Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans - Biographes

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Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans - Biographes

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Les Historiens Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans Critiques anglais modernes


Revue des Deux Mondes, Tome 4, 1833
Allan Cunningham

Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans - Biographes



Nous retrouverons dans ce chapitre les écrivains dont les noms se sont offerts à nous dans les chapitres précédens. Depuis l'époque où Samuel Johnson se plaignait de ce que la littérature anglaise était stérile en ouvrages de cette espèce, beaucoup d'hommes distingués ont ajouté ce fleuron à notre couronne. Nous n'avions, avant Johnson, que des biographies individuelles assez remarquables, la Vie de Cowley, par Sprat, et l'Apologie de Cibber. Samuel, le premier, traita la biographie comme une œuvre d'art. Il écrivit ses Poètes, galerie de portraits dans laquelle se retrouvent à la fois la physionomie extérieure, et, si on peut le dire, la physionomie intime de tous les hommes dont il parle. En ce genre, je ne connais aucun écrivain qui l'ait égalé.

Sommaire

BOSWELL

Boswell, qui lui succéda, fit la biographie de Johnson d'une manière tout-à-fait opposée à celle de son maître. Au lieu d'un résumé brillant et profond, ce ne fut qu'une série d'anecdotes plus ou moins intéressantes, de détails minutieux, de petites circonstances, qui toutes se rapportaient au grand homme. Il montra Johnson dans toutes ses attitudes, sous tous ses aspects; il le montra entouré des hommes d'esprit de l'époque; il ne se permit pas d'indiquer au lecteur le jugement qu'il fallait porter; il se contenta de faire le journal complet de toutes les actions de son héros. De mauvais copistes le suivirent à la trace, et nous donnèrent des volumes entiers sur des hommes obscurs, auteurs de livres également inconnus. Ils prêtèrent de l'importance à des personnages qui n'en avaient jamais eu, et nous apprirent en mille pages in-folio ce que personne ne se souciait d'apprendre (1).


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(1) Quelle que soit la pureté du style de Samuel Johnson, ses appréciations des poètes modernes sont très souvent fausses; le sentiment poétique lui manquait. Son meilleur ouvrage est un Dictionnaire de la langue anglaise, chef-d'œuvre d'érudition, de discernement et de bon sens. Puisque l'auteur de ces esquisses le nomme comme biographe, il aurait dû le citer aussi comme auteur de Rasselas, roman moral et allégorique, assez peu amusant, mais dans lequel la force de la pensée et la sévérité de la morale remplacent l'intérêt qui manque à cette œuvre. Quant à Boswell, c'est un anecdotier qui ressemble beaucoup à Dangeau, et qui s'est attaché à la vie du géant littéraire, comme ce gentilhomme, le niais de la cour de Louis XIV, s'attacha au géant monarchique. Son ouvrage sur Johnson est sans esprit, mais plein de détails curieux sur les mœurs de cette époque.


JAMES CURRIE

A la tête de nos biographes il faut placer James Currie, médecin distingué, excellent homme, qui, après la mort de Burns, se chargea de mettre en ordre les papiers que laissait après lui le malheureux poète, et fit servir cette édition à soulager les besoins de la veuve et des enfans, qui restaient sans protecteur dans la triste chaumière de Burns. Cette œuvre d'amour et de charité fût couronnée de tout le succès qu'elle méritait.

C’était aussi une œuvre de talent. La vie du poète, placée en tête de l'édition, est pleine de sensibilité, de raison et de savoir. L'auteur donne à Burns le rang qu'il mérite; il sait qu'il a plus d'un obstacle à vaincre, plus d un préjugé à surmonter : ceux des savans, qui ne veulent pas reconnaître le génie s'il n'a traversé la cour d'un collège; des gens du monde, qui préfèrent aux élans de la nature les feux d'artifice et les faux brillans du bel esprit; des hommes politiques que le penchant révolutionnaire de Burns avait offensés; enfin, ceux des poètes secondaires de l'époque, très peu d'humeur à souffrir qu'un paysan les dépassât de toute la tête, et s'élevât comme un géant aun milieu de leur foule turbulente et inférieure.

Currie, tout en ménageant les adversaires naturels que ses opinions devaient trouver, exprime son sentiment avec noblesse. Quelquefois il se croit obligé d'avoir recours au ton de l'apologie, mais jamais il ne lui arrive de déguiser la vérité et d'abandonner la cause du paysan-poète.

L'ouvrage se compose de fragmens détachés, qui se répètent souvent, et qui n'offrent pas au lecteur une narration suivie. C'est là un notable défaut. Mais qui ne serait charmé du ton de candeur, de sensibilité, de bienveillance qui respire dans l'ouvrage de Currie? Rien de plus caractéristique et de plus vrai que son tableau de la vie rustique en Écosse. L'auteur ne s'est pas contenté de la peindre, il l'a sentie. On voit que les mélodies nationales vibrent dans son ame, et qu'il les a répétées souvent; que nos promenades nocturnes, nos amours écossais ne lui ont pas été inconnus; qu'il a soupé clans la grange et dans l'étable; qu'il a pris part à la joie et aux aventures des veillées nocturnes Cet homme généreux, cet écrivain remarquable mourut trop tôt pour ses amis et sa patrie : mais il avait eu le bonheur d'assurer par son beau travail l'existence de la famille que le poète avait laissée sans ressource.


WILLIAM HAYLEY

A peine parlerons-nous de William Hayley, que l'on a vanté comme poète et comme prosateur, et dont les ouvrages froids, mesurés, polis avec soin, mais secs et vides, n'ont pas laissé de souvenir. Point de grace, point d'abandon, nulle originalité. La vie du poète Cowper et celle du peintre Romney sont, comme les Triomphes du Caractère, le plus célèbre des poèmes de l'auteur, d'une honnête et désespérantes médiocrité.


WILLIAM GIFFORD

William Gifford a écrit l'abrégé de sa propre vie qui se trouve à la tête d'une bonne traduction de Juvénal, et une excellente biographie de Ben Johnson, l'auteur dramatique. La manière dont Gifford parle de lui-même, de sa jeunesse pauvre, et des efforts qu'il fit pour sortir de cette situation, nous intéresse par la modestie, la simplicité, et cette absence totale d'un charlatanisme trop souvent employé par les hommes que leur talent a tirés de la foule.

