Le Dernier des Mohicans/Chapitre XXX

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James Fenimore Cooper
Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, Gosselin, 1839 (Œuvres, tome 5, pp. 366-378).

CHAPITRE XXX


Si vous me refusez, j’en appelle à vos lois ! sont-elles sans force maintenant à Venise ? je demande à être jugé ; répondez : y consentiriez-vous ?
ShakspeareLe Marchand de Venise.


Aucun bruit humain ne rompit pendant quelques minutes le silence de l’attente. Enfin les flots de la multitude s’agitèrent, s’ouvrirent pour laisser passer Duncan, et se refermèrent derrière lui en l’entourant comme les vagues d’une mer en courroux. Tous les yeux de ceux qui jusqu’alors avaient cherché à lire dans les traits expressifs du sage ce qu’ils devaient penser de ce qui se passait se tournèrent à l’instant, et restèrent fixés avec une admiration muette sur la taille souple, élancée et pleine de grâce du captif.

Mais ni la foule dont il était entouré, ni l’attention exclusive dont il était l’objet, ne parurent intimider le jeune Mohican. Jetant autour de lui un regard observateur et décidé, il supporta avec le même calme l’expression hostile qu’il remarqua sur la figure des chefs et l’attention curieuse des jeunes gens. Mais lorsque son regard scrutateur, après s’être promené autour de lui, vint à apercevoir Tamenund, son âme entière parut avoir passé dans ses yeux, et il sembla oublier dans cette contemplation le souvenir de tout ce qui l’entourait. Enfin s’avançant d’un pas lent et sans bruit, il se plaça devant l’estrade peu élevée sur laquelle était le sage, qu’il continua à regarder sans en être remarqué, jusqu’à ce qu’un des chefs dît à Tamenund que le prisonnier était arrivé.

— Quelle langue le prisonnier parlera-t-il devant le grand Manitou ? demanda le patriarche sans ouvrir les yeux.

— Celle de ses pères, répondit Uncas, celle d’un Delaware.

À cette déclaration soudaine et inattendue, on entendit s’élever du milieu de la multitude un murmure farouche et menaçant, semblable au rugissement du lion qui n’est pas encore l’expression de sa colère, mais qui fait présager combien l’explosion en sera terrible. L’effet que cette découverte produisit sur le sage fut aussi violent, quoique différemment exprimé. Il se mit la main devant les yeux, comme pour s’épargner la vue d’un spectacle si honteux pour sa race, et répéta de la voix gutturale et accentuée qui lui était propre les mots qu’il avait entendus.

— Un Delaware !… Et j’ai assez vécu pour voir les tribus des Lenapes abandonner le feu de leurs conseils, et se répandre comme un troupeau de daims dispersés dans les montagnes des Iroquois ! J’ai vu la cognée d’un peuple étranger abattre les bois, honneur de la vallée, que les vents du ciel avaient épargnés ; j’ai vu les maux qui couraient sur les montagnes, et les oiseaux qui se perdaient dans les nues, tenus captifs dans les wigwams des hommes ; mais je n’avais pas encore vu un Delaware assez vil pour s’insinuer en rampant comme un serpent venimeux dans les champs de sa nation.

— Les oiseaux ont chanté, répondit Uncas de la voix douce et harmonieuse qui lui était naturelle, et Tamenund a reconnu leur voix.

Le sage tressaillit, et pencha la tête comme pour saisir les sons fugitifs d’une mélodie éloignée.

— Tamenund est-il le jouet d’un songe ! s’écria-t-il. Quelle voix a retenti à son oreille ? L’hiver nous a-t-il quittés sans retour, et les beaux jours vont-ils renaître pour les enfants des Lenapes ?

Un silence respectueux et solennel succéda à l’exclamation véhémente du prophète delaware. Ceux qui l’entouraient, trompés par son langage inintelligible, crurent qu’il avait reçu quelque révélation de l’intelligence supérieure avec laquelle on le croyait en relation, et ils attendaient avec une terreur secrète le résultat de cette mystérieuse conférence. Après une longue pause cependant, un des chefs les plus âgés, s’apercevant que le sage avait perdu tout souvenir du sujet qui les occupait, se hasarda à lui rappeler de nouveau que le prisonnier était en leur présence.

— Le faux Delaware tremble d’entendre les paroles que va prononcer Tamenund, dit-il ; c’est un limier qui aboie lorsque les Yengeese lui ont montré la piste.

