Journal des Goncourt/V/Préface

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Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt
Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier, 1891 (6e mille) (Tome cinquième : 1872-1877, pp. i-x).
Préface


PRÉFACE

(Réponse à Monsieur Renan)

Monsieur Renan me faisait l’honneur de me dire, il y a des années, qu’une lettre fausse avait été publiée par LE FIGARO, comme émanant de lui, et que son dédain de l’imprimé était tel, qu’il n’avait pas réclamé.

Le monsieur Renan de l’année dernière, est vraiment bien changé.

A propos de vieilles conversations de 1870, rapportées dans mon Journal : voici la lettre, que le Petit Lannionnais publiait de l’auteur de la VIE DE JÉSUS-CHRIST.

Paris, 26 novembre, 1890.

Ah ! mon cher cousin, que je vous sais gré de vous indigner pour moi, en ce temps de mensonge, de faux commérages et de faux racontars. Tous ces récits de M. de Goncourt sur des dîners, dont il n’avait aucun droit de se faire l’historiographe, sont de complètes transformations de la vérité. Il n’a pas compris, et nous attribue ce que son esprit fermé à toute idée générale, lui a fait croire ou entendre. En ce qui me concerne, je proteste de toutes mes forces contre ce triste reportage…

… J’ai pour principe que le radotage des sots ne tire pas à conséquence…

Et les foudres de cette lettre n’ont pas suffi à l’homme bénin. Ça été, tous les jours, un interview nouveau, où, en son indignation grandissante d’heure en heure, il déclarait :

Le 6 décembre, dans le PARIS, que le sens des choses abstraites me manquait absolument.

Le 10 décembre, dans le XIXe SIÈCLE, que j’avais perdu le sens moral.

Le 11 décembre, dans la PRESSE, que j’étais inintelligent, complètement inintelligent.

Et peut-être M. Renan a-t-il dit bien d’autres choses dans les interview, que je n’ai pas lus.

Tout cela, mon doux Jésus ! pour la divulgation d’idées générales du penseur, d’idées générales que tout le monde a entendu développer par lui à Magny et ailleurs, d’idées générales, toutes transparentes dans ses livres, quand elles n’y sont pas nettement formulées, d’idées générales dont il aurait, j’ai tout lieu de le croire, remercié le divulgateur, si le parti clérical ne s’en était pas emparé, pour lui faire la guerre.

Remontons à ces dernières années, aux années précédant la polémique qui s’est élevée entre M. Renan et moi. Voici ce que j’écrivais dans le dernier volume de la première série de mon Journal.

L’homme (Renan) toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu’on le connaît et qu’on l’approche. C’est le type dans la disgrâce physique de la grâce morale ; il y a chez cet apôtre du Doute, la haute et intelligente amabilité d’un prêtre de la science.

Voyons, est-ce le langage d’un ennemi, d’un écrivain prêt à dénaturer méchamment les paroles de l’homme, dont il redonne les conversations ? N’est-ce pas plutôt le langage d’un ami de l’homme, mais parfois, je l’avoue, d’un ennemi de sa pensée, ainsi que je l’écrivais dans la dédicace du volume, qui lui était adressé.

En effet tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de conventions humaines, que des esprits plus humbles, des gens comme moi, manquant « d’idées générales » vénèrent encore, et nul n’ignore qu’il y a une tendance chez ces grands penseurs, à voir, en cette heure, dans la religion de la Patrie, une chose presque aussi démodée que la religion du Roi sous l’ancienne monarchie, une tendance à mettre l’Humanité au-dessus de la France : des idées qui ne sont pas encore les miennes, mais qui sont incontestablement dans l’ordre philosophique et humanitaire, des idées supérieures à mes idées bourgeoises.

Et c’est tout ce que mettent au jour mes conversations. Car je n’ai jamais dit que M. Renan se fût réjoui des victoires allemandes ou qu’il les trouvât légitimes, mais j’ai dit qu’il considérait la race allemande, comme une race supérieure à la race française, peut-être par le même sentiment que Nefftzer, — parce qu’elle est protestante. Eh mon dieu, ce n’est un secret pour personne que l’engouement, pendant les deux ou trois années qui ont précédé la guerre, que l’engouement de nos grands penseurs français pour l’Allemagne, et les dîneurs de Magny ont eu, pendant ces années, les oreilles rebattues de la supériorité de la science allemande, de la supériorité de la femme de chambre allemande, de la supériorité de la choucroute allemande, etc., etc., enfin de la supériorité de la princesse de Prusse sur toutes les princesses de la terre.

