ciel, l’illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut converser qu’avec ton maître. Si Kang-Shi ne consent pas à venir en personne, expose à moi-même ta mission.

— Qui es-tu, pour que je daigne te parler ?

— Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poète de l’Empire, et, en ce moment, Chef d’Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.

— Je n’admets pas tes titres.

— J’admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire ! dit Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l’interrogea dans la Salle de la Sincérité.

— Ah ! c’est toi, dit le mandarin ; eh bien ! écoute. Le glorieux empereur Kang-Shi, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le siège et abandonnez Pei-King.

— Voilà une proposition ! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question ?

Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs vêtements déchirés.

— Yo-Men-Li ! s’écria le poète.

— Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut de ce bastion.

— Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.

Et il courut vers la tente impériale.

— Ô Maître de la Terre ! s’écria-t-il, Empereur sublime ! ils veulent jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siège à l’instant ! Ô magnanime ! ne laisse pas commettre une cruauté dont la seule pensée serre le cœur et glace l’esprit.

— Parles-tu sérieusement ? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que le respect d’une vie infime m’arrêtera un instant dans ma marche triomphale ? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner Yo-Men-Li ? Que m’importe cette jeune fille ! Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d’un regret leur âme glorieuse.

— C’est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l’empereur ; mais les jeunes filles sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles ; ne la laisse pas tuer cruellement ; elle si douce, si dévouée, et qui t’adore !

— Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l’envoyé de Kang-Shi que je donne le signal de l’attaque.

Ko-Li-Tsin se releva fièrement.

— Non ! s’écria-t-il, non ! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur plus féroce que le cœur des tigres, je n’irais pas porter cette réponse impitoyable.

Ta-Kiang regarda le poète avec surprise.

— Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.

Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.

Ko-Li-Tsin s’élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin ; elle l’attendait, comme toujours.

— Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord le désespoir.

Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des murailles.

Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de l’empereur. Yo-Men-Li, d’elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un coup furieux au mandarin et s’enfuit en emportant la jeune fille. Le malheureux juge perdit l’équilibre et, tombant du faîte des murailles, vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une fusée rapide s’éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l’armée rebelle, ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.

CHAPITRE XXVI


LE PAVILLON DES TULIPES D’EAU


J’ai vu un chemin doucement obscurci par les grands arbres, un chemin bordé de buissons en fleurs.

Mes yeux ont pénétré sous l’ombre verte et se sont longuement promenés dans le chemin.

Mais à quoi bon prendre cette route ? elle ne conduit pas à la demeure de celle que j’aime.

Quand ma bien-aimée est venue au monde, on a enfermé ses petits pieds dans des boîtes de fer ; et ma bien-aimée ne se promène jamais dans les chemins.

Quand elle est venue au monde on a enfermé son cœur dans une boîte de fer ; et celle que j’aime ne m’aimera jamais.


À travers les rangs des soldats stupéfaits, franchissant les dragons de bronze alignés à l’embouchure des rues, ensanglantant les flancs de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dallées du quartier de la Force, pénétra dans le jardin impérial, s’arrêta devant un merveilleux kiosque de laque posé au milieu d’un lac clair dans une touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nommé le Pavillon des Tulipes d’Eau, sauta à terre, passa un pont en bois doré, et, entrant dans le pavillon, déposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin pâle.

— Toi ! toi ! cria-t-il en s’agenouillant auprès d’elle, toi que j’ai tant attendue, tant pleurée, toi que j’ai si souvent enlacée dans les illusions de l’opium, toi que j’ai appelée si douloureusement dans la cruauté des nuits fiévreuses, te voilà, tu existes, tu n’étais pas une Rou-li, une fausse apparence ! Mon cœur gonflé et fier emplit ma poitrine. J’étouffe. Le bonheur me déborde. Je suis comme un lac longtemps desséché sur lequel on ouvre soudain une écluse : l’eau, trop abondante, se précipite en tumulte et bientôt envahit la plaine. Vois, je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures qu’ont faites à mes yeux les larmes de désespoir. Je ne te quitterai plus, je m’attacherai à toi comme le guerrier s’attache à la gloire, comme la plante est attachée à la terre. Je fleurirai sur ton cœur, je m’élèverai plus haut que les cèdres et je serai plus grand que l’empereur, mon père, afin que ma splendeur plaise à tes yeux !

Yo-Men-Li regardait le prince avec indifférence.

— Mais parle-moi, continua-t-il ; parle, pendant que je baisserai les paupières pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n’es-tu pas venue, parjure, lorsque je t’attendais si confiant ? Pourquoi t’es-tu faite insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais comparaître devant moi toutes les jeunes filles qui l’habitent, depuis la plus noble jusqu’à la plus humble ; dis, cruelle enfant, dis, pourquoi n’es-tu pas venue ?

— Tu veux le savoir ? répondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats m’avaient prise et emprisonnée ; pendant que tu me cherchais j’étais sous ton palais, dans un cachot que le jour n’a jamais vu.

— Toi ! tu as souffert ? s’écria le prince avec désespoir, on t’a mise dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font triste quelquefois la nuit ! Oh ! quel supplice inventer pour ceux qui ont osé cela ? Toi, en prison ! Pendant que je me tordais de désespoir et que je m’empoisonnais lentement d’opium, tu te mourais horriblement dans l’ombre ; tes beaux yeux s’agrandissaient d’effroi, ton doux visage palissait loin du soleil ! Oh ! qu’il est pâle, ton visage ! on croirait voir la lune poudrée de gelée blanche. Mais pourquoi t’avoir prise à mon amour ? pourquoi t’avoir torturée, tandis que je pleurais ?

— Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des révoltés, c’est moi qui a frappé ton père. Je t’ai menti le soir où je t’ai vu parce que je voulais sortir du palais pour aller dire à Ta-Kiang de fuir.

Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.

— Tu as voulu tuer mon père, Kang-Shi, le plus glorieux des hommes ! dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t’aimais !

Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tête baissée.

— Eh bien ! je t’aime ! s’écria-t-il bientôt. Tu as frappé la poitrine sacrée de mon père vénéré ? N’importe ! Criminel et lâche, je t’aime ! C’est en vain que je souffle sur mon cœur pour y agiter une tempête, il reste calme. Je sens une grande douleur ; je n’éprouve pas de colère. Je demanderai ta grâce. Je dirai que Koan-In, la bonne déesse, a ouvert la porte de l’enfer aux criminels, et que les criminels sont devenus des Génies vertueux. Je dirai que tu es une femme, que tu as seize ans, et que je t’aime ! Je dirai que je vis de ta vie, que je mourrai de ta mort ; et mon père au grand cœur pardonnera.

— Je ne veux pas de son pardon, dit Yo-Men-Li en détournant la tête.

— Tu ne veux pas, s’écria le prince avec douleur, tu ne veux pas que je te fasse heureuse ? Tu ne veux pas de ma puissance, de ma fortune, de ma gloire ? Que t’ai-je fait ? Je t’aime, je pleure, je te cherche dans l’ivresse. Hautain avec tous, je suis devant toi comme un vil esclave ; tu es le prince, je suis le peuple au front courbé. Mais tu dédaignes de m’infliger des impôts. Pourquoi détiens-tu ma joie ? Pourquoi, avec un doux visage, as-tu le cœur plus cruel que le lynx au corps souple ?

— Parce que je ne t’aime pas, dit Yo-Men-Li.

— Oh ! ne dis pas cela ! soupira le prince Ling, en appuyant sa main pâle sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent ma gorge et pétrifient mon cœur, tu n’aurais pas le courage de les prononcer. Tu m’aimeras un jour, laisse-le moi croire ! Malgré toi tu m’aimeras, tant j’userai ma vie et ma gloire à te plaire !

— Je ne t’aimerai jamais ! dit Yo-Men-Li.

— Jamais ! Oh ! pourquoi ? Pourquoi ne m’aimerais-tu pas, moi le Fils du Dragon, moi qui trouble les rêves timides des jeunes filles, moi qui brille près de mon père comme une étoile près de la lune ?

— Parce que j’aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que j’aime Ta-Kiang, le Frère Aîné du Ciel.

— Tais-toi ! cria le prince en devenant plus pâle que les perles de son collier. Tais-toi ! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton sang et le mien vont se mêler sur le sol. Ne dis pas que tu l’aimes, car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval blessé. Tu l’as dit cependant ! Tu as eu la cruauté de me couper par la racine. Le coup est si violent que je le sens à peine ; l’arbre abattu garde encore quelque temps des rameaux verts, mais bientôt il se dessèche et meurt.

Et le prince, étendant ses bras sur la muraille et la frappant de son front, se mit à sangloter longuement.

Yo-Men-Li le regardait, ennuyée.

Tout à coup il se retourna ; ses yeux brillaient, pleins de larmes ; ses dents claquaient fiévreusement.