— Et vous, répondit Uncas en regardant autour de lui d’un air sévère, vous êtes des chiens qui vous couchez par terre lorsque les Français vous jettent les restes de leurs daims.

À cette réplique mordante, et peut-être méritée, vingt couteaux brillèrent dans l’air, et autant de guerriers se relevèrent précipitamment ; mais l’ordre d’un de leurs chefs suffit pour apaiser cette effervescence, et leur donna, du moins pour le moment, l’apparence du calme ; il est vrai qu’il eût été peut-être beaucoup plus difficile de faire renaître la tranquillité, si Tamenund n’eût fait un mouvement qui indiquait qu’il allait prendre la parole.

— Delaware, dit le sage, Delaware indigne de ce nom, depuis bien des hivers mon peuple n’a pas vu briller un soleil pur ; et le guerrier qui abandonne sa tribu tandis qu’elle est enveloppée par le nuage de l’adversité, est doublement traître envers elle. La loi du Manitou est juste, elle est immuable ; elle le sera tant que les rivières couleront, et que les montagnes resteront debout, tant qu’on verra la feuille de l’arbre naître, se dessécher et tomber. — Cette loi, mes enfants, vous donne tout pouvoir sur ce frère indigne ; je l’abandonne à votre justice.

Aucun mouvement, aucun bruit n’avait interrompu Tamenund ; il semblait que chacun retînt sa respiration pour ne rien perdre des paroles que ferait entendre le prophète delaware. Mais dès qu’il eut fini de parler, un cri de vengeance s’éleva de toutes parts, signal effrayant de leurs intentions féroces et sanguinaires. Au milieu de ces acclamations sauvages et prolongées, un des chefs proclama à haute voix que le captif était condamné à subir l’effroyable épreuve du supplice du feu.

Le cercle se rompit, et les accents d’une joie barbare se mêlèrent au tumulte et aux embarras qu’occasionnaient ces affreux préparatifs. Heyward, avec un désespoir presque frénétique, luttait contre ceux qui le retenaient ; les regards inquiets d’Œil-de-Faucon commencèrent à se promener autour de lui avec une expression d’intérêt et de sollicitude, et Cora se jeta de nouveau aux pieds du patriarche pour implorer sa pitié.

Au milieu de toute cette agitation, Uncas seul avait conservé toute sa sérénité. Il regardait les préparatifs de son supplice d’un œil indifférent, et lorsque les bourreaux s’approchèrent pour le saisir, il les vit arriver avec une contenance ferme et intrépide. L’un d’eux, plus sauvage et plus féroce que ses compagnons, s’il était possible, prit le jeune guerrier par sa tunique de chasse, et d’un seul coup l’arracha de son corps ; alors, avec un rugissement sauvage, il sauta sur sa victime sans défense, et se prépara à la traîner au poteau.

Mais dans le moment où il paraissait le plus étranger aux sentiments humains, le sauvage fut arrêté aussi soudainement dans ses projets barbares que si un être surnaturel se fût placé entre lui et Uncas. Les prunelles de ce Delaware parurent prêtes à sortir de leurs orbites ; il ouvrit la bouche sans pouvoir articuler un son, et on eût dit un homme pétrifié dans l’attitude du plus profond étonnement. Enfin, levant lentement et avec effort sa main droite, il montra du doigt la poitrine du jeune prisonnier. En un instant la foule entoura celui-ci, et tous les yeux exprimèrent la même surprise en apercevant sur le sein du captif une petite tortue, tatouée avec le plus grand soin, et d’une superbe teinte bleue.

Uncas jouit un moment de son triomphe, et regarda autour de lui avec un majestueux sourire : mais bientôt, écartant la foule d’un geste fier et impératif, il s’avança de l’air d’un roi qui entre en possession de ses États, et prit la parole d’une voix sonore et éclatante, qui se fit entendre au-dessus du murmure d’admiration qui s’était élevé de toutes parts.

— Hommes de Lenni-Lenapes ! dit-il, ma race soutient la terre[1] ! votre faible tribu repose sur mon écaille. Quel feu un Delaware pourrait-il allumer qui fût capable de brûler l’enfant de mes pères ? ajouta-t-il en désignant avec orgueil les armoiries que la main des hommes avait imprimées sur sa poitrine ; le sang qui est sorti d’une telle source éteindrait vos flammes. Ma race est la mère des nations.

