L’Île Maurice et la société mauricienne

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L’île Maurice et la société mauricienne
L. Simonin



Au nord-est du cap de Bonne-Espérance, non loin de la grande terre de Madagascar, que Colbert appelait la France orientale, mais que la France n’a pas su coloniser, — et autour de laquelle nous ne possédons que de pauvres îlots, — se trouvent deux îles plus importantes, Maurice et La Réunion. Situées au milieu de l’Océan-Indien, entre le 20e et le 22e degré de latitude sud, elles portaient au siècle dernier les noms respectifs d’Ile-de-France et d’Ile Bourbon, que les créoles se plaisent encore à leur donner. C’était une station importante pour les vaisseaux de guerre et les navires de commerce qui fréquentaient les colonies de l’Inde que la France a depuis perdues. Toutefois les œuvres de la compagnie des Indes orientales sont restées vivantes dans ces contrées, et le souvenir de l’habile administration des Dupleix et des La Bourdonnais ne s’est pas non plus effacé de la mémoire des colons.

En 1810, comme pour présager les désastres qui devaient marquer la fin du premier empire, les colonies de l’Ile-de-France et de Bourbon tombèrent aux mains des Anglais. En 1814, le traité de Paris ne rendit à la France que la moins importante, l’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion. Pour restituer aussi Maurice, les Anglais demandèrent que la France leur livrât en échange les rares comptoirs qu’elle possédait encore dans l’Inde. M. de Talleyrand repoussa les propositions de l’Angleterre, et Chateaubriand a dit dans ses Mémoires qu’il ne savait ce qu’on devait plaindre le plus, ou l’ineptie du ministre anglais qui proposait l’échange, ou l’ignorance du ministre français qui la refusa. Placées comme deux phares pour guider le navigateur sur la route de l’Inde, la route maritime la plus suivie du globe depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance, l’île Maurice et l’île Bourbon sont en effet regardées à plus d’un titre comme deux colonies de premier ordre. L’une, l’île anglaise, munie à l’est et à l’ouest de deux bons ports et d’excellens mouillages, offre dans son intérieur une étendue considérable de terres à défricher, aucune chaîne de montagnes inaccessible. L’autre, l’île de La Réunion, sans ports et presque sans mouillages, présente à la culture une moins grande superficie que l’île voisine, bien qu’un peu plus étendue en surface ; mais le pays est des plus pittoresques, les terres y sont d’une remarquable fertilité, et une végétation toute tropicale orne d’une couronne verte et fleurie la route de ceinture tracée autour du littoral [1]. En somme, l’île de La Réunion n’a rien à envier à sa voisine, à l’île-sœur, comme chacune des colonies nomme l’autre. Nulle jalousie, nulle intrigue ne les divise, et l’île Maurice, sous la domination anglaise, est restée française de cœur. Il est donc juste de réveiller à son endroit les souvenirs un peu endormis de la mère-patrie, et comme leçon d’opposer la politique coloniale de l’Angleterre à celle de la France.


I. — Le pays[modifier]

Découverte vers le milieu du XVIe siècle par le Portugais Mascarenhas, l’île Maurice reçut de ce navigateur le nom de Cerné. Les Portugais n’occupèrent aucune de ces deux îles ; mais les Hollandais, en 1598, ayant abordé à Cerné, y plantèrent le drapeau de leur nation et appelèrent l’île du nom de Maurice en l’honneur du stathouder de Hollande, le prince Maurice de Nassau. En 1715, la compagnie française des Indes orientales, ayant trouvé le pays abandonné par les Hollandais, résolut de l’occuper. L’île Maurice prit dès lors le nom d’Ile-de-France ; elle fut rétrocédée au roi en 1764 par la compagnie des Indes, dont la guerre avec les Anglais avait considérablement réduit les finances. L’une des époques les plus glorieuses de sa colonisation correspond au milieu du XVIIIe siècle, alors que Mahé de La Bourdonnais, aussi célèbre par ses talens militaires et administratifs que par ses malheurs immérités, gouvernait l’île pour le compte de la compagnie, alors que le naturaliste Poivre allait, au péril de ses jours, rechercher dans les colonies hollandaises de l’Inde des plants d’arbres à épices, pour en doter l’Ile-de-France et l’île Bourbon comme d’une source assurée de fortune.

Depuis la rétrocession faite au roi de France, l’histoire de Maurice se déroule entre l’abandon colonial qui marqua la fin honteuse du règne de Louis XV et la renaissance de notre puissance maritime qui signala le règne de Louis XVI, lorsque les d’Entrecasteaux et les Suffren apparurent dans les mers de l’Inde ; mais bientôt éclatèrent les troubles qui accompagnèrent en France et dans les colonies l’établissement de la république. Un gouvernement régulier fut enfin rendu à l’Ile-de-France, et le capitaine-général Decaen arriva, nommé par Napoléon. De hardis corsaires sortis de Maurice parcoururent alors les mers, et firent subir aux vaisseaux de l’Angleterre des pertes presque irréparables. La revanche fut terrible, et l’année 1810 marque une date fatale, celle de la capitulation de l’île aux Anglais. Depuis cette époque, elle n’a plus cessé, reprenant son ancien nom d’île Maurice, d’être au pouvoir de la Grande-Bretagne.

Un peu moins étendue que La Réunion, dont elle est séparée par une distance d’environ 100 cilles marins, l’île Maurice n’a pas plus de douze ou treize lieues dans sa plus grande largeur, et dix-sept ou dix-huit dans sa longueur maximum. Sa projection, comme celle de beaucoup d’îles, affecte sensiblement la figure d’un triangle, et son périmètre est d’environ quarante-cinq lieues. Sur cette étendue, plus faible que celle d’un arrondissement en France, se développe une de ces végétations luxuriantes qu’on ne rencontre que sous les tropiques. À la fertilité du sol vient se joindre le charme du paysage, et les sites de l’île Maurice, célébrés par Bernardin de Saint-Pierre, ne sont surpassés que par ceux de l’île Bourbon, île fortunée s’il en fut, et peut-être le plus séduisant pays du monde. En quittant le soir Saint-Denis par le bateau à vapeur qui relie la capitale de Bourbon à celle de Maurice, on laisse derrière soi le phare blanchi de Sainte-Suzanne, les pics dentelés des Trois-Salazes et les plaines verdoyantes du Champ-Borne, dernier adieu que l’île Bourbon jette à ceux qui la quittent, douce bienvenue qu’elle donne à ceux qui viennent la visiter. Ce magnifique spectacle, que les rayons d’un soleil tropical à son coucher ont si bien gravé dans l’esprit du touriste, s’efface peu à peu devant le nouveau paysage qui s’offre le lendemain à ses yeux. C’est d’abord le Morne, se détachant sur la mer comme une sentinelle avancée qui garde la pointe sud-ouest de Maurice, puis le piton de la Rivière-Noire, qui élève à plus de 960 mètres sa cime arrondie, jadis vomie par un volcan, et point culminant de l’île. En même temps apparaissent presque à la fois le Piton-du-Milieu, occupant le centre de Maurice, la montagne de la Terre-Rouge, ainsi nommée à cause de sa couleur, et les Trois- Mamelles, qui, se présentant de profil, ne justifient pas encore, comme les autres pitons leurs voisins, le nom qu’elles ont reçu. Ces noms naïfs nous reportent aux premiers temps de la colonie, temps heureux que les vieux créoles eux-mêmes n’ont connu que par tradition, comme un âge d’or qui ne devait plus revenir.

Jusqu’ici l’île Maurice ne nous a montré que ses pics de basalte ; mais voilà qu’au-delà de la baie du Tamarin se déroulent les plaines verdoyantes de Saint-Pierre avec leurs champs de cannes, dont la brise matinale balance les aigrettes colorées par les rayons du soleil levant. En doublant la Pointe-aux-Sables, devant laquelle se dresse la montagne du Corps-de-Garde, les champs de verdure disparaissent, la baie de la Grande-Rivière découpe un moment le rivage, puis le voyageur étonné entre dans la magnifique rade de Port-Louis. La ville, qu’il cherche vainement, ne se montre pas encore à ses yeux : elle reste coquettement cachée au milieu des arbres de ses jardins, et comme pour la défendre se dressent derrière elle de nouveaux pitons aux formes caractéristiques, le Pouce, le Pitter-Botte, la Montagne-Longue, et à droite la Montagne-des-Signaux, butte élevée d’où l’on annonce les navires.

Si, au lieu de jeter l’ancre devant Port-Louis, nous continuons notre périple autour de l’île, nous passerons devant le Mât-de-Pavillon, jalon fiché en mer, auprès duquel s’arrête le vapeur qui porte le courrier d’Europe, venant par la voie de Suez ; puis la baie du Tombeau s’ouvrira devant nous, et au-delà, au pied du piton de la Découverte, le quartier des Pamplemousses célèbre par son jardin botanique, mais plus connu encore par les tombeaux apocryphes de Paul et de Virginie. La Grande-Baie, le Cap-Malheureux, les Ilots du Coin-de-Mire, de l’île Plate et de l’île Ronde, par où les navires arrivant d’Europe ou de l’Inde viennent reconnaître Maurice, forment la pointe septentrionale de l’île. Sur la côte orientale, nous trouvons l’île d’Ambre, et à côté la passe du Saint-Géran, où naufragea le navire de ce nom qui portait l’héroïne du roman de Bernardin. Passant devant la Montagne-Blanche et celle des Créoles, nous arrivons enfin au Grand-Port, où des ruines de forts et de magasins indiquent un ancien établissement de la compagnie française des Indes. En face est le port de Mahébourg, la seconde ville de la colonie, dans une position des plus pittoresques. C’est dans la rade située entre Mahébourg et le Grand-Port qu’eut lieu en 1810 le combat naval où le capitaine de vaisseau Duperré força la flotte anglaise d’amener son pavillon. Nos annales maritimes offrent peu d’exemples d’une victoire aussi longtemps disputée et aussi sanglante. Duperré, blessé à la tête d’un éclat de mitraille, dut résigner le commandement entre les mains du brave capitaine Bouvet. De son côté, le commodore anglais, un bras emporté par un biscaïen, un œil détaché de l’orbite, fut trouvé sur la fin de la mêlée gisant au pied de son banc de quart et chantant dans son délire le Rule Britannia. Malheureusement les troupes coloniales ne se montrèrent pas aussi vaillantes que les marins français, et les soldats du général Decaen furent vaincus sur terre par l’armée ennemie, qui était parvenue à débarquer avant le combat naval. La capitulation fut signée le 3 décembre 1810, et l’île remise aux Anglais à des conditions aussi honorables pour les troupes vaincues que pour les habitans.

Le quartier du Grand-Port est l’un des plus fertiles de l’île [2]. Les vastes plantations de cannes, les grandes sucreries s’y succèdent à chaque pas. Viennent ensuite le quartier de la Savane, où se montrent des terres en parfait état de culture, la pointe du Souffleur, où la mer siffle en s’engouffrant dans une grotte, la petite rade de Souillac, où se fait un certain cabotage avec Port-Louis, enfin la baie de Jacoté, où les Anglais opérèrent deux débarquemens audacieux en 1810, De la mer, on n’aperçoit que de vastes savanes, sortes de landes non encore défrichées, couvertes de bois, et l’on arrive ainsi jusqu’à la pointe sud-ouest, où se dresse le Morne, la première terre que nous avons reconnue en mettant le cap sur l’île Maurice.