— Écoute, dit-il. Je suis comme une bête sauvage domptée par la faim. Écoute ce que mon lâche cœur a conçu. Tout mon sang se révolte contre moi-même ; ma gorge ne veut pas laisser passer ces infâmes paroles ; n’importe ! un lion affamé dévorerait un Pou-Sah ! Écoute : Tu aimes Ta-Kiang ? Oh ! ce nom semble à ma bouche un tison ardent ! Ta-Kiang ! tu l’aimes, et tu veux pour lui la gloire, le triomphe, le trône resplendissant de la Patrie du Milieu ? Eh bien ! moi, monstre sans nom, je vais trahir mon père, le livrer aux égorgeurs, je vais faire capituler la Ville Rouge, ouvrir le palais et les salles des trésors ! Je prendrai le rebelle par la main, je lui ferai monter les degrés sacrés du trône ; puis, m’inclinant devant lui, je le saluerai empereur ! Mais, en échange de tant de lâchetés, tu me laisseras t’emporter loin, bien loin, si loin que le souvenir de mes crimes se perde pendant le voyage ; et alors, sans fin enlacé à ton corps, les yeux fixés sur tes yeux, je serai horriblement heureux.

Le prince, secoué par de grands frissons, riait un rire plein de sanglots.

— Eh bien ! disait-il, veux-tu ? je suis prêt.

— Ta-Kiang n’a pas besoin de ton aide, répondit Yo-Men-Li avec dédain. Il vaincra sans tes basses trahisons. Déjà il triomphe, déjà les portes de la Ville Rouge s’ébranlent. Et bientôt tu t’assiéras glorieusement sur le trône, Ta-Kiang, ô magnanime, ô superbe !

— Ah ! s’écria le prince, dont les yeux s’ensanglantèrent, c’est à ce point que tu l’aimes ? c’est ainsi que tu dédaignes mon amour violent et soumis ? Eh bien ! je me souviens que je suis prince et formidable, que je commande au monde, que je suis l’Héritier du Ciel ; sache que tu m’aimeras, car je te contraindrai à m’aimer ; sache que je vais tuer ce vil laboureur, et que sa tête sera suspendue au poteau du marché.

— Le tuer ? dit Yo-Men-Li en souriant. Penses-tu que si je t’avais cru capable de déraciner ce cèdre altier je ne t’aurais pas arraché l’un de tes sabres pour te le plonger dans le cœur ? Non, fils du Dragon, tu ne tueras pas le grand Ta-Kiang.

— Il va mourir, il est mort puisque tu l’aimes ! Ah ! jeune fille plus féroce que les bourreaux, sans me laisser cueillir une seule fleur, tu as brisé mille épines cruelles dans mon cœur ! Sans me laisser une fois sourire, tu as brûlé mes yeux de larmes, et, pour faire fuir mon âme, tu me dis que tu aimes ce rebelle, ce fou, ce chien ! Attends, c’en est fait de lui, et, comme un boucher, je dépècerai son corps et je t’en ferai manger les morceaux !

Le prince, hurlant et tirant ses deux sabres, bondit hors du Pavillon des Tulipes d’Eau.

CHAPITRE XXVII


LE DRAGON IMPÉRIAL


Nul n’ignore que si l’ombre d’un homme prend la forme d’un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.

Mais nulle bouche ne doit s’ouvrir pour révéler le miracle qu’ont vu les yeux ; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.


Le vaste champ dallé sur lequel s’ouvre le Portique du Sud n’était que fumée, hurlements, fureurs. Parmi des ruissellements rouges, les bottes de guerre déchiraient des cadavres. Les blessés, renversés, mordaient les jambes de leurs compagnons, qui marchaient sur des plaies. Des fusées bruyantes trouaient, des flèches promptes sillonnaient la vapeur de sang et de poudre dont s’enveloppent les combats, et qui, traversée de soleil, semblait un nuage d’or.

Malgré la constante pluie meurtrière qui tombait des remparts et du faîte des maisons, les soldats de Ta-Kiang, forts de leur nombre, résistaient et triomphaient. En dépit des dragons de bronze aux gueules foudroyantes, ils rampaient vers les murailles, ou s’efforçaient vers les embouchures des rues ; et çà et là trépignaient de féroces luttes corps à corps, où les costumes disparates et les sauvages accoutrements des rebelles chinois heurtaient les beaux uniformes des guerriers tartares.

L’armée impériale était superbe au soleil. On voyait briller les cottes de mailles dorées, écaillées comme le dos d’un dragon, et les casques pointus, où s’agite une aigrette de crins rouges, des Hoa-Tié-Tis, Vainqueurs du Ciel. Les Tigres de Guerre aux corps agiles tordaient mille mouvements souples et sournois ; vêtus de maillots jaunes tachetés de noir, les pieds armés de griffes, la tête couverte d’un capuchon que surmontent deux petites oreilles, la poitrine ornée d’une face de tigre, ils tenaient de la main droite une longue épée terminée en harpon, pour couper les jarrets des chevaux, et cachaient leur bras gauche sous l’immense bouclier de rotin qui défie la lance et fait dévier les flèches. Les somptueux Ou-Kê-Sen, dont le chapeau de velours noir est paré d’effilés rouges d’où émergent deux queues de renard bleu, brandissaient au bout d’une tige en bois de fer leurs haches miroitantes, dites Haches de la Lune. Tout sanglants, apparaissaient aussi des soldats du corps glorieux qu’on nomme Tchou-Tié-Teng, l’Étrier Sauveur du Ciel, et que Kang-Shi institua naguère en souvenir d’une bataille où lui-même, délaissé par Koan-Ti et environné d’ennemis, fut sauvé par un guerrier célèbre, Tchin-Tsou, qui, se précipitant au milieu des combattants, couvert de blessures, le front saignant, mais rugissant et le visage terrible, arracha, n’ayant plus d’armes, les étriers de l’empereur, et, formidable, avec ce fer, mit en fuite l’ennemi. C’est pourquoi les soldats de Tchou-Tié-Teng portent un étrier de fer emmanché à un pieu. Non loin d’eux grimaçaient les effroyables Li-Kioh-Ping aux cuirasses de corne noire, aux crinières noires éparses, aux noirs visages vernis qui sont hérissés d’une folle barbe rouge et borgnes artificiellement. Les Archers Tartares, l’anneau d’agate au pouce, cambraient leur taille et lançaient des traits aux plumes colorées ; sur leurs épaules, sur leurs dos, sur leurs poitrines, des caractères d’or rappelaient la gloire du guerrier Li-Siou, le Preneur de Flèches, qui n’allait au combat qu’avec son arc, et renvoyait aux ennemis leurs propres projectiles, qu’il attrapait au vol. Enfin de loin en loin, encourageant et ordonnant, s’agitaient des chefs aux poitrines glorieuses, illustrées de lions brodés, de panthères, de chats sauvages et de licornes marines.

Mais, malgré la splendeur intrépide des soldats impériaux, les rebelles, sur tous les points, étaient vainqueurs. À gauche, dans la place enveloppée de flèches frémissantes comme d’une nuée d’oiseaux, la veuve de Gou-So-Gol, montée sur le cheval du guerrier sacrifié, attaquait furieusement une maison et en brisait la porte ; plusieurs chefs autour d’elle l’imitaient et, délogeant les soldats, les précipitaient du haut des toits. Vers les remparts, Ko-Li-Tsin, se courbant poliment sous les flèches et raillant les balles inhabiles, gravissait la pente qui monte au faîte des murailles ; suivi d’un flot de hardis assaillants, il voulait s’emparer des bastions et arrêter la pluie meurtrière. Enfin, au centre de la place, Ta-Kiang, heureux et farouche, s’avançait vers la plus large des avenues qui s’enfoncent dans la ville. Échappant par miracle aux projectiles lancés, il regardait autour de lui s’affirmer la victoire, et, parfois, levant les yeux, il voyait s’élever dans le ciel des flèches ornées de banderoles rouges, signaux de triomphe donnés par les rebelles qui attaquaient sur d’autres points la ville, et il se disait : « Bientôt je me reposerai sur mon trône ! »

Mais le prince Ling, d’un élan furieux et irrésistible, fendit le flot hurlant des soldats et se précipita dans la mêlée.

— Où es-tu ? cria-t-il, grinçant des dents. Où es-tu, désastre, typhon, nuage pestilentiel ? Tu as fini de triompher, serpent vorace, car me voici, formidable et vengeur. Viens, mes dents aiguisées par la haine vont dévorer ton foie venimeux.

— Qui es-tu, vermisseau courroucé ? dit Ta-Kiang avec dédain.

— Je suis celui qui te châtiera, cria le prince ; je suis le fils du Dragon !

— Tu mens ! car tu n’es pas mon fils !

— Allons ! hurla l’Héritier du Ciel, descends de cheval et viens me combattre si tu l’oses.

— Puisque tu tiens à mourir de ma main, dit Ta-Kiang, je descendrai de cheval.

Et il sauta à terre.

