Jaune ou Bleu, souvenirs d’une double brigue dans les élections anglaises

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Jaune ou Bleu, souvenirs d’une double brigue dans les élections anglaises
Revue des Deux MondesDeuxième période, tome 74 (p. 904-939).


JAUNE OU BLEU


SOUVENIRS D’UNE DOUBLE BRIGUE[1].

Albany, ce quartier fashionable, ne recèle guère, dans ses plus élégantes demeures, un boudoir mieux installé que celui où m’accueillit maître Fitz, mon très honoré cousin, par une radieuse matinée de printemps. Le soleil de mai y pénétrait à travers les croisées entr’ouvertes, et, glissant sur les touffes de fleurs qui surmontent les jardinières, semait de brusques et mobiles reflets les arabesques dorées du cuir de Cordoue qui garnit les murs, les cuivres-rocailles dont l’âtre est comme encombré, les découpures étincelantes qui se plaquent aux guéridons, aux bahuts de vieux Boule. Au sein de ce fouillis lumineux, mon ex-condisciple faisait assez bonne figure et frappait d’un respect involontaire ma naïve jeunesse. Sa taille haute et souple se dessinait sous les plis amples d’une longue tunique arménienne. Un journal de sport dans la main gauche, il tenait de la main droite une tasse de café noir très concentré, où il venait de laisser tomber quelques cuillerées d’eau-de-vie. Trois ou quatre regalias, insérés dans une potiche japonaise, inclinaient vers lui leurs tiges blondes, et semblaient solliciter l’honneur d’être fumés par un si bon juge de leurs mérites exquis. Leur parfum subtil se mêlait à l’odeur de l’ambre, aux émanations du cuir de Russie, aux vapeurs du café fumant. Tous les sens enfin se trouvaient caressés et chatouillés à la fois dès qu’on avait franchi le seuil de ce joli réduit et soulevé les lourdes portières de soie qui en masquaient l’accès. — Que vous arrivez donc à propos ! s’écria Fitz dès qu’il m’eut aperçu… et que j’ai, mon cher enfant, de belles nouvelles à vous apprendre !… Vous savez que le parlement vient d’être dissous ?… Il le fallait, puisque le Times l’avait prédit, et que les décrets du Times ont la force de ceux que signait César… D’ailleurs nos grands écoliers de Saint-Stephen, à force de se jeter leurs billes à la tête, en étaient venus à casser les vitres de l’établissement… Leurs pions (c’est-à-dire messieurs les ministres de la reine) ne pouvaient tolérer plus longtemps un tel désordre. Voilà donc les représentans du peuple bien et dûment licenciés. Il s’agit de leur trouver des remplaçans un peu moins tapageurs… Ici, le drame commence… Mon père, que Dieu bénisse et confonde ! s’est mis en tête la singulière idée que je devais m’offrir aux suffrages de Cantitborough… J’ai vainement présenté de respectueuses objections à ce vieillard compromettant. Il tient à son projet, il insiste, il fronce déjà le sourcil… Pylade, qu’en dites-vous, mon bon ? Me croyez-vous capable de supporter le fardeau de l’ennui parlementaire ? Si tel est votre avis, donnez-le sans crainte à votre Oreste, car je commence à incliner moi-même vers la détermination suggérée par « le gouverneur [2]. » Il y aurait plaisir à mettre sens dessus dessous une vieille cité dont le torysme traditionnel m’a toujours révolté. Les obstacles m’attirent d’ailleurs, et nous pouvons compter sur une opposition enragée. Les Jaunes et les Bleus vont se prendre aux cheveux comme jamais ils ne l’avaient fait jusqu’ici. Le Cantitborough-Post va me dénoncer au pays comme socialiste, sceptique, démocrate, et que sais-je encore ? C’est le vocabulaire infaillible, la litanie nécessaire de ces esprits étroits que toute originalité offusque, et à qui tout ce qui remue fait peur… Voyons, Pylade, expliquez-vous sans retard ! Cette lutte vous sourit-elle ?

— En face de qui doit-elle nous mettre ?

— J’aurai trois concurrens à combattre, absolument comme l’Horace cornélien. Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ?… Je vaincrai. En première ligne, un vieux nabab, retour de l’Inde, majestueux millionnaire passé à l’état d’idole, et tory passionné, comme le sont tous ses pareils. Arrive ensuite un baby de vingt et un ans, fils de comte et comte futur, qui se croit, comme tel, appelé à passer sans transition de la nursery à la chambre des communes. Le numéro trois est un de ces animaux hybrides qui s’intitulent conservateurs, libéraux, comme si ces deux appellations ne hurlaient pas d’être accouplées. Ce monsieur, qui a su convertir beaucoup de laine en un peu d’or, s’est permis d’acheter Foxley et joue maintenant au patriarche. Il perfectionne le drainage et bâtit des cottages modèles, il prime les meilleurs labours, il fait enfin de la philanthropie utilitaire en vue de ses intérêts personnels… Donc nous voilà quatre, dont deux mordront inévitablement la poussière du cirque ;… mais le combat ne saurait manquer de me divertir. Pour la chasse électorale, je vous offre les hautes fonctions de grand-veneur, et vous chargerai de toute la besogne ennuyeuse, ne me réservant que le droit de cajoler et de capter les femmes, — les jolies, entendons-nous bien, — qui-pourraient employer pour moi leur bénigne influence.

— Mille fois merci de votre confiance et du partage que vous m’offrez. Je suppose que vous avez pensé aux étranges poignées de main qu’il faudra recevoir du great unwashed [3] ?

— Ah ! oui bien, s’écria le prétendu socialiste,… comptez là-dessus, mes bons amis !… j’aimerais mieux voir pendus haut et court tous mes électeurs.

— Vous devrez aussi, de çà, de là, échanger une facétie avec les bouchers de l’endroit, trinquer avec les charbonniers de la mine, vous créer des relations parmi les balayeurs.

— Qu’on m’y prenne ! interrompit encore le républicain farouche.

— Embrasser même à l’occasion un marmot ou deux…

— Pylade, vous m’assommez avec ces odieuses perspectives… Un portefeuille de premier ministre me semblerait trop cher à de telles conditions, et si vous n’avez à m’offrir que des idées de ce genre… Non, je ne m’astreindrai à aucune servitude pareille… Mon argent, je le sémerai sans compter, puisque tout, de nos jours, s’achète et se vend… Je ne marchanderai pas non plus les concessions politiques. Je promettrai mon vote au libre-échange, aux divorces sans frais de justice, aux mariages entre qui voudra, aux tolérances de tout ordre, aux libertés de toute catégorie… Après cela, s’ils demandent autre chose, qu’ils s’adressent au conservateur libéral !… Je m’en soucie, en somme, aussi peu que possible.

— Noble et philosophique désintéressement !… Il est heureux cependant que vous ne tentiez pas une campagne rurale, une élection de comté. Les fermiers et la gent ecclésiastique ne voudraient de vous à aucun prix. Ces braves gens ont trop à craindre pour leur double monopole, la protection et les church rates… N’importe : plus on se bat, plus on s’amuse. Nous serons là comme une paire de terriers dans une grange pleine de rats. A quand le départ ?

— A jeudi, mon bon, à jeudi. J’irai m’établir à Hollywood. C’est une petite case assez commode, beaucoup plus voisine de la ville que le château solennel où le « gouverneur » soigne ses rhumatismes. Nous fatiguerions ce pauvre cher homme. Je compte emmener Beauclerc pour agent. Il a été mon camarade à Eton, et on me le donne pour le plus fin renard de Lincoln’s Inn… Maintenant voilà bien assez d’affaires sérieuses pour une seule journée. Je vais voir au Tattersall si je trouve une bête que je puisse atteler au tandem avec Rumpunch. De là, vers deux heures, aux Square-gardens, où j’ai chance de rencontrer lady Frisette… Ayez l’obligeance de sonner Soames, et en descendant veuillez faire avancer mon cabriolet, si pourtant ce n’est pas demander trop à votre condescendance.

Pour expliquer la familiarité de ce langage amical, il peut être nécessaire de rappeler ici que Randolph Fitzhardinge (c’est par abréviation que nous l’appelons Fitz) est notre parent depuis sa naissance et quelque peu mon aîné depuis la mienne. Il a d’ailleurs pour moi le prestige impérieux d’une élégance que je ne saurais égaler, et d’une beauté qui me laisse dans une ombre peu favorable. Vous ne trouveriez pas, même en les cherchant parmi les plus magnifiques spécimens de life-guards, une prestance comparable à la sienne, une physionomie aussi marquée de vaillante insouciance. L’air un peu blasé peut-être, peut-être aussi trop de ressemblance générale avec l’oiseau qui a pour perchoir les foudres du roi des dieux, mais en somme un beau garçon et un bon garçon, ce qui vaut mieux. Depuis sa sortie de Christ-Church (il y a dix ans de cela), il n’a guère fait que se divertir, et le monde a trouvé ce parti-pris tout à fait simple chez l’héritier présomptif d’un revenu qui côtoie les dix mille livres sterling. Les menus péchés qu’il a pu commettre pendant ces dix années sont amplement rachetés par des mérites de premier ordre. Le Blue Jersey B, C. n’a pas de rameur qui puisse lui être comparé ; pas un jockey de profession n’a plus solide assiette et main plus légère ; il renvoie la balle aussi bien que n’importe quel zingaro du cercle des Onze, et le Yacht squadron le compte au nombre de ses manœuvriers les plus experts. A un homme aussi complet, comment ne pas tout permettre ? — C’était du moins mon avis, et peut-être aussi l’avis de lady Frisette.

Cette aimable personne, le jeudi venu, et quand Fitz alla prendre congé d’elle, inonda de larmes le gentil boudoir capitonné de soie rose où elle aurait voulu le garder, pur de toute ambition politique ; mais j’ai tout lieu de penser que ces pleurs amers étaient déjà séchés au moment où nous montions dans le train express du Pottleshire, après avoir installé dans leurs compartimens l’agile Rumpunch et sa nouvelle compagne.

Nous étions seuls dans le wagon que nous avions choisi, et à peine hors de Paddington, nos trois pipes entrèrent en fonction. Il faisait chaud en ce mois de juin. Fitz baissa toutes les vitres et ôta sa casquette de voyage en protestant contre l’ineptie de l’administration qui ne réservait pas aux non-fumeurs, dans chaque train, un compartiment spécial. — C’est ainsi que les choses se passent à Venise, ajouta-t-il sentencieusement, et tandis qu’il se trouve, chez nous, pour les moindres abus, une nuée de réclamans, l’oppression criante dont le fumeur anglais est victime n’a pas encore soulevé l’opinion publique. Il serait temps qu’une voix autorisée prît à cœur cette importante question.

— Beau sujet pour une lettre au Times,… mais seulement après l’élection, repartit Beauclerc, notre avocat, dont la parole, rapide comme un télégramme, a par-ci par-là des morsures de furet.

— Non, il faut quelque chose de plus solennel : une pétition signée par tous les fumeurs des trois royaumes, et adressée aux directeurs de toutes les lignes… Pour aujourd’hui, nous n’avons rien à redouter… D’ici à Cantitborough, deux arrêts seulement, et il n’est pas probable qu’un envahissement féminin vienne à l’encontre de notre passe-temps viril. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je déteste voyager avec des dames. Il faut rempocher sa pipe, leur offrir le Punch, et s’aplatir sur soi-même pour leur faire place. Voyons, passez-moi le Bradshaw [4]… Je ne me trompais pas, on ne fait halte qu’à deux stations. Il y a tout à parier que nous ne serons point dérangés.

Le discourtois chevalier, après cette réflexion consolante, raviva le feu de sa pipe, et se plongea dans la lecture de je ne sais quel magazine, dont il coupait les feuillets au fur et à mesure avec le tranchant de son billet. Vingt minutes durant, le silence régna ; mais alors un formidable cri de la machine vint troubler la sérénité de notre situation. Fitz jeta un regard du côté de la portière. — Nous sommes à Bottleston, s’écria-t-il. Je connais l’endroit : on n’y embarque jamais que deux ou trois fermiers, et tout naturellement ils montent en secondes. Un pareil désert ne produit pas de crinolines.