Entrons maintenant dans l’intérieur du pays, descendons à Port-Louis. Le grand nombre de navires ancrés dans la rade, la jetée si facilement accessible aux minces esquifs des bateliers qui débarquent le voyageur, font tout d’abord songer à la rade inhospitalière de Saint-Denis. Aussi le mouvement est-il plus considérable à Port-Louis que dans la capitale de Bourbon. C’est la douane, encombrée de ballots de marchandises et de lourdes charrettes qui ébranlent le pavé ; c’est le bazar avec sa population serrée de Malabars et de Bengalis émigrés de l’Inde ; ce sont des rues larges et bien ouvertes, où se presse tout le jour la foule des gens affairés qui réservent la sieste créole pour les heures du matin et du soir. Voyez ces magasins que Paris et Londres ne répudieraient pas, parcourez ces promenades que les arbres des tropiques couvrent d’une ombre bienfaisante, admirez ces édifices où l’architecture coloniale et indienne se marie à l’art européen, suivez la foule dans les rues, sur les places, et à la bigarrure des vêtemens reconnaissez une ville de commerce ouverte à toutes les nations. Le Chinois, travailleur et ami du gain, exerce ici sans entraves une profession pour laquelle il semble avoir un penchant décidé, celle d’épicier. L’Indien s’est réservé le bazar, vaste marché couvert où la ville vient chaque matin faire ses provisions ; les Malabars y apportent leurs produits de jardinage et de basse-cour. C’est là que l’Indienne se montre dans tout le charme de son type et de son costume. Parfois drapée dans un simple pagne, elle laisse deviner et même apercevoir des formes dignes de la statuaire antique. Le tour des bras et celui de la cheville, toujours à découvert, sont chargés de bracelets, les doigts des mains et des pieds portent de nombreux anneaux ; mais ce luxe de bijoux ne suffit pas à l’Indienne : le nez, les oreilles, le cou sont encore chargés d’or et d’argent. À côté de l’Indienne, retenu près d’elle par une jalousie passée en proverbe, se tient son mari, coiffé d’un turban et la figure pleine d’expression,. Le teint est bronzé, la lèvre rougie par le bétel, L’œil noir, la chevelure abondante et couleur d’ébène, Aussi le bazar de Port-Louis offre-t-il dès sept heures du matin le coup d’œil le plus animé. C’est la promenade favorite des étrangers.

Port-Louis est non-seulement la capitale, mais encore presque la seule ville de Maurice. Elle réunit dans son sein tout le commerce de la colonie, et les dry docks ou bassins de radoub, ainsi que les patent slips ou cales de halage, dont le port vient d’être doté, contribuent encore à augmenter son importance. Pour faire rayonner sur d’autres points le mouvement et l’activité qui se sont coneentrés à Port-Louis, le gouvernement anglais a récemment décidé que le port de Mahébourg, déjà ouvert au commerce, serait creusé de manière à devenir accessible à tous les navires. Mahébourg mérite à tous égards d’être visité, et le voyage est des plus attrayans. Au sortir des faubourgs de Port-Louis, on traverse la Grande-Rivière sur un pont suspendu et l’on entre dans le quartier dit des plaines Wilhems. À droite on aperçoit la montagne du Corps-de-Garde, à gauche le Piton-du-Milieu, autour duquel s’étend le pittoresque quartier de Moka. Les localités qu’on traverse ont été depuis peu défrichées, et, si ce n’étaient les champs de cannes, elles rappelleraient plutôt nos paysages d’Europe que la nature coloniale. Beau-Séjour, Trianon, Vaucluse, Mondésir, Belle-Terre, sont les noms caractéristiques de quelques propriétés qu’on aperçoit de chaque côté du chemin. Bientôt on arrive à Curepipe, point culminant de la route. Là une élégante auberge permet au voyageur de relayer. L’air est vif sur ce point de juin à, octobre, surtout par une matinée ou une soirée pluvieuse, comme nous en avons observé en juillet 1861. Le paletot et le plaid sont de rigueur, et l’on a peine à croire qu’il puisse faire sous les tropiques un froid aussi piquant. Si, poussé par la même curiosité que nous, le voyageur demande aux étymologistes de l’endroit d’où vient cette dénomination bizarre de Curepipe qu’aurait enviée Rabelais, il lui sera répondu comme à nous que ce lieu fut un rendez-vous de chasse aux beaux temps de la colonie. C’était là que se rassemblaient les coureurs de cerfs. Le lieu était froid comme aujourd’hui ; on allumait du feu, on causait en rond, on curait sa pipe avant de la bourrer, car tout bon chasseur est fumeur : de là le nom de Curepipe laissé au lieu du rendez-vous.

De ce point, la route commence à descendre vers Mahébourg, Les plantations de cannes s’étendent bientôt à perte de vue, les sucreries se rapprochent et se touchent. Gros-Bois, Richebois, Beaufonds, Montrésor, désignent autant d’habitations et d’usines différentes. C’est à peine si un nom anglais, comme New Grove, vient témoigner que l’île n’est plus au pouvoir de la France. On peut venir frapper sans crainte à l’une de ces demeures ; on y rencontre un bon accueil, on y est reçu avec cette amabilité mêlée de sans-façon dont les créoles des colonies françaises ont gardé le secret.

Le village des plaines Magnien, que l’on rencontre avant d’arriver à Mahébourg, est comme un faubourg de ce port, car bientôt on arrive dans la ville, dont on traverse la rue principale, toujours très animée. La route mène à un beau pont en charpente jeté sur la rivière de la Chaux, dont les eaux calmes et limpides viennent terminer à la mer un cours qu’elles ne semblent pas avoir la force d’achever. Du haut du pont, le spectacle est des plus agréables. À l’aval, des bateaux amarrés aux quais ou prêts à prendre la mer rappellent un port de commerce, tandis qu’à l’amont la nappe élargie du fleuve, où se baignent des arbres touffus, ferait croire à un lac paisible. Les montagnes qui de ce côté bornent la vue complètent le charme du paysage. Mahébourg est destiné à un avenir brillant quand le port en sera complètement creusé et abritera, outre de grands navires de commerce comme à Port-Louis, la division navale du cap de Bonne-Espérance. Une partie des troupes de la colonie est logée dans de vastes casernes autour de la ville. Des bords du rivage, on jouit d’un beaucoup d’œil sur la rade, et pour peu que vous ayez un cicérone instruit, vous assisterez, comme autrefois les Mauriciens spectateurs de la mêlée, aux diverses péripéties du combat naval du Grand-Port. Un des vaisseaux anglais, coulé par la division française, gît encore échoué sous l’eau, et des pêcheurs prétendent que par un temps calme on peut l’apercevoir distinctement. À gauche du point où l’on est placé se dressent les ruines du vieux Grand-Port, au loin se montrent les champs de cannes qui viennent mourir au rivage, et au pied de la montagne du Camizard apparaît le beau domaine de Ferney, qui eût été digne de recevoir Voltaire.

L’excursion de Mahébourg n’est pas la seule intéressante que présente l’île Maurice, où les belles routes ne manquent pas en attendant les chemins de fer déjà décrétés. Une excursion que tout voyageur doit faire est aussi celle des Pamplemousses, en poussant jusqu’à la belle sucrerie de La Bourdonnais. On sort de Maurice par le côté opposé à celui qui mène à Mahébourg, et nous engageons les touristes à prendre comme nous le chemin des écoliers. Pour cela, il faut se détourner un moment de sa route et aller visiter l’asile des orphelins. Nous y avons rencontré un révérend anglais, qui enseigne à de pauvres enfans malabars, bengalis, cafres et malgaches les élémens de la lecture et de l’écriture. Le brave homme, en maître d’école accompli, dirigeait lui-même l’éducation de ses jeunes élèves avec le secours d’un seul adjoint. Lorsque nous entrâmes dans la salle, tous les enfans se levèrent, et un good morning, sir, retentissant sortit de cinquante bouches à la fois. Au mur étaient appendus des cartes de géographie, des tableaux d’arithmétique. Sur le devant de la porte, des élèves moins avancés, les yeux fixés sur un abécédaire gigantesque attaché à la muraille, étaient occupés à épeler les lettres et les syllabes sous la direction du plus âgé ou du plus savant d’entre eux. Ce système d’éducation mutuelle, pratiqué par cette noire jeunesse, nous offrit un attrait de plus. Le maître nous présenta des chaises à mon compagnon et à moi. Nous eûmes beau faire des cérémonies, il fallut s’asseoir comme de véritables inspecteurs d’académie. Alors le professeur, fier de nous montrer les progrès de ses élèves, commença par les faire lire en anglais, puis en langue tamule (dialecte de Madras), enfin en langue bengali (dialecte de Calcutta). Il les appelait au hasard, et pas un enfant n’hésita dans la lecture successive des trois langues. Le maître nous montra ensuite les cahiers de ses élèves ; ils étaient tous immaculés et d’une blancheur irréprochable. L’écriture ferme et nette témoignait assez des soins du professeur et de l’assiduité des disciples, La salle était tenue avec un ordre parfait, et tous les enfans, vêtus d’une chemise blanche à large col et d’un pantalon de couleur, annonçaient une grande propreté sous ce modeste costume. À droite était la section des jeunes Malgaches, et le révérend, leur commandant de se lever, les interrogea à la fois en anglais et dans leur langue, à quoi ils répondirent également. Les jeunes filles occupaient aussi un espace à part dans la même salle ; mais les négresses étaient mêlées aux Indiennes, et plus d’un type attirait l’attention. Un air de naïve candeur se montrait sur le visage basané de ces pauvres créatures, et dans leurs yeux limpides, voilés d’une sorte de tristesse, on semblait lire tous les regrets de l’orphelin. Bientôt le professeur prit son violon, et tous les élèves des deux sexes, guidés par sa voix, chantèrent successivement dans quatre langues différentes. Ces exercices terminés, le maître nous fit visiter les jardins où les enfans cultivent chacun un lopin de terre, le bassin de natation où ils viennent se baigner aux heures de repos, les ateliers mécaniques où on leur enseigne la menuiserie, le charronnage, la forge. Nous passâmes également par le dortoir, les cuisines, et enfin nous arrivâmes à l’infirmerie. De pauvres petits Cafres, ramenés à Maurice par un croiseur qui les avait enlevés à un négrier, étaient là grelottant, en proie à la fièvre, étendus dans leur lit. Quelques-uns, assis au soleil, où ils essayaient en vain de se réchauffer, levaient vers nous un regard triste, et semblaient nous redemander le climat plus ardent de leur sol natal : pauvres enfans, qui avaient perdu presque en naissant les trois biens qui nous attachent à ce monde, la liberté, les parens, la patrie ! Enfin, au moment où nous allions prendre congé du révérend, il nous conduisit dans son salon, le home si respecté des Anglais. Là le verre de sherry sacramentel, toujours cher aux enfans d’Albion, nous fut offert en grande cérémonie. Nous fûmes heureux de boire à la santé de ce digne homme, qui, non content d’élever si bien les orphelins qui lui étaient confiés, nous apprit qu’il célébrait encore le service divin pour les prisonniers, et trouvait le temps, le dimanche, d’aller faire un prêche dans une église de Port-Louis.

