La Nouvelle Emma/Texte entier

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La Nouvelle Emma
 
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Jane Austen
La Nouvelle Emma
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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.







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DE L’IMPRIMERIE DE LEBÉGU

rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.

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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE,


PAR L’AUTEUR d’Orgueil et Préjugé, etc., etc.

TRADUIT DE L’ANGLAIS.


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TOME PREMIER.

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PARIS,
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
rue Hautefeuille, n° 23.

Chez

COGEZ, LIBRAIRE, rue du Cimetière
Saint-André-des-Arts, n° II.


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1816.





AVERTISSEMENT.


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La Nouvelle Emma n’est point, à proprement parler, un roman ; c’est un tableau des mœurs du temps. Les Français qui ont fait quelque séjour en Angleterre, y reconnaîtront les coutumes, les habitudes et les manières des petites villes, ou de ce qu’on appelait jadis chez nous la province. Ceux au contraire qui ne sont jamais sortis de chez eux, apprendront, sans se déplacer, à connaître nos voisins.

On prévient ici le Lecteur qu’il ne trouvera dans cet ouvrage aucune aventure merveilleuse, point de châteaux enchantés, point de géans pourfendus : tout est naturel. Après avoir lu Emma, on croirait que l’auteur a tracé ses portraits d’après nature, et que les faits qu’il raconte se sont passés dans son voisinage. Cet ouvrage, dédié à Son Altesse Royale le Prince Régent d’Angleterre, a été favorablement accueilli par la nation pour laquelle il a été écrit, et cela devait être ; car le lecteur anglais, s’il ne se reconnaissait pas lui-même dans les portraits tracés par l’auteur, pouvait y reconnaître ses amis, ses parens ou ses voisins. Parmi un grand nombre de personnages qui figurent dans cette brochure, il y a quelques caractères neufs pour nous, et ils sont en général bien soutenus.

Comme chez nous, on y trouvera des parvenus, insolens, des bavards, des gens fiers de leur naissance et de leur fortune ; et comme chez nous aussi, on rencontrera des personnes qui pensent que les avantages de la naissance et de la fortune (dont le premier est toujours accidentel, et très-souvent le second) ne devraient inspirer, à un vrai gentilhomme d’autre orgueil que celui de surpasser les hommes qui sont placés au-dessous de lui dans l’ordre politique, par son équité, par sa générosité et ses talens.

Emma, personnage principal, joue, comme de raison, le premier rôle. Jeune, belle, spirituelle et riche (il ne faut pas oublier cette bonne qualité-là), maîtresse de bonne heure, non-seulement de ses actions, mais même de toute sa maison, par la mort prématurée de sa mère, et l’excessive tendresse d’un père qui la[1] gâta autant qu’il put, avait cependant des qualités éminentes ; mais ce qui la distingue le plus, c’est l’amour filial qu’elle possède à un tel degré, qu’elle forme le projet de ne se jamais marier ; mais reléguée dans une campagne, elle crut que, pour le bien de son pays en général, celui de ses amis en particulier, et surtout pour se procurer quelque amusement, elle devait faire des mariages.

Heureusement pour elle, ainsi que pour ceux en faveur de qui elle travaillait, elle ne réussit ni à en faire ni à en empêcher, et qu’elle finit elle-même par épouser un véritable gentilhomme. En Angleterre, ce titre de gentleman se donne à tout le monde, comme chez nous celui de monsieur ; dans sa véritable acception encore aujourd’hui, gentleman signifie un homme accompli, possédant, outre de belles manières, toutes les qualités de l’esprit et du cœur. On pourrait même assurer que le titre de gentleman est au-dessus de lord : car c’est encore en Angleterre comme chez nous, où tous les nobles ne sont pas gentle-men ; c’est ce que prouve le bon mot d’un satirique anglais. Apprenant qu’un lord avait été fait duc, il s’écria :

The king may make him a duke if he pleases, but I’ll be D….d if he can make a gentleman of him.

Le roi peut le faire duc ; mais il n’en fera jamais un gentilhomme.

Quant à la morale, on peut dire de la Nouvelle Emma ce qu’un auteur disait de son livre :

Les mères peuvent le faire lire à leurs filles.


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CHAPITRE PREMIER.


Emma Woodhouse, belle, bien faite, riche, pleine d’heureuses dispositions, et dans une maison agréable, semblait réunir tout ce qui peut rendre l’existence heureuse. Elle avait déjà passé dans ce monde près de vingt et un ans, sans avoir non-seulement éprouvé de malheurs, mais même sans avoir eu presque aucun sujet de chagrin.

Elle était la seconde fille d’un père extrêmement affectueux et indulgent. Le mariage de sa sœur aînée l’avait rendue de très-bonne heure la maîtresse de la maison. Il y avait si longtemps que sa mère était morte, qu’elle se ressouvenait à peine de ses caresses, et sa place avait été remplie, en qualité de gouvernante, par une excellente personne qui lui avait en quelque sorte tenu lieu d’une seconde mère, par l’affection qu’elle lui portait.

Mademoiselle Taylor passa seize ans dans la famille de M. Woodhouse plutôt comme amie que comme gouvernante, très-affectionnée aux deux demoiselles, mais surtout à Emma. Entre elles existait l’intimité de deux sœurs. Avant même que mademoiselle Taylor eût cessé d’exercer les fonctions de gouvernante, la douceur de son caractère ne lui avait pas permis de la gêner en rien ; et l’ombre de l’autorité étant depuis long-temps effacée, elles avaient vécu en amies extrêmement attachées l’une à l’autre, et Emma ne faisait que ce qu’elle voulait ; malgré la haute opinion qu’elle avait du jugement de mademoiselle Taylor, elle ne se conduisait cependant que d’après le sien.

Le plus grand malheur d’Emma, à la vérité, était d’avoir trop de liberté et de trop présumer d’elle-même ; c’est ce qui pouvait un jour porter obstacle au bonheur de sa position. Le danger néanmoins était quant à présent si peu imminent, qu’on ne pouvait en appréhender aucun malheur réel. L’affliction arriva. Une douce affliction, mais elle ne venait pas par sa faute. Mademoiselle Taylor se maria. Ce fut sa perte qui causa le premier chagrin qu’Emma eût ressenti. Le jour des noces de cette bien-aimée compagne, Emma resta, pour la première fois, long-temps absorbée dans de tristes pensées. Les noces finies et les mariés partis, son père et elle restèrent seuls, et dînèrent ensemble sans l’espoir d’un tiers pour leur aider à passer une longue soirée. Après le dîner, son père, comme à l’ordinaire, fit la sieste, et elle n’eut autre chose à faire que de rester assise et songer à la perte qu’elle venait de faire.

Cet événement promettait cependant de faire le bonheur de son amie. M. Weston était un homme d’un excellent caractère, d’un âge convenable, et doué de manières agréables ; il jouissait d’une fortune compétente ; et elle ressentait quelque satisfaction d’avoir toujours désiré et fait tous ses efforts pour faire réussir ce mariage, preuve certaine de ses sentimens désintéressés ; mais elle regardait cette perte comme un mauvais augure. La perte de mademoiselle Taylor devait être vivement sentie chaque heure de chaque jour. Emma se rappela ses bontés, bontés et affections qui duraient depuis seize ans, ce qu’elle avait appris, et leurs jeux communs depuis l’âge de cinq ans. Comment elle avait employé tous ses moyens à l’amuser, lorsqu’elle jouissait d’une bonne santé ! et avec quelle tendresse elle l’avait soignée dans les diverses maladies de l’enfance !

Cette conduite méritait toute sa reconnaissance ; mais leur commerce pendant les sept dernières années, leur égalité, leur intimité sans réserve, depuis le mariage d’Isabelle, qui les laissa seules, furent le sujet des souvenirs les plus doux et les plus tendres. Elle avait été son amie et sa compagne, compagne telle qu’on en trouve rarement, intelligente, instruite, utile, douce, connaissant les usages de la famille, intéressée à ce qui la regardait, et surtout elle particulièrement quant à ses plaisirs ou à ses projets, à qui elle pouvait communiquer toutes ses pensées à mesure qu’elle les formait, et qui avait tant d’affection pour elle, qu’elle ne trouvait jamais rien à redire.

Comment supposer un tel changement ? Il est vrai que son amie ne s’éloignait de sa maison que d’un demi-mille, mais Emma savait bien qu’il y avait une grande différence entre une madame Weston à un demi-mille de chez elle, et une demoiselle Taylor dans sa maison ; et, malgré tous ses avantages naturels et domestiques, elle courait le risque de souffrir beaucoup de cet état de solitude. Elle aimait tendrement son père, mais il ne pouvait lui tenir compagnie ; elle ne pouvait converser ni jouer avec lui.

Le mal de la disproportion de leur âge (et M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) était de beaucoup augmenté par ses habitudes et sa mauvaise constitution ; car ayant été toute sa vie valétudinaire, sans la moindre activité de corps ni d’esprit, il était beaucoup plus vieux par ses habitudes que par l’âge ; et, quoique chéri de tout le monde par la bonté de son cœur, l’amabilité de son caractère, ses talens ne pouvaient en aucune manière lui servir de recommandation. Sa sœur, quoique peu éloignée par son mariage, étant établie à Londres, distant seulement de seize milles, l’était cependant trop pour la voir tous les jours, et il fallait passer à Hartfield plusieurs soirées désagréables pendant les mois d’octobre et de novembre, avant que Noël procurât la visite d’Isabelle, de son mari et de ses enfans pour remplacer le vide qui se trouvait dans sa maison, et lui former de nouveau une société agréable.

Highbury , grand village bien peuplé qu’on pouvait presque appeler une ville, et auquel Hartfield, malgré ses plaines séparées, ses vergers et son nom, appartient véritablement, ne pouvait lui en fournir de semblables. Les Woodhouse tenaient le premier rang dans le pays ; ils y jouissaient d’une grande considération. Elle y avait beaucoup de connaissances, car son père était civil avec tout le monde ; mais aucune de ces connaissances n’aurait pu remplacer mademoiselle Taylor, même pendant une demi-journée.

Un pareil changement était dur, et Emma ne put s’empêcher de soupirer en y pensant ; elle formait des vœux impossibles à réaliser, lorsque son père s’éveilla, et la força de paraître gaie. Ses esprits avaient besoin d’être soutenus. Il était nerveux, aisément abattu, aimant ceux qu’il avait coutume de voir, et désolé de les quitter, haïssant toute espèce de changement. Le mariage, comme origine d’un déplacement, lui était désagréable ; et il n’était pas encore réconcilié à celui de sa fille, et ne parlait d’elle que pour la plaindre, quoique cette alliance eût été formée par une affection mutuelle, lorsqu’il fut obligé de se séparer aussi de mademoiselle Taylor ; et, d’après sa douce habitude de croire que les autres pussent penser autrement que lui, il était persuadé que mademoiselle Taylor avait aussi mal fait pour elle-même que pour eux, et qu’elle aurait été beaucoup plus heureuse si elle avait voulu finir ses jours à Hartfield. Emma sourit, et se mit à causer avec autant d’enjouement qu’elle put pour lui faire oublier son sujet ; mais lorsqu’on servit le thé, il lui fut impossible de ne pas répéter tout ce qu’il avait dit à dîner.

« Pauvre demoiselle Taylor ! je désirerais bien qu’elle fût encore ici. Quel dommage que M. Weston ait jamais pensé à elle ! »

« Je ne suis pas de votre avis, papa, vous savez que je ne le puis. M. Weston est un si aimable homme, si bon, d’une humeur si joviale, qu’il méritait bien d’avoir une excellente femme ; et vous ne pouvez désirer que mademoiselle Taylor demeurât toujours avec nous et supportât ma mauvaise humeur, lorsqu’il était en son pouvoir d’avoir une maison à elle. »

« Une maison à elle ! Mais à quoi bon d’avoir une maison à elle ! celle-ci est trois fois plus grande que la sienne. Et vous n’êtes jamais de mauvaise humeur, ma chère Emma. »

« Combien nous leur ferons de visites, et combien de fois ils viendrontchez nous ! Nous serons toujours les uns chez les autres ! C’est à nous de commencer, nous leur devons une visite de noces ! »

« Mais, ma chère, comment pourrai-je aller si loin ? Randalls est si éloigné, que je ne saurais faire à pied la moitié autant de chemin. »

« Non, papa, personne n’a jamais pensé que vous iriez à pied. Nous irons en voiture. »

« En voiture ? mais Jacques n’aimerait pas d’atteler pour une si petite course ; et puis où mettrons-nous les chevaux pendant notre visite ? »

« On les mettra dans l’écurie de M. Weston ; vous savez, papa, que c’est une affaire arrangée. Nous en avons causé hier au soir, M. Weston et moi. Et quant à Jacques, vous pouvez être certain qu’il ira toujours à Randalls avec plaisir, sa fille étant servante dans la maison. Je crains seulement qu’il ne veuille plus nous mener ailleurs. C’est votre faute, papa. Personne ne pensait à Anne, avant que vous n’en ayez parlé. Jacques vous a tant d’obligations ! »

« Je suis enchanté d’avoir pensé à elle. C’était fort heureux, car je n’aurais pas voulu, pour tout au monde, que le pauvre Jacques pût penser qu’on le négligeât ; et je suis assuré qu’elle fera un bon domestique ; elle est civile et parle poliment : j’ai une très-bonne opinion d’elle. Quand elle me voit, elle me fait toujours la révérence, et me demande comment je me porte, et cela d’une manière très-gentille ; et lorsqu’elle venait ici travailler à l’aiguille avec vous, elle tournait toujours la clef du bon côté, et fermait doucement la porte. Je suis persuadé qu’elle fera une bonne servante, et que ce sera une grande satisfaction pour la pauvre mademoiselle Taylor d’avoir auprès d’elle une fille de connaissance. Chaque fois que Jacques ira voir sa fille, on saura de nos nouvelles à Randalls, et il leur dira comment nous nous portons tous. »

Emma fit tous ses efforts pour le maintenir dans l’heureux changement de ses idées, et eut lieu d’espérer qu’à l’aide du trictrac elle parviendrait à faire passer la soirée à son père, et qu’elle seule sentirait des regrets. Le trictrac fut placé ; mais une visite le rendit inutile.

M. Knightley, homme de sens, d’environ trente-sept à trente-huit ans, était non-seulement un ancien et intime ami de la maison, mais encore était allié à la famille, en qualité de frère aîné du mari d'Isabelle. Il habitait à un mille d’Highbury, faisait des visites fréquentes à Hartfield, où il était toujours bienvenu, et ce jour-là encore plus que de coutume, parce qu'il revenait de Londres où il avait vu ses amis et ceux de la famille. Après quelques jours d’absence, il se rendit après dîner à Hartfield pour annoncer que tout allait bien dans le Brunswich-Square. C'était une heureuse circonstance qui ranima M. Woodhouse pendant quelque temps. Les manières enjouées de M. Knightley lui faisaient toujours du bien, et ses nombreuses questions sur la pauvre Isabelle et ses enfans reçurent des réponses satisfaisantes. Après cela, M. Woodhouse lui fit gracieusement les observations suivantes.

« Vous êtes bien obligeant, M. Knightley, de venir à une pareille heure nous rendre visite. Je crains que vous n’ayez eu une promenade bien désagréable. »

« Pas du tout, monsieur, il fait un clair de lune superbe, et le temps est si doux, que je suis obligé de me reculer du feu.»

« Mais vous avez dû trouver le temps bien humide et la route pleine de boue. Je crains que vous ne vous soyez enrhumé. »

« La route pleine de boue ! Regardez mes souliers, il n’y a pas une mouche. »

« Bien. Cela est surprenant ; car nous avons eu ici beaucoup de pluie. Il est tombé une averse effroyable, pendant une demi-heure, tandis que nous déjeûnions. Je désirais qu’ils eussent remis la noce à une autre fois. »

« À propos, je ne vous ai pas fait compliment, certain de l’espèce de joie que vous deviez en ressentir, je ne me suis pas pressé. – Mais je me flatte que tout s’est fort bien passé. – Quelle conduite avez-vous tenue ? Qui criait le plus fort ? »

« Ah, pauvre demoiselle Taylor ! c’était pour elle une mauvaise affaire. »

« Pauvres M. et mademoiselle Woodhouse, s’il vous plaît ; mais je ne saurais absolument dire, pauvre demoiselle Taylor ! J’ai le plus grand respect pour vous et pour Emma ; mais quand il s’agit de la dépendance ou de l’indépendance ! Quoi qu’il en soit, il vaut mieux n’avoir à plaire à une seule personne qu’à deux. »

« Surtout lorsque l’une des deux est une créature fantasque et turbulente ! dit Emma, plaisamment. C’est ce qui vous trottait par la tête, je le sais, et c’est ce que vous n’eussiez pas manqué de dire, si mon père n’eût pas été présent. »

« Je crois, en vérité, ma chère, que vous dites vrai, s’écria M. Woodhouse, en poussant un soupir. Je crains bien d’être de temps en temps fantasque et turbulent. »

« Mon très-cher papa ! vous ne pouvez pas croire que j’aie voulu parler de vous, ni supposer que ce fût l’intention de M. Knightley. Quelle horrible idée ! Oh non ! J’ai voulu parler de moi-même. Vous savez que M. Knightley aime à me trouver des défauts. – C’est une plaisanterie. – Ce n’est qu’un jeu. Nous nous permettons toujours de nous dire ce que nous pensons. »

En effet, M. Knightley était du petit nombre de ceux qui pouvaient découvrir des défauts dans Emma, et le seul qui osât lui en parler : et quoique cette franchise ne lui fût pas très-agréable à elle-même, elle savait qu’elle le serait d’autant moins à son père, qu’elle ne voulait pas qu’il pût soupçonner que tout le monde ne la trouvât pas aussi parfaite qu’elle lui paraissait être.

« Emma sait que je ne la flatte jamais, dit M. Knightley ; mais je n’ai eu l’intention d’attaquer personne. Mademoiselle Taylor était obligée de plaire à deux personnes : elle n’en aura plus qu’une à contenter. Les chances étant en sa faveur, elle doit y gagner. »

« Fort bien, dit Emma, désirant changer de conversation, vous voulez savoir ce qui s’est passé à la noce, et j’aurai le plaisir de vous le dire, car nous nous y sommes conduits à merveille. Tout le monde a été exact et de bonne humeur. Pas une larme, et peu de figures alongées. Oh ! non, nous avons tous senti que nous ne nous éloignions les uns des autres que d’un demi-mille, et que nous nous verrions tous les jours. »

« La chère Emma supporte tout si bien, dit son père. Mais, M. Knightley, elle regrette infiniment la perte de mademoiselle Taylor, et ]e suis certain qu’elle la regrettera plus qu’elle ne pense. »

Emma tourna la tête, ne sachant si elle devait pleurer ou sourire.

« Il est impossible que la perte d’une telle compagne n’affecte pas Emma, dit M. Knightley ; nous ne l’aimerions pas autant que nous l’aimons, si nous pouvions le supposer. Mais elle sait combien ce mariage est avantageux à mademoiselle Taylor ; elle sait combien il doit être agréable, à l’âge qu’elle a, d’être établie dans sa propre maison, et combien il lui importe de s’être assuré un douaire qui ne lui laisse aucune crainte de l’avenir ; ainsi je pense qu’Emma doit ressentir plus de plaisir que de peine. Tous les amis de mademoiselle Taylor doivent être charmés de la voir si bien mariée. »

« Et vous avez oublié une autre cause de ma joie, dit Emma, et une cause qui la met à son comble ; c’est que c’est moi qui ai fait ce mariage. Il y a quatre ans que je l’ai fait ce mariage, vous le savez ; de le voir réussir, d’avoir eu raison, lorsque tant de monde disait que M. Weston ne se remarierait jamais, peut me tenir lieu de tout »

M. Knightley lui fît un signe de la tête. Son père répliqua avec douceur : « Ah, ma chère ! je désire que vous ne fassiez plus de mariage, et que vous ne prédisiez plus rien ; car toutes vos prédictions s’accomplissent. Je vous en prie, ne faites plus de mariages. »

« Je vous promets, papa, de n’en faire aucun pour moi, mais il faut que j’en fasse pour les autres. C’est le plus grand amusement du monde ! et après un pareil succès !… Tout le monde disait que M. Weston ne se remarierait jamais. Oh ! mon Dieu, non. M. Weston, qui était resté veuf si long-temps, et qui paraissait si heureux de n’avoir plus de femme, si constamment occupé de ses affaires en ville, ou parmi ses amis ici ; toujours bien reçu partout, toujours joyeux. M. Weston ne pouvait jamais passer une soirée seul, à moins que cela ne lui plût. Oh ! non, M. Weston ne se remariera jamais. Il y avait même des gens qui disaient qu’il l’avait promis à sa femme mourante ; d’autres que son fils et son oncle ne le lui permettraient pas. On faisait à ce sujet des contes à dormir debout ; mais je n’y ai pas cru. Depuis le jour (il y a environ quatre ans) que mademoiselle Taylor et moi le rencontrâmes dans Brondway-Lane, où, comme il bruinait un peu, il prit galamment la course, pour emprunter deux parapluies, chez le fermier Michel ; depuis ce jour-là, dis-je, j’ai formé mon plan, et comme j’ai eu le bonheur de réussir, je me flatte, mon cher papa, que vous ne songerez pas à m’empêcher de continuer à faire des mariages. »

« Je n’entends pas, dit M. Knightley, ce que vous voulez dire par succès. Un succès suppose qu’on a fait des efforts. Vous avez bien employé votre temps, si pendant quatre ans vous avez travaillé à faire réussir ce mariage. C’est un joli emploi pour une demoiselle ! Mais si, comme je l’imagine, la part que vous avez à ce mariage ne va pas plus loin que d’en avoir formé le dessein, en vous disant à vous-même, un jour de désœuvrement, je pense que ce serait une bonne chose pour mademoiselle Taylor, si M. Weston voulait l’épouser, et vous le répétant ensuite de temps en temps, pourquoi parlez-vous de succès ? Quel mérite pouvez-vous vous attribuer ? De quoi êtes-vous si fière ? Vous avez eu un heureux pressentiment, et voilà tout ce qu’on en peut dire. »

« Et n’avez-vous jamais connu le plaisir d’avoir un heureux pressentiment ? Vous me faites pitié. Je vous croyais plus habile ; car soyez persuadé qu’un heureux pressentiment ne vient pas entièrement du hasard ; il y a toujours quelques talens à le former. Quant à ce pauvre mot succès, pour lequel vous me querellez, je crois y avoir néanmoins quelque droit. Vous avez esquissé deux jolis tableaux ; mais je pense qu’on pourrait en dessiner un troisième. Quelque chose entre avoir tout fait et n’avoir rien fait du tout. Si je n’avais pas encouragé M. Wetson à visiter souvent Hartfield, si je n’avais applani quelques difficultés, il est possible que ce mariage n’eût pas eu lieu. Il me semble que vous connaissez assez la maison, pour comprendre ce que je vous dis. »

« Un homme vif, portant son cœur sur la main, comme M. Wetson, et une femme raisonnable et sans affectation comme mademoiselle Taylor, peuvent être abandonnés à eux-mêmes, et sont en état d’arranger leurs propres affaires. Il est probable que vous vous êtes fait plus de mal en vous en mêlant, que vous ne leur avait fait de bien. »

Emma ne pense jamais à elle-même quand elle peut faire du bien aux autres, répliqua M. Woodhouse, qui n’avait compris qu’une partie de la dernière phrase de M. Knightley ; mais, ma chère, je vous en prie, ne faites plus de mariages ; ce sont de sottes choses ; ils détruisent, d’une manière sensible, les cercles des familles. »

« Encore un, cher papa, seulement pour M. Elton. Pauvre M. Elton ! Vous aimez M. Elton, papa ; il faut que je lui trouve une femme. Il n’y a personne à Highbury qui soit digne d’avoir un tel mari. Et il y a un an qu’il est ici ; il a si bien arrangé sa maison, que ce serait une honte de l’y laisser vivre seul ; et j’ai pensé, en le voyant joindre les mains des mariés, aujourd’hui, qu’il serait bien aise qu’on en fît autant pour lui ! Je veux du bien à M. Elton, et c’est la seule manière que j’aie de lui rendre service. »

« M. Elton est un joli jeune homme, et qui plus est, un bon jeune homme. J’ai beaucoup de considération pour lui ; mais, ma chère, si vous voulez lui donner quelques marques d’attention, invitez-le à dîner, cela vaudra mieux. Je me flatte que M. Knightley voudra bien lui tenir compagnie. »

« Avec le plus grand plaisir, monsieur, quand il vous plaira, dit en riant M. Knightley ; je suis parfaitement de votre avis ; cela vaudra beaucoup mieux. Invitez-le à dîner. Emma, servez lui ce qu’il y aura de mieux ; mais laissez-le se choisir une épouse. Soyez sûr qu’un homme de vingt-six à vingt-sept ans prendra ce soin lui-même. »


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CHAPITRE II.


M. Weston était né à Highbury, d’une famille respectable, qui depuis deux à trois générations, s’était élevée aux premiers rangs de la bourgeoisie, et avait acquis de la fortune : il avait reçu une bonne éducation, mais ayant de bonne heure hérité d’une petite fortune indépendante, il ne se sentit plus de goût pour les affaires domestiques, auxquelles ses frères s’étaient adonnés, et satisfit son humeur enjouée et ses dispositions sociales, en entrant dans la milice de son pays, qui se trouvait alors formée.

Le capitaine Weston se fit rechercher partout, et lorsque les chances de sa vie militaire lui eurent fait faire connaissance avec mademoiselle ChurchillChurchill, d’une grande famille du comté d’Yorck, et que mademoiselle Churchill vint à l’aimer, personne n’en fut surpris, excepté M. et madame Churchill, qui ne l’avaient jamais vu, et dont l’orgueil se trouva offensé d’une pareille alliance.

Cependant mademoiselle Churchill était majeure et maîtresse de sa fortune, qui, quoiqu’elle ne fût pas en proportion des grands biens de sa famille, passa outre. Le mariage eut lieu, à la grande mortification de M. et madame Churchill, qui s’éloignèrent d’elle avec bienséance. Cette alliance était peu convenable, et ne fut pas heureuse. Madame Weston aurait dû l’être davantage, car elle avait un mari dont le cœur chaud et le bon caractère lui firent toujours croire qu’il n’en pouvait trop faire pour lui prouver combien il était reconnaissant de la bonté qu’elle avait eue de l’aimer. Mais quoiqu’elle eût une sorte de fortitude, elle n’était pas de la bonne espèce. Elle eut assez de résolution pour persister dans ses projets, malgré son frère ; mais pas assez pour mépriser sa colère déraisonnable, et ne put s’empêcher de regretter les grandeurs de la maison paternelle. Leur dépense outrepassa de beaucoup leurs revenus ; et cependant ce n’était rien en comparaison d’Escombe. Elle aima toujours son mari ; mais elle ne parvint jamais à être la femme de M. Weston ; ni mademoiselle Churchill d’Escombe.

Le capitaine Weston, que les Churchill croyaient avoir fait un mariage surprenant, avait cependant fait une très-mauvaise affaire ; car lorsque sa femme mourut, trois ans après leur mariage, il était plus pauvre qu’auparavant, et avait de plus un enfant à nourrir. L’enfant, néanmoins, ne fut pas long-temps à sa charge, car par son moyen, et la maladie lente et douloureuse de sa mère, une espèce de réconciliation eut lieu, et M. et madame Churchill n’ayant point d’enfans, ni aucun jeune parent plus près, dont ils se souciassent, peu après le décès de sa mère, ils offrirent de se charger du petit Franck. Le père eut d’abord quelque peine et des scrupules ; mais ils furent surmontés par d’autres considérations ; il abandonna son fils aux soins et aux richesses des Churchill. Il n’eut plus qu’à songer à lui-même et à la manière de réparer ses pertes.

Il dut changer son train de vie. Il quitta la milice et se mit dans le commerce. Ayant des frères établis à Londres, il profita de cette circonstance. Ses affaires ne lui donnèrent qu’une occupation honnête. Il avait gardé sa maison d’Highbury ; où il venait passer ses heures de loisir ; et au milieu des affaires et des plaisirs de la société, il passa agréablement dix-huit à vingt ans. Il s’était, pendant ce temps, acquis une fortune honnête et assez considérable pour acheter une terre joignant Highbury, et dont la possession l’avait toujours tenté, pour se mettre à même d’épouser une femme aussi peu fortunée que mademoiselle Taylor, et de vivre suivant ses dispositions sociales.

Il y avait déjà quelque temps que mademoiselle Taylor avait de l’influence sur l’accomplissement de ses projets ; mais comme cette influence n’était pas aussi tyrannique que celle qui existe entre deux jeunes gens, il avait persisté dans le dessein qu’il avait formé de ne jamais se remarier, qu’il n’eût fait l’acquisition de Randalls, et, quoique la vente de cette terre se fît beaucoup attendre, il suivit son projet avec constance, jusqu’à ce qu’enfin il en vînt à bout. Il avait fait sa fortune, acheté sa terre, obtenu son épouse, et commençait une nouvelle période d’existence qui lui promettait plus de bonheur qu’il n’en avait jamais eu. Jamais cependant il n’avait été malheureux ; son bon caractère l’avait empêché de l’être, même pendant son premier mariage ; mais son second devait lui prouver combien il est agréable d’avoir une femme judicieuse et, réellement aimable, et qu’il vaut infiniment mieux choisir que d’être choisi, d’exciter la reconnaissance que de la sentir.

Il n’avait que lui à consulter dans son choix, sa fortune était à lui ; car, quant à Franck, il était plus que probable qu’il serait l’héritier de son oncle ; son adoption avait été si publique, qu’à sa majorité on lui avait fait prendre le nom de Churchill. Il n’était donc pas raisonnable de supposer qu’il eût jamais besoin de l’assistance paternelle. Le père ne le craignait pas. La tante était à la vérité une femme capricieuse, qui gouvernait entièrement son mari ; mais il n’était pas dans le caractère de M. Weston de pouvoir s’imaginer qu’aucun caprice, quel qu’il fût, pût affecter un si cher objet, et qui méritait tant d’être aimé. Il voyait tous les ans son fils à Londres, en était fier, et les rapports qu’on avait faits de lui comme d’un très-joli garçon, avaient donné de l’orgueil aux habitans d’Highbury. On le regardait comme appartenant assez au pays, pour s’occuper de son mérite et de ce qui le concernait.

Highbury s’énorgueillisait de M. Franck Churchill, et on avait une extrême curiosité de l’y voir ; mais il tint si peu de compte de ce compliment, qu’il n’y était jamais venu. On a souvent parlé d’une visite qu’il devait faire à son père ; mais elle n’a jamais eu lieu.

Maintenant pour le mariage de son père, on crut qu’il viendrait lui donner une marque de son attention. Il n’y eut pas une voix contre ; soit lorsque madame Perry prit du thé chez M. et madame Bates, ou lorsque M. et madame Bates rendirent la visite. C’était le temps où M. Franck Churchill devait venir parmi eux, et l’espérance qu’on en eut s’augmenta lorsqu’on sut qu’il avait écrit une charmante lettre à sa belle mère au sujet de son mariage. Pendant quelques jours on citait, dans les visites du matin, quelques passages de la belle lettre que M. Franck Churchill avait écrite à madame Weston. « Je suppose que vous avez entendu parler de la charmante lettre que M. Franck Churchill a écrite à madame Weston ? J’ai entendu dire que cette lettre était superbe. M. Woodhouse m’en a parlé. M. Woodhouse l’a vue, et il dit que de sa vie il n’en avait vu de si belle. »

Cette lettre fut très-applaudie. Madame Weston avait, en conséquence, une très-bonne opinion du jeune homme ; et une aussi grande marque de son attention était une forte preuve de son bon sens, et une augmentation bien sentie des félicitations que son mariage lui avait déjà assurées. Elle sentait son bonheur, et elle était d’âge à connaître combien on devait la croire heureuse, puisque les seuls regrets qu’elle éprouva, venaient d’être séparée d’amis dont l’attachement ne s’était jamais refroidi, et qui étaient extrêmement sensibles à sa perte.

Elle savait qu’on la regrettait, et ne pouvait songer, sans peine, qu’Emma perdît l’occasion de s’amuser, ou éprouvât un moment d’ennui, privée comme elle l’était d’une compagne digne d’elle. Mais le caractère d’Emma n’était pas faible ; elle était plus capable qu’aucune autre jeune demoiselle de supporter sa position ; elle était douée de jugement, d’énergie et de courage, qui lui faisaient surmonter aisément les petites difficultés et les privations auxquelles sa situation l’exposait. Et ensuite il y avait une si petite distance de Randalls à Hartfield ; et qui, à leur mutuelle satisfaction, pouvait servir de promenade même aux dames : d’ailleurs, les dispositions de M. Weston et sa fortune le mettaient à même, malgré la rigueur de la saison où l’on allait entrer, de passer une partie de leurs soirées à Hartfield.

La situation de madame Weston occupait très-agréablement Emma pendant des heures entières, et ses regrets ne duraient que quelques momens ; et la grande satisfaction qu’elle devait éprouver, et qui était bien connue de tout le monde, n’empêchait pas que, quoiqu’Emma connût parfaitement son père, elle ne fût par fois surprise de l’entendre exhaler sa pitié sur le sort de mademoiselle Taylor.

« Pauvre demoiselle Taylor ! quand nous la laissions à Randalls, au milieu de ses jouissances domestiques, ou que nous la voyons quitter Hartfield, escortée par son galant époux qui la conduisait à sa voiture, jamais M. Woodhouse ne manqua de l’accompagner d’un tendre soupir, et de dire :

« Ah ! pauvre demoiselle Taylor ! elle serait bien aise de rester ici. »

Il était impossible de ravoir mademoiselle Taylor, ni aucun espoir qu’on cessât de la plaindre ; mais quelques semaines après, M. Woodhouse reçut des soulagemens à ses peines. Les complimens de ses voisins, sur un événement qui lui paraissait désastreux, avaient cessé ; et les gâteaux de noces, qui lui avaient causé beaucoup de peine, étaient mangés. Son estomac ne pouvait digérer les plats recherchés, et il ne pouvait s’imaginer que quelqu’un pût digérer mieux que lui.

Tout ce qu’il regardait comme malsain, devait l’être pour tout le monde : c’est par cette raison qu’il avait fait tous ses efforts pour persuader aux nouveaux époux de n’avoir point de gâteaux de noces ; et, lorsqu’il vit qu’il n’était pas écouté, il essaya d’obtenir qu’on n’en mangeât point. Il s’était donné la peine de consulter M. Perry, l’apothicaire, à ce sujet. M. Perry était un homme intelligent, d’assez bonne façon, dont les fréquentes visites étaient une des plus grandes consolations de M. Woodhouse ; et sur la demande, fut obligé d’avouer (quoique contre son inclination) que les gâteaux de noces ne convenaient pas à tout le monde, peut-être à personne, à moins qu’on en mangeât avec modération. Avec une telle opinion, qui confirmait la sienne, M. Woodhouse espéra qu’elle prévaudrait ; et que ceux qui viendraient rendre visite aux nouveaux mariés ne mangeraient pas de gâteaux : cependant on en mangea, et ses nerfs ne le laissèrent en repos que lorsque la totalité eut disparu.

Il courut un étrange bruit dans Highbury. On dit qu’on avait vu les petits Perry avec une tranche des gâteaux de noces de M. Weston à la main : mais M. Woodhouse n’a jamais voulu le croire.


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CHAPITRE III.


M. Woodhouse aimait la société, mais à sa manière. Il se plaisait beaucoup à recevoir ses amis, et cela par plusieurs raisons réunies : Sa longue résidence à Hartfield, la bonté de son naturel, sa fortune, sa maison et sa fille ; il pouvait composer son petit cercle comme il le voulait. Il n’avait que peu de communications avec les familles qui n’en faisaient pas partie. L’horreur qu’il avait de se coucher tard, jointe à celle des grands dîners, l’empêchèrent de se lier avec des gens qui ne voulaient pas se conformer à ses usages. Heureusement pour lui, qu’à Highbury, comprenant Randalls dans la même paroisse, l’abbaye de Donwell dans la paroisse voisine, et le manoir de M. Knightley, renfermaient une grande partie de ce cercle.

Très-souvent, à la persuasion d’Emma, il invitait à dîner les plus apparens du cercle ; mais il préférait les après-dînées, à moins qu’il ne se crût pas en état de recevoir compagnie. Il se passait peu de soirées dans là semaine, sans qu’Emma ne pût pas lui procurer une partie aux cartes.

Les égards qu’on avait pour lui depuis long-temps, amenaient M. Weston, M. Knightley et M. Eston, jeune homme qui vivait seul malgré lui ; il échangeait volontiers une soirée à passer dans sa triste solitude, pour l’élégance de la société du salon de M. Woodhouse : le sourire de son aimable fille n’était pas perdu pour lui.

Après ceux-ci venait une autre partie de ce qu’il y avait de plus digne d’être reçu. Madame et mademoiselle Bates et madame Goddard, trois dames toujours promptes à accepter les invitations qu’elles recevaient d’Hartfield.

On avait coutume de les envoyer chercher et de les ramener en voiture, lorsque M. Woodhouse pensait que ce n’était pas un trop grand travail pour Jacques ou ses chevaux ; et quand ils n’auraient fait cette corvée qu’une fois par an, il s’en serait plaint comme d’une corvée inutile.

Madame Bates, veuve d’un ancien vicaire de Highbury, était une vieille dame qui n’était bonne qu’à prendre du thé et jouer au quadrille. Elle vivait avec sa fille assez médiocrement, jouissant de la considération que mérite une vieille dame sans fortune. Sa fille, quoiqu’elle ne fût ni jeune, ni jolie, ni riche, ni mariée, jouissait d’une grande popularité. Mademoiselle Bates n’avait rien qui pût lui gagner la faveur publique, aucune supériorité d’esprit pour compenser ses défauts, ou forcer à un respect apparent ceux qui pourraient la haïr. Elle n’avait pas lieu de s’enorgueillir de sa beauté ni de ses talens ; elle avait passé sa jeunesse sans être remarquée, et dans son âge mûr elle prenait soin d’une mère qui était sur son déclin, et tirait le meilleur parti possible d’un très-modique revenu. Et, cependant, elle était heureuse, tout le monde en disait du bien. C’était son bon caractère, sa bienveillance universelle qui opéraient ce miracle. Elle aimait tout le monde, s’intéressait au bonheur de chacun, avait des yeux d’argus pour découvrir le mérite des gens ; elle se croyait parfaitement heureuse, remerciant la providence de lui avoir donné une mère telle que la sienne, de se voir environnée d’amis, de bons voisins, et d’avoir une maison bien pourvue. La simplicité et la bonté de son naturel, son contentement et sa reconnaissance, la recommandaient à tout le monde, et faisaient sa propre félicité. Elle parlait beaucoup sur des riens, ce qui convenait fort à M. Woodhouse, amateur de communications et partisan zélé du commérage.

Madame Goddard était une maîtresse de pension, non d’un séminaire ou d’un établissement où rien n’existait de ce qui promettait, par de longues et impertinentes sentences, d’unir des connaissances libérales à une morale élégante par de nouveaux principes et un nouveau système d’éducation ; où les jeunes demoiselles, en payant un prix exorbitant, perdent ordinairement leur santé à force de les serrer, et n’acquièrent que de la vanité : mais une pension à l’ancienne mode, où, pour un prix raisonnable, les jeunes filles acquéraient quelques talens, pouvaient y être envoyées, pour s’en débarrasser, et leur procurer une espèce d’éducation, sans courir les risques de devenir des prodiges. La pension de madame Goddard jouissait d’une grande réputation, et la méritait ; car la situation d’Highbury passait pour très-salubre. Elle avait une maison spacieuse et un grand jardin ; donnait aux enfans une nourriture saine et abondante, les laissait courir tant qu’elles voulaient pendant l’été, et en hiver pansait elle-même leurs engelures. Il n’était pas étonnant de la voir suivie à l’église par une quarantaine d’enfans. C’était une bonne et simple mère de famille, qui, ayant beaucoup travaillé dans sa jeunesse, croyait qu’il lui était permis, certains jours de congé, d’aller en visite prendre du thé ; et, ayant autrefois reçu beaucoup de bienfaits de M. Woodhouse, elle se croyait obligée de quitter son joli salon, orné de toutes sortes d’ouvrages, quand elle le pouvait, et de venir gagner ou perdre quelques pièces de douze sous au coin de son feu.

Voilà les dames qu’Emma pouvait rassembler quand elle le voulait ; heureuse par rapport à son père, d’être en état de lui procurer leur compagnie ; mais quant à elle, leur présence ne remédiait aucunement à l’absence de madame Weston ; elle jouissait de voir son père satisfait, et reconnaissant des soins qu’elle prenait d’arranger sa partie ; mais ce commérage de trois femmes de cette espèce lui faisait désagréablement sentir qu’une soirée passée ainsi, était une de ces longues soirées que sa peur avait anticipées.

Comme elle était un matin à penser que la journée serait terminée par une de ces soirées, on lui remit un billet de madame Goddard, qui la priait, dans les termes les plus respectueux, de lui permettre d’amener avec elle mademoiselle Smith : cette prière fit le plus grand plaisir à Emma ; car mademoiselle Smith était une jeune fille de dix-sept ans qu’elle connaissait de vue, et à laquelle elle s’intéressait à cause de sa beauté. La belle maîtresse du manoir répondit de la manière la plus gracieuse, et ne craignit plus de passer une soirée désagréable.

Henriette Smith était la fille naturelle de quelqu’un. Il y avait plusieurs années qu’on l’avait envoyée à l’école de madame Goddard, où depuis quelque temps on l’avait élevée au rang de pensionnaire seulement. C’était tout ce que l’on savait de son histoire. Elle n’avait d’autres amis connus que ceux qu’elle s’était faits à Highbury, et elle ne faisait que d’y revenir, ayant fait une longue visite chez de jeunes demoiselles, qui avaient été avec elle à la pension de madame Goddard.

C’était une très-jolie fille, et sa beauté était celle qu’Emma admirait le plus. Elle était petite, potelée et blonde ; avec le plus beau teint du monde, elle avait les yeux bleus, le regard d’une douceur angélique ; et avant la fin de la soirée, Emma, fut aussi enchantée de ses manières que de sa personne, et résolut de cultiver sa connaissance. Rien de bien marquant ne se faisait remarquer dans la conversation de mademoiselle Smith ; mais Emma la trouva extrêmement engageante, pas trop timide, parlant volontiers ; mais sans prétention, pleine d’égards, et exprimant d’une manière agréable combien elle était reconnaissante d’avoir été admise à Hartfield. Son ingénuité à admirer l’élégance de ce qu’elle y trouvait, si supérieure à tout ce qu’elle avait vu ailleurs, tout cela montrait son bon sens, et qu’elle méritait tout ce qu’on pourrait faire pour elle.

La société inférieure d’Highbury n’était pas faite pour posséder ces beaux yeux bleus si doux, ces beautés si naturelles. Les connaissances qu’elle avait, n’étaient pas dignes d’elle. Les amies qu’elle venait de quitter, quoique d’assez bonnes personnes, ne pouvaient que lui nuire. Elles appartenaient à une famille du nom de Martin, qu’Emma connaissait de réputation, comme affermant un grand domaine de M. Knightley, dans la paroisse de Donwell. C’était d’honnêtes gens, et elle savait que M. Knightley en faisait beaucoup de cas ; mais ils devaient être grossiers, impolis, et peu faits pour jouir de l’intimité d’une jeune personne à laquelle il ne manquait qu’un peu plus de savoir et d’élégance pour être parfaite.

Elle résolut de la protéger, de l’instruire, de la détacher de ses anciennes connaissances, et de la présenter dans la bonne compagnie ; et en même temps de former ses opinions et ses manières. Cette entreprise était intéressante et certainement très-louable ; digne du rang qu’elle tenait, de ses loisirs et de l’influence dont elle jouissait.

Elle était si occupée de ses beaux yeux bleus, à écouter et à répondre, à former ses projets, que la soirée se passa sans qu’elle s’en aperçût ; et le souper qui terminait toujours ces parties, souper qu’elle avait soin de faire servir elle-même à temps, se trouva prêt sans qu’elle y songeât : elle en fit les honneurs avec cette grâce qui ne l’abandonnait jamais ; elle fut, comme à son ordinaire, extrêmement attentive à servir tout le monde, pressant ces dames, qui aimaient à se retirer de bonne heure, d’accepter les mets choisis qu’elle leur offrait.

Dans ces sortes d’occasions, la sensibilité de M. Woodhouse était singulièrement affectée. Il aimait bien, qu’on mît la table, parce que c’était la coutume dans son enfance ; mais convaincu que les soupers étaient nuisibles à sa santé, il aurait désiré qu’on ne servît pas ; et en même temps que son hospitalité l’invitait à bien traiter les personnes qui venaient le voir, la crainte qu’il avait que le souper ne leur fît mal, le chagrinait beaucoup de les voir manger.

Une écuellée de gruau très-clair, comme celui qu’il prenait, était tout ce qu’il se permettait d’offrir ; il se contenait cependant, tandis que les dames mangeaient de meilleures choses, et se contentait de dire :

« Madame Bates, permettez-moi de vous proposer de courir les risques de manger un œuf. Un œuf à la coque n’est pas malsain. Personne ne s’entend mieux que Serle à faire cuire des œufs. Je ne recommanderais pas des œufs cuits par d’autres. Mais n’ayez pas peur, vous voyez qu’ils sont petits, un de nos petits œufs ne saurait vous faire de mal. Mademoiselle Bates, souffrez qu’Emma vous offre un petit morceau de tarte, un très-petit morceau. Les nôtres sont faites avec des pommes. Vous ne trouverez pas ici de confitures malsaines. Je ne conseille pas de manger du flanc. Madame Goddard, acceptez un verre de vin : un petit demi-verre de vin dans un grand gobelet d’eau ne peut que vous faire du bien.

Emma laissait parler son père, mais servait ces dames d’une manière plus substantielle ; et cette soirée-là surtout, elle fit tout son possible pour les renvoyer très-satisfaites. Mademoiselle Smith fut aussi heureuse qu’elle l’avait désiré. Mademoiselle Emma était une si grande dame à Highbury, que l’espoir d’être admise chez elle, lui avait donné autant de crainte que de plaisir. Notre humble et reconnaissante jeune demoiselle quitta Hartfield, extrêmement satisfaite, de l’affabilité d’Emma, qui l’avait embrassée en partant.


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CHAPITRE IV.


Il fût bientôt convenu qu’Henriette Smith aurait les grandes entrées à Hartfield. Emma, vive et décidée, ne perdit pas de temps ; elle l’invita, l’encouragea et la pressa d’y venir très-souvent, et plus elles se virent, plus leur satisfaction mutuelle en augmenta.

Emma voyait depuis long-temps combien Henriette lui serait utile pour la promenade ; elle avait vivement senti la perte de madame Weston, à ce sujet. Son père ne dépassait jamais le verger, où l’on avait fait deux marques, pour faire sa grande et sa petite promenade, suivant la saison ; et depuis le mariage de madame Weston, elle avait été trop sédentaire.

Elle s’était hasardée d’aller une fois seule à Randalls ; elle y prit peu de plaisir ; mais d’avoir une Henriette, à ses ordres, pour l’accompagner à la promenade, c’était une grande addition à ses récréations.

Henriette n’était certainement pas instruite, mais elle était douce, docile et reconnaissante ; nullement capricieuse, et n’avait d’autre désir que de se laisser guider par une personne qu’elle reconnaissait lui être supérieure. Emma trouvait très-aimable qu’elle se fut sitôt attachée à elle, et ce goût qu’elle avait pour la bonne compagnie, était une preuve de son bon sens, quoique ses connaissances fussent très-bornées. Enfin elle était persuadée qu’Henriette Smith était la jeune amie qu’il lui fallait exactement, ce quelque chose qui lui manquait à la maison.

Une amie telle que madame Weston, c’était impossible : on ne pouvait pas espérer d’en trouver deux comme elle, et elle n’en avait pas besoin.

C’était une toute autre chose, un sentiment distinct et indépendant. Madame Weston était l’objet d’une considération basée sur l’estime et la reconnaissance. Emma serait aimée par une personne à qui elle voulait faire du bien. Elle ne pouvait être d’aucune utilité à madame Weston ; mais elle était à même de faire beaucoup pour Henriette.

Le premier service qu’elle voulut lui rendre fut de découvrir ses parens. Mais Henriette elle-même ne savait à qui elle appartenait. En toute occasion elle était prête à tout dire ; mais sur ce sujet il était inutile de lui faire des questions. Emma ne put que faire des conjectures ; mais elle crut qu’en pareil cas ; elle aurait découvert la vérité. Henriette n’avait pas de pénétration ; elle s’en était rapportée à ce que lui avait dit madame Goddard, et ne chercha pas à en apprendre davantage. Madame Goddard, les gouvernantes et les écolières, ainsi que ce qui regardait la maison, faisaient le sujet de ses conversations ; et sans la connaissance des Martin de l’abbaye de Mill-Farm, elle n’en aurait pas eu d’autres. Mais ses pensées se portaient souvent vers les demoiselles Martin : elle avait passé deux mois avec elles, et elle se plaisait à en parler souvent, à raconter combien elle y avait été heureuse, et à faire la description de leur habitation et des merveilles qu’on y voyait. Emma l’encourageait à causer, amusée par la peinture qu’elle faisait d’une espèce particulière de personnes qu’elle ne connaissait pas, et jouissant de sa simplicité, qui lui faisait dire, avec emphase, que les Martin avaient deux salons, dont l’un était aussi grand que la salle de compagnie de madame Goddart ; qu’ils avaient une femme de charge, qui était depuis vingt-cinq ans dans la maison ; huit vaches, dont deux étaient d’Alderney et une autre du pays de Galle ; une jolie petite vache galloise ; et que madame Martin avait dit que, puisqu’elle lui plaisait tant, on l’appellerait sa vache ; de plus, un belvéder dans le jardin, où ils devaient prendre le thé, un jour de l’année prochaine ; un très-joli belvéder, qui pouvait contenir une douzaine de personnes. Pendant quelque temps Emma s’amusa de son-babil, sans penser à autre chose ; mais à mesure qu’elle connut mieux la famille, il lui vint d’autres idées : elle en avait une fausse, en s’imaginant que la famille était composée de madame Martin, d’une fille, d’un fils et de sa femme, vivant tous ensemble ; mais lorsqu’elle apprit que M. Martin, qui jouait un rôle dans le récit que faisait Henriette, et dont elle parlait avec éloge, était garçon ; qu’il n’y avait pas de jenne madame Martin, elle soupçonna que sa jeune amie paierait chèrement l’hospitalité et les faveurs que cette famille lui avait prodiguées. Elle craignit que si on n’y apportait pas de remède, Henriette ne fût perdue pour jamais.

D’après ces nouvelles idées, elle redoubla ses questions, surtout à l’égard de Martin, et Henriette ne se fit pas prier. Elle dit naïvement la part qu’elle avait prise à leurs promenades au clair de la lune, ainsi qu’à leurs jeux, et s’étendit beaucoup sur le bon naturel de M. Martin, dont elle vanta les qualités et la bonne humeur. « Il avait couru, un jour, trois milles, pour lui chercher des noisettes, parce qu’elle avait dit qu’elle les aimait beaucoup. Il était en tout d’une obligeance extrême. Il avait fait entrer un soir le fils de son berger dans le salon, pour le faire chanter. Elle aimait beaucoup les chansons. Il chantait un peu lui-même. Elle le croyait très-instruit et connaisseur en toutes choses. Il avait un très-beau troupeau, et lorsqu’elle était chez lui, on lui avait offert pour ses laines, plus qu’on n’en offrait aux autres fermiers. Elle était bien sûre que tout le monde disait du bien de lui. Sa mère et ses sœurs l’aimaient beaucoup. Madame Martin lui dit un jour (elle ne put s’empêcher de rougir ), qu’il n’existait pas un meilleur fils que lui, et qu’elle était certaine qu’il serait un très-bon mari ; que cependant elle ne désirait pas qu’il se mariât encore, qu’elle n’était pas pressée. »

« Fort bien, madame Martin ! se dit Emma, à elle-même, vous entendez fort bien vos affaires ; et lorsqu’elle quitta la maison, madame Martin envoya une belle oie à madame Goddard, une oie superbe ; la plus belle que madame Goddard eût jamais vue. Madame Goddard la fit cuire pour le dimanche suivant, et invita les trois gouvernantes à souper avec elle, savoir, mesdemoiselles Nash, Prinse et Richarsdson. »

« Je suppose que M. Martin n’a pas d’instruction, qu’il ne connaît que ses affaires. Il ne lit sans doute pas ? »

« Oh ! pardonnez-moi, c’est-à-dire non. Je n’en sais rien, mais je crois qu’il a beaucoup lu. Il lit des rapports sur l’agriculture et quelques autres livres, qui sont déposes dans un des siéges qui sont au bas des fenêtres. Mais il les lit tout bas. Il lui arriva pendant un soir, avant notre partie de cartes, de nous lire, tout haut, un passage des Extraits élégans. C’était fort amusant. Et je sais qu’il a lu le vicaire de Wakfield. Il ne connaît pas le roman de la Forêt, ni celui des Enfans de l’abbaye. Il n’en avait même jamais entendu parler avant mon arrivée ; mais il est déterminé à se les procurer aussitôt qu’il le pourra. »

La question suivante fut :

« Quelle espèce d’homme est M. Martin ? »

« Oh ! il n’est pas beau, pas beau du tout. D’abord je l’ai trouvé laid ; mais maintenant je le trouve mieux. Vous savez que cela arrive toujours ; Mais ne l’avez vous jamais vu ? Il va souvent à Highbury ; il le traverse toutes les semaines pour aller à Kingston. Il a passé devant vous plusieurs fois. »

« C’est possible, et je puis l’avoir vu cinquante fois, sans le connaître. Un jeune fermier, à pied ou à cheval, est le dernier homme qui puisse exciter ma curiosité. Les riches paysans sont justement les gens avec qui je sens que je ne puis rien avoir à faire. Un degré ou deux au-dessous d’eux, avec une bonne apparence, pourraient m’intéresser. J’aurais lieu d’espérer d’être utile à leur famille, d’une manière ou d’une autre ; mais un riche paysan n’a nul besoin de moi, et, dans un sens, il est autant au-dessus de moi, qu’il est au-dessous, dans un autre. »

« Oh, oui ! certainement, il n’est pas probable que vous l’ayez observé ; mais il vous connaît bien, je veux dire de vue. »

« Je ne doute pas qu’il soit un très-honnête garçon. Je sais même qu’il l’est, et, comme tel, je lui souhaite toute sorte de bonheur. »

« Quel âge croyez-vous qu’il ait ? » :

« Il a eu vingt-quatre ans, le 8 de juin, et le jour de ma naissance tombe le 23. Au juste, seize jours de différence : ce qui est très-extraordinaire !»

« Il n’a que vingt-quatre ans ; il est trop jeune pour se marier. Sa mère a grandement raison de dire qu’elle n’est pas pressée. Il parait qu’ils vivent fort bien tous ensemble, et si elle cherchait à le marier, elle s’en repentirait certainement. Dans six ans, s’il trouve une jeune femme agréable, de son rang, qui ait un peu d’argent, alors il pourra se marier. »

« Dans six ans ? ma chère, demoiselle Woodhouse, il aurait trente ans ! »

« Fort bien ; et ce n’est qu’a cet âge là que la plupart des hommes sont en état de se marier, ceux surtout qui ne sont pas nés avec une fortune indépendante. Je m’imagine que M. Martin a encore la sienne à faire. Il ne peut pas avoir mis grand’chose de côté. Quelqu’argent qu’il ait reçu à la mort de son père, quelque part qu’il ait dans la propriété de la maison, tout est employé, j’en suis sûre, en bestiaux, provisions, etc. Et quoiqu’avec beaucoup d’application et de bonheur, il puisse un jour devenir riche, il est presqu’impossible qu’il ait encore rien réalisé. »

« Cela est très-vrai : mais ils vivent fort bien. Ils n’ont pas de domestiques mâles dans la maison ; autrement ils ne manquent de rien ; et madame Martin dit que l’année prochaine elle prendra un jokey ! »

« Je désire que vous ne vous mettiez pas dans un grand embarras, Henriette, lorsqu’il se mariera ; je veux dire en faisant la connaissance de sa femme ; car quoique vous puissiez continuer à voir ses sœurs, à cause de l’éducation qu’elles ont reçue, il ne s’ensuit pas qu’il épouse une femme digne de votre société. Le malheur de votre naissance doit vous faire prendre un soin particulier dans le choix de vos connaissances. Il n’y a pas de doute que vous ne soyez la fille d’un homme comme il faut, et vous devez faire tous vos efforts pour vous rendre digne du rang qu’il occupe dans le monde, où vous rencontrerez beaucoup de gens qui se feraient un plaisir de vous mortifier. »

« Oh, certainement, il y en a beaucoup. Mais tant que je serai admise à Hartfield (et vous avez tant de bontés pour moi, mademoiselle Woodhouse) je ne craindrai pas ce qu’on pourrait dire de moi. »

« Vous comprenez tout le pouvoir de l’influence, Henriette, mais je voudrais que vous fussiez si bien établie dans la bonne société, que tous pussiez être indépendante d’Hartfield et de mademoiselle Woodhouse. Je désire que vous voyez une bonne société, et pour y parvenir, il est nécessaire que vous ne gardiez qu’un très-petit nombre de vos anciennes connaissances ; et je dis que si vous étiez encore dans ce pays lorsque M. Martin se mariera, je désire que vous ne soyez pas entraînée, par l’intimité qui existe entre vous et ses sœurs, à vous lier avec sa femme, qui ne saurait être que la fille d’un fermier, sans aucune éducation. »

« Certainement, oui. Je ne crois pas cependant que M. Martin épouse une personne sans éducation et mal élevée ; mais je ne prétends point préférer mon opinion à la vôtre, et je ne désire aucunement faire connaissance avec sa femme. Je ferai toujours un très-grand cas des demoiselles Martin, particulièrement d’Elisabeth, et je serais très-fâchée de ne plus les voir, car elles sont tout aussi bien élevées que moi. Mais s’il épousait une femme ignorante et grossière, je ne la verrais pas, si je pouvais m’en dispenser. »

Emma l’épiait attentivement pendant ce discours, et ne vit point de symptômes d’amour, qui.pussent l’alarmer. Ce jeune homme avait été son premier admirateur ; mais elle croyait qu’il n’avait pas jeté de profondes racines, et qu’Henriette ne s’opposerait pas aux arrangemens qu’elle voulait prendre en sa faveur.

Elles rencontrèrent M. Martin, le lendemain, étant à la promenade, sur le chemin de Donwell.

Il était à pied, et après avoir très-respectueusement salué Emma ; il regarda sa compagne avec une satisfaction qu’il ne se donna pas la peine de déguiser. Emma ne fut pas fâchée d’avoir cette occasion de faire ses remarques ; et avançant quelques pas, tandis qu’ils causaient ensemble, ses yeux perçans surent bientôt l’apprécier. Il était proprement mis, avait un air sentimental ; mais sa personne n’avait rien qui le recommandât, et en le comparant à un jeune homme comme il faut, elle pensa qu’il perdrait beaucoup des progrès qu’il avait pu faire dans le cœur d’Henriette.

