La province de Québec/Chapitre VII

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Arthur Buies
Département de l’Agriculture de la province de Québec, 1900 (pp. 217-266).
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CHAPITRE VII

CHAPITRE VII




PÊCHERIES




I



LES pêcheries du Canada sont plus vastes que celles d’aucun autre pays ; elles comprennent une immense étendue de côtes maritimes, outre d’innombrables lacs et rivières. La côte bordière des Provinces Maritimes, depuis la baie de Fundy jusqu’au détroit de Belle-Isle, offre un parcours de 5,600 milles, pendant que la Colombie anglaise montre un développement de côtes de 7,180 milles, ce qui donne plus que le double de l’étendue des côtes maritimes de la Grande-Bretagne et de l’Irlande réunies. Les eaux salées de l’intérieur, indépendamment des baies et cours d’eau de petite dimension, offrent une superficie de 1,500 milles carrés.

Quant à la partie des Grands Lacs qui appartient à la Confédération Canadienne, on l’évalue à 72,700 milles en superficie.

* * *

Les pêcheries du Canada peuvent se diviser en deux grandes catégories : les pêcheries maritimes et les pêcheries d’eau douce.

Tous les naturalistes attribuent au courant arctique, refroidissant l’atmosphère sur les côtes de l’Atlantique, la source des richesses ichtyologiques qui constituent, depuis tant d’années, l’un des principaux éléments de la fortune des Canadiens, et qui dureront autant que l’existence géologique même du pays.


La valeur annuelle des pêches fluviales et maritimes du Canada est diversement estimée, par suite des fluctuations auxquelles cette industrie est exposée ; mais on ne saurait, en aucun cas, la porter à moins de trente-deux millions de dollars, ou une somme ronde équivalant en francs à plus de cent soixante millions.

Les relevés officiels — la chose est généralement admise — accusent plutôt une moins-value, attendu qu’il se consomme d’énormes quantités de poisson dont il est extrêmement difficile de faire une énumération exacte, et qu’il s’opère dans des régions bien


Bateau-promenade et pèche à la truite sur le lac Édouard, dans la région traversée par le chemin de fer « Québec et Lac Saint-Jean »

lointaines des captures aussi considérables, dont il n’est pas rendu compte aux autorités. Généralement, les pêcheurs mettent de la mauvaise volonté à faire connaître d’une façon précise la quantité et la valeur de leurs prises, et souvent, spécialement sur les grands lacs, les navires américains achètent des pécheurs canadiens des cargaisons de poissons qui n’entrent pas dans la statistique fédérale.


II


Ce développement des pêcheries a été prodigieusement rapide. En 1850, leur valeur ne dépassait pas $150,000 ; en 1859, elle s’élevait à $1,407,000, tandis que, dix ans plus tard (1869), elle atteignait $4,376,526. En 1877, elle était de $12,005,934 ; de $18,386,103 en 1887, et l’estimation officielle la porte à $20,407,424 pour 1896. Et encore ce chiffre ne couvre pas la valeur du poisson consommé par les Indiens et les colons des lointaines régions du Canada.

Depuis quelques années, la valeur de nos pêcheries s’est maintenue à une moyenne d’environ vingt millions de dollars. Cependant, les statisticpies de 1897 indiquent un surplus de $2,376,000 sur les rendements précédents, c’est-à-dire une valeur totale de $22,783,546, subdivisée par provinces comme suit :


Nouvelle-Écosse 
  
$8,090,346.00
Colombie Britannique 
  
6,138,865.00
Nouveau-Brunswick 
  
3,934,135.00
Québec 
  
1,737,011.00
Ontario 
  
1,289,822.00
Île du Prince-Édouard 
  
954,949.00
Manitoba et T. du N.-Ouest 
  
638,416.00

Tandis que les deux premières provinces donnent un excédent de quatre millions, les autres accusent une diminution de $1,600,000.00.

* * *

En ce qui concerne la province de Québec, la production de l’année 1896 s’élevait à $2,025,754.00, soit 10,200,000 francs, tandis que celle de 1897 ne donnait que $1,737,011.00, chiffre qui accuse une diminution de près de 300,000 dollars. Au reste, les fluctuations dans la production des poissons commerciaux sont parfois surprenantes : on peut s’en convaincre en consultant les tableaux des statistiques officielles pour une période de vingt-huit années s’étendant de 1869 à 1897 ; on y trouvera, par exemple, que l’écart dans la production a atteint jusqu’à un million de dollars entre ces deux années, l’année 1879 donnant un rendement évalué à $2,820,395, le plus haut chiffre qui ait été atteint dans l’intervalle des vingt-huit années que nous prenons comme base des calculs annuels approximatifs.

Si l’on veut savoir à combien s’est élevée la production totale, dans cet espace de temps, pour la province de Québec, on trouvera le chiffre de 53,801,745 dollars ou environ 270 millions de francs.

Cette production se décompose, pour l’année 1896, suivant les différentes espèces de poissons, comme l’indique le tableau suivant :


POISSONS QUÉBEC
Saumon 
  
$212,555
Maquereau 
  
95,690
Hareng 
  
240,831
Morue 
  
854,486
Aigrefin 
  
3,227
Homard 
  
162,535
Flétan 
  
16,064
Éperlan 
  
21,582
Sardine 
  
13,366
Total 
  
$1,620,336
Autres espèces, y compris phoques, etc. 
  
405,418
Grand total 
  
$2,025,754


* * *


Pour faire voir de quelle importance est l’industrie poissonnière au Canada, il suffit de mentionner que, depuis 1869, les cinq principales espèces de poissons ont produit : la morue, $110,771,570 ; le hareng, $56,513,412 ; le homard, $52,450,136 ; le saumon, $51,409,845, et le maquereau, $38,187,142.

En 1897, le rendement des principales espèces de poissons, comparé à celui de l’année précédente, indique un million et demi de plus dans la valeur de la production du saumon.

On l’attribue à la quantité énorme de ce poisson que l’on retire de la rivière Fraser, dans la Colombie anglaise. En outre, on en a mis en conserve vingt millions de livres de plus qu’en 1896. Mais cette production presque fabuleuse a subi une forte diminution en 1898.


Il faut bien se rappeler que le chiffre de $22,783,546, donné plus haut comme représentant la valeur de la production des pêcheries de la Confédération pour 1897, ne correspond qu’à la quantité de poisson préparée pour le commerce d’exportation et pour l’alimentation de quelques marchés intérieurs. En dehors de cette quantité, il y a encore la consommation domestique qui, évaluée à cent livres par tête, donne quatre cents millions de livres. Prenons quatre centins ou vingt centimes comme prix moyen de chaque livre, et nous arrivons à la somme de 80 millions de francs. Ajoutons cette dernière somme à la valeur du poisson préparé pour le commerce, et nous obtiendrons un grand total de près de deux cents millions de francs pour la valeur réelle des pêcheries canadiennes en 1897.

Il importe de remarquer que les pêcheries côtières canadiennes de l’Amérique, qui embrassent une étendue de plus de 15,000 milles carrés, sont exploitées non pas seulement par nos pêcheurs, mais encore par ceux des États-Unis, en vertu de traités internationaux. Les grands lacs sont aussi, pour la plupart, divisés entre les États-Unis et le Canada ; les prises canadiennes accusées par la statistique ne sont, dès lors, qu’une partie du rendement total de ces eaux.

III


Pour exploiter ses pêcheries, la Confédération comptait en 1897 une armée de 78,960 hommes possédant 1184 vaisseaux ou goélettes, d’un tonnage de 40,680 tonnes, et 37,693 bateaux, 5,602,460 brasses de rets et autres engins de pêche, le tout évalué à $9,370,794. Dans ce chiffre sont comprises 730 homarderies dispersées dans les provinces maritimes et leur matériel, représentant un capital de $1,350,000 ou près de sept millions de francs. L’industrie seule des paqueteurs de homards emploie 15,000 personnes.