Dans sa biographie de Ben Johnson il déploie beaucoup de talent, une érudition rare, une sagacité peu commune, et un tact qui appartient à peu de critiques. Nous reprocherons à cet ouvrage le ton de controverse qui le dépare. Selon nous, c'est moins une biographie qu'un plaidoyer. Tous ceux qui ont attaqué son héros, Gifford les attaque à son tour avec une violence qui peut passer pour de la fureur. Il renverse tout ce qui se trouve sur sa route; il cherche, souvent inutilement, à repousser les imputations auxquelles la mémoire de Ben Johnson a été en butte. Quoi qu'il en soit, la réputation de Gifford, comme écrivain énergique, facile, sarcastique et savant, est solidement établie.


WILLIAM GODWIN

Je me sens incapable de rendre au lecteur un compte exact des travaux biographiques de William Godwin (1). Sa Vie de Marie Wolstonecroft est courte et dit beaucoup; sa Vie de Chaucer est longue et ne dit presque rien. Peut-être se repent-il aujourd'hui d'avoir retracé avec tant de fidélité et de détail le portrait en pied de sa femme, Marie Wolstonecroft, philosophe en jupons, si faible et si forte à la fois. C'est un tableau de Rembrandt des sillons de lumière an milieu d'un océan de ténèbres.

La Vie de Chaucer est un roman : conjectures sur conjectures, rêves sur rêves, théories sur théories; de l'érudition en abondance, un sentiment profond du talent du poète, mais une immense quantité de pages inutiles, une cuillerée de vérité dans un océan de fictions. Tout ce que nous savons de certain, c'est que le père de la poésie anglaise, contemporain d'Édouard III, a écrit quelques poèmes inimitables et est mort en Angleterre. Aucuns vont jusqu'à dire qu'il a battu un jour, dans Fleet-Street, un moine des ordres mendians. Sa biographie s'arrête là. Il ne fallait pas écrire quatre volumes pour nous donner ces détails.


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(s) Godwin nous semble généralement traité par M. Allan Cunningham avec une sévérité et une négligence qui approchent de l'injustice. Ce grand écrivain s'est efforcé, dans sa Vie de Chaucer, de grouper autour du poète tous les évènemens de son époque. C'est moins Chaucer lui-même que son siècle qu'il retrace. Il cherche dans ses œuvres et dans les événemens de son temps les couleurs propres à faire connaître l'état de civilisation qui régnait alors. On n'a pas fait d'étude plus correcte, plus détaillée, sur un sujet difficile et mal compris.


MALCOLM LAING

Malcolm Laing, au lieu de se faire le cornac et l'apologiste de son héros, n'a écrit la biographie de Macpherson que pour le déprécier. D'autres attachent le laurier sacré sur le front de l'homme dont ils retracent la vie; Laing arrache la couronne dont le traducteur d'Ossian s'était paré. Il prouve que l'éditeur d’Ossian est un menteur, qu'Ossian lui-même est un fantôme, la harpe d'Erin un amas de vapeurs. Il traite ce pauvre Macpherson comme un faussaire qui lui aurait arraché cent livres sterling au moyen d'une lettre de change fabriquée. C'était un traitement un peu dur, selon nous; le faussaire littéraire ne méritait pas tant de sévérité (1).

Les antiquaires seuls ont été mécontens. Macpherson les prenait pour dupes. Mais qu'importe au public de savoir si l'auteur des Poésies galliques a vécu dans le IVe siècle ou dans le XIXe, pourvu que ses poésies expriment des sentimens naturels, et que le sceau de l'originalité les consacre? Dans toute l'Europe, et surtout en Allemagne, Ossian fut reçu avec enthousiasme. Quoi qu'il en soit du singulier projet que Laing se proposa, on ne peut révoquer en doute le talent avec lequel il s'en est acquitté. Son interprétation, quelquefois un peu subtile, est toujours sagace.

Souvent il découvre des rapports imaginaires et voit des plagiats qui n'ont jamais existé. Ingénieux, mais chimérique, il a tous les défauts et toutes les qualités d'un commentateur habile.


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(1) Nous ne sommes point d'avis que la question relative, à l'Ossian de Macpherson soit aussi oiseuse que l'auteur le prétend. Si les poésies publiées par cet Écossais avaient été réellement celles que le barde Ossian composa dans l'île dÉrin, l'histoire aurait mille détails de mœurs à puiser dans ces ouvrages. Elle s'appuierait sur eux comme sur des documens certains; elle y retrouverait le tableau perdu des mœurs d'une époque sauvage. Ils nous seraient aussi précieux aujourd'hui que les romans de chevalerie du moyen-âge, sans lesquels l'intelligence de ce moyen-âge nous serait impossible. Supposons au contraire que ces poésies ne soient que des romans, qu'un homme du XVIIIe siècle les ait inventées pour son plaisir, qu'ils n'appartiennent au XVe siècle que comme l'Ivanhoe appartient au Xe siècle; on pourra les lire avec plaisir encore, mais non se fier à eux, mais non les consulter, mais non leur demander des renseignemens certains sur les passions et les idées qu'ils prétendent retracer. Les fragmens véritables des poésies bardiques de l'Irlande ont été publiés, il n'y a pas long-temps, par la société des antiquaires de Dublin : c'est un style beaucoup plus rude, plus âpre, plus concis que celui de l'Ossian mis en scène par Macpherson. C'est là que l'on reconnaît l'accent du barbare à demi païen, à demi chrétien, quelquefois héroïque, mais toujours exempt de l'emphase sentimentale des héros ossianiques. En général M. Allan Cunningham juge les hommes et leurs écrits comme il convient à un poète, auteur de ballades rustiques; il cherche partout l'éclat, la grace, la nouveauté des formes; et les mérites qu'il apprécie sont naturellement ceux qui se trouvent le plus en rapport avec ses qualités propres. L'Écossais Macpherson avait aussi de la facilité, de la couleur, de l'élégance dans le style; il se servit de cette portion de talent pour tromper son siècle et l'Europe.


