La Grande Ombre/XI

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Arthur Conan Doyle
Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock, 1909 (pp. 174-195).

XI

LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS


J’arrive maintenant à un point de mon histoire, dont le récit me coupe tout net la respiration, et me fait regretter d’avoir entrepris cette tâche de narrateur. Car quand j’écris, j’aime que cela aille lentement, en bon ordre, chaque chose à son tour, comme les moutons quand ils sortent d’un parc.

Cela pouvait-être ainsi à West Inch. Mais maintenant que nous voilà lancés dans une existence plus vaste, comme menus brins de paille qui dérivent lentement dans quelque fossé paresseux jusqu’au moment où ils se trouvent pris à l’improviste dans le cours et les remous rapides d’un grand fleuve, alors il m’est bien difficile, avec mon simple langage, de suivre tout cela pas à pas. Mais vous pourrez trouver dans les livres d’histoire les causes et les raisons de tout.

Je laisserai donc tout cela de côté, pour vous parler de ce que j’ai vu de mes propres yeux, entendu de mes propres oreilles.

Le régiment auquel avait été nommé notre ami était le 71e d’infanterie légère de Highlanders, qui portait l’habit rouge et les culottes de tartan à carreaux. Il avait son dépôt dans la ville de Glasgow.

Nous nous y rendîmes tous les trois par la diligence.

Le major était plein d’entrain et contait mille anecdotes sur le Duc, sur la Péninsule, pendant que Jim restait assis dans le coin, les lèvres pincées, les bras croisés, et je suis sûr qu’au fond du cœur, il tuait de Lissac trois fois par heure.

J’aurais pu le deviner au soudain éclat de ses yeux et à la contraction de sa main.

Quant à moi, je ne savais pas trop si je devais être content ou fâché, car le foyer, c’est le foyer, et l’on a beau avoir fait tout ce qu’on peut pour s’endurcir, c’est néanmoins chose pénible que de songer que vous avez la moitié de l’Ecosse entre vous et votre mère.

Nous arrivions à Glasgow le lendemain.

Le major nous conduisit au dépôt, où un soldat qui avait trois chevrons sur le bras et un flot de rubans à son bonnet, montra tout ce qu’il avait de dents aux mâchoires, à la vue de Jim, et fit trois fois le tour de sa personne pour le considérer à son aise, comme s’il s’était agi du château de Carlisle.

Puis il s’approcha de moi, me donna des bourrades dans les côtes, tâta mes muscles, et fut presque aussi content de moi que de Jim.

— Voilà ce qu’il nous faut, major, voilà ce qu’il nous faut, répétait-il sans cesse. Avec un millier de ces gaillards, nous pouvons tenir tête à ce que Boney a de mieux.

— Comment cela marche-t-il ? demanda le major.

— Ils font un effet piteux, à la vue, dit-il, mais à force de les lécher, ils prendront quelque forme. Les hommes d’élite ont été transportés en Amérique, et nous sommes encombrés de miliciens et de recrues.

— Ah ! dit le major, nous aurons en face de nous de vieux, de bons soldats. Vous deux, si vous avez besoin de quelque aide, venez me trouvez.

Il nous fit un signe de tête et nous quitta.

Nous commençâmes à comprendre qu’un major, qui est votre officier, est un personnage fort différent d’un major qui se trouve être votre voisin de campagne.

Soit, mais à quoi bon vous ennuyer de toutes ces choses ?

J’userais une quantité de bonnes plumes d’oie rien qu’à vous raconter ce que nous fîmes, Jim et moi, au dépôt de Glasgow, comment nous arrivâmes à connaître nos officiers et nos camarades, et comment ils firent notre connaissance.

Bientôt arriva la nouvelle que les gens de Vienne, occupés jusqu’alors à découper l’Europe en tranches comme s’il s’agissait d’un gigot de mouton, étaient rentrés à tire d’aile dans leurs pays respectifs, que tout ce qui s’y trouvait, hommes et chevaux, était en marche vers la France.

Nous entendîmes parler aussi de grands rassemblements, de grandes revues de troupes, qui avaient lieu à Paris.

Puis on nous dit que Wellington était dans les Pays-Bas, et que ce serait à nous et aux Prussiens à subir le premier choc.

Le gouvernement embarquait des hommes et des hommes, aussi vite qu’il pouvait.

Tous les ports de la côte Est étaient bondés de canons, de chevaux, de munitions.

Le trois juin, nous reçûmes à notre tour notre ordre de mise en marche.

