Itinéraire de Paris à Jérusalem/Voyage/Partie 6

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Garnier (Œuvres complètes, Tome 5pp. 395-421).


SIXIÈME PARTIE




VOYAGE D’ÉGYPTE.


Je me trouvai fort embarrassé à mon retour à Jaffa : il n’y avait pas un seul vaisseau dans le port. Je flottais entre le dessein d’aller m’embarquer à Saint-Jean-d’Acre et celui de me rendre en Égypte par terre. J’aurais beaucoup mieux aimé exécuter ce dernier projet, mais il était impraticable. Cinq partis armés se disputaient alors les bords du Nil : Ibraïm-Bey dans la Haute-Égypte, deux autres petits beys indépendants, le pacha de la Porte au Caire, une troupe d’Albanais révoltés, El-Fy-Bey dans la Basse-Égypte. Ces différents partis infestaient les chemins ; et les Arabes, profitant de la confusion, achevaient de fermer tous les passages.

La Providence vint à mon secours. La surlendemain de mon arrivée à Jaffa, comme je me préparais à partir pour Saint-Jean-d’Acre, on vit entrer dans le port une saïque 1. . Cette saïque de l’échelle de Tripoli de Syrie était sur son lest et s’enquérait d’un chargement. Les Pères envoyèrent chercher le capitaine : il consentit à me porter à Alexandrie, et nous eûmes bientôt conclu notre traité. J’ai conservé ce petit traité écrit en arabe. M. Langlès, si connu par son érudition dans les langues orientales, l’a jugé digne d’être mis sous les yeux des savants, à cause de plusieurs singularités. Il a eu la complaisance de le traduire lui-même, et j’ai fait graver l’original :


LUI (Dieu).
" Le but de cet écrit et le motif qui l’a fait tracer est que, le jour et la date désignés ci-après 2. , nous soussignés avons loué notre bâtiment au porteur de ce traité, le signor Francesko (François), pour aller de l’échelle d’Yâfâ à Alexandrie, à condition qu’il n’entrera dans aucun autre port, et qu’il ira droit à Alexandrie, à moins qu’il ne soit forcé par le mauvais temps de surgir dans quelque échelle. Le nolis de ce bâtiment est de quatre cent quatre-vingts ghrouchs (piastres) au lion, lesquels valent chacun quarante pârahs 3. . Il est aussi convenu entre eux que le nolis susdit ne sera acquitté que lorsqu’ils, seront entrés à Alexandrie. Arrêté et convenu entre eux, et cela devant les témoins soussignés. Témoins :
" Le séid (le sieur) Moustapha êl Bâbâ ; le séid Hhocéin Chetmâ. — Le réis (patron) Hhannâ Demitry (Jean Démétrius), de Tripoli de Syrie, affirme la vérité du contenu de cet écrit.
" Le réis (patron) Hhannâ a touché, sur le montant du nolis ci-dessus énoncé, la somme de cent quatre-vingts ghrouchs au lion ; le reste, c’est-à-dire les trois cents autres ghrouchs, lui seront payés à Alexandrie ; et comme ils servent d’assurance pour le susdit bâtiment depuis Yâfâ jusqu’à Alexandrie ils restent dans la bourse du signor Francesko, pour cette seule raison. Il est convenu, en outre, que le patron leur fournira, à un juste prix, de l’eau, du feu pour faire la cuisine et du sel, ainsi que toutes les provisions dont ils pourraient manquer, et les vivres. "

Ce ne fut pas sans un véritable regret que je quittai mes vénérables hôtes le 16 octobre. Un des Pères me donna des lettres de recommandation pour l’Espagne ; car mon projet était, après avoir vu Carthage, de finir mes courses par les ruines de l’Alhambra. Ainsi ces religieux, qui restaient exposés à tous les outrages, songeaient encore à m’être utiles au delà des mers et dans leur propre patrie.

Avant de quitter Jaffa, j’écrivis à M. Pillavoine, consul de France à Saint-Jean-d’Acre, la lettre suivante :

" Jaffa, ce 16 octobre 1806.
" Monsieur,
" J’ai l’honneur de vous envoyer la lettre de recommandation que M. l’ambassadeur de France à Constantinople m’avait remise pour vous. La saison étant déjà très avancée, et mes affaires me rappelant dans notre commune patrie, je me vois forcé de partir pour Alexandrie. Je perds à regret l’occasion de faire votre connaissance. J’ai visité Jérusalem ; j’ai été témoin des vexations que le pacha de Damas fait éprouver aux religieux de Terre Sainte.
" Je leur ai conseillé, comme vous, la résistance. Malheureusement ils ont connu trop tard tout l’intérêt que l’empereur prend à leur sort. Ils ont donc encore cédé en partie aux demandes d’Abdallah il faut espérer qu’ils auront plus de fermeté l’année prochaine. D’ailleurs, il m’a paru qu’ils n’avaient manqué cette année ni de prudence ni de courage.
" Vous trouverez, Monsieur, deux autres lettres jointes à la lettre de M. l’ambassadeur : l’une m’a été remise par M. Dubois, négociant ; je tiens l’autre du drogman de M. Vial, consul de France à Modon.
" J’ose prendre encore, Monsieur, la liberté de vous recommander M. D… que j’ai vu ici. On m’a dit qu’il était honnête homme, pauvre et malheureux : ce sont là trois grands titres à la protection de la France.
" Agréez, Monsieur, je vous prie, etc.
" F.-A. de Ch. "

Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m’embarquai le 16, à huit heures du soir. La mer était grosse et le vent peu favorable. Je restai Sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa. J’avoue que j’éprouvais un certain sentiment de plaisir, en pensant que je venais d’accomplir un pèlerinage que j’avais médité depuis si longtemps. J’espérais mettre bientôt fin à cette sainte aventure, dont la partie la plus hasardeuse me semblait achevée. Quand je songeais que j’avais traversé presque seul le continent et les mers de la Grèce ; que je me retrouvais encore seul, dans une petite barque, au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour pour l’Égypte, la Barbarie et l’Espagne, comme la chose du monde la plus facile : je me trompais pourtant.

Je me retirai dans la chambre du capitaine, lorsque nous eûmes perdu de vue les lumières de Jaffa, et que j’eus salué pour la dernière fois les rivages de la Terre Sainte ; mais le lendemain, à la pointe du jour, nous découvrîmes encore la côte en face de Gaza, car le capitaine avait fait route au midi. L’aurore nous amena une forte brise de l’orient, la mer devint belle, et nous mîmes le cap à l’ouest. Ainsi je suivais absolument le chemin qu’Ubalde et le Danois avaient parcouru pour aller délivrer Renaud. Mon bateau n’était guère plus grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j’étais conduit par la Fortune. Ma navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre jours, et jamais je n’ai fait sur les flots une course plus agréable et plus rapide. Le ciel fut constamment pur, le vent bon, la mer brillante. On ne changea pas une seule fois la voile. Cinq hommes composaient l’équipage de la saïque, y compris le capitaine ; gens moins gais que mes Grecs de l’île de Tino, mais en apparence plus habiles. Des vivres frais, des grenades excellentes, du vin de Chypre, du café de la meilleure qualité, nous tenaient dans l’abondance et dans la joie. L’excès de ma prospérité aurait dû me causer des alarmes ; mais quand j’aurais eu l’anneau de Polycrate, je me serais bien gardé de le jeter dans la mer, à cause du maudit esturgeon.

Il y a dans la vie du marin quelque chose d’aventureux qui nous plaît et qui nous attache. Ce passage continuel du calme à l’orage, ce changement rapide des terres et des cieux, tiennent éveillée l’imagination du navigateur. Il est lui-même, dans ses destinées, l’image de l’homme ici-bas : toujours se promettant de rester au port, et toujours déployant ses voiles ; cherchant des îles enchantées où il n’arrive presque jamais, et dans lesquelles il s’ennuie s’il y touche ; ne parlant que de repos, et n’aimant que les tempêtes ; périssant au milieu d’un naufrage, ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir suivre le vaisseau.

Nous traversâmes le 17 et le 18 le golfe de Damiette : cette ville remplace à peu près l’ancienne Peluse. Quand un pays offre de grands et de nombreux souvenirs, la mémoire, pour se débarrasser des tableaux qui l’accablent, s’attache à un seul événement ; c’est ce qui m’arriva en passant le golfe de Peluse : je commençai par remonter en pensée jusqu’aux premiers Pharaons, et je finis par ne pouvoir plus songer qu’à la mort de Pompée ; c’est selon moi le plus beau morceau de Plutarque et d’Amyot son traducteur 4. .

