Le Brésil en 1844

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Le Brésil en 1844
Paulin Limayrac

Revue des Deux Mondes T.7, 1844
Le Brésil en 1844
Situation morale, politique, commerciale et financière
I – Rio-Janeiro et la province de Minas-Geraës

Il n’est pas facile d’acquérir une connaissance exacte et complète de l’état du Brésil. Pour étudier le pays et les habitans, ce n’est point assez d’un séjour, même prolongé, dans les principales villes : il faut s’enfoncer dans l’intérieur des terres, là où n’a pénétré qu’à demi l’influence européenne; c’est là qu’on apprend à connaître la population, c’est là aussi qu’on se rend compte des obstacles nombreux et divers qui arrêtent dans cet empire le développement de la prospérité matérielle et de la civilisation. J’avais résolu, en quittant la Plata pour me rendre à Rio-Janeiro, de ne reculer devant aucune des difficultés que présente un voyage dans l’intérieur des terres. C’est à ce prix seulement que je pouvais compléter les notions recueillies à Rio-Janeiro sur la situation du pays. L’amour-propre des Brésiliens ne contribuait pas médiocrement à exciter ma curiosité. A les en croire, le Brésil serait le point central de la civilisation dans l’Amérique du Sud; un jour viendrait où il pourrait rivaliser avec les États-Unis et servir de modèle à toutes les populations de l’Amérique méridionale Sans doute le Brésil a de grandes ressources, le sol ne demande qu’à produire; mais le rôle que voudrait jouer cette race portugaise dégénérée est-il bien à la mesure de ses forces? Cette question que se pose le voyageur qui débarque à Rio-Janeiro, il ne tarde pas à la résoudre dans un sens bien contraire aux rêves de l’orgueil brésilien.

C’est sur la frégate la Gloire que je m’embarquai en novembre 1842, pour me rendre des rives de la Plata au Brésil. L’amiral Massieu de Clerval m’avait engagé à passer à son bord, et j’avais accepté, avec empressement cette offre aimable, qui m’assurait, outre les agrémens que présente la société de nos officiers de marine, l’avantage de voyager d’une manière à la fois plus rapide et plus comfortable que sur les goélettes anglaises qui font le service des dépêches entre Montevideo et Rio-Janeiro. La Gloire est une frégate d’une marche supérieure. Après une heureuse traversée de moins de huit jours, nous arrivâmes à l’entrée de la baie de Rio-Janeiro. J’eus tout le temps de contempler l’étrange aspect des montagnes qui entourent cette baie, et surtout le Coreoval, dont le sommet forme le profil d’une tête humaine: des vents contraires nous retinrent près de trois jours en vue de ces pics bizarrement découpés Enfin, après le coucher du soleil, nous pûmes doubler les châteaux placés des deux côtés d’un canal étroit dont la brise du large qui s’élève tous les jours pendant les chaleurs rend l’entrée facile, tandis que pour sortir il faut attendre la brise de terre, qui règne tous les soirs. La baie de Rio-Janeiro, à peine éclairée par les derniers reflets du soleil, ne produisit pas sur moi l’impression que j’avais cru éprouver. Cette baie est si vaste que le regard ne peut en embrasser l’étendue, vous restez indécis devant ces tableaux si divers qu’on cherche en, vain à grouper autour d’un point central; ce n’est guère qu’à l’entrée de la baie qu’on peut saisir l’ensemble du paysage. La mer, dont les eaux tranquilles s’étendent jusqu’au pied des montagnes des Orgues, est parsemée de jolies îles. Le Pain de Sucre, le Coreoval, dominent un groupe de pittoresques collines. Quant à la ville de Rio, perdue dans l’espace, il serait difficile de juger de son importance, car les églises de la Gloria et de San-Theresa sont les seuls monumens que vous puissiez distinguer.

J’avais été fort effrayé des vexations imposées aux voyageurs par suite des minutieuses formalités des douanes. Je fus tout surpris lorsque, débarquant dans l’après-midi d’un jour de fête, je ne trouvai nul employé qui demandât à visiter mes effets. Le baron de Langsdorff, ministre de France, fut moins heureux à son arrivée à Rio-Janeiro. Débarquant avec son portefeuille sous le bras, il fut arrêté par un officier des douanes qui voulut le lui arracher de force. M. de Langsdorff résista; ses observations ne furent pas écoutées, et sans l’intervention de quelques Brésiliens qui expliquèrent au douanier la position de M. de Langsdorff, les papiers. de notre ministre auraient été soumis à l’examen d’un agent de douanes brésiliennes.

Dès mon arrivée à Rio-Janeiro, je pus reconnaître combien un voyage dans l’intérieur des terres présenterait d’obstacles. Désirant parcourir la province de Minas-Geraës, la plus importante du Brésil, je dus chercher à obtenir des renseignemens précis. Les ministres et les hommes qu’on me citait comme distingués par leur esprit et leur position n’avaient aucune connaissance des ressources de cette province. C’est à peine si l’on peut obtenir des Brésiliens quelques notions, souvent même incomplètes, sur la localité qu’ils habitent. Vous ne rencontrerez jamais un homme d’état qui puisse émettre sur la position intérieure des provinces une opinion appuyée par des faits On est réduit à recourir aux ouvrages des différens voyageurs qui ont exploré le Brésil.

Rio-Janeiro, capitale de l’empire et centre du gouvernement, sert de résidence à tous les hommes qui veulent chercher fortune dans les affaires publiques. Là se rencontrent tous les personnages qui ont joué un rôle dans les révolutions de provinces et qui viennent ou demande le prix de leur dévouement ou imposer des conditions aux ministres qui les redoutent. Sous le rapport des distractions mondaines, la capitale du Brésil n’offre que peu de ressources à l’Européen. La population repousse le contact des étrangers; quelques familles qui ont vécu en Europe cherchent seules à attirer les voyageurs et les accueillent avec bienveillance. La cour, loin de donner une impulsion à la société, est toujours triste et sérieuse; l’empereur fuit le monde, et les fêtes à la cour sont trop rares pour qu’on puisse en parler. L’étiquette du reste, est assez bizarre. Il a été reçu pendant long-temps que les soeurs de l’empereur ne pouvaient danser qu’avec des femmes. Ce fut M. le prince de Joinville qui le premier fit enfreindre cette rigoureuse prescription. J’espère que la présence d’une jeune impératrice habituée aux plaisirs d’une cour plus gaie aura amené un heureux changement dans la vie monotone des courtisans qui entourent l’empereur.

Pour un étranger qui ne réside pas, le séjour de Rio est donc des plus tristes. Les femmes étant à peine vêtues dans leur intérieur, toute visite est une gêne pour elles. D’ailleurs, la jalousie des hommes vous éloigne, et les femmes ne sont plus libres de vous accueillir comme elles le désireraient. Ce n’est que dans quelques bals que vous pouvez observer les Brésiliennes : elles arrivent couvertes des plus riches parures mais les belles étoffes ne suppléent pas au défaut de grace, et ce luxe de mauvais goût ne fait que vous surprendre désagréablement. A part ces occasions solennelles, les femmes ne sortent guère que pour se rendre à l’église; aussi n’ont-elles ni la légèreté ni la souplesse des Espagnoles, et paraissent-elles mal à l’aise dans leurs vêtemens d’apparat. De l’embonpoint, une petite taille, de beau yeux noirs, une peau plutôt cuivrée que brune, d’épais cheveux d’ébène, tels sont à peu près les traits distinctifs des Brésiliennes. Il y a peut-être à Rio quatre ou cinq femmes qu’on pourrait citer pour leur beauté; toutes les autres n’ont ni attrait ni séduction. L’effronterie de leur regard, le cynisme de leur conversation, inspirent presque toujours une répulsion invincible. Dans les pays espagnols, les femmes sont l’ame de la société, tout subit leur influence. Au Brésil, les femmes languissent dans un tel état d’infériorité, qu’on se voit forcé de les laisser dans leur isolement. L’ignorance et l’amour-propre des habitans de Rio ne rendent pas malheureusement la société des hommes plus agréable que celle des femmes. On est réduit aux promenades solitaires, qui, grace à l’admirable situation de la ville, offrent des distractions puissantes, et si l’on veut goûter les plaisirs du monde, c’est aux envoyés des puissances qu’il faut les demander. Vous retrouvez parfois dans leurs salons l’aimable abandon, le charme et l’élégance des salons d’Europe. Rapprochés en quelque sorte par un commun exil, les étrangers entretiennent avec vous des rapports aussi agréables que bienveillans, et, pour moi, je n’ai jamais eu qu’à me louer de ces cordiales relations.

Pour surmonter la tristesse qui s’empare de l’étranger dès les premiers jours de son arrivée, il faut l’admirable climat du Brésil et la beauté des paysages qui s’offrent de toutes parts autour de Rio. La ville même a peu de monumens; le palais de l’empereur, encore inachevé, est un grand édifice carré sans architecture; les églises, les différens bâtimens affectés au service public, sont construits solidement, mais sans grace. La seule construction remarquable est l’aqueduc qui conduit les eaux du Coreoval dans l’intérieur de Rio-Janeiro. Cet aqueduc, construit par, les Portugais avec les revenus des mines, fut achevé en 1740. La principale rue de la ville est la rue d’Ouvidor, que l’on compare à notre rue Vivienne. En effet, il y a quelques beaux magasins dont l’élégance et le bon goût contrastent avec les boutiques sales des autres parties de la ville.

De grandes distances séparent Rio de ses faubourgs; des rues inégales, mal pavées et mal entretenues, rendent les communications entre ces divers points assez difficiles. Je regardais comme une véritable souffrance d’aller dans un mauvais cabriolet jusqu’à San-Cristoval, résidence de l’empereur. Les ministres étrangers et tous les Brésiliens riches habitent de jolies maisons dans les faubourgs de Cacété et de Botafogo. On y est éloigné du centre des affaires; mais l’air est si pur, le séjour dans ces villas offre tant de charme, qu’on passe aisément sur ces inconvéniens. L’intérieur de la ville a d’ailleurs cela de triste, qu’on y entend à toute heure le chant plaintif et monotone des nègres employés à transporter les balles de café.

Si l’on ne peut guère goûter le plaisir de la promenade dans l’intérieur de la ville, on est dédommagé par le charme qu’offrent les excursions dans la campagne. Quelques courses autour de la baie, dans les villages qui entourent Rio-Janeiro, suffisent pour donner une idée de la richesse et de la beauté du pays Partout on découvre des situations charmantes, des points de vue admirables; partout la nature tropicale vous séduit par sa grace ou vous surprend par sa grandeur. Je me rappellerai toujours avec plaisir les délicieuses soirées que j’ai passées au Jardin botanique, me promenant au milieu des massifs de bambous, entouré d’arbres dont le feuillage m’était inconnu; j’admirais cette végétation puissante et habilement dirigée Des plantations de café et d’arbre à thé me prouvaient que ce jardin avait aussi un but utile. La situation de cet établissement est ravissante : situé au milieu d’un vallon, il est dominé de tous côtés par les cimes de montagnes élevées dont les flancs sont couverts de forêts vierges. On reste sous le charme devant cette nature du Nouveau-Monde, où tout porte un cachet de grandeur que l’Europe pourrait envier, si elle n’avait en échange tant d’autres avantages plus précieux, quoique peut-être moins appréciés.

J ‘avais hâte cependant de connaître le Brésil autrement que par les environs de Rio-Janeiro. Je dois rendre hommage à l’empressement que les Brésiliens mettent à faciliter aux Européens un voyage dans l’intérieur de leurs provinces. Parmi les obstacles de toute nature que présente une pareille excursion, il serait injuste de compter la mauvaise volonté des habitans. On me remit des lettres d’introduction pour les propriétaires dont les habitations se trouveraient sur ma route. L’empereur m’accorda, sur la demande de notre chargé d’affaires, un passeport impérial qui m’assurait la protection et l’appui de toutes les autorités du pays. Les Brésiliens auxquels je m’étais adressé pendant mon séjour dans la capitale avaient tous cherché à me détourner d’entreprendre un voyage qu’ils regardaient comme impossible; mais une fois ma résolution connue, ils n’avaient cherché qu’à m’en faciliter l’accomplissement. Le manque d’auberges, l’éloignement des habitations, l’obligation d’acheter des chevaux et des mules pour éviter les lenteurs des caravanes, qui ne font que deux ou trois lieues par jour, ne sont encore que de légers inconvéniens. Il faut se pourvoir, comme en Orient, d’un lit, d’une cuisine, de provisions de toute espèce, car on ne peut compter sur les vendas qui parfois se rencontrent sur la route. Il faut en outre apporter un grand soin au choix des guides; il ne suffit pas qu’ils connaissent les routes, ils doivent encore prendre soin des chevaux, veiller, veiller sur eux pendant la nuit, afin qu’ils ne s’écartent pas trop du campement. Un bon guide doit savoir ferrer, saigner les animaux blessés, réparer les bâts de charge. Les mulâtres sont particulièrement propres, par leur activité, leur intelligence, à remplir ces diverses conditions. Moins apathiques, moins indolens que les nègres, ils comprennent et exécutent vos ordres sans que vous ayez besoin de les répéter. Les nègres marchent à pied à côté de vos mulets, tandis qu’un bon camarada mulâtre est presque toujours monté.

Ma caravane consistait en six chevaux ou mulets, un pour mes bagages, un second pour mon domestique, les autres pour moi, pour un des guides, et pour servir en cas de besoin, car si un de ces animaux se blesse dans le cours du voyage, il est très difficile de le remplacer, n’importe à quel prix Tous les chevaux et mulets proviennent de la province de San-Paulo, et plus vous avancez dans l’intérieur du pays, plus leur valeur augmente.

Ouropreto, chef-lieu de la province de Minas-Geraës, était la première ville importante où je comptais m’arrêter après mon départ de Rio-Janeiro. Le voyage à Ouropreto, le séjour dans cette ville, devaient m’offrir l’occasion d’étudier sous plus d’une face la situation du pays, que je n’avais pu encore juger qu’imparfaitement à Rio-Janeiro. J’avais donc hâte de me mettre en route. Je profitai de la brise de mer pour m’embarquer dans un grand canot couvert qui devait me conduire à Porto d’Estrella. Le vent soufflait avec force, et les nombreuses îles qui s’élèvent dans la baie disparaissaient derrière moi. Bientôte je n’aperçus plus l’église de San-Theresa que comme un point noir à l’horizon; j’entrai complètement dans la vie de voyages, et pour la première fois peut-être je doutai qu’il me fût possible d’atteindre mon but, car les routes sont peu sûres, et un voyageur peut être assassiné impunément dans un pays où il n’y a pas de justice. Je côtoyai les îles du Gobernador et de Paqueta, qui servent de rendez-vous aux parties de plaisir des habitans de Rio. La brise venait de tomber lorsque j’entrai dans la petite rivière d’Inhumirim; il fallut la remonter à la rame, les bords marécageux ne permettant pas de remorquer les embarcations, et, après trois heures d’efforts, je débarquai à Porto d’Estrella, qui forme une longue rue composée de deux cents maisons basses et mal bâties.

Cette petit ville est située au confluent de l’Inhumirim et du Saracuruna ; c’est le lieu de débarquement de toutes les marchandises qui viennent de la province de Minas. Ces marchandises consistent en cotons sucres et cafés. Les caravanes prennent en retour les vins, les huiles, les cotonnades, les draps, les chapeaux, la quincaillerie, enfin tous les produits d’Europe envoyés en échange de l’or et des diamans expédies a Rio. La situation d’Estrella en fait un entrepôt assez fréquenté il n’y a cependant ’que quelques magasins destinés à suffire aux besoins des habitans de la province, qui, ne pouvant se rendre à Rio, achètent ici ce qui est nécessaire pour leur voyage et leur famille.

Je passai la nuit chez un vieux négociant qui possédait la plus belle maison de Porto d’Estrella, la seule qui eût deux étages. Je ne pus me coucher avant d’avoir entendu ses histoires sur les voyageurs plus ou moins illustres qui s’étaient reposés dans le lit que j’allais occuper. Mon hôte, ayant près de soixante ans, confondait assez souvent les noms. Je lui demandai vainement quelques détails sur les environs, il revenait toujours à son sujet favori; j’aurais mieux aimé moins de souvenirs et une collation un peu meilleure. J’eus plus d’une fois à maudire l’hospitalité que les Brésiliens vous accordent si généreusement. Vous n’êtes plus, il est vrai, exposé à l’intempérie des saisons, mais vous devez vous soumettre à des formes cérémonieuses toujours déplaisantes; vous devez causer ou écouter quand vous voudriez dormir et vous reposer. Accablé de questions sur le but de votre voyage, sur l’opinion que vous avez du Brésil, il vous faut parler cette langue portugaise si dure et si gutturale. L’hospitalité devient ainsi une gêne, et le plus souvent on n’échange sa liberté que contre un bien-être douteux; la moindre auberge de nos villages offre plus de ressources que la demeure d’un riche Brésilien vivant au milieu de ses esclaves et de ses troupeaux.

A partir de Porto d’Estrella, le terrain s’élève graduellement. La route, quoique assez large, a été détruite par les pluies; comme le soleil seul est chargé des réparations, il faut éviter presque à chaque pas les fondrières qui coupent le chemin. Un péage est établi pour l’entretien de ces routes qui ne sont pas entretenues. On paie trente reis (dix centimes) par lieue de route. Ce péage est un impôt assez onéreux pour les caravanes chargées de marchandises; les routes sur lesquelles il a été établi, n’étant pas encore achevées, sont souvent plus mauvaises que les chemins entièrement abandonnés, les terres fraîchement remuées manquent de la solidité nécessaire, et les pluies entraînent des portions souvent considérables de terrain, sans que les autorités s’occupent de remédier aux dégâts Une route doit être construite de Parahyba, petite ville de la province, à Ouropreto; à l’époque de mon arrivée au Brésil, les travaux étaient commencés depuis huit ans; il n’y avait encore que seize lieues achevées, c’est-à-dire dont le nivellement fut terminé Les premières lieues avaient coûté cinquante mille francs : plus tard les employés et les ingénieurs s’étaient entendus pour faire porter la valeur de la lieue de route de cent à cent vingt mille francs. Les ponts et les chaussées de cette route avaient été détruits en partie par les pluies d’hiver, les autres étaient en voie de construction. Il est douteux que cette route, qui coûtera des millions, rende les communications plus faciles, il eût fallu des études préliminaires qui n’ont pas été faites, un plan général aurait rendu la route plus directe; on s’est borné à suivre les détours de l’ancien chemin ; plus de vingt ans se passeront avant que cette route soit achevée, quoiqu’il n’y ait que des nivellemens à exécuter pour rendre les pentes moins rapides. Ce seul exemple fera juger de ce que sont les travaux publics au Brésil.

La culture est réduite, comme l’entretien des routes, aux plus simples procédés. On se borne à brûler les bois, puis à semer du maïs ou à planter du café sur l’emplacement qu’on s’est ainsi ménagé. Lorsque la terre devient improductive, loin de chercher à suppléer par des engrais à l’épuisement du sol, on abandonne le terrain, qui bientôt se recouvre de nouveaux bois, mais chétifs et peu vigoureux; vingt ans plus tard, ces bois seront encore détruits, et les terres livrées de nouveau à la culture. Les belles forêts vierges du Brésil disparaissent peu à peu, surtout près des lieux où l’exploitation devient avantageuse; des arbres immenses sont abattus, brûlés sur place par des propriétaires qui renouvellent ainsi leurs terrains de culture.

Je passai près de nombreuses vendas, ou cabarets-auberges qui consistent en une maison d’habitation et un hangar destiné à mettre à l’abri les charges des mulets. J’arrivai ensuite dans un charmant vallon où est établie la fabrique de poudre du gouvernement; plusieurs ruisseaux d’une eau limpide se croisent en tous sens et entretiennent dans la vallée une agréable fraîcheur. La fabrique consiste en un long bâtiment divisé en plusieurs corps de logis. Directeur, employés, chacun a une habitation séparée. La poudre est fabriquée d’après les procédés d’Europe: le mélange s’opère à l’aide d’une machine que l’eau met en mouvement. Cet établissement ne produit que de la poudre commune et très faible. La vente des poudres au Brésil ne semble guère favorisée par le gouvernement. Avant mon départ de Rio, j’avais voulu me procurer de la poudre anglaise, et plusieurs marchands m’avaient répondu qu’ils n’en vendaient pas. Le gouvernement avait donné l’ordre d’acheter les poudres importées, afin d’éviter qu’elles fussent expédiées dans les provinces où s’agitent les mécontens.

En quittant la poudrière, il faut s’engager dans des bois assez épais et gravir les pentes escarpées de la sierrad’Estrella; une chaussée mal pavée rend cette ascension difficile et lente, on n’arrive au sommet de la montagne qu’après trois heures de marche, mais on est dédommagé par une vue magnifique. Toute la baie de Rio s’étend à vos pieds. La montagne appelée Pain de Sucre remplit le fond du tableau. Nulle position n’est plus favorable pour contempler la baie, dont les contours forment à cette distance un ensemble harmonieux. Les montagnes que vous avez successivement gravies étagent autour de la sierra leurs plateaux chargés des végétations les plus variées. Dans la plaine règne la culture du mais, du café, de la canne à sucre, plus haut, celle du mais et du café seulement; plus haut encore, on ne voit que des arbres que l’homme a respectés, des rochers couverts de plantes parasites et sillonnes de torrens qui se précipitent avec bruit dans la plaine. Après un instant de repos, je me remis en marche, suivant les bords d’un torrent, le Piabanha, qu’on traverse plusieurs fois sur des ponts en bois. Ce torrent, qui se réunit plus loin au Parahyba, a un aspect sauvage; des arbres croissent au milieu des rochers, des lianes descendent et plongent jusque dans, l’eau. Je m’arrêtai à Padre-Corréo; une église et quelques maisons qui s’élèvent autour d’une place, dont un immense figuier forme le centre, composent ce village. Je m’établis dans une venda renommée comme une des meilleures de la route; en effet, j’obtins une chambre où sur quelques bâtons en croix on étendit une natte; le propriétaire était convaincu que son auberge était des plus comfortables, et que j’étais trop heureux de partager toutes ces jouissances. Mon dîner, fut cependant chose assez difficile : ce n’est qu’au bout de trois grandes heures qu’on put me servir une poule bouillie et du riz cuit à l’eau. Les Brésiliens aimeraient mieux mourir que de se presser. La réclusion volontaire ou forcée des femmes vous oblige à attendre avec patience les quelques mauvais plats qu’il leur plaira de vous envoyer. Un étranger ne pénètre jamais dans l’intérieur des maisons, la cuisine est l’asile inviolable des Brésiliennes, là, vêtues d’une chemise, quelquefois d’un japon, elles président aux soins du ménage, donnant leurs ordres aux négresses, ou veillant elles-mêmes à la préparation des mets Je n’ai jamais pénétré dans cette enceinte sacrée; pourtant une porte, entr’ouverte par la curiosité, m’a permis plus d’une fois de m’assurer de la saleté qui règne dans cet intérieur Les mets indigènes répondent à ces tristes apparences. Les Brésiliens mangent de la viande salée ordinairement fétide, et des haricots noirs qu’ils mêlent à de la farine de manioc ou de mais.

Parahyba, qu’on rencontre en quittant Padre-Corréo, est un petit village formé de quelques maisons et de quelques boutiques; pour y arriver, il faut traverser en bac la rivière de Parahyba, qui a plus de deux cents mètres de largeur; les bords sont peu escarpés, mais de nombreux rochers en rendent la navigation impossible Parahyba doit toute son importance au séjour forcé des caravanes qui se rendent à Porto d’Estrella ou retournent à Ouropreto; le bac ne contient que six ou huit mules, et, pour peu que les caravanes, soient nombreuses, il faut plus de six heures pour passer la rivière. On ne parle pas d’établir un pont sur le Parahyba; en attendant, on est soumis à un péage de cinquante reis par tête d’animal chargé ou nin.

Je devais passer la nuit chez un propriétaire dont l’habitation, voisine de Parabyba, s’élevait près d’une forêt vierge; la nuit était déjà avancée. Je dus traverser la forêt dont j’entrevoyais à peine les arbres immenses, qui semblaient former devant moi une barrière insurmontable Enfin, j’atteignis un vallon jadis cultivé, et je traversai des masses de bambous si serrées, que je pouvais me croire encore au milieu de la forêt. L’habitation, but de recherches si pénibles, était une pauvre farenda, espèce de ferme, autour de laquelle on n’apercevait que des plantations de café en assez triste état. Après quelques heures passées dans ce misérable gîte, je m’engageai de nouveau dans les bois, à travers des vallons où l’on commençait à abattre les arbres pour planter soit du riz, soit du café. Les cultivateurs creusent dans la terre des trous peu profonds, de distance en distance, et y jettent quelques grains, soit de riz, soit de maïs. Si l’année est favorable, un alquiere (décalitre) de maïs ou de riz produit deux cents pour un. Les sécheresses viennent souvent détruire toutes les espérances, et l’absence de communications régulières empêchant une province de suppléer par son excédant à l’insuffisance des récoltes voisines, les sécheresses entraînent souvent la disette. A l’époque où je visitais le Brésil, le riz était devenu fort cher; au lieu de 6 francs l’alquiere, il coûtait 30 francs. La révolte qui avait éclaté dans la province de Minas avait empêché la culture d’un grand nombre de terrains. Il arrive souvent au Brésil que vous passez d’un district où tous les vivres sont abondans, dans un autre où les denrées, telles que le maïs, le manioc et le riz, manquent totalement. Chacun cultive pour ses propres besoins; si l’on perd sa récolte, il faut savoir souffrir et attendre une seconde récolte, car vos voisins sont hors d’état de venir à votre secours, n’ayant eux-mêmes recueilli que le nécessaire.

On rencontre bientôt une seconde rivière, le Parahybuna; d’immenses rochers à pic s’élèvent sur ses bords. Le pont en bois qui existait sur le Parahybuna a été brûlé le 17 juin 1842 par les révoltés de la province de Minas; il ne reste plus que les piliers en pierre : le gouvernement veut faire reconstruire tout le pont en pierres, afin d’éviter, me disait-on, qu’il soit brûlé de nouveau. Le village de Parahybuna est, comme Paraliyba, une réunion de quelques maisons bâties au hasard; le seul édifice un peu considérable qui subsiste encore servait jadis aux douaniers chargés d’inspecter toutes les marchandises provenant de la province de Minas, et de saisir l’or ou les diamans qu’on aurait voulu soustraire au paiement des droits; aujourd’hui, les droits étant perçus sur les lieux mêmes, il n’y a plus de douane, et j’entrai librement dans la province de Minas, après avoir acquitté le droit de péage pour le bac et pour la route qui est en voie de construction. Cette province a été, en 1842, le théâtre d’une insurrection considérable. La destruction du pont de Parahybuna fut un des premiers actes de la révolte, les insurgés voulaient arrêter ainsi la marche des troupes qu’on devait envoyer contre eux. Quelques détails sur ce mouvement politique feront connaître la situation des partis dans le Brésil.

La majorité de don Pedro II ayant été proclamée avant l’époque légale, les ambitions politiques s’étaient mises en mouvement pour exploiter l’agitation qui avait suivi cette mesure. L’opposition avait triomphé dans Les élections de 1840, et le ministère, regardant les chambres nouvelles comme hostiles au pouvoir, saisit un prétexte pour les dissoudre avant leur convocation. L’opposition fit alors un appel à la force: députés et sénateurs se mirent en rapport avec les hommes influens des provinces; ils réussirent aisément à inspirer l’esprit de désordre à des propriétaires perdus de dettes, et dont les esclaves étaient engagés. Il ne restait plus qu’à soulever les masses. Le ministère avait mis à exécution une mesure qui modifiait l’institution du jury et qui l’annulait de fait, en soumettant la décision des jurés au contrôle du juge en droit du district on s’empressa de proclamer que la monarchie était en danger, que le ministère violait la constitution, enchaînait la volonté de l’empereur, il fallait s’armer pour défendre les institutions; l’établissement d’une république fédérative était le but non avoué de tous les efforts, de toutes les espérances. Les provinces de San-Paulo et de Minas-Geraës obéirent à l’impulsion qui leur était donnée; les troubles de San-Paulo durèrent peu, les chefs de l’assemblée provinciale s’étaient trop pressés, ils avaient devancé le mouvement de la province de Minas. Le baron Caxias, général des troupes de l’empereur, eut bientôt rétabli l’ordre dans la population de San-Paulo, et marcha contre l’autre province, celle de Minas, qui venait de prendre les armes. C’est sur ce nouveau théâtre que l’insurrection se développa dans toute sa gravité.

Une assemblée populaire eut lieu à Barbacena; les membres de la municipalité, s’étant mis à la tête des rebelles, élurent pour chef José Feliciano, sénateur d’un caractère faible, de moeurs très douces, mais très ambitieux. Ayant déjà occupé pendant deux ans la présidence de la province José Feliciano avait été en rapport avec toutes les municipalités; il était connu et aimé de tous les habitans. Le nouveau président accepta le rôle de chef ostensible de la révolte;, il publia une proclamation et un manifeste aux Mineiros (habitans de la province de Minas); quelques passages de ce manifeste sont assez curieux pour que je les transcrive.

« Mineiros! quand la patrie est en danger, le devoir de tout citoyen est de voler à son secours; quand la liberté est foulée aux pieds par un gouvernement ambitieux, tout homme libre doit s’armer; sauvons la Constitution qu’une faction astucieuse parvenue au pouvoir veut annuler. Le recrutement le plus barbare est venu décimer les populations industrielles; on a jeté dans les fers, dans les prisons, les citoyens les plus distingués, qui n’avaient commis d’autre crime que de repousser la faction dominante. Le plan liberticide des ministres a été consommé avec l’adoption par les chambres d’une réforme de notre code criminel et de procédure. Le Brésil avait élu en 1840 une chambre qui devait représenter les véritables intérêts du pays; cette chambre, avant d’être convoquée, a été dissoute. La province de San-Paulo s’est émue et a pris les armes pour défendre le trône et la constitution. C’est à nous de suivre son noble exemple. Respecter les droits de chaque citoyen, la propriété de tous, n’user de rigueur que contre les hommes qui, au mépris des voeux de la nation, oseraient soutenir et défendre la faction oligarchique que le Brésil repousse: tel sera votre devoir. »

La proclamation et le manifeste de José Feliciano furent publiés Barbacena en juin 1842. Plus de six mille hommes mal armés, mal vêtus, de toutes les classes et de toutes les couleurs, se réunirent aussitôt dans diverses localités. Des lieutenans, des capitaines furent élevés au rang de commandans en chef. On agit sans ensemble; la peur régnait dans les deux camps. Après une vive fusillade à Parahyhuna, il n’y eut que six blessés dans les deux armées : l’engagement le plus brillant fut celui de Queluz, le 26 juillet; les rebelles, au nombre de quinze cents hommes, chassèrent de la position qu’il occupait le général Riébona, qui eut cinquante hommes tués ou blessés, et perdit cent cinquante prisonniers avec sa seule pièce d’artillerie Les insurgés triomphans vinrent former le siége d’Ouropreto, chef-lieu de la province, et s’ils avaient été commandes par des chefs habiles ou résolus, cette ville tombait en leur pouvoir, car le président Jacintho de la Vieja était le seul parmi les habitans qui voulût résister : le commandant d’armes de la province était prêt à rendre la ville. Après huit jours d’une vive fusillade, sans qu’il y eût de sang versé, les rebelles se retirèrent, n’ayant pas osé pénétrer les armes à la main dans l’intérieur d’une ville tout ouverte, qui n’avait pour défense que quatre pièces de canon Caëthe fut ensuite assiégé; un combat très bruyant eut lieu entre l’avant-garde des deux partis, et dans ce combat qui dura trois jours, deux hommes seulement furent tués par accident.

Malgré l’échec éprouvé par les rebelles devant Ouropreto, leur nombre était encore imposant; ils auraient pu lutter même avec avantage contre les troupes impériales, s’ils eussent marché avec plus d’ensemble; mais de nouveaux incidens vinrent affaiblir la position des insurgés. Une proclamation impériale détermina la défection d’environ trois mille rebelles dégoûtés d’un parti dont le triomphe devenait douteux. La révolte, loin de s’étendre dans toute la province, fut limitée aux districts de Barbacena, Ouropreto, Queluz, Cocaès et Sabara; l’insurrection fut comprimée à Diamantina, Villa do Serro et Minas-Novas. Partout s’organisa la résistance : il y eut un instant près de vingt mille hommes en armes dans toute la province de Minas. Parmi les divers corps d’armée, le plus considérable était celui des quatre mille insurgés qui avaient assiégé Ouropreto. La déroute de cette petite armée par le baron Caxias; général des troupes impériales, mit fin à la guerre civile. La bataille eut lieu à San-Lucia. Le baron Caxias ne disposait que de trois mille hommes: mal secondé par ses lieutenans, il sut, à force d’énergie et de présence d’esprit, remédier aux inconvéniens d’un mauvais plan d’attaque. Le succès justifie toutes les fautes, et le succès fut complet; après la bataille de San-Lucia, il n’y eut plus de réunion armée. Près de cinq cents hommes furent tués ou blessés dans cette affaire, qui se prolongea depuis le lever du soleil jusqu’à la nuit. Il eût été facile, je crois, au baron Caxias, qui commandait des troupes régulières et qui avait de l’artillerie, d’éviter une si grande effusion de sang. Le président José fut presque le seul des fauteurs de la révolte qui put s’échapper.