C’était, hélas ! trop s’aventurer. Tandis que la vapeur sifflait, tandis que la locomotive s’époumonait, pantelante, apparurent sur le quai six femmes, — six, je n’ajoute rien, — causant et riant à qui mieux mieux. Derrière elles, à quelques pas, une soubrette veillait sur une pile de caisses soigneusement enveloppées de toile brune. Fitz, jurant à demi-voix, lança, pour effrayer son monde, une énorme bouffée de tabac, et passa la tête hors de la portière par un mouvement insidieux destiné à faire croire que nous étions au complet ; mais, avec l’instinctive obstination qui est l’apanage du sexe faible, une de ces dames vint se planter droit devant notre compartiment. — Ici, Timbs ! il y a de la place, dit-elle avec une suprême tranquillité, lorsque son regard eut exploré les profondeurs du wagon, après quoi, trois minutes durant, elle et sa suivante installèrent le bouquet, le nécessaire, le livre, le sac de nuit, bref les mille et un objets dont une femme s’encombre pour tout voyage, même d’une demi-heure ; puis, avant de monter elle-même : — Il me semble que j’entre dans une tabagie, dit-elle à une de ses cinq compagnes avec un regard significatif jeté vers nous.

Le sifflet lui coupa la parole au moment où sans doute elle allait compléter cette observation désobligeante. Les jeunes dames se précipitèrent dans les bras l’une de l’autre avec un élan très inopportun, et le départ du train jeta la soubrette (âgée de trente ans au moins et d’une couleur douteuse) dans les bras du pauvre Beauclerc, en face de qui elle allait s’asseoir. Sa maîtresse, placée en regard de Fitz, ne semblait occupée que d’un petit chien de la Havane, captif dans un panier, et qu’on pouvait croire fort mécontent de son incarcération.

— L’aimable petit animal ! marmotta Fitz entre ses dents… Va-t-il donc japper comme cela jusqu’à destination ?

La maîtresse du chien leva rapidement les yeux sur mon audacieux cousin, qui se maintenait raide et gourmé : — Dauphin, dit-elle, n’a jamais gêné personne.

Fitz, malgré son affectation de calme impassible, se sentit en défaut. Il baissa la tête, dissimula sa pipe avec un soupir, logea son lorgnon dans l’orbite de son œil droit, et soumit tranquillement la jeune dame à un examen des plus assidus. Or elle n’y pouvait rien perdre, étant irréprochable de tournure et de mise, avec ses grands yeux brun-clair, son abondante chevelure et sa fine taille, que faisait valoir, sous un flot de dentelles noires, l’azur vif et chatoyant d’une robe moirée. Beauclerc la trouvait évidemment assez belle pour consoler Fitz de sa pipe inachevée, et quelques symptômes de dégel se manifestaient chez notre compagnon de voyage. J’en jugeai du moins ainsi quand il présenta galamment à son vis-à-vis le numéro de la Saturday Review, qui l’avait jusqu’alors si puissamment et si complètement absorbé. Vinrent ensuite un ou deux monosyllabes sur le temps, la chaleur, etc. La belle personne répondit sans peur comme sans rancune à ces excuses indirectes, et je lui en sus le meilleur gré, car je ne goûte aucunement la gauche timidité qui condamne John Bull et ses filles à ne souffler mot, sauf présentation préalable. Au bout d’une demi-heure, pas davantage, Fitz avait fait la conquête du petit prisonnier havanais, et, comme il devisait à bâtons rompus sur toute espèce de sujets avec la propriétaire de Dauphin, le hasard de la conversation les mit sur le chapitre de l’élection prochaine. — Déjà, chez nous, tout est en l’air, dit en riant la jeune lady, et c’est une vraie bonne fortune pour ce pays, où les distractions sont si rares… Je n’y suis que depuis quelques mois ; mais je le connais assez maintenant pour le placer immédiatement après le pôle nord sur la liste des régions les plus glacées et les plus inertes.

— Vraiment ? riposta Fitz… Seriez-vous assez bonne pour me nommer les candidats dont on parle ?

— Ils sont quatre, lui fut-il répondu. Le général Salter, M. Fitzhardinge, lord Verdant et un M. Smith… Le Hoop Smith, veux-je dire.

— Parmi ces messieurs, vous avez peut-être quelque préférence ?

— Pas un, que je sache, n’a droit à de vives sympathies… Le seul à qui on accorde quelque esprit est M. Fitzhardinge ; mais on est généralement d’avis qu’il n’est pas bon à grand’chose.

— En ce cas, dit Fitz, passant la main dans la toison crépue du petit animal pour se donner une contenance, ce n’est peut-être pas tout à fait l’idéal d’un candidat au parlement… Et que lui reproche-t-on en particulier ?

— Je ne sais trop. On le traite d’extravagant, de mécréant, de républicain, de socialiste… Bref, il n’est pas d’épithète malsonnante qu’on n’accroche à son nom… Eh bien ! par cela même, je trouve qu’il irait bien à ce comté de malheur, où il semble vraiment que rien d’original, de tranché ne puisse jamais se produire.

— Vous êtes donc radicale ? demanda Fitz avec un sourire.

Un autre sourire lui répondit : — Tout au plus, si cela était, conviendrais-je d’une pareille trahison, car ici nous sommes bleus à outrance… Eh ! mais, ne nous voilà-t-il pas à Cantitborough ?…

Cantitborough en effet se montrait à nous ; une bonne petite cité proprette, rangée, paisible, qui m’apparaît toujours comme une vieille demoiselle en toilette de soirée. Les rues, si on s’avisait de les faucher, donneraient chaque année une bonne récolte de foins, et les habitans en sont réduits à faire eux-mêmes jouer la sonnerie de leurs portes pour l’empêcher de se rouiller.

Le train s’arrêta. Fitz semblait pour le moins aussi mécontent de quitter la jolie voyageuse qu’il l’avait été naguère en la voyant monter dans le train. Il lança même un regard hostile à certain jeune homme qui était venu au-devant d’elle jusque sur le quai. — Qui diable pouvez-vous être ? disait ce regard impudent, et, sans attendre la réponse, Fitz, toujours alerte, toujours empressé, descendait le chien, rangeait le sac de nuit, vérifiait les bagages. Ce dernier soin surtout semblait le préoccuper, et je le compris lorsqu’après avoir reçu en paiement de ses peines un salut gracieux et vu l’inconnue s’éloigner au bras du jeune homme (que ses airs dégagés disaient être un frère), il revint nous installer dans le dog-cart amené pour nous transporter à Hollywood. — Dîtes donc, vous, lui demanda Beauclerc, puisque vous mettez si bien l’occasion à profit, comment s’appelle-t-on, je vous prie ?

— Barnardiston, répondit Fitz sans le moins du monde esquiver la question de notre avocat… Un nom que je n’avais jamais entendu prononcer dans le pays ;… mais c’est évidemment une femme comme il faut… Rien qu’à la voix, cela se reconnaît ; la toilette, les dehors peuvent tromper ; quant à la voix, elle fournit à cet égard les pronostics les plus dignes de confiance. Je ne sais, par exemple, comment classer ce bonhomme venu pour la recevoir au débarquer.

Bonhomme n’est pas sans quelque nuance de mépris, répliqua Beauclerc, et d’où vient que vous en voulez à cet honnête Cantab [5] ? Comment, maladroit, vous avez pu méconnaître l’étudiant de Cambridge à la forme basse de son chapeau de paille et à la coupe exagérée de sa veste de chasse ? .. La toilette dit l’homme, et la femme bien mieux encore… Pour moi du moins, je ne m’y trompe jamais.

— Oui-da ! Eh bien ! d’après votre infaillible diagnostique, devinez ce que peut être la maîtresse de Dauphin.

— Une aimable personne, inclinant à la coquetterie, assez libre d’allures pour être fort agréable, pas assez pour qu’on l’accuse de hardiesse, douée d’un goût fin et de dispositions prodigues. Elle sait qu’elle a le pied mignon, et ne s’avise pas, comme tant d’autres, de s’estropier pour le faire valoir. Symptôme des plus favorables ! Ainsi parla Beauclerc avec une sagacité qui ne nous étonna point.

— Bravo ! s’écria Fitz… Parlez-moi d’une femme comme celle-là ! Donc, ma belle, vous allez répétant de confiance que je ne suis pas bon à grand’chose. Vous venez que je m’entends à la flirtation, que j’y suis même passé maître, et puisque vos pareilles ne sont jamais tout à fait contentes d’elles tant que nos hommages leur manquent, je prétends, à défaut de toute autre vertu plus sublime, me montrer au moins charitable… Soames, ajouta-t-il, se penchant. vers le siège où son valet de chambre se prélassait à côté du cocher, vous retournerez ce soir même à Cantitborough, et vous vous enquerrez d’une famille appelée Barnardiston. Je veux savoir dans le plus grand détail qui sont ces gens-là, où ils résident, et ce qui se dit à leur sujet… Vous comprenez, mon garçon ?

— Parfaitement, monsieur, répliqua Soames, à qui pareille enquête semblait être familière.

Le résultat de celle-ci nous fut communiqué à l’issue du souper, pendant que nous fumions sur les pelouses. Barnadiston le père, gentleman, pourvu d’une fortune indépendante, habitait un domaine appelé les Larches. Il exerçait une autorité passablement despotique sur mistress Barnardiston. Au-dessous d’eux s’étageaient un fils aîné, étudiant de John’s College, et deux petits garçons en bas âge, plus deux filles dont l’une, miss Glencora, passait pour promise au perpetual curate de Saint-Hildebrand, et dont l’autre, miss Caroline, n’était (autant que Soames avait pu s’en assurer) engagée avec personne.

— Par saint George ! s’écria Fitz, envoyant à la lune un jet de fumée, il n’est pas croyable que l’aimable et vive personne à qui Dauphin appartient doive échoir en partage à ce vulgaire petit prestolet de Saint-Hildebrand ! Je ne puis admettre un instant que ce soit elle… Et pourtant le nom de Glencora lui va mieux que celui de Caroline !

— Calmez ces vaines terreurs, dit notre avocat d’un ton d’oracle ; je vous garantis que votre beauté du chemin de fer ne saurait être la fiancée d’un ecclésiastique… On reconnaît au premier coup d’œil ces futures épouses du cléricat, formées dès l’enfance à la distribution des gilets de flanelle et des brochures pieuses sur papier de sucre. On les reconnaît à leurs mines effarouchées, à leurs yeux toujours soigneusement détournés de tout ce qui ne porte pas la cravate blanche. Au fond, vous les diriez pénétrées des graves devoirs qui incombent à une « mère de l’église ; » mais fiez-vous à l’esprit de leur sexe pour entretenir dans leur for intérieur le goût indéracinable de la flirtation et de la médisance… Une fois encore, soyez certain que notre compagne de voyage n’a rien à démêler avec elles !….

— Dieu vous entende ! répliqua simplement Fitz avec un accent et un geste évangéliques.


II

Notre vieux Buckstone, l’Odry britannique, m’a souvent mis en gaîté, mais jamais il n’a tiré de moi un éclat de rire pareil à celui que je comprimai sur la place du Marché, le jour où les quatre candidats s’y produisirent devant la foule ébahie. En première ligne, comme cela se devait, le petit lord Verdant, imberbe et fluet, avec ces airs doucereux qu’on sait familiers à l’illustre race des Cockadoodle, se penchait sur le cou de son cheval, tout prêt à s’y cramponner en cas d’accident. L’autre représentant des idées conservatrices, étalé au fond d’une calèche découverte, sur les portières de laquelle éclatait son blason fraîchement peint, ressemblait, dans ses vêtemens de couleur voyante, à un gros chat zébré de jaune et de gris. Son large sourire enveloppait toute l’assistance, charmée de tant d’affabilité.-Puis-, sur un gras et blanc poney, trop porté à pointer en avant, l’ancien serviteur de la compagnie des Indes, Curry Salter, arrondi comme une citrouille et d’une belle couleur dorée qui rappelait la renoncule de mai, tempêtait contre ses électeurs et les gourmandait du même ton qu’il eût pris avec ses cipayes. On le devinait in petto fort tenté d’employer la bastonnade pour réduire les récalcitrans ; mais, vu les circonstances, il se contentait de sacrer à dire d’experts. Enfin, et pour clore la série, venait maître Fitz, intrépide, fier, distingué (pour employer un mot familier aux courtauds de magasin) et fermement assis sur son beau cheval pur sang, comme s’ils eussent été coulés tous deux dans le même bronze.

