L’Amérique avant Christophe Colomb

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L’Amérique avant Christophe Colomb
H. Blerzy


I. The native Races of the Pacific States of North America, by H. H. Bancroft, 5 vol. in-8°, New-York 1875. — II. Congrès international des Américanistes. Compte-rendu de la première session, 2 vol. in-8°. Nancy 1875.


Toutes recherches ayant pour objet les temps primitifs de l’humanité sont accueillies avec faveur en ce moment par le public lettré. On est désireux de savoir ce que furent et comment vécurent les premiers hommes. Depuis qu’il est admis que tous les peuples, même ceux qui tiennent aujourd’hui le premier rang parmi les nations civilisées, ont eu leur période d’enfance, on s’intéresse davantage aux tribus encore barbares ou récemment émergées de la barbarie qui sont le témoignage vivant de ce que nos ancêtres durent être jadis. Cette science de l’archéologie préhistorique, science tout à fait moderne, a fait des progrès rapides. Il est démontré déjà que les nations disséminées à la surface de la terre, de l’embouchure du Gange jusqu’en Irlande, sont issues d’une souche unique. Les érudits ont presque réussi à retracer les migrations qui les ont conduites, celles-ci au nord, celles-là au midi. Cela ne suffit pas. On veut savoir si cette communauté d’origine s’étend à d’autres populations du globe, on demande quelle variété de circonstances a favorisé l’essor des unes tandis que d’autres continuaient de vivre à l’état sauvage. Les études de ce genre sont souvent très complexes. Dans l’ancien monde, par exemple, les événemens de la vie ont si bien confondu les races, qu’il est malaisé de retrouver chez les individus de l’époque actuelle les vestiges de ce que furent leurs précurseurs il y a quelques milliers d’années. En Amérique, la tâche serait plus facile en apparence parce que les habitans du Nouveau-Monde ont vécu, — du moins on peut l’imaginer, — dans un isolement presque absolu jusqu’à l’arrivée de Christophe Colomb. Toutefois, à y regarder de près, il n’y a pas là non plus de populations vraiment homogènes, car les Européens trouvèrent, dès leurs premiers voyages au-delà de l’Atlantique, les phases de l’humanité les plus diverses. Certaines peuplades habitaient des cavernes ou menaient la vie nomade ; d’autres avaient bâti des villes, construit des temples, et peut-être en auraient pu remontrer à leurs conquérans espagnols. Du détroit de Behring à l’isthme de Panama ; les immenses espaces de l’Amérique du Nord nourrissaient des millions d’hommes, les uns civilisés, les autres sauvages, qui n’ont pas laissé d’histoire ou dont l’histoire, si jamais elle fut écrite, a disparu à peu près jusqu’à la dernière page. Ce n’est qu’au XIXe siècle, trois cents ans après la découverte, que l’on s’est occupé de recomposer leurs annales, par conséquent lorsque les traditions orales étaient étouffées sous les idées nouvelles que les conquérans avaient apportées.

Faire revivre ces nations éteintes, tel est le cadre que M. Bancroft s’est donné la mission de remplir en se bornant à celles qui vivaient dans l’Amérique septentrionale à peu de distance de l’Océan-Pacifique. Son travail n’embrasse donc pas l’Amérique entière : l’Amérique du Sud est encore peu connue, à part le Pérou ; au nord, les états de la Nouvelle-Angleterre, et même tous ceux qui sont situés à l’est du Mississipi, ont peu d’intérêt pour l’ethnologue, car l’invasion anglo-saxonne en a presque tout à fait expulsé les indigènes. Au surplus le congrès international des Américanistes, qui s’est tenu à Nancy l’an dernier, n’a guère étendu davantage le champ de ses études. L’ouvrage de M. Bancroft est donc une encyclopédie assez complète de ce que l’antiquaire transatlantique a besoin de connaître. Il n’est pas inutile de dire sur quel plan a été rédigée cette compilation volumineuse. M. Bancroft a réuni dans une vaste bibliothèque toutes les œuvres originales relatives à l’Amérique ; il n’y a épargné ni soins ni dépenses, il a fait même plusieurs voyages en Europe dans le seul dessein de compléter ses collections. Cela fait, il en a extrait tout ce qui avait rapport à son sujet, puis les matériaux ont été condensés sous diverses têtes de chapitre. Au point de vue scientifique, la méthode laisse bien quelque peu à désirer ; il y manque de l’ensemble et surtout de la critique ; elle a par compensation l’avantage de ne rien omettre. C’est au lecteur qu’il appartient de faire un choix entre des témoignages parfois opposés, entre des conjectures souvent trop osées. Bien entendu, M. Bancroft a eu des auxiliaires. A l’en croire, chacun de ses cinq volumes n’eût pas demandé moins de dix années de travail à un homme seul. L’un a pris l’histoire proprement dite, un autre la mythologie, un autre l’architecture ou la linguistique. Cette singulière application des procédés industriels à la production d’une grande œuvre d’érudition ne laisse pas d’être ingénieuse ; il n’est pas extraordinaire que l’exemple en soit donné par un Américain des États-Unis.


I

Il n’y a pas longtemps encore, l’histoire de l’humanité commençait avec les plus anciennes relations écrites ; tout au plus consentait-on à tenir compte des traditions orales rapportées par les auteurs les plus anciens sur la foi de ceux qui les leur avaient racontées. C’était trop se restreindre, puisque les nations étaient déjà vieilles lorsque les premiers livres furent écrits, et que c’est précisément dans la période antérieure à toute littérature qu’il faut rechercher les souvenirs d’origine ou de migration des peuples. L’érudition moderne se meut dans un espace plus large ; plusieurs sciences sont devenues ses tributaires. Pour elle, le linguiste étudie les divers idiomes morts ou vivans, il en compare les mots et la grammaire pour découvrir s’ils sont issus d’une langue commune ; l’antiquaire collectionne les débris des civilisations primitives que recèlent les tombeaux ou le sol des lieux anciennement habités ; le naturaliste mesure les crânes et les ossemens des squelettes retrouvés sous terre ; l’architecte relève les plans des monumens qui ont résisté aux intempéries atmosphériques, il en restitue les proportions et les dispositions premières avec une imagination trop complaisante quelquefois ; enfin les inscriptions hiéroglyphiques fournissent à l’épigraphiste des renseignemens d’une authenticité non douteuse, Ce qu’il faut de sage critique pour ne pas s’égarer avec des points de repère si fugitifs, on le comprend sans peine. Aussi l’historien des temps primitifs ne saurait-il trop se garder des hypothèses de fantaisie, dont les études américaines en particulier n’offrent que trop d’exemples. Il s’est trouvé des écrivains qui faisaient descendre les Peaux-Rouges des Juifs, sous prétexte qu’on retrouve sur les bords du Mississipi quelques mythes populaires analogues à ceux de la Judée ; d’autres, sur la foi de quelques étymologies trompeuses, veulent que les Chinois aient envoyé des colonies en Californie. Il importe de se persuader tout d’abord qu’une indication isolée est sans valeur parce qu’elle peut être due à une coïncidence fortuite. Les seules conclusions que l’historien ait le droit d’admettre, sont celles que fournissent d’accord les monumens, les langues, les caractères physiques de l’homme, ses mœurs et ses traditions. Lorsqu’on veut suivre pas à pas les progrès de la civilisation sur un grand continent, il faut encore tenir compte des conditions géographiques au milieu desquelles les peuples se meuvent. Cette remarque est d’autant plus importante dans la circonstance qu’il y a sous ce rapport une différence considérable entre l’ancien monde et le nouveau : en Asie et en Europe, même en Afrique, les principales chaînes de montagnes sont orientées de l’est à l’ouest ou à peu près ; en Amérique, elles le sont du nord au sud. On a prétendu avec assez de vraisemblance que les habitans de la zone tempérée furent les premiers à sortir de la barbarie. Plus près de l’équateur, l’homme vit au milieu de l’abondance sans souci ni travail, il n’éprouve pas le besoin d’améliorer son sort ; plus au nord, il ne subsiste qu’avec peine, la vie est une lutte pénible contre les élémens. Cette loi de nature s’est assez bien vérifiée dans l’ancien continent, où, depuis le massif central de l’Asie jusqu’au littoral de l’Atlantique, s’étale une large région ni trop chaude ni trop froide, uniformément fertile à peu d’exceptions près. Dès qu’une tribu, cantonnée dans cet espace, fut en possession des premiers instrumens de civilisation, le feu, les métaux, dès qu’elle sut domestiquer les animaux utiles, cultiver la terre, elle eut aussi devant. elle autant de place qu’il était besoin pour croître et se multiplier, pour s’étendre sans modifier les conditions de son existence. L’Assyrie, l’Égypte, l’Asie-Mineure, l’Europe méridionale tout entière, étaient à cet égard parmi les pays les plus favorisés du globe. En vertu de circonstances peu connues, les hommes qui vivaient sur les bords du Nil et de l’Euphrate surent les premiers labourer, construire des monumens durables, traduire leurs pensées par l’écriture. Dans la Gaule, en Italie, dans la vallée du Danube, des hommes de race différente, auxquels le sol et le climat n’étaient pas moins propices, empruntèrent à ces voisins du sud les connaissances qui leur manquaient. Pour les habitans primitifs de notre Europe, le bassin de la Méditerranée fut un foyer de lumières où tous profitèrent de l’expérience que les tribus les plus industrieuses avaient acquise. Ainsi la civilisation dont nous avons hérité passa tour à tour de l’Égypte en Grèce, de la Grèce en Italie, toujours plus brillante à mesure qu’elle s’avançait, et elle n’a eu de rivale en aucun lieu du globe. A une époque critique, elle fut mise en danger par un flot de barbares ; mais alors elle avait acquis assez de puissance pour leur résister, bien plus, elle les subjugua.