— C’est lui qu’elle aime, murmurait le prince ; c’est à cause de lui qu’elle me dédaigne et que mon cœur se tord comme une couleuvre blessée.

La bataille s’écarta autour des deux adversaires, qui, face à face, se considérèrent.

Ta-Kiang resplendissait dans l’or du costume impérial. La victoire exaltait l’expression farouche de son front, la tyrannie de ses yeux et le dédain de sa lèvre. Son teint doré semblait refléter le soleil. Tout en lui était majesté et force. Il se dressait, les reins cambrés, un pied en avant, et appuyait sur les dalles les pointes de ses deux glaives.

Le prince Ling apparaissait frêle et plein d’élégance. Son visage, pâle comme le jade, aux longs yeux noirs languissamment meurtris, au front las, à la bouche éclatante, mais, vers les coins, imperceptiblement abaissée par la douleur, avait un charme plein de tristesse, et, dans les souplesses de ses vêtements en crêpe et en fine soie, son corps s’affaissait, somnolent d’opium. Cependant fiévreux, les lèvres tremblantes de colère, il croisait ses bras sur sa poitrine et serrait nerveusement les poignées de ses sabres.

Le premier il s’élança ; Ta-Kiang le chargeait d’un méprisant regard.

— Oh ! cria l’Héritier du Ciel, ta vie oppresse ma poitrine ainsi que ferait un lourd ciel d’orage. Quand tu seras mort mes poumons se dilateront délicieusement.

Ta-Kiang, hautain, répondit :

— Je te laisserai vivre, mutilé, afin que tu puisses voir l’humiliation de ta race.

Et les quatre glaives se froissèrent avec un bruit sifflant et soyeux. Ta-Kiang, calme, souriait dédaigneusement, et ses poignets étaient inflexibles comme du bronze. Le prince, au contraire, trépignait furieusement. Il dégagea ses sabres, et, revenant brusquement, en dirigea les pointes vers la poitrine de son ennemi ; mais celui-ci, d’un coup sec, les abaissa. Le fils de Kang-Shi poussa un gémissement de rage et se précipita de nouveau sur son adversaire, si violemment qu’un des glaives du rebelle fut brisé. Ta-Kiang en jeta le tronçon à terre, et, saisissant le poignet de Ling, l’étreignit dans sa main puissante. Les doigts fins et pâles du jeune prince laissèrent tomber un sabre, tandis que, plein de colère, tout son corps frémissait. Les deux glaives encore entiers se heurtèrent haineusement, et l’héritier du Ciel fut blessé à l’épaule au moment où il atteignait son ennemi en pleine poitrine ; mais son fer avait rencontré une écaille du lourd Dragon d’or brodé sur la robe impériale ; il ploya et se rompit. Le prince, désarmé, poussa un cri de désespoir, et fit un bond en arrière ; mais l’empereur se précipita sur lui et dans une caresse meurtrière l’enlaça de ses bras durs. Alors s’engagea une lutte acharnée, corps à corps, pleine de tumulte, de piétinements et de morsures. Le prince, plus faible que son adversaire, n’échappait à l’étouffement que par les mille torsions de ses membres souples. Mais l’étreinte affreuse se resserrait lentement. Ils bondissaient, se courbaient, se relevaient ; le grand soleil, luisant sur les broderies de leurs costumes, les faisait ressembler à deux grands poissons hors de l’eau. Cependant le prince Ling se dégagea d’un effort suprême, s’éloigna de quelques pas, chancelant, prêt à s’évanouir ; et il resta ainsi quelques instants, le regard fixé sur son ennemi.

Alors, soudainement, son visage, mouillé de sueur et de sang, exprima un ravissement démesuré. Ses yeux se remplirent de triomphe, et levant les bras, il cria avec la voix de Lei-Kong, Roi du tonnerre :

— L’ombre du Dragon Impérial marche derrière toi, Ta-Kiang ! Tu devais t’élever jusqu’au trône du Ciel, mais j’ai révélé le miracle et renversé la destinée.

Ta-Kiang devint blême comme la lune. Il poussa un rugissement terrible, bondit sur le prince et le renversa sur les dalles.

— Misérable ! grinçait-il, les dents serrées, une écume rouge à la bouche, tu as prononcé tes dernières paroles !

Et appuyant le genou sur la gorge du prince, il l’écrasait horriblement. L’Héritier du Ciel étendit les bras, ses doigts crispés égratignèrent les dalles lisses, son visage s’empourpra, un flot de sang monta à ses lèvres, il ferma les yeux.

Cependant Chinois et Tartares, ayant entendu la parole de Ling, répétaient de toutes parts : « L’ombre du Dragon Impérial marche derrière Ta-Kiang, mais le miracle est révélé ! »

Ta-Kiang, à leurs cris, se releva et tourna la tête. Il vit son armée hésitante, prête à demander grâce ; il vit ses chefs, jadis si terribles, reculer, trembler, jeter leurs armes en signe de soumission. Enfin, levant les yeux, il aperçut dans le ciel des flèches ornées de banderoles blanches, signaux de détresse lancés par les rebelles des trois autres armées.

Alors le laboureur croisa les bras. Il mit le pied sur le corps immobile du jeune prince et promena autour de lui un regard si féroce que les Tartares qui s’étaient approchés pour le saisir reculèrent. Sa face était verdâtre comme celle d’un Yé-Kium ; sa bouche saignait ; une telle haine bouillonnait en lui qu’il s’étonnait de ne pas mourir empoisonné d’amertume. Il eût voulu que la terre s’effondrât, que le ciel s’éteignît ; il méprisait les hommes et détestait les dieux ; il blasphémait sa mère de l’avoir mis au monde, et si la vieille tremblante du champ de Chi-Tse-Po eût été là, son fils farouche l’eût étranglée de ses mains.

Mais tandis que ce tumulte grondait dans l’âme du laboureur, ses dents serrées ne laissaient pas échapper un soupir.

Les Tartares, peu à peu, s’étaient rassurés, et tout à coup avec mille contorsions menaçantes ils se précipitèrent sur Ta-Kiang et le garrottèrent. Dès lors la défaite fut complète. Voyant leur empereur captif, les Chinois perdirent la confiance qui les faisait invincibles. Les plus braves, croisant les bras, attendaient la mort avec fierté, et les plus faibles s’agenouillaient suppliants.

Belle et sanglante, la veuve de Gou-So-Gol apparaissait encore sur son cheval harassé. Elle leva les yeux vers les nuages et s’écria :

— Ô mon époux ! voici la bataille finie. La triste défaite s’abat sur nous comme une pluie de pierres. Bourdonnante, elle souffle l’effroi dans l’oreille des guerriers qui se courbent comme sous une menace terrible. Qu’adviendra-t-il de ceci ? Je l’ignore ; mais le combat est terminé, et je vais te rejoindre, selon ma promesse.

Ayant parlé ainsi, la jeune femme tourna vers elle son glaive, se trancha la gorge, et tomba en arrière sur son cheval qui s’emporta.

Ko-Li-Tsin seul résistait encore. Le gai poète avait glorieusement combattu. Ses sabres ruisselaient ; un sang tiède coulait dans ses manches ; et il semblait Koan-Ti lui-même. Au cri poussé par le prince Ling, un affreux blasphème s’était échappé de ses lèvres. Il étrangla le premier qui, auprès de lui, répéta les paroles funestes, et enfonça son glaive dans la gorge du second qui proclama le miracle. Mais bientôt l’armée vociféra tout entière. Ko-Li-Tsin entendait toutes les bouches révéler le vénérable mystère, et il s’enfonçait les ongles dans le front ; il essaya de rejoindre Ta-Kiang pour le défendre, mais quatre soldats tartares se ruèrent sur lui simultanément et il fut obligé de se réfugier dans une petite ruelle solitaire. Les quatre hommes l’y poursuivirent, et pendant qu’il s’adossait prudemment à une muraille, ses adversaires, grimaçant et faisant de larges enjambées, se placèrent en face de lui avec des gestes terribles.

— Voici des personnages peu courtois, dit le poète, ils veulent m’envoyer au pays d’en haut sans se soucier de savoir si je suis en humeur de voyager. Tartares sans politesse, je ne veux pas partir ainsi, à l’improviste et sans bagages. Nous allons voir si vous me congédierez contre mon gré.

Et, plein d’adresse, il faisait tournoyer devant lui ses glaives sanguinolents.

— D’ailleurs, reprit-il, pendant que les Tartares s’efforçaient en vain de rompre cette barrière d’acier tourbillonnant, vous ignorez peut-être que je n’ai pas atteint encore le but de ma vie. Je veux parler de mon grand poème, dont vous ne sauriez vous expliquer toute l’importance. Loin d’être fini, il n’a pas encore de premier vers. Vous n’avez pas, j’espère, l’audacieuse prétention de me rendre immobile et stupide avant que mon poème soit gravé comme sur du jade dans la mémoire de tous les Fils de Pan-Kou.