Le soir même, nous nous embarquâmes à Leith, et nous arrivâmes à Ostende le lendemain au soir.

C’était le premier pays étranger que je voyais.

Il en était d’ailleurs de même pour la plupart de mes camarades, car il y avait surtout des jeunes soldats dans les rangs.

Je crois revoir encore les eaux bleues, les lignes courbes des vagues du ressac, la longue plage jaune, et les bizarres moulins qui pivotent en battant des ailes, chose qu’on chercherait vainement d’un bout à l’autre de l’Écosse.

C’était une ville propre, bien tenue, mais la taille y était au-dessous de la moyenne, et on n’y trouvait à acheter ni ale ni galettes de farine d’avoine.

De là nous nous rendîmes dans un endroit nommé Bruges, puis de là à Gand où nous fûmes réunis avec le 52e et le 95e, deux régiments qui, avec le nôtre, formaient une brigade.

C’est une ville étonnante, Gand, pour les clochers et les constructions en pierre.

D’ailleurs, parmi toutes les villes que nous traversâmes, il n’en était guère qui n’eût une église plus belle qu’aucune de celles de Glasgow.

De là nous marchâmes sur Ath, petit village situé sur une rivière ou plutôt sur un filet d’eau qui se nomme le Dender.

Nous y fûmes logés surtout dans des tentes, car il faisait un beau temps ensoleillé, ― et toute la brigade fut occupée du matin au soir à faire l’exercice.

Nous étions commandés par la général Adams, nous avions pour colonel Raynell, mais ce qui nous donnait le plus de courage, c’était de songer que nous avions pour commandant en chef le Duc, dont le nom était comme une sonnerie de clairon.

Il était à Bruxelles avec le gros de l’armée, mais nous savions que nous le verrions bientôt s’il en était besoin.

Je n’avais jamais vu autant d’Anglais réunis, et je dois dire que j’éprouvais quelque dédain à leur égard, comme cela se voit toujours chez les gens qui habitent aux environs d’une frontière. Mais les deux régiments qui étaient avec nous étaient dans d’aussi bons rapports de camaraderie qu’on pouvait le souhaiter.

Le 52e avait un effectif d’un millier d’hommes, et comptait beaucoup de vieux soldats de la Péninsule.

Le 95e régiment se composait de carabiniers, et ils avaient un habit vert au lieu du rouge.

C’était chose étrange que de les voir charger, car ils entouraient la balle d’un chiffon graissé, et la faisaient entrer avec un maillet, mais aussi ils tiraient plus loin et plus juste que nous.

Toute cette partie de la Belgique était alors couverte de troupes anglaises, car la Garde y était aussi, aux environs d’Enghien, et il y avait des régiments de cavalerie, de notre côté, à quelque distance.

Comme vous le voyez, Wellington était obligé de déployer toutes ses forces, car Boney était derrière son rideau de forteresses, et naturellement nous n’avions aucun moyen de savoir par quel côté il déboucherait.

Toutefois on pouvait être certain qu’il arriverait par où on l’attendrait le moins.

D’un côté, il pouvait s’avancer entre nous et la mer, et nous couper ainsi de l’Angleterre ; d’un autre côté, il était libre de se glisser entre les Prussiens et nous. Mais le Duc était aussi malin que lui, car il avait autour de lui toute sa cavalerie et ses troupes légères déployées comme une vaste toile d’araignée, de telle sorte que dès qu’un Français aurait mis le pied par-dessus la frontière, le Duc était en mesure de concentrer toutes ses troupes à l’endroit convenable.

Pour moi, j’étais fort heureux à Ath, où les gens étaient pleins de bonté et de simplicité.

Un fermier nommé Bois, dans les champs duquel nous étions campés, fut un excellent ami pour la plupart de nous.

À nos moments perdus, nous lui bâtîmes une grange de bois, et plus d’une fois, moi et Jeb Seaton, mon serre-file, nous avons mis son linge à sécher sur des cordes : on eut dit que l’odeur du linge humide avait plus que tout autre chose le don de nous reporter tout droit à la pensée du foyer domestique.

Je me suis souvent demandé si ce brave homme et sa femme vivent encore. Ce n’est guère probable, car bien que vigoureux, ils avaient dépassé le milieu de la vie à cette époque-là.

Jim venait aussi quelque fois avec nous, et restait à fumer dans la vaste cuisine flamande, mais c’était maintenant un Jim tout différent de celui d’autrefois.