Et quelqu’inintelligent, M. Renan, que vous vouliez me faire passer auprès du public, il me restait, en 1870, encore assez de mémoire pour ne pas confondre l’Allemagne de Goethe et de Schiller avec l’Allemagne de Bismarck et de Moltke, et je n’ai jamais eu assez d’imagination, pour inventer, dans mes conversations, des interruptions comme celle de Saint-Victor.

Puis, M. Renan, on n’accuse pas les gens de radotage, de brutalité, de perte de sens moral, sur les lectures de cousins et d’amis. A quelque hauteur où vous ait placé l’opinion, on veut bien descendre à lire soi-même, les gens qu’on maltraite ainsi. Vous m’écrasez, il est vrai, et vous me le dites trop, de la hauteur des milliers de pieds cubes de l’atmosphère intellectuelle, dans laquelle vous planez, vous gravitez, vous « tourneboulez » au-dessus de moi, — ainsi que s’exprimait René François, prédicateur du Roy, en son ESSAY DES MERVEILLES DE NATURE… Un conseil, M. Renan, on a tellement grisé votre orgueil de gros encens, que vous avez perdu le sens de la proportion des situations et des êtres. Certes c’est beaucoup, en ce XIXe siècle, d’avoir inauguré, sur toute matière, sur tout sentiment, détachée de toute conviction, de tout enthousiasme, de toute indignation, la rhétorique sceptique du pour et du contre ; d’avoir apporté le ricanement joliment satanique d’un doute universel ; et par là-dessus encore, à la suite de Bossuet, d’avoir été l’adaptateur à notre Histoire sacrée, de la prose fluide des romans de Mme Sand. Certes c’est beaucoup ; je vous l’accorde, mais point assez vraiment, pour bondieuser, comme vous bondieusez, en ce moment, sur notre planète, — et je crois que l’avenir le signifiera durement à votre mémoire.

Mais revenons à ma juste et légitime défense, et donnons ici un extrait de mon interview dans l’ÉCHO DE PARIS, avec M. Jules Huret qui a très fidèlement rapporté mes paroles.

— « J’affirme que les conversations données par moi, dans les quatre volumes parus, sont pour ainsi des sténographies, reproduisant non seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions, et j’ai la foi que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire vrais, les hommes que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n’aurais voulu leur prêter des paroles qu’ils n’auraient pas dites.

— Vos souvenirs étaient sans doute très frais, quand vous les écriviez.

— Oh le soir même, en rentrant, ou au plus tard, le lendemain matin. Il n’y a aucun danger de confusion sous ce rapport.

— Je fis remarquer à M. de Goncourt que l’humeur de M. Renan ne provenait pas seulement de la prétendue infidélité du phonographe, mais aussi de ce qu’il se soit permis de dévider ses confidences.

— Oui, je sais, me dit M. de Goncourt, M. Renan me traite de « monsieur indiscret ». J’accepte le reproche, et n’en ai nulle honte, mes indiscrétions n’étant pas des divulgations de la vie privée, mais tout bonnement des divulgations de la pensée, des idées de mes contemporains : des documents pour l’histoire intellectuelle du siècle.

« Oui, je le répète, insista M. de Goncourt, avec un geste et un accent de conviction et de sincérité frappante, je n’en ai nulle honte, car depuis que le monde existe, les Mémoires un peu intéressants n’ont été faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d’être encore vivant, au bout des vingt ans où ils ont été écrits, et où ils devaient être publiés — ce dont, humainement parlant, je ne puis avoir le remords.

— Avant de partir, j’avais demandé à M. de Goncourt, s’il savait ce qui avait pu exciter M. Renan, en dehors des raisons apparentes à sortir, aussi complètement et si brusquement, de son ordinaire scepticisme. M. de Goncourt sourit sans répondre.

— J’insinuai alors que M. Renan avait des ambitions politiques, que le siège de Sainte-Beuve devait hanter ses rêves, et que ses paradoxes d’autrefois pouvaient le gêner dans sa nouvelle carrière. »

Oui, mon sourire avait dit ce que M. Jules Huret insinuait.

Et ma foi, la main sur la conscience, j’ai la conviction, que si le penseur philosophe n’était pas travaillé par des ambitions terrestres, il ne désavouerait pas devant le public « ses idées générales » de cabinet particulier.

Un dernier mot. Je me suis refusé à répondre de suite à M. Renan. J’ai voulu qu’au revers de ma réponse, il y eut ce volume imprimé, qui, je le répète une seconde fois, doit apporter à l’esprit de tout lecteur indépendant et non prévenu contre moi, la certitude que selon l’expression de M. Magnard, dans le FIGARO, mes conversations de celui-ci ou de celui-là, « suent l’authenticité. »

EDMOND DE GONCOURT.