L’élection de Verdant ne pouvait manquer, par cela même qu’il était le fils du seul comté établi dans le voisinage de Cantitborough. Le commerce s’était prononcé en faveur de Salter, grand consommateur et bonne paie. Le clergé au contraire et les arts libéraux inclinaient vers le Hoop Smith, qui les charmait par sa piété, la poésie de ses sentimens, la pureté immaculée de ses mœurs. Quant à Fitz, il n’avait pour lui que les femmes, et peut-être avec elles une demi-douzaine d’esprits forts plus éclairés que le commun des martyrs. Cependant nous n’avions pas marchandé nos peines, Beauclerc ni moi, ni quelques autres agens poussés à toute vapeur dans les voies ténébreuses du canvassing [6] mais que faire d’un socialiste en contradiction perpétuelle avec ses doctrines et professant au fond le plus profond mépris pour la canaille dont il ne parlait jamais, théoriquement, sans lui témoigner le respect dû au peuple, voire au peuple souverain ? Que faire d’un démocrate aux mains blanches, qui prenait grand soin de les ganter avant de les tendre à ses frères les ouvriers, pour peu que ceux-ci lui parussent n’avoir pas suffisamment passé les leurs au savon ? Cantitborough n’en était pas moins dans cet état de surexcitation inaccoutumée où tombe une petite ville de province quand le vent électoral vient aviver les ardeurs de ses haines, habituellement couvées dans l’ombre et le silence, et qui tout à coup font explosion. Nous l’agitions jusque dans ses profondeurs les plus intimes. Le premier hôtel de la localité avait été retenu pour le comité bleu ; dans le second siégeait le comité jaune. Les gros bonnets des deux partis faisaient sonner haut la rigueur de leurs principes ; les gamins plantaient sur les gouttières des drapeaux faits de vieux chiffons ; les cabarets étaient hantés par des êtres mystérieux qui évitaient soigneusement de se nommer et s’éclipsaient une fois leur œuvre faite. M. Brown ne saluait plus M. Green, qui lui paraissait jaune. Mistress A… cessait de voir mistress B…, parce que celle-ci tendait à bleuir. Le conseil municipal, divisé en deux fractions hostiles, avait peine à se maintenir sur ses jambes, ce qui arrivait aussi parfois à quelques-uns de ses membres. Cobblin, le cordonnier en vieux, s’émerveillait de trouver deux billets de cinq livres au fond d’une botte à la Wellington dont la réparation lui avait été confiée. Le recteur Chalice était subitement ébranlé dans ses convictions par la nouvelle, adroitement glissée à son oreille, que le doyenné de Turtlefat pourrait bien vaquer avant peu.

Fitz semblait étranger à toutes ces manœuvres ; pourtant, trois ou quatre jours après notre arrivée : — Savez-vous, nous dit-il à déjeuner, quel vote je vais solliciter cette après-midi ?

— Celui de Pottler, l’aubergiste des Trois-Rois, si vous êtes bien inspiré, repartit Beauclerc, qui beurrait tranquillement sa rôtie.

— Allons donc !… me compromettre avec cette espèce de lèchefrite vivante !

— Peste soit de votre orgueil !… il nous fait de belle besogne, repartit l’avocat fort peu satisfait.

— Je vous ai prévenu. recommença Fitz… Vous êtes chargé des pères et des maris ; .. je réserve mes poignées de main pour leurs femmes et leurs filles.

— Excellent moyen de vous faire bienvenir d’eux !… Au surplus. vous êtes tous les mêmes, messieurs les gentlemen démocrates ; plus vos opinions s’affichent, moins vos actes s’y conforment. Les anomalies les plus choquantes vous paraissent en ceci toutes naturelles, et quand vous coiffez le bonnet rouge, il est entendu pour vous que pas un manant ne gardera le sien sur la tète en votre gracieuse présence. Si jamais…

— Grâce ! Beauclerc, on vous tient quitte de cette puissante dialectique… La question préalable est demandée : m’accompagnerez-vous aux Larches ? Voilà ce que je désire savoir.

— Aux Larches ? Pourquoi faire, je vous prie ?… Vous avez dit aux Larches ?… chez le vieux Barnardiston ?

— Précisément.

— Ah ça ! mais vous perdez la cervelle ! Qu’attendez-vous d’une pareille visite ? Vous savez comme moi que Barnardiston appartient au comité Verdant.

— Eh bien ! après ? En quoi cela peut-il me toucher ? ,.. Voici trois jours que je cherche, sans l’avoir trouvée, une occasion de revoir sa fille ; ne suis-je pas réduit à l’aller relancer jusque chez elle ?

— Un beau sang-froid que le vôtre ! reprit l’avocat, un moment déconcerté, mais il ne vous mènera pas loin… Au surplus, vous êtes libre de compromettre une élection que je réponds de mener à bien, si vous vous laissez conduire. Dans le cas contraire, souffrez que je m’en lave les mains.

— Après déjeuner, c’est de rigueur, interrompit Fitz, toujours enclin à jouer avec les mots comme avec les événemens et les hommes.

Beauclerc ne nous accompagna point aux Larches, où nous allâmes à cheval, le cousin et moi. Une jolie maison de pierre blanche, toute neuve, décorée de persiennes vertes et réveillant de son mieux l’idée d’une villa italienne.

— Regardez !… c’est elle, murmura Fitz à mon oreille, comme nous remontions l’allée ouverte aux voitures. Effectivement penchée sur une plate-bande de verveines et jardinant avec une assiduité exemplaire, tandis que Dauphin jappait et bondissait joyeusement autour d’elle, notre ex-compagne de voyage nous apparut à un détour. Elle se retourna au bruit des chevaux, et Fitz, chapeau en main, s’inclina jusqu’à toucher le pommeau de sa selle. Au même instant, une jeune femme, se montrant à une fenêtre qui venait de s’ouvrir, lança dans l’air le nom de Cora, et la jolie jardinière laissa tomber aussitôt sa petite houe pour se rendre plus vite à l’appel. — Vraiment, c’est bien elle, c’est Glencora !… Mais alors c’est elle aussi qui est promise à cette espèce de hibou, me dit Fitz avec une sorte de douloureux étonnement… Jamais je n’aurais pu croire… Bast !… cela ne dérange rien à mes projets. Ne fût-ce que pour rendre jaloux cet olibrius ecclésiastique, une flirtation ne manquera pas de charme.

— Une flirtation avec la future de leur prédicateur favori ne me paraît pas le meilleur moyen de vous concilier les dévots électeurs de Cantitborough.

— Trêve d’objections raisonnables !… J’ai bien le droit d’opter, ce me semble, entre une aimable fantaisie et un siège à la chambre des communes.

Ainsi me fit taire le cher cousin au moment où il jetait ses brides au fidèle Soames, et où le valet du maître de la maison se présentait pour nous conduire dans la bibliothèque de ce personnage, réputé le plus farouche tory de toute la contrée.

Il fallait voir la mine du vieux Barnardiston quand on lui annonça le candidat radical, et la surprise indignée avec laquelle il écouta la petite harangue, — fort bien tournée, ma foi, — par laquelle maître Fitz, toujours calme, toujours poli, demandait son vote à ce prototype du conservatisme local, â ce bleu sur lequel aucun acide ne pouvait mordre, comme s’il eût absolument ignoré que lord Verdant l’avait choisi pour proposant [7]. A peine le speech terminé, nous reçûmes en plein la bordée que nous attendions : l’un et l’autre, un éloquent exposé de principes que l’orateur s’étonnait d’avoir à nous opposer, bien persuadé qu’en nous renseignant au préalable sur sa manière de voir nous lui aurions épargné une importunité de mauvais goût. Certes il s’exprimait en termes plus ménagés ; cependant la substance et l’accent de sa réponse n’en étaient pas moins, et très exactement, ce que je dis là. Fitz écoutait ou faisait semblant d’écouter, mais son regard distrait ne me laissait aucun doute sur le fond de sa pensée. Il cherchait un moyen quelconque de prolonger l’entrevue, comptant sur quelque hasard favorable pour donner à sa démarche audacieuse un résultat qui le payât de ses peines. Néanmoins il allait falloir déguerpir, et les révérences multipliées du vieux tory ne nous laissaient guère d’autre alternative, quand la Providence, prenant pitié du cousin, nous envoya une mitraille de grêlons qui, tombant à grand bruit sur le toit sonore, obligèrent notre hôte, malgré l’irritation persistante que lui causait notre impudence, à nous prier d’attendre pour nous retirer que l’orage eût pris fin. Fitz le remercia du ton le plus amical et avec tant de prévenances que l’intraitable conservateur ne put se dispenser de nous conduire au salon, sans tenir compte du danger qu’entraîne tout contact avec le scepticisme et le socialisme. — Vive le pluck [8], murmura Fitz à mon oreille, quand la porte du salon, venant à s’ouvrir, nous laissa voir les trois dames du logis diversement occupées : la maman, assoupie dans une dormeuse, et Cora, — c’était elle bien décidément, — debout près de la fenêtre, où elle donnait quelque nourriture à deux charmans ramiers, tandis que sa sœur, qui ne lui ressemblait guère, griffonnait, affairée, quelques documens recueillis pour le bien du district dans un tas de brochures pieuses amoncelées autour d’elle. Demandant au ciel que l’orage ne cessât pas de sitôt, Fitz s’assit du côté de la fenêtre, et se mit en frais d’amabilité, principalement pour la fiancée du ministre. A l’entendre causer nouvelles et littérature avec la maman, ornithologie et toilette avec la demoiselle aux ramiers, vous l’auriez pris pour l’enfant de la maison, si peu le troublaient la gravité cérémonieuse de notre hôte et les regards de méfiance que (sans doute à bonne intention pour son futur beau-frère) la sœur revêche lui jetait de temps en temps. Bref, il amusait et s’amusait si bien que le soleil brillait depuis vingt minutes au moins et avait presque séché les pelouses quand il comprit lui-même la nécessité de lever le siège, non sans avoir promis à mistress Barnadiston un volume qu’elle désirait lire, et s’être ainsi ménagé l’occasion de revenir à la charge.

— Eh bien ! qu’en dites-vous ? s’écria-t-il lorsque nous fûmes hors de portée. Ai-je bien mené ma barque ?

— Plût à Dieu que votre élection marchât aussi lestement !

— A tous les diables mon élection ! interrompit-il avec un élan d’enthousiasme. J’aurais volontiers perdu cinquante voix rien que pour m’égayer de l’accueil que nous a fait le bonhomme Barnadiston. Et sa fille, est-elle assez charmante ? .. Comment ! cette jolie rose aurait fleuri pour le révérend. Whitechurch ? A quoi pensait-elle quand elle accepta cette odieuse perspective !… Vous avez remarqué, n’est-il pas vrai, ce malin sourire qu’elle n’a pu dissimuler en me reconnaissant ? Je ne sais quel instinct de mauvais sujet se réveillait évidemment en elle et donnait à son maintien une crânerie adorable.

— Que voulez-vous ? les femmes aiment les contrastes… Elle songeait sans doute à son prétendu…

Ceci fit rire Fitz, qui lâcha la bride à Rumpunch et partit au grand galop. Cinq cents pas plus loin, la vue d’un cavalier qui courait en sens contraire l’arrêta sur place. Il avait reconnu Jimmy Villars, un de ses amis. — Où donc allez-vous de ce train ? lui demanda-t-il quand ils eurent pu calmer l’ardeur de leurs montures respectives.

— Je viens à votre aide, répliqua Jimmy. On dit que vous révolutionnez Cantitborough, et tout être bien pensant vous doit assistance… A propos, connaissez-vous Levison, un de nos meilleurs yachting-men, un marin amateur de première volée, le propriétaire enfin de Bonniebelle ? Comment ! pas même de nom ? Eh bien ! je vous présenterai l’un à l’autre. Il est marié maintenant ; il s’est laissé mettre dans la nasse… Sa femme et lui ont pied dans ce comté… Ce sont de francs libéraux, et vous ne leur ferez pas peur malgré leurs relations de parenté avec Barnadiston, le plus bleu des bleus.

— Voilà ce qui s’appelle avoir de la chance, pensai-je avec mon cousin, qui prit lestement la balle au bond.