Le 19 à midi, après avoir été deux jours sans voir la terre, nous aperçûmes un promontoire assez élevé, appelé le cap Brûlos, et formant la pointe la plus septentrionale du Delta. J’ai déjà remarqué, au sujet du Granique, que l’illusion des noms est une chose prodigieuse : le cap Brûlos ne me présentait qu’un petit monceau de sable ; mais c’était l’extrémité de ce quatrième continent, le seul qui me restât à connaître ; c’était un coin de cette Égypte, berceau des sciences, mère des religions et des lois : je n’en pouvais détacher les yeux.

Le soir même, nous eûmes, comme disent les marins, connaissance de quelques palmiers qui se montraient dans le sud-ouest, et qui paraissaient sortir de la mer ; on ne voyait point le sol qui les portait. Au sud, on remarquait une masse noirâtre et confuse, accompagnée de quelques arbres isolés : c’étaient les ruines d’un village, triste enseigne des destinées de l’Égypte.

Le 20, à cinq heures du matin, j’aperçus sur la surface verte et ridée de la mer une barre d’écume, et de l’autre côté de cette barre une eau pâle et tranquille. Le capitaine vint me frapper sur l’épaule, et me dit en langue franque : " Nilo ! " Bientôt après nous entrâmes et nous courûmes dans ces eaux fameuses, dont je voulus boire, et que je trouvai salées. Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l’emplacement de Rosette ; mais le plan même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressemblaient aux lagunes des Florides : l’aspect en était tout différent de celui des côtes de la Grèce et de la Syrie, et rappelait l’effet d’un horizon sous les tropiques.

A dix heures nous découvrîmes enfin, au-dessous de la cime des palmiers, une ligne de sable qui se prolongeait à l’ouest jusqu’au promontoire d’Aboukir, devant lequel il nous fallait passer pour arriver à Alexandrie. Nous nous trouvions alors en face même de l’embouchure du Nil, à Rosette, et nous allions traverser le Bogâz. L’eau du fleuve était dans cet endroit d’un rouge tirant sur le violet, de la couleur d’une bruyère en automne ; le Nil, dont la crue était finie, commençait à baisser depuis quelque temps. Une vingtaine de gerbes ou bateaux d’Alexandrie se tenaient à l’ancre dans le Bogâz, attendant un vent favorable pour franchir la barre et remonter à Rosette.

En cinglant toujours à l’ouest, nous parvînmes à l’extrémité du dégorgement de cette immense écluse. La ligne des eaux du fleuve et celle des eaux de la mer ne se confondaient point ; elles étaient distinctes, séparées ; elles écumaient en se rencontrant et semblaient se servir mutuellement de rivages 5. .

A cinq heures du soir, la côte, que nous avions toujours à notre gauche, changea d’aspect. Les palmiers paraissaient alignés sur la rive comme ces avenues dont les châteaux de France sont décorés : la nature se plaît ainsi à rapporter les idées de la civilisation dans le pays où cette civilisation prit naissance et où règnent aujourd’hui l’ignorance et la barbarie. Après avoir doublé la pointe d’Aboukir, nous fûmes peu à peu abandonnés du vent, et nous ne pûmes entrer que de nuit dans le port d’Alexandrie. Il était onze heures du soir quand nous jetâmes l’ancre dans le port marchand, au milieu des vaisseaux mouillés devant la ville. Je ne voulus point descendre à terre, et j’attendis le jour sur le pont de notre saïque.

J’eus tout le temps de me livrer à mes réflexions. J’entrevoyais à ma droite des vaisseaux et le château qui remplace la tour du Phare ; à ma gauche, l’horizon me semblait borné par des collines, des ruines et des obélisques, que je distinguais à peine au travers des ombres ; devant moi s’étendait une ligne noire de murailles et de maisons confuses : on ne voyait terre qu’une seule lumière, et l’on n’entendait aucun bruit. C’était là pourtant cette Alexandrie, rivale de Memphis et de Thèbes, qui compta trois millions d’habitants, qui fut le sanctuaire des Muses, et que les bruyantes orgies d’Antoine et de Cléopâtre faisaient retentir dans les ténèbres. Mais en vain je prêtais l’oreille, un talisman fatal plongeait dans le silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c’est le despotisme qui éteint toute joie et qui ne permet pas même un cri à la douleur. Et quel bruit pourrait-il s’élever d’une ville dont un tiers au moins est abandonné, dont l’autre tiers est consacré aux sépulcres, et dont le tiers animé, au milieu de ces deux extrémités mortes, est une espèce de tronc palpitant qui n’a pas même la force de secouer ses chaînes entre des ruines et des tombeaux ?

Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de la saïque me porta à terre, et je me lis conduire chez M. Drovetti, consul de France à Alexandrie. Jusqu’à présent j’ai parlé de nos consuls dans le Levant avec la reconnaissance que je leur dois ; ici j’irai plus loin, et je dirai que j’ai contracté avec M. Drovetti une liaison qui est devenue une véritable amitié. M. Drovetti, militaire distingué et né dans la belle Italie, me reçut avec cette simplicité qui caractérise le soldat et cette chaleur qui tient à l’influence d’un heureux soleil. Je ne sais si, dans le désert où il habite, cet écrit lui tombera entre les mains ; je le désire, afin qu’il apprenne que le temps n’affaiblit point chez moi les sentiments ; que je n’ai point oublié l’attendrissement qu’il me montra lorsqu’il me dit adieu au rivage : attendrissement bien noble, quand on en essuie comme lui les marques avec une main mutilée au service de son pays ! Je n’ai ni crédit, ni protecteurs, ni fortune ; mais si j’en avais, je ne les emploierais pour personne avec plus de plaisir que pour M. Drovetti.

On ne s’attend point sans doute à me voir décrire l’Égypte : j’ai parlé avec quelque étendue des ruines d’Athènes, parce qu’après tout elles ne sont bien connues que des amateurs des arts ; je me suis livré à de grands détails sur Jérusalem, parce que Jérusalem était l’objet principal de mon voyage. Mais que dirais-je de l’Égypte ? Qui ne l’a point vue aujourd’hui ? Le Voyage de M. de Volney en Égypte est un véritable chef-d’œuvre dans tout ce qui n’est pas érudition : l’érudition a été épuisée par Sicard, Norden, Pococke, Shaw, Niebuhr et quelques autres ; les dessins de M. Denon et les grands tableaux de l’institut d’Égypte ont transporté sous nos yeux les monuments de Thèbes et de Memphis ; enfin, j’ai moi-même dit ailleurs tout ce que j’avais à dire sur l’Égypte. Le livre des Martyrs où j’ai parlé de cette vieille terre est plus complet touchant l’antiquité que les autres livres du même ouvrage. Je me bornerai donc à suivre, sans m’arrêter, les simples dates de mon journal.

M. Drovetti me donna un logement dans la maison du consulat, bâtie presque au bord de la mer, sur le port marchand. Puisque j’étais en Égypte, je ne pouvais pas en sortir sans avoir au moins vu le Nil et les Pyramides. Je priai M. Drovetti de me noliser un bâtiment autrichien pour Tunis, tandis que j’irais contempler le prodige d’un tombeau. Je trouvai à Alexandrie deux Français très distingués, attachés à la légation de M. de Lesseps, qui devait, je crois, prendre alors le consulat général de l’Égypte, et qui, si je ne me trompe, est resté depuis à Livourne : leur intention étant aussi d’aller au Caire, nous arrêtâmes une gerbe, où nous embarquâmes le 23 pour Rosette. M. Drovetti garda Julien, qui avait la fièvre, et me donna un janissaire : je renvoyai Jean à Constantinople, sur un vaisseau grec qui se préparait à faire voile.

Nous partîmes le soir d’Alexandrie, et nous arrivâmes dans la nuit au Bogâz de Rosette. Nous traversâmes la barre sans accident. Au lever du jour, nous nous trouvâmes à l’entrée du fleuve : nous abordâmes le cap, à notre droite. Le Nil était dans toute sa beauté ; il coulait à plein bord, sans couvrir ses rives ; il laissait voir le long de son cours des plaines verdoyantes de riz, plantées de palmiers isolés, qui représentaient des colonnes et des portiques. Nous nous rembarquâmes et nous touchâmes bientôt à Rosette. Ce fut alors que j’eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu’un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n’est point de beau pays sans l’indépendance : le ciel le plus serein est odieux si l’on est enchaîné sur la terre. Je ne trouvais dignes de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie : je voyais les restes des monuments 6. d’une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords du Nil ; je songeais en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d’un si brillant soleil ; avec cette différence que les chevaliers, malheureux à la journée de Massoure, furent venges par les soldats à la bataille des Pyramides. Au reste, quoique je fusse charmé de rencontrer une grande rivière et une fraîche verdure, je ne fus pas très étonné, car c’étaient absolument là mes fleuves de la Louisiane et mes savanes américaines : j’aurais désiré retrouver aussi les forêts où je plaçai les premières illusions de ma vie.

