Le Baccalauréat en Allemagne et en France

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Revue des Deux Mondes2e période, tome 108 (pp. 440-452).

Au moment où il est de nouveau question chez nous de modifier le baccalauréat ès-lettres, je pense qu’il ne sera pas inutile de présenter la description de l’examen qui y correspond en Allemagne. La fréquence des remaniemens doit nous engager à chercher s’il n’y a pas dans l’institution elle-même quelque cause de faiblesse. Pour le dire dès à présent, je ne crois pas que, dans l’état où est notre pays, nous puissions transporter chez nous l’organisation du baccalauréat allemand ; mais peut-être y pourrions-nous faire utilement quelques emprunts, et en tout cas, après l’avoir étudié, nous apercevrons plus clairement les raisons de cette instabilité.

Je sais qu’il répugne à beaucoup d’esprits d’aller aujourd’hui chercher des modèles en Allemagne. L’imitation leur paraît chanceuse : nous devons prendre garde de perdre nos qualités sans être sûrs pour cela de gagner les qualités de nos voisins. C’est un sentiment que je respecte et que sur certains points le partage. S’il fallait quelque chose pour le justifier, ce serait la vue de ce qui se passe, depuis nombre d’années, de l’autre côté du Rhin. L’Allemagne nous a emprunté plus d’une fois ce qui avait d’abord été déprécié par elle. Cependant, si nous avons nos mérites qu’il faut conserver et accroître, il serait bien déraisonnable de fermer les yeux sur les autres nations par peur de compromettre notre originalité. Ceux qui craignent que nous ne devenions les copistes de l’Allemagne peuvent se rassurer : si nous l’imitons jamais en ce qu’elle a de bon, ce ne sera qu’à notre manière, et il nous sera impossible de n’être pas nous-mêmes en l’imitant. C’est ainsi que la société française a fait en d’autres temps : elle a pris successivement pour modèles l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, et elle ne fut jamais si française. Ne craignons donc pas de jeter les yeux au dehors pour voir quelles institutions de nos voisins correspondent aux nôtres.

En ce qui concerne le baccalauréat, cette étude ne coûtera rien, je pense, même au patriotisme le plus sensible. Personne sans doute ne le compte au nombre de nos grandes institutions nationales. On voit beaucoup de gens qui s’en plaignent et bien peu qui le défendent autrement que par l’impossibilité de rien mettre à la place. « Le baccalauréat était le signe des bonnes études, dit quelque part un écrivain appartenant à l’Université, on a abandonné la chose pour le signe… Il n’y a plus rien à faire pour le baccalauréat que de le supprimer. » Je suis disposé à moins de sévérité : le baccalauréat est une institution faible et vacillante, comme toutes les créations d’une société aussi divisée que la nôtre : il faut tâcher de le consolider, et non le jeter bas ; mais voyons d’abord comment est organisé le même examen dans une société jusqu’à présent unie et forte.

On appelle examen de maturité l’épreuve placée au bout des classes du gymnase [1], et qui sert à vérifier si l’esprit de l’élève est mûr pour l’université. Il s’agit non pas de déclarer l’éducation close, mais d’annoncer le commencement d’une nouvelle période dans les études. Sauf ce point, qui est important, l’examen de maturité (on le nomme aussi Abiturienten-Examen) remplit à peu près le même rôle et a la même importance que notre baccalauréat ès-lettres. L’organisation de cette épreuve n’est pas tout à fait semblable dans les divers pays de l’Allemagne. Le Wurtemberg notamment avait jusqu’à ces dernières années un système assez analogue au nôtre ; mais il vient d’être abrogé. Le règlement prussien tend à s’introduire partout, et l’on peut prévoir le moment où il sera uniformément suivi par toute l’Allemagne. Nous le prendrons donc pour base de nos observations.

