Journal des Goncourt/I/Année 1854

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Edmond de Goncourt et Jules de Goncourt
Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier, 1891 (8e mille) (Tome premier : 1851-1861, pp. 59-74).
Année 1854


ANNÉE 1854

Fin Février 1854. — Tout cet hiver, travail enragé pour notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION. Le matin, nous emportons, d’un coup, quatre à cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge près de nous, rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui a fait une collection de brochures introuvables, achetées deux sous sur les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage — une montre en argent.) Toute la journée, nous dépouillons le papier révolutionnaire et, la nuit, nous écrivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de plaisirs, point d’amusements. Nous avons donné nos vieux habits noirs et n’en avons point fait refaire, pour être dans l’impossibilité d’aller quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans relâche. Afin de faire un peu d’exercice, de ne pas tomber malades, nous ne nous permettons qu’une promenade après dîner, une promenade dans les ténèbres des boulevards extérieurs, pour n’être point tirés, par la distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en notre œuvre.

Mlle X… qui avait demandé l’autre jour à son entreteneur de venir la réveiller à quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori, refusée par lui, y a été menée par une amie, au sortir d’un souper tête à tête. Au moment où apparaissait, sur la guillotine, le condamné à mort, elle s’écrie : « Comme je me payerais cet homme ! — Et moi donc ? dit timidement l’amie. — Oh ! toi, tu es un détail. »

— A faire quelque chose sur la fin du monde amenée par l’instruction universelle.

— Napoléon est tout jugé pour moi. Il a fait fusiller le duc d’Enghien et exempté de la conscription Casimir Delavigne.

— Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l’homme à ne plus prendre de plaisir qu’aux œuvres de l’homme, et à s’embêter des œuvres de Dieu.

— Célestin Nanteuil nous raconte que Gérard de Nerval revenant d’Italie, absolument désargenté, rapportait pour quatre mille francs de marbres de cheminées, et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez lui un tel goût de la chose riche, qu’il se faisait des épingles à cravate avec du papier doré.

— Quand je me couche un peu gris, j’ai la sensation, en m’endormant, d’avoir la cervelle secouée dans un panier à salade par une femme, dont je n’aperçois que le bras et la main — et ce blanc bras et cette blanche main sont ceux de la Lescombat que j’ai entrevus une seule fois chez un mouleur.

— Prière d’un vieillard de ma connaissance : « Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins chargées, faites que les moumouches ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore cent mille francs, faites que l’Empereur reste pour que mes rentes augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d’Anzin. »

Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le répétait, les mains jointes.

Grotesque ! sinistre ! hein ? Et au fond qu’est-ce ? la prière toute nue et toute crue !

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— Quatre sous d’absinthe et deux sous de beurre, — deux mots jetés du haut en bas d’un escalier, deux mots qui résument la vie matérielle de la courtisane pauvre, — de quoi faire une sauce et de l’ivresse, le boire et le manger de ces créatures qui vivent à crédit sur un caprice d’estomac et une illusion de l’avenir.

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— Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens, sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d’Alger. Quelle caressante lumière ! quelle respiration de sérénité dans ce ciel ! Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! La volupté d’être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.

Rien de l’Occident ne m’a donné cela ; il n’y a que là-bas, où j’ai bu cet air de paradis, ce philtre d’oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses !… Et marchant devant moi, je revois derrière la rue sale de Paris où je vais et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et déchaussé, avec le serpent noir d’un tronc de figuier rampant tordu au-dessus d’une terrasse… Et assis dans un café ; je revois la cave blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d’impassibles immobilités d’Arabes. J’entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous ; lentement le « Bois en paix » de l’Orient me descend de la petite tasse jusqu’à l’âme ; j’écoute le plus doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin, — et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du CAFÉ DE LA GIRAFE.

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— L’humanité a tout trouvé à l’état sauvage : les animaux, les fruits, l’amour.

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— Nous sommes le siècle des chefs-d’œuvre de l’irrespect.

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Mai. — Fantaisie écrite en chemin de fer, la nuit, en allant à Bordeaux. — Quand au bout, tout au bout de la voie ferrée, un œil rouge s’éveille et que la locomotive, dévorant l’espace, apparaît, du milieu de la colline, de grands ossements se dressent, s’ajustent et descendent lentement jusqu’à la barrière, formant une longue file de squelettes de vieux chevaux… Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la locomotive qui n’est plus qu’une étincelle de braise dans le lointain. Puis ils se mettent à galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant de l’un à l’autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud, le gars qui s’est noyé en menant boire le poulain du maire. Il porte, attaché au chapelet d’os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le squelette de Conquiaud après eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arrivé au sommet, le squelette de l’un après l’autre apparaît immense sur le ciel qui s’éclaire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud fait le saut périlleux derrière la colline.