Les pêcheurs sont au nombre de 8,880 dans les vaisseaux ou goélettes, et de 70,080 dans les bateaux.

En regard des chiffres que nous venons de mentionner, indiquons celui de 130,000 hommes qui compose le personnel de l’industrie de la pêche aux Étas-Unis, pêche qui se fait en grande partie dans les eaux canadiennes.

Cette armée de pêcheurs produit au delà de 220 millions de francs.

La flotte de pêche américaine, sans compter plusieurs milliers de bateaux de moindre dimension, se compose de 6,650 goélettes, d’une capacité de 210,000 tonneaux.

C’est cette supériorité de la marine de pêche des Américains, jointe à celle de leur matériel et de leur outillage, qui leur ont permis de puiser à même dans le fonds inépuisable des pêcheries canadiennes et de faire une concurrence désastreuse aux pêcheurs de Québec et des provinces maritimes. Prenons comme exemples la pêche du hareng et celle du maquereau, deux poissons extrêmement prisés sur tous les marchés du monde, et dont le rendement devrait être triple, tout au moins double de ce qu’il est en réalité, et qui, loin d’augmenter d’année en année, est, au contraire, en pleine décroissance.

« Il est absolument impossible, écrivait naguère le conmandant Fortin, de se faire une juste idée de la prodigieuse abondance d’œufs de harengs déposés tout le long des côtes où ce poisson va frayer. J’ai vu maintes fois plusieurs lieues continues de rivage couvertes de ces œufs, sur une épaisseur de 60 à 90 centimètres. »

« Les pêcheurs québecquois, qui pourraient retirer d’immenses avantages de cette industrie, se contentent de prendre précisément autant de hareng qu’il leur en faut pour les besoins de la pêche à la morue, pour quelques marchés intérieurs et la consommation dans leurs familles. L’Angleterre, mieux avisée, emploie à la pêche au hareng une véritable flotte de vaisseaux variant de cinquante à cent tonneaux. Elle engage dans cette industrie des capitaux énormes et une population de 80, 000 hommes. Ses pêcheurs, munis de bons engins de pêche et montés sur de bons bateaux, vont à la recherche du hareng jusque dans la mer du Nord. La Norvège, la France, l’Irlande, l’Écosse, les États-Unis font de cette pêche une grande industrie et la Hollande lui doit une partie de sa richesse. » (Z. Joncas, surintendant de la pêche et de la chasse, dans la province de Québec.)



Quant au maquereau, on ne le rencontre nulle part en aussi grande abondance que dans le golfe Saint-Laurent, surtout autour de l’île du Prince-Édouard et aux Îles-de-la-Madeleine.

Eh bien ! il n’en est pas moins vrai que la pêche du hareng n’a rapporté, en 1897, qu’une somme inférieure de 810,000 dollars à celle de l’année précédente.

D’autre part, le maquereau n’a donné que $597,306, accusant, de son côté, une diminution de plus de 130,000 dollars.

Dans ces deux chiffres, la province de Québec a figuré, à l’article hareng, pour la somme de $140,655, et à l’article maquereau, pour celle de $48,765.


Cependant, l’année 1899 a tenu à réparer les défaillances des années précédentes. La pêche du maquereau a été extraordinairement abondante aux Îles-de-la-Madeleine, et l’aisance est revenue parmi leurs habitants, si souvent exposés à la misère, quand la pêche fait défaut. Des leçons douloureuses, résultant de plusieurs années d’une production insuffisante, ont eu le bon effet d’enseigner aux habitants de ces îles qu’ils ne devaient pas compter exclusivement sur la pêche pour vivre, et ils se sont en conséquence mis à cultiver la terre. Il y a maintenant, sur toutes les îles, des fermes très prospères, où le foin, l’avoine, la pomme de terre, etc., sont en abondance. La récolte de 1899 a été particulièrement belle.



De nombreux troupeaux de phoques se tiennent près des côtes du Labrador. La pêche se fait en décembre, époque à laquelle il fait très froid dans la partie du pays où elle se pratique. Les phoques, gelés en quelques instants après avoir été retirés de la mer, sont placés dans de grands hangars, où ils demeurent jusqu’à ce que le soleil du printemps les ait assez amollis pour permettre de les couper par morceaux et de faire fondre leur graisse.

Dans la province de Québec, les pêcheurs du Labrador canadien et des Îles-de-la-Madeleine sont les seuls qui s’occupent de cette pêche.

* * *

Quoique le saumon ait rapporté, en 1897, grâce à la production de la Colombie anglaise, l’énorme somme de $5,670,174 et que la morue n’ait pas rapporté tout à fait une valeur de quatre millions de dollars, il n’en est pas moins vrai qu’au point de vue de l’importance, de la quantité régulière, de la sûreté de l’approvisionnement et de la valeur constante du produit, la pêche de la morue est incontestablement supérieure à toutes les autres. C’est elle qui emploie le plus de bras et qui fournit le plus fort contingent pour le commerce d’exportation, sans tenir compte des millions de livres consommées sur place par les vingt mille familles de pêcheurs occupées à la capture de ce poisson, ni des quantités énormes qu’elle fournit aux nombreux marchés de l’intérieur. La morue est en outre le plus profitable de tous les poissons. L’huile qu’on tire de son foie est employée à plusieurs usages industriels, pour lubrifier les machines, préparer les cuirs, etc. ; ses propriétés médicinales sont bien connues. Les os et les entrailles de la morue, soumis à certains procédés chimiques, sont transformés en un engrais égal, au point de vue des propriétés fertilisantes, au célèbre guano péruvien ; ses œufs salés sont un appât précieux pour la pêche de l’anchois et de la sardine.

Enfin, la vessie natatoire de la morue fournit, quand elle est séchée, de l’excellente colle.


IV


Pour assurer la protection des pêcheries, l’exécution des règlements qui les concernent, et pour toutes les fins générales qui s’y rapportent, le gouvernement fédéral emploie un certain nombre de fonctionnaires qui comprennent, outre le ministre et le sous-ministre, qui agit directement sous ses ordres : 1° un commissaire des pêcheries, qui est aussi inspecteur général, et qui remplit des fonctions consultatives et exécutives importantes ; 2° douze inspecteurs, plusieurs centaines de gardes-pèche, chargés de veiller à l’observance des lois et règlements, et un nombre encore plus grand de gardiens temporaires, enfin, une flotte de croiseurs armés, montés par 325 hommes, officiers et équipages compris. Cette flotte fait la patrouille sur les côtes et sur les grands lacs, et surveille les opérations des pêcheurs, canadiens aussi bien qu’étrangers.

Sur les cinq cents fonctionnaires environ, qui relèvent du département fédéral de la marine, la province de Québec en compte 67.

* * *

Il existe dans les provinces maritimes 14 établissements de pisciculture où l’on reproduit le saumon, la grosse truite des lacs et le « poisson blanc. » À Pictou, dans la Nouvelle-Écosse, un établissement affecté à la reproduction artificielle du homard produit annuellement de cent à cent soixante millions de crustacés minuscules. En 1895, près de trois cent millions d’alevins ont été distribués dans les diverses provinces.


Mais toutes les précautions prises ne sauraient opposer qu’un frein inefficace aux sollicitations du besoin, à l’avidité des populations, à la force d’impulsion qui les pousse à rechercher et à saisir le profit immédiat dès que l’occasion s’en présente. Ainsi, la production du homard, malgré son apparente prospérité et le surplus d’un million qu’elle présente pour l’année 1897, est menacée d’une diminution désastreuse, à moins qu’on n’apporte à la pêche de ce crustacé les restrictions les plus rigoureuses, les mesures les plus sévères, suivies d’exécution immédiate.