Les soldats, peu sensibles aux discours du poète, piétinaient et grondaient en lui portant des coups réitérés qu’il parait avec une prodigieuse rapidité.

— Cependant, reprit Ko-Li-Tsin, le moment me semble grave et suprême. Si je retarde encore l’exécution de mon œuvre, mon nom demeurera peu glorieux, car je crois que je mourrai aujourd’hui. Ô ! Tsi-Tsi-Ka ! si je ne peux t’avoir pour épouse, je veux au moins que, veuve, tu me pleures ; et, malgré ces vils soldats, je vais composer le poème dont tu es le prix.

Ko-Li-Tsin devint silencieux. Tout en guettant les mouvements de ses adversaires et en écartant violemment leurs glaives, il balançait la tête selon des rythmes.

— Un ! s’écria-t-il bientôt, le premier vers est fait ! Gloire aux Pou-Sahs ! Toi, ajouta-t-il, parlant au plus laid des quatre Tartares, tu me déplais avec ta face noire et borgne : je t’aimerais mieux aveugle.

Et il enfonça son glaive dans l’œil du soldat qui tomba en arrière, mort.

— Très bien ! dit Ko-Li-Tsin. Je tuerai un homme à chaque vers.

Et il se remit à songer.

— Deux ! cria-t-il, après un long temps. Le second vers vibre dans mon esprit. Eh bien ! personne ne tombe ?

Et le poète faisant un pas brusque en avant, perça à la fois de ses glaives deux des Tartares.

— Ah ! ah ! dit-il, cette fois mon esprit est en retard.

Mais il courait un grand péril. Pendant que ses sabres étaient engagés dans les blessures, le dernier adversaire se ruait sur lui dangereusement. D’un violent coup de pied, Ko-Li-Tsin le fit rouler à terre, et pendant que le soldat furieux se relevait, il dégagea ses glaives, et, terminant son troisième vers :

— Trois ! dit-il, j’ai rattrapé le temps perdu.

Et il se remit à batailler sans colère avec le dernier vivant.

— Tu penses bien, lui dit-il, que je n’ai plus besoin de me presser, et que je vais prendre tout mon temps pour inventer la fin de mon poème. Tiens, je te piquerai à chaque caractère qui s’épanouira dans mon cerveau ingénieux ; le vers sera de sept caractères ; ainsi, à chaque coup, tu sauras exactement où j’en serai.

Le soldat rugissait et se démenait désespérément.

— Voyons, dit le poète, connais-tu ce caractère ?

De la pointe d’un sabre il lui grava sur le front un signe sanglant.

— Non, continua-t-il. Je suis sûr que tu ne sais même pas tracer ton nom. Tu ne mérites aucune estime. Voici le second, ajouta-t-il.

Il lui abattit une oreille.

Le soldat, épouvanté, commençait à reculer.

— Allons ! reprit Ko-Li-Tsin, je suis clément et je fais grâce de quatre mots : voici le dernier.

Et il lui plongea son glaive dans le cœur.

— Mon poème est terminé ! s’écria-t-il alors en levant les bras. Ô belle Tsi-Tsi-Ka, fleur de mon triste jardin ! tu es à moi ; tu n’appartiendras à aucun époux, et, après ma mort, tes larmes féconderont ma tombe !

Mais tout à coup, pendant qu’il se livrait à sa joie mélancolique, une femme se précipita dans ses bras avec un cri d’épouvante. C’était Yu-Tchin. Elle avait suivi le poète durant tout le combat, tremblante et pleine d’effroi, mais bravant la mort pour ne pas quitter celui qu’elle aimait.

— Ko-Li-Tsin ! s’écria-t-elle, pâlissante et renversant sa tête en arrière.

Le poète poussa un gémissement douloureux, car il vit que Yu-Tchin avait le corps traversé d’une flèche.

— Malheureuse ! quel est le misérable qui t’a frappée ?

— Je suis arrivée dans tes bras en même temps que la flèche, murmura Yu-Tchin en s’efforçant de sourire. J’ai vu un homme sur un toit ; il bandait son arc et te visait ; j’ai couru alors plus rapide que son trait.

— C’est pour me sauver que tu as reçu cette funeste blessure ? Oh ! Yu-Tchin, la douleur écrase mon cœur ; c’est pour moi que tu vas mourir !

— Eh bien ! dit Yu-Tchin d’une voix éteinte, n’est-ce pas mon devoir ? L’épouse ne doit-elle pas donner sa vie pour son époux ?

— Merveilleuse créature ! s’écria Ko-Li-Tsin en la couchant doucement sur ses genoux, pardonne-moi de ne pas t’avoir assez adorée, de n’avoir pas consacré tous mes instants à te faire heureuse et joyeuse.

— Pardon ? dit Yu-Tchin les yeux demi-clos et souriant encore ; qu’ai-je à te pardonner, maître glorieux ? Ton cœur ne devait pas se pencher jusqu’à moi, et tu ne pouvais pas m’aimer comme je t’aimais !

— Maintenant, murmura Ko-Li-Tsin, je t’aime.

— Oh ! dit-elle. Et son pâle visage refléta une joie immense.

Elle reprit d’une voix plus basse :

— J’ai été heureuse, va ! bien heureuse ! vivre près de toi, te voir, t’entendre parler, quelle joie ! Je priais chaque soir les Pou-Sahs de me laisser ainsi toujours. Et puis, tu ne sais pas, toi qui es grand, ce que donne de bonheur l’humble admiration. Oh ! j’avais des éblouissements sans fin ! Quand tu tournais les yeux vers moi ou quand tu me parlais avec tant de douceur, j’étais fière comme si le soleil eût lui pour moi seule. Je ne comprenais pas tes actions, mais je les devinais glorieuses et sublimes, et je te suivais extasiée. J’ai été heureuse ! bien heureuse !

La voix de Yu-Tchin s’entrecoupait ; le sang qui n’avait pas jailli de sa blessure, se répandait intérieurement et l’étouffait.

— Ah ! cria Ko-Li-Tsin, le visage inondé de larmes et serrant avec désespoir son front dans sa main, la voir souffrir ainsi et ne pas pouvoir lui prendre sa souffrance ! Et c’est pour moi, c’est pour moi qu’elle meurt douloureusement !

— Tais-toi, répondit Yu-Tchin, n’aie pas de chagrin. Si lu savais avec quelle joie je meurs ! Car ma tête est posée sur tes genoux et mon humble vie a la gloire sans nom de sauver la tienne.

— Yu-Tchin ! Yu-Tchin ! ne meurs pas !

Yu-Tchin avait baissé les paupières. Sa poitrine haletait péniblement. Elle essaya de parler encore :

— Dis ? lorsque tu viendras dans le pays d’en haut, tu me permettras encore d’être ta servante ?

Puis elle étendit les bras, rouvrit brusquement les yeux et mourut avec un grand soupir.

Ko-Li-Tsin était atterré.

— Morte ! dit-il. Yu-Tchin est morte ! Yo-Men-Li est morte ! La bataille est perdue ! Ta-Kiang est prisonnier ! Toute la tendresse, toute la grâce, toute la force, perdues ! La cigogne dévouée a refermé ses ailes, l’hirondelle a clos ses beaux yeux farouches, le Dragon est tombé dans un piège d’enfant ; et le poète Ko-Li-Tsin sent son cœur ruisseler par une triple blessure.

Il baissa la tête et ses larmes tombèrent lentement sur le corps de Yu-Tchin.

Mais bientôt de nombreux Tartares se précipitèrent dans la ruelle.

— Le voici ! le voici ! criaient-ils.

Et ils se jetèrent sur lui pour le lier. Ko-Li-Tsin, avec respect, déposa sur une dalle blanche le cadavre de son amie, puis il se laissa attacher les mains, et, jetant un dernier regard à Yu-Tchin :

— Du moins, en mourant, tu m’as vu libre encore ! dit-il.

CHAPITRE XXVIII


KANG-SHI


Ne force pas à devenir ton juge l’empereur ton père.


Dans la salle de la Paix Lumineuse, Kang-Shi siégeait sur son trône. De la main droite il dirigeait vers sa poitrine la pointe aiguë d’un sabre, car il avait résolu de s’arracher la vie quand tout espoir se serait évanoui ! mais il portait dans sa main gauche le sceptre de jade, afin d’apparaître aux vainqueurs redoutable quoique mort, et pour que son bras, bras de cadavre, brandit encore la force et le commandement.

Kang-Shi avait alors quarante ans. Depuis quinze ans déjà il régnait. Les Pou-Sahs lui avaient donné la taille haute et ample qui convient au maître d’une nation, et le visage bon qui sied au père d’un peuple. Un front uni, à peine bombé, des yeux longs et étroits d’où tombaient des clémences, un nez large, écrasé, des joues épanouies en plis nombreux, formaient sa face sereine, et son épaisse lèvre éclatait comme une fleur écarlate sous une noire moustache, mince et tombante selon la mode tartare.

