Journal des Goncourt/V/Année 1873

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Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt
Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier, 1891 (6e mille) (Tome cinquième : 1872-1877, pp. 73-101).
Année 1873


ANNÉE 1873

22 janvier 1873. — Cette semaine, Thiers a fait prier de Behaine de venir dîner chez lui, pour avoir ses impressions sur l’Allemagne. Or Thiers ne lui a pas permis d’ouvrir la bouche, et tout le temps, c’est le président de la République qui a raconté au chargé d’affaires, ses négociations avec Bismarck.

D’après l’étude profonde qu’en a fait l’historien de la Révolution, Bismarck serait un ambitieux, mais qui ne serait point animé de mauvais sentiments contre la France. Au fond, malgré toute sa malice — il l’a presque avoué, — ce qui fait amnistier Bismarck par Thiers, c’est que pendant les négociations pour Belfort, le ministre prussien, connaissant l’habitude, qu’avait Thiers de faire une sieste dans la journée, lui faisait envelopper les pieds avec un paletot, pour qu’il n’eût pas froid. On doit se féliciter que cette attention n’ait pas coûté Belfort à la France.

Mon ami est sorti, effrayé du radotage sénile et prudhommesque de notre grand homme d’État.

28 janvier. — Je n’ai eu dans ma vie qu’une fois de la prévoyance, de la clairvoyance. En 1867, j’ai préféré un débiteur hypothécaire, au gouvernement de Napoléon III, faisant du libéralisme. Cela me coûte cher. Mon notaire m’a trouvé un débiteur, qu’il faut assigner tous les six mois, et tous les six mois, je suis à me demander si je ne serais pas forcé de quitter cette maison qui, seule, m’aide un peu à vivre.

Mardi 11 février. — Aujourd’hui, au dîner de Brébant, Nigra a jeté dans la conversation — comme s’il tentait une expérience sur nous — la proposition de nous donner, comme roi de France, son roi à lui. Oui, il a eu le toupet de nous offrir, dans sa pitié profonde, Victor-Amédée, le seul et vrai roi des races latines. Je ne sais, mais la proposition de cette maison de Savoie pour le trône de France me semble la plus grande insolence que ma patrie ait eu encore à subir.

26 février. — Flaubert disait aujourd’hui assez pittoresquement : « Non, c’est l’indignation seule qui me soutient… L’indignation pour moi, c’est la broche qu’ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir debout. Quand je ne serai plus indigné, je tomberai à plat ! » Et il dessine du geste la silhouette d’un polichinelle échoué sur un parquet.

Partout où l’on va, dans ce moment, on se cogne à une latrie bête pour la personne de Littré. Ce Bescherelle, plus complet, est devenu une espèce de bon dieu, au milieu des réclames et des dévotions de la gent libre-penseuse.

5 mars. — Je dîne, ce soir, avec Sardou. Je l’ai entrevu une ou deux fois, mais je n’ai point encore causé avec lui.

Chez Sardou, rien de Dumas, rien de sa hauteur méprisante pour les gens qu’il ne connaît pas. Sardou, lui, est bon prince. Il accepte tout le monde sur le pied de l’égalité. Il est en outre bavard, très bavard, et a le bavardage d’un homme d’affaires. Il ne parle qu’argent, chiffres, recettes. Rien ne dénote chez lui l’homme de lettres. Vient-il à s’égayer, à être spirituel, c’est de l’esprit de cabotin qui monte sur sa mince lèvre.

Un peu prolixe de son moi, il nous raconte longuement l’interdiction de sa pièce américaine. Et à ce propos, un joli détail sur Thiers. Aux sollicitations du Vaudeville, implorant près de Thiers la repré sentation de la pièce de Sardou, Thiers a fait répondre que la chose était impossible : le peuple américain étant, dans le moment, le seul peuple faisant gagner de l’argent à Paris : on ne devait pas le blesser.

Thiers a vraiment raison de se vanter d’être un petit bourgeois.

Dimanche 16 mars. — Alphonse Daudet, qu’on m’avait montré applaudissant HENRIETTE MARÉCHAL, je le retrouve chez Flaubert.

Il cause de Morny, dont il a été une façon de secrétaire. Tout en l’épargnant, tout en estompant, avec des paroles de reconnaissance, le peu de valeur du personnage, il nous le peint, comme ayant un certain tact de l’humanité, et le sens divinatoire, à première vue, d’un incapable avec un intelligent.

Daudet est très amusant et touche au plus haut comique, quand il portraiture le littérateur, le fabricateur d’opérettes. Il nous fait le tableau d’une matinée, où Morny lui avait commandé une chanson, une cocasserie madécasse, dans le genre de « bonne négresse aimer bon nègre, bonne négresse aimer bon gigot. » La chose fabriquée et apportée par Daudet, dans l’enthousiasme de la première audition, on oublie dans l’antichambre Persigny et Boitelle.