Henriette n’était pas insensible aux belles manières ; elle avait remarqué avec attention celles de son père, en avait été surprise et enchantée. M. Martin ne savait pas ce que c’était que les belles manières. Ils ne restèrent pas long-temps ensemble, parce qu’on ne pouvait pas faire attendre mademoiselle Woodhouse, et Henriette courut après elle, en souriant, et dans une agitation qu’Emma espéra faire promptement cesser.

« Que penser de cette rencontre ! Qu’elle est surprenante ! C’est un pur hasard, m’a-t-il dit, qu’il n’ait pas fait le tour de Randalls. Il ne croyait pas que nous nous promenassions jamais sur cette route-ci. Il pensait que c’était toujours sur celle de Randalls. Il n’a pas encore pu se procurer le roman de la Forêt. Il a eu tant d’affaires la dernière fois qu’il a été à Kingston, qu’il n’a pas pu se le procurer ; mais il y retournera, demain. Il est extraordinaire que nous l’ayons rencontré ! Eh bien ! mademoiselle Woodhouse, le trouvez-vous tel que vous le supposiez ? Qu’en pensez-vous ? Le trouvez-vous si laid ? »

« Il est laid, sans doute, très-laid ; mais ce n’est rien en comparaison de son manque d’usage. Je ne devais pas m’attendre à grand’chose, il est vrai, et je n’ai pas été trompée. Cependant j’avoue que je ne lui croyais pas un air si grossier, une si mauvaise tournure, et je pensais qu’il devait être mieux. »

« Certainement, dit Henriette, un peu mortifiée, il n’a pas l’air d’un gentilhomme ? »

« Je pense, Henriette, que depuis notre connaissance vous avez vu très-souvent de véritables gentilshommes, et vous vous serez sans doute aperçue de la différence qui existe entre eux et M. Martin. À Hartfield vous avez vu plusieurs modèles de jeunes gens bien élevés. Je serais surprise, qu’après les avoir vus, vous pussiez vous trouver dans la compagnie de M. Martin, sans vous apercevoir qu’il est de cent piques au-dessous d’eux. Vous devriez vous étonner vous-même d’avoir rien trouvé d’agréable en lui. Ne commencez-vous pas à vous en apercevoir à présent ? N’en êtes-vous pas frappée ? Je suis très-convaincue que vous avez dû être choquée de son air gauche, de ses manières brusques, de sa voix rauque, dont les accens grossiers m’ont frappée, quoique je fusse éloignée de lui lorsqu’il vous parlait. »

« Certainement, il ne ressemble pas à M. Knightley, il n’a pas la prestance et la manière de marcher de M. Knightley. Je n’ai pas de peine à m’apercevoir de la différence qui existe entre eux. Mais M. Knightley est un homme si accompli ! »

« M. Knightley a si bonne tournure qu’on ne peut établir aucune comparaison entre lui et M. Martin. Peu d’hommes, peut-être pas un sur cent, n’annoncent à la première vue, comme M. Knightley, la présence d’un homme comme il faut. Mais il n’est pas le seul que nous ayons vu dernièrement à Hartfield. Que pensez-vous de MM. Weston et Elton ? Comparez M. Martin à l’un ou l’autre des deux ; comparez leur manière de se présenter, de marcher, de parler, de garder le silence, et vous devez sentir la différence qui existe entre eux. »

« Oh ! oui, il y en a une grande ; mais M. Weston est presqu’un vieillard, M. Weston doit avoir de quarante à cinquante ans. »

« C’est ce qui donne plus de prix à ses belles manières. Plus une personne est avancée en âge, Henriette, plus il lui importe que ses manières ne soient pas mauvaises ; car alors, la grossièreté, le ton bruyant, l’élévation de la voix, etc., sont plus apparens et plus désagréables. Ce qui est passable dans la jeunesse, est détestable dans un âge avancé. M. Martin est maintenant gauche et brusque, et que sera-t-il à l’âge de M. Weston ? »

« En vérité, on ne saurait le deviner, dit Henriette, d’un air assez grave. »

« Il me semble que cela n’est pourtant pas très-difficile. Il deviendra un véritable fermier, lourd et grossier, inattentif aux apparences, et ne pensant qu’aux profits et aux pertes qu’il peut faire. »

« En vérité ! cela serait très-mal ! »

« On voit clairement jusqu’à quel point il est uniquement occupé de ses affaires, puisqu’il a oublié de demander le livre que vous lui aviez recommandé d’apporter. Il était trop attentif à ses marchés pour penser à autre chose. C’est justement la conduite que doit tenir un homme qui veut s’enrichir. Qu’a-t-il besoin de livres ? Je ne doute nullement qu’il ne fasse bien ses affaires, et qu’il ne devienne riche avec le temps. Au reste, qu’il soit illettré et grossier, qu’est-ce que cela nous fait ? »

« Je m’étonne qu’il ait oublié ce livre », fut la seule réponse que fit Henriette, d’un air piqué. Emma crut devoir la livrer à elle-même, et cessa de parier. Peu après elle recommença ainsi :

« À quelques égards, peut-être, les manières de M. Elton sont supérieures à celles de M. Knightley ou de M. Weston ; il a plus de douceur dans le caractère. On pourrait les donner pour exemple. Chez M. Weston on trouve une franchise, une vivacité, une brusquerie même, que tout le monde aime en lui, parce que tout cela est accompagné d’une grande gaité. Mais on ne pourrait pas l’imiter. On passe à M. Knightley ses manières décidées et son ton impératif ; sa figure, son regard, le rang qu’il occupe, semblent le lui permettre ; mais si un jeune homme s’avisait de l’imiter, il se rendrait insupportable. Je crois qu’un jeune homme, au contraire, pourrait fort bien prendre M. Elton pour modèle. M. Elton a l’humeur douce, est gai, obligeant et bien né. Il me semble que depuis quelque temps sa douceur naturelle s’est encore augmentée. Je croirais qu’il a l’intention de gagner les bonnes grâces de l’une de nous deux, Henriette, par cette douceur additionnelle. Il me semble que ses manières sont encore plus douces qu’à l’ordinaire. Si telle est son intention, c’est sans doute à vous qu’il en veut. Ne vous ai-je pas fait part de ce qu’il disait de vous l’autre jour ? » Elle répéta alors les louanges passionnées qu'elle avait tirées de M. Elton au sujet d'Henriette, louanges qu'elle reconnaissait justes ; et Henriette rougit et dit, avec un sourire, qu'elle avait toujours cru M. Elton un jeune homme infiniment agréable.

M. Elton était la personne qu'Emma avait choisie pour chasser M. Martin de la tête d'Henriette. Elle crut que ce serait un excellent mariage pour tous les deux : et que comme la chose était si claire, si naturelle et si probable, elle n'aurait pas grand mérite d'en avoir formé le plan. Elle craignait que tout le monde, pensant comme elle, n'en prédit le succès. Cependant il n'était guère possible que personne y eût pensé avant elle, car il était entré dans sa tête la première fois qu'Henriette était venue à Hartfield. Plus elle y pensait, et plus elle reconnaissait qu'il devait avoir lieu. La situation de M. Elton était convenable : bien né, sans alliance vulgaire, et en même temps d’une famille qui n’avait pas le droit de trouver à redire à la naissance douteuse d Henriette.

Il pouvait mettre à sa disposition une bonne maison, et Emma pensait qu’il jouissait d’un honnête revenu ; car, quoique la cure d’Highbury ne fût pas considérable, on savait qu’il avait des propriétés : elle le regardait comme un jeune homme respectable, bien intentionné, d’une humeur douce, qui ne manquait pas de jugement et qui connaissait le monde.

Elle était déjà convaincue qu’il trouvait qu’Henriette était une très-jolie fille, ce qu’elle regardait comme suffisant, avec leurs fréquentes rencontres d’Hartfield ; et quant à Henriette ; l’idée seule d’être préférée par lui, emporterait la balance. C’était véritablement un jeune homme fait pour plaire, un jeune homme que toute femme qui ne serait pas délicate à l’excès pouvait aimer. Il passait pour un très-bel homme : on admirait sa personne,excepté Emma, à cause qu’il n'avait pas cette élégance dans les traits qu'elle exigeait. Mais une fille qui pouvait savoir gré à un Robert Martin de galopper pour lui chercher des noisettes, pouvait être aisément conquise par l’admiration que M. Elton aurait pour elle.


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CHAPITRE V.


« J’ignore quelle est votre opinion, madame Weston, dit M. Knightley, sur cette grande intimité entre Emma et Henriette Smith, mais je la crois pernicieuse ».

« Pernicieuse ! La croyez-vous véritablement pernicieuse ? Pourquoi ? »

« Je pense qu’aucune d’elles ne s’en trouvera bien. »

« Vous me surprenez. Emma fera nécessairement du bien à Henriette : et en fournissant à Emma un nouvel objet qui l’intéresse, Henriette lui en fera aussi. J’ai vu leur intimité avec un grand plaisir. Que nous pensons différemment ! Croire qu’elles ne se feront pas de bien ! Ce sera, sans doute, le commencement des querelles que vous vous disposez à me faire au sujet d’Emma, M. Knightley ? »

« Vous croyez, peut-être, que je suis venu exprès pour me quereller avec vous, sachant que Weston n’est pas à la maison, et que vous devez combattre seule ! »

« M. Weston prendrait certainement mon parti s’il était ici, car il pense exactement comme moi sur le sujet en question. Hier, nous en parlions, et nous convenions qu’il était extrêmement heureux pour Emma, qu’Highbury possédât une fille comme Henriette, dont elle pût faire sa compagne. En pareil cas, M. Knightley, je ne vous regarde pas comme juge compétent. Vous êtes si accoutumé de vivre seul, que vous ne sentez pas le prix d’une compagne ; et aucun homme, peut-être, ne peut juger convenablement du plaisir que trouve une femme dans la société d'une personne de son sexe, surtout y ayant été accoutumée toute sa vie. J'imagine facilement l'objection que vous pouvez faire à Henriette Smith. Ce n'est pas là, à la vérité, la femme supérieure qui, conviendrait à Emma pour amie. D'un autre côté, comme Emma veut qu'elle soit plus instruite, ce sera une raison[2] pour elle-même de lire davantage. Elles liront ensemble. Je sais que telle est son intention. »

« Emma a eu l'intention de lire davantage, depuis l'âge de douze ans. J'ai vu un grand nombre de listes qu'elle a faites de temps à autre, des livres qu'elle se proposait de lire, et ces listes étaient très-bonnes, bien choisies, et très-bien arrangées, quelquefois par lettres alphabétiques, quelquefois autrement. Je me souviens que je trouvai si bien celle qu'elle fit lorsqu'elle n'avait encore que quatorze ans ; je pensais que cette liste faisait tant d’honneur à son jugement, que je la gardai quelque temps ; et je crois qu’elle en a fait une excellente à présent. Mais je ne m’attends plus qu’Emma s’adonne sérieusement à la lecture. Elle ne se soumettra jamais à ce qui demande du travail et de la patience, et ses fantaisies l’emporteront toujours sur son jugement. Ce que mademoiselle Taylor n’a pas pu obtenir, on peut être très-certain qu’Henriette Smith ne l’obtiendra point. Vous n’avez jamais pu l’engager à lire la moitié autant que vous le désiriez, vous savez que vous ne l’avez pas pu. »

« J’ose dire, répliqua madame Weston en souriant, que je pensais ainsi alors ; mais depuis notre séparation, je ne me souviens pas qu’Emma n’ait pas fait tout ce que je désirais. »

« On ne doit pas désirer se souvenir de pareilles choses, dit M. Knightley, avec sensibilité, et il se tut pendant quelques instans. Mais bientôt après, ajouta :

« Moi qui n’ai pas eu de charme jeté sur mes sens, je puis encore voir, entendre et me souvenir. Emma a été gâtée, parce qu’elle était la plus instruite de la famille : à dix ans, elle avait le malheur d’être en état de répondre à des questions qui auraient embarrassé sa sœur à dix-sept. Elle a toujours été vive et décidée, et Isabelle lente et réservée. Et depuis l’âge de douze ans, Emma a été la maîtresse de la maison et de vous tous. En perdant sa mère, elle a perdu la seule personne qui pût la gouverner. Elle a hérité des talens de sa mère, à qui elle aurait été forcée de se soumettre. »

« J’aurais été très-fâchée, M. Knightley, d’avoir eu besoin de votre recommandation, si, en quittant la famille de M. Woodhouse, j’avais été dans le cas de chercher une autre place : je ne crois pas que vous eussiez dit un mot à qui que ce soit en ma faveur. Je suis persuadée que vous ne m’avez pas crue capable de remplir l’emploi que j’avais. »

« Oui, dit-il en riant, vous êtes bien placée ici, très-propre au rôle d’épouse, mais pas du tout à celui de gouvernante. Mais vous vous prépariez à devenir une excellente femme, pendant le temps que vous étiez à Hartfield. Il est possible que vous n’avez pas donné à Emma une éducation aussi accomplie que vos connaissances le promettaient ; mais vous receviez, vous-même d’elle une excellente éducation sur le point le plus important du nœud conjugal, c’est-à-dire, de soumettre votre volonté à celle d’un autre, et de faire tout ce qu’on désirait de vous. Et si Weston m’avait chargé de lui chercher une femme, je lui aurais certainement proposé mademoiselle Taylor. »

« Je vous remercie, il n’y a pas grand mérite à être une bonne femme, quand on a un mari tel que M. Weston. »

« Ma foi, pour dire la vérité, je crois que vous vous êtes perdue, et que, malgré toutes les dispositions que vous avez à vous soumettre, vous n’en trouviez point l’occasion. Il ne faut cependant désespérer de rien. Weston peut devenir fâcheux, par excès de bonheur, ou il peut arriver que son fils lui donne du désagrément.

« J’espère que non, cela n’est pas probable, M. Knightley, ne nous annoncez pas de vexations de ce côté-là. »

« Non, en vérité, cela n’est pas impossible. Je n’ai aucune prétention au génie d’Emma, en fait de prédictions ou de pressentimens. Je souhaite de tout mon cœur que ce jeune homme ait le mérite de Weston et les richesses des Churchill. Mais, Henriette Smith, je n’ai pas à moitié fini avec elle : Je crois qu’elle est la plus mauvaise compagne qu’Emma puisse avoir. Elle ne sait rien, et croit qu’Emma sait tout. Toutes ses manières tendent à la flatterie ; et, ce qu’il y a de plus mauvais, c’est qu’elle le fait sans dessein : son ignorance est une flatterie continuelle. Comment Emma peut-elle imaginer qu’elle ait quelque chose à apprendre, tandis qu’Henriette lui offre une si aimable infériorité. Quant à Henriette, j’ose assurer qu’elle ne gagnera rien d’avoir fait connaissance avec elle. Hartfield lui donnera du dégoût pour tous les endroits qu’elle fréquentait auparavant. Elle acquerra assez d’élégance pour se trouver déplacée parmi ceux que sa naissance et sa fortune lui avaient marqués pour société. Je suis bien trompé, si les leçons d’Emma donnent de la force à son esprit, et la portent à se conformer raisonnablement aux accidens de la vie auxquels elle pourra être exposée ; elles ne lui donneront qu’un vernis. »

« Ou je compte plus sur le bon sens d’Emma que vous ne faites, ou je désire plus que vous qu’elle soit heureuse ; car je ne saurais faire de jérémiades sur la connaissance qu’elle a faite. Qu’elle était belle hier au soir ! »

« Oh ! vous aimez mieux parler de sa personne que de son esprit, n’est-il pas vrai ? Fort bien ; je ne nie pas qu’Emma ne soit jolie. »

« Jolie ! Dites belle, plutôt ; pouvez-vous imaginer quelqu’un qui approche plus qu’Emma d’une beauté parfaite par le visage et les formes ? »

« J’ignore ce que je pourrais imaginer ; mais j’avoue que je n’ai jamais vu de figures ni de formes qui me plaisent davantage que les siennes. Mais j’ai de la partialité pour elle, en qualité d’ancien ami. »

« Quel œil ! Œil d’un véritable brun clair, si brillant ! Des traits réguliers, une contenance ouverte, avec un teint, oh ! quel teint ! il annonce une santé parfaite, une taille si bien prise et si élevée, une si belle prestance. On voit la santé, non-seulement sur son teint, mais dans son air, sa tête et ses regards. On dit quelquefois qu’un enfant est le portrait de la santé, Emma me donne l’idée d’une santé parvenue à sa perfection. C’est l’amabilité personnifiée, n’est-il pas vrai, M. Knightley ? »

« Je ne trouve rien à redire dans toute sa personne, fut sa réponse. J’aime beaucoup à la regarder, et, j’ajouterai cette louange à celle que vous lui donnez, c’est que je crois qu’elle ne tire pas vanité de sa personne. Considérant combien elle est belle, elle paraît peu occupée de ses charmes ; sa vanité a un autre objet. Madame Weston, je ne permettrai pas que notre caquetage me fasse perdre de vue l’intimité d’Henriette Smith, qui me cause infiniment de peine, ou bien la crainte que j’ai qu’elle ne soit préjudiciable à toutes les deux. »

« Et moi, M. Knightley, je suis très-certaine que ni l’une ni l’autre n’auront lieu de s’en repentir. Avec tous les petits défauts qu’on reproche à ma chère Emma, c’est une excellente personne. Où trouverez-vous ; une meilleure fille, une sœur plus affectionnée, une meilleure amie ? Non, non, elle a des qualités sur lesquelles on peut compter, elle ne peut jamais donner de mauvais conseils, ni commettre de fautes essentielles ; si Emma se trompe une fois, elle a en revanche raison cent fois. »

« Fort bien ! Je ne veux pas vous tourmenter plus long-temps. Emma est un ange, et je conserverai ma mauvaise humeur jusqu’à ce que Noël amène Jean et Isabelle. Jean a pour Emma une affection raisonnable, par conséquent éclairée, et Isabelle pense toujours comme lui, excepté lorsqu’il n’est pas assez effrayé sur le compte de ses enfans ; je suis certain qu’ils seront de mon opinion. »

« Je sais que vous l’aimez réellement trop pour être injustes, ou même désobligeans envers elle ; mais je vous prie de m’excuser, M. Knightley, si je prends la liberté (je me considère encore à présent en possession du privilège de parler qu’aurait eu la mère d’Emma,) de vous dire que je ne crois pas qu’une discussion entre vous, sur l’intimité d’Henriette Smith, puisse produire aucun bien. Je vous prie de me pardonner ; mais supposant que cette intimité amène quelqu’inconvénient, on n’a pas lieu de s’attendre à ce qu’Emma, qui n’a de compte à rendre qu’à son père, qui l’approuve entièrement, la discontinue, tant qu’elle lui conviendra. Il y a long-temps que je suis en droit de donner des conseils ; vous ne pouvez pas être surpris, M. Knightley, si j’use d’un reste de la prérogative de mon ancien emploi. »

« Pas du tout, s’écria-t-il, je vous en remercie, votre conseil est bon, et il aura un meilleur sort que ceux que vous avez souvent donnés, car il sera suivi. »

« Madame Knightley s’alarme aisément, et pourrait craindre pour sa sœur. »

« Soyez sans inquiétude, dit-il, je ne sonnerai pas le tocsin. Je garderai ma mauvaise humeur pour moi-même. Je sens un vif intérêt pour Emma, elle est ma sœur autant qu’Isabelle et peut-être plus. On sent une anxiété, une curiosité sur le compte d’Emma. Dieu sait ce qu’elle deviendra ! »

« Je désirerais de tout mon cœur le savoir, dit doucement madame Weston.

« Elle déclare positivement qu’elle ne se mariera jamais, ce qui naturellement ne signifie rien du tout. Mais je ne crois pas qu’elle ait encore vu un homme qui lui convienne. Il lui serait avantageux de prendre de l’amour pour un homme qui ne laissât rien à désirer. Je voudrais voir Emma amoureuse, et incertaine si l’objet aime répond à sa passion, cela lui ferait du bien ; mais il n’y a personne dans les environs qui puisse l’attacher, et puis elle sort si rarement. »

« Je ne vois véritablement personne qui puisse lui faire changer de résolution, quant à présent, dit madame Weston ; et puisqu’elle est si heureuse à Hartfield, je ne souhaite pas qu’elle contracte un lien qui causerait un mortel chagrin à ce pauvre M. Woodhouse. Quant à présent, je n’engagerai pas Emma à se marier, quoique je fasse un grand cas de l’union conjugale, je vous assure. »

Madame Weston, ici, fit tout son possible pour cacher à M. Knightley un plan favori qu’elle avait concerté avec son mari à ce sujet. On formait à Randalls des vœux sur la destinée d’Emma ; mais on désirait qu’on n’en soupçonnât rien : et la transition[3] soudaine que fit M. Knightley peu après, demandant : « Que pense Weston de ce temps-ci ; aurons-nous de la pluie ? » convainquit madame Weston qu’il n’avait plus rien à dire ou à soupçonner sur Hartfield.


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CHAPITRE VI.


Emma n’avait pas le moindre doute qu’elle n’eût donné une nouvelle direction aux pensées d’Henriette, et qu’elle n’eût excité sa vanité naissante, comme elle le désirait ; car elle la trouva beaucoup plus convaincue qu’auparavant, que M. Elton était un très-bel homme, dont les manières étaient très-agréables ; elle tâcha, par toutes sortes de moyens, d’augmenter ces progrès, et se persuada que le penchant d’Henriette pour M. Elton était parvenu au point où elle le désirait. Quant à M. Elton, elle était certaine que s’il n’était pas déjà amoureux de Henriette, il ne tarderait pas à le devenir ; elle n’avait aucun doute à ce sujet. Il parlait d’Henriette, la louait avec tant de chaleur, que s’il manquait quelque chose à sa passion, un peu de temps suffirait pour compléter sa défaite. Une grande preuve de son attachement venait de ce qu’il s’était aperçu des progrès surprenans qu’avait faits Henriette dans ses manières, depuis son admission à Hartfield.

« Vous avez donné à mademoiselle Smith tout ce qui lui manquait, disait-il, vous lui avez communiqué la grâce et l’aisance qu’elle n’avait pas. Elle était très-belle à son arrivée à Hartfield ; mais à mon avis, les perfections dont vous l’avez ornée, surpassent ce que la nature a fait pour elle. »

« Je suis très-flattée que vous pensiez que je lui aie été utile ; mais Henriette n’avait besoin que d’être redressée et de recevoir quelques avis. Elle possédait une grâce naturelle, une douceur de caractère inexprimable et une naïveté enchanteresse : j’ai eu peu à faire. ».

« S’il était permis de contredire une dame, dit très galamment M. Elton, je lui ai peut-être donné un caractère plus décidé, et fait tourner ses idées vers des points qui ne s’étaient pas présentés à elle. »

« C’est précisément cela ; c’est ce qui excite mon admiration. Lui avoir, pour ainsi dire, donné un caractère décidé ! Il fallait une main habile. »

« J’y ai pris un grand plaisir, je vous assure, je n’ai jamais trouvé de plus aimables dispositions. »

« Je n’en doute nullement » ; et il dit cela, avec une espèce de soupir animé qui sentait son amoureux. Emma fut encore plus satisfaite, un autre jour, delà manière avec laquelle il se prononça en faveur d’un désir qu’elle venait de former : c’était d’avoir le portrait d’Henriette. »

« Vous êtes-vous jamais fait peindre, Henriette ? dit-elle, avez-vous jamais posé pour avoir votre portrait ? »

Henriette était sur le point de sortir du salon ; elle ne s’arrêta que pour dire avec une intéressante naïveté :

« Oh ! mon Dieu, non. »

À peine fut-elle sortie, qu’Emma s’écria :

« Quelle délicieuse possession, que celle d’avoir le portrait d’Henriette ! J’en donnerais tout l’argent qu’on m’en demanderait. J’ai presque envie d’essayer de le faire moi-même. Vous ne savez sans doute pas que j’avais, il y a deux ou trois ans, une grande passion pour la peinture ; j’ai tâché de faire le portrait de plusieurs de mes amis : on me trouvait le coup d’œil juste ; mais pour un sujet dont je vous parlerai tout à l’heure, je me dégoûtai de cette occupation et l’abandonnai entièrement. J’ai envie cependant de tenter l’aventure, si Henriette veut poser. »

« Quel plaisir d’avoir son portrait ! »

« Oh ! je vous en supplie, mademoiselle Woodhouse, s’écria M. Elton, ce serait, en vérité, délicieux ; je vous en prie en grâce d’exercer ce charmant talent, en faveur de votre amie. J’ai vu vos dessins. Comment pouviez-vous supposer que je fusse si ignorant ? Ce salon n’est-il pas orné de vos paysages et de vos fleurs ? Madame Weston n’a-t-elle pas à Randalls, dans la salle de compagnie, des portraits inimitables, sortis de vos mains ? »

Oui, brave homme, se disait Emma en elle-même ; mais qu’est-ce que tout cela a de commun avec la ressemblance ? Vous êtes ignorant en peinture, voilà pourquoi vous me donnez des louanges. « Eh bien ! puisque vous avez la bonté de m’encourager, M. Elton, je crois que je vais essayer. Les traits d’Henriette sont très-délicats, ce qui rend la ressemblance difficile. Cependant il y a une particularité dans la forme de ses yeux et les lignes autour de sa bouche, qu’il est aisé de saisir. »

« C’est exactement cela. La forme de ses yeux et les lignes autour de la bouche. Je ne doute nullement que vous ne réussissiez. Je vous en prie, essayez. De la manière dont vous la ferez, ce sera, pour me servir de votre expression, une délicieuse acquisition. »

« Mais je crains, M. Elton, qu’Henriette ne veuille pas poser ; elle fait si peu de cas de sa beauté. N’avez-vous pas fait attention à la réponse qu’elle m’a faite ? réponse qui signifiait, pourquoi ferait-on mon portrait ? »

« Oh ! certainement, j’y ai fait attention ; cette réponse ne m’a point échappé, mais je pense néanmoins qu’il ne sera pas difficile d’obtenir son consentement. » Henriette, rentra un moment après, et on lui fit la proposition de poser pour son portrait. Les scrupules ne tinrent que quelques minutes contre les prières des deux autres. Emma, désirant commencer sur-le-champ, produisit le porte-feuille qui contenait les esquisses de ceux qu’elle avait eu dessein de faire, mais il n’y en avait pas un de fini, afin qu’on pût décider ensemble, de la largeur d’un cadre pour Henriette. Ses différens essais furent étalés. Portraits en pied, portraits à mi-corps, mignatures ? pinceaux, crayons, couleurs à l’eau, tout avait été essayé. Elle eut toujours l’envie de tout faire, et elle avait obtenu plus de succès en peinture et en musique, qu’aucun autre n’eût pu le faire en n’y apportant que le peu de temps et d’application qu’elle pouvait prendre sur elle d’y mettre. Elle jouait, elle chantait, peignait dans tous les genres ; mais elle manquait de constance et d’assiduité : c’est ce qui fit qu’elle n’arriva jamais, en rien, à ce degré de perfection qu’elle aurait bien voulu atteindre, et qu’il n’eût tenu qu’à elle d’obtenir. Elle ne se trompait pas elle-même sur ses talens en musique et en peinture, mais elle n’était pas fâchée que les autres se trompassent, ou de savoir que la réputation de ses talens était fort au-dessus de ce qu’elle méritait.

Aucun de ses dessins n’était sans mérite ; ceux qui étaient les moins finis en avaient peut-être plus que les autres. Son style était hardi ; mais soit que ses dessins eussent eu plus ou moins de mérite qu’ils n’en avaient, le plaisir et l’admiration de ses deux compagnons auraient été les mêmes : ils étaient en extase. La ressemblance plaît à tout le monde, et le travail de mademoiselle Woodhouse devait être sublime.

« Vous ne trouverez pas ici, dit Emma, une grande variété de figures. Je ne pouvais faire d’études que sur ma famille. Voici un portrait de mon père, un autre de ma sœur ; mais l’idée de poser pour son portrait affectait si singulièrement les nerfs de mon père, que je n’ai pu le saisir qu’à la dérobée. Aucun d’eux n’est ressemblant. Madame Weston, et madame Weston, encore et encore. Cette chère madame Weston ! toujours ma plus sincère amie en toute occasion, elle posait chaque fois que je l’en priais. Voici encore ma sœur ; et véritablement c’est bien là son élégante petite figure ! Ses traits sont assez ressemblans. Si elle eût voulu me donner plus de séances, j’aurais parfaitement attrapé la ressemblance ; mais elle était si pressée d’avoir le portrait de ses enfans, qu’elle ne se donnait point de repos. Voici toutes les tentatives que j’ai faites pour en peindre trois sur quatre. Les voici : Henri, Jean et Bella. D’un bout de la feuille à l’autre, le portrait de l’un peut servir à l’autre. Elle avait tant d’empressement d’avoir ces portraits, que je ne pus lui refuser cette satisfaction ; mais il est impossible que des enfans de trois à quatre ans puissent rester tranquilles, et puis il n’est pas aisé de saisir autre chose que l’air et la couleur, à moins que leurs traits ne soient extraordinairement prononcés. Voici le croquis du quatrième, qui était dans l’âge le plus tendre. Je l’ai saisi pendant qu’il dormait sur un sofa. Il est très-ressemblant. Sa tête se trouvait on ne peut mieux posée : c’est bien lui. Je suis très-contente de mon petit Georges. C’est une bonne chose que le coin d’un sofa. Voilà enfin mon dernier, il représente un monsieur d’une moyenne stature, en pied. Mon dernier est mon meilleur. Mon frère, M. Jean Knightley. Il était presque fini, lorsque je le mis de côté par boutade, et fis vœu de laisser là la peinture. Je ne pus m’empêcher de me mettre en colère ; car après toutes les peines que j’avais prises, et avoir véritablement obtenu une parfaite ressemblance (madame Weston le pensait comme moi). Je l’avais fait un peu trop beau ; il était flatté, mais c’était pécher du bon côté. Après tout cela ne voilà-t-il pas que ma pauvre chère sœur Isabelle vint donner son approbation de la manière suivante : Oui, cela lui ressemble un peu ; mais on ne l’a pas flatté ! Nous avions eu beaucoup de peine à l’engager à accorder quelques séances : il crut me faire une grande faveur. Je n’eus pas la patience de supporter tout cela, et ne voulus pas l’achever, de peur de forcer ma sœur à faire l’apologie d’une mauvaise ressemblance, à toutes les personnes qui lui rendent visite dans le Brunswick-squarre ; et comme je l’ai dit plus haut, je résolus d’abandonner la peinture. Mais pour Henriette, ou plutôt pour moi-même, comme il n’est pas question ici, quant à présent, de maris et de femmes, j’annule[4] mon vœu. »

M. Elton parut frappé et réjoui de cette idée, et ne faisait que répéter « Point de maris et point de femmes ici, à présent, à la vérité, comme vous l’observez. On voyait bien qu’il était pris par un sentiment intérieur, ce qui donna à Emma l’idée de les laisser seuls. Mais comme elle avait grande envie de dessiner, elle remit la déclaration à une autre fois.

Elle fut bientôt décidée sur le choix du cadre du portrait et sur la manière dont elle voulait le faire. Il devait être en grand, à la gouache, comme celui de M. Jean Knightley, et était destiné, si elle en était contente, à occuper une place honorable au-dessus de la cheminée.

La séance commença, et Henriette, souriant et rougissant, craignait de ne pas conserver assez bien son attitude et sa contenance : elle présentait aux yeux attentifs de l’artiste, un doux mélange de beauté et d’expression. Mais elle ne pouvait rien faire tant que M. Elton, frétillant derrière elle, venait à chaque instant examiner les coups de crayon qu’elle donnait. Elle lui sut gré d’avoir pris la meilleure position possible pour regarder Henriette tout à son aise ; mais elle fut forcée de le prier de changer de place. Elle songea ensuite à l’occuper à la lecture.

« S’il voulait avoir la bonté de lire, elle regarderait cette complaisance comme une faveur ; d’une part cela lui aiderait à surmonter les difficultés qu’elle pourrait rencontrer, et de l’autre, ferait oublier, à Henriette l’incommodité de sa position. »

M. Elton s’estima heureux de lui obéir. Henriette écoutait et Emma dessinait en paix ; elle fut néanmoins obligée de lui permettre de temps en temps de venir donner un coup d’œil. On ne pouvait pas le trouvera redire dans un amoureux, et sitôt que le pinceau s’arrêtait, il faisait un saut pour venir regarder et admirer. Il était impossible de se fâcher contre un homme aussi encourageant, car son admiration lui faisait discerner une ressemblance avant qu’elle fût visible. Emma, quoiqu’elle n’approuvât point sa sagacité, rendait intérieurement justice à son amour et à sa complaisance.

Cette séance fut très-satisfaisante ; elle fut assez contente de l’esquisse, pour désirer de continuer. La ressemblance était assez bonne, l’attitude était heureuse, et comme elle avait l’intention d’améliorer un peu la figure, de relever la stature, et de la faire beaucoup plus élégante, elle se flattait de faire un très-joli portrait, qui remplirait la place qui lui était destinée, à la satisfaction de toutes deux, comme un monument constant de la beauté de l’une, du talent de l’autre et de leur mutuelle amitié, sans compter les agréables accessoires que l’attachement de M. Elton promettait d’y joindre. Henriette devait avoir une autre séance le lendemain, et M. Elton, comme il le devait, demanda la permission d’y être admis, pour faire la lecture.

« Sans contredit, nous nous estimerons fort heureuses que vous soyez de la partie. »

Les mêmes civilités, les mêmes salutations, ainsi que les succès et la satisfaction eurent lieu le lendemain, et pendant toutes les autres séances. Le portrait fut promptement et heureusement terminé. Tous ceux qui le virent le trouvèrent très-bien ; mais M. Elton en fut enchanté, et le défendit contre tous les critiques.

« Mademoiselle Woodhouse a donné à son amie la seule beauté qui lui manquait, lui observa madame Weston, ne soupçonnant nullement qu’elle s’adressait à un amoureux. L’expression des yeux est très-correcte ; mais mademoiselle Smith n’a pas de pareils sourcils, ni de pareils cils. Sa figure est cause qu’elle ne les a pas. »

« Vous le croyez ? répliqua-t-il, je ne suis pas de votre avis. Ce portrait me paraît de la plus exacte ressemblance. De ma vie je n’en ai vu une semblable. Il faut compter pour quelque chose l’effet des ombres. »

« Vous l’avez faite trop grande, Emma, dit M. Knightley. »

Emma savait qu’il avait raison, mais ne voulut pas en convenir, et M. Elton dit avec feu :

« Oh ! non, elle n’est certainement pas trop grande, pas du tout trop grande. Considérez qu’elle est assise, ce qui fait naturellement une différence, qui donne exactement l’idée ; et les proportions doivent être observées, vous le savez. Des proportions qui raccourcissent. Oh ! non, cela vous donne l’idée de la stature de mademoiselle Smith. Ce que je dis est exact ! »

« Il est très-joli, dit M. Woodhouse, si bien fait ! tel que tous vos dessins, nia chère. Je ne connais personne qui dessine aussi bien que vous. Il y a une seule chose que je n’aime pas dans ce portrait, c’est qu’elle parait être assise hors de la maison, n’ayant qu’un petit schall sur les épaules, cela fait craindre qu’elle ne s’enrhume. »

« Mais, mon cher papa, on suppose que nous sommes en été, dans un beau jour d’été, regardez l’arbre. »

« Mais il n’est jamais sain de s’asseoir dehors, ma chère. »

« Il vous est permis de dire tout ce qui vous plaît, monsieur, mais j’avoue que je regarde comme une très-heureuse idée, celle de placer mademoiselle Smith dehors, et l’arbre est si bien touché ! Aucune autre situation n’aurait pu convenir. La naïveté des manières de mademoiselle Smith, et le tout ensemble. Oh ! tout est admirable ! Je ne puis en détourner les yeux ! Oh ! il est très-admirable ! Je n’ai jamais vu une ressemblance plus frappante. »

Maintenant il s’agissait d’avoir une bordure, et cela n’était pas aisé. D’abord il fallait l’avoir dans le plus bref délai, et la tirer de Londres. On n’en pouvait donner l’ordre qu’à une personne intelligente, sur le bon goût de laquelle on pût compter, et Isabelle, la commissionnaire ordinaire de la maison, ne pouvait pas s’en charger, parce qu’on était dans le mois de décembre, et que M. Woodhouse ne pouvait supporter l’idée qu’elle s’exposât, en sortant de la maison, aux brouillards du mois de décembre. Mais aussitôt que M. Elton eut connaissance de cet embarras, il y remédia. Sa galanterie le rendait toujours alerte. S’il pouvait être charge de cette commission, quel plaisir il aurait à s’en acquitter ! Il pouvait se rendre à cheval à Londres, quand on le voudrait. Il était impossible de dire la satisfaction qu’il éprouverait si on le chargeait de cette commission.

« Vous êtes trop bon ! Je ne puis le souffrir, dit Emma ; pour rien au monde je ne voudrais vous en donner une aussi désagréable. » Cette réponse amena la répétition attendue, de nouvelles prières, et l’affaire fut arrangée en un instant. »

M. Elton devait porter le tableau à Londres, choisir la bordure et donner tous les ordres nécessaires. Emma crut pouvoir l’empaqueter de manière à ce qu’il ne courût aucun risque, et qu’il ne l’incommodât pas trop. Lui, au contraire, craignait de ne pas l’être assez. « Quel précieux dépôt ! dit-il, avec un tendre soupir, en le recevant. »

« Cet homme est presque trop galant pour être amoureux, pensa Emma. Je le dirais, si ce n’était que je suppose qu’il y a cent différentes manières d’être amoureux. C’est un excellent jeune homme, il conviendra parfaitement à Henriette ; ce sera un exactement cela, comme il dit souvent lui-même. Mais il soupire, prend un air langoureux, et s’étudie à faire des complimens plus que je ne voudrais, si la chose me regardait. J’en ai cependant reçu ma bonne part, en ma qualité de confidente ; mais c’était par reconnaissance, et à cause d’Henriette. »


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CHAPITRE VII.


Le même jour que M. Elton partit pour Londres, fournit une nouvelle occasion à Emma d’obliger son amie. Henriette, suivant sa coutume, s’était rendue à Hartfield, après déjeûner, et quelque temps après elle s’en retourna à la maison, avec promesse d’y revenir dîner. Son retour fut plus prompt qu’elle ne l’avait fait espérer ; elle avait dans les yeux un empressement, une agitation qui annonçaient qu’il lui était arrivé quelque chose d’extraordinaire, qu’elle avait grande envie de dévoiler, ce qu’elle fit, en effet, une minute après. On lui dit au moment de son arrivée chez madame Goddard, qu’il y avait une heure que Martin y était venu, et que ne la trouvant pas à la maison, et apprenant qu’on n’était pas certain de son retour, il avait laissé un paquet qu’une de ses sœurs lui envoyait, après quoi il était parti. En ouvrant ce paquet, elle y avait trouvé, outre deux chansons qu’elle avait prêtées à Elisabeth, pour les copier, une lettre qui lui était adressée. Cette lettre était de M. Martin, et contenait une proposition de mariage.

Qui l’aurait cru ! Elle fut si surprise, qu’elle ne savait que penser. Oui, une proposition de mariage ; et une très-jolie lettre, du moins elle le croyait. Il écrivait comme s’il aimait véritablement. Elle ne savait qu’en penser ; c’est pourquoi elle était venue en hâte demander à mademoiselle Woodhouse ce qu’elle devait faire. Emma fut presque honteuse de voir son amie balancer entre le plaisir et le doute.

« Sur ma parole, s’écria-t-elle, si ce jeune homme ne réussit pas, ce ne sera pas faute de demander ce qu’il désire ; il veut contracter une bonne alliance, s’il le peut. »

« Voulez-vous lire la lettre, dit Henriette ? Je vous en prie, lisez-là, vous m’obligerez. »

Emma n’était pas fâchée qu’on la pressât. Elle lut et fut surprise ; elle ne s’attendait pas à un pareil style. Non-seulement il n’y avait pas de faute de langue, mais un homme comme il faut n’aurait pas désavoué cette lettre. Les expressions, quoique peu recherchées, étaient fortes, sans affectation, et les sentimens qu’elle annonçait faisaient honneur à son auteur. Elle était courte, mais pleine de bon sens, d’attachement, de générosité et même de délicatesse. Elle réfléchit, et Henriette attendait avec impatience, ce qu’elle en pensait, criant : Fort bien ! fort bien ! et fut à la fin forcée de dire : La lettre est-elle bonne ? ou : Est-elle trop courte ? « Oui, en vérité, la lettre est très-bonne, répliqua lentement Emma, elle est si bonne que je suis persuadée qu’une de ses sœurs est venue à son secours. Je ne puis concevoir que le jeune homme qui vous parlait l’autre jour, puisse s’exprimer aussi bien sans secours, et cependant ce n’est pas le style d’une femme ; il est trop fort, trop concis, et pas assez diffus pour une femme. Il n’y a pas de doute, c’est un homme sensé, il a de l’esprit naturel, pense d’une manière forte et claire, et qui lorsqu’il prend une plume trouve des mots convenables. Il existe de ces gens-là, vigoureux, décidés, ayant des sentimens, qui, jusqu’à un certain point, ne sont pas grossiers. Cette lettre, Henriette, (en la lui rendant) vaut mieux que je ne m’y attendais. »

« Fort bien ! dit Henriette, toujours dans l’attente d’une réponse, fort bien ! Mais que dois-je faire ? »

« Ce que vous devez faire ! Sur quoi ? Est-ce au sujet de la lettre ? »

« Oui. »

« Mais, quel doute pouvez-vous avoir ? Il faut y répondre, et le plus tôt possible. »

« Oui, mais que lui dirai-je ? ma chère demoiselle Woodhouse, dites-moi votre avis. »

« Oh ! non, non ! la lettre doit être entièrement de vous. Je suis persuadée que vous vous en tirerez à merveille. Les expressions dont vous vous servirez seront, je n’en doute point, claires et précises, ce qui est le plus essentiel. Votre intention doit être exprimée en termes non équivoques, qui ne puissent donner lieu à aucun doute, à aucune conjecture. La phrase que vous emploierez pour témoigner d’une manière polie votre reconnaissance et vos regrets, se présentera d’elle-même à votre esprit, j’en suis certaine. Je ne crois pas que vous deviez lui donner à croire que vous sentez le moindre déplaisir de ce qu’il s’est trompé dans son attente. »

« Vous pensez donc que je dois le refuser ? dit Henriette, les jeux baissés. »

« Si vous devez le refuser ! Que voulez-vous dire, ma chère Henriette ? Avez-vous le moindre doute à ce sujet ? Je pensais… mais je vous demande pardon, peut-être me suis-je trompée. Je ne vous ai certainement pas comprise, si vous avez quelque doute quant à la manière de répondre à sa lettre. J’ai cru que vous me consultiez seulement sur les expressions. » Henriette garda le silence, Emma continua, avec un peu de circonspection :

« Votre intention est certainement de faire une réponse favorable ? »

« Non, je n’ai pas cette intention là, c’est-à-dire, je ne pense pas… Mon Dieu ! que dois-je faire ? Je vous en supplie, ma chère demoiselle Woodhouse, que me conseillez-vous ?»

« Je ne vous donnerai aucun conseil, Henriette, je ne veux pas me mêler de cette affaire. C’est à votre cœur à décider. »

« Je ne savais pas qu’il m’aimât tant, » dit Henriette, en regardant sa lettre. Emma garda le silence pendant quelque temps ; mais craignant que la flatterie enchanteresse de la lettre ne fût trop puissante, elle crut devoir dire :

« Je regarde comme une règle générale, que lorsqu’une femme est dans le doute, si elle doit accepter un homme ou non, elle doit le refuser ; si elle hésite à dire oui, elle doit sur-le-champ dire non. On ne doit pas contracter un pareil lien avec des sentimens et un cœur divisés. J’ai cru qu’étant votre amie et plus âgée que vous, je pouvais vous dire cela ; mais ne croyez pas que mon intention soit de chercher à vous influencer. »

« Oh ! non, vous êtes trop bonne pour…. mais me dire ce que je dois faire… non, non… ce n’est pas cela ; car, comme vous dites, il faut prendre sa résolution soi-même. On ne doit pas hésiter. C’est une affaire très-sérieuse. Je ferais mieux de dire non. Peut-être. Croyez-vous que je ferais mieux de dire non ?

« Pour rien au monde, dit Emma, en souriant avec grâce, je ne voudrais vous conseiller de dire oui ou non. C’est à vous à juger ce qui convient le mieux à votre bonheur. Si vous préférez M. Martin à tout autre, si vous le croyez l’homme le plus agréable que vous ayez jamais vu, pourquoi hésiteriez-vous ? Vous rougissez, Henriette songeriez-vous par hasard à quelqu’un qui lui fut préférable. Henriette, Henriette, ne vous abusez pas, ne vous laissez pas entraîner par la reconnaissance et la compassion. À qui pensez-vous dans ce moment ? »

Les symptômes étaient favorables. Au lieu de répondre, Henriette se tourna vers le feu, confuse et pensive ; et quoiqu’elle eût encore la lettre, elle la tortillait machinalement autour de ses doigts, sans y faire aucune attention. Emma attendait avec impatience, mais non sans espérance, le résultat de cette scène. Enfin, avec une espèce d’hésitation, Henriette dit :

« Mademoiselle Woodhouse, puisque vous ne voulez pas me dire votre opinion, il faut que je me conduise du mieux qu’il me sera possible. Je me suis tout à fait déterminée, et je suis presque résolue à refuser M. Martin. Pensez-vous que je fasse bien ? »

« Parfaitement bien, ma chère Henriette, c’est justement ce que vous devez faire. Tant que vous avez hésité, j’ai garde mon opinion en moi-même, mais maintenant que vous êtes tout à fait décidée, je puis vous la communiquer, en vous approuvant. Ma chère Henriette, je m’en félicite. J’aurais senti un vif chagrin de vous avoir perdue, ce qui serait nécessairement arrivé, si vous eussiez épousé M. Martin. Tant que vous avez témoigné le moindre degré d’hésitation, je me suis tue, parce que je ne voulais vous influencer en rien, mais j’étais singulièrement affectée. Je craignais de perdre une amie. Je n’aurais pu rendre visite à madame Robert Martin, d’Abbey-Millfarm. Maintenant je suis sûre de vous pour toujours.

Henriette n’avait pas songé à un pareil danger, et l’idée de l’avoir couru la frappa vivement.

« Vous n’auriez pu me rendre visite ! dit-elle d’un air effaré. Certainement non, vous ne le pouviez pas ; je n’y avais pas pensé : cela aurait été terrible !

« Je l’ai échappé belle ! Ma chère demoiselle Woodhouse, pour tout au monde, je ne me priverais pas de l’honneur et du plaisir de votre société. »

« En vérité, Henriette, cette séparation m’aurait été bien sensible ; mais elle devenait inévitable. Vous étant retirée de la bonne société, j’aurais été forcée de vous abandonner. »

« Mon Dieu ! comment aurais-je pu le supporter ! Je serais morte de chagrin de ne plus venir à Hartfield. »

« Chère petite amie ! vous bannie à Abbey-Millfarm ! Vous réduite à la société de gens illettrés et grossiers, et cela pour la vie !… Je suis surprise que ce jeune homme ait eu l’audace de vous le proposer. Il faut qu’il ait une grande opinion de lui-même. »

« Je ne crois pas qu’en général il s’en fasse accroire, dit Henriette, sa conscience s’opposant à laisser passer cette censure : je suis certaine qu’il est d’un bon naturel ; je lui aurai toujours beaucoup d’obligations et je lui voudrai du bien toute ma vie : mais c’est tout à fait différent de… ; et vous savez bien que, quoiqu’il m’aime, ce n’est pas une raison pour que je l’aime aussi ; et je dois avouer que, depuis que je fréquente votre maison, j’ai vu des gens… ; et si l’on examinait leurs manières et leurs personnes, oh ! il n’y aurait pas de comparaison à faire. L’un d’eux surtout est si bel homme, si agréable ! Cependant je ne puis m’empêcher de reconnaître monsieur Martin pour un très-aimable jeune homme, et j’en ai une très-bonne opinion ; et puis l’attachement qu’il a pour moi, et m’avoir écrit une si jolie lettre. Mais, quant à vous quitter, aucune considération quelconque ne me le ferait faire. »

« Grand merci, grand merci, ma douce petite amie, nous ne nous séparerons pas. Une fille n’est pas obligée d’épouser un homme, par cela seul qu’il la demande en mariage, ou parce qu’il lui est attaché et lui écrit une lettre passable. »

« Oh ! non ; et cette lettre était très-courte. »

Emma sentit que son amie avait le goût mauvais ; mais elle ne le lui fit pas connaître, et répondit seulement que c’était très-vrai, et qu’elle pensait que ce serait une triste consolation pour elle, en supportant, pendant toutes les heures de la journée, les manières grossières de son mari, de savoir qu’il était en état d’écrire une lettre passable.

« Oh ! certainement personne ne se souciait d’une lettre : le grand point était d’être heureuse au milieu d’une société choisie. Je suis tout à fait déterminée à le refuser. Mais comment le ferai-je ? Que dirai-je ? »

Emma lui assura qu’elle n’aurait aucune difficulté à faire cette réponse, et lui conseilla de la faire sur-le-champ : elle y consentit, comptant sur son assistance ; et Emma, continuant toujours à lui dire qu’elle n’en avait pas besoin, la lui donnait véritablement à chaque sentence. En relisant cette lettre, pour y répondre, son cœur s’attendrit tellement, qu’Emma crut qu’il était nécessaire de lui remonter l’imagination par des expressions décisives ; et elle était si peinée de l’idée de le rendre malheureux, de ce que sa mère et ses sœurs diraient et penseraient d’elle, et craignait tellement de passer dans leur esprit pour une ingrate, qu’Emma crut que, si Martin se fût présenté à elle dans ce moment, il aurait été accepté.

Cependant la réponse fut écrite, cachetée et envoyée. L’affaire fut terminée, et Henriette en sûreté. Pendant toute la soirée elle fut abattue et pensive ; mais Emma lui passa ses aimables regrets, les divertit souvent en parlant de leur affection mutuelle ; et quelquefois en ramenant ses idées sur M. Elton : « Je ne serai plus invitée à l’Abbey-Millfarm, dit Henriette d’un ton douloureux. »

« Et quand vous seriez invitée, mon Henriette, pourrais-je me séparer de vous ? Vous êtes trop nécessaire à Hartfield, pour vous laisser aller à l’Abbey. »

« Et moi, je vous assure que je n’ai pas la.plus petite envie d’y aller, car je ne me trouve heureuse qu’à Hartfield. »

Un moment après, elle dit : « Si madame Goddard savait ce qui vient de se passer, elle serait bien surprise. Mademoiselle Nash le serait certainement, elle qui pense que sa sœur a fait un très-bon mariage, quoiqu’elle n’ait épousé qu’un marchand de draps. »

« On serait fâché devoir une sous-maîtresse d’école afficher plus d’orgueil ou de prétentions. Je suis persuadée, Henriette, que mademoiselle Nash vous envîrait un mariage comme celui que vous refusez. Cette conquête aurait un grand prix à ses yeux. Je ne suppose pas qu’on soupçonne pour vous rien de supérieur à cela. Les attentions d’une certaine personne ne font pas encore le sujet des caquets à Highbury. Je m’imagine que jusqu’à présent vous et moi sommes les seules à qui ses regards et ses manières aient expliqué ses sentimens. »

Henriette rougit, sourit, et dit quelque chose sur la surprise où elle était qu’on l’aimât tant. »

L’idée de M. Elton lui plaisait infiniment ; mais peu après, néanmoins son cœur s’attendrit de nouveau pour le pauvre M. Martin, quoiqu’elle l’eût rejeté. »

« Maintenant il a ma lettre, dit-elle à voix basse ; je voudrais bien savoir ce qu’ils font tous : si ses sœurs sont informées s’il est malheureux, elles le seront aussi ; je me flatte que son chagrin ne sera pas si violent. »

« Ne pensons qu’à nos amis absens, qui sont plus agréablement occupés, s’écria Emma. En ce moment peut-être M. Elton montre votre portrait à sa mère et à ses sœurs, leur persuadant que l’original est infiniment plus beau, et se fait demander cinq à six fois votre nom chéri, avant que de le leur dire. »

« Mon portrait ! Mais il l’a laissé dans Bond-Street. — Vous le croyez ? Je ne connais donc pas M. Elton ? »

« Non, ma modeste petite Henriette, soyez bien sûre que votre portrait n’ira dans Bond-Street qu’au moment où M. Elton montera à cheval pour s’en revenir. Ce soir, il lui tiendra compagnie ; il fera son bonheur, sa consolation. Il lui servira à faire part de ses desseins à sa famille ; il vous introduira au milieu de ses proches, et leur procurera ces sensations si naturelles et si agréables, la curiosité et une possession anticipée. Combien leur imagination travaille ! Qu’ils sont animés, joyeux, vifs ! Henriette sourit, et son sourire devint plus marqué. »


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CHAPITRE VIII.


Henriette passa cette nuit-là à Hartfield. Depuis quelques semaines elle y passait plus de la moitié de son temps, et graduellement on lui appropria une chambre à coucher : Emma jugea à propos, comme le plus sûr et le plus amical, de la retenir, quant à présent, aussi long-temps qu’elle le pouvait chez elle. Elle devait se rendre, le jour suivant, chez madame Goddard pour une ou deux heures : c’était pour prendre des arrangemens, et annoncer qu’elle resterait quelques jours à Hartfield, sans retourner à Highbury. Après son départ, M. Knightley arriva, et resta quelque temps avec M. Woodhouse et Emma, jusqu’à ce que M. Woodhouse, qui s’était cidé à faire son tour de promenade fût prié par sa fille de ne pas le différer et y fût engagé par tous les deux malgré les scrupules qu’il sentait de manquer à sa civilité ordinaire, en quittant M. Knightley. M. Knightley qui n’avait rien de cérémonieux en lui, formait un contraste parfait, par ses réponses courtes et décidées, aux longues apologies et aux doutes civils de M. Woodhouse.

« Fort bien, M. Knightley, si vous voulez bien me le permettre, si vous me pardonnez mon impolitesse, je suivrai le conseil d’Emma, et me promènerai pendant un quart d’heure. Comme il fait soleil, je crois que je ferai bien de faire mes trois tours de promenade, tandis que je le puis. Je vous traite sans cérémonie, M. Knightley. Nous autres invalides nous sommes privilégiés. »

« Mon cher monsieur, ne me regardez pas comme étranger. »

« Je vous laisse un excellent substitut dans ma fille ; Emma aura beaucoup de plaisir à vous tenir compagnie. C’est pourquoi je vous prie de recevoir mes excuses, et je vais faire mes trois tours, ma promenade d’hiver. »

« Vous ne sauriez mieux faire, monsieur. »

« Je vous aurais prié de m’accompagner, M. Knightley ; mais je marche lentement, mon pas vous ennuierait, et d’ailleurs vous avez une autre longue promenade pour vous rendre à l’abbaye de Donwell. »

« Je vous remercie, monsieur, je vais me retirer dans un instant ; et je pense que le plus tôt que vous partirez pour votre promenade, ce sera le mieux. Je vais vous chercher votre redingote, et vous ouvrir la porte du jardin. »

M. Woodhouse partit enfin ; mais M. Knightley, au lieu de partir aussi, se remit sur sa chaise, paraissant avoir envie de causer. Il commença par parler d’Henriette, et il en parla avec plus de louanges qu’à son ordinaire, ce qui surprit Emma.

« Je ne mets pas un si haut prix que vous à sa beauté, dit·il : mais c’est une jolie petite créature , et je suis porté à croire qu'elle a d’heureuses dispositions : son caractère dépend des personnes qu'elle fréquente ; mais en bonne main, elle deviendra une excellente femme. »

« Je suis charmée que vous pensiez ainsi ; et quant aux bons avis, je me flatte qu'ils ne lui manqueront pas. »

« Allons, je vois que vous vous attendez à un compliment, ainsi, je vous avouerai que je pense que vous l’avez perfectionnée ; vous l’avez guérie de cette manière absurde de ricanner qu’ont toutes les petites écolières. Véritablement elle vous fait honneur. »

« Je vous en remercie. J’aurais été très-mortifiée, si j’avais pu penser que je ne lui avais été d’aucune utilité, mais il n’est pas donné à tout le monde, de louer les gens qui le méritent. Vous n’êtes pas accoutumé à me gâter de ce côté-là. »

« Vous l’attendez, dites-vous, ce matin ? »

« À tout moment, elle devrait être de retour. »

« Elle aura été arrêtée par quelques affaires, une visite peut-être. »

« Commérage d’Highbury ! ennuyeuses créatures ! »

« Henriette ne regarde pas comme ennuyeuses les personnes qui le seraient pour vous. »

Emma savait qu’il disait vrai, et par conséquent elle ne pouvait le contredire ; c’est pourquoi elle garda le silence. Peu à peu, il ajouta en souriant :

« Je ne prétends pas fixer de temps ni de lieu ; mais je dois vous dire que j’ai de bonnes raisons de croire que votre petite amie recevra bientôt des nouvelles avantageuses. »

« En vérité ! Comment cela ? et de quelle espèce ? »

« D’une espèce très-sérieuse, je vous assure, continua-t-il en riant. »

« Très-sérieuse ! Je ne puis avoir là-dessus qu’une seule idée. Qui est amoureux d’elle ? Qui vous a fait son confident ? »

Emma espérait que M. Elton se serait peut-être ouvert à M. Knightley, comme étant l’ami et le conseiller de tout le monde ; et elle savait que M. Elton avait beaucoup de respect pour lui.

« J’ai lieu de croire, poursuivit-il, qu’Henriette Smith recevra des propositions de mariage, et de la part d’une personne contre laquelle on ne peut faire la moindre objection. Robert Martin est la personne en question. La visite qu’elle a faite, l’été dernier, à Abbey-Mill, a causé sa défaite ; il l’aime à la folie et désire l’épouser. »

« Il est bien obligeant, dit Emma ; mais est-il certain qu’Henriette le désire pour époux ? »

« Eh bien ! il désire s’offrir pour époux ; cela vous satisfait-il ? Il s’est rendu à l’abbaye il y a deux jours, pour me consulter à ce sujet. Il sait que j’ai beaucoup d’estime pour lui et pour toute sa famille, et je crois qu’il me regarde comme un de ses meilleurs amis. Il venait me demander si je ne croyais pas qu’il fût imprudent à lui de se marier de si bonne heure ; si je ne pensais pas que sa future fût trop jeune : enfin, si j’approuvais son choix ; craignant peut-être qu’on pût la considérer, surtout depuis que vous l’aviez admise dans votre intimité, comme tenant dans la société un rang au-dessus de lui. Je fus très-satisfait de tout ce qu’il me dit. Jamais personne ne montra plus de bons sens que Robert Martin. Tout ce qu’il dit fut dit à propos : il est franc, va droit son chemin, et est doué d’un bon jugement. Il me fit une entière confidence, de sa situation et de ses projets, et de tout ce que sa famille se proposait de faire à l’occasion de ce mariage. C’est un excellent jeune homme, bon fils et bon frère. Je n’eus aucune difficulté à lui conseiller de s’établir, lorsqu’il m’eut prouvé qu’il en avait les moyens ; j’étais convaincu qu’il ne pouvait rien faire de mieux. Je fis aussi l’éloge de la future, et le renvoyai très-satisfait. Quand bien même il n’aurait pas eu une grande opinion de mes talens, avant ce temps-là, je suis persuadé qu’alors il en avait une excessive, et que lorsqu’il quitta la maison, il fut convaincu que j’étais le meilleur ami et le meilleur conseiller qu’il eût dans le monde.