Il avait revêtu le costume majestueux des cérémonies illustres. Sous un manteau de satin jaune aux vastes plis et dont les manches longues prenaient en s’achevant la forme d’un sabot de cheval, un plastron qui montre, en or et en argent, l’image du dragon Long décorait la poitrine impériale. Plus bas étincelait le damas bleu d’une robe. Une agrafe de jade fermait une ceinture parmi les enroulements d’un collier fait de grosses boules de corail rose qui descendait jusque vers le ventre vénérable ; et le front souverain resplendissait sous la haute coiffure de brocart d’or semée de perles, d’où s’élancent vers la gauche deux longues plumes de paon retenues par une boucle de saphir, tandis que le sceptre tortueux, en jade pur, chargeait le bras auguste.

Tel était Kang-Shi, troisième empereur de la dynastie des Tsings, pendant que la victoire et la défaite jouaient aux dés dans la poussière rouge des champs de bataille ; tel il brillait dans la salle de la Paix Lumineuse, sur le trône hautain qui enfonce ses quatre pieds dans un tapis en poils de chamelle, et dont le dossier large se glorifie d’une peau de dragon marin, tandis que deux grands éventails en plumes de paon palpitent à droite et à gauche, non loin de quelques cassolettes doucement vaporeuses.

Près du trône, sur des sièges gradués, brillaient plus obscurément les grands dignitaires de l’empire. À la gauche illustre du Fils du Ciel s’épanouissaient largement les ministres suprêmes, dont les poitrines bombées montrent pompeusement un fabuleux Tchi-Nen qui se hérisse d’écailles d’or ! les Ta-Kouen, cachant leurs mains dans leurs manches, songeaient, et, sur les robes des plus nobles d’entre eux, des grues dorées ouvraient leurs ailes en signe de suprématie, tandis que des paons et des oies sauvages, envolés dans un ciel étoile de pierreries, traversaient les plastrons des lettrés de troisième et de quatrième classe. À la droite de l’empereur se groupaient respectueusement les mandarins inférieurs ; sur leurs vêtements apparaissaient des oiseaux encore : aigles, faisans argentés, canards, perroquets, mais aux ailes ployées, et levant seulement une patte pour indiquer l’intention de monter.

Le plus profond silence régnait dans la salle de la Paix Lumineuse. Les pierreries et l’or des costumes dardaient des lueurs fixes, car aucun mouvement ne faisait tressaillir les lumières sur les facettes ni sur les broderies. Le Fils du Ciel apparaissait comme la statue immobile d’un dieu environné de rayons. Son front était un lac glacé, calme devant le souffle de la tempête. Il ne daignait pas trembler. Il subissait la destinée tête haute. Cèdre altier dans l’orage, il attendait que la foudre tombât. Il serait brisé, non renversé. Et, comme l’empereur, les mandarins avaient la face sereine et fière. Mais la serre cruelle de l’angoisse se crispait sur tous les cœurs.

Tout à coup un bruit de pas rapides et un cliquetis d’armes retentirent dans le silence, et le Maître des Rites cria :

— Le grand Chef des Guerriers Tartares s’avance vers la présence du Ciel.

Le Chef était sanglant et superbe ; il s’agenouilla au milieu de la salle, tachant de rouge les dalles d’albâtre.

— Parle ! dit Kang-Shi.

— Sérénité Sublime ! s’écria le guerrier d’une voix retentissante comme un chant de victoire, le Ciel triomphe ! tu es glorieux ! ton pied divin écrase les rebelles !

L’empereur se leva. Son visage resplendissait.

— Que Koan-Ti, le maître des batailles, soit loué ! dit-il.

Et il se rassit dans sa gloire.

— Chef Illustre ! ajouta-t-il, le Ciel te remercie. Quel est le premier homme de la Patrie du Milieu ! c’est moi. Vainqueur, sois le second.

Le guerrier frémit sous cet honneur suprême et dressa fièrement la tête, tandis que les mandarins tour à tour s’inclinaient devant lui.

— Maître du monde, reprit-il, le chef des rebelles a été pris vivant afin qu’il s’humilie devant ta splendeur ; Ko-Li-Tsin, son complice, est captif comme lui, et l’on a surpris errante par la ville, une torche incendiaire à la main, la jeune fille au cœur de couleuvre qui jadis dirigea la pointe d’un sabre vers ta poitrine céleste.

Le chef fit un signe et des soldats entrèrent, poussant des prisonniers. Ils les conduisirent devant le trône et les jetèrent à genoux. D’un bond, Ta-Kiang se releva. Yo-Men-Li, qui pleurait, ne fit aucune résistance. Quant à Ko-Li-Tsin, il demeura à genoux, mais il s’assit sur les talons.

Le Fils du Ciel contempla le farouche visage du laboureur qui venait d’ébranler si terriblement la Patrie du Milieu. Tandis que Ta-Kiang, plein de mépris, détournait l’orgueil de son regard, Kang-Shi admirait le rebelle au beau front.

— Ta-Kiang, dit-il après un long silence, ton ambition était démesurée : comme le Tang aux dents avides, tu voulais dévorer le Soleil ; mais le Soleil resplendit plus pur que jamais et tes gencives sont meurtries. Lao-Tzé a dit judicieusement : « Plus l’on tombe de haut, plus grande est la chute. » Tu es précipité des sommets du Ciel. Ô laboureur à la grande folie ! tu tombes à terre aux pieds de ton vainqueur.

— Mon vainqueur, ce n’est pas toi, dit Ta-Kiang d’une voix hautaine. J’ai été trahi par les Dieux, par les lâches Dieux exécrés.

Le Fils du Ciel détourna du rebelle son visage obscurci et l’abaissa vers Yo-Men-Li en pleurs.

— Jeune fille, dit-il, faible enfant qui voulais lutter contre des géants, quel Pou-Sah t’a ordonné d’exposer ta jeunesse à la colère des châtiments et de traverser les villes, un sabre rouge à la main, ô toi qui vivais en paix dans ta cabane au toit de sorgho ?

— J’aime Ta-Kiang ! dit-elle.

L’empereur soupira et fit signe d’éloigner Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Puis il se tourna vers Ko-Li-Tsin qui était demeuré assis sur ses talons.

— Eh ! eh ! c’est toi, ami Chen-Ton ? dit Kang-Shi.

— Salut, seigneur Lou, répondit Ko-Li-Tsin avec politesse.

— Il faut convenir, reprit l’empereur, que j’ai fort à me louer de t’avoir tiré de l’eau.

— Sans doute, car tu as fait une bonne action.

— S’il m’en souvient, continua l’empereur, tu m’as assez hardiment menti, tandis que nous buvions ensemble sur la terrasse du Bateau des Fleurs.

— Mais, dit le poète, tu ne m’as pas, je crois, parlé avec une franchise au-dessus de tout blâme.

— Il est possible. Sache cependant que je t’avais enfin reconnu et que…

— Tu allais me faire inhumainement reconduire dans la prison d’où je sortais ? Mais Ko-Li-Tsin est fils d’une Rou-Li.


Un jour deux renards se rencontrèrent sur un chemin ; ils s’accostèrent selon les rites.

— Moi, dit l’un, je suis un mouton pacifique qui se promène par la prairie.

— Moi, dit l’autre, je suis une douce gazelle qui viens me désaltérer au ruisseau clair.

Mais après les salutations d’usage, s’étant regardés en face, les deux renards, l’un vers l’est, l’autre vers l’ouest, s’enfuirent épouvantés.


L’empereur ne put pas s’empêcher de sourire.

— Allons, Chen-Ton, dit-il, ton talent pour la poésie apaise ma justice et me fait oublier les crimes que tu as commis. Si tu consens à te repentir et à t’humilier devant le maître véritable, ta vie sera sauve.

— Seigneur Lou, répondit Ko-Li-Tsin, mon cœur est sensible à ta bonté, mais Meng-Tseu a dit : « Celui qui pour éviter la mort renie ses compagnons vaincus et se range de l’avis du plus fort n’est pas digne de vivre. »

— Meng-Tseu, répliqua l’empereur, a dit aussi : « Celui qui reconnaît son erreur ne s’est pas trompé. » Cependant, puisque tu ne veux pas de la vie, reste fidèle à tes compagnons. N’as-tu rien à demander avant de mourir ?

— À toi, rien ; mais, si tu me le permets, je parlerai à ce respectable mandarin, répondit Ko-Li-Tsin, en désignant l’ancien gouverneur du Chen-Si, devenu Chef de la Table Impériale.

— Je te le permets.

— Ne me reconnais-tu pas, illustre gouverneur ? demanda le poète.

— Je ne t’ai jamais vu, dit le mandarin avec mépris ; et s’il m’était arrivé de te rencontrer, j’aurais promptement oublié ton visage.

— Il n’est pas cependant des plus désagréables, répliqua Ko-Li-Tsin, et tu t’en souviens tout aussi bien que de la promesse que tu m’as faite.

— Moi, je t’ai fait une promesse ?