Nous arrivâmes bientôt jusqu’au village des Pamplemousses, dont nous aperçûmes à peine l’église, cachée au milieu des arbres. Quelques minutes après, notre voiture s’arrêta devant une sorte d’allée débouchant sur la route, et le conducteur nous indiqua du doigt le chemin à suivre pour nous rendre aux tombeaux de Paul et de Virginie. Une notice écrite à la fois en français et en anglais nous enjoignait de ne pas aller plus loin sans demander la permission au maître de céans ; mais l’habitation était déserte, et nous marchions au hasard, lorsqu’un jeune Indien, devinant le but qui nous amenait, nous fit signe de le suivre. Il nous montra de chaque côté d’une petite mare d’eau, entourée de fleurs et de gazon, deux dés en briques rouges, de la forme de ceux qui soutiennent les colonnes et paraissant dater d’une soixantaine d’années. Ces dés sont tapissés d’inscriptions portant le nom des visiteurs et la date de leur passage. Un bouquet touffu de bambous incline sa tête sur chacune de ces constructions étranges, que les créoles se plaisent à regarder comme les tombeaux authentiques de Paul et de Virginie. Il y a mieux : la famille supposée de Mme de La Tour, à laquelle appartenait Virginie, s’est retrouvée un jour à Maurice, et elle revendique hautement l’héroïne de Bernardin. Nous visitâmes ensuite le magnifique jardin des Pamplemousses. Appelé aussi par les créoles de son ancien nom de Jardin du Roi, il date du milieu du xvin6 siècle. Il doit sa fondation au célèbre naturaliste Poivre, le même qui a importé à l’Ile-de-France les girofliers et les muscadiers. Sur le milieu de l’allée principale se dresse une colonne de marbre autour de laquelle on a gravé le nom des bienfaiteurs de la colonie avec ces belles paroles de Bernardin de Saint-Pierre : « Le don d’une plante utile me paraît plus précieux que la découverte d’une mine d’or et un monument plus durable qu’une pyramide. »

Du jardin des Pamplemousses à la sucrerie de La Bourdonnais, la route est tracée à travers les champs de cannes et dans une situation des plus pittoresques. À gauche, dans le lointain, s’étend la mer sillonnée de blanches voiles ; à droite s’élève le Mont-du-Piton. La Butte-aux-Papayers marque le terme de la course. Peu de sucreries présentent dans les colonies une aussi heureuse disposition que celle de La Bourdonnais, décorée à juste titre du nom de sucrerie modèle. Peu d’habitations coloniales offrent une plus splendide installation que la villa attenante à l’usine. Construite dans un style emprunté à l’Italie, mais où l’on a su tenir compte des exigences et des habitudes des pays tropicaux, la villa de La Bourdonnais développe majestueusement ses quatre façades ornées d’une double galerie. Après nous avoir fait visiter son usine dans tous les détails, le maître du logis, M. Viet, nous conduisit dans de magnifiques jardins où les arbres à fruits des tropiques sont l’objet de soins assidus, en même temps que les fleurs et les arbres de notre hémisphère y ont été acclimatés à grands frais. M. Viet nous montra aussi son parc aux biches, où une trentaine de ces gracieuses bêtes prises dans l’île même, étaient assises paisiblement à l’ombre et semblaient ne regretter ni leurs forêts, ni leur liberté. Comme si rien ne devait manquer à notre visite, nous rencontrâmes, au sortir de La Bourdonnais, un majestueux éléphant appartenant à la propriété. Le cornac, assis sur le cou de la bête, la dirigeait à volonté, et prétendait surveiller de la sorte les travailleurs indiens disséminés dans les plantations voisines. Son intelligente monture était occupée à boire quand nous passâmes sur la route. L’animal s’y prenait de la manière la plus heureuse : il entourait de sa trompe l’ouverture d’un énorme robinet alimenté par une pompe qu’un moulin à vent mettait en marche. Bien qu’il eût déjà englouti plusieurs litres, qui semblaient bouillonner dans son estomac à mesure qu’ils s’y précipitaient, il nous regarda de travers quand il nous vit et poussa un sourd grognement. Sans doute il crut que nous allions lui faire concurrence, et que, comme Rébecca, nous venions remplir nos jarres à la fontaine. Nous lui jetâmes quelques pièces de monnaie ; il vint les ramasser, se hâtant lentement, et les remit à son cornac avec un cri de joie significatif. Le cornac commanda à la bête de nous remercier et de nous dire adieu, ce qu’elle fit de bonne grâce en remuant à plusieurs reprises sa trompe et ses larges oreilles. Nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, et le soir je rentrai à Port-Louis.


II. — Le sol, les productions, le climat[modifier]

Le solde de l’île Maurice est entièrement composé de roches volcaniques comme celui de l’île Bourbon. Les coulées de laves et de basaltes s’aperçoivent nettement en tous les points où le terrain est mis à nu, et les galets du rivage, par leur structure poreuse, leur couleur et leur composition, révèlent leur caractère géologique. Seulement l’action volcanique a cessé ici de bonne heure, probablement peu de temps après l’apparition de l’île au-dessus de la mer. On ne trouve en effet à Maurice aucun volcan en activité comme à Bourbon, ni même aucun indice de feux souterrains, par exemple des sources thermales ou des dégagemens de gaz. Les roches volcaniques du pays sont employées comme pierres de construction et donnent d’excellens matériaux. Des calcaires grenus déposés par les coraux le long du rivage sont à leur tour exploités comme pierres à chaux, et cette chaux s’emploie surtout pour amender les terres ou clarifier les sirops de la canne. Des sables ferrugineux fournissent une bonne pouzzolane, et pourraient servir en peinture comme sanguine ; on a même essayé d’en retirer le fer qui s’y trouvait contenu. On n’a jamais eu l’idée de rechercher dans les sables ou dans les galets de la côte l’or, le platine et l’argent, comme on l’a fait à Bourbon, où une société parisienne a cru un moment, sur la foi d’analyses mal faites, avoir rencontré d’inépuisables placers.

Si les richesses minérales de ces contrées ne sont que d’une importance secondaire, il en est autrement des richesses agricoles. À Maurice comme à Bourbon, tous les arbres des tropiques semblent réunis à plaisir. C’est le cocotier au tronc élancé, dont la noix renferme une eau bienfaisante ; le bananier, le plus grand des végétaux. herbacés, dont les figues pendent en longues grappes autour du sommet de la tige ; le manguier au feuillage touffu, dont les fruits tiennent à la fois de la prune et de la pêche et dépassent de beaucoup celle-ci par leur grosseur. Le pignon d’Inde, dont on retire une huile abondante, le papayer, au tronc sans branches, formant une colonne qui porte pour chapiteau une couronne de melons ; verts, le vacoa, dont les racines sortent de terre et dont les tiges sont disposées autour du tronc comme les branches d’un chandelier, sont également des arbres que l’on trouve presque en tous lieux, le vacoa surtout, dont on tresse les feuilles pour en faire des sacs à café et à sucre. Après ces arbres, il faut citer l’avocat, dont la poire contient un véritable beurre qui a le goût de la noisette, le let-chi, importé de Chine et dont les fruits parfumés rappellent le raisin muscat, le goyavier, parent du cognassier d’Europe, le badamier au port original, l’évi ou arbre de Cythère, natif de Taïti, ainsi que l’arbre à pain, le figuier des Banians, venu de l’Inde, qui donne une sorte de caoutchouc, le jacquier, dont les fruits aussi gros que des noix de cocos, croissent souvent autour même du tronc, enfin l’attier, qui produit un fruit à la crème odorante, le meilleur des tropiques. À ces arbres se mêlent les lianes aux fleurs multicolores, l’hibiscus ponceau, le grenadier, l’ananas, l’aloès, enfin les rosiers. Tous ces végétaux font des jardins de la colonie comme autant de lieux de délices. On les rassemble d’ordinaire dans une espèce d’atrium parfumé qui précède la varangue, grande galerie ouverte sur le devant de la maison, où l’on fait la sieste le jour, où l’on respire la fraîcheur du soir à la clarté d’un lustre de cristal.

Les autres arbres de la colonie sont également d’essence tropicale. Les bois noirs ont, jusqu’aux jours des grands ouragans, servi d’abri aux plants de cafés. Ils ont depuis disparu avec les caféiers eux-mêmes, ainsi que les girofliers et les muscadiers. Les tamarins, au port majestueux, importés d’Arabie, se retrouvent surtout, comme les filaos ou pins des tropiques, sur les grandes routes ou bien aux abords des lieux habités. Avec eux se rencontrent les flamboyans aux fleurs étincelantes, originaires de Madagascar.

Ce n’est pas seulement la culture du café et des épices qui a disparu de Maurice ; l’exploitation du tabac, du coton, du cacao, du manioc, de l’indigo, que La Bourdonnais y avait à grands frais introduite, a pareillement cessé. La culture de la vanille est loin d’être aussi avancée qu’à Bourbon, où elle a pris depuis quelques années un très vif essor ; celle du bétel est abandonnée aux Indiens immigrés, ainsi que celle des vivres, c’est-à-dire le riz, la pomme de terre, le maïs, les pois du Cap et tous les légumes verts. En revanche, la culture de la canne suit à Maurice, comme aussi à La Réunion, une voie de plus en plus ouverte au progrès. Partout les bois sont défrichés pour faire place au précieux roseau. La hache du bûcheron a pénétré dans les forêts, jusque-là respectées, où le bois de natte, rival de l’acajou et du palissandre, entre lesquels il tient le milieu, offrait au commerce ses précieuses essences. D’autres forêts, où l’on rencontrait à l’état vierge le bois d’olive, le bois de fer, le bois de ronde, le bois blanc, le bois puant, le bois jaune, appellations naïves importées par les premiers créoles, ont également disparu. Il faut aller en Amérique pour trouver une telle rage de défrichement. Partout la canne s’est implantée, et les cerfs et les singes, qui s’étaient abondamment reproduits à Maurice depuis que les Portugais en lâchèrent quelque paires dans l’île lors de sa découverte, ne sauront bientôt plus vers quel abri se réfugier. La canne envahit tout : elle s’avance jusque sur le littoral, elle monte jusque vers le sommet des montagnes. Partout où un peu de terre s’offre au planteur, on enfonce un pied de canne, et, le guano aidant, le roseau vient et produit à merveille. Il donne aussi des bénéfices toujours assurés et une récolte qui ne se fait pas attendre. Pour la canne, on a renoncé à tout, non-seulement aux autres plantes industrielles, ainsi qu’au café, aux arbres à épices, mais on a négligé encore l’élève du bétail et la culture du riz. Les bœufs, et même toute viande de boucherie que l’on consomme, sont tirés de Madagascar ; le riz vient aussi de cette île, mais surtout de l’Inde. Il forme la base de l’alimentation des classes riches et des classes pauvres, de telle sorte que si tous les arrivages venaient un jour à manquer dans la saison des ouragans, ou, s’il plaisait à la vieille reine de Madagascar [3] d’éloigner encore une fois les traitans, l’île Maurice serait menacée de la famine. Bourbon court le même danger ; mais nul ne s’en préoccupe dans ces deux colonies. On ferme volontiers les yeux, pourvu que les cannes soient belles et promettent une ample récolte.

La canne met d’ordinaire dix-huit mois à pousser et se reproduit par boutures. Elle parvient à son entière maturité vers le mois de juillet. Certaines variétés se couvrent alors d’une aigrette violette, ce qui donne aux champs de la colonie un aspect tout particulier. On distingue parmi les espèces cultivées à Maurice la canne jaune, la canne rouge ou de Taïti, la canne bambou, la canne blanche de Batavia ou canne Diard, du nom de celui qui l’importa, enfin la canne de Chine ou plutôt de Pinang. Toutes sont plus ou moins attaquées par le borer, un ver qui s’introduit dans le tissu cellulaire et mange le sucre, La canne, en proie à cette maladie, dépérit promptement, les feuilles jaunissent, et on ne sait encore lutter contre ce mal qu’en recherchant les vers, les enlevant et les donnant à manger aux poules. Certains planteurs pensent avec raison que l’excès de production demandé au sol à force de guano, sans faire alterner les cultures, est peut-être une des causes de l’apparition du borer. Aussi les planteurs intelligens laissent-ils maintenant reposer leurs terrains après une ou deux coupes. Le meilleur des assolemens est l’ambrevade, un pois arborescent dont le fruit se mange ou se donne aux animaux, et dont les feuilles et la tige restent ensuite sur le terrain comme engrais. Quoi qu’il en soit, le borer fait aujourd’hui aux cannes de Maurice et de Bourbon autant de mal que l’oïdium aux vignes d’Europe, et celui qui trouverait le moyen de le combattre efficacement gagnerait plusieurs millions.