La différence capitale qui existe entre l’examen français et l’examen allemand, c’est qu’en France le diplôme est conféré par l’état, et qu’en Allemagne il est délivré par le gymnase. Accessoire en apparence, cette différence entraîne après elle toutes les autres. Les établissemens d’instruction secondaire que possède l’Allemagne sont divisés en deux catégories : ceux qui ont et ceux qui n’ont pas le droit de donner le certificat de maturité. Nous n’avons à nous occuper pour le moment que des premiers. L’épreuve a lieu deux fois par an dans les bâtimens mêmes du gymnase. La commission d’examen comprend le directeur du gymnase, les professeurs des hautes classes, un membre de l’éphorat ou conseil de surveillance, et elle est présidée par un commissaire du gouvernement, personnage considérable, qui est député à cet effet dans les différens collèges d’une circonscription, et qui a la haute direction des épreuves. Non-seulement il peut, quand il le juge à propos, choisir les sujets de composition, interroger les candidats, mais il a droit de veto sur les délibérations de l’assemblée, lesquelles sont alors envoyées en révision à une commission supérieure. Tous les professeurs de la maison, sauf les cas de dispense, sont tenus d’assister aux interrogations ; le public en est exclu. Trois mois avant l’examen, les élèves de prima qui sont dans l’intention de le subir s’adressent à leur directeur pour obtenir la permission. Celui-ci a le devoir de faire des représentations sérieuses aux candidats qui ne seraient pas suffisamment préparés : il doit aussi avertir les parens où tuteurs et appeler leur attention sur les inconvéniens d’une candidature prématurée. Ces inconvéniens ne sont pas seulement de nature morale, car les règlemens allemands ne permettent pas de se présenter à l’examen plus de deux fois. En tout cas, il faut que le candidat ait passé deux ans en prima. Comme la limite d’âge minima pour entrer au gymnase est dix ans, et comme les années de classe sont au nombre de neuf, les candidats au baccalauréat allemand se trouvent généralement dans le cours de leur dix-neuvième année.

L’examen se compose, comme chez nous, d’épreuves écrites et d’une épreuve orale. Les épreuves écrites sont : 1° une dissertation en allemand, 2° un thème latin et une dissertation latine [2], 3° un thème grec, 4° la traduction en français d’un morceau allemand facile, 5° une composition de mathématiques. L’usage des dictionnaires et grammaires est interdit. Si des élèves croient avoir dépassé la mesure commune des connaissances exigibles, et si le directeur y donne son approbation, des travaux plus difficiles peuvent leur être demandés, et il est fait mention de cette circonstance sur leur diplôme. On demande aux candidats de remettre, en même temps que la copie, le brouillon de la composition ; c’est un moyen d’aider la constatation des fraudes qui pourraient être commises. Les différentes compositions sont corrigées par le professeur de la classe et remises annotées par lui au directeur. Après que tous les membres de la commission en ont pris connaissance, le directeur les remet entre les mains du commissaire du gouvernement. Il y joint tous les devoirs faits par les candidats et les notes trimestrielles obtenues par eux pendant les deux dernières années d’études. Les compositions ne donnent pas lieu à une élimination préalable ; mais les élèves dont les travaux écrits sont particulièrement satisfaisans et dont les notes scolaires attestent le mérite peuvent, sur l’avis unanime de la commission, être dispensés des épreuves orales.

Celles-ci comprennent d’abord l’explication d’auteurs latins et grecs. Il s’agit d’être en état de traduire aisément un texte de difficulté moyenne, soit les discours, soit les écrits philosophiques de Cicéron, soit Salluste ou Tite-Live, soit les Eglogues ou l’Enéide de Virgile, soit les odes d’Horace. Il faut posséder les règles de la quantité et pouvoir rendre compte des mètres lyriques les plus ordinaires. En grec, on explique l’Iliade et l’Odyssée, Hérodote, la Cyropédie et l’Anabase de Xénophon, ainsi que les dialogues les plus courts et les plus faciles de Platon. L’élève doit pouvoir traduire ces textes même sans les avoir vus en classe. Viennent ensuite l’histoire et la géographie. Le candidat traite de vive voix une question qui lui est posée soit par son professeur, soit par le commissaire du gouvernement, sur l’histoire grecque ou romaine ou sur l’histoire d’Allemagne. Outre cette exposition suivie, il doit répondre à des interrogations de manière à prouver qu’il possède les dates et les faits les plus importans de l’histoire universelle. L’histoire particulière du Brandebourg et de la Prusse doit toujours avoir sa place dans l’examen de chaque candidat. La géographie est associée à l’histoire, mais sans faire l’objet d’une épreuve spéciale. Pour les mathématiques, les questions roulent sur l’arithmétique, sur les élémens de l’algèbre, de la géométrie ou de la trigonométrie rectiligne. Il s’agit moins de montrer la faculté d’invention mathématique que de posséder une idée claire des théorèmes pris en eux-mêmes et de l’enchaînement qu’ils ont entre eux. Les candidats qui en font la demande peuvent être interrogés plus au long sur les matières dont ils auraient, au témoignage de leur maître, fait une étude approfondie.