« Ce fut avant-hier au soir que cela arriva. Maintenant, comme nous pouvons raisonnablement supposer qu’il ne perdra pas beaucoup de temps à en parler à la demoiselle, et comme il paraît qu’il ne l’a pas fait hier, il est probable qu’il est aujourd’hui chez madame Goddard, et qu’Henriette est retenue par une visite qu’elle ne regardera pas comme ennuyeuse. »

« Je vous prie, M. Knightley, dit Emma, qui avait presque toujours ri sous cape, pendant la meilleure partie de son discours, ayez la bonté de me dire comment vous savez que M. Martin n’a pas parlé hier ? »

« Certainement, répliqua-t-il, surpris, je n’en suis pas sûr ; mais j’ai lieu de le croire. N’a-t-elle pas passé toute la journée avec vous ? »

« Allons, dit-elle, je veux vous dire quelque chose, en récompense de ce que vous avez bien voulu me communiquer. Il a parlé hier, du moins il a écrit, et a été refusé. »

On fut obligé de le lui répéter, avant qu’il pût le croire ; le feu-lui monta à la figure de surprise et de déplaisir ; il se leva avec indignation et dit : « Elle est donc plus idiote que je ne l’aurais cru ; à quoi pense cette folle ? »

« Oh ! certainement, s’écria Emma, il est toujours incompréhensible à un homme qu’une femme puisse jamais refuser une offre de mariage. Un homme s’imagine qu’une femme est toujours prête d’accepter le premier qui la demandera. »

« Galimatias ! Aucun homme n’a de telles idées. Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Henriette Smith refuser Robert Martin ? C’est une folie, si elle l’a fait ; mais je me flatte qu’on vous a trompée. »

« Je l’ai vu hier, rien n’est plus clair. »

« Vous avez vu sa réponse ! Vous l’avez écrite vous-même. Emma, c’est votre ouvrage, vous lui avez persuadé de le refuser. »

« Et si je l’avais fait, ce que moins je suis loin d’avouer, je ne me croirais pas coupable. M. Martin est un très-honnête jeune homme ; mais je ne le crois pas l’égal d’Henriette ; et je suis en vérité très-surprise qu’il ait osé lui faire la cour. D’après ce que vous me dites, il paraît qu’il a eu des scrupules, c’est bien dommage qu’il les ait surmontés. »

« Il n’est pas l’égal d’Henriette ! s’écria M. Knightley avec chaleur, d’un ton élevé ; et il ajouta avec une aspérité plus calme : Non, il n’est pas son égal ; car il est autant son supérieur en jugement qu’il l’est en fortune. Emma, votre prédilection peu sensée pour cette jeune fille vous a aveuglée. Quelles prétentions peut avoir Henriette Smith, soit par rapport à sa naissance ou son éducation, à une alliance supérieure à celle de Robert Martin ? Elle est fille naturelle d’on ne sait qui, et probablement sans qu’on lui ait assuré une pension ; ses parens sont sans doute des gens du commun. Elle n’est connue que comme pensionnaire dans une petite école. Cette fille n’a ni jugement, ni instruction. On ne lui a rien enseigné d’utile, et elle est trop jeune et trop simple pour avoir rien appris d’elle-même. À son âge, elle ne peut avoir d’expérience, et le peu d’esprit qu’elle a, annonce qu’elle n’en aura jamais davantage. Elle est jolie, elle a un bon caractère, et voilà tout. Le seul scrupule qui pouvait m’empêcher de conseiller ce mariage à Martin, était par rapport à lui, comme au-dessous de ce qu’il méritait, et une mauvaise alliance pour lui. Je sentais que pour la fortune, il pouvait certainement trouver mieux, et que quant à une compagne raisonnable et utile, il ne pouvait pas trouver pis. Mais il était inutile de raisonner ainsi avec un homme amoureux, qui se fiait aux bonnes dispositions de son amante, en qui il n’en connaissait pas de mauvaises, et qui espérait qu’en d’aussi bonnes mains que les siennes, elle tournerait à bien. J’étais persuadé que tout l’avantage était du côté de la jeune fille, et je n’avais pas le moindre doute, (je ne l’ai pas encore à présent,) que tout le monde n’ait été surpris de sa bonne fortune. Je comptais même sur la satisfaction que vous en auriez. Il me passa alors par la tête que vous n’auriez aucun regret de son départ d’Highbury, en la voyant si bien pourvue. Je me rappelle que je me disais à moi-même : Il n’y a pas jusqu’à Emma qui ne croie qu’elle a fait un bon mariage. »

« Je suis extrêmement surprise que vous connaissiez si peu Emma, pour parler comme vous faites. Comment ! croire qu’un fermier (et avec tout son jugement et son mérite, M. Martin n’est pas autre chose) soit un mariage avantageux pour mon intime amie ! Que je ne doive pas regretter son départ d’Highbury pour épouser, un homme que je ne pourrais jamais admettre chez moi ! Je suis étonnée que vous me supposiez de pareils sentimens. Je vous assure que j’en ai de bien différens.-Je .ne crois pas que vous établissiez la question comme elle doit l’être. Vous êtes injuste à l’égard des prétentions d’Henriette. Tout le monde en conviendra ainsi que moi : M. Martin peut être le plus riche des deux ; mais il lui est certainement inférieur par le rang qu’elle tient dans la société. La sphère dans laquelle elle se meut est au-dessus de la sienne. Elle se dégraderait. »

« Une bâtarde ignorante se dégraderait en épousant un respectable et intelligent fermier qui a des propriétés ! »

« Quant à sa naissance, quoique, dans un sens légal, elle ne soit rien, le sens commun fait qu’elle est quelque chose, Elle ne doit pas être punie des fautes des autres, et ce n’est pas la sienne si on la place au-dessous des personnes avec lesquelles elle est élevée. Il n’y a certainement pas de doute qu’elle ne soit la fille d’un homme comme il faut et riche. On paie pour elle une pension libérale, et on n’épargne rien pour son éducation et sa toilette : il m’est démontré qu’elle est fille d’un gentilhomme, et personne ne niera sans doute qu’elle ne fréquente pas des filles de gentilshommes. Elle est au-dessus de M. Martin. »

« Que ses parens soient ce que vous voudrez, qui que ce soit qui ait été chargé d’elle, il ne paraît pas qu’on ait eu l’intention qu’elle fût introduite parmi ce que vous appellez la bonne société. Après avoir reçu une mince éducation, on la laisse entre les mains de madame Goddard, pour devenir ce qu’elle pourra ; vivre comme elle, et voir la même compagnie que celle que fréquente madame Goddard. Ses parens pensaient que cela suffisait pour elle, et certes ils avaient raison. Elle n’en désirait pas davantage ; jusqu’au temps où vous vous êtes mis dans la tête d’en faire votre amie, elle n’avait aucun dégoût pour ses pareils, ni l’ambition de se mettre au-dessus d’eux. Elle était aussi[5] heureuse que possible, l’été passé, chez les Martin ; elle n’avait alors aucune idée de supériorité sur eux : et si elle en a à présent, c’est à vous qu’elle le doit. Vous n’avez pas été la véritable amie d’Henriette, Emma. Robert Martin ne se serait pas offert, s’il n’avait pas été persuadé qu’elle avait quelque inclination pour lui. Je le connais bien. Il a trop de jugement pour s’être adressé à une femme au hasard, et par la seule raison qu’il était amoureux d’elle. Et quant au reproche que vous lui faites de s’en faire accroire, personne n’est plus exempt de ce défaut que lui. Soyez certains qu’il a reçu des encouragemens. »

Il convenait à Emma de ne pas répondre d’une manière directe à cette assertion ; elle crut prudent de poursuivre la même ligne de défense qu’elle avait employée.

« Vous êtes bien attaché à M. Martin ; mais, comme je vous l’ai déjà dit, vous êtes injuste envers Henriette. Les prétentions qu’a Henriette à un bon mariage ne sont pas si méprisables que vous vous l’imaginez. Elle n’est pas instruite, mais elle est plus sensée que vous ne le croyez ; et son jugement ne mérite pas qu’on en parle comme vous le faites. Passons là-dessus, et supposons avec vous qu’elle n’ait que de la beauté et un bon naturel ; permettez-moi de vous dire qu’au degré où elle possède ces deux qualités, ce ne sont pas de petites recommandations aux yeux de tout le monde en général ; car elle est en effet très-belle fille, et paraîtra telle à quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent ; et jusqu’à ce que les hommes deviennent plus philosophes au sujet de la beauté qu’on ne les en suppose capables, jusqu’à ce qu’ils deviennent amoureux de l’esprit des femmes plutôt que de leur beauté, une fille aussi aimable qu’Henriette est très-sûre d’être admirée, recherchée, et d’avoir le choix sur plusieurs, par conséquent elle a le droit de faire la difficile. Son bon naturel peut aussi lui donner des présentions d’autant mieux fondées, qu’elle joint à cette qualité une douceur de caractère et des manières peu communes, une très-humble opinion d’elle-même, et qu’elle est disposée à trouver tout le monde parfaitement bien. Je me trompe beaucoup, si votre sexe en général ne croyait pas qu’une beauté comme la sienne, avec un pareil caractère ; ne soient pas les meilleures prétentions qu’une femme puisse avoir. »

« Sur ma parole, Emma, à vous entendre vous servir de votre raison comme vous le faites, je serais presque tenté de penser comme vous. Il vaudrait mieux n’avoir pas de jugement, que d’en faire un pareil usage. »

« Vous avez raison, s’écria-t-elle en riant ; je connais les sensations qui vous gouvernent tous. Je sais qu’une fille comme Henriette est justement ce que les hommes idolâtrent, une fille qui enchante leurs sens, et satisfait leur jugement. Oh ! Henriette est faite pour choisir. Et vous-même, si vous deviez jamais vous marier, ce serait la femme qui vous conviendrait. Et doit-elle, à dix-sept ans, entrant dans le monde, à peine connue, exciter la moindre surprise, parce qu’elle n’accepte pas la première offre qu’on lui fait ? Je vous en prie, donnez-lui le temps de se reconnaître. »

« J’ai toujours regardé cette intimité comme une folie, dit M. Knightley, quoique je n’en ai rien dit ; mais à présent je m’aperçois qu’elle deviendra très-nuisible à Henriette : vous la rendrez si fière de sa beauté, et des grandes prétentions auxquelles elle a droit, que bientôt aucun de ceux qu’elle voit autour d’elle ne seront dignes de l’approcher. La vanité, opérant sur une tête faible, ne peut faire que du mal. Il n’y a rien de si aisé pour une jeune fille que d’avoir de trop grandes présentions. Il serait possible que mademoiselle Smith ne reçût pas beaucoup de propositions de mariage, quoiqu’elle soit une très jolie fille. Les hommes sensés, quoique vous en disiez, ne prennent pas de niaises pour femmes. Les jeunes gens de bonne famille n’aimeraient pas à s’allier avec une fille aussi obscure, et ceux qui sont prudens craindraient de s’exposer au désagrément de voir un jour le mystère de sa parenté se découvrir. Qu’elle épouse Robert Martin, et elle assure son bonheur à jamais. Mais si vous lui faites espérer qu’elle se mariera à un grand personnage, que vous lui fassiez accroire qu’elle ne doit épouser qu’un homme de qualité, il est possible qu’elle reste toute sa vie pensionnaire chez madame Goddard ; à moins que, réduite au désespoir (car elle se mariera d’une manière ou d’une autre), elle ne prenne le fils du vieux maître d’école. »

« Nous différons tellement sur ce point, M. Knightley, qu’il est inutile d’en parler davantage. Cela ne servirait qu’à nous faire quereller de plus en plus. Mais de la laisser épouser M. Martin, cela est impossible : elle l’a refusé et d’une manière si positive, que je pense qu’il n’y reviendra pas. Quoi qu’il arrive de ce refus, elle doit s’y tenir : je ne nie pas d’y avoir eu quelqu’influence ; mais je vous assure que je n’ai pas eu grand’peine à la décider, tout autre aurait également réussi. Il se présente si mal, ses manières sont si grossières, que si jamais elle a été portée à l’écouter, elle ne le ferait pas aujourd’hui. Je puis croire qu’avant d’avoir vu des personnes qui lui sont infiniment supérieures, elle ait pu le trouver supportable. Il était frère de ses amies, il cherchait toutes les occasions de lui plaire ; et, ne voyant personne de mieux que lui, ce qui lui était très-avantageux, elle a pu, pendant qu’elle était à l’Abbey-Mill, ne le pas trouver désagréable ; mais tout est changé : elle sait maintenant ce que c’est qu’un homme comme il faut, et personne autre n’aura l’espoir de réussir auprès d’Henriette. »

« Sottise, sottise, s’écria M. Knightley. Les manières de Robert Martin indiquent du bon sens, de la sincérité et de la bonne humeur ; d’ailleurs Henriette est incapable de juger de son esprit. »

Emma ne répondit rien, elle s’efforça de ne pas paraître affectée ; et l’était véritablement au point qu’elle désirait qu’il s’en allât. Elle ne se repentait pas de ce qu’elle avait fait ; elle se croyait meilleur juge que lui des droits et de la délicatesse du beau sexe : cependant elle avait tant de respect pour son jugement, qu’il lui déplaisait fort qu’il eût un sentiment si opposé au sien ; et il lui était très-désagréable de le voir assis vis-à-vis d’elle, avec un air courroucé. Ils restèrent quelques minutes dans ce silence ennuyeux, Emma fit un effort pour parler du temps, il ne fit aucune réponse, il était absorbé dans ses pensées, qu’il manifesta ainsi :

« Robert Martin ne fait pas une grande perte, s’il peut le penser, et je me flatte qu’il y parviendra bientôt. Vous savez ce que vous voulez faire d’Henriette ; mais comme vous ne faites pas un secret de la passion que vous avez à faire des mariages, il est permis de chercher à découvrir vos vues, vos plans et vos projets : en ami, je me permettrai de vous dire que si vous songez à Elton, vous perdez vos peines. »

Emma se mit à rire et s’écria.

Il continua : « Soyez-en bien sûre, Elton ne fera pas votre affaire. Elton est un assez bon garçon et un très-respectable curé d’Highbury, mais incapable de contracter un mariage imprudent. Il connaît la valeur d’un bon revenu autant que qui que ce soit. Elton peut parler d’une manière sentimentale, mais il se conduit par les lumières de la raison. Il connaît aussi bien les prétentions qu’il peut avoir, que vous pouvez connaître celles d’Henriette. »

« Il sait qu’il est bel homme ; bien reçu partout où il se présente ; et quand il n’est pas sur ses gardes et qu’il parle devant les hommes seulement, il paraît par ses discours qu’il ne veut pas se jeter à la tête des gens. Je lui ai entendu citer, d’un ton très-animé, une nombreuse famille de jeunes demoiselles, avec lesquelles ses sœurs sont intimement liées, qui ont chacune quatre cent quatre-vingt mille francs de dot. »

« Je vous suis très-obligée, dit Emma en riant. Si j’avais eu dessein de marier Henriette à M. Elton, je vous remercîrais de m’avoir ouvert les yeux ; mais quant à présent mon seul désir est de garder Henriette avec moi. Je ne veux plus faire de mariages. Je ne pourrais égaler ce que j’ai fait à Randalls. Je me repose sur mes lauriers. »

« Je vous souhaite le bonjour, » dit-il en se levant, et il sortit brusquement. Il était très-vexé. Il sentait vivement le déplaisir que ce jeune homme éprouverait en voyant ses espérances trompées, très-mortifié surtout de l’avoir encouragé par son approbation ; la part qu’avait prise Emma dans cette affaire, lui causait un chagrin mortel.

Emma n’était pas trop à son aise non plus ; mais il y avait plus d’ambiguité dans les sensations qu’elle éprouvait. Elle n’était pas aussi contente d’elle-même qu’à l’ordinaire, et n’était pas aussi persuadée qu’elle avait raison et son adversaire tort, que M. Knightley. Il était sorti avec l’air plus satisfait de lui-même qu’il ne la laissait. Elle n’était cependant pas si abattue que quelques instans après, et surtout par le retour d’Henriette, elle ne recouvrit toute sa sérénité. Elle commençait à être inquiète du retard d’Henriette. La possibilité de l’arrivée du jeune homme chez madame Goddard, qu’il n’y trouvât Henriette, qu’il n’y plaidât lui-même sa cause, lui donnaient de vives alarmes.

La crainte de n’avoir pas réussi, causait après tout son plus grand chagrin ; et, lorsqu’Henriette parut gaie et contente, ne parlant point de Robert Martin comme cause de son retard, elle sentit une satisfaction qui la rendit à elle-même, et la convainquit que, malgré tout ce que pouvait penser et dire M. Knightley, elle n’avait rien fait que ce que son amitié et la délicatesse du sexe rendaient justifiables.

Il l’avait un peu épouvantée au sujet de M. Elton ; mais considérant qu’il ne l’avait pas si bien observé qu’elle, ni avec autant d’intérêt, ni (et il lui était permis de le dire, malgré toutes les prétentions de M. Knightley,) avec un œil aussi exercé, il avait parlé avec emportement et colère d’une chose qu’il croyait être vraie, mais dont il n’avais aucune certitude. Il se pouvait bien que M. Elton eût parlé devant lui d’une manière plus ouverte qu’il ne l’avait fait devant elle ; il était même possible qu’il ne fût pas indifférent quant à la fortune : il n’y avait pas de mal à cela ; mais alors M. Knightley ne comptait pas assez sur l’influence qu’une grande passion devait naturellement avoir sur l’intérêt, influence qui devait faire pencher la balance. M. Knightley ignorait l’existence de cette passion, et par conséquent les effets qu’elle aurait ; mais elle la connaissait trop pour douter un moment qu’elle ne l’emportât sur les circonstances qu’une louable prudence pouvait suggérer ; et elle était très-certaine que M. Elton n’en avait pas d’autre.

La gaîté d’Henriette lui rendit toute la sienne : elle revenait, non pour penser à Martin, mais pour parler de M. Elton. Mademoiselle Nash lui avait dit quelque chose qu’elle répéta sur-le-champ avec un extrême plaisir. M. Perry avait été chez madame Goddard, pour soigner un malade, et avait dit à mademoiselle Nash, que s’en revenant hier au soir de Claylon-Park, il avait rencontré M. Elton sur la route de Londres, et ne comptant revenir que le lendemain, quoique ce jour-là fût celui où se tenait l’assemblée du wisk, à laquelle il n’avait jamais manqué ; et que malgré qu’il lui eût fait des remontrances à ce sujet, qu’il lui eut dit combien il était malhonnête à lui, le meilleur joueur, de s’absenter, et qu’il eût fait tous ses efforts pour l’engager à remettre son voyage d’un seul jour, tout cela n’avait servi à rien ; qu’il avait poursuivi son voyage, parlant d’une manière toute particulière de la nécessité de ce voyage, que pour rien au monde il ne pouvait différer : disant quelque chose d’une commission que tout le monde envîrait, qu’il portait quelque chose d’extrêmement précieux. M. Perry ne comprit pas ce qu’il voulait dire ; mais il était certain qu’il s’agissait d’une dame. Il Le lui dit, et M. Elton, d’un air mystérieux mais satisfait, poursuivit sa route. Mademoiselle Nash lui avait raconté tout cela, avait beaucoup parlé de M. Elton, et avait ajouté, en la regardant d’une manière très-expressive : « qu’elle ignorait absolument de quelle affaire il était chargé ; qu’elle était seulement très-sûre qu’une femme que M. Elton préférerait, devait se regarder comme la plus heureuse personne du monde ; car il n’y avait pas de doute, qu’en beauté et en amabilité, il n’avait pas son pareil. »




CHAPITRE IX.


M. Knightley était le maître de quereller avec elle ; mais Emma était en paix avec elle-même. Il était si fâché, qu’il tarda plus long-temps que de coutume à reparaître à Hartfield ; et lorsqu’ils se virent, la sévérité de ses regards lui prouva qu'elle, n'était pas encore pardonnée : elle en fut fâchée, mais ne se repentait pas. Au contraire, ses plans, ses actions lui parurent justifiés et lui devinrent plus chers, par ce qui se passa les jours suivans.

Le portrait élégamment encadré arriva sain et sauf, peu après le retour de M. Elton , et ayant été posé sur la cheminée du salon, il se leva pour le regarder et soupira des demi-sentences d’admiration selon sa coutume ; quant à Henriette, sa sensibilité se changeait visiblement en un attachement aussi fort que sa jeunesse et la nature de son esprit pouvaient le permettre. Emma fut bientôt parfaitement convaincue qu’on ne se souvenait plus de M. Martin que comme d’un objet de comparaison entre lui et M. Elton, comparaison qui était très-avantageuse au dernier.

Son intention d’orner l’esprit de sa jeune amie par d’utiles leçons, ne s’était encore montrée que par la lecture de quelques chapitres qu’on se proposait de continuer le lendemain. Il était plus aisé de causer que d’étudier ; plus agréable de se repaître l’imagination et travailler à la fortune d’Henriette, que de former son jugement et d’exercer ses facultés intellectuelles ; et la seule poursuite littéraire qui occupait alors Henriette, la seule provision mentale qu’elle préparait pour l’automne de la vie, n’avait pour objet que de faire une collection de toutes les énigmes qu’elle pouvait se procurer, et de les transcrire sur un petit in-quarto, fait par son amie, orné de chiffres et de trophées. Dans cet âge littéraire, il n’est pas rare de trouver de pareilles collections en grand. Mademoiselle Nash, première gouvernante de la pension de madame Goddard, en avait transcrit plus de trois cents ; et Henriette, qui en avait reçu d’elle la première idée, espéra qu’avec l’assistance de mademoiselle Woodhouse, elle en aurait bien davantage. Emma l’assista de sa mémoire, de son bon goût et de ses inventions ; comme Henriette avait une très-jolie écriture, il y avait lieu d’espérer que ce recueil se distinguerait par sa forme et sa quantité.

M. Woodhouse s’intéressait autant à cette entreprise que les jeunes demoiselles elles - mêmes, et cherchait dans sa mémoire quelque chose digne d’y être inséré. Il s’étonnait d’avoir oublié tant de belles énigmes qui couraient dans sa jeunesse ! Il espérait néanmoins qu’il les retrouverait un jour. Elles finissaient toutes par « Catherine était une belle fille, mais elle était de glace. »

Il avait consulté son ami Perry à ce sujet, et quoiqu’il ne se souvint d’aucune énigme, il se flattait néanmoins, que comme il allait dans tant de maisons, il ne pouvait pas manquer d’en procurer quelques-unes. Ce n’était cependant pas l’intention d’Emma qu’on mît à contribution les beaux esprits d’Highbury. Ce fut au seul M. Elton qu’elle s’adressa. Il fut invité à ajouter au recueil toutes les énigmes et les charades qui mériteraient d’y être insérées, et elle eut le plaisir de savoir qu’il s’en occupait avec zèle, et qu’il avait le plus grand soin de n’offrir rien qui ne fût galant, rien qui ne fût en faveur du beau sexe. Elles lui devaient deux ou trois de leurs plus belles charades : et sa joie fut à son comble lorsqu’il eut le bonheur de se ressouvenir de la suivante, qu’il récita d’une manière très-sentimentale :

Mon premier un chagrin dénote,
Que mon second fera souffrir ;
Mais mon tout est l’antidote,
Qui mes maux saura guérir.

Emma, fâchée d’avouer que cette charade était déjà transcrite, dit : « Pourquoi n’en composez-vous pas une pour nous, M. Elton ? Nous serions sûres qu’elle serait nouvelle, et rien ne vous serait plus facile. »

« Oh ! no… Il n’avait presque jamais rien écrit de tel de sa vie. Il était si borné ! Il craignait que mademoiselle Woodhouse elle-même…, il s’arrêta, ou mademoiselle Smith ne pourraient pas l’inspirer. » Le lendemain néanmoins produisit une inspiration. Il n’était entré qu’un moment, pour laisser sur la table une feuille de papier, contenant, dit-il, une charade adressée par un de ses amis à une jeune demoiselle dont il était épris : mais Emma, d’après ce discours, fut convaincue que c’était son propre ouvrage.

« Je ne l’offre pas pour faire partie du recueil de mademoiselle Smith ; comme elle appartient à un de mes amis, je n’ai pas le droit de l’exposer aux yeux du public : mais peut-être seriez-vous bien aise d’y jeter un coup d’œil. »

Emma comprit fort bien que ce discours s’adressait plutôt à elle qu’à Henriette. Il paraissait très-satisfait de lui-même, et il lui fut plus aisé de rencontrer les yeux d’Emma que ceux de son amie. Peu après il disparut : après un moment de silence :

« Prenez-le, dit Emma, en souriant, et poussant le papier vers Henriette, c’est pour vous, prenez ce qui vous appartient. »

Mais Henriette tremblante, ne voulut pas y toucher, et Emma ne refusant jamais d’être la première à agir, fut obligée de l’examiner elle-même.


À MADEMOISELLE.
CHARADE.


Mon premier vous instruit de la pompe des rois,
Du luxe et du bonheur des souverains du monde ;
Mon second… vous présente encor un autre choix ;
Il offre à vos regards le monarque de l’onde.
Mais, unis, quel revers ! tombés dans l’esclavage,
Leur pouvoir si vanté, tout a pour eux fini,
Jusqu’à leurs libertés ; et la femme en partage
Reçoit leur brillant sceptre à leur couronne uni.
Ton esprit pénétrant me saura deviner,
Et puisse un doux regard de tes jeux m’approuver !


Elle jeta un coup d’œil dessus, réfléchit, comprit le sens de la charade, la relut toute entière pour, s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée, et la faisant passer à Henriette, elle s’assit en souriant, se disant à elle-même, tandis qu’Henriette, confuse et peu instruite, faisait de vains efforts pour, en découvrir le sens, « Fort bien, M. Elton, très-bien en vérité ! J’ai lu de plus mauvaises charades. Cour et Vaisseau [6], une bonne idée : je vous en fais mon compliment. C’est sonder le terrain. Cela veut dire ouvertement, je vous prie, mademoiselle Smith, de me permettre de vous présenter mes hommages. Approuvez ma charade et mes intentions du même coup d’œil. »

Et puisse un doux regard de tes yeux m’approuver !

Henriette, exactement. Doux est bien le mot pour ses yeux, c’est de toutes les épithètes la plus juste qu’on puisse trouver.

Ton esprit pénétrant me saura deviner.

« Oh ! oh ! l’esprit pénétrant d’Henriette ! Tant mieux ; il faut qu’un homme soit bien amoureux, en vérité, pour faire une pareille description. Ah, M. Knightley ! que n’êtes-vous ici, je pense que vous seriez convaincu : vous seriez obligé d’avouer que vous vous êtes trompé une fois dans votre vie. Cette charade est en vérité très-bonne, et faite à propos. L’affaire doit bientôt se décider. »

Elle fut obligée d’interrompre ses agréables observations qu’elle pouvait étendre à volonté, par les vives et surprenantes questions d’Henriette.

« Qu’est-ce que cela peut être, mademoiselle Woodhouse ? Qu’est-ce que cela peut être ? Je n’y comprends rien ; je ne puis pas le deviner. Que cela signifie-t-il ? Ayez la bonté d’essayer à le trouver, je vous en prie, mademoiselle Woodhouse ! Aidez-moi. Je n’ai jamais rien trouvé de si difficile. Est-ce un royaume ? Je m’étonne quel est l’ami et quelle peut être la jeune demoiselle. Croyez-vous que la charade soit bonne ? Est-ce femme ?

Et la femme en partage

Reçoit leur brillant sceptre à leur couronne uni.

Serait-ce Neptune ?


Il offre à vos regards le monarque de l’onde.

Ou bien un trident ? une sirène ? ou un requin ? Oh, non. Requin n’a que deux syllabes. Il faut que cela soit bien beau, autrement il ne l’aurait pas apporté. « Oh ! mademoiselle Woodhouse, croyez-vous que nous le trouvions jamais ? »

« Des sirènes, des requins ? Sottises, ma chère Henriette ; à quoi pensez-vous ? À quoi lui servirait de nous apporter une charade, composée par un de ses amis, sur une sirène, un requin ? Donnez-moi ce papier, et écoutez :

« Pour mademoiselle ****. Lisez, mademoiselle Smith,


Mon premier vous instruit de la pompe des rois,
Du luxe et du bonheur des souverains du monde,

(C’est la cour.)

Mon second vous présente encor un autre choix ;
Il offre à vos regards le monarque de l’onde.

(C’est un vaisseau.

aussi clairement que possible. Maintenant pour la rime.

Mais unis, ( Court-ship, vous entendez) quel revers !

tombés dans l’esclavage.

Leur pouvoir si vanté, tout a pour eux fini,
Jusqu’à leurs libertés ; et la femme en partage
Reçoit leur brillant sceptre à leur couronne uni.

« Ce compliment est très-bien tourné ; vient ensuite l’application. Je pense, ma chère Henriette, qu’il vous sera aisé de la faire. Lisez, cela vous servira de confortatif. Il n’y a pas de doute que cette charade n’ait été faite pour vous. »

Henriette ne résista pas long-temps, il lui était agréable d’être persuadée. Elle lut les dernières ligues, et fut hors d’elle-même ; elle ne pouvait parler. Mais on ne désirait pas qu’elle le fît ; c’était assez qu’elle sentît. Emma parla pour elle.

« Il y a dans ce compliment un dessein si particulier et si marqué, dit-elle, que je ne puis douter un moment des intentions de M. Elton. Vous êtes l’objet qu’il a en vue, et bientôt vous en recevrez la preuve la plus complète. Je savais bien que cela arriverait. J’étais certaine de ne m’être pas trompée : mais à présent la chose est claire, l’état de son cœur est décidé, saute aux yeux, et est tel que j’ai désiré qu’il fût, dès que je vous ai connue. Oui, Henriette, c’est depuis ce temps-là que je désirais que ce qui vient d’arriver eût lieu. Je n’ai jamais pu décider si un attachement entre vous et M. Elton était plus désirable qu’il n’était naturel. La probabilité d’un pareil événement allait de pair avec son éligibilité ! Cela me rend parfaitement heureuse. Je vous en félicite, ma chère Henriette, de tout mon cœur. C’est un attachement tel qu’une femme peut se glorifier de l’avoir inspiré. Une pareille alliance ne peut que tourner à bien. Elle vous procurera tout ce dont vous avez besoin : de la considération, de l’indépendance et une bonne maison ; elle vous fixera dans le centre de vos véritables amis, près de moi et d’Hartfield, et resserrera les liens qui nous unissent. Cette alliance enfin, ma chère Henriette, ne peut jamais nous faire rougir, ni vous ni moi. » !

« Ma chère demoiselle Woodhouse, et ma chère demoiselle Woodhouse, » fut tout ce qu’Henriette put dire, en l’embrassant plusieurs fois avec tendresse. Mais quand elle fut un peu remise, son amie reconnut qu’elle voyait, sentait, anticipait et se souvenait parfaitement de tout, comme elle le devait. La supériorité de M. Elton fut reconnue.

« Tout ce que vous dites est toujours vrai, s’écria Henriette, c’est pourquoi je suppose, je crois et j’espère que tout cela arrivera ; quant à moi, je ne me le serais jamais imaginé. C’est fort au-dessus de ce que je mérite. M. Elton qui pourrait épouser qui bon lui plairait ! Il n’y a pas deux opinions sur lui. Il est si supérieur aux autres ! Songez à ces beaux vers à mademoiselle. Mon Dieu ! que c’est beau ! Croyez-vous qu’ils aient été véritablement faits pour moi ? »

« Je ne veux faire aucune question, ni répondre à celles qu’on m’adresserait sur ce sujet. La chose est certaine. Rapportez-vous-en à mon jugement. C’est une espèce de prologue à la pièce, une sentence à un chapitre, et sera bientôt suivi d’un fait, la prose. »

« Personne ne s’y serait attendu : il y a un mois que je n’en avais pas moi-même la moindre idée ! »

« Les choses les plus étranges arrivent quelquefois ! »

« Certainement puisque mademoiselle Smith et M. Elton ont fait connaissance ensemble. La chose est arrivée, et réellement c’est fort étonnant. On trouve extraordinaire que ce qui est évidemment jugé désirable soit comme arrangé d’avance, par des gens étrangers à la chose, et réussisse. Vous et M. Elton devez être ensemble par votre situation respective : vous vous appartenez l’un à l’autre par la circonstance des maisons que vous occupez. Votre mariage sera le pendant de celui de Randalls. Il semble qu’il y ait quelque chose dans l’air qu’on respire à Hartfield, qui enseigne à l’amour la direction qu’il doit prendre, et lui montre le chemin qu’il doit suivre ! La carrière d’un amour véritable ne fut jamais unie. Une édition de Shakspeare faite à Hartfield, aurait une longue note sur ce passage. »

« Que M. Elton soit véritablement amoureux de moi, de moi qui ne le connaissais pas assez à la St.-Michel, pour oser lui parler ! Et lui le plus bel homme qui fût jamais, un homme que tout le monde respecte autant que M. Knightley ! dont la compagnie est si recherchée, que tout le monde dit que s’il prend un repas seul, c’est qu’il le veut bien, et qu’il reçoit plus d’invitations qu’il n’y a de jours dans la semaine, et si grand prédicateur ! Mademoiselle Nash a pris par écrit le texte de tous ses sermons, depuis qu’il est arrivé à Highbury. Mon Dieu ! quand je me souviens du jour où je l’ai vu pour la première fois ! Je ne m’en serais pas doutée ! Les deux demoiselles Abbot et moi nous courûmes dans une salle sur le devant, pour le regarder au travers de la jalousie, comme il passait ; et mademoiselle Nash nous gronda, nous fit retirer et se mit à notre place pour le voir. Cependant elle me rappela, et me permit de le regarder aussi ; ce que je trouvai fort aimable de sa part. Oh ! que nous le trouvâmes beau ! Il marchait bras dessus, bras dessous avec M. Cole. »

« Cette alliance, quels que soient ou quoique soient vos parens, doit leur être agréable, pourvu qu’ils aient le sens commun ; et nous ne devons pas baser notre conduite sur la façon de penser des sots. S’ils désirent vous voir heureusement mariée, voilà un homme dont l’aimable caractère en donne l’assurance. S’ils désirent que vous vous établissiez dans le pays et dans le cercle où ils vous avaient placée, leurs vœux se trouvent accomplis ; et si le seul objet qu’ils ont en vue est suivant le langage ordinaire, que vous fassiez un bon mariage, ici vous avez une fortune honnête, un bon établissement, un rang dans le monde, tout cela doit les satisfaire. »

« Oui ! C’est bien vrai. Que vous parlez agréablement ! J’aime à vous entendre. Vous comprenez tout. Vous et M. Elton, vous avez autant d’esprit l’un que l’autre. Cette charade ! quand j’aurais étudié pendant un an je n’aurais jamais pu faire rien de pareil. »

« De la manière dont il chercha à s’excuser hier, son intention était de s’essayer. »

« C’est sans exception la plus belle charade que j’aie jamais lue. »

« Certainement je n’en ai point lu de plus signifiante. »

« Elle est du double plus longue qu’aucune de celles que nous avions auparavant. »

« Ce n’est pas, suivant moi, ce qui la rend meilleure : de pareilles choses au contraire ne sauraient être trop courtes. »

Elle était trop occupée pour entendre cette dernière phrase.

« Une chose est, dit Henriette, peu après en rougissant, d’avoir beaucoup de sens dans les petites choses, comme tout le monde, et si on a quelque chose à faire savoir, de l’écrire en peu de lignes ; mais c’en est une autre de faire une charade, et des vers comme ceux-ci. »

Emma ne pouvait désirer un refus plus direct de la prose de M. Martin.

« Quels beaux vers ! continua Henriette, ces deux derniers. Mais comment m’y prendrai-je pour rendre le papier, ou dire que je l’ai devinée ? Oh ! mademoiselle Woodhouse, que devons-nous faire ? »

« Laissez-moi faire ; ne vous inquiétez pas, il viendra ce soir, j’en suis sûre ; je le lui rendrai ; il se fera quelques plaisanteries entre nous, et vous ne serez pas compromise. Vos doux yeux choisiront leur temps pour lancer leurs traits. Fiez-vous à moi. »

« Oh ! mademoiselle Woodhouse, quel dommage que je ne puisse pas transcrire cette charmante charade dans mon livre ! Je suis sure qu’il n’y en a pas une qui soit la moitié aussi bonne. »

« Laissant à part les deux dernières lignes, je ne vois pas de raison qui puisse vous empêcher de la transcrire dans votre livre. »

« Oh ! mais ces deux lignes sont… — Les meilleures de toutes, j’en conviens, pour une jouissance particulière : servez-vous-en pour votre usage. Ils n’en seront pas moins écrits, pour être divisés. La strophe sera toujours la même, et le sens n’en sera pas changé. Emportez-le, toute propriété cesse, et il restera une charade galante, digne de figurer dans un recueil. Comptez sur ce que je vous dis ; il n’aimerait pas plus qu’on méprisât sa charade que sa passion. Un poëte amoureux veut être encouragé comme amant et comme poëte, ou point du tout. Donnez-moi le recueil, je vais la transcrire ; ainsi l’on n’aura rien à vous dire. »

Henriette se soumit, quoiqu’elle ne comprit pas trop qu’on pût séparer les deux parts ; de sorte qu’elle n’était pas bien sûre que son amie n’était pas occupée à écrire dans son livre une déclaration d’amour. Une pareille offre est trop précieuse pour lui donner le moindre degré de publicité.

« Ce livre, dit-elle, ne sortira jamais de mes mains ».

« Fort bien, répliqua Emma, ce sentiment est très-naturel, et plus il durera, plus je serai satisfaite. Mais voici mon père qui vient. Vous ne trouverez pas mauvais que je lui lise la charade : cela lui fera le plus grand plaisir ! Il aime ces sortes de productions, et surtout lorsqu’on y fait des complimens au beau sexe. Il a le véritable esprit de la plus tendre galanterie pour nous toutes ! Permettez-moi de la lui lire. » Henriette parut sérieuse.

« Ma chère Henriette, cette charade ne doit pas tant vous affecter ; vous découvrirez vos sentimens mal à propos, si vous paraissez si concentrée en vous-même, et si vous y attachez plus, ou même tout le prix que la chose mérite. Ne perdez pas la tête pour un aussi mince tribut d’admiration. S’il avait tant désiré le secret, il n’aurait pas laissé son papier devant moi ; et puis c’était plutôt à moi qu’à vous qu’il le présentait. Il a assez d’encouragement pour continuer, sans que nous soupirions sur sa charade. Cela ne doit pas tant vous affecter. »

« Oh ! non. Je tâcherai d’éviter de me rendre ridicule. Faites ce qu’il vous plaira. »

M. Woodhouse entra, et tomba bientôt sur son sujet favori, demandant, suivant sa coutume, à ces demoiselles où elles en étaient de leur recueil. « Avez-vous quelque chose de nouveau ? »

« Oui papa, nous avons quelque chose de nouveau à vous lire. Nous avons trouvé ce matin un papier sur cette table (qu’une fée y a probablement mis) contenant une très-jolie charade, et nous venons de la copier. »

Elle lui en fit lecture, comme il le désirait, doucement et distinctement, et deux ou trois fois de suite, avec des explications où elles étaient nécessaires. Il en fut extrêmement satisfait, et particulièrement de la conclusion.

« Oui ! c’est très-bien dit, très-juste et très-vrai. Femme, charmante femme ! Cette charade est si jolie, que je devine aisément le nom de la fée qui l’a apportée. Il n’y a que vous, Emma, qui puissiez si bien écrire. »

Emma, souriant, ne fit qu’un signe de tête.

Après avoir pensé un peu et poussé un tendre soupir, il ajouta : « Ah ! il est aisé de voir de qui vous tenez. Votre chère mère était si habile à ces sortes de choses ! Si j’avais seulement sa mémoire ! Mais je ne me souviens de rien, pas même de l’énigme dont je vous ai parlé ; je ne me rappelle que de la première strophe ; et il y en a plusieurs. »



Catherine est jolie, autant qu’elle est cruelle,
L’amour m’a consumé, j’en suis encore honteux ;
J’invoquai Cupidon, me fiant à son zèle,
Malgré que je craignis son humeur infidèle,
Car il m’avait rendu déjà trop malheureux.

« Voilà tout ce que je n’ai pas oublié. Elle est belle d’un bout à l’autre ; mais il me semble, ma chère, que vous m’avez dit que vous l’aviez ? »

« Oui, papa, elle est écrite sur la seconde page de notre recueil. Nous l’avons copiée des extraits élégans. Elle est de Garrick, vous savez ? »

« Eh ! oui, c’est vrai, je voudrais en savoir davantage. »

« Son nom me fait souvenir de la pauvre Isabelle ; car il s’en est peu fallu qu’elle ne reçut au baptême le nom de Catherine, d’après sa grand’mère. »

« J’espère que nous l’aurons ici la semaine prochaine. Avez-vous songé, ma chère, où nous la placerons, et quelle chambre on donnera aux enfans ? »

Oh ! oui, elle aura sa chambre, celle qu’elle occupe toujours, et les enfans celle qui leur est destinée ; pourquoi ferions-nous aucun changement ? »

« Je n’en sais rien, ma fille ; mais il y a si long-temps qu’elle n’est venue ici : depuis Pâques, et encore elle ne resta que quelques jours. Il est désagréable que M. Jean Knightley soit homme de loi. Pauvre Isabelle ! C’est bien malheureux qu’on nous en prive comme on fait ! Quel chagrin elle ressentira, à son arrivée, de ne pas trouver mademoiselle Taylor ici. »

« Au moins, papa, elle n’en sera pas surprise. »

« Je n’en sais rien, ma chère. Je sais seulement que je fus extrêmement surpris, lorsque je sus qu’elle allait se marier. »

« Nous inviterons monsieur et madame Weston à dîner ici tant qu’Isabelle restera avec nous. »

« Oui, ma chère, si nous en avons le temps. Mais (d’un ton mélancolique il ajouta) elle ne vient que pour une semaine, nous n’aurons le temps de rien faire. »

« Il est malheureux qu’ils ne puissent rester plus long-temps ; mais il paraît qu’ils sont forcés, ou du moins M. Jean Knightley, de se trouver à Londres le 28, et nous devons être reconnaissans, papa, de ce qu’ils nous donnent tout leur temps ; qu’ils ne passeront pas deux ou trois jours à l’Abbaye. M. Knightley promet de céder ses prétentions pour ces fêtes de Noël ; et vous savez fort bien qu’il y a plus long-temps qu’il ne les a eus que nous. »

« Il serait bien dur que la pauvre Isabelle fût ailleurs qu’à Hartfield. »

M, Woodhouse voulait à peine reconnaître les droits qu’avait M. Knightley sur son frère, et ceux de qui que ce soit sur Isabelle. Il réfléchit un instant et dit :

« Mais, je ne vois pas pourquoi la pauvre Isabelle serait obligée de s’en retourner sitôt à Londres. Il me semble, Emma, que je ferais bien d’essayer de lui persuader de rester plus long-temps avec nous. Elle et ses enfans pourraient bien rester ici. »

« Ah ! papa, c’est à quoi vous n’avez jamais pu réussir, et vous n’y réussirez jamais. Isabelle ne peut supporter l’idée de quitter son mari. »

Cette vérité était trop palpable pour la contredire, quelque mortifiante qu’elle fût ; aussi M. Woodhouse se contenta de soupirer douloureusement ; et comme Emma vit que ses esprits étaient abattus par l’idée de l’attachement qu’avait Isabelle pour son mari, elle tourna la conversation sur la partie du même sujet qui pouvait les relever.

« Henriette passera avec nous le plus de temps qu’elle pourra, taudis que mon frère et ma sœur seront ici. Je suis sûre que les enfans lui plairont. Nous sommes fiers de ces enfans, n’est-ce pas, papa ? Je désire bien savoir lequel, elle trouvera plus joli d’Henri ou de Jean ? »

« Et moi aussi, pauvres petits, qu’ils seront contens de venir ici ! Ils aiment beaucoup Hartfield, s’adressant à Henriette : J’en suis bien persuadé, et je ne connais personne qui ne pense comme eux. Henri est un joli garçon ; mais Jean ressemble beaucoup à sa maman. Henri est l’aîné, on lui a donné mon nom de préférence à celui de son père, qu’on a donné au second. Quelques personnes ont été surprises qu’on ne l’ait pas donné à l’aîné ; mais Isabelle a voulu, qu’il s’appelât Henri ; je lui en ai su bon gré. C’est en vérité un gentil garçon. Ils sont tous très-gentils ; ils ont tous des manières si engageantes. Ils viennent près de mon fauteuil, l’un me demande un bout de ficelle ; Henri me dit une fois, grand-papa, donnez moi un couteau ; je lui répondis que les couteaux étaient faits pour les grand-papas. Je pense que leur père est souvent trop dur avec eux. »

« Il vous paraît dur, dit Emma, parce que vous êtes si doux ; mais si vous le compariez à d’autres pères, vous ne le croiriez pas dur. Il désire que les garçons soient actifs et hardis ; et lorsqu’ils se conduisent mal, il leur parle un peu durement de temps en temps ; mais c’est un père très-affectionné. Certainement M. Jean Knightley est un père tendre, tous ses enfans l’aiment beaucoup. »

« Puis vient leur oncle qui les fait sauter jusqu’au plancher de la manière la plus terrible. »

« Cela leur fait plaisir, papa, il n’y a rien qu’ils aiment tant ; cet exercice leur plaît tellement, que si leur oncle n’avait pas posé comme règle qu’ils viendraient chacun à leur tour, celui qui commence ne voudrait jamais céder sa place. »

« Bien, je n’y comprends rien. »

« C’est ce qui nous arrive à tous, papa. La moitié du monde ne peut comprendre le plaisir que prend l’autre. »

Un peu tard dans la matinée, juste au moment où les demoiselles allaient s’habiller pour le dîner, le héros de l’inimitable charade se présenta une seconde fois. Henriette se tourna de côté ; mais Emma le reçut avec son sourire accoutumé, et son œil pénétrant crut reconnaître en lui l’homme qui, ayant fait un pas en avant et jeté le dé, venait s’informer s’il avait réussi. Il donna cependant pour raison ostensible, qu’il était venu pour savoir si M. Woodhouse pouvait faire sa partie sans lui, ou si l’on avait le moindre besoin de lui à Hartfield. S’il en était ainsi, il abandonnerait tout ; autrement son ami Cole l’ayant tant pressé de dîner avec lui, il n’avait pu s’empêcher de lui promettre d’y aller : cependant il n’avait promis que conditionnellement.

Emma le remercia, mais ne voulut pas permettre qu’il manquât de parole à son ami, la partie de son père étant assurée. Il s’offrir encore, et fut refusé. Il allait se retirer, lorsqu’Emma prenant le papier qui était sur la table, le lui rendit.

« Oh ! voilà la charade que vous avez eu la bonté de nous laisser ; je vous remercie de nous avoir permis de la lire. Nous l’avons trouvée si belle, que j’ai pris la liberté de la transcrire dans le recueil de mademoiselle Smith. J’ose espérer que votre ami n’en sera pas fâché : au reste, je n’ai écrit que les huit premières lignes. »

M. Elton ne savait trop que dire ; il paraissait incertain et confus, dit un mot sur l’honneur, jeta un coup d’œil sur Emma et Henriette, et voyant le recueil ouvert sur la table, il le prit, l’examina avec beaucoup d’attention. Pour le tirer d’embarras, Emma lui dit en souriant :

« Présentez mes excuses à votre ami ; mais une si bonne charade ne peut pas n’avoir qu’un ou deux admirateurs. Il peut compter, tant qu’il écrira avec autant de galanterie, qu’il sera toujours approuvé par les dames. »

« Je n’hésite pas de dire, répliqua M. Elton (quoiqu’il hésitât beaucoup en parlant), je n’hésite pas en disant : Au moins, si mon ami sent comme je fais, je ne doute pas que, s’il voyait le cas qu’on fait de cette production (jetant les yeux sur le recueil, en le remettant sur la table), il le regarderait comme le moment le plus fortuné de sa vie. »

Après ce discours il s’éclipsa. Emma lui en eut obligation ; car, malgré ses bonnes et agréables qualités, il y avait dans sa manière de parler une sorte d’ostentation qui lui donnait une envie démesurée de rire. Elle s’enfuit, pour s’en donner à cœur joie, laissant à Henriette sa part de ce qui se trouvait de tendre, de sublime et d’agréable dans ce qu’elles venaient d’entendre.


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CHAPITRE X.


Quoiqu’on fût au milieu de décembre, le temps n’avait pas été assez sévère pour empêcher les demoiselles de prendre de l’exercice ; et le lendemain Emma devait rendre une visite de charité à une famille pauvre et malade, qui habitait à quelque distance hors d’Highbury.

Pour arriver à la chaumière de cette pauvre famille, il fallait suivre le chemin qui conduit au presbytère, chemin qui croisait la grande route à angles droits, et qui, quoique irrégulier, était la principale rue de l’endroit, et qui, comme il est aisé de le supposer, contenait la divine habitation de M. Elton. Il fallait passer devant plusieurs maisons médiocres, et, à un quart de mille après ces maisons, s’élevait le presbytère, vieille maison et pas trop bonne, bâtie aussi près que possible de la route. Sa situation n’était pas avantageuse ; le nouveau propriétaire l’avait embellie autant que possible ; mais, telle qu’elle était, les deux amies ralentirent leurs pas en passant devant, pour l’observer. Emma fit la remarque suivante :

« La voilà. C’est ici qu’un de ces jours, vous et votre recueil d’énigmes viendrez. »

Celle d’Henriette fut :

« Oh ! quelle charmante maison ! Qu’elle est belle ! Voilà les rideaux jaunes que mademoiselle Nash admire tant. »

« Je me promène rarement sur cette route, dit Emma, comme elles marchaient ; mais bientôt j’aurai un motif, et peu à peu je ferai connaissance avec toutes les haies, les barrières, les mares et les arbres étêtés de cette partie d’Highbury. »

Emma s’aperçut qu’Henriette n’avait jamais vu le presbytère, et la curiosité qu’elle avait de le voir était si violente, que, tout considéré, elle attribua cette curiosité à l’amour, comme elle l’avait fait à l’égard de M. Elton, lorsqu’il trouva qu’Henriette avait un esprit pénétrant.

« Je voudrais que nous pussions songer au moyen, dit-elle ; mais je ne trouve aucun prétexte plausible d’entrer. Aucun domestique sur lequel je puisse prendre des informations auprès de la ménagère, aucun message de la part de mon père. » Elle y songea, mais elle ne trouva rien. Après un silence de quelques minutes, Henriette parla ainsi :

« Je suis bien étonnée, mademoiselle Woodhouse, que vous ne soyez pas mariée, ou que vous n’alliez pas vous marier, aimable comme vous l’êtes ! »

Emma répliqua en riant :

« Il ne me suffit pas d’être aimable pour me marier, il faut que je trouve d’autres personnes aimables, au moins une. Et non-seulement je ne pense pas à me marier à présent, mais je n’ai pas envie de me marier du tout. »

« Oh ! oui, vous le dites ; mais je n’en crois rien. »

« Il faudrait que je rencontrasse quelqu’un de supérieur à tout ce que j’ai vu, pour être tentée. (Vous savez que M. Elton ne compte pas.) Et je ne désire pas d’en rencontrer. Je fuirai la tentation. Je ne gagnerais rien au change. Si je me mariais, je m’en repentirais certainement. »

« Mon Dieu ! il est bien étrange d’entendre parler une jeune demoiselle comme vous le faites.

« Je n’ai aucune des raisons qu’ont les autres demoiselles de se marier. Oh ! si j’aimais tout de bon, ce serait une autre affaire : mais je n’ai jamais aimé ; mon tempérament s’y oppose ; et je ne crois pas qu’il m’arrive jamais d’aimer, et, sans amour, je serais bien folle de changer de situation. J’ai de la fortune, un rang distingué, et je ne manque pas d’occupation. Je crois que peu de femmes mariées ont la moitié autant d’autorité dans la maison de leurs maris, que j’en ai à Hartfield ; et je ne pourrais jamais m’attendre d’être aussi véritablement aimée, d’une aussi grande importance, aux yeux de tout autre homme qu’à ceux de mon père. Qui, comme lui, me croirait la plus parfaite des femmes, et la seule qui ait toujours raison ? »

« Mais enfin, vous serez donc une vieille fille comme mademoiselle Bates ? »

« C’est la perspective la plus terrible que vous puissiez présenter, ma chère Henriette ; et si je croyais devenir jamais comme mademoiselle Bates, simple, contente, toujours un sourire sur les lèvres, ne distinguant rien, ne s’ennuyant de rien, babillant sans cesse, toujours prête à raconter les affaires de toutes ses connaissances, je me marierais demain. Mais, entre nous, je suis convaincue que je ne ressemblerai jamais à mademoiselle Bates en rien, excepté que, comme elle, je ne serai pas mariée. »

« Mais enfin vous serez une vieille fille, et cela est terrible ! »

« Je m’en moque, ma chère Henriette ; je ne serai jamais une pauvre vieille fille ; et c’est la pauvreté qui rend le célibat méprisable aux yeux d’un public généreux. Une fille non mariée, qui a un très-mince revenu, doit être une vieille fille, ridicule et désagréable, le jouet des jeunes garçons et des petites filles : mais une femme non mariée, qui possède une grande fortune, est toujours respectable, et peut être aussi sensée et aussi agréable que qui que ce soit. Et cette distinction n’est pas, comme on pourrait d’abord le supposer, une preuve du peu de candeur, ou d’un manque de sens commun dans le monde en général ; car un mince revenu a une tendance à rétrécir l’esprit et aigrir le caractère. Ceux qui n’ont que la vie et l’habit, forcés de vivre avec la dernière classe de la société, sont assez ordinairement avares et grossiers. Ceci néanmoins ne peut s’appliquer à mademoiselle Bates ; elle est seulement trop bonne et trop simple pour me convenir ; mais, en général, elle plaît à tout le monde, quoique vieille fille et pauvre. La pauvreté n’a certainement pas rétréci son cœur : je crois que, si elle n’avait que vingt-quatre sous au monde, elle en donnerait volontiers la moitié ; et personne ne la craint : c’est un grand plaisir. »

« Eh ! mon Dieu ! que ferez-vous ? Comment passerez-vous votre temps quand vous deviendrez vieille ? »

« Si je me connais bien, Henriette, j’ai l’esprit actif, toujours occupé et rempli de ressources ; et je ne puis pas concevoir pourquoi je manquerais plus d’occupation à quarante ou à cinquante ans, qu’à vingt et un. Tout ce dont les femmes s’occupent, avec les yeux, les mains ou l’esprit, me sera aussi facile alors qu’à présent, à peu de chose près. Si je dessine moins, je lirai davantage ; si j’abandonne la musique, je ferai de la tapisserie. Et quant aux objets d’affections ou d’intérêt, ce qui est véritablement un grand point d’infériorité, qu’on cherche d’éviter quand on ne se marie pas, je ne crains rien de pareil ; les enfans de ma sœur, que j’aime tant et dont je prendrai soin, m’en garantiront. Il y en aura probablement assez pour suppléer à toutes les sensations dont le déclin de l’âge a besoin. J’aurai de quoi craindre et espérer ; et quoique l’attachement que je sentirai pour eux n’égalera pas celui d’une mère, il me convient mieux, que s’il était plus chaud et plus aveugle. Mes neveux et mes nièces ! J’aurai souvent une de mes nièces avec moi. »

« Connaissez-vous la nièce de mademoiselle Bates ? C’est-à-dire, je sais que vous l’avez vue cent fois : avez-vous fait connaissance avec elle ? »

« Oh ! oui ; nous y sommes forcées, chaque fois qu’elle vient à Highbury. Je vous dirai, en passant, qu’elle est propre à dégoûter d’avoir une nièce. Que le Ciel me préserve d’ennuyer les gens, en leur parlant sans cesse de tous les Knightley, comme elle fait avec la Jeanne Fairfax ! Le seul nom de Jeanne Fairfax donne la migraine. Chaque lettre qu’elle écrit est lue trente à quarante fois ; on fait passer ses complimens à une lieue à la ronde ; et, si elle envoie un patron de collerette à sa tante, ou qu’elle tricote une paire de jarretières pour la grand’maman, on n’entend parler d’autre chose pendant un mois. Je souhaite beaucoup de bien à Jeanne Fairfax ; mais elle m’ennuie à la mort. »

Elles approchaient alors de la chaumière, ce qui mit fin à leurs discours. Emma avait beaucoup de compassion pour les malheureux ; non-seulement elle secourait les pauvres de sa bourse, ainsi que les malades, elle soignait elle-même ceux-ci, consolait les autres, et donnait des conseils à tous. Elle était faite à leurs manières, leur pardonnait leur ignorance et leurs fautes, ne s’attendait pas à trouver de grandes vertus parmi des gens qui n’avaient eu aucune espèce d’éducation : elle entrait dans toutes leurs peines, et les secours quelle prodiguait étaient une preuve de son intelligence et de sa bonté. Cette fois-ci, elle visitait la pauvreté et la maladie ; et après avoir demeuré dans la chaumière autant de temps qu’il en fallait pour donner des secours aux affligés, elle quitta cet asile du malheur avec une telle impression de la scène quelle avait eue devant les yeux, qu’elle dit à Henriette en sortant :

« Une telle vue, Henriette, fait du bien. L’on regarde les autres événemens comme des bagatelles. Il me semble que, de toute la journée, je ne penserai qu’à ces pauvres créatures ; et cependant qui sait en combien peu de temps tout cela s’évanouira de mon esprit. »

« C’est bien vrai, dit Henriette. Pauvres créatures ! On ne peut penser à autre chose. »

« Je suis convaincue que cette impression ne passera pas si tôt, » dit Emma, en passant par dessus une petite haie et les escaliers peu sûrs, qui terminaient l’allée étroite du jardin de la chaumière, et les fit rentrer dans le grand chemin. « Je ne crois pas que cela m’arrive, » dit-elle en s’arrêtant pour contempler la misérable apparence de la chaumière, et se rappeler la situation plus misérable encore de ses habitans.