— C’est cela, répliqua-t-il aussitôt, présentez-moi chez vos amis… J’ai besoin de me distraire un peu. Les comités, la brigue, les meetings, les banquets, tout cela m’excède, sans compter les correspondances… C’est convenu, Jimmy, vous me mènerez sans retard chez les Levison…

Le pauvre Beauclerc était aux cent coups. Fitz, déjà insupportable par les obstacles qu’il se créait à lui-même, le peu de ménagement qu’il gardait, son obstination à parler sans le moindre détour, sa brusque franchise en toute matière, devint, à partir de sa rencontre avec Jimmy Villars, un candidat littéralement impossible. Tandis que le petit lord Verdant promenait de maison en maison le prestigieux éclat de sa naissance et de ses armoiries, tandis que le Hoop Smith se ruinait en charités de tout ordre, et citait au clergé ravi des tirades entières de la Christian Year, tandis que Salter charmait par ses saillies blasphématrices les oreilles des électeurs à dix livres sterling et faisait couler des torrens de bière, maître Fitz semblait se complaire à taquiner son avocat, auquel il recommandait de « laisser aller les choses naturellement » et de ne jamais tenter la moindre corruption. Ou bien encore il prêchait le rationalisme à quelque électeur scandalisé ; mais plus souvent encore il se contentait de jouer au billard, d’aller pêcher l’anguille avec Villars et Le vison, ou de passer de longues heures dans le boudoir de mistress Edith Levison en compagnie de cette dame et de sa cousine Glencora.

Ces amis de Jimmy Villars se trouvèrent réellement de fort aimables gens. Elm-Court, leur résidence habituelle, nous était toujours ouverte, à mon cousin, à moi, et même à Beauclerc, qui venait de temps à autre s’y consoler des méfaits de son candidat, pour qui, en qualité d’ancien camarade de classe, il professait une inépuisable indulgence. Nous franchissions fréquemment les quatre milles qui séparent Elm-Court de Cantitborough, et fréquemment aussi nous y rencontrions, en même temps que sa fiancée, le révérend Augustine Whitechurch, personnage onctueux et gras, généralement peu goûté, mais officiellement très vénéré par ses paroissiens de Saint-Hildebrand, qui lui prodiguaient les cadeaux de Pâques et les attestations emphatiques, le tout pour étaler leur fastueuse et bruyante piété. J’ai vu, enfermés de compagnie ou bien enchaînés côte à côte, des serpens et des lapins, des rats et des bassets, des colombes et des chats-tigres ; mais rarement un couple m’a paru aussi mal assorti que ne l’étaient Cora et son prétendu. Vive, spirituelle, d’humeur fière et haute, elle aimait l’attaque et la riposte autant qu’elle détestait les assemblées dévotes, les lettres édifiantes des missionnaires, et ces intéressantes conversions qu’on obtient de la mendicité aux abois. Lui, tout au contraire, vrai champion de la basse église, s’étudiait à présenter la vie comme un misérable pèlerinage qu’il est bon d’entreprendre avec des souliers dans lesquels on introduit le plus grand nombre possible de cailloux pointus et tranchans. Il ambitionnait une épouse taillée sur l’ennuyeux patron des héroïnes de Hannah More, et poursuivait la pauvre Cora de reproches incessans sur ses goûts, ses amusemens, ses innocentes préférences. Fitz et lui s’étaient naturellement pris en grippe, et, se guettant l’un l’autre pour se jouer un méchant tour, me faisaient l’effet d’un chat et d’un épagneul en bisbille. — Vos chances d’élection se prononcent-elles ? demandait Villars à mon cousin certain soir que nous nous promenions ensemble aux dernières clartés du crépuscule.

— Qui sait ?… et que m’importe ? répondit Fitz. Il n’est pas si flatteur après tout de représenter au parlement une collection d’idiots comme les burghers de Cantitborough… Il me faudra, si je réussis, coiffer la tête d’âne qui met le parterre en liesse quand Bottom fait son entrée dans le Songe d’une Nuit d’été… Ceci du reste ne manquerait pas son effet à la chambre des communes…

— Dont pas mal de membres porteraient, sans se faire tort, les longues oreilles du bouffon shakspearien, interrompit en souriant l’aimable Cora.

— Y compris, sans doute, ceux qu’on a classés d’avance parmi les « bons à pas grand’chose, » riposta Fitz sur un ton tout aussi railleur.

— J’espérais que vous ne m’aviez pas reconnue ! (Ces mots furent dits avec quelque hésitation, et la jeune personne qui les prononçait ne laissa pas de rougir un peu…) Croyez-vous qu’il soit beau d’avoir gardé si longtemps le secret de vos rancunes ? On ne me prendra plus à causer librement en chemin de fer avec des gens dont j’ignore les noms et qualités.

— Vous auriez tort de vous gêner… et, pour mon compte, les vérités ne m’ont jamais fait peur, même les plus dures… N’êtes-vous pas un peu dans ces idées ?…

— D’autant, poursuivit Cora, que mes paroles n’ont guère dû vous porter ombrage. Vous accuser d’être sceptique, socialiste et républicain, c’est presque vous décerner un brevet d’homme d’esprit, puisque les gens d’esprit sont rangés à peu près tous dans l’une ou l’autre des trois catégories.

Fitz se mit à rire. — Allons, ajouta-t-il, je consens à être censuré par toutes les bonnes têtes de Cantitborough, pourvu que vous me jugiez, de manière ou d’autre, bon à quelque chose.

— Comment donc ! reprit-elle avec un regard étincelant de gaîté, vous êtes bon à tout,… à valser par exemple, à me gagner une partie de billard, à chanter avec moi un lied allemand,… et je ne vous en demande pas davantage.

— Plût à Dieu que vous attendissiez autre chose de moi ! dit alors Fitz d’une voix très radoucie… Je suis fâché que vous me traitiez comme une simple connaissance de salon avec qui on jase une heure dans quelque bal, et que l’on quitte ensuite sans lui accorder une pensée de regret.

— Vous interprétez mal mes opinions sur votre compte, répliqua l’aimable Cora, qui cette fois parlait fort vite, et faucha deux ou trois roses sur son passage sans paraître avoir conscience de l’énorme dégât qu’elle se permettait ainsi.

Après quoi tous deux se turent. Il entrait dans la tactique de Fitz que certaines paroles, susceptibles de porter fruit, fussent laissées à leur naturel épanouissement. Une voix aigre rompit le silence.

— Glencora, disait le révérend Augustine, penché sur l’épaule de la jeune fille, vous sortez bien légèrement vêtue pour une soirée aussi fraîche,… ce n’est vraiment pas raisonnable.

— La soirée est magnifique, lui répondit-elle. D’ailleurs je ne me couvre guère, et, par cela même, je ne m’enrhume jamais. Si par hasard je prenais mal, j’aurais recours à ces précieux globules que vous distribuez en même temps que vos petites brochures…

— Vous pratiquez donc l’homœopathie physique et morale, s’écria Fitz, tout heureux d’intervenir dans l’escarmouche qui venait de s’engager ainsi. Vous menez de front la cure des corps et celle des âmes ? Excellent système, monsieur Whitechurch !… Si l’on vient à se tromper, et si le malade passe dans vos mains, on a la consolation de le savoir mort en état de grâce… Admirable chose que l’homœopathie… pour les fabricans de sucre et les entrepreneurs de pompes funèbres !

— Je ne sais guère de chose sérieuse sur laquelle un railleur ne puisse trouver à mordre, commença le ministre avec une sécheresse hautaine…

— Quand elle a son côté faible, interrompit Fitz ;… mais je ne dis pas cela pour votre dernière homélie, monsieur Whitechurch. Elle était parfaite d’un bout à l’autre, et vous avez ravi l’auditoire pour qui vous l’aviez composée Lord Cockadoodle était aux anges… Je lui ai entendu exprimer le vœu formel que la mort prochaine du vieil Ewen lui permît de vous nommer à la cure de Dunslope.

Cette allusion si claire porta coup. Whitechurch perdit contenance. Son sermon n’avait été qu’une longue flatterie à l’adresse des conservateurs, et tout le monde savait que la grasse prébende de Dunslope était au nombre des objets sublunaires qui attiraient parfois ses regards, habituellement dirigés vers le ciel.

Cora, que semblait embarrasser l’attitude de son prétendu, mit fin au débat en proposant de rentrer.

— C’est cela, rentrons ! s’écria Fitz. Nous avons à déchiffrer ces airs allemands…

Jamais cornet et piano ne s’entendirent mieux pour charmer les oreilles. Mon cousin était, sur le premier de ces instrumens, presque aussi fort que son professeur Kœnig. Cora eût facilement damé le pion à maint exécutant du second ordre ; mais leurs efforts combinés ne réussirent pas à calmer la mauvaise humeur du révérend, qui, resté en dehors du salon, se promenait sur une terrasse, escorté de sa future belle-sœur, volontiers attachée à ses pas. Autant que j’en pus juger par quelques mots saisis au vol, la douce Caroline s’efforçait de pallier les torts de sa cadette. — Soyez indulgent pour cette chère enfant, disait-elle au révérend, toujours boudeur… Un peu trop coquette, c’est vrai ; mais toutes les jolies femmes le sont, à ce que j’ai ouï dire… Pour échapper à cette tentation, il faut être comme moi, sans beauté, sans illusions chimériques… Dieu sait si je lui rends grâce de ne m’avoir créée que pour l’aimer et le servir,… de m’avoir rendue indifférente aux hommages et aux adulations des hommes… Croyez moi, cher Augustine, ne vous fâchez pas !

— Mais au contraire je me fâche, et je pense en avoir le droit, répondait le révérend avec un accent dictatorial. Je presse depuis bien des jours afin que l’époque du mariage soit fixée… On me renvoie toujours aux calendes… Je ne puis pourtant pas me passer d’une femme… Il m’est impossible d’exercer à moi seul la surveillance des écoles… Et si vous saviez tout ce qui se gaspille dans ma cuisine !… Non, vraiment, je ne puis m’accommoder de tant de délais !… Quant à ces légèretés, ces valses, ces musiques, ces promenades à cheval avec le premier oisif venu, n’y a-t-il pas là de quoi rougir ?…

— J’en conviens, la pauvre Glen ne comprend pas encore toute la responsabilité de la situation que lui fera le mariage. Elle est insouciante, irréfléchie, mondaine…

Le reste du dialogue fut perdu pour moi, qui préférais, en somme, l’autre duo, et qui, de la table de vingt-et-un où j’étais assis, m’amusai longtemps à contempler le groupe formé autour du piano. Entre le jeune Verdant, qui la contemplait dans une extase sentimentale, et Fitz, qui l’amusait de son léger badinage, Cora s’animait de plus en plus. Ses beaux yeux bruns rayonnaient ; son rire jeune et frais, sa parole facile et gaie, faisaient rêver, malgré qu’on en eût, à la sombre atmosphère de la maison curiale où on prétendait enfouir tant de trésors, et à ce dominateur impérieux qui, bâillonnant le rire, éteignant le regard, gênant l’essor joyeux, ferait taire le doux gazouillement de l’oiseau mis en cage.

Aussi le lendemain, à Hollyhood, ne pus-je m’empêcher d’avertir Fitz que le terme de sa flirtation approchait. Je lui expliquai comment les méfaits de la cuisinière du ministre poussaient inévitablement ce digne pasteur à conclure le mariage projeté. — L’imbécile ! s’écria mon cousin, que ne s’adresse-t-il au bureau de placement ? on lui fournira des couturières et des gouvernantes par douzaines. — Une femme remplace les deux.., et coûte moins cher. Barnardiston d’ailleurs, s’il est content de ses gendres, peut fort bien doter de vingt bonnes mille livres sterling chacune de ses deux héritières… Maintenant figurez-vous Cora, l’aiguille en main, professant la couture à une demi-douzaine d’enfans trouvées, et leur apprenant à ourler des mouchoirs pour les Chippewas et les Pawnies ;… ou bien encore, dans sa cuisine, dosant exactement le curry de son révérend époux…

— Voulez-vous bien vous taire !… Autant me montrer Rumpunch attelé à la brouette d’un marchand de légumes… Mais pourquoi donc accepterait-elle un pareil mari ?

— Parce qu’il s’est présenté le premier, répondit philosophiquement Beauclerc, et dans la crainte qu’un second ne s’offrît point.

— Il est impossible qu’elle l’aime, hasardai-je pour détourner l’orage qui s’amassait dans le cœur de mon impétueux cousin.