Et voilà Daudet, Lépine, le musicien, et Morny lui-même, avec sa calotte, et sous la grande robe de chambre, dans laquelle il singeait le cardinal-ministre : les voilà tous les trois tressautant sur des tabourets, en faisant de grands zim boum, zim balaboum, pendant que l’Intérieur et la Police se morfondaient.

17 mars. — Cette nuit encore, je l’ai revu, mais il ne m’est donné de le revoir que malade, et dans tout l’horrible de la maladie, et en tout l’extrême que je n’ai pas eu à subir. Et dire, qu’au milieu du vague de tout rêve, il est tellement réel, il est tellement présent, que dans le cauchemar, je resouffre de ce que j’ai souffert.

Le rêve fini, l’insomnie m’a pris, et ma pensée incapable de se rendormir, poussée violemment au dernier roman que nous devions faire : LA FILLE ÉLISA, a travaillé, le reste de la nuit, dans l’horrible.

Mardi 22 avril. — A propos de l’ignorance qu’on prête au souverain de la Chine pour tout ce qui se passe en dehors des murailles de son palais, le général Schmitz dit ce soir : « Moi, ce que je puis vous affirmer, c’est que j’ai trouvé, — moi, vous m’entendez, — j’ai trouvé, sur un meuble de sa chambre les traités avec la Russie. Je les ai même donnés à un pauvre diable qui en a eu 25 louis de l’Ambassade russe. »

Jeudi 24 avril. — Ce soir, chez Burty, Guys nous conte l’arrivée de Gavarni, à Londres. Il débarquait en casquette, sans un chapeau, sans un habit — dans l’impossibilité de faire une visite, de dîner dans une maison. Guys nous le peint hostile à toute relation, et recevant très froidement d’Orsay qu’il avait décidé à lui rendre visite. « Mais il n’y a rien à faire, avec ce sauvage », lui dit d’Orsay.

Cependant il lui fait obtenir une audience du secrétaire du prince Albert, auquel Gavarni présenta une soixantaine d’aquarelles qui ne furent pas achetées par le prince, mais furent vendues à vil prix, à un usurier.

Un grand nombre de dessins de Gavarni, sur les événements de 1848, sont faits d’après des croquis de Guys. A l’arrivée au LONDON NEWS de ces croquis, ou plutôt de ces croquetons, Gavarni les feuilletant, saisi par le caractère, le pittoresque de tel ou tel crayonnage de premier coup, disait : « Je prends celui-là ! », et du croqueton faisait un dessin terminé pour la gravure.

Mardi 29 avril. — Barodet est élu. C’est bien, c’est le commencement en politique de la toute-puissance du néant, du zéro.

On prêtait à Jules Simon ce spirituel mot, par lui adressé à quelqu’un lui disant qu’il menait Thiers comme il voulait : « Je le mènerais comme cela, si je pouvais lui persuader que je suis malhonnête ! »

Samedi 8 mai. — Chez Véfour, dans le salon de la Renaissance, où autrefois j’ai abouché Sainte-Beuve avec Lagier, je dîne ce soir avec Mme Sand, Tourguéneff, Flaubert.

Mme Sand est momifiée de plus en plus, mais toute pleine de bonne enfance, et de la gaieté d’une vieille femme du siècle dernier. Tourguéneff, est à son ordinaire, parleur et expansif, et on laisse parler le géant, à la douce voix, aux récits attendris de petites touches émues et délicates.

Flaubert a commencé à conter un drame sur Louis XI, qu’il dit avoir fait au collège, drame, où il avait ainsi fait parler la misère des populations : « Monseigneur, nous sommes obligés d’assaisonner nos légumes avec le sel de nos larmes. »

Et la phrase de ce drame rejette Tourguéneff dans les souvenirs de son enfance, dans la mémoire de la dure éducation en laquelle il a grandi, et des révoltes que l’injustice soulevait dans sa jeune âme. Il se voit, je ne sais à propos de quel petit méfait, à la suite duquel il avait été sermonné par son précepteur, puis fouetté, puis privé de dîner, il se voit se promenant dans le jardin, et buvant, avec une espèce de plaisir amer, l’eau salée qui de ses yeux, le long de ses joues, lui tombait dans les coins de la bouche.

Il parle ensuite des savoureuses heures de sa jeunesse, des heures, où couché sur l’herbe, il écoutait les bruits de la terre, et des heures passées à l’affût dans une observation rêveuse de la nature qu’on ne peut rendre.

Il nous entretient d’un chien bien-aimé, semblant prendre part à l’état de son âme, le surprenant par un gros soupir, dans ses moments de mélancolie, — un chien qui, un soir, au bord d’un étang, où Tourguéneff fut pris d’une terreur mystérieuse, se jeta dans ses jambes, comme s’il partageait son effroi.