— Je vais venir en aide à ta mémoire paresseuse. Rappelle-toi le dîner somptueux que tu offris à plusieurs jeunes hommes dans la capitale du Chen-Si. Rappelle-toi ton serment de donner ta fille en mariage à celui qui composerait en moins de dix lunes le plus remarquable poème philosophique ou politique. Eh bien ! les dix lunes ne sont pas encore écoulées : j’ai fait un poème qui est incontestablement admirable, et je te prie d’aller chercher ta fille, mon épouse.

— Moi, s’écria le Chef de la Table Impériale, moi je donnerais Tsi-Tsi-Ka à un misérable tel que toi ! J’aimerais mieux l’étrangler de ma propre main.

— Parjure ! dit Ko-Li-Tsin. Mais qu’importe ! C’est en vain que tu refuses de me donner ta fille ; elle est à moi, puisque je l’ai conquise ; moi mort, elle sera veuve.

Et le poète, après avoir salué poliment l’empereur, sortit de la salle au milieu d’un groupe de soldats.

Alors les mandarins, pleins de joie, s’empressèrent autour de Kang-Shi ; mais le Maître, rêveur sur son trône, les éloigna d’un geste.

Il resta seul. Il songea à l’empire si glorieusement conquis par son aïeul Tien-Tsong, si rapidement perdu, si soudainement recouvré. Il pensa à Ta-Kiang, ce laboureur qui avait su conduire une armée triomphante, aux mandarins flatteurs qui avaient causé tant de désastres, et il se dit : « Désormais je serai la tête et le bras. Mais, hélas ! que de sang a coulé, que de sang va couler encore ! Quand il neige sur le champ de bataille on ne voit plus la terre rouge ni les cadavres ; que ne puis-je répandre ma clémence sur mes ennemis, comme le ciel verse la neige ! »

Tandis qu’il rêvait ainsi, solitaire dans la salle où s’amassaient les ombres, une tenture se souleva derrière le trône, et l’impératrice tartare aux pieds libres apparut gémissante et en pleurs.

La glorieuse épouse du Ciel rayonnait comme la pleine lune. Elle portait une robe de satin blanc brodée de perles fines et une tunique de brocart d’argent. Sur sa tête frissonnait une aigrette de pierreries. La pâleur de ses fins poignets se mêlait à la pureté laiteuse des bracelets de jade. Mais, quoique belle, l’impératrice pleurait, et, dans ses longs ongles limpides, elle recueillait les larmes tremblantes au bout de ses cils.

— Doux Repos de la Terre ! dit l’empereur en descendant de son trône et en se dirigeant vers elle, pourquoi tes pleurs coulent-ils après la victoire ?

— Ô Maître puissant ! répondit-elle en appuyant sa tête sur l’épaule de son époux, venge le mieux aimé de mes fils !

— Le prince Ling est mort ! gémit l’empereur, subitement blême.

— Non, il souffre encore. Son beau visage est meurtri et sanglant. Son souffle douloureux sonne lugubrement dans sa poitrine déchirée. Autour de lui les médecins secouent la tête.

— Oh ! cria l’empereur, l’Héritier du Ciel, mon fils bien-aimé, mourir ! Et moi, je me croyais victorieux !

— Venge-le ! dit l’impératrice. Peut-être ne partira-t-il pas pour le pays d’en haut ; mais, vivant ou mort, qu’il soit vengé ! Extermine entièrement toute cette armée maudite et fais subir mille supplices au chef exécrable des rebelles.

— Je le ferai, dit Kang-Shi.

— Que chaque goutte du sang de ton fils soit payée d’un lac de sang ! continua la Tartare.

L’empereur soupira longuement.

— Oui, dit-il. Toi cependant, mère au cœur rouge, va pleurer auprès de l’espoir déçu, secourir l’avenir qui croule, consoler le fils qui meurt avant le père.

Puis le grand empereur, plein de souci, s’éloigna pour aller se livrer, selon les rites, au jeûne et aux macérations, avant de signer les sentences de mort.

CHAPITRE XXIX


LE COUCHER DU DRAGON


La montagne engendre un volcan, et ce volcan la déchire ;

L’arbre produit le ver et ce ver lui ronge la moelle :

L’homme enfante mille projets et ces projets le dévorent.


Deux lents voyageurs cheminaient vers Pei-King. Sous la chaude poussière ensoleillée, par les bossellements dangereux de la route, ils allaient, soutenant mutuellement leur faiblesse, car c’étaient deux vieillards, un homme et une femme, aux membres frissonnants, à la taille voûtée, à l’œil las. Mendiant ça et là un peu de riz, buvant aux ruisseaux, dormant sous l’auvent d’une porte ou à l’abri d’un cèdre, depuis bien des jours déjà ils avaient quitté leur cabane, lorsqu’ils arrivèrent sous le mur majestueux de la Capitale du Nord. Devant la grande ville, en face de cette splendeur tardivement apparue, leur vieillesse hagarde trembla d’admiration ; tandis qu’ils franchissaient le Portail du Sud, leur sang lourd et inerte se hâtait dans leurs veines.

— D’où venez-vous ? cria une sentinelle.

— Du champ de Chi-Tse-Po, répondirent-ils.

Saluant avec respect, ils entrèrent dans Pei-King. La ville était tout émue encore des événements récents. Des groupes inquiets parlaient à voix basse. On voyait rôder des soldats tartares à la mine farouche. Aux fenêtres pendaient des lambeaux de bannières déchirées. Quelques maisons brûlées à moitié fumaient çà et là. Les deux voyageurs, éblouis, hésitaient devant les larges avenues, ne sachant vers quel point se diriger ; timidement ils accostèrent un passant.

— C’est aujourd’hui, dirent-ils, qu’on proclame chef de l’Empire Ta-Kiang, le glorieux laboureur. Indique-nous le chemin pour parvenir jusqu’à lui.

— Ah ! ah ! répondit le passant avec un mauvais sourire, Ta-Kiang ? Suivez cette multitude d’hommes et de femmes qui se hâtent vers la Porte de l’Aurore, et vous ne manquerez pas de voir Ta-Kiang, bonnes gens.

Les deux vieillards se mêlèrent à la foule tumultueuse qui remontait l’Avenue du Centre et gagnèrent avec elle un grand carrefour situé au centre de la Cité Tartare.

Là, depuis le lever du soleil, le bourreau ouvrait et repliait le bras, des vivants faisant des morts. Des monticules formés de corps sanglants et des monceaux de têtes grimaçantes bossellaient lugubrement la place.

Kang-Shi, l’empereur magnanime, avait offert la vie aux vaincus qui voudraient lui rendre hommage, mais beaucoup refusèrent de se soumettre : on voyait tomber les têtes hautaines qui n’avaient pas voulu se courber.

Debout au milieu du carrefour, entre ses deux aides, le bourreau portait une robe jaune sous un tablier de cuir jaune ; le fourreau de son glaive était de brocart d’or, et sur sa tête chantait une cage au treillis clair pleine d’oiseaux prisonniers. Les rebelles, autour de lui, attendaient les mains liées derrière le dos, une petite plaque de bois entre les dents afin qu’ils ne pussent blasphémer l’empereur. Ils étaient rangés en bon ordre et demeuraient indifférents, tandis que, derrière eux, la foule avide et cruelle ondulait en bourdonnant. Çà et là un Tartare à l’uniforme glorieux, la pique au poing, se tenait immobile sur son cheval. Entre les dalles le sang formait des ruisseaux, des fleuves, des lacs où le ciel se reflétait, rouge.

Une à une les victimes venaient s’agenouiller devant le bourreau, qui, saisissant leurs longs cheveux, les décapitait d’un seul coup du glaive fatal appuyé extérieurement à son avant-bras. Puis il lançait au loin les têtes sanglantes, dont les lèvres, subitement tendues sur les dents, crispaient un rire atroce. Des flots de sang clair s’élançant sur le sol refoulaient les larges flaques qui s’en allaient ruisseler entre les jambes des rebelles, et quelquefois atteignaient la foule, de sorte que plus d’un spectateur, baissant les yeux, voyait que ses larges semelles blanches étaient devenues toutes rouges.

Dans un angle du carrefour, entre Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, le laboureur Ta-Kiang était assis sur une pierre. Farouche et superbe encore, il semblait un tyran sanguinaire qui assiste à un carnage ordonné par lui. Cependant c’était sa gloire qu’il voyait crouler, c’était son armée qu’on égorgeait sous ses yeux, et lui-même, un supplice honteux l’attendait.

Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, étant les plus coupables, devaient mourir après leurs complices. Comme la goutte après la goutte dans une horloge à eau, chaque tête, en tombant, comptait une minute de leur heure dernière.