« Oh ! ma chère, non, » s’écria sa compagne. Elles poursuivirent leur route. Le chemin faisait un détour peu loin de l’endroit où elles étaient, et, après l’avoir passé, elles aperçurent M. Elton ; il était si près, qu’Emma n’eut que le temps de dire :

« Ah ! Henriette, voici la pierre de touche qui va prouver la stabilité de nos pensées. »

« Après tout, ajouta-t-elle en souriant, je me flatte qu’on conviendra que, lorsque la compassion a procuré des secours aux malheureux, on doit être satisfait. Si nous sentons assez vivement les peines d’autrui pour y apporter le remède qui est en notre pouvoir, le reste n’est qu’une sympathie vide de sens, et qui ne peut que nous faire de la peine. »

Henriette ne put dire que : « Oh ! oui, ma chère, » avant que M. Elton les joignît. Les besoins et les souffrances de la pauvre famille qu’Emma avait visitée furent d’abord le sujet de la conversation. M. Elton était sorti de chez lui pour l’aller visiter : il suspendait sa visite ; mais ils s’entretinrent de ce qu’on pouvait et de ce qu’on devait faire pour elle : après quoi, M. Elton se retourna pour les accompagner.

« Se rencontrer ainsi, pour le même sujet, pensa Emma, va redoubler l’amour qu’ils ont l’un peur l’autre. Je ne serais pas surprise que cela n’amenât une déclaration. La chose arriverait, si je n’étais pas ici. Je désirerais être ailleurs. »

Empressée de se séparer d’eux, autant qu’il lui serait possible, elle monta sur un trottoir étroit, un peu élevé, les laissant dans le chemin : mais il n’y avait pas deux minutes qu’elle y était, qu’elle vit que l’habitude de la dépendance et de l’imitation que possédait Henriette, lui faisait quitter le chemin, et que dans peu elle les aurait tous les deux après elle. Cela la contrariait ; elle s’arrêta tout court, sous prétexte de raccommoder le lacet de son brodequin ; et, se baissant au milieu du trottoir, elle les pria d’aller en avant, et dit qu’elle les rejoindrait dans la minute. Ils firent ce qu’elle désirait ; et lorsqu’elle jugea qu’elle avait donné un temps raisonnable à réparer sa chaussure, elle eut encore la satisfaction de pouvoir retarder sa marche. Un enfant de la chaumière la joignit ; il se rendait à Hartfield, par ses ordres, pour aller chercher du bouillon. De faire marcher l’enfant à côté d’elle, de causer, de lui faire des questions, tout cela était très-naturel, ou du moins l’aurait été, si elle avait agi sans dessein, et les autres gardaient leur avance sans être obligés de l’attendre. Cependant, sans le vouloir, elle gagnait sur eux ; l’enfant marchait vite et eux doucement. Cette circonstance lui faisait d’autant plus de peine, qu’ils paraissaient parler de choses qui les intéressaient. M. Elton était animé, parlait avec feu : Henriette l’écoutait avec une grande attention ; et Emma ayant congédié l’enfant, songeait au moyen de se reculer un peu, lorsque tous deux se retournant, elle fut obligée de les rejoindre.

M. Elton parlait encore, et paraissait engagé dans quelques détails curieux ; mais quelle fut la surprise d’Emma, lorsqu’elle trouva qu’il ne faisait à sa jolie compagne, que le récit de ce qui s’était passé au dîner de son ami Cole, et qu’elle arrivait elle-même pour entendre vanter le fromage de Stilton, le beurre, le céleri, et enfin le dessert. Elle se consola, en pensant que ce discours les aurait conduits à quelque chose de plus intéressant. « Car, se disait-elle, tout plaît à ceux qui aiment, et tout sert d’introduction à ce qui est près du cœur. Oh ! si j’avais pu rester en arrière plus longtemps ! »

Ils marchèrent tranquillement ensemble, jusqu’à ce qu’ils fussent en vue de l’enceinte du presbytère, lorsqu’une résolution soudaine de faire au moins entrer Henriette dans la maison, lui fit trouver encore quelque chose à arranger à son brodequin ; elle s’arrêta ; elle cassa le lacet le plus court qu’elle put, le jeta dans un fossé, et les pria de s’arrêter, prétendant que sans quelqu’assistance, elle ne pourrait pas se rendre chez elle.

« J’ai perdu mon lacet, dit-elle, et je ne sais que faire. Il faut avouer que je suis une ennuyeuse compagne. À la vérité je ne suis pas toujours aussi mal équipée. M. Elton, permettez-moi d’entrer chez vous et de demander à votre femme de charge un peu de ruban ou de ficelle, pour que je ne perde pas mon brodequin. »

Cette demande fit tressaillir M. Elton de joie, et rien ne peut égaler sa promptitude à les introduire chez lui. La chambre dans laquelle on les conduisit, était celle qu’il occupait ordinairement et qui donnait sur le devant. Derrière il y en avait une autre qui y communiquait ; la porte était ouverte, et Emma y passa avec la femme de charge, pour réparer de son mieux le désordre de sa chaussure. Elle laissa la porte entr’ouverte, comme elle l’avait trouvée, espérant que M. Elton la fermerait : elle se trompa ; mais en engageant la femme de charge à causer ; elle lui donnait la liberté de choisir, dans l’autre chambre, le sujet de sa conversation avec Henriette. Pendant dix minutes elle n’entendit rien. Ne pouvant retarder plus long-temps, elle reparut. Les amans s’étaient mis tous deux à la fenêtre, ce qui lui parut d’un bon augure, et pendant une minute, Emma s’applaudit de son stratagème. Mais il n’y avait rien de fait ; il n’en était pas venu au point qu’on désirait. Il avait été charmant ; il racontait à Henriette que les ayant vu passer, il s’était empressé de les suivre : il avait hasardé quelques propos galans, quelques allusions, mais rien de sérieux.

« Très-circonspect, très-prudent, pensa Emma, il fait les approches pied à pied, il ne s’aventurera qu’à bon escient. »

Quoique son ingénieux stratagême n’eût pas réussi au gré de ses désirs, elle put au moins se glorifier de leur avoir fait passer, quelques instans délicieux, ce qui serait sans doute un pas de plus vers le grand événement.


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CHAPITRE XI.


Maintenant, M. Elton devait être abandonné à lui-même. Il ne dépendait plus d’Emma de surveiller son bonheur, ni d’accélérer ses mesures. L’arrivée de sa sœur et de sa famille était prochaine ; elle s’était occupée par anticipation, et devait alors réellement faire toutes les dispositions nécessaires à leur réception ; et pendant les dix jours que cette famille passerait à Harlfield, on ne pouvait pas s’attendre, et elle-même n’espérait pas pouvoir prêter aucune assistance à ces deux amans, excepté par hasard ou en passant. Il ne tenait qu’à eux de presser leurs affaires, mais elle pensait que de quelque manière qu’ils procédassent, ils ne pouvaient manquer d’avancer, même malgré eux. Elle ne désirait pas avoir de temps de reste pour songer à eux. Il y a des gens qui, plus on fait pour eux, moins ils font pour eux-mêmes.

Comme il y avait long-temps que M. et madame Knightley n’étaient venus à Hartfield, leur arrivée causait plus d’intérêt que de coutume. Jusqu’à cette année, le temps des vacations avait été partagé entre Hartfield et l’abbaye de Donwell ; mais toutes celles de l’automne avaient été employées aux bains de mer, pour la santé des enfans ; et il y avait plusieurs mois qu’on ne les avait vus régulièrement au milieu de leurs amis, dans le comté de Surry, et pas du tout par M. Woodhouse, qu’on n’avait jamais pu engager à faire le voyage de Londres, pour voir la pauvre Isabelle, et qui, en conséquence, était au comble du bonheur, en anticipant cette trop courte visite.

Il craignait les dangers du voyage pour sa chère fille, et la fatigue qu’éprouveraient ses chevaux et son cocher, qui devaient aller chercher une partie de la famille, à moitié chemin. Mais les craintes furent vaines, les seize milles furent parcourus sans accident, et M. Jean Knighley, sa femme, ses enfans et un nombre compétent de bonnes, arrivèrent heureusement sains et saufs à Hartfield.

Le fracas, la joie que cette arrivée occasionna ; le grand nombre de personnes à qui l’on devait parler, celles qu’on devait féliciter, placer, etc., causèrent une telle confusion, que dans toute autre circonstance, les nerfs de M. Woodhouse n’auraient pu la supporter ; mais les usages d’Hartfield, les sensations de son père étaient trop respectés par madame Knightley, pour que, malgré sa sollicitude maternelle de donner à ses enfans toutes les jouissances possibles, de leur procurer, sur-le-champ, les soins des bonnes, à boire, à manger, à dormir, à jouer, etc., etc., elle ne permit jamais à ses enfans ni à leurs bonnes de l’importuner long-temps.

Madame Knightley était une jolie petite femme, très-élégante ; ses manières étaient douces ; elle était remplie d’amabilité et d’affection : concentrée dans sa famille, épouse dévouée, aimant ses enfans à l’excès, et si tendrement attachée à son père et à sa sœur, que quand bien même elle n’eût pas contracté d’autres liens, son attachement pour eux n’aurait pu augmenter. Elle ne trouvait jamais rien à redire en eux. Elle n’avait pas beaucoup de pénétration ni de vivacité d’esprit, et avec cette ressemblance à son père, elle avait encore beaucoup de son tempérament ; sa santé était délicate ; trop soigneuse de celle de ses enfans, elle était craintive et sujette aux maux de nerfs, et aussi partiale à un M. Wingfield, a Londres, que son père l’était à M. Perry. Elle lui ressemblait aussi en bienveillance générale, et avait comme lui beaucoup d’égards pour ses anciennes connaissances.

M. Jean Knightley était grand, avait l’air d’un homme bien né, était très-instruit ; distingué dans sa profession, il jouissait d’une excellente réputation ; mais sa trop grande réserve faisait qu’il ne plaisait pas à tout le monde. Son humeur n’était pas toujours égale. On ne pouvait pas lui reprocher d’avoir un mauvais caractère, ni de s’emporter trop souvent ; mais ce n’était pas par l’humeur qu’il brillait le plus. À la vérité, avec une épouse aussi dévouée, il ne pouvait pas se corriger. L’extrême douceur de l’humeur de l’une aigrissait quelquefois celle de l’autre. M. Jean Knightley avait toute la pénétration et la vivacité d’esprit possibles. Ces qualités manquaient tout à fait à son épouse. Il était quelquefois peu gracieux avec elle, ou lui parlait durement. Il n’était pas le favori de sa charmante belle-sœur. Elle ressentait vivement les petits torts qu’il avait envers Isabelle, et celle-ci ne s’en apercevait même pas. Elle les lui eût peut-être pardonnés, si ses manières avaient été plus flatteuses ; mais il n’avait que celles d’un bon frère, d’un ami, qui n’était ni louangeur ni aveuglé. Au reste, quelques complimens qu’il lui eût faits, n’eussent pu lui faire oublier la faute qu’il commettait quelquefois, la plus grande de toutes à ses yeux, celle de n’être pas assez patient et respectueux avec son père. Les singularités, l’agitation continuelle de M. Woodhouse le poussaient souvent à lui adresser des remontrances raisonnables, ou d’aigres réparties ; les unes et les autres mal appliquées. Cela n’arrivait pas souvent, car M. Knightley avait véritablement un très-grand respect pour son beau-père, et" sentait ce qui lui était dû. Emma croyait que cela arrivait trop souvent, et souffrait toujours de l’appréhension qu’une nouvelle faute ne fût commise, quoiqu’elle ne le fût pas. Cependant le commencement de chaque visite s’étant toujours passé convenablement, et celle-ci, par nécessité, devant être si courte, elle espérait qu’elle ne produirait aucun désagrément. Il n’y avait pas long-temps qu’ils étaient assis et remis un peu de l’agitation du premier moment, lorsque M. Woodhouse, d’un ton mélancolique, secouant la tête, et soupirant, éveilla l’attention de sa fille, sur le malheureux changement arrivé à Hartfield, depuis sa dernière visite.

« Ah ! ma chère, dit-il, la pauvre demoiselle Taylor. C’est une affaire bien triste. »

Isabelle, sympathisant avec lui, s’écria : « Oh ! oui, que vous devez la[7] trouver à redire, et la pauvre Emma aussi ! Quelle terrible perte pour vous deux ! J’en ai été si affligée pour vous ! Je n’ai jamais pu m’imaginer que vous pussiez vous passer d’elle ! Fâcheux changement en vérité ! Je me flatte qu’elle est en bonne santé ? »

« Assez bien, ma chère, assez bien. Je crois que l’air de l’endroit où elle réside lui convient assez. »

M. Jean Knightley demanda ici tranquillement à Emma si l’on avait jamais eu de doute sur l’air de Randalls.

« Oh ! non, du tout. Je n’ai jamais vu madame Weston se mieux porter ; papa ne parle que de ses regrets. »

« Cela fait honneur à tous deux, » fut sa réponse.

« Et la voyez-vous assez souvent, papa ? » demanda Isabelle du ton plaintif qui convenait à M. Woodhouse.

Il hésita. « Pas à beaucoup près aussi souvent que je le désirerais. »

« Oh ! papa, nous n’avons passé qu’une seule journée sans les voir, depuis leur mariage. Le matin ou le soir de chaque jour, excepté d’un seul, nous avons vu monsieur ou madame Weston, et en général tous les deux, à Randalls ou ici, et comme vous pouvez penser, le plus souvent ici. Ils sont très-obligeans dans leurs visites, tant monsieur que madame Weston. Si vous continuez, cher papa, sur ce ton mélancolique, vous allez donner à Isabelle une fausse idée de nous tous. Tout le monde sait que nous regrettons beaucoup mademoiselle Taylor, et doit aussi être assuré que monsieur et madame Weston font tout ce qu’ils peuvent pour rendre cette perte supportable. Voilà l’exacte vérité. »

« Cela devait arriver ainsi, dit M. Jean Knightley, c’est à quoi je m’attendais, d’après vos lettres. Son désir de témoigner son attachement n’était pas douteux, et quant à lui, n’ayant rien à faire, l’attrait qu’il a pour la société rendait la chose très facile. Je vous ai toujours dit, ma chère, (s’adressant à son épouse), que le changement arrivé à Hartfield n’était pas si terrible que vous vous l’imaginiez ; maintenant que vous entendez le récit d’Emma, je me flatte que vous serez satisfaite. »

« Oui certainement, dit M. Woodhouse, oui, j’avoue que madame Weston, cette pauvre madame Weston, vient nous voir assez souvent ; mais, et puis, elle est toujours obligée de s’en retourner. »

« Ce serait bien dur pour M. Weston, papa, si elle ne s’en retournait pas. Vous oubliez tout à fait ce pauvre M. Weston. »

« Je crois, à la vérité, dit M. Jean Knightley plaisamment, que M. Weston a quelques petites prétentions. Vous et moi, Emma, pouvons risquer de prendre le parti du pauvre mari. Moi comme mari, et vous, n’étant pas épouse, les prétentions du mari doivent nous frapper également tous deux. Quant à Isabelle, elle est mariée depuis assez long-temps, pour qu’elle voye la convenance de mettre de côté tous les Weston, autant qu’elle pourra. »

« Mon cher ami, s’écria son épouse, qui n’avait entendu et compris, qu’une partie de son discours, parlez-vous de moi ? Je suis certaine que personne ne doit et ne peut être plus portée à défendre le mariage que moi ; et si ce n’avait été la terrible nécessité de quitter Harlfield, j’aurais toujours regardé mademoiselle Taylor comme la femme la plus heureuse du monde ; quant à mésestimer M. Weston, l’excellent M. Weston, je pense qu’il n’y a rien au-dessus de son mérite. Personne n’a un meilleur naturel que lui, excepté vous et votre-frère. Je n’oublierai jamais que, par un vent horrible, c’était dans les fêtes de Pâques, il tint le cerf-volant d’Henri. Et depuis la singulière bonté qu’il eut il y a un an, en septembre dernier, de m’écrire un billet, à minuit, pour m’assurer qu’il n’y avait pas de fièvre scarlatine à Cobham, je me suis convaincue qu’il n’existait pas un cœur plus sensible que le sien, ni un meilleur homme que lui. Si une femme méritait de l’avoir pour époux, c’était très-certainement mademoiselle Taylor. »

« Où est le jeune homme, dit M. Jean Knightley, est-il venu ici à l’occasion du mariage de son père ? »

« Il n’y est pas encore venu, répliqua Emma ; on l’attendait peu après le mariage, mais en vain, et l’on n’en a plus entendu parler. »

« Mais vous devriez leur dire quelque chose de la lettre, ma chère, dit son père ; il a écrit une lettre à la pauvre madame Weston pour la féliciter ; elle était très-belle et très-bien tournée cette lettre. Elle me l’a montrée. Je trouvai que le jeune homme s’était bien conduit. Cependant, on ne peut savoir si l’idée d’écrire était bien de lui, il est si jeune, et peut-être que son oncle… »

« Mon cher papa, il a vingt-trois ans. Vous oubliez comme le temps passe. »

« Vingt-trois ans ! Les a-t-il ? Je ne l’aurais jamais cru ; mais il n’avait que deux ans quand il perdit sa pauvre mère. Le temps vole, et j’ai une très-mauvaise mémoire. Quoi qu’il en soit, c’était une excellente lettre, et fit le plus grand plaisir à monsieur et à madame Weston. Je me souviens qu’elle fut écrite à Weymouth, le 28 septembre, et commençait ainsi : ma chère dame ; mais j’ai oublié le reste, je me rappelle seulement très-bien qu’elle était signée F. C. Weston Churchill. »

« Que c’était bien fait à lui, s’écria la bonne madame Knightley, je ne doute pas qu’il ne soit un très-aimable jeune homme ; mais qu’il est dur qu’il ne demeure pas dans la maison de son père ! Il n’y a rien au monde de plus choquant que de voir un enfant enlevé à ses parens et à la maison paternelle ! Je n’ai jamais pu comprendre comment M. Weston avait pu se séparer de son fils. Donner, son enfant ! Je n’aurai jamais bonne opinion d’une personne qui ferait une pareille proposition à une autre. »

« Je ne crois pas que personne ait jamais bien pensé des Churchill, observa froidement M. Jean Knightley ; mais ne vous imaginez pas que M. Weston, en donnant son fils, ait senti ce que vous sentiriez si vous vous sépariez d’Henri ou de Jean. M. Weston est plutôt un homme d’un caractère aisé et jovial qu’un homme vraiment sensible ; il prend le temps comme il vient, s’amuse de tout ; et je suppose qu’il compte plus sur ce qu’on appelle la société, pour les jouissances de la vie, c’est-à-dire, boire, manger et jouer au wisk avec les voisins cinq à six jours de la semaine, que sur les affections domestiques, et tout ce que peut lui procurer sa propre maison. »

Emma ne pouvait souffrir qu’on se permît la moindre réflexion sur la conduite de M. Weston ; elle eut envie de prendre sa défense : mais elle se contint et ne dit rien. Elle désirait entretenir la paix, s’il était possible ; d’ailleurs, les habitudes domestiques lui paraissaient si honorables, ainsi que les personnes qui leur donnaient la préférence sur ce qu’on appelle ordinairement société, que réfléchissant que son frère n’avait fait qu’exposer ses propres principes, principes qu’elle reconnaissait être très-louables, elle crut qu’il avait droit à son indulgence.


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CHAPITRE XII.


M. Knightley devait dîner avec eux, quoique M. Woodhouse ne l’approuvât pas ; car il lui fâchait que qui que ce fût partageât avec lui le premier jour de l’arrivée de son Isabelle ; mais le bon sens d’Emma pour tout ce qui était bien, avait-décidé la question. Outre les égards qu’on devait aux deux frères, elle ressentit un grand plaisir, par rapport à la circonstance de leur dernière querelle, de lui envoyer elle-même une invitation.

Elle espérait qu’ils redeviendraient amis, crut qu’il était temps de faire la paix. Elle n’avait certainement pas eu tort, et lui n’avouerait jamais qu’il n’avait pas eu raison. Il n’y avait pas lieu à faire de concessions ; mais il était temps de paraître, au moins, oublier qu’on s’était querellé. Son espérance de renouer avec M. Knightley s’augmenta par une circonstance particulière, c’est que lorsqu’il entra dans le salon, elle tenait une de ses nièces ; c’était la plus jeune, une jolie petite fille de huit mois, qui venait à Hartfield pour la première fois, et paraissait très-satisfaite de sauter dans les bras de sa tante. Elle avait très-bien jugé ; car quoique son regard fût sévère et ses questions laconiques, peu à peu il commença à parler des enfans comme à son ordinaire, et il prit la petite nièce des bras d’Emma avec une familiarité amicale. Emma sentit qu’ils étaient de nouveau amis : la conviction qu’elle en eut, lui causa une grande satisfaction, et lui donna un peu d’effronterie ; elle ne put s’empêcher de lui dire, tandis qu’il admirait sa nièce : « Qu’il est consolant que nous ayons les mêmes idées sur nos neveux et nos nièces. Quant aux hommes et aux femmes, nous différons quelquefois d’opinion : mais à l’égard de ces enfans nous sommes toujours d’accord. »

« Si vous étiez autant guidée par la nature, dans votre manière de penser sur les hommes et sur les femmes, et aussi peu au pouvoir de la fantaisie et du caprice dans vos communications avec eux, que vous l’êtes pour ce qui regarde ces enfans, nous serions toujours du même avis. »

« Oh ! certainement, nos querelles ne viennent que parce que j’ai tort. »

« Oui, dit-il en riant, il y a une bonne raison pour cela. J’avais seize ans lorsque vous êtes née. »

« Il y avait alors une grande différence entre nous, répliqua-t-elle, vous aviez sans doute plus de jugement que moi ; mais croyez-vous qu’un laps de vingt et un ans n’ait pas un peu rapproché le mien du vôtre ? »

« Oui, un peu. »

« Mais pas assez cependant pour me donner la chance d’avoir raison, lorsque vous ne pensez pas comme moi. »

« J’aurai toujours sur vous l’avantage de seize ans d’expérience, et celui de n’être pas une jolie femme et un enfant gâté. Allons, ma chère Emma, soyons amis et n’en parlons plus. Dites à votre tante, petite Emma, qu’elle doit vous donner un meilleur exemple que de renouveller d’anciens griefs, et que si alors elle n’avait pas tort, elle l’a maintenant. »

« C’est très-vrai, je l’avoue, s’écria-t-elle ; petite Emma, deviens meilleure que ta lante, sois infiniment plus instruite, et ne t’en fais pas tant accroire. Maintenant M. Knightley, un mot ou deux dé plus, et j’ai fini. Quant à l’intention, la vôtre et la mienne étaient certainement bonnes, et je puis dire que jusqu’à présent il n’est rien arrivé qui puisse prouver que j’avais tort. Il me reste à savoir que M. Martin n’ait pas violemment souffert d’avoir été trompé dans ses espérances. »

« Jamais homme n’a tant souffert, fut sa réponse. »

« Ah ! j’en suis en vérité bien fâchée. Allons, donnez-moi la main. »

Ceci venait de se passer avec cordialité, lorsque M. Jean Knightley parut. Eh ! comment vous portez-vous, Georges ? et vous, Jean ? mais avec ce calme anglais qui cachait, sous l’apparence de l’indifférence, le plus sincère attachement, attachement qui, s’il avait été nécessaire, leur aurait fait entreprendre l’impossible pour le service l’un de l’autre.

La soirée se passa tranquillement en conversation. M. Woodhouse ayant refusé de faire la partie pour causer avec sa chère Isabelle, on se sépara en deux divisions ; d’un côté M. Woodhouse et Isabelle, et MM. Knightley de l’autre. Leur conversation n’était pas la même. Emma se mêlait tantôt à l’une, tantôt à l’autre.

Les frères parlèrent de leurs affaires et de leurs plans ; mais principalement de ceux de l’aîné qui était plus communicatif que l’autre. En qualité de magistrat, il consultait Jean sur quelques points de loi, ou lui racontait quelques anecdotes. Comme fermier, et faisant valoir lui-même sa ferme de Donwell, il avait à faire le détail de ce que chaque champ devait rapporter l’année prochaine, lui donner toutes les informations locales qui ne pouvaient pas manquer d’intéresser un frère qui avait passé la meilleure partie de sa vie dans la maison paternelle, et pour laquelle il avait un très-grand attachement. Le projet d’un canal, celui de changer une clôture, d’abattre des arbres, et la destination à donner à tous les arpent, soit en blé, navets, etc., furent discutés avec un intérêt que Jean partageait également avec son frère, autant que sa froideur naturelle le permettait : et si son aîné lui donnait lieu de demander quelques explications, il le faisait avec une espèce de chaleur.

Tandis qu’ils s’amusaient ainsi, M. Woodhouse jouissait de son côté, avec sa fille, de ses heureux regrets et de ses afflictions bénévoles.

« Ma très-chère Isabelle, dit-il en lui pressant tendrement la main, et lui faisant quitter, pour un moment, les soins que l’amour maternel lui faisait prodiguer à ses enfans, qu’il y a long-temps, très-long-temps que vous n’êtes venue ici ! Que vous devez être fatiguée d’un si long voyage ! Il faut que vous vous couchiez de bonne heure, ma chère ; et je vous recommande un peu de gruau avant d’aller au lit. Vous et moi nous aurons une excellente écuellée de gruau. Ma chère Emma, faites-nous donner à tous une bonne écuellée de gruau. »

Emma ne tint aucun compte de cette demande, sachant que les Knightley ne l’aimaient pas plus qu’elle ; elle n’en ordonna que deux.

Après avoir un peu parlé de l’efficacité du gruau, et exprimé son étonnement de ce que tout le monde n’en prenait pas tous les soirs, il dit avec un air qui indiquait qu’il avait fait de longues réflexions : « Vous avez bien mal fait, ma chère, de passer l’automne à South-End, au lieu de venir ici. Je n’ai jamais en bonne opinion de l’air de la mer. »

« M. Wingfield nous en a fortement recommandé l’air et les bains pour les enfans en général, et particulièrement pour le mal de gorge de la petite Bella ; autrement nous n’y aurions pas été. »

« Ah ! ma chère, Perry doute fort que la mer pût lui faire aucun bien ; et quant à moi, je suis convaincu, quoique je ne vous l’aie jamais dit, que la mer ne rend service à personne, et je suis sûr qu’elle a manqué me coûter la vie. »

« Allons, allons, s’écria Emma, qui sentait que le sujet de la conversation était dangereux, je vous prie de ne pas parler de la mer, cela m’afflige et me donne de la jalousie ; moi qui ne l’ai jamais vue. Il est défendu de parler de South-End, s’il vous plaît. Ma chère Isabelle, vous ne vous êtes pas encore informée de M. Perry, et cependant il ne vous a jamais oubliée. »

« Oh ! le Bon M. Perry, comment se porte-t-il, papa ? »

« Assez bien, mais pas tout à fait bien, il m’a souvent dit qu’il était billieux, mais qu’il n’avait pas le temps de se soiguer, ce qui est horrible ; mais tout le pays en a besoin. Je ne crois pas qu’il existe nulle part un homme qui ait autant de pratiques que lui. Mais aussi il est impossible de trouver un plus habile homme. »

« Et madame Perry, et ses enfans comment se portent-ils ? grandissent-ils ? »

« J’ai beaucoup de considération pour M. Perry ; Je me flatte qu’il viendra bientôt ici. Il sera si content de voir mes enfans. »

« J’espère que nous l’aurons demain, car j’ai à lui faire une ou deux questions très-importantes à mon sujet. Et, ma chère, lorsqu’il viendra, vous ferez bien de lui faire examiner la gorge de la petite Bella. »

« Oh ! mon cher papa, elle va tellement mieux, que j’ai fort peu d’inquiétude pour elle. Les bains de mer lui ont fait du bien, ou l’on doit sa guérison à une excellente fomentation ordonnée par M. Wingfield, et que nous lui appliquons depuis le mois d’août. »

« Il n’est pas probable, ma chère, que les bains de mer lui aient été utiles ; et si j’avais su que les fomentations étaient nécessaires, j’aurais parlé à… »

« Il me parait que vous avez oublié madame et mademoiselle Bates, dit Emma, je n’ai entendu personne demander de leurs nouvelles. »

« Oh ! les bonnes Bates, j’ai honte de moi-même ; mais vous m’en parlez dans presque toutes vos lettres. Je me flatte qu’elles se portent bien. La bonne vieille dame Bates. Je lui rendrai visite demain, et je mènerai tous mes enfans avec moi. Elles aiment tant à les voir. Et cette excellente demoiselle Bates ! Quelles bonnes gens, comment se portent-ils tous ? »

« Assez bien, ma chère ; mais la pauvre madame Bates a eu un terrible rhume il y a un mois. »

« Que j’en suis fâchée ! Jamais les rhumes n’ont été si communs que cette automne. M. Wingfield m’a dit qu’il ne les avait jamais vus si fréquens ni si dangereux, excepté lorsqu’il y avait une influenza. »

« Il y a du vrai en cela, ma chère, mais pas au degré dont vous parlez. Perry dit que les rhumes ont régné, en général ; mais qu’ils n’étaient pas à craindre comme ceux qu’il avait vus dans le mois de novembre. Perry ne pense pas qu’il y ait beaucoup de maladies dans cette saison. »

« Non, je ne crois pas que M. Wingfield pense qu’il y règne beaucoup de maladies, excepté… »

« Ah ! ma chère fille, on est toujours malade à Londres. Personne ne se porte bien à Londres ; la chose est impossible. Il est bien malheureux que vous soyez forcée d’y vivre ! Si loin, et respirer un air si mauvais ! »

« Non, en vérité, nous ne respirons pas un mauvais air. La partie que nous habitons est si supérieure aux autres ! Il ne faut pas confondre notre situation avec celle des autres quartiers de la ville, mon cher papa. Les environs de Brunswick-Square sont très-différens de presque, tout le reste. Nous avons un si bon air ! Je n’habiterais pas volontiers dans aucun autre quartier de la ville ; et j’y verrais avec peine mes enfans forcés d’y demeurer. Mais nous avons un si bon air ! M. Wingfield dit que le vicinité de Brunswick-Square est le seul salubre, à cause de l’air qu’on y respire. »

« Ah ! ma chère, il ne ressemble point à celui d’Hartfield. Vous vantez le vôtre ; mais quand vous demeurez huit jours à Hartfield, vous êtes tout à fait d’autres créatures ; vous ne vous ressemblez plus à vous-même. Maintenant je dois vous dire que vous ne paraissez pas du tout en bonne santé. »

« Je suis fâchée de vous entendre parler ainsi, mon cher papa, mais je vous assure qu’excepté ces petits maux de tête nerveux, et ces palpitations dont je ne suis exempte nulle part, je me porte très-bien ; et si les enfans étaient pâles avant d’aller se coucher, c’était parce qu’ils étaient fatigués du voyage et du plaisir qu’ils avaient de venir ici. Je suis persuadée que vous les trouverez mieux demain ; car je vous assure que M. Wingfield m’a dit qu’à tout prendre, il ne nous avait jamais vu partir en aussi bonne santé. Je me flatte au moins que vous ne penserez pas que M. Knightley se porte mal ? Et elle regarda son mari avec attendrissement. »

« Couci, couci, ma chère, je ne puis vous en faire compliment. Je suis loin de croire que M. Jean Knightley ait bonne mine. »

« Qu’y a-t-il, monsieur ? M’avez-vous parlé ? s’écria M. Jean Knightley, en entendant prononcer son nom. »

« Je suis bien fâchée, mon cher ami, que mon père trouve que vous n’avez pas bonne mine ; mais je me flatte que ce n’est qu’un peu de fatigue. J’aurais désiré que vous eussiez voulu, comme je vous en priais, consulter M. Wingfield avant notre départ. »

« Ma chère Isabelle, s’écria-t-il vivement, je vous prie de ne pas faire attention à ma mine. Contentez-vous de médicamenter, de mitonner vos enfans, ainsi que vous-même, et permettez-moi d’avoir la mine qui me plait. »

« Je n’ai pas bien compris ce que vous disiez à votre frère, s’écria Emma, concernant votre ami Graham, et l’intention qu’il avait de faire venir d’Écosse un gérent[8] pour ses nouvelles propriétés. Réussira-t-il ? Le vieux préjugé ne l’emportera-t-il pas ? »

Elle continua à parler de cette manière et avec succès, jusqu’à ce que forcée de tourner son attention vers son père et sa sœur, elle n’eût rien de pis à entendre que les questions qu’elle faisait sur mademoiselle Fairfax. ce n’était pas une de ses favorites, et néanmoins elle prenait un grand plaisir à la louer.

« Cette douce, cette aimable demoiselle Fairfax ! dit madame Knightley, il y a si long-temps que je ne l’ai vue, excepté quelques instans, par hasard en ville ! Quel bonheur pour sa bonne grand’maman et son excellente tante quand elle va les visiter ! Je regrette beaucoup pour ma chère Emma, qu’elle ne puisse rester que peu de temps à Highbury. Mais à présent que leur fille est mariée, je présume que le colonel et madame Campbell ne peuvent guère la laisser aller. Ce serait une agréable compagne pour Emma. »

M. Woodhouse donna son assentiment, mais ajouta :

« Notre petite Henriette Smith est aussi une très-jeune et jolie personne. Vous aimerez Henriette. Emma ne peut avoir de plus aimable compagne qu’Henriette. »

« Je suis enchantée d’apprendre cela, mais j’observerai seulement que Jeanne Fairfax, comme tout le monde le sait, est une personne accomplie et d’un mérite supérieur ; de plus elle est exactement de l’âge d’Emma.»

On s’étendit avec satisfaction sur ce sujet, et on passa à d’autres tout aussi importans ; avec le même succès et la même bonne harmonie ; mais la soirée ne se termina pas sans agitation. On remit le gruau sur le tapis : ce sujet fournit ample matière à la conversation. On loua cet aliment, on fit des commentaires. Il fut décidé à l’unanimité qu’il était très-sain et convenait à toutes les constitutions. Quelques traits satiriques furent lancés sur les maisons où l’on ne savait pas le préparer. Mais malheureusement, parmi les méprises qu’Isabelle avait à présenter, la plus récente et la plus grande était celle de sa cuisinière à South-End : on l’avait prise pour la saison, et jamais on n’avait pu lui faire comprendre ce qu’on entendait par du gruau uni, propre, clair, mais pas trop. Il arrivait souvent qu’après l’avoir ordonné tel, elle lui en apportait qui n’était pas présentable. Ce sujet était scabreux.

« Ah ! dit M. Woodhouse, secouant la tête, et regardant sa fille avec des yeux attendris. » Cette éjaculation frappant les oreilles d’Emma, elle se dit en elle-même : « Ah ! on n’en finira pas sur les funestes conséquences de ce voyage de South-End. Cela ne vaut pas la peine d’en parler. »

Elle se flatta qu’il n’en dirait plus rien, et que des réflexions silencieuses suffiraient pour le rappeler à son goût pour son gruau. Cependant, après un moment de silence, il recommença à dire :

« Je regretterai toujours que vous ayez été à la mer cette automne, au lieu de venir ici. »

« Mais pourquoi en seriez-vous fâché, papa ? je vous assure que ce voyage a fait beaucoup de bien aux enfans. »

« Et enfin, s’il était absolument nécessaire d’aller à la mer, vous n’auriez pas dû choisir South-End. Cette place est malsaine. Perry a été surpris d’apprendre que vous vous soyez déterminée pour South-End. »

« Je sais que plusieurs personnes pensent ainsi ; mais elles sont dans l’erreur : nous nous y sommes tous très-bien portés, et n’avons nullement été incommodés de l’odeur de la boue ; et M. Wingfield assure que c’est se tromper que de croire que cette place soit malsaine ; et certainement on peut l’en croire, car il a une parfaite connaissance de la nature de l’air : d’ailleurs, son propre frère s’y est souvent rendu avec toute sa famille. »

« Vous auriez dû aller à Cromer, ma chère, si vous étiez forcée d’aller quelque part. Perry a passé une fois toute une semaine à Cromer ; et il le regarde comme le meilleur endroit pour y prendre des bains de mer. Une belle mer ouverte, et un air excellent. De plus, vous auriez pu avoir un logement à un quart de mille de la mer. Vous auriez dû consulter Perry. »

« Mais, papa il faut aussi considérer la différence du voyage : cent milles au lieu de quarante. »

« Ah ! ma chère, quand la santé en dépend, comme dit Perry, on ne doit rien considérer ; et lorsqu’on doit voyager, il y a peu de différence entre cent ou quarante milles. Il vaut mieux rester à la maison, et toujours demeurer à Londres, que d’aller respirer un plus mauvais air. C’est justement ce qu’a dit Perry. Cette mesure lui a paru mauvaise. »

Emma avait fait de vains efforts pour arrêter son père ; et lorsqu’il eut fini cette sentence, elle ne fut pas surprise d’entendre son beau-frère s’écrier avec vivacité. »

« M. Perry ferait mieux de garder ses opinions pour lui, jusqu’à ce qu’on les lui demande. Je voudrais bien savoir de quel droit il se mêle de ce que je fais ? de ce que je conduis ma famille sur une partie de la côte plutôt que sur une autre ? Il m’est permis, sans doute, de me servir de mon jugement, comme à M. Perry du sien. Je n’ai pas plus besoin de ses conseils que de ses drogues. »

Il s’arrêta ; et radoucissant son ton, il ajouta avec une froide causticité : Si M. Perry veut m’enseigner le moyen de conduire une femme et cinq enfans à cent trente milles de Londres, à aussi bon marché et aussi commodément qu’à quarante, je préférerais, comme lui, Cromer à South-End.

« C’est bien dit, c’est bien dit, s’écria M. Knightley ; on doit considérer cela. Mais, Jean, je ne crois pas qu’il y ait aucune difficulté à exécuter le projet dont je vous ai parlé de changer le sentier vers Langham, en tournant un peu à droite, de manière à ce que la prairie de la maison ne soit pas traversée. Je ne l’entreprendrais pas, si cela incommodait le moins du monde les habitans d’Highbury, mais vous vous souvenez de la ligne que décrit ce sentier ? Au reste, la meilleure manière de prouver mon assertion, est de consulter la carte. Je vous verrai, je l’espère, demain à l’abbaye ; nous l’examinerons ensemble, et vous me donnerez votre opinion. »

M. Woodhouse fut sensiblement piqué des termes un peu durs dont on s’était servi envers son ami M. Perry, à qui, en effet, sans le savoir, il devait partie de ses sensations et des expressions dont il se servait ; mais ses filles, par leurs attentions délicates, amortirent graduellement l’impression qu’avait faite le discours de M. Jean Knightley ; et la prévoyance de l’aîné, ainsi que la modération du cadet, prévinrent le mal qui pouvait en arriver.


―――――




CHAPITRE XIII.


Il n’y avait pas au monde une créature plus heureuse que madame Knightley ; dans cette courte visite qu’elle faisait à Hartfield, elle allait tous les matins voir ses anciennes connaissances avec ses cinq enfans, et racontant tout ce qui s’était passé la veille entre son père, sa sœur et elle. Elle n’avait d’autre désir que d’empêcher les jours de s’écouler si vite.

En général, à Hartfield, on voyait moins les amis le soir que le matin. Cependant il fut impossible, quoique aux fêtes de Noël, de refuser d’accepter un dîner hors de la maison. L’on ne pouvait résister à une pressante invitation de M. Weston. M. Woodhouse lui-même vit que la chose était possible, et préférable à la division qui s’opérait chez lui après dîner. Il aurait bien fait quelques difficultés, quant aux moyens de conduire tant de personnes à Randalls, s’il avait pu ; mais comme la voiture de son gendre et de sa fille était à Hartfield, il ne fit qu’une seule question, et Emma ne perdit pas beaucoup de temps à le convaincre qu’Henriette, outre toute la compagnie, trouverait encore place dans une des voitures.

Henriette, MM. Knightley et Elton furent les seules personnes invitées, comme faisant partie de la société. On devait dîner de bonne heure, et en petit comité ; car on consultait en tout le goût et les inclinations de M. Woodhouse.

La veille de ce grand événement (car c’en était un très-grand de voir M. Woodhouse dîner hors de chez lui un 24 décembre) Henriette avait passé la soirée à Hartfield ; elle s’était retirée avec un si gros rhume, qu’Emma n’aurait pas permis qu’elle quittât la maison ; sans l’extrême envie qu’elle avait d’être soignée par madame Goddard. Emma s’y rendit le lendemain, et vit qu’il lui serait impossible de la mener à Randalls. Elle avait la fièvre et un grand mal de gorge. Madame Goddard était pleine d’attention pour elle ; on parla de M. Perry, et Henriette se sentait si mal, qu’elle vit bien qu’il fallait renoncer à cette partie ; mais elle ne put s’empêcher de verser bien des larmes de s’en voir privée.

Emma resta auprès d’elle aussi longtemps qu’elle put, pour la soigner pendant les courtes absences que madame Goddard était obligée de faire : elle lui releva le courage en lui représentant combien M. Elton souffrirait, quand il aurait connaissance de sa situation. Elle la laissa assez tranquille, et dans la douce espérance que M. Elton ne s’amuserait pas, et que tout le monde regretterait qu’elle ne fût pas de la fête. Elle était à peine sortie de chez madame Goddard, qu’elle rencontra M. Elton qui paraissait y aller, et ils marchèrent doucement ensemble, en s’entretenant de la belle indisposée. Il allait, dit-il, sur le bruit de sa maladie, en demander des nouvelles, afin de lui en donner à Hartfield. Ils rencontrèrent M. Jean Knightley qui revenait de sa visite journalière à Donwell, avec ses deux aînés, qui, à leur mine joyeuse, à leur air de santé, prouvaient combien il était salutaire de courir la campagne ; ils semblaient devoir faire honneur au rôti de mouton et au pouding qui les attendait à la maison. Emma faisait le détail de la maladie de son amie : une violente inflammation à la gorge, beaucoup de chaleur par tout le corps, le pouls faible, mais battant avec vitesse, etc. Elle était fâchée de dire qu’elle avait appris de madame Goddard qu’Henriette était très-sujette aux maux de gorge, qu’elle en avait été alarmée plusieurs fois. M. Elton parut effrayé, et s’écria :

« Un mal de gorge ! Mais il n’est pas contagieux, j’espère ! Perry l’a-t-il vue ? Vous devriez prendre soin de vous, aussi-bien que de votre amie. Permettez-moi de vous supplier de ne pas vous exposer. Pourquoi Perry ne l’a-t-il pas vue ? »

Emma, qui n’avait aucune crainte, essaya de le tranquilliser sur ses appréhensions, en l’assurant de l’expérience et des soins de madame Goddard : mais comme elle ne voulait pas les lui ôter tout à fait, au contraire, elle désirait qu’il en retînt une portion ; elle ajouta, en changeant de sujet.

« Il fait si froid, si froid, et il paraît que nous aurons de la neige ; j’en suis si certaine, que, si ce n’était pas à Randalls, et avec une telle compagnie, je ferais tout mon possible pour rester à la maison aujourd’hui, et dissuader mon père de s’exposer ; mais il s’y est décidé, il paraît qu’il ne sent pas le froid du tout : ainsi je ne veux pas m’en mêler ; car je sais que monsieur et madame Weston seraient mortellement offensés si nous leur manquions de parole. Quant à vous, M. Elton, je pense que vous pouvez vous excuser d’y aller. Il me semble que vous êtes déjà un peu enrhumé ; faites attention à la fatigue que vous supporterez demain, aux longs discours que vous serez obligé de prononcer, et je suis persuadée que vous penserez qu’il serait prudent de rester à la maison et de vous soigner.

M. Elton eut l’air de ne savoir que répondre, car quoiqu’il fût très-flatté des soins qu’une aussi jolie personne prenait de lui, et qu’il fût loin d’avoir envie de mépriser ses avis, il était loin aussi de penser à manquer à l’invitation de M. Weston : mais Emma, trop portée à croire aux notions qu’elle s’était formées de lui, à sa coutume de l’écouter avec partialité, fut très-satisfaite de l’entendre dire entre les dents, qu’il reconnaissait qu’il était fort enrhumé. Il continua à dire en marchant, qu’il était heureux d’être débarrassé du dîner à Randalls, et d’avoir la facilité de savoir des nouvelles d’Henriette à chaque heure de la soirée.

« Vous faites fort bien » lui dit-elle.

« Nous vous excuserons auprès de monsieur et de madame Weston. »

À peine avait-elle cessé de parler, qu’elle trouva que son frère venait d’offrir très-poliment une place dans sa voiture à M. Elton, s’il n’avait pas d’autre raison que le mauvais tems pour s’excuser d’aller à Randalls, et que M. Elton avait accepté cette offre avec beaucoup de plaisir. C’était une affaire terminée : M. Elton devait être de la partie ; et jamais sa charmante figure n’exprima mieux la satisfaction qu’il ressentait dans ce moment.

Son sourire fut plus marqué, et son regard plus expressif qu’à l’ordinaire, lorsqu’il jeta les yeux sur elle après cet arrangement.

« Fort bien, se dit Emma, voilà qui est étrange ! Après l’avoir si heureusement dégagé de sa parole, de désirer d’être de la partie et de laisser Henriette malade ! C’est en vérité bien étrange ! Mais il y a, je crois, chez les hommes et surtout chez les célibataires une telle inclination, une telle passion pour dîner dehors, qu’une invitation fait la meilleure partie de leurs plaisirs, ils lui sacrifieraient tout, leur temps, leur dignité, quelquefois même leur devoir : il faut qu’il en soit de même avec M. Elton, jeune homme aimable, qui plaît et certainement estimable, surtout très-amoureux d’Henriette ; et cependant il ne peut refuser une invitation ! Quelle chose étrange que l’amour ! Il découvre dans Henriette un esprit pénétrant, et il ne peut dîner seul pour l’amour d’elle. »

Peu après, M. Elton les quitta, elle lui rendit justice, et lui sut gré de la manière sentimentale avec laquelle il nomma Henriette en partant, du ton de sa voix, lorsqu’il lui assura qu’il passerait chez madame Goddard pour lui rapporter des nouvelles de sa belle amie. Ce serait la dernière chose qu’il ferait avant de se préparer au bonheur de la revoir, espérant avoir d’heureuses nouvelles à lui apprendre. Son agréable sourire et ses soupirs en la quittant méritèrent son approbation.

Après un moment de silence, M. Jean Knightley, dit : « Je n’ai jamais vu de ma vie un homme aussi occupé du désir de se rendre agréable comme ce M. Elton : c’est un véritable travail pour lui, vis-à-vis du beau sexe.

Avec les hommes, il parait naturel et sans affectation ; mais quand il s’agit de plaire aux dames, tous ses muscles, toutes ses facultés sont en jeu. »

« Les manières de M. Elton ne sont pas parfaites, dit Emma ; mais lorsqu’il s’agit du désir de plaire, on doit tout pardonner, et c’est ce qui arrive toujours. Quand un homme, avec des talens modérés, fait tous ses efforts pour se rendre agréable, il l’emporte souvent sur l’homme qui lui est supérieur, mais qui néglige ses avantages. M. Elton est d’un si bon naturel et a tant de bonne volonté à obliger, qu’on doit lui savoir gré de posséder ces qualités. »

« Oui, répliqua M. Jean Knightley avec finesse, il a beaucoup de bonne volonté pour vous. »

« Pour moi ! répondit Emma avec un sourire de surprise, vous imaginez-vous qu’il songe à moi ? »

« J’avoue, Emma, que cette idée m’a passé par la tête, et si vous ne vous en êtes jamais aperçue, vous pouvez maintenant la prendre en considération.

« M. Elton amoureux de moi ! Quelle idée ! »

« Je ne dis pas que cela soit ; mais vous ferez bien de considérer, que mon idée soit vraie ou non, de quelle manière vous devez vous conduire envers lui. Je pense que vos manières avec lui sons engageantes. Je vous parle en ami, Emma ; vous devriez vous tenir sur vos gardes, penser à ce que vous faites et à ce que vous avez envie de faire. »

« Je vous remercie ; mais je vous assure que vous vous trompez. Nous sommes bons amis M. Elton et moi, et rien autre. » Elle continua à marcher, s’amusant à réfléchir sur les méprises qui résultent souvent de la connaissance partielle qu’on a de certaines circonstances, des erreurs dans lesquelles tombent presque toujours les personnes qui prétendent posséder un jugement supérieur. Elle n’était pas non plus très-satisfaite de son frère, qui la prenait pour une aveugle, une ignorante, et qui croyait qu’elle avait besoin de conseil. Son frère ne dit plus rien.

M. Woodhouse s’était si bien confirmé dans son dessein d’aller à Randalls, que malgré le froid qui augmentait, il n’avait pas l’air de s’en dédire, et partit au temps qu’il avait fixé avec sa fille aînée dans sa voiture, ne faisant pas plus d’attention au temps que les autres. Étonné de son voyage, il sentait le plaisir qu’il causerait à Randalls, de le voir arriver par un temps si froid, et si bien enveloppé, qu’il n’en sentait aucune incommodité. Le froid, cependant, était sévère, et lorsque la seconde voiture se mit en mouvement, il tomba quelques flocons de neige, l’air était tellement chargé, qu’il paraissait certain que si le temps se radoucissait un peu, il en tomberait beaucoup. Emma s’aperçut que son compagnon n’était pas en belle humeur. Sortir par un temps pareil, le sacrifice de ses enfans qu’il ne verrait pas après dîner, étaient des maux, ou au moins des désagrémens que M. Jean Knightley n’aimait pas : il ne prévoyait aucun amusement dans cette visite qui valût la peine de la faire, et tout le long de la route jusqu’au presbytère, il ne fit que témoigner son mécontentement.

« Il faut, dit-il, qu’un homme ait une bonne opinion de lui-même, pour engager quelqu’un à quitter le coin de son feu, par le temps qu’il fait, pour lui rendre visite.

« Il doit se croire infiniment aimable : je ne pourrais jamais en faire autant. C’est une grande absurdité. Il neige à présent. Quelle folie de ne pas permettre aux gens de rester à leur aise chez eux. Quelle sottise aussi à ceux qui ne restent pas à la maison quand ils le peuvent ! Et si nous étions obligés de sortir par un pareil temps, pour remplir nos devoirs ou faire nos affaires, que cela nous paraîtrait dur ! Et nous voilà probablement vêtus plus légèrement qu’à l’ordinaire, courant volontairement sans excuse, sans écouter la voix de la nature qui dit à l’homme de rester à la maison, de s’y tenir à couvert, lui et tout ce qui lui appartient ; nous voilà partis pour passer cinq mortelles heures chez un homme qui ne nous dira, et à qui nous ne dirons que ce qui a été dit ou entendu hier, et qui pourra être dit et entendu demain : nous y allons par un mauvais temps, et nous reviendrons probablement par un plus détestable encore. Quatre chevaux et quatre domestiques dérangés, pour conduire cinq créatures, qui n’ont rien à faire et tremblantes de froid, dans une maison plus froide que la leur, et en plus mauvaise compagnie ; qu’elles n’auraient eue à la maison. »

Emma ne se sentit pas disposée à donner à son frère le moindre signe d’approbation, signe auquel il était accoutumé par sa compagne ordinaire de voyage, qui répondait toujours à tout ce qu’il disait : « Oui, mon cher ami, c’est très-vrai ; mais elle résolut de se taire. »

Ne pouvant pas se plier à son humeur, elle craignit de s’exposer à une querelle, et tout son héroïsme n’alla qu’à garder un profond silence. Elle le laissa parler, arrangea les glaces, s’enveloppa bien, et n’ouvrit pas la bouche.

Ils arrivèrent enfin, et lorsqu’on fut dans la cour, que la portière fut ouverte, et le marche-pied baissé, que M. Elton, bien paré, sémillant, vint en souriant se présenter à eux, Emma pensa avec plaisir qu’on allait s’entretenir d’autres sujets. M. Elton paraissait si content, si joyeux, qu’elle commença à croire qu’il avait reçu sur la maladie d’Henriette un rapport plus favorable que celui qui lui était parvenu. Elle avait envoyé à Highbury, pendant qu’on l’habillait, et la réponse avait été : « À peu près de même, pas mieux. »

« Ce que j’ai appris de madame Goddard, dit-il, n’est pas aussi satisfaisant que je l’espérais. Pas mieux a été ce qu’on m’a rapporté. »

Sa figure alors s’allongea, et sa voix prit le ton sentimental, en prononçant ces dernières paroles.

Oh ! non, j’ai été mortellement peiné de trouver… J’allais vous dire que, passant chez madame Goddard, avant de m’habiller, on m’a dit que mademoiselle Smith n’était pas mieux, qu’au contraire elle allait plus mal. J’ai ressenti une vive affliction, je m’étais flatté qu’elle devait être beaucoup mieux, d’après le cordial que je savais qu’elle avait reçu le matin. »

Emma sourit, et répondit : « Ma visite l’a sans doute tranquillisée, du moins je m’en flatte : mais je n’ai pas le pouvoir de charmer un mal de gorge. Elle a un terrible rhume. M. Perry a été la voir, comme on vous l’aura sans doute dit. »

« Oui, j’imagine, c’est-à-dire, non je n’en ai rien su. ».

« Il l’a soignée dans ces sortes de maladies, et j’espère que demain nous aurons tous les deux un bulletin plus favorable ; mais il est impossible de ne pas être inquiet. Quelle perte pour notre partie aujourd’hui ! »

« Terrible ! c’est le mot exactement ; on ne peut manquer de la trouver à redire à tout moment. »

C’était bien dit, et le soupir qui accompagna cette exclamation était digne de louanges, mais il aurait dû s’en souvenir plus long-temps.

Emma fut indignée, lorsqu’une minute après, il se mit à parler d’autres choses avec une allégresse et un contentement parfaits.

« Quelle belle invention, dit-il, que de mettre des peaux de mouton dans les voitures ! Que cela les rend agréables : avec de telles précautions, il est impossible d’avoir froid. »

« Les grandes découvertes de ces temps modernes ont rendu les voitures des gens comme il faut, parfaitement complètes. On est si bien gardé et réparé contre le mauvais temps, que l’air le plus subtil n’y saurait pénétrer sans qu’on le veuille bien. Peu importe qu’il fasse beau ou non. Il fait froid ce soir, mais en voiture on ne s’en aperçoit pas. Ah ! il neige à présent. »

« Oui, dit M. Jean Knightley, et je crois qu’il en tombera une grande quantité. »

« Vrai temps de Noël, observa M. Elton, c’est la saison, et nous devons nous estimer fort heureux qu’il n’ait pas commencé hier, il aurait empêché cette partie d’avoir lieu ; ce qui serait probablement arrivé, car monsieur Woodhouse ne se serait pas hasardé de sortir s’il y eût beaucoup de neige sur la terre ; mais à présent il importe fort peu qu’il en tombe ou non. Nous sommes dans la saison où les amis se rassemblent. À Noël chacun s’entoure de ses amis, sans penser au temps qu’il fait. Il m’est arrivé d’être retenu par la neige une semaine entière chez un de mes amis ; mon intention était d’y demeurer un seul jour, et je fus obligé d’y en passer huit. Rien de plus plaisant ! »

M. Jean Knightley eut l’air de ne pas comprendre quel plaisir on pouvait éprouver à être retenu par la neige pendant huit jours hors de chez soi. Il se contenta néanmoins de dire froidement. « Je ne désire pas que la neige me force à rester huit jours à Randalls. »

En tout autre temps, Emma se serait amusée, mais elle était trop surprise de la vivacité de M. Elton, pour penser à autre chose. L’espoir d’une partie agréable avait totalement effacé Henriette de sa mémoire.

« Nous sommes sûrs d’avoir un bon feu, continua-t-il, et tout ce qu’on peut offrir de meilleur. Monsieur et madame Weston sont des gens charmans ; madame Weston est au-dessus de tout éloge ; et quant à lui, il est tout ce qu’on peut désirer, très-hospitalier et grand amateur de la société. Cette partie n’est pas nombreuse, mais elle est si bien choisie ; et de telles parties sont les plus agréables de toutes. On ne peut être à son aise que dix dans la salle à manger de M. Weston ; quant à moi, en pareille circonstance, j’aimerais mieux qu’il y en eût deux de moins que deux de plus : je pense que vous serez de mon avis (se tournant d’un air flatteur vers Emma) ; je crois être sûr de votre approbation ; mais peut-être que M. Knighiley, accoutumé aux grandes parties de Londres, ne sera pas du même sentiment que moi. »

« Je ne connais pas les grandes parties de Londres, Monsieur, je ne dîne jamais chez personne. »

« En vérité, dit-il, d’un air d’étonnement et de pitié ; je n’aurais pas cru que les gens de loi fussent réduits à un pareil esclavage ! Mais, Monsieur, il viendra un temps où vous serez récompensé de toutes ces privations ; alors vous aurez moins de travail et plus de plaisir. » Le premier plaisir que je ressentirai, sera quand je serai de retour sain et sauf à Hartfield. »


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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE.







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DE L’IMPRIMERIE DE LEBÉGUE,

rue des Rats, n° 14, près la place Maubert.

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LA


NOUVELLE


EMMA,


OU


LES CARACTÈRES ANGLAIS


DU SIÈCLE,


PAR L’AUTEUR d’Orgueil et Préjugé, etc., etc.

TRADUIT DE L’ANGLAIS.


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TOME SECOND.

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PARIS,
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
rue Hautefeuille, n° 23.

Chez

COGEZ, LIBRAIRE, rue du Cimetière
Saint-André-des-Arts, n° II.


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1816.






CHAPITRE XIV.


Ces deux messieurs, en entrant dans la salle d’assemblée, avaient besoin de faire un échange. M. Elton devait prendre un air moins jovial, et M. Jean Knigthley oublier sa mauvaise humeur. M. Elton devait sourire moins souvent, et M. Knightley davantage, pour convenir au lieu où ils se trouvaient. Emma seule pouvait se livrer à son naturel, et se montrer aussi heureuse qu’elle l’était réellement. C’était pour elle un vrai plaisir que de se trouver avec monsieur et madame Weston. Elle aimait beaucoup le mari, et il n’y avait personne au monde à qui elle s’ouvrit avec moins de réserve qu’à sa femme : personne à qui elle pût raconter, avec la conviction d’être écoutée et comprise, toujours intéressante et intelligible, ses petites affaires, ses arrangemens, les peines qu’elle souffrait et les plaisirs qu’elle goûtait auprès de son père. Elle ne pouvait rien dire d’Hartfield qui n’interressât madame Weston, et une demi-heure de tête-à-tête employée à parler de ces petites affaires d’où dépend le bonheur de la vie privée, fut la première satisfaction dont elles jouirent.