Puis, je ne sais, à propos de quel crochet dans la conversation et les idées, Tourguéneff nous raconte qu’étant un jour en visite chez une dame, au moment où il se levait pour sortir, cette dame lui cria presque : « Restez, je vous en prie, mon mari sera ici dans un quart d’heure, ne me laissez pas seule ! »

Comme le ton était singulier, il la pressa tant, qu’elle lui dit : « Je ne puis pas rester seule… Aussitôt qu’il n’y a plus personne auprès de moi, je me sens enlevée et transportée au milieu de l’immense… et je suis là, comme une petite poupée, devant un juge dont je ne vois pas la figure ! »

Samedi 24 mai. — Le jour où nos destinées se jouent dans Versailles, j’y suis, mais j’y suis pour acheter des azalées et des rhododendrons.

Mardi 27 mai. — J’ai eu un succès au dîner de Brébant, avec ce mot : « La France finira par des pronunciamento d’académiciens. »

2 juin. — Je ne puis surmonter mon dégoût, quand je lis à la quatrième page d’un journal, dans les réclames payées : Il vient de paraître la seconde édition : De la situation des ouvriers en Angleterre… « travail où M. le comte de Paris a fait œuvre de penseur et de citoyen… » Les prétendants qui se font écrivains socialistes… Pouah !

7 juin. — Je ne crois pas que le monde finisse, parce qu’une société périt. Je ne crois donc pas à la fin du monde après la destruction de ce qui est aujourd’hui, cependant je suis intrigué de savoir quelle pourra être la physionomie d’un monde, aux bibliothèques, aux musées pétrolés, et dont l’effort sera de choisir pour se gouverner, les incapacités les plus officiellement notoires.

Dimanche 8 juin. — Ce matin, Rops est venu déjeuner chez moi. Il m’explique ce que je ne comprenais pas chez un Belge : ces coups d’œil, par moments, tout noirs, et ces cheveux en escalade. Il est d’origine hongroise. Son grand-père est de ceux qui n’ont pas voulu mourir pour Marie-Thérèse.

Dans la journée, il m’entraîne chez François Hugo, qui habite dans la villa, depuis quinze jours, et veut m’avoir à dîner. Je tombe, sans le savoir, sur un homme livide, qui me dit être venu ici pour se faire soigner par Béni-Barde. Il l’a vu ce matin, et doit commencer son traitement le lendemain. Je n’écoute plus le fils d’Hugo, je suis tout à coup rejeté dans ces cruels six mois, où deux fois par jour, j’ai traîné mon pauvre frère à ce cruel supplice, sans pouvoir le sauver.

Il me prend une envie insurmontable de fuir cette maison en gaieté et en joie, autour de ce mourant. Au moment de passer à table, je prétexte une migraine, et rentre chez moi, doucement penser à lui.

Lundi 9 juin. — Un homme de valeur ne garde cette valeur qu’à la condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de l’opinion publique.

Jeudi 12 juin. — Il me semble, en ces jours, que je fais les choses absolument comme si j’étais mon exécuteur testamentaire, c’est-à-dire très indifférent à leur réussite ou à leur non-réussite. Je les fais par devoir, et beaucoup pour lui. C’est ainsi qu’aujourd’hui, j’ai été demander à Marcelin un article sur notre GAVARNI.

J’ai franchi un escalier, tout fauve du bitume de Giorgions, cuits au four. Puis j’ai été admis dans le sanctuaire où le beau Marcelin, dans un vestinquin clair, s’enlevait sur l’ambre d’un Crayer douteux. Ce bureau de la VIE PARISIENNE a le clair-obscur de l’appartement d’une vieille femme galante retirée du commerce des tableaux, un appartement où rutilent les chaleurs de faux chefs-d’œuvre.

J’étais entré avec un gros court, que, tout d’abord, je n’avais pas reconnu. C’était Monselet. Marcelin se jette sur lui, l’entraîne dans une autre pièce, et je l’entends lui donner, en phrases à la Napoléon, l’esprit d’un article sur le shah de Perse.

Puis il revient à moi, et me crie que le grand Gavarni, l’immense Gavarni, le Gavarni qui touche à Michel-Ange est dans ses premières œuvres, mais qu’au sortir du CHARIVARI, ce n’est plus qu’un procédé, qu’une manière… Il continue, dans une espèce de bagout à la Chenavard, à dire des choses qu’on ne dirait pas à un porteur de bandes.

Des directeurs de journaux, qui sont obligés d’avoir l’air de dire quelque chose, sur n’importe quoi, à n’importe qui, arrivent à ne plus faire la distinction des gens auxquels ils parlent.

24 juin. — Je suis à Versailles, — toujours comme jardinier.