Telle fut la fin de cette petite guerre, qui avait duré plus de trois mois. Il n’eût fallu qu’un peu plus d’ensemble et d’activité pour rendre ce mouvement très grave. José Feliciano avait eu le tort de remuer sans ménagement les passions populaires; il avait armé sans distinction tous ceux qui venaient s’offrir à défendre la cause de la révolte. Cette conduite imprudente effraya les propriétaires; qui devinrent les plus fermes soutiens du gouvernement. La désunion amena d’atroces représailles : des menaces de mort furent proférées contre ceux qui restaient indifférens ; des bandes armées parcouraient le pays, pillant tout sur leur passage. L’insurrection ne fut plus qu’un prétexte pour se livrer au désordre et exercer des vengeances. On pouvait prévoir l’issue d’un mouvement ainsi compromis à son origine. Le moment n’était pas venu d’ailleurs de proclamer la république; il eût fallu que Bahia, Fernambouc, eussent donné le signal de la lutte contre le pouvoir monarchique. A part le clergé [1] et quelques propriétaires influens, la rébellion ne recruta que des hommes toujours prêts au désordre. Aussi les deux provinces de San-Paulo, de Minas-Geraës, une fois pacifiées, les autres parties du Brésil restèrent tranquilles. Nous le répétons, c’est par la faute des chefs que l’insurrection se réduisit à une sanglante échauffourée. Le mouvement eût pu devenir général, car l’union du Brésil n’est qu’apparente, et toutes les provinces n’aspirent qu’à l’indépendance; une république formée sur le modèle des États-Unis, tel est le rêve dont elles poursuivent l’accomplissement. Ici encore l’orgueil national se trahit : les Brésiliens se croient trop civilisés pour avoir besoin d’un gouvernement même constitutionnel!

Après la victoire de San-Lucia, le ministère devait se croire fort les élections de 1842 lui étaient favorables, et il venait de déjouer victorieusement les tentatives de l’opposition; mais une situation régulière ne peut jamais se prolonger au Brésil : une question de susceptibilité nationale entraîna la ruine du cabinet. La haine des étrangers a plus de puissance sur les Brésiliens que tous les principes politiques. Ils ne peuvent comprendre encore une pratique sérieuse et élevée des institutions qu’ils possèdent. Les provinces sont tranquilles aujourd’hui; mais tout fait croire que des crises pareilles à l’insurrection de 1842 se renouvelleront fréquemment.

Les souvenirs qui s’attachent au pont de Parahybuna m’ont détourné du récit de mon voyage à Ouropreto. Il est difficile d’échapper, en visitant le Brésil, aux tristes préoccupations qu’éveille en tout lieu la situation politique de cet empire. En continuant ma route, je retrouvai un nouveau sujet de réflexions sur l’incurie administrative dont j’avais si souvent remarqué les traces. Je passai la Mantequeira, montagne très boisée, qui servait jadis de refuge à des voleurs qu’on avait long-temps laissé exercer en paix leur étrange industrie. Ces voleurs prélevaient des impôts sur les caravanes qui suivaient cette route, et massacraient les muletiers qui résistaient après une sommation. Ils avaient construit une barricade dans un des passages les plus étroits de la route; hommes, chevaux, ne pouvant passer qu’un à un, il suffisait de deux brigands pour arrêter une caravane entière. Si ces bandits s’étaient bornés à voler, l’autorité serait probablement restée inactive. En effet, le voyageur dépouillé n’a d’autre ressource au Brésil que de se faire justice lui-même. Recourir aux magistrats pour demander l’arrestation d’un voleur de grand chemin est une perte de temps fort inutile. Malheureusement pour les brigands de Mantequeira, ils commirent trop d’assassinats. L’ordre fut donc envoyé de Rio-Janeiro de se saisir d’hommes qui arrêtaient toute communication par la terreur qu’ils inspiraient. Un détachement de troupes parvint à tuer les uns, à effrayer les autres, et lorsque je passai, on ne voyait plus que la barricade qui leur servait d’abri; il y avait un mois seulement que les voleurs avaient été arrêtés.

Barbacena, où j’arrivai après trois jours de marche depuis mon départ de Parahybuna, est situé au milieu des campos, sur un plateau élevé; on aperçoit au loin une église qui domine cette petite ville. Le nom de campos désigne une suite de collines presque entièrement dépouillées de végétation; ce n’est que dans le fond des vallées qu’on trouve quelques arbres et un peu de verdure. Je regrettai, je l’avoue, ces belles forêts si épaisses qui m’avaient protégé jusqu’alors contre les ardeurs du soleil Traverser les bois vierges est pour les Brésiliens un sujet d’effroi; aussi ne comprenaient-ils pas mon admiration pour ces belles solitudes que la main de l’homme n’a pas encore profanées. Rien n’est plus triste qu’un voyage à travers les campos. On ne voit de tous côtés que des plateaux arides, à peine quelques troupeaux errent-ils dans les plaines. On marche des heures entières avant de découvrir une habitation, qui presque toujours tombe en ruines.

Barbacena compte douze cents maisons et environ six mille habitans; les négocians les plus riches avaient pris part à la révolte des Mineiros, et ils étaient en fuite Le climat de Barbacena est tempéré, presque froid. Nos fruits et nos fleurs, qui ne peuvent venir à Rio, réussissent à Barbacena La différence de climat s’explique par la position élevée de cette dernière ville. Les habitans élèvent des bestiaux et engraissent des porcs, quant à la culture, personne ne s’en inquiète J’en demandai le motif, on me répondit que les soins à donner aux bestiaux suffisaient à occuper la population. Barbacena n’a que peu de maisons à deux étages, toutes les autres sont basses et mal construites, mais régulièrement alignées. Les rues, larges et pavées, sont disposées en escaliers, tant la pente est rapide. Il y a huit églises appartenant à des confréries, aujourd’hui misérables; ce sont de grands bâtimens sans architecture et dénués de luxe intérieur.

En se détournant de la route nouvelle qui mène de Rio à Ouropreto, on pourrait visiter une ville intéressante, Saint-Jean d’el Rey. Au dire de quelques voyageurs, la position et le climat de Saint-Jean d’el Rey offrent de précieux avantages, qui auraient dû faire choisir cette ville comme capitale de l’empire du Brésil, A Saint-Jean d’el Rey fut établie, la seule filature de coton qui ait été créée dans l’empire; cette fabrique ne se soutint que durant peu d’années. Ses produits ne pouvaient supporter la concurrence avec les marchandises étrangères. Les mines d’or de Saint-Jean d’el Rey, si renommées autrefois, sont abandonnées. Il n’y a plus qu’un petit nombre de nègres libres qui s’occupent à laver le sable entraîné par les grandes pluies, pour en dégager quelques parcelles du métal précieux. Rarement ils trouvent assez d’or pour payer leur travail. L’extraction n’est plus un moyen de fortune à Saint-Jean, et la culture des terres a remplacé pour les habitans la recherche de l’or. Une compagnie anglaise, qui s’était formée pour l’exploitation d’une mine d’or près de la ville, a dépensé plus de sept cent mille francs sans résultats. On a dû renoncer à poursuivre les travaux, la veine d’or étant trop peu abondante pour couvrir les dépenses. Saint-Jean d’el Rey, n’étant plus sur le passage des caravanes, perd chaque jour de son importance. La population active s’en éloigne pour s’établir dans des villes nouvelles. Un mauvais village, Juiz de Fora, sur la route de Barbacena à Rio, comptait à l’époque de mon voyage plus de cinquante maisons en construction. Les terres, les bâtimens ayant peu de valeur au Brésil, les population se déplacent avec une rare facilité. Le Brésilien ne sait pas ménager les terrains qu’il cultive; il les a bientôt épuisés, et s’éloigne alors pour chercher des terres encore vierges, qu’il abandonnera après quelques années. Cette vie indépendante et nomade est celle des plus riches cultivateurs. Privés de toute éducation, les Brésiliens fuient la société plutôt qu’ils ne la recherchent. Vous êtes étonnés de voir de riches propriétaires passer leur vie dans des fermes isolées; entourés d’esclaves soumis à leurs caprices ils sont heureux d’exercer un pouvoir sans contrôle. Vous les voyez se promener avec des sandales de bois pour toute chaussure, avec une chemise et un caleçon pour tout vêtement; ils ont la contrainte en horreur et n’entretiennent de relations qu’avec des subalternes; peu importe à ces hommes qu’ils vivent dans un lieu ou dans un autre : tout leur est indifférent, pourvu qu’ils puissent satisfaire leurs instincts grossiers.

En continuant sa route vers Ouropreto, le voyageur suit les bords du Paroopeba, un des affluens du Rio das Velhas.: bientôt il rencontre Queluz, petite ville de douze cents ames. Queluz est encore. dans les campos, mais ces solitudes présentent ici des aspects plus variés et moins arides qu’aux environs de Barbacena; les arbres sont plus élevés, les bestiaux en plus grand nombre; les habitations sont toujours rares. Queluz est situé sur le penchant d’une colline, au milieu de jardins bien cultivés; l’église est le principal monument de cette ville, qui ne consiste qu’en une longue rue formée par des maisons d’assez misérable apparence. La température y est plus chaude qu’à Barbacena; le café, les ananas, le tabac, réussissent à Queluz, tandis que les nuits froides de Barbacena les feraient périr. A partir de Queluz, le pays prend un nouvel aspect; on est sorti des campos, et on s’engage dans des bois peu élevés, au milieu d’une végétation assez riche; on côtoie de nombreux ruisseaux dont les eaux vont se confondre avec celles du Rio-San-Francisco. Des villages s’élèvent çà et là sur la route. Alto da Virgem, qu’on traverse d’abord, est habité entièrement par des nègres libres; c’est le premier village ainsi peuplé que je trouvai sur ma route depuis Rio; les cabanes me parurent assez propres et les jardins bien entretenus. Ouro-Branco, qu’on rencontre ensuite, est dans une situation charmante, au pied de la montagne de ce nom; une fontaine ombragée par des palmiers, une chapelle et une trentaine de maisons, voilà ce qui reste de ce village autrefois considérable, et ruiné par l’épuisement des mines d’or.

Plus l’on approche d’Ouropreto, et plus la nature devient sauvage; le sol, généralement rocailleux, prend la teinte rougeâtre de l’oxide de fer, la nature n’a pas cependant le caractère de tristesse et de sévérité que je croyais y trouver. Tantôt suivant le cours d’un torrent, tantôt gravissant une colline, on oublie aisément la stérilité du pays en admirant la vigoureuse végétation du bord des rivières. Un peu avant d’arriver à Ouropreto, on aperçoit l’Ita-Columni, immense bloc élevé de dix-huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. L’Ita-Columni est une des montagnes les plus remarquables du Brésil. Ce bloc énorme, imparfaitement exploré, renferme, dit-on, des diamans; le sable entraîné par les pluies fournit toujours de l’or, quoiqu’en moins grande quantité qu’autrefois. Tout indique donc que cette montagne contient des veines riches et abondantes bien que les travaux entrepris jusqu’à ce jour aient été infructueux.

Enfin j’atteignis Ouropreto ou Villa-Rica où je comptais m’arrêter avant de continuer mon voyage dans le Brésil. Ouropreto occupe le fond d’un vallon resserré entre de hautes montagnes. On n’aperçoit la ville, du moins par la route que je suivais, qu’au moment d’y entrer. L’aspect de cet amas de maisons, perdu au milieu des montagnes, offre peu d’attraits; les églises et le palais de la présidence sont les seuls monumens qui se détachent sur la masse confuse des habitations. Ouropreto étant bâtie sur deux collines, au pied de la montagne du même nom, le terrain y présente partout des pentes que les chevaux gravissent péniblement; les maisons sont en pierres, la plupart à deux étages; beaucoup tombent en ruines, car la population s’éloigne d’une capitale dont le climat offre peu d’agrémens. Un voyageur a calculé qu’il pleuvait à Ouropreto deux cent soixante jours dans l’année. A en croire les habitans, il n’y a pas de matinée sans un brouillard plus ou moins épais. Je pus reconnaître l’exactitude de ces renseignemens, car, venu de Rio à Ouropreto, dans l’espace de douze jours, par un temps constamment sec, je fus surpris par la pluie le lendemain même de mon arrivée à Ouropreto, et tant que dura mon séjour, je ne pus sortir qu’à de longs intervalles. La position d’Ouropreto, au milieu des montagnes, explique ces pluies continuelles. La température y est d’ailleurs assez douce. Quelques faibles gelées le matin sont les seuls indices de l’hiver.

Le séjour d’Ouropreto offre, sinon de grandes distractions, au moins le charme qui s’attache à une hospitalité cordiale. La société de cette ville se distingue par beaucoup de bonhomie et d’aménité; fonctionnaires, employés, tous viennent vous offrir leurs services, et cherchent à rendre votre séjour agréable. Il est fâcheux que l’instruction de ces fonctionnaires ne réponde pas à leur bonne volonté. Les autorités même ne connaissent qu’imparfaitement le pays. Il existe à Ouropreto une carte manuscrite de la province de Minas; je demandai un extrait de cette carte, qui m’était nécessaire pour mon voyage: l’embarras fut grand; aucun des points que je voulais visiter n’était marqué, il fallut avec 1e cartes d’Arrowsmith, de Spix et de Brué, suppléer aux lacunes. J’exprimai en riant au président mon opinion sur la négligence que l’on mettait à se procurer des renseignemens si utiles à une bonne administration. « Dans un pays où tout marche à l’aventure, me répondit ce fonctionnaire, il est impossible d’obtenir des indications exactes; le gouvernement brésilien n’a pas les moyens d’organiser le service administratif comme il le faudrait, car il dit consacrer ses ressources à prévenir les révoltes ou à les réprimer. » Il en est, des renseignemens statistiques comme de tous les autres : le nombre des électeurs de chaque collége, celui des députés généraux et provinciaux, voilà tout ce que vous parvenez à savoir; quant au mouvement de la population, à l’état de l’agriculture, personne ne peut vous répondre.

Un grand désordre règne dans l’administration de la province de Minas. Le président, Jacintho de la Vieja, s’occupait avec zèle, à l’époque de mon passage à Ouropréto, de réparer les maux causés par les derniers troubles. La trésorerie n’a jamais d’argent; ceux qui veulent se faire payer transigent avec un des employés du trésor, et abandonnent 2 pour 100 de la somme à toucher. La province de Minas est cependant la partie la plus riche et la plus peuplée du Brésil; elle conservé un matériel d’employés considérable, mais elle a perdu beaucoup de sa prospérité: elle a vu disparaître successivement ses ressources en or et en diamans. Aujourd’hui se dépenses excèdent chaque année ses revenus. Le budget de 1841 à 1842 présentait un déficit de 100,000 fr. sur un total de 1,200,000 francs; les dépenses en 1842 ont dû s’élever à plus du double des revenu, à cause des frais qu’il a fallu s’imposer pour payer, armer les milices, approvisionner les villes, et s’assurer des moyens de transport.

On peut juger par un seul exemple de l’état de la comptabilité dans cette province, qui tient le premier rang parmi celles de l’empire. Le district du Serro porte en compte de recette 3,600 francs perçus sur les eaux-de-vie ; deux propriétaires paient à eux seuls moitié de la somme, trente ou quarante paient chacun au-là de 300 francs : le chiffre de la recette est évidemment amoindri, mais comment le prouver? Les reçus restent entre les mains des employés, qui ne portent qu’un dixième à peine au trésor provincial. Je ne suis pas parvenu à me rendre compte du système de comptabilité; ce que je puis affirmer seulement, c’est qu’il n’y a aucune régularité dans la perception de l’impôt; tel propriétaire, se refusant à acquitter les taxes, résiste par la force aux demandes des employés ou achète leur silence. Les états de recette et de dépenses qui devraient être présentés à des époques régulières sont remis après des années, lorsqu’il n’est plus possible de s’assurer de leur exactitude. Les droits perçus sur les maisons, un dixième de la valeur locative, les droits et patentes sur l’eau-de-vie, la taxe des esclaves, enfin tous les impôts directs, d’après l’aveu même du ministre des finances, couvrent à peine les frais de perception.

L’exploitation des richesses matérielles de la province de Minas laisse aussi beaucoup à désirer. Le minerai de fer y est très abondant, malheureusement le défaut de communications y rend le combustible plus cher qu’en Europe. Le minerai de fer produit parfois 90 pour 100, et cependant une seule fonderie, dirigée par un Français, a été établie dans la province. Tous les établissemens que le gouvernement a voulu créer n’ont pu se soutenir; le fer employé vient d’Europe, tandis qu’on pourrait se servir avec avantage du fer du Brésil, qui, par sa dureté et sa malléabilité, rivalise avec le fer de Suède.

L’or, qui jadis se rencontrait à la surface du sol, se cache maintenant dans les profondeurs de la terre. Les travaux d’une mine exigent de si grandes dépenses dans un pays où la main-d’oeuve intelligente n’existe pas, qu’il faudrait une veine bien abondante pour couvrir les frais d’exploitation. Les savans minéralogistes qui ont publié le résultat de leurs observations dans la province de Minas ont tous été unanimes pour reconnaître que l’or devait exister en grande quantité dans le sein de la terre: des compagnies anglaises se sont formées pour l’exploitation de ces richesses; mais la fortune s’est jouée de leurs efforts, et ces compagnies, qui augmentent chaque année leur capital social, toujours dans l’espoir d’un succès, n’ont encore obtenu aucun résultat avantageux. Si l’extraction des diamans a procuré à quelques spéculateurs une certaine aisance, tous ceux qui se sont livrés au travail des mines d’or ont mangé leurs capitaux et ont été obligés d’abandon leurs recherches au bout de quelques années. Après avoir dépensé la plus grande partie de son immense fortune dans les différentes cours de l’Europe, le marquis de Barbacena voulut rétablir ses affaires en désordre en venant diriger lui-même l’exploitation d’une mine d’or qu’il possédait dans la province. Malgré le nombre de ses esclaves, la richesse des veines qu’il rencontra, il ne fit que s’obérer : à sa mort, survenue en 1842, la plupart de ses esclaves étaient engagé à une espèce d’usurier d’Ouropreto, nommé Paulo-Santos, qui traitait les malheureux nègres avec une odieuse barbarie. Ce Paulo-Santo était, il y a quelques années, un misérable commis; étant parvenu à se procurer quelque argent, il fit l’usure et ne tarda pas à s’enrichir. Les usuriers, très nombreux au Brésil, sont les seuls, qui, aujourd’hui, fassent fortune en peu de temps. Presque toutes les propriétés sont engagées, le taux de l’argent est de 2, souvent 3 pour 100 par mois; en peu d’années, les intérêts absorbent le capital. Les seuls dangers que courent les usuriers sont dans l’expropriation; aussi, pour se mettre à l’abri des vengeances, ont-ils des assassins à leurs ordres.

Je vis plus d’une fois, en traversant la petite rivière d’Ouropreto, de malheureux nègres occupés à retirer le sable qu’ils amassaient sur un des bords. Les parcelles d’or qu’ils dégagent du sable couvrent leurs frais de nourriture; mais ils doivent travailler en tout temps, sinon un rival s’emparerait aussitôt de leur place, tous ayant un droit égal à occuper le lit de la rivière, qui est propriété publique. Je demandai à un de ces malheureux s’il était satisfait de son industrie; il me dit qu’elle était rarement productive, des semaines entières de travail se passaient sans qu’il recueillît une seule parcelle d’or. Depuis que les lavages ne donnent plus que des produits insuffisans, la poudre d’or, qui avait long-temps servi de monnaie courante dans la province de Minas, a cessé d’être en usage, et on a supprimé un moyen d’échange qui était établi en faveur des travailleurs pauvres. Ouropreto a encore son ouvidor; mais l’amalgame de l’or étant fait, soit par les compagnies anglaises, qui recueillent la plus grande quantité de ce métal, soit par les Brésiliens eux-mêmes, qui évitent ainsi le paiement des droits, l’ouvidor reçoit son traitement pour un emploi devenu inutile. De 1841 à 1842, les droits sur l’or, de 10 pour 100, ne se sont élevés qu’à 30,000 fr.; les Brésiliens n’ont acquitté sur cette valeur que 2,000 fr., le reste des droits a pesé sur les compagnies anglaises, soumises en outre à un droit de 2 pour 100 à l’exportation. Il est remarquable que le droit de 10 pour 100 sur l’extraction ait produit une somme égale au droit de 2 pour 100 sur l’exportation. Cette égalité prouve qu’on a soustrait beaucoup d’or aux droits imposés. Quelle que soit la quantité de métal exportée, on doit admettre, en effet, qu’une somme assez considérable est restée dans le pays, ou a été expédiée en contrebande.

J’assistai, le 2 décembre 1842, aux cérémonies célébrées à Ouropreto pour l’anniversaire de la naissance de l’empereur. Entraîné bien contre mon gré, je dus entendre un Te Deum chanté à l’église paroissiale. Malgré les brillans uniformes, les décorations de tous les fonctionnaires, on aurait pu, en entendant ces voix si monotones, cette musique si lente, en nous voyant tous un énorme cierge à la main, croire que nous assistions à un enterrement. Le Te Deum fini, il fallut voir défiler les troupes, assister aux salves, aux cris obligés;, les quatre cents hommes de la garnison, mi-partie noirs, mi-partie blancs, marchaient comme des soldats dont la vie se passerait à dormir. Les officiers, par une prudence que j’admirai, descendirent de cheval au moment du défilé, sans doute pour ne pas nous donner le chagrin de les voir tomber au premier mouvement d’effroi de leurs chevaux, qui n’ont jamais entendu le feu. La revue terminée, tous les employés accompagnèrent le président à son palais, et tous vinrent mettre le genou en terre devant le portrait de l’empereur; ce soi-disant baise-mains est un usage curieux dans un pays qui se croit assez civilisé pour se constituer en république. Le soir, il y avait grand spectacle; le portrait de l’empereur fut placé sur la scène, un couplet fut chanté : trois vivats, dont le président donna le signal, furent répétés par l’assemblée. Le portrait une fois retire de la scène, on oublia l’empereur pour s’occuper de la pièce, dont tous les rôles, même ceux des femmes, étaient joués par des officiers et des soldats. Une mauvaise traduction d’Inès de Castro composait le spectacle. Les acteurs, trahis par leur mémoire, s’arrêtèrent souvent au milieu des plus belles tirades. La salle était petite et basse; il n’y avait qu’une ou deux femmes assez jolies; les autres, me dit-on, avaient été effrayées par la pluie. Après être resté quelques instans dans la salle, je fus heureux de laisser le drame s’achever sans moi.

A Ouropreto, je pouvais étudier sous une face nouvelle la situation politique du Brésil. À Rio, j’avais vu de près la marche du gouvernement brésilien, j’avais observé les hommes et les partis sur le théâtre même de leurs incessans débats; à Ouropreto, je retrouvais l’action du gouvernement telle qu’elle s’exerce à l’intérieur du pays, à douze journées de la capitale, dans la province la plus riche et la plus peuplée de l’empire, et le désordre de l’administration, l’impuissance de l’autorité, me prouvaient combien il reste à faire pour assurer a la société brésilienne les bienfaits d’une forte et sage direction. Au-delà d’Ouropreto, le Brésil devait m’offrir de nouveaux aspects dignes d’une étude spéciale; mais ce que j’avais vu suffisait pour donner une base à mes jugemens sur la plus importante question que soulève l’état de cet empire, c’est-à-dire l’avenir politique et commercial qui lui est réservé. C’est cette question qu’il me reste à débattre, et je ne la discuterai qu’avec des faits.


Revue des Deux Mondes, tome 7, 1844
L. de Chavagnes

Le Brésil en 1844
Le Brésil en 1844
Situation morale, politique, commerciale et financière
II – Le gouvernement, les chambres, la société brésilienne

A la suite de la révolution d’avril 1831, le gouvernement constitutionnel, tel qu’il existe aujourd’hui, a été organisé. Le Brésil a un empereur, des ministres d’état responsables, une chambre des députés, un sénat, dont les membres élus à vie sont présentés au choix du souverain. À ne s’arrêter qu’aux formes extérieures, le gouvernement du Brésil paraît avoir une marche régulière. Dirigé par des hommes qui auraient le sentiment et la connaissance de leurs devoirs, cet empire trouverait dans son organisation actuelle de nombreux élémens de force et de prospérité. Il faut donc se demander avant tout si l’empereur, le ministère et les chambres sont à la hauteur de la difficile mission qui leur est imposée.

Don Pedro II est d’une santé délicate et d’une apparence maladive; on attribue à une excessive timidité la raideur et la gêne qu’on remarque dans le maintien du jeune empereur. Le genre de vie qu’il s’est imposé suffirait à expliquer ce défaut d’aisance et d’abandon dans les manières. D’une petite taille et doué d’un précoce embonpoint, don Pedro prend peu d’exercice, et c’est à peine s’il monte à cheval. On est frappé de la ressemblance extérieure qui existe entre l’empereur du Brésil et son grand-père Juan VI. Il paraît d’ailleurs qu’on pourrait signaler entre les deux souverains plus d’un trait d’analogie, et que chez le petit-fils, comme chez l’aïeul, l’entêtement s’unirait à l’indolence et à la faiblesse, On est réduit toutefois à des conjectures sur le caractère de don Pedro II, car une présentation à l’empereur n’offre pas l’occasion de s’assurer si son impassibilité, sa bonhomie apparente, cachent une certaine vivacité d’esprit. L’empereur ne parle jamais; il attache sur vous, un regard fixe et sans expression; il salue et répond par un signe de tête ou un mouvement de main, et vous quittez avec une impression pénible ce prince de vingt ans, qui paraît si triste et si malheureux. La gravité de ce jeune homme n’inspire pas le respect, mais un sentiment presque voisin de la compassion.

On ne sait si l’empereur, même avec de bonnes intentions, pourra suffire aux exigences d’une tâche qui réclame le concours d’une haute intelligence et d’une ferme volonté. Il serait téméraire de vouloir résoudre aujourd’hui cette question. Jusqu’ici, don Pedro n’a point encore exercé l’influence que les formes constitutionnelles accordent au souverain assez habile pour maîtriser les partis; il n’a manifesté d’autres tendances politiques qu’un vif attachement aux privilèges anciens que les rigoureuses prescriptions de l’étiquette suivie à la cour de Portugal ont introduits au Brésil. Etranger à tous les partis, il voit un ministère succéder à un autre sans regret comme sans plaisir. Aucune occasion ne s’est offerte de juger les tendances politiques du souverain.

Si nous passons de l’empereur aux ministres, nous trouverons les plus hautes prétentions unies presque invariablement à l’incapacité. Je ne pourrais citer aucun homme d’état digne de ce nom parmi les différens ministres qui ont eu la direction des affaires au Brésil. S’il y avait dans cet empire un seul ministre capable d’apprécier la situation des différentes provinces, de comprendre en quoi leurs intérêts, leurs besoins se distinguent, et d’appuyer sur des faits une direction politique et administrative, la situation du Brésil pourrait sans nul doute se modifier heureusement, mais l’ignorance absolue des chefs du gouvernement ne leur permet pas de remplir cette noble mission. Mal éclairés sur les besoins du pays, ils voient renaître sans cesse des révolutions de provinces auxquelles un emploi intelligent de l’autorité pourrait seul mettre un terme. Ainsi se prépare une crise qui, dans une époque plus ou moins éloignée, semble devoir amener la dissolution d’un empire où s’agitent tant d’intérêts divers Cette crise, qui l’empêchera? L’influence de l’empereur est nulle, aucun système politique n’est adopté par les ministres; les chefs des partis qui arrivent aux affaires détruisent tous les actes de l’administration précédente, uniquement pour satisfaire, par ces changemens inutiles, un amour-propre puéril et tracassier. Les ministres qui aspirent à la popularité ne s’accordent que sur un point, c’est de faire des concessions à l’orgueil national, toujours inquiet, toujours en défiance. Ce désir de popularité les pousse même à d’étranges imprudences vis-à-vis de l’Europe, et aux embarras intérieurs viennent se joindre souvent des complications fâcheuses dans les rapports avec les puissances étrangères. Le ministère fut renversé en 1843 sur une question d’étiquette. Une longue et irritante polémique entre le grand-maître du palais et le ministre de la guerre avait suivi la réception de sir Henri Ellis, envoyé extraordinaire du gouvernement anglais. Les deux hauts personnages s’accusèrent mutuellement d’avoir humilié la nation brésilienne, en ordonnant de rendre et en rendant trop d’hommages à l’ambassadeur d’Angleterre. Il s’agissait d’un roulement de tambour, d’un drapeau incliné mal à propos. La population s’émut; on reprocha au ministère sa lâche condescendance; abaisser le drapeau national devant un envoyé anglais, c’était avilir la nation. Le ministre de la guerre, après avoir justifié : sa conduite dans les journaux, envoya sa démission, qui fut acceptée par l’empereur, et le ministère dut se dissoudre pour faire place à des hommes restés étrangers à cette grave question et disposés à refuser toute concession à l’Angleterre.

Les changemens de ministère et de direction politique ont toujours eu des motifs aussi futiles. Sous ces apparences frivoles se cache cependant un mal sérieux : c’est l’influence européenne qu’on veut combattre, et cette influence aurait d’excellens résultats pour le Brésil. On s’obstine cependant, on persiste à repousser, à écarter l’étranger, car on est persuadé que le commerce avec l’Europe, loin d’être favorable au pays, entraîne la perte de tout l’or produit par les mines. Cette opinion, qui est celle de tous, des sénateurs comme des représentans, oblige le gouvernement à limiter de plus en plus ses rapports avec les états européens. Le pouvoir est entraîné dans une voie fausse, et personne au Brésil ne semble bien comprendre la situation.

Il appartiendrait aux chambres de suppléer à l’impuissance du pouvoir dirigeant, et les députés réunis à Rio-Janeiro pourraient éclairer le pays sur ses véritables intérêts, si l’orgueil national n’étendait encore ici sa funeste influence. Par malheur, on ne semble occupé que de flatter sans cesse l’amour-propre des Brésiliens. Souvent j’ai entendu des hommes politiques avouer que la civilisation actuelle du pays n’est pas en harmonie avec les institutions représentatives; ils reconnaissent la nécessité d’adopter une politique large, qui, imposant silence aux influences locales, aux intérêts particuliers, fasse marcher la nation dans une voie meilleure. De tels aveux n’ont aucune portée. Les mêmes hommes arrivant au pouvoir tiennent un langage tout différent: dédaignant les conseils de l’expérience, ils n’oseront s’engager dans aucune réforme sérieuse, de peur de blesser l’orgueil national. Ce déplorable sentiment se fait jour même dans les question d’intérêt matériel et d’administration provinciale. Les députés des différentes provinces écartent la discussion des affaires que soulève l’état de leur localité; ils craindraient d’être forcés de convenir que leur province n’est ni aussi avancée en civilisation ni aussi riche que les autres; au lieu de solliciter le percement de routes nouvelles, l’ouverture de voies de navigation, ils les repoussent comme inutiles; leur province, déclarent-ils, est un modèle de perfection, elle réunit tous les avantages! Le voyageur qui n’aurait d’autre opinion que celle qu’il se serait formée en écoutant les députés brésiliens croirait fermement que l’empire jouit de la plus complète prospérité. Les Brésiliens ne sont que trop portés à prendre à la lettre tous ces brillans rapports; ils ne doutent pas que toutes les ressources immenses de leur pays ne soient utilisées, et attribuent à l’influence des étrangers le déficit annuel.

Quiconque a pu voir de près les hommes politiques du Brésil s’explique aisément leur légèreté, leur insuffisance sur le terrain des affaires. Rencontrés dans les salons, ils sont agréables et amusans; leur vanité, qui perce à chaque mot, donne à leur conversation un tour assez piquant Si les idées qu’ils émettent sur l’Europe, sur la politique générale des puissances, ne sont ordinairement qu’un résumé des discussions de la presse, leur grande finesse d’observation, leur jalousie mal dissimulée, renouvellent souvent des thèmes qui paraissent épuisés. Leur instruction est superficielle et variée, ils effleurent toutes les questions, et ont assez de vivacité d’esprit pour traiter un sujet qu’ils n’ont jamais étudié. La causerie, la polémique, les débats de personnes, ont pour eux un charme sans égal; mais dans une discussion sérieuse, le manque d’éducation première ne tarde pas à se trahir. À la tribune, ces brillans causeurs deviennent des orateurs ridicules; quand ils ne s’abandonnent pas à leurs passions haineuses, ils font retentir les grands mots de liberté, de droits civils, de constitution; ils proclament l’empire du Brésil la première puissance de l’univers. Ce n’est pas ainsi qu’on peut traiter les affaires. Qu’on me pardonne de citer un fait puéril, mais significatif. Il y a quelques années, un député compara don Pedro II à l’empereur Napoléon; un des membres du parti opposé répondit qu’il n’admettait pas la comparaison comme juste, l’empereur Napoléon ayant usurpé la couronne, tandis que don Pedro n’était parvenu au trône que par son droit de naissance et le voeu de la nation. La discussion fut vive; trois jours furent consacrés à des explications; aucun député n’osa avouer que Napoléon ne pouvait avoir aucun rapport avec le souverain du Brésil. Don Pedro est, aux yeux d’un Brésilien, supérieur à tous les étrangers; le moindre de ses généraux est un Napoléon! Les incidens de ce genre sont communs à la chambre des représentans du Brésil. Le blocus de Montevideo par le général Rosas provoqua une motion fort singulière. Un député monta à la tribune pour demander que le gouvernement envoyât des bâtimens de guerre dans la Plata, afin d’intervenir et de trancher la question. L’honorable représentant ajouta qu’il savait que la médiation de la France et de l’Angleterre avait été refusée, mais le général Rosas n’oserait s’exposer, disait-il, à l’indignation du gouvernement brésilien!