Le plaisir qu’elles venaient de goûter était peut-être supérieur à tout ce que la visite entière leur en procurerait, quoique cette demi-heure n’en fît pas partie ; mais la vue seule de madame Weston, son souris, sa voix, tout cela ravissait Emma ; elle prit le parti de songer le moins possible aux singularités de M. Elton, à tout ce qui pourrait lui déplaire, et de s’amuser de tout. La maladie d’Henriette était connue ; il y avait assez long-temps que M. Woodhouse était arrivé sain et sauf et assis devant un bon feu, pour en avoir fait l’histoire, la sienne propre, celle d’Isabelle, l’arrivée d’Emma ; enfin, avant celle du reste de la compagnie, il avait terminé son récit par observer qu’il était charmé que le pauvre Jacques fût venu pour voir sa fille. Madame Weston qui, jusque-là, lui avait prodigué tous ses soins, le quitta pour aller recevoir Emma. Emma avait formé le projet d’oublier M. Elton pour quelque temps ; mais elle eut le chagrin de voir, lorsque tout le monde fut assis, qu’il s’était placé à côté d’elle. Elle ne pouvait s’ôter de l’esprit l’étrange insensibilité qu’il montrait pour Henriette, puisqu’il s’efforçait d’attirer son attention par ses regards et ses paroles. Au lieu de l’oublier, sa manière de se conduire était telle, qu’elle ne put s’empêcher de se rappeler la suggestion de son frère, et de se demander : « Mon frère aurait-il raison ? Cet homme commencerait-il à porter sur moi les affections qu’il avait pour Henriette ? Cette idée est absurde, insoutenable. » Cependant, il prenait tant de soin qu’elle n’eût pas froid, paraissait si attentif pour son père, si charmé de madame Weston ; et enfin, se mit à admirer, ses dessins avec autant de zèle que d’ignorance ; que cette conduite pouvait donner à penser qu’au moins il jouait le rôle d’amoureux. Cette idée la chagrina tellement, qu’elle fut obligée de se contraindre pour être simplement polie avec lui. Pour son compte particulier, elle ne pouvait pas commettre une incivilité, et pour celui d’Henriette, espérant que les choses s’arrangeraient pour le mieux, elle devait avoir des égards ; mais c’était pour elle une contrainte, et d’autant plus pénible, que d’un autre côté, au plus fort de l’impertinent éloge de M. Elton, on parlait de choses qu’elle aurait voulu entendre. Elle avait compris seulement que M. Weston donnait quelques renseignemens sur son fils, et ces paroles avaient frappé son oreille : « Mon fils et Frank ; et mon fils. » D’après quelques monosyllabes, elle pensa qu’il annonçait la prochaine arrivée de son fils ; mais avant d’avoir pu faire taire M. Elton, le sujet sur lequel on parlait avait été épuisé de manière à ce qu’il eût été maladroit à elle de le renouveler. Il est bon de remarquer ici, que, quoiqu’Emma eût formé la résolution de ne jamais se marier, il y avait néanmoins dans le nom de Frank Churchill quelque chose qui l’intéressait vivement. Elle avait souvent pensé, particulièrement depuis le mariage de son père avec mademoiselle Taylor, que si jamais elle se mariait, il était le seul homme qui pût convenir à son âge, à son caractère et à sa condition. Il semblait, par la relation qui existait entre ces deux familles, qu’il lui appartenait de droit. Elle était certaine que tous ceux qui connaissaient les deux familles avaient déjà pensé à ce mariage. Elle ne faisait aucun doute que monsieur et madame Weston n’y eussent songé ; et quoiqu’elle n’eût aucune intention de changer sa situation, qui lui semblait préférable à toute autre, de toute manière, néanmoins, elle avait la plus grande curiosité de le voir, le désir de le trouver aimable, même de lui plaire jusqu’à un certain point : enfin, l’idée que ses amis les regardaient comme devant être unis, lui causait une espèce de plaisir.

Avec de pareilles sensations, les empressemens de M. Elton venaient mal-à-propos ; mais elle eut la satisfaction de paraître très-polie, quoiqu’elle fût de très-mauvaise humeur, et de penser que le reste de la journée ne se passerait pas, sans qu’on remît le même sujet sur le tapis ; le bon cœur de M. Weston lui en était un sûr garant. Elle ne se trompa pas ; car, heureusement délivrée de M. Elton, et placée à table à côté de M. Weston, celui-ci profita du premier moment qu’il eut, après avoir fait les honneurs de sa table, pour lui dire : « Il ne faudrait que deux personnes de plus pour que le nombre des convives fût juste ce qu’il doit être. Je désirerais avoir deux personnes de plus, votre jolie petite amie mademoiselle Smith et mon fils ; alors, je dirais : nous sommes complets. Je ne crois pas que vous m’ayez entendu dans le salon lorsque j’annonçais que nous attendions Frank ? J’ai reçu une lettre de lui ce matin, dans quinze jours il sera ici. »

Emma lui répondit qu’elle l’en félicitait de tout son cœur, qu’elle pensait, comme lui, que la présence de M. Frank Churchill et de mademoiselle Smith rendrait la partie complète. « Dès le mois de septembre dernier, continua M. Weston, son désir était de nous venir voir, il en parlait dans toutes ses lettres ; mais il n’est pas maître de son temps, il doit plaire à des gens qui ont le droit de tout exiger de lui, et à qui (entre nous) pour y parvenir, il faut faire de grands sacrifices. Mais à présent, je suis très-persuadé que nous le verrons vers le quinze du mois de janvier. »

« Quel bonheur pour vous ! Madame Weston a tant d’envie de faire sa connaissance, qu’elle sera presqu’aussi heureuse que vous. »

« Oui ! elle le serait ; mais elle craint que son départ ne soit encore différé. Elle n’est pas aussi sûre de son arrivée que je le suis ; mais elle ne connaît pas le terrain aussi bien que moi. Voici le cas (ceci est tout à fait entre nous ; je n’en ai pas ouvert la bouche dans le salon. Il y a, vous savez, des secrets dans toutes les familles.) Voici donc de quoi il est question : En janvier il y a une quantité d’amis invités à Enscombe, et l’arrivée de Frank dépend de ce que cette partie soit remise à un autre temps ; si elle ne l’est pas, Frank ne peut s’absenter : mais je sais qu’elle sera remise, parce que cette partie est composée d’une famille qu’une femme de grande conséquence à Enscombe ne saurait souffrir ; et quoiqu’il soit, à ce qu’on pense, nécessaire d’envoyer une invitation une fois tous les deux ou trois ans, cependant, quand le jour fixe approche, on remet toujours l’assemblée sous un prétexte quelconque. Je n’ai pas le moindre doute sur l’événement. Je suis aussi certain de voir Frank ici, avant le quinze de janvier, que je suis sûr d’y être moi-même aujourd’hui ; mais votre bonne amie (faisant signe de regarder au haut bout de la table) a si peu de caprices, et en a si peu vu à Hartfield, qu’elle ne peut pas en calculer les effets, comme j’ai été à même de le faire pendant long-temps. »

« Je serais fâchée qu’il y eût le moindre doute sur l’arrivée de M. Frank, répliqua Emma ; mais je suis disposée à être de votre avis, monsieur Weston. Si vous croyez qu’il vienne, je le croirai aussi, car vous connaissez Escombe. »

« Oui, j’ai quelques raisons de le connaître, quoique je n’y aie jamais été de ma vie. C’est une étrange femme ! Mais je ne me permets jamais de mal parler d’elle, à cause de Frank ; car je crois veritablement qu’elle l’aime beaucoup. Je m’étais accoutumé à penser qu’elle ne pouvait aimer qu’elle-même ; mais elle a toujours eu des bontés pour lui (à sa manière il est vrai ; il fallait lui passer ses caprices, ses fantaisies, et ne faire absolument que ce qui lui plaisait) ; et ce n’est pas un petit honneur à Frank, suivant moi, d’avoir gagné son affection ; car, quoique je ne confierais qu’à vous ce que je vais dire, elle a le cœur aussi dur qu’une pierre, et un caractère diabolique. »

Le sujet de cette conversation plaisait tant à Emma, qu’elle la reprit avec madame Weston, aussitôt qu’elles eurent quitté la table pour passer dans le salon : elle lui fit son compliment, observant cependant que la première entrevue devait un peu l’alarmer. Madame Weston avoua que cela était vrai, mais ajouta qu’elle serait charmée d’éprouver l’anxiété que devait causer une première entrevue, au temps où on disait qu’elle était fixée.

« Je n’ai pas tant de confiance, que M. Weston, et je crains qu’il n’arrive pas. M. Weston vous a sans doute dit où l’affaire en était ? »

« Oui, il semble que tout dépend de l’humeur bonne ou mauvaise de madame Churchill ; c’est ce qu’il y a de plus certain dans le monde. »

« Ma chère Emma, répliqua, en riant madame Weston, quelle certitude y a-t-il dans un caprice ? Et se tournant vers Isabelle, qui venait d’entrer. »

« Vous saurez, ma chère madame Knightley, que nous ne sommes pas si assurés de l’arrivée de M. Franck Churchill, que son père semble l’être. Elle dépend entièrement du bon plaisir de sa tante, enfin de son caractère. À vous, à mes deux filles, je puis confier la vérité. »

« Madame Churchill commande à Enscombe ; c’est une femme d’un étrange caractère ; et le départ de Frank dépend absolument d’elle. »

« Oh ! madame Churchill, tout le monde la connaît, dit Isabelle ; et je vous assure que je ne pense jamais à ce pauvre jeune homme sans en avoir pitié. C’est une chose affreuse que de passer sa vie avec une femme d’un mauvais naturel. C’est ce qu’heureusement nous n’avons pas éprouvé ; mais une pareille vie doit être bien misérable. Quel bonheur qu’elle n’ait jamais eu d’enfans ! Pauvres petites créatures, qu’elle les aurait rendues malheureuses ! »

Emma eût désiré d’être seule avec madame Weston ; elle en eût appris davantage, car elle lui parlait plus ouvertement qu’elle ne faisait à Isabelle, et pensait qu’elle ne lui cacherait rien relativement aux Churchill, excepté les vues que son imagination lui faisait supposer qu’on avait sur le jeune homme : mais pour le moment on n’en pouvait dire davantage. M. Woodhouse suivit bientôt les dames au salon. Il ne pouvait supporter de rester long-temps à table ; il n’aimait pas plus le vin que la conversation ; et ce fut de grand cœur qu’il vint joindre celles avec qui il était toujours fort à son aise. Tandis qu’il causait avec Isabelle, Emma trouva l’occasion de dire à madame Weston.

« Ainsi, vous n’êtes donc pas certaine de recevoir la visite de votre fils. J’en suis fâchée. La première entrevue vous inquiète sans doute ; et le plus tôt qu’elle aura lieu, sera le mieux pour vous. »

« Oui, et chaque délai en fait craindre d’autres. Quand bien même la visite de la famille des Braithwate serait remise à un autre temps, je craindrais encore qu’on ne trouvât quelque excuse pour tromper notre attente. Je ne crois pas qu’il ait aucune répugnance à venir ; mais je suis sûre que les Churchill désirent le garder pour eux seuls. Ils en sont jaloux au point, qu’ils trouvent mauvais qu’il ait des égards pour son père. Enfin, je ne suis pas disposée à croire à son arrivée ; et je désirerais que M. Weston n’y eût pas tant de confiance. »

« Il faut qu’il vienne, s’écria Emma ; il faut qu’il vienne, ne fût-ce que pour rester deux jours : et il est difficile de concevoir qu’un jeune homme ne prenne pas sur lui une si petite liberté. Une jeune femme, si elle tombe en de mauvaises mains, peut être chagrinée : on peut lui empêcher de voir les personnes qu’elle aime ; mais ou ne peut comprendre qu’un jeune homme soit tenu de si près, qu’il ne lui soit pas possible de passer huit jours chez son père, si cela lui plaît. »

« Il faudrait être à Enscombe, connaître la famille, avant de décider ce qu’il pourrait faire, répliqua madame Weston ; il est bon de ne pas juger légèrement les individus d’une famille quelconque ; mais celle d’Enscombe, je pense, ne peut pas être jugée d’après les règles générales. Cette femme est si déraisonnable, et tout le monde lui obéit. »

« Mais elle aime tant son neveu ; elle lui est si attachée. »

« Maintenant, d’après ce que je sais de madame Churchill, il serait très-naturel, que ne faisant aucun sacrifice pour le bonheur de son mari, à qui elle doit tout, et qui est au contraire victime de ses caprices, elle soit à son tour gouvernée par son neveu, à qui elle ne doit rien. »

« Ma très-chère Emma, douée d’un si heureux naturel que vous l’êtes, ne prétendez pas parler d’un très-mauvais caractère, ni établir des règles pour en juger : il faut l’abandonner à lui-même. Je ne doute pas que Frank, de temps à autre, n’ait de l’influence sur elle ; mais il lui est tout à fait impossible de savoir à l’avance quand il en aura. »

Emma, après l’avoir écoutée, dit froidement :

« Je ne serai satisfaite que lorsqu’il arrivera. »

« Il peut avoir beaucoup d’influence sur elle en certaines occasions, continua madame Weston, mais aucune en d’autres ; et parmi ces dernières, il n’est que trop probable que la permission de venir nous voir ne tienne le premier rang. »


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CHAPITRE XV.


M. Woodhouse fut bientôt disposé à prendre du thé, et quand il l’eut pris, il désira s’en retourner, et ses trois compagnes eurent beaucoup de peine à lui faire prendre patience jusqu’à l’arrivée des messieurs.

M. Weston causa beaucoup, il n’était jamais pour les séparations prématurées. Enfin M. Elton, radieux, fit son entrée au salon. Madame Weston et Emma étaient assises sur un sofa ; il les joignit, et sans trop d’invitation, il se plaça entre elles.

Emma, animée par l’amusement que lui procurait l’idée de l’arrivée de M. Frank Churchill, était portée à oublier l’inconséquence de sa conduite, et à le traiter comme de coutume, et lorsqu’il commença à parler d’Henriette, elle l’écouta avec un gracieux sourire.

Il témoigna une extrême inquiétude au sujet de sa belle et charmante amie, et demanda si on avait eu de ses nouvelles. Depuis qu’on était à Randalls il sentait un malaise, il était forcé d’avouer que la nature de sa maladie lui causait de vives alarmes. Il parla long-temps et assez bien sur le même sujet, sans paraître attendre de réponse ; mais toujours préoccupé de la terreur qu’il avait des maux de gorge. Emma sympathisait avec lui.

Mais à la fin elle changea d’avis, quand elle vit qu’il craignait plus que le mal de gorge lui fût plus pernicieux à elle-même qu’à Henriette. Plus inquiet qu’elle échappât à l’infection, que de l’existence de l’infection elle-même, il la pria très-instamment de ne plus entrer, pour le présent, dans la chambre de la malade, et la supplia de lui promettre de ne pas en courir les risques, jusqu’à ce qu’il eût vu M. Perry, et su ce qu’il en pensait ; et quoiqu’elle pût faire pour l’engager, en riant, à parler différemment, elle ne put l’empêcher, de continuer à exprimer l’extrême sollicitude qu’il avait pour elle. Son chagrin éclata, elle ne put le cacher. Il prétendait être amoureux d’elle, au lieu de l’être d’Henriette : inconstance qui, si elle était réelle, était aussi méprisable qu’elle devait être exécrée de tout le monde. Elle eut beaucoup de peine à se contenir. Il se tourna vers madame Weston, pour lui demander son assistance. Lui refuserait-elle son secours ! Ne se joindrait-elle pas à lui pour engager mademoiselle Woodhouse à n’aller chez madame Goddard que lorsqu’elle saurait que la maladie de mademoiselle Smith n’était pas contagieuse ! Il n’aurait de repos que lorsqu’elle lui en aurait donné sa promesse. Ne l’aiderait-elle pas à l’obtenir ?

« Si scrupuleuse pour autrui, continua-t-il, et si peu soigneuse pour elle-même, elle voulait que je restasse à la maison, pour soigner mon rhume, et cependant elle ne veut pas promettre d’éviter le danger de gagner un mal de gorge ulcéré. Approuvez-vous cela, madame Weston ? Soyez juge entre nous : n’ai-je pas droit de me plaindre ? Je compte sur vous, vous me seconderez. »

Emma vit que madame Weston était on ne peut pas plus surprise d’entendre des paroles qui signifiaient qu’il avait le droit de les proférer ; quant à elle, elle se sentit trop offensée pour pouvoir convenablement lui répondre. Elle se contenta de lui lancer un regard si sévère, qu’elle espéra qu’il rentrerait en lui-même : en même temps elle quitta le sofa, et fut s’asseoir à côté de sa sœur. Elle n’eut pas le temps de s’apercevoir comment M. Elton avait pris la correction, à cause d’un nouvel incident : ce fut la rentrée de M. Jean Knightley, qui venait d’examiner quel temps il faisait, et qui les informa que la terre était couverte de neige ; qu’il en tombait encore à gros flocons ; que cette neige était poussée par un[9] vent très-fort : il finit par ses paroles adressées à M. Woodhouse :

« Vous commencez vos engagemens d’hiver avec beaucoup de courage, Monsieur. Voilà du nouveau pour vos chevaux et votre cocher, de voyager à travers une tempête de neige ! »

Le pauvre M. Woodhouse, consterné, garda le silence ; mais les autres avaient quelque chose à dire. Chacun fut surpris ou ne le fut pas ; mais tous avaient des questions à faire, ou des consolations à donner. Madame Weston et Emma essayèrent de tout leur pouvoir de lui faire bon courage et de détourner son attention de ce qu’avait dit son gendre, qui suivait son triomphe avec un peu de dureté.

« J’admire votre résolution, Monsieur, dit-il, de vous exposer dehors par un temps pareil ; car enfin vous avez pu prévoir qu’il neigerait bientôt. »

« Tout le monde le voyait. J’approuve fort votre courage, et certainement nous arriverons parfaitement bien à la maison. Une couple d’heures de neige de plus ne rendra, pas la route impraticable ; et nous avons d’ailleurs deux voitures. Si la première est renversée par la tempête, à l’endroit le plus découvert, l’autre ira au secours des voyageurs. J’oserais parier que nous arriverons sains et saufs à Hartfield, vers minuit. »

M. Weston triompha d’une autre manière ; il avoua qu’il savait depuis quelque temps qu’il neigeait, mais qu’il n’en avait pas parlé de peur d’alarmer M. Woodhouse, et occasionner un départ précipité. Quant à y avoir sur la terre une grande quantité de neige, ou la probabilité qu’il en tombât assez pour rendre leur retour à la maison impraticable, ce n’était qu’une plaisanterie. Il craignait au contraire qu’on ne trouvât aucune difficulté, tant il aurait de plaisir de les garder à Randalls ; qu’il espérait qu’on pourrait les placer tous convenablement. Il appela sa femme, pour qu’elle assurât, comme lui, qu’avec un peu d’intelligence tout le monde serait logé, quoiqu’il sût parfaitement que la chose était impossible, puisqu’ils n’avaient que deux chambres à donner.

« Que faut-il faire, ma chère Emma ? Que faut-il faire ? » fut la seule exclamation de M. Woodhouse, et tout ce qu’il put dire pendant quelque temps. Il s’adressait à elle pour le secourir ; et l’assurance qu’elle lui donna qu’il n’y avait pas le moindre danger, qu’ils avaient d’excellens chevaux, conduits par Jacques, et tant d’amis autour d’eux, toutes ces observations lui rendirent un peu de courage. Les alarmes de sa fille aînée égalaient les siennes. L’horreur d’être bloquée à Randalls, tandis que ses enfans étaient à Hartfield, la faisait horriblement souffrir ; et s’imaginant que la route était encore praticable pour des gens hardis, mais qu’il ne fallait pas perdre de temps. Elle voulait à toute force qu’on décidât que son père et Emma resteraient à Randalls, et que son mari et elle bravassent tous les dangers de la route et du mauvais temps.

« Vous feriez bien, mon cher ami, de faire venir la voiture, dit-elle ; je suis sûre que nous passerons si nous partons sur-le-champ ; et si nous trouvons quelques mauvais pas je descendrai et je marcherai. Je n’ai pas peur, et je serais en état de faire la moitié du chemin à pied. Je pourrai changer de souliers en arrivant à la maison, et vous savez qu’en marchant on ne s’enrhume pas. »

« En vérité ! répliqua-t-il, eh bien ! ma chère Isabelle, ce serait la chose la plus extraordinaire, car tout vous enrhume. Aller à pied à la maison ! Vous êtes joliment chaussée pour cela. Les chevaux auront assez de peine à s’en tirer. »

Isabelle se tourna vers madame Weston, pour qu’elle donnât son approbation au plan qu’elle venait de former : elle ne fit que l’approuver simplement. Isabelle s’adressa ensuite à Emma, mais Emma pensait encore qu’il n était pas impossible de partir tous ensemble ; et l’on était encore à discuter ce point, lorsque M. Knightley, qui était sorti immédiatement après le rapport de son frère, rentra et leur dit qu’il avait été examiner la route, et pouvait assurer qu’il n’y avait pas la moindre difficulté de regagner la maison, quand on voudrait, soit à présent, soit une heure plus tard. Il avait fait assez de chemin sur la route d’Highbury, pour se convaincre qu’il n’y avait nulle part plus d’un demi-pouce de neige, et que dans beaucoup d’endroits la terre en était à peine couverte. Qu’à présent il tombait encore quelques flocons, mais que les nuages se divisaient, et qu’il y avait la plus grande apparence que le temps allait se mettre au beau. D’ailleurs il avait parlé, ajouta-t-il aux deux cochers, qui l’avaient assuré qu’il n’y avait absolument rien à craindre. Ces bonnes nouvelles firent le plus grand plaisir à Isabelle ; Emma en fut bien aise aussi par rapport à son père, qui fut rassuré autant que sa constitution et sa faiblesse le lui permettaient ; mais l’alarme qu’on lui avait donnée ne laissait aucun espoir qu’il se rassurât entièrement, tant qu’il resterait à Randalls. Il était persuadé qu’il n’y avait pas de danger à s’en retourner à la maison ; mais on ne put lui persuader qu’il n’y en eût pas à rester. Tandis qu’on était occupé à raisonner pour et contre, M. Knightley et Emma décidèrent l’affaire par les courtes sentences suivantes :

« Votre père est mal à son aise ; pourquoi ne partez-vous pas ? »

« Je suis prête, si tout le monde l’est. »

« Voulez-vous que je sonne ? »

« Oui, s’il vous plait. »

On sonna, les voitures furent ordonnées, et Emma espéra que dans quelques minutes un de ses fâcheux compagnons serait remis chez lui pour cuver son vin, et que l’autre recouvrerait sa sérénité lorsque cette terrible visite serait finie.

Les voitures arrivèrent, et M. Woodhouse, à qui on pensait toujours le premier en pareille occasion, fut conduit à la sienne par MM. Knightley et Weston. Mais tout ce que l’un et l’autre purent lui dire, ne put prévenir une autre attaque de peur, occasionnée par la vue de la neige qui venait de tomber, et parce que la nuit était plus noire qu’il ne s’y était attendu.

Il craignait de faire un mauvais voyage, et que la pauvre Isabelle ne fût mécontente. Venait ensuite la pauvre Emma, qui serait obligée de rester derrière, dans la seconde voiture. Il ne savait pas trop à quoi se déterminer. Il fallait rester le plus près les uns des autres que possible. On parla à Jacques, et il eut l’ordre d’aller très-doucement et d’attendre la seconde voiture. Isabelle monta avec son père ; M. Jean Knightley, oubliant qu’il n’était pas de cette partie-là, s’élança dedans après sa femme, tout naturellement, et Emma, escortée par M. Elton, à la seconde voiture, trouva qu’on fermait légalement[10] la portière sur eux. deux, et qu’ils devaient avoir un tête-à-tête en carrosse. Elle n’y eût pas trouvé à redire ; au contraire, elle en aurait été enchantée, sans les soupçons qu’elle avait conçus pendant cette journée : ils se seraient entretenus d’Henriette, et les trois quarts de mille qu’ils auraient à faire ensemble ne lui auraient pas paru longs. Mais à présent elle aurait désiré ne pas se trouver seule avec lui. Elle croyait qu’il avait un peu trop bu du bon vin de M. Weston, et que certainement il dirait quelques sottises.

Pour le contenir le plus qu’elle pourrait, par la conduite qu’elle voulait tenir avec lui, elle se préparait à lui parler avec beaucoup de calme et de gravité, du temps et de la nuit ; mais à peine avait-elle commencé, à peine étaient-ils sortis de la barrière, et avaient joint l’autre voiture, qu’il lui coupa la parole, lui saisit la main, et la pria de l’écouter avec attention. Il faisait l’amour tout de bon. Profitant de cette première occasion, il déclara ses sentimens avec énergie (ses sentimens étaient déjà connus, il s’en flattait) ; il espérait, il craignait, il adorait, il protestait qu’un refus serait pour lui une sentence de mort. Mais il espérait que son sincère attachement, le plus ardent amour, une passion sans exemple, ne pourraient manquer de faire leur effet, et il finit par dire qu’il était décidé à être accepté, et cela le plus tôt possible. C’était exactement cela.

Sans scrupule, sans apologie, et même avec un air d’assurance, l’amant d’Henriette se déclarait ouvertement le sien. Elle essaya de l’arrêter, mais en vain[11]. Quoique très-fâchée, sa position l’engagea à se modérer, en lui parlant. Elle croyait pouvoir attribuer à l’ivresse une partie des folies qu’il venait de débiter, et que dans une heure il n’y penserait plus. Ainsi, d’un air moitié sérieux et moitié enjoué, air mixte qu’elle crut convenir à sa situation présente, elle répliqua :

« Je suis extrêmement étonnée, M. Elton. C’est à moi ! Vous vous oubliez. Vous me prenez pour mon amie. J’aurai beaucoup de plaisir à transmettre à mademoiselle Smith tout ce qu’il vous plaira de me confier pour elle ; mais cessez de vous adresser à moi, je vous en prie. »

Mademoiselle Smith ! Porter un message à mademoiselle Smith ! Que veut-elle dire ? Et il répéta ces paroles avec une telle assurance, un ton de surprise si décidé, qu’elle ne put s’empêcher de lui dire avec vivacité :

« M. Elton, votre conduite est on ne peut pas plus extraordinaire ! Je ne puis l’attribuer qu’à l’état où vous êtes ; vous n’êtes plus le même homme, autrement vous ne me parleriez pas à moi, ni d’Henriette, comme vous le faites. Ayez assez de pouvoir sur vous-même, pour n’en pas dire davantage, et j’oublierai tout. »

M. Elton avait assez bu pour être en gaité, mais pas assez pour perdre le jugement. Il savait très-bien ce qu’il faisait, et ayant protesté contre ses soupçons, comme lui étant injurieux, et parlé légèrement du respect qu’il avait pour mademoiselle Smith, comme son amie, il s’étonna qu’on en eût fait mention. Alors il reprit son sujet, parla encore avec force de sa passion, et demanda de la manière la plus pressante une réponse favorable.

Elle le prit alors moins pour un homme ivre que pour un inconstant et un présomptueux ; aussi elle répliqua très-brusquement :

« Il m’est impossible d’avoir aucun doute maintenant, vous vous êtes expliqué trop clairement. M. Elton, je ne puis vous exprimer mon étonnement. Après la conduite que vous tenez avec mademoiselle Smith, depuis un mois, et dont j’ai été témoin, après avoir journellement observé les attentions infinies que vous aviez pour elle, vous osez vous adresser à moi : c’est une légèreté de caractère que j’aurais cru impossible ! Croyez-moi, monsieur, je suis éloignée, très-éloignée d’être flattée des sentimens que vous me montrez. »

« Grand dieu ! s’écria M. Elton, que signifie tout cela ? Mademoiselle Smith ! Jamais de ma vie je n’ai pensé à mademoiselle Smith, et n’ai jamais eu d’attention pour elle, que parce qu’elle était votre amie : sans cette raison, je me serais fort peu soucié qu’elle fût en vie ou morte. Si elle a cru autre chose, elle s’est trompée, et j’en suis fâché, très-fâché. Mais, mademoiselle Smith, en vérité ? Oh ! mademoiselle Woodhouse, qui pourrait penser à mademoiselle Smith, quand on a le bonheur de vous voir ? Non, sur mon honneur, il n’y a point de légèreté dans mon caractère. Je n’ai jamais pensé à d’autre qu’à vous. Je proteste n’avoir jamais eu d’attentions pour qui que ce soit. Tout ce que je fais, tout ce que je dis depuis quelque temps, n’a pour but que de vous prouver que je vous adore. Il est impossible que vous en doutiez. Non ! (il ajouta avec un ton sentimental) je suis assuré que vous vous en êtes aperçue, et que vous m’avez compris. »

On ne peut décrire ce qu’Emma sentit à l’entendre parler ainsi, ni quelle fut la sensation désagréable qu’elle éprouva ; elle était trop oppressée pour pouvoir répondre sur-le-champ. M. Elton, avantageux de son naturel, prit ce moment de silence pour un consentement tacite, et essaya de lui reprendre la main, en s’écriant avec gaîté.

« Ma charmante demoiselle, permettez-moi d’interpréter en ma faveur cet intéressant silence. Il prouve que depuis long-temps vous m’avez compris. »

« Non, Monsieur, s’écria Emma, vous vous trompez. Loin de vous avoir compris, j’ai été dans l’erreur la plus complète sur les vues que vous aviez jusqu’à ce moment. Quant à moi, je suis très-fâchée que vous me les ayez fait connaître. Rien au monde n’est plus loin de ma pensée. Votre attachement pour mon amie, les attentions que vous aviez pour elle (du moins je le croyais ainsi), me faisaient le plus grand plaisir ; et je désirais vivement que vous réussissiez : mais si j’avais pu supposer que ce n’était pas elle qui vous attirait à Hartfield, j’aurais soupçonné votre jugement de peu de solidité, en vous voyant y faire de si fréquentes visites. »

« Dois-je croire que vous n’ayez jamais recherché mademoiselle Smith ? que vous n’ayez jamais pensé sérieusement à elle ? »

« Jamais, mademoiselle, s’écria-t-il d’un ton piqué, jamais, je vous assure. Moi, penser sérieusement à mademoiselle Smith ! Mademoiselle Smith est une bonne fille ; je désirerais de bon cœur qu’elle fût bien mariée. Je lui veux beaucoup de bien : et il y a sans doute des hommes qui ne formeraient aucune objection. Chacun trouve à s’assortir. Mais quant à moi, je ne suis pas si embarrassé de ma personne. Il faudrait désespérer de contracter une alliance sortable, pour être obligé de rechercher mademoiselle Smith ! Non, mademoiselle, mes visites à Hartfield n’ont été que pour vous seule ; et les encouragemens que j’ai reçus… »

« Des encouragemens ! Moi ! vous vous êtes grandement trompé. Je ne vous ai vu que comme l’amant de mon amie ; de toute autre manière, vous ne pouviez être pour moi qu’une connaissance ordinaire. Je suis au désespoir que cette méprise ait eu lieu ; mais elle cesse à temps. Si elle eût continué, mademoiselle Smith aurait pu mal interpréter vos vues, ne soupçonnant probablement pas plus que moi qu’il existât entre vous et elle une si grande inégalité. Mais la chose étant ainsi, il n’y a qu’une seule personne de trompée ; et j’espère qu’elle ne le sera pas long-temps. Quant à présent, je ne pense pas du tout à me marier. »

La colère l’empêcha de répondre. La manière décidée dont elle s’était expliquée, ne pouvait l’engager à descendre aux prières ; et dans cet état de mortification et de ressentiment qu’ils partageaient, ils furent obligés de rester ensemble quelques instans de plus, car les craintes de M. Woodhouse les forcèrent d’aller au pas. S’ils n’avaient pas été irrités, leur situation aurait été plus embarrassante : et, sans se douter du moment où la voiture entrerait dans le chemin du presbytère, ils se trouvèrent à la porte de sa maison, et il descendit sans proférer un seul mot. Emma crut devoir lui souhaiter une bonne nuit ; il la remercia froidement et d’un ton fier ; et elle arriva à Hartfield extraordinairement agitée.

Elle fut reçue avec des transports de joie inexprimables, par son père, qui tremblait de la savoir seule, en voiture, depuis le presbytère, près duquel il y avait un tournant, dont il ne pouvait se rappeler sans frémir, et encore, n’ayant qu’un cocher ordinaire, qui n’était pas expérimenté comme Jacques. Il semblait qu’on n’attendait qu’elle pour que tout allât bien ; car M. Jean Knightley, honteux de la mauvaise humeur qu’il avait montrée, était rempli d’attentions pour M. Woodhouse, et si empressé de lui plaire, qu’il parut près d’accepter une écuellée de gruau, reconnaissant qu’il n’y avait rien de plus sain : et cette journée se termina heureusement pour tout le monde, excepté Emma. Jamais ses esprits n’avaient été si bouleversés ; et elle dut faire de grands efforts pour paraître attentive et de bonne humeur, jusqu’à ce que l’heure de se séparer lui permît de se livrer en liberté à ses réflexions.


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CHAPITRE XVI.


Lorsque la femme de chambre l’eut déshabillée, elle s’assit pour penser à sa déplorable aventure. C’était, en effet, une triste affaire. Des projets si bien conçus, et si misérablement renversés. Quel coup pour Henriette. Rien ne la chagrinait davantage. Chaque partie de cette malheureuse transaction lui causait des peines et de l’humiliation ; mais ce n’était rien en comparaison des maux qu’Henriette allait souffrir ; et elle se serait condamnée elle-même volontiers à beaucoup plus de mortifications, pourvu qu’elle seule sentît les mauvais effets des erreurs dont elle s’était rendue coupable.

« Si je n’avais pas persuadé à Henriette d’aimer cet homme-là, je me serais soumise à tout de bonne grâce : j’aurais vu sa présomption sans me plaindre. Mais la pauvre Henriette, comment pouvait-elle s’être trompée aussi grossièrement ! Il a protesté qu’il n’avait jamais pensé à Henriette ; jamais. Elle essaya de regarder en arrière ; mais elle ne vit que confusion. Sa conduite, néanmoins, devait avoir eu quelque chose de chancelant, de douteux ; autrement elle n’aurait pu s’y méprendre. »

Le portrait ! Quel empressement il avait montré au sujet du portrait ! Et la charade ! et cent autres circonstances. N’était-il pas clair que tout cela s’adressait à Henriette ? À la vérité la charade, avec son esprit pénétrant ; mais ensuite ces doux yeux. De fait, ces expressions n’appartenaient ni à l’une ni à l’autre : c’était une macédoine sans goût, et mal assaisonnée. Qui aurait pu deviner quelque chose à une production aussi sotte ?

Elle avait, il est vrai, remarqué, et surtout depuis quelque temps, qu’il affectait envers elle une galanterie hors de saison ; mais elle attribuait cela à ses manières, à une erreur de jugement, à son défaut de connaissances, à son manque de goût, et comme une preuve qu’il n’avait pas toujours fréquenté la bonne société. Malgré ses manières doucereuses, il manquait souvent d’élégance ; mais jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais soupçonné qu’il eût d’autre intention que celle de lui témoigner de la reconnaissance et du respect, comme ami d’Henriette. C’était à M. Jean Knightley qu’elle devait la première idée du contraire. La pénétration des deux frères était indubitable. Elle se souvenait de ce que M. Knightley lui avait dit au sujet de M. Elton, ses avis, la certitude que M. Elton ne contracterait pas un mariage imprudent : tout cela lui fournissait une preuve que son caractère lui était mieux connu qu’à elle. Cette idée la fit rougir. Quelle mortification ! Mais M. Elton a prouvé à plusieurs égards le contraire de ce que je le croyais : orgueilleux, s’en faisant accroire, impérieux, ayant de grandes prétentions, et comptant pour rien les sensations d’autrui. Contradictoirement au cours naturel des choses, en voulant faire la cour à Emma, M. Elton perdit beaucoup dans son esprit. Ses propositions et ses offres lui furent inutiles. Elle dédaignait son attachement, et se croyait insultée par l’espoir qu’il avait conçu. Il désirait se bien marier ; et ayant l’arrogance de jeter les yeux sur elle, il se prétendit amoureux ; mais elle était sûre qu’il prendrait son mal en patience. Elle n’avait remarqué aucune preuve d’affection dans son langage ni dans ses manières. Il avait soupiré, il s’était servi de belles paroles ; mais, selon elle, ce n’était pas ainsi que s’exprimait le véritable amour. Il était inutile de s’apitoyer sur lui. Sa seule ambition le portait à s’élever dans le monde, et à s’enrichir ; et si mademoiselle Woodhouse d’Hartfield, héritière de sept cent vingt mille francs, ne pouvait pas s’obtenir aussi aisément qu’il l’avait espéré, il essayerait bientôt de faire la cour à n’importe quelle demoiselle qui n’aurait que quatre ou même deux cent mille francs de dot.

Mais, de l’entendre parler d’encouragemens, prétendre qu’elle ait eu connaissance de ses vues, qu’elle les ait favorisées, songeant enfin à l’épouser ; de se supposer son égal en esprit et en naissance ; mépriser son amie, connaissant si bien la gradation des rangs au-dessus de lui ; assez aveugle pour ne pas voir ceux qui sont au-dessus ; pour penser qu’il pouvait, sans être taxe de présomption, lui faire la cour ! C’est ce qu’elle ne pouvait supporter.

Il n’était peut-être pas juste de le croire capable de reconnaître son infériorité en talens et en finesse d’esprit : l’absence de ces qualités ne lui permettait pas de la sentir ; mais il devait savoir que par la fortune et le rang, elle était fort au-dessus de lui. Il n’ignorait pas que les Woodhouse, branche cadette d’une très-ancienne famille, étaient dans le pays depuis plusieurs générations, et que les Elton n’étaient rien. La terre d’Harlfield n’était pas considérable, ce n’était qu’une espèce d’entaille dans celle de Donwell-Abbey, à laquelle tout le reste d’Highbury appartenait ; mais leur fortune provenant d’un autre côté, les mettait au pair avec le propriétaire de Donwell ; et les Woodhouse jouissaient depuis long-temps de la plus haute considération dans le pays où M. Elton ne s’était établi que depuis deux ans, pour y faire son chemin comme il pourrait ; sortant d’une famille mercantile, il n’avait d’autre recommandation que sa cure et sa conduite. Mais il s’était mis dans la tête qu’elle était amoureuse de lui : c’est certainement sur cela qu’il comptait ; et après s’être désolée pendant quelque temps sur sa propre conduite, qui avait été trop familière avec lui, et la présomption de M. Elton, Emma fut obligée, par sa propre conscience, de s’arrêter et de convenir qu’elle l’avait traité avec une obligeance, une complaisance et des attentions si marquées que, supposant qu’il ignorât véritablement le motif qui la faisait agir, cette conduite pouvait donner le droit à un homme aussi peu observateur et aussi peu délicat que M. Elton, de penser qu’il était fort avant dans ses bonnes grâces ; si elle avait mal interprété ses véritables sentimens, elle ne devait pas s’étonner, qu’aveuglé par l’intérêt, il eût aussi méconnu les siens.

La première erreur et la plus fatale venait d’elle. Elle avait eu tort. C’était une folie de s’être donné tant de peine pour joindre deux personnes qui, sans elle, n’y auraient jamais pensé. Elle avait été trop loin, elle s’était fait un jeu d’une chose très-sérieuse. Elle eut honte de sa conduite, et se promit bien d’éviter de pareilles fautes.

« C’est moi qui ai persuadé à Henriette de s’attacher à cet homme. Elle n’aurait peut-être jamais pensé à lui, sans moi ; et certainement elle n’aurait jamais osé se flatter d’en être aimée, si je ne l’avais assurée de l’affection qu’il avait pour elle ; car elle est aussi humble et aussi modeste que je croyais qu’il l’était. Oh ! si je m’étais contentée de lui persuader de ne pas accepter le jeune Martin. En cela j’avais certainement raison ; c’était très-bien fait. J’aurais dû m’arrêter là, et laisser le reste au temps et au hasard. Je l’introduisais dans la bonne compagnie, et lui donnais par là occasion de plaire à quelque galant homme : je ne devais rien entreprendre de plus. Mais à présent la pauvre fille elle aura du chagrin pendant long-temps. Je n’ai pas été véritablement son amie ; et si elle ne prend pas son malheur fortement à cœur, je ne vois personne qui lui convienne. Guillaume Coxe. Oh ! non, je ne puis souffrir ce Guillaume Coxe ; c’est un impertinent petit procureur. »

Elle s’arrêta, rougit, et se mit à rire d’être retombée si promptement. Ses idées se tournent sur un sujet plus sérieux, elle pensa à ce qui était arrivé, au point où en était la chose, et aux suites qu’elle aurait. Ses réflexions ne furent pas couleur de rose. Il fallait annoncer cette terrible nouvelle à Henriette, entendre les plaintes qu’elle faisait et la voir souffrir. Venait ensuite la considération des entrevues futures ; décider si on les continuerait oui ou non ; le moyen de surmonter ses sensations, de cacher son ressentiment et d’éviter l’éclat de tout cela pendant long-temps ; enfin elle se mit au lit, sans avoir rien arrêté, excepté qu’elle avait commis une énorme faute.

La jeunesse et la gaîté naturelle d’Emma ne manquèrent pas à son réveil de la rendre à elle-même, quoique la veille, avant de se coucher, elle fût très-affligée. La fraîcheur du matin a de l’analogie avec la jeunesse, et lorsqu’un accident n’est pas assez grave pour nous empêcher de dormir, il est certain qu’à notre réveil nos peines s’adoucissent, et notre espoir revient.

Emma se leva plus disposée à se consoler, qu’elle ne l’était la veille, et crut que l’affaire tournerait mieux qu’elle n’avait osé l’espérer.

C’était pour elle une grande consolation que M. Elton ne peut être assez amoureux d’elle, et qu’il ne fût pas assez aimable pour qu’elle eût aucun regret de voir ses espérances déçues. Elle en goûtait une autre, c’est que les sensasions[12] d’Henriette n’étaient pas d’une nature à jeter de profondes racines, et que d’ailleurs personne autre que les trois parties principales n’ayant aucune connaissance de ce qui était arrivé, son père n’en pourrait être affecté.

Ces pensées la réjouirent, et la vue d’une grande quantité de neige qui couvrait la terre, lui fut aussi très-agréable ; car tout ce qui pouvait empêcher les trois personnages en question de se trouver ensemble ne pouvait que lui plaire, pour le présent.

Elle fut enchantée que le temps, quoique ce fût le jour de Noël, l’empêchât d’aller à l’église. M. Woodhouse aurait jeté les hauts cris, si elle avait essayé de s’y rendre, par conséquent elle était hors de danger d’exciter des idées désagréables ou d’en recevoir. La terre couverte de neige, l’atmosphère variable entre la glace et le dégel, espèce de temps peu favorable à faire de l’exercice, la pluie ou la neige tous les matins, et le soir la gelée la retinrent prisonnière pendant plusieurs jours. Elle ne put correspondre avec Henriette, que par écrit. Point d’église le dimanche, et elle n’avait pas besoin de chercher à excuser l’absence de M. Elton. Il faisait un temps qui permettait à tout le monde de garder la maison, et quoiqu’elle crût, qu’elle espérât même qu’il s’amusait chez quelques-uns de ses voisins, il était très-plaisant pour elle de voir son père persuadé qu’il était seul, renfermé chez lui, et trop prudent pour sortir, et de lui entendre dire à M. Knightley, qu’aucun temps n’empêchait de venir à Hartfield.

« Ah ! M. Knightley, pourquoi ne restez-vous pas chez vous comme ce pauvre M. Elton ? »

Ces jours de réclusion auraient été fort agréables, sans l’inquiétude particulière qui ne la quittait pas.

Cette vie retirée convenait beaucoup à son frère dont les sensations étaient toujours fort importantes à la compagnie ; d’ailleurs il s’était tellement défait de sa mauvaise humeur à Randalls, qu’il fut on ne peut pas plus aimable pendant le reste de son séjour à Hartfield ; il fut agréable et obligeant, et parla bien de tout le monde. Néanmoins malgré la satisfaction présente qu’elle éprouvait, malgré ses espérances et le bienfait du délai qui lui était accordé, l’explication qu’elle devait avoir avec Henriette, ne lui permettait pas d’être parfaitement à son aise.

Monsieur et madame Knightley ne restèrent guère plus long-temps à Hartfield. Bientôt le temps s’améliora de manière à permettre de voyager. M. Woodhouse essaya, suivant sa coutume, de persuader à sa fille de rester avec ses enfans, mais ce fut en vain ; ils partirent, et il se lamenta de nouveau sur la destinée de la pauvre Isabelle. Et cette pauvre Isabelle qui passait sa vie avec les personnes qu’elle aimait à l’adoration, dont elle admirait le mérite ; n’apercevant jamais aucun de leurs défauts, et toujours occupée à faire du bien, était néanmoins le modèle des femmes heureuses.

Le soir du jour de leur départ, on apporta à M. Woodhouse un billet de M. Elton, ce billet était long, poli, cérémonieux même, et disait, en commençant par les salutations ordinaires : « Qu’il se proposait de quitter Highbury le lendemain matin, pour se rendre à Bath, où, d’après les prières de plusieurs de ses amis, il comptait passer quelques semaines. Il regrettait infiniment, tant à cause du temps que de ses affaires, de ne pouvoir venir prendre congé de lui ; qu’il conserverait toujours un agréable souvenir des civilités dont il avait bien voulu le combler, et que si M. Woodhouse avait des ordres à lui donner, il se trouverait très-heureux de les exécuter. »

Emma fut très-agréablement surprise. L’absence de M. Elton était tout ce qu’elle désirait. Elle lui sut bon gré d’y avoir songé ; cependant elle trouva mauvais qu’il en eût donné avis de la manière dont il l’avait fait. Il était impossible d’exprimer son ressentiment d’une façon plus claire, qu’en faisant des civilités à son père, sans faire la moindre mention d’elle, pas même en tête du billet. Il y avait un changement si marqué dans sa conduite, une solennité si peu judicieuse dans cette manière de prendre congé, et de ses remercîmens, qu’Emma crut que son père aurait quelques soupçons.

Il n’en eut point. Son père fut extrêmement surpris de la soudaine résolution qu’avait prise M. Elton d’entreprendre un voyage ; il craignit pour sa sûreté ; du reste il trouva le billet bien écrit. Il leur fut fort utile, car il fournit matière à discourir pendant le reste de leur soirée solitaire. M. Woodhouse parla encore de ses alarmes pour les voyageurs, et Emma, assez satisfaite, essaya de les dissiper avec sa promptitude ordinaire. Elle résolut alors de ne plus rien cacher à Henriette ; elle avait lieu de croire qu’elle était presque rétablie de son indisposition, et il était à désirer qu’elle eût autant de temps que possible pour se remettre de l’autre avant le retour de M. Elton. En conséquence elle se rendit le lendemain chez madame Goddard pour se soumettre à cette dure pénitence. Elle avait à détruire des espérances qu’elle avait pris un soin extrême d’encourager, à paraître sous l’odieux caractère d’une rivale préférée, et reconnaître qu’elle s’était grossièrement trompée dans toutes ses idées, ses observations et ses prophéties, pendant les six dernières semaines qui venaient de s’écouler.

Cette confession renouvela la honte qu’elle avait sentie, et à la vue des pleurs d’Henriette, elle pensa qu’elle ne pourrait jamais se les pardonner.

Henriette écouta avec patience le récit d’Emma ; elle ne blâma personne, elle montra une candeur et une humilité qui charmèrent son amie.

Emma était portée à rendre toute la justice possible à sa modestie et à son ingénuité, et Henriette lui parut dans ce moment, posséder à un degré éminent, tout ce qu’il y a dans le monde de plus aimable et de plus attachant. Henriette ne croyait pas avoir sujet de se plaindre.

L’affection d’un homme comme M. Elton, était au-dessus de son mérite ; jamais elle n’aurait pu s’en rendre digne, et personne, excepté une amie aussi tendre et aussi partiale que mademoiselle Woodhouse, n’eût cru à la possibilité de cette affection.

Elle pleura amèrement ; mais son affliction était si naturelle, que si elle y eût mis plus de dignité, elle n’eût pas paru plus respectable aux yeux d’Emma. Elle l’écoutait avec sensibilité et employait tous les moyens possibles pour la consoler. Elle était convaincue que dans ce moment présent, Henriette lui était supérieure ; et que de lui ressembler ferait plus pour son bien-être et son bonheur, que tout ce que l’intelligence ou le génie pourraient faire.

Il était un peu tard pour apprendre à devenir simple et ignorante ; mais elle la quitta dans la ferme résolution d’être humble et discrète, et de ne plus s’abandonner à la vivacité de son imagination. Son second devoir maintenant, et qui ne le cédait qu’à ce qu’elle devait à son père, était de procurer à Henriette tout le bonheur possible, et de lui prouver son amitié d’une manière plus solide qu’elle ne l’avait fait en essayant de la marier. Elle la prit avec elle à Hartfield, la combla de caresses et d’attentions, s’efforça avec le secours de livres choisis et de la conversation, de chasser M. Elton de son cœur.

Elle savait que le temps seul pouvait la guérir complètement. Elle ne se croyait pas juge compétent sur une pareille matière, en général, ni en état de sympathiser avec un attachement qui avait M. Elton pour objet ; mais il lui paraissait raisonnable qu’à l’âge d’Henriette, sans la moindre espérance d’être payée de retour, elle pourrait faire assez de progrès vers sa guérison, avant le retour de M. Elton, pour jouir d’une tranquillité d’esprit qui lui permettrait de le voir comme une ancienne connaissance, sans courir les risques de sentir revivre ses sentimens pour lui, ou les augmenter.

Henriette le croyait parfait, et soutenait que personne ne l’égalait en beauté ni en bonté ; ce qui prouvait à Emma qu’elle avait beaucoup plus d’affection pour lui qu’elle ne se l’était imaginé. Malgré cela il lui paraissait si naturel et si nécessaire qu’elle essayât de se délivrer d’une passion à laquelle l’objet aimé ne répondait pas, qu’elle espéra la voir s’amortir graduellement, au lieu de prendre de nouvelles forces.

Si M. Elton, à son retour, montrait son indifférence d’une manière évidente et marquée, ce dont elle ne doutait nullement, il était impossible qu’Henriette persistât à faire son bonheur de le voir, ou de se souvenir de lui.

Il était malheureux pour eux trois d’être fixés dans le même lieu, sans qu’il leur fût permis de le quitter, ou de cesser de se voir en changeant de société. Ils étaient donc forcés de se rencontrer. Ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de sauver les apparences.

Chez madame Goddard, un autre danger l’attendait. Ses compagnes parlaient sur un autre ton. M. Elton était l’objet de l’admiration de toutes les sous-gouvernantes et de toutes les grandes filles de la pension : et ce n’était qu’à Hartfield qu’elle en entendait parler avec froideur. Ce n’était donc que dans le lieu où elle avait reçu sa blessure, qu’elle pouvait trouver sa guérison : et Emma sentait quelle ne recouvrerait jamais la paix de l’âme, jusqu’à ce que son amie n’ait fait de grands progrès vers cette guérison.


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CHAPITRE XVII.


M. Franck Churchill n’arriva pas. Lorsque le temps marqué approchait, les craintes de madame Weston furent vérifiées par une lettre d’excuse. Quant à présent, on ne pouvait se passer de lui, à sa grande, très-grande mortification ; cependant il avait l’espoir de venir à Randalls à une période peu éloignée.

Madame Weston fut très-affligée, et beaucoup plus que son mari, quoique ses espérances ne fussent pas aussi présomptueuses que les siennes : mais un esprit présomptueux, quoiqu’il espère presque toujours plus d’avantages qu’il n’en reçoit, n’est pas proportionnellement aussi puni qu’un autre de la non-réussite de ses espérances. Il oublie bientôt son manque de succès pour espérer de nouveau. M. Weston fut surpris et chagrin pendant une demi-heure ; mais alors il pensa que si Franck venait deux ou trois mois plus tard, cela vaudrait beaucoup mieux : ce serait un meilleur temps de l’année ; il ferait plus beau, et il pourrait rester plus long-temps qu’il n’aurait pu le faire, s’il fût venu plus tôt. Il prit alors son parti, et fut consolé, tandis que madame Weston, d’un caractère plus craintif, ne prévoyait qu’une répétition d’excuses et de délais, et ajoutait à ses chagrins personnels, ceux qu’elle supposait à son mari.

Emma n’était pas alors dans le cas de se soucier beaucoup de l’arrivée de M. Franck Churchill : elle ne ressentait, à ce sujet, d’autres peines que les regrets qu’on éprouvait à Randalls. Elle ne se sentait aucune inclination à faire connaissance avec lui. Son seul désir était d’être tranquille ; mais comme il était important que ses raisons particulières fussent ignorées, elle prit sur elle-même de paraître comme à l’ordinaire, et se comporta envers madame Weston avec tout le zèle et l’intérêt que leur amitié exigeait.

Ce fut elle qui, la première, l’annonça à M. Knightley[13], et déclama autant qu’il était nécessaire (et comme elle jouait alors un rôle, elle déclama peut-être plus qu’elle ne devait) contre les Churchill pour l’avoir retenu. Elle continua ensuite à s’étendre beaucoup sur l’avantage d’une addition à leur société très-circonscrite, le plaisir de voir un personnage nouveau, un jour de fête pour tout Highbury qui l’aurait vu : et finissant par déclamer encore contre les Churchill, elle se trouva directement opposée au sentiment de M. Knightley ; et à son grand amusement, elle soutint le parti le plus éloigné de sa façon de penser, et elle employa les argumens dont madame Weston s’était servi contre elle-même.