Cependant l’intérêt du drame, qui se joue dans ce palais m’attire et me fait vaguer dans les rues avoisinantes. Dans ces rues, je suis effrayé de la quantité des pharmacies nouvelles qu’a fait éclore l’Assemblée, et devant l’exposition de tant de pains de gluten, je me demande si les diabétiques qui sont renfermés dans ces murs, auront le courage moral.

26 juin. — Chez Frontin, l’absinthe a quelque chose d’austère, de morose, de chagrin. Il semble que les buveurs remuent, au fond de leurs verres, les destinées de l’État.

2 juillet. — Fatigue immense, indéfinissable. Je me rappelais, ces temps-ci, le mot de ma pauvre vieille cousine de Bar-sur-Seine : « Vous verrez, je ne vivrai pas longtemps, je suis si fatiguée, si fatiguée ! »

Aujourd’hui, j’ai eu une petite joie. Pierre Gavarni, qui dînait chez moi, a laissé éclater naïvement sa stupéfaction de la connaissance intime, que mon frère et moi avions du moral de son père.

26 juillet. — En rentrant ce soir, je trouve une lettre qui porte le cachet du ministère de l’Instruction Publique et des Cultes. Cela m’étonne, je n’ai pas de commerce avec les ministères. Je l’ouvre et je lis que, sur la proposition de mon cher confrère Charles Blanc, le ministre de l’Instruction Publique vient d’acquérir, au compte de la direction des beaux-arts, 125 exemplaires, au prix de 8 francs l’un, de GAVARNI, l’Homme et l’Œuvre.

Je souris d’abord à l’ironie de cette étude, si psychologiquement amoureuse, entrant dans les bibliothèques gouvernementales, à l’ironie de ce livre renfermant la plus positive profession d’athéisme encouragée par ce gouvernement clérical.

Puis j’entre en fureur de cette compromission de nos deux noms, par cet achat, qu’on peut supposer sollicité. Quelle famille, que ces Blanc ! en train de désarmer secrètement les haines, en train de museler les antipathies, avec un peu d’argent pris à l’État.

Et quoi faire cependant ? En ma qualité d’homme bien élevé, il n’y a qu’à remercier. Quel malheur de n’être pas né saltimbanque ! Demain je refuserais d’une manière retentissante, dans tous les journaux, et je passerais pour un pur, et je vendrais mon édition.

Mardi 5 août. — Mme Charles Hugo m’a invité ce soir à dîner, de la part de son beau-père. Dans l’humide jardin de la petite maison, François Hugo est couché dans un fauteuil, le teint cireux, les yeux à la fois vagues et fixes, les bras contractés dans un pelotonnement frileux. Il est triste de la tristesse de l’anémie. Debout, dans la rigidité d’un vieil huguenot de drame, se tient le père. Arrive Bocher, un ami de la maison, arrive Meurice, aux pas qui ne font pas de bruit.

On se met à table. Et aussitôt se renversant dans les assiettes de tout le monde, deux têtes d’enfant : la tête mélancolique du petit garçon, la tête futée de la petite Jeanne, et avec Jeanne, les rires joyeux, les familiarités attouchantes, les gestes tapageurs, les adorables coquetteries de quatre ans.

La soupe est mangée, et Hugo, qui a annoncé avoir la cholérine, mange du melon, boit de l’eau glacée, disant que tout cela pour lui, n’a pas d’importance.

Il se met à parler. Il parle de l’Institut, de cette admirable conception de la Convention, de ce Sénat dans le bleu, comme il l’appelle. Il le voudrait voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les questions repoussées par la Chambre… ainsi la peine de mort. Là, Hugo a un morceau de la plus haute éloquence, qu’il termine par ces mots : « Oui, je le sais, le défaut c’est l’élection par les membres en faisant partie… Il y a dans l’homme une tendance à choisir son inférieur… Pour que l’institution fût complète, il faudrait que l’élection fût faite sur une liste présentée par l’Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage universel. »

Sur cette thèse, qui semble un de ses habituels morceaux de bravoure, il est, je le répète, très éloquent, plein d’aperçus, de hautes paroles, d’éclairs.

Au milieu de son speach, une allusion à l’église de Montmartre lui fait dire : « Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais un liseur par village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes officiels, les journaux ; qui lirait, le soir, des livres. »