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20 mai. — La Chartreuse de Bordeaux : longue allée de platanes entre les troncs desquels, s’étend des deux côtés, un grand champ d’avoine folle, dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle, découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d’un tombeau. Ce riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et aérienne verdure d’un saule pleureur répandu sur une tombe comme les cheveux dénoués d’une femme en larmes.

Soudain, dans le paysage, par une petite allée d’ifs ressemblant à des cippes végétaux, débouchait une bande d’enfants de chœur aux aubes blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d’une main qui s’ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.

Ici la pierre des tombeaux est recouverte d’une mousse rougeâtre, piquetée de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle quelques brins d’herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une odeur d’Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied, la cachent sous des roses si pressées, qu’elles empêchent le passant de lire le nom du mort ou de la morte.

Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires blanches semées de trois larmes, qui ont l’air de sangsues gorgées d’encre, et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années vécues : livres de messe, exemptions, pages d’écriture, un A B C D en tapisserie, brodé par une mère.

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— Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l’arc-en-ciel et se le serrant autour des reins comme l’écharpe d’un commissaire, etc., etc.

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— « Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez moi ! » J’entends le tailleur Armand dire cela à Baschet, qui s’était permis, sur un trottoir, de lui demander où en était une jaquette commandée depuis une quinzaine de jours.

Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des goûts, des manies artistiques. Chez lui des tapis où l’on entrait jusqu’au ventre, car il proclamait que le tapis était le luxe des gens tout à fait distingués, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques qu’il fumait indolemment, orientalement. C’était un dilettante frénétique de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini à Meyerbeer ; ayant une stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accordée pour ne pas lui avoir réclamé une note de 3,000 francs dans les moments difficiles de sa vie.

Gaiffe l’avait séduit par quelques phrases pittoresques sur son orientalisme, et en lui déclarant qu’à ses yeux il était digne en tout point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours, à quatre heures, Armand tenait un cercle chez lui, où venaient quelques jeunes gens littéraires du quartier Latin qu’il habillait, et au milieu desquels Gaiffe tenait le haut bout, l’appelant familièrement Armandus, familiarité qui le grisait. Une fois même, Gaiffe daigna écrire un article pour l’ÉVÉNÉMENT, chez lui, — trop heureuse journée pour le pauvre Armand, qui fut presque aussitôt attaqué de la folie des grandeurs.

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— Il y a de gros et lourds hommes d’État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race qu’on pourrait appeler les percherons de la politique.

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— L’architecte Chabouillet, qui n’a pas l’étonnement facile, me conte aujourd’hui encore, un peu étonné, l’entrevue qu’il a eue ces jours-ci avec le directeur d’un petit théâtre des boulevards, qui l’avait fait appeler pour quelques changements dans sa salle.

— Ça a été intelligemment construit, votre théâtre ! lui disait Rabouillet.

— Ça, un théâtre… ce n’est pas un théâtre, c’est un b……

— Oh ! Monsieur.

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire… ce n’est pas un théâtre, non, Monsieur, et c’est tout simple… Je donne à mes actrices 50 ou 60 francs par mois… pourquoi ? parce que j’ai 30,000 de loyer… Mes acteurs, je ne leur donne guère plus, vous pensez quel métier ils font tous… Souvent une femme m’attrape pour me dire qu’elle ne peut vivre avec mes 50 francs, qu’elle va être obligée de faire des hommes dans la salle, pour manger… Que voulez-vous, ça ne me regarde pas… J’ai 30,000 de loyer… Donc, mon théâtre n’est pas un théâtre, c’est un b……

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— Un passeport contemporain.

En haut : RÉPUBLIQUE FRANÇAISE LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ

Au milieu : tête de Louis-Philippe imprimée en transparent.

En bas :

Le Préfet, PIÉTRI.

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— Aujourd’hui, Gavarni nous fait le portrait, de vive voix, de Chicard.