— Qui es-tu ? demanda Tamenund en se levant, ému par le son de voix qui avait frappé son oreille, plutôt que par les paroles mêmes du jeune captif.

— Uncas, le fils de Chingachgook, répondit le prisonnier avec modestie et en s’inclinant devant le vieillard, par respect pour son caractère et son grand âge, le fils de la grande Unamis[2].

— L’heure de Tamenund est proche, s’écria le sage ; le jour de son existence est au moins bien près de la nuit ! Je remercie le grand Manitou qui a envoyé celui qui doit prendre ma place au feu du conseil. Uncas, le fils d’Uncas est enfin trouvé ! Que les yeux de l’aigle près de mourir se fixent encore une fois sur le soleil levant.

Le jeune homme s’avança d’un pas léger, mais fier, sur le bord de la plate-forme, d’où il pouvait être aperçu par la multitude agitée et curieuse qui s’empressait à l’entour. Tamenund regarda longtemps sa taille majestueuse et sa physionomie animée ; et dans les yeux affaiblis du vieillard on lisait que cet examen lui rappelait sa jeunesse et des jours plus heureux.

— Tamenund est-il encore enfant ? s’écria le prophète avec exaltation. Ai-je rêvé que tant de neiges ont passé sur ma tête, que mon peuple était dispersé comme le sable des déserts, que les Yengeese, plus nombreux que les feuilles des forêts, se répandaient sur cette terre désolée ? La flèche de Tamenund n’effraierait même plus le jeune faon ; son bras est affaibli comme la branche du chêne mourant ; l’escargot le devancerait à la course ; et cependant Uncas est devant lui, tel qu’il était lorsqu’ils partirent ensemble pour combattre les blancs ! Uncas ! la panthère de sa tribu, le fils aîné des Lenapes, le Sagamore le plus sage des Mohicans ! Delawares qui m’entourez, répondez-moi, Tamenund dort-il depuis cent hivers ?

Le profond silence qui suivit ces paroles témoignait assez le respect mêlé de crainte avec lequel le patriarche était écouté. Personne n’osait répondre, quoique tous retinssent leur haleine, de peur de perdre un seul mot de ce qu’il aurait pu ajouter. Mais Uncas, le regardant avec le respect et la tendresse d’un fils chéri, prit la parole ; sa voix était touchante, comme s’il eût cherché à adoucir la triste vérité qu’il allait rappeler au vieillard.

— Quatre guerriers de sa race ont vécu et sont morts, dit-il, depuis le temps où l’ami de Tamenund guidait ses peuples au combat ; le sang de la tortue a coulé dans les veines de plusieurs chefs, mais tous sont retournés dans le sein de la terre d’où ils avaient été tirés, excepté Chingachgook et son fils.

— Cela est vrai, cela est vrai, répondit le sage accablé sous le poids des tristes souvenirs qui venaient détruire de séduisantes illusions, et lui rappeler la véritable histoire de son peuple ; — nos sages ont souvent répété que deux guerriers de la race sans mélange étaient dans les montagnes des Yengeese ; pourquoi leurs places au feu du conseil des Delawares ont-elles été si longtemps vacantes ?

À ces mots, Uncas releva la tête que jusque alors il avait tenue inclinée par respect, et parlant de manière à être entendu de toute la multitude, il résolut d’expliquer une fois pour toutes la politique de sa famille, et dit à haute voix :

— Il fut un temps où nous dormions dans un lieu où nous pouvions entendre les eaux du lac salé mugir avec fureur. Alors nous étions les maîtres et les Sagamores du pays. Mais lorsqu’on vit les blancs aux bords de chaque ruisseau, nous suivîmes le daim qui fuyait avec vitesse vers la rivière de notre nation. Les Delawares étaient partis ! bien peu de leurs guerriers étaient restés pour se désaltérer à la source qu’ils aimaient. Alors mes pères me dirent : — C’est ici que nous chasserons. Les eaux de la rivière vont se perdre dans le lac salé. Si nous allions vers le soleil couchant, nous trouverions des sources qui roulent leurs eaux dans les grands lacs d’eau douce. Là un Mohican mourrait bientôt comme les poissons de la mer s’ils se trouvaient dans une eau limpide. Lorsque le Manitou sera prêt et dira : — Venez, — nous descendrons la rivière jusqu’à la mer, et nous reprendrons notre bien. Telle est, Delawares, la croyance des enfants de la tortue, nos yeux sont toujours fixés sur le soleil levant, et non sur le soleil couchant ! Nous savons d’où il vient, mais nous ignorons où il va. — J’ai dit.