M. de Saint-Marcel, consul de France à Rosette, nous reçut avec une grande politesse ; M. Caffe, négociant français et le plus obligeant des hommes, voulut nous accompagner jusqu’au Caire. Nous fîmes notre marché avec le patron d’une grande barque ; il nous donna la chambre d’honneur, et, pour plus de sûreté, nous nous associâmes un chef albanais. M. de Choiseul a parfaitement représenté ces soldats d’Alexandre :

" Ces fiers Albanais seraient encore des héros s’ils avaient un Scanderberg à leur tête ; mais ils ne sont plus que des brigands, dont l’extérieur annonce la férocité. Ils sont tous grands, lestes et nerveux ; leurs vêtements consistent en des culottes fort amples, un petit jupon, un gilet garni de plaques, de chaînes et de plusieurs rangs de grosses olives d’argent ; ils portent des brodequins attachés avec des courroies qui montent quelquefois jusqu’aux genoux, pour tenir sur les mollets des plaques qui en prennent la forme et les préservent du frottement du cheval. Leurs manteaux, galonnés et tailladés de plusieurs couleurs, achèvent de rendre cet habillement très pittoresque ; ils n’ont d’autre coiffure qu’une calotte de drap rouge, encore la quittent-ils en courant au combat 7. . "

Les deux jours que nous passâmes à Rosette furent employés à visiter cette jolie ville arabe, ses jardins et sa forêt de palmiers. Savary a un peu exagéré les agréments de ce lieu ; cependant, il n’a pas menti autant qu’on l’a voulu faire croire. Le pathos de ses descriptions a nui à son autorité comme voyageur ; mais c’est justice de dire que la vérité manque plus à son style qu’à son récit.

Le 26, à midi, nous entrâmes dans notre barques, où il y avait un grand nombre de passagers turcs et arabes. Nous courûmes au large, et nous commençâmes à remonter le Nil. Sur notre gauche un marais verdoyant s’étendait à perte de vue, à notre droite une lisière cultivée bordait le fleuve, et par delà cette lisière on voyait le sable du désert. Des palmiers clairsemés indiquaient çà et là des villages, comme les arbres plantés autour des cabanes dans les plaines de la Flandre. Les maisons de ces villages sont faites de terre et élevées sur des monticules artificiels : précaution inutile, puisque souvent dans ces maisons il n’y a personne à sauver de l’inondation du Nil. Une partie du Delta est en friche ; des milliers de fellahs ont été massacrés par les Albanais ; le reste a passé dans la Haute-Égypte.

Contrariés par le vent et par la rapidité du courant, nous employâmes sept mortelles journées à remonter de Rosette au Caire. Tantôt nos matelots nous tiraient à la cordelle, tantôt nous marchions à l’aide d’une brise du nord qui ne soufflait qu’un moment. Nous nous arrêtions souvent pour prendre à bord des Albanais : il nous en arriva quatre dès le second jour de notre navigation, qui s’emparèrent de notre chambre : il fallut supporter leur brutalité et leur insolence. Au moindre bruit ils montaient sur le pont, prenaient leurs fusils, et, comme des insensés, avaient l’air de vouloir faire la guerre à des ennemis absents. Je les ai vus coucher en joue des enfants qui couraient sur la rive en demandant l’aumône : ces petits infortunés s’allaient cacher derrière les ruines de leurs cabanes, comme accoutumés à ces terribles jeux. Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre, s’asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournoient le visage vers La Mecque, et faisaient au milieu des champs des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans, moitié chrétiens, criaient " Mahomet ! et vierge Marie ! ", tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes, avalaient de grandes cruches de vin, lâchaient des coups de fusil en l’air et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.

Est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de différence entre des hommes ! Quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides musulmans, ces fellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut un peuple si industrieux, si paisible, si sage ; un peuple dont Hérodote et surtout Diodore se sont plu à nous peindre les coutumes et les mœurs ! Y a-t-il dans aucun poème un plus beau tableau que celui-ci ?

" Dans les premiers temps, les rois ne se conduisaient point en Égypte comme chez les autres peuples, où ils font tout ce qu’ils veulent sans être obligés de suivre aucune règle ni de prendre aucun conseil : tout leur était prescrit par les lois, non seulement à l’égard de l’administration du royaume, mais encore par rapport à leur conduite particulière. Ils ne pouvaient point se faire servir par des esclaves achetés ou même nés dans leur maison ; mais on leur donnait les enfants des principaux d’entre les prêtres, toujours au-dessus de vingt ans, et les mieux élevés de la nation, afin que le roi, voyant jour et nuit autour de sa personne la jeunesse la plus considérable de l’Égypte, ne fît rien de bas et qui fût indigne de son rang. En effet, les princes ne se jettent si aisément dans toutes sortes de vices que parce qu’ils trouvent des ministres toujours prêts à servir leurs passions. Il y avait surtout des heures du jour et de la nuit où le roi ne pouvait disposer de lui, et était obligé de remplir les devoirs marqués par les lois. Au point du jour il devait lire les lettres qui lui étaient adressées de tous côtés, afin qu’instruit par lui-même des besoins de son royaume il pût pourvoir à tout et remédier à tout. Après avoir pris le bain, il se revêtait d’une robe précieuse et des autres marques de la royauté, pour aller sacrifier aux dieux. Quand les victimes avaient été amenées à l’autel, le grand-prêtre, debout et en présence de tout le peuple, demandait aux dieux à haute voix qu’ils conservassent le roi et répandissent sur lui toute sorte de prospérité, parce qu’il gouvernait ses sujets avec justice. Il insérait ensuite dans sa prière un dénombrement de toutes les vertus propres à un roi, en continuant ainsi : Parce qu’il est maître de lui-même, magnanime, bienfaisant, doux envers les autres, ennemi du mensonge ; ses punitions n’égalent point les fautes, et ses récompenses passent les services. Après avoir dit plusieurs choses semblables, il condamnait les manquements où le roi était tombé par ignorance. Il est vrai qu’il en disculpait le roi même ; mais il chargeait d’exécrations les flatteurs et tous ceux qui lui donnaient de mauvais conseils. Le grand-prêtre en usait de cette manière parce que les avis mêlés de louanges sont plus efficaces que les remontrances amères pour porter les rois à la crainte des dieux et à l’amour de la vertu. En suite de cela le roi ayant sacrifié et consulté les entrailles de la victime, le lecteur des livres sacrés lui lisait quelques actions ou quelques paroles remarquables des grands hommes, afin que le souverain de la république, ayant l’esprit plein d’excellents principes, en fit usage dans les occasions qui se présenteraient à lui. "

C’est bien dommage que l’illustre archevêque de Cambrai, au lieu de peindre une Égypte imaginaire, n’ait pas emprunté ce tableau, en lui donnant les couleurs que son heureux génie aurait su y répandre. Faydit a raison sur ce seul point, si l’on peut avoir raison quand on manque absolument de décence, de bonne foi et de goût. Mais il aurait toujours fallu que Fénelon conservât à tout prix le fond des aventures par lui inventées et racontées dans le style le plus antique : l’épisode de Termosiris vaut seul un long poème :

" Je m’enfonçai dans une sombre forêt, ou j’aperçus tout à coup un vieillard qui tenait un livre dans sa main. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu ridé ; une barbe blanche pendait jusqu’à sa ceinture ; sa taille était haute et majestueuse ; son teint était encore frais et vermeil ; ses yeux étaient vifs et perçants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais je n’ai vu un si vénérable vieillard : il s’appelait Termosiris… "