En Amérique, il en est autrement. Sous quel aspect s’y présente en effet la zone comparable, en latitude, au bassin de la Méditerranée ? C’est l’espace compris entre New-York et San-Francisco, où le continent offre le plus de largeur. Sur la côte atlantique, le climat est excessif, plus chaud en été, plus froid en hiver qu’il ne l’est dans l’Europe méridionale. Peut-être la rive gauche du Mississipi ne laisse-t-elle rien à désirer, — on verra plus loin qu’il y existe de nombreux vestiges d’une population industrieuse ; — mais la rive droite du grand fleuve n’est qu’une plaine d’une trop rigoureuse uniformité : au-delà vient la triste région des Lacs-Salés, puis des montagnes ; la fertilité ne reparaît plus que sur une bande étroite au long du Pacifique. Les découpures de notre littoral méditerranéen, le climat tempéré de notre Europe offraient bien d’autres ressources à des peuplades primitives. Celles-ci émigraient-elles vers le nord ou vers le sud, comme les y invitait la direction générale des cours d’eau, au nord elles abordaient des solitudes glaciales dont l’aspect n’a rien d’engageant, au sud apparaissait, entre les 30e et 35e degrés de latitude, une zone ingrate, assez semblable à ce que sont les steppes du Turkestan dans l’ancien monde. Au-delà, plus au sud, le climat redevient plus favorable, grâce à l’élévation du sol. Le magnifique plateau du Mexique se dresse à une altitude telle que la chaleur y est modérée malgré la proximité de l’équateur ; mais ce plateau est en quelque sorte une forteresse que limitent de droite et de gauche deux bandes malsaines de terres chaudes. Enfin, dans les provinces du Honduras et du Yucatan, le continent s’amincit, les montagnes s’abaissent, le sol est fécond autant qu’en aucun lieu du monde ; seulement la chaleur y est excessive, et la salubrité de l’air ne compense pas tout à fait ce désavantage. C’était là que la civilisation américaine devait s’épanouir, quoiqu’elle eut pu avoir aussi bien pour berceau le plateau de l’Anahuac, la vallée de l’Ohio ou celle du Sacramento.

Sans doute ces conditions physiques n’ont plus aujourd’hui qu’une influence restreinte, parce que l’homme blanc est armé de façon à lutter contre la nature elle-même. Aujourd’hui la condition de race a plus de puissance. La Suède, avec un sol ingrat et un climat sévère, est un des pays les plus cultivés de l’Europe ; l’Anglais prospère en Australie, où le noir indigène dépérit. L’Inde est aussi peuplée et produit autant que la plus riche province de la zone tempérée, en dépit du soleil tropical ; mais à l’origine il n’en fut pas ainsi. Les hommes primitifs, mal défendus contre les variations climatériques, en ont du subir l’influence à un degré que nous avons peine à concevoir. En outre, un continent trop compacte, entrecoupé de montagnes ou de déserts stériles, condamnait à l’isolement les tribus sauvages qui l’habitaient. Il n’y a pas d’exemple que la civilisation ait acquis un grand développement dans une lie au milieu de l’Océan, les circonstances naturelles y fussent-elles propices. Les peuples ne sortent de la barbarie que par le frottement qu’ils exercent les uns sur les autres. Dans l’Amérique septentrionale, il y avait comme des îlots où les nations vécurent à l’écart. Quoique les plus favorisées fussent parvenues dès le XVe siècle à un état social que les Espagnols admirèrent avec raison, aucune de ces civilisations natives n’a survécu. Bien plus, certains indices feraient croire que les peuples les plus civilisés avaient été écrasés longtemps avant l’arrivée de Christophe Colomb par une invasion de barbares, comme il serait arrivé dans le monde romain, si les Cimbres et les Teutons avaient triomphé de Marius cent ans avant Jésus-Christ. Si l’histoire avait été renversée dans l’un et l’autre hémisphère, peut-être un navigateur américain eût-il débarqué quinze cents ans plus tard sur quelque plage de la péninsule italique, et, sur le vu des ruines qu’il y eût aperçues, il aurait conclu que cette région avait appartenu jadis à une nation illustre, désormais disparue.

Il faut bien le confesser, les Européens ont souvent agi dans le Nouveau-Monde comme s’ils avaient été des barbares. A la suite de Christophe Colomb, ils envahirent cet eldorado avec une ardeur prodigieuse, s’y comportant chacun selon son tempérament, partout et toujours avec un égal mépris pour les indigènes. Les royaumes un peu policés, le Mexique et le Pérou par exemple, dont les richesses tentaient la cupidité des immigrans, subirent le joug les premiers. Les seules peuplades qui conservèrent leur indépendance, leur vie propre, furent les plus sauvages, auxquelles il n’y avait rien à prendre ou qui fuyaient devant l’invasion. Domptées et converties par les uns, traquées par les autres, les tribus natives disparurent ; ce qu’il en échappait perdit toute originalité. Il ne reste probablement pas plus de 3 millions d’indigènes dans l’Amérique septentrionale toute entière ; il y en avait bien dix fois plus à l’époque de la découverte. Aussi l’étude des races natives encore existantes jette-t-elle peu de jour sur la situation qu’elles avaient au temps de la conquête. Passons-les néanmoins en revue du nord au sud, comme le fait M. Bancroft, pour voir ce qu’il en survit. Tout à fait au nord, dans le territoire d’Alaska, que le tsar a vendu aux États-Unis il y a peu d’années, subsistent de malheureuses tribus dont l’existence est une lutte perpétuelle contre les élémens. Le climat y est d’une sévérité excessive. Ce n’est pas cependant que le pays soit pauvre ; au contraire, la vie animale y abonde, tant sur terre que sur mer. Les indigènes sont Esquimaux, d’origine asiatique, suivant toute apparence ; les continens ne sont séparés à cette latitude que par d’étroits bras de mer qui gèlent en « hiver ; le trajet s’opère sans difficulté. Il est remarquable que dans cette région de l’extrême nord Européens et natifs vivent en meilleure intelligence que partout ailleurs. La cause en est que les marchands de fourrures, les seuls hommes blancs qui s’aventurent si loin, ont reconnu que les Indiens étaient d’excellens pourvoyeurs. Ils en ont donc eu soin, poussant le souci au point de ne leur fournir de l’eau-de-vie qu’en quantité modérée. Les Esquimaux se maintiennent tels qu’ils ont toujours été ; mais ces hyperboréens ne nous apprennent rien de l’ancienne population américaine, à laquelle ils sont sans doute étrangers.

Dans les territoires de la Colombie britannique et de l’Orégon, le climat, tempéré par les courans chauds du Pacifique, devient supportable ; le sol est fertile, il abonde en minerais précieux. En réalité le pays est d’une richesse telle que les colons en tirent un merveilleux parti. Les indigènes étaient tout à fait barbares à l’arrivée des Européens, et l’accord entre les deux races ne s’est jamais établi, parce qu’il n’y a pas d’accord possible entre un peuple chasseur et des colons qui défrichent la terre. Les Indiens, étant les plus faibles, disparaissent de jour en jour. On les accuse d’être traîtres et cruels ; avant de croire tout ce que l’on en raconte, encore faudrait-il savoir ce qu’ils ont eux-mêmes à dire des étrangers qui sont venus prendre leur place sur la terre. En Californie, — le croirait-on ? — dans une province dont tous les voyageurs exaltent la richesse, la race humaine est restée moins avancée que partout ailleurs. Les Californiens sont à peine vêtus, ils ne savent pas se construire des maisons, fabriquer des canots, encore moins cultiver le sol, à peine sont-ils chasseurs ; on prétend qu’ils n’ont ni morale, ni religion. Plus à l’est, à mesure que l’on approche de l’Atlantique, les indigènes ne vivront bientôt plus que dans les souvenirs des vieux colons. L’immigration européenne les anéantit ou les refoule, ce qui revient au même en définitive. Le gouvernement fédéral s’efforce de cantonner ce qu’il en reste dans un territoire. réservé d’où les pionniers sont exclus, afin que ces malheureux natifs puissent conserver leurs habitudes vagabondes. Il y a encore, dit-on, 300,000 Indiens environ aux États-Unis, nombre bien inférieur a ce que l’on en aurait compté jadis. Le seul point à noter ici est que ces Peaux-Rouges ne 8e comportent pas tous de même façon vis-à-vis de leurs voisins européens. Les uns paraissent intraitables ; il n’y a pas espoir de les dompter. D’autres au contraire s’assouplissent aux habitudes de la vie civilisée, ils vivent en paix au milieu des blancs, apprennent à cultiver la terre et à soigner leurs animaux domestiques. Il semblerait qu’il y a deux races distinctes parmi les Indiens, deux races dont l’une est plus susceptible que l’autre de se perfectionner.

