La Duchesse Claude (Pont-Jest)/XXIII

La bibliotheque libre.
Sauter a la navigation Sauter a la recherche
E. Dentu (p. 491-513).

XXIII

EXPIATION


Les événements militaires devinrent bientôt si graves que Guerrard, tout à sa profession, oublia un peu Durest, d’autant plus qu’à partir du 17 septembre, jour de l’investissement de Paris, il vit moins souvent le duc et Léa.

M. de Blangy-Portal prenait son métier de garde national au sérieux et lorsque, le 30 septembre, le bataillon dont il faisait partie sortit pour la première fois, mêlé aux forces du général Renault, dans la reconnaissance vers Rueil et la Malmaison, il se conduisit en digne descendant de sa race.

Pendant ce temps-la, son ami se multipliait, attaché tout à la fois à un bataillon de marche et à l’hôpital Beaujon.

Ce dernier service lui permettait de se retrouver parfois le soir avec Robert chez la Morton, qui acceptait toujours courageusement les dangers et les privations du siège, et ne paraissait pas songer à user du droit qu’elle avait, en qualité d’étrangère, de quitter la ville, à l’aide de l’un des sauf-conduits que M. Washburne, le chargé d’affaires des États-Unis d’Amérique, était autorisé à délivrer à ses nationaux.

Quant à Schumann, il ne rentrait à l’hôtel de la rue de Prony, son service fait, qu’avec des brassées de journaux, de proclamations et de brochures.

On eût juré qu’il voulait collectionner tout ce qui s’écrivait à Paris, dans la fièvre du patriotisme et de la résistance.

Les choses duraient ainsi depuis deux longs mois, le cercle de fer et de feu s’était resserré autour de la grande cité, dont les forts armés par les marins interdisaient l’approche à l’ennemi ; un ballon avait transporté Gambetta à Tours ; des sorties vigoureuses avaient eu lieu, d’un côté jusqu’au plateau de Châtillon, de l’autre jusqu’à Buzenval ; les plus jeunes soldats se battaient comme des vétérans ; le commandant Baroche s’était fait tuer en héros au Bourget ; la population restait calme, les femmes étaient admirables de dévouement et de résignation, de temps en temps il arrivait, par pigeons, des nouvelles de province qui n’annonçaient pas de nouveaux désastres, mais au contraire une résistance qui permettait d’espérer en l’avenir ; tout enfin tenait haut les cœurs, lorsqu’un jour de novembre, en sortant de chez un blessé qu’il était allé voir rue de Chaillot, Guerrard lut dans l’un des journaux du matin l’entrefilet suivant, extrait des dépêches photomicrographiques arrivées du dehors et, après agrandissement, communiquées à la presse.

« On nous taxait d’exagération et même de calomnie quand nous parlions de l’espionnage organisé en France par la Prusse, bien longtemps avant la guerre. Une nouvelle preuve nous en est donnée.

« On se souvient de ce joyeux et brillant baron de Groffen, qui était de toutes les fêtes, de nos grands clubs, que nos officiers recevaient à leur table, escortaient dans ses excursions autour de Paris, que les meilleurs de nos gentilshommes traitaient en ami. L’un d’eux surtout, que nous avons la générosité de ne pas nommer, en avait fait son intime.

« Eh bien ! ce baron de Groffen, ce viveur, cet homme léger, insouciant, qui valsait si bien chez Léa Morton et chez d’autres reines du monde galant ce noble étranger vient d’être reconnu à Chartres sous l’uniforme d’aide de camp du duc Guillaume de Mecklembourg. Le jour où son chef sera chargé d’une reconnaissance dans les environs de Paris, le capitaine de Groffen pourra lui servir de guide il les connaît mieux que la plupart d’entre nous.

« Voilà où nous a menés notre confiance aveugle ! Pourvu que la leçon nous profite ! »

— Ah ! malheureux Robert pensa généreusement le docteur une fois sa lecture terminée. Ce baron de Groffen, un espion ! Et ils vivaient ensemble. C’est le duc qui nous l’a présenté à tous. Que va-t-il devenir quand on lui jettera ce nom au visage. Mais Léa Morton, c’est par elle que M. de Blangy-Portal a connu cet Allemand ! Elle ne pouvait ignorer ce qu’il était en réalité ! Et dire que chacun de nous aurait répondu de cet homme ! Et ce Schumann, ou plutôt ce Durest, son secrétaire ! Oh ! il faut que j’approfondisse ce mystère. Qui sait ce que cette femme et celui qu’elle a recueilli dans son hôtel font encore à Paris ?