Cette industrie est limitée presque en totalité aux provinces maritimes ; on y compte 738 homarderies, qui donnent de l’emploi à près de 15,000 personnes.

Pour faire voir quelle progression cette industrie a suivie, dans le cours des vingt dernières années, pour lesquelles a été fait un relevé officiel, rappelons qu’en 1876 l’exportation totale du homard ne représentait qu’une somme de $296,966, tandis qu’en 1897, il a été exporté, du seul port d’Halifax, des homards en conserves pour une valeur de $1, 350, 000. Notons néanmoins que les prix ont éprouvé une hausse constante depuis quinze ans, la boite de homard valant aujourd’hui dix dollars, quand elle n’en valait que six en 1884.

L’Angleterre est, à vrai dire, le seul marché extérieur pour le homard en conserves exporté des provinces maritimes.

* * *

Il existe dans la province de Québec environ une centaine de homarderies qui emploient 1870 personnes, et qui ont produit, en 1897, du homard en conserves pour la somme de $207, 710.


Ce que nous venons de dire au sujet du homard peut s’appliquer, dans une certaine mesure, à l’exportation des huîtres, dont le prix, comme celui du crustacé succulent, va toujours en grossissant d’année en année. Naguère, on ne les payait que $2.50 (12 fr. 75 centimes) le baril ; aujourd’hui, on peut difficilement les avoir à moins de quatre dollars, ou 20 fr.60 centimes.

Le nombre de barils produit en 1897 a été de 48, 574. De même que les fameuses huîtres de la baie de Chesapeake, qui suffisaient naguère aux besoins de tout le continent américain, les délicieuses, les incomparables Malpèques du Nouveau-Brunswick sont à la veille d’être épuisées ou de tomber à un rang absolument indigne d’elles. Elles n’ont plus la qualité d’autrefois, elles sont maigres et de forme irrégulière et ne sont souvent parvenues qu’au tiers de leur croissance, lorsqu’on les expédie sur les marchés de l’intérieur. Pour leur rendre leur chair et leur saveur premières, il faudrait acheter, pendant plusieurs années de suite, une certaine quantité de naissains d’huîtres, ce que les Américains appellent " seed oysters ", et les répandre sur nos lits dépeuplés. Cette opération se pratique sur une grande échelle en Europe. En France et en Belgique, notamment, les États-Unis exportent annuellement des quantités considérables d’huitres de reproduction.

Dans la province de Québec, l’industrie ostréicole a fait peu de progrès jusqu’à présent : les tentatives qui ont été faites n’ont encore amené que de maigres résultats.

Quand la culture ostréicole aura pris quelque développement dans la province, nous pourrons essayer le commerce des huîtres ouvertes, comme le font les États-Unis, qui en expédient au Canada environ 75,000 gallons, ou pour une valeur de 135,000 dollars par année.


Pêcheries Maritimes de la Province de Québec


Les pêcheries maritimes de la province de Québec sont toutes comprises dans cette partie des eaux canadiennes à laquelle on donne le nom de « Division du Golfe » et de « Division du Saint-Laurent. » La première englobe la vaste péninsule de Gaspé et le comté de Bonaventure, outre l’île d’Anticosti et les Îles-de-la-Madeleine, qui sont des subdivisions distinctes. La deuxième embrasse toute la côte nord du Saint-Laurent, sur une longueur de cinq cents milles, depuis la Pointe-des-Monts jusqu’au Blanc-Sablon, à l’entrée du détroit de Belle-Isle, qui s’ouvre sur l’Atlantique.


On donne le nom de « Grand Nord » ou de « Labrador canadien » à la moitié de la côte du Saint-Laurent, qui s’étend de Kegashka, 61°,20’ de longitude, jusqu’au Blanc-Sablon 57°,7’ de longitude est.

À leur tour, les grandes subdivisions indiquées ci-dessus se partagent, pour les fins de l’administration maritime, en « districts » de pèche, qui ont déjà eux-mêmes une étendue considérable.

Tels sont, pour la division du Saint-Laurent, les districts de :

1° « Moisie », qui s’étend de la baie Des Rochers à la Pointe-Saint-Charles ;

2° « Mingan », de Sheldrake à la Pointe-aux-Esquimaux.

Ce dernier endroit est le quartier général des chasseurs de phoques. Il est le seul sur toute la côte qui ait une organisation municipale et qui soit érigé en paroisse civile et religieuse. Tous les autres ne sont que des missions ou des « postes », où se groupent quelques familles seulement, et pour une habitation le plus souvent temporaire.

3° Natashquan : de la Pointe-aux-Esquimaux à la rivière Natashquan ;

4° Saint-Augustin : du cap Whittle à Chicatica ;

5° Bonne-Espérance : de Chicatica à Blanc-Sablon.


Aux Îles-de-la-Madeleine, les habitants s’adonnent beaucoup à la pêche du homard ; mais si le gouvernement n’y met des obstacles sérieux, la pêche à outrance que l’on fait à cet excellent crustacé menace de rendre cette industrie de moins en moins fructueuse. Sur un nombre total de 99 homarderies établies dans la province de Québec, on en compte soixante — trois aux Îles-de-la-Madeleine ; 75,570 trappes sur un nombre total de 116,698.

Aujourd’hui que les habitants des Îles ont résolu de ne pas borner à la pêche toute leur activité, toute leur ambition et de s’adonner à la culture, ils ne seront plus exposés à ces disettes fréquentes, à cet état de pauvreté, en quelque sorte chronique, qui les mettait naguère à la merci des fluctuations que subissait, d’une année à l’autre, la seule ressource qui était à la fois leur seul aliment. Le sol des Îles est certainement en grande partie fertile et capable de nourrir une population quatre fois plus considérable que celle qui s’y trouve actuellement.

* * *

La valeur du poisson exporté par la province de Québec en 1897 s’est élevée à la somme de $515,427, soit 3,350,275 francs. Le reste de la production a été écoulée sur les marchés de l’intérieur.

Quarante-quatre vaisseaux ou goélettes, jaugeant 1,829 tonnes et montés par 224 hommes, outre 6,958 bateaux montés par 11,820 hommes, tels est le contingent que la province de Ouébec a fourni en 1897 pour l’exploitation de ses pêcheries maritimes.

Ces pêcheries ont produit pour une valeur de 1,393,126 dollars, rendement inférieur de près de quinze cent mille francs au rendement moyen des années précédentes.

La valeur totale des vaisseaux ou goélettes, bateaux, lignes, filets, pièges, seines, homarderies, glacières, bâtiments quelconques pour préparer le poisson, enfin de tout le matériel et de tout l’outillage nécessaires à la pêche, s’est élevée à la somme de 495,000 dollars.


Pêcheries des rivières et des lacs


En dehors des pêcheries maritimes proprement dites, il y a encore deux grandes divisions baignées par les eaux salées du Saint-Laurent, et qui s’étendent, l’une sur la rive nord du grand fleuve, depuis Godbout jusqu’à Québec, offrant environ 260 milles de côtes ; l’autre sur la rive sud, de Cap-Chat à Lévis, avec un développement de côtes de près de trois cents milles.

Les pêcheries de l’intérieur offrent une ressource inépuisable à l’alimentation de la population du pays, surtout de ceux qui, habitant les bords des lacs et des rivières, y cherchent une partie de leur nourriture quotidienne.

On les divise, pour les fins administratives, en un certain nombre de districts dont nous présentons l’énumération dans l’ordre ci-dessous :

1° District de Sherbrooke et Mégantic.

2° “ Magog et Brome.

3° “ Baie de Missisquoi.

4° “ Rivière Richelieu.

5° “ Beauharnois et Châteauguay.

6° “ Verchères.

7° “ Comté de Richelieu et rivière Saint-François.

8° “ Nicolet.

9° “ Berthier et Montcalm.

10° “ Rivière Outaouais.