Les enfants des Lenapes écoutaient avec tout le respect que peut donner la superstition, trouvant un charme secret dans le langage énigmatique et figuré du jeune Sagamore. Uncas lui-même épiait d’un œil intelligent l’effet qu’avait produit sa courte explication, et à mesure qu’il voyait que ses auditeurs étaient contents, il adoucissait l’air d’autorité qu’il avait pris d’abord. Ayant promené ses regards sur la foule silencieuse qui entourait le siège élevé de Tamenund, il aperçut Œil-de-Faucon qui était encore garrotté. Descendant aussitôt de l’élévation sur laquelle il était monté, il fendit la foule, s’élança vers son ami, et tirant un couteau, il coupa ses liens. Il fit alors signe à la multitude de se diviser ; les Indiens, graves et attentifs, obéirent en silence, et se formèrent de nouveau en cercle, dans le même ordre où ils se trouvaient lorsqu’il avait paru au milieu d’eux. Uncas, prenant le chasseur par la main, le conduisit aux pieds du patriarche.

— Mon père, dit-il, regardez ce blanc ; c’est un homme juste, et l’ami des Delawares.

— Est-ce un fils de Miquon[3] ?

— Non, c’est un guerrier connu des Yengeese, et redouté des Maquas.

— Quel nom ses actions lui ont-elles mérité ?

— Nous l’appelons Œil-de-Faucon, reprit Uncas, se servant de la phrase delaware ; car son coup d’œil ne le trompe jamais. Les Mingos le connaissent par la mort qu’il donne à leurs guerriers : pour eux il est la Longue-Carabine.

— La Longue-Carabine ! s’écria Tamenund en ouvrant les yeux et en regardant fixement le chasseur ; mon fils a eu tort de lui donner le nom d’ami.

— Je donne ce nom à qui s’est montré tel, reprit le jeune chef avec calme, mais avec un maintien assuré. Si Uncas est le bienvenu auprès des Delawares, Œil-de-Faucon doit l’être aussi auprès de mes amis.

— Il a immolé mes jeunes guerriers ; son nom est célèbre par les coups qu’il a portés aux Lenapes.

— Si un Mingo a insinué une pareille calomnie dans l’oreille d’un Delaware, il a montré seulement qu’il est un imposteur, s’écria le chasseur, qui crut qu’il était temps de repousser des inculpations aussi outrageantes ; — j’ai immolé des Maquas, je ne le nierai pas, et cela même auprès des feux de leurs conseils ; mais que sciemment ma main ait jamais fait le moindre mal à un Delaware, c’est une infâme calomnie, en opposition avec mes sentiments, qui me portent à les aimer, ainsi que tout ce qui appartient à leur nation.

De grandes acclamations se firent entendre parmi les guerriers, qui se regardèrent les uns les autres comme des hommes qui commençaient à apercevoir leur erreur.

— Où est le Huron ? demanda Tamenund ; a-t-il fermé mes oreilles ?

Magua, dont il est plus facile de se figurer que de décrire les sentiments pendant cette scène dans laquelle Uncas avait triomphé, s’avança hardiment en face du patriarche dès qu’il entendit prononcer son nom.

— Le juste Tamenund, dit-il, ne gardera pas ce qu’un Huron a prêté.

— Dites-moi, fils de mon frère, reprit le sage, évitant la physionomie sinistre du Renard-Subtil et contemplant avec plaisir l’air franc et ouvert d’Uncas, l’étranger a-t-il sur vous les droits d’un vainqueur ?

— Il n’en a aucun. La panthère peut tomber dans les pièges qui lui sont dressés ; mais sa force sait les franchir.

— Et sur la Longue-Carabine ?

— Mon ami se rit des Mingos. Allez, Hurons, demandez à vos pareils la couleur d’un ours.

— Sur l’étranger et la fille blanche qui sont venus ensemble dans mon camp ?

— Ils doivent voyager librement.

— Sur la femme que le Huron a confiée à mes guerriers ?

Uncas garda le silence.

— Sur la femme que le Mingo a amenée dans mon camp ? répéta Tamenund d’un ton grave.