WALTER SCOTT

Les Vies de Dryden et de Swift, les Esquisses des Romanciers, par Walter Scott, portent la trace vive de ce talent pittoresque, naïf, rapide, de cette sympathie bienveillante, de cette facilité gracieuse qui caractérisent l'écrivain dont nous parlons. Les divers accidens d'ombre et de lumière dont l'existence de ces hommes célèbres offre le tableau se reflètent avec éclat dans les pages de Scott. Il sait aussi prendre la dimension exacte des facultés intellectuelles de chacun, et les mesurer, pour ainsi dire, dans tous les sens. Comme biographe, il n'est pas précis, vigoureux, compacte et solide comme Southey, dans sa Vie de Nelson : mais il a de la variété et de l'élégance.

Je suis beaucoup plus satisfait de sa Biographie des Romanciers que de ses notices sur Swift et sur Dryden : sur Swift, l'homme du moment, le bel esprit, qui ne cherchait qu'à rabaisser tous les beaux esprits contemporains; sur Dryden, dont les préfaces en prose ont tant de portée, d'énergie, et de pureté. Il y avait là deux chapitres brillans de notre histoire littéraire; mais, selon nous, Walter Scott est loin d'avoir rempli sa tâche et d'avoir ajouté aux notes de Samuel Johnson le supplément que le public attendait.

Quant à Smollett, Fielding et Richardson, dont le grand critique ne s'était pas encore occupé, c'est chez Walter Scott qu'il faut chercher leur portrait dans toute son exactitude, dans tous ses détails. Il est difficile de rien ajouter à ce que Walter Scott nous apprend. Nous les voyons tels qu'ils ont vécu, avec les mœurs, le costume, le langage de leur époque. C'est précisément le degré de civilisation, de délicatesse, de raffinement qui régnaient alors. C'est la teinte précise et exacte de l'époque; rien de plus, rien de moins. Maître de son sujet, admirable romancier, il les peint admirablement parce qu'il les comprend bien. Quelques touches lui suffisent, touches pleines de finesse et de force, étincelantes et hardies. En dix lignes il donne l'analyse et comme la quintessence de ces talens supérieurs. Peu semblable aux écrivains prodigues de mots et avares d'idées, il concentre en quelques paroles expressives et caractéristiques tout ce qu'il nous est nécessaire de savoir, tout ce que nous désirons connaître. Peut-être Southey l'emporte-t-il sur ce grand homme pour la pureté classique du langage; peut-être la sagacité inexorable de Johnson atteste-t-elle un génie plus vigoureux. Quelquefois Scott s'écarte de son sujet; les détails qu'il prodigue sont circonstanciés jusqu'à la minutie. Mais il a jeté tant d'intérêt sur son esquisse, le coloris en est si agréable, et le résumé de chaque portrait littéraire si exact, que les Vies des Romanciers se placent naturellement, dans nos bibliothèques, à côté des Vies des Poètes.


ROBERT SOUTHEY

Le chef-d'œuvre de la biographie moderne est, selon moi, la Vie de Nelson, par Southey; c'est quelque chose d'harmonieux, de complet, de bien proportionné, d'achevé dans toutes ses parties; un modèle véritable pour quiconque espère se faire un nom dans ce genre. Un art invisible a présidé à l'accomplissement de cette belle œuvre. Le héros de Southey n'est pas un Charles Grandisson, un homme ennuyeusement parfait et parfaitement ennuyeux. Il a ses taches et ses défauts, dont Southey parle avec une noble compassion, qui fait ressortir encore l'enthousiasme que lui inspire la mâle beauté de cette nature héroïque.

La Vie de Wesley n'est guère inférieure à l'ouvrage que nous venons de citer. Le biographe a reproduit avec chaleur la longue et intéressante lutte de cet homme, semant la parole de l'Évangile au milieu de gens grossiers et pleins de vices; son courage admirable, ses travaux persévérans, son éloquence, ses hautes entreprises, sa longue croisade en faveur de la religion; tout cela, raconté avec l'intérêt du roman et la simplicité de l'histoire.

Nous placerons presque sur la même ligne la Vie de Kirke et celle de Jean Bunyan, le chaudronnier-poète, l'auteur de l'inimitable Voyage du Pèlerin. Dans ce dernier ouvrage, Southey semble avoir emprunté à Bunyan lui-même sa verve ingénue et sa vigueur de pinceau. On dit qu'il s'occupe maintenant d'une Histoire complète des Amiraux de la Grande-Bretagne; tâche bien digne de son génie.



Citons JEAN GIBSON LOCKHART, qui a donné une Vie de Burns, excellente et digne d'être lue même après celle de Currie; PATRICK FRASER TYTLER, auteur des Vies des hommes célèbres d'Écosse, ouvrage peut-être incomplet (la Calédonie compte plus d'un fils aussi justement célèbre que ceux dont il s'est occupé), et de la Vie de Raleigh, écrite sur les lieux mêmes qui furent témoins de l'enfance du grand homme, et pleine de fraîcheur, de force et de grace; LEIGH HUNT, GALT et THOMAS MOORE, qui, tous trois, ont écrit la Vie de lord Byron.

Le monde a reproché à Leigh Hunt la liberté avec laquelle il a traité la mémoire de lord Byron : cette conduite a paru d'autant plus déplacée, que le biographe avait contracté envers son héros des obligations pécuniaires. En effet, il n'était pas de bon goût d'attendre la mort du poète pour venir lui reprocher toutes ses fautes, et le public, qui lui-même avait été si souvent injuste envers Byron, pardonna difficilement à Hunt une offense dont lui-même s'était rendu coupable.

L'auteur a joint à cet essai un Mémoire sur sa propre vie, sur sa famille et sur sa jeunesse, morceau rempli d'un égoïsme naïf et fort agréable. C'est la causerie la plus piquante que j'aie jamais lue. Je ne connais guère que l'Apologie de Cibber que l'on puisse placer sur le même rang.