Ces réflexions avaient conduit Guerrard jusqu’à l’avenue Joséphine, quand il reconnut tout à coup, à l’angle de cette avenue et de la rue de Chaillot, devant la légation des États-Unis, le coupé de la Morton.

Alors, arrêtant au passage un fiacre, il s’y blottit, ordonna au cocher de se ranger le long du trottoir, quelques portes plus loin, et attendit.

Cinq minutes s’étaient à peine écoulées lorsqu’il vit paraître Léa. Tout en regagnant son coupé, elle glissait dans son corsage un pli d’une certaine dimension. Puis elle prit place dans sa voiture, qui remonta dans la direction de l’arc de triomphe.

Paul sans doute s’était mis en faction avec une idée bien arrêtée, car il sauta immédiatement à terre, entra à la légation américaine et fit passer sa carte au secrétaire de M. Washburne, le colonel Hoffmann, qu’il connaissait un peu pour l’avoir vu dans le monde.

M. Hoffmann le reçut aussitôt et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable.

— En me donnant un simple renseignement, mon colonel, répondit le docteur. Voici ce dont il s’agit. Une dame de mes amies, votre compatriote, que le siège commence à effrayer, désire quitter Paris avec son domestique, un étranger également, et elle m’a chargé de m’informer auprès de vous de quels papiers elle doit se munir pour obtenir un sauf-conduit.

— Rien n’est plus simple : un passeport, un bail, une preuve d’identité quelconque délivrée par le commissaire de police du quartier ou habite votre amie. Une fois signés par M. Washburne, les sauf-conduits sont visés par la place de Paris, et leurs propriétaires sortent par la porte de Vanves, aux heures convenues et avec les formalités fixées d’un commun accord entre les belligérants. Tenez, il n’y a qu’un instant, j’ai remis son sauf-conduit à une charmante femme, Mme Morton. Si vous étiez arrivé cinq minutes plus tôt, vous l’auriez rencontrée. Elle doit partir cet après-midi avec son intendant, John Burney.

C’était là tout ce que Guerrard voulait savoir, et il n’avait pas même eu la peine de le demander. Il remercia M. Hoffmann et prit congé de lui.

Il n’y avait pas un instant à perdre pour informer le duc de ce qui se passait.

S’il connaissait l’intention de Léa de quitter Paris, s’il l’y avait même aidée en la recommandant aux autorités françaises, il ignorait certainement, d’abord le rôle que M. de Groffen avait joué auprès de lui, et ensuite que la jeune femme dût emmener, sous un nom anglais, l’ancien secrétaire du baron allemand, le pseudo-Alsacien Durest.

Que la Morton s’éloignât, c’était déjà fâcheux, car, renseignée chaque jour par M. de Blangy-Portal et ses amis, elle se gênerait fort peu pour raconter dehors ce qu’elle avait vu à Paris.

Mais comment la retenir, puisqu’elle était étrangère ? D’ailleurs elle ne pourrait parler que du courage des assiégés, de leur volonté de combattre jusqu’au bout, du patriotisme de tous. Elle n’en savait pas davantage. Le docteur, du moins, voulait le croire.

Pour Durest, il n’en était pas de même !

Celui-là était vraiment dangereux. Depuis trois mois, il vivait au milieu de l’armée ; il dévorait tous les journaux, et, fort intelligent, devait s’être rendu compte de la situation de la ville. Il en connaissait les moyens de défense, les ressources et l’état d’esprit de la population. Il n’était pas possible de le laisser partir !

Ah ! certes, pour le bonheur de Claude, il y avait péril à s’opposer à la fuite du témoin de la mort de Jean Mourel, car, démasqué, arrêté, traduit devant la justice, le misérable userait de tous les moyens pour se défendre et, perdu, se vengerait peut-être en disant tout ce qui s’était passé sous ses yeux au boulevard de Courcelles.

Mais permettre à cet homme de s’échapper, de se réfugier dans les lignes allemandes pour y vendre, en espion, ce qu’il avait traîtreusement surpris, c’eût été commettre un crime de lèse-patrie, être traître soi-même ! Guerrard n’y pouvait songer.

Il se mit à la recherche de M. de Blangy-Portal.