— Elle est à moi ! s’écria Magua en faisant un geste de triomphe et regardant Uncas. Mohican, vous savez qu’elle est à moi.

— Mon fils se tait, dit Tamenund, s’efforçant de lire ses sentiments sur sa figure qu’il tenait détournée.

— Il est vrai, répondit Uncas à voix basse.

Il se fit un moment de silence ; il était évident que la multitude n’admettait qu’avec une extrême répugnance la justice des prétentions du Mingo. À la fin le sage, de qui dépendait la décision, dit d’une voix ferme :

— Huron, partez.

— Comme il est venu, juste Tamenund ? demanda le rusé Magua, ou les mains pleines de la bonne foi des Delawares ? Le wigwam du Renard-Subtil est vide. Rendez-lui son bien.

Le vieillard réfléchit un instant en lui-même, et penchant la tête du côté d’un de ses vénérables compagnons, il lui demanda :

— Mes oreilles sont-elles ouvertes ?

— C’est la vérité.

— Ce Mingo est-il un chef ?

— Le premier de sa nation !

— Fille, que veux-tu ? un grand guerrier te prend pour femme. Va, ta race ne s’éteindra jamais.

— Que plutôt mille fois elle s’éteigne, s’écria Cora glacée d’horreur, que d’en être réduite à ce comble de dégradation.

— Huron, son esprit est dans les tentes de ses pères. Une fille qui n’entre dans un wigwam qu’avec répugnance, en fait le malheur.

— Elle parle avec la langue de son peuple, reprit Magua en jetant sur sa victime un regard plein d’une amère ironie ; elle est d’une race de marchands, et elle veut vendre un regard favorable. Que le grand Tamenund prononce.

— Que veux-tu ?

— Magua ne veut rien que ce qu’il a lui-même amené ici.

— Eh bien ! pars avec ce qui t’appartient. Le grand Manitou défend qu’un Delaware soit injuste.

Magua s’avança, et saisit sa captive par le bras ; les Delawares reculèrent en silence, et Cora, comme si elle sentait que de nouvelles instances seraient inutiles, parut résignée à se soumettre à son sort.

— Arrêtez, arrêtez ! s’écria Duncan en s’élançant en avant. Huron, écoute la pitié ! Sa rançon te rendra plus riche qu’aucun de tes pareils n’a jamais pu l’être.

— Magua est une Peau-Rouge ; il n’a pas besoin des colifichets des blancs.

— De l’or, de l’argent, de la poudre, du plomb, tout ce qu’il faut à un guerrier, sera dans ton wigwam ; tout ce qui convient au plus grand chef.

— Le Renard-Subtil est bien fort, s’écria Magua en agitant avec violence la main qui avait saisi le bras de Cora, il a pris sa revanche.

— Puissant maître du monde, dit Heyward en serrant ses mains l’une contre l’autre dans l’agonie du désespoir, de pareils attentats seront-ils permis ! c’est à vous que j’en appelle, juste Tamenund, ne vous laisserez-vous pas fléchir ?

— Le Delaware a parlé, répondit le sage en fermant les yeux et en baissant la tête, comme si le peu de forces qui lui restaient avaient été absorbées par tant d’émotions diverses. — Les hommes ne parlent pas deux fois.

— Il est sage, il est raisonnable, dit Œil-de-Faucon en faisant signe à Duncan de ne pas l’interrompre, qu’un chef ne perde pas son temps à revenir sur ce qui a été prononcé ; mais la prudence veut aussi qu’un guerrier fasse de mûres réflexions avant de frapper de son tomahawk la tête de son prisonnier. Huron, je ne vous aime pas, et je ne dirai point qu’aucun Mingo ait jamais eu beaucoup à se louer de moi. On peut en conclure sans peine que si cette guerre ne finit pas bientôt, un grand nombre de vos guerriers apprendront ce qu’il en coûte de me rencontrer dans les bois. Réfléchissez donc s’il vaut mieux pour vous emmener captive une femme dans votre camp, ou bien un homme comme moi, que ceux de votre nation ne seront pas fâchés de savoir désarmé.

— La Longue-Carabine offre-t-il sa vie pour racheter ma captive ? demanda Magua en revenant sur ses pas d’un air indécis ; car déjà il s’éloignait avec sa victime.