Ce programme, qui en somme n’est guère moins étendu que le nôtre, doit pourtant moins inquiéter les élèves, car c’est leur professeur même qui les interroge, ou, s’il arrive au commissaire royal de prendre la parole et de poser une question qui n’ait pas été abordée en classe, le professeur est là pour dire ce qui a été étudié et pour excuser le candidat. En général, on s’efforce de convaincre les élèves qu’ils n’ont pas besoin de se livrer à une préparation extraordinaire. Il faut éviter, dit l’ordonnance même qui régit la matière [3], tout ce qui pourrait troubler le cours normal des études et tout ce qui pourrait faire croire aux élèves qu’ils ont besoin pendant le dernier semestre d’une préparation spéciale et d’un effort extraordinaire. Les connaissances. qu’on est en droit d’exiger d’un élève de prima sont celles qui forment l’objet de l’examen, et le résultat de l’épreuve ne peut que confirmer le jugement porté par les maîtres sur leurs élèves d’après leurs travaux ordinaires. On n’aura égard qu’au savoir qui a été digéré et assimilé par les jeunes gens, et qui est devenu leur vraie propriété intellectuelle. Une préparation de ce genre ne s’obtient point par un travail « tumultuaire » des derniers mois, encore moins par un amas de noms, de dates et de faits hâtivement entassés dans la mémoire ; elle est le fruit naturel et lentement mûri d’études bien faites. — Je crois qu’en cherchant dans nos règlemens français nous trouverions, à différentes époques, des recommandations analogues ; mais l’organisation de notre baccalauréat est telle que les bons élèves n’ont pas même sujet d’être entièrement rassurés, car ils ne connaissent point leurs juges, ils ne sont point connus d’eux, et ils ne peuvent espérer que les bonnes notes obtenues en classe pendant dix ans rachèteront des compositions manquées ou des réponses défectueuses. La présence dans la commission des professeurs et du directeur est une garantie contre les surprises ; elle empêche les bons élèves d’être refusés, et, chose non moins importante, les mauvais d’être reçus.

Une fois les épreuves orales terminées, les professeurs qui ont corrigé les compositions font connaître leur jugement, en y joignant l’opinion qu’ils se sont faite de chaque élève d’après les travaux de la classe. On délibère sur l’admission, pour laquelle l’impression totale produite par le candidat doit être d’une importance dominante. Si l’on n’arrive pas à se mettre d’accord, il est procédé au vote : chaque membre de la commission, en y comprenant le commissaire royal, a une voix ; le plus jeune membre vote d’abord, le commissaire royal en dernier. Si certains membres, durant la votation, trouvent que le suffrage d’un collègue est mieux motivé que celui qu’ils ont émis, ils peuvent revenir sur leur vote et en donner un autre qui est définitif. S’il y a ballottage, la voix du commissaire royal compte pour deux. Si, avant que son tour ne soit arrivé, le commissaire voit que la majorité est atteinte, il a le droit de se dispenser de voter, et il peut alors ou simplement confirmer la décision, ou, si elle répugne à sa conviction, refuser son consentement. Dans ce cas, la publication du résultat est différée, et tous les travaux écrits, avec les procès-verbaux des épreuves, sont renvoyés à l’autorité supérieure, accompagnés des motifs qui ont porté le commissaire royal à donner, son veto [4]. Il est à supposer, dit un règlement postérieur, que l’opinion des maîtres du gymnase est fixée déjà sur la maturité de chaque élève avant qu’on ne procède à l’examen. Il n’y aura donc en général pas de discussion là-dessus en présence du commissaire, et l’examen ne doit avoir d’autre objet que de justifier devant lui le jugement déjà porté [5]. Cependant l’examen pourra servir, en ce qui concerne quelques élèves, à résoudre certains doutes encore existans chez les professeurs ; il aura aussi cet effet de leur montrer plus clairement jusqu’à quel point le gymnase a rempli sa tâche.