Les défauts du caractère national ne font que grandir, on le voit, sous l’influence du régime parlementaire. Les chambres auraient dû cependant chercher à combattre, par une attitude sage et digne, les prétentions ridicules des Brésiliens: ces prétentions sont une source de désordres; au fond de toutes les révoltes des provinces, il n’y a guère qu’un seul sentiment, la haine des étrangers. Vainement observerez-vous que le Brésil, avant de traiter d’égal, à égal avec les grandes puissances, doit se constituer; vous ne parviendrez jamais à faire comprendre aux habitans que le désordre de l’administration indique un malaise général: ils vous répondront que les avantages accordés aux étrangers sont les seules causes de la misère et de l’anarchie. Ces ridicules préjugés ne sont pas les seuls maux que le gouvernement laisse subsister sans les combattre. Il suffit de jeter les yeux sur la société brésilienne pour s’assurer que les intérêts moraux sont entièrement négligés par les hommes qui ont mission de diriger le pays. La population du Brésil est évaluée approximativement à cinq millions. On y distingue plusieurs races: 1° les Portugais d’Europe naturalisés Brésiliens; 2° les Portugais créoles nés dans le pays, ou Brésiliens proprement dits; 3° les métis de blancs et de nègres, ou mulâtres ; 5° les métis de blancs et d’Indiens, ou cabres; 5° les nègres d’Afrique; 6° les Indiens, partagés en diverses peuplades. L’état moral de cette société abandonnée à ses mauvaises passions, à ses instincts sauvages, est vraiment affligeant.

Le phénomène le plus remarquable que présente la population brésilienne; ce sont les empiétemens de la race mulâtre, la seule qui, au Brésil, augmente chaque année. La corruption des Européens est la cause la plus active de cet accroissement. L’immoralité de toutes les classes a favorisé le croisement des races et détruit tous les préjugés de caste qui existent dans les colonies européennes, et surtout aux Etats-Unis. La seule race pure est celle des Indiens sauvages, en guerre avec le Brésil. Des blancs, des mulâtres nègres et indiens ont souvent des rapports avec la même femme. De ce croisement général des blancs et blanches avec des races mêlées naît une population que le teint naturellement olivâtre, les cheveux noirs et épais, doivent faire regarder comme mulâtre.

Le mulâtre passe ordinairement son enfance dans l’esclavage, il ne doit la liberté qu’à son travail, et n’entre dans la société qu’avec un sentiment de haine et de vengeance contre les blancs. Plus actif, plus intelligent que le Brésilien, il aspire à s’emparer du pouvoir. Parmi les mulâtres affranchis dès l’enfance, on cite des hommes distingués. Tous ont une merveilleuse aptitude aux travaux les plus divers. La position d’infériorité où les place leur origine stimule leur zèle, et ils n’ont ni l’apathie, ni l’insouciance des Brésiliens. S’ils ne peuvent supplanter la société brésilienne et portugaise dans tout l’empire, ils l’excluront certainement de quelques provinces, et surtout de celle de Bahia, où la suprématie leur semble promise. Le jour où ce triomphe s’accomplira sera un jour de réactions terribles contre les propriétaires blancs. Le mulâtres seront sans pitié pour eux. Leur cri d’union est : Mort aux Portugais! Les nègres libres soutiendront les mulâtres. Il faudrait d’autres hommes à la tête des affaires pour arrêter l’élan donné à cette population nombreuse, qui a tout à gagner au désordre.

L’intelligente activité des mulâtres devrait provoquer l’émulation de la société d’origine portugaise et européenne. Il n’en est rien. Cette société voit la supériorité morale lui échapper sans tenter aucun effort pour la ressaisir. Fortifier l’instruction serait un premier pas dans une voie meilleure; mais ce pas n’a point encore été fait. La plupart des Brésiliens ne reçoivent d’autre enseignement que celui des écoles primaires. La province de Rio-Janeiro, dont la population s’élève à quatre cent mille ames, compte treize cent cinquante élèves qui suivent ces écoles. La province de Minas-Geraës, la plus peuplée de l’empire et celle dont la population est la plus intelligente, envoie aux écoles primaires près de sept mille élèves. Les autres provinces y envoient de mille à deux mille élèves, qui, lorsqu’ils ont appris à lire et à écrire, se regardent comme suffisamment instruits. Le nombre de ceux qui passent quelques années soit aux universités du pays, soit à celles d’Europe, est très limité. Il y a deux écoles de médecine, l’une à Bahia, l’autre à Rio-Janeiro; ces écoles sont suivies par trois cents élèves. Les écoles de droit d’Olinda et de San-Paulo comptent environ deux cents étudians. Il y a encore une académie des beaux-arts, que fréquentent quatre-vingts étudians, un enseignement commercial que soixante jeunes gens viennent écouter. En résumé néanmoins, toutes ces écoles, dirigées par d’ignorans professeurs, n’ont aucune influence favorable à la civilisation. Les diplômes d’avocat et de médecin sont accordés avec une facilité qui dispense d’étudier. Un Français, ne sachant comment vivre, voulut obtenir l’autorisation d’exercer la médecine, et dut subir un examen : le professeur chargé de l’interroger ne savait qu’un peu de mathématiques l’examen ne roula que sur des questions d’arithmétique, et le Français obtint la liberté de tuer tous ceux qui voudraient lui donner leur confiance. Malgré ces abus, malgré l’évidente insuffisance de l’enseignement public, les Brésiliens, même ceux qui ont passé quelques années en Europe, ont peine à convenir que l’instruction manque à leur pays. Ils vous citeront, comme preuve de progrès intellectuel, le développement de la presse dans la capitale et dans les provinces; mais ces journaux ne sont ouverts qu’à une polémique haineuse, et il est impossible de les lire sans dégoût.

L’état moral de la population, d’origine portugaise répond à ses lumières : la corruption des moeurs brésiliennes est trop connue pour que je veuille en citer des exemples; c’est d’ailleurs une affaire de famille. Dans les rares circonstances où l’étranger se voit accueilli par les Brésiliens, il peut difficilement étudier leur vie privée : tout se borne alors à une réception cérémonieuse. Je parle de Rio, où il existe une société à laquelle les femmes peuvent prendre part. Dans l’intérieur des provinces, vous pouvez passer des semaines entières sous le toit d’un habitant, sans entrevoir ni la femme ni les filles de votre hôte. Les Brésiliennes jouissent à coup sûr de moins de priviléges que les femmes de l’Orient. Rejetées pour la plupart dans la société des esclaves, elles mènent une vie purement matérielle [2]. Mariées jeunes, défigurées par leurs premières couches, elles ont bientôt perdu le peu d’agrémens qu’elles pouvaient avoir, et leurs maris s’empressent de leur substituer des esclaves mulâtresses ou négresses. Le mariage n’est considéré qu’au point de vue de l’intérêt. Vous êtes tout étonné de voir une jeune femme entourée de huit ou dix enfans: un ou deux seulement sont à elle, les autres appartiennent à son mari; les enfans naturels sont en grand nombre et reçoivent l’éducation qu’on donne aux enfans légitimes. L’immoralité des Brésiliens se trouve favorisée par l’esclavage, et le mariage est repoussé par la plupart comme un lien gênant, comme une charge inutile. On m’a cité des districts entiers où sur toute une population il n’y avait que deux ou trois ménages. Les habitans vivaient dans un état de concubinage avec des femmes blanches ou des mulâtresses. Il arrive même souvent qu’un maître ayant abusé d’une jeune esclave la vend lorsqu’elle devient enceinte; d’autres, plus éhontés, gardent comme esclaves leurs propres enfans, et ces malheureux, vendus à la mort de leur père, ne peuvent jamais se prévaloir de leur origine [3]. Quoique généralement bien traités par les Brésiliens, les esclaves sont soumis à un travail dont la durée dépend de la volonté du maître, les enfans qui naissent sur une habitation ne recevant pas les mêmes soins que dans nos colonies, et les négresses devenues mères n’obtenant aucune diminution de travail, les cas d’avortemens sont très nombreux. On évalue à près de trente mille le nombre d’esclaves qu’on transporte au Brésil chaque année en dépit des croisières anglaises. Ce nombre est à peine suffisant pour combler le déficit annuel de la population noire. Soit qu’il y ait excédant d’hommes sur les habitations, soit par suite d’avortemens, il est rare de voir une habitation où le nombre des naissances égale celui des décès.

Ce n’est que dans leurs rapports avec les esclaves que les Brésiliens s’abandonnent à tous les vices de leur caractère. Vis-à-vis des étrangers, ils savent se contenir. Quand on a, par un long séjour, réussi à découvrir les plaies secrètes de cette société si imparfaitement connue, on est péniblement surpris de la corruption profonde qui se cache sous une réserve apparente. Pour beaucoup de ces hommes, qui n’ont de la civilisation que les vices, rien n’est sacré, ni l’amitié, ni la religion, ni la famille. Tout plie pourtant devant le sentiment de la peur; l’apparence même du danger suffit pour démoraliser ceux qui ne reculeraient d’ailleurs devant aucun excès. Dans la province de Fernambouc, les assassinats se commettent en plein jour, et les meurtriers se vantent publiquement du nombre et de la qualité des hommes qu’ils ont poignardés. Un Européen faisait un jour remarquer au président de cette province que, si le duel était autorisé, les haines personnelles pouvant se satisfaire par un combat, il y aurait moins d’assassinats. «Croyez-vous donc, répondit le président, qu’un homme offensé consente, pour se venger d’un affront, à risquer sa vie? Jamais un Brésilien ne commettra semblable folie. » Cette réponse fera juger de ce qu’est le point d’honneur pour la plupart des habitans.

Le clergé, dont l’influence pourrait combattre cette profonde démoralisation, est le premier à donner l’exemple de tous les vices. Rien de plus méprisable qu’un prêtre brésilien. Se jouant de la religion qu’il professe, de la morale qu’il doit défendre, il vit dans la débauche la plus éhontée. Des prêtres, entourés d’une nombreuse famille, vous parlent de leurs enfans sans rougir. Quant aux devoirs de leur état, ils n’en connaissent d’autres que de se faire rétribuer largement pour les enterremens et les naissances. Ce manque absolu de dignité enlève aux prêtres le respect qu’il leur serait facile de mériter, si, fidèles à leur mission sacrée, ils donnaient à un peuple naturellement porté vers la foi les leçons d’une morale élevée. Leurs préceptes seraient écoutés et suivis, la considération générale les dédommagerait en peu de temps des fatigues qu’entraînerait leur noble tâche. Faute d’avoir compris ainsi leur rôle, Ies prêtres n’ont aujourd’hui aucune influence ni religieuse ni politique; ils doivent vivre dans un état d’abandon, et subissent toutes les conséquences d’un abaissement volontaire. En vain quelques missionnaires zélés ont cherché à ramener les esprits par leurs prédications; leur influence n’a duré que le temps de leur séjour. Les premiers hommes qu’il faut convertir, ce sont les prêtres, et c’est, sans nul doute, la plus difficile de toutes les conversions.

Tel est l’état moral du Brésil. Il reste à voir si l’administration des ressources matérielles peut offrir, sinon une compensation à des plaies si profondes, au moins quelque soulagement à l’orgueil national.


Situation morale, politique, commerciale et financière
III – Administration, industrie, commerce

Le gouvernement, les chambres, le clergé, ont manqué à leur mission; l’administration remplit-elle la sienne? Cette question est résolue pour quiconque a jeté un coup d’oeil sur les principales branches du service public. Partout il y aurait une grande réforme à entreprendre, partout les forces manquent pour l’accomplir.

L’administration de la justice semble constituée, au premier aspect, sur des bases régulières. Le gouvernement a établi partout des tribunaux mais ces brillans dehors cachent une plaie honteuse. La vénalité enlève aux juges l’autorité qui doit appartenir à la magistrature. Au lieu de multiplier les tribunaux, il aurait été plus sage d’assurer, par une surveillance active, le respect des lois et de l’équité dans le sein même de l’administration. Ou ne verrait pas aujourd’hui tous les juges, depuis le desembargador jusqu’au pauvre juiz municipal, tendre la main et ne rendre une sentence qu’après avoir été largement rétribués.

La vénalité des juges n’a d’égale que leur effronterie. Un avocat chargé d’une cause importante avait reçu du plaignant une somme considérable pour la répartir entre les juges, près desquels le plaignant n’osait jouer lui-même le rôle de corrupteur. L’avocat s’acquitta de sa commission, et, au bout de quelques jours, un juge vint se plaindre d’avoir reçu moins que ses confrères: il avait droit à plus, et réclama la différence. On comprend quelle doit être l’attitude des familles puissantes en présence d’une administration à ce point corrompue. La justice leur est, pour ainsi dire, entièrement soumise. A Fernambouc, il y a des familles riches qui tiennent des assassins à leurs ordres. Si un de ces hommes est conduit en prison pour un meurtre, il n’y restera que quelques jours, car aucun juge n’osera commencer une procédure criminelle contre lui. D’ailleurs, on ne trouverait pas de témoins qui osassent déclarer la vérité. L’on condamne seulement les assassins qui, ne pouvant invoquer une protection puissante, n’inspirent aucune terreur. Nous n’en finirions pas si nous voulions citer des exemples à l’appui de nos paroles. Voici deux faits qui nous dispenseront d’un plus long commentaire.

Un meurtrier avait été arrêté au Para; la famille de la victime ayant mis quelque persistance dans ses poursuites judiciaires, cet homme allait être condamné, quand il eut l’idée de recourir à la corruption pour se tirer d’affaire. Il convint donc avec le chef de la justice, le docteur Jaguarete, que, s’il était acquitté, il lui remettrait six cents francs. Il n’en fallait pas davantage, et l’assassin fut renvoyé absous; mais à peine libre, il oublia son engagement. Quelques mois plus tard, le docteur Jaguarete, ayant appris que ce même homme venait de livrer des marchandises à un négociant, se présenta pour en toucher le prix, expliquant sans nul détour les motifs de l’obligation contractée par son débiteur, qui, sans cette convention, eût été condamné comme assassin. - Un négociant, nommé Abron, qui se livrait à un commerce important entre Belmonte et Minas-Novas, vivait avec une jeune fille; cet homme eut le malheur de parler devant le frère de sa maîtresse des sommes considérables qu’il possédait. Le frère, qui avait jusqu’à ce jour approuvé les rapports de sa soeur et de son amant, conçut dés-lors le projet d’assassiner le négociant, et il l’exécuta. La justice du pays prit part aux dépouilles de la victime; meurtrier et juge se partagèrent les marchandises et l’argent. Sur ces entrefaites, un neveu du mort, espérant obtenir les débris de la succession de son oncle, arriva à Belmonte. Il fit quelques démarches, et insista auprès du juge pour obtenir la restitution des marchandises qui n’étaient pas encore vendues. Le juge fatigué lui répondit: « Vous savez ce qui est arrivé à votre oncle; tenez-vous tranquille si vous ne voulez partager son sort. » Le pauvre neveu effrayé dut renoner à tous ses droits, car cette menace eût été suivie d’exécution.

L’administration de la guerre n’est pas mieux dirigée que l’administration de la justice. Ce n’est pas cependant que l’état ne s’impose pour les deux ministères de la guerre et de la marine des sacrifices considérables. Ces deux ministères absorbent plus de la moitié des recettes générales de l’empire. Si le service de la milice nationale était bien organisé, il serait facile d’opérer de notables économies. Les dépenses du ministère de la guerre sont d’environ dix-huit millions, la paie des soldats absorbe sept millions; tout le reste est dévoré par le traitement des chefs supérieurs, par l’entretien d’une ou deux fabriques de poudre et d’un arsenal consacré à la réparation des armes de guerre.

Le nombre excessif des agens comptables augmente le désordre au lieu de le diminuer; trésoriers et colonels, tous pillent a l’envi et envoient des états exagérés. Aussi est-il impossible de savoir d’une manière précise combien il y a d’hommes présens sous les armes. J’adopterai le chiffre donné dans un rapport aux chambres par le ministre de la guerre, bien que ce chiffre me paraisse exagéré. D’après ce rapport les troupes de ligne, chasseurs, cavalerie, artillerie, réparties entre toutes les provinces, s’élèveraient à seize mille hommes commandés par sept colonels, dix-neuf lieutenans-colonels, trente-trois majors, autant d’adjudans, cent soixante-dix capitaines, plus de cinq cents lieutenans et sous-lieutenans. Enfin, le cadre des officiers est au grand complet. A côté de l’armée régulière, il y a la garde nationale, infanterie et cavalerie, dont le chiffre s’élève à 6,000 hommes. L’organisation de l’armée, comme celle de la milice, laisse beaucoup à désirer. Le nombre des officiers supérieurs excède les besoins du service, et dans une campagne l’emploi d’hommes qui ont le même grade est presque toujours une cause active de désordre. L’armée brésilienne compte douze cents officiers, parmi lesquels les seuls capables de faire leur service sont des Portugais qui n’ont pu, lors de la révolution de 1831, renoncer à leur patrie adoptive. Les autres officiers, n’ayant aucune instruction et n’arrivant que par faveur, ne savent ni conduire leurs soldats ni leur donner l’exemple de la bravoure. Les grades militaires s’obtiennent avec d’autant plus de facilité qu’il y a peu de Brésiliens qui veulent suivre la carrière des armes; tous préfèrent les professions d’avocat et de juge, plus lucratives et moins pénibles.

L’école militaire, créée en 1831, subit chaque année de nouvelles modifications. Aujourd’hui on parle de changer entièrement l’organisation de cet établissement; on veut que les officiers qui en sortiront puissent, au bout d’une année d’études, rivaliser avec les élèves des écoles militaires d’Europe. En attendant que ces promesses se réalisent, les officiers que forme l’école militaire du Brésil ne savent rien de leur métier. L’inexpérience des officiers ne se révèle que trop par la mauvaise tenue des troupes dont le commandement leur est confié. En vain appellent-ils les verges à leur aide: ils réussissent rarement à former des soldats capables de manoeuvrer avec ensemble. Le recrutement, tel qu’il est organisé, ne donne pas d’ailleurs les élémens d’une armée forte et digne d’un grand pays. Les recruteurs enlèvent tous les hommes valides, mais ils ne se hasardent guère que dans les villes; les soldats n’oseraient pas pénétrer dans les campagnes, où ils seraient exposés aux vengeances des habitans. Les nouvelles recrues profitent souvent de la première occasion pour regagner leur liberté; passant d’une province dans une autre, elles se trouvent à l’abri de toutes poursuites, et cet abus doit contribuer à multiplier les désertions.

La marine brésilienne compte un vaisseau, qui n’est pas même en état de prendre la mer, trois frégates, cinq corvettes et six bricks : elle se compose en tout de soixante-seize bâtimens de guerre, y compris les lanches, les cutters et les barques. Le nombre des matelots s’élève à trois mille huit cents, l’état-major compte trois cents officiers; si l’on observe que, parmi les bâtimens portés sur l’état du ministère de la marine un quart à peine est armé et en état de tenir la mer, on comprendra que ce nombre d’officiers est plus que suffisant. Lorsqu’il fut question d’envoyer à Naples chercher la future impératrice, il fut difficile de compléter l’armement d’une frégate et d’une corvette; les arsenaux maritimes étaient au dépourvu. D’ailleurs les ouvriers brésiliens manquaient, et il fallut recourir à des Européens. Les Brésiliens ne brillent guère plus comme marins que comme soldats, et leurs meilleurs, ou plutôt leurs seuls matelots, sont Portugais.

Le budget des dépenses de la marine est porté à huit millions. Une frégate qu’on a commencé à construire en 1824 est encore dans les chantiers du Para. Les bois employés à la construction, exposés pendant des années à la chaleur du soleil, se sont déjetés, et il faudrait, pour arriver à une bonne exécution, recommencer les travaux, quoique depuis trois ans on ait élevé une toiture qui protége la coque de la frégate contre la pluie et le soleil. Les améliorations qu’exigent tous les ports du Brésil, les changemens à apporter dans I’établissement des phares, restent à l’état de projet, les sommes votées pour ces dépenses sont détournées, et les maux qu’il faudrait guérir ne font qu’étendre leur ravage. On vient de créer une commission chargée de veiller à l’amélioration des ports et au maintien d’une sage police maritime; cette commission, en outre, est chargée de proposer tous les changemens qu’exigeraient les intérêts de chaque localité: elle commencera son rapport, mais une fois qu’il sera bien constaté qu’elle existe, l’inaction reprendra le dessus, et les chefs de la commission recevront tranquillement à Rio-Janeiro les émolumens de leur place, transformée en sinécure. Ces abus ne doivent pas nous étonner, et il ne faut pas aller jusqu’au Brésil pour en trouver des exemples.

Le Brésil aurait besoin surtout d’une marine à vapeur qui fût employée à multiplier les rapports entre la capitale et les provinces. Les bâtimens à voiles, ne peuvent servir pour cet objet, à cause des vents qui règnent constamment sur la côte. Il peut arriver qu’un bâtiment mette trois mois pour se rendre de Rio-Janeiro dans l’Amazone. Les bateaux à vapeur achetés en Angleterre par le gouvernement sont trop faibles pour le service qu’ils sont appelés à faire. Les bâteaux-postes qui transportent les dépêches mal tenus et mal commandés, éprouvent sans cesse des accidens. Ces bateaux partent de Rio-Janeiro tous les mois; ils touchent à Bahia, à Fernambouc, à Maragnan et au Para. Ces bateaux ne s’éloignent jamais de la côte, et ils peuvent toujours rentrer dans un port en cas d’avaries; mais les machines réparées à la hâte se brisent très souvent de nouveau. Embarqué à bord d’un de ces paquebots, j’ai dû trois fois rentrer à Maragnan: la quatrième fois, nous nous éloignâmes enfin de ce port; mais, la machine s’étant cassée encore, c’est à l’aide d’une seule roue que nous parvînmes tant bien que mal au Para.

La prospérité agricole et commerciale, qui pourrait, jusqu’à un certain point, consoler le Brésil de la faiblesse de ses ressources navales et militaires, trouve un grave écueil dans les vices du caractère national. Le Brésil est un pays producteur, le commerce doit être la base de sa richesse; l’exploitation des mines poursuivie avec intelligence la production sagement dirigée des denrées coloniales, assureraient à cet empire une grande prospérité. Quelle cause rend donc tant de richesses improductives? Sur un sol fertile, au milieu des merveilles d’une végétation inconnue à nos climats, pourquoi la population languit-elle dans la misère? On ne peut s’empêcher d’être sévère pour les habitans qui négligent l’exploitation des produits naturels dans un pays où ils auraient si peu d’efforts à faire pour se procurer le bien-être; mais le plus coupable ici n’est-il pas le gouvernement qui ne sait pas donner à cette société déchue une direction utile à ses intérêts?

Nous n’entrerons pas dans de longs détails sur l’état des cultures. La province de Rio-Janeiro est la plus importante par ses produits; l’agriculture, dirigée en partie d’après les conseils des Européens, y a fait des progrès qu’il est facile de constater par l’exportation. Les autres parties du Brésil sont loin d’être dans un état aussi prospère. Préoccupé de naturaliser des produits étrangers, le gouvernement néglige les produits du sol: nous croyons qu’il est dans une mauvaise voie. Ces produits étrangers ne peuvent être introduits qu’à grands frais; il faudrait, pour les faire réussir, des efforts soutenus, une activité intelligente, et l’indolence naturelle du Brésilien le rend impropre à toute culture difficile. Le gouvernement a déjà appliqué son système en favorisant l’exploitation du mûrier. J’ai vu à Rio-Janeiro des vers à soie placés sur un jeune mûrier et protégés contre les atteintes de la pluie par un réseau de toile grossière. On les laisse constamment sur l’arbre, où ils déposent leurs cocons. La soie produite par ces vers ne m’a paru inférieure en finesse à nulle autre; le brin toutefois est un peu cassant. Le gouvernement se flatte d’obtenir une quantité de soie suffisante pour l’exportation; mais jusqu’à présent il n’y a eu que des essais, et tout fait croire qu’on s’en tiendra là. Il en sera de cette culture comme de celle du thé, entreprise jadis à grands frais par le roi Juan VI, qui avait fait venir de Chine de pauvres travailleurs pour utiliser leur expérience Aujourd’hui ces malheureux sont morts de misère, et la plante à thé n’est plus cultivée que dans quelques jardins botaniques.

Au lieu d’encourager ces essais ruineux, le gouvernement devrait protéger les cultures indigènes, le café, la canne, le coton; la négligence et l’ignorance des planteurs ont gravement compromis cette branche si importante de la production nationale. Repoussé jadis des marchés de l’Europe à cause de son infériorité positive et du goût terreux qu’il contracte en séchant sur un sol humide, le café du Brésil est admis aujourd’hui dans le commerce par suite de la destruction des belles plantations de Saint-Domingue et de la diminution des récoltes dans nos colonies de la Martinique et de la Guadeloupe. La qualité de ce café est bonne; avec plus de soin dans la récolte, il serait facile de lui conserver son arôme. Les propriétaires pourraient alors obtenir un prix plus élevé de cette denrée; soixante-dix millions de kilogrammes de café sont exportés annuellement des ports du Brésil.

Le café est cultivé surtout dans la province de Rio. Les plantations s’étendent sur des montagnes élevées de mille à douze cent mètres au-dessus du niveau de la mer. Durant les trois premières années, le caféier ne donne que des produits insignifians; ce n’est qu’à partir de la troisième année jusqu’à la huitième qu’il entre en plein rapport. On peut alors compter sur un revenu de trois kilos par pied, quand la plantation est suffisamment aérée et dégagée de toutes les herbes parasites. L’arbre à café forme au Brésil une pyramide dont la base et la hauteur sont égales. Les branches basses ont un développement de sept à huit pieds, et on maintient la croissance de l’arbre dans les limites de sept pieds de hauteur, afin que les négresses employées à recueillir les fruits puissent les atteindre sans trop de peine. Les plantations de café que j’ai visitées me parurent mal dirigées; les branches basses s’entrelaçaient les unes dans les autres. Dans les plantations bien administrées, il y avait plus d’espace: lorsqu’on veut que l’air circule aisément, on doit couper les branches les plus fortes, qui produisent beaucoup de café, mais de qualité inférieure. Un grand nombre de négresses sont employées à la récolte. Le café reste exposé dans des cours à la pluie et au soleil, jusqu’à ce que la pulpe se sépare du grain; il y a peu d’habitations où l’on ait construit des séchoirs en maçonnerie. Une fois le grain séché, on le transporte à un moulin dont la roue, mue par l’eau, soulève des pilons qui écrasent la pulpe du fruit : le grain glisse et tombe dans une auge, puis Il passe sur un tamis où il achève de se séparer des débris de la pulpe; le café mis en sac est chargé ensuite sur des mulets et expédié à Rio.

La culture de la canne et surtout l’extraction du sucre, exigeant plus d’attention et plus de connaissances que la culture du café, présentent aussi des résultats moins satisfaisans. Le sucre du Brésil est inférieur en rendement à tous les autres sucres; pour le raffineur d’Europe, il ne rend que 66 pour 100. La culture de la canne est presque partout négligée; la nature seule semble défier la paresse des habitans, et les cannes, dominant les hautes herbes, couvrent encore des plantations abandonnées. Le bas prix du sucre, le prix levé des transports ont achevé de décourager les planteurs, et l’exportation du sucre, loin d’augmenter en proportion de celle du café, diminue chaque année. Les plantations dirigées par des Européens auraient pu servir de modèle aux Brésiliens, et leur enseigner un mode d’exploitation plus avantageux. Malheureusement le propriétaire ne sait pas chercher, par son industrie, par des connaissances faciles, à améliorer ses produits; il persiste dans sa voie routinière, au lieu de suppléer, par l’emploi de machines, aux bras, qui commencent à manquer; quelquefois seulement il s’abandonne à de longues récriminations contre le gouvernement, qu’il rend responsable de ce que ses produits de mauvaise qualité sont repoussés par les acheteurs. Sans doute le gouvernement est coupable de ne pas mieux comprendre les intérêts matériels du pays, de ne pas protéger plus activement l’exploitation des richesses nationales; mais les fautes du gouvernement ne peuvent servir à justifier l’ignorance et l’aveuglement des producteurs.

L’industrie manufacturière fait, au dire des Brésiliens, de grands progrès. Déjà on fabrique du savon, du papier et de la sellerie commune. Une fabrique de cristaux avait été établie à Rio-Janeiro, la mauvaise qualité de ses produits les fit repousser par les consommateurs. Le gouvernement, intéressé au succès, vient d’accorder un privilège exclusif pour quinze ans à tous les produits de cette fabrique. La concurrence n’étant plus à redouter, la nouvelle manufacture trouvera naturellement la vente de ses marchandises défectueuses. Malgré ces tentatives et les prétentions des Brésiliens, on peut dire que leur industrie manufacturière est encore dans l’enfance.

La mauvaise exploitation des richesses du sol se traduit en résultats déplorables, quand on examine la situation financière et commerciale du Brésil. Les droits prélevés sur le commerce, tant à l’importation qu’à l’exportation, forment la presque totalité des revenus de l’empire [4]. Le système suivi par les chambres et par les différens ministères a toujours été d’augmenter les droits. Comme il n’y a, malgré les essais dont nous avons parlé, aucune fabrique importante au Brésil, les tissus les plus communs doivent être vendus à des prix élevés, et les classes inférieures supportent en réalité tout le fardeau de l’augmentation des droits, car le négociant qui livre sa marchandise doit toujours réaliser un bénéfice. Cette augmentation des droits entraîne un redoublement de sévérité vis-à-vis des négocians et des capitaines de bâtimens auxquels on impose des formalités minutieuses. Le commerce se trouve ainsi paralysé, chacun craint de se livrer à des opérations trop incertaines; les principales maisons ont déjà interrompu leurs relations avec le Brésil, ou témoignent une grande réserve. A l’expiration du traité avec l’Angleterre, en novembre 1844, tous les droits, tant à l’importation qu’à l’exportation, seront, encore augmentés; le gouvernement brésilien a déjà refusé de signer de nouveaux traités de commerce; il veut se réserver la faculté d’imposer les marchandises étrangères selon les besoins du pays. Les habitans croient que ces actes de leur gouvernement ne décourageront pas le commerce étranger; ils partent de ce principe que l’Europe a besoin du Brésil, tandis que le Brésil n’a nul besoin de l’Europe.

La situation financière du Brésil est des plus critiques La dette publique étrangère est de 140 millions de francs portant un intérêt de 5 pour 0/0. Il y a encore une autre dette étrangère résultant des emprunts portugais mis à la charge du Brésil, et dont le capital excède 50 millions. La dette intérieure, portant intérêt à 6, 5 et 4 pour 0/0, est de 75 millions. D’autres dettes intérieures, dont les intérêts ne sont pas fixés, s’élèvent à près de 15 millions. Ainsi, la dette totale du Brésil, tant intérieure qu’extérieure, est de 280 millions de francs. Les difficultés qu’éprouvent les porteurs des obligations brésiliennes pour obtenir, non le paiement des intérêts, mais l’émission seulement de nouveaux titres, ont rendu impossible au gouvernement la négociation d’un nouvel emprunt qu’il voulait contracter. Le papier-monnaie perdant chaque jour de sa valeur nominale, soit par la trop grande émission, soit par la quantité de billets faux qui circulent dans le pays, le Brésil se trouve entraîné vers une banqueroute.

Les révolutions qui éclatent incessamment dans les provinces, en augmentant les dépenses, rendent la perception des impôts presque impossible. Le Brésil se trouve donc obligé de recourir aux droits de douanes pour faire face à tous les déboursés de l’état; ces droits atteignant par le fait le consommateur et non le négociant, le produit en diminue au lieu d’augmenter en proportion de l’accroissement des tarifs [5]. Les revenus de l’empire du Brésil, pour l’année 1843, étaient évalués à 45,715,000 fr.; les dépenses, à 66,060,000 fr. Il y a donc eu un déficit de 21 millions sur un seul exercice. Ce déficit va croissant chaque année, et il ne faut s’en prendre qu’au système du gouvernement, qui pourvoit aux besoins financiers du pays par de nouvelles émissions de papier-monnaie. Les hommes d’état brésiliens comptent, pour rétablir un peu d’ordre dans les finances, sur l’expiration du traité de commerce avec l’Angleterre, qui permettra de modifier les droits d’importation. Le Brésil, disent-ils, pourra alors, par un accroissement de revenus, rembourser tous les emprunts onéreux qu’il a dû faire, et élever ses recettes au niveau des besoins de l’empire.