Les biographies de John Galt ont été sévèrement critiquées. Dans celle de Benjamin West, peintre célèbre, avec lequel il avait été fort lié, on trouve de la candeur, de la vérité, une indépendance virile d'opinion, un tableau intéressant des premiers efforts de l'artiste, une peinture brillante des jours de sa gloire. Cependant on n'épargna pas à Galt les reproches injustes, et sa Vie de lord Byron fut traitée avec plus de rigueur encore. Les ouvrages publiés depuis, sur le même sujet, ont prouvé que Galt avait commis beaucoup moins d'erreurs qu'on ne l'a prétendu, et que l'auteur de tant de romans remarquables n'a pas échoué dans l'appréciation qu'il nous a donnée du caractère de Byron. L'autobiographie de Galt, publiée récemment, se fait remarquer par une simplicité naïve et forte de langage, et contient beaucoup de faits curieux.


THOMAS MOORE

Thomas Moore est auteur de trois biographies bien différentes quant au style et à la pensée. Sa Vie de Sheridan est écrite d'un style libre, brillant, orné, qui contraste étrangement avec la simplicité de Southey, dans sa Vie de Nelson; mais où se trouvent de beaux élans, des saillies heureuses et des mouvemens passionnés. Moore nous semble avoir assigné une trop belle place à Sheridan, dont l'esprit étincelant était quelquefois artificiel, et auquel on peut reprocher de l'affectation et de l'effort. Trop souvent Sheridan sacrifie le naturel au désir de faire des épigrammes acérées et de montrer de l'esprit.

La Vie de Byron, par le même auteur, a été l'objet de beaucoup de critiques. Le style en est simple quelquefois jusqu'à la nudité. Moore semble avoir répudié son ancienne muse, si brillante, si ornée, si fastueuse; mais quand on est simple dans son langage, il faut que la vigueur des pensées supplée au défaut des ornemens. On reprocha aussi au biographe d'avoir usé des documens laissés par Byron sur sa propre vie, pour jeter sur le caractère du poète une lueur souvent équivoque et défavorable; mais la tâche qu'il fallait remplir était difficile. Le poète, dans les derniers temps, s'était mis en hostilité ouverte avec le monde; il avait outragé sans scrupule les convenances sociales, ou si l'on veut, l'hypocrisie ordinaire. La plupart des opinions qu'il exprimait, et presque toute sa conduite blessaient les opinions et les idées généralement reçues. Toutefois il y a des beautés remarquables dans cet ouvrage. On voit tour à tour lord Byron dans son cabinet d'étude, dans la salle de bal, à table, au milieu de ses brillans amis; puis nous descendons avec le biographe dans l'intimité de sa pensée. Nous le voyons dévorant sa rage lorsque la critique l'a frappé, s'irritant contre l'infirmité qu'il ne peut guérir. Blessé au cœur, il a cru entrevoir un regard ou un sourire dédaigneux quand il s'est avancé en boitant dans le salon. Tantôt il médite avec douleur, avec angoisse sur les ruines de son bonheur domestique et de sa fortune privée; tantôt il cherche une consolation et une vengeance dans les sarcasmes amers que le chagrin lui arrache ; jette sur un passé d'infortune un long et triste regard, ou contemple avec terreur l'abîme obscur de la vie à venir.

Quant à la Vie de Fitz-Gerald, par Thomas Moore, je ne sais trop à quel jugement je dois la soumettre, et il m'est difficile de comprendre comment l'auteur a pu sympathiser avec un homme qui voulait livrer l'Irlande à la France.



J'aborde cette partie de mon sujet avec la conviction que si la poésie à conservé son rang et le roman atteint une position plus élevée, il y a décadence marquée dans le drame anglais. Non que la poésie y soit moins élégante; mais les sentimens élevés y sont plus rares. Le drame a dompté son naturel sauvage. On a étendu un manteau de glace sur ses mouvemens passionnés, et son langage n'est plus celui du cœur. On ne comprend pas, comme autrefois, le véritable caractère de la composition dramatique; les auteurs oublient qu'ils doivent parler aux yeux autant qu'à l'ame; ils décrivent plus qu'ils n'agissent, et l'idée n'est pas rendue par des signes apparens.

Plus de vigueur dans le dialogue. Ai-je besoin de dire que Shakspeare est rempli de ce qui nous manque? Réduites en pantomimes, ses pièces seraient encore comprises du public. A force de nous civiliser, nous sommes devenus barbares. Demandez votre chemin à un passant, il vous l'indiquera du doigt. On dit qu'un Français ne pourrait pas raconter une histoire s'il avait les bras liés; ce peuple a l'instinct dramatique, et supplée par l'action à ce qui manque aux discours.

Nous sommes devenus froids, polis et civilisés; nous vivons dans une perpétuelle observation des convenances tant dans nos actions que dans nos paroles. Un bon dramaturge est un homme hardi, libre, qui dit ce qu'il pense comme il le pense; mais où trouver un tel homme de nos jours? Nous copions servilement le drame français (1). D'ailleurs nos principaux théâtres sont peu propres à faire ressortir les véritables beautés du drame; l'esprit, le comique et toute la richesse du dialogue se perdent dans l'espace immense qui sépare la scène des loges; sur trois mots qu'un acteur prononce, à peine une oreille ordinaire en peut saisir deux, encore l'acteur est-il obligé de forcer sa voix, et d'en exagérer les sons. D'un autre côté, nous sommes devenus trop sages pour jouir avec enthousiasme d'aucun amusement; on nous en offre de tant de sortes! Nous sommes de grands critiques : nous savons, ou ce qui est pis, nous prétendons tout connaître, nous jugeons la pièce, nous condamnons les acteurs; nous allons au théâtre, non pour nous y amuser, mais pour critiquer. L'auteur qui fait un livre trouve du moins un auditoire calme; le public lui rendra justice, si ce n'est immédiatement, au bout de quelque temps. L'auteur dramatique a une double chance contre lui : il peut être sifflé par la faute des acteurs comme par la faute de sa pièce. Un écueil plus dangereux encore s'offre sur son chemin; c'est l'acteur à la mode, celui dont le nom figure sur l'affiche en lettres d'un pouce; il faut que l'auteur identifie sa pièce avec l'acteur et non l'acteur avec sa pièce; ce n'est pas le héros dont il trace l'histoire qui pose devant lui, mais bien le comédien qui sera chargé de le représenter. L'acteur Kean voulait qu'une pièce fût écrite pour lui seul; et la meilleure à ses yeux était Brutus, parce que ce rôle absorbait tous les autres. Garrick, avant lui, avait frayé cette route; il émondait d'une main inhabile tous les rameaux du drame qu'on lui soumettait.