— Non, non, je n’ai pas été jusque-là, dit Œil-de-Faucon, montrant d’autant plus de réserve que Magua semblait montrer plus d’empressement à écouter son offre ; l’échange ne serait pas égal. La meilleure femme des frontières vaut-elle un guerrier dans toute la force de l’âge, lorsqu’il peut rendre le plus de services à sa nation ? Je pourrais consentir à entrer maintenant en quartier d’hiver, du moins pour quelque temps, à condition que vous relâcherez la jeune fille.

Magua branla la tête avec un froid dédain, et d’un air d’impatience il fit signe à la foule de le laisser passer.

— Eh bien ! donc, ajouta le chasseur de l’air indécis d’un homme qui n’a pas encore d’idées bien arrêtées, je donnerai le tueur de daims par-dessus le marché ; croyez-en un chasseur expérimenté, il n’a pas son pareil dans toutes les provinces.

Magua dédaigna de répondre, et continua à faire des efforts pour disperser la foule.

— Peut-être, ajouta le chasseur, s’animant à mesure que l’autre semblait se refroidir, si je m’engageais à apprendre à vos jeunes guerriers le maniement de cette arme, vous n’auriez plus aucune objection à me faire ?

Le Renard-Subtil ordonna fièrement aux Delawares qui formaient toujours une barrière impénétrable autour de lui, dans l’espoir qu’il écouterait ces propositions, de lui laisser le chemin libre, les menaçant par un geste impérieux de faire un nouvel appel à la justice infaillible de leur prophète.

— Ce qui est ordonné doit arriver tôt ou tard, reprit Œil-de-Faucon en regardant Uncas d’un air triste et abattu. Ce méchant connaît ses avantages, il n’en veut rien perdre ! Dieu vous protège, mon garçon ; vous êtes au milieu de vos amis naturels, j’espère qu’ils vous seront aussi attachés que quelques-uns que vous avez rencontrés dont le sang était sans mélange. Quant à moi, un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut que je meure ; j’ai d’ailleurs peu d’amis qui pousseront le cri de mort quand j’aurai cessé de vivre. Après tout, il est probable que les forcenés n’auraient pas eu de repos qu’ils ne m’eussent fait sauter la cervelle ; ainsi deux ou trois jours ne feront pas beaucoup de différence dans le grand compte de l’éternité. Dieu vous bénisse ! ajouta-t-il en regardant de nouveau son jeune ami ; je vous ai toujours aimé, Uncas, vous et votre père, quoique nos peaux ne soient pas tout à fait de la même couleur, et que les dons que nous avons reçus du ciel diffèrent entre eux. Dites au Sagamore qu’il a toujours été présent à ma pensée dans mes plus grandes traverses ; et vous, pensez quelquefois à moi lorsque vous serez sur une bonne piste, et soyez sûr, mon enfant, soit qu’il n’y ait qu’un ciel ou qu’il y en ait deux, qu’il y a du moins dans l’autre monde un sentier dans lequel les honnêtes gens ne peuvent manquer de se rencontrer. Vous trouverez le fusil dans l’endroit où nous l’avons caché ; prenez-le, et gardez-le par amour pour moi, et écoutez, mon garçon, puisque vos dons naturels ne vous défendent pas le plaisir de la vengeance, usez-en, mon ami, usez-en un peu largement à l’égard des Mingos ; cela soulagera la douleur que pourra vous causer ma mort, et vous vous en trouverez bien. Huron, j’accepte votre offre ; relâchez la jeune fille, je suis votre prisonnier.

À cette offre généreuse un murmure d’approbation se fit entendre, et il n’y eut pas de Delaware dont le cœur fût assez dur pour ne pas être attendri d’un dévouement aussi courageux. Magua s’arrêta, il parut balancer un moment ; puis, jetant sur Cora un regard où se peignait à la fois la férocité et l’admiration, sa physionomie changea tout à coup, sa résolution devint invariable.

Il fit entendre par un mouvement de tête méprisant qu’il dédaignait cette offre, et il dit d’une voix ferme et fortement accentuée :

— Le Renard-Subtil est un grand chef ; il n’a qu’une volonté : allons, ajouta-t-il en posant familièrement la main sur l’épaule de sa captive pour la faire avancer ; un guerrier huron ne perd pas son temps en paroles ; partons.

La jeune fille recula d’un air plein de dignité et de réserve ; ses yeux étincelèrent, son front se couvrit d’une vive rougeur, en sentant la main odieuse de son persécuteur.