Il avait toujours eu un fond de dureté, mais on eût dit que son malheur l’avait entièrement pétrifié. Jamais je ne vis de sourire sur ses lèvres.

Il était bien rare qu’il parlât. Tout son esprit se concentrait sur l’idée de se venger de de Lissac, qui lui avait ravi Edie.

Il passait des heures assis, le menton appuyé sur ses deux mains, le regard fixe, le sourcil froncé, tout absorbé par une seule pensée.

Cela avait fait d’abord de lui, jusqu’à un certain point, la cible des plaisanteries de certains, mais quand ils le connurent mieux, ils s’aperçurent qu’il ne faisait pas bon rire de lui, et ils le laissèrent tranquille.

À cette époque, nous nous levions de fort bonne heure, et généralement la brigade entière était sous les armes dès la première lueur du jour.

Un matin, ― c’était le seize juin, nous venions de nous former, le général Adams était allé à cheval donner un ordre au colonel Reynell, à environ une portée de fusil de l’endroit où je me trouvais, quand tout à coup tous deux fixèrent avec persistance leur regard sur la route de Bruxelles.

Aucun de nous n’osa remuer la tête, mais tous les hommes du régiment tournèrent les yeux de ce côté, et là nous vîmes un officier, portant la cocarde d’aide de camp du général, arriver sur la route à grand fracas, de toute la vitesse qu’il pouvait donner à son grand cheval gris pommelé.

Il penchait la tête sur la crinière, et lui cinglait le cou avec le reste des rênes. On eût dit que sa vie dépendait de sa rapidité.

— Holà, Reynell, dit le général, voilà qui commence à avoir l’air sérieux. Qu’est-ce que vous dites de cela ?

Tous deux mirent leur cheval au trot pour s’avancer, et Adams ouvrit vivement la dépêche que lui tendit le messager.

L’enveloppe n’était pas encore à terre qu’il fit demi-tour, et agita la lettre au-dessus. De sa tête, comme il l’eût fait de son sabre.

— Rompez les rangs ! cria-t-il. Revue générale et mise en marche dans une demi-heure.

Alors pendant un instant, il y eut grand bruit, grande agitation, et les nouvelles volèrent de bouche en bouche.

Napoléon avait franchi la frontière la veille, poussé les Prussiens devant lui, et s’était déjà fort avancé dans l’intérieur du pays, à l’est par rapport à nous, avec cent cinquante mille hommes.

Nous courûmes de tous côtés rassembler nos effets, et déjeuner.

Moins d’une heure après, nous étions en marche, laissant derrière nous pour toujours Ath et le Dender.

Il n’y avait pas un moment à perdre, car les Prussiens n’avaient donné à Wellington aucunes nouvelles de ce qui se passait, et bien qu’il se fût élancé de Bruxelles aux premières rumeurs de l’événement, comme un bon chien de garde sort de son chenil, c’était difficile de supposer qu’il pourrait arriver assez à temps pour porter secours aux Prussiens.

C’était une belle et chaude matinée, et pendant que la brigade marchait sur la large chaussée belge, la poussière s’en élevait comme eût fait la fumée d’une batterie.

Je puis vous dire que nous bénîmes celui qui avait planté les peupliers sur les bords, car leur ombre valait mieux pour nous que de la boisson.

À travers champs, à gauche comme à droite, il y avait d’autres routes, l’une tout près de la nôtre, l’autre à un mille ou plus.

Une colonne d’infanterie suivait la plus rapprochée.

C’était une belle rivalité qui nous animait, car des deux côtés on mettait toute son énergie à jouer des jambes.

Il flottait autour d’eux une si large guirlande de poussière, que nous distinguions seulement les canons de fusils et les bonnets de peau d’ours pointant çà et là, ou la tête et les épaules d’un officier monté, dominant le nuage, et le drapeau qui flottait au vent.

C’était une brigade de la Garde, mais nous ne savions pas laquelle, car il y en avait deux qui faisaient la campagne avec nous.

Dans le lointain, on voyait aussi sur la route un épais nuage de poussière, mais qui s’entr’ouvrant de temps à autre, laissait apercevoir un long chapelet de grains scintillants d’un éclat d’argent.

La brise apportait un tel bruit de musique grondante, sonore, éclatante, que jamais je n’entendis rien de pareil.

Si j’avais été laissé à moi-même, j’aurais été longtemps à savoir ce que c’était, mais nos caporaux et nos sergents étaient tous d’anciens soldats, et il y en avait un qui marchait à côté de moi, hallebarde en main, et qui était intarissable en conseils et renseignements.