La coupe de la canne commence chaque année en juillet, et dure dans quelques établissemens jusqu’à la fin de décembre. Dès le mois d’avril, les sucreries, alors inactives, sont mises-en réparation. Tous les appareils, les chaudières et les machines à vapeur, sont soigneusement visités ; tout est peint, verni et remis à neuf. On songe aux provisions de bois, si la bagasse de la précédente campagne est reconnue insuffisante. Enfin tout est prêt, et la coupe commence. Les travailleurs, répandus dans les champs, coupent les liges au pied, enlèvent les feuilles avec une serpe, et chargent la canne dans des charrettes traînées par des mules. À peine la charrette pleine gagne-t-elle la sucrerie, qu’une charrette vide lui succède : le mouvement ne s’arrête pas, ni dans la coupe, ni dans le transport. Aujourd’hui ce sont des Indiens qui font tous ces travaux. Les nègres, depuis l’affranchissement, qui date à Maurice de l’année 1835, ont presque complètement disparu des plantations. Au temps de l’esclavage, ils étaient changés de la coupe des cannes, et les campagnes présentaient alors une animation sans exemple. C’étaient pendant tout le temps du travail des chants interminables, des lazzis à perte de vue, de gros éclats de rire, et’ ans les momens de repos des danses échevelées, comme sait seul des exécuter le nègre, ce joyeux enfant de l’Afrique. Parfois passait le commandeur armé de son fouet ; le noir tournait vers lui ses yeux pleins de malice, et, ouvrant sa large bouche semée de deux rangées de dents plus blanches que l’ivoire, il laissait échapper ces paroles, où perçait plus d’une interrogation : « Vous pas content, not’ maît’ ? » Mais le commandeur passait outre et ne daignait pas répondre, ou bien, dans un moment de caprice, il déchirait d’un coup de sa lanière le dos du pauvre travailleur qu’il trouvait trop familier. Les Indiens immigrés font maintenant tout le travail jadis réservé aux esclaves. L’Indien est moins rompu à la fatigue, moins bruyant que le nègre, il est même un peu taciturne, ce qui rend l’époque de la coupe moins animée qu’au temps des noirs.

À mesure que la coupe se poursuit dans les plantations, la roulaison commence dans les usines. Jetée entre d’énormes cylindres de fonte qui la broient et l’entraînent dans leur mouvement de rotation, la canne rend une eau aqueuse et sucrée. Celle-ci tombe dans un bassin de réception, et la partie ligneuse ou bagasse est rejetée. Mise en tas et séchée à l’air, elle forme la provision de combustible pour la prochaine campagne. Le haut prix du bois et du charbon dans les colonies empêche seul qu’on l’applique comme engrais à la fumure des champs. Le jus qui s’est échappé de la canne, et qui varie dans les proportions de 60 à 65 pour 100 du poids du roseau, reçoit le nom de vesou. Ce liquide marque de 10 à 12 degrés à l’aréomètre, et renferme 18 ou 20 pour 100 de sucre cristallisable, Il descend dans de vastes bassines en fer, chauffées par un foyer inférieur ou par un double fond dans lequel circule de la vapeur. Au moyen de la chaux, on coagule l’albumine et l’on précipite les sels minéraux que renferme le vesou, opération qui porte dans les usines le nom de défécation. Des appareils à déféquer, le vesou est amené dans les bacs de décantation, où le liquide, concentré par la chaleur, prend dès lors le nom de sirop. Les bassines dans lesquelles on opère sont en cuivre ou en fer, et s’appellent en termes du pays des batteries à la Wetzelle ou à la Gimard, du nom de leurs inventeurs. Il est juste de dire que l’un et l’autre sont de Bourbon. Ils ont introduit de grands progrès dans la fabrication du sucre par les procédés intelligens dont les premiers ils ont indiqué l’application. Les batteries à la Gimard, étagées au nombre de six ou huit et chauffées par le feu ou par la vapeur, permettent de graduer la concentration du premier appareil au dernier. Les décanteurs à la Wetzelle, chauffés par la vapeur au moyen d’un double fond ou d’un système tubulaire et hémisphérique, donnent la faculté de concentrer dans le même appareil les sirops au terme voulu, c’est-à-dire à 28 ou 30 degrés de l’aréomètre. De ces appareils, les sirops sont amenés par des pompes dans des chaudières fermées où l’on fait le vide, de telle sorte que la cuite et la cristallisation s’y produisent très rapidement. L’application de tous ces appareils aux sucreries coloniales a remarquablement simplifier la fabrication, naguère encore dans l’enfance. Les cristaux ; au sortir du vide, sont sèches et souvent décolorés dans des turbines à force centrifuge, énormes toupies mues par l’eau ou la vapeur et faisant plusieurs milliers de tours par minute ; C’est dans ces toupies que se pratique l’opération dite du turbinage, qui termine la fabrication.

La méthode qui vient d’être décrite est celle qui est employée dans la plupart des usines de Maurice ; c’est aussi celle que grand nombre de sucreries suivent à la Réunion. Cette méthode se rapproche tellement dans ses principales opérations des procédés en usage dans les raffineries d’Europe, qu’il faut aujourd’hui bien peu de chose aux sucreries coloniales pour fabriquer des produits raffinés. Nous avons vu, à Bourbon surtout, des sucres d’une teneur de 96 et 98 pour 100, auxquels il ne manquait plus que la forme de pains : non qu’ils y eussent gagné, car le sucre en pain est confusément cristallisé, tandis que les sucres dont nous parlons, en cristaux nets, bien accusés, joignaient à cet avantage celui d’une translucidité qui se rapproche de celle du cristal. À Maurice, on ne pousse pas si loin le progrès de la fabrication, car les sucres coloniaux doivent présenter une couleur voulue pour être admis en Angleterre à titre de sucres bruts. De tout ce qui précède, il ne ressort pas moins un fait : ou bien les sucreries coloniales, perfectionnant leur fabrication, ont outre-passé les vues de la métropole, qui ferme les yeux ou ne voit rien, surtout pour La Réunion, ou bien les tarifs de douane qui règlent en France et en Angleterre l’introduction des sucres coloniaux sont mal appliqués, et en tout cas exigent une prompte réforme.

L’époque de la roulaison est dans les sucreries l’occasion d’une ardente activité, comme le moment de la coupe dans les plantations. L’usine, jusque-là tranquille et monotone, corps sans vie ou plutôt sans âme, a repris son mouvement. Le bruit de la machine à vapeur, le son métallique des cylindres broyeurs et des engrenages, la ronde étourdissante des turbines, tout concourt à donner à la sucrerie le plus curieux aspect. Des nègres à moitié nus aux formes athlétiques, des Indiens aux membres grêles, se tiennent devant les appareils. Les foyers des chaudières dévorent sans cesse un combustible toujours renouvelé, et la nuit les hautes cheminées des usines, vomissant leurs gerbes de flammes, se dessinent comme des espèces de phares au-dessus des campagnes endormies. Alors l’usine seule travaille : pas de trêve ni de repos, si ce n’est le dimanche, consacré aux réparations. Le vesou ni les sirops n’attendent pas ; il faut les précipiter, les écumer, les évaporer. L’activité du dehors se ressent de l’activité du dedans. Voyez les charrettes qui arrivent au pas léger de leurs mules du Poitou. Pendant qu’on décharge les cannes pour les présenter au moulin, toujours en mouvement, les bonnes bêtes fatiguées ouvrent bruyamment leurs naseaux. Elles respirent avec une sorte de bonheur l’odeur si agréable qui se dégage des sucreries. Cette odeur, qu’emporte la brise, permet au marin de reconnaître à distance l’île Maurice, mais surtout l’île Bourbon. Lorsqu’il est au vent de cette île à l’époque de la roulaison, il sent la terre bien avant que, sortant du sein de l’onde, elle ne lui apparaisse de loin comme une immense corbeille de verdure et de fleurs.

La fabrication du sucre prend chaque année, à Maurice comme à Bourbon, des proportions toujours croissantes. La récolte de 1860 a dépassé à l’île Maurice 150 millions de kilogrammes, fabriqués par 270 usines. C’est un rendement moyen de 5 à 600,000 kilogrammes par établissement ; mais les plus importantes sucreries présentent un chiffre de production plus que quintuple. À Bourbon, la récolte a été de moitié inférieure à de celle de Maurice ; le nombre des usines y est aussi deux fois moindre. L’affranchissement des esclaves, qui a eu lieu en 1835 à Maurice et en 1848 à Bourbon, n’a pas un moment ralenti la production. L’émancipation s’est opérée d’ailleurs sans troubles dans l’une et l’autre île. Lorsqu’elle fut prononcée à Maurice, l’île ne produisait en moyenne que 32 millions de kilogrammes de sucre par an. On vient de voir ce qu’elle a produit en 1860, et la récolte de 1861 doit être plus productive encore. Les mêmes faits s’appliquent trait pour trait à la colonie de Bourbon, et répondent victorieusement à ceux qui défendent encore l’esclavage dans l’intérêt des cultures tropicales. Il est vrai au reste de dire que le nombre des travailleurs a toujours augmenté dans les deux colonies en raison même de la production. Les esclaves ont été remplacés par des travailleurs libres, émigrés de l’Inde et généralement engagés pour un temps fixé à l’avance. En outre l’usage du guano versé autour de chaque pied de canne, surtout dans les terrains nouvellement défrichés ou jusque-là réputés stériles, a largement favorisé le rendement de la récolte. L’île Maurice consomme par an plus de 12 millions de kilogrammes de cet excellent engrais, et l’on estime que le rendement moyen de la canne, depuis l’emploi du guano, s’élève de 15 à 1,800 kilogrammes de sucre par hectare. Certains terrains de l’île Bourbon, d’une fertilité exceptionnelle, par exemple les belles plantations du quartier de Saint-Benoît ou de Saint-Louis, présentent un chiffre de production plus que quadruple, c’est-à-dire égal à 7,500 et 8,000 kilogrammes.

Avec les sirops incristallisables, résidus de la fabrication du sucre, on produit à Maurice et à La Réunion une sorte de rhum que l’on appelle arack. C’est une boisson de médiocre qualité, et qui est loin d’égaler, pour le parfum et le goût, le rhum si estimé des Antilles. Les distilleries où se fabrique ce produit portent le nom de guildives. Elles sont pour l’état une source de revenu, mais fournissent aux travailleurs, qui ne boivent pas de vin, une occasion trop fréquente d’ivrognerie. L’Indien comme le nègre ont pour l’arack un faible très marqué, et le coup de sec leur paraîtrait sans nulle saveur, s’il n’était plusieurs fois répété.

On ne saurait terminer ce qui a trait à la fabrication du sucre à Maurice sans faire observer que ce précieux produit forme à lui seul presque toute la base du commerce d’exportation de la colonie, et que la valeur des sacs de vacoa (ces sacs à contenir le sucre que tout le monde a vus, au moins dans nos ports de mer) atteint près de 5 millions de francs par année. Maurice exporte une certaine quantité de ces sacs dans la colonie anglaise du Cap et dans celle de Natal, sur la côte orientale d’Afrique. À Bourbon, la valeur des sacs de vacoa atteint 2 millions de francs, et des quartiers encore peu fertiles, ceux de Saint-Joseph et de Saint-Philippe, vivent surtout de cette fabrication, à laquelle s’emploient les femmes et les enfans.