« Il est possible que les Churchill soient coupables, dit froidement M. Knightley ; mais j’ose dire qu’il pourrait venir s’il en avait l’intention. »

« J’ignore les raisons que vous pouvez avoir de parler ainsi. Il a le plus vif désir de venir ; mais son oncle et sa tante ne peuvent se passer de lui. »

« Je ne puis pas croire qu’il ne soit en son pouvoir de venir, s’il était bien déterminé à le faire. Je ne le croirai jamais, à moins qu’on ne me le prouve. »

« Que vous êtes bizarre ! Qu’a fait M. Franck Churchill pour le supposer dénaturé ? »

« Je ne le crois pas dénaturé du tout, en soupçonnant qu’il a pu apprendre à mépriser ses parens, et à ne penser qu’à ses plaisirs, en vivant avec des personnes qui lui en ont donné l’exemple. Il est bien plus naturel qu’on ne le désirerait, qu’un jeune homme élevé par des gens orgueilleux, sensuels et égoïstes, devienne égoïste, sensuel et orgueilleux. Si M. Franck Churchill avait eu envie de voir son père, il en aurait trouvé l’occasion favorable entre les mois de septembre et janvier. Un homme de son âge. Quel âge a-t-il ? Vingt-trois ou vingt-quatre ans. Il est impossible qu’il manque de moyens pour réussir dans une entreprise si aisée. »

« C’est aisé à dire, pour vous qui avez toujours été votre maître. Vous êtes le plus mauvais juge du monde, M. Knightley, des difficultés qu’éprouve l’homme dépendant. Vous ne savez ce que c’est que d’être obligé de ménager des gens capricieux. »

« Il n’est pas concevable qu’un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans n’ait pas la liberté ni le courage de faire si peu de chose. Il ne manque ni d’argent ni de temps. Nous savons, au contraire, que pour se débarrasser de l’un et de l’autre, il fréquente les assemblées les plus frivoles du royaume. On n’entend parler que de lui dans toutes les villes où il y a des bains. Il n’y a pas long-temps qu’il était à Weymouth. Ce qui prouve qu’il peut quitter les Churchill. »

« Oui, quelquefois il le peut. »

« Cela veut dire, quand cela lui plaît, et qu’il a l’espoir de se divertir. »

« Il n’est pas honnête de juger de la conduite des gens, sans avoir préalablement une parfaite connaissance de leur situation. Si l’on n’a pas fréquenté une famille, il est impossible de pouvoir décrire la situation dans laquelle se trouve un individu quelconque de cette même famille. Il faudrait connaître Enscombe, et le caractère de madame Churchill, avant d’avoir la prétention de décider de ce que son neveu peut faire. Dans certaines occasions, il peut faire beaucoup plus que dans d’autres. »

Il y a une chose, Emma, qu’un homme peut toujours faire, s’il le veut. Je veux dire son devoir ; non pas en usant de manœuvres sourdes ou de finesses, mais par de la vigueur et du courage. Il est du devoir de Franck Churchill de respecter son père ; par ses promesses et ses messages, il prouve qu’il reconnaît ce devoir : mais s’il avait eu l’intention de le remplir, il y a long-temps qu’il l’aurait fait. Un homme qui penserait bien, dirait simplement, mais d’un ton décidé, à madame Churchill : vous me trouverez toujours prêt à sacrifier mes plaisirs à votre volonté ; mais je dois aller voir mon père sur-le-champ. Je sais qu’il trouverait mauvais que je lui manquasse de respect dans la circonstance présente : en conséquence je partirai demain. S’il s’exprimait ainsi, du ton résolu qui convient à un homme, l’on ne s’opposerait pas à son départ. »

« Non, dit Emma, en riant ; mais on pourrait s’opposer à son retour. Un jeune homme dépendant, tenir un pareil langage ! Il n’y a que vous, M. Knightley, qui puissiez le croire. Mais vous n’avez pas la moindre idée de ce que peut ou doit faire un homme qui est placé dans une situation diamétralement opposée à la vôtre. Monsieur Frank Churchill, parler ainsi à un oncle et à une tante, qui l’ont élevé, et dont il attend sa fortune ! Au milieu d’une salle, et parlant d’un ton très-élevé ! Comment pouvez-vous supposer qu’une pareille chose soit praticable. »

« Comptez sur ce que je vous dis, Emma ; un homme sensé n’y trouverait aucune difficulté ; il sentirait qu’il a raison : et cette déclaration faite en homme d’esprit, avec décence, lui serait plus utile, relèverait plus, fixerait ses intérêts d’une manière plus solide auprès des gens de qui il dépend, que toutes les finesses et les bassesses du monde ne pourraient faire. Le respect se joindrait à l’affection. Ils sentiraient qu’un pareil homme mérite une entière confiance : qu’un neveu qui se conduit bien avec son père, se conduirait de même avec eux ; car ils savent aussi bien que tout le monde, qu’il doit une visite à son père ; et tandis qu’ils exercent bassement leur pouvoir pour l’empêcher de la lui rendre, au fond de leur cœur ils le méprisent par cela même qu’il obéit à leurs caprices. Tout le monde respecte une conduite droite. S’il se conduisait de cette manière, en suivant des principes réguliers, leurs petits esprits s’humilieraient devant le sien. »

« J’en doute. Vous aimez beaucoup à humilier les petits esprits ; mais lorsque les petits esprits appartiennent à des gens riches et puissans, ils trouvent l’art de s’enfler, et deviennent aussi difficiles à gouverner que les grands. Je crois bien que si vous, monsieur Knightley[14], tel que vous êtes, pouviez prendre la place de M. Frank Churchill, vous parleriez et agiriez exactement comme vous voudriez qu’il fît, et que vous pourriez réussir. Les Churchill n’auraient peut-être rien à répondre : mais songez donc que vous n’auriez pas à vous débarrasser de coutumes contractées de bonne heure, et d’une obéissance née, pour ainsi dire, avec vous. Quant à lui, la chose n’est pas si aisée. Comment pourrait-il, tous d’un coup, prendre le ton d’une parfaite indépendance ? Comment foulerait-il aux pieds la reconnaissance et le respect qu’il leur doit ? Il sent peut-être aussi ce qui est juste, sans avoir, comme vous, par rapport à des circonstances particulières, le pouvoir d’agir conformément à ses principes. « Alors, son sentiment n’aurait pas la même force. S’il ne produisait pas le même effet, la conviction et la rectitude de l’action ne pouvaient[15] être les mêmes. »

« Oh ! la différence de situation et de coutumes ! Je désirerais que vous voulussiez comprendre ce qu’un aimable jeune homme doit souffrir lorsqu’il est dans le cas de résister à ceux qu’il a respectés toute sa vie dans son bas âge et dans son adolescence. »

« Votre aimable jeune homme est un jeune homme très-faible, si c’est la première fois qu’il a occasion de vouloir ce qui est juste, en opposition à la volonté d’autrui. Il aurait dû s’habituer à faire son devoir, au lieu de consulter ses intérêts. Je pardonne à l’enfant ses craintes ? mais non à l’homme. À mesure qu’il grandissait, il aurait dû sentir la dignité de son être, et secouer tout ce que l’autorité avait d’indigne. Il aurait dû rejeter loin de lui les premières tentatives qu’ils firent pour l’engager à manquer à son père. S’il eût commencé comme il devait, il n’y aurait aucune difficulté aujourd’hui. »

« Nous ne serons jamais d’accord sur son compte, s’écria Emma ; mais cela n’est pas extraordinaire. Je n’ai pas la moindre idée qu’il soit faible ; je crois au contraire qu’il ne l’est pas. M. Weston ne pardonnerait pas une folie, même à son fils ; mais il est très-probable qu’il a plus de douceur, plus de complaisance qu’il n’appartient, selon vous, à un homme parfait d’en avoir. »

« Je suis persuadée qu’il est tel que je dis ; et quoique cela puisse lui faire perdre quelques avantages, il en sera récompensé par d’autres. »

« Oui, tous ces avantages se réduiront à rester oisif tandis qu’il devrait se remuer, à passer sa vie dans de frivoles plaisirs, et à se croire extrêmement habile à excuser une pareille conduite. Il a le talent d’écrire une belle lettre, pleine de protestations et de mensonges, et se persuade qu’il a trouvé la meilleure méthode possible de préserver la paix à la maison, et d’empêcher son père de se plaindre de lui. Ses lettres me font mal au cœur. »

« Vous avez des notions bien singulières. Tout le monde les trouve très-bien écrites. »

« Je suis très-persuadé qu’elles ne satisfont pas madame Weston. Il est impossible qu’une femme aussi sensée et d’un aussi bon jugement qu’elle puisse les approuver : tenant la place d’une mère, elle n’est pas aveuglée par l’affection maternelle. C’est par rapport à elle qu’on devait s’acquitter de ses devoirs à Randalls, et c’est parce qu’on ne l’a pas fait, que cette omission la blesse doublement. Si elle eût été une personne d’importance, Franck y serait sans doute venu, et elle se serait peu embarrassée qu’il l’eût fait ou non. Croyez-vous que votre amie n’ait pas fait ces réflexions ? Supposez-vous qu’elle ne se soit pas dit cent fois, en elle-même, ce dont je vous entretiens à présent ? Non, Emma, votre aimable jeune homme ne peut l’être qu’en italien et non en anglais. Il peut être très-agréable, très-bien élevé, très-poli, mais il n’a pas cette délicatesse anglaise qui porte à compatir aux sensations d’autrui. »

« Vous me paraissez déterminé à penser mal de lui ? »

« Moi ! Point du tout, répliqua M. Knightley avec humeur, je n’ai aucune envie d’en penser mal. Je serais aussi porté qu’un autre à reconnaître ses bonnes qualités ; mais je n’ai entendu parler d’aucunes, à l’exception de celles de sa personne ; j’ai ouï dire qu’il était grand et bien fait, qu’il avait bon air, qu’il était doucereux et fort poli. »

« Bien, quand il n’aurait d’autres recommandations que celles-là, ce serait un trésor pour Highbury. Nous voyons rarement ici un beau jeune homme, bien élevé et agréable. Nous n’avons pas le droit d’être délicates, et d’exiger qu’il ait des vertus par-dessus le marché. Pouvez-vous vous figurer, M. Knightley, quelle sensation son arrivée produira ? M. Franck Churchill sera l’objet de la curiosité et des conversations des deux paroisses d’Highbury et de Donwell ; nous ne penserons qu’à lui, nous ne parlerons que de lui. »

« Vous me pardonnerez mon oppression. Si je le trouve homme de bonne compagnie, je serai bien aise de faire sa connaissance ; mais s’il n’est qu’un fat, un babillard, il ne me fera pas perdre mon temps, je ne m’occuperai pas de lui. »

« Mon idée de lui est qu’il adapte sa conversation au goût de tout le monde, et qu’il peut et désire se rendre agréable à tous. À vous, il parlera d’agriculture ; à moi, de peinture et de musique, et ainsi de suite ; ayant des notions générales, il peut suivre ou conduire, suivant que l’occasion s’en présente, et parler très-bien sur toutes sortes de sujets. Voilà ce que je pense de lui. »

« Et moi je pense, dit vivement M. Knightley, que si le portrait que vous en faites lui ressemble, il doit être le plus insupportable garnement existant. Quoi ! à vingt-trois ans, être le roi d’une compagnie, un grand personnage, un politique consommé qui lit le caractère d’un chacun, et se sert des talens d’autrui pour déployer sa supériorité : qui flatte pour couvrir de honte ceux qui l’écoutent. Ma chère Emma, vous êtes trop sensée, pour supporter un pareil fat, quand tous le connaîtrez. »

« Je n’en parlerai plus, s’écria Emma, vous envenimez tout. Nous avons tous les deux des préjugés ; vous contre lui, et moi en sa faveur, et nous ne pourrons nous accorder que lorsqu’il sera ici. »

« Des préjugés ! Moi je n’en ai point du tout. »

« Et moi j’en ai, et n’en suis pas honteuse. L’amitié que je porte à monsieur et à madame Weston, m’engage à avoir de grands préjugés en sa faveur. »

« C’est une personne dont je ne m’occuperai jamais, dit M. Knightley avec humeur, ce qui fît qu’Emma parla d’autre chose, quoiqu’elle ne comprît pas bien pourquoi il était fâché. »

Haïr un jeune homme ? parce qu’il ne pensait pas comme lui, n’était pas digne des idées libérales qu’elle avait toujours reconnues en lui ; car malgré la haute opinion qu’il avait de lui-même, et qu’elle lui avait souvent reprochée, elle ne l’avait jamais cru capable de méconnaître le mérite d’autrui.


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CHAPITRE XVIII.


Emma et Henriette avaient été se promener un matin, et suivant l’opinion d’Emma, s’étaient assez entretenues de M. Elton,tant pour les péchés de l’une que pour le plaisir de l’autre ; en s’en retournant, elle faisait tous ses efforts pour changer de conversation. Mais au moment où elle croyait avoir réussi, en parlant quelque temps de la misère des pauvres pendant l’hiver, elle vit qu’elle s’était trompée, car Henriette d’un ton plaintif dit : « M. Elton est si bon pour les pauvres ! » Il fallait donc s’y prendre d’une autre manière. Elles étaient alors près de l’habitation de madame Bates ; Emma se détermina à y entrer, pour tirer quelque secours des personnes qu’elle y verrait. Elle avait d’ailleurs une autre raison pour donner aux dames Bates cette marque de son attention. Ces dames étaient flattées qu’on les visitât, et le peu de personnes qui osaient se permettre de lui trouver des défauts, croyaient qu’elle manquait par sa négligence, à contribuer autant qu’elle le devait au peu de bonheur dont elles jouissaient. Elle avait reçu, tant de M. Knightley que de son propre cœur, quelques reproches à cet égard, mais ils n’avaient pas eu assez de pouvoir pour surmonter l’aversion qu’elle sentait à les voir plus souvent. C’était perdre le temps, disait-elle, et s’exposer à l’horreur de se voir confondue avec les personnes de la seconde ou troisième société d’Highbury, qui se rendaient en foule chez les dames Bates. Elle résolut donc de ne pas passer devant leur porte sans entrer, observant à Henriette, en lui proposant cette visite, qu’autant qu’on pouvait être certain de quelque chose, elle l’était qu’elles n’avaient pas à craindre des lettres de Jeanne Fairfax. La maison appartenait à des marchands, madame et mademoiselle Bates occupaient le premier ; et là dans un petit appartement, elles recevaient avec cordialité et même avec reconnaissance ceux qui voulaient bien leur rendre visite. La bonne vieille dame, mise proprement, était tranquillement assise dans le coin le plus chaud de la cheminée occupée à tricoter, voulut céder sa place à mademoiselle Woodhouse, et sa fille plus active, plus parleuse, les accabla de caresses, de remercîmens, de soins pour leur chaussure, de questions sur la santé de M. Woodhouse, de détails sur celle de sa mère et enfin les pressa d’accepter des gâteaux, que madame Cole qui était venue leur faire une visite de dix minutes, mais qui avait eu la bonté de rester plus d’une heure avec elles, s’était laissé persuader de goûter, les avait trouvés excellens, et qu’ainsi elle espérait que mademoiselle Woodhouse et mademoiselle Smith leur feraient le plaisir d’en accepter. En nommant les Cole, il était certain qu’on parlerait de M. Elton. Il y avait une grande intimité entre lui et cette famille, et il avait donné de ses nouvelles à M. Cole depuis son départ. Emma savait d’avance ce qui allait arriver ; on leur raconterait le contenu de la lettre : combien de temps il y avait qu’il était parti : les nombreuses compagnies qu’il fréquentait ; l’accueil flatteur qu’il recevait partout où il se présentait ; le nombre de personnes qu’il y avait au bal du maître des cérémonies : elle s’acquitta à merveille de tous ces détails, et Emma se mit en avant, pour qu’Henriette n’eût rien à dire. Elle s’était préparée à tout cela avant d’entrer dans la maison ; mais son intention était après s’être débarrassée de lui, de n’y plus revenir, et de parler de toutes les dames et demoiselles d’Highbury, et de leurs parties de cartes. Elle ne s’attendait pas à voir Jeanne Fairfax remplacer M. Elton ; mais mademoiselle Bates en se défaisant de lui, se rejeta sur les Cole, pour annoncer une lettre de sa nièce.

Oh, oui ! M. Elton, j’ai compris. Certainement quant à la danse…. Mademoiselle Cole me disait que la danse dans les salles de Bath était…. Madame Cole a eu la bonté de rester quelque temps avec nous pour parler de Jeanne. Elle commença tout en arrivant à demander de ses nouvelles, car elle l’aime beaucoup. Toutes les fois qu’elle vient à Highbury, madame Cole la comble d’amitié ; et je dois dire que personne ne les mérite plus que Jeanne. Ainsi commençant à demander de ses nouvelles, elle dit : « Je sais que vous ne pouvez pas avoir reçu de lettre de Jeanne, car ce n’est pas son temps d’écrire, et lorsque je lui répondis qu’elle se trompait, que nous en avions eu une ce matin, jamais je n’ai vu de personne plus surprise. « Sur votre honneur ! dit-elle, vous en avez reçu une ? Racontez-moi ce qu’elle dit : »

Emma fut assez polie pour dire sur-le-champ, en souriant et avec un air d’intérêt.

« Avez-vous des nouvelles si récentes de mademoiselle Fairfax ? J’en suis charmée, comment se porte-t-elle ? »

« Je vous remercie. Vous êtes si bonne ! répliqua la pauvre tante, dont Emma se moquait, elle se mit à chercher la lettre. »

« Oh ! la voilà, je savais bien qu’elle n’était pas loin, mais j’avais mis ma ménagère dessus, comme vous voyez, je ne m’étais pas aperçue que je la cachais : il y avait si peu de temps que je l’avais à la main, que j’étais bien sûre qu’elle devait être sur la table. Je l’ai lue à madame Cole, et après son départ, j’en ai fait une seconde lecture à maman ; car une lettre de Jeanne lui fait tant de plaisir, qu’elle ne se lasse jamais de l’entendre : ainsi je savais qu’elle n’était pas loin, ma ménagère était dessus ; et puisque vous avez la bonté de désirer que je vous en fasse la lecture. Mais avant tout, il faut que je fasse des excuses au nom de Jeanne, de ce qu’elle a écrit une lettre si courte. Seulement deux pages, comme vous voyez, à peine deux pages et en général elle remplit tout le papier et en barre la moitié. Ma mère s’étonne souvent que je puisse le déchiffrer tout entier ; elle me dit, lorsque sa lettre est ouverte, eh bien ! Marie, vous aurez bien de la peine à lire cet ouvrage de marquetterie. Croyez-vous, Madame ? Et je lui dis : Si vous n’aviez personne pour le faire, vous en viendrez bien à bout vous-même, pas un mot ne vous échapperait. Quoique ses yeux ne soient pas aussi bons qu’ils étaient jadis, elle y voit encore très-bien, grâce à Dieu, avec des lunettes. C’est une grande bénédiction que ma mère ait encore de si bons yeux. Jeanne dit souvent quand elle est ici : Vous aviez une excellente vue grand’maman, pour l’avoir encore si bonne aujourd’hui, et après avoir tant travaillé enfin ; je désirerais bien que la mienne se conservât aussi long-temps. »

Ayant tant parlé et très-vite, mademoiselle Bates fut obligée de s’arrêter pour reprendre haleine, alors Emma dit quelque chose de très-poli sur la belle écriture de mademoiselle Fairfax.

« Vous avez bien de la bonté, répliqua mademoiselle Bates, très-flattée ; vous qui êtes si bon juge et qui écrivez si supérieurement bien vous-même. Je vous assure que nous préférons les louanges de mademoiselle Woodhouse à toutes les autres. Ma mère n’entend pas bien : elle est un peu sourde, comme vous savez. Madame, s’adressant à sa mère, avez-vous entendu ce que mademoiselle a eu la bonté de dire sur l’écriture de Jeanne ? »

Et Emma eut l’avantage d’entendre répéter son beau compliment deux ou trois fois avant que la bonne vieille femme eût compris ce que sa fille lui disait. Elle songeait en elle-même au moyen d’échapper, sans impolitesse, à la lecture de la lettre de Jeanne, et se proposait de se sauver sous un prétexte quelconque, lorsque mademoiselle Bates, se tournant vers elle, demanda toute son attention.

« La surdité de ma mère, dit-elle, est peu de chose, comme vous voyez ; rien du tout. Il faut seulement élever la voix et répéter ce qu’on dit deux ou trois fois, et elle entend parfaitement ; mais à la vérité, elle est accoutumée à ma voix. Mais il est très-remarquable qu’elle entende Jeanne mieux que moi. Jeanne parle si distinctement. Elle ne trouvera pas la grand’maman plus sourde qu’elle n’était il y a deux ans, chose bien surprenante, à l’âge où est ma mère. Et il y a deux ans, comme vous savez, qu’elle est partie d’ici. Nous n’avons jamais été si longtemps sans la voir, et comme je disais à madame Cole, nous ne saurons trop comment la fêter quand elle arrivera. »

« Attendez-vous bientôt mademoiselle Fairfax. »

« Oh ! oui, la semaine prochaine. »

« En vérité ! cela vous fera grand plaisir. »

« Bien des remercîmens. Vous avez trop de bonté. Oui, la semaine prochaine. Tout le monde est surpris, et nous fait les mêmes complimens. Je suis sûre qu’elle aura autant de plaisir à voir ses amis, qu’ils en auront à la voir de retour à Highbury. Oui, vendredi ou samedi ; elle ne dit pas lequel des deux, parce que le colonel Campbell peut avoir besoin de sa voiture un de ces jours-là. Quelle bonté de la faire conduire toute la route ! Maison le fait toujours, comme vous savez. Oh ! oui, vendredi ou samedi, voilà ce qu’elle écrit. C’est pour cela qu’elle a anticipé, autrement nous n’aurions reçu de lettre que mardi ou mercredi. »

« Oui, je le crois. Je craignais ne pas avoir aujourd’hui des nouvelles de mademoiselle Fairfax. »

« Vous êtes si obligeante. Non, sans cette circonstance particulière, nous n’en aurions pas eu. Ma mère est si joyeuse, car elle doit passer trois mois avec nous. Trois mois, elle le dit positivement comme j’aurai le plaisir de vous le lire tout à l’heure. Vous saurez que les Campbell vont en Irlande. Madame Dixon a persuadé à son père et à sa mère d’aller lui rendre visite, dans le plus bref délai. Leur intention n’était d’y aller qu’en été ; mais elle a une extrême impatience de les voir. Avant son mariage, en octobre dernier, elle n’avait jamais perdu ses parens de vue, pendant une semaine entière, et elle doit aujourd’hui trouver étrange d’être dans des royaumes différens, j’avais envie de dire, mais du moins dans des pays différens ; ainsi elle a écrit une lettre très-pressante à sa mère ou à son père, car je ne sais pas bien auquel des deux, en son nom et en celui de M. Dixon, pour les inviter à les venir joindre sur-le-champ, avec l’assurance d’aller à leur rencontre jusqu’à Dublin et de les conduire à leur château de Baly-Craig, superbe endroit je présume. Jeanne a entendu parler des beautés de ce château, par M. Dixon, j’imagine ; car je ne pense pas qu’elle en ait rien appris par d’autres. Vous sentez qu’il est tout naturel de supposer que M. Dixon, venant faire la cour à mademoiselle Campbell, parlait de ses terres, et comme Jeanne se promenait souvent avec eux, car le colonel et madame Campbell ne permettaient que rarement à leur fille de sortir seule avec M. Dixon, ce dont je ne les blâme pas, Jeanne entendait tout ce qu’il disait à mademoiselle Campbell de sa maison et de ses propriétés en Irlande. Et je crois qu’elle nous a écrit qu’il avait montré des plans et des vues qu’il avait dessinés lui-même. C’est je crois un très aimable et très-charmant jeune homme. Jeanne avait une envie extrême d’aller en Irlande, d’après ce qu’il en disait. Dans ce moment, un injurieux soupçon frappa l’esprit d’Emma, au sujet de Jeanne Fairfax. Ce charmant M. Dixon, et ne pas aller en Irlande avec l’insidieux dessein, se dit-elle, de faire de nouvelles découvertes. »

« Vous devez vous croire très-heureuse que mademoiselle Fairfax ait la permission de venir vous voir dans cette conjoncture. Considérant l’intimité qui existe entre elle et madame Dixon, vous ne pouviez pas vous attendre qu’on pût l’excuser de ne pas accompagner le colonel et madame Campbell. »

« C’est vrai, c’est très-vrai. C’est ce dont nous avions grande peur, car nous n’aurions pas aimé de la savoir si éloignée de nous pendant des mois entiers, hors d’état de venir, s’il arrivait quelque chose. Mais vous voyez que tout s’est arrangé pour le mieux. M. et madame Dixon désiraient ardemment qu’elle vînt avec le colonel et madame Campbell. Vous pouvez compter sur ce que je vous dis, rien ne pouvait être plus pressant que leur invitation. Jeanne dit, et vous allez l’entendre tout à l’heure, M. Dixon s’est toujours empressé de témoigner qu’il prenait part aux attentions que madame avait pour elle. C’est un très-charmant jeune homme. Depuis le service qu’il a rendu à Jeanne, à Weymouth, dans une partie qu’ils faisaient sur l’eau, lorsque, par le revirement soudain d’une voile, elle manqua périr ; en effet, elle était perdue, s’il ne l’eût, avec la plus grande présence d’esprit possible, arrêtée par ses habits. (Quand j’y songe, je ne puis m’empêcher de trembler). Mais depuis que nous avons connu cette aventure, j’aime infiniment M. Dixon ! »

« Mais malgré les pressantes sollicitations de ses amis, et le désir qu’elle avait de voir l’Irlande, mademoiselle Fairfax a préféré vous consacrer son temps, et à madame Bates. »

« Oui, c’est elle qui l’a voulu, et le colonel et madame Campbell pensent qu’elle fait très-bien, justement ce qu’ils lui auraient recommandé ; et ils ont le plus grand désir qu’elle vienne respirer l’air natal, parce que depuis quelque temps sa santé est un peu dérangée. »

« J’en suis très-fâchée. Je pense qu’ils ont raison ; mais madame Dixon sera bien trompée dans ses espérances. Madame Dixon, à ce que j’ai entendu dire, n’est pas remarquable par sa beauté, et pas du tout comparable à mademoiselle Fairfax. »

« Oh ! non. Vous êtes très-gracieuse ; point du tout, il n’y a pas de comparaison à faire entre elles. Mademoiselle Campbell n’a jamais été jolie, mais elle est très-élégante et très-aimable. »

« Oui, c’est tout simple. »

« Jeanne a attrapé un terrible rhume, pauvre enfant ! depuis le mois de novembre (comme je vais vous le lire tout à l’heure), et n’a jamais été bien depuis. C’est un temps bien long, n’est-ce pas, pour garder un rhume ? Elle ne nous en a jamais parlé auparavant, crainte sans doute de nous alarmer. C’est bien elle ! Si discrète ! Mais elle est si loin d’être bien portante, que ses bons amis les Campbell pensent qu’elle ne peut mieux faire que de venir à la maison respirer un air qui lui a toujours convenu, et ils ne doutent pas que dans trois ou quatre mois elle ne soit parfaitement guérie. Et il est certain qu’il vaut infiniment mieux qu’elle vienne à la maison, que d’aller en Irlande, puisqu’elle ne se porte pas bien. Personne n’aura plus de soin d’elle que nous. Il me parait que c’est ce qu’on pouvait faire de mieux. »

« Ainsi elle arrivera ici, vendredi ou samedi, et les Campbell quitteront Londres pour se rendre à Holy-Head le lundi suivant, comme vous allez le voir dans la lettre de Jeanne. — Si promptement ! — Vous pouvez juger, mademoiselle Woodhouse, dans quel désordre cela m’a mis ! Encore si elle n’était pas malade ! Mais je crains bien que nous ne devions nous attendre à la voir maigre et défaite. Il faut que je vous dise l’accident qui m’est arrivé à propos de cela. J’ai toujours le soin de lire les lettres de Jeanne tout bas, avant de les lire tout haut à ma mère, de crainte qu’il n’y ait quelque chose qui puisse lui donner du chagrin. Jeanne m’a prié de le faire, aussi je n’y manque jamais. J’ai commencé la lecture de celle-ci, avec les précautions ordinaires ; mais à peine ai-je lu l’endroit où elle parle de sa mauvaise santé, que je me suis écriée : Dieu nous bénisse ; la pauvre Jeanne est malade. Ma mère qui était aux aguets, m’entendit et fut alarmée. Cependant, continuant à lire, je trouvai qu’elle n’était pas si mal que je pensais ; et je lui en parle d’une manière si rassurante, qu’elle n’y pense plus. Mais je ne puis pas m’imaginer comment j’ai été si peu sur mes gardes. Si Jeanne ne recouvre pas bientôt sa santé, nous appellerons M. Perry. Nous ne regarderons pas à la dépense ; et quoiqu’il soit si généreux, et qu’il aime beaucoup Jeanne, que, par conséquent, je sois très-persuadée qu’il ne demanderait rien pour ses visites, nous ne pourrions pas le permettre. Il a une femme et des enfans à soutenir, et ne peut pas donner son temps. Maintenant que je vous ai donné un aperçu de la lettre de Jeanne, je vais vous la lire : je suis certaine qu’elle raconte son histoire beaucoup mieux que moi. »

« Nous sommes obligées de nous sauver, dit Emma, en donnant un coup d’œil à Henriette ; et se levant : Mon père nous attend. Je ne croyais pas pouvoir rester plus de cinq minutes, lorsque je suis entrée chez vous. Je n’ai pas voulu passer devant votre porte, sans m’informer de l’état de la santé de madame Bates ; mais nous avons été si agréablement retenues. Cependant, nous sommes forcées de vous souhaiter le bonjour, ainsi qu’à madame Bates. »

Rien ne put les retenir : elles gagnèrent la rue, heureuses d’avoir échappé à la lecture de la lettre de mademoiselle Fairfax, dont elles connaissaient parfaitement le contenu ; il est vrai qu’elles avaient été obligées d’entendre beaucoup de choses qui ne les amusaient pas.


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CHAPITRE XIX.


Jeanne Fairfax était orpheline, fille unique de la fille cadette de madame Bates.

Le mariage du lieutenant Fairfax, du … régiment d’infanterie, fut célébré avec pompe, plaisir, espoir et intérêt. Rien ne restait de tout cela que le souvenir de sa mort sur le champ de bataille, sur une terre étrangère, de son épouse, qui, peu après, fut emportée par la consomption et le chagrin ; et cette fille, par sa naissance, elle appartenait à Highbury ; et quand à l’âge de trois ans elle perdit sa mère, elle devint la propriété, la consolation et la bien-aimée de sa grand’mère et de sa tante. Il était très-probable qu’elle était fixée pour toujours, qu’elle d’autre éducation que celle que des moyens très-bornés pouvaient lui procurer, et qu’elle grandirait sans recevoir aucun avantage de sa naissance, ni de ce que la nature avait fait pour elle en lui donnant une charmante figure, un bon jugement, un excellent cœur, et des parens affectionnés.

Mais la sensibilité compatissante d’un ami de son père, changea sa destinée. C’était le colonel Campbell qui avait, depuis long-temps, considéré le lieutenant Fairfax comme un excellent officier, et un homme de beaucoup de mérite, et aux soins duquel il se croyait redevable de la vie, par les soins qu’il avait eu de lui lorsqu’il avait eu une fièvre épidémique. Il n’oublia pas les attentions qu’avait eu le lieutenant Fairfax pour lui, quoique plusieurs années se fussent écoulées depuis sa mort, jusqu’à ce qu’il pût revenir en Angleterre, pour prouver sa reconnaissance. À son arrivée, il prit des informations sur l’enfant ; il était marié, et n’avait qu’une fille à peu près de l’âge de Jeanne. Il invita celle-ci à passer quelque temps chez lui, où elle se fit aimer de tout le monde ; et à peine avait-elle neuf ans, que, tant par l’affection que la fille avait pour elle, que pour se montrer sincère ami, il offrit de se charger entièrement de son éducation. Son offre fut acceptée ; et depuis ce temps-là Jeanne fit partie de la famille du colonel, et y demeura tout à fait, excepté quelques visites qu’elle rendait de temps en temps à sa grand’mère.

On avait l’intention de lui donner tous les talens nécessaires pour faire l’éducation de jeunes demoiselles ; le peu que son père lui avait laissé, ne lui suffisant pas pour exister.

Le colonel Campbell ne pouvait rien faire de plus pour elle ; car quoique son revenu et sa paie fussent assez considérables, sa fortune particulière ne l’était pas, et devait passer entièrement à sa fille : mais en lui donnant une bonne éducation, il espérait qu’à l’avenir elle pourrait se suffire à elle-même d’une manière décente.

Telle était l’histoire de Jeanne Fairfax. Elle était tombée en bonnes mains, et n’éprouva que des attentions de la part des Campbell, et reçut une excellente éducation. Le colonel ayant fixé sa résidence à Londres, les maîtres d’agrément les plus distingués lui donnèrent des leçons : et vivant avec des gens instruits et de mœurs irréprochables, son cœur et son jugement se formèrent d’après le modèle qu’elle avait sans cesse devant les yeux. Ses bonnes dispositions et ses connaissances répondirent à l’amitié qu’on avait pour elle ; et à l’âge de dix-huit à dix-neuf ans, elle était capable d’instruire de jeunes personnes : mais on l’aimait trop pour s’en séparer. Ni le père ni la mère ne pouvaient la laisser aller, et la fille encore moins. On ajourna donc cette séparation. Il fut décidé qu’elle était trop jeune : et Jeanne resta avec eux, partageant comme une seconde fille, tous les plaisirs convenables à une société élégante, soit à la maison ou dehors. L’avenir seul pouvait la tourmenter ; car son jugement la faisait souvenir que son bonheur pourrait bientôt s’évanouir. L’affection de toute la famille, l’extrême attachement de mademoiselle Campbell, étaient d’autant plus honnorables pour les deux parties, que Jeanne avait sur la fille du colonel, une supériorité décidée, soit pour la beauté, soit pour les talens. Ce que la nature avait fait pour elle, était très-apparent aux yeux de mademoiselle Campbell ; et ses parens ne pouvaient pas non plus s’empêcher de remarquer combien elle surpassait leur fille en connaissances. Elles continuèrent à vivre ensemble dans la plus grande intimité, jusqu’au mariage de mademoiselle Campbell, qui, par cette chance, ce bonheur qui préside souvent au lien conjugal, et font qu’on préfère ce qui est très-ordinaire à ce qui est beau. M. Dixon, jeune homme riche et agréable, devint amoureux de mademoiselle Campbell, tandis que Jeanne Fairfax avait à travailler pour fournir à ses besoins.

Il n’y ’avait pas long-temps que cet événement avait eu lieu, trop peu pour que son amie moins fortunée, ait fait des démarches pour se placer, quoiqu’elle eût atteint l’âge qu’elle avait elle-même fixé pour cela. Depuis plusieurs années elle se proposait d’entrer en fonctions à l’âge de vingt et un ans. Avec le courage d’une novice consacrée, elle résolut de consommer le sacrifice, et d’abandonner à vingt et un ans tous les plaisirs de la vie, d’une société aimable et instruite, l’espérance et la paix, et de se dévouer pour toujours au travail et aux mortifications. Malgré la bonté de leur cœur, le colonel et madame Campbell ne purent s’opposer à cette résolution. Tant qu’ils vivraient, Jeanne n’avait pas besoin de chercher une place ; elle pouvait rester avec eux : et pour leur propre satisfaction, ils l’auraient retenue ; mais alors ils craignaient que leur conduite ne parût intéressée : il valait mieux que ce qui devait avoir lieu un jour, arrivât de suite. Peut-être sentirent-ils qu’il aurait été plus sage et plus amical d’avoir résisté à la tentation d’un délai, et ne lui avoir pas donné le goût des plaisirs d’une vie aisée et tranquille qu’elle devait perdre un jour. Cependant l’affection qu’ils lui portaient, combattait en sa faveur, et les empêchait de hâter l’instant malheureux qui devait les séparer. Sa santé, depuis le mariage de leur fille, avait toujours été chancelante ; et jusqu’à ce qu’elle eût recouvré ses forces, ils ne voulurent pas qu’elle commençât à s’acquitter des devoirs d’un emploi qui demandait une force extraordinaire d’esprit et de corps pour les remplir dignement. Quant à ne pas les accompagner en Irlande, le compte qu’elle rendait à sa tante était exact ; elle cachait peut-être quelques vérités. C’était son propre choix de passer pendant leur absence à Highbury, peut-être ses derniers mois de liberté avec ses chers parens, qui avaient pour elle la plus tendre affection : et les Campbell, quels que fussent leurs motifs, soit en totalité, soit en partie, consentirent volontiers à cet arrangement, et dirent qu’ils comptaient plus, pour le recouvrement de sa santé, sur l’air natal qu’elle respirerait pendant quelques mois, que sur toute autre chose. Il était certain qu’elle devait venir, et qu’Highbury, au lieu de recevoir cette nouveauté si long-temps promise, M. Frank Churchill serait obligé de se contenter de Jeanne Fairfax, qui n’en était absente que depuis deux ans.

Emma en fut fâchée ; elle trouvait dur de faire des civilités pendant trois mois, à une personne qu’elle n’aimait pas ! d’être forcée de faire plus qu’elle ne voulait, et moins qu’elle ne devait ! Il serait difficile de dire pourquoi elle n’aimait pas Jeanne Fairfax. M. Knightley lui avait dit une fois que c’était parce qu’elle voyait en elle la jeune personne accomplie, qu’elle croyait être elle-même ; et quoiqu’elle le niât fortement alors, il y avait des instans où, s’examinant elle-même, sa conscience ne l’acquittait pas de cette accusation ; mais elle ne voulait pas lier connaissance avec elle : elle ne pouvait se rendre compte à elle-même des motifs qui l’en empêchaient : elle était si froide, si réservée, si indifférente, soit qu’elle plût ou non ; et puis, sa tante était si babillarde ! et elle faisait tant de fracas ! Ensuite on s’était imaginé qu’elles devaient être intimement liées : parce qu’elles étaient du même âge, tout le monde supposait qu’elles devaient s’aimer beaucoup. Telles étaient ses raisons ; elle n’en avait pas de meilleures. Cette aversion était très-injuste : chaque petit défaut était magnifié de telle manière, qu’elle ne revoyait jamais Jeanne Fairfax, pour la première fois, après une absence un peu considérable, sans croire qu’elle avait sujet de se plaindre d’elle ; et maintenant, après la première visite, après un intervalle de deux ans, elle fut singulièrement frappée de son air et de ses manières, quoique pendant ces deux années elle eût pris plaisir à les dépriser. Jeanne Fairfax était l’élégance personnifiée ; et Emma n’admirait rien tant qu’une femme élégante. Elle était d’une belle taille, justement de celle qu’on regardait comme grande, sans l’être trop ; ses formes étaient pleines de grâces ; elle avait cet embonpoint qui tient le milieu entre être trop grasse ou trop maigre, quoique le mauvais état de sa santé semblât faire appréhender une de ces deux imperfections. Emma sentait tout cela ; et puis, sa figure, ses traits !… Elle y trouvait plus de beautés qu’elle ne se souvenait d’en avoir jamais vu ailleurs. Ce n’était pas une beauté régulière, mais une beauté enchanteresse. Ses jeux, d’un gris foncé, avec des sourcils et des cils noirs, avaient toujours été admirés ; sa peau, à laquelle elle avait trouvé à redire, parce qu’elle manquait de coloris, avait réellement une pureté et une délicatesse qui pouvaient se passer d’éclat. C’était une beauté dont l’élégance était la partie dominante ; et par rapport à ses principes, elle devait l’admirer : élégance qui, soit pour l’esprit, soit pour le corps, n’avait rien qui en approchât à Highbury ; car, dans cette petite ville, c’était une distinction et un mérite de n’être pas tout à fait grossier.

Enfin, pendant la première visite, elle examina Jeanne Fairfax avec une double satisfaction intérieure, celle du plaisir, et celle de rendre justice : elle se détermina à ne plus la haïr. En songeant à son histoire, à sa situation aussi bien qu’à sa beauté ; lorsqu’elle considéra à quoi tant d’élégance était destinée ; à la perte qu’elle faisait d’une situation agréable, et à la vie qu’elle allait mener, il était impossible de sentir pour elle autre chose que de la compassion et du respect, surtout si l’on ajoutait à l’intérêt qu’elle inspirait, la circonstance très-probable de son attachement pour M. Dixon, qu’Emma s’était si naturellement figuré devoir exister. S’il en était ainsi, elle méritait qu’on la plaignît de l’effort qu’elle faisait, encore plus que du sacrifice auquel elle s’était résolue. Emma l’acquitta de bon cœur d’avoir cherché à séduire M. Dixon, et privé son épouse de ses affections, ce dont son imagination l’avait d’abord crue capable. S’il y avait de l’amour, il était simple et sans espoir de son côté. Elle avait pu sucer le poison, ainsi que son amie, partageant sa compagnie et sa conversation avec elle ; et d’après les motifs les plus louables, elle se refusait le plaisir de visiter l’Irlande, pour se séparer entièrement de lui et de sa famille, et commencer sa pénible carrière. Enfin Emma emporta, en la quittant, des sentimens si radoucis et si charitables, qu’elle regretta infiniment qu’Highbury ne contînt aucun jeune homme digne de lui assurer un état indépendant, personne qui pût la mettre à même de former un plan en sa faveur. Ces idées l’occupèrent tout le temps de sa promenade d’Highbury à Hartfield.

Ces sentimens étaient charmans, mais ne durèrent pas long-temps. Avant qu’elle se fût exposée à chanter la palinodie, avant d’avoir fait profession de son attachement pour Jeanne, autrement qu’en confessant à monsieur Knightley qu’elle était certainement jolie, et meilleure que belle ! « Jeanne passa une soirée à Hartfield avec avec sa grand’mère et sa tante, et l’aversion d’Emma reprit le dessus, ses anciens préjugés revinrent. La tante fut plus ennuyeuse que jamais ; et cela parce qu’elle joignait à une extrême inquiétude pour sa santé, une plus grande admiration encore de ses grandes qualités : il fallut entendre la description de son déjeûner, combien peu elle mangeait de pain et de beurre, et quelle petite tranche de mouton lui suffisait à son dîner ; venait ensuite une énumération pompeuse de nouveaux bonnets, de sacs à ouvrage qu’elle avait faits pour sa grand’mère et sa tante, et Emma rendit la pauvre Jeanne responsable des sottises de sa tante. On fit de la musique et Emma fut forcée de jouer ; et les remercîmens, les louanges qui s’ensuivirent comme de raison, passèrent pour une candeur affectée, un air de grandeur d’âme, pour relever encore la supériorité de ses propres talens. En outre, ce qui était le pire de tout, elle affectait une froideur, une réserve telles qu’il était impossible de deviner sa véritable façon de penser. Couverte du manteau de la politesse, elle semblait déterminée à ne rien hasarder. Elle poussait la circonscription à l’excès, et jusqu’à exciter des soupçons. Elle en donnait surtout des preuves, lorsqu’on lui parlait de Weymouth et des Dixon. Elle se faisait un point capital de ne donner aucun éclaircissement sur le caractère de M. Dixon, l’agrément qu’on trouvait en sa compagnie, ni sur l’éligibilité de son mariage. C’était de sa part une approbation générale, sans distinction ni détail. Cela ne lui servit à rien. On ne lui tint aucun compte de sa discrétion. Emma s’aperçut de l’artifice et retourna à ses anciens soupçons. Il y avait sans doute à cacher quelque chose de plus que la préférence qu’elle donnait à embrasser un état ; M. Dixon avait probablement été sur le point de changer une amie pour l’autre, ou n’avait fixé son choix que par rapport aux cent mille écus qu’il devait toucher.

Jeanne ne montra[16] pas plus de confiance sur d’autres sujets. Elle et monsieur Frank Churchill s’étaient trouvés ensemble à Weymouth. On savait qu’ils avaient fait connaissance ; mais Emma ne put tirer d’elle aucune information sur ce qu’il était véritablement. « Était-ce un bel homme ? – En général, il passait pour tel. – Était-il agréable ? – Il en avait la réputation. – Paraissait-il sensé, instruit ? – Il était difficile aux bains, ou dans les sociétés de Londres, et le connaissant à peine, qu’on pût former son opinion sur tous ces points. L’on ne pouvait guère juger que de ses manières après même une connaissance plus suivie que celle qu’elle avait eue avec monsieur Frank Churchill. Elle croyait que tout le monde lui trouvait des manières très-agréables. »


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CHAPITRE XX.


Emma ne put lui pardonner. Mais comme M. Knightley qui était de la partie, ne s’était aperçu d’aucune provocation, d’aucun ressentiment, et n’avait observé qu’une conduite attentive et obligeante des deux côtés, se trouvant à Hartfield le lendemain pour quelques affaires qu’il avait à traiter avec M. Woodhouse, il exprima sa satisfaction sur le tout ; pas si ouvertement cependant qu’il l’eût fait si monsieur Woodhouse n’eût pas été présent, mais assez pour être parfaitement compris par Emma. Il avait toujours pensé qu’elle était injuste envers Jeanne, et s’applaudissait de trouver un commencement d’amélioration dans sa conduite.

« Une très-agréable soirée, dit-il, aussitôt qu’il eut fini avec M. Woodhouse, et que les papiers furent retirés, extrêmement agréable. Vous et ma demoiselle Fairfax, vous nous avez régalés d’une excellente musique. Je ne crois pas qu’il y ait, Monsieur, de situation plus agréable que d’être assis à son aise et amusés, tantôt par le jeu, et tantôt par la conversation de deux pareilles demoiselles. Je suis persuadé, Emma, que mademoiselle Fairfax a passé une soirée délicieuse. Vous n’avez rien oublié. J’ai été charmé que vous l’ayez fait jouer si long-temps, car n’ayant pas d’instrument chez sa grand’mère, c’était une grande attention de votre part. »

« Votre approbation, Monsieur, me fait beaucoup de plaisir, dit Emma en riant, je me flatte néanmoins que je ne manque pas souvent d’égards envers ceux qui visitent Hartfield. »

« Non, ma chère, dit sur-le-champ son père, je suis sûr que vous n’en manquez jamais. Personne n’est la moitié aussi polie et aussi attentive que vous l’êtes. Si vous péchez, c’est de l’être trop. Les tartelettes, par exemple, ne suffisait-il pas de les faire passer une seule fois à la ronde ? »

« Non, dit M. Knightley presqu’en même temps, vous manquez rarement d’égards et surtout d’intelligence. C’est pourquoi je pense que vous me comprenez. » Un coup d’œil fin exprima. « Je vous entends fort bien. Mais mademoiselle Fairfax est si réservée. »

Je vous ai toujours dit qu’elle l’était un peu ; mais vous lui ferez bientôt perdre cette partie de sa réserve dont elle peut se défaire, de tout ce qui tient à la timidité. Mais tout ce qui tient à la discrétion doit être respecté. »

« Vous la croyez timide, je ne le vois pas. »

« Ma chère Emma, dit-il, en quittant sa chaise pour en prendre une autre plus près d’elle, vous n’allez pas me dire, du moins je l’espère, que vous n’avez pas passé une soirée agréable. »

Oh ! non. J’ai eu le plaisir de persévérer à faire des questions, et je me suis amusée à penser combien peu d’information j’ai reçu par les réponses qu’on me faisait. »

« Je me suis trompé, fut sa seule réponse. »

Je pense que tout le monde a dû bien s’amuser, dit tranquillement monsieur Woodhouse, du moins moi. J’ai seulement trouvé une fois qu’il y avait trop de feu, mais alors j’ai retiré un peu ma chaise, très-peu, et je n’en ai plus été incommodé. Mademoiselle Bates a beaucoup causé, elle était de bonne humeur, comme elle l’est toujours ; mais elle parle trop vîte : cependant elle a été fort agréable, ainsi que sa mère. J’aime les anciens amis ; et mademoiselle Fairfax est une jeune et jolie demoiselle, et qui se conduit très-bien, en vérité. Elle doit avoir trouvé la soirée amusante, n’est-ce pas, M. Knightley, parce qu’Emma était avec elle. »

« C’est vrai, Monsieur, et Emma, parce qu’elle avait mademoiselle Fairfax. » Emma voyant son anxiété, et voulant l’appaiser au moins quant à présent, dit avec une sincérité qu’on ne pouvait révoquer en doute.

« C’est une personne si élégante, qu’il est impossible d’ôter les yeux de dessus elle. Je suis toujours occupée à la regarder pour l’admirer, et je la plains de tout mon cœur. »

M. Knightley dut être plus satisfait qu’il n’avait envie de le paraître ; et avant qu’il pût répliquer, M. Woodhouse qui pensait aux dames Bates, dit :

« C’est bien malheureux que leur revenu soit si modique ! Grand dommage, en vérité ! J’ai souvent eu l’intention ; mais on ose faire si peu, de petits, très-petits présens, de quelque chose d’extraordinaire. Maintenant, nous avons tué un petit porc, et Emma veut leur en envoyer un quartier de devant ou de derrière ; il est très-petit et très-délicat. Le porc d’Hartfield, n’est pas comme le porc des autres pays, mais cependant ce n’est que du porc. Ma chère Emma, si l’on n’est pas certain qu’elles en fassent des côtelettes bien frites, comme les nôtres sans la moindre graisse, et non pas rôtir, car aucun estomac ne peut digérer le porc rôti : je pense que vous feriez mieux de leur envoyer le jambon. Je crois que cela vaudrait mieux, ma chère, ne le pensez-vous pas ? »

« Mon cher papa, j’ai envoyé les deux quartiers, j’ai cru que c’était votre intention. On salera le jambon, qui sera excellent, et quant au quartier de devant, elles le feront préparer comme il leur plaira. »

« C’est bien, ma chère, très-bien. Je n’y avais pas songé. C’était ce qu’on pouvait faire de mieux. Il ne faut pas qu’on sale trop le jambon, et s’il ne l’est pas trop, et qu’il soit parfaitement bouilli comme fait notre Serle, et qu’on en mange avec modération avec des navets, des carottes ou des salsifis aussi bien bouillis, je ne pense pas que ce mets soit malsain. »

« Emma, dit M. Knightley alors, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Vous aimez les nouvelles, j’en ai rapporté une que j’ai trouvée en chemin, qui, je crois, vous intéressera. »

« Des nouvelles ! Oh ! oui, j’ai toujours aimé les nouvelles à la folie. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi souriez-vous ? Où les avez-vous apprises ? de Randalls ? »

Il n’eut que le temps de dire.

« Non, pas à Randalls, je n’y ai pas été. »

Alors la porte s’ouvrit, et mesdemoiselles Bates et Fairfax[17] entrèrent dans le salon, pleines de remercîmens et de nouvelles, mademoiselle Bates ne savait par où commencer. Monsieur Knightley vit qu’il avait perdu l’occasion de parler, et qu’il n’aurait pas de sitôt la parole.

« Oh ! mon cher Monsieur, comment vous portez-vous ce matin ? Mon cher M. Woodhouse. Je viens comme anéantie. Un si beau quartier de porc ! Vous êtes trop généreux. Savez-vous les nouvelles ? M. Elton va se marier. »

Emma n’avait pas eu le temps de penser à M. Elton, et elle était si surprise qu’elle ne put s’empêcher de tressaillir et de rougir. »

« Voilà les nouvelles que j’avais à vous annoncer et que je croyais devoir vous intéresser, dit M. Knightley avec un souris qui semblait rappeler ce qui s’était passe entr’eux. »

« Mais où avez-vous appris cela ? s’écria mademoiselle Bates, d’où le tenez-vous, M. Knightley ? Car il n’y a pas cinq minutes que j’ai reçu le billet de madame Cole, non, il n’y a pas plus de cinq minutes, tout au plus dix. Car j’avais mis mon spencer et mon chapeau, prête à sortir. J’étais descendue pour parler à Marthe, du porc. Jeanne était dans le corridor ; n’est-ce pas, Jeanne ? Car ma mère avait grand peur que nous n’eussions pas un plat assez grand pour le saler. Et je dis, je vais y voir. Mais Jeanne m’offrit d’y aller elle-même, car, me dit-elle, vous êtes enrhumée, et Marthe vient de laver la cuisine. Dans ce moment arriva le billet de madame Cole. Une demoiselle Hawkins, c’est tout ce que j’en sais. Une demoiselle Hawkins de Bath. Mais, M. Knightley, comment lavez-vous su ? Car dans le moment que M. Cole l’eut dit à madame Cole, elle m’écrivit sur-le-champ. Une demoiselle Hawkins. »

« J’étais chez Cole pour affaires, il y a une heure et demie. Il finissait de lire la lettre d’Elton, il me la présenta lorsque j’entrai chez lui. »

« Fort bien ! C’est certainement. Je ne crois pas qu’aucune nouvelle puisse être aussi intéressante. Mon cher Monsieur, vous êtes en vérité trop généreux. Ma mère vous fait ses très-humbles remercîmens, et dit que vos bontés l’oppressent.

« Nous estimons beaucoup le porc d’Hartfield, dit M. Woodhouse, il est en vérité si supérieur à tout autre, qu’Emma et moi ne pouvions avoir de plus grand plaisir que de… »

« Ah ! mon cher Monsieur, comme dit ma mère, nos amis ont trop de bonté pour nous. Si jamais il a existe des personnes qui, sans posséder de grandes richesses, aient eu tout ce qu’elles pouvaient désirer, c’est certainement nous. Nous pouvons dire que nous sommes nés héritiers de tout le monde. Eh bien ! M. Knightley, ainsi vous avez vu la lettre ! Eh bien ! »

« Elle était courte et annonçait seulernent… Mais comme de droit, enjouée et triomphante. »

Ici, il jeta un coup d’œil malin sur Emma. « Il avait eu le bonheur de… J’ai oublié les phrases. Il est inutile de s’en souvenir. Il informait M. Cole, comme vous le dites, qu’il allait se marier à une demoiselle Hawkins. D’après son style, je m’imagine que c’est une affaire arrangée. »

« M. Elton va se marier, dit Emma, aussitôt qu’elle put parler. Tout le monde lui souhaitera beaucoup de bonheur. »

« Il est bien jeune pour se marier, fut l’observation de M. Woodhouse. Il aurait mieux fait de ne se pas tant presser. Il me paraît qu’il était fort bien auparavant. Nous le voyons toujours avec plaisir à Hartfield. »

« Un nouveau voisin pour nous, mademoiselle Woodhouse, dit mademoiselle Bates gaîment, ma mère en est si contente ! Elle dit qu’elle ne peut supporter que le pauvre vieux presbytère reste sans maîtresse. C’est en vérité une grande nouvelle. Jeanne, vous n’avez jamais vu M. Elton ? Il n’est pas étonnant que vous ayez tant de curiosité de le voir. »

Il ne paraissait pas que la curiosité de le voir absorbât toute l’attention de Jeanne.

« Non, je ne l’ai jamais vu, répliqua-t-elle, comme se réveillant en sursaut. Est-il grand ? »

« Qui peut répondre à cette question ? s’écria Emma, mon père répondrait oui, et M. Knightley, non. Mademoiselle Bates et moi, nous répondrions qu’il n’est ni grand ni petit. Lorsque vous aurez demeuré ici un peu plus long-temps, mademoiselle Fairfax, vous saurez que M. Elton est le modèle de la perfection à Highbury, au moral et au physique. »

« C’est très-vrai, mademoiselle Woodhouse, elle le saura. C’est le meilleur jeune homme. Mais ma chère Jeanne, si vous vous en souvenez, je vous dis hier qu’il avait précisément la taille de M. Perry. Mademoiselle Hawkins doit être une charmante demoiselle. Son attention extrême pour ma mère, la priant de s’asseoir dans le banc du presbytère, car ma mère est un peu sourde, comme vous savez ; elle ne l’est pas beaucoup, seulement elle n’entend pas très-vîte. Jeanne dit que le colonel Campbell est aussi un peu sourd. Il a cru que les bains étaient bons pour guérir la surdité, les bains chauds ; mais elle dit qu’ils ne lui ont pas fait de bien. Le colonel Campbell est un ange pour nous, comme vous savez. Et il paraît que M. Dixon est un charmant jeune homme, et digne de lui. Il est si heureux lorsque d’honnêtes gens se rencontrent. Cela arrive presque toujours. Maintenant nous aurons ici M. Elton et mademoiselle Hawkins ; nous avons les Coles, très-bonnes gens, et les Perry. Je ne crois pas qu’il y ait un meilleur couple, ou plus heureux que M. et madame Perry. Je dis, Monsieur, se tournant vers M. Woodhouse, je pense qu’il y a peu d’endroits qui aient une société comme celle d’Highbury. Je le dis toujours, c’est une grande bénédiction d’avoir des voisins comme nous en avons. Mon cher monsieur, s’il y a une chose que ma mère préfère à une autre, c’est Le porc, une longe de porc rôtie. »

« Quant à ce qu’est et ce qui est mademoiselle Hawkins, et combien de temps il y a qu’il a fait connaissance avec elle, dit Emma, je crois qu’on n’en peut rien savoir. On sent bien qu’il ne peut avoir fait connaissance avec elle que depuis peu de temps ; il n’y a qu’un mois qu’il est parti. »

Personne n’ayant d’information à donner, Emma dit :

« Vous gardez le silence, mademoiselle Fairfax. J’espère cependant que cette nouvelle vous intéressera, vous qui avez vu dernièrement et avez entendu parler sur de pareils sujets, qui avez dû être pour beaucoup dans les affaires qui ont amené le mariage de mademoiselle Campbell. Nous ne vous pardonnerions pas votre indifférence pour M. Elton et mademoiselle Hawkins. »

« Lorsque j’aurai vu M. Elton, répliqua Jeanne, j’ose croire que je m’intéresserai à lui ; mais il faut que je le voie. Et comme il y a quelques mois que mademoiselle Campbell est mariée, l’impression que cette affaire avait faite sur moi s’est un peu effacée. »

« Oui, il y a un mois qu’il est parti, comme vous l’ayez observé, mademoiselle Woodhouse, dit mademoiselle Bates, il y eut un mois hier. Une demoiselle Hawkins, bien ; j’aurais cru qu’il aurait choisi plutôt une demoiselle des environs ; non pas que jamais… Madame Cole me dit un jour à l’oreille… Mais je lui répondis sur-le-champ : non. M. Elton est un charmant jeune homme… Mais…. Enfin… Je ne suis pas très-habile à faire de pareilles découvertes ; je n’ai aucune prétention à cela. Je vois ce qui est devant moi… En même temps, personne ne doit s’étonner de ce que M. Elton ait aspiré… Mademoiselle Woodhouse a la bonté de me laisser babiller ; elle sait que je ne voudrais pas pour tout l’or du monde offenser qui que ce soit. Comment se porte mademoiselle Smith ? Elle paraît, tout à fait guérie. reçu des nouvelles de madame Knightley dernièrement ? Oh ! ces charmans enfans ! Jeanne, savez-vous bien que je m’imagine toujours que M. Dixon ressemble à M. Jean Knitghtley[18] ? J’entends au physique, grand, et avec son regard, et qu’il parle peu. »

« Vous vous trompez, ma chère tante, il n’y a pas la moindre ressemblance entre eux. »

« C’est bien surprenant ! À la vérité, l’on ne peut guère juger les gens avant de les avoir vus. On se forme une idée, et elle vous entraîne. Vous dites que M. Dixon n’est pas à proprement parler un bel homme. »

« Beau ! Oh ! non, il s’en faut de beaucoup, il est laid : je vous ai dit qu’il était laid. »

« Ma chère, vous m’avez dit que mademoiselle Campbell ne le croyait pas laid, et que vous-même… »

« Quant à moi, mon jugement ne signifie rien. Lorsque j’estime quelqu’un, je le trouve assez beau. Je vous ai donné l’idée générale qu’on avait de lui, qu’il était laid. »

« Fort bien, ma chère Jeanne, je crois qu’il faut que nous nous sauvions. Le temps paraît menaçant, et la grand’maman serait inquiète. Vous êtes trop obligeante, mademoiselle Woodhouse, mais nous sommes forcées de nous en aller. Ce sont, en vérité d’excellentes nouvelles…. Je vais faire le tour pour passer chez madame Cole, mais je n’y resterai que cinq minutes…. Et, Jeanne, vous feriez mieux de vous rendre directement à la maison. Je ne voudrais pas que vous essuyassiez une averse ! Nous pensons qu’elle se porte déjà beaucoup mieux depuis qu’elle est à Highbury….Bien obligé, nous le croyons…. Je ne passerai pas chez madame Goddard, car je pense qu’elle préfère un morceau de porc bouilli à toutes les nouvelles du monde. Quand nous ferons cuire le jambon, ce sera une autre affaire…. Bonjour, mon cher Monsieur. Oh ! M. Knightley vient aussi. C’est très…..Je suis persuadée que si Jeanne se trouve fatiguée, vous aurez la complaisance de lui donner le bras. M. Elton et mademoiselle Hawkins…. ! Je vous souhaite le bonjour à tous. »

Emma, seule avec son père, fut obligée de partager son attention entre lui et ses pensées ; il se lamentait beaucoup de ce que les jeunes gens étaient si pressés de se marier, et encore d’épouser des étrangères. La nouvelle qu’elle venait d’entendre lui fit beaucoup de plaisir, elle prouvait que M. Elton n’avait pas long-temps souffert ; mais elle était fort en peine d’Henriette, qui ne se consolerait pas sitôt. Tout ce qu’elle pouvait espérer de mieux, c’était de lui apprendre son malheur la première, afin qu’elle ne le sût pas par d’autres sans ménagement. Il était probable qu’elle sortirait bientôt pour venir la voir. Si elle allait rencontrer mademoiselle Bates en son chemin ! Et comme il commença à pleuvoir, Emma espéra que le mauvais temps la retiendrait chez madame Goddard, mais craignit que la fatale nouvelle ne lui parvînt à l’improviste.

L’averse fut forte, mais dura peu, et il n’y avait pas cinq minutes qu’elle avait cessé lorsqu’Henriette entra, échauffée, agitée et le cœur gros. « Oh ! mademoiselle Woodhouse, savez-vous ce qui est arrivé ? » Elle éclata en sanglotant. Le coup étant porté, Emma sentit qu’elle ne pouvait, par amitié pour elle, faire autre chose que de l’écouter, et Henriette, que rien n’arrêtait, raconta avec vivacité tout ce qu’elle avait à dire. « Il y avait une demi-heure qu’elle était partie de chez madame Goddard. Elle craignait qu’il ne tombât de l’eau, et elle s’attendait que cela ne tarderait pas. Elle crut néanmoins qu’elle aurait le temps d’arriver à Hartfield. Elle marchait à grands pas ; mais passant près d’une maison où une jeune femme lui arrangeait une robe, elle crut devoir entrer pour voir si elle y travaillait ; et quoiqu’elle ne s’arrêtât qu’un instant, peu après qu’elle fut sortie, il commença à pleuvoir, et elle ne sut que faire : elle prit le parti de courir de toutes ses forces, et d’aller se mettre à couvert chez Ford. » Ce Ford était le principal marchand de drap, de toile et de merceries ; sa boutique était la plus grande du pays et la plus fréquentée.

« Elle y resta, sans songer à rien au monde, à peu près dix minutes, quand tout d’un coup, devinez qui entra ? Oh ! je fus bien surprise, mais ils sont du nombre des pratiques de Ford. Qui vis-je entrer, Elisabeth Martin et son frère ! »

« Ma chère demoiselle Woodhouse, qu’en pensez-vous ? Je croyais que j’allais me trouver mal. J’étais fort embarrassée. J’étais assise près de la porte. Elisabeth m’aperçut en entrant, mais lui, il ne me vit pas ; il était occupé à serrer son parapluie. Je suis persuadée qu’elle m’avait vue, mais elle se détourna et ne fit pas attention à moi. Ils allèrent tous les deux au comptoir, et je restai assise près de la porte. Oh ! mon dieu, je souffrais beaucoup ! Je suis sûre que j’étais aussi pâle que ma robe. Je ne pouvais m’en aller à cause de la pluie, et j’aurais souhaité d’être à cent lieues de là. Oh ! ma chère demoiselle Woodhouse… Eh bien ! à la fin, il semble qu’en se retournant il m’aperçut, car au lieu de continuera marchander ? ils se mirent à causer ensemble tout bas. Je suis sûre qu’ils parlaient de moi ; et il me vint dans l’idée qu’il rengageait à venir me parler (ne le croyez-vous pas aussi, mademoiselle Woodhouse ?) car un moment après elle vint à moi et me demanda comment je me portais, et semblait vouloir m’embrasser, si je le permettais. Elle ne se conduisit pas avec moi comme elle avait coutume de le faire ; je vis qu’elle était changée à mon égard ; mais cependant elle fit tous ses efforts pour me témoigner de l’amitié : nous nous embrassâmes et causâmes ensemble.