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(1) La décadence du théâtre anglais est réelle, et tout le monde l'a sentie. Une enquête du parlement, à laquelle ont pris part quelques-uns des hommes les plus distingués de l'Angleterre, n'a produit aucun résultat satisfaisant. Il nous semble que les causes véritables de cette décadence sont cachées dans les entrailles même de la société anglaise, dans sa situation politique et morale, dans la liberté constitutionnelle dont elle jouit, et dans la pruderie puritaine qu'elle n'a pas encore abandonnée. Cette liberté a encouragé depuis long-temps, et même sous le roi Charles II, l'immoralité des spectacles, contre lesquels le puritanisme s'est toujours élevé. Les lobbies de Drury-Lane sont un véritable marché de prostitution. Comme d'un autre côté la décence extérieure des mœurs et le respect des devoirs de famille sont profondément enracinés chez ce peuple, il a dû résulter de cette situation du théâtre que la plupart des gens respectables ont peu à peu abandonné. L'opéra et l'Opéra Italien ont été patronisés par quelques grands noms et par les hommes à la mode; mais l'auteur dramatique anglais a manqué de ce puissant stimulant, l'estime publique; et l'on peut ajouter que les mœurs des hommes qui ont cultivé le théâtre, de Sheridan, de Maturin, de Lewis, n'ont pas été de nature à détruire ou à modifier l'opinion générale. Ainsi s'est élevée une barrière entre le théâtre et le monde, le théâtre où l'on pouvait tout dire et tout entendre, où l'on continuait de jouer les vieilles comédies remplies de grossières équivoques, où la canaille, admise après une certaine heure, payait la moitié du prix ordinaire pour jouir d'une licence assez semblable à celle des saturnales, et où les hommes peu scrupuleux sur le choix de leurs plaisirs trouvaient chaque soir un harem vénal en permanence; et le monde soumis à une décence pointilleuse, raffinant la pruderie du langage, soumis à la voix de ses prédicateurs, et poussant l'amour des convenances jusqu'à la plus ridicule hypocrisie. Tous les efforts des directeurs de théâtre ont dû échouer devant ces motifs de ruine; et les auteurs, si l'on excepte Sheridan et quelques autres, n'ont songé qu’à plaire à la populace par de grosses farces, et aux gens de cabinet par des drames écrits et composés pour être lus, non pour être joués. Si, comme tout porte à le croire, la société anglaise se modifie dans quelques années, le théâtre de ce pays peut se couronner encore de quelque éclat; mais sans la modification des mœurs, il est difficile d'espérer aucune amélioration du théâtre en Angleterre.


RICHARD BRINSLEY SHERIDAN

Richard Brinsley Sheridan mérite, comme homme d'esprit et comme auteur dramatique, la gloire qu'il a conquise. Ses débuts furent aussi brillans que ses derniers jours furent sombres. A vingt-trois ans, il fit les Rivaux, et à vingt-six l'Ecole de la Médisance. Ces comédies abondent en connaissance des hommes et des mœurs, en traits d'esprit qui décèlent du génie et un talent observateur. Il fit peu de progrès au collège, et il y apprit fort peu de grec et de latin; mais, en revanche, il étudia le monde, il y recueillit ces trésors intellectuels que nul collège ne peut fournir. Ses comédies ne sont point le résultat d'une inspiration soudaine, il n'y a pas de spontanéité dans ses œuvres; c'est lentement qu'il compose, c'est par degrés que ses beautés se développent, et l'on est surpris que tant de froideur dans les combinaisons ait pu être l'apanage d'un génie aussi vif et aussi brillant. Ses œuvres sont le produit d'un travail opiniâtre; le germe d'une idée grande et forte lui apparaît dans sa forme brute; il la polit jusqu'à ce qu'elle sorte de ses mains habiles, brillante et sans tache. Les nombreuses esquisses qu'il traça et les parties détachées de dialogue qu'il thésaurisait sans cesse, prouvent que son génie n'était ni rapide ni oublieux, et qu'il se contentait de marcher lentement vers un but fixe, et de laisser les autres y courir.

L'esprit et le comique flottent à la surface de son dialogue plutôt qu'ils n'en font partie intégrante. Chaque scène semble avoir été créée pour faire ressortir les beautés qui l'ornent. Plusieurs de ses plus remarquables personnages ne sont point originaux : Fielding nous offre mistriss Malaprop (1) dans toute sa splendeur. Mais qu'importe au public que ce qui excite sa gaieté soit création ou imitation ? On remarque dans les œuvres de Sheridan peu de mouvement et peu de chaleur, point d'élans passionnés; tout y est poli et conforme aux bonnes manières; on s'aperçoit que le cœur n'y parle pas, et toutes les autres beautés ne compensent point ce défaut.

Sheridan se lassa bientôt d'acquérir de la gloire au prix de tant de travail; son esprit le fit rechercher du prince de Galles et de ses joyeux compagnons, et Drurry-Lane perdit en saillies heureuses tout ce que Carlton-House y gagna. Il est vrai que Sheridan acquit de la célébrité comme orateur des communes, et que, pendant un moment, il sembla devoir s'emparer de la première place; mais ses longs discours demandaient aussi des préparations, il s'en fatigua bientôt; le vin et la paresse l'obligèrent de se contenter de sa réputation acquise. On le regarda dès lors comme le parleur le plus brillant du cercle distingué qui l'entourait.