Peut-on partager cet espoir? Le pouvoir connaît-il bien les causes des maux qui affligent le Brésil, et saura-t-il appliquer le remède? Jusqu’à ce jour, disons-le en finissant, ce n’est ni au gouvernement, ni à la nation, c’est à la richesse de ses mines et la fertilité de son sol que le Brésil doit d’avoir échappé à une complète désorganisation. Le gouvernement s’obstine à n’appliquer que des palliatifs impuissans; la nation rêve une république fédérative sans voir les causes du mal là où elles sont, dans les moeurs, et non pas dans les institutions. Un sentiment déplorable, la haine des étrangers, n’a pas cessé de dominer l’esprit des habitans et même de troubler la vue des hommes politiques. Au lieu de se consacrer à des réformes morales et matérielles qui deviennent chaque jour plus urgentes, on poursuit une vaine indépendance, comme s’il ne fallait qu’échapper à l’influence du Portugal pour retrouver la richesse et la prospérité. Les populations sont soulevées chaque année pour des mots et par des mots : chaque crise nouvelle doit entraîner plus de liberté, affaiblir l’action étrangère. Aujourd’hui l’indépendance du Brésil vis-à-vis du Portugal est complète, et cependant la misère est plus grande que jamais, le mécontentement est général. Ne serait-il pas temps de voir qu’on se trompe de route? C’est au contraire l’influence des étrangers qui peut régénérer le Brésil. Le seul but auquel doit tendre cette société inquiète, c’est, en augmentant la valeur de ses produits, de créer des relations plus fréquentes et plus avantageuses avec l’Europe. Tant qu’ils n’admettront pas comme principe que le commerce est pour eux la base de toute richesse, les Brésiliens ne feront que s’engager davantage dans une voie d’appauvrissement et de faiblesse. Le commerce ne leur procurerait pas seulement le bien-être matériel, il les mettrait en contact avec la société européenne, avec la civilisation. Le Brésil manque d’une société active, intelligente. Si les étrangers, au lieu de se voir repoussés comme des spoliateurs entourés de haines et de défiances, étaient accueillis avec sympathie, l’émigration européenne, qui trouve aujourd’hui si peu d’encouragement, viendrait à la suite du commerce apporter le travail et l’industrie. La France pourrait nouer avec ce grand pays des relations qui seraient utiles à sa puissance aussi bien qu’à une société digne de notre intérêt. Ainsi renaîtraient peu à peu dans le Brésil l’ordre et la prospérité. Si au contraire on persiste à écarter les Européens, à repousser les produits de nos fabriques, la misère publique et le désordre moral ne feront que s’accroître, nous le répétons. On pourra se demander si le Brésil est destiné à vivre long-temps, comme empire, si l’anarchie d’une république fédérative ne viendra pas remplacer le désordre caché aujourd’hui sous des formes régulières. Le président de la province de Bahia me disait : «Notre indépendance a été obtenue sans combat, sans effusion de sang; mais, nous le sentons aujourd’hui, une grande séparation ne s’opère jamais impunément, car nous ne pouvons parvenir à nous constituer régulièrement. » Ce sont là de tristes paroles; Dieu veuille qu’elles ne soient pas une prédiction! -


Intérieur du pays. – Villes maritimes. – Avenir politique
IV – Les mines d’or et les compagnies anglaises

Le voyage de Rio-Janeiro à Ouropreto m'avait préparé aux difficultés que devait présenter une excursion dans l'intérieur des terres. Ma curiosité était vivement excitée par les premiers incidens de mon séjour au Brésil; j'avais hâte de parcourir l'intérieur de ce singulier pays, d'en observer de près et à loisir les moeurs et les habitans. J'espérais aussi trouver dans l'étude intéressante des mines et des cultures un dédommagement aux tristes impressions que m'avait fait éprouver la situation politique et morale de l'empire. Malheureusement, le voyage que j'entreprenais à travers des contrées inconnues ne devait servir qu'à me fortifier dans ma première opinion. On ne s'étonnera pas si je le raconte avec quelque détail. Les impressions variées de ce long itinéraire ont peut-être leur importance comme pièces à l'appui d'un jugement sévère, mais impartial; et en présence des graves questions que soulève l'état du Brésil, il n'est pas inutile, assurément, de placer souvent les faits à côté des réflexions.

C'est le 7 décembre 184.2 que je quittai Ouropreto pour me rendre à Bahia. J'avais à traverser la partie la plus curieuse et la moins fréquentée du Brésil. Je suivis pendant quelques heures une chaussée pavée, construite lorsque Ouropreto était le centre des mines les plus productives. Le ciel était sombre, une pluie incessante tombait depuis le matin. La vie de voyage recommençait pour moi avec ses fatigues et ses périls, mais aussi avec tout le charme de ses incidens bizarres et de ses rencontres imprévues. Le Brésil ne se montrait plus à mes yeux sous l'aspect sévère et morne qui m'avait frappé avant d'arriver à Ouropreto. Les terrains arides et ferrugineux que j'avais remarqués à l'entrée de la ville avaient fait place à un sol fertile, coupé d'arbres et paré de fleurs. Des groupes d'arbustes bordaient la route, des lianes verdoyantes tapissaient le bord des précipices. En franchissant non sans peine les montagnes qui dominent Ouropreto, je sentais que j'abordais pour ainsi dire un monde nouveau; ma curiosité soutenait mon courage, et je dis adieu sans regret aux sites désolés, à la ville pauvre et triste que je laissais derrière moi.

Au pied du versant opposé de la montagne d'Ouropreto s'étend un joli vallon traversé par le Rio-Itabira, qui, à cet endroit de son cours, n'est encore qu'un ruisseau sans importance. Le voyageur qui descend la montagne a devant soi le village de la Cachoiera. Je suivis lentement le chemin qui me conduisait vers le vallon, et je me dirigeai vers une habitation où je comptais me reposer des fatigues de ma première journée de route. L'habitation était celle d'un ancien président de la province de Minas-Geraës, M. Mendez-Rodrigo. Je fus accueilli par le propriétaire avec la bienveillance que les Brésiliens témoignent toujours aux étrangers qui leur sont recommandés. Une fois débarrassé de mes vêtemens mouillés, et en attendant le souper, je me crus obligé d'aller passer quelques instans avec mon hôte, que je n'avais fait qu'apercevoir; je le trouvai assis dans une salle, avec sa femme et ses filles; je m'avançai pour le saluer : aussitôt il se leva, vint à moi, et me demanda si je désirais entrer dans le salon. Sur ma réponse affirmative, il m'emmena avec lui, et j'eus à subir un tête à tête d'au moins deux heures. Quant à sa femme et à ses filles, elles avaient disparu, je ne pus les entrevoir. Je connaissais trop bien la répugnance qu'ont les Brésiliens à montrer leurs femmes, pour m'étonner du bizarre procédé de mon hôte. Cette défiance extrême s'explique moins par la jalousie que par un attachement obstiné aux vieilles coutumes portugaises. Au Brésil, le plus grand honneur que puisse vous faire un mari, c'est de vous présenter sa femme; souvent il m'est arrivé de recevoir les excuses de ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient me présenter leur famille, mais qui croyaient toutefois devoir colorer d'un prétexte ce manque de respect au visiteur européen.

La conversation de l'ex-président était peu intéressante, il ne savait que me parler du haras établi à Cachoiera par don Pedro Ier. Situé dans une allée dont le climat est toujours tempéré, et où de nombreux cours d'eau entretiennent une végétation perpétuelle, ce haras,disait-il, aurait pu exercer quelque influence sur l'amélioration de la race chevaline. Des étalons venus de Syrie y avaient été envoyés, mais bientôt les administrateurs avaient détourné les fonds qui leur étaient confiés par l'empereur, et l'établissement, trop négligé, avait fini par devenir inutile. Il ne reste plus aujourd'hui que les bâtimens élevés aux frais de don Pedro; quant aux étalons, ils ont péri misérablement, sans qu'on puisse retrouver dans le pays un seul cheval de race arabe.

De Cachoiera à Itabira, la route suit la vallée; je dus traverser plusieurs fois la petite rivière d'Itabira, heureusement peu profonde. Il serait facile, avec quelques soins, de rendre cette vallée fertile; les Brésiliens, peu soucieux d'améliorer les produits de la terre par des engrais, ne tirent du sol que ce qui suffit à leur consommation, et se bornent presque partout à cultiver le maïs ou les haricots. Quelques champs de riz planté dans les plaines facilement inondées forment, avec les champs de maïs et de haricots, les principales cultures de la province de Minas-Geraës. Ce que nous disons de cette province pourrait s'appliquer au reste de l'empire. La nature a tout fait pour le Brésil, et l'homme, au lieu de porter dans les travaux agricoles une activité intelligente, ne pense qu'à découvrir des métaux précieux. Le succès d'un seul spéculateur fait oublier les nombreux exemples d'existences ruinées, de fortunes dilapidées dans ces recherches aventureuses. Il serait temps pour les habitans de Minas de renoncer à leurs rêves chimériques et de se consacrer à l'agriculture. Les parcelles d'or qui jadis brillaient à la surface du sol sont devenues beaucoup plus rares; l'or n'existe plus aujourd'hui en abondance qu'à de grandes profondeurs, et les dépenses d'extraction, dans un pays où l'usage des machines se trouve limité, faute de moyens de transport, absorbent les produits des mines les plus abondantes. Mais il faudra encore bien des leçons sévères pour éclairer les Brésiliens sur leurs véritables intérêts.

Itabira est un village d'environ deux mille ames. Les habitans, employés par la compagnie anglaise qui exploite la mine de Calta-Branca, paraissent jouir de quelque aisance. La plupart sont des muletiers qui font le voyage d'Itabira à Rio-Janeiro, ou transportent les bois et charbons nécessaires à l'exploitation de la mine. Je m'attendais, en approchant de la mine de Calta-Branca, à voir s'élever devant moi une de ces montagnes dont l'aridité annonce ordinairement des veines fécondes. Je fus agréablement surpris, au contraire, quand je vis les jolis bâtimens de la compagnie anglaise qui surmontent une montagne couverte de fleurs et de verdure. Devant moi s'élevaient en amphithéâtre cinq grandes roues à brocards d'un aspect vraiment pittoresque. Je me crus transporté dans une de nos belles usines d'Europe, en entendant le bruit inaccoutumé de ces puissantes machines hydrauliques établies à grands frais par la compagnie anglaise dans une des plus admirables positions du Brésil. La source qui met en mouvement ces machines n'est rendue à son cours naturel qu'après avoir servi au lavage du minerai. Même alors l'eau est encore utilisée par les nègres esclaves de la compagnie, elle sert à l'irrigation des jardins qu'on leur a abandonnés pour leur usage. Ces jardins, où ils cultivent presque tous les légumes d'Europe et ceux du pays, sont parfaitement entretenus par les pauvres nègres, qui montrent avec fierté leur petit domaine.

L'ensemble des bâtimens d'exploitation et de tous les travaux extérieurs prouve que les directeurs de la compagnie anglaise de Calta-Branca ont le pouvoir et la volonté de bien faire. On doit regretter que les travaux intérieurs aient été conduits avec peu d'intelligence. Lorsque je descendis dans la mine, je fus étonné de voir des voûtes de vingt-cinq et trente pieds de largeur suspendues au-dessus de la tête des travailleurs sans que rien fût projeté pour prévenir un éboulement. Les travaux sont conduits dans une seule direction. Tant que la veine actuelle se prolongera, rien de mieux; mais aussitôt qu'elle se trouvera interrompue, il faudra des dépenses considérables pour retrouver une autre veine. En visitant les travaux avec l'ingénieur en chef, qui venait des mines de Cornouailles, je me permis quelques observations sur le danger qu'il y avait à exploiter la veine sur une largeur de trente pieds. Il me répondit avec une assurance naïve : « Je ne pense pas qu'en France ou en Allemagne il y ait des hommes qui s'entendent aussi bien que nous à l'exploitation des mines. » Le fait est que les compagnies anglaises, au lieu de confier leurs intérêts à des hommes spéciaux, à des géologues instruits, ont envoyé au Brésil des capitaines-mineurs assez intelligens sans doute pour continuer des travaux déjà commencés, mais incapables de diriger avec succès l'exploitation si difficile d'une mine d'or. Les hommes mêmes qui ont l'expérience du travail de toutes les autres mines échouent dans cette exploitation, pleine de difficultés et de hasards; la formation de la veine d'or est presque toujours inégale, et se présente sous les aspects les plus différens. Les Anglais, tout en exposant d'immenses capitaux, n'ont pas voulu demander à l'Allemagne les seuls travailleurs qui pussent rendre leurs travaux productifs. Nulle part peut-être le mauvais choix des chefs mineurs envoyés d'Angleterre n'a produit d'aussi fâcheux résultats qu'à Calta-Branca. Un seul éboulement a coûté la vie à onze nègres; quant aux éboulemens partiels qui n'ont fait qu'un petit nombre de victimes, on ne les compte plus.

Les travaux des ingénieurs anglais de Calta-Branca avaient atteint, le 10 décembre 1842, une profondeur de 104 brasses; la veine d'or, dont l'épaisseur et la largeur varient à tout instant, était mélangée de bismuth et de quartz; dans toutes les parties où dominait le quartz, l'or était plus pur et plus abondant. On ne recueillait le métal qu'en parcelles palpables, et on n'avait pu rencontrer encore des morceaux d'or d'un grand poids. La dureté du minerai rend l'exploitation difficile. Environ quarante nègres sont employés dans l'intérieur de la mine : ils doivent travailler huit heures de jour ou de nuit; des mineurs anglais les surveillent tout en travaillant avec eux. Le nombre des esclaves employés par la compagnie de Calta-Branca est de trois cents. Les femmes ont à trier le minerai, à le placer sous les brocards, à retirer et à laver le sable aurifère. Le filon de Calta-Branca, sans être d'une richesse remarquable, aurait pu couvrir facilement tous les frais d'exploitation; mais les actionnaires ont choisi des officiers de marine pour directeurs, ils ont confié la conduite des travaux à des agens privés des connaissances nécessaires, et aujourd'hui leurs intérêts sont compromis : les actions de cette mine ne valent plus que 150 fr., pourtant le capital avancé a été de 400 à 500 fr. Aucun dividende n'a pu être payé depuis la formation de la compagnie, et il me paraît difficile d'admettre qu'aucun changement favorable s'opère dans l'exploitation de Calta-Branca.

La compagnie emploie des esclaves et dés affranchis; après cinq ans de travail irréprochable, on donne à chaque esclave, le dimanche, 50 centimes, lorsque sa conduite a été bonne pendant la semaine. Une fonderie de fer, exploitée par la même compagnie, est à deux lieues de Calta-Branca; le minerai de fer y est abondant, le métal est supérieur en dureté, dit-on, au fer de Suède : tous les outils employés pour la mine y sont fabriqués. Cette fonderie est exclusivement réservée aux besoins de la compagnie. Les directeurs n'ont pas cherché à produire au-delà de la quantité de fer qui leur est nécessaire. Les dépenses entraînées par une plus large exploitation de cette fonderie ne seraient pas couvertes dans un pays où le manque de population restreint nécessairement les bénéfices.

J'avais pu, en visitant les mines de Calta-Branca, prendre quelque idée de l'état de l'industrie minière dans un pays où elle fut jadis si florissante. Je ne voulais pas cependant m'en tenir à une première expérience. Ma route passait à travers les districts qui pouvaient le mieux fixer mes notions à cet égard. De Calta-Branca, je me rendis, laissant derrière moi plusieurs villages sans importance, à une autre mine non moins remarquable, celle de Morro-Velho. Situé dans le fond d'un vallon, encaissé de tous côtés par des montagnes, l'établissement de Morro-Velho a l'aspect d'une maison de campagne anglaise entourée de vastes dépendances. M. Herring, directeur de la compagnie de Morro-Velho, est non-seulement un homme aimable et distingué, mais sa femme et ses dix enfans forment la plus charmante famille qu'on puisse rencontrer. Mal secondé par les capitaines-mineurs envoyés d'Angleterre, qui sont incapables de dresser même un plan de la mine, M. Herring a dû diriger tous les travaux, et il s'est acquitté de sa tâche avec une prudence qui fait honneur à ses lumières. La mine de Morro-Velho forme un contraste complet avec celle de Calta-Branca; les éboulemens y sont inconnus, et les travaux, poussés avec une grande activité, sont toujours conduits dans une pensée d'avenir. La grande difficulté que présente l'exploitation de cette mine, c'est l'extraction ou plutôt la séparation de l'or de son enveloppe de pyrite arsénical. La perte d'or calculée d'après des expériences est aujourd'hui de 50 pour 100. Cette mine, n'ayant plus à supporter que les frais d'entretien des travaux, peut néanmoins donner quelques dividendes aux actionnaires de la compagnie; mais ses produits seront toujours limités par l'impuissance où l'on est, dans l'état actuel de la science, d'opérer parfaitement la séparation de l'or et du pyrite. L'étude des procédés à employer me parait digne d'occuper les savans; quant à moi, je n'ai pu que constater les efforts faits par M. Herring pour obtenir de meilleurs résultats.

Morro-Velho est de 500 mètres moins élevé que Calta-Branca : aussi la température y est-elle beaucoup plus malsaine; les brusques alternatives de chaud et de froid compromettent la santé de tous les hommes employés aux travaux, nègres ou blancs. Le docteur de la compagnie me disait avoir constaté une différence de 18 degrés dans la température entre le lever du soleil et le coucher. Les miasmes qui proviennent de la mine contribuent, sans doute, à corrompre l'air de cette vallée qui semble, au premier aspect, un délicieux séjour. J'aurais été heureux de jouir plus long-temps de l'aimable intimité de M. Herring et de sa famille; c'est avec regret que je quittai cette riante habitation où j'avais trouvé les charmes de la vie d'intérieur, si rarement goûtés au Brésil; mais il fallait continuer mon voyage, et atteindre, en côtoyant le Rio das Velhas, Sabara, chef-lieu du district de ce nom.

La ville de Sabara, bâtie au confluent de la petite rivière du même nom et du Rio das Velhas, est entourée de hautes montagnes, qui rendent ce séjour insupportable pendant les chaleurs de l'été. La population est d'environ six mille ames, les rues sont larges et bien aérées. On exploitait autrefois plusieurs mines d'or en cet endroit. Sabara est situé à 45 milles nord nord-ouest d'Ouropreto; non loin de la ville est un lac dont les eaux ont, dit-on, de grandes propriétés médicales. L'eau, quoique limpide, est couverte d'une pellicule argentée qui blanchit les lèvres de ceux qui la boivent; les habitans ont donné à ce lac le nom de Lagoa-Santa : ses eaux presque chaudes viennent se réunir au Rio das Velhas. Il y a quelques années, on avait trouvé dans le district de Sabara le platine en assez grande abondance. Cette découverte est restée sans résultats apparens. L'intérieur du pays est encore si peu connu et a été exploré par si peu de géologues, qu'on ne peut s'étonner de voir tant de richesses perdues. Il n'y a au Brésil que l'or placé à la surface de la terre qui tente l'ambition des habitans. Le gouvernement, qui ne tire que des revenus peu importans des mines actuellement exploitées par les Brésiliens, ne cherche pas à stimuler une population qui, sous une direction habile, serait, je crois, capable d'activité.

De Sabara à Caëthe, la route n'offre aucune particularité intéressante. Une distance d'environ six milles sépare ces deux villes. Rien n'est plus triste que les abords de Caëthe. Pour arriver à la ville, on descend une côte aride où s'élèvent à peine quelques buissons épineux et quelques mimosas rabougris. Partout la couleur rougeâtre du sol annonce le pyrite de fer, et donne un aspect triste à ces terrains abandonnés. Caëthe, assez jolie ville, a une église regardée comme le plus bel édifice de la province, et qui n'est qu'un grand bâtiment d'architecture insignifiante. La population est de quatre mille ames. L'industrie des habitans consiste dans la fabrication de poteries communes et dans la culture des arbres fruitiers. Le climat, beaucoup plus tempéré qu'à Sabara, a fait multiplier les fleurs et les fruits d'Europe, qui s'y sont acclimatés. Caëthe a soutenu un siège pendant les derniers troubles. Après un engagement bruyant qui dura cinq jours, on ne compta que deux hommes blessés par des fusils qui avaient éclaté. Les deux partis agissaient avec une prudence dont les exemples ne sont pas rares dans les guerres intérieures du Brésil.

Laissant derrière moi Caëthe, je me dirigeai vers Congo-Soco, un des établissemens les plus considérables que les Anglais aient fondés au Brésil. J'eus occasion de visiter sur ma route Luis-Soarès, mine d'or qui appartient à la famille du marquis de Barbacena. Cet homme, qui a joué un rôle important dans les affaires de son pays, est mort en 1842, au mois d'août. Chargé de toutes les négociations d'emprunts par la confiance aveugle de l'empereur don Pedro Ier et de son jeune fils, il avait acquis dans ses voyages en Europe une fortune immense qu'il dilapida follement. Il dut céder à des compagnies anglaises le privilège de mines très riches qu'il possédait dans la province de Minas. Aujourd'hui ses descendans voudraient encore se débarrasser des deux mines qui leur restent; mais leurs propositions ont été refusées.

C'est une curieuse histoire que celle du marquis de Barbacena. Portugais de basse origine, il était simple sous-lieutenant dans l'armée lorsqu'il réussit à obtenir en mariage l'héritière d'un riche négociant de Bahia. On raconte que pour obtenir sa main il usa d'un singulier stratagème. Pauvre officier sans fortune, il avait peu de chances de réussir dans ses projets de mariage; il résolut de recourir à la ruse. Ayant obtenu qu'une somme considérable lui fût confiée pour quelques jours, il prétexta un ordre de ses chefs qui exigeait son départ immédiat, et pria le père de la jeune fille de vouloir bien garder jusqu'à son retour cette somme dont il se dit propriétaire. Tout en remettant ce dépôt précieux entre les mains du négociant, il insista sur le bonheur qu'il aurait à obtenir la main de la jeune héritière. Le père se laissa séduire et consentit au mariage. Quelques jours plus tard, M. de Barbacena était possesseur d'une des fortunes les plus considérables du Brésil; un avenir brillant s'ouvrait devant lui. Bientôt il devenait l'arbitre des difficultés survenues entre le Brésil et l'Angleterre, amenait une séparation violente entre la colonie et la métropole, et se voyait entouré d'une considération qu'il devait, non à ses titres acquis, mais à une intelligence remarquable, à une grande habitude des affaires, et à l'ascendant qu'exerce toujours un homme politique qui possède d'immenses revenus.

La mine de Luis-Soarès, une des nombreuses possessions du riche marquis, est aujourd'hui dans un état déplorable. L'eau et la boue obstruent les galeries, où l'on ne peut guère marcher que courbé. Renonçant à poursuivre ma visite jusqu'au centre de l'extraction, je me contentai de recueillir les indications d'un Brésilien chargé de surveiller les travaux, et qui se plaignait de la difficulté d'exploitation de cette mine, augmentée encore par une humidité extrême que l'on ne cherche pas à combattre.

D'épaisses forêts séparent Luis-Soarès de la mine de Congo-Soco. La compagnie anglaise de Congo-Soco est la plus ancienne de celles qui exploitent les terrais aurifères du Brésil; c'est son exemple, ce sont les résultats recueillis dès le début de cette entreprise qui ont provoqué la formation des autres compagnies. Cinq cents esclaves travaillent à la mine de Congo-Soco; à ce nombre il faut ajouter quatre-vingts mineurs anglais. Six roues hydrauliques mettent en mouvement cent vingt brocards. Malheureusement le filon, jadis si riche, a presque disparu; presque tout le travail actuel se borne à exploiter les rochers abandonnés autrefois comme trop pauvres. L'étendue de cette mine est immense. Au mois de juin 1842, on est arrivé, dans une des galeries intermédiaires, à une section de veine qui, entre autres richesses, a offert un morceau d'or du poids de quarante livres : dégagé des substances étrangères, ce morceau avait encore trente-huit livres de poids. A l'époque où je visitais la mine, l'exploitation traversait une mauvaise phase; depuis six mois, les travaux produisaient peu, et M. Crickett, directeur de la compagnie, qui voulut bien m'accompagner dans la visite de l'intérieur de la mine, chercha vainement des échantillons un peu riches : tous les travailleurs lui répondaient qu'on ne recueillait qu'un minerai pauvre. Les roches n'offrant aucune consistance, il faut soutenir les terres par des poutres. La quantité de bois employée dans la mine de Congo-Soco est effrayante; les travaux ne peuvent avancer qu'autant que l'ouvrier soutient les percemens nouveaux par des piliers et par des voûtes. Aussi l'exploitation de cette mine exige une grande surveillance, et je n'ai pu qu'admirer l'habile direction donnée aux travaux.

Les trois établissemens anglais de Calta-Branca, Morro-Velho, Congo-Soco, sont les plus importans parmi ceux qu'ont formés des compagnies, et un capital immense est engagé dans cette exploitation. Ces grandes entreprises méritent donc de fixer notre attention. Le gouvernement du Brésil, après avoir long-temps refusé aux Anglais le droit d'exploiter les mines, concédé à ses nationaux, a dû y consentir; mais il ne l'a fait qu'en imposant aux compagnies anglaises des conditions iniques : il a élevé par exemple de 5 à 10 pour cent les taxes sur tout l'or obtenu. Les dépenses énormes pour les frais de premier établissement, bâtimens d'exploitation, maisons d'habitation, employés [6], etc., ont absorbé une grande partie du capital fourni par les actionnaires. Ces travaux, dirigés par des hommes qui jouissaient d'une entière liberté, ont été faits avec un luxe souvent inutile. Aujourd'hui Calta-Branca, Morro-Velho et Congo-Soco coûtent d'entretien annuel plus de six cent mille francs. Les produits de chaque mine équivalent sans doute à cette somme; mais ils sont insuffisans pour rembourser les frais d'installation. Excepté Congo-Soco, aucune des mines exploitées au Brésil n'a pu donner aux actionnaires l'intérêt de l'argent avancé; on se borne à payer avec les produits de la mine les dépenses d'exploitation et d'entretien.

J'ai été surpris que les compagnies anglaises, sacrifiant des capitaux aussi considérables, n'eussent pas choisi pour diriger les travaux des hommes pratiques. A Calta-Branca, cette tâche importante est confiée, je l'ai dit, à d'anciens officiers de marine qui ont conservé toute la sévérité minutieuse du service militaire. A Morro-Velho, à Congo-Soco, les directeurs sont actifs et intelligens, mais, faute d'avoir sous leurs ordres des mineurs entendus, ils voient souvent leurs intentions mal exécutées. Les travaux sont ainsi compromis tour à tour par l'incapacité des directeurs et l'ignorance des ouvriers. En résumé, soit par les dépenses excessives de premier établissement, soit à cause du défaut d'instruction des chefs de travaux, les compagnies anglaises n'ont devant elles qu'un avenir incertain. Si le parlement adopte un jour la motion de lord Brougham, qui veut affranchir tous les esclaves appartenant à des Anglais, ces mines seront forcément abandonnées. Les Brésiliens, tout en admirant les travaux accomplis, sont incapables de les apprécier. Animés d'une haine aveugle contre l'Angleterre, ils ne consentiront jamais à reconnaître que les dépenses faites par les compagnies britanniques ont amélioré le sort des habitans de la province de Minas. C'est une tâche ingrate qu'ont acceptée ces compagnies, et leurs efforts, on doit le reconnaître, sont mal encouragés.

Si j'en crois des rapports recueillis sur les lieux, les esclaves occupés dans les mines anglaises du Brésil sont traités avec douceur. Soumis à un travail régulier et recevant une nourriture abondante, ils sont soignés par un médecin attaché à chaque mine; ils touchent chaque semaine une gratification; les heures qu'ils donnent au travail au-delà du temps exigé leur sont payées, et ces divers salaires, en s'accumulant, leur permettent de se racheter après quelques années. Tous les nègres mariés ont une maison séparée, avec un jardin qu'ils cultivent le dimanche, jour de repos général. M. Herring m'assurait qu'il avait rarement d'autre punition à infliger que la suppression de gratification. En citant des faits qui témoignent en faveur de l'humanité des Anglais propriétaires de mines, je dois rappeler que je tiens ces détails des maîtres d'esclaves eux-mêmes, qui ont tout intérêt à dissimuler devant un Français leur sévérité à l'égard des nègres.

Cocaës, petite ville où je passai après avoir quitté Congo-Soco, est dans une jolie situation; plusieurs des anciennes familles du Brésil y ont leur résidence. Le chef de la dernière révolution, le sénateur José Feliciano, s'y était réfugié, et quelque désir que témoignassent les autorités de s'emparer de sa personne, il restait tranquillement à Cocaës; nul n'osait le troubler dans sa retraite. Don Jose Feliciano est un homme de moeurs douces et conciliantes; tous ceux qui ont eu des rapports avec lui pendant sa présidence ne m'en parlaient qu'avec éloges. Devenu chef de parti, il a manqué de caractère et de résolution; il faut se féliciter qu'il n'ait pas réussi, car une anarchie profonde eût succédé à la régularité apparente du gouvernement actuel, des vengeances eussent été exercées contre tous les étrangers, et la province de Minas, qui ne peut produire ses richesses que dans les temps de calme et de sécurité, serait devenue le théâtre des intrigues de ces prétendus démocrates qui ne pensent à détruire les institutions établies que pour avoir des places dans un gouvernement nouveau. - Près de Cocaës se trouvent encore des mines d'or exploitées par des compagnies anglaises, que les chances aléatoires de cette industrie n'ont pas découragées. Il faut toute la hardiesse et la ténacité du génie britannique pour expliquer cette persistance dans la poursuite des richesses mystérieuses du Brésil. L'une de ces mines, payée un million, n'a encore produit que des parcelles d'or sans offrir un filon régulier. L'autre, signalée comme très riche, a été mal exploitée dès le début : il a fallu faire venir d'Europe de nouvelles machines et entreprendre les travaux sur un nouveau plan pour réparer les fautes d'une mauvaise direction.

Poursuivant ma route vers le district des Diamans, je quittai Cocaës avec l'intention de franchir rapidement la distance qui me séparait de la petite ville de Conceicao. Malheureusement j'avais compté sans les difficultés qui retardent toujours le voyageur sur les routes mal frayées du Brésil. Le voyage de Cocaës à Conceicao dura quatre jours. Partant au lever du soleil, ne m'arrêtant que peu d'instans pendant la chaleur du jour, il m'arrivait souvent, après une marche de dix heures, de n'avoir fait que sept ou huit lieues de pays, tant les chemins sont affreux. Partout mes chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail dans une boue épaisse, et, pour les retirer, il fallait descendre à chaque instant et m'enfoncer moi-même dans la bourbe du chemin. Je n'avais pas d'ailleurs les dédommagemens qu'offrent en d'autres endroits du Brésil les beautés variées du paysage; je ne voyais autour de moi que des collines d'un aspect triste et monotone. Les habitations ne se succédaient qu'à de longs intervalles. Çà et là je rencontrai des champs invariablement plantés de maïs ou de haricots; de nombreuses rivières croisaient la route et multipliaient les obstacles, car le plus souvent il fallait les traverser à la nage. Les villages sont en harmonie avec le paysage; le premier où je passai, Itambé, est connu par une litanie devenue proverbiale dans le Brésil :

De miseriis d'Itambé libera nos, Domine.

Cependant l'aspect d'Itambé ne me sembla pas justifier tout-à-fait sa réputation. Ce village me parut moins effrayant de misère que beaucoup d'autres; seulement le sol ferrugineux qui s'étend sur les deux rives du Rio-Itambé repoussant toute végétation, le village se trouve encadré par des rochers noirâtres, d'un aspect sévère, qui ferment tristement l'horizon. D'Itambe je me rendis à une ferme (farenda) qui appartenait à un frère du colonel Martins, autrefois chef des rebelles et honoré d'un haut grade par le baron Caxias, pour avoir trahi la cause des insurgés. Mon hôte ne semblait pas désapprouver la conduite de son frère; je recueillis dans sa conversation de curieux renseignemens sur les richesses du sol environnant. L'entretien de sa ferme révélait une direction intelligente. Le laitage servait à faire des fromages qu'on recherche dans toute la province. Un moulin destiné à broyer le maïs était mis en mouvement par la rivière voisine. Il est rare de rencontrer au Brésil des habitans qui sachent se créer une certaine aisance par une sage exploitation de leur domaine.