Jusqu’à présent nous n’avons parlé que des candidats qui ont fait ou au moins achevé leurs études dans un établissement ayant le droit de conférer le diplôme de maturité. Il faut voir maintenant ce qu’il advient des candidats qui ont reçu leur éducation dans la maison paternelle, ou qui viennent de l’étranger, ou qui ont été élevés dans une maison où le commissaire royal ne tient pas ses assises. Disons tout de suite que le nombre de ces jeunes gens est relativement peu considérable. Ils doivent s’adresser trois mois à l’avance à l’autorité scolaire pour lui demander de leur désigner un gymnase, où ils puissent passer leur examen : les témoignages des parens ou des maîtres ainsi qu’une autobiographie détaillée doivent être joints à la demande. Le règlement dit que les étrangers ne passeront pas les épreuves en même temps que les élèves du gymnase. Si l’on a des raisons de penser qu’ils ne sont pas suffisamment préparés, on peut exiger d’eux, ayant le véritable examen, une épreuve préalable. Ils ont à subir sur certaines matières d’enseignement des interrogations dont les autres candidats sont dispensés [6]. Toutefois l’ordonnance ministérielle ajoute dans une intention bienveillante que les. examinateurs devront avoir égard à cette circonstance que les candidats ne sont pas interrogés par leurs professeurs ordinaires. le ne vois pas qu’il soit question pour eux d’une limite d’âge maxima ; mais pour la limite minima on a pris certaines précautions. Quand un élève au milieu de ses classes. quitte le gymnase pour continuer ses études à la maison, le directeur doit marquer sur son certificat de sortie en quelle année il aurait pu légalement se présenter à l’examen de maturité, s’il avait régulièrement poursuivi le cours de ses classes. Lorsqu’un élève est refusé, la commission détermine après quel délai il pourra tenter une nouvelle épreuve. On a déjà vu que le droit de se présenter à l’examen de maturité est limité à deux fois. Sauf les cas de dispense, il faut revenir devant les mêmes juges. Si la commission est convaincue que le candidat n’est pas en mesure de réparer un premier échec, elle a l’obligation de l’en avertir, et elle doit l’engager d’une façon pressante à faire choix d’une carrière où les études d’université ne soient pas nécessaires. Sur le certificat de maturité, on ne se contente pas d’inscrire que le candidat a été admis avec telle ou telle note, le diplôme doit contenir le jugement que le directeur du gymnase, d’après le travail et la conduite des dernières années, porte sur le caractère, le savoir et les aptitudes de l’élève. On pense bien que cette prescription du règlement est appliquée avec réserve ; cependant sous un vernis de bienveillance on distingue ordinairement dans ces certificats l’impression laissée par l’élève à ses maîtres. La remise du diplôme a lieu le dernier jour de l’année scolaire et en présence de tous les écoliers : c’est une sorte de fête pour la maison. Sur le programme imprimé que publie tous les ans chaque gymnase, on donne les noms des jeunes gens qui ont quitté la maison avec le certificat de maturité, et l’on indique à quelles études ils se destinent.

Les épreuves une fois terminées, tous les documens qui s’y rapportent, y compris les compositions des candidats, sont expédiés au chef-lieu de la province, où réside un comité supérieur, dit commission scientifique, dont le devoir est de veiller au maintien du niveau des études. Le comité, après avoir pris connaissance du dossier, le renvoie, accompagné de ses observations, au directeur du gymnase. Il est loisible à celui-ci, ainsi qu’au commissaire royal qui a présidé les épreuves, de répondre aux observations qui leur sont adressées ou de les renvoyer simplement revêtues de leur signature. La commission scientifique peut, si elle le juge bon, envoyer de temps à autre dans tous les gymnases de la province les mêmes sujets d’épreuves écrites et les faire exécuter le même jour. Les jugemens motivés de cette commission doivent être expédiés aux divers gymnases assez à temps pour qu’ils en puissent tenir compte à l’examen du semestre suivant. Une copie de ces jugemens est envoyée au ministère, qui centralise de la sorte les notes données à tous les gymnases du royaume.