Pendant ce temps-là, Léa Morton arrivait rue de Prony, donnait ses ordres et une généreuse indemnité aux deux domestiques qui allaient garder son hôtel, y laissait un mot pour le duc et, après avoir fait placer dans son coupé deux valises prêtes depuis la veille, partait en compagnie de Schumann, qui, le chapeau sur les yeux et le collet de son paletot relevé jusqu’aux oreilles, n’était pas reconnaissable pour ceux qui ne l’avaient jamais vu que sous la tunique militaire.

Une demi-heure plus tard, le docteur trouvait enfin le duc au Cercle imperial, où il ne l’arracha pas sans peine à la partie folle qu’il avait engagée avec quelques joueurs incorrigibles, qui, comme lui, tout en faisant bravement leur devoir de soldats, n’en retournaient pas moins à leurs passions et à leurs plaisirs, dès qu’ils avaient un instant de liberté.

— Qu’as-tu donc ? demanda Robert à Guerrard quand il fut seul avec lui dans le salon d’attente de l’entresol. Tu as la physionomie absolument bouleversée.

— Tiens, lis ceci, répondit Paul en lui donnant le journal qu’il tenait à la main. Là, aux dépêches de province.

M. de Blangy-Portal lut l’article que son ami lui indiquait, et quand il eut fini, il s’écria, pâle, atterré :

— Quelle horrible aventure ! Je n’ai plus qu’à me brûler la cervelle ! J’ai été, moi ! le complice inconscient, mais enfin le complice d’un espion ! Ah ! ce Groffen !

— Eh ! mon cher, ces gens-là comprennent le patriotisme à leur façon. Ce n’est pas tant à eux qu’à nous-mêmes qu’on doit s’en prendre de ce qui arrive, non pas seulement dans nos murs, mais sans doute en province aussi, dans toute la France. Quant à te brûler la cervelle, ça ne remédiera à rien ! D’abord ce n’est pas tout.

— Quoi donc encore ?

Mme Morton va quitter Paris.

— Léa veut partir ?

— Elle avait probablement lu avant moi ce joli entrefilet où son nom est prononcé à côté de celui du baron de Groffen, elle a eu peur et j’ai failli la rencontrer tout à l’heure à la légation américaine, où elle était allée prendre le sauf-conduit qu’elle avait demandé pour elle et son intendant John Burney.

— Qu’est-ce que cet individu-là ?

— Tout simplement le sieur Schumann, l’ancien secrétaire de M. Groffen, qui n’est pas Alsacien, comme il se donne, mais Allemand, ainsi que son maître. Or, si Mme Morton sort de Paris, il ne faut pas que Schumann en fasse autant. Cet homme connaît trop de choses et tu comprends bien comment il userait, aussitôt dehors, de ce qu’il sait.

— Ah ! tout cela est affreux Léa ! Léa ! que j’aimais tant !

— Ne nous occupons pas d’elle, puisque nous ne pouvons nous opposer à sa fuite, mais Schumann, il ne faut pas qu’il parte ! C’est comme cela seulement que tu répareras ton imprudence !

— Mon imprudence ! Mon crime, tu veux dire ; ma trahison ! Moi, un de Blangy-Portal ! Non, non, je te le jure, cet homme ne franchira pas le mur d’enceinte. Viens !

— Où cela ?

— Rue de Prony.

— Je t’y rejoindrai dans vingt minutes ; j’ai à faire, boulevard Malerherbes, une visite indispensable.

— Soit ! à tout à l’heure.

Et la physionomie pleine de résolution, le duc descendit rapidement dans la cour du cercle, où il prit une voiture, en lançant au cocher l’adresse de Léa, avec ordre de le conduire à bride abattue.

Le cheval mit à peine cinq à six minutes pour franchir la distance qui sépare la rue Boissy-d’Anglas de la rue de Prony.

Arrivé devant l’hôtel de sa maîtresse, Robert sauta à terre, sonna, puis, au domestique qui vint ouvrir aussitôt :

— Madame est là ! demanda-t-il.

— Non, monsieur le duc, répondit cet homme, madame est partie il y a près d’une heure.

— Comment, partie ! Vous voulez dire : sortie ?

— Non, partie ! Madame a emporté deux valises et M. Schumann est monté sur le siège du coupé qui est allé conduire madame aux avant-postes. Mais madame m’a recommandé de dire à monsieur le duc qu’elle a laissé une lettre pour lui sur la cheminée du boudoir.

M. de Blangy-Portal ne voulut pas en entendre davantage ; il gagna rapidement, au premier étage, le petit salon, qui était séparé de la chambre à coucher de l’Américaine par une glace sans tain, garnie d’un store.