Gaspar Soares, où je passai après avoir quitté M. Martins, est le siège d'une fonderie établie par le gouvernement. Le minerai de fer se trouve en abondance dans les montagnes voisines; mais on n'a pas su exploiter ces richesses naturelles, et les travaux ont dû être abandonnés faute d'une administration régulière. Le gouvernement ne parvenait pas à couvrir ses frais. Il n'y a aujourd'hui qu'une seule fonderie de quelque importance dans la province de Minas; elle appartient à un Français qui la dirige lui-même, et cette fonderie, qui occupe un grand nombre d'esclaves, assure, dit-on, des revenus considérables à notre intelligent compatriote. Je continuai ma route avec le regret de ne pouvoir visiter cet établissement, situé à quarante milles de Congo-Soco.

La rivière de Conceicao, dont le cours est interrompu par des chutes d'eau fort élevées, offre des sites imposans et sauvages; des masses de roches, de plus de cent pieds de hauteur, s'élèvent au-dessus de ses rives; de belles forêts encore vierges étendent leurs branches jusqu'au lit du fleuve, dont les eaux écumantes bondissent avec bruit. La nature, livrée à elle-même, semble se complaire à orner ces lieux abandonnés de tout le luxe d'une végétation puissante. Malheureusement il faut quitter bientôt les bords de la rivière et traverser des plaines arides pour arriver à Conceicao, qui vient d'être érigé en ville par la dernière assemblée de la province. Cette ville n'est qu'une misérable bourgade; toute sa richesse consiste dans les fromages que les habitans expédient par milliers. De Conceicao à Villa-do-Principe, les habitans comptent dix lieues. La saison des pluies était commencée, et les chemins que le soleil seul doit réparer étaient tellement difficiles, qu'il me fallut deux jours pour parcourir cette distance. De nombreuses rivières coupent la route; on les passe soit à gué si elles ne sont pas trop profondes, soit à la nage quand il n'y a pas un pont construit par les propriétaires voisins. Le pont, consistant en un arbre jeté d'une rive à l'autre, ne peut servir pour les chevaux; il faut donc transporter le bagage à dos d'homme, tandis que les chevaux traversent la rivière en nageant. Et qu'on ne croie pas que ces obstacles multipliés soient le propre d'un pays désert; c'est dans une des provinces les plus importantes de l'empire que les voyageurs ont à lutter contre ces périls et ces fatigues. La route que je suivais et qui va de Rio-Janeiro au district des Diamans est une des plus fréquentées du Brésil.

Villa-do-Principe, ou Ciudad-do-Serro, est situé à l'entrée du district des Diamans. Cette ville compte quatre mille habitans. Le commerce des diamans occupe la classe la plus riche de la population; c'est cette classe qui a pris parti pour le gouvernement dans les derniers troubles de la province. Un grand nombre de nègres trouvent des moyens d'existence dans le lavage des sables du Rio-do-Peixe, qui charrie des grains d'or presque pur; quant aux diamans qu'on retirait autrefois du fleuve, il y a plusieurs années qu'on n'en a trouvé un seul. Villa-do-Principe est dominée par une haute montagne fort riche, dit-on, mais qui n'a été qu'imparfaitement explorée; je remarquai pourtant des traces d'anciennes galeries, aujourd'hui fermées par les éboulemens intérieurs.

Mon attention fut appelée à Villa-do-Principe sur l'état d'incurie où on laisse le cours des rivières. Le Rio-do-Peixe va se réunir au Rio-San-Antonio, qui se jette dans le Rio-Doce. On conçoit de quelle importance il serait pour ce district éloigné qu'une navigation régulière fût établie sur le fleuve. Une compagnie anglaise avait été formée, des bateaux à vapeur devaient remonter le Rio-Doce jusqu'à l'embouchure du Rio-San-Antonio. La compagnie, qui avait obtenu la concession de toutes les forêts bordant les rives du fleuve, forêts consistant en bois du Brésil, dont la valeur est très grande en Europe, et qui aurait été exporté en franchise de droit, paraît avoir été découragée par les difficultés que présentent les nombreux rapides du Rio-Doce. Un bateau à vapeur destiné à cette navigation était mis en vente; un des directeurs de la compagnie voulut recourir à un dernier moyen et donna au gouvernement l'assurance qu'il remplirait au nom de la compagnie toutes les conditions qui lui étaient imposées, si on voulait le soutenir et faciliter son entreprise. Je crois que ce projet de navigation sera abandonné. Les Anglais se borneront à exporter une grande quantité des bois qui leur sont concédés; ils ne voudront pas risquer dans une navigation périlleuse des bateaux à vapeur qui seraient bientôt mis hors d'état, tant à cause des rochers qui interrompent le cours de la navigation qu'à cause des arbres entraînés dans le lit de la rivière, et qu'il serait difficile de retirer.

Les Anglais ne sont pas seuls à défendre au Brésil la cause de la civilisation; mais ces nobles efforts échouent le plus souvent contre l'apathie du gouvernement et de la population. Une exploration a été faite en 1837 par un Français, afin de reconnaître le Rio-Micuri, qui coule à peu de distance de Minas-Novas. La rivière a été reconnue navigable; après dix jours de navigation dans un canot creusé sur le bord même de la rivière, M. Veyssière est arrivé à la mer. Son rapport a dû démontrer au gouvernement brésilien les avantages que pourrait offrir cette nouvelle voie de communication; cependant rien n'a été fait jusqu'ici pour en tirer parti. Le gouvernement fait grand bruit de toutes ces missions; il annonce à l'avance les immenses résultats qu'elles doivent produire, puis on abandonne les travaux commencés. L'état de malaise, de dénuement presque absolu de la province de Minas, la plus peuplée du Brésil, mérite vraiment une sérieuse attention, et il serait temps qu'on introduisît quelques changemens faciles et peu coûteux. La navigation du Rio-Doce, du Rio-Micuri, du Rio-Grande de Belmonte, quoique offrant des obstacles, peut devenir praticable, si des ingénieurs habiles sont envoyés sur les lieux, si des cartes sont dressées avec soin. Aujourd'hui l'intérieur de la province est entièrement inconnu, et je ne serais nullement étonné qu'on ne découvrît un de ces jours quelque nouvelle rivière navigable. Aucune province n'est arrosée par un aussi grand nombre de cours d'eau qui, presque tous, ont leurs sources dans la Mantiqueira, et se versent dans les quatre grands fleuves, Rio-Doce, Rio-Grande, Rio-San-Francisco, Rio-das-Mortes. Il faut toute l'incroyable apathie des Brésiliens pour que ces ressources naturelles n'aient pas encore été utilisées; et tandis qu'on abandonne les rivières sans penser à les rendre navigables, on parle d'un projet de chemin de fer que le gouvernement compte sans doute suspendre d'une montagne à l'autre.

Les anciennes formalités imposées aux voyageurs qui voulaient pénétrer dans le district des Diamans n'existent plus depuis que le monopole du gouvernement a été aboli. On entre et on sort librement, sans être soumis à aucune visite. Les diamans se vendent au plus offrant, et l'état ne prélève aucun droit sur la vente; il n'y a que l'or qui est soumis à un droit d'exportation et soi-disant de monnoyage. Il existait jadis un hôtel des monnaies à Villa-do-Principe; aujourd'hui il y a encore un directeur et des employés qui reçoivent leurs traitemens sans remplir aucune fonction. Le ministre des finances a proposé au congrès, en 1843, une loi qui autoriserait le gouvernement à vendre toutes les mines qui seraient découvertes, et même celles dont la propriété n'aurait pas été légalement reconnue. Ce décret s'appliquerait principalement au district de Tejucco (Diamantina), dont le gouvernement a dû abandonner l'exploitation, toute la population s'étant soulevée contre le monopole exercé jusqu'alors, et chacun ayant pris possession des terrains exploités par le gouvernement. Si cette mesure est adoptée et mise à exécution, les propriétaires actuels des mines exploitées devront entreprendre des travaux, soit pour le détournement de la rivière Jequitinonha, soit pour l'exploitation des terrains riches, abandonnés par crainte des nègres libres. Ceux-ci se croient en effet le droit d'exploiter toutes les terres, sans qu'aujourd'hui, dans l'état de la législation, on puisse mettre obstacle à leurs prétentions; car les terrains appartiennent au gouvernement, qui n'a jamais reconnu l'abandon que comme une nécessité, et le nègre qui travaille seul ne doit pas être traité plus sévèrement comme usurpateur que celui qui exploite un terrain avec vingt esclaves. La solution de cette question se fera sans doute attendre; la mesure est repoussée aussi bien par la population libre que par les riches propriétaires. Le gouvernement craindra d'exciter une guerre civile, et le district des Diamans restera soumis au droit du plus fort.

Le pays change entièrement d'aspect aussitôt qu'on s'est éloigné de Villa-do-Principe. Après avoir suivi quelque temps les bords ombragés d'un ruisseau, on entre dans un pays montagneux, où l'on est entouré de masses de rochers d'une pierre sablonneuse; des groupes de cette pierre forment des collines isolées d'un aspect bizarre. La végétation se réduit à quelques chétifs palmiers, quelques mimosas, des plantes épineuses; le sol est desséché et aride. Après deux heures de route au milieu de ces pierres, je descendis sur les bords du Viao, un des affluens du Jequitinonha. Malgré la largeur de la rivière, le lit était peu profond, et nos chevaux purent le traverser sans mouiller nos bagages. Je laissai, à l'est, San-Gonzales et Milho-Velho, anciens lavages de diamans aujourd'hui presque abandonnés, et je côtoyai les bords du Viao. Forcé bientôt de m'arrêter dans une hôtellerie, je fus frappé d'une misère et d'une saleté qui dépassaient ce que j'avais pu observer jusqu'à ce jour. Pouvais-je me douter que je venais d'entrer dans le district des Diamans, ce mystérieux berceau de la richesse du Brésil?


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V – Les mines de diamans et les propriétaires brésiliens.

On raconte que les premiers diamans trouvés au Brésil, en 1729, furent envoyés en Portugal, puis en Hollande. La valeur de ces diamans fut bientôt comprise par les lapidaires hollandais. Ceux-ci passèrent un contrat avec le gouvernement portugais, qui s'engagea à leur livrer toutes les pierres trouvées dans le Serro-do-Frio. En 1772, le produit des mines de diamans retourna au Portugal, par suite de l'expiration du traité avec la Hollande. Le monopole exercé par le gouvernement s'est maintenu jusqu'à la révolution de 1831. A cette époque, les nègres chassèrent les intendans qui dirigeaient les travaux des lavages de diamans. Aujourd'hui, le district est exploité par des propriétaires d'esclaves, qui travaillent pour eux-mêmes dans des terrains nouveaux ou dans les anciennes exploitations du gouvernement.

Diamantina ou Tejucco, capitale du district, est situé à cinquante lieues d'Ouropreto, et cent vingt-cinq de Rio-Janeiro. Les caravanes mettent quarante-cinq et cinquante jours pour aller de Rio à Diamantina. La difficulté des voies de communication, au Brésil multiplie en quelque sorte les distances. Je n'ai jamais pu parcourir une lieue du pays en moins d'une heure et demie. La capitale du district diamantin est située sur le penchant d'une montagne; on y arrive à travers des terrains arides et recouverts de grès sablonneux. Les maisons, basses et de construction irrégulière, ont néanmoins un air d'élégance et de propreté qui surprend le voyageur habitué aux tristes aspects des cités brésiliennes. Aucun monument remarquable ne s'élève dans la ville; les églises ne se distinguent ni par le luxe intérieur ni par l'architecture; un marché mal tenu, dont le centre est occupé par un vaste hangar, est fréquenté par les nègres, qui viennent y débiter, chaque matin, le grain et les fourrages destinés à nourrir les chevaux. La nourriture d'un cheval coûte 3 francs par jour à Diamantina; on peut juger, par cet exemple, de la cherté des autres denrées. La stérilité du sol oblige les habitans à tirer leurs provisions de fermes éloignées; quant aux objets de luxe, ils viennent tous de Rio-Janeiro.

La société qui habite cette petite ville se distingue par la douceur et la cordialité qui règne dans ses relations avec les étrangers. Les habitans n'ont, il est vrai, que de bien rares occasions d'exercer leur hospitalité, car peu de voyageurs se dirigent vers cette partie du Brésil. Ce qui plaît dans leur accueil, c'est la franchise, la simplicité, l'abandon, qualités peu communes assurément dans le pays. Répondant sans embarras aux questions que vous leur adressez, ils cherchent avec empressement à vous être utiles : les femmes elles-mêmes secouent le joug de cette contrainte qui les rend, dans la plupart des autres villes, à peu près inabordables pour l'étranger. Elles prennent part à la conversation, et, si ce n'était ce désagréable accent portugais qui enlève tant de charme aux plus aimables causeries, on pourrait se croire, non plus au Brésil, mais dans une colonie d'Espagnols qui auraient gardé sans altération les manières affables de la mère-patrie.

On rencontre, aux environs de la ville, plusieurs lavras (lavages) d'or et de diamans. Je visitai successivement ceux de Vassoieras, du Mato, de Guinda et de Bromalinho; j'étais curieux de connaître par moi-même les ressources qu'offre aujourd'hui cette branche si importante de l'exploitation du sol brésilien. Grace à l'obligeance des propriétaires de lavras, je pus recueillir des notions précises et complètes sur les difficultés que présente l'extraction des diamans. Il y a dans cette recherche beaucoup de hasard. On emploie divers procédés pour recueillir le cascalho (sable qui enveloppe l'or et les diamans). A Vassoieras, un puits a été creusé dans le milieu du Jequitinonha, dont on a détourné les eaux au moyen d'un barrage. Le cascalho ainsi retiré a produit plusieurs milliers de diamans. Souvent on lave deux fois le sable, et le second lavage rend encore une précieuse récolte. A la lavra du Mato, une des plus riches du district, l'exploitation consiste dans le lavage des terres de l'ancien lit du Jequitinonha, qui a été détourné depuis près d'un siècle. A Guinda, la couche de sable précieux est séparée de la surface du sol par la terre végétale, qui recouvre quelquefois une croûte rocailleuse, et souvent pour arriver au cascalho il n'y a d'autre moyen que de faire sauter les rochers. A Bromalinho, outre la couche de terre végétale, il faut traverser une couche d'argile épaisse de sept à huit pieds pour atteindre le cascalho. Les deux dernières lavras sont situées dans les campos, à environ deux lieues ouest de la ville. Les campos sont des plaines arides, à peine recouvertes d'une mousse légère. On ne peut travailler dans les lavras des campos que durant la saison des pluies. Le reste de l'année, le manque d'eau empêche de continuer les travaux.

Les moyens employés pour l'extraction des diamans n'ont guère changé depuis les premiers essais d'exploitation. Le prix de la main d'oeuvre absorbant à peu près tous les bénéfices, les propriétaires de lavras ne peuvent espérer de faire fortune qu'à la condition de rencontrer des diamans de grande valeur. Pourtant, l'octave de trente-deux diamans se paie, à Tejucco, 400,000 reis (environ 1,200 francs) : je vis payer un seul diamant 1,800 francs. J'ai été étonné de la manière dont se font ces achats. Un nègre apporte des diamans, le négociant les examine, il se garderait bien de les peser; il offre un prix : si ce prix est accepté, le nègre dépose les diamans; dans le cas contraire, il va présenter aux autres négocians le produit de son travail. Souvent un diamant estimé par un négociant 1,000 fr. est payé 1,500 fr. par son voisin. Je disais à un riche Brésilien que le prix du diamant s'élevait chez nous dans une proportion réglée par le poids : il ne pouvait me comprendre, et me répondit qu'il achetait les diamans à la simple vue. Cette manière de procéder enlève toute régularité au commerce, et les acheteurs perdent souvent sur un marché, tandis qu'ils gagnent sur un autre.

Il y a dans la recherche du diamant, je l'ai dit, beaucoup de hasard. Pourtant les hommes qui s'occupent de cette exploitation prétendent reconnaître, à des signes certains, si le cascalho sera riche ou pauvre. La présence du pyrite de fer en fragmens, d'une certaine espèce de cailloux en forme de fèves noires, jaunes ou brunes, est un présage toujours accepté comme favorable. La formation des terrains qui contiennent les diamans varie sur chaque habitation, les symptômes indicateurs varient aussi nécessairement. J'ai recueilli plus de vingt pierres différentes dont l'abondance dans le cascalho était considérée comme un indice de richesse. Parmi ces pierres, la fava preta (fève noire) était signalée comme accompagnant le diamant dans tous les terrains où il se trouve sur les bords du Jequitinonha.

Le lavage du cascalho exige une suite d'opérations qu'il est bon de faire connaître. La première consiste à exposer le cascalho à un fort courant d'eau, le sable est précipité sur un tamis en fer qui, mis en mouvement par un esclave, arrête les gros cailloux; le sable et les diamans sont entraînés. La seconde opération est moins simple, on place le sable dégagé des cailloux dans des cadres en bois fermés de trois côtés. Un nègre, tenant une grande écuelle de bois nommée batea, est placé du côté qui reste ouvert, et arrose continuellement le cascalho. L'eau, tombant avec force, enlève les petits cailloux, et, après une heure de travail, il ne reste plus qu'une faible quantité de cascalho, à peine le vingtième de ce qui avait été apporté pour remplir les cadres. La troisième et dernière opération consiste dans le lavage à la batea du sable précieux. Huit nègres se placent dans l'eau, chacun prend quatre à cinq livres de cascalho dans son écuelle, et l'agite en lui imprimant un mouvement circulaire. Renouvelant à chaque instant l'eau du lavage, il retire tous les cailloux sans valeur. Enfin le diamant apparaît, et sa cristallisation parfaite le fait reconnaître. Les nègres me montrèrent plusieurs fois des diamans dans leur batea, et j'avoue que, malgré ma bonne volonté, j'avais une peine infinie à les distinguer; il faut que les diamans soient très gros pour qu'on puisse les apercevoir pendant la seconde opération. Ce n'est généralement qu'à la troisième qu'on parvient à les trouver. J'assistai à une opération de lavage qui dura deux heures; huit nègres y étaient employés. Cette opération produisit sept diamans d'une valeur de 160 francs et une quantité d'or estimée 30 francs. Le cascalho était pauvre, et le propriétaire me parut mécontent du résultat obtenu. Des surveillans assistent à toutes les opérations. Aujourd'hui, du reste, les nègres sont traités avec moins de sévérité, et les vols ne sont peut-être pas aussi nombreux que du temps où l'exploitation était conduite par le gouvernement.

L'or et les diamans ne se trouvent pas seulement dans le lit du Jequitinonha : de récentes découvertes prouvent que les montagnes qui s'étendent de cette rivière jusqu'au San-Francisco renferment aussi des veines très fécondes. Un des affluens du San-Francisco, le Coëthe, a depuis long-temps été reconnu comme fort riche; mais des fièvres pestilentielles ont enlevé tous ceux qui ont voulu explorer ses rives. La chaîne de montagnes désignée sous le nom de Serra du Grand-Mogol, située à environ cinquante-huit lieues de Diamantina, est le théâtre d'exploitations importantes. Malgré les fatigues inséparables d'une excursion dans les montagnes du Brésil, je résolus de me diriger vers la Serra du Grand-Mogol, sauf à retarder de quelques jours le voyage que je comptais faire sur le Jequitinonha jusqu'à Bahia. J'étais curieux de voir l'exploitation des diamans sous ses deux faces, dans le lit des rivières et sur le flanc des montagnes. La grande difficulté était de trouver un guide : l'excursion était périlleuse, il fallait traverser un pays désert pour se rendre dans un lieu éloigné de toute voie de communication. Un mulâtre s'était engagé à m'accompagner après quelques jours de réflexion, la peur le prit, et il refusa de partir. Placé enfin dans l'alternative de m'accompagner ou de passer trois mois en prison, il s'arma de résolution, et je n'eus plus tard qu'à me louer de ses soins.

Je ne pris pas congé sans regret des aimables habitans de Diamantina; pendant mon séjour près d'eux, j'avais été vivement touché de l'empressement qu'ils mettaient à satisfaire ma curiosité. Je quittai Diamantina le 10 janvier 1843. Sans m'arrêter à Modania, petit village de deux cents maisons d'assez belle apparence, je traversai le Rio-Manso, et j'arrivai à l'arroial (bourg) qui porte le nom de la rivière. Cet arroial, bâti entre les deux bras du Rio-Manso sur une île assez fertile, compte six cents habitans et deux églises. Ce bourg est renommé pour la salubrité des environs, malgré l'élévation de la température. J'allai demander l'hospitalité à un vieux colonel, qui me donna quelques renseignemens curieux sur l'état de la province. Un missionnaire venait d'y exercer par ses prédications une grande influence. Mon hôte attribuait à l'effet des paroles du missionnaire la tranquillité qui n'a cessé de régner dans cette partie de la province, dont la population ne s'est pas soulevée contre le gouvernement. Le missionnaire avait engagé les fidèles, en venant à l'église, à apporter sur leur tête des pierres destinées aux réparations de ce temple. Les habitans avaient accompli scrupuleusement cette prescription, mais ils s'en étaient tenus là, et les pierres restées en tas attendaient encore la main de l'architecte. Les résultats moraux de la mission avaient été plus satisfaisans. On me cita plus de cent mariages conclus et célébrés, grace aux exhortations du prédicateur. Des filles même de mauvaise vie se signalèrent par leur zèle religieux. A Diamantina, comme dans tous les villages un peu importans du district, l'empressement des auditeurs avait été tel, qu'on avait peine à trouver place dans les églises. Toute la population environnante, à huit et dix lieues à la ronde, quittait ses travaux pour se rendre aux sermons. Des familles entières passaient huit ou dix jours loin de leurs habitations pour suivre des exercices de piété imposés par le missionnaire. Si ces pieuses tentatives, faites par des prédicateurs zélés, se multipliaient, elles auraient un effet salutaire sur les moeurs générales et particulièrement sur les moeurs du clergé. A l'époque de mon passage, il y avait six mois déjà que le missionnaire avait quitté Rio-Manso.

La route longue et triste qui mène à l'arroial du Grand-Mogol ne prépare que trop le voyageur aux pénibles impressions que l'aspect de ce lieu fait éprouver. Je mis sept jours à franchir les cinquante-huit lieues qui séparent l'arroial de Diamantina. Après avoir dépassé le Rio-Manso, on s'élève sur un de ces vastes plateaux que les Brésiliens nomment chapadas. Rien de plus monotone que les chapadas; mais on y marche du moins sur un terrain sec et uni. Quelques grandes fermes, de pauvres villages, se montrent çà et là dans les positions favorables aux cultures. A trente lieues environ de Diamantina, on rencontre le Jequitinonha. Le cours de la rivière, en cet endroit, est très rapide. Au-delà du Jequitinonha, on recommence à gravir. La route n'offre plus rien d'intéressant jusqu'à l'Itacambirason, qu'on traverse sur un pont jeté au milieu de rochers sauvages et d'une formation bizarre. Bientôt la végétation cesse entièrement, le pays devient de plus en plus âpre et désolé. Une haute colline sépare le voyageur de l'arroial du Grand-Mogol : après avoir franchi cette colline, le long de laquelle serpente une route détestable, on rencontre une caserne occupée par les troupes employées à la surveillance du district, puis on entre dans l'arroial, longue rue bordée de maisons pauvres et mal bâties. Une tristesse immense, insurmontable, saisit l'ame de celui qui voit se dérouler pour la première fois devant lui le site sauvage au milieu duquel s'élève le misérable village du Grand-Mogol. L'espoir de faire une rapide fortune peut seul décider l'homme à s'ensevelir vivant dans ces affreuses solitudes. Rien ne peut distraire les habitans de la poursuite obstinée des trésors. Il n'y a ici en présence que les plus tristes instincts de l'homme et les plus sombres aspects de la nature.

La chaîne de montagnes désignée sous le nom de Grand-Mogol, le Ribeiron et l'Itacambirason furent explorés pour la première fois en 1813. Dans le cours des années suivantes, le gouvernement envoya des employés chargés de diriger quelques travaux, et les diamans rendirent à la couronne d'immenses bénéfices. Forcé, après la révolution qui mit fin au règne de don Pedro, d'abandonner le monopole des diamans, le gouvernement laissa tous les travaux inachevés, et la population des districts voisins se porta avec empressement sur le théâtre d'une exploitation qui promettait de devenir productive. Ainsi fut fondé, en 1833 et 1834, l'arroial du Grand-Mogol. Lorsque je visitai le district, en janvier 1843, ce village comptait déjà près de deux cents maisons. On avait commencé la construction d'une église. La population est composée en grande partie d'aventuriers, de spéculateurs, qui, venus là de tous les points du Brésil dans l'espoir de faire fortune, mènent en attendant une vie misérable. Les richesses si péniblement recueillies sont en effet à peu près inutiles à l'arroial : on n'obtient, en échange des diamans, que les objets de première nécessité, sans pouvoir à aucun prix se procurer les jouissances même les plus ordinaires. L'absence de toute communication, le danger qu'offrent les routes, où l'on est trop souvent dévalisé, détournent les caravanes d'entreprendre le voyage de Diamantina à la serra.

On comprend que les relations sociales n'offrent aucun charme au sein de l'étrange population du Grand-Mogol. Ces hommes vivent tous avec des maîtresses qu'ils soustraient soigneusement aux regards de l'étranger. Ils n'ont aucune instruction, et c'est en vain qu'on voudrait tirer de leur torpeur ces ames assoupies. On ne connaît dans l'arroial qu'un seul sujet de conversation : c'est le prix des diamans trouvés dans la semaine. L'aspect des maisons n'est pas moins triste que l'intérieur. De tous côtés, l'on n'aperçoit que des cabanes en bois; on remarque à peine quatre maisons à deux étages; les croisées manquent de vitres. Pour construire les murs, il a fallu apporter la terre d'une lieue de distance. Il en est de même pour quelques pauvres jardins où croît le bananier. Ce n'est qu'en couvrant les rochers de terre amassée avec effort, qu'on a pu obtenir une végétation imparfaite. Le Ribeiron, petit torrent sur les bords duquel la ville se prolonge depuis le pied de la montagne jusqu'à l'Itacambirason, charrie un sable très fin qu'on recueille avec soin. On conçoit, du reste, que, depuis dix ans qu'on travaille, les diamans que contenait ce torrent soient devenus plus rares. Il a fallu chercher d'autres terrains encore vierges d'exploration. Je parcourus les environs de l'arroial : plusieurs exploitations voisines ont produit de beaux résultats. Je m'arrêtai quelques instans à l'aldea de Muidos, qui doit son nom à la petitesse des diamans qu'on y a recueillis. Je visitai Coitès, exploitation commencée en 1840 seulement, et dont les diamans ont déjà rapporté 600,000 francs. Environ deux cents esclaves sont employés aux travaux; ils dépendent de vingt propriétaires différens. La première année, Coitès avait été exploitée par deux propriétaires aidés de trente esclaves seulement. Les heureuses découvertes qui furent faites attirèrent des concurrens; il fallut diviser et subdiviser le terrain exploité. Les premiers arrivés ne conservaient en effet aucun privilège, et chacun obtenait une quantité de terrain proportionnée au nombre d'esclaves qu'il employait. Le lit du Coitès a jusqu'ici produit une grande quantité de diamans, qui, pour la pureté, ne sont nullement inférieurs à ceux du Jequitinonha, seulement la couche de sable qui renferme les diamans est beaucoup moins rapprochée du sol que celle qu'on exploite sur les bords de cette rivière. Après la première couche de terre végétale, il faut traverser un terrain argileux, puis une couche épaisse formée par des rochers d'un grès sablonneux de formation secondaire. L'on parvient ensuite au cascalho, qui se trouve à environ cinquante pieds au-dessous du niveau du sol. S'il était possible de suivre cette couche de cascalho jusque dans l'intérieur de la montagne, les efforts des travailleurs seraient à coup sûr largement récompensés; mais, jusqu'ici, les tentatives n'ont eu que de fâcheux résultats. Les rochers, dont on avait ébranlé la base en remuant les terrains sans précaution, se sont affaissés en plusieurs endroits, et un grand nombre de nègres ont péri écrasés. Force a donc été de limiter les explorations au lit du Coitès et à ses deux rives. Malheureusement les travailleurs commencent à se porter en trop grand nombre sur les bords du Coités; les bénéfices deviennent presque nuls, et à l'époque où je visitai cette exploitation, la plupart des chercheurs de diamans songeaient à abandonner leurs travaux. Les plus entreprenans étaient partis pour la mine des Aroueras. J'eus le bonheur de rencontrer un docteur anglais, M. Deller, qui arrivait de cette mine, située à cent soixante lieues, presque au nord, dans la chaîne des montagnes à laquelle se rattache la Serra du Grand-Mogol. M. Deller voulut bien me faire part des observations qu'il avait faites sur les lieux mêmes. Je m'assurai, grace à lui, que les importantes découvertes faites aux Aroueras méritaient de fixer l'attention des Européens. Pour la première fois, peut-être, le diamant s'est trouvé dans un filon régulier. Il serait à désirer qu'un minéralogiste distingué explorât ces mines où le diamant n'a pas encore atteint sa formation complète, car il ne se présente jamais sous la forme cubique. Outre les mines des Aroueras, il y a dans la même chaîne celles de Suroué, Souvidor et Morro do Chapeo, qui toutes dépendent de la province de Bahia. Suroué a produit non-seulement des diamans, mais encore des fragmens d'or cristallisé, d'un poids assez élevé, et presque pur. Cet or se trouvait au pied de la montagne, dans un terrain d'alluvion, et, dit-on, en grande abondance. Les diamans, quoique fragiles, sont plus brillans que ceux des Aroueras, et ont des formes plus régulières. Quant au Morro do Chapeo, exploité depuis longues années, les diamans y sont très fins, mais aussi très rares. Tout tend donc à prouver que la chaîne de montagnes qui s'étend depuis le Jequitinonha jusqu'au San-Francisco contient beaucoup d'or et de diamans. Ces découvertes inattendues ont donné de grandes espérances aux habitans de ces montagnes, et notamment à ceux de la Serra du Grand-Mogol. Tous ont l'espoir de découvrir de nouvelles mines; mais d'immenses dangers sont semés sur la route où se jettent avec tant d'empressement les spéculateurs. Aux Aroueras, les diamans sont tombés tout à coup de 600 francs, prix de l'octave, à moins de 300. L'abondance des diamans aurait pu racheter l'abaissement des prix, et les bénéfices seraient restés considérables; mais dans un désert aride, éloigné de plus de cent lieues d'un centre de population, les denrées les plus communes ont atteint une valeur presque fabuleuse. L'alquière de maïs, qui se vend généralement 2,000 reis (6 francs), se vendait aux Aroueras de 80 à 100 francs; l'alquière de riz coûtait 250 francs. Les mules ne trouvant aucune nourriture dans les abords de la mine, il fallait les envoyer chercher leur pâture à une et deux journées de distance. Quant à l'état moral des habitans, il était ce qu'il est partout où des aventuriers de toute classe s'agglomèrent sur un même point. Dans l'espace de six mois, sur une population de moins de deux cents personnes, il y avait eu dix-huit meurtres suivis de vol.

Je revins à l'arroial du Grand-Mogol, assez désenchanté du nouvel aspect sous lequel le Brésil s'offrait à moi; j'entendis tous les habitans se plaindre de la diminution des diamans. Les terres voisines, ayant été lavées et relavées, sont devenues stériles, et le Grand-Mogol sera, dans quelques années, abandonné par tous ces hommes qui n'y sont retenus que par le désir de faire fortune. J'assistai un dimanche à la vente des diamans. Les nègres apportent les pierres trouvées pendant la semaine, et vont d'un négociant à l'autre, espérant obtenir un prix avantageux; au dire des négocians, la quantité offerte ainsi diminue tous les mois, et, les diamans venant à manquer, le commerce est paralysé.