II

On pense bien que cet ensemble de mesures destinées à sauvegarder les intérêts du candidat, du gymnase, de l’état, n’a pas été constitué en une fois ; il est le produit du temps et de l’expérience. Ce qui doit tout particulièrement nous faire réfléchir, c’est que la Prusse a commencé par un baccalauréat assez semblable au nôtre. Jusqu’en 1812, les universités étaient chargées d’examiner elles-mêmes les jeunes gens qui se présentaient pour suivre les cours ; mais la plus grande irrégularité et des abus de toute sorte s’étaient introduits dans ces examens. Sans compter qu’il est toujours périlleux de charger les corporations d’une tâche où leur devoir peut entrer en conflit avec leur intérêt, les universités s’acquittaient mal d’une fonction qu’elles regardaient avec raison comme accessoire et comme étrangère à leur vraie destination. Guillaume de Humboldt, alors ministre de l’instruction publique, assembla une commission, où il appela entre autres Ancillon, Schleiermacher et J.-A. Wolf, pour élaborer un nouveau règlement. Le fruit de ses délibérations fut le règlement de 1812, qui transporta l’examen dans les établissemens d’instruction secondaire, en laissant toutefois subsister des commissions mixtes, mi-partie composées de professeurs de l’université et de directeurs et maîtres du gymnase, auprès desquelles pouvaient se présenter les jeunes gens qui ne sortaient pas directement du collège. Ce fut un progrès ; mais, ainsi qu’on eût pu le prévoir, la commission mixte attira tous les candidats mal préparés. Beaucoup de jeunes gens quittaient le gymnase avant l’heure, et, après avoir laissé passer l’intervalle exigé par la loi, ils se présentaient devant ce jury, à tort ou à raison réputé plus indulgent. Des plaintes s’élevèrent de tous les côtés. Les directeurs de gymnase voyaient déserter les hautes c’asses ; d’un autre côté, les commissions, en 1825, se plaignirent « d’être obligées d’examiner des hommes qui voulaient se faire meuniers, brasseurs, fermiers, qui étaient à peine mûrs pour la sixième, et qui n’avaient d’autre intention, en se présentant aux épreuves, que d’obtenir le droit au volontariat d’un an. »

Après différens palliatifs, on arriva enfin à la conviction qu’il fallait réformer le système. En 1831, le ministre Altenstein commença une enquête pour laquelle il recueillit les avis des universités, des commissions d’examen, des gymnases, et après trois ans de délibération et d’étude fut édictée la loi de 1834, qui est encore en vigueur aujourd’hui et dont nous venons d’exposer l’économie. L’examen fut exclusivement réservé aux gymnases. Ce qui prouve que cette fois on avait trouvé juste, c’est que toutes les retouches postérieures sont destinées à appuyer dans le même sens, en diminuant la part de l’examen et en renforçant l’importance des notes du collège. La disposition qui veut qu’on présente tous les devoirs faits pendant les deux dernières années est de 1841. En 1856, on retranche de l’examen oral l’allemand, le français, la philosophie, la physique, l’histoire naturelle. Il est visible que le gymnase a grandi en autorité et qu’on lui marque plus de confiance. Ce qui prouve encore que le gouvernement prussien s’est bien trouvé de ce système, c’est qu’il l’a étendu aux realschulen ; on appelle ainsi un établissement parfaitement distinct du gymnase et non moins complet, ayant son enseignement à part, qui est donné en une série de huit classes. Pour ne pas nous servir d’un nom allemand, nous l’appellerons le collège scientifique. Ce n’est pas ici le lieu d’en raconter l’histoire et d’en décrire l’organisation. Disons seulement que le collège scientifique délivre un certificat qu’on peut considérer comme l’équivalent de notre diplôme de bachelier ès-sciences : il ouvre l’accès de quelques grandes écoles de l’état, telles que l’école des ponts et chaussées. (Bau-Academie) celle des mines, celle des forêts, celle des arts et manufactures, et il dispense les jeunes gens qui veulent entrer dans l’armée de l’examen précédant le grade d’enseigne (porte-épée-fähnrich). Ce diplôme est conféré dans les mêmes conditions que celui du gymnase, mais après des épreuves différentes, où les sciences tiennent la première place. Ici encore l’examen a lieu au sein de l’établissement scolaire sous le contrôle d’un représentant de l’état. Non-seulement les collèges scientifiques, fondés presque tous par l’initiative (des municipalités, se sont volontairement soumis à ce contrôle, mais le droit au diplôme a été pour eux un puissant stimulant qui leur a fait étendre le programme de leurs études, multiplier le nombre et épurer le choix de leurs maîtres.

Mentionnons ici une circonstance qui montre avec quel art le gouvernement a su graduer les avantages d’une instruction régulièrement reçue. Ce n’est pas seulement à la sortie de la dernière classe que les élèves obtiennent un certificat ; ceux qui ont été déclarés aptes à passer en prima, en secunda, en tertia, peuvent entrer dans quelques administrations officielles, ou adopter certaines professions demi-savantes. C’est surtout pour les élèves de la realschule que le gouvernement a pris soin de dresser cette échelle, car il savait que la population d’écoliers auxquels elle s’adresse n’a pas toujours l’envie ou les moyens d’aller jusqu’au bout des classes. Ainsi est retenue plus longtemps au collège une jeunesse partout disposée à prendre les chemins de traverse.