La lettre dont le valet de pied venait de parler était en effet sur la cheminée, bien en évidence.

Robert s’en saisit, déchira l’enveloppe et lut :

« Mon cher ami, tu ne m’en voudras pas trop de ne point avoir eu l’héroïsme des Parisiennes et d’aller me reposer un peu, en pays plus calme que la France, des émotions que j’éprouve depuis près de trois mois.

« Si je ne t’ai pas fait part de ma résolution de quitter Paris, c’est qu’une scène d’adieux aurait été trop pénible entre nous. J’ai préféré nous l’épargner à tous deux.

« Mais, après la guerre, qui va bientôt finir, il faut l’espérer, nous nous reverrons, et si, toi, tu m’aimes seulement encore un peu, tu me retrouveras, moi, t’aimant toujours beaucoup.

« Les meilleures tendresses de ta Léa. »

— La misérable fille ! gémit le duc en s’affaissant sur un siège. Elle me quitte après avoir compromis mon honneur, et il faut encore qu’elle me raille ! Mais ce Schumann, ce secrétaire du baron de Groffen, cet espion, il a quitté Paris, lui aussi ! Et c’est moi !… Ah ! malheureux que je suis !

Et comme s’il eût craint de voir dans une des glaces du salon la rougeur que la honte faisait monter à son front, il se voilait le visage de ses deux mains, désespéré de son impuissance. Il était trop tard pour courir après les fugitifs !

Tout à coup il releva la tête ! Il avait entendu des bruits de pas dans la pièce voisine.

Alors il s’approcha de la glace sans tain, et par l’interstice qui existait entre le store, incomplètement tendu, et l’encadrement de la glace, il reconnut Schumann, qui glissait sous son gilet un large pli qu’il venait de prendre dans le meuble devant lequel il se trouvait.

— Ah ! lui du moins ne partira pas ! fit M. de Blangy-Portal, en courant à la porte qui mettait communication le boudoir et la chambre à coucher.

Mais cette porte était fermée de l’autre côté, à double tour. En voyant les efforts que l’on faisait pour l’ouvrir, le pseudo-Alsacien bondit jusqu’à l’escalier, et, avant même que le duc eût le temps de crier aux domestiques d’arrêter le traître au passage, on entendit la porte de l’hôtel se refermer derrière lui.

Le mari de Claude aussitôt, honteux d’être joué une fois de plus, fou de colère, s’élança dehors à son tour, mais au moment où il arrivait dans la rue, il aperçut Schumann qui tournait l’angle de la rue de Courcelles, à droite.

Sans perdre une seconde, il se jeta à sa poursuite et le revit bientôt, qui filait le long du parc de l’hôtel Frémerol.

L’ancien complice de Mourel était encore jeune et leste, il allait certainement s’échapper.

Alors Robert, avisant un garde national qui rentrait de son service, l’arme sur l’épaule, lui dit vivement :

– Votre fusil, camarade ! Cet homme qui fuit là-bas est un espion, Il a un sauf-conduit et il ne faut pas qu’il s’en serve pour quitter Paris. Je suis le duc de Blangy-Portal. Donnez, donnez donc !

Et arrachant pour ainsi dire son chassepot à l’inconnu, il mit Schumann en joue et fit feu !

Le duc avait été grand chasseur dans sa jeunesse, et il était resté un excellent tireur.

Frappé à l’arrière de la tête, l’ex-clerc d’huissier avait fait un demi-tour sur lui-même avant de tomber à genoux, et il s’était ensuite étendu sur le sol, la face contre terre, sans même pousser un cri.

Les quelques passants qui longeaient le boulevard accoururent, relevèrent le blessé et l’appuyèrent, assis, contre le mur, puis bientôt, attirés par la détonation, les sergents de ville arrivèrent et transportèrent Schumann dans la rotonde des gardiens du parc Monceau, où M. de Blangy-Portal les suivit, sans même y avoir été invité par le brigadier.

Il tenait à dire qui était l’homme qu’il avait tué et pourquoi il avait commis ce meurtre.

Presque au même instant, Guerrard parut.

Ainsi qu’il l’avait promis à son ami, il ne s’était arrêté qu’un instant chez son malade du boulevard Malesherbes.

Il avait en quelque sorte été témoin de l’événement, car il était à l’angle de la rue de Prony au moment où le duc, comme par une justice divine, faisait tomber Durest, râlant, à l’endroit même où, dans la nuit du drame de l’hôtel Frémerol, il avait dévalisé le cadavre de Mourel.