« Pendant quelque temps, je ne savais ce que je disais, j’étais si tremblante ! Je me souviens qu’elle me dit qu’elle était fâchée que nous ne nous vissions plus. N’était-elle pas bien bonne ? Ma chère demoiselle Woodhouse ! Je souffris extraordinairement. Le temps commença alors à s’éclaircir, je résolus que rien ne me retiendrait davantage. Mais, écoutez s’il vous plaît ! Je vis qu’il s’avançait aussi vers moi, mais doucement, et comme s’il ne savait pas trop ce qu’il devait faire ; cependant il approcha et me parla, je lui répondis. Je restai ainsi une minute éprouvant de terribles sensations, je ne savais pourquoi : je repris un peu de courage cependant, et je dis qu’il ne pleuvait plus et qu’il fallait que je m’en allasse : en effet, je partis ; mais je n’étais pas à trente pas de la maison qu’il vint après moi pour me dire, que si j’allais à Hartfield, je ferais mieux de faire le tour derrière les écuries de M. Cole, parce que l’eau de la pluie couvrait le petit chemin qui est le plus court pour aller à Harlfield. Oh ! Dieu, je crus que j’allais tomber. Je lui dis que je lui étais bien obligée. Vous croirez comme moi que je ne pouvais faire moins ; il retourna joindre Elisabeth, et moi je fis le tour derrière les écuries : du moins je le crois ; je savais à peine ce que je faisais, ni où j’en étais. Oh ! mademoiselle Woodhouse, j’aurais donné tout au monde que cela ne fût pas arrivé ; et cependant, vous sentez bien qu’il y avait une sorte de satisfaction de le voir se conduire avec tant de douceur et d’amitié, ainsi que sa sœur Elisabeth, Ah ! ma chère demoiselle Woodhouse, parlez-moi, je vous prie, consolez-moi ? »

Emma le désirait de tout son cœur ; mais pour le moment il n’était pas en son pouvoir de le faire. Elle fut obligée de garder le silence et de rappeler ses propres idées ; elle n’était pas elle-même dans son assiette ordinaire. La conduite du jeune homme et de sa sœur annonçait une véritable sensibilité, et elle ne put s’empêcher de les plaindre. D’après le narré d’Henriette, il paraissait dans leurs manières un intéressant mélange d’affections blessées et de véritable délicatesse. Elle les croyait de très-honnêtes gens, ayant de bonnes intentions : mais qu’est-ce que cela faisait à la chose, une alliance avec eux n’en était pas moins mauvaise. C’était une folie de s’affecter de cette rencontre. Il devait naturellement être fâché de la perdre, toute la famille devait penser de même. L’ambition et l’amour avaient probablement été mortifiés. Ils avaient peut-être espéré de s’élever par leur alliance avec Henriette : et outre cela, de quel poids pouvait être le narré d’Henriette ? À qui tout plaisait, qui avait peu de discernement : que signifiaient ses louanges ? Elle fit tous ses efforts pour la pacifier, en lui observant que ce qui venait d’arriver n’était qu’une bagatelle qui ne méritait aucunement qu’on y fit la moindre attention.

« Elle avait pu en être affectée un instant, dit-elle ; mais vous vous êtes parfaitement bien conduite, c’est une affaire finie, elle n’arrivera plus, et vous ne devez plus y songer. »

Henriette répondit : « C’est très-vrai, elle n’y songerait plus ; » cependant elle en parlait encore et ne pouvait parler d’autre chose. Emma à la fin résolut, pour chasser les Martin de sa tête, de lui apprendre brusquement la nouvelle dont elle s’était proposée de l’instruire avec les plus grandes précautions ; sachant à peine elle-même si elle devait être bien aise ou fâchée, honteuse ou s’amuser de la situation d’esprit dans laquelle se trouvait Henriette, et de la conclusion du pouvoir qu’avait M. Elton sur elle !

Cependant les droits de M. Elton firent peu à peu des progrès. Quoiqu’elle ne fut pas si affectée de cette nouvelle qu’elle l’eût été la veille, si elle lui fût parvenue, ou même une heure auparavant, le crédit qu’il avait auprès d’elle s’augmenta ; et avant la fin de leur conversation, elle se tourmenta, sentit toutes les sensations que procurent la curiosité, l’étonnement et les regrets, la peine et le plaisir. Cette demoiselle Hawkins servit à faire perdre aux Martin une grande partie de la place qu’ils occupaient dans son imagination.

Emma se réjouit de ce que cette rencontre des Martin avait eu lieu. Elle avait servi à amortir le premier choc, sans qu’on eût rien à en craindre. De la manière dont Henriette vivait, les Martin ne pouvaient parvenir jusqu’à elle, sans aller la chercher : jusqu’à présent, ils n’avaient pas eu le courage ou la complaisance de le faire ; car depuis le refus que le frère avait éprouvé, ses sœurs n’avaient pas mis le pied chez madame Goddard, et il était possible qu’il se passât une année entière avant qu’elle eût l’occasion de les voir, et alors même sans qu’il fût nécessaire ou qu’elle pût leur parler.


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CHAPITRE XXI.


La nature humaine est si bien disposée en faveur des personnes qui jouissent d’une situation heureuse, qu’une jeune fille, soit qu’elle se marie ou qu’elle meure, peut être sure qu’on parlera d’elle de la manière la plus favorable.

Il n’y avait pas huit jours que le nom de mademoiselle Hawkins était connu à Highbury, que d’une manière ou d’une autre on parvint à découvrir qu’elle possédait toutes les qualités physiques et morales : qu’elle était belle, élégante, infiniment accomplie et très-aimable : ainsi, lorsque M. Elton arriva pour jouir de son triomphe, et répandre le bruit du mérite de son épouse, il n’eut simplement qu’à dire son nom de baptême, et celui du compositeur de la musique qu’elle préférait.

M. Elton revint parfaitement heureux. À son départ, il était abattu, mortifié, trompé dans ses espérances, après s’être flatté d’un succès infallible[19], vu les encouragemens qu’il croyait avoir reçus : non-seulement il avait perdu la personne qu’il recherchait, mais il s’était vu rabaisser au niveau d’un autre qui était au-dessous de lui. Il était parti mortellement offensé ; il revint uni à une femme naturellement très-supérieure à celle qu’il désirait ; car en pareil cas, on estime infiniment plus ce qu’on gagne que l’on ne regrette ce qu’on perd. Il retourna gai, content de lui-même, empressé, se souciant peu de mademoiselle Woodhouse, et bravant mademoiselle Smith.

La charmante Augusta Hawkins, outre les avantages ordinaires d’une beauté parfaite et d’un mérite distingué, jouissait encore d’une fortune indépendante, de celles qu’on fait ordinairement monter à dix mille livres sterling (250,000 fr.) : ce qui est un point essentiel, et donne de l’importance. Enfin, si sur tout cela on disait la vérité, il ne s’était pas ruiné ; il avait obtenu une femme avec 250,000 fr. ou environ, et avec une si délicieuse rapidité, qu’une heure après lui avoir été présenté, il s’aperçut qu’on le distinguait des autres. Le récit qu’il fit à madame Cole du commencement et des progrès de cette importante affaire était très-glorieux pour lui : il marchait à pas de géant depuis sa rencontre fortuite au dîner de madame Green, et à une partie chez madame Brown, de sorte qu’il ne la vit plus que la rougeur sur le front ? et le sourire à la bouche. Venaient ensuite les palpitations lorsqu’on s’entendait, enfin la demoiselle avait été si aisément conquise, était si bien disposée, que pour se servir d’une phrase très-intelligible, on peut dire qu’elle avait tant d’envie de l’avoir, que sa vanité et sa prudence furent à la fois satisfaites.

Il avait attrapé l’ombre et la substance, l’affection et la fortune, et devint aussi heureux qu’il méritait de l’être. Ne parlant que de lui et de ses affaires, s’attendant aux félicitations de tout le monde, prêt à permettre qu’on lui rît au nez, il se présentait, le sourire à la bouche, sans crainte et avec cordialité, à toutes les jeunes personnes d’Highbury, qu’il aurait approchées avec plus de retenue quelques semaines auparavant.

Les noces ne tardèrent pas à se faire, n’ayant à plaire à personne qu’à eux-mêmes. Il n’y eut d’autre délai que ce qu’il en fallut pour que les préparatifs fussent achevés ; et lorsqu’il repartit pour Bath, l’on s’attendait, et un certain coup d’œil de madame Cole ne détruisit pas cet espoir, qu’il ne rentrerait à Highbury qu’avec la nouvelle mariée.

Pendant le peu de temps qu’il demeura au pays, Emma ne l’entrevit qu’une seule fois, mais le vit assez pour remarquer qu’il n’avait rien acquis par le mélange de dépit et de prétentions qui paraissaient sur sa figure. Elle commençait à trouver fort étonnant qu’elle eût jamais pu le trouver agréable, et sa vue rappelait des souvenirs si déplaisans, qu’excepté qu’elle n’eût de fortes raisons morales, comme par exemple, de faire pénitence, de recevoir une leçon utile, ou pour humilier son esprit, elle aurait désiré ne le revoir jamais. Elle lui souhaitait toutes sortes de biens ; mais il lui avait causé tant de déplaisirs, qu’elle eût été très-satisfaite qu’il n’en pût jouir qu’à vingt-cinq milles de chez elle.

Le désagrément de voir que sa résidence était irrévocablement fixée à Highbury, devait cependant diminuer peu à peu, à cause de son mariage. De vaines inquiétudes seraient prévenues et plusieurs gaucheries redressées. Et comme madame Elton serait une excuse pour se voir moins fréquemment, l’ancienne intimité disparaîtrait, sans qu’on y prît garde. On recommencerait par se faire des politesses.

Emma n’avait pas grande opinion de M.[20] Elton. Elle était sans doute assez bonne pour lui, et assez accomplie pour Highbury ; assez jolie pour paraître ; probablement laide à coté d’Henriette. Quant à son alliance, Emma était parfaitement tranquille, persuadée que malgré ses bravades et le dédain qu’il avait manifesté pour Henriette, il n’avait pas gagné grand’chose. Sur cet article on pouvait savoir la vérité. Ce qu’elle était, on n’en savait rien ; mais qui elle était, pouvait se découvrir ; et mettant de côté les 250,000 francs, il ne paraissait pas qu’elle fût en rien supérieure à Henriette. Elle n’apportait avec elle ni nom, ni noblesse, ni alliance. Mademoiselle Hawkins était la seconde fille d’un négociant de Bristol, qui, d’après le modique profit de son commerce, pouvait faire supposer que son négoce n’était pas du premier ordre. Elle avait coutume de passer une partie de l’hiver à Bath ; mais sa demeure ordinaire était à Bristol, au beau milieu de la ville ; car quoique son père et sa mère fussent morts depuis quelques années, il lui restait un oncle dans la pratique : on ne disait rien autre chose de lui ; il était simplement homme de loi ; c’était avec lui qu’elle demeurait. Emma le supposait factotum de quelque procureur, et trop bête pour faire son chemin. Toute la splendeur de cette alliance provenait de l’aînée, qui avait épousé tout nouvellement un grand personnage des environs de Bristol, et qui avait deux voitures. C’était le plus beau de l’histoire, et ce qui faisait la gloire de mademoiselle Hawkins. Si, sur tout cela, elle avait pu convaincre Henriette de la nécessité de penser comme elle ! Elle était parvenue à lui inspirer de l’amour ; mais, hélas ! il n’était pas aisé de le lui faire perdre. Le charme qui occupait l’esprit futile d’Henriette pour un objet quelconque, ne pouvait se rompre avec des paroles. Il pouvait être remplacé par un autre ; il le serait, certainement, rien n’était plus clair ; un Robert Martin suffisait ; mais elle craignait qu’elle ne guérirait pas autrement. Henriette était une de ces personnes qui, ayant une fois commencé à aimer, aimerait toujours : et maintenant la pauvre fille était beaucoup plus mal depuis le retour de M. Elton. Elle cherchait toujours à le voir. Emma ne l’avait vu qu’une fois ; mais deux ou trois fois par jour Henriette était sûre de le rencontrer, de le voir, d’entendre sa voix, d’apercevoir son épaule ; et, enfin, il était toujours présent à sa pensée. Outre cela, elle entendait à tout moment parler de lui ; car, hors le temps qu’elle passait à Hartfield, elle ne voyait que des gens qui regardaient M. Elton comme infaillible, et qui ne trouvaient rien de plus agréable que de parler de ses affaires : et chaque rapport, chaque conjecture ; tout ce qui était arrivé, et tout ce qui pourrait arriver encore qui concernât ses intérêts, comme, par exemple, son revenu, ses domestiques, ses ameublemens, faisaient le sujet de toutes les conversations autour d’elle. Son estime pour lui augmentait par les louanges continuelles qu’elle entendait faire de lui, ses regrets nourris, et ses sensations irritées par ces perpétuelles exclamations. Oh ! quelle est heureuse cette demoiselle Hawkins ! Et les observations sur l’extrême attachement qu’il avait pour elle, blessaient à tout moment ses oreilles. La manière dont il portait son chapeau, et jusqu’à sa démarche, était une preuve assurée de son amour.

Si elle eût pu s’amuser de toutes ces sottises ; si son amie n’avait pas été malheureuse ; et si elle-même n’eût pas eu quelques reproches à se faire sur l’incertitude dans laquelle l’esprit d’Henriette flottait sans cesse, Emma s’en serait divertie. Un jour M. Elton l’emportait ; un autre, c’était Martin ; et tous deux, à leur tour, faisaient pencher la balance. L’engagement contracté par M. Elton, avait guéri Henriette de l’agitation pénible que la rencontre de Martin lui avait causée. Le mai produit par la connaissance de l’engagement de M. Elton, avait été un peu adouci par une visite qu’elle avait reçue d’Elisabeth chez madame Goddard, peu de jours après qu’elle lui fut parvenue. Henriette n’était pas à la maison ; mais un billet écrit d’un style touchant, avait été laissé pour elle ; il contenait aussi quelques reproches mêlés de beaucoup de choses aimables et affectueuses : et jusqu’à l’arrivée de M. Elton, ce billet l’avait fortement occupée ; elle se mettait l’esprit à la torture pour savoir de quelle manière elle prouverait sa gratitude, et désirant en faire beaucoup plus qu’elle n’osait avouer. Mais la présence de M. Elton lui avait fait oublier le billet et l’embarras qu’il lui avait causé. Tout le temps qu’il resta à Highbury, les Martin furent totalement oubliés ; mais le jour même de son départ pour Bath, Emma, pour divertir le chagrin que ce départ causait, jugea qu’elle devait rendre à Elisabeth Martin sa visite.

Comment recevrait-on cette visite ? Comment fallait-il s’y prendre ? etc. : tout cela demandait beaucoup de considération. Ce serait une ingratitude que de ne pas répondre aux invitations de la mère et de ses filles : cela ne pouvait pas être ; cependant on courait risque de renouveler la connaissance.

Après y avoir beaucoup pensé, elle ne crut pouvoir mieux faire que d’engager Henriette à rendre la visite, mais de manière à leur faire comprendre, s’ils avaient un peu de jugement, qu’on ne leur rendait qu’une visite de politesse. Son intention était de la conduire en voiture, de la laisser à l’abbaye de Mill-Farm, tandis qu’elle prolongerait un peu sa promenade, et de la reprendre assez tôt pour qu’elle n’eût pas le temps de parler du passé, de tâcher de renouer avec elle : cette conduite leur donnerait une preuve certaine de celle qu’elle se proposait de tenir avec eux à l’avenir.

Elle ne trouva rien de mieux ; et quoiqu’en son cœur elle n’approuvât pas tout à fait ce plan, comme sentant un peu l’ingratitude, elle passa par là-dessus. Il fallait le suivre, autrement que deviendrait la pauvre Henriette !


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CHAPITRE XXII.


Le cœur d’Henriette n’était rien moins que disposé à faire des visites. Une demi-heure avant l’arrivée d’Emma chez madame Goddard, sa mauvaise étoile l’avait conduite sur le lieu même où l’on mettait dans la carriole du boucher, pour être portée à la diligence, une malle adressée au révérend Philip. Elton, au Cerf blanc, à Bath. La pauvre Henriette ne pensait à autre chose qu’à la malle et à l’adresse qui était dessus.

Elle partit, cependant : on devait la descendre à l’entrée d’une allée sablée, qui conduisait à la ferme, et qui était bordée de pommiers taillés en espaliers. La vue de tous les objets qui lui avalent causé tant de plaisir l’automne dernier, commença à lui donner des palpitations ; et lorsqu’elles se séparèrent, Emma observa qu’elle regardait tout autour d’elle avec une curiosité craintive : elle se détermina à ne lui accorder qu’un quart-d’heure pour sa visite. Elle alla donner ce temps à une ancienne domestique, mariée et établie à Donwell. Le quart-d’heure passé, elle revint à l’allée sablée, fit appeler Henriette, qui parut sur-le-champ, seule : une des demoiselles Martin était à la porte de la maison, et semblait avoir pris congé d’elle, mais froidement.

Henriette ne put pas sur-le-champ donner un détail intelligible de sa visite. Elle était trop affectée ; mais enfin Emma en recueillit assez pour connaître l’espèce de réception qu’on lui avait faite, et la peine qu’elle en ressentait. Elle n’avait vu que madame Martin et ses deux filles. Elles l’avaient reçue d’une manière embarrassée et froide ; et presque tout le temps s’était passé à parler de choses indifférentes, lorsque, vers la fin, madame Martin s’écria tout à coup, qu’elle croyait que mademoiselle Smith avait grandi ; ce qui amena sur le tapis un sujet plus intéressant, et des manières plus amicales. Elle avait été mesurée dans cette même chambre, en septembre dernier, avec ses deux amies. On voyait sur la boiserie, les marques faites au crayon, et leurs noms. C’était son ouvrage. Toutes parurent se souvenir du jour, de l’heure, de la compagnie qui était alors présente, et de ce qui avait donné lieu à prendre ces mesures : toutes avaient les mêmes pensées et les mêmes regrets ; prêtes à reprendre leurs anciennes manières d’être ensemble (Henriette, comme Emma le soupçonnait, était aussi portée qu’aucune d’elles à renouer) lorsque la voiture parut, et tout fut fini. L’espèce de cette visite, sa courte durée, devaient avoir porté un coup décisif. N’avoir donné que quatorze minutes à des gens chez qui elle s’était crue heureuse de passer six semaines, il n’y avait pas six mois ! Emma se représentait tout cela, sentait qu’ils avaient raison d’être mécontens, et combien Henriette souffrait. Tout cela était très-mal. Elle aurait donné tout au monde ; elle aurait tout souffert pour que les Martin eussent un autre rang dans le monde : c’était de si honnêtes gens, que peu d’élévation aurait suffi ; mais la chose étant ainsi, comment pouvait-elle agir différemment qu’elle n’avait fait ? C’était impossible ! Elle ne s’en repentait pas. Il fallait les séparer ; mais elle aurait beaucoup de peine pour y parvenir : elle en sentait déjà tant elle-même, qu’elle avait besoin d’un peu de consolalion ; et pour se la procurer, elle résolut de passer par Randalls, en s’en retournant à la maison. L’idée des Elton et des Martin la tourmentait. Le soulagement qu’elle trouverait à Randalls, lui était absolument nécessaire. Ce projet était très-bon ; mais en arrivant devant la porte de la maison, on leur dit que M. et madame étaient sortis. Le domestique croyait qu’ils étaient allés à Hartfield.

« C’est affreux, s’écria Emma, en s’en allant, et maintenant nous les manquerons, c’est choquant ! »

« Il y bien long-temps que je n’ai éprouvé un pareil contre-temps. » Elle s’enfonça dans le coin de la voiture, pour murmurer en liberté, ou pour appeler la raison à son aide, et probablement pour faire ces deux choses à la fois ; méthode ordinaire à des esprits bien disposés. Tout à coup la voiture s’arrêta, elle mit la tête à la portière, et vit monsieur et madame Weston qui avaient fait signe au cocher, pour lui parler. Cette vue lui donna un sensible plaisir ; elle en eut encore davantage lorsque M. Weston, s’approchant d’elle, lui demanda comment elle se portait, et lui dit :

« Nous venons de chez votre papa, il se porte à merveille ; ce qui nous a fait un sensible plaisir, Franck arrivera demain. J’ai reçu une lettre de lui ce matin. Nous l’aurons à dîner demain, pour certain. Il couchera à Oxford, aujourd’hui, et il passera quinze jours avec nous : je savais que cela serait ainsi. S’il fût venu aux fêtes de Noël, il n’aurait pu rester plus de trois jours. J’ai été enchanté qu’il ne soit pas venu à Noël : nous allons avoir le temps qui lui convient, un temps sec, beau fixe. Nous jouirons complètement du plaisir de le voir. La chose arrive comme je le desirais. »

On ne pouvait pas résister à l’influence de semblables nouvelles, et surtout à celle d’un visage de prospérité comme celui de M. Weston ; le tout confirmé par la contenance et les paroles de sa femme. Lui entendre dire qu’elle croyait certaine l’arrivée de Frank Churchill, suffit à Emma pour en être persuadée aussi : elle leur en fit de bien sincères complimens. Elle se sentit tout à coup ranimée. Le passé fut oublié par l’espoir d’un plus heureux avenir, et dans un clin d’œil elle conçut l’espérance qu’on ne parlerait plus de M. Elton.

M. Weston lui fit le récit du succès des invitations d’Enscombe, qui permettaient à son fils une absence de quinze jours. On lui avait tracé la route qu’il devait tenir, et la manière dont il devait voyager. Elle écoutait, souriait et les félicitait.

Il finit par dire qu’il ne tarderait pas à le présenter à Hartfield.

Emma s’imagina voir que sa femme, à ces dernières paroles, lui avait touché le bras.

« Nous ferions mieux de nous en aller, dit madame Weston à son mari, nous détenons trop long-temps ces enfans. »

« Fort bien ! Fort bien ! Je suis prêt, et se tournant vers Emma : Ne vous attendez pas à voir un très-beau jeune homme. Vous ne savez de lui que ce que je tous en ai dit. Je vous assure qu’il n’a rien d’extraordinaire. » Ses yeux en même temps exprimaient un sentiment contraire à celui qu’il venait de manifester.

Emma n’eut pas l’air de faire beaucoup d’attention à ce qu’il venait de dire, et répondit, en conséquence :

« Pensez à moi demain, vers les quatre heures, » fut l’injonction que donna madame Weston à Emma, en partant.

« Quatre heures ! soyez sûre qu’il arrivera à trois, » fut l’amendement de M. Weston. Ainsi finit cette agréable rencontre. Emma, tout à fait contente, se retrouva dans son assiette ordinaire. Tout pour elle avait changé d’aspect. Jacques et ses chevaux n’étaient pas de moitié si paresseux qu’auparavant. Regardant les haies, elle pensa que le sureau aurait bientôt des feuilles, et se tournant vers Henriette, elle vit aussi une apparence de printemps, un tendre sourire.

« M. Frank Churchill passera-t-il par Bath, aussi bien que par Oxford ? » fut cependant une question qui n’était pas de trop bon augure.

Mais la connaissance de la géographie, ni la tranquillité de l’âme, ne pouvaient venir, tout d’un coup, et Emma était alors d’humeur à penser qu’elles arriveraient ensemble, un jour ou l’autre.

Le matin de l’intéressante journée, qu’on attendait avec tant d’impatience, arriva enfin, et la fidèle pupile[21] de madame Weston n’oublia ni à dix heures, ni à onze, ni à midi, qu’elle devait penser à elle à quatre.

« Ma très-chère et très-inquiète amie, se disait-elle à elle-même, en descendant les escaliers, toujours soigneuse des commodités des autres plus que des siennes, je la vois s’empresser, aller, venir, entrer dix fois dans sa chambre pour voir s’il n’y manque rien. » La pendule sonna midi comme elle traversait la salle. « Il est midi et je n’oublierai pas que dans quatre heures, je dois penser à vous, et demain à cette heure-ci, je penserai à la possibilité de vous voir tous à Hartfield. Je suis persuadée qu’ils l’amèneront bientôt. » Elle ouvrit la porte de la salle et vit deux messieurs assis avec son père : M. Weston et son fils ; il n’y avait que quelques minutes qu’ils étaient arrivés, et M. Weston avait à peine fini d’expliquer à M. Woodhouse que son fils était arrivé un jour plus tôt qu’on ne l’attendait, et son père était au milieu de ses complimens et de ses félicitations pour son heureuse arrivée, lorsqu’elle parut pour avoir sa part de la surprise et du plaisir de l’introduction.

Ce Frank Churchill, dont on avait tant parlé avec un si vif intérêt, était maintenant devant elle : il lui fut présenté, et elle crut qu’il méritait tout ce qu’on avait dit de lui. C’était un très-beau cavalier ; sa taille, son air et ses manières étaient fort bien, et sa contenance annonçait qu’il avait l’humeur et la vivacité de son père. Il paraissait gai et sensé. Elle sentit qu’elle le trouverait à son gré : elle voyait en lui un jeune homme bien élevé, de belles manières, et parlant avec facilité : ce qui la convainquit qu’ils feraient bientôt connaissance. Suivant elle cela arriverait promptement.

Il était arrivé à Randalls la veille au soir. L’empressement qu’il avait montré lui plut. Pour gagner une demi-journée, il était parti plus tôt le matin et arrivé au gîte plus tard le soir.

« Je vous dis hier, s’écria M. Weston, d’un air triomphant, je vous dis qu’il arriverait avant le temps fixé. Je me souviens de ce que je faisais moi-même. Il est impossible d’aller au pas dans un voyage : l’on ne peut s’empêcher d’aller plus vîte qu’on ne s’était proposé de le faire ; et le plaisir d’arriver avant qu’on aille sur le chemin pour voir si l’on vient, l’emporte de beaucoup sur la peine qu’on prend. »

« C’est un bien grand plaisir quand on peut se permettre de le prendre, dit le jeune homme, je ne le ferais pas vis-à-vis de beaucoup de personnes ; mais pour arriver à la maison, j’ai cru qu’on me le pardonnerait. »

Le mot maison fit tant de plaisir à son père, qu’il le regarda avec une complaisance infinie. Emma s’aperçut qu’il avait l’art de plaire ; elle en fut encore plus convaincue par ce qui suivit. Il trouvait Randalls charmant, et la maison admirablement bien arrangée : ne la croyait pas trop petite. Sa situation était on ne peut pas plus belle ; il fit l’éloge des promenades d’Highbury, ainsi que du bourg ; mais surtout d’Hartfield, et protesta qu’il avait toujours senti pour ce pays l’affection et l’intérêt qu’on doit avoir pour son pays natal, et le plus grand désir de le visiter.

Cette dernière assertion parut un peu hasardée à Emma ; mais supposant que ce fût un mensonge, il était au moins agréable aux auditeurs, et proféré avec grâce. Ses manières ne sentaient ni l’art, ni l’exagération. À ses regards et à ses discours, il semblait véritablement qu’il était au comble de ses vœux.

Les sujets de la conversation étaient naturellement ceux qu’on met sur le tapis avec les gens dont on commence à faire la connaissance. Lui, il fit à Emma les questions suivantes : Aimait-elle à monter à cheval ? Y avait-il de beaux endroits pour se promener soit à cheval, soit à pied ? Avaient-ils un nombreux voisinage ? Y avait-il une agréable société à Highbury ? Il avait vu de jolies maisons tant dans le bourg que dans ses environs. Donnait-on des bals ? Faisait-on de la musique ?

Lorsqu’on eut répondu à toutes ces questions, et qu’ils commençaient déjà à se connaître, il trouva occasion, pendant que les deux pères s’entretenaient ensemble, de parler de sa belle-mère, et en parla avec tant d’éloge, tant d’admiration, tant de reconnaissance, pour avoir fait le bonheur de son père, ainsi que de la manière amicale avec laquelle elle l’avait reçu, qu’Emma se confirma dans l’opinion qu’elle avait qu’il savait se rendre agréable, et que certainement il ferait tous ses efforts pour lui plaire. Il n’avait pas donné à madame Elton une seule louange qu’elle ne méritât ; mais cependant il connaissait peu tout ce qu’elle valait. Il savait ce qu’on entendrait avec plaisir, et voilà tout. Le mariage de son père, dit-il, était la meilleure chose qu’il pût faire, et tous ses amis devaient s’en féliciter ; et la famille de laquelle il avait reçu un si grand présent, devait toujours être considérée par lui comme celle qui avait fait son bonheur, et à laquelle il avait les plus grandes obligations.

Il s’en fallut peu qu’il ne la remerciât du mérite de mademoiselle Taylor, sans paraître tout à fait oublier que par le cours ordinaire des choses, il était plutôt à supposer que c’était mademoiselle Taylor qui avait formé mademoiselle Woodhouse, et non celle-ci mademoiselle Taylor. Enfin, pour compléter le panégyrique de sa belle-mère, il se récria sur l’étonnement que lui avaient causé sa jeunesse et sa beauté.

« J’étais préparé, ajouta-t-il, à trouver de l’élégance et des manières agréables, mais je confesse que tout considéré, je m’attendais à voir une femme d’assez bonne mine, d’un certain âge, et non pas une jeune et jolie femme, dans madame Weston. »

« Vous ne pouvez trop parler des perfections de madame Weston, dit Emma, si vous pouviez soupçonner qu’elle n’ait que dix-huit ans, je vous écouterais avec plaisir ; mais elle se fâcherait sérieusement si elle savait tout ce que vous avez dit d’elle. Gardez-vous de lui laisser imaginer que vous avez dit qu’elle était jeune et jolie. »

« Je me flatte que je saurais mieux me conduire, répliqua-t-il, soyez certaine (lui faisant un salut galant) que si je parlais à madame Weston, je saurais qui je devrais louer, sans craindre de passer pour extravagant. »

Emma aurait bien voulu savoir si la même idée qui lui était passée par la tête, au sujet de la connaissance qu’ils faisaient ensemble, était aussi entrée dans celle du beau jeune homme ; et si les complimens qu’il lui faisait provenaienl de l’espoir de voir se réaliser ce qu’on se promettait de cette connaissance, ou si elle les devait à la méfiance. Elle se proposa de l’étudier, pour connaître sa façon de penser, et se contenta pour le présent de le trouver très-aimable. Elle ne doutait nullement de ce que pensait M. Weston à ce sujet. Elle avait plus d’une fois remarqué que de temps à autre, il jetait sur eux un coup d’œil pénétrant et qui exprimait sa satisfaction : et lorsqu’il ne regardait pas, elle avait observé qu’il écoutait.

Son père, à qui de pareilles pensées étaient tout à fait étrangères, sans pénétration et incapable du moindre soupçon, la mettait fort à son aise dans cette circonstance. Il n’était heureusement pas, plus porté à approuver un mariage, qu’il n’avait de sagacité à le prévoir. Quoiqu’il eût toujours quelque objection à faire à un mariage arrangé, il ne se tourmentait jamais d’avance de ceux qui pouvaient avoir lieu : il parait qu’il ne supposait pas que deux personnes fussent assez dépourvues de bon sens pour se marier, jusqu’à ce que, par le fait, elles le lui eussent prouvé. Elle bénit cette heureuse cécité.

Il pouvait tout à son aise se livrer à sa civilité ordinaire, sans soupçon et sans craindre de trahison de la part de ses hôtes, et faire toutes les questions que son bon cœur lui suggérait sur le voyage de M. Frank Churchill : s’il avait été bien servi sur la route ; s’il n’avait pas horriblement souffert de coucher deux nuits de suite dans une auberge ; et enfin il félicita M. Weston très-cordialement sur ce qu’il n’avait pas attrapé de rhume, lui observant cependant qu’il ne devait pas être parfaitement tranquille sur sa santé, jusqu’au lendemain. Cette visite ayant duré un temps raisonnable, M. Weston se leva pour prendre congé. « Il avait des affaires à l’hôtel de la Couronne, pour son foin et beaucoup de commissions de la part de madame Weston, chez Ford : mais il ne voulait déranger personne. » Son fils trop bien élevé pour ne pas profiter de l’avis, se leva sur-le-champ, disant :

« Puisque vous avez des affaires plus loin, Monsieur, je vais profiter de cette circonstance pour faire une visite : puisqu’il faut que je la rende au premier jour, autant vaut-il la faire à présent. J’ai l’honneur de connaître une de vos voisines, (se tournant vers Emma) une dame qui réside à Highbury ou dans les environs, son nom de famille est Fairfax. Je trouverai, sans doute, sa maison avec facilité ; quoique Fairfax ne soit pas le nom après lequel je doive demander, mais Barnes ou Bates. Connaissez-vous une famille de ce nom ? »

« Certainement nous la connaissons, s’écria son père, nous avons passé devant la maison de madame Bates, et j’ai vu mademoiselle Bates à la fenêtre. C’est juste, oui, mademoiselle Fairfax ; je me souviens que vous avez fait sa connaissance à Weymouth, c’est une très-belle fille. Allez la voir, n’y manquez pas. »

« Il n’est pas nécessaire que j’y aille aujourd’hui, dit le jeune homme, un autre jour, je pourrai y aller, ce serait la même chose. Mais la connaissance que nous avons faite à Weymouth était de nature à … »

« Allez-y aujourd’hui, allez-y aujourd’hui ; ne remettez pas cette visite. Quand on a à faire une chose juste, on ne peut pas s’y prendre trop tôt. Outre cela je dois vous donner un avis, Frank ; il faut éviter ici avec beaucoup d’attention, de lui manquer d’égards. Vous l’avez vue avec les Campbell, lorsqu’elle était l’égale de tout le monde dans la société qu’ils voyaient : mais ici, elle vit chez une pauvre vieille grand’mère qui a à peine de quoi exister ; si vous lardez à y aller, elle croira que vous la dédaignez. »

« Je lui ai entendu parler de vous comme d’une personne de connaissance, dit Emma, c’est une jeune et élégante demoiselle. » Il en convint, mais d’une manière si peu marquée, qu’elle douta de son assentiment. « Il faut, se dit-elle en elle-même, qu’il y ait une espèce distincte d’élégance pour le beau monde, si l’on ne convient pas que Jeanne Fairfax soit une très-élégante personne. «

« Si vous n’avez jamais été frappé de ses manières, lui dit-elle, je suis persuadée que vous le serez aujourd’hui. Vous la verrez à son avantage, voyez et entendez-la. Non, je crains que vous ne puissiez pas l’entendre, car elle a une tante qui parle toujours. »

« Vous connaissez mademoiselle Jeanne Fairfax, monsieur, dit M. Woodhouse qui ne prenait jamais l’initiative dans la conversation. Eh bien ! permettez-moi de vous dire que vous trouverez que c’est une très-agréable jeune demoiselle. Elle est ici en visite chez sa grand’mère et sa tante, très-honnêtes personnes, que je connais depuis fort long-temps. Elles seront charmées de vous voir j’en suis persuadé, et j’enverrai avec vous un de mes domestiques pour vous conduire chez elles. »

« Mon cher Monsieur, je vous suis infiniment obligé, je ne le souffrirai pas ; mon père aura la bonté de me montrer le chemin. »

« Mais votre père ne va pas si loin, il n’ira que jusqu’à l’hôtel de la Couronne, tout à fait de l’autre côté de la rue, il y a beaucoup de maisons, et vous seriez embarrassé ; si vous ne prennez pas le trottoir, vous trouverez une route très-sale ; mais mon cocher vous enseignera où il faut passer de l’autre côté de la rue. Monsieur Frank Churchill le remercia une seconde fois, gardant son sérieux le mieux qu’il pouvait, et son père le seconda, en s’écriant : Mon cher ami, cela n’est pas nécessaire, Frank connaît une mare d’eau quand il la voit, et quanta la maison de madame Bates, il peut y arriver de l’hôtel de la Couronne, en un saut et deux enjambées. »

On les laissa partir seuls ; et en s’en allant, ils emportèrent avec eux un signe cordial de tête, et une gracieuse révérence de l’autre. Emma fut très-satisfaite de ce commencement, et fut persuadée que tous les habitans de Randalls devaient passer leur temps très-agréablement ensemble et y être très-heureux.


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CHAPITRE XXIII.


Le lendemain matin amena encore M. Frank Churchill. Il arriva avec madame Weston, à laquelle il semblait très-attaché ainsi qu’à Highbury. Il paraît qu’il lui avait tenu compagnie jusqu’au temps où elle avait coutume de faire de l’exercice, et lorsqu’elle lui donna le choix de la promenade, il nomma Highbury.

« Il ne doutait pas, dit-il, qu’il n’y eût de charmantes promenades dans toutes les directions, mais que tant qu’on lui permettrait de choisir, il ne changerait pas. Highbury, si bien placé en si bon air, d’un aspect si gracieux, aurait toujours la préférence. Suivant madame Weston, Highbury voulait dire Hartfield, et elle croyait qu’il pensait ainsi lui-même. Ils s’y rendirent. Emma ne les attendait pas, car monsieur Weston qui n’avait fait qu’entrer, pour s’entendre dire que son fils était un beau jeune homme, ignorait leurs projets, et elle eut une agréable surprise de les voir venir, bras dessus, bras dessous. Elle désirait le revoir, et surtout avec madame Weston, parce que, d’après ses manières avec elle, elle pourrait le juger, s’il manquait le moins du monde à ce qu’il lui devait, il perdrait tout crédit auprès d’elle. Ce n’était pas par de belles paroles, ou des complimens en l’air qu’il devait lui prouver son attachement ; et certes jusqu’à présent, il avait avec elle les manières les plus agréables, et telles qu’il paraissait désirer s’en faire une amie et mériter son affection. Mais Emma avait le temps de former son jugement à ce sujet, car leur visite durerait le reste de la matinée. Ils se promenèrent tous les trois pendant une ou deux heures, d’abord dans le verger d’Hartfield, et ensuite à Highbury. Tout lui paraissait charmant, il fit assez l’éloge d’Hartfield pour être entendu de M. Woodhouse ; et lorsqu’il fut arrêté qu’on irait plus loin, il avoua qu’il désirait connaître tout le bourg, et trouva beaucoup plus d’objets dignes de remarque qu’Emma ne l’eût supposé.

Quelques-uns de ces objets faisaient honneur à sa sensibilité. Il souhaita voir la maison où son père et son grand’père avaient demeuré si longtemps ; et se souvenant qu’une vieille femme qui l’avait nourri, était encore en vie, il parcourut une grande partie de la rue pour la découvrir ; et quoique quelques-unes de ses recherches et de ses observations n’eussent pas un grand mérite, elles montraient néanmoins une bonne volonté à l’égard d’Highbury en général, qui ne pouvait manquer de plaire aux dames avec lesquelles il était.

Emma, qui l’avait surveillé, décida qu’avec autant de sensibilité, il était injuste de supposer que c’était sa faute s’il n’était pas venu plus tôt ; qu’il n’avait pas joué la comédie, et fait parade des sentimens qu’il n’avait pas ; qu’ainsi M. Knightley ne lui avait pas rendu justice.

Leur première halte fut à l’hôtel de la Couronne, maison peu considérable, quoique la principale du lieu comme auberge. On y tenait deux chevaux de poste, plutôt pour la commodité du voisinage, que pour le service des voyageurs : ce n’était pas un objet qui pût exciter la curiosité des dames ; mais en passant, elles firent l’histoire d’une grande salle qui paraissait avoir été ajoutée à la maison : il y avait plusieurs années qu’on l’avait bâtie pour une salle de danse ; et tant que le voisinage avait été peuplé de danseurs et de danseuses, on s’en était servi pour y donner des bals : mais ces beaux jours étaient passés ; et maintenant les messieurs et demi-messieurs de l’endroit y avaient établi un club où l’on jouait au wist. Cette histoire parut l’intéresser, le nom de salle de danse le ravit : et au lieu de passer son chemin, il s’arrêta devant les fenêtres qui étaient ouvertes, pour regarder dedans, et s’assurer de ses dimensions, et déplorer qu’on ait changé sa destination. Il trouva la salle très-bien, et refusa d’y trouver les défauts qu’on lui indiquait. Non, elle était assez longue, assez large et assez belle. Elle pouvait contenir un nombre suffisant de danseurs, pour que le bal y fût amusant. On devait y danser, suivant lui, au moins tous les quinze jours en hiver. Comment mademoiselle Woodhouse n’avait-elle pas fait revivre le bon vieux temps de cette salle ? elle qui pouvait tout à Highbury. Ce fut en vain qu’on lui allégua qu’il n’y avait pas assez de familles sortables dans l’endroit, et qu’on tenterait inutilement d’y faire venir celles qui n’en étaient pas éloignées ; mais cela ne le satisfit pas. Il ne pouvait pas croire que tant de bonnes maisons qu’il voyait tout autour de lui ne fussent en état de fournir un nombre suffisant de danseurs ; et lorsqu’on lui eut fait le détail et la description des familles, il ne crut pas qu’il y eût un grand inconvénient à un pareil mélange, observant que dès le lendemain matin chacun rentrerait naturellement dans son rang. Il parlait comme un jeune homme fortement épris de la danse ; et Emma fut surprise que le caractère des Weston l’emportât d’une manière si décidée sur celui des Churchill. Il semblait avoir toute la vivacité, l’esprit, la gaîté franche de son père, ainsi que ses inclinations sociales, et rien de l’orgueil ni de la réserve d’Enscombe. Il n’avait peut-être pas assez de cette espèce d’orgueil qui empêche un homme bien né de se trouver avec toutes sortes de gens ; ce qui indiquait en lui peu de délicatesse. Cependant il ne pouvait pas juger sainement d’un mal dont il paraissait ignorer l’existence. C’était chez lui l’effusion d’une humeur enjouée.

On l’engagea enfin à quitter la façade de l’hôtel de la Couronne ; et lorsqu’ils furent presque vis-à-vis la maison de madame Bates, Emma se souvenant que l’intention de M.Churchill avait été, la veille, de rendre visite à ces dames, elle lui demanda s’il l’avait faite.

« Oui, oh ! oui, répliqua-t-il ; j’allais tous en parler. Une très-agréable visite. J’ai vu ces trois dames ; et je vous suis très-obligé de l’avis que vous eûtes la bonté de me donner. Si la babillarde de tante m’eût pris au dépourvu, il y aurait eu de quoi me désespérer. J’en ai heureusement été quitte pour une très-longue visite. Dix minutes auraient certainement suffi ; et je n’aurais peut-être pas dû y rester davantage : j’avais même dit à mon père que je serais à la maison très-certainement avant lui ; mais il me fut impossible de m’échapper, pas une pause ; et à mon grand étonnement, je vis entrer mon père, qui, ne m’ayant trouvé nulle part, vint enfin me rejoindre chez madame Bates. Jugez de ma surprise, lorsque je m’aperçus qu’il y avait près de trois quarts d’heure que j’y étais. La bonne dame ne m’avait pas permis de me sauver plus tôt. »

« Et comment avez-vous trouvé mademoiselle Fairfax ? »

« Mal, très-mal, supposé qu’on puisse dire qu’une jeune dame ait mauvaise mine. Une pareille expression n’est pas permise, n’est-ce pas, madame Weston ? Les dames n’ont jamais mauvaise mine. Et sérieusement parlant, mademoiselle Fairfax est naturellement si pâle, qu’elle a toujours l’air malade. Il est bien malheureux qu’elle n’ait pas du tout de teint. »

Emma ne fut pas de son avis, et commença à défendre vivement le teint de mademoiselle Fairfax. Il n’avait certainement jamais été brillant, mais elle ne convenait pas qu’elle eût toujours l’air malade ; et sa peau était si douce, si claire et si délicate, que le caractère de sa figure en recevait un degré tout particulier d’élégance. » Il écoutait avec toute l’attention que méritait Emma, avoua qu’il avait entendu plusieurs personnes parler de la même manière de mademoiselle Fairfax. Cependant, il était obligé de confesser qu’à ses yeux, rien au monde ne pouvait remplacer l’air de jouir d’une santé florissante. Un teint éclatant, suivant lui, embellissait les traits les plus ordinaires : et lorsqu’ils étaient beaux, l’effet en était… Mais heureusement ici, (regardant fixement Emma) je n’ai pas besoin de faire la description de cet effet.

« Fort bien ! dit Emma, il est impossible de disputer des goûts. Au moins, vous admirez tout en elle, excepté son teint ? »

Il fit un signe de tête,et dit en riant, qu’il ne pouvait séparer mademoiselle Fairfax de sa complexion.

« L’avez-vous vue souvent à Weymouth ? Avez-vous été plusieurs fois dans la société qu’elle voyait ? »

Dans ce moment, ils étaient[22] près des magasins de Ford, et il s’écria : Ah ! N’est-ce pas là la boutique que tout le monde fréquente, à ce que m’a dit mon père. Il s’y rend lui-même presque tous les jours de la semaine ? et y a des affaires. Si vous vouliez bien le permettre, Mesdames, nous y entrerions pour prouver que je suis du pays, et un véritable citoyen d’Highbury. Il faut que je fasse quelque emplète chez Ford. Ce sera ici que je recevrai mon droit de bourgeoisie. Je suppose qu’on y vend des gants ? »

« Oh ! Oui des gants et toute sorte de marchandises. J’admire votre patriotisme. Vous serez adoré à Highbury. Avant votre arrivée, vous étiez déjà très-populaire à cause de votre père ; mais dépensez une demi-guinée chez Ford, et vous le serez à cause de vous-même. »

Ils entrèrent, et tandis qu’on descendait des paquets fort propres et bien pliés, des gants de peau de dain, de chamois, etc, et qu’on les ouvrait sur le comptoir, il dit : Je vous demande pardon, mademoiselle Woodhouse, vous me faisiez l’honneur de m’adresser la parole au moment où mon amor patriæ s’est emparé de moi. Ne me laissez pas perdre, je vous prie, ce que vous aviez la bonté de me dire. Je vous assure que la réputation publique la plus éclatante ne me dédommagerait pas de la perte du bonheur d’une vie privée. »

« Je vous avais seulement demandé si vous aviez beaucoup fréquenté mademoiselle Fairfax et sa société à Weymouth. »

« Maintenant que j’entends votre question, vous me permettrez de vous dire qu’elle n’est pas honnête. C’est toujours aux dames à décider ces sortes de questions. Mademoiselle Fairfax a déjà dû faire son rapport sur l’intimité de notre connaissance. Je ne veux pas me compromettre en demandant plus qu’elle ne m’accorde. »

« Sur ma parole ! vous répondez avec autant de discrétion qu’elle eût fait elle-même ; mais les récits qu’elle fait laissent tant à deviner ; elle est si réservée et si peu disposée à donner la plus petite information sur qui que ce soit, que je pense que vous pouvez dire tout ce qu’il vous plaira sur l’intimité de la connaissance que vous avez faite avec elle. »

« En vérité ! vous croyez que cette liberté m’est permise ? Eh bien ! je vais vous dire la vérité ; rien ne me convient davantage. Je me suis rencontré très-souvent à Weymouth avec elle. J’avais fait connaissance avec les Campbell, à Londres, et je les voyais fréquemment dans les sociétés à Weymouth. Le colonel Campbell est un fort aimable homme, et madame Campbell possède un excellent cœur et est très-agréable. Je les aime tous. »

« Vous connaissez, sans doute, la situation dans laquelle se trouve mademoiselle Fairfax, et ce à quoi elle est destinée ? »

« Oui ! (et il hésita) je crois le savoir. »

« Le sujet que vous traitez, Emma, dit madame Weston, en souriant, est délicat en ma présence. M. Frank Churchill ne peut guère vous comprendre lorsque vous lui parlez de la situation de mademoiselle Fairfax. Je vais m’éloigner un peu. »

« Je n’ai certainement pas pensé à elle, dit Emma, car elle n’a jamais été pour moi qu’une amie, et ma meilleure amie. »

Il parut entendre et approuver le sentiment qu’elle venait d’exprimer. Il lui faisait honneur.

Lorsqu’il eut acheté des gants et qu’ils furent sortis de la boutique, Frank Churchill demanda à Emma si elle avait entendu jouer la personne en question ?

« Si je l’ai entendue ! répéta Emma, vous oubliez combien elle appartient à Highbury. Nous avons commencé à apprendre la musique ensemble ; elle touche du piano à ravir. »

« Vous le croyez ? Je désirais avoir sur cela l’opinion d’un bon juge. Il m’a paru qu’elle jouait très-bien, c’est-à-dire avec beaucoup de goût ; mais je ne m’y connais pas. J’aime la musique avec passion, mais je n’ai ni les talens nécessaires, ni aucun droit de juger du jeu de qui que ce soit. J’ai été accoutumé à l’entendre admirer, et je me souviens d’avoir eu une preuve certaine de l’excellence de son exécution. Un grand connaisseur en musique, amoureux, engagé, et prêt d’épouser une autre demoiselle, ne voulait jamais l’inviter à jouer si celle dont nous parions était présente : il ne voulait jamais entendre la première, si la seconde pouvait jouer. Je pense que de la part d’un homme qui passait pour très-grand connaisseur, c’était sans doute une preuve certaine de son grand talent. »

« Oh ! très-certaine ! dit Emma, que cette conversation amusait beaucoup. M. Dixon est un grand musicien, n’est-ce pas ? Nous en saurons plus de vous, sur toutes ces personnes-là dans une demi-heure, que mademoiselle Fairfax n’aurait daigné nous en apprendre en six mois. »

« Oui ! C’était de M. Dixon et de mademoiselle Campbell que je voulais parler : et j’ai regardé comme une très-grande preuve du talent de mademoiselle Fairfax, la préférence qu’il donnait à son jeu. »

« Certainement elle était très-forte, et pour dire la vérité, beaucoup trop forte pour m’avoir été agréable, si j’eusse été à la place de mademoiselle Campbell, je ne pardonnerais pas à un homme de préférer la musique à l’amour, l’ouie à la vue, et d’avoir plus de sensibilité pour des sons que pour mes sensations. Comment mademoiselle Campbell trouvait-elle tout cela ? »

« Mais vous savez qu’elle était son intime amie. »

« Pauvre consolation, dit Emma en riant : pour moi je préférerais qu’on fît cette distinction à une étrangère plutôt qu’à mon intime amie. Avec une étrangère cela arriverait rarement ; mais d’avoir toujours près de soi une amie qui fait tout mieux que soi-même, cette idée est insoutenable ! »

« Pauvre dame Dixon ! Je suis enchantée qu’elle soit allée s’établir en Irlande. »

« Vous avez parfaitement raison, ce n’était pas trop flatteur pour mademoiselle Campbell ; mais, en vérité, elle ne paraissait pas en souffrir. »

« Tant mieux ou tant pis, je ne sais lequel. Mais soit chez elle, douceur des caractère ou simplicité, extrême amitié ou défaut de sensibilité, il y avait une autre personne qui devait en souffrir, c’était mademoiselle Fairfax elle-même ; elle devait trouver cette distinction déplacée, et elle ne pouvait qu’en être blessée. »

« Quant à cela, je l’ignore »

« Oh ! ne vous imaginez pas que je m’attende à savoir de vous, ou de qui que ce soit dans le monde, la façon de penser de mademoiselle Fairfax : elle seule le sait. Mais si elle se met au piano toutes les fois que M. Dixon l’en prie, on peut en conclure tout ce qu’on voudra. »

« Ils paraissaient tous vivre ensemble dans l’union la plus parfaite. » Il commença à parler avec feu, puis se retenant il ajouta : « néanmoins je ne saurais dire véritablement à quels termes, ni comment tout se passait dans le particulier. Tout ce que je puis assurer, c’est qu’en public l’on ne s’apercevait pas de la moindre chose ; mais vous qui avez connu mademoiselle Fairfax dès sa plus tendre enfance, vous devez mieux connaître son caractère et beaucoup mieux savoir que moi la manière avec laquelle elle est capable de se conduire dans des positions critiques. »

« Certainement je l’ai connue dès son enfance, nous avons été enfans et devenues grandes personnes ensemble, et il était à présumer que nous serions devenues intimes : que nous serions attachées l’une à l’autre, lorsqu’elle venait voir ses parens. J’ignore pourquoi il en est arrivé autrement ; peut-être une méchanceté de ma part qui me porta à avoir du dégoût pour une fille qui était l’idole de tout le monde, et aussi prônée qu’elle par sa tante, sa grand’mère et toute leur société. Eh puis ! sa réserve. Je n’ai jamais pu m’attacher à quelqu’un aussi complètement réservé qu’elle. À la vérité, c’est une qualité repoussante, dit-il, elle convient sans doute quelquefois, mais ne plait jamais. La réserve crée la sûreté, mais non l’attachement. Il est impossible d’aimer une personne trop réservée. — À moins qu’elle ne cesse de l’être vis-à-vis de nous, et l’attraction peut devenir plus forte. Mais il faudrait avoir plus besoin d’une amie que moi, pour que je prisse la peine de vaincre le caractère réservé de qui que ce soit, pour m’en faire une amie et une agréable compagne. Ainsi une intimité entre mademoiselle Fairfax et moi, ne pouvait et ne pourra jamais exister. Je n’ai aucune raison de mal penser d’elle, pas du tout, mais une précaution si extrême dans ses paroles et dans ses manières, une crainte si marquée de donner une idée bien prononcée des personnes qu’elle connaît, porte à soupçonner qu’il y a quelque chose qu’on a intérêt de cacher. »

Il fut parfaitement de son avis, et après une si longue promenade, et lui avoir trouvé la même façon de penser qu’elle avait elle-même, Emma crut si bien le connaître, qu’elle eut peine à concevoir que c’était seulement la seconde fois qu’ils s’étaient vus. Il ne ressemblait pas tout à fait au portrait qu’elle s’en était figuré : il avait moins de l’homme du monde, moins de l’enfant gâté de la fortune qu’elle n’aurait cru ; par conséquent, il valait mieux qu’elle ne s’y attendait. Ses idées paraissaient modérées et ses sensations très-vives. Elle fut surtout frappée de la manière dont il considéra la maison de M. Elton, qu’il fut regarder ainsi que l’église, et ne trouva pas comme elle que le tout ne valait pas grand’chose. Non, il ne croyait pas que la maison fût si mauvaise, et ne pensait pas qu’un homme dût se croire malheureux d’être obligé de l’habiter. Il s’estimerait au contraire heureux d’y demeurer avec une femme qu’il aimerait. Elle devait être assez spacieuse pour y être très à son aise. Un fou seul pouvait en désirer davantage.

Madame Weston riait, et dit qu’il ne savait sur quel sujet il parlait. Accoutumé à une très-grande maison il ne pouvait pas juger des inconvéniens et des privations qu’on éprouvait dans une petite. Mais Emma, pensant comme madame Weston qu’il ne savait pas trop ce qu’il disait, observa qu’il montrait une inclination décidée de se marier de bonne heure, et d’être guidé dans son choix par des motifs louables. Il ne pensait pas aux inconvéniens domestiques, résultant de ce que la femme de charge et le sommelier n’auraient pas des chambres propres à leurs fonctions ; mais il était certaint qu’Enscombe ne le rendrait pas heureux, et que lorsqu’il se serait attaché à une personne, il préférerait à de grandes richesses la permission de s’unir à elle.


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CHAPITRE XXIV.


La bonne opinion qu’avait Emma de M. Frank Churchill, fut un peu ébranlée le jour suivant, en apprenant qu’il était parti pour Londres exprès pour se faire couper les cheveux. Il paraît qu’après déjeuner un caprice lui passa par la tête, il envoya chercher une chaise de poste, se mit dedans, comptant revenir pour dîner, et n’ayant, suivant toute apparence, d’autre intention que celle qu’il avait manifestée, c’est-à-dire de se faire couper les cheveux. Il n’y avait pas grand mal à faire trente-deux milles pour un pareil objet ; mais il y avait un air de fatuité et d’impertinence qu’elle n’approuvait pas. Ce caprice ne cadrait pas avec le plan judicieux d’économie dans ses dépenses, et de la générosité qu’elle croyait avoir observée en lui la veille. La vanité, l’extravagance, le désir du changement, une inquiétude naturelle qui ne pouvait souffrir le repos, et demandait de l’action, soit en bien ou en mal. Son manque d’attention envers son père et madame Weston : indifférent sur ce qu’on penserait de lui, tout cela faisait sans doute partie de son caractère. Son père se contentait de l’appeler fat, et croyait que c’était une bonne histoire à raconter de lui ; mais il était aisé de voir que madame Weston n’en était pas contente, parce qu’elle passait légèrement sur ce voyage, observant seulement que « tous les jeunes gens avaient des caprices. »

Excepté cette petite tache, Emma croyait que ses parens devaient être satisfaits de sa conduite. Madame Weston reconnaissait avec plaisir qu’il était fort attentif, et lui tenait fidèle compagnie. Elle lui trouvait de très-heureuses dispositions. Il était d’un caractère ouvert, gracieux et enjoué. Elle remarquait qu’il n’y avait pas d’erreur dans ses idées, qu’au contraire il en avait de très-saines ; il parlait de son oncle avec respect, il avait du plaisir à s’entretenir de lui. Il disait que s’il était livré à lui-même, ce serait le meilleur homme du monde ; et quoique personne ne fût attaché à sa tante, il était plein de reconnaissance pour ses bontés, et parlait toujours d’elle avec le plus grand respect. Tout cela promettait beaucoup, et sans ce caprice de se faire couper les cheveux, il n’y avait rien dans ses actions qui le rendît indigne de l’honneur distingué qu’elle lui faisait de lui donner une place dans ses souvenirs, de croire qu’il était amoureux d’elle, ou du moins qu’il ne tarderait pas à l’être, n’étant retenu que par sa propre indifférence (car son intention de ne pas se marier subsistait toujours) ; elle ne le croyait pas indigne, enfin, de l’honneur que tous leurs amis lui faisaient de l’avoir désigné comme devant être uni avec elle.

M. Weston de son côté avait ajouté un grand poids dans la balance. Il avait fait entendre à Emma que Frank était enchanté d’elle ; qu’il la trouvait d’une beauté ravissante et d’une amabilité exquise. D’après cela elle trouva qu’on ne devait pas le juger avec rigueur, car après tout, comme disait madame Weston, « tous les jeunes gens ont leurs petits caprices. »

Il existait dans le comté de Surry, une des nouvelles connaissances de Frank Churchill, qui n’était pas si bien disposée en sa faveur que les autres. En général, dans les paroisses de Donwell et d’Highbury, on le jugeait avec beaucoup de candeur ; on passait quelques irrégularités à un si beau jeune homme, qui souriait si souvent, et dont le salut était si gracieux ; mais parmi eux il y avait un esprit récalcitrant qu’il ne pouvait adoucir, ni par ses souris ni par ses salutations : M. Knightley. On lui avait raconté l’histoire du voyage de Londres. Il ne dit rien pour le moment ; mais Emma un instant après lui entendit dire, sur un papier-nouvelle qu’il tenait à la main : « Ah ! c’est exactement le fat, le freluquet que je croyais. » Elle avait envie de lui en marquer son ressentiment ; mais un moment de réflexion la convainquit que ce qu’il avait dit n’était que pour exhaler sa bile, sans intention d’offenser personne. Elle n’y fit pas attention.

Quoique M. et madame Weston, pour cette fois, fussent porteurs de mauvaises nouvelles, leur visite à Harlfield fut d’un autre côté très-opportune. Tandis qu’ils étaient à Hartfield, une circonstance fit qu’Emma eut besoin de leur avis, et ce qu’il y eut de plus heureux, c’est qu’ils lui donnèrent exactement celui qu’elle désirait.