Nous passâmes par le canal de Ménouf, ce qui m’empêcha de voir le beau bois de palmiers qui se trouve sur la grande branche de l’ouest ; mais les Arabes infestaient alors le bord occidental de cette branche qui touche au désert libyque. En sortant du canal de Ménouf, et continuant de remonter le fleuve, nous aperçûmes, à notre gauche, la crête du mont Moqattam, et à notre droite, les hautes dunes de sable de la Libye. Bientôt, dans l’espace vide que laissait l’écartement de ces deux chaînes de montagnes, nous découvrîmes le sommet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux ; ils paraissaient s’agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous approchions. Le Nil, qui était alors comme une petit mer ; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure ; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées et les minarets du Caire ; les pyramides lointaines de Sacarah, d’où le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservoirs ; tout cela formait un tableau qui n’a point son égal sur la terre. " Mais quelque effort que fassent les hommes, dit Bossuet, leur néant paraît partout : ces pyramides étaient des tombeaux ! encore les rois qui les ont bâties n’ont-ils pas eu le pouvoir d’y être inhumés, et ils n’ont pas joui de leur sépulcre. "

J’avoue pourtant qu’au premier aspect des Pyramides, je n’ai senti que de l’admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu’un amas de pierres et un squelette ? Ce n’est point par le sentiment de son néant que l’homme a élevé un tel sépulcre, c’est par l’instinct de son immortalité : ce sépulcre n’est point la borne qui annonce la fin d’une carrière d’un jour, c’est la borne qui marque l’entrée d’une vie sans terme ; c’est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de l’éternité. " Tous ces peuples (d’Égypte), dit Diodore de Sicile, regardant la durée de la vie comme un temps très court et de peu d’importance, font au contraire beaucoup d’attention à la longue mémoire que la vertu laisse après elle : c’est pourquoi ils appellent les maisons des vivants des hôtelleries, par lesquelles on ne fait que passer ; mais ils donnent le nom de demeures éternelles aux tombeaux des morts, d’où l’on ne sort plus. Ainsi les rois ont été comme indifférents sur la construction de leurs palais, et ils se sont épuisés dans la construction de leurs tombeaux. "

On voudrait aujourd’hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l’on ne songe pas qu’il y a pour les peuples une utilité morale d’un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l’antiquité. La vue d’un tombeau n’apprend-elle donc rien ?

Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu’un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle ? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. A moins de soutenir qu’il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l’histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d’un peuple au delà de sa propre existence et le font vivre contemporain des générations qui viennent s’établir dans ses champs abandonnés. Qu’importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres ? Tout est tombeau chez un peuple qui n’est plus. Quand l’homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres ; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs ?

Sans doute, à le prendre à la rigueur, une petite fosse suffit à tous, et six pieds de terre, comme le disait Mathieu Molé, feront toujours raison du plus grand homme du monde. Dieu peut être adoré sous un arbre comme sous le dôme de Saint-Pierre, on peut vivre dans une chaumière comme au Louvre ; le vice de ce raisonnement est de transporter un ordre de choses dans un autre. D’ailleurs, un peuple n’est pas plus heureux quand il vit ignorant des arts que quand il laisse des témoins éclatants de son génie. On ne croit plus à ces sociétés de bergers qui passent leurs jours dans l’innocence, en promenant leur doux loisir au fond des forêts. On sait que ces honnêtes bergers se font la guerre entre eux pour manger les moutons de leurs voisins. Leurs grottes ne sont ni tapissées de vignes ni embaumées du parfum des fleurs ; on y est étouffé par la fumée et suffoqué par l’odeur des laitages. En poésie et en philosophie, un petit peuple à demi barbare peut goûter tous les biens ; mais l’impitoyable histoire le soumet aux calamités du reste des hommes. Ceux qui crient tant contre la gloire ne seraient-ils pas un peu amoureux de la renommée ? Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d’un esprit magnanime. L’idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les âges à se briser au pied d’un cercueil, ne saurait être sortie d’une âme vulgaire. Si c’est là de l’orgueil, c’est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande Pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose.

Au reste, ces Pyramides me rappelèrent des monuments moins pompeux, mais qui toutefois étaient aussi des sépulcres ; je veux parler de ces édifices de gazon qui couvrent les cendres des Indiens au bord de l’Ohio. Lorsque je les visitai, j’étais dans une situation d’âme bien différente de celle où je me trouvais en contemplant les mausolées des Pharaons : je commençais alors le voyage, et maintenant je le finis. Le monde, à ces deux époques de ma vie, s’est présenté à moi précisément sous l’image des deux déserts, où j’ai vu ces deux espèces de tombeaux : des solitudes riantes, des sables arides.

Nous abordâmes à Boulacq, et nous louâmes des chevaux et des ânes pour le Caire. Cette ville, que dominent l’ancien château de Babylone et le mont Moqattam, présente un aspect assez pittoresque, à cause de la multitude des palmiers, des sycomores et des minarets qui s’élèvent de son enceinte. Nous y entrâmes par des voiries et par un faubourg détruit, au milieu des vautours qui dévoraient leur proie. Nous descendîmes à la contrée des Francs, espèce de cul-de-sac dont on ferme l’entrée tous les soirs, comme les cloîtres extérieurs d’un couvent. Nous fûmes reçus par M. 8. …, à qui M. Drovetti avait confié le soin des affaires des Français au Caire. Il nous prit sous sa protection, et envoya prévenir le pacha de notre arrivée ; il fit en, même temps avertir les cinq mamelucks français, afin qu’ils nous accompagnassent dans nos courses.

Ces mamelucks étaient attachés au service du pacha. Les grandes armées laissent toujours après elles quelques traîneurs : la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats, qui restèrent éparpillés en Égypte. Ils prirent parti sous différents beys, et furent bientôt renommés par leur bravoure. Tout le monde convenait que si ces déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s’étaient réunis et avaient nommé un bey français, ils se seraient rendus maîtres du pays. Malheureusement ils manquèrent de chef et périrent presque tous à la solde des maîtres qu’ils avaient choisis. Lorsque j’étais au Caire. Mahamed-Ali-Pacha pleurait encore la mort d’un de ces braves. Ce soldat, d’abord petit tambour dans un de nos régiments, était tombé entre les mains des Turcs par les chances de la guerre : devenu homme, il se trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connaissait point encore, le voyant charger un gros d’ennemis, s’écria : " Quel est cet homme ? Ce ne peut être qu’un Français ; " et c’était en effet un Français. Depuis ce moment il devint le favori de son maître, et il n’était bruit que de sa valeur. Il fut tué peu de temps avant mon arrivée en Égypte, dans une affaire où les cinq autres mamelucks perdirent leurs chevaux.

Ceux-ci étaient Gascons, Languedociens et Picards. leur chef s’avouait le fils d’un cordonnier de Toulouse. Le second en autorité après lui servait d’interprète à ses camarades. Il savait assez bien le turc et l’arabe, et disait toujours en français : j’étions, j’allions, je faisions. Un troisième, grand jeune homme maigre et pâle, avait vécu longtemps dans le désert avec les Bedouins, et il regrettait singulièrement cette vie. Il me contait que quand il se trouvait seul dans les sables, sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n’était pas le maître. Le pacha faisait un tel cas de ces cinq mamelucks, qu’il les préférait au reste de ses spahis : eux seuls retraçaient et surpassaient l’intrépidité de ces terribles cavaliers détruits par l’armée française à la journée des Pyramides. Nous sommes dans le siècle des merveilles ; chaque Français semble être appelé aujourd’hui à jouer un rôle extraordinaire : cinq soldats tirés des derniers rangs de notre armée se trouvaient en 1806 à peu près les maîtres au Caire. Rien n’était amusant et singulier comme de voir Abdallah de Toulouse prendre les cordons de son cafetan, en donner par le visage des Arabes et des Albanais qui l’importunaient, et nous ouvrir ainsi large chemin dans les rues les plus populeuses. Au reste, ces rois par l’exil avaient adopté, à l’exemple d’Alexandre, les mœurs des peuples conquis ; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes ; ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race ; toutes choses que leurs pères n’ont point en Gascogne et en Picardie. Mais au milieu des nattes, des tapis, des divans que je vis dans leur maison, je remarquai une dépouille de la patrie : c’était un uniforme haché de coups de sabre, qui couvrait le pied d’un lit fait à la française. Abdallah réservait peut-être ces honorables lambeaux pour la fin du songe, comme le berger devenu ministre :

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
L’habit d’un gardeur de troupeaux,
Petit chapeau, jupon, pannetière, houlette,
Et, je pense, aussi sa musette.

Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1er novembre, nous montâmes au château, afin d’examiner le puits de Joseph, la mosquée, etc. Le fils du pacha habitait alors ce château. Nous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans. Nous la trouvâmes assise sur un tapis, dans un cabinet délabré, et entourée d’une douzaine de complaisants qui s’empressaient d’obéir à ses caprices. Je n’ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant était à peine maître du Caire, et ne possédait ni la haute ni la basse Égypte. C’était dans cet état de choses que douze misérables sauvages nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune barbare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Egyptiens attendaient après tant de malheurs !

On dégradait donc dans un coin de ce château l’âme d’un enfant qui devait conduire des hommes ; dans un autre coin on frappait une monnaie du plus bas aloi. Et afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l’or altéré et le chef corrompu qu’on leur préparait, les canons étaient pointés sur la ville.

J’aimais mieux porter ma vue au dehors et admirer, du haut du château, le vaste tableau que présentaient au loin le Nil, les campagnes, le désert et les Pyramides. Nous avions l’air de toucher à ces dernières, quoique nous en fussions éloignés de quatre lieues. A l’œil nu, je voyais parfaitement les assises des pierres et la tête du sphinx qui sortait du sable ; avec une lunette je comptais les gradins des angles de la grande Pyramide et je distinguais les yeux, la bouche et les oreilles du sphinx, tant ces masses sont prodigieuses !

Memphis avait existé dans les plaines qui s’étendent de l’autre côté du Nil jusqu’au désert où s’élèvent les Pyramides.

" Ces plaines heureuses, qu’on dit être le séjour des justes morts, ne sont, à la lettre, que les belles campagnes qui sont aux environs du lac Achéruse, auprès de Memphis, et qui son partagées par des champs et par des étangs couverts de blés ou de lotos. Ce n’est pas sans fondement qu’on a dit que les morts habitent là ; car c’est là qu’on termine les funérailles de la plupart des Egyptiens, lorsque après avoir fait traverser le Nil et le lac d’Achéruse à leurs corps, on les dépose enfin dans les tombes qui sont arrangées sous terre en cette campagne. Les cérémonies qui se pratiquent encore aujourd’hui dans l’Égypte conviennent à tout ce que les Grecs disent de l’enfer, comme à la barque qui transporte les corps ; à la pièce de monnaie qu’il faut donner au nocher, nommé Charon en langue égyptienne ; au temple de la ténébreuse Hécate, placé à l’entrée de l’enfer ; aux portes du Cocyte et du Léthé, posées sur des gonds d’airain ; à d’autres portes, qui sont celles de la Vérité et de la Justice, qui est sans tête 9. . "

Le 2 nous allâmes à Djizé et à l’île de Rhoda. Nous examinâmes le nilomètre 10. , au milieu des ruines de la maison de Mourad-Bey. Nous nous étions ainsi beaucoup rapprochés des Pyramides. A cette distance elles paraissaient d’une hauteur démesurée : comme on les apercevait à travers la verdure des rizières, le cours du fleuve, la cime des palmiers et des sycomores, elles avaient l’air de fabriques colossales bâties dans un magnifique jardin. La lumière du soleil, d’une douceur admirable, colorait la chaîne aride de Moqattam, les sables libyques, l’horizon de Sacarah et la plaine des tombeaux. Un vent frais chassait de petits nuages blancs vers la Nubie, et ridait la vaste nappe des flots du Nil. L’Égypte m’a paru le plus beau pays de la terre : j’aime jusqu’aux déserts qui la bordent et qui ouvrent à l’imagination les champs de l’immensité.

Nous vîmes en revenant de notre course la mosquée abandonnée dont j’ai parlé au sujet de l’El-Sachra de Jérusalem, et qui me paraît être l’original de la cathédrale de Cordoue.

Je passai cinq autres jours au Caire, dans l’espoir de visiter les sépulcres de Pharaon ; mais cela fut impossible. Par une singulière fatalité, l’eau du Nil n’était pas encore assez retirée pour aller à cheval aux Pyramides, ni assez haute pour s’en approcher en bateau. Nous envoyâmes sonder les gués et examiner la campagne : tous les Arabes s’accordèrent à dire qu’il fallait attendre encore trois semaines ou un mois avant de tenter le voyage. Un pareil délai m’aurait exposé à passer l’hiver en Égypte (car les vents de l’ouest allaient commencer) ; or, cela ne convenait ni à mes affaires ni à ma fortune. Je ne m’étais déjà que trop arrêté sur ma route, et je m’exposai à ne jamais revoir la France, pour avoir voulu remonter au Caire. Il fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie et me contenter d’avoir vu de mes yeux les Pyramides, sans les avoir touchées de mes mains. Je chargeai M. Caffe d’écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l’usage, à la première occasion : l’on doit remplir tous les petits devoirs d’un pieux voyageur. N’aime-t-on pas à lire sur les débris de la statue de Memnon le nom des Romains qui l’ont entendue soupirer au lever de l’aurore ? Ces Romains furent comme nous étrangers dans la terre d’Égypte, et nous passerons comme eux.

Au reste, je me serais très bien arrangé du séjour du Caire ; c’est la seule ville qui m’ait donné l’idée d’une ville orientale telle qu’on se la représente ordinairement : aussi figure-t-elle dans Les Mille et une Nuits. Elle conserve encore beaucoup de traces du passage des Français : les femmes s’y montrent avec moins de réserve qu’autrefois ; on est absolument maître d’aller et d’entrer partout où l’on veut ; l’habit européen, loin d’être un objet d’insulte, est un titre de protection. Il y a un jardin assez joli, planté en palmiers avec des allées circulaires, qui sert de promenade publique : c’est l’ouvrage de nos soldats.

Avant de quitter le Caire, je fis présent à Abdallah d’un fusil de chasse à deux coups, de la manufacture de Lepage. Il me promit d’en faire usage à la première occasion. Je me séparai de mon hôte et de mes aimables compagnons de voyage. Je me rendis à Boulacq, où je m’embarquai avec M. Caffe pour Rosette. Nous étions les seuls passagers sur le bateau, et nous appareillâmes le 8 novembre à sept heures du soir.

Nous descendîmes avec le cours du fleuve : nous nous engageâmes dans le canal de Ménouf. Le 10 au matin, en sortant du canal et rentrant dans la grande branche de Rosette, nous aperçûmes le côté occidental du fleuve occupé par un camp d’Arabes. Le courant nous portait malgré nous de ce côté et nous obligeait de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur cria à notre patron d’aborder. Celui-ci répondit qu’il était pressé de se rendre à sa destination, et que d’ailleurs il n’était point ennemi Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage, et le flot courait dans cette direction l’espace d’un mille. La sentinelle, voyant que nous poursuivions notre route, tira sur nous : cette première balle pensa tuer le pilote, qui riposta d’un coup d’escopette. Alors tout le camp accourut, borda la rive, et nous essuyâmes le feu de la ligne. Nous cheminions fort doucement, car nous avions le vent contraire : pour comble de guignon, nous échouâmes un moment. Nous étions sans armes ; on a vu que j’avais donné mon fusil à Abdallah. Je voulais faire descendre dans la chambre M. Caffe, que sa complaisance pour moi exposait à cette désagréable aventure ; mais, quoique père de famille et déjà sur l’âge, il s’obstina à rester sur le pont. Je remarquai la singulière prestesse d’un Arabe : il lâchait son coup de fusil, rechargeait son arme en courant, tirait de nouveau, et tout cela sans avoir perdu un pas sur la marche de la barque. Le courant nous porta enfin sur l’autre rive, mais il nous jeta dans un camp d’Albanais révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes, car ils avaient du canon, et un boulet nous pouvait couler bas. Nous aperçûmes du mouvement à terre ; heureusement la nuit survint. Nous n’allumâmes point de feu, et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit, sans autre accident, au milieu des partis ennemis, jusqu’à Rosette. Nous y arrivâmes le 11, à dix heures du matin.