Cependant l’espion, placé sur le lit de camp du poste, avait rouvert les yeux.

Un large flot de sang s’échappait de la blessure qu’avait faite la balle, qui lui avait traversé le cou et sectionné la moelle épinière.

Rappelé par cette vue à son devoir professionnel, Paul s’approcha de lui, mais, en faisant ce mouvement, il démasqua le duc.

Alors le faux Alsacien vit l’amant de Léa, son regard devint haineux, il fit un mouvement de la main, comme pour l’appeler, et, dans un horrible effort, se mit à bégayer :

— Ah ! duc de Blangy-Portal… assassin ! Eh bien ! Jean Mourel… Mme Frémerol, Rose Lasseguet… C’était… c’est elle…

Le misérable, que Guerrard avait envie d’étrangler plutôt que de le soulager, ne put, heureusement, en dire davantage. Ses lèvres s’agitèrent quelques secondes encore, mais sans émettre aucun son, et tout à coup il rendit le dernier soupir, en emportant son redoutable secret.

C’était l’époux de Claude lui-même qui, par un meurtre, non pas seulement excusable, mais des plus légitimes, venait d’assurer le repos de l’adorable femme qu’il délaissait, en sauvant de la honte la mémoire de sa mère.

Il y avait là plus que du hasard. Dieu n’était-il pas au fond de ces choses ? pensait Guerrard, pendant que le duc reconnaissait, dans le pli que le brigadier du poste avait trouvé sur Schumann, l’enveloppe qu’il l’avait vu prendre quelques minutes auparavant dans la chambre à coucher de Léa, enveloppe qui contenait un plan de l’enceinte fortifiée de Paris et de ses forts, avec des notes très exactes sur les armements et les ressources des assiégés.

C’était à mi-chemin de la porte de Vanves que la Morton s’était aperçue qu’elle avait oublié ce document précieux ; et elle avait envoyé le traître pour le chercher, ne se doutant guère qu’elle l’envoyait à la mort.

Quand M. de Blangy-Portal eut donné son nom et son adresse au brigadier du poste Monceau, afin qu’on pût le prévenir lorsque la justice militaire aurait besoin de l’interroger, il s’éloigna au bras de Guerrard, qui ne voulait pas le laisser seul, car il prévoyait qu’à l’énergie de son ami un profond affaissement ne tarderait pas à succéder.

De plus, tout ce qu’il savait de la passion du duc pour Léa ne lui permettait pas d’espérer qu’il se consolerait de son départ, et que, malgré le remords qu’il éprouvait du rôle qu’elle lui avait fait jouer, il l’oublierait de sitôt.

Aussi le docteur s’installa-t-il en quelque sorte rue de Lille, où Robert parut prendre le dessus assez rapidement, surtout lorsqu’il en eût fini avec la justice militaire, dont l’enquête, à propos de la mort de Schumann, se termina tout à ta louange de son meurtrier.

C’est ce nom que portait l’acte de décès de Durest. Le passé était donc enterré avec lui.

Malheureusement, quand une quinzaine de jours se furent écoulés, les sorties devenant plus fréquentes, la saison plus rude, les privations plus grandes et, par conséquent, les blessés et les malades plus nombreux, Guerrard dut laisser peu à peu M. de Blangy-Portal à lui-même ; et alors, seul avec le souvenir passionnel qu’il conservait de Léa, frappé au cœur par son abandon et dans son honneur par sa complicité d’espionnage, si involontaire qu’elle eût été, le malheureux se laissa envahir par les regrets et les remords.

Dès ce moment, se disant que sa vie était, sans but, il fut pris d’une exaltation folle et, ne se contentant plus de faire bravement son métier de soldat, il se lança, tête baissée, dans la lutte, peut-être par désespoir seul, mais peut-être aussi pour se réhabiliter à ses propres yeux, en tombant, si le sort le voulait, sur le champ de bataille.

Lorsqu’il se trouvait seul avec son ami, Paul tentait vainement de le calmer.

— Eh ! pourquoi veux-tu que je désire vivre ? répondait Robert. J’ai souillé le nom de ma race dans la plus abominable des complicités. Je ne tiens à rien, rien ne tient à moi, et je n’ai plus le sou ! Tout le crédit d’Isaïe Blumer lui-même ne pourrait me tirer d’affaire aujourd’hui. J’ai d’ailleurs tenté vainement d’avoir recours à lui. Il m’a fièrement répondu : « Monsieur duc, aux jours où je vous prêtais de l’argent ont succédé des jours qui interdisent à un bon Français de songer à augmenter sa fortune. De plus, tout comme moi, vous pouvez être tué devant l’ennemi. Ce n’est donc pas le moment de faire de vous un débiteur. Après la guerre, nous verrons ! » — Ah ! n’avais-je pas raison de trouver absurdes autant qu’injustes tes préjugés à l’égard des Israélites ?