— C’est la grosse cavalerie, dit-il. Vous voyez ce double reflet. Cela signifie qu’ils ont le casque aussi bien que la cuirasse. Ce sont les Royaux ou les Enniskillens, ou la Maison du Roi. Vous pouvez entendre leurs cymbales et leurs timbales. La grosse cavalerie française est trop forte pour nous. Ils sont dans la proportion de dix contre un, et de bons soldats aussi. Il faut viser à leur figure ou à leur cheval. Rappelez-vous cela, quand ils arriveront sur nous. Sans quoi, vous recevrez quatre pieds de lame à travers le foie pour vous apprendre à vivre. Écoutez, écoutez, écoutez ! Voici la vieille musique qui reprend !

Il parlait encore que se fit entendre le grondement sourd d’une canonnade quelque part au loin, à l’est de nous.

C’était grave et rauque.

On eût dit un rugissement de quelque bête féroce, toute barbouillée de sang, qui ne prospère qu’aux dépens des existences humaines.

Au même instant on cria derrière nous : « Eh ! Eh ! Eh ! » et quelqu’un commanda d’une voix forte : « Laissez passer les canons ! »

Je tournai la tête et je vis les compagnies d’arrière-garde ouvrir soudain les rangs et se jeter de chaque côté de la route, pendant que six chevaux couleur crème, attelés par paires, galopant ventre à terre, arrivaient à grand fracas dans l’espace libre, traînant un beau canon de douze qui tournait et craquait derrière eux.

Puis, il en vint un second, un troisième, vingt quatre en tout, ils passèrent près de nous avec grand bruit, grand vacarme, les hommes, en uniformes bleus, se tenant bien cramponnés aux canons et aux caissons, les conducteurs jurant, faisant claquer leurs fouets, les crinières flottant au vent, les écouvillons et les seaux s’agitant avec un bruit de ferraille.

L’air était tout remué de cette agitation fébrile, du tintement sonore des chaînes.

Un grondement sourd monta des fosses.

Les artilleurs y répondirent par des cris, et nous vîmes rouler devant nous un nuage gris, et quantité de bonnets à poils firent par moments tache dans l’obscurité.

Puis les compagnies se refermèrent, pendant que le grondement qui s’entendait en avant de nous devenait plus fort et plus grave que jamais.

— Il y a là trois batteries, dit le sergent. Ce sont des Bull et des Webber Smith. Ces derniers sont neufs. Il y en a davantage en avant de nous, car je vois ici la trace laissée par un canon de neuf, et tous les autres sont de douze. Si vous tenez à être atteint, donnez la préférence à un canon de douze, car un de neuf vous écrabouille, tandis que celui de douze vous coupe en deux comme une carotte.

Et il continua, en me donnant des détails sur les horribles blessures qu’il avait vues, ce qui glaçait mon sang dans mes veines.

Vous auriez frotté toutes nos figures avec du blanc d’Espagne, que vous ne les auriez pas rendues plus blanches.

— Ah ! Ah ! Vous aurez l’air encore plus malades, quand vous aurez un paquet de mitraille dans les tripes ! dit-il.

À ce moment, voyant rire plusieurs vieux soldats, je commençai à comprendre que cet homme essayait de nous faire peur.

Je me mis aussi à rire, et les autres en firent autant, mais on ne riait pas de très bon cœur.

Le soleil était presque au-dessus de nos têtes quand on fit halte, dans une petite localité nommée Hal.

Il y a là une vieille pompe que je fis marcher pour remplir mon shako. Jamais une cruche d’ale d’Écosse ne me parut aussi bonne que cette eau-là.

Des canons passèrent encore devant nous, puis les Hussards de Vivian : il y en avait trois régiments, fort coquets sur leurs beaux chevaux bai brun.

C’était un régal pour l’œil.

Les canons faisaient plus de bruit que jamais, et cela faisait vibrer mes nerfs, tout comme jadis, lorsque Edie à côté de moi, quelques années auparavant, j’avais assisté à la lutte du navire de commerce contre les corsaires.

Ce bruit était maintenant si fort qu’il me semblait que l’on devait se battre de l’autre côté du bois le plus proche, mais mon ami le sergent en savait plus long.

— C’est à douze ou quinze milles d’ici, dit-il. Vous pouvez en être certain, le général sait qu’on n’a pas besoin de nous, sans quoi nous ne serions pas à nous reposer à Hal.