La race blanche n’a guère entamé jusqu’à ce jour la région située sur les confins des États-Unis et du Mexique ; par conséquent, les Indiens s’y montrent davantage à l’état de nature ; aussi est-il curieux de les Y étudier. Le climat et l’aspect physique y présentent beaucoup de variété. Des savanes sablonneuses, stériles, sont coupées du nord au sud par des chaînes de montagnes dont les pentes couvertes de végétation servent de refuge aux hommes et aux animaux. Sur les hauteurs, la température est modérée ; dans les plaines, elle est glaciale en hiver en dépit de la latitude, intolérable en été par excès de chaleur. Quelques tribus y végètent dans la plus complète barbarie ; d’autres" sont nomades, vivant tantôt de rapines, tantôt des produits de leurs troupeaux ; puis encore, au fond des vallées, s’abritent des peuplades moins sauvages qui demeurent sédentaires dans des villages et se livrent à l’agriculture. Ainsi, dans un espace de médiocre étendue, on a le spectacle des transitions entre la barbarie primitive et la vie civilisée des villes.

Parmi les nomades, les Apaches et les Comanches sont les plus dignes d’être observés. Endurcis au froid et au chaud, à la faim et à la soif, ils n’ont d’autre industrie que le vol. Sans autres armes que Tare et les flèches, avec une lance et un bouclier, ils parcourent à cheval le désert, se tiennent en embuscade aussi longtemps qu’il le faut, et attaquent leur ennemi à l’improviste. Leur mode de combattre n’a donc rien de chevaleresque. S’ils font des prisonniers, ils les scalpent ou les torturent. Ils sont aujourd’hui les plus fidèles représentans des guerriers que les romanciers américains d’autrefois se sont plu à décrire. Toutefois quelques-uns savent exploiter les mines d’argent situées sur leur territoire ; d’autres entretiennent des troupeaux de moutons, même ils en filent et tissent la laine ; mais leur industrie ne va pas jusqu’à construire des bateaux, bien qu’ils mènent une vie errante à côté de fleuves navigables. La conquête espagnole leur a donné le cheval ; c’est leur unique moyen de transport : ils sont devenus les plus habiles cavaliers qu’il y ait au monde.

Non loin de ces sauvages se trouve une population fixe, agglomérée dans des villes ou forteresses construites en pierres ou, si la pierre manque, en briques séchées au soleil. Les premiers Espagnols qui les visitèrent ont donné à ces Indiens le nom de Pueblos qui leur est resté. D’aussi loin qu’on les connaît, ils. cultivent la terre dont les produits suffisent à leur nourriture, bien qu’ils ne dédaignent pas la chasse et la pêche. Ils sont aussi plus industrieux que les nomades et, quoique pacifiques, savent se défendre contre les attaques de ceux-ci. Pourtant ce sont des gens de même race suivant toute apparence ; ce sont, sous deux aspects différens, les témoins de ce qu’était la population native avant la conquête. L’invasion européenne ne les a du reste presque pas dérangés jusqu’à ce jour. Qu’est-ce que les Espagnols auraient été prendre chez eux ? Dès le XVIe siècle, les compagnons de Fernand Cortez dirigèrent plusieurs expéditions de ce côté, s’imaginant sans doute qu’il y existait des royaumes fantastiques aussi riches que celui de Montézuma. La rumeur publique transformait les pueblos en villes magnifiques. Quelques aventuriers qui s’étaient avancés jusqu’au fond de la Mer-Vermeille en revinrent sans avoir rien rencontré qui valût la peine d’être pris. Depuis lors les Apaches et les Pueblos ont vécu tranquilles jusqu’à l’époque où les pionniers américains sont venus à leur tour, par un autre chemin, envahir leur territoire.

Sur le plateau du Mexique et dans les provinces tropicales qui viennent à la suite, l’histoire des indigènes est tout autre. Fernand Cortez y trouva un puissant empire ou plutôt une sorte de confédération dont les Aztèques, établis à Mexico, étaient les maîtres. Autant qu’on en peut juger, l’état social des Aztèques n’était pas trop inférieur à celui des Espagnols eux-mêmes, sauf qu’ils étaient plus cruels. Ils avaient des monumens, des lois écrites, une organisation politique assez complexe. Tout cela fut anéanti. Par esprit de prosélytisme, les hommes de race blanche auraient voulu détruire jusqu’au souvenir de ce que les indigènes avaient été dans les temps passés. Le sort des vaincus dépendit alors de la situation qu’ils occupaient vis-à-vis de leurs conquérans. Ceux des villes adoptèrent les mœurs et les idées européennes ; ils se transformèrent en hommes civilisés. Les autres, qui vivaient à l’écart dans les provinces, rétrogradèrent au contraire vers la barbarie. C’est ainsi que l’on voit aujourd’hui dans la république mexicaine des peuplades tout à fait sauvages en même temps que des Indiens qui ne sont inférieurs en rien aux émigrés de l’Ancien-Monde. La population native a diminué, mais en somme elle n’a pas été écrasée comme cela s’est fait dans le nord du continent. Est-ce parce qu’elle était plus sociable, ou parce que les Espagnols furent plus tolérans pour elle que les Anglo-Saxons ? Ces deux causes y ont sans doute contribué l’une et l’autre.

En résumé, dans ce trajet à vol d’oiseau du détroit de Behring à l’isthme de Panama, on aperçoit des populations bien diverses par les caractères physiques autant que par les aptitudes intellectuelles. Il convient de laisser à part les Esquimaux, qui, tout l’indique, sont de race exotique et proches parens de leurs voisins du Kamtschatka ou du Groenland. Ceux-ci mis de côté, il faut encore admettre qu’il n’y a rien de commun entre les natifs grossiers de la Californie ou les Peaux-Rouges des états du centre, et les tribus plus policées que l’on rencontre au sud, voire les habitans du Nouveau-Mexique et certaines peuplades du nord-est. En y regardant de plus près, on est encore forcé d’établir des distinctions entre des peuples parvenus au même degré de civilisation. Par exemple, une étude attentive ne permet pas de confondre les Aztèques et les Pueblos ; à défaut d’autres indications, le langage suffirait à prouver qu’ils n’ont rien de commun. Tout voyageur européen qui visite pour la première fois un continent habité par des races d’hommes multiples, s’imagine à première vue que les indigènes sont tous issus d’une même souche. L’œil ne lui révèle d’abord aucune différence entre les natifs de différentes tribus. Avec plus d’expérience, il apprend à discerner ce qu’il y a de dissemblable entre eux suivant la race et la province d’origine. L’observation scientifique rend ensuite ces distinctions plus frappantes. Enfin, quand ce continent est l’Amérique du Nord, le voyageur découvre à la longue des monumens ou bien il recueille des traditions dont il ne peut constater ni l’âge, ni l’origine, mais qui paraissent se rapporter à des races éteintes dont personne ne peut dire ce qu’elles sont devenues. Les monumens en particulier sont des plus curieux ; voyons quel secours l’histoire des races indigènes en peut retirer.