* * *

La « Division » du Cap-Chat à Lévis a produit pour une valeur de $164,633.00 des espèces de poissons suivantes : saumon, alose, hareng, poisson blanc, truite, brochet, esturgeon, anguilles, sardines, morue, flétan, etc., etc. Le hareng vient en tête avec 4,585,000 livres, à une forte distance des autres espèces. Puis vient l’anguille avec 478,000 livres, la morue avec 255,000 livres, le poisson blanc, 51,155 livres, l’esturgeon, 51,000, la truite, 41,000 livres, le flétan, 11,300 livres, le saumon, 10,375 livres, outre une quantité de poissons divers s’élevant à 618,000 livres.

Cette pêche a employé 248 bateaux montés par 600 hommes.

La division de Betsiamis à Québec a rapporté $49,381.00.

Les mêmes espèces de poissons figurent dans ce rendement, à part 90,000 livres de ouiananiche et 8,000 livres de brochet fournies par la pêche au Lac-Saint-Jean.

Le nombre des pêcheurs dans cette division a été de 268 et celui des bateaux employés, 45.


Dans la division de Québec à l’Outaouais supérieur, le produit de la pêche a été de $135,000. Les différentes espèces de poissons qui y ont contribué sont surtout l’esturgeon avec 350,000 livres, le doré, 278,000 livres, le brochet, 254,000, l’anguille, 197,000, la truite, 241,000, le maskinongé, 72,000, la perche, 176,000, le bar, 116,000, enfin la barbote, 128.000 livres.

La production totale des pêcheries de l’intérieur s’est élevée, dans l’année 1897. à la somme de 344,000 dollars, en chiffres ronds.


Remarques à propos des pêcheries intérieures


I

Ce n’est que depuis 1883 que le service des pêcheries intérieures, comprenant les lacs et les rivières, est passé sous le contrôle du gouvernement provincial. À cette époque, la location ou l’affermage des lacs et des rivières ne produisait encore qu’un revenu de 2,126 dollars. En 1895, ce revenu avait atteint la somme de 20,365 dollars et, en 1898, celle de 35,155 dollars.

L’augmentation si considérable et si rapide de ce revenu est attribuée particulièrement à la vigilance et à la méthode éclairée que le commissaire actuel des Terres, Forêts et Pêcheries apporte dans l’administration des affaires de son ministère. La location des droits de chasse est également devenue une attribution du gouvernement provincial, depuis quelques années. Les réformes qu’on a introduites dans ces deux services ont rendu sensibles les bienfaits qu’entraîne une protection active du poisson et du gibier. Rien n’a été négligé pour inculquer aux populations habituées de longue date à la liberté absolue de la chasse et de la pêche en tout temps, la nécessité de respecter la loi et de protéger le gibier et le poisson. Aussi, malgré l’impopularité qui s’attache à des mesures de protection, dans un pays aussi vaste et aussi peu peuplé que l’est la province de Québec, le commissaire n’a pas craint d’agir avec toute l’énergie possible, dans le but de réprimer des abus qu’une trop longue tolérance avait fait naître.


La sauvegarde des territoires de chasse, en certains endroits de la province, est intimement liée à celle des pêcheries marines littorales. Aussi, grâce aux pouvoirs qui ont été reconnus aux provinces en ce qui concerne les pêcheries de l’intérieur et du littoral maritime, y a-t-il lieu de voir s’agrandir et fructifier de plus en plus un vaste champ d’exploitation jusqu’ici négligé, ou bien souvent abandonné à l’imprévoyance et au pillage.


Le revenu des pêcheries et de la chasse, pour l’année finissant le 30 juin 1897, se répartit comme l’indique le tableau suivant :

Loyers de rivières, lacs 
  
$22,211.84
Permis de chasse, etc 
  
2,186.71
Honoraires de transport 
  
15.00
Produits des saisies de pelleteries 
  
32.00
Loyer de l’île Mécatina 
  
54.25

$24,574.80
Et pour l’année finissant le 30 juin 1898, comme

ci-dessous :

Pêcheries 
  
$30,516.83
Chasse 
  
4,024.50
Honoraires d’incorporation de clubs 
  
425.00
Honoraires de transport 
  
50.00
Vente des peaux, permis d’élevage du chevreuil 
  
137.37

$35,152.70

On voit par là qu’en une seule année le revenu provenant de cette source, qui commence à peine à être mise en valeur, a augmenté déjà de $10,580.00 et l’on peut en conclure que, d’ici à cinq ans environ, ce revenu s’élèvera facilement au chiffre de 100,000 dollars.

II

La réputation de nos lacs et de nos rivières à saumon s’établit de plus en plus chaque jour à l’étranger, et leur valeur locative s’en accroît naturellement. Règle générale, les locataires protègent avec un soin jaloux les territoires de pêche qu’ils ont affermés, mais un trop grand nombre d’autres n’y mettent pas la diligence nécessaire. En outre, plusieurs de nos rivières à saumon ont perdu et perdent encore de leur valeur locative par suite du braconnage, en certains endroits, mais généralement par le fait que l’on a accordé jusqu’ici, avec une facilité trop grande, le droit de pêcher le saumon au filet dans les estuaires de certaines rivières, ou trop près de leurs embouchures. Il en est résulté que quelques-uns des locataires les plus recommandables, après avoir, pendant plusieurs années, encouru des dépenses considérables, pour faire une bonne rivière à saumon d’un cours d’eau qu’ils avaient pris épuisé par une pêche illicite, ont vu, au moment même où le succès couronnait leur travail intelligent, tous leurs efforts rendus inutiles par la complaisance qu’on avait eue envers les pêcheurs au filet.

Mais il convient de rappeler en même temps que les moyens dont on dispose pour faire exécuter les mesures de répression dans un pays aussi grand que le nôtre sont relativement faibles et que, néanmoins, le commissaire actuel est décidé de mettre fin aux imperfections d’un système qui laisse trop de portes ouvertes à la négligence et à la tolérance d’abus ruineux pour l’une des grandes sources de l’alimentation publique.

Un des remèdes que propose monsieur Joncas, le surintendant des pêcheries et de la chasse, consiste dans la création de réserves de chasse et de pêche qui, tout en permettant une surveillance plus facile et moins coûteuse, créerait des lieux spéciaux de protection et de propagation, d’où le gibier pourrait écouler son trop-plein vers les régions favorisées.

Ces réserves, dont l’étendue serait méthodiquement calculée, répondraient à un besoin auquel ne sauraient satisfaire les parcs nationaux, de superficie trop grande, et qui sont, par suite, très insuffisamment surveillés.

De même, monsieur de Puyjalon, inspecteur des pêcheries et de la chasse, signale les réserves comme étant un moyen d’assurer la conservation du homard, qui diminue d’une façon alarmante. « Il y a vingt ans, dit-il, je prenais assez facilement des homards pesant jusqu’à 18 et 20 livres, et la moyenne en poids s’élevait à 4 ou 5 livres. Aujourd’hui, le maximum en poids de ce crustacé dépasse peu 7 livres, et encore est-il rare, et la moyenne s’est abaissée, je crois, à 2 livres. »

III

« Le littoral du Grand-Nord est, en certaines parties, découpé à l’infini et tout garni d’îles ou d’îots rocheux groupés en telle abondance que la haute mer se trouve séparée de la côte ferme par une distance atteignant 10 à 12 milles.

« Entre ces îles et ces îlots se croisent et s’entrecroisent une multitude de chenaux, quelquefois très profonds, où pourraient parvenir des navires de fort tonnage, s’ils tentaient de s’aventurer en pareil labyrinthe. Mais il n’en est point ainsi, et seules les goélettes de petite dimension, les barges et les chaloupes osent s’y engager. La plupart des homarderies et des pêches à saumons s’établissent au cœur même de ces archipels.