Il se reprochait souvent de mal dépenser ses grands moyens. Pendant ses accès de remords, il méditait des plans de scènes pour des pièces futures, et esquissait des passages de dialogue qui n'ont jamais vu le jour. Tous ces fragmens prouvent que c'était dans la vie réelle qu'il trouvait ses portraits.

Il y a peu de chose à dire de sa poésie; elle est faible, elle manque de feu et de naturel; il n'a de véritable verve que lorsqu'il est satirique ou misanthrope. En résumé, son génie est élevé, mais non de premier ordre; il imite mieux qu'il n'invente; il sait embellir, mais non créer; il observe, il n'imagine pas.


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(1) Femme ridicule, qui joue un rôle principal dans les Rivaux.


JOANNA BAILLIE

Joanna Baillie est placée d'un commun accord à la tête du drame moderne. Elle a déployé une si grande force de naturel, une telle connaissance du monde, et peint les passions avec tant de feu et de vérité, que je ne connais personne qui puisse lui être comparé. Tous ses drames sont écrits d'un style large et vigoureux; ils offrent une grande variété de situations et de caractères, une éloquence animée et nerveuse, et la force d'expression que le théâtre demande. Dans les scènes pathétiques, elle approche de Shakspeare; ses dialogues sont remplis de pensées neuves; non-seulement elle nous émeut, mais nous sortons de la représentation de ses pièces plus instruits que nous ne l'étions auparavant.

Tous les critiques ont rendu justice à la mâle énergie de son style. Elle a intitulé ses drames : Pièces sur les passions, et cette dénomination n'a pas échappé à la critique. On lui a reproché de vouloir borner la tragédie, en ne retraçant dans chacune de ses pièces qu'une seule passion. Elle a choisi un mauvais titre, mais elle a fait de beaux ouvrages. Elle voulait que, dans chaque pièce, une seule passion dominât, comme l'amour dans Roméo et Juliette, et la jalousie dans Othello. Elle n'a pas réfléchi que jamais une passion ne marche seule; la jalousie est suivie de la colère et de la vengeance, et l'amour est trop souvent mêlé à la crainte et à la jalousie.

Elle a parlé la langue poétique de son temps et n'a point cherché à lui donner une teinte d'antiquité; elle pense, avec raison, que le langage employé par les poètes du siècle d'Élisabeth leur était naturel, mais ne le serait pas à notre époque. Quant au plan et à l'emploi du temps, elle a usé des libertés du drame romantique : à tout autre égard, elle est l'expression vivante de la beauté classique. Elle est en poésie ce que Flaxman est en sculpture : à côté des nobles créations de ce sculpteur, nous pourrions placer les ouvrages de Joanna Baillie. Elle ne perd jamais de vue le sujet qu'elle a choisi, et ne cherche point à cacher son héros sous de nombreux ornemens. Sévère sans froideur, caustique et ironique sans méchanceté, elle sympathise avec les peines humaines sans verser des torrens de larmes sur une piqûre d'épingle.


SIR WALTER SCOTT

Lorsque l'auteur de Waverley écrivit la préface des Aventures de Nigel, il y laissa deviner l'intention de composer un drame, non pas, dit-il, à l'imitation de lord Byron (il se croyait trop au-dessous de lui), mais en qualité d'écrivain modeste qui avait déjà fait une tentative dramatique. Bientôt après on annonça Halidon.Hill, par Sir Walter Scott, et le grand poète ayant depuis long-temps négligé les muses, sa réapparition excita l'attention générale. Cette œuvre cependant n'était point un drame régulier; ceux qui s'attendaient à trouver une pièce divisée en actes et en scènes exprimèrent leur désappointement, et se plaignirent que le style ne rappelait ni celui de Shakspeare, ni les épigraphes en vers placées en tête des chapitres de ses romans. Mais ceux qui parcoururent l'ouvrage pour y trouver une lecture amusante, en jugèrent autrement. Peu de drames modernes peuvent rivaliser d'intérêt avec celui-là. Le caractère du vieux sir Allan Swinton qui a vu mourir ses sept fils, et qui n'a conservé la vie que pour les venger; celui du Jeune Gordon dont il a tué le père en vengeant ses enfans, sont tracés avec beaucoup d'art : il est difficile de lire certains passages de cette pièce sans être ému jusqu'aux larmes. On doit regretter que l'auteur y ait prodigué les descriptions inutiles.

Ce poète déploya dans sa pièce d'Auchendrane un véritable génie tragique, et imposa silence à ceux qui avaient désiré qu'il choisît un sujet plus moderne. Plusieurs scènes sont conçues et exécutées avec toute la force de talent qui avait créé les meilleures pages de Waverley ; la versification est plus correcte et plus nerveuse que celle d’Halidon-Hill ; néanmoins ses œuvres dramatiques se trouvaient tellement éclipsées par ses admirables romans, que le public se plaignit encore. Mais il y a bien de la différence entre ces deux genres de compositions : le roman permet de revenir sur le passé tout en faisant marcher les évènemens; dans le drame moderne, il faut que tout s'adresse à l'oeil et à l'oreille. Scott le savait bien, sa correspondance sur l'art dramatique en fait foi; mais il n'est pas le premier grand écrivain qui ait tracé des règles sans pouvoir les suivre lui-même.


COLERIDGE

Le génie de Coleridge est poétique plutôt que dramatique. Sa versification est riche et brillante, elle abonde en pensées élevées; ses images ont un luxe pittoresque et une richesse d'imagination que peu de poètes ont égalés. Mais il aime par-dessus tout l'obscurité de la métaphysique, il n'est pas assez clair pour le public, et sa réputation populaire en a souffert, bien qu'elle se soit soutenue brillante parmi les plus hautes intelligences du pays. Sa pièce intitulée le Remords fut très bien accueillie par le public; elle est remplie de scènes de la plus grande force. L'intrigue est loin d'être claire ni probable. Le long espace de temps qui s'écoule entre les actes demande un trop grand effort d'imagination. Le principal mérite de cette pièce consiste dans le pittoresque de sa versification, et son principal défaut dans les idées abstraites et métaphysiques qu'elle renferme.