— L’aimer, elle ? un rustaud de cet ordre, un…

— Halte-là, maître Fitz, interrompit l’avocat. Nous n’avons pas le droit de maltraiter ainsi nos pasteurs spirituels… Si vous prenez à partie le ministre favori des Cantitburghers, adieu toutes vos chances parlementaires !

— Pensez-vous donc que j’accepte un tel homme pour rival ? repartit Fitz avec un suprême dédain. Je veux bien m’occuper en passant de cette aimable personne ; mais, si son futur lui agrée, je ne demande pas mieux qu’elle se donne à lui.

Par malheur pour cette stoïque résignation, j’entendis le soir même, à travers la mince cloison de plâtre qui séparait nos deux chambres, un monologue de mon cousin qui, tout en se déshabillant, s’adressait à lui-même cette question : — Comment donc peut-elle se décider à épouser un pareil animal ?


III

Les Larches étaient naturellement fermés au jeune candidat libéral. Il s’y était bien présenté une seconde fois, apportant à mistress Barnardiston le livre qu’elle avait paru désirer ; mais ce livre, reçu avec reconnaissance, lui avait été retourné le soir même avec un billet du vieux tory, qui, tout en le remerciant de sa courtoisie, « ajournait toutes relations entre gens d’opinions si dissemblables à l’issue du grand conflit pour le moment engagé. » Fitz n’aurait pas enfreint pour un empire cette consigne formelle, chatouilleux qu’il était à l’extrême sur les questions où sa dignité lui paraissait en jeu ; mais il ne regardait pas comme prohibées certaines promenades à cheval autour de ce domaine dont l’accès lui était interdit. Elles lui offraient l’inappréciable chance d’apercevoir Cora occupée au jardinage, qu’elle pratiquait en amateur, tantôt façonnant un bouquet, tantôt faisant rapporter à Dauphin les roses de Gueldre dont elle l’avait bombardé. Or ce travail avait le mérite d’offrir des points de vue agréables, bien que Whitechurch l’envisageât simplement comme une perte de temps, et Caroline comme un impardonnable enfantillage. Enfantillage, à la bonne heure ! mais pourquoi les fleurs sont-elles faites, je le demande, si ce n’est pour qu’on les cueille quand l’occasion les met (trop rarement, hélas !) sur les chemins ardus où nous marchons !

Certain soir, après une rude journée de travail électoral qui nous avait littéralement excédés, nous longions, mon cousin et moi, la frontière des Larches, et je dois dire que Rumpunch se traînait de son pas le plus lent à l’ombre des taillis qui séparaient la forteresse « bleue » du grand chemin ouvert à toutes les opinions. Justement en face d’une échappée qui, parmi les aubépines et les cytises, laissait entrevoir une porte blanche, il arriva qu’un maudit caillou s’insinua ou parut s’être insinué dans le sabot de cet intéressant animal. Pareil accident devait naturellement émouvoir un « homme de cheval » aussi passionné que l’est Fitz. Aussi s’empressa-t-il de mettre pied à terre, et, tandis qu’il se livrait au plus curieux examen de la sole endolorie, voilà-t-il pas qu’à travers les feuillées nous apercevons Whitechurch en compagnie de sa promise. Le digne ministre était encore plus majestueux qu’à l’ordinaire, et sur son front habituellement serein ses augustes sourcils étaient bien évidemment froncés. Quant à la jeune fille, sa physionomie exprimait une certaine agitation, et on pouvait la croire sur le point de pleurer. Ils se rapprochèrent de la porte en question, et quelques mots qui semblaient clore un entretien assez long parvinrent jusqu’à nos oreilles. Leur accent n’avait rien de très cordial. — Vous voudrez bien, Glencora, disait le ministre, réfléchir à ce que j’ai dû vous faire comprendre. Je compte que vous y apporterez quelque attention. Et maintenant bonne nuit !

Pas un mot de réponse. Le ministre poussa brusquement la porte et s’éloigna, sans nous avoir aperçus, dans une direction opposée à la nôtre. Cora, les yeux baissés, s’abandonnait à sa rêverie. Le moment d’après, elle prit Dauphin dans ses bras, et, posant ses lèvres sur la fourrure soyeuse et touffue dont elle prenait si grand soin, elle se mit tout à coup à fondre en larmes, après quoi elle se retira, et je regardai Fitz. Ses dents étaient serrées comme celles d’un bouledogue en colère, et aux regards dont il accompagnait la retraite de M. Whitechurch on devinait facilement qu’il lui eût volontiers détaché une de ces bourrades qui vous couchent un homme à terre. — Vous auriez dû mettre l’occasion à profit, insi-nuai-je timidement. Sans me répondre autrement que par quelques malédictions incohérentes, le cher cousin se remit en selle, et Rumpunch nous ramena grand train. Beauclerc, que nous retrouvâmes en face d’un flacon de whisky et de notre arsenal de pipes, parut impressionné par l’arrivée de Fitz. Il le regardait à la dérobée comme vous regarderiez votre chien favori si vous le soupçonniez d’hydrophobie. — Il y a, me dit-il tout bas, quelque anguille sous roche. Ce garçon vient de me signer, sans le moindre scrupule ni la moindre réflexion, un chèque d’importance notable. Avec ses idées sur la corruption électorale, il aurait dû y mettre plus de façons… Bien évidemment il ne se rendait pas compte de la chose.

Le lendemain, au déjeuner, Fitz interpella son fidèle agent. — Beau, lui dit-il, nous allons aujourd’hui dessiner à Elm-Court… Serez-vous de la partie ?

— Si j’en étais, mon cher, vous courriez grand risque de ne pas gagner celle que nous jouons ici.

— Pitoyable calembour !… Mais je vois que mon insouciance vous agace les nerfs… Que voulez-vous ? chaque fois que je veux exposer mes opinions, vous vous hâtez de me couper la parole… A quoi donc vous servirait ma présence ?

— Vos opinions ?… qu’ont-elles à démêler avec votre élection ? s’écria Beauclerc par un superbe mouvement d’éloquence. A vous entendre, on vous prendrait pour un blanc-bec de vingt ans parfaitement ignorant du train des choses humaines. Ici-bas, — vous devriez commencer à vous en douter, — toute question se résume en livres, sous et deniers… Des opinions, qui vous en demande ? Si vous en avez, n’en faites montre ! Cela ne sert point, et cela gêne… Tenez-vous à votre élection ?…

— Véritablement je n’y tiens guère, interrompit Fitz.

— Agissez en homme intelligent, continua l’avocat sans prendre note de cette saillie incongrue. Donnez votre argent les yeux fermés, et jusqu’à nouvel ordre fermez la soupape par où s’évaporent vos tirades libérales ou rationalistes. Elles sont peut-être de mise avec les esprits fort, mais ici elles n’ont point cours. Cela viendra, j’y consens, dans deux ou trois siècles. En attendant, ne scandalisons pas le monde en lui montrant la vérité dans le costume trop succinct où elle est sortie de son puits. Au surplus, tenez, je vous aime mieux ailleurs qu’autour de moi. Allez dessiner, mon garçon, allez dessiner, tandis que je fais vos affaires !

Peut-être bien espérait-il n’être point pris au mot ; mais Fitz mit tranquillement en sautoir sa boîte à couleurs, et, armé de son appui-main en guise de canne, prit tranquillement le chemin du rendez-vous. Nous nous réunîmes dans un vallon boisé appelé « la Chasse. » On ne saurait imaginer endroit plus ombreux, tapissé de mousses plus épaisses, ni pelouses plus gracieusement vallonnées et mouvementées. Mon cousin, un des associés du Sketching-Club, est cité pour la promptitude de son travail. Il ne fit pourtant, ce jour-là, que commencer le bout du nez de Dauphin, tant l’occupèrent les menus préparatifs du dessin de Cora, sa palette à faire, ses pinceaux à nettoyer, et les conseils dont il l’accablait sur le ton à choisir, la perspective à ménager, etc. Véritablement la destinée du révérend Augustine ne me parut point enviable, aussi longtemps que j’eus sous les yeux ce groupe charmant d’un beau jeune homme à demi couché sur la mousse auprès d’une jolie paysagiste toute disposée à l’écouter, soit qu’il lui parlât peinture, soit qu’il lui tînt des propos encore plus intéressans. Cette chère Glencora, qui d’ordinaire ne laissait point chômer sa langue, fut, ce jour-là, très réservée et très silencieuse.

Villars lisait The Princess à mistress Levison et à une autre belle dame. J’écoutai aussi longtemps que mon attention le permit les beaux vers de Tennyson, mais enfin le besoin de fumer me força de me retirer à distance suffisante pour ne pas empester la compagnie, et par conséquent trop loin pour entendre le reste de la lecture. J’eus pour compensation le dialogue suivant entre Cora et mon cousin.

— Vraiment non… Je ne me soucie plus d’être élu… Depuis mon arrivée, j’ai complètement changé à cet égard.

— L’air de Cantitborough vous aurait-il bleui ?

— Pas précisément ; mais la pensée qu’une fois hors d’ici je serai complètement oublié par tout ce que j’y laisse d’aimable me fait souhaiter de n’y jamais remettre les pieds…

Bon ! pensai-je à part moi, voilà Fitz en pleine mélancolie ! La pauvre Cora va-t-elle s’y laisser prendre ? et ne saurait-elle deviner qu’il en dira tout autant le mois prochain à qui voudra l’écouter ?

— Accordez-moi cette esquisse, continua le tentateur, qui de la main gauche, la seule qu’il eût de libre, ravageait autour de lui les hautes fougères… C’est peut-être demander trop, mais je voudrais emporter un souvenir de ces journées que je n’oublierai jamais, auxquelles vous ne penserez jamais.

— Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là ?

L’occasion était belle pour prendre une revanche de la scène à laquelle il avait assisté la veille. De son bras droit, attirant vers lui la belle indécise : — Voyons, murmura Fitz, vous allez me promettre…

Mais Cora était déjà debout, et ses crayons, son album, sa boîte à couleurs, s’éparpillaient en tombant autour d’elle. — Chut, monsieur !… Ne me parlez point ainsi !… Je n’ai pas le droit de vous écouter… Vous ne savez peut-être pas… — Cora, cria de loin mistress Levison, avez-vous de l’outre mer ?…

Ainsi demeura suspendue la phrase mystérieuse de Glencora.

Le soir même, avant le dîner, Fitz, se trouvant seul pour deux ou trois minutes avec Edith Levison, lui posa nettement une question : — Pourquoi votre cousine s’est-elle engagée à M. White-church ?

— Vous trouvez, n’est-ce pas, que c’est absurde ?… Mais qu’y faire ? Mon oncle l’a ainsi voulu. Il est fort avare, sans savoir au juste pourquoi. Glencora rentrait chez sa mère à dix-sept ans. Augustine Whitechurch se présenta pour l’épouser. Mon oncle, approuvant la combinaison, prescrivit à sa fille de ne point la faire manquer. La mère, loin d’intervenir, appuya de ses instances les ordres de son mari. Cora, légère comme un oiseau, se laissa imposer un consentement qui depuis l’a rendue bien malheureuse. Voici deux ans qu’il pèse sur elle, et je vous assure, continua Edith avec beaucoup d’énergie, que j’aimerais bien mieux savoir cette enfant dans un ordre religieux quelconque que de la conduire à Faute ! pour là livrer à un pareil personnage.

Fitz devait être du même avis, mais il évita de se prononcer. M. Whitechurch étant venu dîner à Elm-Court, le repas, ordinairement fort animé, s’acheva sans aucun entrain. Cora et Fitz, nos plus alertes causeurs, ne soufflaient mot ni l’un ni l’autre. Après le cafë, on se dispersa. Levison, toujours épris de sa femme, s’égara quelque part avec elle. Fitz, le cigare aux dents, alli ruminer tout seul du côté des serres. Jimmy Villars et moi, nous nous réfugiâmes dans une espèce de hutte à la Robinson pour y causer de Cambridge, des examens et autres sujets qui nous intéressaient personnellement ; nous en étions aux gafns énormes que les succès de Tsarévitch venaient de procurer à un de nos condisciples lorsque, parmi les arbrisseaux qui enveloppaient notre fumoir de leurs ombrages transparens, j’entrevis la jupe rose de Cora ; cette aimable enfant semblait être en conversation réglée avec un être quelconque, invisible pour nous.