L’île Maurice est moins bien partagée pour les productions du règne animal que pour celles du règne végétal. On y trouve, dans toutes les habitations, des scorpions ainsi que des scolopendres ou cent-pieds, dont la morsure est très malfaisante. Les cancrelas, sorte de coléoptères des tropiques, ennemis des vêtemens et des livres, qu’ils remuent avec un véritable acharnement, les moustiques, d’une grosseur souvent énorme, tourment incessant du dormeur, sont aussi des hôtes habituels des maisons. Nous n’avons pas nommé les lézards et les araignées, qui n’ont de désagréable que leur présence, et qui fort heureusement vivent dans un état de guerre perpétuelle avec les espèces précédentes. Dans les jardins, on rencontre, avec les animaux déjà cités, des guêpes jaunes à la piqûre dangereuse et des mouches maçonnes qui n’aiment pas être dérangées. Le nom populaire dont on les a baptisées leur vient de ce qu’elles construisent un nid avec de la terre pour y déposer leurs œufs. Les Européens s’inquiètent beaucoup, à leur arrivée, de la présence de tant d’hôtes incommodes ; les colons y font fort peu d’attention et s’estiment très heureux d’en être quittes à si bon compte, en songeant aux serpens venimeux de l’Inde et de l’Afrique, à ce cortège de crocodiles et de tigres qui en peuplent les rivières et les jungles. Là seulement il est permis d’avoir peur, quand le serpent à lunettes et le hideux cobra capello, dont la morsure donne la mort, se glissent jusque dans les maisons, quand les tigres viennent surprendre, sur le seuil même de sa demeure, l’habitant qui ne se tient pas sur ses gardes. Au lieu d’hôtes si dangereux, les bois de Maurice ne renferment que des singes fort inoffensifs connus sous le nom de maques, ou des cerfs dont la chasse offre au colon une distraction attrayante et un exercice qu’il affectionne.

Il n’existe à Maurice aucun oiseau indigène proprement dit, L’oiseau blanc, l’oiseau vert, l’oiseau gracieux de la Vierge, tous si peu timides qu’ils se laisseraient prendre à la main, le martin au bec jaune, qui fait aux sauterelles une guerre acharnée, ont été importés dans la colonie, les oiseaux marins, les cormorans, les pélicans, les fouquets, comme on les appelle, fréquentent les endroits peu accessibles du rivage ; il en est de même des paille-en-queue. Quant aux poissons et aux coquillages qui vivent autour de l’île, ils sont très nombreux et très curieux ; quelques-uns appartiennent à des espèces non encore classées ; d’autres sont venus de l’Inde s’égarer sur les rivages de Maurice. La plupart des poissons ne sont du reste connus des Mauriciens que sous le nom vulgaire tiré de leur couleur. Ainsi il y a les poissons jaunes, les poissons bleus, les poissons rouges. Le requin, épouvante du nageur, fréquente les côtes ; les souffleurs ne se montrent que très rarement dans ces parages. Les huîtres des environs de Port-Louis sont renommées et peuvent soutenir la comparaison avec les espèces les plus délicates d’Europe. Les tortues de mer, autrefois très nombreuses, ont disparu comme à Bourbon.

Le climat de l’île Maurice est celui de toutes les contrées tropicales. L’année est divisée en deux saisons bien tranchées : l’une, l’été,, connue sous le nom d’hivernage, de novembre à avril ; l’autre, l’hiver, d’avril à novembre. Les saisons sont inverses des nôtres à cause du changement d’hémisphère. C’est pendant les premiers mois de l’hivernage qu’ont lieu ces pluies torrentielles, souvent continues, particulières aux pays tropicaux ; c’est aussi pendant cette époque qu’éclatent à Maurice les coups de vent, les ouragans, les cyclones, qui fort heureusement ne sèment leurs ravages que sur trois mers du globe, la mer des Indes, celle de Chine et celle des Antilles. Aujourd’hui, grâce aux beaux travaux du capitaine anglais Piddington, président de la cour de marine à Calcutta, la marche des ouragans est connue, et la courbe qu’ils décrivent peut être toujours tracée avec une régularité mathématique : de là le nom de cyclones qu’on leur a donné à cause de leur direction curviligne. Le baromètre indique d’ailleurs avec une très grande précision la venue prochaine d’un cyclone. Le signal d’alarme est alors donné, et au coup de canon officiel des navires en rade doivent prendre toutes les précautions d’usage. À Bourbon, où aucun port n’existe encore, où aucune rade n’est sûre, tous des navires sont tenus de gagner le large des que l’ouragan s’annonce. On a vu ainsi des bâtimens qui ne sont jamais revenus, et d’autres qui ont dû emporter les curieux qui étaient montés pour les visiter jusque sur les rives de Madagascar. L’époque de d’apparition des ouragans est irrégulière, et souvent bien des années se passent sans que le phénomène ait lieu. En revanche il y a souvent plusieurs ouragans dans la même année. Ainsi, au mois de mars 1861, à Maurice, l’île a été deux fois visitée par le fléau, qui a presque épargné La Réunion. Le second ouragan a été terrible : les récoltes ont beaucoup souffert, et le vent a soufflé à Port-Louis avec une si grande violence que des toitures ont été enlevées des maisons même jetées à terre : partout des arbres dénudés ou déracinés couvraient le sol de leurs débris ; mais telle est la vigueur de la végétation tropicale que tout avait repoussé en peu de jours. L’arbre resté débout se présentait plus vert, plus feuillu qu’auparavant, et l’on eût dit-que l’effet de l’ouragan avait été de donner à la vie végétale une nouvelle activité.

Pendant que souffle ce vent dévastateur, que la pluie tombe à torrens, on ne voit dans les rues personne, hormis les voleurs qui flairent les occasions. Du reste, toutes les maisons sont hermétiquement fermées, et l’on tient la lampe éclairée dans les appartemens. Pour manger, on a seulement ce que l’on peut trouver au logis. Il est bon d’avoir des provisions, car aucune boutique n’est ouverte, et toute sortie devient impossible et même périlleuse. À la longue, quelques personnes qui s’ennuient essaient de mettre le nez dehors, vêtues de leurs plus mauvais habits, en cas d’accidens presque certains. Tous les vents du ciel déchaînés soufflent quelquefois pendant plusieurs jours avec une vitesse de 50 mètres par seconde, c’est-à-dire trois fois plus forte que celle d’une locomotive lancée à toute vapeur. Cette violence du vent explique les désastres qu’elle produit ; on comprend que de malheureux navires surpris au large aient disparu au milieu du tourbillon, engloutis dans les profondeurs de la mer, sans laisser aucune trace.

On cite des ouragans terribles, comme celui de 1773, à Maurice, qui déracina tous les arbres et enleva en quelques heures toutes les récoltes sur pied. Port-Louis fut obstrué par les décombres de plus de trois cents maisons, et trente-deux navires, chassant sur leurs ancres et perdant leurs amarres, vinrent échouer sur le rivage ; un grand nombre d’animaux et plusieurs personnes périrent. À La Réunion, on parle encore de l’ouragan de 1806, qui détruisit tous les grands arbres de la colonie : les muscadiers et les girofliers, depuis lors presque entièrement disparus ; les bois noirs qui servaient d’abris aux caféiers, également négligés depuis cette époque. La crainte de tels malheurs a même été l’une des causes de la faveur accordée à la culture de la canne, et c’est après le grand ouragan de 1806 que la précieuse graminée, jusque-là cultivée seulement à Maurice, a été introduite sur une large échelle à Bourbon. Les cannes offrent l’avantage de plier sans se rompre devant la violence de l’ouragan, et jamais la fable du chêne et du roseau n’offrit une plus saisissante application.

Les ouragans ne sont pas les seuls phénomènes météorologiques particuliers à ces contrées ; il en est un autre non moins curieux et resté jusqu’ici inexplicable, celui des ras de marée. Il se produit non-seulement à l’époque des cyclones, mais encore pendant toute l’année, à des intervalles irréguliers. La mer, calme au large, monte tout à coup sur les rives à des hauteurs souvent très grandes, et vient se briser à la côte, écumante, furieuse, avec un fracas inusité. Les galets sont violemment transportés et roulés par les vagues avec un bruit sinistre, imitant le grondement du tonnerre. Ce bruit s’entend au loin, et la nuit on dirait un orage éclatant à la fois des quatre points de l’horizon ; mais le ciel reste calme, et le phénomène n’est que local, limité au rivage même. Ces ras de marée violens détruisent souvent les jetées établies sur la côte, et l’on a eu beaucoup à en souffrir dans l’île de La Réunion. Les travaux exécutés à Saint-Denis, le long d’un rivage si peu hospitalier, ont été dispersés ; ceux du port de Saint-Pierre, aujourd’hui en construction, se sont plus d’une fois écroulés. On y a vu des blocs de basalte, du poids de plusieurs milliers de kilogrammes, violemment précipités dans la mer du couronnement des jetées, contre lequel venaient battre des vagues énormes, comme un irrésistible bélier hydraulique. Ainsi a fini par se former un talus naturel dépassant de beaucoup les limites de la base des fondations adoptées par les ingénieurs. On a essayé d’attribuer les ras de marée à l’action de volcans sous-marins ; mais cette explication ne saurait être admise en présence du calme de la mer à peu de distance du rivage, ou alors il faudrait supposer que ces volcans sont tous littoraux. Il serait plus naturel d’invoquer en faveur des ras de marée l’action de l’électricité terrestre.

Pendant l’époque de l’hivernage, le thermomètre monte à Maurice jusqu’à 32 et 35 degrés centigrades aux heures les plus chaudes de la journée. Cette température n’est pas trop élevée, si l’on songe à celle de quelques villes de l’Inde, à celle surtout des mines de la Californie pendant les trois mois de l’été. L’hiver, la température baisse et ne dépasse pas 25 ou 22 degrés, sauf dans quelques endroits élevés du sol. C’est alors l’époque des vents généraux, qui soufflent dans la direction du sud-est. La brise est parfois très forte à Port-Louis, où elle soulève la poussière des rues et rend le séjour de la ville désagréable ; mais des pluies de peu de durée viennent abattre la violence du vent, et donner à l’atmosphère un peu de calme et de douce fraîcheur.


III. — La population et les mœurs[modifier]

La population de l’île Maurice, qui, par suite de l’introduction toujours plus grande des travailleurs immigrans, croît chaque année dans une proportion de 10 ou 12 pour 100, dépasse aujourd’hui 300,000 habitans. Sur ce nombre, environ un sixième appartient à la race blanche, un autre sixième à la classe des affranchis. Le reste, au nombre de plus de 200,000, forme le chiffre des travailleurs étrangers, presque tous des coolies de l’Inde. Dans cette dernière catégorie, le nombre des femmes n’est que le tiers de celui des hommes. Les habitans de race blanche se divisent en deux classes : les créoles, nés dans la colonie, les Européens, venus du dehors. Bien que supportant très patiemment la domination anglaise, les créoles sont restés Français par le cœur et par la langue, et rien ne les a plus froissés récemment que la décision, partie de Londres, qui rend l’usage de la langue anglaise obligatoire auprès des tribunaux. Le caractère créole a tant de fois été dépeint qu’il est inutile d’y revenir. Répéter que le Français ajoute dans les colonies à son courage naturel on ne sait quoi de fier et d’entreprenant, et que l’élévation, l’ardeur de ses sentimens s’accroît encore au feu des tropiques, redire que la femme emprunte au climat de ces contrées une poétique nonchalance, une indéfinissable beauté, insister sur la large et généreuse hospitalité qui se pratique aux colonies, ce serait rappeler ce qui est connu de tout le monde. Allez visiter par exemple la belle sucrerie de Gros-Bois, appartenant à un respectable planteur, M. Vallet. L’heureuse union d’une gracieuse famille, la vénération dont elle entoure son chef, le charmant accueil qu’elle fait à tous ses hôtes, vous toucheront comme nous, car on ne connaît plus en France les vieilles mœurs que par tradition. Toutefois l’on ne saurait se dissimuler que les coutumes créoles exaltèrent chaque jour à Maurice, surtout à la ville. Les étrangers ont afflué ; certains ont abusé de la naïve confiance des habitans ; d’autres, empressés de faire une fortune rapide, y ont souvent mieux réussi que le colon depuis longtemps établi. De là une certaine jalousie méfiante de la part du créole. Avec l’abolition de l’esclavage, le service domestique est d’ailleurs devenu de plus en plus difficile. Le noir fidèle a disparu de la maison où souvent il était né. Il a été remplacé par l’Indien, sorte de serviteur indifférent, ne parlant pas même le créole, loué à l’année, et ne songeant qu’à amasser un petit pécule pour travailler à un métier libre ou retourner dans son pays. Aussi l’étranger ne vient-il plus guère à Port-Louis, comme dans la plupart des plantations, que pour un temps limité ; il ne songe qu’à rentrer au plus vite en Europe chargé d’écus, mais non d’années. Après l’heure des affaires, on court s’isoler chez soi en rêvant aux opérations du lendemain. On s’endort sous la varangue, tandis que dans les rues, sombres et solitaires dès sept heures, se glissent quelques passans attardés. Le grincement monotone des rares réverbères, dont la clarté douteuse est rendue plus incertaine encore par le souffle de la brise, la conversation somnolente de quelques Indiens étendus devant la grille qui donne sur la rue, pendant que leurs maîtres sommeillent sous les ombrages du jardin, tel est le spectacle invariable qu’offre le soir la cité de Port-Louis. Aucune promenade n’est à cette heure fréquentée, aucune familière se montre dans les rues par ces belles nuits des tropiques, inondées d’une si douce lumière quand la lune éclaire le ciel. Par momens, une réception à l’hôtel du gouvernement, une représentation théâtrale, un bal de société, viennent seuls varier cette désespérante monotonie. Il y a aussi quelques fêtes traditionnelles, surtout les courses au Champ-de-Mars au mois d’août. Alors la ville sort pour quelques jours de sa longue léthargie, on oublie même ses affaires, on ne parle que des paris engagés, que des chevaux vainqueurs. Sauf ces rares occasions, on dirait que la vie s’éteint chaque jour à Port-Louis avec le dernier rayon de soleil. Dans ces contrées tropicales, cet astre se couche presque tous les soirs à la même heure, et le crépuscule est de peu de durée. Dès que le soleil a disparu dans la mer, la ville est pétrifiée, endormie, et ne consent à se réveiller que le lendemain, Il est vrai qu’elle est matinale, et que la première lueur de l’aurore voit à peu près tout le monde debout. Cette peinture est celle de la vie des blancs dans toutes les colonies. Ajoutons que, grâce à leur petit nombre relatif, ils sont facilement exposés aux commérages de la vie de province. De là l’isolement de chacun, de là ce désir de finir son exil au plus vite.