Il s’interrompt : « Donnez-moi à boire, non pas du vin supérieur que boivent ces messieurs — il fait allusion à une bouteille de Saint-Estèphe — mais du vin ordinaire, quand il est sincère, c’est celui que je préfère, non pas du Bourgogne, par exemple : ça donne la goutte à ceux qui ne l’ont pas, ça la triple à ceux qui l’ont… Les vins des environs de Paris, on est injuste pour eux, ils étaient estimés autrefois, on les a laissé dégénérer… ce vin de Suresnes sans eau, ce n’est vraiment pas mauvais… Tenez, monsieur de Goncourt, il y a longtemps de cela, mon frère Abel, en sa qualité de lorrain et de Hugo, était très hospitalier. Son bonheur était de tenir table ouverte. Sa table, c’était alors dans un petit cabaret, au-dessus de la barrière du Maine. Figurez-vous deux arbres coupés et non écorcés, sur lesquels on avait fiché, avec de gros clous, une planche. Là, il recevait toute la journée. Il n’y avait, il faut l’avouer, que des omelettes gigantesques et des poulets à la crapaudine, et encore pour les retardataires, des poulets à la crapaudine et des omelettes gigantesques. Et ce n’étaient pas des imbéciles qui mangeaient ces omelettes. C’étaient Delacroix, Musset, nous autres… Eh bien là, nous avons beaucoup bu de ce petit vin, qui a une si jolie couleur de groseille : ça n’a jamais fait de mal à personne. »

Depuis quelque temps, la petite Jeanne porte sa cuisse de poulet à ses yeux, à son nez, quand tout à coup elle laisse tomber sa tête dans la paume de sa main, tenant toujours la cuisse à moitié mangée, et s’endort, sa petite bouche entr’ouverte, et toute grasse de sauce. On l’enlève, et son corps tout mou, se laisse emporter, comme un corps où il n’y aurait pas d’os.

Hugo fait un cours d’hydrothérapie, il nous entretient de l’ablution qu’il prend chaque matin : ablution qu’il a enrichie de quelques carafes d’eau glacée, qu’il se verse lentement sur la nuque, dans le cours de la journée, — vantant fort ce réconfort pour les travaux de l’intelligence et autres.

Il coupe son cours d’hydrothérapie par cette invitation : « Vous devriez venir me voir à Guernesey, pendant le mois de janvier. Vous verriez la mer, comme vous ne l’avez jamais vue. J’ai fait construire, au haut de ma maison, une cage en cristal, une espèce de serre, qui m’a bien coûté 6 000 francs. C’est la meilleure stalle pour voir les grands spectacles de l’Océan, pour étudier le sens d’une tempête… Oui, on s’est beaucoup moqué de moi, à propos de cela, mais une tempête, ça parle !.. ça vous interroge !… ça a des intermittences !.. des exclamations ! »

La nuit se fait fraîche. La pâleur de François Hugo devient verte. Le grand homme, tête nue, en petite jaquette d’alpaga, n’a pas froid, est plein de vie débordante. Et la montre inconsciente de sa puissante et robuste santé près de son fils mourant, fait mal.

16 août. — Je suis tombé hier sur Hugo, en conférence avec La Rochelle, pour la représentation de MARIE TUDOR.

C’était une scène de comédie du plus haut comique. Le thème de Hugo avec le directeur de théâtre était simple. Il lui disait : « Moi, il n’y a plus qu’une chose qui m’intéresse, c’est de jouer avec mes petits-enfants, tout le reste ne m’est plus de rien. Ainsi, faites absolument comme vous l’entendrez, vous êtes, n’est-ce pas, bien plus intéressé que moi au succès de la pièce. » Puis, au bout de tous ces apparents abandonnements, apparaissait sournoisement le nom de Meurice, de l’excellent Meurice, à qui La Rochelle devait référer, en dernier ressort, pour tout. Et toujours à la suite de cela, le refrain : « Moi, jouer avec mes petits-enfants, c’est tout ce que je demande. »

En se levant, La Rochelle, mis à l’aise par la débonnarité du grand homme, lui demandait si Dumaine ne pourrait pas jouer, deux ou trois fois, dans je ne sais quelle pièce : « Voyez-vous, répondait Hugo, à ce que vous demandez, je vais vous dire qu’il y a deux Hugo : le Hugo de maintenant, un vieil imbécile, prêt à tout laisser faire, et puis il y a le Hugo d’autrefois, un jeune homme plein d’autorité — et il appuya lentement sur cette phrase. — Cet Hugo là vous aurait refusé net, il aurait voulu la virginité de Dumaine pour sa pièce. » Et le ton sec et autoritaire, dont le second Hugo dit cela, doit faire comprendre à La Rochelle qu’il n’y a au fond qu’un seul Hugo, celui du passé et du présent.

Hugo, ce soir, est surexcité dans son révolutionnarisme, par des choses qu’il ne dit pas. Une dureté implacable monte à sa figure, allume le noir de ses yeux, quand il parle de l’Assemblée, de l’armée de Mac-Mahon. Ce n’est plus l’hostilité haute ou ironique d’un homme de pensée, sa parole a quelque chose de l’impitoyabilité féroce de la parole d’un ouvrier manuel.

Dimanche 17 août. — Il y a, ce soir, dans l’antichambre de la princesse, un énorme rouleau de papiers. Ce sont les interrogatoires de Bazaine, laissés là, par Lachaud qui dîne avec nous.