« Sur une côte qui présente de telles dispositions physiques, on rencontre avec facilité des bassins intérieurs où l’eau salée conserve un niveau minimum permanent, tout en se renouvelant deux fois en vingt-quatre heures. Ces bassins sont éminemment propres à la reproduction du homard et l’on y rencontre souvent ce crustacé en quantité appréciable.

à l’époque de la ponte. On pourrait y créer presque sans frais des frayères naturelles. » (Id.)

* * *

Au sujet du saumon, il y aurait tout un chapitre à écrire sur les pratiques destructives dont il a été la victime pendant nombre d’années. Aussi, a-t-on réussi à le faire disparaître de presque toutes les rivières à l’ouest du Saguenay. Longtemps, mais en vain, on avait demandé des mesures protectrices pour la conservation de ce roi des poissons, mais il était encore en si grande abondance et l’on avait encore tant de choses à apprendre dans ce pays si jeune et si vaste, où la nature prodiguait ses largesses, que l’on arrivait difficilement à comprendre le sens des mesures de répression, en vue d’assurer l’avenir de nos ressources, et qu’on n’y voyait que des tentatives vexatoires auxquelles on avait à honneur de résister.

Heureusement, il n’en est plus ainsi. Les idées se sont sensiblement modifiées à cet égard, le gouvernement a fort à propos pris en main le contrôle et la surveillance des pêcheries intérieures ; son attention est vivement tenue en éveil par les rapports, les conseils et les suggestions d’officiers intelligents qui n’épargnent ni leur temps ni leurs soins au service des intérêts publics, et le jour n’est peut-être pas éloigné où l’on n’aura plus besoin d’avoir recours au mode de recrutement des espèces les plus précieuses qui peuplent les rivières de la province ; des mesures de protection et une surveillance attentive seront suffisantes.



La chasse


Pour ce qui regarde la chasse aux animaux à fourrure et aux oiseaux aquatiques, monsieur de Puyjalon dit dans son rapport que les dispositions spéciales de la côte du Grand-Nord avaient fait autrefois de cette partie de la province le lieu d’élection des oiseaux de mer, des crustacés, des poissons mixtes, des pinnipèdes et des carnassiers terrestres qui en font leur nourriture.

Cette richesse est singulièrement atténuée par suite de nombreux abus. Chaque pêcheur de homard se croyait en droit de chasser le gibier qui l’entourait, d’en consommer la chair, d’en recueillir la plume et la peau, d’en emporter les œufs, de s’en servir pour amorçer ses cages à homards, et n’hésitait jamais à tendre un filet à l’entrée du cours d’eau, fréquenté par le saumon et la truite, qui, presque toujours, venait déboucher dans le fond de l’anse ou de la baie où il avait établi sa homarderie.

Les goélettes étrangères armées pour la pêche de la morue contribuaient également à cette dépradation, toutes s’abritant dans les havres du littoral, toutes chassant ou enlevant les œufs lorsque la morue ne donnait pas.

En d’autres termes, les eaux de la province étaient mises au pillage par les marins de Terre-Neuve et des provinces maritimes.

En revanche, la pelleterie tenait bon.

La pelleterie est la seule richesse du Labrador canadien dont la prospérité n’ait point décru. Elle est toujours abondante.

Le renard, la loutre et la martre se vendent bien ; le renard surtout, dont la dépouille atteint, pour les espèces noires et argentées, le prix élevé de 125 dollars.

Le castor, pour les régions où ne se produit pas l’antagonisme des chasseurs blancs et rouges, se rencontre en bonne quantité.

La faculté d’acquérir des lots de chasse, au prix de $1.00 le mille carré, était restée ignorée de la plupart des riverains du Grand-Nord ; mais depuis qu’ils ont acquis la certitude de son existence, bon nombre d’entre eux manifestent le désir de s’en prévaloir.


Réserves relatives au gibier


Le plus grand nombre des palmipèdes de la famille des outardes, oies, canards, canards eiders, nichent à des distances quelquefois assez considérables du littoral et se trouvent ainsi à l’abri de tout danger immédiat. Mais il est deux ou trois espèces appartenant à ces familles, qui exécutent leur ponte sur le littoral même, ou sur les îles et îlots, si abondants en certaines régions, qui le séparent de la haute mer.

La plus exposée de ces espèces, en même temps que la plus précieuse, est le canard eider (moniac en la langue de la côte.)

Le canard eider a une valeur commerciale très grande. Les derniers arrivages de son duvet sur les marchés de Londres, de Paris et d’Amsterdam ont été acquis au prix moyen de 22 francs 50 centimes la livre, ou 45 francs le kilo, soit environ $8.40 les 2 livres anglaises. L’eider, ou moniac, est victime en nos pays de la facilité de ses mœurs et de son peu de sauvagerie.

Autrefois, ce canard était en extraordinaire abondance. Aujourd’hui l’enlèvement persistant de ses œufs a provoqué sa diminution dans des proportions inquiétantes. Cependant, il suffirait de peu d’efforts pour lui rendre son ancienne prospérité.

On obtiendrait ce résultat au moyen de trois réserves bien surveillées, pendant un intervalle de cinq ans. (H. de Puyjalon.)


Territoires de chasse


I

Il y a longtemps que la province de Québec est reconnue comme le paradis des Nemrods amateurs, comme le pays par excellence pour les chasseurs et les pêcheurs de profession. Il y a longtemps que le superbe orignal, le plus grand des fauves du continent américain, haut de sept à huit pieds, quadrupède géant des forêts, qui porte lui-même une forêt sur sa tête, dont l’encolure est celle du lion, la force et la rapidité égales, les jambes comme des flèches rasant le sol et le sabot aussi dur, aussi meurtrier qu’un boulet de canon, est l’objet des exploits cynégétiques des « sportsmen » les plus audacieux des deux mondes. Il y a longtemps que le noble caribou, ce dandy des montagnes, svelte, élégant, gracieux, qui court dans les clairières des bois, le long des lacs et des précipices, avec le souci de l’art et la correction du gymnaste, qui ne se laisse jamais prendre qu’avec des précautions infinies et une astuce raffinée, qui, lorsqu’il est blessé, se défend avec fureur, et dont l’ouïe est si délicate que les coureurs de bois sont obligés, pour arriver jusqu’à lui, de se trainer à plat ventre sur la neige, partage avec l’orignal la gloire d’être la plus magnifique victime, marquée d’avance aux coups des chasseurs infatigables et convoitée par-dessus toutes les autres. À un degré moindre, le grand cerf, le chevreuil, l’ours, le loup, la loutre, le carcajou, le lynx, et enfin le castor, modèle vivant de l’industrie et de la sagacité, le plus précieux des quadrupèdes pour les trappeurs dans leurs longues courses d’hiver, à travers les forêts, lorsqu’ils sont menacés d’inanition ; et, toujours en diminuant dans l’échelle des proportions, mais non de l’utilité, la martre, le renard, le putois, le vison, l’hermine, l’écureuil gris, font et feront encore longtemps l’objet des plus estimables convoitises et livreront, avec leur luxueuse fourrure, un élément indispensable de bien-être, de confort et d’élégance.


La province de Québec a donc fait une magnifique figure à l’Exposition de chasse et de pêche de « l’Association Américaine des Sportsmen, » qui a été tenue à New-York, au mois de février 1899, et pour laquelle le commissaire des Terres, Forêts et Pêcheries avait fait préparer avec un soin diligent les plus remarquables échantillons de gibier canadien.

Une brochure accompagnant les échantillons donnait une description très détaillée de tous les districts de la province au point de vue du sport. Elle commence par les environs de Québec, le lac Saint-Charles, le lac Beauport, la rivière Montmorency, la rivière Sainte-Anne, les lacs Joachim et Philippe, le Parc National des Laurentides, la rivière Jacques-Cartier et les lacs voisins, lac des Neiges, lac Vert et lac des Roches, le lac à Noël, le lac Long, le lac à La Coupe, le lac Fraser, le lac Régis, le grand lac à l’Épaule, le grand lac Jacques-Cartier, la rivière Sautoriski.