Yo-Men-Li était affaissée sur les dalles, aux pieds de Ta-Kiang, et levait vers lui de grands yeux désolés. De temps en temps, avec la régularité du flux et du reflux d’une mer, un flot de sang venait mouiller les pieds et souiller la robe de la jeune fille ; mais elle n’y prenait point garde. Elle n’avait point le temps de prendre garde à cela. Elle ne songeait pas non plus que bientôt son tour viendrait, qu’il lui faudrait s’agenouiller devant le bourreau hideux, qu’elle sentirait la tiédeur du glaive ruisselant sur son cou pur comme le jade, que sa jolie tête tomberait et irait se mêler aux têtes fauves des soldats, ni qu’elle était une faible enfant irresponsable de ses actions, ni qu’elle avait seize ans et que la vie souriait. Ta-Kiang était vaincu : pour elle, le ciel venait de s’effondrer. Il faisait noir. Quelqu’un avait soufflé le soleil.

Ko-Li-Tsin, debout, s’adossait à un poteau doré qui élevait au-dessus des maisons la bannière impériale ; il parlait à Ta-Kiang, qui ne l’écoutait pas.

— Te souviens-tu, disait-il, du champ de Chi-Tse-Po ? le premier jour où je t’ai parlé, j’étais au pied d’un arbre, comme je suis au pied de ce poteau. Tu t’es dressé superbe, avec l’avenir dans tes yeux, et tu es parti ; je t’ai suivi. Yo-Men-Li aussi t’a suivi. Mais la foudre que tu portais a éclaté entre tes mains, et voici la fin. Ta pensée était trop sublime, ta tête était trop fière, trop haute ; ce glaive va tout niveler. Tu tombes. Mais quel ébranlement cause ta chute ! L’empire palpite, le Tartare lui-même a frémi. Un sillon glorieux brille où tu as passé. Le champ de Chi-Tse-Po était bien nommé le Champ du Lion, il semble qu’on avait prévu sa destinée. Un lion en effet s’en est élancé ; dans ses mâchoires terribles il brisait le joug des opprimés. Il leur disait : « Étant les loups, pourquoi tremblez-vous comme des moutons ? Étant les maîtres, pourquoi vous faites-vous serviteurs ? Pourquoi, étant Chinois, êtes-vous Tartares ? » Et ceux qu’il avait délivrés couraient derrière lui en cortège triomphal. Il a traversé la Patrie du Milieu. Il est venu jusqu’au cœur du monde. Tandis qu’il avançait, l’usurpateur devenait blême et s’efforçait de tenir plus solidement dans sa main tremblante le jouet de jade du commandement. Et le Lion de Chi-Tse-Po n’a pas été vaincu par un homme. Il était trop fort, trop beau, trop puissant ; il faisait peur aux plus formidables. Un Pou-Sah seul a pu le renverser. Maintenant le peuple qui l’acclamait courbe la tête ; les bouches se taisent. Mais les cœurs murmurent, et bientôt on cherchera les traces du Grand Laboureur. On dira : « Voici d’où il est parti, voilà par où il a passé. Là il y avait une ville, ici un peuple ; la ville est détruite, le peuple a disparu ; Ta-Kiang a écrasé l’une et égorgé l’autre. Pourquoi ? parce qu’au-dessus de la ville flottait la bannière jaune, et que le peuple était composé de Tartares, de Mon-Gous ou de Men-Tchous. » On se remémorera ses paroles et on dira avec lui : « Dans notre propre palais nous couchons à l’écurie, tandis qu’un étranger dort, dans notre lit somptueux ; au lieu de l’étrangler et de jeter son cadavre aux chiens, nous tremblons sur la paille entre les jambes de ses chevaux. Nous sommes dépouillés, bafoués, méprisés ; on nous refuse les hautes fonctions de l’État, on vole notre argent et l’on nous dédaigne. Si un Tartare prend pour femme légitime une Chinoise, il est aussitôt destitué de ses grades, ruiné, déshonoré, comme s’il s’était allié à une famille criminelle. Enfin, nous qui sommes les maîtres, nous ployons les reins, nous courbons la tête et nous disons : Bien ! bien ! à tout cela. » Et vous tous qui répéterez ces paroles de Ta-Kiang, vous secouerez votre front, vous dresserez votre taille, et, croisant les bras, vous regarderez l’ennemi en face. Si vous êtes vaincus, d’autres se relèveront après vous et lutteront encore. Le talon qui vous écrasera se sentira mordu, dévoré, rongé, et, un jour, c’est vous qui écraserez le crâne de l’intrus, et vous redeviendrez fiers, nobles, puissants, vous redeviendrez Chinois. Vous pourrez appeler votre empereur Père, il sera de votre famille ; la tête sera d’accord avec le cœur, et, vous souvenant du passé, vous prendrez pour dieu Ta-Kiang le laboureur !

Ko-Li-Tsin parlait à voix haute. Autour de lui le peuple applaudissait sourdement. Chacun poussait le coude à son voisin ou faisait un signe de tête approbatif, mais n’osait exprimer hardiment ses sympathies ; car les soldats tartares étaient là. Puis, vers le milieu du jour, trois chaises à porteurs somptueuses étaient venues se placer non loin des principaux rebelles ; elles avaient des draperies de satin jaune ; elles venaient donc de la Ville Impériale ; et l’on se disait à voix basse : « Est-ce que le Fils du Ciel a voulu assister à la mort de ses ennemis ? » Aucune de ces chaises ne s’était ouverte, aucun rideau ne s’était écarté, mais on prévoyait des fentes dans l’étoffe et derrière ces fentes, des yeux.

Cependant les exécutions étaient sur le point d’être terminées. Les monceaux de cadavres grossissaient, tandis que le nombre des rebelles diminuait. Bientôt ils ne furent plus que cent, et bientôt plus que dix. Le soleil descendait vers l’horizon. Enfin la dernière tête roula dans un lac rouge qui fumait, et les deux aides du bourreau s’avancèrent vers Ta-Kiang. Alors on vit s’agiter les rideaux d’une des chaises à porteurs ; une main les entr’ouvrit et fit un signe. Deux soldats tartares s’approchèrent de Ta-Kiang et l’amenèrent devant la portière de la chaise. Les tentures s’écartèrent tout à fait et l’on vit apparaître un homme grave entièrement vêtu de rouge, qui était le chef des Eunuques.

— Écoute, dit-il, voici les paroles mêmes du Fils du Ciel, de l’Unique Sublimité : Tu as, plus cruel que les tigres, tué des milliers d’hommes, égorgé des femmes, brûlé des villes ; tu as bouleversé l’Empire pacifique, semé partout la ruine et le désastre ; sacrilège enfin, tu osas t’attaquer au Ciel même. Mais, sans le savoir, tu chevauchais le Dragon ; il t’entraînait irrésistiblement ; les Pou-Sahs du mal te dirigeaient et te commandaient. Toi, fatal, tu n’étais qu’un jouet dans leurs mains. C’est pourquoi je te dis : Abjure ton ambition, rends hommage au légitime Fils du Ciel et sa clémence rayonnera sur toi.

Ta-Kiang crispa dédaigneusement la bouche.

— Si j’avais été vainqueur, dit-il, j’aurais étranglé Kang-Shi de mes propres mains, Ta-Kiang n’accepte rien des hommes.

Les rideaux retombèrent. La chaise s’éloigna. Les deux aides du bourreau entraînèrent Ta-Kiang au milieu du carrefour, et la foule se rapprocha, chuchotant : « C’est le tour du chef des rebelles. »

— Agenouille-loi, dirent les aides.

Mais Ta-Kiang les repoussa et redressa si fièrement sa taille que le bourreau fut contraint de se hausser pour saisir les cheveux du patient.

— Ne me touche pas, homme immonde, cria Ta-Kiang, en saisissant le glaive.

Et lui-même, d’un seul coup, fut son propre exécuteur.

Yo-Men-Li poussa un désespéré soupir ; mais Ko-Li-Tsin criait :

— L’empereur de la Chine est mort ! glorieusement ! sur le champ de bataille ! et le Dragon l’emporte au pays d’en haut !

En ce moment deux vieillards, un homme et une femme, blêmes, mornes, tremblants, s’avancèrent vers le cadavre de Ta-Kiang. Ils tordaient leurs bras en silence. Des larmes glissaient sur leur visage dans le sillon des rides. Ils se penchèrent péniblement vers la tête du laboureur, dont le regard mort était terrible, et, la prenant dans leurs vieilles mains sèches et jaunies, douloureux, les yeux sanglants, ils l’emportèrent, avec effort, comme si toute leur douleur s’ajoutait au poids de ce fardeau, puis, chancelants, ils se perdirent dans la foule.

Alors une voix cria :

— Viens, jeune fille !

— Me voici, répondit Yo-Men-Li en se dirigeant vers le bourreau.

— Viens ici d’abord, reprit la même voix.

Et une main la saisit et l’entraîna vers la seconde chaise, qu’entourait une haie de serviteurs. On souleva les tentures, et l’Héritier du Ciel, horriblement blafard, se laissa voir, étendu sur des coussins.