— Je suis votre captive, dit-elle, et quand il en sera temps je serai prête à vous suivre, fût-ce même à la mort. Mais la violence n’est point nécessaire, ajouta-t-elle froidement ; et se tournant aussitôt vers Œil-de-Faucon, elle lui dit : Homme généreux, je vous remercie du fond de l’âme. Votre offre est inutile, elle ne pouvait être acceptée ; mais, vous pouvez encore m’être utile, bien plus même que s’il vous eût été permis d’accomplir vos nobles résolutions. Regardez cette infortunée que sa douleur accable ; ne l’abandonnez pas que vous ne l’ayez conduite dans les habitations d’hommes civilisés. Je ne vous dirai pas, s’écria-t-elle en serrant dans ses mains délicates la main rude du chasseur, je ne vous dirai pas que son père vous récompensera ; des hommes tels que vous sont au-dessus de toutes les récompenses ; mais il vous remerciera, il vous bénira. Ah ! croyez-moi, la bénédiction d’un vieillard est toute puissante auprès du ciel, et plût à Dieu que je pusse la recevoir moi-même de sa bouche, dans ce moment terrible !

Sa voix était entrecoupée, et elle garda un moment le silence : alors, s’approchant de Duncan qui soutenait sa sœur tombée sans connaissance, elle ajouta d’une voix tendre à laquelle les sentiments qui l’agitaient donnaient la plus touchante expression : — Je n’ai pas besoin de vous dire de veiller sur le trésor que vous possédez. Vous l’aimez, Heyward, et votre amour vous cacherait tous ses défauts si elle en avait. Elle est aussi bonne, aussi douce, aussi aimante qu’une mortelle peut l’être. Ce front éclatant de blancheur n’est qu’une faible image de la pureté de son âme, ajouta-t-elle en séparant avec sa main les cheveux blonds qui couvraient le front d’Alice ; et combien de traits ne pourrais-je pas ajouter encore à son éloge ! Mais ces adieux sont déchirants ; il faut que j’aie pitié de vous et de moi.

Cora se baissa sur sa malheureuse sœur, et la tint serrée quelques instants dans ses bras. Après lui avoir donné un baiser brûlant, elle se leva, et la pâleur de la mort sur le visage, sans qu’aucune larme coulât de ses yeux étincelants, elle se retourna et dit au sauvage avec dignité : — Maintenant, Monsieur, je suis prête à vous suivre.

— Oui, partez, s’écria Duncan en remettant Alice entre les mains d’une jeune Indienne ; partez, Magua, partez : les Delawares ont leurs lois qui les empêchent de vous retenir ; mais moi je n’ai pas de semblable motif ; allez, monstre, allez ; qui vous arrête ?

Il serait difficile de dépeindre l’expression que prirent les traits de Magua en écoutant cette menace de le suivre. Ce fut d’abord un mouvement de joie extraordinaire qu’il réprima aussitôt pour prendre un air de froideur qui n’en était que plus perfide.

— Les bois sont ouverts, répondit-il tranquillement ; la Main-Ouverte peut nous suivre.

— Arrêtez, s’écria Œil-de-Faucon en saisissant Duncan par le bras, et en le retenant de force ; vous ne connaissez pas le monstre ; il vous conduirait dans une embuscade, et votre mort…

— Huron, dit Uncas, qui soumis aux coutumes rigides de sa nation, avait écouté attentivement tout ce qui s’était passé ; Huron, la justice des Delawares vient du Manitou. Regardez le soleil. Il est à présent dans les branches de ces arbres. Lorsqu’il en sera sorti, il y aura des guerriers sur vos pas.

— J’entends une corneille ! s’écria Magua avec un rire insultant. Place, ajouta-t-il en regardant le peuple qui se rangeait lentement pour lui ouvrir un passage ; où sont les femmes des Delawares, qu’elles viennent essayer leurs flèches et leurs fusils contre les Wyandots ? Chiens, lapins, voleurs, je vous crache au visage.

Ces adieux insultants furent écoutés dans un morne silence ; et Magua, d’un air triomphant, prit le chemin de la forêt, suivi de sa captive affligée, et protégé par les lois inviolables de l’hospitalité américaine.



  1. Allusion à l’opinion de quelques nations sauvages que la terre est placée sur le dos d’une grande tortue.
  2. De la Grande Tortue.
  3. Guillaume Penn.