Les mines de diamans forment une branche importante des produits du Brésil, et il serait temps que le gouvernement adoptât quelques mesures d'utilité publique, qui, tout en lui permettant de prélever sur le produit des mines un impôt modéré, remédiassent aux nombreux inconvéniens de la situation actuelle. Ou le monopole existe, et le gouvernement conserve tous les droits dont il a perdu la jouissance il doit alors, dans une époque plus ou moins éloignée, poursuivre les propriétaires qui ont pris possession de ses établissemens abandonnés; - ou bien le monopole a cessé de fait et de droit : dans ce cas, la propriété des mines appartient à l'état; c'est à lui de faire les concessions de terrains, d'accorder des privilèges, de poser des conditions. Persister plus long-temps dans la vaine prétention de rétablir le monopole des diamans, et repousser toute demande de concession, de peur de consacrer légalement l'abandon de droits irrévocablement perdus, c'est vouloir se priver volontairement des ressources naturelles qu'offre un sol privilégié. Quel est l'homme disposant de capitaux un peu considérables qui voudrait les exposer aujourd'hui dans l'exploitation des diamans? S'il commence de grands travaux et parvient à mettre à découvert un cascalho productif, de nombreux concurrens viendront aussitôt réclamer leur part de ses bénéfices; s'il refuse, le poignard fera justice de ses résistances : force lui sera donc de consentir, car il ne peut adresser aucune plainte au gouvernement, qui ne reconnaîtrait pas ses droits. Dans l'état actuel de la législation brésilienne, il n'y a donc que les petits capitalistes qui se lancent dans la périlleuse recherche des diamans. Aussi tout se borne à des explorations dans le lit des rivières, nulle part on n'entreprend ces grands travaux qui seraient nécessaires pour détourner le Jequitinonha ou l'Arasuahy de leur cours; pourtant ces deux rivières, riches en or et en diamans, offriraient des bénéfices incalculables aux spéculateurs, et, pour les exploiter fructueusement, il faudrait risquer des capitaux bien moins considérables que ceux que les compagnies anglaises ont sacrifiés dans le travail des mines d'or : cette opinion peut aisément se justifier par des calculs. Le prix d'un nègre arrivant d'Afrique par Bahia varie de 1,500 à 2,500 francs. Au Grand-Mogol, le produit net d'un esclave est calculé à 600 francs par an; ainsi, en moins de trois ans de travail, le prix d'achat se trouve remboursé : je crois ce calcul également applicable à Diamantina. Dans tous les cas, en évaluant à dix ans la durée moyenne du travail qu'un nègre doit faire, il est facile de calculer les bénéfices du maître d'un grand nombre d'esclaves. En remplaçant les bras par les machines, on obtient doubles bénéfices, soit parce que les travaux sont plus étendus, soit parce que les dépenses diminuent. Si le gouvernement avait résolu d'exécuter le projet présenté au congrès, en vendant des concessions de terrains dans le district diamantin, et si des Européens intelligens profitaient de cette occasion pour exploiter le sol abandonné aux mains inhabiles des Brésiliens, je suis convaincu que les capitaux avancés dans une telle entreprise seraient quintuplés en moins de deux ans. Les travaux des Européens serviraient de modèle aux habitans, et le pays gagnerait à la fois en richesse et en bien-être. La présence de géologues instruits amènerait aussi de nouvelles découvertes dans ces montagnes encore inexplorées pour la plupart. Malheureusement le Brésil, on le sait déjà, n'admet les étrangers qu'avec répugnance, et des obstacles de tout genre paralyseraient des efforts que le gouvernement craindrait d'encourager,

Je quittai, sans trop de regret, l'arroial du Grand-Mogol. Mon voyage dans l'intérieur du Brésil touchait à sa fin. Je comptais me rendre de l'arroial à Tocayos; je n'atteignis le but de ma course qu'après des fatigues et des retards considérables. Ces deux points ne sont séparés l'un de l'autre, cependant, que par une distance de trente lieues; mais mon guide m'avait égaré plusieurs fois. Après une marche de trois jours tantôt à travers des forêts vierges, tantôt au milieu d'arides chapadas, je n'arrivai qu'à la nuit devant l'habitation du lieutenant-colonel don Jose Muerta, chez qui je devais trouver l'hospitalité. Don Jose, pré¬venu de ma prochaine arrivée, m'attendait depuis quelque temps, et m'accueillit avec une aimable cordialité. Une fois descendu de cheval, j'oubliai promptement toutes mes souffrances; j'avais terminé cette longue et pénible excursion de la province de Minas-Geraës qui m'avait révélé toutes les misères et toutes les richesses du Brésil. Je n'avais plus qu'à descendre le Jequitinonha jusqu'à Belmonte, et à m'embarquer pour Bahia. Je connaissais l'intérieur du pays, il me restait à en visiter les côtes.

Tocayos est indiqué sur toutes les cartes et dans les ouvrages publiés sur le Brésil comme centre d'une population de deux mille ames. M'informant près du président de la province de Minas des ressources que pouvait m'offrir Tocayos, où je me proposais de m'embarquer, j'avais été étonné de sa réponse : il n'avait jamais entendu citer le nom de ce village. Je crus à une erreur; mais, arrivé à Tocayos, je dus reconnaître que le bourg de deux mille ames désigné sur les cartes se compose de deux ou trois farendas. Dans un rayon d'une lieue, je cherchai en vain un hameau. On ne rencontre ni habitans ni trace de commerce. Ce n'est qu'à Callao, village bâti à trois lieues du confluent de l'Arasuahy et du Jequitinonha, qu'il y a un mouvement commercial. Des canots partant de Callao se rendent au Salto, et rapportent un chargement de sel destiné à la nourriture des bestiaux, de l'huile, des vins et quelques étoffes grossières pour la consommation du pays; ils doivent franchir, pour arriver à Callao, un chemin rapide, dangereux, et il y avait un an à peine, à l'époque de mon voyage, qu'un canot chargé avait péri avec trois bateliers. Du reste, le mouvement du commerce est peu important; vingt canots sont employés à cette navigation qui exige six jours pour descendre, et dix-huit à vingt pour remonter le fleuve. Le prix d'un canot, avec trois bateliers, varie de deux cents à deux cent cinquante francs. Si l'on calcule qu'un canot, avec trois hommes, ne peut guère à la remonte porter plus de deux tonneaux de marchandises encombrantes, on comprend que tous les articles expédiés par mer de Bahia à Belmonte, et de Belmonte à Callao par le Salto, doivent revenir fort cher. Il faudrait que les canots n'eussent qu'à transporter des articles de grande valeur et de peu de volume pour qu'il y eût avantage à les expédier par cette voie dans l'intérieur de la province, à Minas-Novas et à l'arroial du Grand-Mogol; mais, le chargement consistant presque toujours en sel, la navigation n'offre aucun bénéfice : aussi se trouve-t-elle limitée par les besoins restreints d'un district médiocrement peuplé. En revanche, l'éducation des bestiaux, dans ces terrains humides et souvent inondés par le Jequitinonha, procure quelques avantages. Les bestiaux, engraissés sans peine, sont envoyés à l'arroial du Grand-Mogol, et vendus quelquefois deux cents francs, rarement moins de cent francs, somme considérable pour ces provinces où l'argent manque, et où tout le commerce se réduit à des échanges.

J'avais envoyé à la chambre municipale de Minas-Novas l'ordre du président Bernardo; de la Vieja, qui lui enjoignait de mettre à ma disposition un canot pour me conduire au Salto. L'ordre fut exécuté; je vis arriver à Tocayos un canot et trois bateliers. Mon voyage se trouvait ainsi facilité; je n'avais plus qu'à me munir de quelques provisions pour descendre le fleuve, car on m'assurait qu'il n'y avait aucune habitation sur les rives. Après quelques jours de repos, employés en préparatifs de navigation, je dus prendre congé de mon hôte José Muerta, et je montai dans mon canot. Deux ou trois peaux de boeuf, soutenues par des cerceaux, formaient au-dessus de ma tête une tente assez commode. Mon canot pouvait avoir trente pieds de long sur deux pieds et demi de large. Un canotier placé sur l'avant dirigeait avec une rame; les deux autres, toujours debout, ramaient en chantant. Don José Muerta ne voulut me quitter qu'après m'avoir accompagné jusqu'au confluent de l'Arasuahy; il me montra en chemin une chapelle qu'il faisait construire. Il espérait attirer quelques habitans et former un village, dont la situation offrirait plus d'avantages que celle de Callao. C'est à regret que je quittai cet homme, qui m'avait reçu avec tant de bienveillance. Don José Muerta n'avait aucune des prétentions, aucun des vices de ses compatriotes; c'est un des hommes qui m'ont inspiré le plus de sympathies durant mon séjour au Brésil.

Le cours du Jequitinonha n'offre rien de remarquable. Les bords, généralement boisés, sont assez plats. Ce n'est qu'à quelque distance du fleuve que commencent les montagnes, qui tantôt courent parallèlement, tantôt viennent se rapprocher de son lit, ou se retirent à de grandes distances. Çà et là se présentent des rapides qu'on regarde comme dangereux; mais les eaux du fleuve étant hautes, ces rapides n'offrent aucune difficulté. Parfois sur les rives on aperçoit quelques champs de riz et de maïs; les habitations sont cachées par d'épais ombrages, et vous ne découvrez pas même une cabane. Des arbres entiers sont entraînés par les eaux; résistant au courant, ils forment avec les rochers épars dans le lit du fleuve des obstacles dangereux pour la navigation. Les bords du Jequitinonha sont ravagés par de nombreux insectes; des moustiques tourbillonnent dans l'air, qui est souvent obscurci par des bandes de fourmis ailées. Un bruit extraordinaire signale le passage de ces nuées menaçantes. Tous les arbres placés sur leur route sont dépouillés en peu d'instans; les habitans ne se préservent du fléau qu'en ménageant autour de leurs résidences un vaste espace inculte. Ces fourmis, qui se multiplient à l'infini, détruisent souvent toute une récolte.

Avant d'arriver au Salto, on traverse quelques-uns des rapides les plus dangereux du fleuve. Mes canotiers ne se décidèrent pas sans peine à franchir de nuit la chute appelée Panellia cachoiera. Malgré l'obscurité, je ne courus aucun danger sérieux. J'arrivai enfin à la Cachoiera del Inferno; les rapides se prolongent sur un espace de près de 500 mètres. Les rochers interceptent en plusieurs endroits le cours du fleuve; on risque à chaque instant de s'y briser, car le courant est très rapide, et il est difficile de manoeuvrer les longs canots du Brésil. La chute de la Cachoiera est de trois à quatre pieds d'élévation sur une largeur de trente à quarante. La secousse que reçoit le canot est tellement forte, qu'il se remplit d'eau. Les moyens restreints dont dispose le Brésil ne permettent pas au gouvernement d'entreprendre les travaux nécessaires pour rendre ce passage praticable en tout temps. Cependant le danger que présentent les cataractes du Nil à Assouan est loin d'égaler celui qui vous menace à la chute de la Cachoiera del Inferno.

Deux heures plus tard, j'arrivais à Salto-Grande. Je comptai de Tocayos à cette ville environ soixante-douze lieues de navigation. Les autorités du Salto, croyant sans doute que j'étais chargé d'une mission d'exploration, vinrent au-devant de moi en grande pompe, et on m'indiqua la maison que je devais occuper. Mon seul désir était d'arriver promptement à Bahia; on me promit que je pourrais partir le lendemain. Le Salto-Grande doit son nom aux chutes qui interrompent sur ce point le cours du Jequitinonha, et qui ne le cèdent en magnificence qu'aux chutes du Niagara. Je profitai de mon séjour au Salto pour visiter une aldea de Botocudos (tribu indienne). Le chef, distingué par le nom de Piteauhy (le grand), m'accueillit dans sa cabane, couverte de feuilles de cocotier. Ces Indiens sont renommés par leur adresse à tirer l'arc; j'étais curieux de les mettre à l'épreuve. Les sauvages s'empressèrent de satisfaire à mes désirs; une flèche lancée en l'air, après avoir presque entièrement disparu, revenait tomber à leurs pieds. Un malheureux oiseau, placé à cinquante pas de distance, fut tué dès le premier coup. J'obtins qu'ils me cédassent quelques arcs et des flèches; ils me demandèrent en échange de la toile commune, - voulant, disaient-ils, se faire un vêtement, - des hameçons et des couteaux. Je leur donnai ces objets, en y ajoutant de la viande et de la farine, qu'ils mangèrent avec avidité. Les femmes de ces Indiens étaient allées à la récolte des fruits sauvages, et, forcé de retourner au Salto, je ne pus les attendre. Un voyageur allemand, le prince Maximilien de Neuwied, a, dans un ouvrage curieux sur le Brésil, donné de nombreux détails sur les Botocudos et toutes ces races d'Indiens connus au Brésil sous le nom de Mansos (doux). Par ce nom, les habitans essaient de caractériser l'état d'apathie et d'insouciance demi-sauvage où vivent ces tribus. L'exemple de la population brésilienne est bien fait, au reste, pour dégoûter les Indiens de la civilisation.

Je quittai le Salto dans la soirée du 4 février, et j'arrivai à Belmonte après vingt heures de navigation. A partir du Salto, la rivière change de nom, et s'appelle Rio-Grande de Belmonte. Les deux rives sont couvertes de forêts que l'on commence à exploiter. Le jaquaranda, que nous connaissons sous le nom de palissandre, croît en grande abondance. Ces bois sont magnifiques; malheureusement ils ne tarderont pas à disparaître par suite de la négligence du gouvernement, qui laisse les habitans dévaster et brûler les taillis à leur guise. Du Salto à Belmonte, on ne remarque d'autres habitations que de pauvres cabanes, construites pour recevoir temporairement les hommes qui se livrent à l'exploitation du jaquaranda. Belmonte est situé sur la rive droite du fleuve, à environ deux lieues de la mer; l'entrée de la rivière se trouve fermée par une barre de sable qu'il est souvent difficile de franchir. Ce village se compose d'une soixantaine de maisons, toutes d'un aspect misérable, construites en bois et recouvertes de feuilles de palmier. Les inondations du fleuve, qui ont plus d'une fois enlevé ces cabanes légères, ne permettent pas d'entreprendre des constructions plus solides sur un sol sablonneux et sans consistance. Chaque année, l'eau emporte avec elle de vastes portions de terrain, et souvent même elle entraîne les belles plantations de cocotiers qui entourent les maisons des habitans. Le commerce de Belmonte consiste en jaquaranda et autres bois précieux, ainsi qu'en noix de cocos [7], qu'on expédie à Bahia. Les retours se font en vins, boeuf salé, eaux-de-vie, étoffes, et sel. Expédiées dans le haut de la rivière, les denrées envoyées de Bahia parviennent jusqu'à Minas-Novas et à l'arroial du Grand-Mogol. Ce commerce occupe une quinzaine de barques jaugeant de 30 à 40 tonneaux. A mon arrivée à Belmonte, aucune de ces barques n'était dans le port, et je dus attendre qu'une occasion se présentât de gagner Canasvieras, d'où je comptais atteindre la mer pour me rendre à Bahia.

J'avais passé trois jours à Belmonte, et je quittai sans regret ce triste village. J'appris plus tard que j'étais parti à temps, car la maison dans laquelle j'étais logé fut enlevée par un débordement du fleuve peu d'instans après que je l'eus quittée. Au moment de mon départ, les eaux étaient déjà hautes. Après une navigation pénible, nous fûmes arrêtés par les sables. Il fallut descendre à terre, traverser les sables à pied, pour nous embarquer de nouveau sur le Rio-Salso, qui communique au Rio-Pardo, et atteindre Canasvieras. Des vents contraires et le débordement du Rio-Pardo me retinrent plusieurs jours dans ce misérable village, composé de deux cents maisons en bois. Le commerce de Canasvieras consiste en farine et en riz, qu'on expédie à Bahia avec quelques chargemens de jaquaranda. Il y a trois ans environ, quatre-vingts maisons furent emportées par un débordement. Pendant mon séjour, plus d'une vingtaine furent entraînées par les eaux. Les habitans montraient une résignation admirable. Aussitôt qu'une maison semblait près d'être atteinte par le fleuve débordé, toute la famille se mettait à la démolir; la grande légèreté de ces constructions rendait le travail facile, et le courant n'entraînait que des matériaux de rebut. Enfin le temps redevint assez favorable pour me permettre de reprendre mon voyage. Je m'embarquai sur le Rio-Patype, car le capitaine de mon canot craignait d'affronter la barre du Rio-Pardo. Nous approchions de la mer; l'équipage se préparait avec hésitation à y entrer. Ce fut à force de cris, de tumulte, d'invocations à tous les saints du paradis, que mon capitaine prit du courage : il lança hardiment sa barque dans la barre, la brise nous souleva, nous étions en mer, et j'avoue que je m'en félicitai autant que mes pauvres matelots, qui croyaient avoir fait preuve d'une grande bravoure. Bientôt, en dépit de l'inexpérience et des lenteurs de l'équipage, je pus saluer la baie de Bahia, un des plus magnifiques panoramas du Brésil.


Intérieur du pays. – Villes maritimes. – Avenir politique
VI. - Bahia. – Les noirs au Brésil. - Fernambouc.

L'histoire du premier établissement portugais dans la baie de Bahia est toute romanesque. En 1516, un navire part de Lisbonne pour les Indes orientales, fait naufrage sur des bas-fonds, au nord de la baie; l'équipage peut à peine se sauver. Descendus à terre, les Portugais sont saisis et massacrés par des anthropophages. Un seul, Alvarez Correo, parvient à éviter le triste sort de ses compagnons; les armes à feu qu'il a conservées inspirent aux Indiens une sainte terreur, les sauvages s'inclinent devant lui avec respect, ils l'appellent Caramourou (homme de feu). Intelligent et brave, Alvarez sait mériter la confiance de ces barbares, il marche à leur tête contre une peuplade ennemie, obtient la victoire, et reçoit pour récompense, avec la main de la fille d'un chef, l'honneur du commandement suprême. Bientôt, dégoûté de la vie sauvage, l'intrépide Portugais s'embarque sur un bâtiment français venu pour chercher sur la côte du Brésil le précieux bois de teinture. Accueilli en France par Henri II, ainsi que sa jeune femme, qui adopte la religion chrétienne, Alvarez retourne de nouveau vers sa tribu, après s'être engagé à établir des relations amicales entre la France et les Indiens soumis à son autorité. Au Brésil, de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à mettre à l'épreuve le courage et les hautes facultés d'Alvarez Correo. Le chef portugais triompha de toutes ces difficultés, et exerça sur les peuplades indiennes une autorité bienfaisante. Sa femme se signala à ses côtés par une fermeté, un courage dignes de son époux.

En 1549, Thomé de Souza, envoyé par le Portugal, vint jeter les fondemens de la capitale du Brésil, car Bahia n'a perdu que depuis un siècle le droit de servir de résidence aux vice-rois envoyés de Lisbonne. Alvarez soutint de ses conseils et de son influence le nouveau gouverneur; il mourut entouré de l'estime générale. On admirait en lui cette mâle énergie, ces facultés puissantes qui semblèrent pendant un temps le privilège de la race portugaise. Aujourd'hui, il reste à peine un souvenir des anciens possesseurs de cette contrée fertile; la race des Indiens qu'Alvarez commandait a entièrement disparu; un monument consacré à la mémoire de sa femme dans la chapelle Da Graça, l'église la plus ancienne de Bahia, rappelle seul l'aventureuse destinée du chef portugais et de son intrépide compagne.

Après la mort d'Alvarez, la prospérité de Bahia grandit rapidement. La baie de Tous-les-Saints devint le port le plus fréquenté du Brésil, les bâtimens suffisaient à peine pour charger le sucre et le café déposés dans les magasins des riches négocians portugais. L'importance acquise par Rio-Janeiro put seule arrêter le développement commercial de Bahia. L'ancienne capitale lutta quelque temps encore avec la nouvelle; puis l'indépendance du Brésil, la suppression presque absolue de la traite des noirs, et enfin la rébellion de 1837, vinrent consommer sa ruine.

La ville de Bahia est divisée en deux parties. La ville basse est le centre du commerce; les magasins, les boutiques d'artisans animent cette longue rue étroite qui longe la plage, et où l'on respire les odeurs les plus nauséabondes. La douane et l'entrepôt où sont amoncelés tous les produits commerciaux de la province, l'arsenal et le chantier de marine, où l'on construit quelques bâtimens de guerre, les églises de la Conception et de Notre-Dame-du-Pilier, sont avec la bourse, les seuls édifices remarquables de cette partie de la ville. Les rues, étroites et malsaines, sont animées par les cris des noirs, qui portent de lourds fardeaux ou se disputent dans les nombreux cabarets avec des matelots ivres.

La ville haute, où l'on ne parvient qu'après avoir gravi une pente rapide, est moins fréquentée que la ville basse; mais l'ensemble de ses constructions, d'une architecture noble et régulière, quoiqu'un peu massive, mérite de fixer l'attention du voyageur. Bahia est le siège de l'archevêque métropolitain du Brésil. De beaux édifices vous rappellent son ancienne opulence; on remarque le théâtre, le palais du président, quelques églises. L'admirable vue de la baie, qu'on domine des hauteurs où s'élève la ville, complète heureusement le paysage. D'innombrables couvens attestent l'importance religieuse de Bahia. Le nombre des moines et leurs richesses ont certainement beaucoup diminué, pourtant ils possèdent encore des biens considérables. Quelques-uns de leurs couvens, situés hors de la ville, ont été bâtis dans des situations délicieuses. Les cloîtres de femmes ont, à Bahia, un caractère tout particulier; on y passe le temps à fabriquer des fleurs en plumes, et le libertinage le plus éhonté règne parmi les recluses. Les exemples de cette bizarre alliance de la débauche et de la dévotion ne sont, au reste, pas rares au Brésil.

La population noire de Bahia est robuste et active. On est frappé de la beauté des négresses qui reviennent des fontaines situées près de la ville une cruche d'eau posée coquettement sur la tête. D'autres négresses vendent des fruits, des poteries de toute espèce, et restent assises sur le seuil des maisons. Les nègres sont occupés à tresser des chapeaux de paille ou des nattes de couleur. On reconnaît, chez les noirs de Bahia, les caractères d'une race intelligente et laborieuse.

La société de Bahia ne ressemble point à celle de Rio-Janeiro; on n'y retrouve pas l'arrogance et la raideur de ces grandes dames qui composent à Rio ce que l'on est convenu d'appeler la cour. Les relations du monde y offrent plus de charme; l'abandon, la cordialité, n'en sont point bannies. Les femmes jouissent d'une grande liberté; elles n'ont rien de cette gêne, de cette timidité qu'une sorte d'esclavage domestique donne trop souvent aux Brésiliennes. Elles se réunissent au théâtre, prennent part aux causeries du monde, et les maris, quoique très jaloux, permettent qu'on les accompagne. Ces femmes, qui ont toutes le désir de plaire, sont généralement peu jolies, et par leur teint olivâtre se rapprochent beaucoup des mulâtresses. Il faut leur savoir gré des efforts qu'elles font pour animer les tristes salons du Brésil et pour s'élever au-dessus de l'état d'infériorité sociale où leur sexe est réduit dans les autres provinces. Grace à leur aimable influence, Bahia conserve assez fidèlement les moeurs européennes; la ville a ses fêtes, ses jours d'ivresse et d'oubli, son carnaval. C'est un étrange plaisir que ce carnaval de Bahia. Pendant trois jours, toutes les affaires sont suspendues; si vous sortez, assailli de tous côtés par des cruches d'eau qu'on vous jette à la tête, vous rentrez, meurtri, mouillé, blessé souvent. Il se peut cependant qu'une jolie femme vous lance un fruit de cire rempli d'une eau parfumée, et alors rien ne vous empêche de vous introduire chez elle, car toutes les maisons restent ouvertes. Que de liaisons ont commencé pendant les intrudos! Aussi les jeunes gens et les femmes conservent-ils avec un soin jaloux la vieille coutume du carnaval. Il est à croire que ces galantes traditions ne se perdront pas de si tôt à Bahia.

L'ancienne capitale du Brésil est le siège de quelques industries qui ne sont pas sans importance. On y fabrique les seuls cigares qu'on puisse obtenir au Brésil. Si les habitans apportaient plus de soin dans cette fabrication, leur tabac, qui est d'une bonne qualité, serait recherché bientôt sur les marchés d'Europe. Les fleurs en plumes fabriquées par les religieuses sont, avec les cigares et quelques poteries communes, des industries particulières à Bahia. La ville compte même des manufactures, encore en enfance il est vrai; mais une manufacture est chose rare au Brésil. Une fabrique de savon est en pleine activité et suffit en partie aux besoins de la population. L'école de médecine est dans un état déplorable; c'est pitié vraiment que d'envoyer des élèves à un établissement pareil, où la bibliothèque reste entassée dans une chambre toujours fermée, et où l'on chercherait en vain des instrumens de chirurgie. L'hôpital militaire, un hôpital pour les pauvres, méritent d'être cités en revanche parmi les édifices utiles que renferme la ville haute. Ces diverses institutions rappellent que Bahia fut pendant long-temps la première ville de l'empire.

Ne pouvant me résoudre à loger dans les auberges de Bahia, qui sont d'une saleté repoussante, je fus trop heureux d'accepter l'hospitalité que notre consul voulut bien m'offrir. Sa charmante maison de la Vittoria est située dans un des faubourgs de la ville adopté par tous les négocians riches, qui, obligés de passer leur journée dans la ville basse, trouvent le soir sous les frais ombrages de leurs jardins un délassement plein de charmes. La chaleur est si forte, qu'il est rarement possible de monter à cheval pendant le jour. Le moyen de transport le plus en usage est la cadeira, espèce de fauteuil couvert, protégé par des rideaux et porté sur les épaules de deux esclaves. Ces litières fermées sont très recherchées par les femmes, qui en profitent pour se rendre chez leurs amans en dépit des jaloux. Chaque famille un peu riche a sa cadeira particulière avec des rideaux de soie damassée, un fauteuil richement orné et des nègres en livrée. On emploie habituellement pendant la journée des cadeiras de louage, et on réserve pour les grandes réunions l'usage de la cadeira particulière. Les nègres congos, employés au service de ces litières, sont généralement de beaux hommes, d'une grande intelligence. Plus intéressés que les autres races de nègres, les congos amassent l'argent qu'ils gagnent afin de se racheter après quelques années de travail. Tous préfèrent obtenir la liberté de travailler pour leur compte, moyennant une redevance journalière, plutôt que de rester soit sur une habitation, soit dans la maison de leur maître. A la vue de ces nègres robustes et hardis, on ne peut se défendre de réflexions pénibles sur l'état de la population noire vis-à-vis des blancs. C'est ainsi qu'au Brésil l'esprit est toujours invinciblement reporté vers les grands problèmes qui travaillent ce pays.- Parmi ces problèmes, celui de l'avenir des noirs est assurément un des plus redoutables.

Quelle que soit l'apathie du gouvernement brésilien, il est des situations qu'on n'envisage pas long-temps de sang-froid. Les hommes placés à la tête des affaires commencent eux-mêmes à être effrayés du nombre d'esclaves qui ont su conquérir la liberté depuis quelques années. Ce nombre pour Bahia seul s'élève à douze mille. On avait voulu interdire aux nègres libres la résidence de la ville, mais cette mesure par trop brutale n'aurait jamais pu être mise à exécution. On s'est borné à imposer aux nègres une capitation qu'ils espèrent un jour se faire rembourser par les Portugais, contre lesquels ils nourrissent une haine que les odieux massacres commis en 1838 n'ont pas encore satisfaite. L'insurrection de 1838, quoique restée sans résultat, est un fait bien plus grave que la rébellion de la province de Minas-Geraes en 1841. A Bahia, le cri des révoltés était : Mort aux Portugais! Tous les hommes de race blanche tombaient assassinés dans les rues, leurs maisons étaient envahies, et ceux qui purent fuir à quelque distance de la ville échappèrent seuls à la rage des nègres libres et des mulâtres. Sabino, médecin distingué, homme capable et résolu, était à la tête du mouvement révolutionnaire. Le but des insurgés était de proclamer une république fédérative après s'être affranchis de l'autorité des Portugais, qui, tous négocians riches et disposant d'immenses capitaux, avaient la haute main sur l'administration de la province. D'horribles atrocités furent commises pendant les cinq mois que dura le gouvernement révolutionnaire. Les nègres, les mulâtres, frappaient de sang-froid et sans pitié tous les Portugais. Si la victime n'était que blessée, malheur à celui qui eût tenté de la secourir! Un médecin français, passant dans une des rues les plus fréquentées, vit un Portugais expirant: il reconnaît un de ses amis et s'élance pour donner des soins au blessé. Les meurtriers, qui n'étaient pas loin, reviennent aussitôt sur leurs pas, et enlevant de force le docteur : « Tu es Français, lui disent-ils, cela te sauve; mais si jamais tu oses secourir un Portugais, malheur à toi! » Saisi par ces hommes ou plutôt par ces bêtes féroces qui tenaient leurs poignards sur sa poitrine, le Français dut laisser expirer son ami sans secours.

Les troupes impériales vinrent enfin mettre le siège par terre et par mer devant la ville insurgée. Cerné de toutes parts, le mulâtre Sabino organisa une vigoureuse défense; toute la population libre ou esclave s'unit à lui, et ce ne fut qu'après quatre jours d'assaut que les troupes purent occuper Bahia. Sabino, voyant que la résistance devenait impossible, voulut incendier la ville; on mit le feu dans tous les quartiers, mais les troupes purent l'éteindre, et Bahia échappa à une entière destruction. Traqué par les vainqueurs, le chef des rebelles chercha un refuge chez le consul de France; mais à peine y était-il entré, que les soldats envoyés à sa poursuite vinrent le réclamer : n'obtenant aucune réponse, ils pénétrèrent dans la maison du consul, et Sabino, qui s'était jeté tout nu sous un lit, fut arrêté. Le gouvernement, satisfait de son triomphe, ne se crut pas assez fort pour sévir contre les rebelles. On accorda une amnistie à tous ceux qui firent leur soumission, et Sabino fut envoyé dans la province de Matto-Grosso, où il jouit en ce moment d'une entière liberté.

La question soulevée à cette époque se représentera quelque jour, et le chef des insurgés de 1838, homme jeune encore, pourra bien causer de nouveaux embarras au gouvernement. C'est de Bahia que partira, sans aucun doute, le premier cri de révolte contre la centralisation de Rio-Janeiro. Le nombre des mulâtres s'accroît à Bahia dans une proportion menaçante, autour d'eux se groupent tous les nègres qui parviennent à se racheter par leur travail, et cette population farouche ne subit qu'à regret la domination des blancs. Un nouveau massacre des Portugais établis dans la province sera le signal de désordres que le ministère brésilien aura peine à réprimer: la saisie d'un bâtiment négrier par les Anglais, sur les côtes du Brésil, peut d'un jour à l'autre provoquer une terrible explosion. En effet, ce que les hommes de couleur reprochent aux Portugais, c'est moins de maintenir l'esclavage que de ne pas défendre leurs droits contre les exigences de l'Europe. Aussi dans toute l'étendue non-seulement de la province de Bahia, mais de l'empire, les Anglais, qui ont eu de nombreux démêlés avec le gouvernement brésilien, sont abhorrés, et si une révolution amenait une république fédérative, les négocians de cette nation seraient forcés de s'éloigner pour sauver leur existence. Les Français jouissent de plus d'influence personnelle et obtiennent plus de confiance; leur vie serait protégée, mais leurs intérêts auraient à souffrir d'une révolution qui tendrait à isoler le Brésil de l'Europe et constituerait sous le titre de république un gouvernement incapable d'inspirer la confiance au commerce. Tous les hommes influens de Bahia ne peuvent songer sans tristesse à l'avenir de leur pays; le président de la province lui-même convient qu'il est impossible de prévoir la fin des convulsions intérieures au prix desquelles le Brésil a acheté l'indépendance. Le gouvernement voit le mal, les autorités le signalent; l'assemblée de la province propose des résolutions, on va même jusqu'à en adopter, jamais on ne les exécute. Si quelque faute est commise, c'est à l'influence des étrangers qu'on l'attribue. On semble attendre les réactions, on les prépare, tandis qu'il serait possible encore de les prévenir en développant la prospérité matérielle, en assurant le bien-être et le calme à une population inquiète et misérable.

Le président de Bahia, dans un de ses rapports à l'assemblée provinciale, observe que le commerce, depuis la rébellion du 7 novembre 1837, a été chaque année en décroissant. Les autres provinces ont dû, en effet, chercher à Rio-Janeiro les produits que le blocus les empêchait de demander à Bahia. Les menaces dont plusieurs négocians portugais ont été victimes ont contribué aussi à la stagnation des affaires : la culture a diminué comme le commerce. Aujourd'hui, pour qu'un navire marchand complète son chargement, il doit attendre près de trois mois; ce surcroît de dépenses ne peut être comblé que par d'immenses bénéfices : toutes ces causes réunies ont amené les résultats signalés dans le rapport du président. La valeur des importations d'Europe s'est élevée de 1840 à 1841, pour la province de Bahia, à environ 22 millions de francs; les exportations n'ont pas dépassé 19 millions. De 1841 à 1842, l'importation s'est élevée à 23 millions, l'exportation seulement à 15 millions. Les revenus de la douane ont également subi une notable décroissance en 1840; malgré l'élévation des tarifs sur les vins, ils avaient dépassé 540,000 francs; en 1841, ils tombaient à 420,000 francs, et le ministre des finances, dans son rapport au congrès, annonçait une nouvelle diminution pour 1842.

Parmi les bâtimens d'Europe qui touchent à Bahia, beaucoup sont destinés à la côte d'Afrique, et viennent compléter leur chargement en achetant du rhum et des liqueurs fortes, avidement recherchées par tous les nègres de la côte. Les mesures prises contre la traite expliquent en partie l'état d'abandon dans lequel languit Bahia. D'après les traités du Brésil avec l'Angleterre, le commerce des esclaves ne devrait plus exister; mais favorisé par les autorités du pays, offrant des bénéfices hors de toute proportion avec les risques à courir, ce commerce n'est nulle part aussi actif qu'à Bahia. Des goëlettes d'une marche supérieure, construites aux États-Unis, sont employées à ce trafic. Une goëlette, dont la valeur avec son chargement était estimée à cent mille francs, vint mouiller dans la rade pendant mon séjour à Bahia; elle ramenait six cents esclaves, ce chargement valait un million. Ainsi, en supposant que sur dix bâtimens un seul échappe, le négociant qui les a armés couvre ses dépenses; mais c'est porter les choses au pire, et ordinairement, sur trois goëlettes expédiées pour la traite, à peine une seule est saisie, les deux autres rentrent au port avec leur chargement d'esclaves. On comprend que de si belles chances encouragent les hommes entreprenans qui veulent faire fortune à tout prix.