La vie des mulâtres ou des noirs, soit qu’ils appartiennent à la classe des affranchis, soit que l’émancipation les ait trouvés libres, est mêlée de moins d’inquiétudes personnelles que celle des blancs. Le noir surtout se laisse doucement aller à la nonchalance tropicale, sans trop s’inquiéter de rien. Une banane, un fruit souvent volé, forment, avec un peu de riz et de morue sèche, sa nourriture de chaque jour. Il ne veut plus s’occuper pour les autres du travail de la terre, qu’il regarde comme indigne de lui depuis son affranchissement ; mais il a l’instinct de la propriété, il aime à se bâtir une case et à soigner pour son compte un petit jardin planté de légumes. En même temps il élève quelques maigres poules qu’il va vendre au marché. Paresseux, indifférent à tout, hormis au plaisir, incapable de faire la moindre épargne, il vit au jour le jour, sans grands besoins. Il marche invariablement nu-pieds et parfois nu-tête. Un pantalon de toile bleue et une veste de même étoffe, qui manque souvent à l’appel, jetés sur une chemise grossière parfois oubliée aussi, composent tout son accoutrement.

Le noir créole (on appelle ainsi celui qui est né aux colonies) tend peu à peu à disparaître ou à se fondre avec les mulâtres ; mais on rencontre dans l’île des types de noirs bien caractérisés. Les croiseurs anglais de la côte orientale d’Afrique ne manquent jamais, chaque fois qu’ils saisissent un négrier, d’apporter à Maurice tous les noirs qu’ils ramassent à son bord. On les expose en lieu convenable, et les planteurs et les sucriers se présentent pour les engager sous la surveillance et par les soins du gouvernement. C’est presque une traite déguisée, si ce n’est que le nègre reste libre. En moins de trois mois, nous avons vu à Port-Louis plus de quatre cents noirs exposés et provenant de deux saisies. Tout récemment nous avons aussi été témoin d’une capture importante faite à bord d’un boutre arabe transportant des esclaves soumalis de l’île de Socotora à la côte de l’Yémen. Les noirs furent débarqués à Aden et engagés par la compagnie des bateaux à vapeur britanniques. La côte occidentale d’Afrique fournit aux croiseurs anglais l’occasion de captures non moins avantageuses, et les colonies anglaises des Antilles reçoivent ainsi par an un surcroît de plus de deux mille travailleurs.

Parmi les noirs amenés à Port-Louis par les croiseurs, nous avons vu des Malgaches à la taille élevée, à la peau bistrée plutôt que couleur d’ébène, au type rappelant celui des Malais, avec lesquels les nègres de Madagascar ont mélangé leur sang à une époque d’immigration malaise restée inconnue. Les femmes malgaches sont quelquefois fort belles ; elles tressent coquettement leurs cheveux en une multitude de petites nattes qu’elles disposent élégamment autour de leur tête. Elles portent volontiers aussi des bracelets et des colliers de verre ou de corail. Nommons, à côté des Malgaches, les Cafres à la figure stupide, sillonnée de cicatrices hideuses dont ils aiment à se tatouer les joues et les tempes, et les nègres mozambiques, au type plus intelligent, ayant la peau supérieure du nez plissée en forme de chapelet, de façon à imiter une rangée de grains de maïs. Les Cafres et les Mozambiques, travailleurs infatigables, aux formes athlétiques, sont partout regrettés des planteurs, soit à Maurice, où la Grande-Bretagne ne permet pas leur introduction à moins de cas de prise par les croiseurs, soit à Bourbon, où le gouvernement français ne souffre plus qu’on les engage depuis que des faits très regrettables ont eu lieu sur la côte orientale d’Afrique, et parce qu’aussi une cargaison de noirs trop précipitamment débarquée à Saint-Denis apporta en 1860 le choléra dans la colonie.

On connaît la haine profonde qui divise dans les États-Unis la race blanche et la race de couleur ; le même esprit d’exclusion règne à Maurice, où les anciens édits de nos rois l’avaient fomenté, comme dans les autres colonies françaises. Malgré l’affranchissement, qui date déjà de vingt-six ans, malgré le soin qu’a pris le gouvernement anglais de publier que le noir et le mulâtre sont les égaux des blancs, que la couleur de la peau n’est pas un signe de priorité ou d’infériorité, ce fâcheux esprit de caste se fait toujours remarquer. Il a même parfois donné lieu, dans des cérémonies publiques, au théâtre, à des actes de collision déplorables. Les mulâtres, souvent plus intelligens que les blancs eux-mêmes, et dans tous les cas plus propres aux affaires, parce qu’ils connaissent mieux le pays, ont fait des fortunes rapides qui les élèvent au niveau des premières classes. Il n’importe : on leur refusait naguère le droit de s’asseoir en public à côté des blancs ; on ne les admet pas dans la bonne société, on ne leur présente même pas la main. Et ce qu’il y a de curieux, c’est que les femmes de couleur elles-mêmes partagent cette répulsion ; elles aiment mieux se voir les maîtresses des blancs que les femmes légitimes, nous ne disons pas des noirs, mais même des mulâtres. Les hommes de couleur souffrent amèrement de cette sorte d’oppression morale qu’on leur inflige ; leur dignité personnelle en est tous les jours profondément blessée, et parfois, pour montrer qu’ils sont bien les égaux des blancs même en intelligence, ils se plaisent à citer, entre autres noms, celui du célèbre Lillette-Geoffroy. Ce mulâtre, né à Port-Louis d’un blanc et d’une Malgache, mais resté nègre pour le type et la couleur, avait reçu une instruction supérieure, et se distingua surtout dans les sciences mathématiques et naturelles, si bien qu’il fut nommé au siècle dernier membre correspondant de l’Académie des Sciences de Paris. Il n’est pas probable qu’à Maurice cet esprit d’exclusion contre la race de couleur cesse jamais. Dans les colonies françaises, il diminue chaque jour à mesure que s’effacent les souvenirs du temps de l’esclavage ; mais dans les colonies anglaises le sang blanc est toujours seul regardé comme un titre de noblesse. L’Anglo-Saxon ne veut pas se mésallier, témoin ce qui se passe dans l’Inde depuis plus d’un siècle. Ne ferme-t-on pas les yeux en Europe sur cet esprit d’exclusivisme qui caractérise l’Anglais, et ne reproche-t-on pas trop souvent aux seuls Anglo-Américains des idées qu’en définitive ils n’ont reçues que de leurs aïeux ?