II

Puis vient le district du Lac-Saint-Jean. Inutile de refaire la liste des innombrables lacs et cours d’eau de cette région, où, déjà, les clubs abondent. Le club Triton a, par exemple, bâti une maison de $10,000 sur sa concession du lac Batiscan. Les clubs Métabetchouane et Bostonnais ont leurs quartiers près du lac Kiskisink. Un club de riches Philadelphiens est installé sur la rivière Métabetchouane. La Grande et la Petite-Décharge, la rivière des Aulnaies, qui conduit au lac Tschotagama, la rivière Shipshaw qui se jette dans la Grande-Décharge, le lac Pipmaukin, source de la rivière Betsiamis, le haut de la Péribonka, le lac Manouan, la rivière et le lac des Aigles, la Mistassini, l’intérieur de la vallée de l’Ashuapmouchouane jusqu’au lac Mistassini, toutes ces régions lointaines commencent à perdre leur cachet mystérieux, car les chasseurs et les pêcheurs y vont de plus en plus. Au sud-est du lac Saint-Jean, la Belle-Rivière, le lac aux Écorces et le lac Kénogami sont des endroits réputés pour la belle qualité de leur poisson.

* * *

Dans la région du Saint-Maurice, près de Sainte-Thècle, se trouve le lac Maketsy, loué par un club trifluvien. Le club Shawinigan contrôle tout un groupe de lacs, dont le principal est le lac Pizagouk ; les lacs « à La Pêche » sont concédés au club des Laurentides. Un autre groupe a pour centre le lac Fou. Un grand lac, appelé Saccacomi, est à vingt-quatre milles de Louiseville. On atteint les lacs Mastigouche par Saint-Gabriel de Brandon. Partout le poisson abonde ; ici, la truite dans toutes ses variétés ; ailleurs, le brochet, la perche, etc.

* * *

Passons à l’Outaouais et à la Gatineau. Toute la région de la Gatineau est semée de lacs dont le nombre est encore inconnu, et dont plusieurs attendent des touristes pour les baptiser. Le livre officiel en mentionne plus de soixante, qu’on peut à présent atteindre par le chemin de fer de la Gatineau. Dans le comté de Pontiac, célèbre par ses grands lacs Kippewa et Témiscamingue, il n’y a pas un lac sur cent qui soit loué, et les cours d’eau de premier ordre y sont nombreux. Et quelles belles courses aventureuses du côté du lac Abbitibi, ou par le lac des Quinze, l’Expanse et le Grand-Victoria, un voyage circulaire de 600 milles seulement ! On signale particulièrement aux chasseurs la route des lacs Kekabonga et des Allumettes, où l’orignal, le caribou, la perdrix abondent. Il s’est fait des chasses phénoménales dans la vallée des rivières Moine et Managacipi. Au nord de Matawa, la forêt vierge est de plus en plus invitante pour les amateurs sérieux.

* * *

Au sud du Saint-Laurent, la rivière Richelieu avec son brochet, son achigan et son maskinongé ; le lac Brome, le lac Memphrémagog, le lac aux Araignées sont, avec leur système de cours d’eau, des centres d’attraction déjà bien connus. Au-dessous de Québec, on pêche le bar à l’embouchure de la rivière du Sud ou au large des îles Madame, Marguerite, etc. Le lac Pohénégamook, fameux par sa truite, est près de la frontière américaine.

III

Peu de gens connaissent la région du lac Témiscouata et des Squatteck. Le lac Témiscouata est une superbe nappe d’eau de 28 milles de longueur. Il y a encore la rivière Touladi, très profonde, la rivière des Aigles, et enfin les célèbres lacs Squatteck, près desquels abonde l’orignal. Puis, en arrière de Rimouski, les lacs de ce nom, dont quelques-uns sont loués ; on peut les atteindre des stations de l’Intercolonial, dans la vallée de la Matapédia. Mentionnons encore les sources de la rivière Rimouski, de la rivière Métis, de la Métapédia, ainsi que les lacs Supérieur, de la Croix, Humqui, Taché, du Milieu, et Mistigouèche. C’est un pays de caribous.

Enfin, la péninsule Gaspésienne, avec son système hydrographique, sa Cascapédia, l’une des meilleures rivières du monde pour le saumon, et ses forêts intérieures peuplées d’orignaux. Au nord du Saint-Laurent, l’immense région connue des Montagnais et des blancs, avec ses grandes rivières Saint-Paul, Saint-Augustin, petite et grande Mécatina, Coacoachoo, Musquarro, Washeecootai, Saint-Jean, Moisie, Sainte-Marguerite, Trinité, et dont plusieurs sont déjà tous les étés fréquentées par des clubs. Et la région du Saguenay, célèbre par ses jardins de caribous de Charlevoix ! !…

* * *

La location des privilèges de pêche sur lacs et rivières a donné, en 1898-99, $36,173.17 ; celles des territoires de chasse et des permis de chasse, $3,925.50 ; les honoraires d’incorporation d’associations de pêche et autres, $845. En tout ce service a rapporté au trésor : $40,943.67.

Quant au service de la chasse, proprement dit, le ministère des Terres, Forêts et Pêcheries avait, au 1er janvier 1900, émis en faveur de divers clubs et de divers particuliers, 79 baux comportant des privilèges de chasse exclusifs, sur une étendue collective de terrains de 3,700 milles carrées.

* * *

Il reste encore 46 rivières à louer dans le Saguenay ; un grand nombre dans les comtés de Chicoutimi et du Lac-Saint-Jean ; des centaines de lacs dans la région de Charlevoix ; une multitude de lacs et de rivières en arrière des comtés de Champlain, Saint-Maurice, Maskinongé, Berthier et Joliette, ainsi que dans l’Outaouais et le Pontiac.

La liste est-elle épuisée ? Non, certes, car l’Amérique du Nord tout entière, et en particulier la province de Québec, est par excellence le pays des lacs de toutes les dimensions, de toutes les formes, nous allions presque dire de toutes les couleurs. Ces éternels réservoirs de fraîcheur, de reproduction et de vie pour de multiples variétés de poissons, en même temps que pour l’agrément et l’utilité de l’homme, renferment une précieuse richesse comestible qui, exploitée méthodiquement et opportunément, finirait par constituer un élément appréciable de la fortune publique.

Tout fait présager heureusement que la poule aux œufs d’or, qui peuple les rivières et les lacs de la province de Québec, va pouvoir jouir désormais d’une existence qui ne sera plus troublée qu’aux époques rigoureuses et précises, marquées fatalement pour le choix des victimes et non pour l’extermination des espèces.



La Côte du Grand-Nord ou Labrador canadien


Sur la côte du Labrador canadien il ne saurait être question d’agriculture ; les habitants n’y vivent que de pêche et de chasse. Le saumon se trouve en abondance dans la plupart des rivières.

Dans la rivière Natashquan, on a pris 300 quarts de saumon en 1898.


En descendant de la Pointe-aux-Esquimaux, le premier poste important que l’on rencontre est Pieste Bay ou Peasheebee, sur la rivière de ce nom. Il y a là dix familles canadiennes-françaises.

Viennent ensuite Gouanis avec douze à quinze familles, et Natashquan avec 35 familles très laborieuses qui se suffisent à elles-mêmes. Elles se livrent un peu à la culture des pommes de terre. Il y a une chapelle catholique à Natashquan.

Dix lieues plus bas se trouve le village de Kegaska ; c’est là que commence la grande solitude du Labrador. Plus de bois, plus de végétation ; des terres nues, des rochers, des îles et des collines arides qui ne se couvrent que de mousses et de lichens.