C'est plutôt un poème qu'un drame, on y remarque une imitation visible de Shakspeare. «Mais sa manière d'imiter, » dit un de ses critiques, « est telle qu'on la sent partout sans la voir nulle part : c'est une ressemblance de l'ensemble et non des détails. » Coleridge enfin a de magnifiques passages, mais qui ne se rattachent point intimement au sujet, et, comme auteur dramatique, il ne peut aspirer qu'à un succès de lecture.


LORD GEORGE GORDON BYRON

Il y a de grandes beautés dans les drames de Lord Byron. C'est là surtout que sa muse plane d'un vol élevé; mais comme drames s'adressant à un auditoire ordinaire, ce sont des ouvrages incomplets. Lorsqu'un orateur parle dans une assemblée, il amplifie et se répète, car il sent le besoin d'être compris; quand il s'aperçoit qu'on ne le suit pas dans sa marche, il se rapproche de la terre, et tient le langage le plus propre à se faire écouter; il n'en est point ainsi de nos auteurs dramatiques. Ils comptent trop sur l'indulgence des spectateurs : tantôt ultra-poétiques, tantôt abstraits, tantôt mystiques, ils parlent en général comme gens qui ne veulent pas être compris. Ils s'adressent à la lune, aux élémens; ils parlent de tout, excepté de ce qui a rapport à la pièce, puis ils s'étonnent de n'être point goûtés. Les drames de Byron fourmillent d'erreurs semblables; ils ne manquent point de force dramatique; le style en est souvent concis et énergique; les situations sont belles et intéressantes. Eh bien! malgré toutes ces qualités, ils ne font point d'effet à la représentation. Il est vrai que le poète a écrit qu'il ne les destinait point pour la scène. Byron combat aussi pour les unités, et déclare qu'elles sont essentielles à l'existence du drame. A cet égard je ferai observer que Shakspeare est parvenu à se passer d'elles, à écrire des drames admirables, et que personne ne les regrette ni ne s'aperçoit qu'elles manquent. Byron était peut-être le plus mauvais critique de son temps; ses opinions sont généralement fausses, surtout lorsqu'il les émet avec tant d'assurance.

Ses drames, bien qu'il ne les destinât pas à être joués, ne sont pas en petit nombre Manfred, Marino Faliero, Sardanapale, les Deux Foscari, Caïn, etc. Dans la première de ces pièces, on trouve des scènes vraiment sublimes; il y règne un mystère qu'il est plus facile d'admirer que d'expliquer; c'est dans le fait un être hideux; on frémit à la lecture de ses monologues, et l'on se détourne avec dégoût des sombres et horribles idées qu'il exprime. La voix publique a condamné Marino Faliero: c'est une répétition de Venise sauvée. On ne peut nier qu'il ne s'y trouve de beaux passages, aucun ouvrage de Byron n'en est dépourvu; il y a même des discours d'une éloquence rare; mais par momens le style devient plat et discordant. Sans doute le bas peuple peut et doit employer des expressions vulgaires; mais on y trouve des personnages marquans qui se servent d'un langage qui n'est rien moins que poétique.

Sardanapale est jeté dans un autre moule. Il est voluptueusement poétique; la richesse du style est en harmonie avec le caractère du prince. Le monarque assyrien, au moment du danger, s'arrache de ses coussins parfumés et des bras de ses femmes, il pense et agit en héros. Il a été représenté non-seulement comme efféminé, mais comme vicieux, et l'on ne s'en aperçoit plus au moment du danger; ses meilleurs serviteurs lui restent fidèles, les plus nobles de ses maîtresses l'adorent, et il dirige son armée avec un talent et un courage dignes de ses ancêtres. Lorsqu'il est vaincu, non par la trahison ni par la force, mais par les élémens, il se résigne à la mort avec une dignité qui dément les assertions de ses ennemis. C'est le chef-d'œuvre des créations de Byron. Le personnage de Myrrha, esclave du harem, élevée par sa beauté, ses biens et son courage, au rang de confidente et de compagne de Sardanapale, est le plus beau que je connaisse.

Les Deux Foscari sont évidemment inférieurs à Manfred et à Sardanapale; parmi les personnages il en est peu qui soient au-dessus du médiocre; la pièce est toute poésie, et ceux qui la siffleraient au théâtre, l'applaudiront dans le silence du cabinet. Quant à Caïn, il suffit de dire qu'il fut écrit dans un but impie, et que, malgré de beaux morceaux de poésie, ce n'en est pas moins un ouvrage manqué. Jamais il ne sera compris par le public en général; nous n'aimons déjà pas beaucoup le diable tel qu'il était autrefois mais s'il joint la métaphysique aux autres terreurs dont il nous assiège, nous le détesterons et l'éviterons encore plus soigneusement. Les pièces de Byron ont augmenté les trésors de poésie dramatique; elles abondent en sublimes élans d'imagination, en dialogues vigoureux, et l'on y trouve des passages dont rien ne peut égaler la sublimité,


MATURIN

Il y a beaucoup d'énergie sauvage dans le Bertram de Maturin; il y avait autrefois mêlé une teinte surnaturelle que, cédant au goût du public, l'auteur a définitivement retranchée. Bertram parut sous les auspices de Scott et de Byron, et pendant quelque temps la critique, respectant ces hauts personnages, épargné ce style incohérent, ces incidens improbables, et cette violence allant jusqu'au délire. C'est une œuvre étrange, elle étonne ; les défauts dont elle fourmille appartiennent au génie. Maturin n'est jamais monotone, ni ennuyeux; il est plutôt trop plein de mouvement, de passion, trop extatique. Les incidens les plus ordinaires n'arrivent que d'une manière bizarre et forcée. Maturin avait cependant un beau talent, il dessine pour l'oeil comme pour l'esprit, et fait preuve d'une grande connaissance de la nature.