Plus malheureux encore à Maurice que le nègre et le mulâtre, dont il se rapproche beaucoup par la couleur, est le coolie indien engagé pour la culture des terres, le travail des sucreries et le service des maisons. Ces pauvres parias venus de l’Inde dans une colonie où ils espèrent gagner quelques piastres de plus par année forment plus des deux tiers de la population. L’Indien est d’ordinaire soumis à son maître, obéissant, mais d’un caractère généralement froid et sombre, qui est fort loin d’être gai et communicatif comme celui du noir. Les traités que passent les travailleurs immigrés avec leurs patrons se limitaient autrefois à deux ou trois ans au plus ; mais ils ont, depuis cette année même, été portés à cinq ans, au grand contentement des planteurs et des fabricans de sucre. L’Indien, en s’engageant, a droit à la nourriture, composée de riz et de poisson salé, au logement, consistant en une cahute de paille où sont entassés les travailleurs, quelquefois aussi au vêtement, réduit à deux pantalons, deux chemises et un foulard par année. L’engagé reçoit en outre, suivant les cas, de 2 à 4 piastres, soit de 10 à 20 francs par mois. Les frais d’immigration et de rapatriement sont à la charge des habitans. Un agent spécial, sous le titre de protecteur des immigrans, est nommé par le gouvernement pour veiller à leurs intérêts. Malgré les mauvais traitemens et les injustices dont il a parfois à souffrir, l’Indien afflue à Maurice, ne demandant qu’à travailler. Il est là plus heureux moralement que dans son propre pays, où sa position de paria le rend un objet d’horreur pour ses compatriotes d’une autre caste ; il trouve surtout des avantages matériels assez grands non-seulement pour l’attirer, mais souvent même pour le retenir. Cet amour de l’Indien pour le gain et son aptitude presque exclusive au travail de la terre le font mépriser des affranchis, qui ne comprennent pas l’épargne, et qui, fiers de leur liberté, ne veulent plus aller travailler aux champs pour qui que ce soit, si ce n’est pour eux-mêmes, Il n’est pas de mauvais noir qui ne se croie bien supérieur à l’Indien, à ces affreux Malabars, comme il les appelle. Cependant presque tous les Indiens savent lire et écrire, jusque dans les plus infimes castes, tandis que bien peu de noirs sont capables de signer leur nom, même par une croix, et que nul d’entre eux ne parle d’autre langue que le créole, français naïf et adouci dans toutes ses syllabes, mais qui ne plaît que dans la bouche des femmes. L’Indien a bien d’autres qualités qui l’élèvent au-dessus du noir. Fidèle au culte de la patrie, dont le nègre ne se plaît à se rappeler que les danses grossières, le paria célèbre en pays étranger les grandes fêtes religieuses de l’Inde, qui consacrent pour lui le souvenir du sol natal. Un mariage, un baptême d’après les rites de la religion hindoue sont aussi, dans beaucoup de cas, accompagnés à Maurice de toutes les cérémonies observées dans l’Inde en pareille occasion. Ce sont des offrandes, des libations à Brahma, Civa et Vichnou, trinité antique qui a précédé celle du catholicisme ; c’est la représentation de drames sans fin, qui se rattachent également aux religions nationales. Les acteurs y sont vêtus de riches et splendides costumes apportés exprès de Madras et de Calcutta, et dont on ne se sert que pour ces occasions solennelles. Venus avec les travailleurs indiens à Maurice, mais préoccupés d’un but différent, se présentent en rangs peu serrés les Chinois, les Arabes, les mahométans de l’Inde et les Parsis. Tout a été dit sur les premiers, en fort bons termes, dans une étude qui a paru dans la Revue [4]. Insistons seulement sur un fait. Nos colons de La Réunion, voulant imiter ceux de Maurice et suivant une vieille routine, se sont attachés à demander des travailleurs de l’Inde ; mais nos comptoirs ont bien vite fini de leur en fournir. On s’est alors adressé à la Grande-Bretagne. Le gouvernement anglais, jaloux de ses prérogatives et ne voulant pas vider trop vite sa pépinière de travailleurs, n’a consenti d’abord qu’à nous en octroyer 6,000, nombre illusoire, quand les besoins de notre colonie en exigeaient 50,000 et au-delà. Grâce à la persistance d’un honorable planteur, M. Imhaus, naguère encore délégué de la colonie à Paris, l’Angleterre a consenti à se montrer enfin traitable, et une convention vient d’être passée entre les deux gouvernemens, qui permet à la France d’engager dans l’Inde, sous certaines réserves, autant de travailleurs qu’elle voudra. Tout ira bien tant que la fraternelle alliance durera ; mais si l’union anglo-française est un jour rompue, qui alimentera nos colonies de travailleurs ? Il y avait, il y aura toujours la Chine, à laquelle on n’a pas voulu songer ; il y aura peut-être aussi la Cochinchine, si nous y établissons des comptoirs sérieux. On a repoussé les Chinois à Bourbon, et l’on on en veut plus entendre parler à aucun prix. On les accuse d’être des voleurs et des paresseux de la pire espèce ; mais on oublie de dire qu’on les avait, pour une première expérience, ramassés à la hâte à Singapore, dans une espèce de presse, comme celle qui est usitée en Angleterre pour recruter des matelots. Doit-on s’en rapporter à un seul essai sur 200 Chinois, peut-être échappés des galères, quand on voit ce que les Chinois ont fait et font encore tous les jours en Australie et en Californie ? Dans ce dernier pays, nous n’avons pas vu moins de 50,000 travailleurs de cette race, et ils seraient bien plus nombreux encore sans la proscription prononcée par les Américains, qui ont craint une invasion de la race jaune. Tous ces Chinois travaillent sur les placers et dans les jardins avec un ensemble merveilleux ; aucun mineur ne connaît mieux le lavage des sables aurifères, aucun agriculteur ne soigne mieux ses jardins ou ses champs. Il nous semble que de tels travailleurs, intelligens, paisibles, industrieux, comme ils le sont tous, quoi qu’on ait pu dire, rendraient de grands et signalés services dans nos colonies, surtout pour la culture de la canne et la fabrication du sucre, que les Chinois connaissent déjà et pratiquent chez eux sur une grande échelle. Il y a en Chine une porte d’immigration toujours ouverte pour les colonies. La Havane et le Pérou, qui y ont frappé, s’en sont montrés fort satisfaits, nous le savons personnellement. En outre ce moyen d’immigration est toujours accessible ; il n’est pas besoin de traités pour le faciliter, et l’on sait fort bien que les coolies chinois ne redoutent guère pour eux-mêmes les défenses d’émigration édictées par leur empereur. À Maurice, les Chinois ne fréquentent pas les plantations, où peut-être ils ont travaillé un moment ; ils se sont réservé le commerce de détail, surtout celui d’épicerie, qui leur est entièrement dévolu. Pour terminer cet examen des différentes races établies dans la colonie, il faut citer les Arabes de la côte orientale d’Afrique et de l’Arabie, qui font le commerce à Port-Louis. Leurs navires y apportent surtout du café, des grains, des ânes de Mascate et des chevaux d’Abyssinie. Des mahométans de l’Inde sont aussi fixés à Maurice, venant principalement de Bombay et de Calcutta. Quelques-uns sont à la tête de très riches maisons. Pour n’oublier personne, nommons enfin les Parsis, ces Guèbres de la Perse, si longtemps persécutés dans leur pays. Fidèles depuis Zoroastre au culte du feu, qu’ils adorent comme l’esprit éternel qui commande à la matière, ils se montrent dans les transactions d’une loyauté à toute épreuve. Nous pouvons hautement proclamer, après divers voyages dans presque toutes les parties du globe, que nous n’avons nulle part rencontré de plus honnêtes commerçans. Ils n’ont qu’un prix pour chaque chose. Doux avec les leurs, polis et dévoués pour leurs cliens, ils se montrent empressés pour tout le monde, et cela sans bassesse, sans flatterie. D’une instruction au-dessus de la moyenne, ils parlent, outre leur langue, l’anglais, le persan et souvent le français très correctement. À Bombay, à Calcutta, où ils sont établis en grand nombre et où ils possèdent même plusieurs journaux, presque tout le commerce et la banque sont concentrés dans leurs mains. À Aden, il y a aussi plusieurs maisons de Parsis. L’une d’elles fait toutes les affaires de la compagnie péninsulaire orientale, qui a le service des vapeurs de l’Inde, de la Chine, de l’Australie, ainsi que de Maurice et de Bourbon. Les grandes maisons parsis ont toutes des correspondans en Europe, surtout à Londres, où l’on rencontre souvent ces voyageurs au type caucasien, au costume asiatique, au chapeau de toile cirée d’une forme étrange qui rappelle le bonnet persan.


IV. — Le commerce et la politique coloniale anglaise[modifier]

Dans un pays peuplé de races aussi entraînées vers le commerce que celles qui viennent d’être citées, dans une colonie où les Anglais, ces grands marchands de l’univers, se sont établis par droit de conquête, les affaires, comme on le pense, sont loin de chômer. Aussi très peu de places sauraient-elles être comparées à Port-Louis pour le mouvement, l’activité, surtout pour la quantité innombrable de marchandises qui s’y débarquent et s’y consomment. Sur ce dernier point, les habitans du pays eux-mêmes restent émerveillés et se demandent comment l’île Maurice peut autant consommer. La réponse est, selon nous, facile : c’est que tout le monde y dépense en grande partie ce qu’il gagne, et que l’Europe n’envoie pas toujours aux colonies ses meilleures marchandises. On connaît le trait de ce négociant parisien qui réunissait tous ses rossignols (qu’on veuille bien nous passer le mot), et les disposait sous cette commune étiquette : bon pour les colonies.

Le commerce de Port-Louis se fait en première ligne avec l’Angleterre, puis avec la France. En retour du sucre qu’elle reçoit, l’Angleterre envoie son charbon, sa bière et les produits de ses manufactures ; la France expédie ses vins, qui gagnent singulièrement en qualité dans le voyage, ses liqueurs, ses eaux-de-vie, son huile, ses articles dits de Paris, etc. Les Indes anglaises et néerlandaises apportent du riz, du tabac, des grains, du café, des toiles et des étoffes, puis de petits chevaux venant de Batavia, et les produits si connus de la Chine. Manille adresse à Port-Louis ses cordages et ses cigares renommés. L’Amérique du Nord envoie de la glace, dont les négocians de Boston alimentent le monde entier, des bois de construction (que fournit aussi la Suède), des viandes salées, des farines, enfin tous ces produits si divers que fabriquent les États-Unis. De l’Amérique du Sud, le Pérou expédie son précieux guano des îles Chincha, auquel ceux de la Bolivie, de la Mer-Rouge et du Cap ne peuvent faire concurrence ; Montevideo et Buenos-Ayres importent leurs mules des pampas, rivales de celles du Poitou. La colonie anglaise du Cap fournit son fameux vin de Constance, des pois, des chevaux, des grains ; Natal envoie des moutons et du beurre ; l’Australie, du blé, des salaisons, des farines. Madagascar apporte son riz, plus estimé que celui de l’Inde, ses beaux lambas, ses pagnes tissés avec le fil des cocotiers, ses bœufs à la bosse sur le cou, espèce inconnue à l’Europe, enfin quelques porcs et moutons et de nombreuses volailles. Les Seychelles (archipel jadis au pouvoir de la France et conquis sur elle par les Anglais en 1794) expédient de l’huile de coco, dont on se sert pour l’éclairage, des sacs de vacoa, des tortues de mer, des oranges, des citrons, connus sous le nom de citrons-galets et renommés pour leur jus, des noix de coco, de l’écaille, enfin ces objets de fantaisie gracieux que les habitans de Mahé, la principale des Seychelles, fabriquent avec les jeunes feuilles du cocotier de mer. Les Seychelles produisent en outre des bois précieux pour l’ébénisterie, la construction des édifices et des navires, du girofle, du café, du riz, du cacao, du sucre, enfin du coton de l’espèce dite longue-soie, qui au XVIIe siècle et même jusqu’à l’affranchissement des esclaves, fit la fortune de ces contrées.

Toutes ces cultures ont depuis déchu ; mais les Anglais, absorbés jusque-là par leur colonisation de Maurice, vont reprendre sur une large base celle des Seychelles, et déjà la capitale de l’île Mahé, Port-Victoria, autrefois l’Établissement, renaît à une nouvelle vie. Cette ville est dans une situation des plus heureuses ; au pied d’une haute montagne, le Morne-Blanc, qui s’élève à 450 mètres, et dont les contre-forts sont plantés de filaos et de cocotiers, vertes forêts qui s’étendent jusqu’au bord de la mer. La rade de Victoria est des plus belles et toujours sûre ; elle offre un bon mouillage : aux navires qui fréquentent ces parages, entre autres les baleiniers américains, et sert de port de relâche aux vapeurs de la compagnie orientale. Le pays est remarquable par sa température toujours égale et douce, et c’est un lieu de guérison pour les malades de Maurice. Les nègres des Seychelles, importés au temps de la traite, où la position de ces îles favorisait singulièrement les opérations des négriers, sont renommés pour leur taille et leur force ; mais ils sont nonchalans et très peu amis du travail sous ce climat d’une beauté exceptionnelle, qui fournit à l’homme, sans qu’il se donne aucune peine, tout ce dont il peut avoir besoin.

L’archipel des Seychelles se trouve sur la route d’Aden, station centrale des vapeurs anglais dans l’Océan-Indien, et sur celle de Mascate et de Zanzibar, avec lesquels la colonie de Maurice entretient des relations très actives. Le commerce de Maurice avec La Réunion est aussi très suivi. Enfin les négocians de Port-Louis envoient leurs navires vers les îles voisines, Rodrigue et Agalega, d’où l’on retire surtout de l’huile de coco. Citons, pour terminer, les îles Saint-Paul et Amsterdam, tout à fait au sud de l’Océan-Indien, par 38 degrés de latitude, et où des bateaux de Port-Louis vont chercher du poisson salé. Ces îles appartiennent également à la France et à l’Angleterre, car les colonies anglaises en revendiquent la possession, tandis que les habitans se regardent comme dépendans de l’île Bourbon : adhuc sub judice lis est. On rencontre dans ces îles des sources froides à côté de sources bouillantes, phénomène curieux que la nature volcanique de ces terrains permet d’expliquer, et qui se retrouve pareillement à La Réunion.