— Soit ! mais en attendant, tu vois que je ne suis bon qu’à me faire casser la tête ! Seulement je veux que la fin de mon existence, si bêtement gaspillée, serve à quelque chose ! Je ne veux m’en aller qu’après avoir abattu le plus grand nombre possible de barons de Groffen. Et comme ils ne sont pas ici, je vais les chercher dehors !

M. de Blangy-Portal, en effet, était de toutes les sorties, que son bataillon fît ou ne fît pas partie des troupes engagées.

C’est ainsi que, successivement, il prit part, le 22 décembre, à l’affaire de la Ville-Evrard, où le général Blaise tomba mortellement frappé ; le 27, au combat du plateau d’Avron ; le 9 janvier, à la vigoureuse attaque sur la ligne de Strasbourg ; le 7, à la bataille de Bondy, pendant laquelle le fils de l’amiral Saisset fut tué dans le fort de Montrouge, et que, le 19 du même mois, il était au premier rang de sa compagnie, lorsqu’elle s’élança à l’assaut de la redoute de Montretout.

L’action avait bien débuté, la garde nationale s’était admirablement conduite, et la journée semblait devoir être bonne, quand, vers quatre heures, mis en péril par les batteries allemandes établies à Rueil, le général Ducrot dut céder devant un retour offensif de l’ennemi.

La nuit arrivait, le brouillard était intense et le terrain à ce point défoncé qu’il avait été impossible d’y amener une artillerie suffisante.

Cependant nos troupes se retirèrent en bon ordre, mais si nous avions infligé des pertes sérieuses à nos adversaires, les nôtres étaient cruelles : le peintre Henri Regnault, le capitaine Lambert et le colonel de Rochebrune étaient parmi les morts.

Quant au duc de Blangy-Portal, à la recherche de qui Guerrard, fort inquiet, s’était mis aussitôt les combattants rentrés, il n’apprit que fort tard dans la soirée qu’il avait été grièvement blessé et s’était fait transporter chez lui, où il avait dû arriver mourant.

Il se rendit alors bien vite rue de Lille, et il y trouva Robert dans l’état le plus alarmant. Frappé d’une balle dans le ventre, il souffrait le martyre. Cependant le danger n’était pas imminent. De plus, il avait toute sa raison, car il dit au docteur, en le voyant s’approcher de son lit :

— En ce moment, on court après toi. Ça devait finir comme ça ! Je n’en reviendrai pas. Ce que j’endure est atroce !

— D’abord, répondit Guerrard, tu vas me faire le plaisir de te calmer. Quand on n’est pas tué sur le coup, on peut toujours guérir. Nous verrons bien si tu n’en reviens pas !

— Tu es vraiment le meilleur des amis !

— Je préférerais être le meilleur des médecins. Je te défends de parler davantage.

Et il se mit à examiner l’horrible blessure que le duc avait reçue. Il lui suffit d’un instant pour être fixé. Elle était presque fatalement mortelle. Cette quasi-certitude lui causait une profonde douleur. Toute sa vieille amitié pour M. de Blangy-Portal se réveillait aussi vive, aussi dévouée que jadis.

Le mari de Claude n’était plus le viveur, le débauché, le joueur dont il aimait la femme et dont la femme l’aimait ; c’était seulement le camarade d’enfance, le blessé que l’affection et le devoir lui commandaient de sauver, si la chose était humainement possible.

Aussi, à partir de ce moment, Paul n’eut-il plus d’autre tâche, et le duc, qui avait le sentiment de ses inquiétudes et voyait ses efforts, mais ne s’illusionnait pas sur son état, il le disait lui-même, l’en remerciait chaque instant par un mot ou une pression de main.

L’extraction du projectile ne pouvait être tentée : M. de Blangy-Portal n’avait quelque chance d’échapper à une mort rapide que si la péritonite qui était à craindre ne survenait pas.

Une dizaine de jours s’écoulèrent durant lesquels on put espérer qu’il en serait ainsi, mais, un matin, la complication redoutée se trahit par une fièvre ardente et des vomissements répétés, et le docteur comprit que le duc était vraiment perdu. Ce n’était peut-être plus qu’une question d’heures.