L’avocat affirme, que le duc d’Aumale a pétitionné la présidence, qu’il l’a arrachée, contre toute justice, au général Schramm, que c’est enfin, pour le prince, un moyen de se produire. Si ce que dit l’avocat est la vérité, et ce dont je doute, c’est assez tragiquement funambulesque cette conception d’un prétendant, d’arriver au trône par une présidence de Cour d’assises.

Mardi 19 août. — Le docteur Robin nous racontait, ce soir, que le hasard l’ayant mis à même de rendre service à des Japonais, rencontrés en Italie, il les retrouva à Vienne. Ils se firent alors un plaisir de lui montrer, dans les plus grands détails, leur exposition. On causa, on parla de la philosophie de la forme des objets, et on parla de Dieu, auquel ils ne croient pas, ne croyant guère qu’aux esprits, à des manifestations des âmes des trépassés.

Puis au bout de cela, le médecin demanda aux Japonais s’ils trouvaient nos Françaises jolies. « Oui, oui, lui fut-il répondu, mais elles sont trop grandes ! » Ces orientaux donnaient, dans cette phrase, l’idéal de ce qu’ils cherchent chez la femme : un joli petit animal, qu’on enveloppe avec la caresse tombante d’une main.

En effet, n’avons-nous pas vu les Japonaises de la grande Exposition, expliquer la phrase de leurs compatriotes, avec leurs rampements, leurs agenouillements, leurs gracieuses attaches au sol, leurs mouvements de gentils quadrupèdes, leurs habitudes enfin, de se faire toutes ramassées, toutes peletonnées, toutes exiguës.

Quelqu’un ajoute, que les officiers de marine sont unanimes à reconnaître que dans tout l’Orient, c’est seulement au Japon qu’on trouve chez la femme, la gaieté, l’entrain, un amour du plaisir, presque occidental.

1er septembre. — Après une affreuse migraine, je rêvais, cette nuit, que je me trouvais dans un endroit vague et indéfini, comme un paysage du sommeil. Là, se mettait à courir un danseur comique, dont chacune des poses devenait derrière lui, un arbre gardant le dessin ridicule et contorsionné du danseur.

Vendredi 10 septembre. — Aujourd’hui, dans l’exposition japonaise de Cernuschi, je rencontre Burty, revenu de la campagne pour quelques heures à Paris.

Nous sortons du Palais de l’Industrie, lui, moi, et un monsieur qu’il me présente, et dont je n’entends pas le nom. Nous marchons en causant, tous les trois, dans les Champs-Elysées, moi cherchant à deviner quel pouvait être ce monsieur, parlant intelligemment, mais dont je ne pouvais saisir le regard. L’homme parti je demande à Burty. « Qui est donc ce monsieur ? »

— « Mon cher, vous me faites une charge ? » me répond Burty.

C’était Gambetta, le tribun, le dictateur, l’inventeur des nouvelles couches sociales.

Eh bien, sur l’honneur, il a la face grasse et dorée d’un courtier de la petite bourse, qu’éclaire, le soir, le gaz du boulevard de l’Opéra.

Ce soir, de retour de la chasse, en attendant le chemin de fer, nous étions entrés dans l’usine de fil de fer de Plaines. J’admirais l’adresse, la grâce, avec laquelle ces hommes jonglaient, dans le noir de la nuit tombante, avec les méandres du fer, avec les rubans de feu, passant du rouge à l’orangé, de l’orangé au cerise. Là, je me suis surpris à avoir presque peur de l’attirement que produit le tournoiement de grandes machines, l’action enveloppante de l’engrainage : — cela a quelque chose de la fascination du vide.

29 octobre. — Hier soir, chez Brébant, je m’entretenais avec Robin de la persistance singulière de la vie, chez Feydeau. Il me disait qu’il n’y comprenait rien, qu’il n’aurait jamais pu croire qu’il pût vivre quinze mois, qu’il avait un caillot de sang dans la cervelle de la grosseur de son verre à bordeaux.

Aujourd’hui j’ai un saisissement, en tombant sur la nouvelle de la mort de ce pauvre garçon.

Mercredi 29 octobre. — La France est perdue. Henri V pas plus que le comte de Paris, le comte de Paris pas plus que Thiers, Gambetta pas plus que Thiers, n’ont d’autorité pour faire du gouvernement. Et les aventures de la gloire nous sont si bien défendues par M. de Bismarck, que dans le plus lointain avenir, notre pays ne peut espérer la poigne brutale et reconstituante d’un gendarme héroïque.

Dimanche 2 novembre. — Cette lumière implacablement blanche de la lune, dans ces premières nuits de novembre, dans cette nuit du jour des Morts, est vraiment spectrale. Il me semble y voir des reflets de linceul.

Lundi 3 novembre. — Dans les lettres on a un certain nombre d’amis, qui cessent tout à coup d’être de vos connaissances, dès qu’ils ne vous croient plus susceptibles de faire du bruit.