II

Le grand embarras de cette étude est l’absence complète de toute chronologie ; en effet, ce que l’on sait de positif sur l’histoire ancienne des nations américaines ne remonte qu’à quinze siècles au plus, encore y a-t-il trop de lacunes. Quelques mots suffiront pour résumer ce que nous apprennent ces annales. Toute la vie des Américains antérieurement à la conquête se concentre dans le plateau de Mexico, l’Anahuac ou pays des eaux, comme l’appellent les indigènes. Vers le Ve siècle de l’ère chrétienne, l’Anahuac aurait été occupé par les Toltèques, auxquels la tradition attribue les plus beaux monumens de la contrée. Ils étaient riches, instruits, prospères. Des héros mystérieux venus par mer on ne sait d’où leur avaient donné des lois, enseigné les arts utiles. Des guerres civiles, des famines ou peut-être des catastrophes suscitées par la colère des dieux, — l’histoire locale énumère toutes les causes de désastres l’une après l’autre, — les épuisèrent à tel point, que ce qu’il en restait se retira vers le sud. Alors arrivèrent du nord-ouest, vers le XIe siècle, les Chichimèques, peuples sauvages, qui préférèrent à leur pays natal les terres fertiles de l’Anahuac lorsqu’ils apprirent qu’elles étaient abandonnées. Ils s’y civilisèrent, ce qui ne les empêcha pas de se disputer entre eux. Vers l’an 1400, la tribu des Aztèques, plus belliqueuse et plus cruelle que les autres, avait acquis la prépondérance ; son roi, qui résidait à Mexico, partageait le pouvoir suprême avec les souverains de Tezcuco, de Tlacopan et de Tlascala ; il avait même la prétention de les dominer tous. Sur ce, Fernand Cortez apparut ; il eut l’adresse de s’allier aux petits potentats que menaçait l’ambition de Montézuma. Ce fut la cause de ses succès. Une vieille fable populaire annonçait que le pays serait conquis par des hommes à peau blanche arrivant par mer du côté du soleil levant ; les Espagnols passèrent à tous les yeux pour être les héros de cette légende. Devenus maîtres du Mexique, ils renversèrent tous les gouvernemens locaux ; bien plus, désireux de convertir au christianisme les populations qu’ils avaient soumises, ils s’empressèrent d’anéantir tout ce qui rappelait aux indigènes le souvenir de leurs anciennes institutions. Au dire de l’historien Prescott, un archevêque trop zélé fit un feu de joie de tous les manuscrits aztèques qu’il avait pu réunir. Cependant tout ne fut pas détruit. Des Indiens, ayant appris la langue espagnole, écrivirent dans ce nouvel idiome l’histoire de leur pays ; il ne reste du passé que ces documens d’une véracité contestable. En dehors du Mexique, les annales sont plus obscures encore. Peu de temps après la conquête, en parcourant les provinces méridionales, les Espagnols découvrirent d’autres monumens abandonnés dès cette époque ; ils observèrent d’autres mœurs, recueillirent d’autres traditions, comme si ces provinces avaient appartenu à des peuples autres que les habitans de l’Anahuac. Ce qui a survécu de cette civilisation méridionale, on l’a attribué à la nation maya, qui aurait créé les villes mortes du Yucatan et du Honduras, tandis que les Aztèques faisaient partie de la nation nahua. Entre les Mayas et les Nahuas, il y a des différences telles que l’on ne peut leur assigner une même origine, à moins de remonter aux temps antérieurs à toute civilisation. Au reste, ce n’est plus qu’en fouillant le sol de l’Amérique que l’on retrouve des vestiges de leur passé.

A commencer par le sud, voici d’abord les ruines de Copan vers le 15e degré de latitude, au milieu d’une forêt dont la végétation puissante envahit tout. Ville ou temple, Copan était abandonné au XVIe siècle, car Fernand Cortez, qui passa tout près en 1524 dans une expédition contre les habitans du Honduras, n’en entendit pas parler. Ces ruines ne sont pas les restes d’une construction grossière. Les murs sont bâtis en blocs énormes dressés avec soin ; on y voit encore des pyramides de grande dimension, des statues, des idoles surchargées d’ornemens avec des dessins emblématiques dont le sens est indéchiffrable. La pierre n’a pu être taillée de cette façon que par un peuple sachant fondre les métaux et en fabriquer des outils.

L’Amérique centrale n’est pas une contrée dont l’exploration soit facile. Une chaleur accablante, la puissance de la végétation, l’insouciance des habitans actuels tout contribue à décourager l’antiquaire. Toutefois, dans le Yucatan, les voyageurs ont fait une ample récolte d’observations intéressantes, rien qu’en passant, car il n’est même pas nécessaire d’y creuser la terre pour en exhumer les restes des temps antéhistoriques. Ce pays est, à vrai dire, l’Égypte du Nouveau-Monde. Le sol est jonché d’édifices en ruine ; à peine y a-t-il une bourgade, une maison de campagne, dont les murs ne recèlent des pierres sculptées provenant de constructions plus anciennes. Les Espagnols, qui y vinrent les premiers, n’y firent pas attention ; s’en fussent-ils souciés davantage, l’Anahuac leur avait offert déjà le spectacle de tant de merveilles qu’ils ne s’étonnaient plus de rien. Ici les habitans primitifs construisaient avec la pierre, le mortier et le bois. La voûte était inconnue ; on y suppléait par des arceaux semblables à ceux des monumens cyclopéens de l’Europe, formés de pierres horizontales en saillie les unes sur les autres ; les murs étaient recouverts d’enduits ornés de peintures. Le plus étrange est que les bois employés dans ces édifices, par exemple pour les linteaux de porte, ont survécu aux ravages du temps. Cela prouve-t-il que le climat est salubre, que le bois est de bonne qualité, ou bien que les monumens sont en réalité beaucoup plus modernes qu’on le voudrait faire entendre ? On peut poser ces questions, mais non les résoudre. L’aspect général des constructions, quoiqu’un peu lourd, n’est pas sans grâce. Les règles de l’art et de la solidité y sont observées, ce qui en explique la longue durée. Les sculptures qui les décorent ne manquent point de mérite. On a fait la remarque que la figure humaine y est représentée en de justes proportions, soit en statues de pierre, soit en relief sur les poteries. En somme, ces œuvres sont l’expression d’une civilisation avancée. Les Mayas, auxquels on en attribue le mérite, furent sans contredit des gens instruits, délicats. On hésite avec raison à voir leurs descendans dans les habitans du pays, qui Vivent indolemment à côté de ces ruines magnifiques.

Palenqué, dans l’isthme de Tehuantepec, est encore une ville antique oubliée au milieu des forêts, dans l’un des sites les plus délicieux du littoral. En 1746, deux siècles après que les Espagnols s’étaient établis dans la province, un missionnaire découvrit ces ruines par hasard ; elles ont été souvent visitées depuis, elles ne l’ont pas encore été avec le soin qu’elles méritent. Ce que l’on retrouve à Palenqué, de même qu’à Copan, à Uxmal et en cinquante autres endroits, ce sont des pyramides colossales surmontées de constructions grandioses que l’on peut prendre pour des temples. Les arbres qui poussent au milieu des pierres avec une vigueur tropicale n’ont pas permis de faire une exploration complète. Des voyageurs modernes ont pu cependant en rapporter de nombreux dessins. Des bas-reliefs en stuc, assez bien conservés, méritent surtout d’attirer l’attention ; ils représentent des hiéroglyphes, des personnages en diverses attitudes avec une singulière variété d’habillement et d’accessoires, bien que la tête humaine se présente toujours de profil avec un front déprimé, qui était, faut-il croire, une marque de beauté ou de distinction pour les artistes de cette époque. Quelle est la date des temples de Palenqué ? Quel peuple les a construits ? Le seul fait incontestable est que cette ville était en ruines lorsque les Européens arrivèrent. Les uns veulent qu’elle ait été recouverte par la mer pendant plusieurs siècles, ce qui expliquerait l’état de conservation dans lequel on la retrouve. D’autres y prétendent reconnaître les attributs de la mythologie hindoue, que des émigrans asiatiques auraient apportée il y a un millier d’années, on ne dit point par quelle voie. D’autres enfin attribuent ces monumens aux architectes inconnus de cette nation maya, qui aurait vécu prospère dans l’isthme américain entre le premier et le dixième siècle de notre ère, qui aurait tiré ce qu’elle savait de son propre fonds et que des catastrophes inouïes, peut-être une invasion de barbares, auraient plus tard anéantie ou rejetée dans la vie sauvage. Y a-t-il rien au monde de plus étrange que cette architecture mystérieuse, exhumée après des siècles d’abandon sans qu’aucun document en raconte l’origine ou l’histoire ?