Pour revenir à l’organisation du baccalauréat allemand, je ne crains pas de dire qu’elle vaut mieux que la nôtre en ce qu’elle laisse l’élève au milieu de ses maîtres, et en ce qu’elle borné le rôle de. l’état au strict nécessaire, qui est de surveiller les établissemens d’instruction secondaire et de maintenir le niveau des études. J’ajoute que l’état, tout en se mêlant moins des examens, agit sur l’enseignement d’une façon plus profonde et plus générale. On devine que les directeurs ne se soucient point de faire défiler devant le représentant du gouvernement une série de candidats médiocres : aussi prennent-ils fort à cœur le droit de déconseiller les examens aux élèves mal préparés ; mais, comme en définitive les élèves ne sont pas tenus de suivre le conseil, on trouve plus sûr d’arrêter dès les plus basses classes ceux qui ne sont pas en état de profiter des études classiques. Ainsi les examens de passage deviennent une condition vitale pour le gymnase. Le résultat de cette organisation, c’est que la proportion des refusés est peu considérable : elle n’atteint pas un sixième. Et il ne faut pas croire d’après cela que le gymnase soit tous les ans, aux examens de passage, le théâtre d’exécutions impitoyables : l’usage est aujourd’hui si bien établi de ne pas. laisser monter dans les classes supérieures ceux qui ne sont pas en mesure de les suivre, que les condamnés ont l’habitude de prévenir ; le moment fatal par un départ volontaire.

Un autre avantage de l’organisation allemande, c’est qu’elle assure aux directeurs et aux professeurs des gymnases une grande autorité. L’élève sait que, le jour de l’épreuve venu, leur jugement pèsera dans la balance d’un poids presque décisif. Tandis que chez nous l’attention du candidat est attirée hors de la classe pour prendre le vent de l’examen et savoir les exercices et les matières qui comptent, l’élève allemand est obligé de se convaincre que le chemin le plus sûr pour franchir l’épreuve finale, c’est de satisfaire ses maîtres et de remplir sa tâche journalière. Le professeur n’est pas réduit à faire aux paresseux des prédictions trop souvent, démenties par l’événement : il est en mesure de donner une sanction à ses menaces. Un si grand pouvoir laissé au maître pourrait sans ; doute avoir quelquefois des inconvéniens, si celui-ci ne savait pas que l’examen doit justifier aux yeux de la commission le jugement défavorable par lui porté sur tel ou tel élève.

Un troisième avantage du baccalauréat allemand, c’est qu’il permet au représentant du gouvernement de bien juger la valeur des études qu’on fait dans une maison. Si elles sont faibles, ses reproches s’adresseront non pas aux écoliers, qui après tout en sont innocens, mais, au directeur et aux maîtres. Il dispose d’un moyen coercitif plus efficace et plus redouté que l’exclusion des candidats : il peut demander au gouvernement de retirer au gymnase le droit de conférer le diplôme. On comprend sans peine qu’une décision de ce genre équivaut à peu près à une condamnation capitale, car la plus grande partie des élèves se détournera d’un établissement où ils sont placés dans une situation peu favorable. Un haut fonctionnaire prussien qui a longtemps inspecté les gymnases en qualité de commissaire royal m’a dit qu’il avait plus d’une fois usé de ce droit, et non-seulement il en a fait application à des établissemens dont les études périclitaient, ou dont les maîtres n’avaient pas les grades scientifiques exigés, mais il a souvent obtenu par la seule menace de cette mesure que les villes fissent les sacrifices nécessaires à la bonne installation des classes.