À l’intérieur, des savanes immenses et inexplorées d’où l’on ne tire que ce que les Anglais désignent sous le nom de « baked apples » et les gens de la côte sous le nom de « chicouke ».

Cette plante passait jadis pour être un remède très efficace contre le scorbut. Aujourd’hui elle sert à faire des confitures.

II

On arrive ensuite à la rivière Musquarro, très poissonneuse, et sur les bords de laquelle sont établies 20 familles blanches et 75 à 80 familles sauvages. Les Oblats y ont établi une mission.

Il faut de là faire un long trajet avant de rencontrer aucune habitation. Ce n’est que sur la grande rivière Olomonosheeboo qu’il est donné aux voyageurs de venir en présence d’un village peuplé de 18 familles canadiennes-françaises et d’une cinquantaine de familles de sauvages Montagnais et Naskouapi, qui vivent à côté des blancs. Ce village est l’un des plus importants de la côte pour le commerce des pelleteries. La Compagnie de la baie d’Hudson y tient un comptoir et M. Michel Blais un magasin important.

C’est aussi le dernier endroit qu’atteint la ligne télégraphique en voie de construction jusqu’au détroit de Belle-Isle.

* * *

La rivière Etamamu est une des plus saumonneuses de la région.

Sur les Îles-du-Navire on trouve un établissement de pêche très important, possédé par M. André Gallibois qui y demeure avec sa famille.

Quatre milles plus bas on aperçoit la rivière Mécatina avec sa chute, une des plus belles de la province.

Un seul habitant y demeure.

Aux îles Harrington on trouve un village composé de 35 familles terre-neuviennes. Il n’y a pas là de Canadiens-Français.

Une église méthodiste et une chapelle de l’Armée du Salut se partagent la population à peu près également. Un jeune clerc-ministre protestant y fait l’école. La population est très laborieuse.

Plus loin on signale la Tête-à-la-Baleine, endroit ainsi dénommé parce que les îlots qui le composent donnent l’illusion d’une baleine, lorsqu’on les aperçoit du large.

Il y a là une quinzaine de familles passablement à l’aise, et un établissement très important pour la préparation des peaux de phoques.

À la Baie-des-Moutons il y a 20 familles protestantes et deux canadiennes-françaises catholiques. On y remarque une école et une chapelle.

À la Baie-Rouge il y a trois familles, une chapelle catholique et un prêtre résidant.

* * *

Dans aucun des endroits indiqués ci-dessus on ne trouve d’animaux de ferme. La-Tabatière, endroit situé à quelques milles de la rivière Saint-Augustin, possède seulement une vache, l’unique vache de toute la côte ; elle ne doit pas faire bombance sur les gras pâturages d’alentour.

À La-Tabatière on se livre activement à la chasse du loup-marin. Les familles qui habitent la côte, en assez petit nombre, comme on vient de le voir, s’occupent de pêche et de chasse, et prennent leurs provisions des traficants d’Halifax, lesquels accaparent la plus grande partie du commerce.

Quant aux pêcheries de saumon, qui est en si grande abondance sur toute la côte nord, elles sont louées pour la plupart à des pêcheurs de Terre-Neuve et de l’île du Prince-Édouard.


La chasse aux loups-marins sur les glaces


I

La chasse aux loups-marins est l’une des plus excitantes et des plus meurtrières qui soient faites sur notre globe. Elle emploie près de 15,000 hommes et rapporte un énorme butin chaque année.

Cette chasse, exécutée régulièrement comme elle l’est de nos jours, et, pour la plus grande partie, par les pêcheurs de Terre-Neuve, ne date guère que du commencement du siècle actuel. De 1762 à 1774, on voit figurer diverses factures relatives à cette chasse dans les rapports des amiraux commandant les stations maritimes de la grande île ; mais, à partir de cette dernière date, il n’en est plus fait mention.


Avec l’année 1809, s’ouvre inopinément une ère nouvelle qui va se développer d’année en année, et faire de la chasse au loup-marin une industrie régulière, possédant ses capitaux, son personnel permanent, ses navires et tout le matériel nécessaire à une importante exploitation. Cinquante voiliers sont engagés dans cette entreprise, et dès 1815, le dénombrement de la capture donne le chiffre de 125,315 pièces.


En 1820, cette capture se chiffrait par 213,679 pièces


En 1822, cettecapturesechiffraitpar 366,982 pièces


En 1835, cettecapturesechiffraitpar 558,942 pièces


En 1840, cettecapturesechiffraitpar 631,385 pièces


En 1842, cettecapturesechiffraitpar 344,683 pièces


En 1844. cettecapturesechiffraitpar 685,530 pièces


la plus forte prise qui ait été faite en une seule année.

Les chasseurs de loup-marin terre-neuviens sont généralement au service de grandes maisons commerciales de leur île, qui ont réalisé dans cette industrie des bénéfices énormes.


II


À l’origine, la chasse se faisait à l’entrée des rivières ou dans des fiords étroits ; elle s’est continuée dans des bateaux de pêche bientôt remplacés par des goélettes, montées chacune par une douzaine d’hommes, et ces goélettes n’ont pas tardé à faire place à des vaisseaux d’un tonnage de 200 à 250 tonneaux, avec des équipages de 40 à 50 hommes.

En 1857, il n’y avait pas moins de 400 vaisseaux et 13,6oo hommes engagés à la chasse au phoque, et le produit de leurs exploits a été d’un demi-million de loups-marins, représentant une valeur de 8,500,000 francs. Depuis lors, le rendement de cette chasse a quelque peu diminué ; mais ce n’est pas le gibier qui diminue ni l’activité des hommes engagés à sa poursuite ; il n’y a là qu’un fait tout à fait normal, résultant de circonstances locales et temporaires.

* * *

Devant les bénéfices imposants qu’ils réalisaient chaque année, et qui ne représentaient pas même le dixième de ce qu’ils auraient pu obtenir en faisant la chasse sur des bateaux à vapeur de construction spéciale, les Terre-Neuviens ne furent pas longtemps à se lasser de partir chaque printemps dans des goélettes qui avaient à se frayer un passage à travers les glaces, et à lutter contre les vents et les courants pour atteindre enfin, après bien des pertes de temps et souvent de magnifiques occasions manquées, les champs de chasse s’étendant au loin sous leurs regards. C’est en 1863, il y a aujourd’hui 37 ans, que l’on vit apparaître le premier steamer de chasse au milieu des champs de glace de l’Atlantique. Il ne devait pas rester longtemps seul, et, devant la toute-puissance de la vapeur, les voiles allaient bientôt se carguer et disparaître en grande partie.

Avant l’introduction des steamers, cent vingt voiliers quittaient annuellement le seul port de Saint-Jean de Terre-Neuve pour la chasse. Maintenant, on en voit partir au plus une demi-douzaine, mais les autres ports en fournissent encore un nombre assez respectable, quoique grandement diminué.



En 1866, il y avait cinq steamers sur les banquises et le nombre des voiliers était tombé de 400 à 177. En 1871. on compte déjà treize steamers ; actuellement, il y en a de 20 à 25, quelques-uns de 500 tonneaux, engagés dans ces audacieuses mais fructueuses expéditions.

Les 20 ou 25 steamers de Terre-Neuve, employés à la chasse du loup-marin depuis une trentaine d’années, ont rapporté chacun une moyenne annuelle de quatorze mille pièces.

Ces steamers sont solidement construits, de façon à ce qu’ils puissent résister à la pression des glaces et s’ouvrir un chemin à travers les banquises ; ce qui leur permet de faire deux et quelquefois jusqu’à trois voyages par saison, pendant que les voiliers peuvent rarement en faire plus d’un.

III

Les steamers de chasse portent généralement de 150 à 300 hommes chacun.