Les ruines dont il a été question jusqu’ici étaient assurément l’ouvrage de nations paisibles, car il n’y a pas apparence de travaux défensifs aux alentours ; au Mexique, et plus au nord, on croit distinguer au contraire des fortifications. Les antiquités mexicaines sont l’œuvre des Nahuas, moins policés et plus belliqueux que leurs voisins du sud. Elles sont aussi moins bien conservées, non pas que le climat fût plus destructif, mais parce que les Européens, loin de les protéger, ont contribué à les faire disparaître. A Mexico, par exemple, il ne reste rien de la capitale de Montézuma. Les palais du souverain ont été démolis aussi bien que les maisons du pauvre peuple. Les temples n’ont pas laissé de traces. Tout ce que l’on a retrouvé dans les temps modernes se réduit à quelques pierres sculptées déterrées par hasard en nivelant les rues de la cité. Il y a cependant de beaux restes en quelques endroits. La pyramide de Cholula, près de laquelle Cortez livra l’une de ses plus sanglantes batailles, et celle de Xochicalco rappellent, par la forme ou par le mode de la construction, les monumens du sud. Pourtant il y a des différences telles qu’il serait impossible de les rapporter à un seul et même peuple. Les sculptures sont d’une autre école. La pyramide est le type favori dans l’une et l’autre contrée, par quoi s’établit entre les antiquités du Nouveau-Monde et celles de l’Égypte une analogie apparente dont il ne faudrait pas abuser. Lorsque la pierre se rencontrait à portée, l’architecte savait la tailler avec art ; à défaut de pierre, il employait la brique séchée au soleil. Il est remarquable du reste que ces édifices sont dus à un peuple qui en était à l’âge de pierre ou tout au plus à l’âge de bronze. Le cuivre, l’étain, l’argent, l’or, étaient connus, mais non le fer, qui aurait été plus utile. Enfin, dernier indice à noter, les ruines paraissent plus récentes et moins bien travaillées à mesure que l’on avance du sud au nord. Les mêmes archéologues qui veulent que Palenqué et Copan remontent à des milliers d’années admettent fort bien que les monumens mexicains aient été bâtis par les Toltèques ou même par leurs successeurs, c’est-à-dire entre le VIe et le XVe siècle. De là cette conséquence que le tout ne peut provenir d’une nation unique, originaire du nord-ouest, qui se serait avancée d’étape en étape, faisant à chaque pas de nouveaux progrès. Mayas et Nahuas sont des peuples différens, de souche commune peut-être, mais qui se sont développés parallèlement. Le problème de leur origine n’en devient pas d’une solution plus aisée.

Des ruines d’un tout autre genre subsistent dans les provinces de Chihuahua, d’Arizona et du Nouveau-Mexique, sur les confins de la république mexicaine et des États-Unis. Les pyramides, la décoration architecturale, les sculptures disparaissent, les édifices n’ont plus le caractère de temple ou de mausolée, les inscriptions sont moins soignées. De grands murs à plusieurs étages semblent avoir été la clôture d’une forteresse. Quelquefois il y a plusieurs enceintes concentriques, et l’on passe de l’une à l’autre par des échelles au lieu de portes. C’est sous cet aspect fruste que se présentent les casas grandes au confluent du Colorado et du Gila. On l’a vu, les habitans modernes de ce pays forment des groupes distincts ; les uns, nomades, vivent en plein air ; d’autres, sédentaires, ont pour demeure des pueblos ou villages fortifiés dont la disposition rappelle ces monumens du passé. Que les Aztèques aient occupé cette région avant d’envahir l’Anahuac, que ces monumens soient les vestiges de ce qu’ils savaient faire avant d’avoir reçu la civilisation du midi, ce n’est qu’une conjecture appuyée sur de vagues traditions locales. Le seul point hors de discussion est que le bassin du Rio-Colorado fut jadis plus peuplé qu’il ne l’est aujourd’hui, et cependant les Indiens n’y ont guère été troublés, car les hommes de race blanche y ont peu pénétré jusqu’à ce jour. D’où vient donc cette décadence ? Est-ce le climat qui est devenu plus sec, rendant le sol moins fertile ? Cet abandon fut-il causé par une invasion de barbares ? Questions insolubles avec les renseignemens que l’on possède, comme tant d’autres questions que se pose l’antiquaire américain. Il est bon d’observer que le territoire dont il s’agit est moins connu que les autres parties du Mexique ou des États-Unis, parce que les Apaches ne font pas grâce aux voyageurs qui s’y aventurent. Le gouvernement de Washington y a envoyé récemment plusieurs explorateurs qui ont été plus heureux, mais qui n’y ont découvert que des vestiges d’une civilisation primitive.

En dehors des régions dont il vient d’être question, il n’y a plus d’autres traces que celles laissées par des populations d’une culture imparfaite. Dans la Californie et l’Orégon, deux provinces que les hommes de race blanche ont colonisées avec une rapidité prodigieuse, il n’y a pas de ruines que l’on puisse rapporter à des peuples plus avancés que ceux qui l’habitaient seuls il y a trente ans. Des mortiers de pierre, des travaux de mine, des murs en pierre brute, des inscriptions informes gravées sur le roc, voilà tout. Plus loin encore, dans le nord-ouest, apparaissent des amas de terre ou de pierres qui semblent être des sépultures. Au delà, dans l’Alaska, il n’y a plus rien. Les tribus qui y vécurent jadis n’ont laissé nul témoignage de leur existence ; celles d’à-présent n’en laisseront pas davantage.

Il n’en est plus de même dans la partie orientale du continent. Partout, du lac Érié au golfe du Mexique, et surtout dans les vallées du Mississipi et de l’Ohio, se montrent des tertres, de forme et de dimensions variées, les uns coniques, d’autres en pyramides, quelques-uns représentant en plan l’image des animaux ou de l’homme comme des bas-reliefs gigantesques modelés sur le terrain. Il y en a des milliers dans les états du centre de l’Union américaine ; au nord, ils sont rares, au Canada, il n’y en a presque pas. Il a donc existé jadis dans cette région un peuple dont l’industrie se manifestait par des constructions de ce genre. Il vaut la peine d’examiner avec détails ce que furent ces monumens, comment ils sont distribués, à quel usage ils furent destinés.