Pendant ce temps-là, il se passait des événements tout nouveaux, mais que Guerrard, entièrement à son ami, connaissait à peine.

Il savait bien que des négociations étaient entamées entre Jules Favre et M. de Bismarck en vue d’une suspension des hostilités, mais il n’en fut pas moins surpris en apprenant, le 29 janvier au matin, qu’un armistice était signé et que l’article 10 des conventions conclues entre les deux ministres autorisait les personnes munies de permis réguliers à sortir de Paris et à y entrer.

Paul, aussitôt, dans la noblesse de son cœur, ne songea plus qu’à une seule chose : à faire savoir à la duchesse de Blangy-Portal ta situation de son mari, afin qu’en épouse toujours soumise à ses devoirs, elle pût venir l’entourer de soins, dût-elle même le sauver, ou tout au moins lui pardonner le passé et lui fermer les yeux, s’il succombait.

Seulement, où était la duchesse ? Aurait-elle le temps d’arriver ? Avait-elle fui Verneuil pour se réfugier en Normandie, en Bretagne ou à l’étranger ?

Afin d’être d’abord fixé sur le premier de ces points, se réservant d’agir ensuite en conséquence, il expédia, dès que ce fut possible, le vieux Germain à Mantes et quelles ne furent pas sa surprise et sa joie, lorsque, le soir même, le 2 février, de la fenêtre dont il s’était approché pour voir devant quelle voiture la grande porte de l’hôtel venait de s’ouvrir, il reconnut Claude qui sautait à terre pour gravir le perron.

Il s’élança à sa rencontre.

Car Mme de Blangy-Portal était restée à Verneuil. Après la dernière visite de Guerrard, elle n’avait pas eu le courage de s’éloigner ; il lui avait semblé qu’il y aurait une sorte de lâcheté de sa part à mettre une plus grande distance entre elle et celui qui possédait toute sa tendresse ; et, plus tard, lorsqu’elle avait craint le danger, surtout pour sa fille et Mme Ronsart, la fuite était devenue impossible.

Le 23 septembre, la brigade Bredow, du 4° corps d’armée, avait occupé Mantes une première fois et intercepté les communications, et le 29, le 1er corps bavarois s’était répandu dans le pays, en brûlant et massacrant tout devant lui, jusqu’au moment où la résistance eut cessé.

La duchesse alors s’était enfermée dans sa villa et si, pendant quatre longs mois, son âme avait subi toutes les tortures patriotiques et son cœur toutes les angoisses de l’amante ; si elle avait beaucoup pleuré et prié pour la France envahie, pour Paul et même parfois aussi pour l’époux dont elle avait tant à se plaindre, elle n’avait pas souffert, du moins matériellement. C’est à peine si, ça et là, de temps en temps, elle avait aperçu quelques soldats ennemis, en promenade ou en maraude à Verneuil.

C’est là que Germain l’avait trouvée et informée de l’état de son maître. Sans hésitation, elle s’était mise en route et, pendant le voyage, l’honnête femme n’avait pas voulu s’arrêter à cette pensée que, si elle allait remplir un devoir, elle allait aussi rejoindre l’ami si cher. Mais lorsque, sur le seuil du hall, elle se vit en face de cet ami, pâle et tremblant, son cœur battit à se rompre et les forces lui manquèrent. Guerrard n’eut que le temps de la recevoir dans ses bras.

Mais cet enlacement ne dura qu’une seconde. Instinctivement, tous deux, ils en éprouvèrent une sorte de remords et, sans échanger une parole, ils entrèrent dans la pièce où le duc, arrivé au dernier moment de lutte, épuisé par le mal, presque toujours en proie au délire, ne se rendait plus compte que par intermittence de ce qui se faisait autour de lui.

Claude, redevenue vaillante, s’approcha du lit et prit l’une des mains de Robert entre les siennes.

Aussitôt il se passa une chose étrange !

Après avoir répondu d’abord par une légère pression, peut-être seulement automatique, à cette marque d’affection, qui, dans son esprit, ne pouvait lui être donnée que par le docteur, M. de Blangy-Portal sentit que cette étreinte si douce ne venait pas de lui et que ces mains si petites n’étaient pas celles de son ami.

Alors il entr’ouvrit tes paupières, fit un effort surhumain pour voir, comprendre, se souvenir, et tout à coup, reconnaissant la duchesse, il murmura avec un accent d’admiration :

— Vous, Claude, vous ! Ah ! merci, merci !