J’y passai deux jours avec M. Caffe et M. de Saint-Marcel, et je partis le 13 pour Alexandrie. Je saluai l’Égypte, en la quittant, par ces beaux vers :

Mère antique des arts et des fables divines,
Toi, dont la gloire assise au milieu des ruines
Etonne le génie et confond notre orgueil,
Égypte vénérable, où du fond du cercueil
Ta grandeur colossale insulte à nos chimères,
C’est ton peuple qui sut à ces barques légères
Dont rien ne dirigeait le cours audacieux
Chercher des guides sûrs dans la voûte des cieux.
Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives
T’apportait en tribut ses ondes fugitives,
Et, sur l’émail des prés égarant les poissons,
Du limon de ses flots nourrissait tes moissons,
Les hameaux, dispersés sur les hauteurs fertiles,
D’un nouvel Océan semblaient former les îles ;
Les palmiers, ranimés par la fraîcheur des eaux,
Sur l’onde salutaire abaissaient leurs rameaux ;
Par les feux du Cancer Syène poursuivie
Dans ses sables brûlants sentait filtrer la vie ;
Et des murs de Péluse aux lieux où fut Memphis,
Mille canots flottaient sur la terre d’Isis.
Le faible papyrus, par des tissus fragiles,
Formait les flancs étroits de ces barques agiles,
Qui, des lieux séparés conservant les rapports,
Réunissaient l’Égypte en parcourant ses bords.
Mais lorsque dans les airs la Vierge triomphante
Ramenait vers le Nil son onde décroissante,
Quand les troupeaux bêlants et les épis dorés
S’emparaient à leur tour des champs désaltérés,
Alors d’autres vaisseaux à l’active industrie
Ouvraient des aquilons l’orageuse patrie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alors mille cités que décoraient les arts,
L’immense Pyramide, et cent palais épars,
Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage.
Dans les sables d’Ammon le porphyre sauvage,
En colonne hardie élancé dans les airs,
De sa pompe étrangère étonnait les déserts.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
O grandeur des mortels ! O temps impitoyable !
Les destins sont comblés : dans leur course immuable,
Les siècles ont détruit cet éclat passager
Que la superbe Égypte offrit à l’étranger 11. .


J’arrivai le même jour, 13, à Alexandrie, à sept heures du soir.

M. Drovetti m’avait nolisé un bâtiment autrichien pour Tunis. Ce bâtiment, du port de cent vingt tonneaux, était commandé par un Ragusais ; le second capitaine s’appelait François Dinelli, jeune Vénitien très expérimenté dans son art. Les préparatifs du voyage et les tempêtes nous retinrent au port pendant dix jours. J’employai ces dix jours à voir et à revoir Alexandrie.

J’ai cité, dans une note des Martyrs, un long passage de Strabon, qui donne les détails les plus satisfaisants sur l’ancienne Alexandrie ; la nouvelle n’est pas moins connue, grâce à M. de Volney : ce voyageur en a tracé le tableau le plus complet et le plus fidèle. l’invite les lecteurs à recourir à ce tableau : il n’existe guère dans notre langue un meilleur morceau de description. Quant aux monuments d’Alexandrie, Pococke, Norden, Shaw, Thévenot, Paul Lucas, Tott, Niebuhr, Sonnini et cent autres les ont examinés, comptés, mesurés. Je me contenterai donc de donner ici l’inscription de la colonne de Pompée. Je crois être le premier voyageur qui l’ait rapportée en France 12. .

Le monde savant la doit à quelques officiers anglais ; ils parvinrent à la relever en y appliquant du plâtre.

Pococke en avait copié quelques lettres ; plusieurs autres voyageurs l’avaient aperçue, j’ai moi-même déchiffré distinctement à l’œil nu plusieurs traits, entre autres, le commencement de ce mot Dioc…, qui est décisif. Les gravures du plâtre ont fourni ces quatre lignes :

TO. WTATON, AYTOKRATORA

TON POLIOYCON, ADEXANDREIAS

DIOK. H. IANON TON. TON

PO. EPARCOS AIGYPTOY.

Il faut d’abord suppléer à la tête de l’inscription le mot PROS. Après le premier point, N SO ; après le second, L ; après le troisième, T ; au quatrième, AYGOYS ; au cinquième, enfin, il faut ajouter LLIWN. On voit qu’il n’y a ici d’arbitraire que le mot AYGOYSTON, qui est d’ailleurs peu important. Ainsi on peut lire :

PROS

TON SOFWTATON AGTOKRATORA

TON POLIOGCON ALEXANDREIAS

DIOKLHTIANON TON AYGOYSTON

POLLIWN EPARCOS AIGYPTOY

C’est-à-dire :

" Au très sage empereur, protecteur d’Alexandrie, Dioclétien auguste, Pollion, préfet d’Égypte. "

Ainsi, tous les doutes sur la colonne de Pompée sont éclaircis 13. . Mais l’histoire garde-t-elle le silence sur ce sujet ? Il me semble que dans la vie d’un des Pères du désert, écrite en grec par un contemporain, on lit que pendant un tremblement de terre qui eut lieu à Alexandrie toutes les colonnes tombèrent, excepté celle de Dioclétien.

M. Boissonade, à qui j’ai tant d’obligations, et dont j’ai mis la complaisance à de si grandes et de si longues épreuves, propose de supprimer le PROS de ma leçon, qui n’est là que pour gouverner des accusatifs, et dont la place n’est point remarquée sur la base de la colonne. Il sous-entend alors, comme dans une foule d’inscriptions rapportées par Chandler, Wheler, Spon, etc., etimhse, honoravit. M. Boissonade, qui est destiné à nous consoler de la perte ou de la vieillesse de tant de savants illustres, a évidemment raison.

J’eus encore à Alexandrie une de ces petites jouissances d’amour-propre dont les auteurs sont si jaloux, et qui m’avait déjà rendu si fier à Sparte. Un riche Turc, voyageur et astronome, nommé Aly-Bey el Abassy, ayant entendu prononcer mon nom, prétendit connaître mes ouvrages. J’allai lui faire une visite avec le consul. Aussitôt qu’il m’aperçut, il s’écria : Ah, mon cher Atala et ma chère René ! Aly-Bey me parut digne dans ce moment de descendre du grand Saladin. Je suis même encore un peu persuadé que c’est le Turc le plus savant et le plus poli qui soit au monde, quoiqu’il ne connaisse pas bien le genre des noms en français : mais non ego paucis offendar maculis 14. .

Si j’avais été enchanté de l’Égypte, Alexandrie me sembla le lieu le plus triste et le plus désolé de la terre. Du haut de la terrasse de la maison du consul je n’apercevais qu’une mer nue, qui se brisait sur des côtes basses encore plus nues, des ports presque vides et le désert libyque s’enfonçant à l’horizon du midi : ce désert semblait, pour ainsi dire, accroître et prolonger la surface jaune et aplanie des flots : on aurait cru voir une seule mer dont une moitié était agitée et bruyante, et dont l’autre moitié était immobile et silencieuse. Partout la nouvelle Alexandrie mêlant ses ruines aux ruines de l’ancienne cité ; un Arabe galopant sur un âne au milieu des débris ; quelques chiens maigres dévorant des carcasses de chameaux sur la grève ; les pavillons des consuls européens flottant au-dessus de leurs demeures, et déployant au milieu des tombeaux des couleurs ennemies : tel était le spectacle.

Quelquefois je montais à cheval avec M. Drovetti, et nous allions nous, promener à la vieille ville, à Nécropolis ou dans le désert. La plante qui donne la soude couvrait à peine un sable aride ; des chakals fuyaient devant nous ; une espèce de grillon faisait entendre sa voix grêle et importune : il rappelait péniblement à la mémoire le foyer du laboureur, dans cette solitude Où jamais une fumée champêtre ne vous appelle à la tente de l’Arabe. Ces lieux sont d’autant plus tristes, que les Anglais ont noyé le vaste bassin qui servait comme de jardin à Alexandrie : l’œil ne rencontre plus que du sable, des eaux et l’éternelle colonne de Pompée.

M. Drovetti avait fait bâtir sur la plate-forme de sa maison une volière en forme de tente, où il nourrissait des cailles et des perdrix de diverses espèces. Nous passions les heures à nous promener dans cette volière, et à parler de la France. La conclusion de tous nos discours était qu’il fallait chercher au plus tôt quelque petite retraite dans notre patrie, pour y renfermer nos longues espérances. Un jour, après un grand raisonnement sur le repos, je me tournai vers la mer, et je montrai à mon hôte le vaisseau battu du vent sur lequel j’allais bientôt m’embarquer. Ce n’est pas, après tout, que le désir du repos ne soit naturel à l’homme ; mais le but qui nous paraît le moins élevé n’est pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos vœux comme le palais.