Dans le bassin du Mississipi, les vallées offrent trois ou quatre terrasses successives produites par l’érosion des eaux. Les ouvrages en terre dont il est question se voient sur les terrasses les plus élevées, jamais sur le niveau inférieur de la vallée, d’où l’on pourrait conclure peut-être qu’ils datent d’une époque à laquelle ce niveau était moins bas qu’aujourd’hui. Le site que préféraient les hommes de ces temps reculés était le confluent de deux rivières. Les matériaux employés sont ce que fournit sur place le sol naturel, c’est-à-dire de la terre, des fragmens de rocher ; il n’y a pas trace de pierres taillées ou superposées avec art, ni de briques cuites au soleil, comme on en voit beaucoup dans les provinces méridionales. Le plus souvent, un fossé creusé au long du remblai en a fourni la substance. Si le lieu choisi est un mamelon, le tertre en couronne le sommet, en suit les contours, avec des brèches en guise de portes aux endroits les plus accessibles. Dans ce cas, il est peu contestable que le tertre est une fortification. Bien plus, on observe que le chemin qui conduit à la rivière voisine est protégé de part et d’antre par, un rempart. Ailleurs les remblais affectent une forme géométrique tout à fait correcte ; ce sont des cercles ou des carrés aussi réguliers que s’ils avaient été piquetés par un ingénieur moderne. La superficie enclose est toujours considérable ; elle mesure plusieurs hectares : c’est en plaine que l’on aperçoit les ouvrages de cette sorte, auxquels les savants modernes attribuent un caractère religieux. Parfois se présentent des pyramides tronquées dont le sommet est une plate-forme sur laquelle il y a des cendres et des ossemens calcinés, des objets divers. On suppose que chacun de ces monticules fut le soubassement d’un temple analogue à ceux de l’Anahuac, seule analogie du reste qui se puisse établir entre les reliques de l’un et de l’autre pays. On n’y retrouve pas de pierres taillées ; peut-être, s’est-on dit, les hommes de ce temps ne savaient-ils bâtir que des édifices en bois. Cependant on serait tenté de croire que les constructions en pierre sont antérieures partout aux constructions. en bois. Il existe encore dans l’Illinois un de ces tertres dont la base a 210 mètres sur 150 de côté, avec une hauteur de 27 mètres au-dessus du sol naturel, en sorte que le volume de terre remuée que cela suppose n’est pas inférieur à 750,000 mètres cubes [1]. Souvent le monticule est conique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de plate-forme au sommet. Enfin quantité de tertres ont peu de hauteur, mais une grande surface, avec des contours qui rappellent les images les plus diverses. Ici, c’est un oiseau les ailes étendues ; là, c’est un alligator, le corps ployé, la queue recourbée, la bouche ouverte comme s’il allait avaler un tertre plus petit, de forme ovale, placé devant lui. Tels sont les singuliers monumens que l’on rencontre par milliers aux États-Unis, dans les contrées les plus fertiles, rapprochés les uns des autres, non sans intention toutefois.. L’Ohio paraît avoir été le centre des peuplades inconnues, les Mound-Builders, qui les érigèrent. Au sud, les pyramides tronquées sont plus abondantes ; au nord, et erf général sur les frontières du territoire occupé, par ces peuplades, les enceintes fortifiées sont plus fréquentes. Les archéologues américains n’ont pas manqué d’y faire des fouilles ; quelquefois même on a coupé un tertre pour une route ou pour un chemin de fer. On en a déterré beaucoup de choses : des ossemens, des silex taillés, des poteries souvent élégantes, des pipes sculptées avec soin. Les seuls métaux découverts sont le cuivre et l’argent, surtout le cuivre, que fournissaient sans doute les mines du Lac-Supérieur. Il est difficile au surplus de discerner si ces restes proviennent des Mound-Builders eux-mêmes ou bien s’ils y ont été déposés à une époque plus récente. Les Indiens ont toujours manifesté une sorte de vénération pour les monticules dont leur territoire est si bien garni. Leur attribuant une origine mystérieuse, ils en ont fait des lieux sacrés et y ont enterré leurs morts. Il y a donc eu jadis dans le bassin du Mississipi un peuple nombreux, vivant sous l’empire des mêmes lois, de la même religion, puisqu’il a laissé des marques identiques de son existence sur une surface de grande étendue. Il labourait la terre selon toute apparence, car les tribus adonnées à la chasse ou à la culture pastorale sont nomades et n’élèvent pas de monumens ; d’ailleurs le territoire dont il s’agit est le plus fertile qu’il y ait dans l’Amérique du Nord. Ce peuple ne savait tailler ni la pierre ni le bois ; peut-être les outils lui faisaient-ils défaut : le cuivre et l’argent ne se retrouvent qu’en masses non travaillées. Un certain sentiment esthétique se révèle par le tracé des enceintes sacrées et par les poteries que l’on en exhume. Cependant, à en juger par leurs terrassemens gigantesques, les Mound-Builders avaient plus de persévérance que d’adresse. Qu’ils fussent civilisés pour le temps où ils vivaient, ce n’est pas contestable ; ils étaient religieux aussi, puisqu’ils ont laissé des édifices qui ne peuvent avoir servi qu’au culte divin, et cruels sans contredit, car les emplacemens de leurs autels témoignent, à n’en pas douter, que les sacrifices humains leur étaient habituels. Il n’y a rien dans les traditions indiennes qui permette de croire que les indigènes actuels soient leurs descendans. Depuis quelle époque ont-ils disparu ? Le problème est des plus obscurs ; les monumens en terre ne se dégradent guère plus en cinq cents ans qu’en cinquante siècles. Furent-ils les ancêtres des Mayas et des Nahuas qui colonisèrent le Mexique et l’Amérique centrale ? Le seul rapprochement entre eux est la forme pyramidale de certains édifices, indice qui semblera fort vague à quiconque observe que la pyramide se montre aussi bien loin de là, sur les bords du Nil, à l’aurore d’une autre civilisation. Au surplus, s’il y avait identité entre ces populations primitives de l’Amérique septentrionale, pourquoi les territoires intermédiaires du Texas, de l’Arizona, n’auraient-ils pas conservé la trace de leur migration vers le sud ? Il y a chez les Peaux-Rouges une légende lugubre qui se rapporte peut-être aux peuples constructeurs des tertres. Plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens, une nation d’hommes blancs aurait été écrasée par ses ennemis dans la vallée de l’Ohio. Le Kentucky, théâtre de cet affreux carnage, aurait conservé chez les Indiens le surnom de « terre sanglante. » Les monticules situés dans cet état offrent un aspect inachevé qui atteste que l’œuvre des architectes fut brusquement interrompue. On veut même que les tribus natives les moins rebelles à la propagande européenne, les Natchez par exemple, aient été les survivans de cette nation vaincue. Nul ne saurait dire ce qu’il y a de vrai dans cette histoire mystérieuse.

Il semble probable/en résumé, qu’il y a eu dans l’Amérique du Nord plusieurs centres de civilisation indépendans les uns des autres. S’ils furent contemporains ou successifs, la science archéologique est encore impuissante à le démontrer. L’Amérique du Sud, moins connue jusqu’à ce jour, ne fera sans doute que compliquer la question lorsqu’on l’aura mieux étudiée. Ce que l’on sait déjà des anciens Péruviens dénote un état social analogue à celui des Mayas, quoiqu’en réalité dissemblable par les détails. Ainsi les habitans du Pérou étaient mieux approvisionnés en métaux utiles ou précieux, même une tribu connaissait le fer. Leurs monumens, les poteries, les bijoux, les armes que l’on en retire ne rappellent guère les objets similaires du Yucatan. Les Incas se distinguent notamment de leurs compatriotes du nord par la construction de grandes routes qui franchissent les ravins sur des remblais entre deux murs de maçonnerie et les fleuves au moyen de ponts suspendus. Prétendra-t-on que tous ces peuples sortirent d’une souche unique ? Alors il faudrait admettre qu’ils se dispersèrent au temps où ils étaient encore sauvages. Ni leur architecture ni leur langage, ni leurs traditions ni leur mythologie n’indiquent une origine commune. Au surplus, on serait encore embarrassé d’éclaircir le mystère de cette origine. Les hypothèses auxquelles les savans se sont livrés sont toutes insuffisantes par quelque point.


III

Aux premières nouvelles de la découverte d’un nouveau monde, philosophes et théologiens se trouvèrent bien perplexes. Les doctrines de l’Écriture étaient-elles donc en défaut ? Cette Amérique qui surgissait tout à coup du néant pour ainsi dire, peuplée de races étranges dont personne ne comprenait la langue, couverte de plantes et d’animaux que l’on n’avait jamais vus ailleurs, ne venait-selle pas contredire les idées reçues ? Et si l’on voulait à toute force que cette autre création fût identique avec celle de l’ancien monde, comment et à quelle époque les espèces vivantes avaient-elles franchi l’océan ? Les mêmes problèmes se posent aujourd’hui avec plus d’indépendance d’esprit, mais non avec une moindre obscurité. C’est par d’autres moyens, il est vrai, que l’on en recherche la solution, car il n’est personne qui ne sourirait maintenant en entendant dire que Noé, par la grande expérience de l’art naval qu’il avait acquise à l’époque du déluge, fût capable de construire des vaisseaux de gros tonnage, et d’envoyer quelques-uns de ses petits-enfans au-delà de l’Atlantique.

Avouons d’abord que les légendes populaires sont ici d’un faible secours. La raison en est simple : ceux qui les recueillirent les premiers, après la conquête, pour les transcrire dans une langue européenne, furent des Espagnols ou des Indiens frais convertis à la religion chrétienne, que tourmentait le désir d’accorder ces légendes avec les récits bibliques. Presque toutes les tribus de l’Amérique septentrionale racontent que leurs ancêtres sont venus du nord, ou de l’est, ou de l’ouest, que le voyage fut long, qu’il fallut traverser de vastes plaines, des lacs, de hautes montagnes. En quel sens tout ceci doit-il être entendu ? Ce lac est-il l’Atlantique ? Ce long voyage a-t-il duré des jours ou des mois ? Pour quiconque n’a aucune idée des dimensions de notre planète, les bornes de l’horizon sont le bout du monde. Les traditions locales mentionnent presque toutes un grand déluge, auquel quelques hommes auraient seuls échappé par la protection divine. Ceci est trop vague pour que la science archéologique en puisse faire la base d’une théorie plausible. Les chroniques péruviennes parlent de géans qui seraient arrivés par mer et, après avoir dompté les indigènes, auraient construit des édifices magnifiques. Au Mexique, il est question d’hommes blancs, très barbus, vêtus de longues robes, qui seraient arrivés. de l’Orient ; ces mystérieux missionnaires auraient enseigné aux habitans du pays l’architecture, les arts utiles, une nouvelle religion, après quoi ils seraient repartis à l’improviste sans qu’on ait su ce qu’ils étaient devenus.

Cependant il n’en a pas fallu davantage pour que l’on cherchât en Europe ou en Asie les origines de la civilisation américaine. Parmi les hypothèses émises, il en est trois qui se présentent avec plus de chances de succès : la civilisation qui a produit les monumens de Copan et de Palenqué serait venue de l’est avec les Phéniciens, ou du nord avec les Scandinaves, ou de l’ouest avec les Chinois. Examinons l’une après l’autre chacune de ces hypothèses, en commençant par la moins vraisemblable, celle qui attribue à des navigateurs sémitiques la découverte anticipée de l’Amérique.