Après tout ce qui précède, il n’est pas nécessaire d’expliquer longuement pourquoi les candidats étrangers, connus dans la langue des écoliers sous le nom de sauvages, sont en petit nombre. C’est que les conditions où ils passent l’examen sont moins avantageuses que pour les élèves du gymnase. Une autre raison, c’est que jusqu’à ces derniers temps le gouvernement prussien a toujours accordé avec impartialité le droit de conférer le diplôme à tous les établissemens qui le méritaient par la valeur de leurs études. L’Allemagne possède aussi, quoique en moins grand nombre que la France, des maisons d’instruction secondaire dirigées par des ecclésiastiques catholiques. Avant le conflit qui sévit aujourd’hui outre Rhin, les plus importantes d’entre ces maisons étaient placées dans les mêmes conditions que les gymnases de l’état : elles recevaient deux fois par an la visite du commissaire du gouvernement, et elles décernaient sous son contrôle le certificat de maturité. Non-seulement elles trouvaient naturelle et légitime la surveillance de l’état, mais elles appelaient la venue du commissaire royal, et elles l’invitaient à étendre son inspection à toutes les classes [7].

Il reste à nous demander si un tel système est possible en France. Quelque enviable qu’il me paraisse, je ne voudrais pas conseiller de l’introduire parmi nous. D’une part, il suppose l’autorité de l’état sur les études reconnue sans contestation par l’ensemble du pays ; d’un autre côté, il suppose l’état élevé au-dessus des partis et n’agissant que par des considérations purement scientifiques. Dans la situation où nous sommes, le droit au diplôme deviendrait un nouveau motif de discorde pour les deux corps enseignans qui se disputent notre jeunesse. On verrait, avec les reviremens de la politique, des autorisations données, retirées, données encore, sans que les études fussent la seule ni même la principale raison de ces changemens. Déjà en Allemagne on peut prévoir que le mécanisme va être faussé par les événemens des dernières années.

Toutefois l’organisation du baccalauréat allemand renferme pour nous quelques indications dont nous aurions tort de ne pas profiter. Premièrement, au lieu de mélanger les, candidats de manière qu’en un jour la faculté examine des élèves de toute provenance, il y aurait utilité à ce que chaque établissement d’instruction fût tenu de présenter ses candidats en troupe et d’ensemble. On aurait une vue plus claire de la valeur de chaque maison. La responsabilité des directeurs et professeurs1 serait plus immédiatement engagée. Ils devraient assister aux examens ; sans intervenir dans les interrogations, ils pourraient, sur l’invitation des juges, fournir des renseignemens au sujet de la méthode qu’ils ont suivie, de la direction qu’ils ont donnée. Une conséquence de cette mesure serait que les jeunes gens dussent se présenter, sauf les cas motivés de dispense, au chef-lieu de la circonscription académique dans laquelle ils ont fait leurs deux dernières années d’études ; on n’irait plus chercher et choisir ses juges aux bouts opposés de la France. Les candidats qui ont intérêt à dissimuler des classes mal faites s’en trouveraient peut-être moins bien ; mais les proviseurs et directeurs qui veulent maintenir le travail dans leurs maisons applaudiraient à cette règle. Deux sessions seraient tenues par an, avec liberté d’ajourner à un an les candidats manifestement trop faibles.

Nos professeurs de faculté, s’ils continuent à être chargés des examens, devraient du moins n’avoir rien à démêler avec les droits financiers auxquels ils donnent lieu. Il est juste sans doute que les facultés les plus occupées par les examens reçoivent une indemnité proportionnée ; mais le ministère, en prenant pour chaque fatuité une moyenne, devrait régler une fois pour toutes l’éventuel, de telle sorte qu’il ne fût point grossi ou diminué en raison des fluctuations du nombre des candidats [8].

L’état a le devoir de veiller à ce que l’égalité soit maintenue entre les diverses facultés pour le niveau des études. Il aurait donc le droit soit de se faire représenter dans les épreuves par un délégué armé du veto suspensif, soit de se faire renvoyer les compositions pour les soumettre à une haute commission littéraire. Moins que partout ailleurs on ne saurait chez nous dénier ce droit à l’état, puisque les diplômes dans notre pays sont délivrés en son nom.

Un défaut grave de notre baccalauréat, c’est que les candidats se présentent généralement trop tôt. Je ne demande pas qu’on élève la limite d’âge minima à dix-huit ans, quelques intelligences naturellement précoces pourraient réclamer contre cette règle ; mais il faudrait au moins que les écoles spéciales cessassent de peser sur le lycée en obligeant les élèves à hâter le commencement ou à brusquer la terminaison de leurs classes. Le baccalauréat marquant le terme des études générales, ce serait aux écoles spéciales de se régler sur lui, — ou faut-il croire qu’elles tiennent seulement au diplôme, et non à la « maturité » dont il est le signe ? Il serait donc urgent que la limite d’âge maxima, pour certaines écoles spéciales, fût reculée au moins de deux ans [9].