MILMAN

Le Fazio de Milman lui a valu une place distinguée parmi les auteurs dramatiques modernes. Il tentait, disait-il, un essai pour ressusciter le vieux drame national en y joignant une grande simplicité d'intrigue. Plusieurs des intrigues de nos anciennes pièces sont assez simples et assez naturelles; mais si, en bâtissant sa fable, Milman a évité la confusion, il a inventé un incident qui le force à triompher de grandes difficultés; aussi, lorsque nous devrions être émus par le mouvement de la scène, nous ne sommes occupés qu'à admirer l'adresse de l'auteur. La pièce se trouvant finie au troisième acte par la condamnation de Fazio, Milman est obligé de soutenir pendant deux mortels actes l'intérêt près d'expirer; et quoiqu'il y ait là plus d'un passage rempli de passion, les spectateurs s'aperçoivent qu'ils ne restent que pour assister à un dénouement qu'ils prévoient. Le personnage de Fazio est original : c'est un adepte en alchimie, auquel il ne manque plus pour être riche que la découverte de la pierre philosophale; à minuit, un riche avare, son voisin, entre, mortellement blessé, dans son laboratoire, pour lui demander des secours; Fazio ne peut résister à la tentation d'enterrer secrètement l'avare et de s'emparer de ses richesses. Un crime conduit à un autre : malgré la beauté et l'amour de sa femme, il se prend de passion pour une autre femme, aussi vaine que belle; et, dans un moment de fureur, Bianca, pour arracher son époux à sa rivale, découvre au sénat le sort de l'avare et de ses trésors. Elle s'aperçoit trop tard qu'elle a été trop loin; Fazio est condamné comme voleur et assassin, et Bianca, après avoir fatigué le ciel et la terre de ses supplications, refuse de lui survivre et meurt. Bianca est un personnage bien conçu et bien développé; la résignation calme de Fazio, qui, près de mourir, ne s'occupe que du sort de ses enfans , est d'un bel effet. Le style de l'ouvrage est trop élevé pour la scène, et en dehors du langage que tiendraient les personnages, s'ils existaient. Le génie de Milman manque de force dramatique, mais il est fertile en combinaisons et heureux dans les incidens qu'il invente.


PROCTER

La douceur, la sensibilité et l'élégance facile de Procter lui assurent de plus beaux succès à la lecture qu'à la scène. Il aime à développer de tendres sentimens, à peindre l'amour, plus fort que la mort dans le cœur d'une femme, et, quoiqu'il ne manque pas de force, il s'éloigne du génie sévère de nos anciens auteurs. Il a moins de cette vigueur passionnée qui réveille les loges et fait trépigner le parterre. Sa Mirandola fut reçue favorablement; mais, malgré toutes ses qualités, elle appartient plutôt à la poésie qu'au drame.


CROLY

Croly a le sentiment de l'absurde et du ridicule; plusieurs de ses pièces satiriques sont traitées avec beaucoup de bonheur. Sa comédie de l'Orgueil sera abaissé (PRUDE SHALL HAVE A FALL) est pleine d'intérêt et de comique. On pensait que le mérite de cette pièce, et le succès qu'elle avait obtenu, engageraient l'auteur à en composer d'autres; mais il a embrassé l'état ecclésiastique, et abandonné sans doute la carrière à des esprits pins mondains.


MISS MITFORD

Rienzi est la meilleure des pièces de miss Mitford. Les passages qui font le plus d'impression sont ceux où le tribun exprime l'amour de la liberté, et où sa fille donne un libre cours à sa tendresse filiale. Les pensées sont dignes de la Rome antique, et pendant plusieurs scènes on se croit transporté à l'époque de sa gloire. Les spectateurs savaient fort bien que cette révolution n'était qu'un rêve, mais c'était un rêve de liberté, et chacun applaudissait. Ce drame ajouta à la gloire de miss Mitford. Son dialogue est plein de naturel et de vérité, et elle déploie une connaissance du cœur humain digne de l'auteur de Notre Village.


RICHARD SHIEL

Richard Shiel est maintenant un acteur éloquent sur un théâtre qui a la nation pour public. Il semble avoir oublié Evadne (1) et l'Apostat. Son style est plein de vigueur, et ses drames offrent des incidens originaux. Il est grave, passionné, mais souvent inégal et quelquefois invraisemblable. En lui se trouvent les grands élémens du drame ; il a fait un triste échange, en ce qui touche la gloire, lorsque, comme Sheridan, il a préféré le tumulte de la Chambre des Communes aux bravos de Drury-Lane.


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(1) Evadne de Shiel est imitée d'une fort belle pièce de Shirley, vieux poète contemporain de Jacques Ier. Le drame de Shirley est bien supérieur pour la verve, l'originalité et la passion, à celui de Shiel, qui renferme, comme la plupart des pièces anglaises modernes, de belles tirades poétiques, et peu de véritable génie dramatique.


JAMES SHERIDAN KNOWLES

James Sheridan Knowles est tout à la fois auteur dramatique et acteur, et dans ces deux capacités il a obtenu les plus grands succès. Comme acteur, il est grave et naturel, ne s'occupant que du sujet de la pièce, et non des loges ni du parterre; par la seule force de son jeu, simple et sans affectation, il entraîne les spectateurs. Rien en lui ne rappelle les gens de théâtre; on croit voir un gentleman qui a quitté sa loge pour jouer un rôle par complaisance, et l'on s'étonne de l'aisance avec laquelle il se trouve en scène. La chaleur qu'il déploie tient à sa nature et non à son rôle. Il écrit comme il joue; le naturel et la vérité dont il fait preuve au théâtre le suivent dans son cabinet; la poésie de son dialogue est la poésie des passions; son style, toujours adapté à la situation, n'est point chargé d'ornemens. Ses drames, pleins de mouvement, d'incidens heureux, sont l'expression de la société qu'il représente; il soumet le sujet, la scène et le dialogue aux exigences et au but de la pièce. En cela il diffère de beaucoup d'auteurs, et son mérite n'en est que plus grand. Son Virginius, sa Fille du Mendiant et sa Femme de Mantoue attestent que son principal talent consiste dans la peinture des affections domestiques. Knowles est un acteur de premier ordre, parce qu'en jouant il oublie qu'il est acteur, et un auteur admirable parce qu'il écrit sans affectation, et que la beauté de sa poésie élégante n'est que l'auxiliaire de son action dramatique.

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