Il n’est pas contesté que les Phéniciens furent les meilleurs marins de l’antiquité. Des colonies qu’ils fondèrent sur les rives de la Méditerranée, on en retrouve les débris soit dans les souvenirs de chaque pays, soit dans la nomenclature géographique, soit encore dans les récits que nous ont légués les écrivains grecs ; mais ces navigateurs étaient jaloux de tenir leurs découvertes secrètes, comme le furent deux mille ans plus tard les Espagnols et les Portugais. Ils cachaient avec soin leurs expéditions au dehors du monde méditerranéen, qui était alors le monde connu. On raconte que les relations de voyages entrepris au-delà des colonnes d’Hercule étaient déposées à Carthage dans un temple que les Romains détruisirent avec Carthage elle-même, se rendant coupables ainsi d’un acte de vandalisme qui nous a privés sans doute de précieux renseignemens sur la géographie des temps primitifs. Que les Phéniciens aient connu les Canaries, Madère, les Açores, il y a lieu de l’admettre. Quelques-uns de leurs navires auraient même été poussés par la tempête jusqu’aux rivages d’une île mystérieuse traversée par des fleuves navigables et peuplée d’hommes qui vivaient dans l’abondance. Cette île est-elle l’Amérique ? Les souvenirs anciens des indigènes du Nouveau-Monde s’accordent-ils avec Se récit fantastique ? Lorsque Fernand Cortez envahit le Mexique, les habitans de ce royaume l’accueillirent comme s’ils attendaient son arrivée. Montézuma lui-même avoua que des hommes blancs, barbus et fort industrieux étaient annoncés par la tradition. Il en était venu jadis, ils étaient partis en disant qu’ils reviendraient. Deux légendes avaient cours à ce sujet. A une époque inconnue, mais fort reculée, un héros nommé Quetzalcoatl avait débarqué dans le fleuve de Tampico, venant de l’Orient avec ses compagnons. Ces étrangers payèrent l’hospitalité qu’on leur avait donnée en enseignant au peuple l’art de travailler les métaux et de sculpter les pierres ; puis ils repartirent en promettant de revenir. Quetzalcoatl aurait été l’initiateur des Mexicains. Un autre héros, Votan, aurait joué le même rôle chez les nations mayas. Arrivé par mer avec de nombreux émigrans, il aurait soumis toutes les tribus de l’Amérique centrale et leur aurait imposé des lois ; puis il serait retourné dans son pays natal et en serait revenu après avoir visité Rome, Jérusalem et la tour de Babel. C’est du moins ce que racontait en 1691 Francisco Nunez de la Vega, évêque de Chiapa, d’après un manuscrit hiéroglyphique que les Indiens se transmettaient de main en main depuis vingt siècles, à l’appui de quoi certains commentateurs modernes font observer que l’art grec ne désavouerait pas les édifices de Palenqué, ville construite par Votan, et qu’il y a dans les mythes mayas bien des analogies avec les religions et les mœurs de l’antiquité phénicienne ; mais il n’y a dans tout cela nulle preuve précise ; la langue, le plus sûr guide des recherches antéhistoriques, ne révèle aucune parenté lointaine entre les peuples dont il s’agit. Il n’y a là par exemple rien de comparable aux rapprochemens ingénieux que l’érudition moderne a constatés entre le sanscrit ou le zend d’une part, et le latin ou l’allemand de l’autre. Il n’est pas sérieux de prétendre que le nom de cannibales vient du carthaginois Hannibal ; il est insuffisant de dire qu’en Phénicie, de même qu’en Amérique, les sacrifices humains étaient en honneur, et que dans les deux pays on jetait les enfans au feu pour apaiser le courroux des dieux [2]. La colonisation de l’Amérique par les Scandinaves se présente-t-elle avec des témoignages plus solides ? Il est certain que les Islandais avaient découvert le Groenland et le Labrador au Xe et au XIe siècle de notre ère ; peut-être des navigateurs irlandais les avaient-ils précédés. Le fait est attesté par les sagas, récits héroïques de l’Islande dont l’authenticité n’est pas douteuse. Il y a deux cents ans, on a retrouvé au Massachusetts, sur les bords de la rivière Taunton, un bloc erratique de granit sur lequel des caractères bizarres sont gravés en creux. Il est impossible que ce soit l’œuvre des Indiens, qui, ne connaissant point le fer ni l’acier, n’auraient pu travailler le granit. Les savans modernes prétendent y trouver la preuve que les Scandinaves visitèrent autrefois ces rivages. Le fait est au fond très probable. Il est à supposer que la zone boréale était moins froide il y a mille ans qu’elle ne l’est aujourd’hui, que les mers du Groenland n’étaient pas encore encombrées de glaces, que par conséquent il n’était pas beaucoup plus difficile d’aller du Groenland au Labrador que de la Norvège en Islande et de l’Islande au Groenland ; mais les Islandais du moyen âge n’ont connu, d’après leurs propres récits, que l’extrême nord du nouveau continent. Ils n’ont eu de relations qu’avec les Esquimaux, qui ne sont même pas Américains à vrai dire ; à peine ont-ils entrevu les Peaux-Rouges. Lorsque survint une série d’hivers rigoureux qui chassa leurs navires des mers polaires encombrées de glaces, ils abandonnèrent la province mystérieuse de Vinland, où le hasard les avait conduits, ils en partirent sans avoir soupçonné les civilisations du Mexique et du Pérou. Si curieux que soient ces voyages transatlantiques du XIe siècle, il n’en est rien advenu qui ait modifié la population ou les mœurs de l’Amérique.

Humboldt, dont le voyage à la Nouvelle-Espagne fut presqu’une révélation, tant les observations qu’il y fit sont supérieures aux vagues descriptions des Espagnols, Humboldt crut découvrir une analogie frappante entre l’Inde et le Mexique. « La communication entre les deux mondes, dit-il, se manifeste d’une manière indubitable dans les cosmogonies, les monumens, les hiéroglyphes et les institutions des peuples de l’Amérique et de l’Asie. » L’assertion est précise ; par malheur, l’Asie était peu connue au temps du savant voyageur, et l’Amérique l’était moins encore. Le bouddhisme, dont il lui semblait retrouver la trace dans les ruines de l’Amérique centrale, n’avait pas encore été étudié comme il le fut depuis. L’hypothèse présentée par Humboldt a trouvé plus récemment des défenseurs convaincus. Il en est même qui ont prétendu reconnaître dans les annales chinoises la mention de voyages effectués entre l’Asie et le Nouveau-Monde longtemps avant Christophe Colomb.

Li-Yan, historien chinois, qui vivait au VIIe siècle de notre ère, parle d’un pays nommé Fou-Sang, situé à 40,000 li de la Chine vers l’Orient. Un prêtre bouddhiste de Samarcande y avait été et en était revenu. Il semblerait même que les voyages entre le Fou-Sang et la Chine étaient fréquens. Ce que la chronique en raconte s’accorde peu, il est vrai, avec ce que nous connaissons de la côte occidentale de l’Amérique ; elle parle de chevaux, il n’y en avait point dans le Nouveau-Monde avant l’arrivée des Espagnols. Ces voyageurs asiatiques auraient propagé le bouddhisme dans les contrées qu’ils avaient découvertes ; or on ne retrouve rien d’analogue en Californie ou dans l’Orégon, et les analogies que Humboldt croyait découvrir entre les monumens du Mexique et ceux de l’Inde ou du Thibet sont au moins douteuses.

Qu’il y ait eu des communications même fréquentes entre le Japon et l’Amérique avant les temps modernes, personne n’oserait le nier, car le hasard seul pousse souvent les barques japonaises jusqu’aux rivages de la Californie. M. Bancroft rapporte, d’après un observateur consciencieux, que depuis 1852, c’est-à-dire depuis que la Californie est colonisée par la race blanche, on a recueilli vingt-huit navires asiatiques sur ce littoral, dont douze seulement étaient vides. Le courant froid qui sort de l’Océan-Arctique par le détroit de Behring ramène vers le continent américain toutes les barques égarées dans le Pacifique. Nous ne refuserons donc pas d’admettre que des naufragés chinois ou japonais ont été jetés par les vents sur les côtes du Nouveau-Monde, qu’ils y ont apporté leur industrie, leurs idées religieuses, quelques mots de leur langage, et même que certains d’entre eux ont eu plus tard la chance de retourner dans leur pays d’origine, mais que cette émigration accidentelle ait eu une influence sensible sur la civilisation des contrées, telles que le Mexique, le Yucatan, le Pérou, situées bien plus au sud, c’est ce que rien ne démontre. Admettons que les bouddhistes ont connu la Californie, de même que les Islandais ou les Irlandais visitèrent le Canada avant Christophe Colomb, que l’on découvrira peut-être quelques vestiges de leur passage, cela ne suffit pas à expliquer l’origine des monumens de Copan ou de Palenqué.