— Yo-Men-Li ! soupira-t-il avec tendresse, mon corps souffre mille tortures, mais mon cœur est plein de joie, car je t’aime, et je viens t’arracher à la mort.

— Qui es-tu ? dit Yo-Men-Li d’une voix saccadée et sourde.

— Oh ! s’écria le prince en mettant sa main pâle sur ses yeux, elle ne me connaît pas !

Il reprit avec douceur :

— Je suis le prince Ling, le prince Ling, que tu as fait si cruellement souffrir ! Mais n’importe, il t’aime. Écoute : mon père te fait grâce, il pardonne. Tu seras ma femme. Tu seras belle, adorée, glorieuse. Tu posséderas des palais, des villes et des peuples. Tu auras des monceaux de jade clair et l’amour du plus grand des hommes, car tu seras Impératrice.

— Ta-Kiang est mort ! Ta-Kiang est mort ! répondit Yo-Men-Li.

Ko-Li-Tsin s’était rapproché. Il s’essuyait les yeux. Il dit :

— Accepte, petite sœur. Vois le soleil, écoute les oiseaux ; tu ne dois pas mourir encore.

— Vivrais-tu, frère ? cria-t-elle en s’élançant vers le bourreau.

Le prince Ling poussa un cri, un flot de sang lui monta aux lèvres, et, mort peut-être, il se renversa sur les coussins ; car la tête de Yo-Men-Li venait de tomber. Elle était là, si blême, aux grands yeux tristes, tournés du côté où les vieillards avaient emporté la tête de Ta-Kiang.

— Allons, bourreau, cria Ko-Li-Tsin, fais vite, je m’ennuie, étant seul.

Mais quelqu’un le tira par la manche, et le conduisit à son tour vers une chaise à porteurs.

— Viens, viens, tout près, dit une voix douce, car toi seul dois me voir.

Ko-Li-Tsin passa sa tête entre les rideaux de soie ; il laissa échapper une exclamation de surprise joyeuse et son cœur bondit dans sa poitrine ; car c’était la fille du gouverneur du Chen-Si qui, en face de lui, rougissait faiblement sous l’ombre tendre des draperies.

— Tsi-Tsi-Ka ! s’écria-t-il le visage illuminé ; toi, toi, ici ! Tu viens me donner une joie suprême et rendre ma mort glorieuse ?

— Ne parle pas de mourir ! dit Tsi-Tsi-Ka en souriant ; j’apporte la vie.

— Tu es ma vie en effet ! dit le poète. Depuis que je t’ai vue à travers le papier de ta fenêtre, je n’ai d’autre soleil que ta face ; mon cœur n’a d’amour que pour toi ; et je vais emporter ton seul souvenir au pays des nuages !

— Non ! non ! tu ne partiras pas, s’écria la jeune fille. L’empereur m’envoie vers toi. Je te dispense des rites, m’a-t-il dit, oublie les convenances, je veux que sa grâce lui soit annoncée par une bouche chérie, par la bouche de son épouse. Va donc vers ce jeune mandarin, vers ce grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et dis-lui qu’il t’a gagnée et que te voilà.

— Est-ce possible ! s’écria le poète, tu es ma femme et je puis porter un tel bonheur ? Vois, mes mains tremblent, mes yeux sont pleins de larmes, mon cœur m’étouffe. Il a dit cela ? C’est moi qui suis ton époux ! Oh ! que je t’aime, Tsi-Tsi-Ka ! ne m’oublie jamais, reste fidèle à ma mémoire, ô tendre veuve, et remercie le seigneur Lou de sa grande clémence !

— L’empereur ? Viens le remercier avec moi ; il t’attend, il te fait un des plus grands de l’Empire.

— Je ne puis aller vers lui, douce amie ; mais mon épouse adorée parlera pour moi.

— Pourquoi ne peux-tu pas venir ?

— Parce qu’il faut que je meure.

— Mourir ! mourir ! Pourquoi, puisque tuas ta grâce ?

— Parce que mes amis sont partis. Je tarde beaucoup, il faudra que je me hâte pour les rejoindre.

— C’est donc ainsi que tu m’aimes ! s’écria Tsi-Tsi-Ka.

— Oui ! dit Ko-Li-Tsin, je t’aime assez pour ne pas vouloir te donner un époux lâche et déshonoré. Je meurs pour que tu sois une veuve glorieuse ; mais je ne partirai pas sans écrire pour toi le poème par lequel je t’ai conquise.

Et, pendant que Tsi-Tsi-Ka fondait en larmes, Ko-Li-Tsin, le front calme, les yeux brillants, trempa son doigt dans le sang encore chaud des rebelles et traça des gros caractères rouges sur la façade blanche d’une maison voisine :

Ô tristes enfants de la vieille patrie ! voici que notre face est dans l’ombre et que nos yeux ne réfléchissent plus aucune lueur. Pourtant notre dos est illuminé du reflet brillant des splendeurs anciennes, ces soleils sur l’horizon.

Nous sommes plus désolés que l’oiseau Youen séparé de l’oiseau Yang. Nous sommes domptés. On nous a dérobé notre gloire, notre fierté, notre puissance. Ô législateurs ! ô aïeux ! ne reniez pas vos fils indignes, car c’est encore le sang bouillant autrefois avec orgueil dans nos veines qui, maintenant, immobile dans les cœurs, est semblable à une mer prise par le froid.

Et vous, n’humiliez pas le passé, ô habitants de l’Empire Unique ! Faites fondre votre cœur aux rayons des anciens jours. Prenez courage et foi. Soyez comme cet homme qui, ayant laissé choir dans la mer une perle précieuse, voulut tarir la mer pour reconquérir sa perle. Que tout chemin vous soit bon s’il conduit à votive but. Suivez toute intelligence qui, ne fût-ce que par ambition, se dirige vers l’objet de votre espoir, comme le voyageur las, rencontrant la charrette d’un marchand qui se rend à la ville pour son commerce, ne dédaigne pas de s’asseoir à côté de lui.

Ainsi parle, ô Chinois ! Ko-Li-Tsin, poète et guerrier, de qui la mort est peu lointaine. Gardez-vous de laisser échapper ses conseils comme les doigts laissent fuir l’eau, mais que le désir de la glorieuse délivrance soit gravé dans votre esprit, comme jadis furent gravés les hauts faits des trois souverains sur la carapace de lu Tortue Divine !

Pendant que Ko-Li-Tsin, trempant son doigt, comme un pinceau, dans le sang des vaincus, traçait de nobles caractères sur le mur d’une maison, la foule s’était silencieusement rapprochée, et lisait. Le poète n’avait pas achevé d’écrire son premier vers, que sur les faces de tous les spectateurs éclatèrent les signes de la plus vive admiration. « Bien ! bien ! » disait-on de toute part, et plus d’un, saisissant un encrier pendu à sa ceinture, se hâtait de copier sur son éventail les caractères du poème. Au second vers l’admiration s’exalta. « Quel est cet homme-ci ? cria fortement un lettré du Han-Lin-Yuè, égaré parmi la populace ; quel est cet homme qui dispose si ingénieusement les sonorités des rimes les plus rares, équilibre avec tant d’habileté la force et la mollesse des rythmes divers, emploie, à l’exclusion de tous autres, les caractères purs chers aux Sages anciens et enfin, prêt à mourir, se révèle philosophe comme Lao-Tze, poète comme Sou-Tong-Po ? » Le troisième vers, par ses comparaisons hardies, redoubla l’enthousiasme. Les soldats tartares eux-mêmes, bien qu’ignorants et vils, ne purent s’empêcher de joindre leur approbation à celle des Chinois, et quand, de sa belle écriture, Ko-Li-Tsin eut tracé le dernier vers de son poème, tous, d’une voix haute, s’écrièrent : « Non, nous ne laisserons pas s’échapper tes conseils comme les doigts laissent fuir l’eau, et le souvenir de Ko-Li-Tsin, poète et guerrier, est désormais gravé dans notre esprit, comme jadis furent gravés les hauts faits des trois souverains sur la carapace de la Tortue Divine ! »

Ko-Li-Tsin était heureux. Il salua la foule. Il dit à Tsi-Tsi-Ka :

— Tu es la veuve d’un époux illustre.

Puis il marcha vers le bourreau.

— Mon époux ! cria Tsi-Tsi-Ka, ne meurs pas !

Et la foule, tendant les bras vers le poète, répéta :

— Ne meurs pas ! ne meurs pas !

Mais Ko-Li-Tsin dit au bourreau :

— Mes amis m’attendent, hâte-toi.

Et bientôt le bourreau montra aux assistants la tête du poète. Elle souriait.

En ce moment le soir venait. Une vapeur chaude s’élevait du carrefour. Çà et là, sur l’azur pâle du ciel, il semblait qu’on vît des éclaboussures de sang. Devant le soleil un grand nuage s’effrayait dans la lumière. Il avait la forme d’un animal cabré fait de fumée, de sang et d’or. Sinistre, il descendait au milieu d’un incendie.

C’était le coucher du Dragon.