Rien n’est comparable à l’état, à la fois stupide et heureux, que vous donne une journée de jardinage, à l’air vif et froid de ce premier mois de l’hiver. Rentré à la maison, à la chaleur de votre feu, une espèce d’ensommeillement s’empare de vous, une plaisante immobilité monte dans vos jambes et vos bras fatigués. On dit bonsoir aux projets de la soirée, et l’on s’isole paresseusement dans un tête-à-tête vague avec soi-même, dans un néant trouble, dont le coup de sonnette de votre meilleur ami, vous sortirait le plus désagréablement du monde.

15 novembre. — Les partis politiques ressemblent, dans ce moment, à ces gens, que de Vigny vit, un jour, se battre dans un fiacre emporté.

5 décembre. — Devant le feu de la chambre d’en haut, qui sert de fumoir chez la princesse, après dîner, nous nous demandions, avec Berthelot, si la science pure, bellement abstraite, et contemptrice de l’industrialisme, n’est pas, comme l’art, le fait des sociétés aristocratiques.

Berthelot avoue que les États-Unis ne s’occupent, ne s’emparent de nos découvertes, rien que pour l’application. Cette Italie qu’il croyait, après sa rénovation, reprendre un élan, et redevenir quelque peu l’Italie du XVIe siècle, il constate tristement qu’elle imite maintenant les États-Unis, et est obligé de déclarer que les vrais et désintéressés savants qu’elle possède encore, sont des savants de la vieille génération : « On sait très bien, dit-il, comment se fait une vocation, c’est par l’action sur l’imagination des enfants, des jeunes gens, du rôle que joue dans les conversations autour d’eux, un individu de leur famille ou de leur connaissance. Eh bien ! dans les sociétés, où, ce rôle est pris par l’argent, il n’y a plus de recrutement pour les carrières de gloire. Dans ce pays, qu’est-ce qu’il arrive, lorsque les instincts du jeune homme sont par trop scientifiques, il se met dans une carrière satisfaisant à moitié ses goûts, à moitié son désir d’enrichissement, il devient ingénieur de chemin de fer, directeur d’usine, directeur de produits chimiques… Déjà cela commence à arriver en France, où l’École polytechnique ne fait plus de savants. »

Et la conversation continuant, Berthelot ajoutait : « Que la science moderne, cette science qui n’a guère que cent ans de date, et qu’on dote d’un avenir de siècles, lui semblait presque limitée par les trente années du siècle dans lequel nous vivons. Un homme qui sait les trois langues dans lesquelles se fait actuellement la science, peut se tenir aujourd’hui au courant. Mais voilà les Russes qui se mettent de la partie. Qui sait le russe parmi nous ? Bientôt tout l’Orient y viendra. Alors… Puis le nombre et l’inconnu des sociétés scientifiques. Aujourd’hui, j’ai reçu un diplôme de Bethléem, qui me nomme membre de la Société, je sais par le timbre qui porte New-York, que c’est en Amérique, et voilà tout… N’y a-t-il pas des Sociétés en Australie, ayant déjà publié sur l’histoire naturelle, des travaux de la plus grande importance… Un jour il sera impossible de connaître seulement les localités scientifiques… Et la mémoire pourra-t-elle suffire… Pensez-vous qu’à l’heure présente, pour ma partie, il y a, par an, huit cents mémoires dans les trois langues, anglaise, allemande, française ! »

Et il termine, en disant qu’il pense que ça finira, comme en Chine, où il croit à une science primordiale complètement perdue, et réduite et tombée à des recettes industrielles.

Mercredi 10 décembre. — Ce soir, chez la princesse, le dîner a été froid, contraint, coupé de longs silences. La pensée de chacun était au jugement de Bazaine.

Après le dîner, la princesse s’est absorbée dans le travail de la tapisserie : un moyen pour elle, au milieu des grands événements, de s’absenter de son salon, de s’appartenir. Elle répond à peine aux gens, qui lui font la politesse de venir s’asseoir, sur la petite chaise placée à ses pieds, relevant le nez à chaque entrant à qui elle jette : « Eh bien, sait-on quelque chose ? » Enfin, la soirée s’avançant, et personne n’apportant des nouvelles, elle s’écrie tout à coup : « C’est prodigieux, ces hommes ! ça ne sait rien ! moi, si j’avais des culottes, il me semble que je serais de suite partout, que je saurais tout. Voyons jeune Gautier, si vous alliez au Cercle impérial, peut-être saurions-nous quelque chose ? »

Le fils Gautier est très longtemps absent. En sortant, je le croise sous la porte cochère, et il me jette : « Condamné à mort à l’unanimité ! »

Vendredi 12 décembre. — De Behaine, en attendant le dîner, et Stoffel qui est en retard, me parle de l’espèce de susceptibilité maladive de Bismarck, de ses fureurs à la moindre attaque d’un journal français, de sa gallophobie, de la chance, qu’a la France de trouver dans le comte d’Arnim — tout prussien qu’il est — un sentiment aristocratique, qui le rend hostile au radicalisme français et non à la France.