— Jimmy, dis-je tout bas à mon compagnon, encore une scène d’amourettes… Nous sommes de trop, savez-vous ?

— Taisez-vous donc, naïf écolier, répondit-il de même en me poussant du coude…… C’est en remuant que nous les dérangerions… Il est mal d’écouter aux portes ; mais ici nous n’avons pas le choix… Fitz nous tuerait, si nous paraissions à contre-temps… Que nous apprendront-ils d’ailleurs ? Qui dit amoureux dit sornettes, et ces sornettes ne varient guère…

Nous nous trompions. Il ne s’agissait point d’un duo d’amour. Cora s’exprimait à mots pressés, avec une sorte d’emportement. — Oui, disait-elle, j’ai eu tort, et j’en conviens… On ne devrait jamais promettre une affection qui n’existe pas… Pardonnez-moi de vous avoir donné une fausse espérance… Je m’en veux de n’avoir pas osé vous parler plus tôt avec une franchise entière en vous demandant de me rendre une parole que je ne saurais tenir.

— Il est dommage que vous ayez tant tardé à vous prononcer, remarqua Whitechurch d’un ton sentencieux.

— Grand dommage, comme vous dites !… Plût au ciel que je n’eusse pas hésité si longtemps !

— Ce doit être en effet votre pensée. Vous dites avec raison que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Nos goûts, nos visées, nos désirs, sont absolument opposés. Je confesse que vos avantages personnels m’avaient séduit. Je m’imaginais que, sur un si beau sol, la bonne semence, une fois répandue, ne pouvait manquer de germer… En cela, je me trompais… Au surplus, dans cette rupture vous n’avez fait que prendre les devans. Je n’osais plus, je l’avoue, choisir ma compagne au pays des Philistins, et j’ai appris où se trouvent des trésors bien préférables à l’éclat éphémère d’une beauté purement extérieure.

— Tant mieux, repartit Cora, non sans quelque hauteur, vous n’avez jamais pu être plus convaincu que je ne le suis moi-même de ce qu’il y a d’antipathique dans nos deux caractères. Rendez-moi du reste cette justice, je n’ai jamais affecté pour vous un penchant qui ne pouvait exister.

— Ceci est de toute vérité. Aussi nous séparerons-nous en paix l’un avec l’autre, et quand nous nous retrouverons, ce sera, j’y compte, sur le pied d’une mutuelle bienveillance.

— C’est à miss Cary qu’il en veut, je m’en porte garant, me dit Villars au moment où l’incumbent de Saint-Hildebrand, après avoir soulevé son chapeau, s’éloignait de miss Barnardiston, et je gage, continua-t-il, que les visites aux malades, les leçons à l’école de charité, n’ont pas été sans influence sur le résultat de cette campagne. Elle jouait son jeu, notre dévote !…

Cora cependant, qui se croyait seule, venait de s’asseoir sur un banc de mousse, au pied d’un frêne dont les branches inférieures caressaient presque sa tête nue. Éclairée par les rayons roses du soleil couchant, elle était jolie à ravir. Triste, elle l’était aussi, et les gentilles avances de Dauphin, qui de temps à autre venait poser son nez gelé sur les blanches mains de sa maîtresse, n’obtenaient cette fois aucun retour.

— Elle est charmante ainsi, murmura Villars, penché à mon oreille. On dirait la Belle au bois dormant… Fitz jouerait bien à propos le rôle du prince. Justement alors la brise du soir nous apporta un parfum de fin Havane, et maître Fitz, les bras croisés sur la poitrine, le regard fiché en terre, parut au fond de l’allée. Dauphin courut au-devant de lui comme pour lui faire accueil ; Cora tressaillit et se leva, balbutiant je ne sais quels pronostics inintelligibles sur « la pluie qui menaçait, » ce qui annonçait en elle des instincts prophétiques bien remarquables, vu que pas un nuage ne voilait la sérénité du ciel. Fitz ne parut pas s’intéresser à cette observation météorologique, car, jetant son cigare, il reprit la conversation au point où elle avait été rompue le matin même. — Cora, chère enfant, disait-il, ne refusez pas de m’entendre ! Vous semblez destinée à m’apprendre jusqu’où je puis porter l’amour… et la haine… J’abhorre ces liens odieux que vous avez imprudemment acceptés… Sachez vous en affranchir pour vous donner à moi… Au nom du ciel, ne refusez pas qui vous comprend et vous aime !

— Malepeste ! reprit Villars, bien évidemment soulagé, quand, après une rapide explication, nos deux amoureux se furent éloignés au bras l’un de l’autre, puisque votre cousin prend ainsi les choses au grand sérieux, il ne faut pas désespérer de voir un cheval d’omnibus courir les chances du Derby. Les plus étranges anomalies n’auront plus désormais le droit de m’étonner.

Il faut croire que cette nouvelle espèce de brigue convenait particulièrement à Fitz, car la lune dépassait de beaucoup l’horizon, le rossignol entonnait sous la feuillée ses nocturnes mélodies, et nos belles dames avaient déjà chanté deux ou trois ariettes, lorsque miss Cora et lui se glissèrent ensemble au salon.

Beauclerc fit une grimace de possédé en apprenant de Fitz que Whitechurch était décidément évincé. — Allons, vous avez perdu la tête ! dit-il au candidat triomphant. Regardez-vous comme un titre aux suffrages des gens de Cantitborough d’avoir dérobé sa fiancée à leur ministre favori, ou d’avoir mystifié un des notables les plus influens de l’endroit ?

Renversé dans son fauteuil, Fitz riait aux éclats, tout heureux, semblait-il, d’avoir, en si peu de temps et à si peu de frais, ruiné les habiles manœuvres de son agent. — Oh ! riez, riez tant qu’il vous plaira, continua celui-ci… Peut-être serez-vous moins gai devant la carte à payer : quatre mille cinq cents livres, quinze shillings et huit pence littéralement jetés dans l’eau !

— A qui la faute, répliqua Fitz, et pourquoi faire intervenir la vénalité dans vos transactions politiques ? Je voudrais voir la figure que vous auriez devant un comité d’enquête, si le parlement venait à éplucher votre conduite.

— Bien, très bien ! repartit l’avocat, de plus en plus irrité à mesure qu’il parlait… Nous verrons votre figure, à vous, quand la ville, déchaînée, tonnera contre vos déportemens, quand des placards injurieux seront affichés par les Bleus à tous les coins de rue, quand le Cantilborough-Post, s’emparant de cette affaire, dressera le compte et publiera la chronique, — peu édifiante, mon très cher, personne ne le sait mieux que moi, — de vos amourettes passées… Perdre une élection pour une femme ! quelle aberration d’esprit !… Les femmes ! on en trouve partout, et tant qu’on en veut ;… mais un bourg indépendant !… Vous apprendrez, don Juan, à quel point ils sont rares.

Sur ce, Beauclerc sortit de la chambre sans prêter la moindre attention à un dernier trait que lui décochait l’incorrigible Fitz : — Beauclerc, lui criait-il, mes complimens au rédacteur en chef du Cantilborough-Post… et dites-lui de ma part que je donnerais la présidence du conseil des ministres rien que pour poser mes lèvres sur celles de Cora… N’oubliez pas ceci, mon très bon ! .. Vous ajouterez, si vous voulez, que le jaune et le bleu, deux couleurs primitives du spectre solaire, sont de toute éternité prédestinées à se fondre l’une dans l’autre !…

Beauclerc cependant vit ses prévisions justifiées de point en point. Les Bleus triomphèrent à grand orchestre d’un incident qui leur donnait prise sur un candidat peu à peu devenu redoutable en dépit de tous leurs efforts. Barnardiston était furieux, non pas d’avoir perdu Whitechurch, puisque ce digne ecclésiastique avait transféré ses prétentions et ses droits acquis à la toute respectable Caroline, mais tout simplement parce qu’un homme détesté entre tous, — un libéral audacieux, un républicain sans principes, — lui enlevait la chance imprévue de voir une coronet venir se greffer sur son blason très récent et un peu contesté. Le jour même où Cora s’était promise à Randolph Fitzhardinge, elle avait refusé nettement lord Verdant, refus presque sacrilège aux yeux de l’ardent tory, qui, pour s’en venger, interdit à Cora de résider sous le toit paternel, et renvoya impitoyablement, sans même les décacheter, toutes les lettres de Fitz. Cora, qui cette fois trouvait par hasard une alliée dans la personne de sa mère, ne prit point cet exil trop à cœur, et alla s’établir provisoirement chez sa cousine Edith, dont le mari ne comprenait rien à l’étrange rancune du vieux Barnardiston. Aussi nos deux amans trouvèrent-ils à passer ensemble maintes et maintes heures sous les beaux ombrages d’Elm-Court sans trop se douter que tout près de là, dans une petite ville déchaînée en propos venimeux, on les diffamait à dire d’experts, les hommes par calcul ou animosité politique, les femmes par un sentiment de jalousie qui leur est, hélas ! trop familier.
IV

Arriva cependant le grand jour, le jour où les Bleus et les Jaunes, dressés les uns en face des autres comme ces lions héraldiques dont les griffes déchirent l’air, allaient vider enfin la querelle longtemps suspendue, le jour où les « mal blanchis » se prennent à la gorge, le jour où les électeurs, tantôt tenus sous clé et mis au régime exclusif du grog le plus capiteux, tantôt courant les rues dans les fiacres en délire qui les trament aux hustings, — soit qu’ils se cramponnent à un bout de ruban bleu, soit qu’ils se groupent autour d’une bannière de calicot jaune, — se croient respectivement ou les uniques soutiens de la patrie en ruine, ou les apôtres sacrés de la liberté universelle. Ce jour vint, disons-nous, et un brillant soleil l’éclaira de son ironique et bienveillant sourire, comme si l’agitation de tous ces pygmées lui semblait chose très divertissante. Pas un Cantitburgher ne se leva ce matin-là sans être intimement convaincu qu’il tenait en ses mains les destinées de l’Angleterre. Beauclerc, au sortir d’un bain de quelques minutes où il s’était plongé avec l’ardeur d’un terre-neuve, brossa ses favoris en toute hâte et endossa son vêtement aussi vite qu’un jeune cornette en retard pour sa première parade. — Sept heures et pas encore levé ! criait-il en battant le rappel sur la porte de son candidat.

— A qui diable en avez-vous, et pourquoi tout ce tapage ?… Un peu de sang-froid, mon bon, répondait Fitz, qui lui vint ouvrir.

— Si j’étais aussi calme que vous le désirez, vous feriez bonne figure au poll. Comment ! vous n’êtes pas prêt quand Smith, Salter et Verdant doivent, au coup de neuf heures, en grande tenue, faire leur entrée, et lorsque votre comité, réuni à la taverne des Ten-Bells, vous attend une demi-heure plus tôt !

— Eh bien ! déjeunez et prenez les devans !… » Je vous rejoindrai, comptez-y, et par parenthèse, mon cher camarade, dites à Soames de seller Rumpunch.

Beauclerc hocha la tête d’un air surpris., — Partir sans lui ! disait-il, mais c’est insensé. — Néanmoins il se mit à table, et nous déjeunâmes cordialement. Entre chaque tasse de café, Beauclerc pourtant se désespérait. — Huit heures, disait-il, et il nous faut une beure au moins pour être rendus au défilé du cortège ! .. Sonnez, je vous prie ! .. Très bien, James ; allez voir si votre maître est prêt.

— Personne ne répond, dit James au retour de son ambassade.

— Personne ! répéta l’avocat, qui semblait à bout de patience… Il a donc avalé de l’opium ?… A quoi songe-t-il ? Voyons, j’y vais moi-même. Je laisse à penser si cette fois la porte fut ménagée. — Êtes-vous sourd, êtes-vous mort ? répétait Beauclerc, toujours tambourinant et sans le moindre succès. Où êtes-vous ? s’écria-t-il enfin, forçant la porte d’un bon coup d’épaule.

La chambre était vide, le lit était vide. Fitz et Soames, Rover et Rumpunch avaient disparu miraculeusement. Tous les tiroirs restaient ouverts, un portemanteau gisait sur le parquet jonché d’habits et d’objets de toilette… — Ah ! mon Dieu ! parti !… évadé ! .., où le prendre maintenant ?… Il a donc bien positivement perdu la tête ? Par où a-t-il passé ?… Qu’on le cherche dans toutes les directions ! Mais que faire, mon Dieu, que faire ?