Si l'émancipation des nègres n'était pour l'Angleterre qu'une préoccupation morale et religieuse, on admirerait ses efforts et on louerait sa persévérance dans la poursuite de la traite. Malheureusement il est difficile, pour qui a vu Sierra-Leone, de conserver quelque illusion sur le mobile qui inspire cette croisade philanthropique. Les nègres enlevés aux bâtimens qui font la traite subissent à Sierra-Leone un esclavage plus odieux que dans toutes les autres colonies du monde. Avant d'atteindre cette île, les malheureux, entassés dans la prison flottante d'un navire, succombent le plus souvent aux souffrances d'une captivité atroce. Un médecin anglais, dont le témoignage ne peut être suspect, assure qu'il a vu périr, dans une seule nuit, vingt-cinq nègres étouffés, faute d'air et de soins, sur un de ces bâtimens armés pour la cause de l'humanité et de la civilisation. Arrivés à Sierra-Leone, les nègres sont remis, sous le nom d'engagés, à des planteurs anglais. La durée de l'engagement est de quatorze ans. Souvent leurs maîtres les revendent sans nul scrupule avant l'expiration de ce terme, et ils n'ont besoin, pour se mettre à couvert, que de certifier le décès de l'engagé; il est arrivé que des nègres vendus par les planteurs de Sierra-Leone ont été livrés de nouveau à des négriers. Tous ceux qui ont visité le Brésil ont rencontré de ces esclaves; j'eus d'abord peine à croire, je l'avoue, que l'Angleterre tolérât de semblables abus, mais j'ai dû me rendre à l'évidence. Les nègres sont esclaves à Sierra-Leone comme au Brésil, car l'engagement de quatorze ans ne peut être considéré que comme un esclavage perpétuel dissimulé. Il est fâcheux que l'état intérieur de cette colonie anglaise soit aussi peu connu. Si j'en crois des renseignemens dignes de foi qui m'ont été communiqués, le traitement imposé aux nègres par les planteurs anglais ne ferait guère honneur à la philanthropie britannique.

C'est à Bahia que se passa l'affaire du brick français le Marabout, saisi à sa sortie du mouillage par le commandant du Cygne, capitaine Christie. Le saisie du bâtiment français fut motivée par la présence de planches que le capitaine n'avait emportées qu'après s'être muni d'une autorisation du consul. Le Marabout fut ramené à Bahia : le consul protesta contre l'arrestation; mais avant qu'il eût pu obtenir la liberté des passagers et de l'équipage français, le capitaine Christie partit pour Rio-Janeiro, afin de s'assurer l'approbation de ses chefs, et ceux-ci, sans autre information, envoyèrent à Cayenne le bâtiment français pour que justice fût faite. Ce qu'on voulait fut obtenu, justice fut faite, car on condamna le capitaine anglais à des dommages-intérêts mais ce n'était qu'un faible dédommagement pour les souffrances qu'il avait imposées aux passagers d'un équipage français injustement détenus. Le gouvernement britannique sembla même vouloir indemniser le capitaine Christie; on ne le rappela qu'en lui accordant de l'avancement.

L'arrogance des officiers anglais chargés de réprimer la traite est une cause toujours renaissante de pourparlers et de complications. Le capitaine Nott, commandant du Partridge, avait vu un bâtiment suspect entrer à Sainte-Catherine, mais il n'avait pu le visiter. Il se présente devant les autorités brésiliennes, et les somme de lui livrer le bâtiment avant la nuit, sinon il tirera sur la ville. Les autorités indignées protestent contre cette violence et refusent d'obéir. Le pauvre capitaine en fut pour sa colère, il dut se retirer sans même avoir exécuté sa menace. Cette attitude hautaine des commandans des croisières anglaises indispose, on le comprend sans peine, toute la population du Brésil, et l'Angleterre, au lieu d'atteindre son but, s'en éloigne, car ces manifestations maladroites ne servent qu'à provoquer une sourde résistance. Il y a d'ailleurs une contradiction flagrante entre les prétentions de l'Angleterre et la conduite de ceux qui la représentent au Brésil. Outre les compagnies anglaises qui possèdent des esclaves; on voit les agens de l'Angleterre et ses négocians acheter, pendant leur séjour dans l'empire, des noirs qu'ils vendent à leur départ. Le ministre d'Angleterre à Rio-Janeiro n'est servi que par des esclaves; il lui serait facile de s'entourer d'hommes libres, mais leur service serait plus coûteux, et la philanthropie doit se taire devant le bon marché. Quelle autorité peuvent avoir les représentations de M. Hamilton contre un abus dont ce ministre profite tout le premier? Le résultat le plus positif des croisières anglaises est de procurer d'immenses bénéfices aux bâtimens de guerre qui y sont employés. Aussi les capitaines ne pensent-ils qu'à faire fortune; ce qu'ils poursuivent avant tout; c'est l'indemnité qu'on leur alloue comme récompense; si l'on supprimait l'indemnité, s'ils n'avaient plus qu'à exécuter les ordres de leur gouvernement, on aime à croire que, moins éblouis par l'appât du gain, ils agiraient avec plus de dignité et de prudence.

Mon voyage ne se terminait pas à Bahia; les côtes du Brésil méritent d'être visitées avec attention. Les villes maritimes, plus fréquentées par les étrangers, ont une physionomie curieuse et piquante. Quand on a vu la population livrée à elle-même dans l'intérieur du pays, on aime à la retrouver, sur les côtes, en présence du commerce européen C'est un plaisir qu'on achète, il est vrai, par d'énormes tribulations. Rien de plus sale et de plus mal tenu qu'un paquebot brésilien : des porcs se promènent librement sur l'avant ; sur l'arrière, dindons et poulets errent à leur aise. La toilette du bord n'ayant lieu qu'une fois par mois, il se forme sur le pont une poussière épaisse qui colore le bois, dont vous n'apercevez plus la couleur primitive. Les repas ne répondent que trop à ces tristes apparences; il est impossible d'y toucher sans dégoût. Le prix du passage est assez élevé, néanmoins l'entreprise a peine à se soutenir : il y a si peu de passagers, que les frais ne sont pas couverts; il faut que le gouvernement alloue pour chaque voyage une indemnité qui est évaluée à un million par an. La compagnie doit expédier un paquebot tous les vingt jours de Rio-Janeiro. Ce paquebot, après avoir touché à Bahia, Maceyo, Fernambouc, Céara, San-Luis-de-Maragnan et Sainte-Marie-de-Belem, retourne à Rio-Janeiro en s'arrêtant dans les mêmes villes. Le trajet doit durer deux mois; mais, dans l'état actuel de la navigation brésilienne, on ne peut attendre aucune régularité dans le service des dépêches. Les machines, mal dirigées par des ingénieurs anglais, ou plutôt par de simples chauffeurs, exigent de continuelles réparations, et, au lieu de deux mois, il faut calculer au moins trois mois pour faire un voyage qui n'offre aucun danger.

Deux jours après avoir quitté Bahia, nous entrions dans le port de Maceyo, en évitant les nombreux bancs de sable qui en défendent l'entrée. Maceyo est une ville toute neuve, dont les deux cents maisons forment une longue rue assez large et bien aérée. On remarque chez les habitans quelque activité. La province d'Alogoas, où se trouve Maceyo, est une des moins étendues du Brésil; elle faisait autrefois partie, comme district, de la province de Fernambouc. La population s'élève à 140,000 ames. Des bois de construction, l'huile de coco, le sel, qu'on récolte en abondance et qui est expédié pour la province de Minas, forment, avec le coton, le riz et le maïs, les objets d'exportation de cette province, dont le commerce acquiert chaque année une plus grande importance. Depuis la révolution d'Alogoas, qui a éclaté en 1833 et ne s'est terminée qu'en 1835, il y a eu dans cette province des symptômes notables de prospérité. Les revenus de la douane, qui n'étaient, de 1837 à 1839, que de 30, 000 francs, se sont élevés, de 1839 à 1840, à 67,000 francs, et atteignaient, de 1840 à 1841, plus de 100,000 francs. La période de 1840 à 1841 a, du reste, été une des plus brillantes qu'ait traversées 1e commerce d'Alogoas. Les importations des pays étrangers, Europe et États-Unis, ont été estimées 2 millions; les exportations, 1,500,000 francs. De 1841 à 1842, l'importation s'est trouvée réduite à 1,345,000 francs, et l'exportation à 1,200,000 francs. Le président de la province d'Alogoas, dans un rapport à l'assemblée provinciale, propose l'établissement d'une colonie, où tous ceux qui sont inoccupés et n'ont aucun moyen avoué d'existence seraient assujettis au travail. « Cette colonie aurait, dit-il, non-seulement l'avantage d'augmenter les produits de la province, mais elle déciderait aussi le reste de la population à s'assurer, par la culture des terres, une existence honnête; car ce n'est pas la population qui manque, mais la plupart des habitans sont ou inutiles ou dangereux pour la société. » Si des mesures aussi énergiques pouvaient être adoptées dans tout le Brésil, je ne doute pas que le malaise général ne cessât bientôt; les ressources abondent, et la prospérité matérielle ne dépend que de la bonne volonté des habitans.

Après une journée passée à Maceyo, il fallut s'embarquer de nouveau pour gagner Fernambouc. Nous longeâmes les rochers bizarrement taillés qui se prolongent sur la côte du Brésil jusqu'au passage étroit qui sert d'entrée aux bassins contenus entre ce môle naturel et le Récife. On désigne sous ce nom une partie de la cité actuelle de Fernambouc, formée de la réunion de deux villes, Olinda et le Récife.

La ville d'Olinda fut fondée par Duarte Coelho Pereira, en 1535. Celle du Récife fut bâtie par les Hollandais, sous Maurice de Nassau. Construit sur plusieurs bancs de sable séparés par diverses criques et par l'embouchure de deux rivières que trois ponts réunissent, le Récife se subdivise en trois parties : le Récife proprement dit, qui comprend les forts et tous les magasins des négocians; Saint-Antoine, où sont les principales églises et le palais du président; enfin, Boa-Vista, où se trouvent l'évêché, des couvens, quelques églises et les résidences des plus riches négocians, bâties au milieu de magnifiques jardins. Olinda, isolée du Récife et bâtie sur une colline élevée, perd chaque jour de son importance. Ses rues sont désertes, ses maisons inhabitées. Les moines, retirés dans quelques couvens de cette ville, jouissent seuls de l'air pur qu'on respire à Olinda; la population s'est éloignée d'un séjour où l'eau manquait, pour se porter dans le Récife où l'attirent une position plus favorable et le mouvement des affaires.

Les débordemens presque annuels de deux rivières, le Biberibo et le Capivari, rendent le séjour de Fernambouc très malsain; après la saison des pluies, les eaux accumulées ne trouvent pas d'écoulement; elles remplissent les maisons, et l'évaporation cause des fièvres qu'il est difficile aux étrangers d'éviter. Depuis quelques années, le gouvernement a entrepris des travaux d'art pour favoriser l'écoulement des eaux. Des digues sont commencées pour arrêter les débordemens. On attend avec confiance l'achèvement de ces travaux, dirigés par un ingénieur français, M. Vauthier. Déjà un bateau employé au curage du port a produit une amélioration notable. Les bâtimens qui ont un tirant d'eau de dix pieds arrivent jusqu'aux magasins de coton; auparavant ils devaient rester à distance, faute de profondeur nécessaire.

Les revenus de la douane s'élèvent à environ 5 millions; l'année de 1841 à 1842 présentait un déficit de 300,000 francs sur les années précédentes. Cette diminution dans les revenus était attribuée à la mauvaise récolte du coton et au bas prix des sucres de la province. Le coton de Fernambouc, recherché jadis à cause de ses longues soies, ne peut plus supporter la concurrence avec le coton des États-Unis; la différence de prix est hors de proportion avec la différence de qualité. Aujourd'hui, l'arrobe (trente-deux livres) se vend 15 francs. Les frais de transport absorbent tous les bénéfices du cultivateur, et le coton n'est enlevé que par les bâtimens qui ne peuvent obtenir d'autres objets d'échange pour compléter leur chargement de retour. Le sucre, quoique d'une qualité inférieure à celui de Rio-Janeiro, par suite de la négligence apportée à la fabrication, est devenu le produit le plus important de la province; ce sont les négocians allemands qui enlèvent cette denrée. Les rapports avec l'Angleterre ont à peu près cessé; les États-Unis et Hambourg pourvoient presque seuls aux besoins de la province. Le commerce avec la France est insignifiant. On ne compte à Fernambouc qu'un petit nombre de maisons de négocians français, mais beaucoup de magasins de détail. Les autorités de la province ont compris l'avantage qui résulterait pour tous d'une amélioration dans la fabrication du sucre. Un de nos compatriotes, ancien planteur des colonies, a reçu pour mission d'indiquer à tous les propriétaires les changemens à introduire dans les moulins pour écraser la canne, et dans les chaudières destinées à la cuisson. La question de la qualité du sucre est d'autant plus importante pour le planteur, que les droits seuls de transport doublent les frais. Obtenir une qualité supérieure à des prix plus élevés doit donc être le but de tous les propriétaires : il leur suffit d'adopter quelques changemens faciles pour améliorer leur situation, et les autorités ont raison de chercher à détruire ces habitudes de routine qui rendent infructueuses les terres les plus fertiles.

Les environs de Fernambouc sont assez boisés; une des îles formées par le Capivari est entièrement couverte de cocotiers. A partir de la côte, le sol s'élève graduellement, et la population diminue. Les terrains humides situés sur le bord de la mer sont impropres à la culture; les terrains élevés, qu'on désigne sous le nom de Sertaon, sont d'une aridité déplorable. Pendant des jours entiers, vous errez dans les plaines du Sertaon sans rencontrer une source pour étancher votre soif. Le sol qui environne Fernambouc étant peu accidenté, les Brésiliens ont pu entretenir les routes construites autrefois par les Hollandais, routes fort belles, mais qui ne peuvent suffire aux besoins de la province, car elles ne s'étendent que dans un étroit rayon autour de la ville. Ce n'est pas seulement dans ces travaux que la Hollande a marqué son passage : la construction des maisons, l'ensemble régulier et propre des différentes divisions de la ville, tout concourt à vous faire oublier le Brésil; on se croit transporté dans une ville néerlandaise, et l'illusion ne cesse qu'à la vue des nègres accablés de fardeaux, ou des hommes du Sertaon, venus quelquefois de cent lieues de l'intérieur, sur des chevaux efflanqués, avec un chargement de coton. Les moeurs sont, dit-on, moins faciles à Fernambouc qu'à Bahia; mais la société offre aussi moins de charme. Les Brésiliennes ne sortent qu'au point du jour pour se rendre à la messe; une fois rentrées chez elles, on ne les aperçoit plus. Elles dorment couchées dans des hamacs. De telles moeurs sont incompatibles avec les relations du monde. Fernambouc a un théâtre, mais pas d'acteurs. La vie est des plus maussades dans cette ville, où règne une chaleur accablante, quand la saison des pluies n'interrompt pas toute activité. Je n'y pus fréquenter d'autre société que celle des consuls, des négocians français ou allemands, et des ingénieurs employés par le gouvernement brésilien.

Les femmes n'exerçant aucune influence, les rapports des maîtres avec leurs esclaves se sont multipliés. J'ai entendu citer des traits d'une révoltante inhumanité. Des hommes vendaient les esclaves dont ils avaient abusé et qui devenaient enceintes; d'autres vendaient la mère et gardaient l'enfant. Ces abus, dont l'opinion publique devrait faire justice, sont au contraire approuvés de tous. Je n'ai jamais entendu un Brésilien blâmer les excès de pouvoir d'un planteur, il en parlait comme de faits tout naturels. On croirait volontiers que le sens moral manque à cette population. Ce qui surprend chez elle, c'est moins une méchanceté profonde que l'ignorance du bien et du mal. Le libertinage est excusé, les assassinats restent impunis. Un homme est frappé dans une rue fréquentée, dix témoins regardent l'assassin sans chercher à l'arrêter. Si l'on se trouve forcé d'envoyer en prison un meurtrier, aucun témoin n'ose déposer contre lui, et après quelques jours le malfaiteur est rendu à la liberté. Nulle part on n'est plus frappé qu'à Fernambouc de cet étrange état moral. Cette ville est célèbre par le nombre des assassinats qui s'y commettent impunément. Le président de la province, baron de Boavista, a été lui-même impliqué dans des assassinats commis par sa famille. Sans avoir participé directement au crime, il a employé son influence pour empêcher toute poursuite, et une opposition très vive s'est manifestée contre lui dans l'assemblée provinciale. Il est triste de dire que, si le président est coupable, beaucoup de ceux qui l'accusent auraient fait comme lui. Ces habitudes indignes d'une nation civilisée révoltent le voyageur européen; mais l'exemple part de si haut qu'il faut bien reconnaître que toute répression est impossible. Que faire quand le président de la province est accusé sans pouvoir se justifier? Que faire quand le chef de la justice donne l'exemple d'une vénalité imitée par tous les juges inférieurs? Les femmes suivent les exemples de cruauté qu'on leur donne chaque jour. Elles ne manient pas le poignard elles-mêmes, mais elles soudoient des assassins pour se venger. Une femme qui en était à ses premiers débuts dans la vie galante fut insultée par une mulâtresse plus courtisée qu'elle. Trois ans s'écoulent; vivant avec des hommes impuissans à la protéger, elle laisse dormir ses pensées de vengeance. Devenue la maîtresse d'une des premières autorités de la province, elle profite enfin de son pouvoir, et par ses ordres on rase entièrement la mulâtresse qui l'avait offensée. Quelques jours plus tard, elle fait annoncer à sa malheureuse victime, en lui renvoyant les dépouilles de sa chevelure, qu'elle seule a ordonné cet odieux traitement.

Un fait qui s'est passé à Fernambouc, il y a quelques années, caractérise à merveille ce mélange d'orgueil et de cruauté qui indigne l'étranger introduit dans la société brésilienne. Un jeune homme sans fortune, sans appui, avait demandé la main d'une descendante des Albuquerque; ses prétentions irritèrent la famille, qui, entre autres vanités, a celle de faire remonter son origine aux premiers donataires de la province, les Albuquerque-Coëlho. Pourtant la jeune fille était toute favorable à celui qui demandait sa main. Les Albuquerque se réunissent; le prétendant arrive, se croyant sûr du succès. La famille était assise autour d'une table qu'un tapis recouvrait en partie. A peine le jeune homme avait-il fait les premières ouvertures, que le chef de la famille enlève le tapis et lui montre des pistolets, un poignard et le fouet dont on se sert pour châtier les nègres. Il dit au prétendant surpris que, s'il persistait dans sa demande, il n'avait qu'à choisir de ces trois genres de mort, la famille des Albuquerque ne pouvant permettre qu'un homme comme lui élevât ses prétentions jusqu'à un de ses membres ! Le pauvre jeune homme, honteux et tremblant, se retira, car il savait que ceux qui le menaçaient avec une si ridicule emphase l'auraient assassiné sans pitié. Ce fait, que personne n'ignore à Fernambouc, n'a excité ni surprise ni réprobation parmi les habitans. A peine s'est-on permis de rire tout bas d'une famille qui cache sous le nom d'Albuquerque une basse origine.

En rapportant de pareils faits, on éprouve le besoin de rappeler que diverses causes ont dû exercer une action funeste sur l'état moral de la province de Fernambouc. Des révolutions successives, la division des familles, ont contribué à multiplier les assassinats; l'indolence du gouvernement a encouragé le crime. Chaque année, le ministère constate dans son rapport au congrès le nombre des assassinats commis, et jamais on ne pense à sévir contre les meurtriers. Dans le rapport du ministre de la justice publié en 1843, je trouve les passages suivans : « Pedro Albuquerque Uchôa ayant été assassiné, les recherches de la justice furent impuissantes à obtenir la preuve de la culpabilité de l'assassin, aucun témoin n'osa déposer de la vérité le planteur qui, suivant le jugement de tous, avait ordonné l'assassinat fut poursuivi par soixante hommes armés, qui, ne l'ayant pu saisir, tuèrent son neveu, un de ses cousins et son beau-frère, mettant le feu ensuite à toutes les habitations appartenant à sa famille. » Au lieu d'un coupable la justice en avait soixante à poursuivre. On aura peine à le croire, mais le ministre de la justice déclare dans son rapport qu'aucun criminel n'a pu être arrêté. «Les assassins étant dirigés par quelques hommes riches, ceux-ci offrent un asile et une protection redoutée à tous ceux qu'ils emploient pour se faire respecter et craindre par les propriétaires voisins. Il est difficile d'admettre que ces hommes font partie d'un peuple libre et sont citoyens d'un empire constitutionnel, ils ne forment qu'une réunion de maîtres et de vassaux. Toute l'autorité politique et judiciaire dépend des seigneurs, qui ont le droit de choisir et de nommer les fonctionnaires qui leur conviennent. » La féodalité règne donc dans un état constitutionnel, et c'est le gouvernement lui-même qui constate le fait en avouant son impuissance !

Un séjour de quelques semaines à Fernambouc m'avait permis de recueillir sur la ville et les habitans tous les renseignemens que je désirais. Il me restait, pour compléter mon voyage, à visiter Maragnan et le Para. Je m'embarquai, le 29 mars 1843, sur un paquebot brésilien, le San-Salvador. Le capitaine était un bon aubergiste allemand auquel, on avait confié, je ne sais trop pourquoi, le commandement d'un steamer. Craignant les récifs, il s'éloigna des côtes. A quelque distance de Céara, une des machines se brisa; nous n'avions plus qu'une roue pour avancer. Nous passâmes tout un jour en vue de Céara; enfin, le soir, nous pûmes mouiller dans la rade. Céara, où nous descendîmes, et où il fallut passer trois jours à faire réparer notre machine, est la capitale de la province de ce nom. La ville compte dix mille habitans; elle se compose de quelques maisons à un seul étage, séparées par des rues pleines de sable ou de boue, selon la saison. La richesse des habitans consiste en troupeaux, le commerce en exportation de cuirs et de viande. Des correspondans de maisons anglaises et allemandes, établis à Céara, surveillent la distribution des marchandises qu'ils envoient à leurs associés. Le sol est aride sur toute la côte, mais fertile et montagneux dans l'intérieur : de riches pâturages, des forêts magnifiques, de nombreuses rivières, font de cette province inhabitée un séjour délicieux. On n'en peut dire autant de la ville, où j'attendis fort tristement le terme de notre halte forcée, malgré l'aimable hospitalité que m'avait offerte un jeune Français, envoyé d'une maison de commerce de Fernambouc. Il fallait se contenter, pour toute distraction, de quelques courses dans les sables qui environnent Céara, ou d'une promenade à pied sur la grande place. Là, du moins, je pouvais observer la tenue des troupes brésiliennes, j'assistais à l'exercice des conscrits, pauvres paysans maltraités sans motif par les officiers, et qui semblaient n'attendre qu'un moment favorable pour déserter. Vers la fin du jour, quand la fraîcheur de l'air attirait les habitans hors des maisons, il se formait dans la rue des réunions assez animées; souvent on voyait le passant s'arrêter au milieu d'un de ces groupes et se mêler à la conversation commencée. Les femmes, moins sauvages à Céara que dans les autres cités du Brésil, prenaient une part active à ces causeries en plein air qui égayaient un peu chaque soir la sombre physionomie de la ville.

La machine du paquebot étant enfin réparée, nous pûmes nous remettre en mer. Je pensais que nous allions regagner le temps perdu, vain espoir ! la machine se brisa de nouveau, et c'est avec une seule roue que nous atteignîmes l'île de Maragnan. Le souvenir d'une tentative de colonisation des Français se rattache à cette île. Deux fois les Français cherchèrent à s'établir au Brésil; d'abord c'est de la baie de Rio-Janeiro qu'ils avaient pris possession sous les ordres d'un chef célèbre par sa cruauté, Villegagnon; mais la colonie naissante, livrée à des divisions intérieures, ne put résister aux attaques des Portugais. Le fort Coligny, bâti à l'entrée de la baie, et qui porte encore aujourd'hui le nom de Villegagnon, n'était fondé que depuis quatre ans quand il fut pris par Mem de Sa. Dix ans plus tard, les colons, réfugiés dans l'intérieur des terres, étaient massacrés par les indigènes unis aux Portugais, et en 1568 le fort Coligny conservait seul le souvenir de notre apparition sur la terre brésilienne. La déplorable issue de cette première tentative ne découragea pas nos compatriotes. Moins de trente ans après, un négociant de Dieppe, Riffaut, ayant captivé l'affection des peuplades indiennes, pensait à fonder une colonie dans l'île de Maragnan. Ses voeux furent remplis, on forma un établissement. La colonie naissante avait malheureusement à se maintenir en présence de deux ennemis, les Portugais et les sauvages. En vain Laraverdière, secondé par François de Rasilly, avait amené dans l'île cinq cents Français et quatre missionnaires qui espéraient convertir les Indiens. On ne put se défendre contre les Portugais, et en 1615, vingt ans après la fondation du premier établissement par Riffaut, tous les Français avaient évacué l'île de Maragnan. Les Hollandais vinrent plus tard prendre possession de cette province, qu'ils abandonnèrent, en 1643, après avoir perdu leur colonie de Fernambouc.

L'île de Maragnan, située à deux degrés sud de l'équateur, s'enfonce à quinze lieues environ dans le continent, dont elle est séparée par deux fleuves, le Taboacourou et le Méary. Des bancs de sable rendent dangereuse l'entrée de la baie où s'élève cette île. Plusieurs bâtimens se perdent chaque année à la Punta d'Area, banc de sable qu'on ne peut doubler qu'en virant rapidement de bord. La pointe de San-Juan présente aussi des dangers : en 1842, deux bâtimens anglais s'y perdirent. Le gouvernement néglige de faire les travaux peu coûteux qui débarrasseraient ce passage des bancs de sable qui l'obstruent. On s'étonne de rencontrer tant d'obstacles à l'entrée d'une ville importante. Saint-Louis de Maragnan renferme de beaux édifices, ses places sont vastes, ses rues larges et toutes coupées à angle droit; les maisons sont de construction espagnole. Des négocians d'origine portugaise, quelques Brésiliens, un grand nombre d'esclaves et de mulâtres libres, composent la population de Maragnan, qu'on évalue à 30,000 ames. Les Indiens paraissent exclus de la ville : l'intérieur de la province contient encore des peuplades sauvages en guerre contre les planteurs. La société de Maragnan fait oublier au voyageur qu'il est dans le Brésil, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse en faire. Des bals, quelques soirées, animent la ville, où les familles portugaises et celles des négocians anglais vivent en rapports intimes. J'assistai aux cérémonies de la semaine sainte. Des processions où figurent tous les personnages de la passion, et même le Christ portant sa croix, donnent un caractère assez bizarre à ces solennités. La piété se ressent à Maragnan de l'exaltation méridionale. Il y a un grand nombre de couvens. A un jour marqué, les moines font la quête dans la ville, et il est difficile de répondre par un refus aux pressantes sollicitations de ces pieux mendians.

Comme place de commerce, Maragnan est dans une situation peu avantageuse. La culture du coton a sensiblement diminué depuis quelques années; la production, qui s'était élevée à 80,000 balles, est tombée à 50,000 : c'est le point qu'elle avait atteint il y a vingt-cinq ans. Les bâtimens qui apportent des marchandises d'Europe prennent en retour du coton; mais le prix payé sur place étant supérieur aux cours de l'Europe, il faut que la perte soit compensée par les bénéfices faits sur les marchandises. Aussi les transactions commerciales deviennent-elles chaque jour moins fructueuses. Les planteurs, manquant d'objets d'échange, ne peuvent acheter des marchandises qu'à de longs termes, et le chargement d'un bâtiment attend souvent plus d'un an le jour de la vente. Un négociant m'affirmait qu'un navire qui apporterait plus de 500 sacs de farine ne pourrait en trouver le placement; il devrait en transporter une partie au Para, et pourtant l'on compte une population de deux cent mille ames dans la province de Maragnan. Une situation si difficile enlève chaque jour à cette province une partie de son importance. Les Indiens, traités en ennemis par les habitans, usent de représailles, tandis que des relations pacifiques avec ces peuplades pourraient offrir de précieux avantages. La décadence commerciale s'est déjà révélée à Maragnan par de fâcheux symptômes : les négocians anglais se retirent; il ne reste qu'un petit nombre de négocians de Hambourg, qui cherchent à écouler des marchandises européennes refusées sur les autres marchés du Brésil.

Le gouvernement applique à cette province un système politique dont il devrait reconnaître aujourd'hui les fatales conséquences. Craignant qu'un homme influent ne soulève ce pays éloigné du centre de l'empire, il laisse rarement à un président le temps d'étudier les besoins du pays. Dès qu'un chef politique a pu recueillir quelque expérience, il inspire de la défiance au pouvoir, il est rappelé. Aussi tous cherchent à profiter d'une mission temporaire pour se créer une fortune; président, chef de la justice, autorités civiles et militaires, tous favorisent les abus dont ils profitent; chaque nouveau gouverneur veut introduire des réformes, et modifier le système de son prédécesseur; le commerce, l'agriculture, sont paralysés, et le malaise général dispose les esprits à la révolte. En 1842, la province s'était soulevée en partie : les deux districts de Bastos-Bons et d'Itapicura furent occupés par les rebelles, le gouvernement put envoyer à temps des troupes qui dispersèrent les insurgés; mais, malgré les triomphes du pouvoir, les tentatives d'insurrection, sans cesse renouvelées, anéantissent l'action gouvernementale, et les lois ne sont pour, les planteurs qu'une lettre morte, quand une force militaire n'en protège pas l'exécution.

De Maragnan à l'entrée de la rivière du Para, la navigation n'offre aucun intérêt. Les côtes sont basses, et bien qu'éloignés seulement de quelques milles, nous ne pouvions les apercevoir. Un nouveau dérangement dans la machine du paquebot retarda notre arrivée; nos pilotes effrayés voulurent attendre le jour pour doubler le banc de Bragance, qui obstrue la partie inférieure de la rivière, et dont les brisans servent de point de reconnaissance. Un passage entre la terre et le banc de Bragance venait d'être exploré par un bâtiment français, la Boulonnaise. Cette baleinière, commandée par M. Tardif de Montravel, un de nos officiers hydrographes les plus distingués, avait dignement rempli sa périlleuse mission. Lorsque le navire français s'était engagé dans ce passage, regardé comme impraticable par tous les pilotes du pays, les autorités brésiliennes avaient conçu l'espoir que nos marins périraient victimes de leur tentative; une ancre abandonnée forcément par la Boulonnaise fut rapportée à Sainte-Marie de Belem comme un signe du désastre attendu, et le président ne put dissimuler sa joie, car la mission de la Boulonnaise l'inquiétait vivement. Il ne pouvait supposer à cette expédition un but purement scientifique. Après une longue absence, la Boulonnaise reparut devant Sainte-Marie, et les autorités furent forcées de contenir les sentimens qui les animaient. Ces dispositions hostiles n'ont rien que de naturel de la part des Brésiliens. Lorsqu'en 1801 le Portugal se vit contraint à nous abandonner la rive gauche de l'Amazone, des instructions officielles furent données à un officier chargé d'accompagner les Français dans leur exploration. Ces instructions confidentielles portaient que, « pour dégoûter et forcer les Français à se retirer sans fonder aucun établissement, il devait les mener dans les plus mauvais parages, perdre leurs ancres et les exposer à ces ras de marée qui, à l'entrée de l'Amazone, s'élèvent jusqu'à quarante pieds. » Ce fait, peu honorable pour la bonne foi des Portugais, est rapporté par un écrivain dont le témoignage ne peut être suspect. Les instructions dont nous venons d'indiquer le sens se trouvent consignées dans le Tableau de la province du Para (Compendio das eras da provincia do Para), dû au colonel Monteiro Baena.

En remontant le cours du Toccantins pour arriver à Sainte-Marie de Belem, capitale de la province du Para, située à quinze lieues de l'embouchure, nous admirâmes les belles forêts qui en couvraient les bords. Quelques rares habitations s'élevaient çà et là au milieu des arbres. Les terrains qui bordent la rivière n'ont aucune valeur; nous passâmes près d'une île qui avait plus d'une lieue carrée; elle n'avait été vendue que 5,000 francs; pourtant on y remarquait quelques maisons recouvertes en tuiles, et la valeur des bois qui s'y trouvaient excédait dix fois cette faible somme. Cette dépréciation des terrains s'explique par la nécessité où sont les habitans de transporter tous leurs produits à Sainte-Marie de Belem; il leur est impossible de nouer aucun commerce avec les bâtimens qui descendent la rivière. La largeur du Toccantins varie de 5 à 10 kilomètres. Nous côtoyâmes quelque temps l'île de Macayo, dont l'intérieur est encore inexploré; de nombreux troupeaux sauvages s'y sont multipliés; les jaguars et l'once noire y sont communs, mais les forêts qui couvrent l'île rendent la chasse difficile et dangereuse. Quelques Portugais se sont réfugiés dans les solitudes de Macayo; établis au sein des riches vallons de l'île, ils vivent de l'élève des bestiaux et fournissent les denrées nécessaires à la consommation de la capitale. On pourrait recueillir en abondance, aux environs de Sainte-Marie, le caoutchouc et le cacao. Si le gouvernement renonçait à son système d'intimidation vis-à-vis des étrangers qui veulent s'établir sur les rives de l'Amazone, il y aurait là pour une colonie européenne une source de revenus importans.