Pour donner une idée précise du mouvement commercial de l’île Maurice, nous allons présenter quelques chiffres significatifs. En 1857, il est entré à Port-Louis 728 navires, jaugeant 271,000 tonneaux. Un tiers de ces navires étaient étrangers, les deux autres tiers appartenaient à l’Angleterre. Malgré cette prospérité, l’intérêt commercial se maintient à 12 pour 100 et l’intérêt civil à 9 ; l’élévation de ce taux est due à la rareté du numéraire dans le pays. Cette rareté est plus grande encore à La Réunion, où l’on a été obligé d’introduire des pièces d’argent de bas aloi, auxquelles on a donné un cours au-dessus de la valeur intrinsèque, et où l’on a rendu le papier-monnaie presque obligatoire dans, les transactions. Aussi, quand on considère l’état relativement inférieur de notre colonie, comparée à celle de Maurice, on se demande quelles ont pu être les causes de cette infériorité [5]. Il y a des causes physiques que l’on ne saurait nier, et à ce sujet le gouvernement n’a peut-être pas donné à la colonie tous les secours qu’elle mérite : nous voulons parler de la création d’un port, On a choisi récemment Saint-Pierre, et nous n’avons pas à combattre la décision, bien que d’autres points eussent pu, à notre avis, être plus convenables ; mais il a fallu que les habitans de Saint-Pierre eux-mêmes, dans un moment d’élan civique dont nos concitoyens donnent trop peu d’exemples, fissent les frais des premiers travaux. L’état n’a cédé que peu à peu, et il marchande encore à la colonie modèle, à ce pays lointain qui ne reçoit rien de la mère-patrie et qui lui rapporte net plus de 20 millions tous les ans, il marchande les 6 ou 7 millions nécessaires pour l’achèvement d’un port à Saint-Pierre. Les travaux, commencés depuis 1854, vont lentement, s’avancent avec indécision [6]. En attendant, les primes d’assurance ; sur nos navires qui vont à Bourbon sont toujours très élevées, car presque tous partent et arrivent à l’époque des plus mauvais temps ; les frets sont aussi hors de proportion, et la différence entre le prix que réclament les armateurs pour le port de Saint-Denis et Port-Louis, qui se touchent, est souvent de plus de 30 pour 100 !

Cette cause d’infériorité physique admise, c’est-à-dire l’absence d’un port à La Réunion, inconvénient auquel l’achèvement du port de Saint-Pierre remédiera complètement selon les uns, à moitié selon les autres, quelles sont les conditions morales qui règlent l’état d’infériorité de notre colonie vis-à-vis la colonie anglaise ? Un argument toujours opposé dans ce cas aux Français, argument juste, il faut le reconnaître, ne saurait cependant être accepté en cette circonstance : nous entendons la différence si grande entre nos aptitudes et celles des Anglais en matière de commerce et de colonisation. Dans le cas présent, l’argument n’a aucune valeur. À Maurice comme à La Réunion, les gens qui s’occupent d’affaires sont presque tous de race française ; tout au plus quelques Anglais sont-ils établis à Port-Louis et dans les plantations. Malheureusement les conditions du problème changent, si, au lieu d’examiner les aptitudes, nous étudions la politique coloniale des deux métropoles. C’est là que gît la seule cause de notre infériorité vis-à-vis des Anglais ; c’est ce qui doit expliquer pourquoi la colonie de Bourbon, plus fertile et sous des conditions atmosphériques peut-être plus favorables que l’île Maurice, produit cependant deux fois moins de sucre que son heureuse rivale, et fait un commerce deux fois moins important que le sien. À Maurice, les Anglais ont commencé par agir en habiles politiques : dès le lendemain de la conquête, ils ont respecté les lois, les coutumes, la religion, la langue des vaincus. Ce principe de grande tolérance est le premier en matière de colonisation, on l’oublie quelquefois aujourd’hui ; mais les Romains, nos maîtres dans l’art de conquérir et de coloniser, l’avaient toujours présent à l’esprit. Ensuite la vie politique coloniale a été respectée ou plutôt introduite à Maurice. Ce pays a joui bien vite d’une très grande liberté, et les Anglais n’ont pas tardé à en faire un véritable municipe, comme en offre l’antique Rome. Le conseil législatif a remplacé en 1832, sur les réclamations des colons, le conseil du gouvernement, qui dès 1825 servait à pondérer le pouvoir presque dictatorial auparavant du gouverneur. Dès 1820, Port-Louis était ouvert aux vaisseaux étrangers, et le trafic de la colonie avec l’Angleterre établi sur le même pied que celui ; des Indes occidentales ; enfin le port de Mahébourg était livré au commerce en 1836. La traite des esclaves avait été solennellement prohibée par acte du parlement britannique en 1813 ; l’abolition de l’esclavage, prononcée par le même parlement en 1833, était mise en exécution à Maurice des 1835, Comme pour préparer cette grande mesure, le conseil de la colonie avait déjà supprimé en 1829 toutes les distinctions blessantes qui avaient jusque-là existé entre les blancs et les gens de couleur, et décrété l’égalité civile et politique des deux classes. En 1832, en même temps que le gouvernement accordait aux colons la formation d’un conseil législatif, il faisait droit à leur demande sur un autre point, et la liberté de la presse était proclamée dans la colonie. Enfin en 1849, par ordonnance du conseil législatif, une corporation municipale était instituée à Port-Louis.

Nous sommes loin de retrouver les mêmes libertés à La Réunion. Ici, c’est un gouverneur qui discute presque sans appel toutes les questions qui intéressent le pays. Le conseil privé qui l’entoure, est formé de l’ordonnateur, du directeur de l’intérieur, du procureur-général, du contrôleur colonial, tous personnages fort respectables, mais fonctionnaires de l’état, et tous, si peu payés qu’il y a quelque honte a rapprocher leurs maigres appointemens de ceux des employés anglais [7]. On n’appelle dans le conseil que deux habitans notables, formant par conséquent toujours minorité, bien que seuls ils soient vraiment informés des besoins de la colonie. Ils sont nommés d’ailleurs par l’état. Dans les communes, les maires, les conseillers municipaux, sont choisis par le gouverneur. Il en est de même pour les membres du conseil-général, dont moitié sont cependant élus par les conseils municipaux ; mais les membres du bureau sont désignés par le gouvernement. Le délégué colonial lui-même, véritable député que la colonie envoie à Paris pour y défendre ses intérêts devant les ministres compétens, mais non plus devant les chambres comme naguère, le délégué colonial ne se rend à Paris que lorsque sa nomination a été ratifiée par le gouverneur. Il est choisi au reste parmi les membres du conseil-général. Les questions de presse, de culte, sont, comme celles d’intérêt local, soumises au gouverneur ; seulement, dans les questions de culte, l’évêque, qui fait alors partie du conseil privé, est consulté. Dans tous les cas, le gouverneur est plus qu’un préfet, plus qu’un chef d’état dans un pays constitutionnel. Il jouit d’un pouvoir presque absolu et sans contrôle, et peut dire, parodiant un mot fameux : « La colonie, c’est moi ! » Nous ne voulons pas le moins du monde attaquer la personne des gouverneurs de nos colonies, celui de La Réunion notamment, dont nous avons pu par nous-même apprécier toute la bonté, jointe aux mérites éminens qui distinguent l’un de nos capitaines de vaisseau les plus honorables, M.. le baron Darricau. Ce que nous combattons, c’est notre système colonial, encore trop empreint des idées étroites qui présidaient à la politique maritime au XVIIe et au XVIIIe siècle. Ces idées ont fait leur temps, et il faut marcher en avant. Port-Louis de Maurice, ouvert à toutes les nations, offre un mouvement commercial sans cesse progressif, le port de Saint-Denis ne le suit que lentement. Le libre commerce ne lui était pas même permis avec Maurice, il n’y a encore que peu de mois, alors que régnait toujours le fameux pacte colonial. Tout récemment La Réunion manquait de savon par suite du retard de plusieurs navires attendus de Marseille et retenus par des vents contraires au détroit de Gibraltar ; il a fallu une permission expresse du gouverneur pour faire venir du savon de Maurice. Le même fait s’est produit à une époque ou la colonie, au lieu de manquer de savon, manquait de riz, disette plus grave. Dans tous les cas, tout se paie au moins 25 pour 100 plus cher à La Réunion qu’à Maurice. Ainsi le sel, les grains, la viande salée et de boucherie, la morue, le charbon de terre, le guano, les mules, sont à un taux toujours beaucoup plus élevé à Saint-Denis qu’à Port-Louis.

Aujourd’hui la liberté commerciale est proclamée en France, et de pareils faits ne se représenteront plus ; mais notre système colonial n’est pas changé. On se plaint que la France n’a plus de colonies : elle a cependant l’Algérie, dans une position exceptionnelle, et qu’elle ne peut pas coloniser ; elle a la Guyane, le Sénégal, dans une situation des plus belles, et qui sont loin d’être en grand progrès ; elle à la Nouvelle-Calédonie, très heureusement placée aussi, et surtout très richement dotée de la nature, mais où elle n’a encore que des marins ; elle a des droits sur Madagascar qu’elle paraît avoir oubliés ; enfin elle vient de fonder des comptoirs en Cochinchine ; mais partout nous ne voyons que des matelots et des soldats, et peu de côlons. C’est là notre vice : c’est par la liberté, et non par la discipline militaire, c’est avec la bêche, et non avec le sabre qu’on fonde des colonies. Dans celles qui nous restent, témoignage d’une antique splendeur, toute vie municipale a été détruite, et ce fut un tort des plus graves. Vous vous plaignez de l’absentéisme des colons, et vous avez anéanti chez eux tout ce qui pouvait les attacher au sol après l’amour du gain. C’est le retour de cette vie municipale, libre, expansive, nécessaire à la bonne marche des affaires intérieures, que nos colonies, imitant l’exemple de Maurice, devraient réclamer de la métropole, non le stérile honneur, auquel elles semblent attacher tant de prix, d’envoyer des députés au corps législatif, bien entendu en excluant les noirs et les mulâtres. En Angleterre, les députés du parlement ne sont pris que dans la Grande-Bretagne ; mais les colonies jouissent d’une vie propre, elles ont même leurs chambres haute et basse quand elles ont une certaine importance, comme le Canada, le Cap, l’Australie. Nous ne parlons pas de l’Inde, qui vit sous un régime spécial récemment modifié. On argue contre cette vie politique laissée aux colonies le désir qui leur vient plus tard de se séparer de la métropole. C’est vouloir faire, selon nous, un cas général d’un cas particulier. De ce que les États-Unis se sont détachés de l’Angleterre, et dans le principe bien malgré eux, il ne s’ensuit pas que toutes les autres colonies anglaises feront de même. L’exemple est là pour le prouver : le seul pays dont on a cru la fidélité suspecte, le Canada, n’a jamais montré des intentions vraiment séparatistes. Et quand cela serait après tout, quel mal y aurait-il à fonder de grands empires par le monde, et à les laisser vivre de leur vie propre quand le moment serait venu ? Serait-il extraordinaire que cette loi qui règle le développement de tous les êtres animés réglât aussi le développement colonial ?


L. SIMONIN.


  1. Voyez sur l’île de La Réunion l’étude publiée dans la Revue du 15 avril 1860.
  2. A l’île Maurice et à La Réunion, l’expression de quartier, adoptée dès les premiers temps de la colonisation, remplace celle de commune ou de canton. L’île Maurice est divisée en dix quartiers.
  3. Ranavalo, la reine de Madagascar, était morte au moment où nous écrivions ces lignes ; mais il n’est point dit que son fils et successeur Rakout ne suive pas la politique ombrageuse de sa mère. Il vient déjà de faire assassiner son cousin et compétiteur Ramgousalam.
  4. Les Chinois hors de la Chine, par M. Alfred Jacobs, Revue du 1er novembre 1858.
  5. Le mouvement commercial de La Réunion en 1857 a été lie suivant : 412 navires, jaugeant 136,000 tonneaux. Un dixième seulement des navires appartient à la marine étrangère. On voit que de tous côtés notre infériorité est navrante ; mais aussi nous la devions, depuis Colbert, au pacte colonial que nous venons enfin de déchirer.
  6. Nous les avons vus au mois de mai 1861, et nous affirmons que rien d’important n’est fait.
  7. Exemples : le gouverneur de Maurice reçoit par an 175,000 fr., celui de La Réunion 60,000 francs ; le procureur-général touche à Port-Louis 50,000 fr., à Saint-Denis 15,000 francs. On dit qu’un projet de loi doit élever le traitement du gouverneur de La Réunion à 70,000 fr. et ceux des chefs de service à 20,000. Les traitemens des fonctionnaires anglais de l’île voisine n’en resteront pas moins supérieurs de plus du double.