Vers le commencement de juin, des troupeaux innombrables de loups-marins, venant du sud, abordent sur les côtes du Groënland. Leur séjour dans ces régions boréales dure environ trois mois. Dès que la mer frissonne sous les premiers froids de l’automne, tournant le dos au pôle, ils prennent leur course dans la direction du sud-ouest. Ils descendent d’abord à petites journées, faisant ripaille des harengs qui remplissent à les faire déborder les criques profondes du Labrador terre-neuvien, puis, l’hiver s’avançant, ils reprennent leur route en bataillons serrés que précède une légère avant-garde d’éclaireurs.

Rien d’imposant comme ce défilé de la famille la plus nombreuse des phoques du nord. La surface de la mer est radicalement pavée de têtes, et l’on ne peut, même avec les plus fortes lunettes, mesurer la largeur de la procession.

Le défilé dure de cinq à six jours sans interruption, à la vitesse moyenne de dix milles à l’heure. Aussi, peut-on dire que le nombre des loups-marins qui composent une migration d’automne est arithmétiquement incalculable, et, qu’au point de vue économique, ils représentent une inépuisable richesse. Ceux qui ont vu ce spectacle ne peuvent se défendre de sourire aux craintes souvent exprimées « qu’une chasse trop ardemment poursuivie ne finisse par anéantir l’espèce. » Les plus fortes chasses de Terre-Neuve dépassent à peine un demi-million de têtes, ce qui ne représente pas plus, eu égard à la masse, qu’une poignée d’herbe arrachée à un pré. Aussi, depuis quatre-vingts ans que les Terre-Neuviens font systématiquement la chasse à ces animaux, ils n’en ont nullement diminué le nombre, du moins en apparence. Les tueries les plus effrayantes n’intimident ni n’éloignent les survivants.

* * *

Arrivée à la hauteur du 52° degré de latitude, l’armée des loups-marins se sépare en deux corps, dont l’un prend par le détroit de Belle-Isle et pénètre dans le golfe Saint-Laurent, pendant que l’autre se dirige vers les côtes est de l’île de Terre-Neuve.

Le premier corps a bientôt fait de passer l’étroit goulot qui fait communiquer les eaux de l’Atlantique avec celles du golfe Saint-Laurent. Aussitôt entrés dans la mer intérieure que forme l’estuaire du grand fleuve, les phoques se dispersent le long des rives, par droite, par gauche, au nord, au sud, allant à travers les îlots, les rochers, les battures de sable, où ils trouvent abondante pâture de poissons et de coquillages ; ils revoient avec joie les glaces où ils sont nés l’hiver précédent. Des troupes nombreuses se dirigent vers les Îles-de-la-Madeleine, remontent les rives sud de l’Anticosti, pendant que le corps principal se distribue dans l’archipel qui borde la côte nord, montrant une préférence marquée pour l’entrée des rivières et les anses profondes où se forment les premières glaces, sur lesquelles les femelles devront mettre bas, généralement dans la deuxième quinzaine de février.


Le plus souvent la femelle n’a qu’un petit, quelquefois deux, très rarement trois. En naissant, le petit a la grosseur d’un chat, mais sa croissance est si rapide qu’il a déjà atteint le poids de cinquante à soixante livres, dès la fin de mars. C’est vers cette date qu’il a le plus de prix et que, partant, on le poursuit le plus activement. Il porte alors le nom de white coat ou capot blanc. Il mesure environ trois pieds de longueur, donne de quatre à cinq gallons d’huile et sa peau se vend de 75 centins à un dollar.

IV

Déjà, vers le milieu de novembre, les loups-marins ont pris leurs quartiers d’hiver, dont ils ne s’éloignent que pour aller à la pêche. C’est ainsi qu’on les voit en nombre immense, quasi fantastique, dispersés tout le long du Labrador canadien, depuis le Saguenay jusqu’au détroit de Belle-Isle ; ils ne quitteront ces parages qu’après la naissance des petits et la saison des amours, vers la fin de mai, époque à laquelle ils regagneront les plages du Groënland, qu’ils ont quittées le précédent automne.

Cet immense troupeau de phoques, dont chacun représente une valeur moyenne de $3. est à nous, habitants de la province de Québec, à nous pour bien dire exclusivement. Tous les ans, il nous revient à la même époque, presque à heure fixe, conduit par des bergers inconnus, mystérieux ; et, de tous côtés, les glaces les entourent d’une barrière infranchissable. Cependant, chose étrange, les chasseurs de loup-marin du golfe n’ont pas encore à leur service un seul steamer, et ne font-ils la chasse que dans des goélettes, ce qui les retient dans une infériorité notoire vis-à-vis des chasseurs de Terre-Neuve.

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Le parc de chasse du golfe Saint-Laurent a la forme d’un triangle dont la base, à l’ouest de Terre-Neuve, mesure près de trois cents milles, du nord au sud ; les deux grands côtés suivent les deux rives du fleuve jusqu’à la hauteur de Tadoussac, distance de cinq à six cents milles. On estime qu’en hiver la glace recouvre les deux tiers de cette mer intérieure, et que l’autre tiers reste en eau libre.

Fait considérable à noter, la Pointe-aux-Esquimaux occupe à peu près le centre du champ ou parc de chasse du golfe. Les gros bataillons de phoques qui remontent le long de l’ile d’Anticosti, poussés par un fort courant, passent presque en vue, et l’on peut les atteindre en quelques heures de marche. De tous côtés on est certain de rencontrer des banquises vivantes dans un rayon de cent à cent cinquante milles.


Il faut se rendre à 400 milles plus bas que Québec, à la Pointe-aux-Esquimaux, pour trouver le port d’hiver le plus vaste, le plus commode, le mieux situé de toute la côte pour la chasse au loup-marin. C’est ici que se tient le gros de la flotte du nord (une vingtaine de goélettes) ; c’est d’ici qu’elles partent tous les printemps à la poursuite des précieux animaux et deviennent trop souvent le jouet des vents, des glaces et des courants.

« La chasse au phoque eu navire, dit le commandant Wakeham, dans son rapport de 1886, se fait par les gens des Îles-de-la-Madeleine, de la Pointe-aux-Esquimaux et de Natashquan. En tout il y a environ 50 goélettes, montées par 730 hommes, qui font cette chasse. Ces petits bâtiments, jaugeant de 20 à 50 tonneaux, partent tous les printemps de la Pointe-aux-Esquimaux, au nombre de 20 à 25, et font une capture moyenne de 7,000 à 8,000 loups-marins.

On aura une idée de l’importance de cette chasse pour les habitants de la côte nord, quand on saura qu’il y a quelques années chaque goélette apportait de douze à quinze cents loups-marins, et faisait souvent un deuxième voyage.

Depuis 1886, la chasse, si fructueuse autrefois, faisait misérablement défaut. En 1881, cinq années auparavant, elle avait donné un rendement extraordinaire de 58, 000 pièces.

Heureusement, l’année 1899 a rétabli les anciennes conditions et a donné un rendement plus élevé que tout ce qu’on avait vu depuis 1886.


Le port de Bristol, en Angleterre, est le principal marché pour la vente des peaux et de l’huile de loup-marin.

La peau, aussitôt détachée du corps de l’animal, est salée et empaquetée pour l’exportation en Angleterre, où l’on en fabrique les cuirs les plus recherchés pour leur souplesse, leur poli et leur imperméabilité. De la graisse on tire de l’huile employée dans les phares, les mines, la lubrification des machines, le repassage des peaux et la fabrication des savons fins.

Il faut, en moyenne, de 11 à 14 livres de graisse pour faire un gallon d’huile. La tonne vaut $140, un peu plus de 700 frs.


Le Pont Victoria, appelée la « huitième merveille du monde ». Ce pont traverse le fleuve Saint-Laurent à l’extrémité ouest de la ville de Montréal.