Il disait vrai, comme on le vit bien, car une minute après, le colonel arriva pour nous donner l’ordre de former des faisceaux et de bivouaquer sur place.

Nous y passâmes toute la journée, pendant laquelle nous vîmes défiler de la cavalerie, de l’infanterie, de l’artillerie, Anglais, Hollandais, Hanovriens.

La musique endiablée dura jusqu’au soir, s’enflant parfois en un rugissement, retombant parfois en un grondement indistinct.

Vers huit heures du soir, elle cessa complètement.

Nous nous rongions d’impatience, comme vous pensez bien, d’apprendre ce qui se passait, mais nous savions que ce que ferait le Duc, serait bien fait, ce qui finit par nous inspirer un peu de patience.

Le lendemain, la brigade resta à Hal, tout le matin, mais vers midi, un ordonnance arriva de la part du Duc, et nous avançâmes jusqu’à un petit village appelé Braine le je ne sais plus quoi.

Il n’était que temps, car un orage terrible fondit tout à coup sur nous, déversant des torrents d’eau qui changèrent tous les champs et tous les chemins en marais et bourbiers.

Dans ce village, les granges nous offrirent un abri, et nous y trouvâmes deux traînards, l’un faisait partie d’un régiment à jupon, l’autre était un homme de la légion allemande, et ils avaient à nous apprendre des nouvelles qui étaient aussi sombres que le temps.

Boney avait rossé les Prussiens la veille, et nos hommes avaient eu bien de la peine à tenir bon contre Ney : ils avaient pourtant fini par le battre.

Cela vous fait aujourd’hui l’effet d’une vieille histoire toute défraîchie, mais vous ne pouvez pas vous figurer notre empressement à nous entasser autour des deux hommes dans la grange.

On se battait, on se bousculait, rien que pour attraper un mot de ce qu’ils disaient, et ceux qui avaient entendu étaient à leur tour assaillis par la foule de ceux qui ne savaient rien.

On rit, on applaudit, on gémit tour à tour, en entendant raconter que la 44e avait reçu la cavalerie en ligne, que les Hollando-Belges avaient pris la fuite, que la Garde Noire avait laissé pénétrer les Lanciers dans son carré, et les y avait tués à loisir. Mais les Lanciers mirent les rieurs de leur côté en réduisant le 69e à sa plus simple expression et emportant un des drapeaux.

Et pour conclure, le Duc battait en retraite afin de conserver le contact avec les Prussiens.

Le bruit courait qu’il choisirait son terrain et livrerait une grande bataille à l’endroit même où nous avions fait halte.

Et nous vîmes bientôt que ce bruit était fondé, car le temps s’éclaircit vers le soir, et tout le monde monta sur la crête pour voir ce qui pouvait se voir.

C’était une belle campagne de terres à blé et de prairies.

Les récoltes commençaient à jaunir, et les seigles, qui étaient superbes, atteignaient à l’épaule d’un homme.

Il était impossible de concevoir un tableau plus paisible.

De quelque côté qu’on portât les yeux, on ne voyait que collines aux courbes onduleuses toutes couvertes de blé, et par-dessus elles, les petits clochers de village dressant leurs pointes parmi les peupliers. Mais à travers tout ce joli tableau, apparaissait comme la marque d’un coup de fouet, une longue ligne d’hommes en marche, habillés les uns de rouge, les autres de vert, d’autres de bleu, de noir, se dirigeant en zig-zag par la plaine, encombrant les routes ; l’une des extrémités si rapprochée, qu’elle pouvait entendre nos appels, quand les hommes mirent leurs fusils en faisceaux, sur la crête à notre gauche, tandis que l’autre extrémité se perdait dans les bois, aussi loin que nous pouvions voir. Puis, sur d’autres routes, nous apercevions les attelages de chevaux tirant à grand’peine, l’éclat sombre des canons, les hommes qui se courbaient, s’arc-boutaient pour pousser aux roues et les dégager de la vase épaisse, profonde.

Pendant que nous étions là, régiment par régiment, brigade par brigade, vinrent prendre position sur la crête, et avant le coucher du soleil, nous étions formée en une ligne de plus de soixante mille hommes, fermant à Napoléon la route de Bruxelles.

Mais la pluie avait recommencé avec force. Nous autres, du 77e, nous nous précipitâmes de nouveau dans notre grange. Nous y étions bien mieux abrités que le plus grand nombre de nos camarades, qui durent rester étendus dans la boue, sous les rafales de l’orage, et attendre ainsi jusqu’à la première lueur du jour.