Avec un autre ambassadeur, il a la certitude qu’un prétexte aurait été déjà trouvé pour envahir à nouveau notre pays.

Mardi 16 décembre. — Décidément, je n’ai plus d’intérêt à créer un livre. — Créer un massif de fleurs, une chambre, une reliure : voilà, ce qui dans ce moment, amuse ma cervelle.

Comme on parle de l’action révolutionnaire, exercée dans les élections en province, Calemard de Lafayette dit : « L’agent révolutionnaire le plus redoutable, et qu’on retrouve presque dans tous les cantons, — j’ai pu en faire l’observation moi-même — c’est un huissier véreux, devenu banquier. »

Mercredi 17 décembre. — La toquade de Flaubert d’avoir toujours fait et enduré des choses plus énormes que les autres, a pris, ce soir, les proportions de la dernière bouffonnerie. Il a bataillé violemment, et s’est presque chamaillé avec le sculpteur Jacquemart, pour prouver qu’il avait eu plus de poux en Égypte que lui, qu’il lui avait été supérieur en vermine.

Puis affalé sur moi, et avec des coups de doigt sur ma poitrine, me faisant l’effet de coups de bouton de fleuret, il a cherché à me prouver, que personne, personne au monde n’avait été amoureux, comme il l’avait été une fois. Ça été pour lui l’occasion de me reraconter une histoire qu’il m’a déjà contée plusieurs fois, l’histoire dans laquelle il risquait sa vie, au milieu des précipices d’une falaise, pour embrasser un chien de Terre-Neuve, appelé Thabor, à une certaine place, où sa maîtresse avait l’habitude de déposer un baiser.

Une passion qui l’avait empoigné en quatrième, et qu’il garda, au fond de lui, en dépit des amours banales, jusqu’à trente-deux ans.

Jour de Noël 25 décembre. — Je me sens plus seul, les jours de fête, que les autres jours.

Je me promène aujourd’hui dans cette maison qui s’arrange, fait sa toilette, devient un nid d’art, et mon plaisir est tout triste, qu’il ne soit pas là, pour en jouir, pour lui aussi promener, dans ces pierres reluisant neuf, sa jolie gaîté d’autrefois.

Quand j’entends ces blagueurs, ces enflés de la parole, parler de leurs travaux sur l’antiquité, je pense à notre travail sur la révolution, à cette lecture de livres et de brochures, qui feraient une lieue de pays, à ce plongement dans cet immense papier du journalisme, où nul n’avait mis le nez, à ces journées, à ces nuits de chasse dans l’inconnu sans limites, je nous revois pendant deux ans, retirés du monde, de notre famille, ayant donné nos habits noirs, pour ne pouvoir aller nulle part, nous payant seulement, après notre dîner, la distraction d’une promenade d’une heure, dans le noir des boulevards extérieurs… et en mon dédain silencieux, je les laisse blaguer.

Dimanche 28 décembre. — Au convoi de François Hugo, nous sommes accostés, Flaubert et moi, à la sortie du Père-Lachaise, par Judith.

Dans une fourrure de plumes, la fille de Théophile Gautier est belle, d’une beauté étrange. Son teint d’une blancheur à peine rosée, sa bouche découpée, comme une bouche de primitif, sur l’ivoire de larges dents, ses traits purs, et comme sommeillants, ses grands yeux, où des cils d’animal, des cils durs et semblables à de petites épingles noires, n’adoucissent pas d’une pénombre le regard, donnent à la léthargique créature l’indéfinissable et le mystérieux d’une femme-sphinx, d’une chair, d’une matière, dans laquelle il n’y aurait pas de nerfs modernes. Et la jeune femme a pour repoussoir à son éblouissante jeunesse, d’un côté le chinois Tsing à la face plate, au nez retroussé, de l’autre sa mère, la vieille Grisi, dans son ratatinement souffreteux.

Puis, afin que tout soit bizarre, excentrique, fantastique, dans la rencontre, Judith s’excuse auprès de Flaubert, de l’avoir manqué la veille. Elle était sortie pour prendre sa leçon de magie, oui, sa leçon de magie !

Mardi 30 décembre. — Quelqu’un dit, au dîner des Spartiates : l’Empire a branlé dans le manche, depuis le jour de l’attentat d’Orsini. Oui, reprend le général Schmitz, et permettez-moi une anecdote. Quelqu’un disait, huit jours après cet attentat, au duc d’Aumale : — « L’Empereur a été très bien ! » — « Comme mon père, chaque fois qu’on a tenté de l’assassiner, répondit le duc d’Aumale, mais attendez… il ne se passait pas une semaine après, que mon père ne commît une grosse faute. »