Et s’adressant à Guerrard :

— Que tu es bon de l’avoir appelée ! Je vais donc mourir pardonné !

Puis, à Mme de Blangy-Portal :

– Car vous me pardonnez, n’est-ce pas ? Aimez-le bien ; il m’a soigné comme un frère. Si j’avais pu être sauvé, il…

— Robert !… supplia la jeune femme.

Mais le duc ne répondit pas.

Il s’était soulevé à demi ; ses yeux humides allaient de Claude à Paul ; toute sa physionomie reflétait une sorte d’extase, comme s’il voyait au delà du monde extérieur ; sur son visage, qui se grippait dans les affres de la mort, le calme remplaçait les crispations de la douleur ; sur ses lèvres errait un affectueux sourire, et soudain, alors que ceux qui assistaient à cette lutte suprême de l’âme et de la chair, se penchaient sur lui, inquiets de ces transformations, trop souvent derniers éclairs de la vie, il dit à Guerrard, en lui désignant la duchesse d’un regard chargé de tendresse :

— Jadis tu m’as aidé souvent à payer mes dettes ; eh bien ! ami, je te charge d’acquitter la plus sacrée de toutes celles que je vais laisser après moi ! Encore pardon, Claude ! pardon !

Et brusquement, comme si Dieu eût décidé de ne plus lui permettre que ces paroles d’expiation, le duc Robert de Blangy-Portal retomba en arrière en poussant un profond soupir.

Une hémorragie interne venait de le foudroyer.

Claude étouffa un cri d’horreur, ferma pieusement les paupières du mort et se mit à genoux.

Le premier soin de Guerrard, après le décès de son ami, fut non seulement de régler toutes ses dettes, d’accord avec sa veuve et en puisant dans la succession de la pauvre Genevieve, mais, de plus, de reconstituer en partie, en faveur de Gontran seul, la fortune que le duc défunt avait reçue de son père.

Un an plus tard, presque jour pour jour, la fille de Rose Lasseguet échangeait, à la mairie du dixième arrondissement, son noble nom de Blangy-Portal contre celui de Guerrard ; et quelques instants après, modestement, dans une petite chapelle de Saint-Thomas-d’Aquin, devant la bonne Mme Ronsart et une douzaine d’amis des deux époux, le vénérable curé de l’aristocratique paroisse bénissait cette union.

Rien du passé n’existait plus vraiment ; il n’en restait pas même le titre de duchesse, si chèrement payé, à celle qui avait tant souffert mais pouvait compter sur un long avenir de bonheur.

Et comme si tout dût concourir à ce que Claude fût désormais complètement heureuse, un jeune homme en grand deuil, qui s’était dissimulé dans un coin du temple pour prier pendant la cérémonie, s’approcha d’elle au moment où elle allait sortir de l’église au bras de son mari, et lui dit d’une voix profondément émue !

— Madame, pour l’honneur des de Blangy-Portal et par amour pour ma petite sœur Thérèse, voulez-vous me pardonner ?

C’était Gontran, que sa tante avait mis au courant de tout et que l’abbé Monnier accompagnait.

L’adorable jeune femme ouvrit les bras à son beau-fils qui s’y jeta en pleurant, pendant que le docteur murmurait :

— Allons ! à l’exemple du père, le fils sait aussi réparer ses fautes. Je suis le seul maintenant à ne pas avoir encore payé sa dette. Je ne vivrai jamais assez longtemps pour l’acquitter tout à fait !

Mme Guerrard devina sans doute ce qui se passait dans l’âme de son mari, car elle reprit son bras en souriant.

Quant à la comtesse de Lancrey, elle ne prononça, de loin, sur la tombe de son neveu qu’une courte oraison funèbre, où sa rancune se trahissait, tenace, comme le sont tous les sentiments chez les vieilles gens.

Parodiant le mot de Louis XIV à l’adresse de Marie-Thérèse : « Sa mort est le seul chagrin qu’elle m’ait donné », elle se contenta de s’écrier, en douairière du grand siècle, un peu sceptique :

— Robert a rendu l’âme ! Eh bien ! c’est peut-être la seule chose qu’il ait restituée, et c’est bien certainement la seule gracieuseté qu’il ait jamais eue pour sa femme !

Nous savons que, par sa mort héroïque et son repentir, le duc de Blangy-Portal s’était rendu digne d’un plus sympathique adieu !


FIN