Un couvent de jésuites élevé sur la pointe Sainte-Antoine, et qui sert aujourd'hui de forteresse, est le premier édifice qu'on remarque avant d'entrer dans la baie formée par l'embouchure des deux rivières Guarna et Acara. La ville de Sainte-Marie de Belem, bien bâtie et assez animée, se présente au fond de la baie; environ vingt bâtimens de toute nation, la plupart portant le pavillon des États-Unis, étaient mouillés dans la baie quand nous y entrâmes. Nous descendîmes à terre, près d'un môle construit il y a peu d'années. Je me hâtai de me rendre chez un négociant portugais, M. da Costa, qui avait bien voulu m'offrir l'hospitalité, car aucun hôtel n'existe à Belem, et il faut recourir à l'obligeance des habitans pour se procurer un asile. On évalue à douze mille ames la population de la capitale du Para. L'occupation de cette ville par les Indiens en 1835 lui a porté un coup dont elle ne s'est jamais relevée. Depuis cette époque, les habitans vivent dans des terreurs continuelles. L'invasion des Indiens semble toujours imminente. Pourtant, de l'aveu même des habitans de Belem, les Indiens ont exercé moins de ravages que les troupes brésiliennes destinées à réprimer la révolte. Les sauvages, facilement satisfaits, respectaient ceux qui ne leur résistaient pas, tandis que les chefs brésiliens dépouillaient indistinctement amis et ennemis. On s'étonne moins, de l'attitude inquiète de la population quand on songe à quelles mains l'administration de la province est confiée. Il avait suffi, me dit-on, d'une mauvaise plaisanterie pour porter le président à déserter son poste. On l'avait menacé par écrit de lui faire en armes une visite de carnaval. Le pauvre fonctionnaire perdit la tête et alla demander refuge à bord d'un brick de guerre mouillé dans le port; ce n'est qu'après deux jours passés dans cet asile qu'il se décida à rentrer dans son palais. Remis de sa frayeur, il prétendit avoir reçu avis d'un mouvement révolutionnaire.

Malgré le danger toujours présent d'une invasion des Indiens, la capitale du Para est un séjour assez agréable. Il règne dans les relations sociales une cordialité, une gaieté qui ne sauraient nulle part être mieux goûtées qu'au Brésil. Chaque semaine, un bal est donné par un des négocians. Pour éviter les rivalités de toilette, une robe de mousseline est le costume exigé, et on ne permet que quelques rafraîchissemens. Des orages journaliers vous condamnent à garder la chambre pendant l'après-midi. Les pluies commencent à deux heures et finissent à quatre. On ne sort que le matin et le soir quelques promenades entourent la ville; mais si l'on veut jouir plus complètement de la belle nature du Brésil, il faut s'éloigner un peu des maisons, et bientôt on se trouve sous les magnifiques ombrages des forêts vierges. Outre le charme pittoresque, cette situation présente des avantages matériels qu'une population plus industrieuse que celle de Sainte-Marie saurait vite apprécier. La variété des bois de construction qui croissent sur les bords de l'Amazone est prodigieuse; mais les ressources qu'offrent, ces belles forêts ne stimulent pas l'activité des habitans du Para. Une frégate en construction est depuis dix ans sur les chantiers, et probablement elle ne sera jamais achevée. Un malheureux charpentier français qu'on avait fait venir pour diriger les travaux a été renvoyé brutalement parce qu'un Brésilien voulait obtenir sa place. Grace à un capitaine marchand qui retournait à Marseille, notre pauvre compatriote et sa famille purent regagner la France. Il est triste de voir tant de richesses naturelles perdues aussi bien pour les habitans qui les négligent que pour les étrangers qu'on repousse. J'ai pu vérifier par moi-même un fait presque incroyable. Dans ce pays couvert d'arbres qui ont vingt et trente pieds de circonférence, on reçoit de mauvaises planches de sapin envoyées des États-Unis, et on les emploie plutôt que d'utiliser les bois qui bordent le fleuve. En dépit de la négligence des habitans, la province conserve une grande importance commerciale. Ses produits sont des plus variés [8]. Aujourd'hui, l'importation étrangère se balance avec l'exportation; de 1840 à 1844, l'une et l'autre se sont élevées à 5 millions de francs; de 1841 à 1842, la valeur des marchandises importées et exportées n'a pas varié, sauf une diminution de quelques mille francs.

La province du Para est une des moins peuplées du Brésil, on n'y compte que 150,000 ames; elle est bornée au nord par les trois Guyanes française, anglaise et hollandaise, au nord-ouest par la Colombie, à l'ouest et au sud par la province de Matto-Grosso, au sud-est par l'Océan. Les limites de cette province du côté des Guyanes ont soulevé des réclamations de la part des gouvernemens français et anglais. Cette question des limites est importante, l'Angleterre et la France sont en présence sur les bords de l'Amazone, et là comme ailleurs l'action envahissante de la politique anglaise peut devenir la source de graves complications. A cette question des limites s'en rattache une autre non moins digne d'attention, celle de la lutte des Indiens contre les autorités brésiliennes. Si une puissance européenne étendait son influence parmi les peuplades sauvages, il est à croire que la cause de la civilisation serait désormais gagnée dans ce pays. Malheureusement, les violences des autorités brésiliennes ont poussé à bout les Indiens. Qu'on en juge par ces extraits d'un rapport curieux publié en 1843. Ce travail est dû à un missionnaire chargé par le gouvernement du Brésil de visiter les établissemens de l'intérieur.

« Le pire de tous les maux pour les Indiens est la présence parmi eux d'hommes qui se disent civilisés et qui ne sont que vicieux et corrompus. Les commerçans fraudent sur le poids, la mesure, la quantité, vendent pour intactes des marchandises entamées ; ils profitent de l'ignorance et de la bonne foi des Indiens pour les duper; ils exploitent leur penchant à l'ivresse pour faciliter la prostitution; ils sèment des intrigues dans ces populations paisibles, et si les Indiens poussés à bout ne commettent pas de nombreux assassinats, c'est que leur caractère pacifique les détourne d'user de représailles.

« Témoin oculaire, je puis affirmer que la population du plus petit village, dans les temps passés, était plus forte que celle du village le plus peuplé aujourd’hui. La comarca du Rio-Negro, qui, il y a vingt ans, comptait plus de 16,000 habitans, en a moins de 12,000 à présent; il en est ainsi du reste de la province : les Indiens s'éloignent; non-seulement on perd en eux des bras utiles, mais on se crée des ennemis, quand il eût été si facile, en ménageant ces peuplades, d'obtenir toutes les richesses de leurs forêts.

« Les jésuites exerçaient sur les Indiens une autorité souvent excessive, mais ils avaient su conserver la confiance des indigènes : ceux-ci ne s'éloignaient ni de leurs familles, ni de leurs villages. On les distribuait par couples mariés pour des services particuliers qui se prolongeaient deux ou trois mois; le temps du service, une fois fixé, ne dépassait pas le terme convenu. Aujourd'hui les Indiens sont arrachés à leurs foyers; s'il se trouve parmi eux un homme robuste et actif, tant pis pour lui ! jamais on ne le relâchera; la fuite seule peut le réunir à sa famille. Aussi est-il impossible désormais de se confier aux Indiens.

« D'après ce que je vois pratiquer par les commandans militaires, je regarderais comme un miracle que même les Indiens civilisés ne rentrassent pas dans leurs forêts; quant à ceux qui ne sont réunis en villages que depuis quelques années, il est impossible de les retenir.

« J'ai appris que dans le Rio-Solimoens se commettaient encore d'infâmes abus; on surprend, on attaque les malocas des Indiens, on saisit les habitans, on les met à la chaîne, et on les transporte ensuite sur des embarcations pour les vendre. Les Indiens forment une marchandise de commerce, on est allé même jusqu'à s'en servir pour payer des dettes. Dans les attaques dirigées contre les peuplades, il y a eu des morts et des blessés; quelques tribus se sont enfoncées dans les forêts sans qu'on puisse les retrouver. Ces persécutions barbares favorisent les démarches des missionnaires anglais du Rio-Branco et de Démerari, qui n'ont pas de peine à séduire les Indiens avec lesquels ils communiquent par le Rio-Japura.

«Les chefs militaires et civils refusent de supprimer l'horrible trafic des Indiens, dont ils sont les premiers à profiter. Je le répète, non-seulement ce trafic s'est pratiqué ouvertement jusqu'ici, mais on en est venu à poursuivre et à surprendre les Indiens dans leurs propres habitations; on les met ensuite à la chaîne pour qu'ils ne s'évadent pas, et on les vend de 16 à 20,000 reis chacun (48 à 60 fr.) à des particuliers qui ne se font aucun scrupule de les acheter : seulement on colore cette vente du titre de rançon ! »

Le rapport dont nous venons de citer quelques extraits a été remis au président de la province du Para. Ce document jette une triste lumière sur la civilisation du Brésil. En présence de ces faits déplorables, j'ai regretté vivement que l'Amazone ne fût pas restée la frontière de notre colonie de la Guyane. Une fois maîtres d'une embouchure de ce fleuve, dont les nombreux affluens établissent une communication avec le centre de l'Amérique, il nous eût été possible de rendre à la culture toutes ces terres improductives aujourd'hui. Au lieu d'organiser, d'encourager un odieux trafic, nous aurions cherché à exercer parmi les Indiens une influence bienfaisante. Un premier pas avait été fait; les troupes françaises avaient occupé Mapa. Les réclamations de l'Angleterre, qui dans cette question s'unissait au Brésil pour s'opposer à l'extension des limites de notre Guyane, ont déterminé notre gouvernement à donner l'ordre de retirer nos troupes. Quelques mois auparavant, un capitaine anglais, examinant les travaux du fort de Mapa, avait dit à nos officiers : « Ne vous donnez pas tant de peine, avant six mois ce fort sera évacué. » Il est triste d'avoir réalisé cette prédiction. Nous espérons encore que la question des limites de la Guyane n'est pas résolue. Rétablir ces limites telles que les traités les ont déterminées sous l'empire, placer notre frontière sur la rive gauche de l'Amazone, tel doit être l'objet des réclamations constantes de la France. Ce n'est pas le vain désir d'un agrandissement de territoire qui doit nous animer, c'est le sentiment de remplir une mission bienfaisante, la volonté d'exercer une action salutaire dans un pays plus digne peut-être de notre ambition que les lointains îlots de l'Océan Pacifique. L'exemple d'une colonie florissante, où régneraient l'ordre et la paix, ne tarderait pas à éveiller l'attention des Brésiliens sur leurs vrais intérêts. Ils ne comprendraient pas de beaux préceptes de morale; mais le bien-être matériel d'une population voisine leur enseignerait à coup sûr le respect de la justice et des lois.

En ce moment, les Brésiliens s'obstinent dans un triste aveuglement, l'évidence des faits pourra seule les convaincre. Animées d'un sentiment de jalousie contre des nations dont elles ne peuvent contester la supériorité, les autorités de l'empire témoignent une malveillance hostile contre tous les Européens chargés d'une mission politique ou commerciale, et qui doivent transmettre à leur gouvernement des rapports sur l'état du pays. Un agent français a été désigné pour Santarem, le président de la province a refusé jusqu'à ce jour de lui donner l'exequatur. Nous avons déjà parlé de la Boulonnaise et de sa mission toute scientifique; cette mission consiste à dresser une carte de l'Amazone, carte qu'aucun officier ou ingénieur brésilien n'est en état de lever. Notre baleinière a reçu l'ordre de ne pas remonter le Toccantins au-delà de Sainte-Marie. Les canons du fort devaient tirer sur ce bâtiment, si la limite était dépassée; le commandant de la Boulonnaise, M. de Montravel, a dû s'embarquer avec quelques matelots pour remonter le fleuve dans un canot du pays, et exécuter ainsi le sondage jusqu'à Santarem.

Cependant l'Angleterre s'agrandit, elle a su profiter du mécontentement qu'excitent parmi les Indiens les mesures barbares tolérées par le gouvernement du Brésil. Les Anglais sont déjà parvenus sur les bords du Rio-Negro; bientôt les limites de leurs possessions s'étendront jusqu'à l'Amazone. Une commission avait été nommée pour la délimitation des frontières du Brésil et de l'Angleterre; cette commission ne s'est pas encore réunie. Depuis plus d'un an, un Allemand désigné par le gouvernement brésilien pour prendre part aux délibérations des commissaires attend au Para un ordre de convocation. L'Angleterre temporise, elle ne veut rien terminer. Ces longs retards ne sont pas perdus pour ses agens; ils envoient dans les tribus indiennes des marchandises qu'on livre à vil prix : j'ai vu des foulards anglais, apportés de quatre et cinq cents lieues dans l'intérieur, qui coûtaient moins cher que les moindres étoffes importées directement au Para. Ces relations commerciales, établies et facilitées par le bon marché, ouvrent à la puissance anglaise une voie qu'elle saura plus tard élargir. Deux officiers de la marine britannique se sont rendus récemment du Pérou dans l'Amazone. Le récit de ces deux voyageurs a été publié. Le lieutenant Smyth a consacré plus de huit mois à terminer cette entreprise difficile; le lieutenant Lister, au lieu de partir de Lima pour s'embarquer sur le Mallaya, s'est rendu par mer à Truxillo et de là à Balsa-Puerto; il a suivi le cours du Chaciguco et a pu achever son excursion en sept mois. Toutes ces entreprises de l'Angleterre devraient stimuler notre ardeur. La colonie de Cayenne pourrait devenir le centre de missions qui étendraient dans ces vastes contrées notre influence morale et politique. Le Brésil refuse d'exercer une autorité protectrice sur les malheureux restes de l'ancienne population du pays. Redoutant les Indiens, il tolère toutes les violences exercées contre des tribus inoffensives, il va même jusqu'à autoriser un abominable trafic. Des missions établies sur les limites de la Guyane sauveraient de la destruction cette race infortunée; l'Europe aurait enfin des représentans dignes d'elle sur cette terre, livrée à l'exploitation combinée de la ruse et de la force. Les Indiens, au lieu de retourner à l'état sauvage, au lieu de fuir dans leurs forêts inaccessibles, viendraient sur notre territoire comme dans un asile inviolable, et apprendraient, sous la tutelle de la France, à aimer la civilisation, que des hommes cruels leur font détester.

Telles étaient les réflexions qui m'occupaient pendant mon séjour au Para. Je voyais avec surprise une population qui semblerait appelée à répandre la civilisation parmi les Indiens contribuer par ses violences aveugles au retour de l'état sauvage. Le sentiment pénible causé par la maladroite cruauté des autorités de l'empire fut la dernière impression que je reçus au Brésil. Après un mois de séjour au Para, je m'embarquai sur la goélette la Jeune Adèle, qui devait me ramener à Cayenne.


Intérieur du pays. – Villes maritimes. – Avenir politique
VII - Rapports du Brésil avec l’Europe. – Difficultés intérieures. – Conclusion

J'eus tout le loisir, pendant la traversée, de résumer les jugemens que j'avais formés sur le Brésil, et j'arrivai à une triste conclusion c'est que les difficultés contre lesquelles se débat aujourd'hui l'empire tendent à se compliquer de plus en plus. Parmi ces difficultés, une des plus importantes est la question des limites, qui éternise l'irritation et les intrigues sur les frontières de ce vaste pays. L'origine des différends élevés à ce sujet entre le Brésil et les puissances européennes remonte à l'origine même de l'empire. L'Espagne, la France et l'Angleterre ont eu tour à tour à soutenir avec le Brésil des discussions épineuses, et deux de ces puissances ne peuvent pas regarder encore ces discussions comme terminées.

En 1493, une bulle du pape Alexandre VI traçait une ligne de démarcation imaginaire entre les possessions espagnoles et portugaises; ainsi fut formé le territoire brésilien. La bulle d'Alexandre VI accordait au Portugal toutes les terres situées à cent lieues à l'ouest des îles Canaries. Plus tard, cette ligne de démarcation fut reportée à deux cent soixante-dix lieues des mêmes îles. L'Espagne refusa de reconnaître l'autorité du pape; les discussions entre les deux puissances qui se disputaient la souveraineté du nouveau continent se prolongèrent jusqu'en 1754. A cette époque, on tomba d'accord que le confluent du Jaura et du Paraguay serait la limite occidentale du Brésil. Ainsi furent terminés les démêlés avec l'Espagne.

On ne put donner une solution également satisfaisante aux différends avec la France. En 1713, le traité d'Utrecht avait fixé la limite entre le Brésil et les possessions françaises. La rivière nommée le Rio-Oyapock, ou Vincent-Pinson, devait séparer la Guyane française du territoire occupé par les Portugais; mais, par une mauvaise foi inqualifiable, le Portugal soutint plus tard que les limites de ses possessions s'étendaient jusqu'à une autre rivière qu'il lui plaisait de nommer aussi Vincent-Pinson. Lors des traités de 1815, la justice des prétentions de la France fut reconnue par toutes les puissances; pourtant la question ne fut pas résolue. Plus récemment, le Brésil contesta de nouveau à la France le droit d'étendre ses limites jusqu'à l'Oyapock. Nous avons parlé de l'évacuation de Mapa; c'est une satisfaction accordée aux exigences du Brésil appuyé par l'Angleterre. En vain le conseil colonial de Cayenne a protesté contre la décision du gouvernement en refusant d'allouer les frais d'évacuation; on n'a pas tenu compte de cette manifestation significative, et le Brésil s'est vu encouragé ainsi dans ses injustes prétentions.

Ce n'est pas seulement la France et l'Espagne que le Brésil rencontre aux extrémités de son territoire, c'est l'Angleterre. Les limites entre les possessions anglaises et l'empire n'ont pas encore été fixées. L'Angleterre montre vis-à-vis du Brésil la prudence et l'habileté qui la distinguent en toute occasion; elle ne se presse pas, nous l'avons dit, de faire déterminer la ligne qui doit séparer ses établissemens du territoire brésilien; elle se contente d'avancer sans bruit dans l'intérieur. Le temps n'est pas venu pour elle de se montrer impérieuse et menaçante. Une fois maîtresse d'une des rives du Haut-Amazone, elle exigera du gouvernement brésilien qu'on lui laisse remonter le cours du fleuve. Ce gouvernement voit les peuplades indiennes échapper à son influence; tôt ou tard, que ce soit l'Angleterre ou la France qui prennent l'initiative, le cours intérieur de l'Amazone sera ouvert à une navigation régulière. Un territoire immense et des populations opprimées ne peuvent être long-temps tenues à l'écart du mouvement commercial et civilisateur de l'Europe.

Après les différends avec les grandes puissances viennent les querelles avec les petits états. En 1828, l'établissement de la république de l'Uruguay reporta vers le nord la frontière du Brésil et lui fit perdre sa limite du Rio de la Plata. Depuis 1835, la province de Rio-Grande, qui touche à la république de l'Uruguay, est en lutte contre le Brésil. Sans la guerre civile qui a éclaté entre Buenos-Ayres et Montevideo, le Brésil eût depuis long-temps été forcé de renoncer à cette province, qu'on doit considérer en fait comme séparée de l'empire. Une autre province, celle de San-Paolo, tend à se détacher du Brésil et s'en séparera d'ici à quelques années. La cause qui arrache à l'empire ces deux provinces est l'incompatibilité de caractère et de tendances qui existe entre les hommes d'origine espagnole, les gauchos de Montevideo et de Rio-Grande, et les peuples abâtardis de race portugaise. L'indépendance de Montevideo a été une victoire de ce sentiment de supériorité innée et réelle qui porte la race espagnole à secouer la domination des Portugais, trop faibles pour maintenir leur autorité compromise. Les gauchos de Rio-Grande ont reconnu des frères dans les Espagnols de Montevideo, ils ont fait cause commune avec eux; San-Paolo suivra cet exemple. Le Brésil ne pourra rien retenir ni rien empêcher.

Si des affaires extérieures nous passons aux questions intérieures, nous ne rencontrerons encore qu'obstacles et dangers. Nous avons déjà indiqué la plupart de ces difficultés, la stagnation du commerce, les révoltes toujours renaissantes, l'impuissance des autorités, la vénalité de la justice, l'ambition farouche de la race noire, l'attitude hostile des tribus indiennes, enfin (et c'est là surtout ce qui doit alarmer les hommes politiques du Brésil) l'état moral des habitans. Il ne faut pas trop s'étonner des tristes tableaux qu'offre la civilisation brésilienne. Les moeurs de la population s'expliquent par son passé. Dans l'origine, les Portugais n'attachèrent qu'une importance secondaire à la possession du Brésil; on ne pensait alors qu'à s'établir aux Indes orientales, et on eut grand'peine à recruter des émigrans pour le Brésil. Il fallut y envoyer les proscrits, les victimes échappées aux auto-da fé, les femmes de mauvaise vie. Ainsi se forma une popula-


tion ignorante et cruelle, livrée à l'indolence et dominée par les mauvaises passions. La première cause de faiblesse et de ruine pour le Brésil fut l'insouciance coupable des rois de Portugal. Tandis que l'Espagne imprimait une forte direction à ses colonies, le Portugal laissait les vice-rois gouverner à leur guise, et ceux-ci exploitaient le pays dans leurs propres intérêts. Tout porte au Brésil la trace de l'avarice et de l'ignorance de ces souverains indignes de leur noble mission. Nulle part on ne trouve ces somptueux édifices d'utilité publique qui ont marqué la domination espagnole : l'aqueduc de Rio-Janeiro est le seul monument qui conserve le souvenir des anciens possesseurs du pays. Il y eut pour la colonie des temps d'opulence, mais c'est le Portugal qui en profita seul; le Brésil n'était pour lui qu'une vaste exploitation d'or et de diamans. On veillait avec un soin jaloux sur les richesses de la terre, et on laissait sans direction, sans frein moral, une population énervée; ne fallait-il pas la tenir en enfance pour la ruiner plus librement? Aussi les étrangers étaient-ils repoussés avec une rigueur impitoyable; on redoutait leur influence, on voulait éviter le partage, on craignait surtout une révolte qui n'eût pas manqué d'éclater dans une société ouverte au luxe et à la civilisation de l'Europe. On ne put réussir complètement sans doute, le jour de l'affranchissement devait venir, et il vint; malheureusement il était trop tard, l'égoïsme des Portugais avait porté ses fruits. La conséquence naturelle de l'émancipation devait être une révolution morale qui se fait encore attendre. Affaiblie par un long esclavage, la population semble impuissante à supporter un nouveau régime.

La forme actuelle du gouvernement entrave peut-être plutôt qu'elle ne sert le développement moral et intellectuel de la nation. On ne saurait préparer avec trop de soin, dans un pays long-temps soumis au pouvoir absolu, le passage difficile du despotisme à la liberté. La mise en mouvement des rouages d'un gouvernement constitutionnel exige une sagesse, une prudence extrêmes dans ceux qui dirigent les affaires comme dans ceux qui représentent la nation. Cette sagesse, cette prudence, on ne les rencontre guère que dans les sociétés vieillies sous l'influence féconde et bienfaisante de la civilisation. Pouvait-on les demander aux Brésiliens? Pouvait-on espérer que des hommes qui savent à peine obtenir de leurs habitations des revenus suffisans, seraient aptes à traiter les grandes affaires, à discuter les questions: politiques' Rien n'eût été perdu encore si ces hommes grossiers et ignorans eussent pu accepter le contrôle et la direction des esprits supérieurs, mais tout député brésilien se croit un homme d'état, tout fermier qui a lu un journal tient avec un entêtement ridicule à ses opinions. Pour se soutenir, le ministère doit ménager toutes les susceptibilités, toutes les ambitions, même les plus folles; sinon, il fera des mécontens, les députés se transformeront en chefs de rebelles, ils quitteront la métropole pour aller soulever leur province. Au milieu de tels obstacles, la saine pratique du système constitutionnel devient impossible.

Le gouvernement lui-même semble reconnaître que les institutions actuelles ne suffisent pas à tirer le Brésil de l'état d'anarchie et de langueur où il se débat. Quelques passages du discours prononcé par le ministre de l'intérieur à l'ouverture du congrès, en 1843, m'ont paru remarquables. La situation du pays est exposée par le ministre avec une sincérité qui doit nous surprendre. « Une ambition effrénée, des passions haineuses, dit-il, et le désir de développer outre mesure l'élément démocratique de notre constitution, ont motivé toutes les révoltes qui depuis 1831 ont coûté tant de sacrifices d'argent à l'empire. La force seule a pu faire rentrer dans l'ordre les provinces rebelles. En 1842, la loi qui introduisait quelques modifications dans le code de procédure, et la création d'un conseil d'état, ont servi de prétexte à des rébellions qui, sans cesse réprimées, se renouvellent toujours, grace à l'impunité assurée aux perturbateurs de la paix publique. L'assemblée législative de San-Paolo a envoyé au souverain un message confié à trois de ses membres, message par lequel elle exigeait de l'empereur la suspension des lois nouvelles. Sur le refus d'obtempérer à de semblables menaces, San-Paolo, Minas-Geraes, s'insurgèrent contre le gouvernement; des hommes armés vinrent troubler la tranquillité publique dans les provinces de Fernambouc, Céara et Maragnan. Les troubles qui, avant et depuis 1831, ont éclaté dans la capitale, dans les provinces d'Alogoas, Fernambouc, Para, Rio-Grande, à Matto-Grosso, à Bahia, et dernièrement encore à San-Paolo et Minas-Geraes, prouvent que notre système libéral nous mène à l'anarchie. »

Le ministre des finances ne s'exprime pas moins explicitement dans son rapport présenté, vers le même temps, à l'assemblée générale « Quelles que soient, dit-il, les réductions que vous adoptiez pour les dépenses générales, il est impossible que les recettes actuelles, à moins d'une modification dans les impôts, d'une augmentation dans les produits, suffisent aux charges du gouvernement. L'emploi de palliatifs, en atténuant le mal pour quelques momens, ne fera que provoquer une réaction dangereuse. Si nous comparons les recettes ordinaires de l'empire en 1820 avec celles de l'année courante, nous ne pouvons contester qu'il n'y ait une diminution amenée par l'emploi du papier-monnaie, dont la valeur varie à chaque instant. Les causes qui ont amené une diminution dans les recettes publiques n'ont pas cessé d'exister, et acquièrent chaque jour plus de gravité. Une augmentation de dix pour cent sur toutes les marchandises importées est le seul remède que nous puissions regarder comme efficace. En moins de dix ans, les révoltes des différentes provinces ont causé un surcroît de dépenses de 90 millions de francs, et l'état se trouve encore chargé du paiement des pensions dues aux familles des militaires blessés ou tués dans les rencontres avec les factieux. »

Il n'y a rien à ajouter à de pareils aveux. Les hommes qui posent si nettement les questions sauront-ils les résoudre? Préviendra-t-on la banqueroute imminente qui amènerait sans nul doute la dissolution de l'empire? Retiendra-t-on les provinces qui veulent s'isoler de Rio-Janeiro pour proclamer une république fédérative? Surmontera-t-on les obstacles créés par l'inertie des habitans, l'orgueilleuse incapacité des fonctionnaires? Éclairera-t-on sur leurs vrais intérêts ces agitateurs ignorans qui égarent par leurs déclamations contre l'Europe les assemblées provinciales et le peuple tout entier? Leur persuadera-t-on que ce n'est pas en faisant la guerre à l'Europe, en chassant les étrangers et en fermant ses ports, que le Brésil retrouvera son opulence? Que d'embarras à vaincre! que d'obstacles à combattre! que de préjugés à dissiper! Un gouvernement fort, appuyé sur quelques hommes énergiques et intelligens, se tirerait peut-être d'une situation si périlleuse; mais jusqu'à ce jour il a manqué aux affaires du Brésil une direction puissante, et il faudrait un changement complet dans l'allure du gouvernement pour nous rassurer sur les destinées de l'empire. Nous souhaitons que ce changement s'accomplisse. Il y a là plus qu'une question d'existence et de salut pour le Brésil, il y a aussi une question d'intérêt général. L'Europe doit souffrir de voir un grand pays repousser son influence, entraver son commerce. Si des ressources précieuses, aujourd'hui perdues, se trouvent exploitées, si des relations commerciales avantageuses à tous les peuples s'établissent enfin sur des bases régulières, le Brésil peut encore reprendre confiance dans l'avenir. Le commerce européen n'apportera pas seulement avec lui la prospérité matérielle, il servira la cause de l'ordre, favorisera la réforme des moeurs, et ramènera une population égarée dans les voies de la civilisation, d'où elle s'écarte de plus en plus.


L. DE CHAVAGNES.

  1. Le clergé avait pris parti pour les rebelles, mais son influence est nulle au Brésil; plusieurs prêtres pourtant payèrent de leur personne, et l’on trouva des ecclésiastiques parmi les morts de San-Lucia.
  2. On m’assure qu’un changement commence à s’opérer, et que beaucoup de Brésiliennes savent lire; mais je doute fort qu’elles profitent beaucoup de cette instruction, si ce n’est pour déchiffrer leurs livres de prières.
  3. Voici un fait qu’il faut citer, quelque répugnance qu’on éprouve à s’arrêter sur de pareils détails. Deux frères, propriétaires d’habitations considérables dans la province de Rio-Janeiro, ont adopté un système qui leur a valu l’admiration des Brésiliens. L’aîné des fières rendit mères toutes les jeunes esclaves de son frère; Celui-ci imita l’exemple de son aîné, et les esclaves de l’un et de l’autre craignant, si elles se faisaient avorter, d’encourir un châtiment, le nombre des esclaves augmenta rapidement sur les deux habitations, dont on signale aujourd’hui la prospérité.
  4. Le revenu total de l’importation a été, de 1840 à 1841, de 11,863,046,000 reis; en calculant le change à 350 reis par franc, cela fait, en moyenne pour l’année, 33,894,525 francs. En 1841, l’exportation s’est élevée au niveau de l’importation; toutes deux ont atteint le chiffre de 105,000,000 de francs. - On peut porter les droits d’importation sur toutes les marchandises à 20 pour 100, et à 10 pour 100 les droits d’exportation.
  5. En 1840, après l’augmentation des droits sur les vins et eaux-de-vie, le trésor retira de ces droits 2,751,057 francs; en 1841, les droits n’ont plus produit que 2,434,000 francs. Cette diminution tendait à s’accroître, par suite du difficile placement des vins et eaux-de-vie de 1838 à 1839. En 1841, il y eut 8,562,000 pipes de vin admises en douane. Depuis ce temps, ce chiffre s’est encore réduit, et on n’a admis que 4,650,000 pipes, les Brésiliens ayant renoncé aux vins de France et de Portugal.
  6. Le moindre mineur anglais reçoit 250 francs par mois; pour peu qu'un seul établissement compte soixante ou quatre-vingts de ces mineurs, on conçoit que les dépenses s'augmentent beaucoup. Le travail d'un nègre intelligent équivaut à celui d'un mineur anglais ivrogne et insoumis; un nègre ne coûte que 500 fr. par an en moyenne.
  7. En calculant la valeur d'une noix de coco à 20 reis (5 centimes), un cocotier rapporte 12 francs par an. Le jaquaranda coûte de 30 à 40,000 reis (75 à 120 fr.) la douzaine de blocs ronds, carrés ou ovales, de 7 à 8 pieds de longueur sur une épaisseur d'environ 6 à dix pouces. Le fret jusqu'à Bahia est de 60 à 75 fr.; ces bois, rendus à Bahia, se vendent, selon leur qualité, de 200 à 300 fr. Aujourd'hui, l'extraction du jaquaranda est devenue plus coûteuse; tous les arbres qui étaient sur les rives ont été exploités. Il faut pénétrer dans l'intérieur des forêts; les frais se trouvent presque doublés par le transport jusqu'au lieu d'embarquement, car on ne peut frayer un passage aux blocs de jaquaranda qu'en abattant une grande quantité de bois.
  8. Voici les prix qu'on payait ces produits en mai 1843. - Le coton (l'arrobe de trente-deux livres) se demandait à 10 francs; le riz à 4 fr., la gomme élastique en bouteilles, par arrobe, valait 15 fr.; les souliers en gomme, par paire, de 60 à 75 cent.; le cacao, par arrobe, 6 fr. 50 cent.; la salsepareille, par arrobe, 30 fr.; trente-six litres d'huile de copahu se payaient 22 fr.; l'arrobe de roucou, 11 fr.; de clou de girofle, 12 fr.; de tabac d'Irutuia, 30 fr. - Le miel de canne, la colle de poisson, le café, les cuirs secs et tannés, la copabyba, la résine, une espèce d'amande connue sous le nom de châtaignes du Para, forment, avec les bois de construction, les autres produits notables de la province.
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