Le Bec en l’air/Curieuse idée d’un cycliste anglais pris de boisson

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Alphonse Allais
Curieuse idée d’un cycliste anglais pris de boisson
Projet d’image par Caran d’Ache

CURIEUSE IDÉE
D’UN
CYCLISTE ANGLAIS PRIS DE BOISSON


PROJET D’IMAGE PAR CARAN D’ACHE


I

Un Anglais jeune encore, mais original et un peu intempérant (provisoirement en villégiature dans un château des environs de Blois), roule sur sa bicyclette à une allure qui relève du vertige.

Il commet, en outre, mille imprudences, dont la moindre peut causer une catastrophe prématurée.


II

Il fallait s’y attendre !

Sa machine, lancée d’une main sûre, vient s’aplatir contre un orme séculaire en bordure sur la route.

Pas trop de mal cependant : un pneu crevé, quelques rayons cassés. D’insignifiantes éraflures personnelles.

Il fallait s’y attendre !


III

Après pansement externe et interne dans une pittoresque auberge où il y a un petit vin blanc, je ne vous dis que ça ! rentrée pédestre au château !


IV

L’Anglais s’empare du seul attelage disponible, une petite voiture en osier qui sert d’habitude aux bébés et que traîne un amour de petit âne.

Il s’y installe avec sa machine fracassée et se dirige vers Blois où d’habiles artisans refont des virginités aux bécanes endolories.


V

Il conduit son attelage à l’hôtel et recommande qu’on soigne bien son petit âne.


VI

L’habile artisan contemple la machine d’un œil professionnel, et :

— Il y en a pour une heure, déclare-t-il.

— Une heure ?

— Oui, une petite heure.

— Je reviendrai dans une petite heure, conclut l’Anglais.


VII

Notre insulaire, à qui le petit vin blanc de tout à l’heure a donné grand’ soif, va boire un bock dans le grand café de la rue Denis-Papin.

Et puis, un autre bock.

Et puis, un autre bock.

Le délai se passe ainsi, et notre ami revient chez l’habile artisan.


VIII

L’habile artisan n’a pas encore fini. Il a été dérangé, dit-il, par une incessante clientèle.

— Dans un quart d’heure, ce sera prêt.

— Dans un quart d’heure ?

— Dans un petit quart d’heure.

— Je reviendrai dans un petit quart d’heure.


IX

Loin d’avoir désaltéré l’Anglais, la bière, au contraire, ne fit que l’empâter. Il demande du gin et du soda.

— Nous avons bien du gin, dit le garçon, mais pas de soda.

— Alors, donnez-moi du gin sans soda !

Il remplace le soda absent par un petit supplément de gin.

Et il retourne, le petit quart d’heure expiré, chez l’habile artisan.


X

— J’ai encore été dérangé, fait le bécanier ; mais asseyez-vous, ça va être prêt dans cinq minutes.

— Cinq minutes ?

— Cinq petites minutes.

— Je reviendrai dans cinq petites minutes.


XI

Comme l’heure de l’apéritif a fini par sonner, l’Anglais retourne au café et se commande une absinthe copieuse et soignée, à laquelle il consacre ses cinq petites minutes.


XII

La machine est prête.

Heureusement ! car le fils de John Bull se trouve sur le seuil de l’ivre-mortisme.

Pourtant, il enfourche, assez cavalièrement, son ustensile et roule vers l’hôtel pour y retrouver la voiture et l’âne.


XIII

Le palefrenier n’est pas là.

— Ça ne fait rien, dit l’Anglais, je vais atteler moi-même.

Et il est tellement gris, le pauvre garçon, que voici comment il procède :

Il attelle l’âne à sa bicyclette.

Il s’ajuste sur le dos la petite voiture en osier, comme les Espagnols font de leur guitare.

Et il sort ainsi, à la grande stupeur des gens de l’hôtel !


XIV

Ce n’est que rentré au château qu’il s’aperçoit de son erreur.


XV

Il est le premier à en rire.