Chicard, un homme très bête, mais parlant toujours, toujours, toujours. Il était banquier pour le commerce des peaux. Ah ! les bals des VENDANGES DE BOURGOGNE. Chicard au contrôle, en culotte de peau, bottes à l’écuyère, gilet de marquis, habit, casque et plumeau, se montrait très difficile sur l’admission des hommes. Un jour, je voulus faire entrer Curmer et il me cria : C’est impossible ! Et cela dans le temps où sa biographie allait paraître dans LES FRANÇAIS de Curmer. Non une excellente société, mais Chicard y connaissait tout son monde. Il n’y eut pas une rixe entre hommes pendant trois ou quatre ans que cela dura. Pour les femmes, on recevait tout ce qui se présentait ; aussi elles se peignaient souvent. Une autre fois, j’y menai Balzac qui, monté sur une banquette, dans sa robe blanche de moine, regardait de ses petits yeux pétillants le chahut. Bal suivi d’un souper dans une grande salle. Pour mettre le couvert, tout le monde descendait dans les corridors et dans les cabinets où l’on prenait du champagne. Une seule fois, une femme nue sortit d’un gigantesque pâté, sauta sur la table, et dansa. Tout compris, dîner et souper : 15 francs. Peu d’artistes, peu d’hommes de lettres, je me rappelle seulement un vaudevilliste.

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— Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus des plaisanteries scatologiques.

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— Château de Croissy. Le personnel domestique de mon oncle.

Le jardinier Sebron, un ancien dragon aux formules de phrases les plus polies, vociférées avec une voix de tonnerre, déteste les fleurs et ne cesse de répéter, tous les ans, que la terre n’est point amiteuse cette année.

Le garde, personnage insignifiant : un faux Decamps rêvant peureusement de braconniers dans le parc.

L’intendant, ancien libraire installé autrefois à la MAISON D’OR, causant d’Hugo au point de vue de la vente. Il vit avec sa femme dans une petite tourelle, se repaissant des CHRONIQUES DE l’OEIL-DE-BOEUF, si bien qu’il se croit un véritable intendant du XVIIIe siècle, se croise les bras, ne surveille pas le moins du monde les foins ni quoi que ce soit au monde, occupé toute la journée à faire virevolter entre ses doigts un lorgnon prétentieux. Quand il en est aux confidences de son passé complexe et plein de révélations inattendues, il dit qu’à huit ans on l’a jeté sur un poulain, et que plus tard, il a mené la reine Hortense à huit chevaux.

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Fin août. — Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer à Sainte-Adresse où l’on nous a présentés à un boursier, à un petit-fils de Chérubini, à Turcas.

Ce Turcas est l’amabilité ouverte à deux battants. Il est gai, plaisant et tout rond. Sa manie est l’hospitalité. Au bout de deux jours, nos couverts sont presque mis de force chez lui, et nous voilà de la maison, menant une vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison embuissonnée de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu duquel se dresse un divan en terre gazonnée, une maîtresse qui est la belle et grande fille du Palais-Royal, nommée Brassine, deux ou trois canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une cabane en planches où, dans une flânerie délicieuse, l’on fume des pipes, l’on boit des grogs ; pipes et grogs sans fin.

Brassine a emmené avec elle une camarade, une actrice des Folies-Dramatiques. La D… est ce qu’on appelle, dans un certain argot, une empoigneuse qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme un voyou ; une jolie petite bête agaçante. A ce jeu-là, nous nous étions piqués l’un et l’autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries, lorsqu’un soir, en revenant de chez Turcas, — il était onze heures, et l’hôtel où elle demeurait était fermé, — elle parut à un balcon d’une fenêtre en peignoir blanc. J’étais à côté de A… qui lui faisait très sérieusement la cour. En riant, on commence à monter après le treillage, qui menait presque jusqu’à sa fenêtre. A… lâcha vite pied ; la montée n’était pas bien sûre. Mais moi, une fois le pied à l’escalade, je montais sérieusement. J’avais été frappé, comme d’un coup de fouet, d’un désir de cette femme qui était là-haut. Elle riait et grondait à demi. Cela dura quelques secondes, où quelqu’un fut en moi qui aimait cette femme, la voulait, y aspirait comme à cueillir une étoile.

Je grimpais allègrement et fiévreusement ainsi qu’un fou. J’étais entraîné dans l’orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin j’arrivai. Je sautai sur le balcon. J’avais été amoureux pendant une longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n’aurai de l’amour dans toute ma vie que de telles bouffées… Je passai la nuit avec cette femme qui me disait en voyant mes regards sur elle : « Es-tu drôle, tu as l’air d’un enfant qui regarde une tartine de beurre ! » Mais j’étais déjà dégrisé, j’avais peur qu’elle ne me demandât, le lendemain matin, un petit ouistiti que j’avais acheté au Havre, dans la journée. Il me semblait que cette femme devait adorer les singes…

Cette nuit, ce fut comme un déshabillé d’âme.

Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu’elle coupait par un zut qui semblait boire des larmes… Il m’apparut dans cette peau de voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse, dessinée sur l’envers d’une affiche de théâtre. Après chaque étreinte amoureuse, son cœur faisait toc toc, comme un coucou d’auberge de village : un bruit funèbre. C’était le plaisir sonnant la mort. « Oh ! je sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme ça… Si je me mettais à souper, ce ne serait pas long… »

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— Ah ! mes Goncourt, les vilains échantillons de petite bourgeoisie qu’il m’a été donné de voir dans ma vie, s’écriait un soir Gavarni. Du temps de mes dettes, du temps que j’habitais chez un pécheur de l’île Saint-Denis, je reçois une lettre de X… que vous connaissez, une lettre qui me disait : « Viens à ma campagne, j’ai un parc où il y a une balançoire et des jeux de bague. » Je me rends à Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en compagnie d’un monsieur et d’une dame, — mais toutefois au dos une vieille robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la dame.

Le propriétaire de la maison et du parc à jeux de bague, et qui avait, dit Gavarni, à la fois une tête de lapin et de serpent, était un usurier à nom nobiliaire, entre les mains duquel était tombée la propriété du journal LE CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rédacteur, sans le payer, avait fait nouer par sa femme une intrigue épistolaire avec lui, et se laissait tromper à domicile. Une maison où se donnaient de petites fêtes peuplées d’intrus étranges, de particuliers bizarres, de gens à industries indevinables.

Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en paraissant à peine douze, et que je soupçonnais d’être amoureuse de mon ami. Et la mère, pour n’avoir point de rivale, faisait mettre à sa fillette des pantalons d’enfant, la forçait à sauter à la corde, la fouettait tous les soirs à grand bruit.

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— Songe. J’étais dans la salle à manger, le soir d’un de mes mercredis, causant et buvant avec deux ou trois amis… La nuit finissait, l’aurore se leva à travers les petits rideaux, mais une aurore d’un sinistre jour boréal… Alors tout à coup beaucoup de gens se mirent à courir en rond dans la salle à manger, saisissant les objets d’art, et les portant au-dessus de leurs têtes, cassés en deux morceaux, entre autres, je me souviens, mon petit Chinois de Saxe… Il y avait aux murs, dans mon rêve, des claymores, des claymores immenses ; furieux j’en détachai une et portai un grand coup à un vieillard de la ronde… Sur ce coup, il vint à ce vieillard une autre tête, et derrière lui deux jeunes gens qui le suivaient, changèrent aussi de têtes, et apparurent tous les trois avec ces grosses têtes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les cirques… Et je sentis que j’étais dans une maison de fous et j’avais de grandes angoisses… Devant moi se dressait une espèce de box où étaient entassés un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout verts… Et un individu, qui était avec moi, me poussait pour me faire entrer de force avec eux… Soudain je me trouvai dans un grand salon, tout peint et tout chatoyant de couleurs étranges, où se trouvaient quelques hommes en habit de drap d’or, avec sur la tête des bonnets pointus comme des princes du Caucase… De là je pénétrai dans un salon Louis XV, d’une grandeur énorme, décoré de gigantesques glaces dans des cadres rocaille, avec une rangée tout autour de statues de marbre plus grandes que nature et d’une blancheur extraordinaire… Alors, dans ce salon vide, sans avoir eu à mon entrée la vision de personne, je mettais ma bouche sur la bouche d’une femme, mariai ma langue à sa langue… Alors de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance comme si toute mon âme me montait aux lèvres et était aspirée et bue par cette femme… une femme effacée et vague comme serait la vapeur d’une femme de Prud’hon.

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— Henri Monnier, employé au ministère de la justice, ordonnançait les frais des bourreaux. C’est là, qu’il eut pour chef un certain M. Petit, qui lui fournit le type de M. Prud’homme.

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— J’ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le désespoir qu’il n’ait pas de maîtresse, et qui, dans cette chasteté voyant une dégénérescence de la race, le gronde et le moralise sans relâche pour qu’il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles très navrés de la mauvaise bonne conduite de leur neveu : deux hommes à femmes ; l’un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa belle-sœur dans le lit d’une dame qui venait de quitter sa maison de campagne, lui disait plaintivement : « Je n’ai pu obtenir rien d’elle ; j’ai voulu avoir au moins la chaleur de son corps ! » l’autre, un séducteur par la force des poignets de tout le féminin qui lui tombait sous la main… Et mon ami ajoutait qu’il serait sûr d’avoir à lui tout seul l’héritage de son oncle, le coucheur dans les lits vides, s’il voulait prendre une maîtresse, et le choisir comme confident et comme intermédiaire pour carotter de l’argent à son père et à sa mère au sujet de l’entretien de ladite maîtresse.