A cette question de notre avocat, je ne trouvais pas de réponse. Les domestiques partirent de tous côtés. Aucune nouvelle de leur maître ni de Soames. Neuf heures sonnaient cependant. Électeurs jaunes et bannières jaunes, rubans jaunes, jaunes agens, orchestre jaune, étaient à leur poste. Du candidat jaune, pas l’ombre. Je suis certain que pendant cette fatale demi-heure Beauclerc perdit de son poids autant qu’un jockey se préparant au Derby par un jeûne ascétique. — Il faut pourtant se rendre là-bas… Peut-être nous y a-t-il devancés… Sinon, nous le représenterons comme très malade, me dit-il enfin, se remettant de son mieux.

Et nous partîmes à cheval pour Cantitborougb, salués sur tous les chemins par les cris enthousiastes des paysans qui se précipitaient hors de leurs cottages pour nous voir passer. Là nous trouvâmes, en tête du cortège, entouré de son père et de vingt autres personnes titrées, le petit Verdant, dont le refus de Cora semblait avoir encore accru la timidité naturelle. Il ressemblait à un imbécile comme deux gouttes d’eau. Le Hoop Smith s’y trouvait aussi, plus affable, plus souriant que jamais, à la tête de ses partisans, et Salter, jaune et bouffi, maugréait après les siens pour régler leur allure à sa fantaisie ; mais Fitz, — le beau, l’audacieux Fitz, celui que les femmes aimaient à voir et que le populaire applaudissait de si grand cœur, — où se cachait-il ? Où était ce radical hardi qui, même dans la cité bleue par excellence, avait su gagner la faveur publique ? Aussi les tories, ne voyant pas apparaître Rumpunch et son cavalier, manifestèrent une joie triomphante, tandis que les membres du comité de Fitz restaient frappés de surprise et de terreur, tandis que les femmes se morfondaient en doléances, tandis que la mob indignée s’épanchait en imprécations selon la coutume de toutes les mobs depuis le commencement du monde.

Beauclerc pourtant, — notre vaillant, notre infortuné Beauclerc, — dévoré d’angoisses intimes et dans la position d’un renard lancé par vingt meutes à la fois, montrait un sang-froid, une confiance incomparables, et je ne pus que l’admirer lorsqu’il terrifia le maire par le récit pathétique de l’attaque d’un prétendu choléra qui était venu clouer Fitz sur un lit de tortures le matin même, à l’heure où nous allions nous mettre en route. Pour ajouter au pittoresque de son récit, il représentait le malade passant du bleu turquoise au bleu saphir, et sa bague montée en lapis-lazuli servait admirablement comme point de comparaison à ses effets d’éloquence. Il en appelait à la loyauté, à la générosité des électeurs en faveur du malheureux invalide subitement privé de ses chances, et les Bleus, se dispersant déjà par groupes, se parlaient tout bas dans un désarroi très manifeste. Oui, Beauclerc fut superbe en ce moment, et je ne saurais en disconvenir nonobstant l’énergique bourrade dont il récompensa ma maladresse quand il m’entendit raconter à un membre de notre comité que mon cousin s’était simplement rompu un tendon la veille au soir. Mes côtes se ressentent encore de ce violent coup de coude, mais je n’en déclare pas moins que dans cette circonstance il fut tout bonnement admirable.

Après une allocution du brasseur-maire, à qui certains de ses administrés n’épargnèrent pas les personnalités sarcastiques, le vieux Barnardiston se leva et fut salué de clameurs désobligeantes, provoquées par la rigueur dont il usait dans l’exercice de son autorité comme juge de paix ; mais les Bleus couvrirent sa voix de clameurs enthousiastes quand il proposa comme le représentant le plus digne d’un bourg aussi bien famé le fils de la noble et généreuse maison de Cockadoodle, les bienfaiteurs, les patrons de Cantitborough. Après qu’un second orateur eut appuyé sa motion, deux autres bleus des plus foncés proposèrent l’obligeant, le remarquable Hoop Smith, de Hooping-Hall, Pottleshire, et deux autres ensuite vantèrent comme un gentleman éminemment doué de l’esprit civique, d’un cœur ouvert aux larges aspirations, d’une bienfaisance inépuisable, Curry Salter, signalé par ses services dans l’infanterie du Bengale. Deux libéraux se levèrent enfin, et au milieu d’un tumulte inouï jusqu’alors, — applaudissemens frénétiques et féroces exécrations, — ils offrirent aux suffrages de leurs concitoyens Randolph Fitzhardinge, esq., de Hollywood et Evensdale, malheureusement frappé d’une subite indisposition au moment où il montait à cheval pour se présenter en personne à ses électeurs.

Beauclerc, parlant au nom de l’absent, obtint encore un grand succès oratoire. Les excuses du candidat furent présentées par lui de la façon la plus ingénieuse et avec force saillies qui mirent la foule en belle humeur. Il fit valoir les objections particulières à chacune des candidatures opposées avec une verve satirique de premier ordre ; puis il exposa les opinions de mon cousin bien autrement que mon cousin n’aurait su les exposer lui-même, car Fitz, avec ses théories empruntées à Stuart Mill et Auguste Comte, effarouchait volontiers l’auditoire le plus sympathique. Bref, après une pathétique prosopopée où il conjurait les électeurs de ne pas laisser un misérable accident porter dommage à la grande cause libérale, un tonnerre d’applaudissemens, un véritable élan d’enthousiasme le paya de ses peines. Mains gantées de chevreau, de soie, de laine, — et surtout celles qui manquaient de gants, — s’élevèrent de toutes parts, le show of hands déclarant candidats à une forte majorité lord Verdant et Randolph Fitzhardinge.

Animé par sa victoire, l’avocat, courant de groupe en groupe, colportait partout son ardeur électrique. Le vif-argent n’est pas plus prompt, une veuve en quête de mari n’est pas plus insinuante, un bouchon de vin de Champagne est moins impétueux que Beauclerc ne se montra toute la soirée, haranguant ceux-ci, argumentant avec ceux-là, ranimant les convertis, convertissant les réfractaires, ici pour la reine, là-bas contre le pape, d’accord avec un chacun, évitant de blesser âme qui vive, et rassurant tout le monde sur l’état de ce pauvre Fitz que des messagers tour à tour survenus représentaient comme en voie de prompt rétablissement.

Vers minuit, et lorsqu’il jugea que sa besogne était à peu près terminée, l’avocat allait prendre congé des électeurs qu’il avait retenus aux Ten-Bells, sous le charme de sa parole et de force pots de bière. Il avait déjà le pied dans l’étrier, et quatre ou cinq de nos principaux meneurs le chargeaient de transmettre leurs condoléances au malade, quand une main pesante s’abattit sur mon épaule en même temps qu’une voix sourde et tragique m’interpellait en ces termes peu choisis : — Vous êtes, monsieur, un menteur et un misérable !

— Pardon, monsieur, je n’entends ni ne parle le langage des halles, répondis-je, le premier saisissement passé. Osez-vous bien ?…

— Osez-vous bien, vous-même, interrompit le vieux Barnardiston, vous présenter dans une assemblée de braves gens, sincères et craignant Dieu, avec le mensonge sur les lèvres et un vol sur la conscience ?

— Un instant, digne vieillard, s’écria Beauclerc, qui n’entendait pas me laisser accabler… Ces imputations directes tombent sous le coup de la loi… Prenez-garde à un procès en calomnie !

— Taisez-vous, monsieur ! répliqua Barnardiston, dont la colère empourprait les joues… Oui, braves gens, continua-t-il se tournant vers le groupe effaré qui se serrait autour de nous, l’honorable candidat que ces deux individus patronnent, ce libéral au cœur noble, à l’intelligence élevée, savez-vous bien pourquoi il s’est dérobé à une lutte où d’ailleurs il se savait battu d’avance ?… Savez-vous pourquoi son complaisant agent et son innocent cousin sont venus vous rebattre les oreilles d’un prétendu choléra qui l’aurait saisi ce matin même ?… Non, sans doute : eh bien ! je vais vous le dire. Toute cette indigne comédie n’avait qu’un but, celui de dissimuler le mariage qu’il a contracté aujourd’hui même avec la fille d’un homme qui le méprise…

— Marié !… vous dites qu’il est marié ? s’écria Beauclerc, décontenancé peut-être pour la première fois de sa vie.

— Faites donc semblant de l’ignorer, répondit le vieux tory avec une ironie concentrée.

— Ah ! si je l’avais su !… Mais après ce premier élan de rancune Beauclerc prit sur-le-champ un tout autre ton… — Vous dites donc que mon ami Fitzhardinge est devenu le mari de miss Barnardiston ? Eh bien ! monsieur (bâillant avec une admirable insolence), laissez-moi vous en faire compliment. Vous devez être aux anges… Un pareil hymen comble sans doute et passe peut-être vos espérances…

Barnardiston n’essaya pas de répondre directement. Interpellant l’auditoire qui grossissait à vue d’œil : — Gens de Cantitborough, s’écria-t-il, nous sommes divisés d’opinions ; mais vous me connaissez de longue date, et vous écouterez mes griefs… Vous n’avez pas dû voir sans surprise M. Fitzhardînge, connu seulement par les désordres de sa jeunesse, venir solliciter de vous un mandat parlementaire. Une jeune fille se rencontre alors sur sa route, fiancée à un homme que vous aimez, que vous vénérez tous, à qui vous payez un tribut d’estime…

— Compliqué de gratifications à l’avenant, interrompit Beauclerc, qu’impatientaient ces périodes gonflées de vent, et qui les crevait volontiers à coups d’épingle.

— Il s’était laissé prendre aux charmes de cette enfant…

— Ou de sa dot, reprit en demi-sourdine l’implacable avocat.

— Elle s’était engagée à lui…

— Sans savoir ce qu’elle faisait.

— Eh bien ! abusant de la jeunesse, de la crédulité naturelle au jeune âge, ce séducteur consommé…

— Bien jeune lui-même, hélas !

— Profite de l’occasion, abuse ce cœur sans défense, lui fait rompre des engagemens sacrés, lui persuade d’en contracter un nouveau, et, comme je refusais mon consentement, connaissant trop bien M. Fitzhardinge pour lui confier le bonheur de ma fille…

— Ou lui préférant lord Verdant, qui se présentait aussi. — Que fait ce misérable ? Il pousse mon enfant à se révolter contre l’autorité paternelle, il introduit la rébellion au foyer de mes ancêtres…

— Style poétique… Citez donc le Roi Lear !… Cela ferait bien et vous épargnerait des frais d’éloquence.

— Il la pousse à quitter un asile…

— Dont vous la chassiez.

— A résider chez des gens qui ne m’offrent aucune garantie…

— Levison ?… Pourquoi lui avez-vous si volontiers donné votre nièce ?

— Je m’étais nettement opposé à cette union, et ma fille ne sera majeure que dans deux ans. C’est alors que ce corrupteur, usant d’un abominable stratagème, choisit, pour en venir à ses fins, le jour même de notre élection. Il savait, l’infâme ! que des soins importans me retiendraient ici, et que, me croyant certain de l’y trouver, je ne m’inquiéterais aucunement de ses faits et gestes… C’est donc cette journée qu’il choisit pour épouser secrètement à l’église d’Elm-Court, sur les dix heures du matin, sans autres témoins que les Levison, cette aveugle et faible créature ! .. Et voilà le piège où nous sommes tombés, vous et moi ; voilà quel abus on a fait des plus saintes choses ! Hésiteriez-vous par hasard à punir cet homme qui nous a dupés ? Permettrez-vous à ce téméraire violateur de toutes les lois d’aller représenter au sein du sénat, cette libre cité, loyale dans ses principes et dans sa foi protestante ?…

— A mon tour, s’écria Beauclerc, qui grillait de riposter, laissez-moi, messieurs, vous montrer l’affaire sous son vrai jour…

— Écouterez-vous l’organe d’un mécréant ? poursuivit Barnardiston, bien décidé à couvrir la voix de son antagoniste.

— Je vous donne ma parole d’honneur…

— Quelle valeur a ce mot dans une pareille bouche ?

— Vous m’écouterez…

— Vous ne le croirez point.