Le ciel fut toujours couvert pendant mon séjour à Alexandrie, la mer sombre et orageuse. Je m’endormais et me réveillais au gémissement continuel des flots qui se brisaient presque au pied de la maison du consul. J’aurais pu m’appliquer les réflexions d’Eudore, s’il est permis de se citer soi-même :

" Le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille en venant à la vie. A combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je contemple ici ! Qui m’eût dit il y a quelques années que j’entendrais gémir sur les côtes d’Italie, sur les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je voyais se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ! Quel sera le terme de mes pèlerinages ? Heureux si la mort m’eût surpris avant d’avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n’avais d’aventures à conter à personne ! "

Pendant mon séjour forcé à Alexandrie, je reçus plusieurs lettres de M. Caffe, mon brave compagnon de voyage sur le Nil. Je n’en citerai qu’une ; elle contient quelques détails touchant les affaires de l’Égypte à cette époque :

" Rosette, le 14 février 1806.
" Monsieur,
" Quoique nous soyons au 14 du courant, j’ai l’honneur de vous écrire encore, bien persuadé qu’à la reçue de celle-ci vous serez encore à Alexandrie. Ayant travaillé à mes expéditions pour Paris, au nombre de quatre, je prends la liberté de vous les recommander, et d’avoir la complaisance, à votre heureuse arrivée, de vouloir bien les faire remettre à leur adresse.
" Mahamed-Aga, aujourd’hui trésorier de Mahamed-Ali, pacha du Caire, est arrivé vers le midi : l’on a débité qu’il demande cinq cents bourses de contribution sur le riz nouveau. Voilà, mon cher Monsieur, comme les affaires vont de mal en pis.
" Le village où les Mamelucks ont battu les Albanais, et que les uns et les autres ont dépouillé, s’appelle Neklé ; celui où nous avons été attaqués par les Arabes porte le nom de Saffi.
" J’ai toujours du regret de n’avoir pas eu la satisfaction de vous voir avant votre départ ; vous m’avez privé par là d’une grande consolation, etc.
" Votre très humble, etc.
" L.- E. Caffe. "

Le 23 novembre, à midi, le vent étant devenu favorable, je me rendis à bord du vaisseau avec mon domestique français. J’avais, comme je l’ai dit, renvoyé mon domestique grec à Constantinople J’embrassai M. Drovetti sur le rivage, et nous nous promîmes amitié et souvenance : j’acquitte aujourd’hui ma dette.

Notre navire était à l’ancre dans le grand port d’Alexandrie, où les vaisseaux francs sont admis aujourd’hui comme les vaisseaux turcs ; révolution due à nos armes. Je trouvai à bord un rabbin de Jérusalem, un Barbaresque, et deux pauvres Maures de Maroc, peut-être descendants des Abencerages, qui revenaient du pèlerinage de La Mecque : ils me demandaient leur passage par charité. Je reçus les enfants de Jacob et de Mahomet au nom de Jésus-Christ : au fond, je n’avais pas grand mérite, car j’allai me mettre en tête que ces malheureux me porteraient bonheur, et que ma fortune passerait en fraude, cachée parmi leurs misères.

Nous levâmes l’ancre à deux heures. Un pilote nous mit hors du port. Le vent était faible et de la partie du midi. Nous restâmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l’horizon. Le soir du troisième jour nous entendîmes le coup de canon de retraite du port d’Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre départ définitif, car le vent du nord se leva, et nous fîmes voile à l’occident.

Nous essayâmes d’abord de traverser le grand canal de Libye, mais le vent du nord, qui déjà n’était pas très favorable, passa au nord-ouest le 29 novembre, et nous fûmes obligés de courir des bordées entre la Crète et la côte d’Afrique.

Le 1er décembre, le vent, se fixant à l’ouest, nous barra absolument le chemin. Peu à peu il descendit au sud-ouest, et se changea en une tempête, qui ne cessa qu’à notre arrivée à Tunis. Notre navigation ne fut plus qu’une espèce de continuel naufrage de quarante-deux jours ; ce qui est un peu long. Le 3 nous amenâmes toutes les voiles, et nous commençâmes à fuir devant la lame. Nous fûmes portés ainsi, avec une extrême violence, jusque sur les côtes de la Caramanie. Là pendant quatre jours entiers je vis à loisir les tristes et haute sommets du Cragus enveloppés de nuages. Nous battions la mer çà et là, tâchant à la moindre variation du vent de nous éloigner de la terre. Nous eûmes un moment la pensée d’entrer au port de Château-Rouge ; mais le capitaine, qui était d’une timidité extrême, n’osa risquer le mouillage. La nuit du 8 fut très pénible. Une rafale subite du midi nous chassa vers l’île de Rhodes ; la lame était si courte et si mauvaise, qu’elle fatiguait singulièrement le vaisseau. Nous découvrîmes une petite felouque grecque à demi submergée, et à laquelle nous ne pûmes donner aucun secours. Elle passa à une encablure de notre poupe. Les quatre hommes qui la conduisaient étaient à genoux sur le pont ; ils avaient suspendu un fanal à leur mât, et ils poussaient des cris que nous apportaient les vents. Le lendemain matin nous ne revîmes plus cette felouque.

Le vent ayant sauté au nord, nous mîmes la misaine dehors, et nous tâchâmes de nous soutenir sur la côte méridionale de l’île de Rhodes. Nous avançâmes jusqu’à l’île de Scarpanto. Le 10 le vent retomba à l’ouest, et nous perdîmes tout espoir de continuer notre route. Je désirais que le capitaine renonçât à passer le canal de Libye, et qu’il se jetât dans l’Archipel, où nous avions l’espoir de trouver d’autres vents ; mais il craignait de s’aventurer au milieu des îles. Il y avait déjà dix-sept jours que nous étions en mer. Pour occuper mon temps, je copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des Martyrs. La nuit je me promenais sur le pont avec le second capitaine, Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont point stériles pour l’âme, car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelants autour de vous. les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire, le gémissement du vent dans les mâts, tout vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l’homme et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. L’incertitude de votre avenir donne aux objets leur véritable prix, et la terre contemplée du milieu d’une mer orageuse ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir.

Après avoir mesuré vingt fois les mêmes vagues, nous nous retrouvâmes le 12 devant l’île de Scarpanto. Cette île, jadis appelée Carpathos, et Crapathos par Homère, donna son nom à la mer Carpathienne. Quelques vers de Virgile font aujourd’hui toute sa célébrité :

" Est in Carpathio Neptuni gurgite vates.
" Caeruleus Proteus, etc. "
Protée, ô mon cher fils ! peut seul finir tes maux ;
C’est lui que nous voyons, sur les mers qu’il habite,
Atteler à son char les monstres d’Amphitrite ;
Pallène est sa patrie, et dans ce même jour
Vers ces bords fortunés il hâte son retour.
Les Nymphes, les Tritons, tous, jusqu’au vieux Nérée,
Respectent de ce dieu la science sacrée ;
Ses regards pénétrants, son vaste souvenir,
Embrassent le présent, le passé, l’avenir :
Précieuse faveur du dieu puissant des ondes,
Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes.

Je n’irai point, si je puis, demeurer dans l’île de Protée, malgré les beaux vers des Géorgiques françaises et latines. Il me semble encore voir les tristes villages d’Anchinates, d’Oro, de Saint-Hélie, que nous découvrions avec des lunettes marines dans les montagnes de l’île. Je n’ai point, comme Ménélas et comme Aristée, perdu mon royaume ou mes abeilles ; je n’ai rien à attendre de l’avenir, et je laisse au fils de Neptune des secrets qui ne peuvent m’intéresser.

Le 12, à six heures du soir, le vent se tournant au midi, j’engageai le capitaine à passer en dedans de l’île de Crète. Il y consentit avec peine. A neuf heures il dit selon sa coutume : Ho paura ! et il alla se coucher.

M. Dinelli prit sur lui de franchir le canal formé par l’île de Scarpanto et celle de Coxo. Nous y entrâmes avec un vent violent du sud-ouest. Au lever du jour, nous nous trouvâmes au milieu d’un archipel d’îlots et d’écueils qui blanchissaient de toutes parts. Nous prîmes le parti de nous jeter dans le port de l’île de Stampalie, qui était devant nous.

Ce triste port n’avait ni vaisseaux dans ses eaux ni maisons sur ses rivages. On apercevait seulement un village suspendu comme de coutume au sommet d’un rocher. Nous mouillâmes sous la côte ; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu’il montait au village, j’examinai l’intérieur de l’île. Je ne vis partout que des bruyères, des eaux errantes qui coulaient sur la mousse, et la mer qui se brisait sur une ceinture de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette île la Table des Dieux, Qewn Trapexa, à cause des fleurs dont elle était semée. Elle est plus connue sous le nom d’ Astypalée ; on y trouvait un temple d’Achille. Il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampalie, des gens qui ne sont peut-être jamais sortis de leur île, et qui n’ont jamais entendu parler de nos révolutions. Je me demandais si j’aurais voulu de ce bonheur ; mais je n’étais déjà plus qu’un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes.