Voici de quoi il s’agissait : il n’y avait que quelques années que les Cole étaient établis à Highbury ; cette famille, honnête, libérale et sans prétentions, était très-bien vue dans le pays, en général ; mais d’un autre côté, elle venait de bas lieu, avait été dans le commerce, et entrait à peine dans la classe de ceux qu’on nomme des gens comme il faut. À leur arrivée dans le pays, ils vécurent suivant leur revenu, modestement, voyant peu de compagnie, et faisant peu de dépense ; mais depuis un an ou deux, ils avaient reçu une grande augmentation de fortune, leur maison à Londres avait fait d’immenses profits ; enfin, comme on dit, la fortune leur avait souri. Leurs vues s’agrandirent avec leurs richesses ; il leur fallut une plus grande maison, et désirèrent voir plus de monde. En conséquence, ils augmentèrent leur maison, le nombre de leurs domestiques et leur dépense de toute espèce ; et dans le temps dont nous parlons, c’était, pour le ton, la seconde famille d’Highbury, c’est-à-dire la première après celle d’Hartfield. Tout le monde s’attendait à leur voir donner de grands dîners, parce qu’ils aimaient beaucoup la société, et qu’ils avaient fait construire une nouvelle salle à manger : effectivement ils en avaient déjà donné, mais, en général, aux jeunes gens non mariés. Emma pouvait à peine se persuader qu’ils osassent inviter les grandes familles, telles que celles de Donwell, d’Hartfield et de Randalls. Elle ne serait pas tentée d’y aller, supposé qu’on lui envoyât une invitation ; et elle regrettait que les habitudes bien connues de son père l’empêchassent de donner à son refus la tournure mortifiante dont elle aurait voulu se servir. Les Cole, à la vérité, vivaient d’une manière respectable, mais ils avaient besoin qu’on leur apprît que ce n’était pas à eux à dicter aux grandes familles des conditions, ni sur quel pied ils prétendaient recevoir leurs visites. Elle craignait cependant d’être la seule à leur donner une leçon à ce sujet ; elle ne comptait pas beaucoup sur M. Knightley, et pas du tout sur M. Weston. Elle avait résolu de réprimer une pareille présomption, si long-temps à l’avance, que lorsque l’insulte arriva, elle avait tout à fait change de façon de penser. Donwell et Randalls avaient reçu leurs invitations ; mais il n’en était venu aucune pour Emma, ni pour son père ; et quoique madame Weston dit que cela n’était pas surprenant, parce que la famille Cole n’avait pas osé prendre cette liberté-là avec elle, sachant qu’elle ne dînait jamais dehors. Cette observation ne la satisfit pas. Elle sentit combien il lui aurait été agréable de leur avoir envoyé un refus ; mais ensuite, pensant aux personnes qui composeraient cette assemblée, toutes de sa société la plus intime, elle fut ébranlée au point de croire que si l’invitation lui eût été envoyée, elle aurait peut-être été tentée d’accepter. Henriette et les dames Bates devaient y passer la soirée ; elles en avaient parlé la veille à la promenade à Highbury, et Frank Churchill avait vivement son absence. Ne terminerait-on pas la soirée par danser ? avait-il demandé. La seule idée de la possibilité qu’il y eût un bal, causait une nouvelle irritation à ses esprits, déjà passablement agités, et la pensée de rester enveloppée dans sa grandeur solitaire, supposant même que l’omission pût passer pour un compliment, n’était pas des plus consolantes.

Ce fut l’arrivée de cette invitation qui rendait la présence des Weston, à Hartfield si propice ; car quoique la première observation qu’elle fit en la lisant fut de dire : « Il n’y a pas à balancer, il faut la renvoyer, » elle les pria si promptement de lui conseiller ce qu’elle devait faire, qu’ils n’eurent que peu ou point de peine à la déterminer à accepter.

Elle avoua de bonne grâce qu’elle se sentait assez d’inclination d’être de la partie. Les Cole s’étaient exprimés d’une manière si polie ; ils témoignaient tant de considération, tant d’égards pour son père. Leur intention était de solliciter l’honneur de leur compagnie, long-temps auparavant ; mais ils attendaient un double paravent de Londres, qui, ils s’en flattaient, mettrait M. Woodhouse parfaitement à l’abri de toute espèce de courant d’air, ce qui, ils l’espéraient du moins, pourrait peut-être l’engager à leur accorder la faveur qu’ils sollicitaient de l’avoir à dîner chez eux. Elle se laissa enfin persuader d’accepter ; et ils eurent bientôt pris ensemble toutes les mesures nécessaires pour que M. Woodhouse fût à son aise. On pouvait compter sur madame Goddard, sinon sur madame Bates, pour lui tenir compagnie. Mais il fallait persuader à M. Woodhouse de donner, comme de lui-même, son consentement à ce que sa fille dînât dehors un jour qui n’était pas éloigné, et qu’elle passât toute sa soirée loin de lui. Quant à ce qu’il y vint lui-même, Emma désirait qu’il envisageât la chose comme impossible. On dînerait trop tard, et la compagnie serait trop nombreuse ; deux circonstances qui ne lui convenaient nullement. Il se résigna bientôt et de bonne grâce.

« Je n’aime pas à dîner dehors, dit-il, et je ne l’ai jamais aimé, ni Emma non plus. Je suis fâché que monsieur et madame Cole nous aient envoyé cette invitation. Ils auraient mieux fait de venir un des beaux jours de l’été prochain prendre du thé avec nous ; ils auraient pu venir en se promenant, et comme nous n’aimons pas à veiller tard, ils auraient pu rentrer chez eux assez à temps pour ne pas s’exposer à la malignité du serein. Je ne voudrais, pour rien au monde, exposer qui que ce soit au serein du soir. Cependant, comme ils ont manifesté une extrême envie d’avoir la chère Emma à dîner chez eux, que vous y serez tous les deux, ainsi que M. Knightley, pour avoir soin d’elle, je ne veux pas m’opposer à leurs désirs, pourvu qu’il fasse beau temps, qu’il ne soit ni humide, ni froid, et qu’il n’y ait pas de vent. »

Alors se tournant vers madame Weston, il lui fit un tendre reproche, disant : « Ah ! mademoiselle Taylor, si vous ne vous étiez pas mariée, vous seriez restée avec moi à la maison. »

« Eh bien ! monsieur, s’écria M. Weston, puisque je vous l’ai enlevée, je vais tâcher de la remplacer près de vous, si je puis, je vais d’un saut trouver madame Goddard, si vous le désirez. »

Mais l’idée de faire quelque chose avec précipitation, augmentant l’agitation d’esprit de M. Woodhouse, au lieu de la diminuer, ces dames, qui étaient au fait de son humeur, parvinrent aisément à le calmer. On pria M. Weston de demeurer en repos, et l’on délibéra froidement sur cette affaire importante.

M. Woodhouse, s’étant un peu remis, se trouva peu après assez bien pour continuer ainsi : « Je serais bien aise de voir madame Goddard ; j’ai beaucoup de considération pour elle. Il faut, ma chère Emma, lui écrire un petit billet et l’inviter à dîner pour le jour où vous irez chez monsieur et madame Cole. Jacques portera le billet. Mais avant tout, il faut répondre à madame Cole.

« Vous lui présenterez mes excuses, ma chère, le plus poliment possible ; vous lui direz que je suis tout à fait invalide ; que je ne sors pas ; et qu’ainsi je suis forcé de refuser son obligeante invitation. Vous commencerez, bien entendu, par lui faire mes complimens. Mais vous faites tout si bien, que je n’ai pas besoin de vous dire ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier de dire à Jacques que vous aurez besoin de la voiture mardi prochain. Avec lui vous ne pouvez courir aucun risque ; je serai tranquille. Nous n’avons pas été chez eux depuis qu’on a fait la nouvelle avenue ; malgré cela je ne doute pas que Jacques ne vous y conduise en sûreté. Quand vous serez arrivée, il faudra lui dire à quelle heure il devra vous aller chercher. Dites-lui de venir de bonne heure : vous n’aimez pas à rester long-temps dehors. Je suis certain que vous serez fatiguée après avoir pris du thé. »

« Mais, papa, vous ne désirez pas que je revienne avant d’être fatiguée. ? »[23]

« Oh ! non, ma bonne amie ; mais vous le serez de bonne heure. Il y aura beaucoup de monde parlant à la fois ; vous n’aimerez pas tout ce bruit-là. »

« Mais, mon cher monsieur, dit madame Weston, si Emma s’en retourne de bonne heure, ce sera dissoudre l’assemblée. »

« Si cela arrive, il n’y aura pas grand mal, dit M. Woodhouse. Le plus tôt qu’une partie finit, c’est toujours le mieux. »

« Mais vous ne faites pas attention à ce que les Cole en penseront ; ils seront sans doute offensés de voir Emma se retirer immédiatement après le thé. Ce sont de bien bonnes gens, et n’ont pas de prétentions ; et cependant ils ne pourront s’empêcher de sentir que quelqu’un qui est si empressé de les quitter, ne leur fait pas un compliment ; et si ce quelqu’un était mademoiselle Woodhouse, on y prendrait plus garde qu’à qui que ce fût dans l’assemblée. Votre intention n’est pas sans doute de mortifier les Cole ; j’en suis très-certain. Ce sont les meilleures gens du monde, et qui vous respectent infiniment : d’ailleurs vos voisins depuis dix ans. »

À ce discours de M. Weston, M. Woodhouse répondit : « Non certainement, mon cher monsieur, pour rien au monde, je ne voudrais leur faire de la peine. Je vous suis extrêmement obligé de m’avoir fait songer à cela. Je connais tout ce que ces honnêtes gens valent ; mon intention n’a jamais été de les désobliger. Perry me dit que M. Cole ne boit jamais de bierre[24] : on ne le croirait pas à le voir, car il paraît bilieux, très-bilieux. Non, je vous le répète, je n’ai jamais eu envie de les mortifier. Ma chère Emma, ceci demande considération. Je suis persuadé que plutôt que de courir le risque d’offenser madame Cole, tous resteriez plus long-temps que cela ne vous ferait plaisir. Vous ne ferez pas attention à un peu de fatigue. Vous savez d’ailleurs que vous ne courez aucun danger au milieu de vos amis. »

« Certainement, papa, je ne crains rien pour moi-même, et je resterais volontiers aussi long-temps que madame Weston, si ce n’était à cause de vous. Ma seule crainte est que vous ne m’attendiez. Je sais qu’avec madame Goddard vous ne vous ennuierez pas. Elle aime le piquet, comme vous savez ; mais quand elle s’en sera retournée chez elle, j’ai peur qu’au lieu d’aller vous coucher, vous ne restiez de bout pour m’attendre. Cette idée, mon cher papa, me tourmente, et m’ôterait tout le plaisir que j’aurais à dîner dehors. Promettez-moi que vous vous coucherez. »

Il y consentit aux conditions suivantes : savoir, que si elle avait froid en arrivant à la maison, elle aurait soin de se bien réchauffer ; que si elle avait faim, elle mangerait un morceau ; que sa femme de chambre veillerait pour l’attendre ; enfin, que Perle et le sommelier veilleraient, comme à l’ordinaire, à la sûreté de la maison.


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CHAPITRE XXV.


Frank Churchill revint de Londres ; et s’il fit attendre son père pour le dîner, on n’en sut rien à Hartfield, car madame Weston désirait trop qu’il fût dans les bonnes grâces de M. Woodhouse, pour découvrir aucune des imperfections du jeune homme, s’il était en son pouvoir de les cacher.

Il revint de Londres avec ses cheveux bien coupés ; il se moquait lui-même de ce caprice, de la meilleure grâce du monde, mais sans paraître honteux de ce qu’il avait fait. Il n’avait aucune raison de garder des cheveux trop longs, pour qu’on n’aperçût aucune marque de confusion sur sa figure : il ne regrettait nullement l’argent que cette course et cette opération lui avaient coûté ; il était toujours le même, gai, joyeux, et reparaissait avec cet air d’assurance qui ne le quittait jamais. Et après l’avoir vu, Emma fit le monologue suivant : « J’ignore si la chose doit être ainsi ; mais certainement des folies faites avec imprudence par un homme d’esprit, cessent d’être des folies. Des méchancetés sont toujours des méchancetés, mais des folies ne sont pas toujours des folies ; cela dépend du caractère des gens qui le commettent. M. Knightley n’est pas un écervelé ; s’il l’était, il aurait agi bien différemment, ou il s’en serait fait gloire, ou bien il en aurait eu honte. Il aurait montré l’ostentation d’un fat, ou la timidité d’un homme qui n’ose pas défendre ses caprices. Non, je ne crois pas que Frank Churchill soit ni vain, ni fat. » Le mardi suivant amènerait l’espoir bien fondé de le revoir, et pour un temps beaucoup plus long que par le passé, de juger de ses manières, et par conséquent de sa conduite envers elle ; de prévoir le temps où il serait nécessaire de paraître plus réservée, et de faire enfin ses observations sur les remarques que pourraient faire sur eux ceux qui les verraient ensemble pour la première fois.

Elle résolut de bien s’amuser, quoique la scène dût se passer dans la maison de M. Cole, et qu’elle se souvînt parfaitement que parmi les fautes commises par M. Elton, même lorsqu’il était le plus en faveur avec elle, aucune ne lui avait tant déplu que le penchant qu’il avait de dîner chez M. Cole. Madame Goddard et madame Bates étant aux ordres de M. Woodhouse, elle était parfaitement tranquille sur son compte ; et son dernier devoir, avant de quitter la maison, fut d’aller les saluer affectueusement après leur dîner ; et tandis que son père s’extasiait sur l’élégance et la beauté de sa parure, elle distribuait à ces deux dames de grosses tranches de gâteaux, de bons verres de vin, pour leur faire une espèce d’amende de ce que la crainte de nuire à leur santé, son père n’avait pas osé leur offrir. Elle avait ordonné pour elles un excellent et copieux dîner ; elle eut désiré savoir si elles en avaient profité.

Sa voiture était précédée par une autre, lorsqu’elle se rendait chez M. Cole ; elle fut très-satisfaite d’apprendre que c’était celle de M. Knightley ; car M. Knightley n’ayant pas de chevaux, peu d’argent en caisse, une santé florissante étant extrêmement actif et indépendant, était trop porté, suivant l’opinion d’Emma, à se transporter d’un lieu à un autre, à pied ; elle pensait qu’il ne se servait pas de sa voiture aussi souvent que le propriétaire de Donwell-Abbey devait le faire. Elle eut l’occasion de lui en faire son compliment, car il s’arrêta pour lui donner la main, lorsqu’elle descendit de voiture.

« Ah ! dit-elle, vous arrivez enfin comme vous devriez toujours faire, c’est-à-dire, comme un gentilhomme. Je suis enchantée de vous voir. »

« Il la remercia, observant qu’il était heureux qu’ils étaient arrivés ensemble ; car si nous nous étions rencontrés dans la salle d’assemblée, je doute beaucoup que vous m’ayez trouvé plus l’air d’un homme comme il faut, qu’à l’ordinaire : à ma mine vous n’auriez pas distingué de quelle manière je suis arrivé.

Certainement ; je l’aurais distingué : il y a toujours un air d’embarras lorsque les gens voyagent d’une manière au-dessous de leur condition, que l’on s’en aperçoit sur-le-champ. Vous croyez trancher du grand ; mais avec vous, c’est une bravade ; vous prenez un air d’indifférence ; mais c’est chez vous de l’affectation : je m’en suis toujours aperçue toutes les fois que vous êtes arrivé d’une manière indécente (passez-moi le terme). Aujourd’hui vous n’avez rien à craindre ; on ne supposera pas que vous puissiez être honteux. Vous n’avez pas besoin d’essayer de paraître plus grand que les autres ; Maintenant je serai extrêmement flattée d’entrer avec vous dans la salle d’assemblée.

« Quelle folle, dit-il, mais d’un air enjoué. »

Emma eut autant de sujet de se louer de la compagnie, que de M. Knightley : elle fut reçue avec des égards qui ne pouvaient manquer de lui plaire : on lui rendit tous les honneurs possibles. Lorsque les Weston arrivèrent, elle fut comblée des plus grands témoignages d’amitié par l’une, et d’admiration par l’autre : le fils s’approcha d’elle avec empressement, et lui témoigna, d’une manière gracieuse, la satisfaction qu’il avait de la rencontrer ; et, à dîner, Emma le vit assis à côté d’elle, et eut quelque soupçon qu’il ne devait pas cette place au pur hasard.

L’assemblée était nombreuse ; il y avait une famille entière, étrangère à Highbury, famille très-respectable, qui habitait la campagne, et que M. Cole avait l’honneur de connaître. Outre cela, on y avait invité tous les jeunes gens de la famille de M. Cox, homme de loi de l’endroit. Des demoiselles d’un rang inférieur, telles que mesdemoiselles Bates, Fairfax et Smith, devaient venir passer la soirée. Il y avait déjà tant de monde à table, qu’il fut impossible d’avoir une conversation générale ; et tandis que les uns s’entretenaient de politique, que d’autres parlaient de M. Elton, Emma ne fit attention qu’aux plaisanteries de son voisin. Le premier son de voix éloigné qui lui sembla mériter qu’elle s’en occupât, fut celui qui porta à ses oreilles le nom de Jeanne Fairfax. Il paraissait que madame Cole racontait d’elle quelque chose d’intéressant ; elle prêta l’oreille, et trouva qu’elle ne perdait pas son temps. Son imagination, cette partie essentielle d’Emma, reçut un surcroît de plaisir. Madame Cole disait qu’elle s’était rendue chez madame Bates, et qu’en entrant dans sa chambre, elle avait été frappée à la vue d’un piano-forté. Un très-bel instrument, pas grand, mais carré, le fonds de l’histoire, la fin du dialogue, qui contenait de la surprise, des demandes et des congratulations d’une part, et des explications de la part de mademoiselle Bates, furent que le piano-forté était arrive la veille de chez Broad-Wood, au grand étonnement de la tante et de la nièce, qui ne s’y attendaient nullement. D’abord, mademoiselle Bates dit que Jeanne elle-même ne pouvait deviner qui en avait fait l’envoi ; mais qu’ensuite elles s’étaient accordées à penser que ce piano ne pouvait venir que d’après les ordres de M. le colonel Campbell.

« Il est impossible de faire une supposition plus juste, ajouta madame Cole ; et j’ai été surprise qu’on en ait pu douter un instant. Mais il paraît que Jeanne a reçu une lettre de lui, il y a peu de temps, et il ne disait pas un mot du piano. Elle le connaît sans doute mieux que personne ; mais je ne pourrais considérer ce silence comme une raison de ne pas lui faire ce présent : il avait probablement envie de la surprendre. »

Plusieurs personnes furent de l’avis de madame Cole ; et tous ceux qui parlèrent sur le même sujet, furent également convaincus que le colonel avait envoyé le piano ; tous se réjouirent de ce que Jeanne Fairfax avait reçu un si beau présent. D’autres aussi, s’ils avaient parlé, auraient permis à Emma de penser d’une autre manière. Ils écoutèrent madame Cole.

« Je déclare que depuis bien longtemps je n’ai rien appris avec plus de plaisir, et une plus entière satisfaction ! J’ai toujours été l’on ne peut pas plus fâchée que Jeanne Fairfax, qui joue comme un ange, n’ait pas d’instrument. C’est une honte, considérant surtout combien nous avons de maisons où les plus beaux clavecins et pianos sont absolument inutiles. C’est, à la vérité, nous donner des soufflets à nous-mêmes ! Comme je le disais hier à M. Cole, je suis honteuse de regarder notre nouveau grand piano-forté dans la salle de compagnie, moi qui ne connais pas une seule note, et nos petites filles qui ne font que commencer, et qui, peut-être, n’apprendront jamais rien : et que la pauvre Jeanne Fairfax, qui est grande musicienne, n’ait pas un seul instrument, pas même une misérable épinette pour s’amuser. Je le disais encore hier à M. Cole ; et il était de mon avis : mais il aime tant la musique, qu’il n’a pas pu s’empêcher de faire cet achat, espérant que quelques-unes de nos voisines auraient la complaisance, de temps en temps, d’en faire un meilleur usage que nous ; c’est, en vérité, la seule raison qui l’ait engagé à l’acheter. Autrement, nous devrions être honteux d’avoir fait une pareille acquisition. Nous avons l’espoir que mademoiselle Woodhouse voudra bien nous faire le plaisir de l’essayer ce soir. »

Mademoiselle Woodhouse consentit avec grâce, et voyant qu’il n’y avait plus rien à gagner avec madame Cole, elle se retourna vers Frank Churchill.

« Pourquoi souriez-vous, lui dit-elle. »

« Et vous ? »

« Moi ! Je suppose que c’est du plaisir que j’ai que le colonel Campbell soit riche et généreux ; c’est un très-beau présent. »

« Très-beau. »

« Je m’étonne qu’il ne l’ait pas fait plus tôt. »

« Peut-être que mademoiselle Fairfax n’est jamais restée si long-temps au pays. »

Ou qu’il ne lui ait pas permis de se servir de son piano, qui doit être enfermé dans sa maison de Londres. »

« Celui-là est très-grand, et il aura sans doute pensé qu’aucune des chambres de madame Bates ne pourrait le recevoir. »

« Vous pouvez dire tout ce qu’il vous plaira, mais vous avez l’air de penser comme moi sur le sujet en question. »

« Je n’en sais rien ; je crois au contraire que vous me faites l’honneur de m’accorder plus de perspicacité, que je n’en ai ! Je souris, parce que je vous vois sourire. J’aurai très-probablement les mêmes soupçons que vous ; mais quant à présent, je ne vois pas trop sur quoi ils pourraient tomber. Si ce n’est pas le colonel Campbell qui fait ce présent, qui pensez-vous que ce puisse être ? »

« Ne pensez-vous pas que madame Dixon… ? »

« Madame Dixon ! Et oui en vérité. Je ne songeais pas à madame Dixon. Elle doit savoir aussi bien que son père, combien un piano serait agréable à mademoiselle Fairfax ; et peut-être que la manière de faire ce présent, l’air de mystère qu’on y a mis, dans l’espoir de la surprise qui en résulterait, doivent plutôt être attribués à une jeune femme qu’à un homme avancé en âge. J’oserais assurer que c’est madame Dixon. Je vous ai bien dit que vos soupçons guideraient les miens. »

« S’il en est ainsi, il faut les étendre et y comprendre monsieur Dixon. »

« M. Dixon ! fort bien. Oui, je comprends aisément que ce présent doit venir de monsieur et de madame Dixon. Nous parlions l’autre jour, si vous vous en souvenez, de l’admiration qu’avait M. Dixon pour le jeu de mademoiselle Fairfax. »

« Oui, et ce que vous m’en avez, dit a confirmé une idée qui m’était venue. Mon intention n’est pas de soupçonner de mauvaises intentions à monsieur Dixon ou à mademoiselle Fairfax, mais je me permets de penser qu’après avoir fait des propositions à son amie, M. Dixon a eu le malheur de devenir amoureux de mademoiselle Fairfax, ou bien il a cru s’apercevoir qu’elle avait de l’affection pour lui. On pourrait former là-dessus mille conjectures différentes, et ne pas rencontrer la vérité ; mais je suis assurée qu’il doit y avoir une raison bien forte pour qu’elle ait préfère venir à Highbury, à suivre les Campbell en Irlande. Ici elle mène une vie misérable, pleine de privations : là au contraire, elle aurait eu toutes sortes de jouissances. Quant à profiter du bénéfice de l’air natal, ce ne peut être qu’une excuse ; elle aurait pu passer en été, mais quel bien peut faire l’air natal dans les mois de janvier, février et mars. Un bon feu, une bonne voiture, seraient bien plus utiles à une personne d’une faible santé, surtout à elle, que l’air natal. Je ne vous invite pas à adopter tous mes soupçons, quoique vous ayez si noblement professé de le faire, mais je vous dis honnêtement ceux qui me sont passés par la tête. »

« Sur ma parole, ils ont une grande apparence de probabilité. La préférence que donne M. Dixon à mademoiselle Fairfax sur ses talens en musique, paraît décider la question. »

« Ensuite, il lui a sauvé la vie. En avez-vous entendu parler ? C’était pendant une partie sur l’eau, et par un accident quelconque, elle allait être précipitée dans la mer, il la retint. »

« J’étais de cette partie. »

« Vous en étiez ? Fort bien ! Mais il paraît que vous n’avez rien observé, car il semble que les idées dont je vous ai parlé sont nouvelles pour vous. Je pense que si j’y avais été, j’aurais fait quelques découvertes. »

« Oh ! je n’en doute nullement ; mais moi pauvre innocent, je n’ai vu que les faits, c’est-à-dire, que mademoiselle Fairfax a manqué tomber dans la mer, et que M. Dixon l’a retenue. Tout cela se passa dans un clin d’œil. Et quoique l’alarme fût générale, car ce ne fut que plus d’une bonne demi-heure après que nous fûmes entièrement remis de la frayeur que cet accident nous avait causée, on eût pu peut-être remarquer que quelqu’un était plus particulièrement affecté que les autres ; mais personne ne fit cette observation. Je ne veux pas dire néanmoins que, si vous eussiez été présente, vous ne vous fussiez aperçue de quelque chose. » Ici la conversation fut interrompue. Ils furent obligés de partager avec les autres convives le désagréable intervalle qui sépare le premier service du second. Mais lorsque les mets furent placés, tous les plats symétriquement arrangés, et qu’on eut commencé à servir, Emma dit :

« L’arrivée de ce piano-forté est décisive pour moi, j’en voulais savoir un peu plus, mais elle m’en dit assez ; comptez que sous peu, nous apprendrons que c’est un présent de M. et de madame Dixon. »

« Et si les Dixon niaient absolument de l’avoir envoyé, nous concluerons naturellement qu’il l’a été par les Campbell. »

« Non, je suis persuadée que le présent ne vient pas des Campbell. Mademoiselle Jeanne Fairfax sait très-bien qu’il ne vient pas de là, car elle l’aurait deviné sur-le-champ. Elle ne se serait pas cassé la tête pour deviner de quelle part venait ce piano, si elle eût osé croire qu’il venait d’eux. Il est possible que vous ne trouviez pas mes raisons convaincantes, mais je parierais que M. Dixon a eu la principale part dans cette affaire. »

« En vérité ! Vous ne me rendez pas justice si vous croyez que je ne sois pas convaincu. Votre manière de raisonner est si juste, qu’il est impossible de ne pas s’y rendre. D’abord, tant que je pouvais supposer que ce colonel Campbell était la personne qui avait fait le présent, je ne voyais en lui que la preuve de son amitié paternelle envers mademoiselle Fairfax, et je regardais la chose comme très-naturelle. Mais lorsque vous avez fait mention de madame Dixon, j’ai senti qu’il était bien plus probable que c’était une preuve d’amitié féminine, et je ne puis maintenant avoir d’autre idée. »

Il était inutile d’en dire davantage, il paraissait persuadé, ainsi elle cessa d’en parler, on produisit d’autres sujets de conversation. Enfin le dîner fini, le dessert fut servi, on fit venir les enfans qui furent admirés, comme des prodiges, suivant la coutume. On parla beaucoup, on dit quelques bonnes choses, et beaucoup de sottises, comme il est ordinaire dans les grandes assemblées. On débita des contes, de vieilles nouvelles, etc.

Il n’y avait pas long-temps que les dames s’étaient rendues dans le salon, lorsque celles qui n’étaient pas du dîner arrivèrent à la file. Emma, épiait l’entrée de sa petite amie, et si elle ne put admirer la dignité et la grâce de son maintien, elle en fut récompensée par la douceur de ses manières, sa simplicité naturelle et sa beauté : elle fut enchantée de voir qu’au milieu des plus violens chagrins causés par une affection mal-placée, son caractère léger et enjoué lui permettait néanmoins de s’amuser. Et cependant il n’y avait pas long-temps qu’elle avait versé un torrent de larmes, personne ne s’en serait douté à son air gracieux et tranquille. D’être bien habillée, de voir d’autres dames élégamment mises, de s’asseoir parmi elles, sourire et ne rien dire suffisait à son bonheur. Jeanne Fairfaix avait sur toutes les autres l’avantage de la supériorité par sa figure et sa démarche ; mais Emma soupçonna qu’elle aurait été bien aise de changer de sensations avec Henriette, d’avoir eu la mortification d’aimer en vain un homme comme M. Elton, pour être délivrée du dangereux plaisir d’être aimée par le mari de son intime amie.

Dans une assemblée aussi nombreuse, Emma ne crut pas nécessaire de s’approcher d’elle. Elle ne voulait pas parler du piano ; elle se croyait trop initiée dans le secret pour penser qu’il fût honnête de prétexter de la curiosité ou de l’intérêt. Cette raison la retint à sa place ; mais assez d’autres mirent le présent de ce piano sur le tapis, et elle vit la rougeur monter au visage de Jeanne, aux félicitations qu’elle recevait de toutes parts ; et elle crut qu’elle rougissait de honte, en nommant, son cher ami, son excellent ami, le colonel Campbell. Madame Weston, passionnée pour la musique, dans la bonté de son cœur, s’intéressa vivement au bonheur de Jeanne, à qui ce présent fournissait les moyens d’exercer ses talens et de se récréer, et Emma s’amusait beaucoup à entendre madame Weston s’appesantir sur ce sujet, faire des questions sur les tons, les touches et les pédales, sans faire attention que la belle héroïne de cette histoire n’avait aucune envie d’en parler ; du moins Emma croyait lire ce désir dans ses yeux.

Les dames furent bientôt suivies des messieurs, dans le salon, et Frank Churchill fut un des premiers. En entrant, il salua, en passant, mademoiselle Bates et sa nièce, et s’avança immédiatement de l’autre côté du cercle, où mademoiselle Woodhouse était assise, et resta debout, jusqu’à ce qu’il y eût un siège vacant à côté d’elle. Il était sans contredit le plus beau cavalier dans cette assemblée ? et Emma devinait ce qu’un chacun penserait de cette conduite. Il paraissait s’attacher particulièrement à elle ; tout le monde devait s’en apercevoir. Elle le présenta à son amie, mademoiselle Smith, et en temps oportun[25] elle sut ce qu’ils pensaient l’un de l’autre. Il n’avait jamais vu de plus belle personne ; il était enchanté de sa naïveté. Et elle… C’était sans doute lui faire un trop grand compliment ; mais elle pensait qu’il ressemblait un peu à M. Elton. Emma eut peine à retenir son indignation ; elle se contenta de lui tourner le dos, sans faire aucune réponse.

Des souris d’intelligence étaient fréquens entre Emma et Frank, en regardant Jeanne Fairfax ; mais ils jugèrent qu’il était prudent de ne pas parler. Il lui dit qu’il avait été très-impatient de quitter la salle à manger ; qu’il n’aimait pas rester long-temps après le dîner, et que lorsqu’il le pouvait, il était toujours le premier à se lever ; que son père, MM. Knightley, Cox el Cole étaient restés occupés à parler des affaires de la paroisse ; que cependant il s’était fort amusé tout le temps qu’il était resté avec eux. Et comme il trouvait que ces messieurs, en général, se conduisaient en gens bien nés, qu’il parla avantageusement d’Highbury et du grand nombre d’agréables familles qui l’habitaient, Emma crut qu’elle avait eu trop de mépris pour son pays. Elle lui fit des questions sur les sociétés du comté d’York, l’étendue et l’espèce de voisinage d’Enscombe, et comprit, par ses réponses, que quant à Enscombe, il y venait peu de monde, qu’ils ne visitaient que les plus grandes familles, éloignées les unes des autres, et que la plupart du temps, quand les jours de visites étaient fixés, soit pour en recevoir, ou en rendre, madame Churchill se trouvait incommodée soit du corps ou de l’esprit.

C’était une maxime à Enscombe de ne point faire de nouvelles connaissances, et quoiqu’il eût des engagemens particuliers, ce n’était pas sans peine et sans employer beaucoup d’adresse, qu’il pouvait en certain temps obtenir la permission de s’absenter, ou d’introduire, même pour une seule nuit, une de ses connaissances dans la maison.

Elle vit qu’Enscombe ne lui plaisait pas, et qu’Highbury satisferait davantage un jeune homme fatigué de la solitude à laquelle il était condamné dans une grande maison. La considération dont il jouissait à Enscombe, ne pouvait être douteuse. Il ne s’en vantait pas, mais il était facile de s’en apercevoir par ce qui suit. Il avoua qu’il avait souvent engagé sa tante à faire des choses qu’elle avait refusées à son mari, et comme Emma ne put s’empêcher de rire de cette confession, il ajouta, qu’excepté sur deux points particuliers, il était presque certain de lui faire faire, avec le temps, tout ce qu’il voudrait. Il fit mention de l’un de ces points ; c’était l’extrême envie qu’il avait de voyager ; mais elle n’a jamais voulu y consentir, quoiqu’il eût sollicité son consentement avec les plus vives instances. C’était l’année passée. Mais il observa qu’à présent il commençait à perdre l’envie de quitter l’Angleterre.

Emma s’imagina que l’autre point, dont il ne parlait pas, était de ne pas rendre à son père les devoirs qu’il lui devait.

« Je viens de faire, dit-il, après un instant de silence, une fatale découverte. Il y aura demain huit jours que je suis ici, juste la moitié de mon temps. Je n’ai jamais vu les journées s’écouler si vite. Demain huit jours ! Je commence à peine à me reconnaître ! J’ai fait connaissance avec madame Weston et quelques personnes ! Cette idée me tourmente. «

« Vous commencez peut-être aussi à regretter celui que vous avez perdu à vous faire couper les cheveux. »

« Non ! dit-il en riant, je ne le regrette nullement. Je n’ai aucun plaisir à voir mes amis, à moins que je ne me croie présentable. »

Le reste des messieurs étant entré dans le salon, Emma fut obligée de se retourner pour écouter M. Cole qui était venu la saluer. Lorsque, quelques minutes après, M. Cole l’eut quittée, elle put de nouveau reprendre sa conversation avec Frank Churchill ; elle le vit qui regardait très-attentivement mademoiselle Jeanne Fairfax, qui était assise de l’autre côté du salon, vis-à-vis d’eux.

« Que faites-vous là ? lui dit-elle. »

Il tressaillit, « Je vous remercie de m’avoir réveillé, répliqua-t-il, je vous demande pardon de mon impolitesse ; mais, en vérité, mademoiselle Fairfax est coiffée d’une manière si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher de la regarder. Je n’ai jamais rien vu de si outré ! Ces boucles ! Elle a sans doute inventé cette mode : je ne vois personne qui lui ressemble. Je vais aller lui demander si la manière d’arranger ses cheveux est le fruit de son imagination, ou si c’est une nouvelle mode fraîchement arrivée d’Irlande. Irai-je ? Oui, j’y vais, et vous verrez comme elle prendra la chose, et si elle change de couleur. »

Il se rendit sur-le-champ auprès d’elle, et Emma le vit lui parler ; mais comme il s’était très-maladroitement mis devant mademoiselle Fairfax, elle ne put absolument rien découvrir.

Avant qu’il revînt à sa place, il la trouva occupée par madame Weston.

« C’est le privilège des grandes assemblées, dit-elle, de pouvoir s’approcher de tout le monde, et de dire tout ce qu’on veut. Ma chère Emma, il y a long-temps que je meurs d’envie de causer avec vous. Je viens de faire des découvertes et de former des plans tout à fait comme vous. Il faut que je vous en parle tandis que j’y pense. Savez-vous comment mademoiselle Bates et sa nièce sont venues ici ? »

« Comment ! elles ont été invitées. Est-ce qu’elles ne l’ont pas été ? »

« Oh ! oui, certainement. Mais de quelle manière ont-elles été conduites ici ? »

« Mais à pied, je suppose. Comment voudriez-vous qu’elles fussent venues autrement ? »

« C’est très-vrai. Je pensais, il y a quelques instans, combien il serait désagréable pour Jeanne Fairfax de s’en retourner, à pied, par une nuit aussi froide que celles que nous avons à présent. Et, en la regardant, quoiqu’elle ne m’ait jamais paru mieux qu’aujourd’hui, j’ai cru m’apercevoir qu’elle était très-échauffée, et que, par conséquent, il était très-probable qu’elle s’enrhumerait. Pauvre fille ! je ne puis supporter cette idée, et aussitôt que M. Weston entra dans le salon, et qu’il me fut possible de lui parler, je lui demandai que la voiture reconduisît ces demoiselles. Vous pouvez vous imaginer de quelle manière il accueillit cette demande ; et munie de son approbation, je fus trouver mademoiselle Bates sur-le-champ, pour la prévenir que la voiture les reconduirait chez elles avant de nous ramener à la maison, comptant la mettre parfaitement à son aise le reste de la soirée. La bonne fille ! elle fut extrêmement reconnaissante, comme vous vous l’imaginez. Personne n’était aussi heureuse qu’elle ! elle me remercia mille et mille fois, ajoutant qu’elles ne nous donneraient pas cette peine, parce que la voiture de M. Knightley, qui les avait conduites chez M. Cole, devait les ramener à la maison. Je fus aussi surprise que charmée d’apprendre que M. Knightley avait eu cette attention pour ces pauvres demoiselles. Peu d’hommes en auraient fait autant ; et, d’après son habitude, j’ai pensé que c’était exprès pour elles qu’il s’était servi de sa voiture. Je soupçonne que c’était la seule raison qu’il eût de faire atteler. »

« C’est très-probable, dit Emma, rien de plus probable ! personne n’est plus capable d’agir ainsi que M. Knightley, plus porté à faire une action véritablement utile, qui prouve la bienveillance et le bon naturel. Il n’est pas galant, mais il est très-humain, et la mauvaise santé de Jeanne Fairfax lui aura suggéré que de l’envoyer chercher et de la renvoyer en voiture était une action humaine. Pour un acte de bonté, sans ostentation, pour un service essentiel, je ne compterai sur qui que ce soit comme sur M. Knightley ; je savais qu’il avait des chevaux aujourd’hui, car nous sommes arrivés ensemble, j’en ai plaisanté avec lui, mais il n’a pas dit un mot qui pût trahir son secret. »

« Très-bien, dit en souriant madame Weston, vous lui faites sur cette action plus de grâce que moi pour le désintéressement ; car tandis que mademoiselle Bates parlait, une idée, de laquelle je n’ai pas encore pu me défaire, m’est passée par la tête, plus j’y pense, plus je la crois probable ; enfin, j’ai pensé à une union entre Jeanne Fairfax et M. Knightley ! Qu’en dites-vous ? Voyez la conséquence de vous tenir compagnie. »

« M. Knightley et Jeanne Fairfax ! s’écria Emma, ma chère, à quoi songez-vous ! M. Knightley ! M. Knightley ne se mariera jamais. Vous ne voudriez pas que le petit Henri fût privé de Donwell ? Oh ! non, Henri aura certainement Donwell. Je ne puis consentir à ce que M. Knightley se marie, je suis persuadée que la chose n’est pas probable ; je ne puis concevoir que vous y ayez pu songer. »

« Ma chère Emma, je vous ai dit les raisons qui m’avaient engagée à y penser ; je ne désire pas que ce mariage ait lieu, je souhaite encore moins qu’on fasse tort au cher petit Henri ; mais ce sont les circonstances qui m’ont donné cette idée, et si M. Knightley avait envie de se marier, vous ne supposez sans doute pas qu’il en serait empêché par rapport à Henri, un enfant de six ans, qui ne peut avoir aucune idée du mal que cela lui ferait. »

« Excusez-moi, je le voudrais ; il me serait insupportable devoir Henri supplanté. M. Knightley se marier ! non. Je n’ai jamais eu l’idée que cela puisse arriver, et je ne saurais l’adopter aujourd’hui. Et sur toutes les femmes, Jeanne Fairfax ! »

« Cependant, il l’a toujours préférée, vous le savez bien, mais l’imprudence d’un tel mariage ! »

« Je ne parle que de la probabilité, et non de la prudence qu’il y aurait à en contracter un pareil. »

« À moins que vous n’ayez de meilleures raisons que celles que vous m’avez données pour le croire possible, je n’y verrai point de probabilité. Son bon naturel, son humanité lui ont fait commander des chevaux ; d’ailleurs, vous savez qu’il a beaucoup de considération pour les Bates, indépendamment de Jeanne Fairfax, et il saisit toujours avec plaisir l’occasion de le leur prouver. »

« Ma très-chère amie, n’allez pas vous mettre à faire des mariages, vous commencez fort mal. Jeanne Fairfax, maîtresse de l’Abbaye ! oh non, non, cette idée est révoltante. Pour l’amour de lui, je ne voudrais pas qu’il fit une pareille folie. »

« Une imprudence si vous voulez, mais non une folie ; excepté l’inégalité de la fortune, et peut-être une petite différence d’âge, je ne vois rien que de sortable. »

« Mais M. Knightley, vous dis-je, n’a pas besoin de se marier. Je suis persuadée qu’il n’en a pas la plus petite idée, n’allez pas la lui mettre dans la tête. Pourquoi se marierait-il ? Il est aussi heureux que possible comme garçon, avec sa ferme, ses moutons, sa bibliothèque, et les affaires de sa paroisse à gouverner ; ensuite, il aime beaucoup les enfans de son frère. Ainsi, pour remplir son temps et son cœur, il n’a pas besoin de se marier. »

« Ma chère Emma ; tant qu’il pensera comme vous dites, à la bonne heure ; mais s’il est véritablement amoureux de Jeanne Fairfax ? »

« Paroles vides de sens ! il se soucie fort peu de Jeanne Fairfax ; quant à l’aimer, il n’en est rien. Il ferait tout au monde pour l’obliger ainsi que sa famille ; mais…. »

« À la bonne heure, dit madame Weston en riant, mais le plus grand bien qu’il pût leur faire, serait de donner à Jeanne une maison aussi respectable que Donwell. »

« S’il leur rendait ce bon service, c’en serait un bien mauvais pour lui, ce serait une alliance honteuse, et qui le dégraderait. Comment voudrait-il appartenir à mademoiselle Bates ? L’avoir continuellement à l’Abbaye, pour le remercier très-humblement de la bonté qu’il aurait eue d’épouser Jeanne ? Si bon, si obligeant ! À la vérité, il avait toujours été pour elles un voisin si généreux ! Se rabattre ensuite au milieu d’une sentence sur les vieux jupons de sa mère. Ils n’étaient cependant pas si vieux ces jupons, elle devait remercier Dieu qu’ils dureraient encore long-temps, car ils étaient encore forts. »

« N’avez-vous pas honte, Emma, de vous moquer d’elle. Vous me divertissez contre ma conscience, et, sur ma parole, je ne crois pas que mademoiselle Bates eût causé beaucoup d’embarras à M. Knightley. Il ne se fâche pas de peu de chose. Elle pourrait parler tant qu’elle voudrait, et s’il avait envie de répliquer, il parlerait plus haut qu’elle, il étoufferait sa voix. Mais la question n’est pas de savoir si ce serait une mauvaise alliance pour lui ; mais s’il la désire, comme je le crois, Je lui ai entendu faire un éloge pompeux de Jeanne Fairfax, vous en avez souvent été témoin vous-même ; l’intérêt qu’il lui porte, l’anxiété qu’il a sur sa santé, l’inquiétude qu’il paraît avoir sur sa situation future, tout cela prouve en faveur de mon opinion. Je l’ai entendu s’exprimer avec chaleur sur tout cela. »

« De plus il admire tant ses talens en musique, la beauté de sa voix, que je lui ai entendu dire plusieurs fois qu’il ne se lasserait jamais de l’entendre chanter et toucher du piano. Oh ! J’allais oublier une autre idée qui m’a passé par la tète. Ce piano-forté qui lui a été envoyé par on ne sait qui, quoique tout le monde convienne que c’est un présent des Campbell, n’en serait-ce pas plutôt un de M. Knightley ? Je ne puis m’empêcher de le croire, quand bien même il ne serait pas amoureux d’elle. »

« Alors, ce ne pourrait être une preuve de l’amour que vous prétendez qu’il lui porte. Quant à moi, je ne crois pas du tout que ce présent puisse venir de lui, car M. Knightley ne fait rien mystérieusement. »

« Il a plusieurs fois répété devant moi ses lamentations sur ce que Jeanne n’avait aucun instrument, et cela beaucoup plus souvent que je l’aurais pu croire d’un homme comme lui. »

« Fort bien ! Mais si son intention eût été de lui en donner un, il le lui eût dit. »

« Il peut avoir des scrupules de délicatesse, ma chère Emma. Je ne puis m’ôter de l’idée que ce ne soit lui. J’ai observé qu’il a gardé un profond silence lorsque madame Cole nous racontait, à dîner, l’histoire de ce piano. »

« Vous concevez une idée, et vous vous laissez entraîner par elle ; comme vous m’avez souvent reproché ce défaut, permettez-moi de prendre ma revanche. Je ne vois en lui aucun signe d’attachement. Je ne crois pas qu’il ait donné le piano, et je ne serai convaincue de l’intention que vous lui prêtez, de vouloir épouser mademoiselle Jeanne Fairfax, que lorsque ce mariage aura été célébré. »

Elles disputèrent encore pendant quelque temps sur cette matière, et Emma commençait à gagner du terrain sur son amie, dont le caractère était de céder, quand, par le remuement de l’assemblée, elles virent qu’on avait fini de prendre du thé, et qu’on avait mis le piano en ordre. Au même instant, M. Cole s’approcha, pour prier mademoiselle Woodhouse de leur faire l’honneur de l’essayer ; Frank Churchill, qu’elle avait perdu de vue, dans la chaleur de sa conversation avec madame Weston, excepté un moment qu’elle l’aperçut assis à côté de mademoiselle Fairfax, suivit M. Cole pour joindre ses sollicitations aux siennes : et comme en tout, Emma aimait à être la première, elle accepta de bonne grâce.

Elle connaissait parfaitement l’étendue de ses talens ; et elle était trop habile pour essayer d’aller au-delà de ses forces. Elle ne manquait ni de goût, ni d’assurance pour jouer les morceaux de musique à la mode ; et elle s’accompagnait fort bien de la voix. Un autre accompagnement vint la surprendre agréablement ; ce fut Frank Churchill, dont la voix peu fournie, mais correcte, fit la seconde partie. La chanson finie, il lui demanda pardon de la liberté qu’il avait prise ; sur quoi ils se firent les complimens d’usage. Il fut accusé d’avoir une très-belle voix, de connaître la musique à fond, ce qu’il eut l’effronterie de nier, assurant, au contraire, qu’il n’avait pas de voix, et qu’il connaissait à peine les notes. Ils chantèrent encore une fois ensemble ; et Emma céda la place à mademoiselle Fairfax, dont les talens, supérieurs pour le chant et pour l’exécution, lui étaient bien connus. Elle s’assit à quelque distance, derrière la foule, qui faisait cercle autour de l’instrument, pour l’écouter, ne pouvant pas trop se rendre compte des sensations mixtes qu’elle éprouvait. Frank Churchill l’accompagna encore. Ils avaient chanté ensemble une ou deux fois à Weymouth. Mais la vue de M. Knightley, au nombre des attentifs, partagea l’attention d’Emma ; elle se mit à repasser dans son esprit les soupçons de madame Weston, occupation dont elle était divertie de temps en temps par la douceur des voix unies qui frappaient son oreille. Les objections qu’elle s’était mise en tête contre la possibilité d’un mariage entre M. Knightley et mademoiselle Fairfax, subsistaient dans toute leur force. Elle n’y prévoyait que des malheurs. Les espérances de M. Jean Knightley se trouvaient renversées, et par conséquent celles d’Isabelle : ce serait faire un tort irréparable aux enfans ; cette union causerait un changement mortifiant, et une perte considérable à tout le monde, surtout à son père, dont les habitudes seraient dérangées ; et quanta elle, il lui serait impossible de supporter l’idée de voir Jeanne Fairfax à l’abbaye de Donwell. Une dame Knightley, à qui tout le monde serait obligé de donner le pas ! Non, M. Knightley ne doit jamais se marier. Il faut que le petit Henri hérite de Donwell. Un moment après, M. Knightley se retourna, et la voyant seule, vint s’asseoir à côté d’elle. Ils ne s’entretinrent d’abord que du jeu et du chant qu’ils venaient d’entendre : il en parla avec admiration, mais non pas avec cette vive chaleur qui avait frappé madame Weston. Pour l’éprouver, elle commença par le louer de sa bonté d’envoyer sa voiture chercher mademoiselle Bates et sa nièce ; et quoique sa réponse fût laconique, et indiquât qu’il était inutile d’en dire davantage, elle s’imagina que cette manière de répondre, démontrait simplement qu’il n’aimait pas qu’on lui parlât de sa bienveillance.

« J’ai beaucoup de regret, dit-elle, que dans des occasions pareilles, je n’ose pas me servir plus souvent de notre voiture. Ce n’est pas que je manque de bonne volonté ; mais vous savez que mon père croirait qu’il serait impossible d’exiger de Jacques qu’il attelât pour si peu de chose. »

« C’est une autre question, tout à fait différente, répliqua-t-il ; mais vous devez l’avoir souvent désiré, j’en suis très-persuadé ; et il se mit à sourire de manière à la convaincre que cette conviction lui faisait plaisir : cela lui donna l’assurance de faire un pas de plus. »

« Ce présent des Campbell, dit-elle, ce piano-forté, a dû faire autant de plaisir qu’il a été gracieusement donné. »

« Oui, répliqua-t-il, sans la plus petite hésitation, et sans témoigner le moindre embarras. Mais ils auraient mieux fait de la prévenir. Les surprises sont des choses futiles. Le plaisir n’en est pas réchauffé ; et il en résulte souvent des inconvéniens considérables. J’aurais cru que le colonel Campbell avait plus de jugement. »

Dès ce moment Emma aurait prêté serment que M. Knightley n’était pour rien dans l’envoi du piano. Mais de savoir s’il n’existait pas d’attachement particulier, de préférence parfaitement établie, lui furent un peu plus difficiles à découvrir. Vers la fin de la seconde cantate, la voix de Jeanne s’altéra.

« Cela suffit, dit-il, quand elle eut fini (et pensant tout haut) vous avez assez chanté pour une soirée ; à présent restez tranquille. »

On en demanda cependant encore une autre. Encore une, cela ne peut fatiguer mademoiselle Fairfax ; ce sera la dernière. Et on entendit dire à Frank Churchill :« Je pense que vous pourriez chanter ceci sans effort ; votre partie est aisée, la seconde seule est un peu forte. »

M. Knightley se mit en colère.

« Ce fat, dit-il, avec indignation, ne songe qu’à faire admirer sa voix. Cela ne doit pas être. Et touchant mademoiselle Bates qui, dans ce moment passait devant lui. Mademoiselle Bates, s’écria-t-il, avez-vous perdu l’esprit, de laisser votre nièce s’enrouer comme elle fait, à force de chanter. Allez près d’elle, et faites-la cesser. »

Mademoiselle Bates était tellement inquiète sur le compte de Jeanne, qu’elle se donna à peine le temps de remercier M. Knightley ; elle vola vers sa nièce, et mit fin au chant. Ainsi finit le concert ; car, excepté mademoiselle Woodhouse et Jeanne Fairfax, il n’y avait pas de musiciennes dans toutes les dames ou demoiselles qui composaient l’assemblée ; mais cinq minutes après, la proposition de danser fut faite, on ne sait trop par qui, mais fut appuyée par M. et madame Cole avec tant d’efficacité, que les meubles furent bientôt rangés pour donner de la place aux danseurs. Madame Weston, excellente pour les contredanses, se mit au piano, commença à jouer une irrésistible walse, et Frank Churchill vint, de la manière la plus galante, demander la main d’Emma, et la conduisit à la place d’honneur. Tandis qu’ils attendaient que les jeunes gens se fussent arrangés, Emma trouva le moyen, malgré les complimens qu’on lui adressait de toutes parts sur sa voix, ses grands talens sur le piano, de regarder ce qu’était devenu M. Knightley. Elle comptait beaucoup sur l’efficacité des observations qu’elle allait faire pour vérifier la solidité des soupçons de madame Weston. En général, il ne dansait jamais. S’il s’empressait à s’offrir à mademoiselle Fairfax, on pourrait en augurer quelque chose. Elle ne vit aucune apparence, car il causait tranquillement avec madame Cole, sans faire attention à ce qui se passait autour de lui. Quelqu’un vint s’offrir à mademoiselle Fairfax ; et il continua sa conversation avec madame Cole.

Emma fut guérie de ses alarmes sur Henri ; ses intérêts ne couraient aucun risque ; et elle mena la danse avec joie et vivacité. On ne put former que cinq couples, ce qui rendit la danse plus vive et beaucoup plus agréable ; et elle trouva un partener digne d’elle. Ils s’attiraient tous les regards, et méritaient bien cette distinction de la part des spectateurs.

Malheureusement, on ne leur accorda que deux danses. Il se faisait tard ; et mademoiselle Bates, impatiente de s’en retourner à la maison, à cause de sa mère, demandait à se retirer. On fit néanmoins quelques efforts pour obtenir une troisième danse ; mais ce fut en vain, on remercia madame Weston d’un air triste, et on se sépara.

« On a peut-être bien fait, dit Frank Churchill, en reconduisant Emma à sa voilure ; j’aurais été obligé de prier mademoiselle Jeanne Fairfax ; et sa manière languissante de danser n’aurait pu me convenir, après avoir eu l’honneur d’être votre partener. »

Emma ne se repentit pas de sa condescendance envers les Cole. Cette visite lui causa le lendemain des souvenirs agréables, et tout ce qu’elle avait perdu en ne restant pas à la maison enveloppée de dignité solitaire, fut amplement récompense par la splendeur attachée à la popularité. Les Cole devaient être dans l’enchantement, ces honnêtes gens méritaient ce qu’on avait fait pour les rendre heureux, et Emma laissait derrière elle un souvenir qui ne s’effacerait de long-temps.

Le bonheur parfait même en idée, n’est pas commun ; et sur deux points essentiels, Emma n’était point du tout à son aise. Elle n’était pas sûre de n’avoir pas manqué aux égards qu’une femme doit à une autre, en manifestant les soupçons qu’elle avait sur l’attachement existant dans le cœur de Jeanne Fairfax pour Frank Churchill[26]. Ces soupçons étaient peut-être injustes, mais elle en avait eu une si forte idée, qu’il lui avait échappé d’en faire part à Frank, et la soumission qu’il montra, flattait tellement sa pénétration, qu’elle avait de la difficulté à décider si elle aurait mieux fait de parler que de se taire.

L’autre circonstance qui lui causait des regrets, avait également rapport à Jeanne Fairfax ; et celle-là ne lui laissait aucun doute. Elle reconnaissait d’une manière non équivoque, et de la meilleure foi du monde, que Jeanne touchait du piano et chantait infiniment mieux qu’elle. Elle déplora amèrement d’avoir perdu son[27] temps dans son enfance ; et elle se mit à son piano, où elle s’exerça avec la plus grande application, pendant une heure et demie.

Elle fut interrompue par l’arrivée d’Henriette, et si ses louanges avaient pu satisfaire Emma, elle eût eu sujet d’être extrêmement contente. Oh ! si je pouvais jouer aussi bien que vous, ou mademoiselle Fairfax !

« Ne nous mettez pas dans la même classe, Henriette. Mes talens en musique ne ressemblent pas plus aux siens, qu’une lampe ne ressemble au soleil. »

« Ah ! mon Dieu. Je crois que vous jouez mieux qu’elle ; ou du moins que vous jouez aussi bien. Je vous assure que j’aime mieux vous entendre jouer qu’elle. Tout le monde hier s’extasiait à vous entendre. »

« Les connaisseurs, ma chère Henriette, voient bien la différence. La vérité est que je touche du piano assez pour qu’on m’applaudisse, mais Jeanne Fairfax m’est infiniment supérieure. »

Eh bien ! Je croirai toujours que vous jouez aussi bien qu’elle, ou que s’il y a quelque différence, personne ne pourrait s’en apercevoir. Monsieur Cole a beaucoup vanté votre bon goût, monsieur Frank Churchill en a parlé de même, et a dit qu’il préférait le goût à l’exécution. »

« Ah ! Jeanne Fairfax possède l’un et l’autre. »

« En êtes-vous sûre ? J’ai bien vu qu’elle avait une excellente exécution, mais je ne me suis pas aperçue qu’elle eût du goût, personne n’en a parlé. Et je hais les chansons italiennes ; on n’entend pas un mot de ce qu’elle chante. Outre cela, si elle joue si bien, il n’y a rien de surprenant, elle y est obligée, car elle doit enseigner aux autres ce qu’elle sait. Les demoiselles Cox se demandaient hier si elle devait entrer dans une grande famille. Comment avez-vous trouvé les demoiselles Cox ? »

« Comme à l’ordinaire très-grossières. »

« Elles m’ont dit quelque chose, ajouta Henriette en hésitant, mais rien de grande conséquence. »

Emma fut obligée de lui demander ce que c’était, quoiqu’elle craignit de voir reparaître M. Elton sur la scène.

« Elles m’ont dit que M. Martin a dîné avec elles samedi dernier. »

« Ha ! »

« Il était venu chez leur père pour quelques affaires, et fut invité à dîner.»

« Ha ! »

« Elles m’ont beaucoup parlé de lui, surtout mademoiselle Anne Cox. J’ignore leur dessein, mais elles m’ont demandé si j’avais l’intention, d’aller passer quelque temps à Mill-Farm l’été prochain. »

« Leur intention provenait d’une impertinente curiosité, telle qu’il appartient à une Anne Cox et à sa sœur d’en avoir. »

« Anne Cox dit que, pendant le diner, il avait été très-agréable, il était à côté d’elle à table. Mademoiselle Nash dit qu’elle pense que l’une et l’autre des demoiselles Cox s’estimeraient très-heureuses de l’épouser. »

« Je n’ai pas de peine à le croire, car sans exception ce sont les filles les plus vulgaires et les plus communes, qu’il y ait à Highbury. »

Henriette avait des emplettes à faire chez Ford. Emma crut qu’il était prudent de l’y accompagner. Il était possible qu’elle eût une autre rencontre avec Robert Martin, ce qui, dans l’état où elle se trouvait, pouvait devenir dangereux.



FIN DU SECOND VOLUME.





  1. WS : l'a la
  2. WS : raisson - raison
  3. WS : transision- transition
  4. WS : j’annulle - j’annule
  5. WS : ausi - aussi
  6. Cour et vaisseau, en anglais court-ship, ce qui signifie aussi faire la cour. Mot de la charade.
  7. WS la ou là ?
  8. WS : ????
  9. WS : une vent - un vent
  10. WS : ???
  11. WS : envain - en vain ?
  12. WS : à vérifier sur atilf
  13. WS : Kinghtley - Knightley
  14. WS : Kinghtley - Knightley
  15. WS : pouvaieut - pouvaient
  16. WS : me - ne
  17. WS : Farfax - Fairfax
  18. WS : Knitghtley - Knightley
  19. WS ????
  20. WS : ???? - Mme
  21. WS : ???
  22. WS : étaieut - étaient
  23. WS : ???
  24. WS : ???
  25. WS : ??? oportun - opportun vérifier dans atilf
  26. WS : à vérifier pour M. Dixon plutôt, ou alors à FC
  27. WS : ton - son
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