Peu à peu, le bruit de cet âpre débat avait ramené dans la cour des Ten-Bells une foule d’électeurs déjà dispersés. Jaunes et Bleus recommençaient à s’invectiver, à se menacer de plus belle. Vainement Beauclerc, impassible, cherchait à dominer le tumulte. Aux injures succédèrent les voies de fait, et quelques projectiles, saisis au hasard dans les ténèbres, commençaient à passer autour de nos têtes. Les policemen jouaient du truncheon à l’aveuglette, distribuant leurs horions avec une remarquable impartialité ; les femmes criaient, les vitres tombaient en miettes. Il fallut céder à l’orage, et, piquant des deux en même temps, nous eûmes bientôt franchi les limites de Cantitborough ; mais ce ne fut pas sans avoir couché par terre, au bas mot, deux ou trois cents ivrognes, après quoi nous galopâmes en silence jusqu’à Hollywood.


V

Beauclerc n’était pas seulement furieux ; un profond désespoir s’emparait de cette âme vaillante. — Fini ! abîmé ! perdu ! répétait-il, la tête dans ses deux mains. A quoi bon laisser.son nom sur la liste du poll ?… Mais aussi quelle absurdité, quelle folie !… Se mettre à dos tout le pays, compromettre son avenir politique, et pourquoi, je vous le demande ? pour une petite coquette qu’il enverra Dieu sait où avant que l’année soit révolue… Et songer à ces quatre mille cinq cents livres, quinze shillings et huit pence jetés littéralement par la fenêtre !… Et dire que j’ai entassé mensonges sur mensonges, que j’ai risqué ma réputation de bonne foi sans réussir, mon ami, sans réussir !… Voilà ce qui est poignant.

Ici, se levant brusquement, Beauclerc frappa la table de son poing fermé ; bouteilles et verres sursautèrent comme effrayés de tant de violence. — Par Jupiter ! s’écriait-il en même temps, je jure que jamais plus je n’adresserai la parole à ce fou que vous avez pour cousin, jamais non plus à sa femme, que Dieu confonde !… non, jamais ! et je le jure encore !

Mais bah ! dès le lendemain, Beauclerc, entraîné par son instinct, courait à Cantitborough, où je le suivis. Je ne dirai pas que nous reçûmes autour du polling booth un accueil très favorable. L’avocat, que les malédictions n’effrayaient, guère et qui opposait un front d’airain aux railleries de la mob, voulut en vain rallier autour de lui quelques débris de sa faction mise en déroute, en vain il essaya de reconstituer le comité dissous la veille au soir ; il ne trouva personne qui voulût le suivre aux Thermopyles. La nouvelle du mariage de Fitz lui avait enlevé presque tous ses appuis féminins. Les dames étaient exaspérées contre Cora, qui s’appropriait ainsi le seul joli garçon dont Cantitborough, depuis tantôt dix ans, eût eu à s’enorgueillir. Elles avaient fait promettre à leurs pères, à leurs maris, à leurs fils, de venger la bonne cause et le ministre favori en refusant de voter pour le pervers séducteur de miss Barnardiston. Grâce à elles, lord Verdant et le Hoop Smith virent leur étoile prendre l’ascendant, et lorsque l’horloge de la tour sonna quatre heures, lorsque le poil fut déclaré clos, les votes recueillis donnaient le résultat suivant :


Verdant 550
Le Hoop Smith 310
Salter 200
Fitzhardinge 6
L’affiche du scrutin provoqua immédiatement un grand tumulte et des acclamations très diverses. Inutile de dire que les bannières bleues flottaient au vent, que l’orchestre bleu, ivre d’enthousiasme et de stout, détonnait merveilleusement, que les députés bleus, s’inclinant jusqu’à terre, rendaient grâce à la noble, intelligente et généreuse communauté dont ils allaient être l’expression vivante. Nous n’ajouterons pas non plus, cela va de soi, que les Bleus, forts de leur nombre et de leur victoire, couvrirent d’outrages leurs ennemis vaincus, et que les Jaunes, évidemment en minorité, mais pleins de courage, rendirent avec usure les gros mots qui leur étaient adressés. Plus d’une bannière bleue chavira dans les ruisseaux, plus d’une tête bleue s’affaissa sous un poing jaune, et plus d’un héros jaune se vit en revanche culbuté par des bottes bleues. Ce qui restait de carreaux jusqu’alors intacts dégringolait à grand bruit, et le désordre prenait des proportions inquiétantes, lorsqu’on « vit, sur la place du Marché, pointer un cheval tigré d’écume. C’était Rumpunch, et sur Rumpunch, qu’il éperonnait encore machinalement, maître Fitz, la cause et le sujet de tout ce tapage, plus tranquille, plus à son aise, plus souriant que jamais.

Sa présence ne fit tout d’abord qu’exaspérer la situation. Les hurlemens de la foule prirent un caractère plus farouche, les rixes éclatèrent sur plus de points, les œufs, la boue, les bâtons traversèrent l’air de tous côtés ; mais Rumpunch demeurait ferme comme un roc sous le mors qu’une main robuste lui imposait, et Fitz, au milieu du déchaînement public, se tenait également ferme comme un roc sur son coursier immobile. Au bout du compte, rien ne plaît à la foule et ne se fait respecter d’elle comme cette vertu qu’on appelle pluck. C’est même la seule que certaines gens apprécient et révèrent. Les cris stupides s’apaisèrent un moment, et les projectiles immondes cessèrent de pleuvoir. Fitz aussitôt saisit l’occasion qui s’offrait. — Écoutez-moi, braves gens, seulement une minute !

Le silence régnant, il continua : — J’apprends que mon élection est à vau-l’eau. J’en suis fâché, sans doute ; mais je ne pouvais espérer un meilleur résultat. Maintenant, si j’ai préféré une autre élection à celle-ci, je ne pense pas que les votans de Cantitborough. — si renommés pour leur galanterie chevaleresque, — puissent me blâmer de ce choix…

Un immense bravo accueillit cette plaisanterie, qui arracha un sourire aux plus enragés ; l’orateur reprit : — Je ne puis rien changer à votre décision actuelle, mais je tâcherai d’arriver à mieux quand une autre fois je viendrai solliciter de nouveau l’honneur de vous représenter à la chambre. Bien que n’ayant aucun droit à vos faveurs, je vous demanderai cependant, et dès aujourd’hui, deux choses : la première est de regarder mon cousin et mon agent, ici présens, comme n’ayant en rien connu la cause qui me retenait loin des hustings, et par conséquent comme n’ayant jamais songé à vous la dissimuler par une assertion mensongère ; la seconde, c’est de ne pas souffrir qu’il y ait encore discorde et lutte à propos de moi. Sachons nous entendre jusque dans nos divisions. Que les vainqueurs rentrent chez eux sans insulter les vaincus, et les vaincus sans contester aux vainqueurs un succès après tout légitime. Séparons-nous, libres de toute rancune, et que mes amis se rendent aux Ten-Bells, où ils pourront, si tel est leur bon plaisir, boire trois fois trois coups à la santé de la mariée…

Étrange harangue électorale, et certes harangue sans précédent ; mais elle n’en réussit pas moins dans cette bonne vieille cité, comme engourdie par le culte des traditions. Grâce à la nouveauté, à l’inattendu de son petit speech, mon cousin se vit tout à coup plus applaudi, plus assourdi de hurrahs et de vivat que les deux candidats élus à son détriment. Les gentlemen, pour la plupart, riaient et haussaient les épaules ; mais le bon peuple, frappé par tout ce qui est énergie, aplomb, bonne grâce virile, — sans parler du crédit qui lui était ouvert aux Ten-Bells, — persistait dans ses acclamations enthousiastes, et aurait fait recommencer le poll, si pareille illégalité lui eût été permise.

Beauclerc était, malgré lui, frappé de ce résultat. Tandis qu’il prenait en marronnant la route de la taverne : — Voilà, me disait-il, un gaillard qui aurait dû naître au moyen âge. Une pauvre tête s’il en fut,… mais on ne sait comment s’arranger pour lui en vouloir.

— Eh bien ! camarade, aurai-je mon pardon ? lui demanda Fitz, entrant vingt minutes plus tard dans le cabinet où nous nous étions réfugiés.

— Ah ! oui, parlons-en ! répliqua Beauclerc, dont l’accent grognon et le regard affectueux avaient quelque peine à se mettre d’accord. Un joli monsieur, et qui s’inquiète bien s’il compromet ses amis !… sans compter les quatre mille cinq cents livres…

— Eh ! laissez-moi donc tranquille avec vos comptes d’épicier ? interrompit Fitz, riant de plus belle. Avais-je le choix du jour ? En toute autre circonstance, le vieux Barnardiston aurait flairé la cérémonie et serait venu y mettre opposition… Pour ce qui est d’attendre paisiblement la majorité de sa fille, je ne pense pas que vous me l’eussiez proposé… Vous verrez d’ailleurs si ce minois-là ne vaut pas celui de n’importe quel speaker [9]— Je verrai, je verrai. C’est ce qui reste à savoir.

— Vous le verrez, mon brave, mais pas aujourd’hui par exemple… Nous n’avons pas encore ouvert nos salons… Cora est à Sandslope, vous savez, ce petit village au bord de la mer ? Je l’y ai conduite hier, et je vais y retourner au grand galop, pour qu’elle ne me croie pas mangé par les Bleus et les Jaunes de commun accord. Quant à vous, Beauclerc, ne vous désolez point. Nous aurons ici même notre revanche électorale, et cette fois vous me verrez à l’état de candidat sérieux.

— N’importe ! vous ne m’empêcherez pas de trouver votre femme un peu chère… Quatre mille…

— Cinq cent livres, quinze shillings, huit deniers… C’est entendu… Mais je vous assure qu’elle les vaut.

Il le croyait alors ; il le croit encore, ce cher cousin. Le fait est que lorsque nous fûmes admis à voir mistress Fitzhardinge, quelques semaines après l’élection, elle trouva moyen, par son gracieux repentir, d’apaiser le farouche avocat, à qui elle promit de ne déranger Fitz en aucune manière quand il viendrait, une autre fois, briguer le suffrage des Cantitburghers, Beauclerc avait justement appris qu’une pétition se signait contre l’élection de Hoop Smith, ce qui ouvrait à ses espérances un vaste et prochain horizon. Le bruit courait aussi que le vieux Barnardiston commençait à regretter d’avoir trop cavalièrement apprécié un mariage qui plaçait sa fille en si bon rang.

Caroline épousa bientôt Whitechurch. On prétend que dans l’intimité du ménage ils se querellent nuit et jour ; mais ils savent garder les dehors, et distribuent en commun, avec toutes les apparences de la plus parfaite harmonie, de fort grosses brochures et d’imperceptibles globules à leurs paroissiens doublement infortunés.

Beauclerc vient d’obtenir, par le crédit de Fitz, une place de recorder qui comble son ambition. Quant à Fitz lui-même, la dernière lettre que j’aie de lui me le signale partant pour la côte d’Asie, dans un yacht de plaisance, en compagnie de trois ou quatre « bons camarades. » Cora, dit-il, est gaie comme un rayon de soleil, et, d’accord avec lui sur ce point, trouve les bosquets des îles ioniennes infiniment plus parfumés que les rives de la Tamise au pied des murailles de Saint-Stephen.


E.-D. FORGUES.


  1. Nous détachons encore une esquisse du recueil qui nous a déjà fourni l’histoire de lady Tattersall. L’élégant pseudonyme qui se cache sous le nom de Ouida n’aura point, nous l’espérons, à se plaindre de ce nouvel emprunt, autorisé par le succès du premier.
  2. Ce synonyme du mot père est maintenant d’un usage quotidien et presque universel, soit en Angleterre, soit en Amérique, d’où il provient, à ce que nous croyons.
  3. Désignation ironique du peuple aux mains calleuses et mal lavées.
  4. C’est le nom du Chaix anglais.
  5. Désignation familière des étudians de Cambridge.
  6. C’est le mot traditionnel qui désigne la brigue électorale, le travail souterrain qui aide les efforts ostensibles du candidat.
  7. Nos lecteurs savent sans doute que le candidat se présente sur les hustings escorté de deux parrains qui le proposent et le recommandent aux suffrages.
  8. Le mot pluck exprime tout à la fois l’idée de courage, de persistance, de présence d’esprit, de volonté tenace et toujours dressée devant l’obstacle.
  9. On désigne sous ce nom d’orateur le président de la chambre des communes, qui est aussi son porte-paroles officiel.