Il faudrait retrouver les traces d’une migration en masse comparable à celle qui pousse les Européens vers l’Occident depuis trois cents ans, ou bien encore à celles si nombreuses qui ont renouvelé la face de l’Europe au commencement de l’ère chrétienne. Dans les temps de barbarie, les migrations de ce genre ne s’opéraient jamais que par terre, ou du moins elles ne franchissaient » que des bras de mer d’une faible étendue. Les Esquimaux eux-mêmes en sont un exemple. Ce peuple curieux qui occupe toutes les terres arctiques, depuis le Kamtschatka jusqu’au Groenland, en passant par l’Alaska, la baie d’Hudson et le Labrador, se montre partout avec les mêmes coutumes, avec une langue uniforme, avec les mêmes caractères physiques. Il n’est pas nécessaire d’aller plus loin pour constater que l’Asie a fourni des habitans à l’Amérique. Seulement les Esquimaux se confinent dans la région polaire : ils y vivent à l’état sauvage. Entre eux et les Indiens Peaux-Rouges, surtout entre eux et les peuplades civilisées de l’Anahuac, il y a des différences que le climat n’explique point ; ou mieux encore, il n’y a nulle analogie que l’archéologue, le linguiste, l’ethnologue puisse apercevoir.

Ainsi, de quelque côté que l’on se tourne, il est impossible d’assigner une origine vraisemblable à la civilisation de l’Amérique centrale. Il n’y a autour d’elle que des déserts ou des océans. Son passé est obscur, puisqu’elle n’a pas laissé d’histoire authentique. Est-elle exotique ou indigène ? Nul ne le saurait dire. La tradition rapporte que des hommes blancs, barbus, sont arrivés à diverses époques ; ces instructeurs providentiels, Votan ou Quetzalcoatl, venaient de l’Orient. Il n’y a peut-être au fond de cette croyance populaire que le souvenir d’un naufrage. Un navire européen aura été jeté à la côte, entraîné par la tempête en dehors des voies habituelles du commerce. Les indigènes auront recueilli quelque jour sur le rivage de l’Atlantique des Européens vigoureux, bien vêtus, à demi-noyés peut-être, qu’ils auront accueillis comme des êtres envoyés du ciel. Il ne serait pas extraordinaire que quelques-uns de ces marins, échappés à la mort, se fussent fixés dans le pays, où ils seraient devenus de grands personnages, presque des apôtres. Ainsi naissent les légendes qui se propagent ensuite à la faveur de la crédulité publique.

Sous quelque face qu’on l’envisage, le problème des antiquités américaines se présente avec une égale obscurité. Ne le dissimulons pas ; cela tient en partie à l’incompétence des hommes qui s’en sont occupés. Comment l’origine des peuples indo-européens s’est-elle si bien éclaircie depuis un demi-siècle ? Des savans de tous pays, français, allemands, anglais, ont parcouru l’Inde et la Perse, ils ont étudié les langues indigènes, interprété les livres sacrés de ces contrées lointaines ; les renseignemens qu’ils avaient recueillis ont été discutés, les conjectures aventureuses ont fait place peu à peu à des théories plus sages. Les érudits ont su de même restituer d’après des monumens écrits l’histoire perdue de l’Égypte et de la Chaldée. Une exploration consciencieuse des localités, l’étude des langues modernes que l’on y parle, voilà les matériaux que des hommes de génie ont mis en œuvre pour reconstituer les annales obscures de l’ancien monde.

En Amérique, il faudrait suivre la même marche pour arriver au même résultat ; mais les difficultés sont plus grandes, au moins en ce moment. L’exploration des antiquités mexicaines, encore incomplète, présente des obstacles presque insurmontables ; notre longue expédition du Mexique n’a servi presqu’à rien sous ce rapport, c’est triste à dire. La population actuelle de ce beau pays ne manifeste aucune aptitude scientifique. Aux États-Unis, il y a moins d’indifférence pour les recherches archéologiques ; mais le territoire de l’Union est immense, les érudits, peu nombreux d’ailleurs, y ont beaucoup à faire ; toutefois il serait injuste de méconnaître les progrès que l’érudition y a faits en ces dernières années. Les dernières explorations de l’Arizona et du Colorado par des officiers de l’armée fédérale, témoignent que les Américains du Nord ne se laissent pas absorber par des préoccupations utilitaires. Mais le terrain est immense, et un peuple neuf se trouve embarrassé d’avoir à explorer un si vaste continent.

C’est donc en Europe encore que les études américaines ont leurs plus fervens disciples. Au mois de juillet 1875, un congrès international des américanistes se réunissait à Nancy. Le programme des questions qui y furent discutées se résume à peu près dans les pages qui précèdent. On n’oserait affirmer que l’archéologie américaine ait fait beaucoup de progrès en cette réunion solennelle. Ce qui vaut mieux, les questions y ont été bien posées. Comme il arrive toujours dans un débat auquel le gros public est admis, on a vu s’y produire des faits contestables, des théories invraisemblables. Cependant des érudits dont la voix fait autorité ont replacé la discussion sur le terrain qui lui convient. MM. de Rosny, Foucaux, les docteurs Daily et Joly, de Hellwald, se sont accordés pour combattre toutes les thèses douteuses, toutes les solutions prématurées. A les en croire, il n’y a encore aucune raison de penser que l’Amérique ait été peuplée dans les temps primitifs par les Chinois, ou par les Phéniciens ou par les Scandinaves. Rien ne prouve que la civilisation de l’Anahuac et du Yucatan soit issue de l’Inde ou de l’Égypte. Le seul point qui soit bien établi est que les preuves font défaut. Autant dire que le champ reste ouvert à toutes les conjectures. Pour ce motif, il en est une que l’on ne saurait passer sous silence : c’est celle qui soutient que l’apparition de l’homme sur la terre est antérieure aux dernières révolutions du globe. Que les montagnes et les mers aient été produites par des convulsions subites de l’enveloppe terrestre, comme l’enseigne la géologie classique, ou qu’elles soient le résultat de mouvemens lents et progressifs, suivant le dire des partisans de l’évolution, l’homme aurait vécu à une époque où les continens avaient une forme bien différente de celle qu’ils présentent aujourd’hui. Il y aurait eu alors une grande île entre l’Europe et l’Amérique, l’Atlantide, dont Platon parle quelque part. Sur cette île, qui était une des plus belles régions du monde, vivait un peuple instruit et civilisé auquel les Chaldéens et les Égyptiens, de même que les habitans préhistoriques de l’Amérique centrale, auraient emprunté la majeure partie de leurs connaissances. On s’expliquerait par là que l’usage de bâtir des pyramides se retrouve en Amérique comme sur les bords du Nil, qu’il y ait des traditions et des mœurs communes entre des peuples que sépare l’Atlantique. Les indigènes des Canaries, vulgairement appelés Guanches, seraient les derniers survivans des Atlantes. Par malheur, cette belle hypothèse ne repose que sur les plus vagues indications. Le gouffre profond dans lequel descend la sonde entre les Canaries et les Açores ne décèle aucun vestige d’un continent disparu. La linguistique ne se prête à aucun rapprochement entre nos idiomes et ceux du Nouveau-Monde.

Il est d’autres savans qui veulent tout simplement que les Américains primitifs aient été des autochthones, enfans de leurs propres œuvres, à qui la civilisation de nos ancêtres n’aurait rien donné ni rien emprunté. L’Amérique aurait été un centre de création. « Dieu a créé des mouches en Amérique, a dit Voltaire, il a bien pu y créer des hommes. » Des écrivains plus sérieux observent simplement que la présence de l’homme et des animaux utiles s’explique à la rigueur par une migration, mais que cette explication est en défaut pour les animaux nuisibles. Les Américains se seraient alors développés à l’écart ; seuls, ils auraient trouvé le langage, découvert les arts utiles, conçu des mythes, établi des lois morales ou politiques, et tout cela cependant aurait une certaine analogie avec les institutions similaires des citoyens de l’ancien monde parce que l’homme, toujours semblable à lui-même, a partout les mêmes idées, aboutit partout aux mêmes résultats.

Ne nous amusons pas trop longtemps sur de vaines spéculations. Rien ne nuit plus aux progrès des sciences que d’y introduire des thèses chimériques. Constatons, comme on l’a fait au congrès de Nancy, qu’il n’y a rien que de douteux dans les origines américaines et que la seule méthode efficace pour résoudre ces énigmes consiste à comparer des faits, à discuter des observations sans jamais y apporter de parti-pris.


H. BLERZY.


  1. Plusieurs voyageurs allèguent que ces monticules ont une origine géologique, et par conséquent ne sont pas l’œuvre des hommes. Cette opinion ne paraît pas avoir été soutenue avec succès.
  2. . M. Bancroft raconte que l’on avait trouvé dans son pays natal une pierre sculptée sur laquelle les savans de l’endroit prétendirent distinguer des caractères hébraïques. Il ajoute avec esprit que ces hiéroglyphes n’avaient de commun avec l’hébreu que d’être également indéchiffrables pour ceux qui avaient fait la découverte. L’archéologie américaine a par malheur été étudiée surtout par des hommes qui n’avaient aucune notion scientifique.