Nous venons d’exposer les points sur lesquels nous pourrions utilement imiter quelque chose de l’Allemagne ; mais cette étude du baccalauréat nous suggère une dernière réflexion d’une portée plus générale. On sait combien il est souvent parlé dans notre pays de la toute-puissance de l’état ; pourtant, lorsqu’on regarde de près l’organisation de notre enseignement, on voit que cette toute-puissance est plus apparente que réelle, et qu’en d’autres pays, sans grand luxe d’administration et sans entretenir tout un personnel d’inspecteurs, l’état agit bien plus sûrement sur le fond des études. En France, l’état, hors des établissemens d’instruction publique qu’il possède et qu’il gère lui-même, n’exerce aucune action directe sur l’enseignement. Le seul privilège qui lui reste, c’est d’examiner les candidats qu’on lui présente après les avoir soustraits pendant dix ans à son contrôle, et en lui laissant ignorer jusqu’au lieu où ils ont fait leurs études. L’article 63 de la loi du 15 mars 1850 dit : « Aucun certificat d’études ne sera exigé des aspirans au diplôme de bachelier. Le candidat peut choisir la faculté ou le jury académique devant lequel il subira son examen. » Après les études elles-mêmes, ceux qui ont le plus souffert de ce régime, ce sont les candidats au baccalauréat. Amenés devant des juges qu’ils ne connaissent point et dont ils ne sont pas connus, ils doivent fournir en quelques heures et par des travaux uniformes la preuve de leur savoir. Cette organisation a tous les inconvéniens du hasard : elle inquiète les bons élèves et elle tente les mauvais. Quant aux juges, ils ne sont point placés dans une situation moins difficile. Si, en l’absence d’autres informations, ils font mine de vouloir interroger sérieusement les candidats qu’on leur présente, et de demander quelque preuve valable de mérité, aussitôt on se récrie sur les exigences des examinateurs, sur les difficultés du programme. Les plaintes continuelles et réciproques que nous entendons sont la conséquence d’un système qui a transporté l’examen hors des établissemens d’instruction où il avait sa place naturelle ; mais ce système lui-même est la suite inévitable de nos divisions. Il nous donne en raccourci une image de la situation de notre enseignement. Ceux qui se plaignent le plus amèrement du baccalauréat sont les mêmes qui ont le plus contribué à le faire tel qu’il est.


MICHEL BREAL.


  1. On sait que c’est le nom généralement donné en Allemagne aux établissemens d’instruction secondaire, qu’ils relèvent de l’état ou des villes, qu’ils appartiennent à une corporation ou qu’ils soient entretenus sur une fondation particulière. On appelle progymnase un gymnase qui ne possède que les classes inférieures (jusqu’à notre quatrième environ). La Prusse compte 221 gymnases et 32 progymnases. Les realschulen ne sont pas comprises dans cette énumération.
  2. Le thème est maintenu à coté de la dissertation, parce qu’il ne permet pas à l’élève de se tirer d’affaire avec une provision de locutions préparées d’avance.
  3. Voyez Rönne, Das Unterrichtswesen des preussischen Staates, II, p. 262, 271. — Wiese, Verordnungen und Gesetze für die höheren Schulen in Preussen, I, 211.
  4. Rönne, Dos Unterrichtswesen des preussischen Staates, II, p. 272.
  5. Ce jugement est consigné par écrit-et remis d’avance au commissaire royal.
  6. Ces matières sont la littérature allemande, les élémens de la philosophie, le français, l’histoire naturelle et la physique. Les élèves des gymnases sont dispensés de répondre sur ces matières ; mais les examinateurs ont la faculté de consulter les notes obtenues par eux en classe pour ces branches d’enseignement.
  7. Les jésuites seuls en Autriche se sont toujours opposés à l’entrée d’un fonctionnaire étranger.
  8. On sait que sur les 100 francs exigés des candidats au baccalauréat, l’état restitue 50 francs aux candidats éliminés. Les autorités allemandes, en Alsace et en Lorraine, ont conservé ce droit de 100 francs, au moins pour les jeunes gens qui n’ont point fait leurs études dans un établissement à diplôme : ils ont également conservé la restitution de la moitié des droits, mais en faveur des candidats reçus.
  9. Déjà l’École polytechnique a pris une mesure en ce sens, mais d’une façon incomplète et à titre provisoire seulement.