Nos matelots embarquèrent de l’eau ; le capitaine revint avec des poulets et un cochon vivant. Une felouque candiote entra dans le port ; à peine eut-elle jeté l’ancre auprès de nous, que l’équipage se mit à danser autour du gouvernail : O Graecia vana !

Le vent continuant toujours de souffler du midi, nous appareillâmes le 16 à neuf heures du matin. Nous passâmes au sud de l’île de Nanfia, et le soir, au coucher du soleil, nous aperçûmes la Crète. Le lendemain 17, faisant route au nord-ouest, nous découvrîmes le mont Ida : son sommet, enveloppé de neige, ressemblait à une immense coupole. Nous portâmes sur l’île de Cérigo, et nous fûmes assez heureux pour la passer le 18. Le 19, je revis les côtes de la Grèce, et je saluai le Ténare. Un orage du sud-est s’éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arrivâmes dans les eaux de l’île de Malte. Nous la découvrîmes la veille de Noël, mais le jour de Noël même le vent, se rangeant à l’ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côte orientale du royaume de Tunis, entre la vie et la mort. Je n’oublierai de ma vie la journée du 28. Nous étions à la vue de la Pantalerie : un calme profond survint tout à coup à midi ; le ciel, éclairé de lumière blafarde, était menaçant. Vers le coucher du soleil, une nuit si profonde tomba du ciel, qu’elle justifia à mes yeux la belle expression de Virgile : Ponto nox incubat atra. Nous entendîmes ensuite un bruit affreux. Un ouragan fondit sur le navire, et le fit pirouetter comme une plume sur un bassin d’eau. Dans un instant la mer fut bouleversée de telle sorte que sa surface n’offrait qu’une nappe d’écume. Le vaisseau, qui n’obéissait plus au gouvernail, était comme un point ténébreux au milieu de cette terrible blancheur ; le tourbillon semblait nous soulever et nous arracher des flots ; nous tournions en tous sens, plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues. Le retour de la lumière nous montra notre danger. Nous touchions presque à l’île de Lampedouse. Le même coup de vent fit périr, sur l’île de Malte, deux vaisseaux de guerre anglais, dont les gazettes du temps ont parlé. M. Dinelli regardant le naufrage comme inévitable, j’écrivis un billet ainsi conçu : " F. A. de Chateaubriand, naufragé sur l’île de Lampedouse, le 28 décembre 1806, en revenant de la Terre Sainte. " J’enfermai ce billet dans une bouteille vide, avec le dessein de la jeter à la mer au dernier moment.

La Providence nous sauva. Un léger changement dans le vent nous fit tomber au midi de Lampedouse, et nous nous trouvâmes dans une mer libre. Le vent remontant toujours au nord, nous hasardâmes de mettre une voile, et nous courûmes sur la petite syrte. Le fond de cette syrte va toujours s’élevant jusqu’au rivage, de sorte qu’en marchant la sonde à la main on vient mouiller à telle brasse que l’on veut. Le peu de profondeur de l’eau y rend la mer calme au milieu des plus grands vents, et cette plage, si dangereuse pour les barques des anciens, est une espèce de port en pleine mer pour les vaisseaux modernes.

Nous jetâmes l’ancre devant les îles Kerkeni, tout auprès de la ligne des pêcheries. J’étais si las de cette longue traversée, que j’aurais bien voulu débarquer à Sfax, et me rendre de là à Tunis par terre ; mais le capitaine n’osa chercher le port de Sfax, dont l’entrée est en effet dangereuse. Nous restâmes huit jours à l’ancre dans la petite syrte, où je vis commencer l’année 1807. Sous combien d’astres et dans combien de fortunes diverses j’avais déjà vu se renouveler pour moi les années, qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu’ils étaient loin de moi, ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels ! Comme ce premier jour de l’année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d’une terre barbare, ce premier jour s’envolait pour moi sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu’une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs.

Toutefois nous crûmes devoir chômer sa fête, non comme la fête d’un hôte agréable, mais comme celle d’une vieille connaissance. On égorgea le reste des poulets, à l’exception d’un brave coq, notre horloge fidèle, qui n’avait cessé de veiller et de chanter au milieu des plus grands périls. Le rabbin, le Barbaresque et les deux Maures sortirent de la cale du vaisseau, et vinrent recevoir leurs étrennes à notre banquet. C’était là mon repas de famille ! Nous bûmes à la France : nous n’étions pas loin de l’île des Lotophages, où les compagnons d’Ulysse oublièrent leur patrie : je ne connais point de fruit assez doux pour me faire oublier la mienne.

Nous touchions presque aux îles Kerkeni, les Cercinae des anciens. Du temps de Strabon il y avait des pêcheries en avant de ces îles, comme aujourd’hui. Les Cercinae furent témoins de deux grands coups de la fortune : car elles virent passer tour à tour Annibal et Marius fugitifs. Nous étions assez près d’Africa ( Turris Annibalis), où le premier de ces deux grands hommes fut obligé de s’embarquer pour échapper à l’ingratitude des Carthaginois. Sfax est une ville moderne : selon le docteur Shaw, elle tire son nom du mot Sfakouse, à cause de la grande quantité de concombres qui croissent dans son territoire.

Le 6 janvier 1807, la tempête étant enfin apaisée, nous quittâmes la petite syrte, nous remontâmes la côte de Tunis pendant trois jours, et le 10 nous doublâmes le cap Bon, l’objet de toutes nos espérances. Le 11, nous mouillâmes sous le cap de Carthage. Le 12, nous jetâmes l’ancre devant La Goulette, échelle ou port de Tunis. On envoya la chaloupe à terre ; j’écrivis à M. Devoise, consul français auprès du bey. Je craignais de subir encore une quarantaine, mais M. Devoise m’obtint la permission de débarquer le 18. Ce fut avec une vraie joie que je quittai le vaisseau. Je louai des chevaux à La Goulette ; je fis le tour du lac, et j’arrivai à cinq heures du soir chez mon nouvel hôte.

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1. En marine : bâtiment de charge.

2. Le jour et la date, c’est-à-dire l’année, yeoùm, oué, târikh, ont été oubliés. Outre cette omission, nous avons remarqué plusieurs fautes d’orthographe assez graves, dont on trouvera la rectification au bas du fac-similé de l’original arabe. ( Note de M. Langlès.)

3. Quoiqu’on ait employé ici le mot arabe fadhdhah, qui signifie proprement de l’argent, ce mot désigne ici la très petite pièce de monnaie connue en Égypte, sous le nom de pârah ou meydyn, évaluée à 8 deniers 4/7, dans l’ Annuaire de la République française, publié au Caire en l’an IX. Suivant le même ouvrage, page 60, la piastre turque, le ghrouch de 40 pârahs vaut 1 liv. 8 sous 6 deniers 6/7. ( Note de M. Langlès.)

4. N V 1 15

5. Voyez, pour la description de l’Égypte, tout le onzième livre des Martyrs. (N.d.A.)

6. On voit encore en Égypte plusieurs fabriques élevées par les Français. (N.d.A.)

7. Voyage de la Grèce. Le fond du vêtement des Albanais est blanc, et les galons sont rouges. (N.d.A.)

8. Par la plus grande fatalité, le nom de mon hôte, au Caire, s’est effacé sur mon journal, et je crains de ne l’avoir pas retenu correctement, ce qui fait que je n’ose l’écrire.

no match[modifier]

Je ne me pardonnerais pas un pareil malheur si ma mémoire était infidèle aux services, à l’obligeance et à la politesse de mon hôte, comme à son nom. (N.d.A.)

9. Diod., trad. de Terrass. (N.d.A.)

10. Nom de colonnes placées à différents endroits en Égypte et servant à mesurer la crue des eaux du Nil.

11. La Navigation, par M. Esménard.

Quand j’imprimais ces vers, il n’y a pas encore un an, je ne pensais pas qu’on dût appliquer si tôt à l’auteur ses propres paroles :

O temps impitoyable !

Les destins sont comblés !

( Note de la troisième édition.) - N.d.A.

12. N V 1 16

13. Quant à l’inscription ; car la colonne est elle-même bien plus ancienne que sa dédicace. (N.d.A.)

14. Voilà ce que c’est que la gloire ! On m’a dit que cet Aly-Bey était espagnol de naissance, et qu’il occupait aujourd’hui une place en Espagne. Belle leçon pour ma vanité ! ( Note de la troisième édition.) - N.d.A.